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Full text of "L'Artiste; revue de l'art contemporaine"

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HANDBOLi.ND 
AT  THE 


t'NUERSITY  OF 
TORONTO  PRESS 


L'ARTISTE. 


I3mur-:2lrt0. 


SALON   bE   1831. 


LES  ANCIENS  ET  LES  NOUVEAUX. —TRANSITION. 

Les  dieux  s'en  vont.  Le  talent  des  maîtres  (  et  vous 
savez  qui  on 'appelait  les  maîtres  depuis  David),  le  ta- 
lent des  maîtres  s'éteint;  leur  réputation  n'est  plus  \\\\ 
culte  pour  personne.  On  a  élevé  de  nouveaux  autels,  on 
a  de  nouvelles  adorations.  C'est  une  guerre  moins  cynique 
que  celle  de  Parny,  mais  non  pas  moins  acharnée  et 
non  moins  amusante. 

Oh  !  les  beaux  temps  de  la  grandeiu'  des  peintres  selon 
l'antique,  qn'êtes-vous  devenus?  Je  me  souviens  que, 
dans  ma  jeunesse ,  on  me  faisait  ôter  mon  chapeau  quand 
je  prononçais  les  noms^de  Gros,  de  Gérard,  de  Girodet 
et  de  Gucrin.  Je  <lois  dire,  par  exemple  ,  que  la  vénéra- 
tion s'arrêtait  la,  et  que  mon  maître  de  dessin  n'a  jamais 
songé  a  m'ordonncr  de  fléchir  le  genou  devant  la  renom- 
mée de  MM.  Lethière,  Garnier,  Thevenin,  Reguault, 
Taillasson  ou  Vincent.  Maintenant,  qui  rend  aux  quatre 
grands  artistes  en  G  l'honnnage  dévot  dont  personne  ne 
se  serait  dispensé  il  y  a  vingt  ans?  On  attaque  en  face  des 
célébrités  qu'on  respectait  presqu'a  l'égal  de  l'empereur  ! 
On  ose  compter  avec  qui  se  fit  si  ridie  de  gloire!  On  ré- 
duit Girodet  a  ses  véritables  proportions  :  il  n'est  plus 
qu'en  buste ,  lui  a  qui  on  élevait  des  statues  de  dix  cou- 
dées. 

Tout  concourt  a  cette  révolution  ,  ceux  qui  se  retirent 
et  ceux  qui  viciuient;  le  goût  qui  change,  une  poésie 
nouvelle,  une  forme  de  gouvernement  qui  admet  lexa- 
men,  si  sévèrement  défendu  sons  l'empire.  M.  David 
était  sacramentel  et  tout  ce  qui  procédait  de  lui ,  jusqu'à 
M.  Granger;  il  n'y  a  de  sacramentel  aujourd'hui  que  la 
liberté  de  l'art.  On  a  dit  que  c'était  l'anarchie  ,  le  chaos  ; 
non  :  pour  les  hommes  qui  ont  acluivé  leiu'  tâche  et 
voient  les  novateurs  produire,  c'est  lepurt 

lOSlK    1.        14*    I.IVBAISOS. 


DEC  18 


fer  ;  pour  moi  qui  suis  a  la  fenêtre  et  regarde  passer  l'ar- 
tiste qui  court  a  un  but  encore  éloigné  peut-être ,  encore 
à  demi  inconnu,  c'est  un  spectacle  plein  d'intérêt.  J'es- 
père beaucoup  des  efforts  qui  se  font  de  tous  côtés;  ils 
ont  déjii  eu  des  résultats,  ils  en  auront  de  plus  grands.  Il 
faut  savoir  attendre. 

L'ancienne  école  a  encore  un  pied  dans  ce  monde, 
mais  il  est  paralysé;  elle  ne  marchera  plus.  Morte  est  sa 
tête ,  son  cœur  est  froid  ;  c'est  un  cadavre.  Quelques 
peintres  la  fvxlvanisent encore,  mais  ses  mouvemens  n'ont 
qu'un  instant,  et  son  expression  est  une  grimace.  La 
peinture  appartient  a  Ingres,  qui  est  seul  sur  la  trace  de 
Raphaël  ;  a  deux  on  trois  artistes  qui  sont  entre  les  anciens 
et  les  nouveaux;  à  Schnetz ,  qui  ne  procède  de  personne; 
à  Delacroix,  qui  a  créé  une  religion.  \x  reste  tourne  au- 
tour de  cela ,  se  groupe  comme  il  peut,  se  pelotonne  près 
d'un  chef,  ou  marche  isolé. 

Le  salon  a  cela  de  très-curieux  qu'il  est  une  démonstra- 
tion pour  les  entêtés  qui  niaient,  il  y  a  trois  ans ,  le  mou- 
vement de  l'école  nouvelle.  Elle  a  fait  des  pas  immenses , 
elle  a  gagné  beaucoup  de  terrain  ;  ses  conquêtes  ne  sont 
pas  très-éclatantes,  à  la  vérité,  mais  elles  sont  nombreuses. 
C'est  le  testament  de  l'autre  école  qu'on  nous  a  fait  lire 
au  Louvre  :  et  que  nous  lègue-t-elle,  grand  Dieu  ! 

M.  Gros,  sans  aucune  comparaison,  le  plus  grand 
peintre  de  ce  siècle  de  trente  ans  qui  est  marqué  du  nom 
de  Bonaparte,  laissedeux  portraits. Comment  les  fortssont- 
ils  tombés?  L'auteur  des  Pestiférés  de  Jaffu  est  arrivé 
là  !  Sans  doute,  on  voit  encore  dans  ces  deux  têtes  qu'il 
y  eut  une  puissance,  une  faculté  d'artiste,  un  métier  bien 
su  chez  celui  qui  les  a  peintes  ;  mais  ce  n'est  plus  le  sen- 
timeutsi  vif  deGros,  c'est  son  chic,  souponsif:  ce  n'est  plus 
sonmodelélin  et  vigotueux,  c'est  quelque  chose  de  lourd, 
de  martelé;  ce  n'est  plus  sa  couleur  si  ferme,  si  forte,  si 
chaleureuse,  c'est  un  ton  triste  qui  veut  être  chaud,  et 
qui  est  tout  au  plus  rouge.  Mais  qu'importe  cela?  l'a- 
venir de  Gros  est  assuré  ;  le  passé  lui  en  ré|)ond.  Que  la 
plupart  de  ses  vieux  camarades  fassent  l'examen  de  leur 
conscience  pittoresque,  et  qu'il  disent  jusqu'où  ils  iront. 
Quand  je  revois  certains  tableaux  qui  ont  été  prônés; 
quand  je  songe  à  la  place  que  leurs  auteurs  occuperont 
dans  la  postérité ,  je  ne  puis  m'empêcher  de  penser  à 
M.  Pierre,  premier  peintre  du  roi  Louis  XV.  11  eut  de 
la  gloire  argent  comptant,  celui-là;  Diderot  lui  escompta 
l'immortalité  en  pages  sonnantes;  il  n'y  a  pas  cinquante 
ans  qu'il  est  mort;  eh  bien  !  voudriez-vous  me  dire,  s'il 
vous  plaît,  ce  qu'a  fait  M.  Pierre  ? 

11  y  a  dix  ans  encore  qu'on  parlait  beaucoup  de  M.  Grju- 

gcr.  Le  ministère  de  l'intérieur,  la  préfecture,  la  liste 

1    ci\  ili  lui  commandaient  des  tableaux;  il  faisait  fort  pro- 


«ce 


iri 


L'ARTISTE. 


preineiu  des  ApoUons ,  des  Homères ,  des  nymphes ,  des 
saints,  des  héros  grecs,  des  héros  romains;  il  n'étaitpas 
sans  talent  dans  ce  genre  de  convention  qu'on  appelait 
l'histoire;  voyez  son  Annonciation,  et  dites  si  vous  voulez 
accepter  ce  legs  delà  bonne  école.  L'ange  est  ce  que  le 
peintre  a  fait  avec  le  plus  d'amour  ;  il  y  a  mis  tout  son  art, 
toute  sa  poésie,  et  il  est  parvenu  "a  faire  un  de  ces  saints 
en  cire  vierge  que  les  dévotes  habillent  avec  coquetterie, 
pour  les  aller  suspendre  par  un  ruban  vert,  couleur  d'es- 
pérance ,  a  l'autel  d'une  Notre-Dame  en  réputation. 
M.  Oranger  fera  bien  d'en  rester  la;  il  fut  lui  des  cham- 
pions des  saines  doctrines;  il  a  combattu  tant  qu'il  a  pu, 
comme  MM.  Parceval  de  Grand-Maison  et  Viemiet  com- 
battent pour  la  tragédie  orthodoxe;  il  a  mérité  les  Inva- 
lides. Qu'il  aille  rejoindre  M.  Guérin,  qui,  du  moins, 
s'est  arrêté  après  Cljtemnestre ;  M.  Meynier,  qui  ne  peut 
plus  rien  pour  le  parti  des  anciens;  M.  Ansiaux,  qui, 
toute  sa  vie,  a  entendu  la  grande  peinture  k  peu  près 
comme  Berquin  entendait  le  drame ,  et  Florian  la  poésie 
épique,  dont  il  adonné  un  échantillon  dans  son  Gonzahe 
de  Cordoue;  M.  Thévenin,  dont  les  excellentes  opinions 
en  fait  d'art  sont  moins  connues  par  ses  ouvrages  que  par 
ses  votes  a  l'Académie  ;  M.  Brocas ,  qui  fait  du  nu  comme 
certains  auteurs  font  encore  des  récits  "a  la  fin  de  leurs 
tragédies,  parce  que  c'est  la  qu'ils  montrent  ce  dont  ils 
sont  capables  comme  vérificateurs;  M.  Caminade,  un 
des  talens  les  plus  honnêtes  de  l'école;  M.  Lair,  M.  Cou- 
der, M.  Guillemot,  M.  Lordon,  M.  Latil,  M.  de  Bois- 
frémond,  M.  Délavai,  M.  Forestier,  et  tant  d'autres. 

Un  des  derniers  efforts  de  l'ancienne  manière  est  \  Ajax 
de  M.  Bordier.  Le  jiuy  ne  voulait  pas  recevoir  ce  mor- 
ceau ,  qui  est  pourtant  une  protestation  en  faveur  du  bon 
goût  ;  car  rien  ne  ressemble  moins  aux  productions  de  la 
nouvelle  école  que  ce  long  modèle  tout  nu  qui  fait  de 
grands  bras  pour  menacer  le  plancher  de  l'atelier  du 
peintre ,  où  Jupiter  est  probablement  représenté  par  une 
araignée  ou  par  une  mouche.  J'ai  mal  aux  yeux  et  à  la 
main  droite  de  M.  Bordier,  pour  la  peine  qu'il  a  prise 
en  peignant  le  torse  de  son  héros  matamore  ;  tout  y  est. 
Il  n'y  a  si  petit  mouvement  des  muscles  qui  ne  soit  sen- 
ti ;  c'est  une  poitrine  de  marbre  bien  constituée  ;  il  y 
manque  bien  quelque  chose ,  mais  c'est  peu  ;  ce  n'est  que 
la  vie,  le  souffle.  M.  Bordier  a  de  la  couleur  de  chair  au 
lx)ut  de  sa  brosse;  s'il  y  avait  une  ame,  il  l'aurait  fait 
passer  probablement  dans  les  yeux  et  le  geste  d'Ajax. 
En  présence  du  tableau  de  M.  Bordier,  je  suis  tenté  de 
tenir  M.  Garnier  pour  nn  grand  maître  ;  YAj'ax  de  1786 
vaut  mieux  que  celui  de  1831  ;  mais  celui  de  M.  Bordier 
est  une  bonne  action ,  c'est  son  mérite  principal.  Quand 
M.  Garnier  produisit  le  sien  ,  la  peinture  n'était  pas  en- 
vahie par  un  schisme  vainqueur,  l'aitisle  élail  tranquille. 


Aujourd'hui  M.  Bordier  est  tourmenté,  inquiété,  agité; 
il  appartient  au  parti  qui  tombe. 

L'opinion  qui  rallie  le  plus  d'amateurs ,  c'est  celle  dont 
M.  Delaroche  est  le  premier  représentant,  et  qui  se  ren- 
force de  quelques  artistes  a  la  tête  desquels  est  M.  Léon 
Cogniet.  C'est  l'école  nouvelle,  plus  l'a  forme.  Un  des- 
sin consciencieux ,  mais  qui  ne  va  pas  jusqu'au  jansénisme 
pratiqué  par  M.  Ingres;  de  l'effet,  mais  a  condition  que 
tout  ne  lui  sera  pas  sacrifié;  de  la  couleur,  mais  qui  se 
rapprochera  autant  qu'elle  pourra  de  la  nature ,  et  ne  pro- 
cédera pas  par  des  tons  bizarres  qui  déguiseraient  toujours 
le  réel  en  fantastique  ;  de  la  poésie,  qui  n'aura  pas  nécessai- 
rement pour  intime  l'enfer,  les  tombes, -les  rêves,  et  le  laid 
pour  idéal  ;  voilà  ce  qui  distingue  l'école  que  j'appellerai  de 
transition . 

M.  Cogniet  a  deux  morceaux  très  -  remarquables  : 
le  Portrait  du  maréchal  Maison ,  et  l' Enlèvement  de 
Réhecca  par  le  Templier.  C'est  de  la  bonne  et  solide  pein- 
ture. Le  portrait  de  M.  Maison  est  le  meilleur  portrait  en 
pied  de  l'exposition,  qui  en  a  pourtant  de  M.  Decaisne 
et  de  M.  Champmartin.  Dans  le  tableau  de  Réhecca ,  outre 
l'effet  général  et  le  mouvement  des  figures ,  je  louerai  la 
tète  du  Templier,  celle  du  nègre,  les  chevaux ,  et  surtout 
l'exécution  ferme  et  verveuse  de  tout  le  groupe  principal. 
C'est  un  homme  de  beaucoup  de  talent  que  M.  Cogniet.  Je 
passe  a  M.  Paul  de  la  Roche. 

A  lui  le  succès.  Ses  deux  petits  tableaux  attirent  la 
foide:  ce  sont  deux  perles.  Je  n'ai  entendu  qu'une  seule 
personne  critiquer  ces  deux  précieux  morceaux  ;  il  est 
vrai  qu'un  instant  après  elle  louait  k  outrance  un  por- 
trait peint  par  M.  Dubufe,  et  deux  petits  tableaux  de  ma- 
demoiselle A.  Pages,  faits  dans  le  sentiment  dç  M.  Du- 
bufe (  cet  artiste  aussi  a  ses  imitateurs  !  )  Si  j'avais  k  choisir 
entre  le  Eichelieu  et  le  Mazarin  de  M.  Delaroche,  je 
crois  que  je  prendrais  le  premier.  Il  me  paraît  plus  spon- 
tanément produit ,  plus  soudainement  exécuté.  La  com- 
position de  ces  deux  barques  qui  se  suivent  est  si  natu- 
relle ,  qu'il  semble  impossible  que  la  chose  au  pu  se  passer 
différemment.  Richelieu  tient  Cinq-Mars  et  de  Thou  a 
une  remorque  très -courte;  c'est  tout  près  de  lui  qu'il 
veut  avoir  ses  victimes  ;  il  n'a  pas  besoin  de  retourner  la 
tête  pour  savoir  qu'elles  sont  Ik  ;  le  mouvement  de  son 
bateau ,  la  conversation  des  deux  condamnés  l'avertissent 
de  leur  présence.  Et  puis,  si  la  corde  casse,  le  grand- 
écuyer  et  son  ami  n'échapperont  pas  ;  ils  sont  gardés  par 
line  demi-douzaine  de  mousquetaires  au  service  du  tyran 
de  Louis  XIII.  M.  le  cardinal  est  fatigué;  la  maladie  le 
mine;  le  bon  prêtre  ne  fera  pas  acte  de  chrétien  avant  de 
mourir,  mais  acte  de  ministre  outragé  ;  il  ne  pardonnera 
pas ,  il  tuera.  L'autre  cardinal  de  M.  Delaroche  obéit 


1 


L'ARTISTE. 


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aussi  a  une  de  ses  passions;  ce  n'est  pas  celle  de  l'intri- 
gue, il  est  trop  malade.  Déjà  il  a  dit  adieu  a  son  palais,  à 
ses  tableaux  dont  il  lui  coûtait  laiil  de  se  séparer;  il  ne 
s'est  pas  l'ail  larder  suivant  son  habitude ,  quoique  des 
courtisans  soient  la  prêts  à  se  uioqucr  de  sa  pâleur  et  a  lui 
faire  peur  de  madame  la  Mort;  il  joue  sans  tenir  les  car- 
tes, il  conseille  une  funimc  qui  lui  gagnera  quelques  louis 
qu'il  pourra  ajouter  a  sou  trésor  d'avare.  Son  jeu  l'occupe 
beaucoup ,  car  il  n'aperçoit  pas  un  gentilhomme  arrivant 
au  milieu  de  la  chambre  et  saluant  profondément  son  émi- 
ucnce  ;  il  n'entend  pas  les  propos  qu'on  tient  contre  lui 
derrière  le  paravent,  a  la  tète  et  au  pied  de  son  lit,  peuC- 
être  même  ii  la  table  où  l'on  joue.  Le  caractère  des  deux 
prélats  estbien  compris  ;  les  figures  accessoiresl'expliquent 
a  merveille. 

La  composition  du  tableau  de  Mazarin  est  très-spiri- 
tuelle; l'exécution!  qu'en  dirais-je,  que  tous  ceux  qui 
ont  vu  ces  deux  ouvrages  n'aient  dit  avant  moi?  L'éclat 
et  la  solidité  de  la  couleur,  la  perfection  des  détails,  la 
richesse  des  étoffes,  la  variété  des  expressions  dans  les 
physionomies,  la  correction  du  dessin,  la  franchise  de 
l'effet,  tout  recommande  le  Mazarin  et  le  Richelieu;  et 
s'il  est  un  des  tableaux  où  cette  réunion  de  qualités  soit 
plus  complète  encore  que  dans  l'autre,  je  crois  que  c'est 
dans  la  représentation  de  la  scène  dramatique  qui  se  passe 
sur  le  Rhône,  entre  Tarascon  et  Ljon. 

Un  morceau  plus  grand,  mais  non  pas  plus  capital,  c'est 
Edouard  F  et  Richard  d'York^  son  frère,  dans  la  Tour 
de  Londres.  Edouard  souffrant,  triste,  a  la  tête  penchée 
sur  celle  de  Richard.  Us  étaient  occupés  a  lire  un  livre, 
que  Richard ,  plus  insouciant ,  analysait  avec  la  gaieté  de 
son  âge.  Tout  h  coup  un  bruit  se  fait  entendre  dans  l'es- 
calier de  la  ïoUr;  les  prisonniers  prêtent  l'oreille,  leur 
chien  court  a  la  porte,  sous  laquelle  on  aperçoit  la  lu- 
mière d'un  flambeau.  Quel  triste  pressentiment  accable 
Edouard?  Le  pauvre  jeune  garçon  n'aura  pas  le  temps  de 
s'en  rendre  compte.  La  porte  va  s'ouvrir,  ce  sont  les 
bourreaux  de  l'usurpateur  qui  entreront,  et  dans  un 
instant  deux  cadavres  d'enfans  étouffés  seront  enchaînés 
sur  le  lit  où  l'un  d'eivx  a  gravé  ces  mots  :  Edouard  F, 
roi!  Ce  drame  touchant  est  admirablement  senti  ;  la  tête 
de  Richard  est  charmante,  les  jambes  d'Edouard  sont  un 
chef-d'œuvre. 

Après  des  ouvrages  de  cette  importance,  comment  par- 
ler de  dessins?  Mais  ces  dessins  ont  tant  de  prix  !  Le  por- 
trait d'iuie  femme  eu  noir  est  beau  comme  une  excellente 
peinture  ;  la  Lecture  dufabliau  est  ime  composition  pleine 
de  charme.  Il  faudrait  analyser  tout  cela  ;  il  faudrait  pour 
chacune  de  ces  choses  une  page ,  et  déjà  j'ai  dépassé  la 
longueur  d'un  article.  D'ailleurs,  pourquoi  analyserais-je 


des  choses  qui  se  comprennent  si  bien  !  Qui  les  voit,  les 
sent;  je  ne  parviendrais  pas  à  les  faire  s(;ntir  à  qui  ne  les 
verrait  pas;  il  me  faudrait  une  plinue  spirituelle,  vive, 
correcte,  habile,  ( omme  le  crayon  de  M.  Delaroche.  Qui 
me  la  prêtera  ? 


ftttfrrtturf. 


LE   JUSTE   MILIEU 


M™«    DUPUIS. 

(  Après  avoir  examiné  avec  attention  une  robe  fort  élé- 
gante étalée  sur  plusieurs  sièges ,  tire  d'un  écrin  des 
boucles  d'oreille  qu'elle  essaie  ;  ensuite  elle  xoririe.) 

FRANÇOIS,  entrant. 
Madame  a  sonné? 

jtme   DUPUIS. 

M.  Dupuis  est-il  sorti  ? 

FRANÇOIS. 

Oui,  madame;  monsieur  est  déjà  parti  pour  la  Bourse. 
Il  a  même  recommandé  de  prévenir  madame  qu'il  rentre- 
rait peut-être  un  peu  tard ,  à  cause  d'une  assemblée  de 
banquiers  où  il  est  obligé  d'aller  après. 

M™«    DUPUIS. 

Vous  direz  à  la  caisse  qu'on  m'envoie  le  cours  des  re 
tes  d'aujourd'hui ,  aussitôt  qu'on  l'aura  reçu.  Le  cou 
rentes  d'aujourd'hui.  Vous  comprenez? 


i76 


L'ARTISTE. 


FRANÇOIS. 

Oui ,  madame;  le  cours  des  rentes  d'aujourd'hui. 

jime   DUPUIS. 

11  faut  aussi  avertir  Jagot  de  ne  pas  s'éloigner ,  parce 
que  j'aurai  besoin  des  chevaux  ce  matin  ;  mais  je  ne  pren- 
drai que  la  calèche  ,  afin  que  la  berline  soit  toute  prête 
pour  ce  ioir.  Je  vais  a  la  Cour. 

fhawçois. 

Est-ce  moi  ou  Henri  qui  suivra  madame  ? 

M™e    DUPUIS. 

Seulement  Henri  ce  matin  ;  mais  tous  les  deux  ce  soir. 

FRANÇOIS. 

C'est  que  si  madame  avait  pu  se  passer  de  moi ,  k  cause 
d'une  noce  oij  j'étais  invité — 

M™S    DUPUIS. 

.l'en  suis  bien  fâché;  mais  je  ne  puis  pas  n'avoir  qu'un 
domestique  derrière  ma  voiture  quand  je  vais  au  Palais- 
Royal. 

FRANÇOIS. 

Cependant,  madame,  excepté  très-peu  de  dames 

jime    DUPUIS. 

Point  d'explications  !  vous  viendrez  avec  moi. 
,  (  ARTHUR  entre.  ) 

ARTHUR. 

Comment  vous  portez-vous  aujourd'hui ,  belle  dame? 

Mme   DUPUIS. 

Ah  !  bonjour ,  monsieur  Arthur.  (^  François.)  Il  n'y 
a  donc  personne  Ta-dedans. 

FRANÇOIS. 

Pardonnez-moi ,  madame  ;  mais  le  plus  souvent  on 
n'annonce  pas  monsieur.  (Il  va  pour  sortir.) 

Mme  DUPUIS. 

Attendez.  Sachez  d'Hortense  si  j'ai  une  fraise ,  une 
collerette  toute  prête  ;  si  je  n'en  ai  pas  ,  elle  en  arrangera 
une  sur-le-champ.  Une  fraise  que  l'on  met  autour  du 
cou.  Reliendrez-vous  cela? 

FRANÇOIS ,  d'im  ton  d'humeur. 

Oui,  madame.  Une  fraise,  comme  des  fraises.  . 

M™e    DUPUIS. 

C'est  bien,  allez.  (  François  sort.  )  —  (^  Arthur.  ) 
Avez-vous  remarqué  le  ton  que  ces  gens-la  ont  pris  de- 
puis la  révolution? 


ARTHUR. 

Ah ,  dame  !  c'est  le  ton  de  l'égalité,  de  la  république , 
des  étudians. 

Mme    DUPUIS. 

Je  vous  en  prie  en  grâce,  Arthur,  ne  me  parlez  pas 
des  étudians  ;  je  les  ai  en  horreur.  On  devrait  fermer  les 
écoles.  N'y  a-t-il  pas  assez  de  médecins  et  d'avocats? 

ARTHUR. 

J'étais  tout  a  l'heure  au  café  de  Paris ,  tout  près  d'une 
table  où  il  y  avait  de  ces  messieurs  qui  veulent  la  guerre  ; 
qui  sympathisent  avec  les  insurgés  de  tous  les  pays, 
jime   DUPUIS. 

Mon  Dieu!  qu'ils  aillent  les  rejoindre. 

ARTHUR. 

Qui  sont  pour  les  peuples  contre  les  tyrans. 

Mme  DUPUIS. 
C'est-a-dire ,  qui  ne  demandent  que  l'anarchie  et  le 
pillage. 

ARTHUR. 

C'est  cela. 

Mme  DUPUIS. 

Leurs  vociférations  soi-disant  patriotiques  ne  sont  autre 
chose  que  de  l'envie  contre  tout  ce  qui  a  de  la  fortune, 
contre  les  classes  élevées.  Depuis  que  les  nobles  nous  ont 
cédé  la  place ,  c'est  a  nous  qu'on  en  veut.  Quelle  incon- 
séquence !  Y  a-t-il  l'ombre  de  comparaison  "a  faire?  La 
noblesse  n'est  qu'une  fiction;  l'argent  est  réel. 

ARTHUR. 

Malheureusement  pour  ces  messieurs ,  cette  réalité  la 
n'est  qu'un  rêve. 

Mme  DUPUIS. 

On  assure  cependant  qu'il  y  en  a  parmi  eux  qui  ne 
manquent  pas  d'une  espèce  d'aisance. 

ARTHUR. 

Alore  ce  sont  des  ambitieux. 

Mme  DUPUIS. 
Il  faut  le  croire.  Ils  ont  beau  déguiser. cela  sous  des 
grands  noms  d'honneur  national.... 

ARTHUR. 

L'honneur  national  est  dans  le  crédit  public. 

Mme  DEPUIS. 

C'est  frappant  ce  que  vous  dites-là. 

t  ARTHUR. 

I        Si  la  baisse  eût  continué ,  mon  père  pouvait  se  trouver 
dans  le  plus  grand  eml)arras. 


L'ARTISTE. 


u: 


Mme  DUPUls. 

Mon  mari  n'était  pas  trop  rassuré  non  plus.  Il  est 
pourtant  épouvantable  qu'une  poignée  de  factieux  puisse 
donner  des  craintes  aussi  sérieuses  "a  des  maisons  comme 
les  nôtres. 

AHTHUH. 

Ils  veulent  nous  faire  peur  des  étrangers!  Comme  si  le 
premier  besoin  d'un  peuple  n'était  pas  la  tranquillité  in- 
térieure. 

jgme  Dupuis. 

Savez-vous  que  vous  devenez  tout-a-fait  politique? 

AETHUn. 

On  y  est  bien  forcé  ;  le  cours  de  la  rente  est  subordonné 
a  tout  cela.  Dites-moi  donc  pourquoi  vous  mettez  ces 
boucles  d'oreilles  dès  le  matin? 

jimc  DUPUIS. 

Que  vous  êtes  enfant  !  Vous  ne  voyez  pas  que  ce  sont 
des  diamans  que  j'ai  fait  remonter  et  que  j'essaie.  Comme 
je  vais  ce  soir  à  la  cour.... 

ARTHUR. 

Vous  y  êtes  bien  assidue,  ce  me  semble. 

M™e  DUPUIS. 

Beaucoup  moins  que  vous  dans  certaine  maison. 

ARTHUR. 

Quelle  certaine  maison  ? 

jime  DUPUIS. 
J'éclaircirai  cela  ;  prenez-y  garde. 

ARTHUR. 

Je  n'ai  rien  a  craindre  ;  vous  pouvez  prendre  toutes 
les  informations  que  vous  voudrez. 

jime  DUPUIS. 

S'il  y  avait  encore  un  peu  de  hausse  aujourd'hui ,  me 
conseilleriez-vous  de  vendre  ? 

ARTHUR. 

Attendez. 

jjme  DUPUIS. 
J'ai  quelquefois  peur.  Mon  mari  n'aurait  qu'a  décou- 
vrir que  j'ai  des  économies  et  que  je  les  place  a  son  insu. 

ARl^HUn. 

Il  ne  peut  pas  s'en  douter;  ce  n'est  pas  sous  votre 
nom. 

nme  DUPUIS. 

Venez  donc  ce  soir  au  Palais- Royal. 

ARTHUR. 

Je  tâcherai. 


jime  DUPUIS ,  le  forçant  h  se  tourner  de  côté. 
Il  s'en  irait  pourtant  sans  avoir  regarde  ma  robe. 

ARTHUR. 

Elle  est  d'un  goût  parfait. 

«me  DUPUIS. 
Je  me  ruine;  mais  que  voulez-vous?  Il  n'y  a  que  nous 
pour  donner  de  l'éclat  à  tout  ceci  ;  il  faut  bien  s'exécuter. 

ARTHUR. 

C'est  très-politique. 

Jime  DUPUIS. 

A  soixante-quinze  centimes  de  hausse,  vous  croyez  que 
je  ne  ferai  pas  bien  de  vendre? 

ARTHUR. 

Il  n'y  a  pas  de  nouveaux  bruits  de  guerre  ;  pourquoi 
vous  presseriez -vous  ? 

Mine  DUPUIS. 

Comme  vous  voudrez.  Mais,  je  vous  en  prie ,  Arthur, 
venez  ce  soir. 

ARTHUR. 

Peut-on  vous  résister? 

(//  lui  baise  la  main  et  s  en  va.) 
jgvae  DUPUIS,  seule. 

Soixante-quinze  centimes,  plus  le  bénéfice  que  j'ai 
déjk  fait  et  le  trimestre  que  j'ai  reçu ,  ce  serait  assez  joli 
pour  de  l'argent  dont  je  ne  faisais  rien. 

{On  annonce  mademoiselle  Pitou.) 
nHe  PITOU. 
Bonjour,  Henriette. 

M™e  DRPUIS. 

Bonjour,  ma  tante.  Prenez  un  siège,  s'il  vous  plaît. 

j,lle  PITOU. 
Volontiers  ;  car  je  n'en  puis  plus.  Savez-vous  que  j'ai 
fini  hier  ma  soixante-neuvième  année,  et  qu'a  l'heure  oit 
je  vous  parle,  je  suis  dans  ma  soixante-dixième. 

M"*  DUPUIS. 

A  vous  voir,  on  ne  le  croirait  jamais. 

jtlle  PITOU. 

Ah  I  ah  !  c'est  bon  a  dire  ;  mais  des  événemens  comme 
ceux  qui  se  passent  vous  avancent  bien. 

Mine  DUPUIS. 

Vous  êtes  donc  toujours  carliste.  _ 

j|Ue  PITOU.  "     *• 

Toujours,  ma  nièce.  J'ai  vécu  dans  l'amov 


178 


L'ARTISTE. 


maîtres,  et,  si  Dieu  le  permet,  j'espère  bien  y  mourir. 

jime  DUPUIS. 

C'est  on  ne  peut  pas  mieux, 

jlUc    PITOU. 

Je  sais  Lien  que  c'est  une  plaisanterie  de  votre  part; 
vous  êtes  sans  doute  h  la  mode;  vous  devez  être  révolu- 
tionnaire. 

M™e    DUPUIS. 

^       Révolutionnaire!  vous  vous  trompez  beaucoup,  ma 
tante  ;  je  vais  ce  soir  h  la  cour. 


M 


lie 


PITOU. 


A  votre  cour  ;  car  la  nôtre  n'est  plus  en  France. 

jyimc    DUPUIS. 

Pauvre  tante  !  "a  quoi  allez-vous  penser?  Vos  maîtres , 
comme  vous  les  appelez,  sont  partis  pour  jamais, 
mile  PITOU. 

On  a  été  enchanté  de  l'abaissement  des  uns,  parce 
qu'on  a  espéré  prendre  leur  place;  on  ne  pense  pas  qu'il 
y  a  plus  bas  des  gens  qui  espèrent  aussi  prendre  la  place 
des  autres. 

jimc  DUPUIS. 

A  quoi  bon  me  dites-vous  cela?  Je  n'ai  pris  la  place  de 
personne. 

mile    PITOU. 

Ma  petite  dame,  ma  petite  dame,  on  a  beau  n'avoir  ja- 
mais eu  d'esprit,  l'âge  donne  de  l'expérience  ;  et  je  vous 
vois  avec  peine  vous  embarquer  dans  des  glorioles  qui  fe- 
ront peut-être  qu'un  jour 

M""^    DUPUIS. 

Achevez. 

Q  M"e    PITOU. 

Que  de  gens  j'ai  vu  triompher,  dont  on  s'est  moqué 
ensuite  !  Dieu  m'a  fait  naître  marchande  ;  je  suis  restée 
marchande  tant  que  mes  forces  me  l'ont  penuis.  Vous 
êtes  riche;  eh  bien!  qui  vous  empêche  d'être  charitable? 
Quand  la  dynastie  reviendra,  elle  n'aura  pas  de  reproches 
a  vous  faire,  du  moins. 

Mlle    DUPUIS. 

Quand  la  dynastie  revieadra  !  Vous  pensez  donc  qu'elle 
reviendra? 

M^le   PITOU. 

Belle  question  !  si  vous  n'étiez  pas  révolutionnaire.... 

M">«    DUPUIS. 

Rien  ne  me  paraît  plaisant  comme  votre  obstination  a 
m'appeler  révolutionnaire.  Le  mot  est  affreux. 


nlle   PITOU. 
Quoi  !  vous  ne  l'êtes  pas  ? 

M™e    DUPUIS. 

J'en  suis  "a  cent  lieues. 

jlllc    PITOU. 

Alors  c'est  donc  vrai  que  ce  que  vous  appelez  la  cour 
ne  travaille  que  pour  ramener  la  dynastie? 

Mine    DUPUIS. 

Pas  le  moins  du  monde. 

jllle    PITOU. 

Dans  ce  cas  la,  je  ne  me  trompais  pas;  vous  êtes  pour 
la  révolution . 

M™e    DUPUIS. 

Seulement  dans  ce  qu'elle  a  de  raisonnable. 

jllle   PITOU. 

Je  n'y  comprends  rien.  Une  révolution  raisonnable 
aurait  commencé  par  rappeler  la  dynastie.  Vous  riez. 
N'est-ce  pas  que  c'est  a  cela  qu'on  vise?  Vous  ne  voulez 
pas  en  convenir;  mais  avec  moi,  avec  votre  tante  qui  ne 
vit  que  dans  cette  espérance-la ,  si  vous  en  savez  quelque 
chose,  dites-le  moi.  En  effet,  pourquoi  destituerait- on 
les  gens  qui  se  sont  associés  pour  empêcher  le  retour  de 
nos  maîtres? 

TVime   DUPUIS. 

Parce  qu'un  gouvernement  ne  doit  pas  permettte  qu'il 
se  forme  un  gouvernement  dans  le  gouvernement, 
jjlle  PITOU. 

Ainsi  votre  gouvernement  serait  contre  la  dynastie  et 
contre  ceux  qui  n'en  veulent  pas  !  Tenez,  ma  dière  pe- 
tite, parlons  plutôt  d'autre  chose, 
jime   DUPUIS. 
Comment!  ma  tinte,  vous  ne  comprenez  pas  qu'on 
puisse  se  tenir  entre  les  deux  extrêmes  ! 
jlUe   PITOU. 

En  voilà  assez;  en  voila  assez.  Je  sais  bien  qu'on  parle 
d'un  juste  milieu,  mais  vous  entendez  bien  que  je  ne  m'y 
laisse  pas  prendre.  Songez  donc  que  j'ai  une  étoile. 

M™e    DUPUIS. 

Une  étoile  ! 

jlUe  PITOU. 

Oui,  ma  charmante,  une  étoile,  qu'on  voit  parfaite- 
ment de  la  fenêtre  de  ma  cuisine  ;  étoile  qui  n'existe  que 
depuis  le  départ  de  la  dynastie ,  et  que  Dieu  a  envoyée 
tout  exprès  pour  rassurer  les  bons  royalistes.  Les  affaires 
d'Italie  lui  ont  donné  l'éclat  d'un  soleil.  Pourquoi  vos 


L'ARTISTE. 


n<) 


ministres ,  qui  ont  amené  les  choses  au  point  oii  elles  sont, 
cherchent-ils  encore  a  dissimuler?  Qu'ils  se  déclarent  ou- 
vertement; ils  n'apprendront  rien  à  personne. 

Mine   DUPUIS. 

S'ils  se  déclaraient  dans  le  sens  que  vous  espérez,  ma 
tante,  croyez-vous  que  IaBau(|iie,  les  grands  capitalistes, 
lus  hautes  classes,  enfin ,  ne  s'opposeraient  pas  a  de  pareils 
projets?  Nous  avons  fait  assez  de  sacr  fices  a  l'ordre  de 
choses  actuel  pour  tenir  a  le  conseiTcr.  Savez-vous  que, 
pour  ma  part ,  j'ai  déjà  donné  quatre  grands  hais  cet  hi- 
ver, et  que  j'en  donne  encore  un  après-demain,  sans 
compter  tous  ceux  pour  lesquels  je  me  suis  laissé  nommer 
dame-commissaire?  S'imaginer  après  cela  que  nous  con- 
sentirions a  voir  revenir  Cette  nohlesse  insolente  et  cupide 
qui  nous  a  humiliés  pendant  quinze  ans  ;  cette  nohlesse 
qui  n'a  plus  de  racine  nulle  part  ;  qui ,  pour  toute  préémi- 
nence, n'a  que  des  ridicules  et  des  vices!  non  ,  ma  chère 
tante,  le  peuple  des  grandes  journées  ne  le  souffrirait  pas. 

jille  PITOU. 

Vous  parlez  des  grandes  journées,  et  vous  n'êtes  pas 
révolutionnaire! 

j,mo    DUPUIS. 

Non,  je  ne  le  suis  pas  :  car  je  hais  la  répuhlique  "a  la 
mort  ;  la  liberté  ne  me  paraît  qu'une  niaiserie,  et  l'égalité 
me  suffoque.  Je  veux  ce  que  nous  avons. 
j,lle   PITOU. 

Et  qu'est-ce  que  vous  avez ,  s'il  vous  plaît  ?  Pourriez- 
vous  me  faire  l'amitié  de  me  le  dire  ? 

Mine    DUPUIS. 

Nous  avons,  ma  tante  ,  nous  avons  d'abord  un  roi  qui 
ne  redoutera  pas  le  jugement  de  ses  contemporains. 

Mlle  PITOU  ,  éclatant  de  rire. 
Ah  !  un  roi  qui  a  des  contemporains  !  Les  contempo- 
rains d'un  roi  !  Est-ce  qu'un  vrai  roi  a  jamais  eu  des  com- 
temporains  ?  Un  vrai  roi  n'a  que  des  sujets.  Et  avec  ce 
roi  qui  a  des  contemporains ,  qu'avez-vous  donc  encore  ? 

Mine    DUPUIS. 

Nous  avons  la  liberté  de  conscience. 

Mlle    PITOU. 

Moi ,  j'adore  le  pape. 

Mine    DUPUIS. 

Vous  adorez  une  créature  ? 

mHc    PITOU. 

Le  pape  une  créature  !  y  pensez- vous ,  ma  chère  ?  O 
mon  Dieu,  où  allons-nous?  Appeler  le  pape  une  créature  ! 
Vous  êtes  dans  la  voie  de  la  perdition ,  mon  enfant.  (  On 


annonce  madame  Fontauille.)  Voilà  du  inonde  qui  vous 
arrive ,  adieu ,  adieu  ;  je  m'en  vais.  (  A  part,  en  s'en  al- 
lant.) Pauvre  petite  Henriette!  je  suis  toute  tremblante. 

(Elle  sort.) 
M"»»  FOKTAVII.LE,  entrant. 
Quelle  est  donc  cette  dame  qui  sort? 

Mme   DDpcis. 

C'est  une  ancienne  marchande  qui  se  croit  obligée  h 
me  rendre  une  ou  deux  visites  par  an.  C'est  assez  en- 
nuyeux ,  parce  qu'il  me  faut  essuyer  des  conversations  de 
l'autre  monde  :  elle  est  carliste. 

Mine  FONTA VILLE,  souriant. 
Ne  parlons  pas  de  cela,  ma  chère  Henriette.  C'est  com- 
me solliciteuse  que  vous  me  voyez  dans  ce  moment  de- 
vant vous.  Votre  bal  a  toujours  lieu  après-demain? 

Mine  DUPUIS. 

Toujours,  et  j'espère  bien  que  vous  y  viendrez. 

Mine  FONTAVILLE. 

Oui ,  oui ,  ma  bonne  amie;  n'ayez  pas  d'inquiétude. 

M"ne  DUPUIS. 

Ah  !  à  la  bonne  heure. 

Mme  FONTAVILLE. 

Mais  avouez  qu'il  est  bien  singulier  que  vous  en  soyez 
presque  a  la  reconnaissance  envers  moi  de  ce  que  je  viens 
à  une  fête  chez  vous. 

M™e  DUPUIS. 

Je  n'en  suis  pas  encore  tout-a-fait  à  la  reconnaissance. 

M"e  FOMTAVILLE. 

C'est  pire  ;  c'est  de  l'étonneinent.  Et  je  vous  demande 
pourquoi  ?  Parce  que  votre  mari  est  nu  honnête  homme 
qui  pense  beaucoup  a  ses  intérêts ,  et  que  le  mien  est  un 
honnête  homme  qui  pense  beaucoup  a  son  pays. 
Mme  DUPUIS. 

Sans  trop  oublier  ses  intérêts  cependant. 

Jjme   FO^TAVILLE. 

C'est  tout  simple  ;  vous  devez  croire  cela.  Dans  le  juste 
milieu  où  vous  prétendez  vous  tenir,  vous  êtes  tellement 
isolée  de  tout ,  que  vous  ne  pouvez  juger  de  rien.  Prenez 
bien  garde  que  je  ne  vous  en  veux  pas ,  ma  chère  Hen- 
riette; j'approuve  toujours  qu'une  femme  pense  comme 
son  mari.  Je  venais  vous  demander  une  invitation  pour 
un  réfugié  italien  qui  nous  était  recommandé,  et  qui  est 
arrivé  ces  jours-ci. 

Mme  DUPUIS. 

Un  révolutionnaire  ! 


180 


L'ARTISTE. 


M™e    FOMTAVILLE. 

Oui,  très-révolutionnaire;  car  il  perd  60,000  livres 
de  rentes  pour  avoir  essayé  de  soustraire  son  pays  "a  un 
joug  qui  était  devenu  insupportable, 
jime   DUPUIS. 

Ils  disent  tous  cela.  * 

jime    FOKTAVILLE. 

Personne  ne  le  nierait  s'ils  avaient  réussi.  Au  surplus , 
votre  ministère  v  a  mis  bon  ordre. 

M™e    DUPUIS. 

Mon  ministère  sait  beaucoup  de  choses  que  nous  ne  sa- 
vons pas. 

j,niC    FONTAVILLE. 

S'il  pouvait  seulement  savoir  ce  que  nous  savons. 

jliue    DUPUIS. 

D'ailleurs,  il  faut  être  de  bonne  foi,  ma  chère  Méla- 
in"e  ;  voila  assez  de  commotions.  Je  veux  pouvoir  respi  - 
rcr.  Je  suis  jeune  ;  j'ai  de  la  fortune  ;  on  me  trouve  quel- 
que agrément  ;  je  vous  avouerai  que  tout  cela  me  détourne 
un  peu  du  goût  des  révolutions. 

jimc    FOKTAVILLE. 

Qui  est-ce  qui  a  le  goût  des  révolutions?  Nous  sommes 
du  même  âge  ;  ma  fortune  est  fixe,  la  vôtre  est  d'indus- 
trie, ce  qui  m'empêche  de  les  comparer;  je  n'ai  donc  pas 
plus  enviequ'uue  autre  de  voir  compromettre  une  pareille 
position.  Malheureusement,  on  peut  le  craindre,  a  la 
manière  dont  on  nous  mène. 

m"""    DUPUIS. 

On  nous  mène  au  moins  aussi  bien  que  les  brouillons 
qui  ne  s'agitent  que  pour  pouvoir  puiser  a  pleines  mains 
dans  le  trésor  public. 

j,mc    FONTAVILLE. 

Ne  dirait-on  pas,  ma  chère,  que  vos  gens  actuels  n'y 
touchent  que  du  bout  des  doigts?  Mais  laissons  cela,  je 
vous  prie  ;  nous  n'avçns  pas  la  prétention  de  nous  con- 
vertir l'une  l'aulre,  n'est-il  pas  vrai? 

M™<=    DUPUIS. 

Puisqu'on  ne  peut  plus  parler  deux  minutes  de  suite 
sans  qu'il  soit  question  de  politique,  je  voudrais  au  moins, 
vu  notre  ancienne  amitié,  que  nous  pussions  nous  en- 
tendre sur  quelque  chose. 

M""^    FONTAVILLE. 

Moi  aussi  je  le  voudrais  bien  ;  c'est  impossible.  Vous 
avez  une  confiance  aveugle  dans  ce  que  vous  regardez 
comme  des  hommes  d'état  ;  vous  vous  nourrissez  de  leur 


crème  fouettée;   les  conversations  que  j'entends  sont  si 
substantielles  ! 

M™^    DUPUIS. 

Vous  les  appelez  substantielles  parce  qu'elles  portent  a 
l'irritation. 

^rae    FOMTAVILLE. 

Parce  qu'elles  portent  a  la  réflexion. 

simc  DUPUIS. 
C'est  trop  triste  de  réfléchir  toujours;  ce  n'est  pas  vivre. 

jime    FONTAVILLE. 

Répondez-moi  donc  pour  mon  Italien. 

M™<î    DUPUIS. 

S'il  vient  "a  Paris  pour  faire  des  émeutes... 

M,me    FOKTATILLE. 

Ne  dirait-on  pas  qu'il  n'y  ait  que  Paris  pour  faire  des 
émeutes,  et  que  ceux  qui  les  aiment  ne  trouveraient  pas 
d'autres  endroits  pour  satisfaire  leur  goût?  Il  y  a  des 
émeutes  dans  toute  la  France ,  il  y  en  a  dans  l'Europe 
entière  ;  mais  il  est  convenu  que  celles  de  Paris  sont  les 
seules  dont  on  doive  s'effrayer. 

M'"'=    DUPUIS. 

Paris  est  le  siège  du  gouvernement. 

jjme    FONTAVILLE. 

Dites  Paris  est  le  siège  d'une  coterie  qui  perd  tous  les    ■ 
gouvememens.  Les  braves  n'ont  pas  plus  tôt  remporté  une 
victoire,  que  les  intriguans  inventent  un  système  pour 
s'emparer  du  triomphe.  Gare  "a  ceux  qui  les  écoutent,  ils  - 
sont  asphyxiés.  Vous  en  êtes  la,  ma  chère. 

M™*^  DUPUIS. 

Mais  pas  du  tout. 

Mine  FONTAVILLE ,  ai^cc  gaieté. 
Si  fait,  si  fait.  Vous  revoudriez  toutes  les  vieilleries  a 
condition  de  vous  y  encadrer,  vous  et  les  vôtres.  Prenez 
garde  que  je  ne  vous  blâme  pas  ;  chacun  va  comme  il 
lentend. 

Mine  DUPUIS. 

Il  ne  faut  pas  rendre  les  capitalistes  plus  ridicules  qu'ils 
ne  le  sont,  non  plus.  Que  les  nobles  viennent  "a  nous,  nous 
les  recevrons  a  bras  ouverts.  Nous  ne  sommes  pas  exclu- 
sifs comme  eux. 

M"e   FONTAVILLE. 

Recevez  donc  mon  Italien  h  bras  ouverts  ;  car  c'est  un 
jeune  homme  d'une  des  premières  familles  de  son  pays. 

m"*   DUPUIS. 

C'est  un  jeune  homme,  dites- vous? 


L'ARTISTE. 


ifii 


m""  pontaviu.e. 
A  pe»  près  de  l'âge  d'ua  M.  Arthur  que  j'ai  vu  plu- 
sieurs fois  chez  vous. 

jime  DUFuis. 
Et  d'une  naissance  illustre  !  Est-il  bien? 

m"*  FOKTAVILLE. 

Il  m'a  paru  grand  ;  il  a  de  bonnes  manières;  sa  figure 
est  noble  et  ne  manque  pas. d'expression ,  quoique  la  nour- 
rice de  ma  petite  ait  remarqué  qu'il  avait  les  yeux  bleus. 

m""  dupcis. 
Je  croyais  qu'en  général  les  Italiens  étaient  bruns. 

m""  FONTAVILLE. 

Aussi  l'est-il  ;  mais  avec  des  yeux  bleus.  C'est  une  bi- 
zarrerie. 

jime  BDPcis. 

C'est  une  grande  beauté. 

M™e  FONTAVIIXE. 

Ah! 

M™e  DUPCIS. 

Quel  dommage  qu'il  ne  lui  reste  plus  rien. 

M™"  FOKTAVILLE. 

Je  n'ai  pas  dit  cela.  Il  perd  bien  soixante  mille  livres 
de  rentes  h  peu  près  ;  mais  ce  n'était  pas  toute  sa  fortune. 
Il  avait  trouvé  moyen  de  réaliser  des  fonds  considérables 
dont  il  cherche  l'emploi. 

jjme  DU  PUIS. 

Ah  !  tant  mieux.  Il  faudra  le  mettre  en  rapport  avec 
monsieur  Dupuis  qui  se  fera  un  plaisir  de  le  guider, 
jjinc  roNTAviLLE ,  regardant  la  robe  qui  est  sur  des  sièges. 

Voila  déjà  votre  robe  de  bal  ? 

Jime  -DXTfvis,  faisant  des  mines. 

Mon  Dieu,  non.  C'est  tout  bonnement  une  robe  pour 
aller  ce  soir  au  Palais- Royîil.  Je  ne  peux  pas  m'en  dispen- 
ser ;  j'ai,  été ,  cet  hiver,  à  toutes  les  fêtes  qu'on  y  a  don- 
nées. 

Jime  FOKTAVILLE. 

N'oubliez  pas  mon  Italien ,  ma  bonne  amie.  Ecrivez 
votre  invitation  tout  de  suite. 

M™*  DUPCIS. 

Est-ce  que  vous  allez  vous  en  charger  ? 

M™fi  FOHTAVILLE. 

Sans  doute. 

jimc  DCPUIS. 

Vous  croyez  qu'il  ne  serait  pas  mieux  que  je  l'en- 
voyasse porter  chez  lui  par  un  de  mes  domestiques  ?  C'est 


plus  dans  les  formes,  et  les  étrangers  sont  assez  smcepti- 
bles  la-dessus. 

m"*  fohtaville. 
Prenez  donc  garde  que  celui-là  est  un  révolutionnaire, 
d'où  je  conclus  qu'il  doit  fort  peu  se  soucier  des  formes. 

M"*    DL'PUIS. 

Des  révolutionnaires  comme  lui  ! 

jimc   FOMTAVILLE. 

Sont  trcs-révolutionnaires ,  ne  vous  y  trompez  pas; 
c'est  ce  que  vous  appeliez  tout-a-l'lieure  un  brouillon , 
dans  toute  la  force  du  terme. 

jiBic  dupuis. 

J'ai  dit  brouillon  parce  que  c'est  le  premier  mot  qui 
m'est  venu  a  la  bouche.  Il  est  certain  que  dans  un  pays 
qui  est  par  trop  opprimé ,  on  doit  être  tenté  quelquefois 
de  remettre  à  la  raison  les  gens  qui  abusent  du  pouvoir; 
surtout  quand  on  a  du  cœur  et  de  l'élévation  dans  l'ame. 
Qui  est-ce  qui  ne  sait  pas  cela  ? 

Mine  FOMAviLLE ,  lui  prenant  la  main  avec  amitié. 

Si  vous  l'avez  su ,  ma  pauvre  Henriette,  il  faut  avouer 
du  moins  qu'il  y  a  des  instans  où  vous  semblez  l'oublier. 
Personne  n'est  tenu  k  avoir  une  mémoire  imperturbable. 

M"*    DUPCIS. 

Que  vous  êtes  méchante  ! 

Jime    FOMTAVILLE. 

Moi  !  oh  !  point  du  tout.  D'ailleurs  je  ne  pourrais  pas 
l'être  avec  vous  ;  vous  n'êtes  pas  assez  forte.  Ah  !  ra , 
voulez-vous,  oui  ou  non,  me  donner  cette  invitation  ? 
ou  seulement  un  imprimé  ;  je  le  remplirai  chez  moi. 
Mme  DUPUIS. 

En  voici  trois,  quatre,  si  cela  peut  vous  faire  plaisir. 

Ijme    FOMTAVILLE. 

Je  n'en  ai  besoin  que  d'un . 

Mme  DUPUIS,  <f«rt  ton  caressant. 
Dites-moi,  ma  belle,  aurons-nous  votre  mari  ? 

Mme    FOMTAVILLE. 

Il  viendra  avec  moi  pour  vous  présenter  son  proscrit  ; 
et  si  des  affaires  l'empêchaient  de  rester,  nul  doute  qu'jl 
ne  soit  de  retour  pour  me  reconduire. 

Mme  DUPUIS. 
Chère  et  bonne  Mélanie,  combien  vous  prenez  de  pfé- 
cautions  pour  me  faire  entendre  que  uotre  société  n'est 
plus  la  vôtre. 

Mme  FOMTAVILLE. 

Est-ce  nous  qui  avons  rompu?  Si  vous  avez  des  mini»- 


182 


L'ARTISTE. 


très,  nous  les  gênerions  ;  cl  c'est  encore  un  souvenir  d'a- 
mitié que  de  leur  épargner  cette  contrariété  chez  vous. 
Tous  les  ministres  ont  la  même  maladie  ;  il  y  a  des  ins- 
tans  où  je  crois  que  cela  tient  aux  murs  des  ministères.  A 
chaque  changement ,  on  devrait  peut-être  les  gratter  et  les 
reblanchir,  comme  on  fait  pour  les  écuries.  On  fait  tant 
de  dépenses  inutiles  ;  on  devrait  essayer  celle-là 
Mme  DUPUIS. 

Sans  plaisanterie,  tâchez  que  votre  mari  reste  "a  ma 
soirée.  S'il  ne  le  fait  pas,  je  ne  lui  pardonnerai  de  ma  vie. 

FRANÇOIS. 

Mademoiselle  Hortense  demande  si  madame  va  s'ha- 
biller. 

M'as  DUPUIS. 

Oui,  oui ,  tout  de  suite.  {A  madame  Fontauille.  )  Il 
ne  faut  pas  que  cela  vous  chasse. 

M"^  FOHTAVILI.Ç. 

.le  m'en  allais. 

5ime  DUPUIS- 
■    A  après-demain,  donc. 

m0>C    FOWT.iVlLLE. 

A  après-demain.  (  Elle  sort.  ) 

M"»=  DUPUIS,  seule. 

Le  inonde  est  vraiment  étrange  !  Pour  ma  tante,  je  suis 
révolutionnaire  ;  pour  Mélanie  et  les  siens ,  je  vise  à  l'a- 
ristocratie ;  et  cela  parce  que  je  tiens  un  juste  milieu  entre 
les  événemeus  accomplis  et  ceux  qu'on  ne  connaît  pas  en- 
core. Rien  ne  me  paraît  plus  sage  cependant. 

Théodoee  Leclercq. 


Ufuuf  IDramatique. 


PORTE  SAINT-MABTIN. 


c^nâoiiy.  ^    ^rairiR  en  ctiu/  acial  et  e/i  /irMe , 

PAR  M.  ALEX.%SI>RB  Dl'HAS. 

Tlop  et  trop  peu.  Il  y  a  du  luxe  et  de  la  misère.  D'abord  il 
fiillait  faire  comprendre ,  mais  fortement ,  mais  avec  énergie 


comment  dans  une  pre'tcndue  classe  de  haut  lieu  se  pose  toujours 
fort  mal  un  homme  de  rien.  C'est  un  fait  que  ce  préjuge  de  la 
naissance  a,  même  aujourd'hui,  ses  défenseurs.  Ridirules  ou  non, 
ces  défenseurs-là  sont  des  tj-pes.  L'artiste  n'en  demande  pas 
plus.  Ils  vont  à  sa  création  ,  il  les  admet  et  les  représente.  Il  a 
raison  ;  ne  lui  demandez  pas  les  motifs  de  son  choix  :  la  ques- 
tion est  de  savoir  s'il  est  exact. 

Or  Antony  est  l'enfant  du  hasard;  perdu  ou  volé,  n'importe  ! 
De  là  ses  douleurs ,  son  fatal  avenir  ,  car  il  n'a  pas  eu  la  philo- 
sophie d'éviter  le  contact  de  la  noblesse.  A  part  de  ce  monde  à 
part  ,  il  y  a  trwivé  ses  affections  ,  une  jeune  fille ,  aimante , 
pure  ,  mais  qu'il  a  bientôt  délaissée,  car  il  n'est  qu'un  pauvre 
chrétien  de  la  foule ,  et  n'a  de  père  qu'un  saint  de  la  légende. 
Il  lui  aurait  fallu  dire  à  un  chef  de  fière  et  orgueilleuse  famille  : 
^oyez,  je  suis  peut-être  né  dans  un  cloaque  ,  d'une  prostituée 
et  d'un  galérien  ivre  ;  mettez  la  main  de  votre  bien-aimée  fille 
dans  la  main  du  maudit  de  la  société.  Fiancez  votre  illustration 
à  ma  fange.  Il  y  a  une  religion  de  la  noblesse  !  Reniez  les  tradi- 
tions de  votre  caste  I  Soyez  athée. 

Cette  position  n'a  pas  été  accusée  avec  force  par  l'auteur. 
Il  y  a  comme  tout  un  volume  de  lu-quand  le  roman  commence-à 
la  scène  ;  et  alors  ce  paria  des  préjugés  gentillàtres  est  mal  posé 
dans  l'intérêt  du  spectateur  qui  ne  s'est  pas  apitoyé  d'avance  sur 
ce  maUieiu-.  Donnez-nous  le  drame  qu'enfantera  le  mépris  d'un 
descendant  de  Turenne  pour  un  vagabond  sorti  d'on  ne  sait  où  ; 
faites  qu'humilié  par  un  écht  de  rire  de  noble  et  d'insolent ,  le 
pauvre  Antony  soit  également  repoussé  par  la  même  cause  du 
champ  clos  impérieusement  exigé  pour  son  honneur  d'homme , 
et  alors  ,  au  parterre  ,  a  l'amphithéâtre  ,  partout  où  se  trouvera 
une  ame  populaire  ,  éclatera  une  sympathie  d'intérêt  et  de  ven- 
geance :  d'intérêt  pour  celui  qu'on  dédaigne  lorsqu'il  n'est  pas 
fautif  de  l'obscurité  qui  j)èse  à  son  berceau  ;  de  vengeance 
contre  cette  stupidc  famille  qui  fait  planer  l'adultère  sur  le  sort 
d'une  femme  en  l'arrachant  aux  mains  d'un  homme  qu'elle  aime , 
d'un  homme  noble  de  ses  vertus ,  si  non  de  ses  aïeux. 

Par  malheur ,  ceci  manque  ,  et  nous  venons  de  faire'  l'analvse 
d'une  lacune.  Passons  au  drame. 

Adèle  est  mariée  :  elle  est  mère.  Trois  ans  ont  passé  sur  l'épi- 
sode de  ses  amours  de  vierge.  Sa  vertu  s'est  fortifiée  contre  des 
souvenirs  par  des  devoirs  ,  et  si  une  lettre  d'Antony  vient  tout 
à  coup  lui  donner  une  émotion  vive  ,  elle  en  triomphe  :  elle  op- 
posera l'appareil  de  l'absence  aux  périls  d'une  entrevue.  Elle 
part  en  effet ,  et  la  fatalité  la  jette  dans  le  danger  qu'elle  fuit. 
Ses  chevaux  s'emportent  :  un  inconnu  s'élance  ,  il  les  arrête  ,  et 
frappé  à  la  poitrine  il  tomlic.  C'est  Antony.  Près  d'Adèle ,  exté- 
nué, sanglant ,  il  renaît  au  monde  ;  mais  il  ne  pourra  rester  à  côté 
de  cette  femme  ,  puisque  sa  blessure  n'est  pas  mortelle  comme  on 
pouvait  le  craindre.  Par  une  réflexion  fiévreuse,  il  arrache 
d'une  main  frénétique  les  ligatures  qui  bandent  sa  plaie.  «  Main- 
tenant je  resterai  !  » 

Pendant  cinq  jours  il  est  en  effet  demeiué  dans  l'hôtel ,  mais 
isolé  entre  le  médecin  et  la  souffrance.  Adèle  a  scrupuleusement 
évité  les  occasions  de  se  trouver  avec  Antony;  mais  elle  n'eSn- 
tera  pas  les  adieux  de  la  dernière  entrevue.  C'est  à  travers  la 


I 


L'ARTISTE. 


185 


froidcironic  d'un  ronvalcsccnt  dont  l'iimc  est  na\T(^c,  c'est  tandis 
que  le  tniiililc  icduit  AdMc  à  l'cinbai-ras  dii  silence  ,  qu'une 
visite  de  comtesse  ,  qu'une  sèclie  et  dure  conversation  de  grands 
sein;neur»,  sur  le  sort  d'un  orphelin  ,  met  à  même  Antony  de 
laisser  deviner  à  son  amante  la  eause  fimeste  d'iui  j)reraier  délais- 
sement. Éclairëe  par  un  sang-froid  qui  n'est  que  la  dissimulation 
du  desespoir,  Adèle,  en  tête-à-tête,  arrache  cnlin  tout  le  secret 
d' Antony.  Pauvre  bâtard  qui  voit  qu'on  ne  rougit  j)a.s  de  lui 
roramc  il  en  avait  en  d'ahord  la  crainte  ,  il  avoue  que  plus  d'une 
fois  il  s'est  consulte  pour  éteindre,  d'un  couj)  de  poignard  et 
dans  le  cœur  d'un  mari ,  un  bonheur  qui  lui  sembla  toujours 
une  usurpation  sur  le  sien.  Mais  on  le  plaint;  mais  on  l'aime  : 
on  consent  à  le  revoir  encore.  Départ,  suicide  et  vengeance,  il 
oublie  tout. 

Adèle  n'est  plus  calme  ;  elle  a  perdu  son  courage  ;  elle  frémit 
de  ce  contact  auquel  sa  pitié'  la  condamne  ,  l'cpouse  se  retrouve 
enfin;  elle  projc'Ite  de  rejoindre  à' Strasbourg  son  mari  e'ioi- 
gnc.  Seule,  à  l'insii  de  tous,  elle  quitte  une  ville  oii  respire 
son  amant.  Mais  après  cette  évasion ,  dont  il  est  promptement 
instruit,  le  malheureux,  retombe  de  toute  la  hauteur  de  ses  es- 
pc'rances  ,  se  croit  indignement  joue  ;  il  regarde  connue  une 
dérision  ,  dictée  par  la  ])cur  ,  la  pitic  qu'on  lui  montrait  la 
veille  ,  et  court  sur  les  traces  de  la  fugitive  ,  résolu ,  par  vio- 
lence ou  séduction ,  de  tenir  entre  ses  bras  ,  ne  fût-ce  qu'un  ins- 
tant et  dût-il  pe'rir,  cette  amante  qui  l'abusait. 

Escalade ,  viol ,  adultère  ,  tout  se  consomme  dans  une  hôtelle- 
rie jiresquc  déserte,  à  un  rclai  de  Strasbourg.  Le  crime  d' Antony 
trouve  sou  excuse  dans  l'ame  d'Adèle.  Maintenant  naissent  des 
tortures  morales  (ju'ils  n'évitent  que  par  l'ivresse  des  sens.  Mais 
ce  ftmeste  secret  porte  avec  lui  ses  conséquences  naturelles.  I.a 
médisance  le  divulgue,  chaque  mot  qui  se  murmure  à  Icnrs 
oreilles  est  envenimé  d'un  sarcasme  qui  les  brûle  sans  qu'ils 
aient  conservé  le  droit  de  s'en  plaindre.  Ainsi ,  lorsque  exas- 
l)éré  par  mille  et  une  allusions  irritantes  ,  Antony  n'a  qu'une 
femme  j)onr  adversaire,  s'il  relève  le  gant  du  sarcasme,  son  in- 
dignation n'est  qu'un  faux  calcul  de  plus;  il  confirme  ce  que  l'on 
sou|)(onne  ,  en  décelant ,  par  sa  fureur,  l'intérêt  personnel  qu'il 
])rcnd  à  ce  qu'on  dit.  Tout  ceci  est  vrai.  Le  malheur  a  voulu 
que  dans  ses  piéoccupations  d'école  nouvelle ,  l'auteur  se  soit 
servi  d'une  préface  de  drame  comme  d'un  à-propos  dramati- 
que ,  et  qu'il  ait  mêlé  de  la  littérature  de  théorisa  cette  tragé- 
die-en  action. 

I'"n(in  le  mari  revient.  Antony  l'a  devancé  dans  la  maison 
conjugale  ,  aux  ])icds  d'Adèle,  qu'il  veut  entraîner.  Alors ,  tout 
l'avenir,  avec  sa  laideur  jusqu'à  ce  moment  inperçue,  se  déroule 
devant  la  malheureuse.  Sa  fdle  qu'il  faut  laisser  là  ou  entraîner 
])our  lui  donner  ainsi ,  dès  l'enfance,  une  leçon  d'immoralité, 
sa  (illc  qui  la  méprisera  peut-être!  Et  puis,  laisser  ainsi  le  vide 
et  le  désert  dans  l'alcovc  où  des  sermens  si  volontaires  ont  été 
consacrés  !  désenclwntcr  l'existence  d'un  loyal  et  généreux  mari  ; 
le  payer  de  sa  confiance  par  l'éclat  d'ime  fuite.  Oh,  c'est  infâme  I 
«  Mais  je  suis  une  femme  perdu*  I  »  s'écric-t-clle  avec  terreur. 

Dès  ce  moment ,  c'est  la  mort  ((u'cllc  veut ,  qu'elle  demande  à 
grands  cris;  il  la  lui  faut.  Déjà  la  porte  vérouillée  tremble  ,  car 


son  époux  veut  entrer,  car  il  va  briser  cette  fragile  sanve-gardc 
pour  savoir  ce  qui  lui  fait  obstacle.  «  I^  mort,  dit  Antony, 
sais-tn  bien  ce  que  c'est?  —  Tue-moi.  »  I^  porte  se  brise ,  et  le 
'  mari  se  précipite  dans  l'appartement  en  desordre,  tandis  qu'A- 
dèle poigiuu'déc  tombe  aux  |)iedsd'Antuny.  «  Elle  me  n^istait. 
dit  froidement  le  meurtrier,  je  l'ai  assassinée  !  » 

On  a  dit  quelque  part  que  le  préjugé  dont  M.  Dumas  (ait  la 
base  de  sa  pièce  est  mort ,  et  que  les  j)assions  de  son  héros  sont 
fausses  :  assertions  au  moins  très-h-gères  !  De  la  part  des  criti-» 
qucs,  cela  prouverait,  tout  au  plus,  qu'ils  n'ont  j>as  la  moindre 
idée  de  ces  préjugés  d'aristocratie,  parce  qu'ib  sont,  par  liasard. 
issus  d'une  race  pure  de  francs  ple1)éiens  et  que  l'énergie  de  leiu-s 
fibres  s'est  amollie  dans  une  excellente  atmosphère  de  repos  et  de 
bonheur.  Mais,  Iqin  de  là  :  Antony  est  au  contraire  le  privilégié 
de  la  fatalité  ;  seul  et  sans  famille,  repoussé  dans  ses  inclinations, 
préoccupé  de  l'adultère  et  voué  au  suicide.  On  peut  devenir 
énergumène  à  moins  ;  et  l'aliénation  mentale  ,  ipii  n'est  que  le 
désespoir  à  forte  dose,  n'a  pas  toujours  une  excuse  de  cette  auto- 
rité. Un  examen  de  bonne  foi  ferait  vite;  revenir  sur  cette  con- 
damnation un  peu  cavalière  de  l'énergie  sauvage  qui  pétille  dans 
ce  drame  ;  et  peut-être  même  si ,  donnant  moins  d'étendue  a  son 
brillant  vocabulaire  de  passions,  et  n'exilant  pas  trop  de  la  scène 
la  société  qui  vit  autour  de  ses  héros  ,  l'auteur  nous  eût  oITert 
concurremment  la  peinture  exacte  de  ce  qu'on  appelle  l'ordre 
actuel,  l'exception  d' Antony  aurait  paru  tout  à  la  fois  et  plus  dou- 
loureuse et  plus  indénialile.  Qu'y  a-t-il  de  plus  froid,  par  exem- 
ple ,  qu'une  exécution?  Juges ,  soldats  et  bourreaux  ont  le  som- 
meil bon  ,  la  conscience  nette ,  la  digestion  facile.  Mais  quel 
drame  que  celui  qui  se  passe  dans  cette  tête  qui  va  tomlier? 

Il  faut  insister  près  de  M.  Dumas  sur  ce  qui  manque  à  son 
ouvrage  et  sur  le  remjilissagc  ultra-parasite  qu'il  y  a  substi- 
tué. I«i  mise  en  scène  du  préjugé  dont  Antony  fut  victime  dans 
ses  amours  était  un  avant-propos  qu'on  pouvait  désirer.  Adèîi- 
devait  être  entourée  de  sa  famille  ,  se  faire  un  bouclier  de  sc:é 
enfant;  et  l'absence  de  son  mari  rapi>elle  trop  ce  qu'on  a  craint 
évidemment  de  rappeler  ,  l'imitation  de  Henri  III  et  du  duc  de 
Guise.  Qu'est-ce ,  après  ,  que  celte  digression  littéraire  si  pâle 
et  qui  se  mêle  fort  indiscrètement  au  drame  ?  Pourquoi  des 
plaidoyers  pour  les  choix  que  se  permettent  l'artiste  et  l'écrivain? 
Cela  est  froid  et  déplacé. 

Quelques  lignes  pour  madame  Don'al  et  pour  Bocage  I  car 
puisque  l'auteur  avec  son  style  ardent ,  ses  couleurs  fortes ,  s'est 
attaché  à  la  partie  de  son  drame  qui  met  en  jeu  la  puissance  des 
moyens  tragiques,  il  faut  reconnaître  qu'il  a  compris  ses  acteurs, 
et  qvi'ils  ont  fait  une  réalité  déchirante  de  ce  langage  quelquefois 
brutal ,  souvent  neuf  et  saisissant.  Les  citations  sont  imjxissiblcs , 
c'est  l'ensemble  qu'il  faut  voir  ;  c'est  cette  femme  qui  tromjic  un 
malheureux  prêt  à  se  tuer  ,  puis  frémit  de  se  voir  si  peu  de  ver- 
tu ,  succombe  avec  des  supplications ,  des  caresses  et  des  cris 
d'horrciu-.  Comme  elle  est  révoltée  contre  elle-même  ,  surprise 
d'en  être  arrivée  là  et  de  s'en  apercevoir  si  tard  I  Et  que  de  vé- 
rité dans  ce  désordre  !  Pose ,  regards ,  vagabondage  de  foUe 
ivre  de  honte ,  madame  Dorval  à  tout  compris. 

Bocage  ii-unique  et  glace,  avec  son  sourire  de  blas{iliematnir, 


iSl 


L'ARTISTE. 


SCS  élans  qu'il  déprisonnc  et  contient  tour  à  tour,  son  flegme 
trahi  par  des  frémissemens,  seconde  admirablement  l'esccUente 
actrice.  Ils  sont  les  dignes  interprètes  de  ces  passions  qui  battent 
dans  la  poitrine  du  diamaturgc ,  et  qui  de  sa  plume  ont  passé 
dans  leur  ame. 


GYMNASE  DRAMATIQUE. 

PAR  MM.  HÉLESTII.LE  ET  XAVIER. 

Hugo  Bambetto  est  un  drôle  de  corps ,  assez  mal  bâti ,  pauvre 
diable  ,  maître  d' école  et  grand  feseur  d'utopies  aux  heures  de  la 
récréation ,  quand  ses  élèves  ne  bouleversent  pas  ses  bancs  et  sa 
philosophie.  Près  de  ce  penseur  à  surface  grotesque  pleure  une 
jeune  femme ,   sa  nièce ,  qui  se  croit  veuve ,   car  son  Frédéric 
parti  pour  l'armée  ne  donne  plus  de  nouvelles.  Autom-  de  leiu- 
masure  ,  tournent  en  ce  moment  des  favoris  du  jeune  duc  de  Fer- 
rare  ,  prince  blasé  qu'un  bouffon  empêcherait  peut-être  de  périr  *• 
d'ennui ,  et  que  dissiperait  sans  doute  également  une  jolie  maî-  ' 
tresse.  On  enlève  Paola  et  Bambetto.  Bambetto  se  croit  appelé 
à  la  présidence  du  conseil ,  et  déjà  se  propose  de  réaliser  ses 
plans  de  réforme  ,  ses  vues  de  philanlropie  ,  ses  projets  tout  po- 
pulaires. A  cette  raine  plaisante  ,  à  cette  deljauche  vivante  qui 
lui  semble  bonne  à  figurer  dans  un  muséum  de  caricatures,  le 
jirince  se  pâme ,  remercie  son  favori  de  la  trouvaille ,  et  re- 
srardc  comme  une  distraction  très-confortable  de  mettre  à  l'essai 
dans  son  conseil,-  l'esprit ,  infailliblement  déjeté  ,  que  renferme 
une  si  plaisante  enveloppe.  En  ceci,  le  prince  se  trompe.  Hugo 
n'a  de  risible  que  l'épidcrme.  Ses  paroles  sont  excellentes ,  ses 
conclusions  sont  judicieuses  ,  et  le  duché  de  Ferrare  ,  grâce  à  ce 
nouveau  Sancho-Pança ,  va  devenir  une  Barataria  nouvelle.  Au 
milieu  de  l'impression  produite  sur  l'ame  du  prince  par  cette 
suqu-ise ,  Hugo  lui  remet ,  ou  croit  lui  remettre  une  note  sur  le 
revenu  du  pays.  Par  mégarde  il  offre  une  lettre  de  sa  nièce  ,  et 
le  front  du  prince  est  soudain  obscurci  j  car  c'est  lui  qui ,  sous 
le  nom  de  Frédéric ,  et  par  une  supercherie  sacrilège ,  a  con- 
sommé jadis  un  faux  mariage  avec  la  nièce  du  bonhomme.  Cette 
nièce  ,  enlevée  par  le  Bonneau  du  prince  ,  arrive  en  ce  moment 
et  reconnaît  son  époux.  Alors,  apprenant  à  la  fois   le  déshon- 
neur de  sa  Paola ,  le  rôle  de  bouffon  qu'on  pensait  lui  faire 
jouer ,  et  bravant  avec  courage  le  ressentiment  d'un  souverain 
coupable ,  Hugo  Bambetto  passe  du  ton  plaisant  de  sa  bon- 
homie ordinaire  à  la  veliéraencc  digne ,  de  l'honnête  et  coura- 
geuse indignation  d'un  galant  homme.   A  son  tour  passant  de 
l'étonncraent  royal  à  la  reconnaissance  bien  sentie  de  ses  torts  , 
le  duc  de  Ferrare  épouse  celle  qui  n'a  pas  cessé  d'être'  digne 
de  son  estime. 

Bouffé,  qui  s'est  mis  à  la  taille  d'un  rôle  grimé  à  sa  fan- 
taisie ,  a  fait  preuve  d'une  élasticité  de  talent  qui  l'appelle  à 
primer  désormais  parmi  ses  camarades.  H  ressaisira  la  place 
Liisséc  vide  par  Potier.  Sa  manière  est  pleine  de  bonhomie  co 


mique,  et  sans  heurter  par  le  soubresaut  du  contraste,  il  a  par- 
làitement  saisi  les  nuances  d'imc  situation  où  l'homme  d'honneur 
se  fait  enfin  sentir  dans  l'accent  et  la  chaleiu-  d'une  probité  of- 
fensée. Il  fallait  un  tel  acteur  pour  nous  donner  au  Gymnase  le 
phénomène  d'un  succès  sans  le  concours  de  M.  Scribe. 


VAUDEVILLE. 

^zie  ^u^v'  de  ^Uc^z^,  ^oau<tevuu. 

C'est  un  fait  qu'il  y  a  de  bonnes  idées  dans  ce  vaudeville  , 
c'est  un  fait  qu'elles  y  sont  mal  digérées.  La  Hai-pe  et  Béranger 
sont  les  deux  patrons  sous  l'invocation  desquels  ce  bon  curé 
pouvait  se  mettre.  Une  jeune  fille  est  délaissée  de  son  prétendu 
et  veut  se  vouer  h  quelque  sainte  sous  l'habit  de  nonne.  Que  fait 
le  pasteur  compatissant?  H  insinue  à  Toreille  du  séducteur  que 
sa  belle  ne  l'aime  nullement ,  il  souffle  sur  les  cendres  de  la  va- 
nité qui  recouvrent  un  amour  prêt  à  s'éteindre  ,  et  la  jalousie 
ranime  ce  feu  mourant.  De  plus  ,  il  y  a  dans  le  village  im  trou- 
pier peu  dévot  de  son  naturel  et  qu'on  veut  envoyer  à  confesse 
avant  le  mariage  avec  une  bonne  dévote  ;  le  troupier  n'ira  pas. 
H  évite  le  curé ,  et  celui-ci ,  'discrètement ,  par  un  détour  ,  en 
trinquant  avec  bonhomie  ,  met  son  pénitent ,  qui  ne  s'en  doute 
guère  sur  le  chapitre  des  joyeuses  révélations  ;   après  quoi  , 
ayant  tout  dit  sans  penser  le  moins  du  monde  qu'il  ait  desserré 
les  dents  ,  le  troupier  reçoit  tout  oljaubi  son  billet  de  confession. 
Joignez  à  cela  une  destitution  qu'on  croit  par  tout  le  village  me- 
nacer l'homme  du  presbytère,  et  au  rebours  de  cette  frayeur  une 
nomination  à  un  canonicat  qu'il  refuse  pour  demeurer  avec  ses 
ouailles,  et  vous  aurez  un  fort  joli  tableau  ,  quelque  chose  dans 
le  genre  de  Sterne  et  de  Greuze.  Avec  de  tels  élémens  ,  une 
pièce  ne  tombe  jamais  complètement  ;  celle-ci  se  relèvera  par 
des  corrections  et  des  ratures.  Pour  mon  compte  ,  si  je  savait 
dans  quel  hameau  demeure  le  type  de  ce  digne  curé ,  j'irais 
l'attendre  à  sa  porte  et  lui  tenir  l'étrier  pour  l'aider  à  descendre 
de  sa  mule. 


L'ARTISTE. 


iHo 


A\K  DE  L'ÉDITEUR. 

Notre  pcnsc'e  en  fondant  cette  jmblication  a  été'  principale- 
ment d'ouvrir  une  tribune  aux  artistes  pour  que  tour  à  tour  ils 
pussent  y  défendre  leurs  doctrines  et  contredire  celles  de  leurs 
adversaires.  Ces  conflits  sont  favorables  aux  progrès ,  et  le  choc 
de  la  discussion  est  l'agent  provocateur  de  la  lumière.  Cepen- 
dant places  par  nos  penchans  entre  des  rivalités  qui  cherchent  à 
s'exclure  mutuellement  de  la  préférence  publique,  et  que  nous 
voudrions  concilier  et  làire  concourir  de  bon  accordaumême  but, 
nous  n'avons  pas  abdiqué  pour  notre  compte  l'expression  fran- 
che de  nos  opinions  personnelles.  Nous  insistonssurce  point  pour 
qu'à  l'avenir  on  ne  nous  attribue  que  ce  qui  est  à  nous  en  propre. 
Nous  laissons  donc  aux  signataires  des  divers  articles ,  que  nous 
recevons  si  volontiers ,  à  se  défendre  contre  les  objections  qu'on 
leur  adresse ,  à  répondre  de  leurs  doctrines ,  et  nous  n'acceptons 
que  la  responsabilité  des  articles  non  signés.  Dans  ceux-là  nous 
promettons  l'unité  rigoureuse  de  vues  qui  ressort  du  système 
auquel  notre  prédilection  s'attache.  Ce  système  peut  se  formuler 
en  deux  mots ,  puisque  nous  ne  sommes  point  exclusifs  et  que 
nous  appelons  de  toutes  nos  forces  l'alliance  de  la  couleur  et 
du  dessin.  Nous  pensons  qu'à  la  longue  les  partis  qui  divisent  la 
peinture  viendront  faire  la  paix  sur  ce  terrain  neutre;  jusque  là 
nous  promettons  aux  combattans  une  arène  impartiale,  un  loyal 
terrain,  où  du  rôle  de  témoins  nous  passerons  quelquefois  à  ce- 
lui de  conciliateurs. 


Beaux -2in^. 


SALON  DE  1831. 


PREMIER   ARTICLE. 


Lu  peinture ,  comme  la  poésie ,  a  trois  âges  :  ses  cora- 
mencemens  sont  lyriques ,  sa  seconde  époque  est  épique 
et  nous  sommes  arrivés  a  son  temps  dramatique .  Les  pas- 
sions cjui  avaient  conduit  le  génie  des  premiers  grands 
])cintres  n'existent  plus  pour  nous;  la  foi  catliolique  est 
morte,  les  croyances  s'éteignent,  et  l'on  ne  trouverait 
plus  aujourd'hui  un  cœur  qui  puisât  son  inspiration  d'ar- 
tiste dans  son  entliousiasme  religieux.  Il  fallait  vivre  a 
l'époque  où  vivait  Raphaël ,  génie  presque  divin ,  pour 
jiouvoir,  comme  lui ,  douer  ses  vierges  admirables  d'une 
seconde  divinité  ;  son  ame  trop  pleine  d'amour  s'épanchait 

lO.ME    1.       tS"    LIVRAISON. 


ainsi  en  s' élevant  elle-même,  et  l'artiste,  au  milieu  de  sa 
jeunesse,  rêvant  une  œuvre  plus  l)elleque  la  transfigura- 
tion, mourait  entre  les  bras  de  sa  maîtresse,  le  cœur 
plein  d'un  amour  divin.  I-a  peinture  n'avait  été  qu'une 
hymne  a  l'objet  de  son  adoration. 

Rubens  nous  représente  parfaitement,  dans  ses  inàles 
compositions  aux  formes  athlétiques,  les  temps  épiques  de 
la  peinture.  Quelque  grande  que  soit  la  plus  grande  de 
ses  toiles,  on  devine  encore  en  l'admirant  combien  son 
génie  ardent  s'y  trouvait  a  l'étroit;  c'est,  en  un  mot, 
l'Arioste  delà  peinture. 

Apres  ces  deux  grandes  divisions  de  l'histoire  de  l'art, 
la  corruption  des  mœurs  et  l'affadissement  de  la  société 
amenèrent  les  temps  critiques  des  Boucher  et  des  Wat- 
teau  ;  mais  alors,  au  milieu  de  la  décadence  générale,  les 
arts  avaient  encore  une  mission.  Le  monde  social  se  divi- 
sait en  cotteries  particulières  qui  toutes  avaient  leur  phy- 
sionomie propre  ;  et  les  arts  durent  saisir  et  peindre  ces 
diverses  nuances  et  suivre  les  goûts  de  l'époque  pour  ser- 
vir plus  tarda  l'histoire  générale.  Une  crise  immense  ap- 
prochait; une  révolution  qui  allait  détruisant  les  empires 
et  bouleversant  les  sociétés  établies  parut  tout  à  coup  , 
passa  comme  un  ouragan ,  et  quand  des  temps  plus  calmes 
furent  arrivés,  que  l'on  put  s'occuper  des  arts,  la  pein- 
ture se  trouva  sans  mission  et  sans  but ,  déshéritée  qu'elle 
était  de  ce  qui  l'avait  soutenue  jusqu'alors.  Bonaparte  oc- 
cupait les  esprits  d'un  pôle  a  l'autre  ;  il  n'était  pas  un 
coin  de  la  terre  qui  ne  retentît  ou  des  grondemens  de  sa 
mitraille  ou  du  bruit  de  son  nom  ;  les  arts  s'attachèrent  a 
lui ,  ornèrent  ses  triomphes  et  voulurent  réédifier  l'anti- 
quité comme  religion  d'artiste,  à  l'ombre  de  sa  protec- 
tion. Bonaparte  tomba  de  son  trône  ;  les  arts,  libres  en- 
core une  fois,  cherchèrent  une  route  nouvelle,  invoquèrent 
une  inspiration  qui  vînt  les  éclairer  au  milieu  dn  chaos 
dans  lequel  ils  se  trouvaient.  La  lutte  entre  ceux  qui  dé- 
siraient marcher  vers  des  mondes  nouveaux  et  ceux  qui 
combattaient  en  s'attachant  aux  autels  des  divinités  deux 
fois  mortes  du  paganisme  fut  longue ,  mais  enfin  un  prin- 
cipe en  sortit  vainqueur. 

Les  âmes  les  plus  tendres  et  les  plus  chalemreuses  ne 
trouvant  en  elles  ni  croyance,  ni  foi,  ni  passion,  com- 
battues de  doutes  rongeurs  de  la  vie,  n'essayèrent  plus  de 
briser  leur  talent  "a  peindre  un  ciel  qu'ils  ne  comprenaient 
pas  ;  une  mission  noble  et  grave ,  une  mission  d'historien 
leiu-  sembla  désormais  devoir  être  l'apanage  de  la  pein- 
ture ;  l'histoire  des  âges  modernes ,  le  grand  drame  du 
moyen  âge  et  des  temps  qui  ont  accompli  leur  révolution 
jusqu'à  notre  époque,  fut  le  domaine  dont  ils  résolurent 
de  s'emparer.  Il  leur  sembla  tout  à  la  fois  beau  et  utile 
aux  arts  comme  "a  la  civilisation  d'amener  le  public  avec 
eux  "a  jeter  un  regard  en  arrière  sur  les  événeraens  passés, 

«8 


\S6 


L'ARTISTE. 


chez  lui  ou  près  de  lui ,  a  des  époques  peu  éloignées ,  et 
la  ,  promenant  la  scène  sous  ses  yeux  ,  la  leur  montrant 
du  doigt  et  leur  faisant  toucher  le  drame  ,  en  tirer  une 
haute  leçon  de  moralité  pour  lui.  Charles  !<=''  montant  sur 
son  échafand  et  les  massacres  de  notre  terreur  ont  fait 
réfléchir  bien  des  peuples  et  des  vois. 

.fe  comprends  dans  la  nouvelle  école  tous  ceux  qui , 
avec  luie  ame  d'artiste  ou  un  cœur  jeune  et  plein  de  gran- 
des facultés,  se  mirent  a  écrire  l'histoire  peinte.  Ne  pouvant 
rien  tirer  pour  leur  talent  de  l'époque  actuelle ,  ils  aban- 
donnèrent l'idée  de  représenter  un  siècle  sans  couleur  ni 
physionomie,  sur  lequel  la  liberté  et  la  constitutionnalité 
avaient  passé  leur  niveau  désespérant.  Alors  toutes  les 
chroniques  furent  mises  au  jour,  toutes  les  infortunes  de 
l'histoire,  les  calamités  de  nos  vieilles  discussions ,  revé- 
curent sur  la  toile ,  et  chacun  chercha  a  se  faire  le  chef 
d'une  école  qui  naissait  d'instinct  et  sans  le  patronage  d'a- 
telier. Les  uns  se  crurent  novateurs  en  rajeunissant  sons 
leurs  pinceaux  la  couleur  et  la  fonne  des  Vénitiens,  des 
Espagnols  ou  des  Allemands  ;  d'autres,  en  prenant  d'in- 
formes ébauches  pour  des  inspirations  du  génie ,  et  au 
milieu  de  toutes  ces  prétentions ,  la  vieille  école  souriait 
triomphante  ;  mais  parmi  tous  ces  génies  avortés ,  quel- 
ques-uns, en  petit  nombre,  élus  du  sanctuaire  ,  augmen- 
tèrent par  l'étude  le  talent  véritable  qu'ils  possédaient ,  et 
quand  vint  le  jour  où  ils  surent,  ils  apportèrent  leur 
tribut ,  et  le  reste  s'éclipsa  devant  eux. 

Nos  peintres  peuvent  se  diviser  en  plusieurs  classes  que 
nous  désignerons  ainsi  :  peinture  dramatique  ou  morale  , 
peinture  de  genre  et  peinture  de  paysage.  Les  premiers 
vont  d'abord  nous  occuper,  et,  parmi  ceux-ci,  nous  ne 
parlerons  que  de  ceux  dont  les  tableaux  nous  ont  frappés 
comme  promettant  a  la  France  un  avenir  distingué.  En- 
trant au  salon  sans  partialité  et  libres  de  toute  influence, 
nous  ne  nous  engageons  vis-"a- vis  de  personne,  soit  pu- 
blic, soit  artistes;  c'est  notre  goût,  nos  impressions  dont 
nous  rendrons  compte ,  et  nous  n'avons  nullement  l'in- 
tention de  faire  une  revue  cataloguée  de  tout  ce  que  le 
Musée  renferme.  MM.  Delaroche  et  Delacroix  ,  que  nous 
plaçons  en  première  ligne  à  la  tête  des  peintres  dramati- 
ques, nous  ont  semblé  mériter  toute  notre  attention  ;  aussi 
nous  arrêterons-nous  sur  leurs  tableaux  ,  comme  compo- 
sant à  eux  seuls  la  moitié  du  salon. 

C'est ,  il  nous  semble ,  im«  idée  bien  heureuse  "a  M.  De- 
laroche d'avoir  résumé  en  deux  tableaux  la  longue  lutte 
de  l'aristocratie  française  contre  l'établissement  du  pou- 
voir absolu ,  lutte  dont  la  fin,  présentant  la  royauté  seule 
en  face  du  peuple  dans  le  combat  des  intérêts  sociaux , 
amena  la  grande  révolution  dans  laquelle  elle  succomba. 
Le  premier  de  ces  deux  tableaux,  remarquable  par  la 
haute  pensée  qui  y  préside,  la  finesse  de  l'exécution  et 


tout  "a  la  fois  la  largeur  de  la  composition,  peut  être  con- 
sidéré, quoique  d'une  dimension  de  chevalet,  comme  un 
des  tableaux  d'histoire  le  plus  dramatique  et  le  plus  re- 
marquable de  notre  époque.  Richelieu ,  malade ,  épuisé 
d'inquiétudes,  d'ambition,  tremblant  la  fièvre  entre  les 
coussins  de  son  fauteuil ,  traîne  dans  ime  barque  remor- 
quée par  la  sienne  les  derniers  conspirateurs  que  sa  puis- 
sance eût  à  craindre.  Cinq-Mars  et  son  ami  de  Thon , 
attachés  l'un  a  l'autre,  entourés  des  gardes  du  cardinal , 
jouissent  pour  la  dernière  fois  des  charmes  mélancoliques 
d'une  belle  soirée  d'été  ;  toute  espérance  de  vie  est  morte 
pour  eux.  Jeunes  encore,  tout  ce  qui  rattache  a  la  vie 
vient  en  foule  assiéger  leur  souvenir  ;  mais  "a  côté  de  cette 
croyance  "a  un  long  avenir  qui  n'abandonne  jamais  de 
jeunes  coeurs,  il  y  a  sans  cesse  devant  leurs  yeux  cette 
barque  fatale  enfermant,  sous  une  tente  de  soie,  un 
homme  qui  ne  balança  jamais  à  sacrifier  les  ennemis  de 
sa  politique;  sa  soutane  cache,  sous  la  poupre  dont  elle 
est  teinte,  des  taches  du  plus  pur  sang  de  France.  Lyon 
peut-être  se  distingue  a  l'horizon,  et  c'est  la  qu'est  le 
bourreau.  Ce  tableau  contient  toute  une  histoire,  un  ro- 
man tout  entier.  Cette  triste  et  sévère  figure  de  Richelieu, 
isolée  au  milieu  de  l'importance  de  ses  courtisans,  est  une 
création  du  plus  grand  talent;  les  figures  de  Cinq-Mars 
et  de  Thou  ont  une  poésie  mélancolique  dont  nous  ne 
saurions  rendre  compte.  Mais  quand  on  a  vu  ce  tableau , 
on  y  revient  vingt  fois  :  c'est  un  poème  dont  on  veut  re- 
tenir de  beaux  passages  par  cœur. 

Le  pendant  nous  transporte  loin  de  cette  époque. 
Louis  XIII  et  son  ministère  sont  morts  ;  Louis  XIV,  sous 
la  tutelle  de  Mazarin,  a  vaincu,  dans  les  derniers  combats 
de  la  Fronde,  la  noblesse  que  tant  de  défaites  et  de  mal- 
heurs, depuis  Louis  XI,  n'avaient  pas  encore  abattue. 
L'habileté  et  la  finesse  du  cardinal  ont  attiré  h  la  cour  les 
principaux  gentilshommes  du  royaume;  et,  de  militaires 
qu'ils  étaient ,  a  su  faire  plier  leur  chevaleresque  fierté  a 
des  flagorneries  d'antichambre;  enfin  la  noblesse  s'est 
tuée  elle-même  en  abandonnant  ses  terres  et  ses  provinces 
pour  se  classer  dans  les  salons  royaux.  L'œuvre  est  ac- 
complie, la  mission  de  Mazarin  est  finie.  Mazarin  se 
meurt  :  il  a  entendu  son  arrêt  de  la  bouche  de  son  méde- 
cin; malade  et  pouvant  "a  peine  se  soutenir,  il  a  fait,  dans 
les  belles  galeries  de  son  palais,  un  dernier  et  triste  adieu 
a  toutes  les  richesses  des  arts  que  ses  dilapidations  surent 
y  entasser  ;  chacune  lui  a  coûté  un  soupir,  et  les  tableaux 
et  les  statues ,  et  les  tentures  et  les  livres ,  il  a  tout  fallu 
quitter  quand  il  y  avait  encore  dans  le  cœur  de  Thomme 
tant  de  forces  pour  jouir.  Maintenant  pâle  et  décoloré, 
malgré  le  rouge  dont  il  empourpra  ses  joues  pour  dissi- 
under  les  ravages  de  sa  maladie ,  il  a  posé  la  tête  sur  son 
oreiller  pour  ne  plus  la  relever;  la  mort  approche  pas  a 


g 


L'AUTISTE. 


iSl 


pas,  et  cependant  la  chambre  est  remplie  de  courtisans,  de 
femmes,  de  diplomates;  personne  ne  songe  au  mourant, 
si  ce  n'est  sa  nièce  établie  près  de  son  lit-à  une  table  de 
jeu,  et  demandant  les  dernières  paroles  et  les  derniers  re- 
gards de  son  oncle  pour  nu  conseil  de  lansquenet.  Au- 
tour de  ce  groupe,  vingt  conversations  diffi-rentes  de 
modes,  de  coquetterie,  de  politique,  et  de  temps  en  temps 
un  instant  de  silence  pour  savoir  si  le  Mazarin  vit  en- 
core :  on  attend  la  fin  de  la  comédie  ;  puis  le  cadavre 
restera  seul  avec  les  emballeurs  de  morts.  Tout  ceci  est 
rendu  avec  wne  vérité  inexprimable;  toutes  les  passions 
des  différons  personnages  se  lisent  a  merveille;  les  con- 
versations s'entendent ,  et  on  comprend  toute  l'horreur 
des  dernières  heures  du  malheureux  cardinal  qui  se  voit 
abandonné,  au  milieu  de  tant  de  monde,  dans  son  der- 
nier combat  avec  la  mort.  Ce  tableau  est  peut-être  mieux 
peint ,  plus  finement  touché  que  le  précédent  ;  les  femmes 
de  cour  qui  y  sont  représentées  ont  toute  la  grâce  des  plus 
agréables  femmes  du  monde  ;  mais  il  ne  remue  point  l'auie 
comme  le  tableau  de  Cinq-Mars  :  personne  n'y  intéresse 
aussi  fortement  que  le  grand  écuyer  et  son  fidèle  ami. 

Dans  un  grand  tableau,  M.  Delaroche  a  choisi  pour 
sujet  de  son  drame  une  des  scènes  les  plus  intéressan- 
tes de  l'histoire  d'Angleterre  :  les  malheureux  enfans 
d'Ldouard  IV  expient  en  prison  l'aveugle  confiance  de 
leur  mère,  lùifermés  dans  la  Tour  de  Londres,  sous  la 
tutelle  du  cruel  Richard ,  duc  de  Glocester ,  leur  oncle , 
que  seuls  ils  empêchent  d'arriver  au  trône.  Leurs  jours 
sont  comptés,  il  faut  seulement  trouver  un  homme  assez 
lâchement  cruel  pour  tuer  deux  pauvres  enfans ,  et  cet 
homme  a  été  trouvé.  Assis  au  pied  de  leur  lit,  Edouard  et 
son  frère  viennent  de  lire  une  prière  ;  Edouard,  faible  et 
languissant,  s'appuie  sur  l'épaule  de  son  frère;  un  dernier 
rayon  du  jour  vient  les  éclairer.  Une  lumière  dont  le 
reflet  paraît  "a  travers  les  fentes  de  la  porte,  les  aboiemens 
d'un  petit  chien,  compagnon  de  leur  captivité ,  indiquent 
au  plus  jeune  des  deux  enfans ,  dont  l'énergie  se  peint 
sur  la  figure ,  l'approche  de  quelqu'un  ;  bientôt  la  porte 
s'ouvrira,  les  assassins  paraîtront,  des  coussins  feront 
taire  les  cris  des  victimes  et  les  corps  disparaîtront ,  jus- 
qu'à ce  que ,  deux  cents  ans  plus  tard ,  un  ouvrier  les  re- 
trouve enfouis  sons  les  marches  d'un  escalier.  Ce  tableau, 
comme  les  deux  du  même  peintre  dont  nous  avons  déjà 
rendu  compte,  est  exécuté  avec  un  talent  remarquable. 
Les  tètes  des  deux  enfans  sont  d'une  invention  admirable  ; 
les  attitudes  sont  simples  et  naturelles ,  et  nous  croirions 
que  c'est  un  des  meilleurs  tableaux  de  M.  Delaroche, 
si  nous  ne  connaissions  dans  son  atelier  quelque  chose 
de  supérieur  ;  nous  n'en  dirons  pas  davantage  en  ce  mo- 
ment, espérant  retrouver  plus  tard  l'occasion  d'en  parler 
longuement.  Jusqu'il  présent,  ce  qu'on  peut  voir  de 


M.  Delaroche  indique  une  étude  constante,  des  progrès 
immenses  depuis  le  dernier  Salon ,  et  par-dessus  tout  l'en- 
tente parfaite  de  la  partie  dramatique  de  son  art. 


Comte  IL  de  Viel-Castel. 


^c/melz  âÇ  M>o/er/. 


De  tous  les  arts,  la  peinture  et  la  sculpture  sont  peut- 
être  ceux  pour  l'exercice  desquels  le  calme,  le  repos  d'es- 
prit et  même  de  corps,  sont  le  plus  nécessaires.  En  effet , 
on  imagine  qu'un  poète  puisse  encore  produire  des  vers 
au  milieu  des  agitations  civiles,  des  combats  et  même  des 
désordres  de  la  vieprivée;  on  va  même  jusqu'à  s'habituer 
h  l'idée  qu'un  grand  compositeur  de  musique  reçoive  ses 
plus  belles  inspirations  pendant  des  accès  de  demi-folie, 
ou  au  milieu  des  plaisirs  bruyans  ou  d'une  orgie;  ce  sont 
des  phénomènes  confirmés  par  d'assez  nombreuses  expé- 
riences. Mais  pour  les  hommes  qui  se  livrent  aux  arts 
d'imitation,  il  en  est  tout  autrement,  et  c'est  ce  que  l'his- 
toire delà  vie  des  grands  sculpteure  et  des  grands  peintres 
démontre  d'une  manière  positive 

Pour  ne  parler  que  de  l'Europe  moderne ,  il  est  certain 
que  dans  toutes  les  contrées  qui  la  composent ,  il  s'y  est 
formé  beaucoup  de  poètes,  d'écrivains  et  même  de  mu- 
siciens, tandis  que  ITtalie  seule ,  qui  n'est  pas  eu  reste  sur 
ce  premier  point,  a  vu  s'élever  de  son  sein  une  nuée  in- 
nombrable de  sculpteurs  ,  mais  surtout  de  peintres. 

On  ne  nie  pas  qu'en  ce  pays  le  développement  des  arts 
n'ait  été  singulièrement  favorisé  par  la  grande  quantité 
d'ouvrages  antiques  que  l'on  y  a  découvert,  autant  que 
par  la  richesse  de  la  nature  et  la  beauté  du  climat  ;  mais 
sans  nier  les  effets  de  cette  triple  influence,  peut-être  est- 
il  plus  juste  d'attribuer  le  goût,  l'application  et  l'aptitude 
que  les  Italiens  ont  toujours  eu  pour  les  arts  d'imitation, 
à  ce  calme  del'ame,  ii  ce  repos  de  corps  et  d'esprit,  dont 
tout  le  monde  jouit  en  quelque  sorte  malgré  soi ,  pendant 
deux  ou  trois  heures  de  chaque  journée  en  Italie.  Ce  pays 
est  certainement  un  de  ceux  où  l'on  se  donne  le  plus  sou- 
vent audience  à  soi-même,  et  où  tous  les  objets  extérieurs, 
soit  artificiels,  soit  naturels,  concourent  le  plus  habituel- 
lement a  entretenir  le  tccueillement  de  l'ame  et  les  me-  ,,  jfj 
ditations  de  l'esprit.  ^-^    ^oî 

Rome  surtout  est  un  lieu  incomparable  pour  U  paix 
que  l'on  y  trouve ,  pour  les  plaisirs  studieux  (lue-Kod 
goûte,  pour  les  rêveries  presque  savantes  qu'elle 
dans  les  cerveaux   les  plus  frivoles.  Lii  tout  preJi 
air  de  gravité  sans  pédanterie,  et  les  distractions 


188 


L'ARTISTE. 


passagères  laissent  des  traces  profondes  dans  la  mémoire 
de  ceux  qui  les  ont  prises.  Dans  ce  pays,  on  se  donne  le 
temps  de  vivre  ,  on  s'arrange  pour  voir  attentivement  ce 
que  l'on  regarde,  pour  méditer  sur  ce  que  l'on  a  vu,  et 
pour  préparer  ainsi  au  cœur,  "a  l'esprit  et  a  lame,  une 
nourriture  habituelle  et  solide. 

Les  deux  plus  grands  peintres  français,  Poussin  et 
Claude  le  Lorrain,  ont  passé  une  bonne  partie  de  leur  vie 
à  Rome.  Le  Sueur ,  qui  mérite  d'être  placé  auprès  d'eux, 
ne  pouvant  faire  ce  voyage,  mais  fuyant  les  distractions 
mondaines  si  contraires  au  développement  du  génie  d'un 
peintre  ,  se  relira  dans  un  doître.  La  vie  retirée,  l'obser- 
vation constante  de  toute  la  nature ,  l'amour  de  la  perfec- 
tion qui  s'y  trouve ,  la  méditation  sur  l'harmonie  qu'elle 
présente ,  voila  donc  les  habitudes  qu'un  peintre  doit 
prendre ,  quand ,  favorisé  déjà  par  les  dons  de  la  nature, 
loin  de  les  laisser  perdre ,  il  veut  au  contraire  les  perfec- 
tionner. 

Se  jeter  dans  im  cloître?  c'est  dur.  Aller  vivre  "a  Rome 
est  infiniment  plus  doux.  C'est  ce  que  Schnetz  et  Robert 
ont  fait,  et  ils  ont  agi  sagement.  Ils  y  mènent  une  vie  in- 
dépendante ,  toute  favorable  a  leui-s  talens.  La  nature  qui 
les  entoure  leur  fournit  des  sujets  et  des  modèles  "a  pro- 
fusion ,  et  ils  étudient  leur  art  et  enrichissent  leurs  cahiers 
de  croquis,  tout  cnfianant  sous  un  beau  ciel,  au  lieu  de 
passer  leur  temps  "a  Paris  à  éviter  les  voitures  dans  les 
rues,  ou  à  jouer  dans  les  salons.  C'est,  il  faut  en  convenir, 
la  seule  vie  raisonnable  pour  un  peintre  qui  aime  son  art. 

Aussi  les  productions  de  Schnetz  et  de  Robert ,  qui  ont 
leurs  défauts ,  comme  tout  ce  qui  sort  de  la  main  des 
hommes,  ont-elles  cependant  une  apparence  particulière, 
une  qualité  puissante  qui  les  distingue  absolument.  Ce 
mérite ,  c'est  celui  d'avoir  été  inspiré  inunédiatement  par 
la  nature  ;  c'est  celui  qui  indique  que  l'auteur  n'a  pas 
cherché  un  sujet,  mais  qu'une  scène  naturelle  a  sollicité 
le  cœur,  l'ame  et  l'esprit  du  peintre  au  point  de  le  forcer 
d'avoir  recours  "a  son  talent  pour  se  débarrasser  d'un  sen- 
timent dont  la  vivacité  et  la  fréquence  l'importunaient. 
Ne  peindre  que  quand  on  a  vu  et  senti,  comme  de  ne 
prendre  la  plume  que  quand  on  a  véritablement  quelque 
chose  à  dire,  voila  le  grand  secret.  Or  Schnetz  et  Robert 
le  possèdent,  et,  selon  nous,  ils  le  conservent,  parce 
qu'ils  travaillent,  parce  qu'ils  étudient,  parce  qu'ils  vi- 
vent en  Italie. 

Des  dix  ouvrages  que  Schnetz  a  exposés  au  Salon  nous 
ne  nous  occuperons  ici  que  de  ceux  qui  peuvent  consoli- 
der et  augmenter  la  réputation  qu'il  s'est  déjà  si  juste- 
ment acquise.  On  ne  fera  donc  qu'indiquer  le  paysage  ori- 
ginal où  figurent  des  Condottieri,  toutes  ces  jeunes 
paysanes,  l'une  assassinée  par  son  amant,  l'autre  atten- 
tive au  chant  d'un  jeune  pasteur j  les  Jeunes  Baigneuses  du 


lac  de  Nenii  ;  la  Jeune  Femme  qui  attend  le  réveil  de  sa 
mère,  et  la  Joueuse  de  tambour  de  basque.  Toutes  les  qua- 
lités répandues  dans  ces  ouvrages  se  retrouvent  dans  ceux 
dont  nous  parlerons  bientôt ,  et  elles  y  brillent  d'un  éclat 
plus  pur. 

Parmi  les  compositions  que  nous  avons  l'intention  de 
faire  plus  particulièrement  connaître,  on  remarque  d'a- 
bord une  femme  de  la  campagne  de  Rome ,  tenant  son  en- 
fant, se  cachant  derrière  un  arbre,  d'où  elle  regarde  avec 
inquiétude  et  effroi  l'arrivée  d'un  buffle  furieux.  La 
pantomine,  l'expression  de  cette  mère  sont  frappantes,  et 
l'on  reconnaît  que  cette  scène  a  été  inspirée  par  la  nature. 

Dans  lui  autre  tableau ,  le  peintre  a  changé  de  mode  ; 
du  terrible  il  a  passé  au  gracieux.  C'est  une  belle  jeune 
fille,  sur  la  tête  de  laquelle  sa  compagne  iijuste  des  fleurs 
pour  aller  à  une  fête.  Cette  fille  romaine  a  toute  la  gravité 
gracieuse  des  femmes  de  son  pays  ;  son  visage ,  son  expres- 
sion, son  attitude,  tout  eu  elle  est  calme.  Cependant  elle 
est  comme  la  mer  tranquille ,  sur  laquelle  on  sait  qu'il  y 
a  eu  et  qu'il  y  aura  des  orages.  On  dit,  mais  nous  ne  l'as- 
surons pas ,  que  la  jalousie  de  cette  belle  femme  a  été  fa- 
tale à  l'un  de  ses  amans.  En  voyant  l'image  si  séduisante 
qu'en  a  donné  Schnetz ,  on  éprouve  tout  à  la  fois  pour 
cette  beauté  un  attrait  mêlé  "a  la  terreur  qu'elle  inspire , 
qui  rend  cette  composition  fort  intéressante. 

Tous  ces  tableaux  sont  de  petite  dimension  ;  mais  la 
famille  de  paysans  surprise  par  un  débordement  subit  du 
Tibre,  et  qui  se  sauve  au  travers  les  eaux  ,  est  xme  pein- 
ture de  grandeur  naturelle.  Sur  le  devant  est  une  jeune 
femme  à  peine  vêtue,  tenant  son  plus  jeune  enfant  placé 
dans  ime  corbeille  sur  sa  tête  et  donnant  la  main  à  son  fils 
aîné.  Incertaine  et  tout  effi^yée  dans  sa  marche,  elle 
monte  sur  un  terrain  où  l'eau  n'est  pas  encore  parvenue; 
mais  son  mari,  portant  sa  vieille  mère  malade' sur  ses 
épaules ,  semble  la  détourner  de  son  idée  et  lui  indique 
un  chemin  plus  sûr,  bien  qu'il  faille  marcher  dans  l'eau. 
L'inquiétude,  l'hésitation  et  le  trouble  qui  régnent  dans 
les  mouvemens  et  dans  l'ame  de  tous  les  gens  qui  compo- 
sent cette  malheureuse  famille  sont  exprimés  avec  ime 
naïveté  et  une  force  tout-à-fait  remarquables. 

Le  caractère  âpre  et  sauvage  des  paysans  des  environs 
de  Rpme  y  est  rendu  avec  une  énergie  singulière. 

Quant  au  dessin  et  au  coloris ,  le  groupe  de  l'homme 
portant  sa  mère  est  peut-être  ce  que  Schnetz  a  pix)duit 
de  plus  vrai  encore.  La  tête  de  la  vieille  et  de  son  fils 
rappellent  les  bons  ouvrages  du  Dominiquin. 

Une  mine  féconde  pour  les  peintres  en  Italie ,  ce  sont 
les  cérémonies  religieuses  qui  sont  très-variées,  et  pour 
la  plupart  fort  touchantes.  Schnetz  a  eu  l'idée  d'en 
peindre  une  en  grand ,  pour  décorer  la  chapelle  de  la 
Vierge,  à  Saiut-Étienne-du-Mont ,  à  Paris.  Son  sujet 


L'ARTISTE. 


im 


lui  a  été  inspiré  par  ce  qu'il  a  vu  si  souvent  à  Rome,  et  il 
aj)rix  pour  texte:  Consolatrix  ajjlictornm^orapronohis! 

l'rcs  (l'un  autel,  sur  lequel  est  l'image  de  laVicrge  en- 
tourée de  dons  votifs  et  de  fleurs,  sont  plusieurs  affligés, 
tous  adressant  des  prières  ferventes  a  Marie  en  faveur 
d'un  malheureux  jeune  homme  qui  est  l'a  gisant,  sans 
connaissance,  pâle  et  dévoré  par  la  fièvre;  ce  fils  est 
soutenu  par  sa  mère.  Le  père ,  placé  derrière,  a  genoux 
les  mains  jointes,  regarde  et  prie  la  sainte  de  tout  son 
cœur.  Sur  cette  physionomie  agreste  et  naturellement 
dure,  le  peintre  a  eu  l'art  d'y  mettre  une  nuance  de  dou- 
leur et  d'espérance  qui  rend  ce  personnage  on  ne  peut 
plus  touchant;  c'est  le  groupe  priucipal.  Autour  de  lui 
sont  d'autres  figures  accessoires,  qui  toutefois  sont  artis- 
tement  rattachées  au  sujet  :  c'est ,  d'un  côté ,  un  jeune 
homme  d'une  belle  figure  ,  mais  aveugle;  de  l'autre,  un 
pèlerin,  un  moine,  une  jeune  fille  qui  semble  se  repentir 
vivement  d'uue  grande  faute  en  implorant  l'assistance  de 
la  Vierge.  Tous  ces  affligés,  priant  et  espérant  avec  tant 
de  force  autour  de  ce  jeune  homme  a  moitié  mort  et  qui 
assiste  à  cette  cérémonie  sans  s'en  apercevoir ,  foiment 
une  scène  pleine  d'intérêt.  Toutes  les  figures  de  ce  tableau 
ne  sont  pas  également  parfaites  ;  mais  Schnelz  n'a  peut- 
être  jamais  rien  fait  de  plus  fortement  senti  et  de  plus 
énergiquement  exécuté,  que  le  jeune  garçon  malade  et 
son  père  priant  h  genoux  derrière  lui  :  ces  deux  figures 
sont  l'ouvrage  d'un  maître,  et  d'un  maître  fort  habile. 

Passons  maintenant  a  notre  autre  Romain,  a  ce  Robert 
qui  saisit  et  imite  la  nature  avec  tant  de  finesse,  et  qui 
met  parfois  tant  d'élégance  et  d'élévation  dans  ses  ou- 
vrages. 

A  différentes  époques  de  l'année  il  arrive,  des  mon- 
tagnes a  Rome,  de  pauvres  paysans  qui,  pour  gagner 
quelques  pièces  de  monnaie,  s'en  vont  jouant  delà  corne- 
muse devant  toutes  les  madones.  On  les  nomme  dans 
le  pays  Pifferari.  Ce  sont  des  gens  de  cette  espèce  que 
Robert  a  peint  au  moment  où  ils  font  leur  nuisique 
criarde  avec  un  zèle,  une  foi  et  une  naïveté  dont  le  pin- 
ceau de  notre  habile  artiste  peut  seul  donner  une  idée. 
Deux  petites  filles  les  écoutent,  et  l'attention  moitié  reli- 
gieuse et  moitié  stupide  de  ces  deux  auditeurs  est  aussi 
fortement  exprimée  que  la  piété  musicale  des  Pifferari. 

Dans  luieautre  composition,  d'une  dimension  assez  pe- 
tite, Robert  a  exprimé  l'apprébeusion  de  la  douleur  chez 
une  jeune  paysanne  qui  étend  son  pied,  duquel  sa  com- 
pagne retire  une  épine.  Ce  sujet  n'est  rien,  et  tout  le 
mérite  de  l'ouvrage  consiste  dans  l'expression  naïve  des 
deux  têtes,  dans  les  raouvemens  si  fins,  si  vrais  des 
mains ,  des  pieds  et  de  tout  le  corps  de  ces  deux  jeunes 
filles.  Ce  tableau  est  vrai,  pur  et  élégant  comme  une 
bonne  idylle  de  Théocrite. 


Mais  dans  le  troisième  tableau,  Robert ,  toujours  éga- 
lement vrai ,  y  montre  plus  d'élégance  et  d'élévation  que 
dans  les  deux  autres.  Sur  les  ruines  d'une  habitation  qui 
a  été  renversée  par  un  tremblement  de  terre,  on  voit  une 
jeune  femme  a.ssise;  le  bras  qui  supporte  sa  tète  était  d'a- 
bord appuyé  sur  sou  genou  gauche,  mais  sa  jambe  a 
fléchi ,  et,  par  un  de  ces  mouvemens  brusques  que  pro- 
duisent ordinairement  les  impatiences  de  la  douleur,  elle 
a  reporté  sur  son  genou  droit  ce  même  bras  gauche  qui 
supporte  encore  sa  tête.  C'est  ainsi  que  tordue  sur  elle- 
même  elle  pleure,  et  exprime  une  douleur  pleine  d'amer- 
tume. Derrière  elle  est  son  jeune  enfant ,  qui  joue  dans  un 
berceau.  Dans  le  fond  on  voit  le  Vésuve,  la  mer,  des 
campagnes  douces  et  tranquilles,  un  ciel  paisible  et  d  nt 
les  teintes  délicates  donnent  l'idée  du  bonheur.  C'est  sans 
doute  ime  fort  belle  pensée  que  d'avoir  fajt  contraster  la 
douleur  de  cette  femme  avec  le  calme  des  lieux  et  de  l'at- 
mosphère qui  l'entourent,  mais  ce  qui  est  plus  beau  et  plus 
rare  encore  que  cette  pensée ,  c'est  d'avoir  eu  le  talent  de 
l'exprimer  avec  autant  de  perfection  que  l'a  fait  Robert. 

La  composition  ,  le  style  et  l'exécution  des  ouvrages  de 
Schnetz  et  de  Robertfontreconnaîtrequecesdejix  hommes 
habitent  un  pays  où  les  sentimens  des  gens  qui  le  peuplent 
sont  simples,  où  l'on  retrouve  la  nature  vierge  encore , 
ce  qui  est  un  trésor  pour  un  peintre.  Cette  simplicité  di- 
sentiment  chez  un  peuple  fort  d'ailleurs ,  plein  d'intel- 
ligence et  vivant  sous  un  beau  ciel ,  fait  naître  ii  tout 
instant  le  gofit  de  l'observation  et  de  la  méditation  ,  sans 
lesquelles  un  artiste  ne  fait  jamais  d'ouvrages  durables  , 
quelque  vivacité  d'imagination  qu'il  ait  et  quelle  que  sf)it 
l'excellence  de  ses  tiilcns  d'exécution. 

Poussin  travaillant  en  Italie ,  et  Lesueurdans  son  cloî- 
tre ,  tout  maladroits  de  la  main  et  assez  pauvres  coloristes 
qu'ils  étaient,  ont  encore  éclipsé  la  gloire  des  Lebrun, 
des  Mignard  et  des  Jouvenet  ,  si  habiles  praticiens ,  mais 
vivant  k  la  cour,  mais  fréquentant  les  salons ,  les  rues  et 
les  cabarets  de  Paris. 

Les  artistes  d'aujourd'hui  ne  croient  plus  aux  bons  ef- 
fets de  la  solitude  sur  leurs  travaux  ;  ils  ont  très-grand  tort. 

Delécluze. 


190 


L'ARTISTE. 


iiiUtatnu, 


ÉTUDES  HISTORIQUES, 

PAR   M     LE  VICOMTE    DE    CHATEAUBaiAND. 

11  faut  un  vaste  coup  d'ojil  pour  saisir  l'enseniLle  de 
ce  beau  travail.  A  l'instant  même  où  l'histoire  moderne  de 
laFrancc  vient  de  linir,  "a  l'instant  où  les  destinées  prédites 
par  89  sont  enfin  accomplies,  M.  de  Chateaubriand  se 
rencontre  pour  poser  la  borne  de  cette  grande  histoire  de 
France,  pour  la  resumer  a  la  manière  du  génie;  M.  de 
Chateaubriand,  comme  Auguste,  ferme  le  temple  du 
Janus  historique,  les  vieilles  portes  ont  roulé  sur  leurs 
gonds;  à  présent  le  noble  historien  est  assis  sur  le  seuil 
les  bras  croisés.  Vienne  le  Temps,  inflexible  vieillard  qui 
de  sa  main  de  fer  ouvrira  de  nouveau  la  porte  du  temple; 
il  recommencera  les  annales  interrompues;  il  gravera  sur 
un  nouvel  airain  les  révolutions  à  venir;  infatigable  his- 
torien ,  il  poursuivra  de  nouveau  l'humanité  haletante 
dans  cette  route  frayée  par  tant  de  dieux,  par  tant  de 
prêtres,  partant  de  rois,  aujourd'hui  seulement  frayée  par 
tant  de  peuples;  mais  alors  nous  ne  serons  plus.  Même 
en  vivant  de  notre  vie  moderne ,  il  faut  cent  ans  au  moins 
pour  reconstruire  une  histoire  nouvelle.  A  toute  force,  et 
quel  que  soit  notre  désir  de  savoir  et  d'apprendre,  il  faut 
nous  arrêter  quand  M.  de  Chateaubriand  s'arrête,  il  faut 
nous  reposer  quand  il  se  repose,  il  faut  attendre  quand  il 
attend.  C'en  est  donc  fait;  renonçons  "a  l'avenir,  remon- 
tons dans  le  passé,  eussions -nous  encore  de  longues  an- 
nées à  vivre,  le  présent  seul  nous  reste,  et  le  présent  nous 
suffira. 

Le  livre  historique  de  M.  de  Chateaubriand  est  formé 
sur  un  plan  aussi  vaste  que  l'histoire  de  Bossuet.  Comme 
Bossuet,  il  remonte  au  commencement  des  âges.  Trop 
tolérant  et  trop  philosoplie,  il  ne  prend  pas  la  Bible  pour 
point  de  départ.  Il  sait  que  le  peuple  Juif  en  commençant 
par  la  Bible  n'a  fait  qu'obéir  a  la  curiosité  commune  des 
peuples  qui  les  force,  pour  premier  acte  littéraire,  a  s'in- 
quiéter du  pourquoi  et  du  comment  de  leur  existence, 
à  foire  Dieu,  selon  l'admirable  expression  de  Fichte. 
Non,  M.  de  Chateaubriand  ne  se  perdra  pas  dans  les 
hauteurs  de  cette  métaphysique  toute  allemande ,  qui  a 
compromis  l'histoire  au  point  d'en  faire  un  poème  épique. 
Il  se  contente  de  remonter  aux  vrais  historiens.  Qu'Héro- 
dote donne  a  ses  livres  le  nom  des  muses  ;  qu'Homère 
lasse  en  vers  lliisloire  de  la  Grèce,  donne  une  vie  a  ses 


héros  et  à  ses  dieux ,  M.  de  Chateaubriand  fait  de  l'his- 
toire ce  qu'en  faisait  Aristote,  une  muse  inférieure  "a  la 
poésie,  une  muse  différente,  plus  correcte,  plus  vraie, 
plus  décente,  plus  maîtresse  de  ses  passions ,  en  un  mot, 
plus  juste  et  d'un  sang  plus  froid;  il  a  passé  en  revue, 
avant  d'écrire  la  sienne,  toutes  les  histoires  qui  l'ont  pré- 
cédé ;  Thucydide  qui  raconte  comme  s'il  avait  vu  les  faits , 
Tacite  et  Tite-Live  qui  racontent  comme  Thucydide ,  sauf 
quelques  rares  passages  dans  lesquels  ils  invoquent  des 
témoignages  étrangers  a  leurs  secours  ;  il  a  pesé  tout  ce 
que  valait  cette  manière  de  composer  l'histoire,  de  l'ar- 
ranger méthodiquement,  de  la  parer  avec  élégance ,  d'en 
faire  une  œuvre  d'art,  de  se  complaire  en  beaux  discours, 
en  périodes  redondantes,  en  beau  langage,  corrigeant, 
retranchant,  arrangeant  la  posilion.historique  comme  on 
ferait  pour  un  drame;  certes,  si  quelqu'un  pouvait  être 
touché  de  cette  manière  d'être  historien  et  de  mettre  a 
profit  tout  son  style,  toute  son  imagination,  tonte  son 
ame,  toutes  ses  anciennes  habitudes,  ce  devait  être  M.  de 
Chateaubriand.  Qui,  mieux  que  lui,  aurait  refait  a  pro- 
pos de  la  France,  les  Décades  de  Tite-Live,  ce  beau 
livre  que  nous  lisons  pour  avoir  une  idée  de  l'élégance  et 
de  la  pureté  romaine,  encore  plus  que  nQus  ne  le  lisons 
pour  savoir  l'histoire  de  la  ville  maîtresse  ?  Kh  bien  !  M.  de 
Chateaubriand,  a  qui  cela  aurait  été  si  facile,  n'a  pas  voulu 
être  Tite-Live.  Tite-Live,  pour  nous  peuple  constitution- 
nel ,  peuple  positif,  peuple  d'aclion  plutôt  que  de  ré- 
flexions et  de  théories,  Tite-Live  n'a  pas  été  trouvé  assez 
historien.  A  plus  forte  raison  Thucydide.  M.  de  Chateau- 
briand a  fait  autrement  que  ces  deux  lii. 

11  a  parlé  non  pas  seulement  des  beaux  faits  de  l'his- 
toire, batailles,  sièges,  traités,  héros  qui  plient  leur 
manteau  laissant  d'un  côté  la  paix,  et  de  l'autre  tenant 
la  guerre  suspendue,  généalogie  qui  descendent  du  ciel; 
mais  encore  il  a  appelé  .sur  la  scène  tout  ce  qui  était  resté 
derrière  les  décorations  antiques  ,  il  a  appelé  à  son  secours 
toutcequi  était  de  son  monde  historique,  la  poésie,  toutes 
les  lois,  lombardes,  allemandes,  bavaroises,  anglo-sa- 
xonnes et  galliques,  il  a  fouillé  dans  les  archives,  dans 
les  chartes ,  dans  les  mémoires  d'académies ,  dans  les  con- 
ciles; il  a  entassé  les  monumens,  les  faits,  les  dates;  il 
s'est  entouré  de  recherches  ,  et  n'a  reculé  devant  aucune 
poussière ,  il  a  pâli ,  il  a  vieilli  sur  ces  pénibles  travaux  ; 
il  n'a  pas  pensé  lui,  qu'on  pût  écrire  l'histoire  sans  la 
savoir,  au  contraire,  il  a  voulu  la  savoir  trop  avant  de 
l'écrire  ;  ce  qu'il  a  fait  pour  notre  histoire  est  effrayant  ; 
il  leur  était  si  facile  pourtant  et  si  commode  de  se  livrer 
avec  son  style  a  la  narration  des  faits  déjii  connus,  ses  doc- 
trines politiques  sont  si  belles  et  si  favorables  au  talent, 
son  nom  est  si  grand ,  son  influence  sur  son  époque  est  si 
puissante,  ce  titre:  Histoire  de  France,  et  ce  nom  Cba- 


L'ARTISTE. 


V.)\ 


teauhriand  auraient  fait  si  bien  a  la  tête  d'un  livre  !  Mais 
M.  de  Chateuui)riand  n'a  pas  voulu. 

11  a  suivi  avec  la  patience  du  génie  nos  vieilles  annales 
dans  leurs  ramifications  les  plus  opposées  et  les  plus  di- 
verses. D'abord  l'histoire  de  France  prend  naissance  à 
Sainte-Mure ,  a  ral)l)aye  àf.  St-Deuis ,  a  l'omitre  de  l'é- 
glise de  Dagobert  ;  elle  se  glisse  dans  les  conciles,  dans  les 
coutumes  des  provinces,  peu  a  peu  elle  fait  corps,  elle 
prend  de  l'unité ,  ces  faits  s'arrangent  méthodiquement 
sous  les  dates,  comme  le  sohlat  sous  le  drapeau;  d'abord 
l'histoire  est  monacale ,  puis  sous  les  rois  elle  flatte  "et 
tend  la  uiain.  Vely  donne  "a  Clovis  la  cour  et  presque  les 
broderies  de  Louis  XIV,  il  voit  déjà  le  roi  de  France 
marchant  escorté  des  trois  ordres  et  du  parlement  en  robes 
longues ,  ce  qui  n'empêche  pas  l'hisioire  de  marcher.  Elle 
a  déjà  fait  bien  des  pas,  escortant  assiduement  la  royauté 
sur  laquelle  elle  se  modèle ,  jusqu'à  ce  qu'enfin  la  France, 
devenue  républicaine  de  royaliste  qu'elle  était ,  force  fut 
à  l'histoire  de  laire  comme  elle ,  de  quitter  les  vieilles 
allures,  de  se  renouveler  quand  la  législation  se  renou- 
velait; il  fallait  il  ce  propos  que  l'histoire  prît  un  parti, 
deux  écoles  se  trouvaient  indiquées,  restait  "a  choisir. 

La  première  de  ces  deux  écoles  consiste  dans  le  simple 
récit  des  événemeus  et  des  mœurs  ;  elle  raconte ,  elle  ne 
discute  pas,  elle  laisse  le  lecteur  a  son  arbitre,  elle  ne 
prend  parti  ni  pour  ni  contre ,  elle  s'abstient  de  toute 
passion,  elle  n'est  prévenue  pour  aucune  idée:  cette  école 
s'appelle  l'école  descriptiue  par  opposition  a  \ école  phi- 
losophique du  dernier  siècle  ;  remarquez  que  cette  épi- 
thètc  philosophitjne  était  une  niaiserie ,  un  ridicule  pléo- 
nasme ou  un  absurde  contre-sens. 

Après  l'école  descriptive,  système  fort  simple  et  qui 
doit  convenir  aux  esprits  peu  hasardeux  et  tremblans, 
aux  septiques  surtout,  heureuse  race  d'hommes  qui  s'en  va 
chaque  jour,  vient  Vhistoive  fataliste.  Le  fatalisme  histo- 
rique raconte  les  faits  généraux  ,  supprime  les  détails, 
substitue  l'histoire  de  l'espèce  a  celle  de  l'individu,  reste 
impassible  devant  le  vice  et  la  vertu  comme  devant  les 
catastrophes  ks  jdus  tragiques  ;  ce  système  est  plus  favo- 
rable au  talent,  au  misantrope,  comme  l'est  d'ordinaire 
tout  historien;  il  donne  de  l'énergie  à  l'esprit,  il  laisse 
une  grande  liberté  "a  l'écrivain,  il  se  couvre  d'un  masque 
sous  lequel  il  peut  rougir  impunément,  ces  deux  systèmes 
M.  deCihateaubriand  les  a  parfaitement  distingués  et  ana- 
lysés, indiquant  le  fort  et  le  faible. 

D'une  part,  l'histoire  descriptive,  a  force  d'être  simple 
et  nue ,  peut  finir  par  ressembler  à  de  simples  mémoires 
privés  ,  saus  mouvement  et  sans  couleur.  La  vérité  et  la 
philosophie  y  perdront  toutes  deux  ;  il  est  impossible  de 
se  contenterde  quelques  tableaux  de  mœurs  quand  il  s'agit 
de  l'histoire  entière  de  l'humanité. 


D'autre  part ,  l'école  fataliste  flétrit  l'individu  en  lui 
donnant  la  place  d'un  chiffre,  eu  le  dépouillant  de  toute 
consistance,  de  toute  valeur  morale.  Soumis  a  ce  système, 
les  hommesVont  pi  us  de  noms  à  eux ,  plus  de  vertus  à  eux , 
ils  agissent  poussés  par  une  idée  dominante  qu'ils  ne  com- 
prennent pas,  ils  sont  guidés  pardes  révolutions  qui  triom- 
phent avec  leur  secours,  et  qui  ne  leur  font  même  pas 
l'honneur  de  les  consulter;  ils  agissent  comme  ces  com- 
parses de  tragédie ,  qui  n'entendent  rien  a  l'action  du 
drame  qu'ils  jouent  et  qui  pleurent ,  rient  ou  se  battent  a 
un  signe  convenu.  Entre  ces  deux  systèmes  il  est  difficile 
de  choisir,  aussi  M.  de  Chateaubriand  ne  choisit  pas, 
M.  de  Chateaubriand  n'est  pas  l'homme  d'un  système 
unique ,  au  contraire ,  il  les  accepte  tous  ;  heureux  l'his- 
torien qui  saura  réunir  la  gravité  de  l'histoire  a  l'intérêt 
du  moment,  qui  pourrait  être  a  la  fois  Thucydide  et  Plu- 
tarque.  Tacite  et  Suétone,  Bossuet  et  Froissard ,  et  fon- 
der son  livre  surles  principes  généraux  de  l'école  moderne. 
Le  mieux  est,  quand  on  écrit  l'histoire,  de  se  livrer  à  son 
génie,  si  on  a  du  génie  :  or,  pour  écrire  l'histoire,  aujour- 
d'hui que  nous  n'avons  plus  de  chroniques,  il  me  semble 
indispensable  d'en  avoir  ! 

Je  parlerai  très-peu  du  système  historique  de  l'Alle- 
magne, bien  que  M.  de  Chateaubriand  en  ait  parlé  : 
c'est  de  la  philosophie  à  propos  d'histoire.  Certainement 
c'est  la  plus  belle  application  que  le  philosophe  puisse  faire 
de  ses  travaux  sur  le  cceur  humain.  Ces  divers  systèmes, 
à  l'homme  qui  a  loisir  et  intelligence,  sont  plusamusans 
et  plus  récréatifs  que  les  meilleurs  romans  de  Walter 
Scott.  Chaque  philosophe  de  temps  a  autre ,  dans  cette 
Allemagne  composée  de  tant  de  capitales,  dont  Weimar 
est  encore  la  reine,  grâce  à  Geuthe ,  qui  déjà  s'est  afTai- 
blie  comme  Geuthe ,  partageant  la  décadence  de  sa  viei^ 
lesse  comme  elle  a  partagé  l'exaltation  poétique  de  son 
jeune  âge  ,  comme  elle  partagera  le  froid  mortel  des  der- 
niers momens  du  grand  honnne;  chaque  philosophe,  dis- 
je ,  vient  apporter  son  tribut  a  cette  masse  d'idées  philo- 
sophiques qui  sortent  de  l'ame  des  peuples  qui  dominent 
tout  ce  qui  les  approche ,  et  qui  s'attaquent  à  tout  ce 
qu'elles  peuvent  atteindre. 

Regardez  et  soyez  attentifs.  Quel  trésor  d'idées  ! 
comme  le  trésor  s'amasse  et  s'enfle  ;  on  ne  compte  déjà 
plus  les  travailleurs.  Hegel  a  trouvé  quatre  modes  de  nia- 
nifestatiou  historique  :  l'Orient  se  développe  dans  l'im- 
mobilité ;  il  faut  du  mouvement  a  la  Grèce  ;  Rome  se  re- 
pose après  avoir  marché^  les  nations  du  Nord  marchent 
apr€s  s'être  reposées  d'abord. 

D'autre  part,  dans  l'école  historique,  Nicburh,  que 
l'Allemagne  vient  de  perdre,  a  composé  l'histoire  romaine 
avant  l'existence  de  Rome ,  dominé  par  le  souvenir  de 
Herder,  génie  poétique  .si  admirablement  compris  et  tra- 


^92 


L'ARTISTE. 


(luit  par  Edgar  Quinette,  qui,  bien  avant  Nieburh,  avait 
déjà  fait  l'histoire  du  monde  et  de  l'humanité ,  au  seul 
aspect  de  ce  monde  avant  que  le  sol  humide  ,  œuvre  de 
la  création,  eût  élé  foulé  par  des  pas  humaine. 

De  nos  jours ,  et  ici  je  me  sers  des  éloges  de  M.  de  Cha- 
teaubriand ,  qui  peut-être,  tant  il  y  a  d'indulgence  dans 
le  talent,  a  lu  beaucoup  trop  de  monde,  de  nos  jours 
l'histoire  a  fermenté,  elle  a  monté  jusqu'aux  bords; 
elle  éclate.  Plusieurs  hommes  de  talent  ont  entrepris 
de  faire  de  l'histoire,  et  quelques-uns  ont  eu  le  bon- 
heur et  la  gloire  de  réussir.  M.  Villemain  a  écrit  la  vie 
de  Cromvv'el,  comme  pour  se  préparer  à  écrire  la  vie  de 
Grégoire  VII,  qui  doit  mettre  le  sceau  "a  sa  réputation. 
M.  de  Saint-Martin  s'est  occupé  avec  science  et  ténacité 
de  l'histoire  des  Perses  ,  qui  ont  l'honneur  d'être  un  des 
peuples  primitifs.  Madame  de  Staël ,  cette  femme  qui  n'a 
point  de  iwale j  a.  montré,  dans  ses  Considérations  sur 
la  réi^olution  française j  qu'elle  était  née  historien  comme 
d'autre  naissent  poètes.  M.  Fiévée,  homme  de  talent  et 
d'esprit,  a  fait  mieux  que  M.  deBonald,  long-temps  trop 
vanté,  aujourd'hui  tombé  trop  bas,  et  qui  n'a  mérité  cette 
honte  que  pour  avoir  été  censeur  !  M.  Salvandy  ,  écri- 
vain d'un  si  beau  style ,  a  prédit,  dans  son  Histoire  de 
Pologne ,  cet  affranchissement  inoui  dont  nous  restons  les 
n iais  spectateurs.  Dans  les  recherches  historiques,  M.  Mon- 
teil,  écrivain  d'esprit,  de  science,  de  goût,  et  si  modeste, 
que  ce  serait  une  nouveauté  de  le  voir  ,  a  déjà  fait  quatre 
charmans  volumes  et  trop  peu  connus  sur  notre  vieille 
histoire.  C'est  fâcheux  que  M.  de  Chateaubriand  ait  ac- 
coUé  le  nom  de  M.  Caj)efigue  au  nom  de  M.  Monteil  ! 
C'est  une  injustice  gratuite  faite  h  M.  Monteil.  C'est  une 
grande  inadvertance  ou  une  grande  faiblesse  de  la  part  du 
noble  historien. 

En  suivant  cette  liste  ,  où  se  trouvent ,  par  un  étrange 
malheur,  tant  de  nullités,  tant  d'éloges  incroyables,  que 
personne  ne  rectifiera ,  pas  même  celui  qui  les  a  dictés  , 
nous  rencontrons  de  grands  travaux  et  de  beaux  ouvrages. 
M.  Guizot  jette  la  clarté  et  la  vie  dans  cette  histoire  d'An- 
gleterre, qu'il  nous  imperte  tant  de  bien  savoir.  M.  deBa- 
rante  se  fait  chroniqueur ,  k  l'exemple  de  Froissard  et  il 
réussit.  M.  Sismondi  travaille  avec  une  infatigable  con- 
science pour  les  historiens  "a  venir.  M.  Thierry  a  trouvé 
de  vives  et  fortes  théories  que  notre  siècle  a  adoptées 
comme  des  vérités ,  tant  elles  lui  ont  paru  véritables. 
Nous  avons  deux  historiens  de  la  révolution  qui  sont  de- 
venus également  populaires.  Tous  deux  écrivirent  l'his- 
toire de  la  révolution  française ,  qui  est  encore  a  écrire , 
qui  sera  encore  'a  écrire  long-temps,  tant  que  vivront  nos 
vieilles  passions  politiques,  tant  que  nous  serons  dans 
cette  incertitude  fatale  sur  les  hommes  et  sur  les  choses , 
qui  nous  inquiète  et  qui  nous  pçrd,  tant  qu'il  restera  a 


écrire  des  mémoires,  après  les  mémoires  innombrables 
que  nous  avons  déj'a  ;  je  ne  crois  pas  que  nous  puissions 
nous  attendre ,  nous ,  "a  lire  une  véritable  histoire  de  la 
révolution. 

C'est  "a  juste  titre  que  M.  de  Chateaubriand  a  mis  au 
nombre  des  historiens  M.  Béranger  :  l'empire  guerrier,  le 
soldat,  la  poésie  et  le  patriotisme  des  camps  respirent 
dans  ses  chansons. 

Le  cours  de  M.  Saint-Marc  Girardin  à  la  Sorbonne,  le 
seul  cours  suivi  de  cette  Sorbonne,  si  caduque  depuis  que 
M  .Villemain  et  M.  Guizot  ne  professent  plus,  a  jeté  déjà 
plus  de  lumière  sur  la  vieille  Allemagne  et  sur  ses  liaisons 
avec  les  peuples  de  l'Europe,  qu'on  eût  pu  en  attendre 
du  plus  vieux  professeur  ;  aussi  la  réputation  de  M.  Saint- 
Marc  ,  comme  historien  et  comme  écrivain ,  est-elle  déjà 
égale  à  toutes  les  célébrités. 

Si  M.  Delatouche  l'eût  voulu ,  il  eût  fait  de  l'histoire 
aussi.  Sa  préface  et  son  livre  sur  les  réactions  napoli- 
taines annoncent  un  maître.  Il  y  a  des  portraits  dans  ce 
livre,  si  frivole  en  apparence,  que  ne  désavouerait  pas 
Tacite  ;  mais  M.  Delatouche  n'a  pas  voulu  ;  l'imagination 
l'a  emporté  chez  lui  sur  la  science  ;  homme  heureux,  il  a 
préféré  le  repos  an  travail ,  il  a  préféré  le  bonheur  à  toute 
la  gloire  littéraire;  la  gloire,  capricieuse  qu'elle  est!  lui 
est  venue  avec  le  bonheur. 

Il  y  a  trois  ans  paraissait  une  Histoire  d' Angleterre , 
par  M.  Armand  Carrel  :  c'était  un  travail  énergique,  un 
style  de  fer,  une  passion  de  Spartiate  ;  on  eût  ditiui  sau- 
vage qui  écrivait  l'histoire.  L'auteur  voyait  de  haut  et 
voyait  bien.  Depuis  ce  temps  il  garda  le  silence.  Il  re- 
parut aux  journées  de  juillet,  pour  défendre  la  presse 
attaquée,  il  faisait  un  journal  d'opposition,  en  compa- 
gnie de  deux  hommes  de  talent,  historiens  comme  lui. 
Quand  ces  hommes  quittèrent  le  journal ,  M.  Carrel  les 
remplaça  tout  seul ,  personne  ne  s'aperçut ,  excepté  le 
ministère,  qu'il  y  avait  au  National  deux  hommes  de 
moins. 

La  liste  de  nos  historiens,  chez  M.  de  Chateaubriand, 
est  plus  longue  que  cela.  En  citant  tous  les  noms,  M.  de 
Chateaubriand  devait  avoir  peur  de  trouver  trop  de  bons 
historiens  ;  c'est  malheureusement  chose  si  rare  qu'il  faut 
bien  prendre  garde  à  prodiguer  ce  titre,  surtout  quand  il 
est  bien  convenu  qu'a  la  fin  de  cette  liste  la  postérité 
reconnaissante ,  éclairée  par  tant  de  travaux ,  consolée  et 
charmée  par  tant  de  génie,  fière  de  son  historien  et  de 
son  poète ,  à  la  tête  de  tous  ces  noms  honorés  de  la  vieille 
et  de  la  moderne  histoire,  écrira  ce  grand  nom  :  Chateau- 
briand. 

Jules  Jakin. 


% 


L'ARTISTE. 


W5 


LES    PRÉTORIENS'. 


Ln  icino  est  ou  comp  préloriun ,  k  Rome  ;  porte  D^cuniane. 

{On  sonne  la  trompette.)     ' 

CBATUS ,  en  sentinelle. 
Heureux  signal  !  ma  vigile  est  finie.  Qui  va  là  ? 

PRI6CUS. 

Prétorien ,  première  cohorte ,  troisième  centurie. 

GRATUS. 

C'est  toi ,  dc'curion  Priscus,  qui  viens  me  relever?  Que  les 
dieux  te  conservent  !  Le  mot  d'ordre? 


PRISCUS. 


L'âne  de  Silène. 


Juste  comme  la  tesscre  que  voilà.  Mais,  par  Bacchus,  si 
c'est  moi  qui  peux  en  decliiffrcr  une  lettre ,  je  veux  être  sus- 
pendu à  l'arbre  de  raallicur  *.  Çà,  dis-moi  donc,  décurion  Pris- 
cus ,  je  parie  un  denier  que  c'est  le  tribun  Chercas  qui  est  aile' 
prendre  le  mot  d'ordre  de  la  bouche  de  Ce'sar. 


Tu  l'as  devine' ,  bavard  Gaulois;  mais  laisse-moi  poser  Epi- 
rius  à  ta  place ,  et  puis  je  suis  à  toi. 

GRATUS. 

Bien.  Allons ,  féroce  Épirote,  droit  sur  la  hanche,  jambe  en 


'  Cette  scène  est  tirée  d'un  r<!cit  dramatique  de  la  Mort  de  Caligula, 
entrepris  il  y  a  long-temps ,  ainsi  que  d'autres  esquisses  du  même  genre 
sur  l'antiquité  et  le  moyen  âge,  mais  destiné  apparemment,  comme 
tous  les  essais  du  mîîmc  auteur,  à  n'èlre  jamais  acltevë  ni  publié. 

Pensant  que  les  liommcs  et  les  clioses  de  l'antiquité  peuvent  èlre  pit- 
toresques et  dramatiques,  tout  comme  les  hommes  et  les  choses  des 
temps  féodaux  ou  tout-à-fait  modernes,  si  l'on  sait  nous  les  montrer  en 
ehair  et  en  os ,  parlant  et  agissant  comme  îles  personnes  naturelles , 
l'auteur  a  essayé  de  peindre  les  Romains  comme  l'eût  fait  le  grand 
Sliakspcarc,  s'il  eût  été  lettré;  comme  l'eût  fait  le  letlr<i  Ben-Johnson  , 
s'il  eût  eu  la  verve  du  vieux  William. 

11  était  bien  aise  aussi  de  réconcilier  avec  ces  pauvTCs  Grecs  et  Ro- 
mains beaucoup  de  gens  qui  s'en  moquent  depuis  long-temps.  An  fort 
de  la  guerre  littéraire  qui  s'était  allumée  cliei  nous,  il  lui  semblait  plai- 
sant d'enrôler  pour  le  camp  romantique  et  de  jeter  dans  la  mêlée  un 
corps  de  Romains. 

Cette  scène  n'est  pas  dramatique  comme  lei  suivantet,  c'est  seulement 
une  scène  d'exposition. 

'  Arbori  infelici  suspensus  fiam. 


avant,  aigrette  en  arrière ,  bouclier  à  l'cpaule  et  sur  la  cuirasse, 
index  en  l'air.  Belle  pose  de  vigile  1  II  est  dresse  comme  le 
meilleur  fantassin  de  la  victorieuse. 


Viens,  Gratus,  et  toi  aussi,  Ge'ta;  j'ai  dans  ma  case  de 
garde  une  amphore  pleine  de  qticique  chose  tpii  vaut  mieux 
que  la  posca  de  ces  pousse-cailloux  de  légionnaires. 

CBATUS. 

Ce  n'est  pas  aux  prétoriens  qu'il  faut  donner  de  l'eau  et  du 
vinaigre ,  boisson  d'esclave.  Mais  où  as-tu  trotiTé  cela  ,  décu- 
rion Priscus? 

PBISCVS. 

Hier ,  dans  la  maison  d'un  sénateur  où  le  tribun  était  en  be- 
sogne pour  le  bon  Caïus.  Nous  avons  dénoué  d'abord  le  citoyen 
qui  avait  légué  son  bien  à  Cé.sar  ,  comme  de  juste,  cl  le  tribim 
a  abandonné  un  fond  de  cellier  à  mes  drôles  ;  ils  ont  bientôt  fait 
le  partage  de  la  décurie  ,  et  j'ai  eu  le  quart  pour  ma  part  de  ces 
dépouilles  opimes. 

GRATUS. 

C'est  aimable,  décurion  Priscus,  d'oublier  ainsi  le  décorum 
de  la  discipline  pour  inviter  à  boire  un  simple  soldat  ;  mais  je 
suis  vieux  troupier. 

PRISCUS. 

Oh  !  par  mon  jour  natal ,  tu  es  bien  aussi  le  plus  amusant  de 
tous  les  porte-marmites  qui  ont  cuit  des  poules  d'Asie  pour  leur 
manipule. 

GRATUS. 

Nous  sommes  ainsi  faits ,  nous  autres  natifs  de  la  Narbon- 
naise.  Il  faut  des  lurons  comme  nous  pour  mettre  en  humeur  les 
graves  Lutéciens  comme  toi. 


Les  libations  aux  dieux  Lares  d'abord  ,  et  puis  à  mon  dieu 
Ilésus. 

GRATUS. 

A  Pluton  ,  si  lu  veux;  au  dieu  Crépitus  et  à  tous  les  petits 
dieux  en  troisième  rang  qui  sont  dans  le  Panthéon  de  la  ville 
étemelle. 


Pas  de  sacrilège ,  pie  gauloise.  Par  Hésus .'  cette  maîtresse  du 
monde ,  c'eSl  ma  divinité  de  dioix ,  après  notre  divin  Auguste 
toutefois. 

GRATUS. 

Bien  pensé ,  puisque  nous  sommes  tous  deux  des  îloroains , 
et  dos  vrais  et  des  vaillans,  je  m'en  vante.  (  0  le  bon  Faleme  . 
cela  doit  bien  avoir  cinq  feuilles.  )  Mais  qu'a-t-il  donc  à  rire  , 
ce  gros  Scythe  aux  yeux  louches,  qui  ne  dit  mot  et  n'en  boit  pas 
moins?  Vois  ,  décurion  Prisais;  avec  ses  joues  enflées,  n'a-t-il 
pas  la  mine  de  nos  buccinatcui's  qui  embouchent  la  trompette  à 


i9Â 


L'ARTISTE. 


la  parade?  Il  ne  lui  manque  plus  qu'une  gueule  de  lion  sur  la 
tête  pour  lui  caresser  les  oreilles. 


Et  avec  ses  yeux  e'carte's  ,  ne  ferait-il  pas  un  bon  masque  pour 
jeter  l'eau  d'une  fontaine  aux  passans  ? 


Tapez  ferme  ,  mes  beaux  Romains.  Un  vieux  Scythe  comme 
feu  mon  père ,  qui  fit  quatre  mois  de  marche  avec  le  soleil  levant 
avant  d'arriver  à  vos  frontières ,  savait  qu'il  y  a  autre  chose 
dans  le  monde. 

GRATUS. 

Laissons  là  ce  grand  Tatar,  comme  il  se  dit  lui-même ,  cu- 
ver son  vin  ,  et  parlons  d'affaires  d'état.  Je  disais  donc  que  le 
mot  de  la  tesscre  d'aujourd'hui  a  été'  donne'  au  tribun  Cassius 
Chereas  ;  cela  se  devine  :  dès  que  César  donne  un  mot  ridicule, 
c'est  à  lui. 

PRISCUS. 

Oui ,  vrai.  Je  blasphémerais  contre  tous  les  dieux  inférieurs 
plutôt  que  d'offenser  la  sacrée  majesté  de  notre  maître;  mais 
pourtant  il  faut  dire  que  le  tribun  Chereas  est  un  brave ,  digne 
d'un  meilleur  traitement.  Il  semble  timide ,  et  sa  langue  est 
moins  vive  que  son  bras  ;  mais  c'est  un  bon  vétéran. 

GRATUS. 

A  qui  dis-tu  cela?  moi  qui  étais  en  Germanie  quand  les  lé- 
gions firent  le  tapage  ;  il  était  mon  centurion  alors,  dans  la  vic- 
torieuse, autrement  dite  la  sixième  légion ,  et  je  l'ai  vu  s'ouvrir 
passage,  le  glaive  à  la  main ,  au  milieu  de  nous  autres  mutins  : 
il  y  faisait  chaud. 

PEISCUS. 

Tu  étais  donc  aussi  avec  le  grand  Germanicus  ;,  toi ,  Gratus? 


Moi?  je  le  crois  bien.  Par  le  temple  de  Pollux,  bien  mieux 
que  cela.  N'a-t-on  pas  fait  de  moi  un  Germain  ? 

PRISCUS. 

Que  veux-tu  dire,  farceur? 

GRATUS. 

Que  j'étais  du  nombre  de  ces  grands  gaillards  à  qui  l'on  fit 
apprendre  le  baragouin  teutonique,  et  qui  vinrent,  avec  de 
grands  cheveux  teints  en  jaune ,  derrière  de  grandes  galères 
charroyécs  à  Rome  et  de  grands  muids  de  coquillages ,  pour  le 
triomphe  de  notre  invincible.... 

PRISCUS. 

Te  tairas-tu,  imprudent  jaseur? 

GRATUS. 

Eh  !  pas  de  danger  :  qui  nous  entend?  Après  tout ,  j'aime 


tout  de  même  la  petite  bottine  ',  le  petit  soldat  que  nous  avons 
vu  pas  plus  haut  que  çà  ;  il  est  bon  pour  nous  autres  et  nous 
paie  bien.  Quoique  çà  ,  son  père  ,  le  grand  Germanicus  ,  était 
un  autre  lapin'.  Mais  vois-tu,  décurion  Priscus.... 


Quoi? 

GRATUS  ,    plus  bas. 

Hum ,  il  se  fait  quelque  ouvrage  sous  terre. 

PRISCUS. 

Que  veux-tu  dire? 

GRATUS. 

Moi ,  je  ne  dis  rien.  Mais  le  tribun  Chereas  est  bien  pensif 
depuis  deux  jours;  il  y  a  des  sénateurs  ,  des  consulaires  qui  se 
parlent  bas  et  se  font  des  signes.  Je  ne  dis  rien  pourtant.  Un 
oracle  n'a-t-il  pas,  à  ce  qu'ils  prétendent,  averti  César  de  se 
tenir  en  garde  contre  un  Cassius  ? 


Oui;  cela  voulait  dire  un  descendant  d'un  nommé  Cassius 
qui  frappa  le  pontife  Jules  aux  ides  de  Mars,  selon  qu'on  le  ra- 
conte. Mais  Caïus  César  s'est  déjà  garanti  de  ce  coup  de  vent  : 
car  moi  qui  te  parle ,  je  connais  le  bon  prétorien  qui  îf  jugulé 
G.  Cassius  Longinus,  proconsul  d'Asie. 


C'était  précaution  et  justice  royales  à  la  mode  asiatique.  Mais 
Chereas  ne  s'appelle-t-il  pas  aussi  Cassius  ? 

PRISCUS. 

Finissons  là ,  Gratus.  Ta  langue  est  à  deux  tranchans  comme 
ton  glaive  gaulois. 

GRATUS. 

Si  elle  coupe ,  c'est  sans  malice.  Dans  des  temps  comme  le 
nôtre ,  il  faut  que  la  probité  sommeille  en  attendant  la  foi'tune. 

PRISCUS. 

Oui,  la  fortune  de  l'empire. 

GRATUS. 

0  fortune ,  divinité  des  Romains ,  c'est  avec  nos  bras  que  tu 
fouettes  quelquefois  ces  maîtres  du  monde. 

PRISCUS. 

Caïus  est  né  à  Antium  :  il  sera  toujours  heureux. 

GRATUS. 

Souhaitons-le  ;  quand  il  n'y  sera  plus ,  nous  en  mettrons 

'  CaliguU. 

'  Plus  in  illo  leporis  erat- 


L'ARTISTE. 


i9o 


un  autre.   Mais  tant  pis  pour  lui  s'il  a  le  cerveau  un  peu 
fêle. 

PRISCUS.         " 

Silence ,  quelqu'un  s'approche. 

Félix  Bodiw. 


INSTITUT   DE  FRANCE. 


ACAD£MI£   FRANÇAISE. 


Il  s'agissait  d'inaugurer  ,  sur  deux  fauteuils  veufs  de  leurs 
iminoilalites  défuntes ,  deux  immortalités  vivantes.  Deux  en 
un  jour,  c'était  assez  pour  secouer  l'incurie  parisienne.  Aussi, 
<;ii  dépit  du  décorum  immuable,  du  solennel  connu  et  du  froid 
lial)itucl  promis  depuis  un  temps  immémorial  à  ces  sortes  d'ova- 
tions ,  les  familles  ,  les  amis  ,  les  critiques  de  profession  et  les 
flâneurs  indis|)cns.il)lcs  ,  se  pressaient,  s'étouffaient  dans  l' en- 
ceinte. Il  serait  difficile  d'énumérer  la  masse  de  génies  entassés 
i;à  et  là  ,  et  qui ,  semblables  aux  augures  de  Rome ,  souriaient 
(le  se  trouver  côte  à  côte.  Il  n'y  a  de  ces  contrastes  là  qu'à 
l'Académie  et  au  cimetière. 

C'est  M.  de  Chateaubriand  qui  est  le  maître  des  cérémonies.  11 
inésenteMM.  Cousin  et  Viennet ,  tous  deux  giands  et  maigi-es, 
l'un  contemporain  du  siècle ,  l'autre  contemporain  du  Direc- 
toire. 

M.  Feletz  préside.  M.  Parceval  de  Grandmaison  est  à  sa 
droite  ,  et  le  secrétaire  perpétuel  occupe  la  gauche  en  victime 
résignée.  Il  a  l'air ,  par  sa  gravité  ,  de  nous  promettre  beaucoup 
d'ennui. 

M.  Cousin  commence  ;  son  élocution  est  facile ,  on  sai- 
sit tout  ce  qu'il  exprime,  lors  même  qu'il  arrête  l'attention  sur 
une  obscurité  philosophique.  Lui ,  qui  vit  dans  lés  nuées 
des  théories ,  (|iii  ])lane  de  siècle  en  siècle  cnumérant  les  va- 
riétés de  l'esprit  humain,  c'est  aujourd'hui  dans  l'étroite  sphère 
d'une  simple  biographie  qu'il  abat  son  vol.  Aussi  les  tran- 
sitions se  heurtent;  il  semble  boiter  dans  le  cercle.  Ces  tra- 
ditions d'encensoir,  ces  caresses  réciproques  qui  doivent  durer 
tiois  heiues  ,  ont  retenu  ses  coudées  franches  ;  mais  du  sein  de 
celte  contrainte  brillent  des  éclairs,  partent  des  détonations 
électriques  ,  et  l'on  pourrait  craindre  qu'en  s'animant  il  fit  écla- 
ter le  fragile  cristal  de  l'étiquette.  Tandis  qu'il  suit  son  prédé- 
cesseur Fourier  dans  cette  carrière  de  vicissitudes  et  d'hon- 
neurs ,  d'amour  de  la  patrie  et  de  la  science ,  qu'il  l'accompagne 
des  Pyramides  étalées  dans  les  sables  égyptiens  oii  les  quarante 
siècles  ont  c'couté  ses  paroles  sur  Klel)er,  jusque  dans  la  pré- 
fecture où  le  savant  et  le  brave  se  montra  digne  administrateur  ; 
tandis  qu'il  nous  montre  l'académie  des  Sciences  narguant  la 
risible  haine  des  ennemis  de  Monge  et  de  Fourier ,  l'auditoire 
écoute.  L'auditoire  éclate  enfin  en  bravos  prolongés  en  enten- 


dant l'élère  de  Platon  et  de  Royer-Collard  proclamer  l'ecpë- 
rancc  qu'à  la  liberté  de  juillet  on  ajoutera  sans  doute  un  peu  de 
gloire. 

C'est  M.  Feletz  qui  lui  répond;  et  dès  lors  le  public  ,  si 
calme,  a  repris  sa  turbulence;  un  murmure  de  causeries  cou- 
vre la  voix  sourde  et  voilée  de  l'orateur.  Nous  ne  saisissons 
plus  ({u'à  de  faibles  intervalles  un  pale  reflet  de  ce  qu'a  déjà 
dit  sur  Fourier  M.  Cousin,  assis  maintenant  auprès  de  l'au- 
teur des  Martyrs,  qui  semble  être  au  supplice,  car  il  peut  en- 
tendre. 

Après  tout ,  c'est  chose  si  pénible  que  de  traduire  une  langue 
qu'on  ignore  ,  d'être  obligé,  d'après  les  us  et  coutumes,  de  ci- 
ter à  la  barre  le  génie  spécial  d'un  homme  qui  ne  l'a  pas  lègue 
à  son  successeur.  Qu'on  se  figure  Piron  héritant  du  fauteuil  de 
Bossuet,  ou  M.  Scribe  appelé  à  passer  la  manche  de  l'habit 
vert  que  Broussais  aurait  usél  N'est-ce  pas  une  dérision? 

Quand  M.  Feletz  eut  cessé  de  discuter  à  froid  la  théorie  de 
la  chaleur,  et  qu'il  eut  houorabltment  cité  la  prison  de  Berlin , 
oii  fut  jeté  par  la  police  .illrmande  notre  compatriote,  alors 
M.  Viennet  parut  et  s'empara  de  la  foule. 

M.  Viennet  a  professe  de  son  mépris  pour  la  modestie  d'é- 
tiquette avec  une  vanité  chaleureuse  et  malheureuse  ;  d'ailleurs 
il  a  passe  par  toutes  les  épreuves  de  la  franc-maçonnerie  litté- 
raire :  candidature,  visites  et  scrutin;  il  est  au  complet  sur  ces 
points  fondamentaux:  doncson  mérite  est  notarié, manifeste,  l^al. 
D'ailleurs  son  prédécesseur  le  voulait;  c'était  une  affaire  entre 
eux  convenue  d'avance  et  réglée.  Faute  d'une  place  à  ses  cotés, 
M.  de  Ségur,  entêté  dans  ses  fantaisies ,  a  disposé  de  son  vivant 
de  son  fauteuil  en  faveur  de  M.  Viennet.  5Iettez-y  M.  Viennet: 
c'est  le  dernier  caprice  d'un  moribond.  I,c  scrutin  a  consenti 
au  testament  :  on  n'a  pas  trouvé  de  codicille.  C'est  Ségur  seul 
qui  a  tué  Benjamin  Constant  ;  c'est  un  assassinat ,  mais  c'est 
celui  d'im  homme  qui  se  meurt ,  et  il  faut  le  lui  pardonner,  hk 
dessus  M.  Viennet  a  formulé  quelque  chose  qui  tenait  le  juste 
milieu  entre  son  excuse  personnelle  et  un  réquisitoire  contre 
les  académiciens  qui  l'ont  choisi.  Compétiteur  assez  malheu- 
reux pour  subir  l'éclat  d'une  préférence  ,  il  n'a  pas  cru  que  cet 
avènement  pût  faire  mourir  de  peine,  et  qu'un  homme  d'esprit 
s'avisât  de  prendre  maladroitement  la  chose  au  sérieux.  Il  ne 
mantpia  en  effet  au  publicistc  dont  rF2urope  a  déploré  la  perle 
qu'un  peu  plus  de  profondeur  dans  celte  douce  philosophie  qui 
s'épanchait  de  ses  lèvres  au  milieu  d'un  cercle  d'amis.  Le  coup 
ne  devait  pas  lui  porter  au  cœur,  car  il  a  partagé ,  avec  les  plus 
illustres  écrivains,  l'anathème  de  la  jalousie,  l'ostracisme  de 
la  crainte  qui  recide  devant  la  gloire.  Cependant  le  piéjugé, 
qui  parle  encore  aux  bonnes  âmes  pour  les  enfantillages  de 
l'Académie,  a  fait  que  durant  l'article  nécrologique  du  réci- 
piendaire sm-  Ségur,  mêlé  de  quelques  lieux  communs  déclama- 
toires sur  la  révolution  et  sur  la  Pologne  ,  dont  le  nom  vibre 
désormais  avec  tant  d'élo<pience ,  les  yeux  des  admirateurs  de 
Benjamin  Constant  sont  restés  irrités  de  cette  substitution. 

Celte  fois  le  classique  a  félicité  le  classi<[ue.  M.  Parceval  de 
Orandmaison  a  trouvé  la  Philippine  pi-esque  au  niveau  de 
la  Pucelle ,  et  comparé ,  je  crois  ,  le  vers  jeune  et  chaleu- 
reux de  Voltaire  au  vers  graveleux  et  graineux  que  M.  Viennet 


iÛG 


L'ARTISTE. 


fabrique  à  l'emporte -pièce.  Gresset  a  reçu  des  complimens, 
et  Shakspeare,  moins  lieurcux,  s'est  vu  morigéner  d'impor- 
tance. Enfin  M.  Perceval  a  ,  d'une  main  ferme ,  assis  le  colosse 
de  Napoléon  sur  le  dôme  de  la  colonne  de  bronze ,  et  la  foule 
s'est  écoulée. 


îlfinif  Bramrttiquf. 


OPERA  ALLEMAND. 

^/■r  c7'reti-<cnitéz. ,    O/if'ra   cti  IroM  ac/ru , 

MUSIQUE  DE  OH.  H.  DE  WEBEB. 

C'est  un  arrangement  bien  entendu,  et  qui  varie  les  plaisirs, 
que  celui  qui  limite  à  six  mois  les  représentations  de  l'Opéra 
italien ,  et  qui  nous  fait  entendre  ensuite  les  chefs-d'œuvre  de  la 
musique  allemande.  Cet  arrangement  dure  depuis  trois  ans;  les 
directeurs  des  deux  spectacles  et  le  public  s'en  trouvent  bien  ; 
car  le  public,  c'est  tout  le  monde  et  ce  n'est  personne.  Quand 
les  uns  sont  rassasiés  de  fioritures  malibranisées ,  les  autres  ne 
sont  pas  fâchés  que  leur  tour  vienne  d'entendre  la  vigoureuse 
voce  di  petto  deHaitzinger,  et  les  énergiques  accens  de  madame 
Schrœder-Fidclio.  Variété,  c'est  ma  devise. 

11  y  a  pourtant  certaines  variétés  qui  ne  me  plaisent  point. 
Par  exemple ,  madame  Schrœder  était  toujours  excellente  il  y  a 
un  an ,  et  elle  a  change  d'habitude  à  son  retour.  Je  n'oserais 
pas  dire  qu'elle  a  chanté  fauxj  pourtant  ce  n'était  pas  juste.  Et 
puis ,  ce  n'était  plus  cette  figure  inspirée ,  cette  verve  d'artiste 


à  laquelle  nous  étions  accoutumes.  Hâtons-nous  de  dire  qu'une 
indisposition  sérieuse  paralysait  et  son  génie  et  ses  moyens  phy- 
siques, et  que  celte  indisposition  ne  lui  a  pas  permis  de  chanter 
depuis  la  première  représentation  du  Freyschutz. 

Deux  autres  femmes  qui  n'ont  point  encore  été  entendues  à 
Paris,  mesdames  Pistrich  et  Rosncr  se  sont  fait  entendre  avec 
succès,  la  première  dans  le  rôle  d'Agathe,  la  seconde  en  rem- 
plaçant madame  Schrœder  à  la  deuxième  représentation  du 
Freyschiitz.  Madame  Pistrich  est  une  petite  femme  vive,  telle 
qu'il  l'a  faut  pour  représenter  le  personnage  sémillant  de  l'opéra 
de  Weber.  Sa  voix  est  légère ,  mais  son  timbre  a  quelque  chose 
de  pointu  qui  n'est  pas  agréable.  Elle  atteint  sans  peine  aux 
notes  les  plus  aiguës ,  et  jamais  elle  ne  laisse  l'oreille  incertaine 
sur  son  intonation.  Madame  Rosner  est  aussi  pourvue  d'une 
voix  facile  et  assez  étendue.  Sa  manière  est  toute  allemande , 
son  jeu  plein  d'émotions  qu'elle  ne  sait  pas  diriger,  mais  qui 
ne  laissent  pas  le  spectateur  indifférent.  Ces  deux  acquisitions 
complètent  une  troupe  chantante  a  laquelle  il  ne  manque  qu'une 
bonne  basse  pour  être  considérée  comme  fort  bonne. 

Haitzinger  est  toujours  le  ténor  par  excellence  de  l'Allemagne. 
Il  est  impossible  d'entendre  de  plus  beaux  sons  que  ceux  qu'il 
tire  de  sa  poitrine  d'acier.  Il  n'est  point  acteur,  et  pourtant  il 
anime  la  scène  par  la  chaleur  de  son  chant  et  cet  abandon  musical 
qu'on  ne  rencontre  guère  que  parmi  les  musiciens  allemands. 

En  résumé,  il  y  a  eu  de  bonnes  choses  dans  les  premières  re- 
présentations du  théâtre  allemand,  mais  l'ensemble  n'a  pas 
toujours  justifié  la  réputation  que  ce  théâtre  avait  il  y  a  un  an. 
Le  retour  de  la  santé  de  madame  Schrœder  pourra  seul  rendre 
au  Freyschiitz,  à  Fidelio,  à  Oberon  leur  effet  primitif. 


THEATRE  DES  NOUVEAUTES. 


3^au/,m> 


clei. 


raf/ie  &/!,  cleua:  aciat, 


PAB  MM.  VA!«DEBBUCB  ET  DESFORGES. 

M.  Kératry  a  trouvé  quatre  volumes  sur  cette  légende.  Les 
vaudevillistes  ont  trouvé  deux  actes  dans  ces  quatre  volimies. 
C'est  un  abbé  qui,  près  d'un  cercueil ,  abuse  de  la  léthargie  d'une 
jeune  fille  que  l'on  croit  morte.  Il  s'éloigne  :  elle  revient  à  la 
vie.  Puis  elle  devient  mère ,  et  le  phénomène  est  regardé  comme 
un  miracle.  Dans  le  second  acte  du  drame ,  notre  prêtre  arrivé 
d'Amérique  jette  le  froc,  devient  fou,  se  repent  et  se  marie. 
Cet  ouvrage ,  fondé  sur  un  fait  révoltant ,  donne  à  trembler  sur 
l'avenir  des  théâtres.  Après  le  viol  du  cadavre  quel  est  le  cres- 
cendo de  moyens  qu'on  abordera?  Reste  à  chercher  dans  les 
œuvres  du  marquis  de  Sade. 


* 


L'ARTISTE. 


497 


l3muir-:Hrt0. 


SALON   DE   1831. 


M.  Scliefîer  aîné  s'adresse  aux  imaginations  mélanco- 
liques'; il  sait  le  langage  des  passions  tendres.  Sa  poésie 
trouve  des  sympathies  dans  tous  les  cœurs  que  la  douleur 
a  flétris  ;  son  drame  plaît  à  toutes  les  intelligences  élevées, 
il  est  compris  par  les  intelligences  les  plus  vulgaires. 
Aussi  sou  succès  auprès  du  public  va-t-il  croissant  d'an- 
née en  année  :  auprès  des  artistes  et  des  amateurs ,  il  est 
fixé  depuis  long-temps.  M.  Scheffer  exécutait  en  1824 
aussi  bien  qu'en  \  850. 

Les  têtes  de  Faust  et  de  Marguerite  sont ,  parmi  les 
ouvrages  exposés  au  Louvre  par  M.  Scheffer  aîné,  ce  qui 
a  le  plus  frappé  la  masse  des  spectateurs.  Le  caractère  de 
la  tête  de  Faust  est  remarquable  :  le  doute,  le  décourage- 
ment, le  besoin  de  comprendre  l'incompréhensible,  de 
connaître  l'inconnu,  agitent  ce  cerveau,  dont  le  travail 
ardent  se  reflète  sur  les  muscles  de  la  face ,  et  les  con- 
tracte profondément.  Le  moment  où  le  docteur  va  échap 
per  a  la  raison  est  arrivé.  Méphistophélès  est  l'a,  épiant 
sa  victime,  et  souriant  comme  le  diable  qui  voit  augmen- 
ter sa  cour  de  damnés,  .l'ai  entendu  reprocher  a  cette  tète 
quelques  incorrections  de  dessin  ;  je  ne  les  ai  pas  aperçues. 
11  m'importait  pende  les  constater  ;  j'étais  occupé  d'autre 
chose.  Le  ton  général  m'a  paru  fort  beau.  M.  Scheffer 
cherche  a  rappeler  Rembrandt.  Cette  imitation  du  grand 
coloriste  hollandais  est  plus  heureuse  dans  la  figure  de 
Faust  que  dans  celle  de  Marguerite.  La  couleur  dans  les 
demi-teintes  ncst  pas  pure  autant  qu'elle  pourrait  l'être; 
aussi  le  cou  de  la  jeune  fille  et  sa  joue  droite  paraissent 
couvertes  de  meurtrissures.  Marguerite  est  de  ce  type 
de  beauté  féminine  que  M.  Scheffer  affectioime ,  et  qu'on 
retrouve  dans  tous  ses  tableaux  ;  la  méditation  où  elle  est 
plongée  est  douce  ;  rien  encore  dans  son  avenir  ne  lui 
apparaît  terrible  et  menaçant;  elle  rêve  d'amour  heureux. 
M.  Scheffer  a  un  peu  négligé  le  dessin  dans  l'exécution 
de  cette  figure  :  c'est  a  la  poésie  qu'il  s'est  attaché  sur- 
tout. La  proportion  exiguë  du  bras  est  très-sensible;  elle 
dépare  un  morceau  d'ailleurs  fort  digne  d'éloges. 

TOME   I.       46'   LIVKUSOH. 


Un  tableau  que  l'auteur  s'est  plu  "a  faire  complétemeui 
rembranesque ,  c'est  ce  charmant  petit  ouvrage  qui  repré- 
sente le  Christ  appelant  à  lui  les  en/ans.  La  bonté  du 
Christ,  qui  s'est  assis  au  pied  d'un  arbre,  comme  pour 
imposer  moins  aux  enfans,  et  se  mettre  physiquement  à 
leur  portée;  la  confiance  et  l'empressement  naïfs  de  ces 
jolies  créatures,  la  surprise  des  mères ,  la  gravité  religieuse 
des  apôtres ,  qui  retirent  de  la  leçon  que  leur  donne  le 
maître  l'enseignement  de  <;et(e  vertu  de  persuasion  dont 
ils  auront  l^esoin  pour  conquérir  le  monde,  sont  rendus 
d'une  manière  on  ne  peut  pas  plus  heureuse.  A  voir  ce 
morceau  d'un  peu  loin,  on  dirait  une  belle  esquisse  ter- 
minée de  quelque  vieux  maître. 

La  composition  dramatique  du  Retour  de  l'armée,  su- 
jet emprunté  à  Lehore,  ballade  de  Uurgos,  est  vraiment 
très-spirituelle;  on  y  trouve  une  foule  de  cbannans  détails. 
C'est  selon  nous  le  tableau  le  plus  complet  de  M.  Scheffer, 
sous  le  double  rapport  du  dessin  et  de  la  couleur.  Il  n'y 
manque  qu'un  [)eu  plus  d'élévation  dans  le  style  pour 
être  un  excellent  morceau  d'histoire.  L'effet  en  est  beau, 
brillant,  énergique,  sans  dureté,  sansaffectationdenoir; 
il  y  a  telle  figure  de  femme  qui  est  un  petit  chef-d'œuvre; 
telle  figure  d'homme,  vu  par  derrière,  qui  prouve  que 
M.  Scheffer  peut  dessiner  très-correctement. 

Dans  la  Tempête ,  le  drame  est  la  principale  chose. 
Hommes,  femmes,  enfans,  tout  le  monde  est  absorbé 
dans  une  seule  pensée  ;  tous  les  yeux  sont  portés  à  l'ho- 
rizon, où  l'on  attend  l'apparition  d'un  navire.  Tous 
les  cœurs  sont  élevés  au  ciel ,  qu'ils  implorent  contre  la 
fureur  du  vent  et  de  la  mer.  Sans  que  je  donne  une  ana- 
lyse plus  détaillée  de  cette  scène,  ceux  qui  connaissent  la 
nature  du  talent  de  M.  Scheffer  savent  comment  il  a  dû 
la  traiter.  Je  puis  faire  l'éloge  de  ce  morceau  en  deux 
mots  :  il  n'est  au-dessous  d'aucun  des  bons  ouvrages  de 
l'auteur;  et  puis,  il  appartient  a  M.  Scbickler,  qui  sait 
choisir. 

^nne  d'Autriche  n'est  remarquable  qtie  par  l'expres- 
sion, la  finesse  du  ton  local,  et  par  quelques  parties 
d'exécution ,  comme  on  en  peut  toujours  louer  dans  les 
productions,  même  les  moins  heureuses,  de  M.  Scheffer. 

Le  portrait  équestie  de  Henri  Jf^ ne  ressemble  ii  aucun 
de  ceux  que  nous  avons  vus  jusqu'à  ce  jour.  M.  Scheffer 
a  voulu  se  défendre  des  poses  et  des  fonnes  de  conven- 
tion; il  n'a  pas  cherché  la  représentation  héroïque,  sa- 
cramentelle dans  l'ancienne  école;  il  a  fait  Henri  IV 
homme,  soldat,  bourgeois;  il  ne  l'a  jws  monté  sur  un 
superbe  palefroi  ou  sur  un  de  ces  chevaux  que  la  sta- 
tuaire a  faits  si  massivement  nobles,  si  lourdement  élé- 
gîius.  Sa  monture  est  tout  simplement  un  cheval  fort, 
solide ,  qui  n'est  pas  apparemment  dans  la  confidence  de 
la  charge  dont  il  est  honoré,  car,  portant  un  héros,  il  a 

49 


198 


L'ARTISTE. 


les  oreilles  en  arrière  comme  s'il  avait  peur.  Ce  parti  est 
nouveau  ;  on  le  critique  beaucoup;  moi,  je  ne  l'attaque 
ni  ne  le  défends.  Tel  qu'est  ce  portrait,  je  le  préfère  a  celui 
de  Louis-Philippe  du  même  peintre.  Le  roi  n'est  pas  res- 
semblant; son  cheval  glisse  sur  un  plan  où  les  points 
d'appui  semblent  lui  manquer;  les  princes  qui  le  suivent 
manquent  de  solidité.  Les  accessoires  qui  occupent  la 
gauclie  du  tableau  sont  bien  traités  ;  mais  des  accessoires 
sont  peu  de  chose  dans  un  portrait  historique.  Le  portrait 
de  M.  le  général  de  Lafayette  est  bien  supérieur  a  ce  mor- 
ceau, fait  peut-être  très-vite,  et  qui  devait  avoir  assez 
d'importance  pour  être  un  peu  plus  travaillé.  M.  Dupont 
(de  l'Eure)  est  d'une  vérité  d'expression  qu'on  rencontre 
rarement.  Le  ton  de  cette  tête  n'est-il  pas  un  peu  lourd  ? 
M.  Scheffer  a  saisi  avec  un  grand  bonheur  la  physiono- 
mie calme,  spirituelle,  méditative  de  M.  de  Talleyrand. 
Cette  figure,  sillonnée  par  l'âge  et  maltraitée  par  la  petite- 
vérole,  ces  yeux  d'un  bleu  terne,  que  le  diplomate  s'est  étu- 
dié à  éteindre  encore,  comme  il  s'est  appliquée  immobiliser 
ses  traits  les  plus  mobiles;  cette  bouche  fine  comme  une 
épigramme  ;  cette  coiffure  cléricale  et  cet  habit  laïc  com- 
posent un  ensemble  curieux  dont  le  peintre  a  tiré  un  ex- 
cellent parti.  Je  trouve  ce  portrait  très -remarquable;  je 
voudrais  pourtant  qu'il  fut  plus  soigneusement  peint  et 
d'un  dessin  plus  serré  ;  il  me  semble  qu'il  serait  plus  en 
analogie  avec  le  modèle. 

M.  Henri  Scheffer  n'imite  point  son  frère  ;  sa  tendance, 
"a  lui,  n'est  pas  vers  la  couleur.  Ce  n'est  pas  que  ses  ou- 
vrages soient  d'un  coloris  faux  ou  qu'ils  manquent  d'ef- 
fet, mais  ils  ne  se  recommandent  pas  surtout  par  la  qualité 
que  paraît  estimer  le  plus  M.  Ary.  M.  Scheffer  jeune  n'a 
pas  un  type  de  composition  et  de  figures  qui  le  fasse  re- 
connaître tout  d'abord  ;  il  est  vrai  qu'il  n'a  pas  encore 
fourni  un  grand  nombre  d'ouvrages ,  et  que  la  variété  ne 
saurait  lui  être  comptée  pour  un  mérite  que  lorsqu'il  aura 
fait  preuve  de  fécondité.  Son  tableau  de  Charlotte  Cordaj 
serait  une  chose  presque  irréprochable ,  si  l'officier  muni- 
cipal qui  arrête  l'assassin  de  Marat  n'était  pas  un  peu 
lourd,  et  si  la  largeur  de  l'exécution  était  un  peu  plus 
proportionnée  aux  dimensions  de  l'ouvrage.  Etre  large, 
c'est-k-dire  n'être  pas  sec ,  c'est  certainement  avoir  une 
bonne  qualité  ;  mais  il  ne  faut  pas  oublier  que  pour  les 
tableaux  dont  les  figures  ne  sont  pas  hautes,  cette  qualité 
ne  doit  pas  être  poussée  trop  loin ,  alors  surtout  qu'on  ne 
jette  pas  sur  son  sujet  le  prestige  d'une  couleur  fascinatrice, 
et  qu'on  veut  être  vu  autrement  que  de  loin.  La  tête  de 
Charlotte  est  d'une  belle  expression  :  digne  sans  ano- 
gance ,  agitée  sans  peur,  pâle  parce  qu'elle  a  enfanté  un 
crime ,  résignée  à  une  mort  que  la  morale  et  la  loi  appel- 
lent ignominieuse,  mais  dont  le  fanatisme  patriotique  fait 
un  triomphe.  Tout  ce  personnage  est  superbe.  Deux 


hommes  du  peuple  qu'on  voit  devant  Charlotte  sont  très- 
bien  conçus;  le  caractère  atroce  de  leur  physionomie, 
leurs  gestes  brutaux ,  leurs  costumes  qui  disent  "a  quelle 
classe  terrible  ils  appartiennent,  leurs  paroles  «hideuses 
(car  on  devine  ce  qu'ils  disent  a  leur  prisonnière),  tout 
cela  est  senti,  composé,  rendu  avec  esprit  et  énergie. 
Charlotte  Cordaj  obtient  un  succès  bien  mérité. 

M.  Henry  Scheffer  a  exposé  un  portrait  de  jeune 
femme  fort  agréable.  Peut-être  les  lèvres  de  cette  jolie 
personne  sont-elles  un  peu  violettes  ;  elles  rappellent  trop 
celles  de  Charlotte  Corday. 

Parmi  les  tableaux  historiques  traités  dans  le  style  qu'on 
est  convenu  d'appeler  de  genre ^  le  public  a  distingué  le 
Charles  h^  de  M.  Eugène  Lami.  Charles  est  conduit  au 
château  de  Carrisbrook  par  les  ordres  du  gouverneur  de 
Nevvport,  "a  qui  il  s'est  rendu,  après  s'être  échappé  d'Hamp- 
ton-Court.  En  traversant  la  ville  il  rencontra  une  jeune 
fille  qui ,  toucliée  de  ses  infortunes  et  de  l'air  de  tristesse 
peint  sur  ses  traits,  vint  lui  offrir  une  rose.  Cette  jeune  fille 
est  charmante;  sa  naïveté  et  la  bonne  grâce  de  son  action 
intéressent.  Charles  est  dans  une  altitude  fort  convenable  ; 
tous  les  spectateurs  de  la  scène,  groupés  avec  talent,  don- 
nent a  la  composition  un  caractère  de  gravité  que  le  ton 
discret  du  tableau  ne  dément  pas.  Le  personnage  de 
Charles  et  ceux  des  officiers  qui  le  suivent  sont  bien  des- 
sinés, et  drapés  avec  goût  ;  les  étoffes ,  les  fonds  et  autres 
accessoires  sont  traités  avec  soin.  Je  ne  reprocherais  à  ce 
joli  ouvrage  qu'une  touche  parfois  trop  lourde;  mais  ce 
petit  défaut  est  compensé  par  tous  les  avantages  qui  ré- 
sultent d'une  exécution  consciencieuse. 

M.  Lami  a  exposé  avec  son  Charles  I"  deux  tableaux 
de  batailles  :  un  épisode  de  la  campagne  des  Balkans  en 
1819,  et  l'affaire  de  Claye  en  1814.  Le  premier  de  ces 
ouvrages  est  curieux  par  les  détails  militaires  .qui  s'y 
trouvent  ;  je  n'ai  garde  de  dire  que  c'est  la  son  seul  mé- 
rite. L'autre  est  très-bien  sous  tous  les  rapports  ;  Horace 
Vernet  l'aurait  signé. 


L'ARTISTE. 


iOD 


LETTRES  SUR  LE  SALON  DE  1831. 


PREMIÈRE  LETTRE. 


eyô  t^^S.    We^cun  f^SrocÂeacn. ,  ^eeft//v, 


Membre  (te  rAcadéniie  tle  Pciulurc  de  Vlorence  ,  etc.,  etc., 


A.  LONDRES. 


Monsieur  , 

Depuis  que  la  paix  a  rapproche  l'Angleterre  et  la  France  ,  le» 

arts ,  autant  que  la  conformité  des  scntiraens  politiques  ,  sont 
des  liens  puissans  qui  unissent  les  deux  pays.  Tous  deux  ,  par 
leur  haute  civilisation  et  par  la  force  des  choses,  places  pour 
ainsi  dire  aux  avant-postes  du  genre  humain ,  semblent  compter 
au  nombre  de  leurs  pre'rogatives  comme  au  nombre  de  leiu-s  de- 
voirs de  veiller  à  ses  grands  intc'rcts  ,  et  s'efforcent  aussi  ,  de 
concert,  à  donner  un  essor  brillant  aux  arts  qui  prêtent  tant  d'e'- 
Icgancc  à  nos  habitudes  et  un  charme  si  puissant  à  l'existence. 
Notre  Gericault,  notre  Delacroix,  notre  Horace  Vernet,  notre 
Camille  llo(pieplan,  ont  envoyé  quelques-uns  de  leurs  tableaux  à 
vos  galeries  de  Londres,  et  votre  immortel  sir  Thomas  Law- 
l'ence ,  votre  Daniell ,  votre  Constablc ,  votre  Abraham  Raim- 
bach  ,  ont  plus  d'une  fois  orne'  les  nôtres  de  leurs  productions. 
Espérons  qu'.i  l'avenir  ces  e'changes,  si  profitables  pour  l'étude 
et  les  progrès  de  l'art ,  prendront  une  extension  plus  grande,  et 
que  vosWilkic,  vos  Martin,  vos  Edwin  Lindsecr,  vosTurncr, 
vos  Stanfield  suivront  cet  heureux  exemple. 

Vous  ,  Monsieur,  peintre  et  écrivain  tout  à  la  fois  ,  qui  aimez 
de  passion  les  arts,  et  les  cultivez,  avec  honneur,  vous  regrettez 
que  l'exhibition  de  Somersei-Ilouse  et  l'achèvement  de  votre 
bel  ouvrage  des  Passages  des  ^Ipes  vous  retiennent  à  Londi'es 
et  vous  cm])cchent  de  jouir  de  notre  Salon,  ouvert  le  même  jour 
que  le  vôtre.  Voyageur  éclairé ,  les  gloires  de  tous  les  pays  vous 
intéressent  :  voici  donc  quelques  notes  rapides  sur  le  Salon  de 
1 83 1 ,  sur  cette  vaste  arène  piomise  depuis  quatre  années  aux 
lalens  rivaux,  et  où  les  diverses  écoles  en  présence  devaient  dé- 
cider la  grande  question  tant  de  fois  delrattue,  si  peu  éclaircie, 
du  classique  et  du  romantique  ,  systèmes  exclusifs ,  chacun 
dans  ses  adorai  ions,  et  dont  les  ardens  sectateurs  regardaient 
mutuellement  d'un  œil  de  dédain  quiconque  ne  marchait  pas 
sous  leur  bannière. 

Ici  les  uns  se  parent  sans  façon  du  nom  d'école  du  beau  ,  en 
vertu  d'iui  statu  quo  académique  où  ils  sont  poiu'  la  plupart 
juges  et  parties.  Pédantesques  partisans  d'un  dessin  piu-,  voués 
uniquement  au  culte  de  l'antique,  qu'ils  comprennent  si  mal  j 
compositeurs  parfois  habiles  ou  arrangeurs  adroits,  ils  nous 
laissent  froids  devant  leurs  ouvrages  comiwssés,  dénue's  d'arae  et 


de  vie ,  et  consacrent  à  défendre  un  beau  idéal ,  nnr  poétique  de 
convention,  les  derniers  restes  d'une  voix  qui  tombe  et  d'une 
ardeur  qui  s'éteint. 

GéricauIt  paraît ,  et  avec  lui  une  nouvelle  école  en  peinture. 
Cet  artiste  immense ,  marqué  fortement  au  coin  du  ge'nie  ;  âe- 
vé,  vigoureux,  indépendant  dans  son  essor  comme  Byron,  et 
dont  quelques-uns  des  pères  coascrits  de  la  peinture  osèrent  nier 
la  puissance ,  meurt  trop  tôt  pour  sa  gloire  et  pour  la  nôtre. 
Déjà,  avant  lui ,  Prud'lion  ,  le  Cortège  de  la  France,  méconnu 
de  son  temps ,  avait  cherché  à  secouer  les  langes  académiques 
et  jeté  les  semences  fécondées  par  ses  successeurs.  Voilà  le  point 
de  départ  de  la  révolution  dans  les  arts.  Mais  il  n'en  résulte  pas 
qu'on  ait  pu  considérer  Prud'hon  ni  GéricauIt  comme  respon- 
sables des  déplorables  écarts  qui  ont  suivi.  Dès  que  le  génie 
fortement  trempe  d'I'Lugène  Delacroix  eut  écrit  sur  la  toile  sa 
nouvelle  doctrine,  en  traits  puissans  d'énei^ie,  de  couleur  et 
de  poésie,  la  haine  du  beau  idéal  fit  tomber  dans  l'excès  con- 
traire. On  se  reporte  avec  un  invincible  entraînement  vers  le 
moyen  âge ,  et  le  moyen  .âge  renaît  bientôt  en  décorations  ,  en 
ameublemens ,  comme  il  revit  en  littérature,  sous  la  plume  in- 
correcte mais  nerveuse  de  quelques  hardis  novateurs.  Mai* 
voici  venir  les  moutons  de  Panurge ,  voici ,  après  Delacroix ,  le 
troupeau  des  imitateurs,  exagérant  les  défauts  du  maître  sans 
en  reproduire  les  qualités  j  et  l'école  nouvelle  qui  avait  d'abord 
inscrit  sur  sa  bannière  :  «  Retour  à  la  ^'éritc,  »  la  vérité  qui 
n'est  que  la  réalité  de  choix,  la  réalité  possible,  se  précipite 
dans  la  réalité  nue  et  sans  choix.  Enfin  ,  incorrecte  par  plaisir, 
horrible  et  triviale  par  goût ,  elle  semble  ne  chercher  sa  poétique 
que  dans  les  enfers,  ses  modèles  que  dans  les  hôpitaux ,  sa  gloire 
que  dans  l'expression  d'idées  de  Grève  et  d'cchafauds. 

De  ce  cahos  que  devait-il  sortir?  Voilà  ce  que  le  Salon  de 
i83i  était  destiné  à  nous  révéler;  voilà  ce  qui  donnait  à  son 
ouverture  un  si  vif  degré  d'intérêt. 

C'est  un  phénomène  digne  de  remarque  qu'au  milieu  de  ces 
troubles  toujours  renaissans  qui  calomnient  si  cruellement  la 
liberté  sur  nos  places  publiques ,  les  artistes  aient  trouve'  le 
temps  de  produire  avec  maturité.  Le  nombre  et  l'excellence  de 
beaucoup  des  tableaux  exposés  attestent  celte  puissance  d'isole- 
ment dont  est  capable  l'intelligence  humaine ,  et  surtout  l'en- 
thousiasme de  l'artiste.  Ainsi ,  Jean  Goujon ,  le  jour  de  la 
Saint -Barthélémy,  montait  intrépidement  sur  son  échafau- 
dage de  sculpteur  au  Louvre;  et,  sous  le  feu  de  la  mous- 
queterie  ,  découvrait  tranquillement  dans  la  pierre ,  avec 
son  ciseau ,  les  figures  qu'y  voyait  son  génie.  La  quantité 
des  tableaux  est ,  au  premier  abord ,  un  objet  d'effroi  jwur 
le  visiteur  au  Louvre ,  ou  tout  au  moins  il  en  est  un  de  gène. 
Veut-il  découvrir  sur  -  le  -  champ  telle  ou  telle  production  ? 
Rien  dans  notre  li\ret  ne  lui  en  indique  la  place  au  Salon ,  et  il 
lui  faut  d'al)ord  tout  voir  pour  se  reconnaître  ensuite ,  perdu 
dans  ce  bazar  immense  ,  au  milieu  de  l'eljlouissante  variété  des 
sujets.  S'il  veut  trouver  les  peintures  de  Paul  Delaroche  ou  de 
Dccamps ,  il  n'a ,  il  est  vrai ,  qu'à  suivre  le  public  ,  que  son 
instinct ,  heureux  cette  fois ,  entraîne  devant  elles  :  à  la  bonne 
heure;  mais  qui  lui  révélera  sur-le-champ  la  place  des  diamans 
de  Léopold  Robert ,  solide  et  savante  peinture ,  mais  sans  at- 


200 


L'ARTISTE. 


traits  pour  le  vulgaire  des  visiteurs  ?  Comment ,  surtout ,  avi- 
sera-t-il  au  bout ,  tout  au  bout  de  la  dernière  travée  de  l'im- 
mense galerie,  une  scène  qui  du  reste  le  dédommagerait  du 
pèlerinage ,  si  elle  était  visible  ?  Deux  de  ces  Pifjerari ,  tels 
que  vous  en  avez  vu  si  fréquemment  à  Rome  ,  s'arrêtent  devant 
une  madone.  L'un  d'eux  enfle  une  cornemuse,  tandis  que  l'au- 
tre vient  de  souffler  dans  un  chalumeau.  Les  derniers  sons  qu'il 
en  a  tires  expirent  dans  les  airs;  alors ,  il  chante,  et  l'œil  pieu- 
sement tourne'  vers  l'image  de  la  Vierge,  il  semble  attendi-e 
qu'un  sourire  d'indulgence  et  de  faveur  s'imprime  sur  les  lèvres 
de  la  mère  de  Dieu.  A  Icuis  pieds  sont  deux  petites  filles  dont 
le  recueillement  fait  ressortir  davantage  encore  l'ardeur  musi- 
cale ,  l'air  de  foi  vive  et  profonde  des  musiciens  campagnards  , 
èglogue  charmante  qui  respire  un  parfum  de  naïveté ,  de  simpli- 
cité, de  vérité  locale ,  et  qui  laisse  dans  l'ame  une  douce  et  péné- 
trante émotion.  Mais,  hélas!  ce  tableau  de  Robert  est  pendu 
haut  et  court  sous  un  jour  si  défavorable ,  qu'il  est  perdu  pour 
l'œil  avide  d'entrer  de  près  dans  la  pensée  du  peintre,  et  de  ca- 
resser le  travail  savant  du  pinceau  ;  et  moi  qui  vous  en  parle , 
c'est  de  souvenir  et  pour  l'avoir  vu ,  de  fortune ,  ailleurs. 

Robert  ,  Schnetz  et  Delaroche  ,  sont  de  ceux  qui,  tandis  que 
le  classique  jetait  ses  dernières  lueurs ,  et  que  le  romantique 
était  dans  le  délire  de  ses  premiers  succès  ,  restaient  étran- 
gers ,  entre  les  de^x  systèmes,  à  tous  les  débats.  Retirés 
dans  de  graves  études  et  de  sévères  méditations*,  ils  s'étu- 
diaient à  résumer  en  eux ,  chacun  à  sa  manière ,  les  qualités 
de  l'une  et  de  l'autre  école  :  aussi ,  dans  les  deux  camps  à  la 
fois,  se  glorifie -t- on  de  les  avoir  pour  auxiliaires,  parce 
que  de  leur  talent  incontestable  chaque  parti  veut  se  faire  un 
bouclier.  D'une  part,  dessinateurs  sévères,  ennemis  des  tri- 
viales et  informes  esquisses  où  le  romantique  voyait  le  génie  ; 
mais,  de  l'autre,  imitateurs  avant  tout  de  la  nature;  fidèles  à  la 
vérité  de  lieu  ,  de  temps  et  de  costume  ;  dédaigneux  des  froides 
théories  de  convention,  que  sont-ils?  classiques  ou  romanti- 
ques? question  oiseuse.  «  Le  Télémaque  est-il  ou  n'est-il  pas 
un  poème  épique?  »  demandait-on  à  Ramsay:  «  Appelez-le  un 
poème  divin ,  »  fut  sa  réponse.  Disons  donc  ,  sans  nous  inquié- 
ter des  catégories,  que  MM.  Robert ,  Schnetz  et  Delaroche  sont 
trois  peintres  d'un  haut  talent. 

Des  trois,  M.  Robert  est ,  ce  me  semble  ,  le  plus  complet. 
En  lui  se  résument  à  peu  de  chose  près  toutes  les  qualités  du 
talent  pittoresque.  Il  a  une  manière  plus  grande  :  il  est  plus 
maître  en  un  mot.  Habile  aux  expressions  savamment  rendues 
des  têtes  ,  il  ne  les  sacrifie  jamais  aux  accessoires  ;  pur  et  ferme 
de  dessin,  solide  de  couleur,  il  me  paraît  égaler,  dans  ses  bons 
ouvrages ,  les  maîtres  de  l'école  italienne  ,  sans  cependant , 
chose  remarquable  !  procéder  d'aucun  d'eux  :  il  est  lui  avant 

tout. 

M.  Schnetz  ne  procède  non  plus  de  personne.  Une  exécution 
larwe ,  ferme  et  consciencieuse  distingue  surtout  son  talent ,  et 
atteste  une  étude  ponfondément  sentie  de  la  nature.  Toujours  ses 
productions  offrent  des  parties  admirables  de  vérité  et  de  science; 
mais  en  revanche ,  peut-être  l'entente  générale  de  ses  tableaux 
laisse-t-el!e  quelque  chose  à  désirer. 

Et  c'est  là  le  triomphe  de  M.  Delaroche,  si  habile  à  arrêter    j 


un  programme  ,  à  écrire  l'ensemble  d'un  sujet ,  si  ingénieux  à 
en  faire  lire  les  détails.  Toujours  une  pensée  morale,  fine  ou  pro- 
fonde, domine  dans  ses  œuvres.  Les  progrès  immenses  qu'il  a  faits 
depuis  le  dernier  Salon  prouvent  tout  ce  que  peut  une  heureuse 
organisation  fécondée  par  de  laborieux  efforts.  Un  succès  pour 
lui  semble  être  un  engagement  pour  en  mériter  d'autres.  Déjà 
il  est  à  l'œuvre  :  les  succès  de  M.  Delaroche  l'inquiètent  :  il 
veut  vaincre  M.  Delaroche.  Honneur  à  ce  jeune  artiste  ! 

A  ces  trois  hommes  appartiennent  donc  les  honneurs  du  Salon; 
à  eux  et  à  M.  Delacroix,  familier  du  Dante;  à  M.  de  Champ- 
martin ,  qui  débute  d'une  façon  si  brillante  comme,  peintre  de 
portraits;  à  M.  Decamps,  talent  qui  s'ignore-  lui-même ,  ta- 
lent complètement  original  et  en  même  temps  si  simple  dans  ses 
inventions  ,  et  qui  trouve  ,  pour  rendre  la  nature  ,  tant  de  vé- 
rité ,  de  naïveté ,  et  une  palette  si  puissante. 

Malheureusement,  M.  Ingres  n'a  rien  au  Salon  ;  Ingres,  talent 
fort,  d'un  grand  caractère  ,  d'un  haut  style,  et  à  qui  Raphaël 
semble  avoir  légué  les  secrets  de  son  génie.  Des  productions 
telles  que  les  siennes  sont  plus  éloquentes  et  plus  utiles  que 
toutes  les  dissertations  ex  professa  sur  la  théorie  de  l'art.  Pour- 
quoi laisse-t-il  donc  son  pirceau  oisif,  lui  qui  est  dans  toute  la 
force  de  l'âge  et  du  talent?  Le  génie ,  sur  quelque  branche  des 
connaissances  humaines  qu'il  exerce  sa  puissance ,  a  une  mis- 
sion à  remplir  :  il  est  responsable  devant  l'avenir  des  progrès 
de  la  raison  universelle  et  du  perfectionnement  des  sociétés  : 
avec  Rossini ,  avec  Mozart ,  avec  Paganini  il  saisit ,  il  pénètre 
nos  âmes  par  le  chemin  de  l'oreille;  il  chante  avec  Byron  et 
Lamartine;  il  est  philosophe  avec  Wilkic;  avec  Gros  il  s'élève 
jusqu'à  l'épopée;  avec  Raphaël  et  Ingres  il  respire  le  parfum 
d'une  poésie  antique ,  simple,  noble  ,  grande  et  pure. 

Quant  aux  dieux  émériies  de  l'académie ,  ils  ne  sont  pas  des- 
cendus sur  le  champ  de  bataille,  de  peur  d'y  être  blessés  comme 
les  dieux  d'Homère.  Je  me  trompe  ,  deux  en  ont  eu  le  courage 
ou  la  faiblesse;  M.  Lethière  et  M.  Hersent  :  M.  Lethière ,  mar- 
tyr de  la  cause  de  David,  et  coupable  d'un  anachronisme  en 
nous  donnant  une  page  immense ,  la  mort  de  cette  psruvre  Vir- 
ginie; M.  Hersent,  hélas!  que  le  doigt  du  temps  a  touché  ,  et 
qui  a  peint  d'une  main  timide ,  faible  et  malade  ,  un  portrait 
du  roi ,  un  de  la  reine  et  quelques  autres  portraits  encore.  Quand 
on  voit  ainsi  pâlir  et  totalement  s'éclipser  l'étoile  d'un  talent 
qu'on  aime ,  on  éprouve  un  chagrin  vif  comme  d'un  malheur 
personnel.  Devant  la  toile  éteinte  qu'il  eût  animée  naguère 
d'un  souffle  créateur,  long-temps  on  reste  incrédule  au  témoi- 
gnage de  ses  yeux.  Ainsi ,  devant  ces  portraits  où  M.  Hersent 
n'est  plus  ,  je  m'étudiais  à  le  retrouver  encore  :  des  mains 
^bien  faites  décèlent  un  homme  qui  a  su.  Dans  un  portrait  de 
vieillard ,  à  gauche  de  la  grande  galerie ,  le  dessin  des  yeux 
et  de  la  bouche  est  plein  encore  de  finesse  ;  mais  ,  dans  tous  ces 
portraits  ,  quelle  couleur!  quel  goût  d'ajustement  !  Là  ,  je  m'ar- 
rête. 0»  dit  que  l'artiste  exécute  des  copies  peintes  de  son  por- 
trait du  roi  pour  nos  ambassades.  Étrangers ,  qui  verrez  ces 
images  de  notre  roi ,  gardez-vous  bien ,  si  vous  voulez  être  juste, 
de  juger  l'artiste  par  cette  œuvre.  Ce  n'est  plus  M.  Hersent , 
non,  ce  n'est  plus  lui.  Voyez  plutôt  le  Gustave  fFasa,  tableau 
magnifique  ,  gloire  de  son  auteur  et  de  notre  école  ,  et  dont  le 


L'ARTISTE. 


2M 


livtet  nous  promet  pour  la  fin  du  snlon  une  gravure  par  notre 
liabilc  Hcnriqiicl-Dupont,  gravure  déjà  célèbre  dans  les  ateliers, 
et  que  le  public  attend  avec  impatience  pour  mettre  le  sceau  à 
la  re'piitalion  de  son  auteur.  Voyez  plutôt  enfin  Rutli  et  Booz , 
page  délicieuse  que  vous  croiriez  lire  dans  la  Bible  j  et  la  Mort 
de  Las-Casas,  et  celle  de  Bicliat  surtout,  où  le  ])cintre  e'mu  vous 
fait  assister  avec  douleur  aux  funérailles  du  génie. 

C'est  M.  Cliampmartin  qui  a  les  honneurs  du  Salon  comme 
peintre  de  portraits.  Cet  artiste  s'e'tiiit  fait  remarquer  aux  salons 
prece'dens  par  de  grandes  compositions  oii  son  jeune  talent,  en- 
core incertain  de  sa  route ,  s'aventurait ,  s'égarait  même  dans  une 
manière  bizarre  à  force  de  hardiesse.  Mais  déjà ,  au  travers  de 
SCS  écarts,  de  beaux  caractères  de  tète,  d'heureuses  intentions 
rendues  avec  expression  ,  énergie  et  bonheur ,  attestaient  un  ta- 
lenlplein-desèvc  et  de  verve.  Fort  aujourd'hui  d'e'tudcs  patientes  et 
assidues ,  maître  de'sormais  de  sa  manière ,  il  se  classe  de  prime- 
abord  au  premier  rang  comme  peintre  de  portraits.  Dessin ,  cou- 
leur, caractère,  naïveté,  arrangement  heureux,  tout  vient  de- 
sarmer la  critique  dans  ce  beau  dtljut  du  jeune  artiste.  Que  la 
touche  du  peintre  de  portraits  diffère  suivant  la  nature  qui  lui 
sert  de  modèle  :  suave  dans  celui-ci ,  ferme  dans  cet  autre  j 
qu'il  s'étudie  avant  tout  à  saisir  cette  pre'cieuse  individualité' sans 
laquelle  il  ne  pe\it  exister  qu'une  ombre  de  ressemblance,  ce 
sont  là  des  lieux  communs  de  la  théorie  de  l'art  ;  mais  des  lieux 
communs  fort  bons  à  répéter,  car  c'est  l'e'cucil  où  trop  souvent 
viennent  c'chouer  des  réputations.  Ce  n'est  pas  que,  sans  les 
grandes  qualités  du  coloriste,  quelques  peintres  anciens  n'aient 
réussi  dans  le  genre  du  portrait  :  témoin  l'Allemand  Holbein  et 
quelques  maîtres  de  l'école  romaine  ;  mais  une  palette  riche  et 
brillante  n'eût  ajoute'  que  plus  de  valeur  aux  finesses,  au  pro- 
fond sentiment  de  dessin  qui  ont  fait  de  leurs  productions  des 
chefs-d'œuvre.  Quand  on  ne  sait   pas  par  la  science  des  con- 
tours racheter  l'absence  de  la  vérité'  de  couleur ,  on  tombe  dans 
le   genre   Kinson ,   ou    le   genre    Dubufe  :  on  obtient    des 
triomphes  vulgaires  de  boudoir  et  de  ruelles ,  avec  de  gracieux 
mensonges ,  un  travail  mou ,  précieux ,  coquet  et  musqué  :  le 
gros  public  voiis  escompte  richement  une  immortalité  de  quelques 
jours  j  soit,  mais  le  goût,  mais  l'art,  n'y  trouvent  point  leur 
comple.  Les  ouvrages  de  IM.  Cliampmartin  attestent  au  con- 
traire une  grande  rcclierclie_  du  naturel ,  une  étude  sévère  et 
a|>profondie  de  chacun   de  ses  modèles.  Ici,  j'admire  les  tons 
blonds  et  argentins  du  poi-ti-ait  en  pied  de  M.  le  duc  de  Fitz- 
Jaraes  et  de  ses  enfans;  ailleurs  la  couleur  italienne  du  portrait 
vêtu  de  gaze  blanche  placé  près  de  la  galerie  d'Apollon  :  voilà 
de  la  souplesse  de  talent,  voilà  tout  à  la  fois  de  la  bonne  et 
flanche  peinture. 

M.  de  Fitz- James,  en  costume  de  l'ordre  du  Saint-Esprit,  est 
assis  sur  un  large  fauteuil  :  il  ticntsur  ses  genoux  une  petite  fille. 
Une  épée  dans  son  fourreau  brille  aux  mains  de  l'enfant,  inno- 
cente épéc  d'étiquette  ,  moins  tranchante  ,  moins  incisive  que  la 
parole  de  son  maître ,  et  dont  l'enfant  au  doux  sourire  admire  le 
lu'écieux  travail.  Derrière  ,  un  autre  enfant  dont  la  pose  hardie 
semble  indicpier  le  sexe,  grimpe  pour  prendre  aussi  sa  place  au 
fauteuil;  et  sa  jolie  tète  vient  avec  grâce  compléter  le  groupe, 
composé  d'une  façon  neuve  et  charmante.  Les  accessoires  sont 


traités  avec  goût,  chaque  étoffe  a  son  caractère  ,  et  rbannonic 
générale  ne  laisserait  rien  à  désirer  si  la  lumière ,  qui  joue  si 
heureusement  autour  des  tètes,  s'éteignait  davantage  encore  sur 
le  tapis  où  posent  les  pieds  du  duc.  Certes  ,  si  ce  beau  portrait 
représentait  le  chef  d'une  famille  patricienne  de  votre  vieille 
Angleterre  ,  il  ne  tarderait  pas  à  être  reproduit  par  Ja  gra- 
vure. Combien  ce  noble  patronage  qui  favorise  les  arts  d'une 
manière  si  éclatante  dans  votre  patrie ,  n'est-il  pas  à  regretter 
chez  nos  grands  seigneurs  ! 

M.  Champmartin  nous  a  donné  aussi  du  général  Lamarque 
un  portrait  digne  du  héros  de  Caprc'e.  Mais,  à  mon  sens,  les 
chefs-d'œuvre  de  cet  artiste  sont  le  portrait  de  femme  que  je  ci- 
tais tout  à  l'heure,  et  celui  de  M.  Mennechet.  Ce  seraient,  sans 
contredit ,  les  plus  beaux  portraits  de  l'exposition ,  si  les  déli- 
cieuses aquarelles  et  les  miniatures  de  madame  Lizinka  de 
Mirbel ,  dont  je  parlerai  dans  ma  prochaine  lettre ,  n'y  exis- 
taient pas.  La  pose  de  ces  portraits  de  M.  de  Champmartin  est 
pleine  de  vérité ,  les  tètes  sont  modelées  et  coloriées  à  merveille, 
et  la  lumière ,  habilement  ménagée  ,  répand  sur  la  toile  un  ton 
tranquille  et  doux  qui  repose  et  captive  la  vue.  L'artiste  a 
fait  aussi  un  portrait  de  M.  Desfontaines,  du  moins  le  livret 
l'annonce  ;  mais  je  l'ai  cherché  en  vain  au  salon.  J'aurais 
aimé  cependant  à  voir  reproduits  par  un  tel  peintre  les  traits  de 
ce  savant  modeste,  vieillard  vénérable,  si  cher,  à  plus  d'un  titre, 
aux  générations  d'élèves  qui  ont  passe  sous  ses  yeux.  Pour  moi, 
que  ses  leçons  ont  formé  à  l'étude  de  la  nature ,  et  qui  lui  dois 
tant  de  plaisirs  et  de  consolations,  j'aime  à  lui  payer  ici  le  tribut 
de  la  mémoire  du  cœur. 

Leaves  de  Concbes. 
Paris,  le  18  mai  4831. 


RAPPORT 

A 

11.  LE  MINISTRE  DE  l'iNTÉRIECB,  SUB  LES  IIONUIIEKS,  ETC., 
Pi\R  M.  L.  VITET,  In<pecteargën<ral,  etc. 

(Brodi.  ia-S».) 

Le  besoin  de  conserver  les  monumens  des  autres  siè- 
cles est  quelque  chose  de  tout-à-fait  nouveau  dans  la 
société  ;  la  vénération  religieuse  ou  les  passions  politiques 
n'en  ont  jamais  tenu  lieu  que  d'une  manière  fort  impar- 
faite. Dans  les  pays  où  les  dévotions  locales  exercent  un 
empire  absolu,  plus  une  image  est  courue,  plus  im 
sanctuaire  est  fêlé,  plus  aussi  on  se  croit  obligé  d'en  re- 
nouveler la  physionomie  à  chaque  génération.  En  Italie 
par  exemple,  il  s'est  fait  une  guerre  a  mort  pendant  dei 


202 


L'ARTISTE. 


siècles  contre  tout  ce  qui  portait  la  trace  des  époques 
primitives  du  christianisme,  et  rien  n'a  échappé,  que  ce 
qui  se  trouvait  placé  dans  des  mains  pauvres  et  loin  des 
regards.  Cette  rage  contre  ce  qu'on  appelait  indistinc- 
tement gothique  s'est  fait  long-temps  sentir  en  France  ; 
et  si  la  masse  gigantesque  de  nos  cathédrales  les  a  préser- 
vées de  la  destruction,  il  s'en  faut  que  le  sentiment  d'ad- 
miration vague  que  le  peuple  gardait  pour  ces  monumens 
ait  empêché  les  évèques  et  les  chapitres  de  gâter  par  de 
prétendus  embellissemens  les  parties  principales  des  édi- 
fices confiés  "a  leurs  soins;  et  pourtant  les  cathédrales  sont 
des  merveilles  de  conservation ,  si  on  les  compare  aux 
chapelles ,  monastères ,  châteaux ,  maisons  de  ville  et  des 
champs ,  qui  se  sont  écroulés  sous  tant  d'espèces  de  mar- 
teaux depuis  trois  siècles.  Après  tout  c'est  la  une  loi  com- 
mune de  destruction ,  sans  laquelle  l'homme  s'interdirait 
les  moyens  d'innover  :  ce  que  nous  avons  des  anciens 
temps  ne  nous  est  aujourd'hui  si  précieux  que  par  le  peu 
qu'il  en  reste.  Ainsi  paraissent  avoir  raisonné  jusqu'à 
nous  ceux  à  qui  un  goût  passionné  ou  des  besoins  d'étude 
ont  rendu  chères  les  productions  de  l'art  dans  les  siècles 
de  haute  civilisation.  Ils  ne  se  sont  pas  amusés  a  deman- 
der compte  au  pouvoir  ignorant  de  ses  caprices  de  des- 
truction ;  ils  n'ont  pas  pétitionné  contre  la  manie 
d'abattre ,  qui  précède  chez  les  particuliers  celle  de  bâtir. 
Les  débris  de  l'antiquité  étaient ,  il  est  vrai ,  pour  les 
grands  génies  italiens  du  seizième  siècle  une  source  de 
méditations  continuelles;  nous  apprenons,  en  étudiant 
la  restauration  de  la  Nauicella,  par  Raphaël ,  que  le  plus 
grand  peintre  des  temps  modernes  sentait  le  mérite  de 
l'architecture  chrétienne  primitive  ;  mais  nous  n'avons 
pas  entendu  dire  que  personne  se  soit  élevé  alors  contre 
les  profanations  religieuses  des  papes  qui  dépouillaient  le 
palais  des  Césars  pour  orner  les  chapelles  des  basiliques 
réédifiées.  Bramante  bâtissait  la  chancellerie  apostolique 
avec  les  pierres  du  Colisée;  Michel-Ange  puisait  a  la 
même  carrière  pour  son  palais  Farnèse  :  les  architectes 
du  plus  grand  génie  mesuraient  d'une  main  un  temple 
antique  et  le  renversaient  de  l'autre  :  pas  une  plainte  ne 
s'élevait,  pas  un  soupir  n'était  poussé;  chacun  se  sou- 
-  mettait  a  la  marche  naturelle  des  choses ,  et  profitait  se- 
lon ses  goûts  ou  la  direction  de  ses  idées  de  ce  que  le 
temps  lui  offrait  un  jour  pour  le  lui  ravir  le  lendemain. 

J'ai  parlé  du  pays  et  de  l'époque  ou  l'art  a  fleuri  avec  le 
plus  d'éclat;  que dirai-je  de  notre  France  nébuleuse ,  avec 
sa  population  inconstante,  et  la  position  infime  de  ses  ar- 
tistes? Tel  était  pourtant  l'aspect  de  la  France  au  moyen 
âge.  L'art  y  pullulait  sous  les  formes  les  plus  brillantes, 
mais  sans  qu'on  s'inquiétât  par  quelles  mains  ;  les  colonies 
d'architectes,  depeintres  et  de  sculpteurs  s'aggloméraient 
autour  des  grands  monumens  commedans  une  fourmilière. 


Un  monde  d'inspiration  éclosait,  mûrissait,  se  renouve- 
lait, sans  qu'un  nom  survécût,  sans  qu'un  mot  dit  au 
dehors  commençât  pour  les  artistes  cette  gloire  dont  ils  vi- 
vent aujourd'hui.  Ceux  qui  traitaient  Jean  Goujon  en  ma- 
nœuvre l'auraient-ils  écouté  parlant  pour  la  conservation 
d'un  monument?  supposé  que  Jean  Goujon  lui-même 
eût  perdu ,  pour  les  beaux  yeux  de  ses  devanciers ,  une 
occasion  de  sculpter  et  de  bâtir,  ce  qui  ne  m'est  démontré 
pour  personne ,  pas  même  pour  les  plus  habiles  de  nos 
jours. 

Le  cri  contre  les  destructeurs  a  commencé  par  la  litté- 
rature; il  n'y  a  pas  plus  de  quinze  ans  qu'on  l'écoute. 
Probablement  sous  l'empire  on  n'aurait  point  jeté  bas  la 
Maison-Carrée  de  Nîmes,  sans  de  grandes  réclamations; 
mais  l'école  n'avait  foi  qu'a  l'antique  et  un  peu  au  seizième 
siècle  :  le  contrôle  de  l'opinion  publique  n'allait  pas  au- 
delà.  Ce  que  Hurthault  et  Grandjean  ont  détruit  du  sei- 
zième siècle  même,  à  Fontainebleau  et  a  Rambouillet, 
par  ordre  de  l'empereur,  ou  sans  sa  participation,  est  ir- 
réparable. Quant  à  la  poétique  qui  protège  aujourd'hui 
les  monumens  du  moyen  âge  proprement  dit,  elle  ne 
remonte  guère  au-delà  du  jour  où  la  destruction  du  mu- 
sée des  Petits-Augustius  causa  tant  de  regrets ,  et  où  fu- 
rent connus  les  ouvrages  anglais  sur  l'architecture  "a 
ogives. 

Aujourd'hui  nous  sommes  en  règle  :  nous  avons  dans 
toutes  les  provinces  des  avocats  pour  toutes  les  causes,  et 
les  étrangers  ne  sont  plus  en  droit  de  nous  reprocher  notre 
indifférence  pour  les  richesses  de  notre  sol.  Seulement 
chacun  de  nous  croit  être  le  seul  ou  a  peu  près  qui 
combatte  les  progrès  de  la  barbarie  ;  ce  sont  de  toutes 
parts  des  gémissemens  "a  fendre  l'ame  contre  l'ignorance 
du  siècle,  contre  la  manie  de  détruire  qui  continue  de 
posséder  ceux  qui  se  laissent  encore  aller  a  la  bonne  loi 
naturelle.  Chacun  en  son  particulier  croit  soutenir  un 
duel  a  mort  contre  trente  millions  d'hommes  :  a  l'heure 
que  je  vous  parle ,  il  y  a  douze  mille  personnes  qui  disent 
"a  l'oreille  de  leurs  voisins  que  sans  ellea  c'en  serait  fait  de 
l'art  etdes  monumens.  En  attendant,  les  volées  de  croqueurs 
commentateurs ,  amateurs  ,  quittent  Paris  a  chaque  re- 
noiweau  pour  s'abattre  sur  les  ruines;  on  ne  soupire  plus 
sous  une  ogive  qu'on  n'entende  un  soupir  qui  vous  ré- 
ponde :  c'est  un  échange  d'impressions,  dépassions,  d'ad- 
mirations ,  comme  jamais  aucun  temps  ni  aucun  pays 
n'en  ont  encore  offert  l'exemple.  Il  n'en  résulte  qu'un 
danger  d'une  nouvelle  espèce  :  c'est  la  mauvaise  humeur 
des  propriétaires  hiboux  a  qui  le  nombre  des  visiteurs 
fait  ombrage.  Ce  que  j'en  dis  n'est  nullement  hors  de 
vraisemblance  :  on  connaît  en  province  beaucoup  de  ces 
oiseaux  de  fâcheux  augure,  que  le  plus  joli  minois  de  des- 
sinatrice ne  fait  que  renfrogner  davantage  ;  et  le  vieux 


I 


L'ARTISTE. 


2(>3 


chcick  qui ,  il  y  a  six  ans,  fit  abaltrc  les  temples  d'Elé- 
phaiiliiie,  par  la  seule  raison  qu'il  venait  trop  d'Anglais 
dans  son  île,  trouverait  probablement  en  France  plus 
d'un  confrère. 

Après  tout,  et  en  de'pit  de  ces  lourdes  et  contrecarrantes 
exceptions,  la  cause  est  gagnée  pour  les  antiquités  natio- 
nales, et  ce  qui  en  veste  a  belle  chance  de  vivre  long- 
temps. Il  n'est  aujourd'hui  municipalité  si  rétive,  maire 
si  sauvage,  ou  préfet  si  homme  de  bureau,  qui  ne  sente 
vibrer  dans  son  cœur  une  corde  pour  le  gothique,  ou  qui 
n'eu  fasse  semblant  :  car  c'est  lit  le  point  capital.  11  faut 
que  désormais  l'indifférence  d'un  administrateur  pour  les 
trésors  de  l'art  dans  son  département ,  soit  inie  chose 
honteuse  ;  que  le  jjarjjare  soit  montré  au  doigt  dans  les 
rues ,  par  les  grimauds  qui  lisent  en  cinquième  de  l'Hugo 
et  du  Nodier  ;  que  le  bourgeois  qui  possède  trois  ogives 
dans  son  cellier  croie  bien  qu'il  gagnera  davantage  à  y 
mettre  une  enseigne  qu'il  les  démolir;  que  l'officier  en 
retraite  qui  passe  son  temps  au  café  "a  vanter  le  marché 
aux  chevaux  de  son  endroit ,  s'habitue  h  parler  de  la 
flèche  et  de  l'abside  de  la  paroisse  ;  et  s'il  est  un  trou  si 
reculé  que  le  travail  de  deux  ou  trois  siècles  y  soit  encore 
a  la  merci  des  projets  d'agrandissement  d'un  filateur, 
qu'une  voix  tonne  d'en  haut  pour  arrêter  le  coupable  et 
raffermir  le  monument  sur  ses  bases  ;  que  depuis  l'em- 
ployé qui  rédige  les  actes  de  décès  dans  le  dernier  bourg 
de  France ,  jusqu'au  ministre ,  sans  le  consentement  du- 
quel les  vignerons  de  Rivesaltes  ne  peuvent  encore  répa- 
rer leur  chaussée,  tous  gémissent  sous  le  poids  d'une  ter- 
reur salutaire  ;  tous  revêtent,  en  entrant  en  fonctions,  cet 
habit  d'amateur  des  arts  sans  lequel  il  ne  sera  plus  permis 
de  se  montrer  au  grand  jour  de  la  publicité. 

C'est  ainsi ,  n'en  doutez  pas ,  que  nous  préserverons  la 
société  de  sa  propre  barbarie  ;  c'est  ainsi  que  dans  un 
temps  où  l'industrialisme  déborde  de  toutes  parts ,  la 
voix  des  littérateurs-artistes  aura  sauvé  des  jouissances  à 
ce  petit  nombre  qui  se  sent  plus  que  jamais  égaré  au  mi- 
lieu de  la  foule.  S'il  est  une  de  ces  voix  qui ,  depuis  quel- 
ques années  ,  ait  exercé  de  l'influence ,  c'est  à  coup 
sur  celle  de  M.  Ludovic  Vitet.  La  polémique  d'art  que 
l'auteur  des  Barricades  a  soutenue  dans  le  Globe  a  plus 
servi  la  cause  de  la  conservation  des  monumens  dans  les 
provinces  que  les  tournées  de  dix  inspecteurs  ofiiciels. 
A  présent  que  M.  Vitet  joint  l'influence  administrative  à 
celle  de  son  propre  talent ,  nous  ne  pouvons  plus  rien 
redouter  de  l'avenir.  Les  préventions  les  plus  favorables 
ont  devancé  M.  Vitet  dans  le  poste  qu'il  occupe  ;  per- 
sonne n'a  su  réunir  a  un  égal  degré  l'enthousiasme  cora- 
municatif  de  la  jeunessse  à  la  prudence  de  l'âge  mûr,  et 
si  l'on  en  juge  par  le  Rapport  que  nous  avons  sous  les 
yeux,  il  n'est  prévention  si  brutale,   ni  disposition  si 


contrariante,  que  M.  Vitet  ne  soit  en  état  de  changer  et 
d'adoucir.  Organe  obligé  de  cette  terreur  utile  dont  nous 
parlions  tout  à  l'heure ,  il  ne  trouvera  sans  doute  ni 
ministre  ni  administré  qui  lui  résiste  ;  mais  si  par  mal- 
heur le  talent  de  AL  Vitet,  qui  stJjjugue  tout  le  monde, 
avait  affaire  a  quelque  trop  lourde  intelligence,  M.  Vi- 
tet, en  continuant  de  faire  part  au  public  du  résultat  de 
ses  tournées ,  saura  toujours  a  quel  tribunal  les  récalci- 
trans  doivent  être  traduits. 

On  a  déjà  fait  connaître  par  extrait ,  dans  ce  journal , 
quels  sont  les  monumens  que  ^L  Vitet  a  étudies  dans  sa 
tournée  de  1830.  Occupé  maintenant  ii  parcourir  des 
pays  plus  riches,  .sous  le  rapport  de  l'art ,  que  la  Picardie 
et  la  Flandre ,  M.  Vitet  doit  nous  rapporter  cette  fois  des 
documens  d'un  bien  autre  intérêt;  mais,  certes,  ils  ne 
pourront  être  présentés  d'une  manière  plus  rapide ,  plus 
claire ,  plus  animée  que  dans  ce  premier  rapport.  Les  es- 
prits chagrins  ou  officiels  recommanderont  j)eut-êlre  au 
jeune  inspecteur  un  ton  moins  littéraire  et  une  allure  plus 
circonspecte;  quant  à  nous,  qui  considérons  M.  Vitet 
comme  le  procureur  général  des  lettres  et  des  arts  dans 
les  domaines  de  l'industrie ,  nous  craindrions  qu'en  s'é- 
toffant  de  precaulions  administratives  ,  il  ne  cessât  d'être 
lui-même.  Tel  que  nous  l'avons  vu  jusqu'à  présent,  il 
n'y  a  peut-être  que  lui  qui  puisse  tenir  tête  avec  avantage 
au  plus  terrible  ennemi  des  monumens  historiques ,  non 
le  vandalisme  de  l'ignorance,  non  la  haine  irréfléchie 
des  vieux  temps,  non  la  barbarie,  qui  au  dire  des  bonnes 
gens ,  nous  menace ,  mais  la  prospérité  publique  elle- 
même  ,  ce  monstre  au  cent  bras  qui  élève  les  manufac- 
tures sur  les  ruines  des  châteaux ,  roule  les  métiers  sous 
les  arceaux  des  cloîtres ,  déchiqueté  les  vieilles  tours 
pour  en  bâtir  cent  maisons  nouvelles,  et  prépare  par 
toutes  les  voies  ce  moment  inévitable  ou  trente  millions 
d'hommes  bien  nourris,  bien  vêtus,  chacun  ayant  son 
champ,  son  abri  et  son  journal ,  bâilleront  en  chœur  sur 
les  débris  de  vingt  mondes  lieaucoup  moins  heureux  sans 
doute ,  mais  bien  plus  ainusans ,  et  désormais  réduits  en 
poudre. 

Ch.  Lenormakt. 


mu 


L'ARTISTE. 


^^îxox  lut^  ^publij:ati0n0. 


MJÉLODIES    ROMANTIQUES, 

PAR   MADAME   J.   MENNESSIER,    HÉE    Cil.    NODIER. 

Il  y  a  bientôt  quatre  mois  que  cet  album  a  paru ,  et  il  a  fait 
assez  de  bruit  pour  qu'il  y  ait  peut-être  quelque  naïveté  à  s'a- 
viser aujourd'hui  de  venir  l'annoncer.  De  toutes  les  excuses  que 
nous  pourrions  alléguer ,  pour  nous  faire  pardonner  notre  re- 
tard, nous  n'en  donnerons  qu'une  seule;  c'est,  nous  l'avouons 
en  toute  humilité,  notre  embarras  à  parler  de  ce  recueil.  C'est 
quelque  chose  de  si  neuf  et  de  si  original  que  ces  mélodies  !  et 
le  neuf  est  quelque  chose  de  si  embarrassant  pour  un  critique  ! 
Après  le  commun ,  je  ne  sache  rien  qui  le  soit  davantage.  Je  ne 
suis  même  pas  sûr  qu'à  la  tâche  de  parler  de  ce  qui  ressemble 
à  tout  il  fût  prudent  de  préférer  celle  de  parler  de  ce  qui  ne  res- 
semble à  rien.  Gêne  pour  gêne ,  je  crois  que  je  choisirais  la  pre- 
mière. Avec  le  commun  on  s'en  tire ,  à  tout  prendre ,  à  meilleur 
marché.  Là  du  moins  on  connaît  son  terrain ,  et  avec  quelque 
peu  d'habitude  ,  on  peut  fournir  décemment  sa  carrière  d'Aris- 
tarque  exercé  ;  mais  quand  on  a  affaire  à  des  gens  qui  sautent 
par-dessus  les  barrières,  et  qui  s'échappent  à  travers  champs, 
en  vrais  possédés  de  poésie  ,  cela  déroute  ;  on  est  dépaysé ,  et 
si  peu  qu'on  mette  de  conscience  à  les  suivre  on  arrive  tard. 
—  Voilà  justement  pourquoi  nous  avons  hésité  si  long-temps  à 
risquer  un  jugement  sur  les  Mélodies  romantiques. 

En  vérité  ,  elles  ont  bien  ce  je  ne  sais  quoi  d'étrange  qui  sent 
la  terre  inconnue  et  qui  déconcerte  à  l'abord.  Ce  n'est  pour- 
tant que  de  la  musique  faite,  selon  l'usage,  sur  des  morceaux 
de  poésie  contemporaine ,  la  plupart  fort  connus  ;  et  toutefois 
ces  paroles  ,  que  nous  savons  à  moitié  par  cœur ,  ont  pris  un  ca- 
ractère nouveau  qui  étonne.  Ce  ne  sont ,  à  parler  le  langage  or- 
dinaire ,  que  des  romances  ,  et  cependant  rien  ne  ressemble 
moins  à  nos  romances.  N'espérez  ici  ni  les  vagues  réminiscences 
de  quelque  motif  connu ,  ni  des  accords  auxquels  vos  oreilles 
soient  déjà  à  demi  habituées  :  tout  est  inaccoutumé  et  inattendu. 
Aussi,  à  les  entendre  une  première  fois,  ces  chants  vous  feront- 
ils  une  impression  rude,  qui  peut-être  vous  plaira  peu.  C'est 
parfois  quelque  chose  de  si  uniforme  et  de  si  nu ,  parfois  de  si 
brusque  et  de  si  heurté  !  Peut-être  ne  verrez-vous  là  d'abord 
que  d'étranges  psalmodies  ,  coupées  par  boutades  d'éclats  bi- 
zarres. Mais  entcndcz-lcs  une  seconde  fois  ;  revenu  de  la  pre- 
mière âprcté  de  votre  surprise ,  écoutez-les  mieux  ;  et  à  part 
quelques  incorrections,  que  je  laisse  aux  doctes  le  soin  de  re- 
lever ,  sous  ces  allures  ,  en  apparence  si  désordonnées ,  vous  re- 
connaîtrez un  dessin  merveilh  uscment  pur,  une  mélodie  sévère, 
un  profond  sentiment  d'art.  C'est  une  langue  à  laquelle  on  a  be- 
soin de  se  faire ,  majs  qui  révèle  d'admirables  secrets ,  à  mesure 
qu'on  la  comprend  davantage.  Langue  mystérieuse  qui  donne 


aux  accens  du  poète  une  prodigieuse  portée ,  qui  semble  les  dé- 
gager tout  à  coup  des  derniers  liens  de  l'argile  et  des  empcche- 
mens  des  langues  de  la  terre  ;  langue  supérieure,  qui  dote  l'autre 
de  sa  toute-puissance ,  et  qui  nous  a  fait  songer  à  ces  temps  que 
rêva  la  Grèce  sous  le  ciel  le  plus  poétique  qu'il  y  ait  au  monde, 
temps  où  l'existence  de  l'homme  était  si  complète  et  si  harmo- 
nieuse que  sa  parole  était  un  chant  I  —  Ce  serait  encore  une  chose 
curieuse,  si  ce  n'était  pas  quelque  chose  de  mieux ,  que  ce  sens 
nouveau  ,  que  celte  vie  inconnue  ,  donnés  par  la  musique  aux 
vers  de  nos  poètes,  et  il  doit  y  avoir  un  singulier  intérêt  à  écouter 
une  orientale  chantée  par  M"""  Mennessier. 

Du  reste,  il  ne  semble  pas  que  pour  arriver  à  ses  effets  la  mu- 
sicienne ait  voulu  se  mettre  en  frais  et  déployer  beaucoup  de 
ressources .  Son  procédé  paraît  fort  simple.  On  dirait  que  chaque 
morceau  de  poésie  éveille  en  elle  comme  un  écho ,  fait  résonner 
comme  un  accord  unique ,  qu'elle  prend  à  l'instant  pour  fond  de 
son  œuvre,  pour  base  de  son  chant.  Cet  accord,  elle  le  répète  long- 
temps, sans  souci  de  flatter  l'oreille,  sans  crainte  de  monotonie; 
elle  le  répète  jusqu'à  ce  que  l'impression  du  poète ,  que  pour 
elle  cet  accord  traduit  et  résume,  ait  passé  dans  votre  ame  ;  puis 
tout  à  coup ,  sur  ce  fond  d'une  harmonie  si  sévère ,  elle  détache 
et  lance  avec  une  incroyable  audace  le  trait  qui  termine.  Ecou- 
tez le  Klept ,  la  Mort  du  bandit,  la  Captive  et  presque  toutes 
les  pièces  de  M.  Hugo  ,  qu'a  ainsi  traduites  M""'  Mennessier , 
vous  serez  frappé  de  ce  que  sa  musique  leur  a  donné  d'unité  et 
de  force.  Écoutez  surtout  la  Ville  prise ,  ce  chant  de  désespoir 
oriental,  d'énergie  brisée  contre  le  fatalisme;  écoutez  cet  accord 
dont  je  vous  parlais  tout  à  l'heure  ;  écoutez  -  le  revenir  toujours, 
toujours  plus  haut,  plus  exaspéré,  plus  poignant,  et  toujours 
le  même  pourtant,  et  dites  si  jamais  musique  vous  a  saisi  et  re- 
mué davantage.  —  Je  voudrais  savoir  ce  que  M.  Hugo  pense  d'un 
pareil  interprète. 

Parfois  l'intelligence ,  ou  du  moins  la  puissance  d'expression 
de  la  musicienne ,  a  dépassé  celle  du  poète  ,  et  elle  a  compris 
et  rendu  par-delà  son  modèle.  Témoin  cette  triste  .élégie  du 
Calvaire,  àe  madame  Desbordes,  où  l'émotion  douloureuse 
d'une  femme  découragée  a  peine  à  se  faire  jour  à  travers 
les  difficultées  de  la  langue  et  du  rhylhme.  Sous  les  sons  de 
M""  Mennessier,  la  gêne  s'efface,  la  fraîcheur  du  sentiment 
primitif,  qu'avait  altérée  le  travail,  reparaît  ;  l'inspiration  se  re- 
trouve et  se  complette.  Je  ne  connais  rien  de  plus  mélancolique 
et  de  plus  suave  que  ce  chant  de  la  religieuse  affaissée ,  rien  qui 
porte  plus  à  l'ame  l'impression  des  langueurs  du  cloître ,  de 
cette  agonie  lente  et  résignée  ,  dans  l'étroit  enclos  où  vous  visitez 
chaque  matin  votre  fosse ,  derrière  le  mur  de  pierre  qui  vous 
sépare  à  jamais  du  monde.  —  Ce  qui  domine  toutes  les  composi- 
tions de  M'"''  Mennessier  ,  ce  qui  donne  un  charme  singulier  à 
sa  musique  ,  c'est  une  intelligence  passionnée,  c'est  ime  sim- 
plicité vive  et  forte,  c'est  je  ne  sais  quel  par'um  énergique  et 
presque  sauvage  qui  elsranlent  profondément. 

Et  cependant  on  dit  que  c'est  à  une  jeune  fille  ,  presque  à  un 
enfant ,  que  nous  devons  ces  mélodies.  Fille  de  l'un  de  nos 
écrivains  les  plus  originaux ,  et  tenant  de  Dieu  et  de  son  père 
une  de  ces  organisations  heureuses  qui  résonnent  sous  les  émo- 
tions; entourée,  en  naissant,  d'artistes  et  de  poètes,  et  gran- 


L'ARTISTE. 


905 


(liss.int  au  milieu  d'eux,  on  dit  qu'elle  a  répète  en  chanunt 
les  vers  dont  on  l'avait  bcrcc'c;  que,  les  doipis  sur  un  piano, 
dont  elle  savait  encore  jouer  à  peine,  elle  avait  murmuré  dans 
sa  langue  beaucoup  de  poésies  avant  d'être  en  état  de  noter 
un  seul  de  ses  chants  ,  obéissant  ainsi,  à  tout  liasard,  à  la  na- 
ture, qui  l'avait  faite  musicienne  avant  que  son  maître  eût  fini 
de  lui  apprendre  la  musique.  On  dit  qu'à  cet  abandon  d'enfant 
ont  succédé  de  fortes  études,  et  que  les  essais  qu'on  nous  donne 
•lujourd'liui ,  où  se  trahissent  par  intervalles  l'incei'titude  et  l'é- 
motion d'un  prélude,  ont  été  suivis  de  compositions  plus  larges, 
d'un  talent  plus  sûr  de  lui  et  de  sa  route.  On  dit  encore  que  ces 
mélodies  ne  devaient  pas  dépasser  l'enceinte  du  foyer  domes- 
tique ,  mais  qu'un  jeune  homme  ,  en  lui  donnant  son  nom ,  a  pu- 
blié les  secrets  de  la  jeune  fille. 

Maintenant  on  couqircndra  et  on  excusera  peut-être  ce  re- 
mords un  peu  tardif  qui  nous  a  pris,  de  laisser  passer,  sans  mot 
dire  ,  vme  œuvre  si  originale ,  et  qui  promet  tant  d'avenir. 
On  nous  pardonnera  peut-être  de  venir  en  grande  hâte  annoncer 
aujourd'hui ,  quand  tout  le  monde  le  sait,  qu'un  fort  joli  album 
a  paru  il  y  a  quatre  mois  ,  au  fort  de  nos  troubles,  et  que  ce- 
j)cndant  son  succès  n'a  pas  été  douteux  ;  que  nos  plus  spirituels 
dessinateurs  l'ont  orné  de  leurs  croquis;  que  MM.  Uoqueplan , 
.Tohannot ,  Devéria ,  Riesner ,  Boullcnger ,  ont  voulu  y  mettre 
chacun  le  leur ,  et  ne  pas  laisser  la  fille  de  leur  ami  se  présenter 
devant  le  public  sans  lui  E;nre  cortège,  et  sans  prendre  leur 
part  de  cette  fête  de  famille.  On  nous  pardonnera  cet  accès  de 
conscience  qui  nous  a  fait  parler  ainsi  longuement  d'un  talent 
qu'une  mélodie  fera  mille  fois  mieux  comprendre  que  notre  ar- 
ticle. —  Il  eût  été  par  trop  mal  de  ne  pas  rendre  quelques  grâces  à 
cette  voix  qui  est  venue,  à  une  triste  époque,  rompre  pour  nous 
la  sinistre  monotonie  de  nos  bruits  politiques ,  qui  a  pu  bercer 
et  endormir  quelques  instans  les  inquiétudes  de  ces  sombres 
journées. 

C. 


L'HOMME  DE  LA  NATURE  ET  L'HOMME  POLICÉ, 


PAR    en.   PAUL    DE    KOCK. 


M.  Paul  de  Kock  est  le  plus  déterminé  farceur  de  l'cpoquc, 
l'homme  qui  chatouille  le  mieux  les  gens  disposés  à  rire ,  un 
drôle  de  corps  :  aussi  il  y  a  grand  concours  de  gais  lurons  et 
d'avides  grisetles  à  la  porte  des  cabinets  de  lecture  lorsque  vient 
à  paraître  une  de  ses  publications.  A  la  lettre ,  on  fait  queue 
auprès  de  chaque  exemplaire  ,  et  le  décime  républicain  de 
l'amateur  est  dédaigneusement  refusé  par  la  loueuse  au  volume, 
qui  profite  largement   de   la  vogue  acquise    à  ce  romancier. 

Il  y  a  rarement ,  je  l'avoue ,  du  bon  sens  dans  un  ouvrage  de 


M.  Paul  de  Kock  ;  mais  aussi  combien  n'a-t-il  pas  enrichi  le  r^ 
pertoire  des  lousticks  de  village ,  les  gaillardises  des  égrillards 
de  la  rue  Fromenteau  I  II  doit  être  l'auteur  favori  de  ces  bons  vi- 
vans  auxquels  l'aveugle  de  Bagnolet  demande  l'aumône  en  fai- 
sant grincer  sa  vielle;  car  si,  avec  la  langue  française  et  la  raison, 
il  a  tout  le  sans-gêne  et  tout  le  dcl^raillé  de  l'insouciance,  en  re- 
vanche son  Ijouquet  de  plaisanterie,  son  fou  rire  de  verte  et 
joyeuse  allure  lui  ont  fait  donner  à  la  ronde  le  nom  de  Pigault- 
r^ebrun  II.  C'est  justice!  Il  est,  sur  ma  parole,  à  son  chef  de 
file  ce  que  Stace  est  au  chantre  d'Énée  :  il  le  suit  à  merveille  : 
à  merveille  et  de  loin. 

Les  puristes  font  bien  quel(|uc  bruit  de  ses  défauts  ;  mais , 
entre  nous ,  cette  imperceptible  clameur ,  ce  chagrin  tout  gram- 
matical de  quelques  rhétoriciens  obscurs  et  jaloux,  disparaît 
dans  les  bravos  de  la  multitude ,  comme  le  cri  du  goéland  se 
perd  dans  le  murmure  de  la  tempête. 

Et  quand  même  ces  reproches  seraient  fondés  en  droit ,  l'ori- 
ginalité ne  s'achcte-t-elle  pas  au  prix  de  quelques  légers  incon- 
véniens?  Byron  était  boiteux  ;  Milton  était  aveugle;  il  y  a  de 
fades  beautés ,  et  Danton  avait  une  figure  à  montrer  au  peuple. 
Elle  en  vaut  bien  la  peine  ,  disait-il  au  bourreau.  M.  Paul  de 
Kock  vaut  bien  qu'on  le  lise.  D'ailleurs  connaissez-vous  rien  de 
moins  gai  que  le  purisme  ,  de  plus  mortellement  glacial  que  la 
saine  raison  ? 

Le  nouveau  roman  est  donc  une  turlu|;inade  autour  du  pié- 
destal de  Jean-Jacques  Rousseau  ,  une  de  ces  réfutations  oii  la 
bouffonnerie  répond  à  l'éloquence.  Je  ne  dirai  pas  que  M.  Paul 
de  Kock  soit  plus  spirituel  que  son  adversaire ,  j'en  doute  en- 
core; le  bouillant  Genevois  pourrait  seul  lui  répondre  et  lutter; 
voilà  ce  que  c'est  de  ne  pas  demeurer  sur  terre  pour  tenir  tête  à 
ses  rivaux.  Les  derniers  venus  ont  l'avantage  de  parler  les  der- 
niers et  d'avoir  raison  à  leur  aise.  Entre  nous,  le  philosophe 
de  Genève  serait  bien  honteux  s'il  avait  pu  prévoir  l'ouvrage 
qu'enfanterait  après  lui  son  Emile. 

Le  titre  est  le  cadre  synoptique  de  l'idée  philosophique.  Un 
jeune  homme  est  élevé  à  faire  absolument  toutes  ses  volontés  : 
c'est  l'homme  de  la  nature.  Son  cousin  est  plus  sévèrement  tenu  : 
c'est  l'homme  policé.  Le  premier  devient  indisciplinable  ;  le  se- 
cond est  plus  accessible  aux  leçons  de  l'expérience  et  de  l'infor- 
tune. Ainsi ,  tandis  que  celui-ci  étudie  et  se  forme  ,  celui-là  court 
les  champs  et  fait  mille  folies.  Edmond  est  vanté  à  la  ronde ,  et 
l'on  fuit  Adam  comme  la  peste.  Cependant,  lorsqu'ils  sont  mûrs 
pour  les  passions  ,  une  sorte  de  conformité  éclate  dans  ces  deux 
caractères  ,  sépares  l'un  de  l'autre  par  tout  l'intervalle  de  deux 
lignes  d'éducations  qui  se  sont  éloignées  dès  l'origine.  Adam 
enlève  une  jeune  et  ronde  fillette  de  village  élevée  au  moulin , 
grosse  délurée  ,  qui  défend  sa  vertu  à  coups  de  poings.  La  gail- 
larde meunière  veut  voir  Paris,  et  part  en  croupe  de  son  amant. 
Edmond ,  de  son  côté ,  amoureux  d'une  grisette  rusée ,  qui  dans 
im  novice  amant  entrevoit  par  la  suite  un  riche  épouseur.  gagne 
également  la  capitale;  et  cette  occasion  de  suivre  parallèlement 
sur  un  terrain  périlleux  son  histoire  bicéphale  donne  au  ro- 
mancier un  certain  ressort  d'imagination  ,  une  fougue  de  gaieté 
indécente  que  notre  pudeur  de  journaliste  hebdomadaire  et  aris- 
tocratique nous  défend  par  malheur  d'an.->lyser  ;  mais  les  suppo- 


â06 


L'ARTISTE. 


sitions  sont  permises ,  et  les  imaginations  hardies  ne  doivent  pas 
se  faire  scrupule  d'aller  loin.  La  retenue  d'imagination  ,  le  sen- 
timent d'une  juste  mesure  sur  le  chapitre  de  la  grosse  gaieté  , 
sont  ce  que  je  sais  de  plus  inopportun  quand  on  est  contraint 
d'ouvrir  un  livre  de  ce  genre;  notre  auteur  ne  connaît  pas  les 
lois  de  l'équilibre. 

M.  Paul  de  Kock,  en  courant  dans  les  rues  parisiennes  pour 
suivre  les  caravanes  de  ses  héros ,  ne  se  fait  faute  de  croquis 
plus  ou  moins  expressifs.  La  maison  garnie,  le  cabaret ,  la  vieille 
griselte  sur  le  retour,  avec  ses  bas  troues,  son  style  de  borne, 
sa  coquetterie  et  sa  voix  e'icve'e  par  le  rhum  à  la  puissance 
d'une  basse-taille ,  ces  choses  et  d'autres  du  même  goût  sont 
écrites  avec  une  verve  elilouissante.  Je  ne  sais  où  il  prend  ses 
couleurs ,  mais  il  en  inspire  habilement  le  dégoût  ;  il  révolte 
même  tollemcnt  son  lecteur  qu'il  en  résulte  une  bonne,  une 
excellente  leçon  de  morale.  Je  défie  qu'on  montre  jamais  le  vice 
plus  déplaisant.  Il  y  a  de  quoi  le  révolter  de  lui-même.  En  cela  , 
l'auteur  agit  bien  mieux  que  certains  de  ses  émules  qui  mettent 
la  leçon  tout  au  bout  du  di-amc  ,  et  qui  cachent  perfidement  la 
catastrophe  inévitible  oîi  doivent  se  perdre  l'imprévoyance  et  la 
folie.  Avec  ces  romanciers  dépravés  et  spirituels  on  se  plaît  à  la 
lecture  des  mauvaises  choses  :  on  va ,  on  va  ;  mais  avec  lui  on 
sait  tout  de  suite  à  quoi  s'en  tenir  dès  la  première  page,  et  l'on 
est  bien  tenté  de  ne  pas  lire  le  reste. 

C'est  qu'il  faut  en  effet  du  courage  pour  écouter  d'un  bout  à 
l'autre  ce  cours  de  morale  qui  procède  avec  autant  de  franchise. 
Il  semble  qu'on  assiste  à  ce  cabinet  de  la  rue  Vivicnnc,  oîi  les 
secrets  de  la  nature  sont  représentés  par  des  figures  de  cire  j  ré- 
pertoire d'infirmités  hideuses,  spectacle  infect  qui  effraie,  ré- 
sumé flagrant  de  la  débauche,  tcime  et  punition  de  l'inconduite  ! 
Viens  voir  cela ,  jeune  homme ,  et  puis  mésuse  de  ta  liberté  !  Lis 
Paul  de  Kock,  jeune  homme,  et  ose  lui  fournir  un  sujet  de  roman  ! 

Mais  en  remuant  les  immondices  du  désordre,  eu  soulevant 
la  dalle  des  égouts  de  la  civilisation ,  M.  Paul  de  Kock  ne  laisse 
pas  échapper  l'occasion  du  petit  mot  pour  rire.  Il  excelle  dans 
le  badinagc  du  lieu  commun  délicat;  il  a  toute  la  fine  gaieté  du 
gros  calembourg  ,  la  gentillesse  du  jeu  de  mots  demi  gazé.  Sa 
gravelure  est  transparente  ;  il  ne  tarit  pas  ,  il  obsède  ;  et  quand 
il  met  le  feu  à  la  fusée  d'im  éclat  de  rire ,  il  brûle  sans  pitié  son 
artifice  jusqu'au  dernier  grain  de  poudre.  On  n'en  peut  plus,  on 
crie  grâce ,  on  a  delà  gaieté  par-dessus  les  épaules  lorsqu'on 
arrive  au  dénouement. 

^  ous  devinez  qu'à  ce  dénouement  Jean-Jacques  Rousseau  est 
contredit ,  battu  de  main  de  maître  :  Y  Emile  avec  ses  éclatans 
paradoxes  est  mis  sous  les  pieds  de  M.  Paul  de  Kock  :  c'est  une 
réfutation  inconcevable ,  inouie ,  et  j'affirme  que  ceux  qui  se 
plaisent  à  cette  lecture  ne  pourront  jamais  supporter  l'auteur  de 
la  Nouvelle  Héloïse. 

Il  y  a  des  gens  qui  s'étonnent  de  ce  que  le  Téniers  des  hôtels 
garnis ,  le  Rembrandt  de  l'estaminet  dise  en  style  de  basse-cour 
des  duretés  à  la  basse  classe.  Une  jolie  couturière  m'a  demandé 
pourquoi  l'auteur  faisait  fi  de  l'épicier  ;  un  honnête  épicier  s'est 
récrié  sur  le  dédain  qu'il  trouvait  à  pleines  mains  dans  ce  livre 
pour  les  couturières.  Qu'importe  !  Ne  faut-il  pas  un  petit  grain 
de  sel  aristocratique  pour  assaisonner  un  peu  ces  faciles  banalités 


sur  la  vie  commune  ?  A  défaut  de  la  noblesse  du  style ,  M.  Paul 
de  Kock  a  celle  du  mépris;  il  écrit  mal,  mais  il  pense  bien. 
C'est  au  moins  une  originalité. 


Ufinif  iîlramatiquf. 


OPERA  ALtEMAND. 


'co, 


hera,  en  aeiia;  aclcJ , 


HVSIQl'E  DE  BEETH0VE9I. 

Que  j'aime  ces  productions  d'art  où  l'on  voit  que  l'artiste  ne 
s'est  point  mis  en  peine  de  ce  qu'on  penserait  de  son  ouvrage  ; 
où  l'idée  première  et  les  détails  démontrent  jusqu'à  l'évidence 
qu'il  s'est  abandonné  en  enfant  de  la  nature  à  ses  goûts ,  à  ses 
penchans  habituels ,  à  ses  défauts  mêmes ,  parce  que  ,  avec  le 
sentiment  de  ses  forces ,  il  a  l'indépendance  d'opinions  qui  fait 
mépriser  les  critiques  les  plus  fondées.  Voyez  ce  Fidelio ,  qui 
maintenant  fait  tourner  la  tête  à  tout  ce  qui  porte  un  cœur  sen- 
sible à  la  musique:  quelle  allure  franche  et  décidée!  quel  mé- 
pris des  habitudes  et  des  conventions  d'école  !  que  Beethoven  y 
est  grand  avec  son  dédain  pour  les  douces  mélodies,  avec  ses 
rudesses  et  ses  âpres  accords  !  D'abord  il  tâtonne  ,  il  se  cherche, 
lui-même  pendant  la  première  moitié  de  son  ouvrage;  mais  voici 
venir  la  deuxième  où  toutes  les  passionsse  concentrent  :  oh  I  pour 
le  coup  le  voici  dans  sa  sphère.  Il  s'enflamme  ,  il  gémit  ;  il 
pleure ,  il  crie ,  il  s'irrite  ;  ce  n'est  plus  de  la  musique  ,  c'est  de 
la  nature  sublime  !  Serait-il  vrai  qu'il  existe  des  êtres  organisés 
qui  agissent  et  pensent,  et  qui  cependant  sont  inaccessibles  aux 
terribles  beautés  du  second  acte  de  Fidelio  ?  Qu'on  me  les 
montre ,  et  je  croirai  à  la  réalité  de  l'absurde. 

Et  cette  madame  Schroedcr-Dewrient  qui  semble  née  tout 
exprès  pour  être  le  Fidelio  de  Beethoven;  qui  ne  chante  point 
comme  on  chante  pour  chanter;  qui  ne  parle  point  comme  on 
parle ,  qui  n'agit  point  comme  on  agit  d'après  les  règles  du 
théâtre  !  mais  qui  chante  avec  son  ame ,  et  qui  trouve  des  ac- 
cens  qui  ne  résident  pas  dans  le  gosier;  qui  oublie  et  le  public 
et  sa  mission  près  de  lui,  pour  devenir  en  réalité  le  personnage 
qu'elle  représente ,  et  pour  s'identifier  à  son  amour ,  à  ses 
craintes,  à  ses  espérances,  à  son  désespoir;  qui,  dans  le  mo- 
ment le  plus  terrible  de  l'action ,  quitte  la  taille  d'une  femme 
pour  celle  d'un  géant ,  et  les  forces  d'un  enfant  pour  celles  d'un 
Hercule!  \  oilà  ce  que  j'aime  aussi  quand  je  vais  au  théâtre; 
voilà  ce  que  ne  feront  jamais  voir  les  meilleures  traditions. 


L'AUTISTE. 


SOI 


Et  n.'iitzingor,  qui  ii'ost  point  un  chanteur  à  la  manière  de 
Uuhini ,  (If  David  ou  de  Donzclli ,  mais  qui  possède  une  voix 
superbe  ,  qui  est  plein  d'aine  et  de  feu ,  et  qui  ne  comprend  la 
rausi((uc  que  dans  la  force  d'expression  !  Ou  tronvera-t-on  des 
professeurs  qui  enscij^nent  à  clianter  comme  il  sait  le  faii-e  cet 
air  de  désespoir  ([iii  ouvre  le  deuxième  acte  de  FidcUo?  l'Ail 
que  me  font  à  moi  les  brillantes  fioritures  de  l'école  ausoniennel 
Ce  que  je  veux,  ce  sont  des  émotions;  Beethoven,  madame 
Schroeder  et  llaitzinger  m'en  inondent. 

Citoyens  de  la  musicale  république,  allez  entendre  Fidelio. 
Vous  me  direz  après  si  les  angoisses  d'une  femme  qui  creuse  la 
tombe  de  son  époux  et  (jui  se  dévoue  ,  poin-  le  soustraire  au  fer 
d'un  assassin  ,  avec  les  accents  de  la  plus  vive  douleur  et  de  la 
passion  la  plus  violente,  ne  vous  ont  point  erau;  si  votre  pouls 
ne  s'est  j)oint  cleve',  si  votre  poitrine  n'était  point  haletante,  si 
votre  cœur  ne  battait  pas  à  vous  c'touffcr. 


THEATRE    FRANÇAIS. 

tS^&a^afice,    rJUt-^itie  ^  t^Wcriie,  T^oine'cue  en  Iroù 
aciGi  éÇ  en,  /traie , 

P,ln  M.  CASIIUIR  B0»01IR. 

C'est  un  mince  article  de  journal  enfle'  d'alle'cs  et  vcniies , 
d'un  grand  reniue-nic'nage  et  de  force  contrastes  sans  intc'rct  ;  le 
tout  tire,  lamine,  battu,  élargi,  de  sorte  à  occuper  une  ma- 
gnifique surface  de  trois  actes.  On  se  remue  beaucoup  pour 
ne  rien  faire;  on  jiarlc  beaucoup  pour  ne  rien  dire.  Force  intri- 
gans  et  pas  l'ombre  d'intrigue.  Un  marquis  sans  fortune ,  un 
richard  sans  moralité,  se  disputent  la  préférence  des  électeurs  et 
la  main  d'une  jeune  fdie  ;  le  père  veut  avoir  im  gendre  qui 
sorte  du  scrutin  ,  c'est  sa  manie  !  n'importe  lequel  :  il  se  moque 
autant  de  l'ini  que  de  l'autre.  Dans  une  assemblée  pre'paratoire, 
les  électeurs  épluchent  les  titres  de  ces  deux  candidats  :  ils  sont 
élimines,  l'un  comme  sans  principes  fixes ,  l'autre  comme  abso- 
lument sans  probité.  Un  jeune  faiseur  de  brochures ,  modeste , 
incorruptible ,  méritant ,  qui  n'a  pas  d'aïeux  et  de  richesse  ,  se 
trouve  obtenir  à  la  fois  ime  fort  belle  dot ,  sa  bien-aime'e  et 
l'électorat.  11  serait  fort  difficile,  même  a.  M.  Scribe,  de  tirer 
un  léger  vaudeville  de  cette  comédie  démesurée ,  bourrée  de 
sentences  rebattues  et  de  situations  de  la  connaissance  de  tout 
k  monde.  On  attendait  mieux. 


eii'  /iToae , 

PAB  MM.  BI.4Kll.iBD  ET  MilLLUT. 

Tout  est  dans  les  deux  premiers  actes.  Brouille  des  mon- 
tagnards et  tiiomphe  de  Robespierre  !  Le  reste  se  compose 
d'efforts  inouis  pour  traîner  le  spectacle  jusqu'à  satiété;  ce 
reste  a  trois  actes.  Le  Moniteur  n'a  pas  été  nommé,  il  est 
pourtant  ])our  sa  bonne  moitié  dans  l'ouvrage  ;  il  y  a  aussi  du 
roman.  Un  royaliste  ,  qui  aime  à  la  façon  du  disciple  de  Socfate 
la  femme  de  Camille  Desmoulins ,  sauve  le  montagnard  modéré, 
qui  se  laisse  reprendre  assez  mal  à  propos  ;  le  capucin  Chabot 
donne  un  croc-cn-jambe  à  l'histoire  en  s'empoisonnant  dans  sa 
prison,  et  madame  Camille  va  chez  Robespierre,  rue  Saint- 
Florentin,  regarder  par  une  fenêtre  l'exécution  de  son  man. 
Elle  crie  terriblement,  cette  brave  femme!  et  son  époux  ne 
pleure  pas  moins.  Les  cris  de  l'une  et  les  pleurs  de  l'autre ,  la 
pâleur  universelle  de  leur  entourage, un  geôlier  sensible  et  Wes- 
termannqui  mâche  de  l'allemand,  voilà  l'ensemble. On  ne  s'inté- 
resse à  rien,  et  lorsqu'on  sort  de  la  salle  on  a  la  tête  si  bourrelée 
de  ne  pouvoir  saisir  un  point  culminant  dans  ce  drame  acca- 
blant et  volumineux ,  qu'on  n'a  pas  le  courage  de  discuter  les 
théories  d'art  et  de  littérature  auxquelles  les  auteurs  n'ont  pas 
songé  le  moins  du  monde,  et  sans  lesquelles  néanmoins  il  n'y  a 
pas  succès  de  profit  ou  de  durée. 


GYMNASE  DRAMATIQUE. 

iZ-a.  ^Jhvortïe,  laojiiraie-^cyauaevtGSi  en  un  acte, 

PAB  M.  SCBIBE. 

DIÉBDTS   DE    MADEMOISELLE    DESPRÉjlCX. 

M.  Scribe  est  un  grand  escamoteur  de  succès,  et  la  critique 
serait  bien  heureuse  de  le  trouver  en  faute .'  Mais ,  patience  ! 
Pour  cette  fois  ,  passe  encore. 

Par  contre  des  gens  qui  de  quelque  chose  font  rien  ,  de  rien 
il  fait  quelque  chose  :  il  a  une  fée. 

Jacques  II  tient  le  sceptre  d'Angleterre ,  et  parUge  les  ennuis 
du  trône  avec  une  jolie  maîtresse  au  détriment  des  droits  de  sa 
femme  légitime.  Cette  Dubarry  britannique ,  c'est  miss  Kn- 
bclle.  Les  mécontens  la  détestent  comme  de  raison.  Lord  Sun- 
derland ,  et  sa  sœur ,  ancienne  dame  d'atours  de  la  reine  de 
concert  avec  le  capitaine  Coverly  ,  tête-ronde ,  dévot  en  diable 
à  l'ombre  de  Cromwell ,  s'occupent  d'un  petit  complot  anodin , 
le  tout  dans  leur  vieux  château  où  ils  périssent  d'ennui ,  loin 
du  soleil  des  bonnes  grâces  royales.  Puisque  la  favorite  leur 


208 


L'ARTISTE. 


nuit ,  il  faut  nuire  à  la  favorite.  Urbain  IV  ne  raisonnait  pas 
mieux.  On  enlèvera  donc  miss  Arabclle  ,  sauf  à  décider  sur  son 
sort  quand  elle  sera  prise ,  et  quelque  nouvelle  amie,  plus  com- 
plaisante à  l'ambition  des  conspirateurs,  se  glissera  discrète- 
ment dans  l'alcôve  royale  pour  consoler  le  monarque  libertin. 
Bien  trouve' I  Mais  voilà  qu'un  jeune  officier,  im  neveu,  Ar- 
thur ,  amoureux  et  mélancolique  ,  crible'  de  dettes  et  fort  pre'o- 
cupe'  d'une  belle  inconnue,  leur  arrive  sur  les  bras.  C'est  un 
te'moin  incommode ,  et  l'on  ne  peut  se  défaire  brutalement  de 
tout  le  monde.  La  disette  de  fonds  où  se  trouve  le  jeune  officier 
est  un  talisman  magique  pour  le  rendre  docile  aux  vues  déjà 
mç'dite'es.  Le  puritain  est  parti  pour  appréhender  l'Arabelle 
au  collet ,  et  Arthur  doit  ensuite  la  conduire  à  quelques  cents 
lieue^  plus  loin.  Bref,  la  favorite  est  enlevée  et  amenée  prison- 
nière. 0  désappointement  de  l'amour  et  de  la  mélancolie  !  Cette 
inconnue  si  adorée ,  qu'Arthur  embellissait  dans  son  esprit  de 
tous  les  charmes  d'une  vierge  ,  c'est  une  vile  courtisane.  Le 
fougueux  amant  lui  dit  son  fait,  ou  peu  s'en  faut,  et  ne  veut 
plus  en  entendi'e  parler.  Il  est  dans  l'erreur  cependant.  Coverly 
a  fait  une  sottise  et  enlevé  la  piqjille  de  sir  Robert ,  tuteur  in- 
dispensable ,  qui  veut  l'épouser  comme  tous  les  tuteurs  du 
monde.  Quand  miss  Clarence  voit  l'erreur  des  gens,  elle  en 
use  avec  adresse  et  gaieté.  EUe  se  fait  gracieusement  la  dispen- 
satrice souveraine  des  faveurs  royales  ,  décore  ,  pensionne  et 
cajole  à  bon  marché  les  mécontens  qui  ne  songent  plus  qu'à  lui 
donner  des  fêtes.  Elle  pousse  même  la  comédie  jusqu'à  offrir 
sa  main  au  jeune  Arthur ,  qui  s'en  indigne ,  comme  c'est  dans 
l'ordre.  Cette  mauvaise  humeur  n'est  que  flatteuse  pour  Cla- 
rence, qui  se  dévoile  enfin  quand  sir  Robert  arrive  tout  éperdu , 
et  reconnaît  sa  pupille.  Comme  le  bon  tuteur  était  du  complot 
tramé  contre  les  joies  de  son  royale  maître,  et  que  Clarence 
tient  en  main  les  fils  de  l'intrigue ,  elle  le  force  bientôt  à  sous- 
crire ,  en  apparence  de  tout  son  cœur  ,  au  mariage  qu'il  n'oserait 
empêcher.  Arthur  ,  désabusé  de  sa  première  panique,  accepte 
avec  joie. 

La  réunion  de  jolies  femmes  est  maintenant  complète  au  Gym- 
nase :  on  ne  pouvait  y  désirer  que  mademoiselle  Despréaux. 
Sa  grâce  élégante  et  sa  voix  fraîche  trouveront  leur  emploi 
dans  le  répertoire  du  Gymnase ,  que  l'on  pourrait  croire  créé 
J)our  elle,  et  qui  fera  valoir  ce  jeune  talent  mieux  que  le  théâtre 
historique  de  la  rue  de  Richelieu  ^  retombé  à  l'enfance  et  aux 
essais. 


THÉÂTRE   DE   L'ODÉON. 


d^bentoïc  ce  Joa.,   Qô'rame  en  auaétv  aciea  eé  en  veKf, 


PAR  U.  DEL&SOUE. 


tion  de  la  veille  ;  il  se  juge  plus  sévèrement  que  le  parterre  , 
et  alors  le  parterre  est  jugé.  C'est  qu'on  met  quelquefois  autre 
chose  que  des  juges  au  parteiTe. 

Lisez  Goetz  de  Berlichingen;  tirez-en  quelques  matériaux  ; 
cimentez  le  tout  avec  une  versification  obscure  la  plupart  du 
temps ,  quelquefois  originale ,  mais  avec  la  prétention  insuppor- 
table de  l'être ,  et  vous  aurez  l'idée  de  ce  drame. 


On  connaît  l'anecdote  racontée  si  spirituellement  dans  Jac- 
ques le  Fataliste,  sur  le  marquis  Des  Arcis  et  M""  de  la 
Pommeraye.  M.  Ancelot  vient  de  traduire ,  sous  le  titre  de 
Léontine,  ce  récit  original  en  vaudeville.  L'infâme  supercherie 
dont  le  marquis  est  victime  ,  le  repentir  de  cette  jeune  fille  de- 
venue tout  à  coup  femme  vertueuse  après  avoir  mené  jadis  une 
déplorable  conduite  ,  étaient  les  éléinens  d'un  bon  drame.  Nous 
constatons  un  succès  ,  bien  que  la  critique  puisse  objecter  des 
argumens  sérieux  à  M.  Ancelot ,  sur  les  libertés  qu'il  a  prises 
avec  Diderot.  Nous  y  reviendrons. 


A  la  Gaîté,  Favras  a  réussi.  La  fable  est  habilement  con- 
duite. L'apparition  de  la  singidière  Théroigne  de  Méricourt , 
la  Marion  Delorme  des  septembriseurs ,  et  que  l'on  croirait  une 
invention  de  romancier  sans  les  mémoires  du  temps ,  est  un  des 
meilleurs  ressorts  de  ce  mélodrame. 


L'auteur  a  retiré  son  ouvrage  :  un  auteur  qui  croit  à  ses 
amis  prend  sa  revanche  d'honneur  sur  le  scandale  de  son  ova- 


L'ARTISTE. 


209 


l3eaur-:Hrt0. 


SALON   DE  183i. 


K^fôi/fw.   êuamm  SlJevéna,  xû.  ^ouMnaer,  de  &rt- 
•nae 


ù6emiti/ie. 


Le  début  de  M.  Eugène  Devéria  fut  brillant;  sa  Nais- 
sance de  Heniilf^pTomcttail  un  peintre.  L'imitation  de 
Paul  Véronèse  était  assez  manifeste  cependant  pour  faire 
craindre  que  l'originalité  de  l'artiste  se  réduisît  bientôt 
au  talent  d'un  habile  faiseur  de  pastiches.  Averti  par  une 
critique  amie,  le  peintre  a  lutté  contre  la  tendance  qui 
pouvait  lui  devenir  fatale;  il  s'est  éloigné,  autant  qu'il  a 
pu,  de  Paul  Véronèse,  tout  en  gardant  sa  foi  pour  l'école 
italienne. 

La  3Iort  de  Jeanne-d' yirc  n'est  pas  un  tableau  aussi 
heureux  que  la  Naissance  de  Henri  IF.  L'aspect  en  .est 
froid,  la  couleur  généralement  terne,  la  composition  plus 
tourmentée  que  frappante.  Le  parti  pris  par  M.  Devéria 
de  mettre  au  second  plan  les  figures  principales,  et  de  ré- 
server, pour  le  premier,  le  dos  des  personnages  moins  im- 
portans,  est  contraire  à  l'intérêt  du  drame;  il  serait  bien 
que  l'artiste  y  renonçât ,  ainsi  qu'aux  compositions  ascen- 
dantes qu'il  paraît  aflectionner  pour  ses  grands  ouvrages. 
Une  idée,  si  bonne  qu'elle  soit,  quand  elle  est  souvent 
reproduite,  finit  par  devenir  un  lieu  commim.  Ce  qui 
était  bon  dans  le  Henri  IF ,  est  moins  louable  dans  la 
Jeanne-d' Arc,  et  sera  blàraé  dans  le  Pujet,  plafond 
d'ailleurs  fort  estimable  de  M.  Eugène  Devéria.  La  figure 
de  Jeanne-d'Arc  n'a  pas  toute  l'importance  qu'elle  devrait 
avoir;  son  expression,  sentie  par  le  peintre,  ne  frappe 
pas  le  spectateur ,  que  les  bourreaux  occupent  trop.  Le 
cardinal  qui  assiste  au  supplice  est  effacé.  M.  Devéria 
nous  paraît  être  tombé  dans  la  faute  qu'avait  faite  M.  Louis 
Boulanger  quand  il  composa  son  Mazeppa.  Ses  petits 
personnages  des  juges  placés  sur  un  plan  élevé  au-dessus 
delà  tètedes  figures  principalesétaient  d'un  mauvais  effet. 
Voila  une  jolie  chose  de  M.  Devéria  :  le  hal  donne  à 
Christian  Fil,  roi  de  Danemarck ,  an  Palais-Rojal,  en 
i  76b  !  c'est  le  portrait  de  toute  une  époque.  Le  peiutre  s'est 

TOME    I.       iT   LIVRAISOX. 


appliqué  à  rendre  le  caractère,  la  physionomie,  le  costume 
de  cette  brillante  société  du  milieu  du  -j  8«  siècle,  qui  me- 
nait si  gaiement  la  monarchie  a  sa  fin.  Le  jeu  des  lumières, 
le  chatoiement  des  étoffes  soyeuses,  toutes  ces  tètes  fardées, 
frisées,  poudrées,  cet  éclat  prismatique  des  cristaux  et  des 
satins  sont  rendus  avec  talent.  La  scène  est  d'un  faible 
intérêt  ;  un  homme  vient  de  tomber  sur  le  parquet,  on 
l'entoure  sans  lui  tendre  la  main  ;  il  semble  qu'on  se  rie 
de  sa  maladresse.  Non,  on  ne  rit  pas,  ou  regarde,  mais 
sans  inquiétude  ;  ceux  qui  regardent  sont  cependant  des 
courtisans  ;  l'homme  à  la  chute  est  Louis-Philippe  d'Or- 
léans, l'accident  qui  arrive  est  la  rupture  du  tendon  d'A- 
chille de  son  altesse  royale.  Cette  curiosité  insouciante 
est  assez  vraie;  la  première  pensée  de  tous  les  grands 
seigneurs  présens  a  l'événement  aura  été  de  plaindre  le 
prince  ;  tous  se  seront  écriés  intérieurement  :  le  lourdaud  ! 
J'aurais  voulu  qu'une  femme,  que  d'autres  auraient  mon- 
trée d'un  air  railleur,  se  fût  hâtée  de  porter  secours  au 
duc  d'Orléans  ;  plus  d'une  des  maîtresses  du  prince  de- 
vaient être  la.  Peut-être  que  par  convenance  M.  Devéria 
n'aura  pas  voulu  faire  de  la  chronique. 

Le  coadjuteur  de  Retz,  allant  au  Palais-Royal  avec 
le  maréchal  de  la  Meiller-aye  pour  réclamer  la  liberté'  de 
Broussel  et  de  Blancménil  (1 648)  est  un  autre  tableau  de 
M.  Devéria  qui  mérite  nos  éloges.  Il  y  a  du  mouvement, 
du  tapage,  delà  vérité  d'émeute,  de  l'énergie.  La  figure 
du  cardinal  est  bien  ;  rieuse,  moqueuse,  elle  s'épanouit 
dans  la  révolte.  L'enfant  à  la  fronde  m'a  un  peu  l'air  d'un 
jeu  de  mots.  La  couleur  de  ce  morceau  est  bonne  de  finesse 
et  de  franchise. 

Les  formes  de  la  Courtisane  du  temps  de  Louis  XIII 
ne  sont  pas  agréables  ;  ce  morceau  eût  gagné  beaucoup 
en  caractère  si  M.  Devéria  avait  voulu  s'astreindre  a  un 
dessin  plus  serré,  plus  pur.  Le  ton  du  clair-obscur  qui 
gaze  légèrement  la  poitrine  de  cette  femme  est  channant. 
Le  portrait  de  madame  Paradol ,  traité  avec  soin  par  l'au- 
teur, est  un  morceau  distingué.  Je  ne  sais  si  un  peu  plus 
de  fenneté  ne  conviendrait  pas  au  modelé  très-fiu  de  la 
tête. 

M.  Achille  Devéria  avait  représenté  en  1827  Philippe- 
le-Bon,  duc  de  Bourgogne,  passaiu  au  cou  de  sa  maîtresse 
le  collier  de  l'ordre  de  la  Toison-dOr.  C'était  un  joli 
petit  tableau.  M.  C.  Boulanger  a  repris  ce  sujet,  et  l'a 
étendu  sur  une  toile  d'une  dimension  moyenne.  M.  Ch. 
Boulanger  procède  de  M.  Fragonard,  de  M.  Delacroix , 
de  M.  Engène  Devéria  et  de  M.  Louis  Boulanger  ;  il  n'a 
le  mérite  d'aucun  de  ces  artistes  ;  c'est  un  copiste,  jus- 
qu'alors assez  mal  habile.  Son  groupe  du  duc  de  Bour- 
gogne et  de  sa  trop  blonde  maîtresse  est  un  froid  bas-relief 
gris-brun ,  plat ,  maniéré  avec  la  prétention  d'être  naïf. 
Les  Adieux  deFrançois  I"  ii  la  Ferrotmière  ont  un  peu 

20 


210 


L'ARTISTE. 


plus  de  ressort  :  il  y  a  dans  le  corps  de  la  Ferronnière  un 
certain  sentiment  de  nature,  sans  élévation  ,  à  la  vé- 
rité, mais  pas  tout-a-fait  sans  observation.  Le  baiser  du 
roi  est  énergique,  peu  décent.  Un  détail  de  la  toilette  de 
la  Ferronnière  ajoute  "a  rnnpudicité  de  la  scène  :  cette 
femme  est  presque  nue  ;  une  robe  à  peine  agrafée  au-des- 
sous de  la  taille  lui  laisse  entièrement  découverts  les  bras, 
le  dos  et  la  gorge;  elle  a  les  pieds  nus  dans  ses  pantoufles, 
et  à  la  main  gauche  elle  a  un  gant  !  Diderot  avait  raison  ; 
une  femme  nue  n'est  pas  indécente,  mais  une  femme  sans 
chemise,  qui  a  une  cornette  et  des  mules,  l'est  beaucoup. 
Ce  gant  est  bien  étrange  !  La  couleur  de  M.  C.  Boulanger 
est  fausse,  recherchée,  sans  propreté  et  sans  charme. 

M.  de  Triquetti  est  coloriste.  Son  Galilée  saisit  au 
premier  aspect  ;  mais  il  ne  faut  pas  s'approcher  de  la  toile 
pour  regarder  les  figures:  elles  sont  d'un  dessin  si  lâché, 
qu'elles  font  mal  a  voir.  M.  de  Triquetti  ne  pourrait-il 
dessiner  un  peu  mieux?  Rubens  dessine;  M.  Delacroix 
sait  dessiner,  et  quand  il  ne  dessine  pas ,  il  est  moins  bon 
que  lorsqu'il  prend  la  peine  d'être  correct.  C'est  par  leur 
beau  côté  qu'il  faut  ressemJjler  aux  coloristes  :  je  n'en 
connais  pas  un,  de  ceux  même  dont  le  style  est  le  moins 
pur,  qui  ne  dessine  beaucoup  mieux  que  la  plupart  de 
nos  romantiques.  Ce  n'est  pas  assez  de  faire  des  étoffes 
brillantes ,  de  riches  effets  de  lumière ,  de  fines  demi- 
teintes  ;  cette  fascination  n'est  agréable  qu'un  moment  : 
le  premier  étonnenient  passé,  on  en  vient  à  l'examen,  et 
s'il  n'y  a  sous  ces  larges  empâtemens  d'une  belle  couleur 
que  des  êtres  difformes,  hideux,  k  qui  la  vie  serait  im- 
.  possible  si  par  hasard  Dieu  venait  a  les  animer  ;  si  je  n'y 
découvre  que  des  hommes  semblables  "a  ceux  dont  cer- 
tains miroirs  brisent  les  os ,  allongent  ou  élargissent  les 
muscles ,  je  fuis  avec  répugnance.  Que  M.  de  Triquetti 
regarde  les  tableaux  de  Rembrandt,  et  qu'il  dise  si  les 
personnages  y  sont  mal  dessinés.  Il  a  déjà  trop  de  talent 
pour  qu'on  ne  l'avertisse  pas  des  dangers  d'un  système 
qui  a  perdu  deux  ou  trois  artistes,  dont  l'avenir  pou- 
vait être  grand  de  succès.  Tout  système  absolu  est  une 
folie  :  on  passe  par  l'exagération  pour  arriver  au  raison- 
nable ;  mais  quelquefois  on  ne  veut  pas  se  dégager  de  ses 
premières  idées,  et  on  se  traîne  quand  on  était  né  pour 
s'élever.  L'affectation  du  naturel ,  qui  est  le  point  de  dé- 
part de  l'école  nouvelle,  est  tout  aussi  ridicule  que  l'af- 
fectation du  sublime  ,  qui  a  ruiné  l'école  classique. 

Je  ne  veux  dire  qu'un  mot  de  M.  Bard  :  il  est  a  M.  De- 
lacroix ,  dont  il  suit  la  bannière,  ce  que  l'afiteur  des 
Armes  de  Cimon,  M.  Misbach,  est  à  David. 

Plusieurs  fois  l'Artiste  a  dit  son  opinion  sur  le  talent 
de  M.  Roqueplan  ;  il  n'y  a  pas  long-temps  encore  que  nous 
avons  consacré  un  long  article  "a  l'analyse  du  dernier  AU 
hum  de  ce  peintre  ;  nous  revenons  avec  plaisir  "a  lui ,  à 


l'occasion  du  Salon,  qu'il  a  enrichi  de  délicieux  ouvrages. 
Le  morceau  capital  de  son  exposition  est  une  Marine  aux 
eauxverdàtres,  au  cielcahotté,  "a  l'effet  un  peu  cru  :  c'est 
l'Océan,  c'est  le  ciel  de  nos  côtes  du  nord-ouest,  c'est  l'as- 
pect de  cette  frontière  de  la  France,  si  différente  de  celle 
de  la  Méditerranée.  Ce  tableau,  d'une  étude  conscien- 
cieuse, est  une  fort  bonne  chose  qui  prouve  un  talent  vrai, 
solide.  Les  autres  productions  de  l'auteur  attestent  sa  faci- 
lité spirituelle,  son  intelligence  a  faire  la  nature  ou  a  imiter 
les  manières  de  certains  maîtres.  Il  a  fait  entre  autres 
choses,  un  petit  Wateau  ravissant,  auquel  je  préfère 
toutefois  ce  qu'il  a  fait  dans  son  sentiment  particulier. 

C'est  Wateau  et  les  paysagistes  anglais  qu'a  cherché 
M.  Paul  Huet  comme  M.  le  Poitlevin  paraît  chercher 
M.  Eugène  Isabey.  Il  y  a  de  jolis  tons  dansM.  le  Poittevin, 
mais  de  la  lourdeur;  et  puis  on  sent  trop  l'imitation. 
M.  Paul  Huet  est  plus  original  en  imitant  ;  il  a  de  la  force, 
delà  couleur,  de  la  profondeur,  une  poésie  méditative,  si 
je  puis  dire  ainsi.  Son  exécution  seule  me  paraît  fâcheuse  ; 
elle  est  loiu-de,  affectée,  ses  tableaux  sont  brodés  de 
pierres  précieuses  ;  chaque  touche  est  un  rubis,  un  saphir 
ou  une  émeraude  ;  ses  paysages  manquent  d'air,  tout  y  est 
sur  le  même  plan  ;  les  masses  sont  adhérentes  les  unes  aux 
autres.  Je  suis  loin  d'aimer  le  détail  de  M.  Victor  Bertin 
ou  celui  de  M.  Bidault  :  c'est  la  nature  vue  un  peu  trop 
mesquinement  ;  mais  entre  la  manière  de  ces  peintres 
classiques  et  celle  de  M.  Paul  Huet  n'y  a-t-il  pas  quelque 
chose  ?  Ce  sont  deux  conventions  au  milieu  desquelles  il 
y  a  la  nature,  grande,  belle,  simple,  riche.  M.  Bertin  la 
déguise  pour  la  faire  plus  élégante,  M.  Paul  Huet  pour  la 
rendre  plus  poétique;  l'un  a  une  palette  froide,  grise; 
l'autre  a  une  profusion  de  couleurs  brillantes  qui  se  mêlent 
pour  composer  un  tout,  beau  comme  ces  anciennes  étoffes 
changeantes  a  l'œil ,  auxquelles  la  gorge  du  pigeon  a 
donné  son  nom.  Certes,  M.  Paul  Huet  est  un  homme  de 
talent  ;  mais  ce  n'est  pas  un  talent  naïf  quele  sien.  Il  a  de 
la  réputation ,  ses  paysages  réussissent  :  deux  choses  que 
je  me  hâte  de  constater,  parce  qu'elles  sont  peut-être  de 
bons  argumens  contre  mon  goût. 

Un  peintre  naïf  et  spirituel  tout  a  la  fois ,  c'est  M.  Gre- 
nier. Son  pinceau  ne  tapage  pas,  ses  personnages  ne 
jouent  pas  le  mélodrame;  ses  effets  sont  vrais  et  sans  re- 
cherche. Il  est  ingénieux,  clair,  correct,  naturel.  Sa  Lai- 
tière de  Montfenneil  est  une  charmante  figure.  La  vérité 
qui  admet  une  certaine  élégance  est  le  type  de  prédilection 
de  M.  Grenier.  C'est  aussi  celui  dont  se  rapproche  M.  Du- 
val  Le  Camus.  Les  petites  scènes  de  ce  peintre,  ini  peu 
moins  bien  rendues,  je  crois  ,  que  celles  de  M.  Grenier, 
sont  très-gentilles  ;  elles  obtiennent  du  succès,  non  pas 
chez  les  partisans  de  l'école  nouvelle,  qui  ne  font  pas 
grand  cas  d'une  peinture  sans  enluminure  de  poésie ,  mais 


L'ARTISTE. 


#''m|j^ 


211 


chez  les  amateurs  que  la  vérité  toute  nue  frappe  plus  que 
certains  effoits  de  l'art.  M.  Duval  Le  Camus  a  exposé 
de  petits  portraits  en  pied  dont  plusieurs  sont  très-agréa- 
bles; quelques-uns  sont  touchés  un  peu  sèchement  ;  il  est 
vrai  que  la  dimension  des  têtes  est  telle  qu'il  est  difficile 
d'être  ferme  sans  un  peu  de  dureté. 

M.  Bellangé  est  de  la  section  des  peintres  naïfs;  il  vise 
cependant  un  peu  plus  'a  la  couleur  que  MM.  Duval  et 
Grenier.  11  y  a  de  la  bonhomie  et  de  l'observation  dans 
son  tableau  de  la  Main  Chaude,  scène  traitée  d'un  autre 
style  que  celles  de  Greuze,  mais  conçue  dans  ce  senti- 
ment. Le  Passade  du  Bac  est  un  morceau  non  moins 
estimable  ;  la  nonchalance  coquette  de  la  paysanne,  l'émo- 
tion du  vieux  soldat  qui  revoit  son  village,  où  il  va  bien- 
tôt descendre,  sont  des  choses  bien  conçues  et  rendues 
avec  esprit.  Il  me  semble  que  la  réflexion  du  bateau  dans 
l'eau  n'est  pas  d'un  heureux  effet.  Il  y  a  un  bien  bon  des- 
sin de  M.  Bellangé,  représentant  un  Épisode  du  '^9  juil- 
let "1830;  c'est  a  peu  près  la  même  idée  qu'a  reproduite 
M.  Léon  Cogniet  dans  le  tableau  où  il  a  montré  un 
jeune  ouvrier  blessé  défendant  un  Suisse. 

M.  Pigal  est  un  faiseur  de  caricatures  'a  l'huile.  Ses 
charges  sont  amusantes.  On  rit  en  regardant  la  Première 
Entrecue  et  la  Mère  Noinrice,  qui  sont  d'une  vérité  gro- 
tesque, comme  les  tableaux  du  théâtre  des  Variétés,  joués 
par  Odiy  et  mademoiselle  Flore.  J'ai  entendu  des  artistes 
se  fâcher  beaucoup  de  l'Orgie  de  M.  Pigal,  qui  a  porté, 
disaient-ils,  atteinte  "a  leur  réputation.  Je  ne  sais  si  l'Or- 
gie est  vraie ,  si  cet  amour  public  entre  les  artistes  et  leurs 
modèles  féminins  est  une  réalité  de  quelques  ateliers  ;  ce 
que  je  sais,  c'est  que  de  pareils  tableaux  sont  peu  décens, 
et  que  le  jury  aurait  bien  fait  de  les  rejeter.  Parny  ne 
récitait  pas  ses  vers  lubriques  dans  les  rues  ;  quand  on  fait 
du  Pétrone  en  peinture,  il  faut  trouver  des  acheteurs  qui 
accrochent  bien  vite  vos  tableaux  dans  leurs  cabinets  li- 
bertins ;  il  ne  faut  pas  venir  au  Louvre  blesser  les  mœurs 
publiques  et  effaroucher  la  pudeur  des  femmes. 


'iéiyfô.    tyivaM/t    <y    ^Lec/rM'rte. 


t^ 


Lorsque  nous  entendons  quelques  critiques  reprocher  à  l'é- 
cole nouvelle  comme  une  faute  de  chercher  à  se  frayer  des 
voies  neuves  ;  lorsque  nous  les  voyons  s'c'crier  avec  amertume 
que  l'art  marche  à  sa  décadence  en  s' écartant  de  la  route  tracée 
par  David,  nous  avons  peine  à  croire  qu'ils  expriment  une  con- 
viction sincère.  Consciencieusement ,  pensent-ils  que  viser  à 
rendre  à  Li  peinture  les  moyens  et  le  but  des  anciens  maîtres  soit 
une  cause  de  perte  pour  elle;  et  n'est-ce  pas  là  l'unique  inten- 


tion de  DOS  jennes  norateanP'Eit-ce  donc  letir  iaiite  i  enx ,  si 

la  nature  qu'ils  peignent  telle  qu'ils  la  trouvent  n'a  rien  de  com- 
mun avec  la  nature  de  convention  que  leurs  do-ancicr»  faisaient 
poser?  Pour  moi ,  tout  désintéressé  «pic  je  suis  dans  cette  ques- 
tion ,  je  crains  d'a|>ercevoir  sous  les  regret»  affectés  que  je  si- 
gnale la  louange  adroite  de  cette  école  guindée  qui  faisait  des 
bas-reliefs  et  de  la  sculpture  sur  la  toile ,  qui ,  heureusement 
pour  les  hommes  qui  sentent,  se  perd  chaque  jour  davan- 
tage, et  que  nous  voyons  au  Salon  de  i83i,  désertée  par  se» 
plus  anciens  sectateurs.  I/épo<jue  marche  dans  une  ligne  de 
progrès ,  quoi  qu'en  puissent  dire  ses  détracteurs  :  laissons-la 
marcher,  et  rappelons-nous  qilc  le  grand  David,  que  l'on  veut 
nous  imposer  aujourd'hui  pour  modèle,  fut  lui-même  en  butte  aux 
déclamations  des  soutiens  du  vieux  siècle,  lorsqu'il  commença 
la  réforme  en  prenant  une  route  opposée  à  celle  des  peintres 
venus  avant  lui.  David  fut  un  divin  artiste,  mais  sa  mission 
est  remplie  :  à  nous  la  nôtre!  Lorsqu'il  disait  qu'il  lui  faudrait 
deux  existences  d'hommes  |)our  accom])lir  la  révolution  dont  la 
peinture  avait  besoin ,  n'est-on  pas  autorisé  à  j)enscr  qu'il  aurait 
consacré  la  seconde  existence  aux  principes  que  proclament  au- 
jourd'hui ce  que  l'on  appelle,  à  tort  ou  à  raison,  les  romanti- 
ques? 11  comprenait  que  la  peinture  ,  si  avilie  sous  les  suc- 
cesseurs du  grand  roi,  comme  ils  disent ,  avait  besoin  d'être 
régénérée,  et  qu'avant  d'aller  à  l'imitation  compK-tc  des  scè- 
nes de  la  vie,  il  fallait  apprendre  à  dessiner.  Il  imposa  donc 
à  la  peinture ,  en  France ,  les  mêmes  conditions  que  l'on  imjwse 
à  un  élève;  il  voulut  qu'elle  apprit  à  faire  de  bonnes  académies, 
parce  qu'il  savait  que  c'était  le  seul  moyen  d'arriver  .i  les  bien 
habiller  ensuite,  et  l'on  doit  croire  qu'il  ne  choisit  Rome  et  la 
Grèce  pour  tvpe  que  parce  qu'il  y  trouvait  des  corps  nus  à 
modeler.  Le  beau  idéal  se  montre  aussi  bien  dans  la  cathédrale 
de  Louviers  que  dans  le  Parthénon  d'Athènes.  Ceci  est  une  idée 
que  nous  livrons  à  la  méditation  des  lecteurs ,  parce  que  nous  la 
croyons  sim])le  et  vraie  ;  elle  s'appuie  d'ailleurs  sur  la  puissance 
d'un  fait  difficile  à  contester.  Gros  fut  sans  contredit  le  meilleiu' 
élève ,  le  plus  digne  rival  de  David ,  et  cependant  Dieu  sait  si 
ses  magnifiques  et  admirables  peintures  ressemblent  à  celles  de 
son  mailre.  N'en  doutons  pas,  c'est  dans  Napoléon  sur  le 
champ  de  bataille  d'Eylau  qu'est  la  naissance  de  l'école  ro- 
mantique ,  et  cependant  David ,  le  despote ,  ne  contraria  jamais 
les  inspirations  de  Gros,  parce  que,  dans  son  génie,  il  sentait 
qu'il  aurait  enlevé  à  la  France  un  puissant  peintre  pour  ne  lui 
donner  qu'un  imitateur  de  plus.  Il  n'est  aucune  réforme  qui 
n'ait  commencé  par  de  grandes  exagérations ,  c'est  une  condition 
de  la  faiblesse  humaine  de  ne  comprendre  que  ce  qui  frappe 
violemmem  son  imagination,  et  c'est  un  grand  bonheur  d'avoir 
acheté  le  perfectionnement  de  la  peinture  au  prix  de  quelques 
ridicules  tableaux.  La  révolution  musicale  coûta  des  Ilots  d'encre 
et  quelques  gouttes  de  sang  !  Il  y  a  à  peine  quelques  années  que 
Géricault  a  paru,  et  déjà  la  peinture  est  en  plein  courant  de  n^é- 
nérescence  ;  c'est  que  nous  vivons  dans  un  temps  raisonneur  qui 
rend  moins  rétif  à  accepter  les  améliorations  qui  se  présentenj«^'&SJ 
Après  avoir  fait  cette  profession  de  foi ,  on  ne  manquera  "»  ^* 
de  nous  accuser  sans  doirte  de  romantisme,  et  les  classiques^ 
s'inscrire  en  faux  contre  notre  jugement;  essayons  de  leur 


212 


L'ARTISTE. 


ver  que  nous  ne  cherchons  que  la  ve'rite',  et  que,  de'gage's  de 
toute  influence ,  ennemis  de  toute  intrigue  ,  nous  ne  demandons 
que  justice.  Il  est  temps  à  la  fin  de  renoncer  à  louer  les  noms 
avant  d'avoir  vu  les  œuvres;  et  si  nous  n'avons  pas  craint, 
malgré  notre  ignorance ,  de  prendre  la  plume  en  cette  occasion , 
c'est  que  nous  e'prouvons  quelque  chagrin  à  voir  certains  jour- 
naux louer  les  médiocrités  les  plus  désespérantes  de  leurs  amis , 
pour  se  taire  sur  les  ouvrages  les  plus  remarquables  de  ceux 
qui  n'appartiennent  à  aucune  coterie.  Nous  croyons  d'ailleurs 
que  la  plupart  des  personnes  qui  font  le  Salon  dans  les  journaux, 
comme  on  dit,  raisonnent  trop  dans  le  sens  pur  des  arts;  presque 
tous ,  venant  avec  des  systèmes  auxquels  ils  veulent  soumettre 
les  artistes,  ils  apportent  dans  leurs  jugemens,  quelle  que  soit 
l'honnêteté  de  leur  caractère ,  des  préventions  toujours  dange- 
reuses ,  et  ils  écrivent  plutôt  pour  les  ateliers  que  pour  le  pu- 
blic. Je  crois,  en  un  mot,  qu'ils  sont  beaucoup  trop  raisonna- 
bles ,  et  sans  avoir  la  prétention  de  faire  mieux  qu'eux ,  nous 
tâcherons  du  moins  de  ne  pas  imiter  de  tels  défauts.  C'est  pour  nous 
autres  bourgeois  qu'on  fait  de  la  peintm-e  ;  en  vain  les  artistes 
s'en  défendent ,  ce  sont  les  bourgeois  qui  les  jugent  et  achètent 
leurs  ouvrages  :  c'est  donc  aux  bourgeois  qu'il  faut  en  rendi-e 
compte.  Cai-  si  on  ne  les  avait  pas  toujours  dédaignés ,  si  les 
hommes  qui  ont  l'honneur  d'écrire  dans  les  journaux  s'étaient 
un  peu  plus  occupés  de  cultiver  leur  éducation  et  de  former 
leur  jugement  dans  les  arts,  on  ne  serait  pas  en  droit  aujourd'hui 
de  mépriser  leur  ignorance ,  et  les  artistes ,  mieux  compris , 
mieux  appréciés  par  le  public ,  ne  seraient  point  livrés  comme 
ils  le  sont  aux  influences  de  quelques  coteries  qui  les  perdent 
par  la  louange  outrée  ou  les  découragent  par  une  aveugle  en- 
vie. Ils  prendraient  alors  leur  véritable  place  ;  au  lieu  de  se 
traîner  en  imitateurs,  comme  ils  le  font,  à  la  queue  de  la 
société ,  ils  se  mettraient  en  créateurs  à  sa  tête ,  et  n'en  appel- 
leraient de  leurs  œuvres  qu'au  pays. 

Après  avoir  lu  cet  exposé  de  nos  principes,  que  nous  soumettons 
avec  confiance  à  nos  concitoyens  et  aux  artistes,  on  ne  sera  pas 
surpris  que  nous  nous  étonnions  de  l'espèce  de  dédain  avec  lequel 
les  journaux  ont  traité  M.  Sigalon  :  à  peine  lui  ont-ils  accordé 
quelques  mots.  Ce  peintre,  éminemment  novateur,  partage  avec 
M.  Delacroix  l'honnem-  d'avoir  donné  le  mouvement  à  la  ré- 
forme ;  et  si  son  jeune  rival  s'est  quelquefois  laissé  entraîner  à 
des  écarts  que  la  fougue  de  son  génie  ne  lui  laisse  pas  réprimer, 
lui  du  moins  ,  toujours  sévère  et  consciencieux ,  nourri  de  l'é- 
tude profonde  des  anciens  ;  lui ,  dis-je ,  n'a-t-il  jamais  mérité  ce 
reproche  ?  Serait-ce  donc ,  nous  ne  dirons  pas  sa  supériorité  sur 
son  antagoniste  ,  mais  l'avantage  qu'il  a  de  moins  prêter  à 
la  critique ,  qui  lui  aurait  valu  celte  indifférence  ?  Ces  motifs 
m'ont  fait  particulièrement  jeter  les  yeux  sur  les  ouvrages  de 
M.  Sigalon.  Quoique  les  partisans  du  classique  n'aient  rien  épar- 
gné, au  dernier  Salon,  pour  le  décourager  par  une  âcreté  de 
critique  que  les  passions  de  parti  peuvent  à  peine  justifier,  il  a 
trouvé  en  lui  assez  de  force  pour  leur  résister;  et,  sans  rien 
abandonner  de  sa  manière  ,  il  a  produit  cette  année  deux 
grandes  pages  qui  donnent  la  mesure  d'un  talent  supérieur.  Je 
suis  persuadé  que  les  artistes  sincères  me  sauront  gré  de  rendre 
cette  justice  à  un  homme  qui  parait  rempli  d'une  conviction 


respectable.  C'est  dans  les  arts  surtout ,  si  bien  faits  pour  en- 
noblir l'ame,  que  l'on  doit  pouvoir  différer  d'opinion  sans  cesser 
de  s'estimer.  Qu'il  me  soit  permis  de  dire  ici  que  je  ne  me  lais- 
serai point  animer  d'autres  sentimens  que  ceux-là  dans  le  revue 
raisonnée  de  l'exposition  que  je  me  propose  de  faire.  Je  reviens 
à  M.  Sigalon. 

Dans  son  Christ  en  croix ,  il  nous  semble  avoir  pris  le  mo- 
ment où  Jésus ,  prêt  à  expirer ,  recommande  les  hommes  à  son 
père.  Au  pied  de  la  croix  la  vierge  est  évanouie  ,  la  tête  ap- 
puyée sur  un  genoux  de  la  Madelaine  qui  la  soutient  du  bras 
gauche  et  élève  le  bras  droit  vers  le  divin  sauveur,  comme  pour 
implorer  ses  secours.  Près  de  ce  groupe,  une  femme  témoigne 
son  effroi  en  regardant  la  Vierge,  et,  appuyé  contre  la  croix, 
saint  Jean  debout ,  les  bras  abattus ,  les  mains  jointes ,  les  yeux 
levés  vers  son  maître,  est  abîmé  de  désespoir.  Il  y  a  dans  l'en- 
semble de  cette  scène  un  sentiment  de  tristesse  et  tout  à  la  fois 
un  grandiose  qui  vous  pénètre  et  vous  exalte.  C'est  bien  un 
Dieu  qui  expire,  ce  sont  bien  des  femmes  qui  pleurent;  et  ce 
sujet,  tant  de  fois  répété,  est  traité  ici  d'une  manière  neuve  et 
pathétique;  la  douleur  est  diversement  répandue  sur  tous  les  per- 
sonnages avec  une  vive  expression ,  et  la  tête  de  la  Vierge  nous  a 
particulièrement  frappés.  Disons-le,  nous  connaissons  fort  peu  de 
chose  d'un  style  plus  noble  et  plus  vrai.  M.  Sigalon  n'emploie  pas 
ordinairement  une  couleur  aussi  brillante  que  celle  que  nous 
avons  remarquée  dans  ce  tableau;  mais  on  y  retrouve  ses  princi- 
pales qualités  :  la  puissance  du  modelé  et  le  ressort  extraordi- 
naire des  figures;  en  se  plaçant  à  distance,  eUes  font  relief  sur  la 
toile,  et  leurs  draperies  sont  dignes  des  plus  grands  maîtres.  Nous 
reprocherons  seulement,  dans  le  torse  et  dans  la  cuisse  du  Christ, 
quelques  contours  peut-être  un  peu  prononcés;  il  est  d'une  na- 
ture trop  athlétique,  et  nous  croyons  aussi  que  les  chairs  du  bras 
gauche  ne  sont  pas  assez  tendues  par  le  poids  de  la  tête  mou- 
rante qui  s'est  affaissée  sur  l'épaule.  Disons  encore  que  la  figure 
de  saint  Jean  a  un  caractère  trop  féminin.  INIais  c'est  surtout 
dans  la  Fision  de  saint  Jérôme  que  M.  Sigalon  a  déployé 
toute  l'énergie  de  son  beau  talent.  Le  saint  est  endormi  dans  le 
désert  ,  et  au-dessus  de  sa  tête  planent  trois  anges  qui  lui  pré- 
disent la  fin  du  monde.  Ce  sujet  difficile  est  conçu  et  exécuté 
avec  une  étonnante  sagacité,  et  le  groupe  d'anges  a  quelque  chose 
de  terrible  et  de  surnaturel  qui  rappelle  involontairement  les 
beaux  morceaux  de  Milton.  Le  raccourci  de  l'ange  qui  se  trouve 
à  la  gauche  du  tableau  est  rendu  avec  une  hardiesse ,  une  vi- 
gueur de  dessin  vraiment  admirables ,  et  montre  que  l'artiste 
ne  sait  point  reculer  devant  les  plus  grandes  difQcuItés  de 
l'art.  L'ange  de  la  droite,  qui  lève  les  bras  en  l'air  comme  pour 
appeler  les  amcs  au  jugement  de  Dieu ,  est  plein  d'élan  et 
d'un  feu  divin.  Le  saint  Jérôme  est  parfaitement  senti;  il  se 
tord  bien  sous  cette  effrayante  vision ,  et  l'expression  de  la  tête 
ne  laisse  rien  à  désirer.  Je  ne  lui  ferai  qu'un  seul  reproche, 
c'est  d'être  non  pas  trop  académique,  mais  trop  musculeux, 
trop  anatomique;  la  vigueur  du  modelé  lui  donne,  selon  moi, 
un  trop  grand  caractère  d'étude;  mais  je  crois  du  reste  que  ce 
défaut  est  un  mérite  aux  yeux  des  artistes.  Quelques  vieux 
amateurs  m'ont  assuré  que  la  pose  du  saint  Jérôme  était  trop 
inspirée  du  même  sujet  traité  par  le  Guerchin;  mais  M.  Siga- 


L'ARTISTE. 


2^3 


Ion  a  prouve  qu'il  n'avait  pas  besoin  de  mémoire  pour  travail- 
ler, et  cette  réminiscence,  si  c'en  est  une,  est  bien  rachetée  par 
les  solides  qualités  de  son  tableau.  M.  Sigalon,  après  tout,  a 
exposd  plusieurs  portraits  qui  suffiraient  pour  lui  faire  une 
grande  lejmtation-  la  longueur  de  cet  article  ne  me  pcnnet  pas 
de  m'en  occuper. 

Il  est  temps  de  pailcr  de  M.  Decaisne,  qui  est  au  nombre 
des  hommes  qui  se  sont  particulièrement  distingues.  II  y  a 
long-temps  que  l'on  connaissait  cet  artiste  comme  un  des  meil- 
leurs coloristes  de  l'e'poque.  Son  portrait  de  M.  le  duc  d'Or- 
Ic'ans  et  sa  Mort  de  Louis  XIII  doivent ,  sous  ce  rapport , 
désespérer  ses  antagonistes.  Ce  dernier  tableau,  qui  le  met 
aussi  au  nombre  de  ce  que  l'on  appelle  les  peintres  d'his- 
toire ,  est  une  œuvre  fort  remarquable.  Louis  XllI  est  assis 
dans  un  fauteuil,  sa  tête  pâle  et  déjà  livide  est  bien  appuyée 
sur  un  oreiller;  d'une  main  il  tient  celle  de  son  frère  Gaston  et 
lui  fait  promettre  de  défendre  les  droits  de  sa  femme  et  de  ses 
deux  cnfans  qui  sont  à  ses  pieds.  Ce  groupe  est  trace  avec  beau- 
coup d'esprit  et  d'adresse.  A  quelques  pas  on  voit  s'avancer  le 
cardinal  de  Mazarin ,  les  yeux  à  demi  fermés  et  les  lèvres  pin- 
cées, comme  un  méchant  qui  épie  dans  cette  mort  l'avenir  de 
sa  puissance.  Le  fond  est  occupé  par  quelques  courtisans  qui 
se  détachent  merveilleusement  bien  sur  les  draperies  du  lit. 
Tout  cela  est  traité  avec  art.  La  lumière  est  distribuée  en  maî- 
Irc;  elle  frappe  sur  Louis  XIII  avec  un  rare  bonheur,  et  le  ton 
général  est  plein  d'harmonie.  C'est  un  beau  tableau  enfin ,  et  il 
est  fiîcheux  qu'il  ait,  dans  le  dessin,  une  certaine  faiblesse 
qui  fait  craindre  que  le  peintre  ne  néglige  un  peu  trop  cette 
j)artie  de  l'art  pour  se  jeter  dans  la  couleur;  il  faut  regretter 
aussi  que  la  scène  n'inspire  pas  plus  de  tristesse  :  il  y  a 
dans  l'ensemble  une  atmosphi'rc  de  froideur  dont  on  sait  d'au- 
tant plus  mauvais  gré  k  M.  Decaisne,  que  dans  la  figure  du 
cardinal  il  a  jirouvé  qu'il  savait  rendre  aussi  jusqu'aux  nuances 
des  passions  les  mieux  dissimulées.  Le  petit  Louis  XIV  et  sa 
sœur  sont  des  enfans  d'une  naïveté  charmante.  Anne  d'Autriche 
a  peut-être  les  chairs  un  peu  molles  ,  quoique  l'histoii'c  nous 
dise  que  c'était  une  femme  grasse  et  blonde.  Quant  aux  costu- 
mes, ils  sont  d'une  exactitude  scrupuleuse  ;  on  sait  que  les  ou- 
vrages de  M.  Decaisne  sont  recherchés  à  cette  égard  comme  des 
modèles  infaillibles.  Nous  aurons  occasion  de  prouver  que  nos 
peintres  méprisent  trop  cette  partie  importante  de  l'art  ;  ils  ne 
devraient  point  oublier  que  leur  principale  mission  est  de  nous 
instruire.  Comme  portraitiste,  M.  Decaisne  est  très-supérieur  : 
il  y  a  un  goiit  parfait,  un  tact  infini  dans  l'arrangement  de  ses 
femmes,  une  sévérité  et  une  franchise  précieuses  dans  ses 
hommes.  Jamais  ses  modèles  ne  posent  ni  ne  présentent  le  sourire 
griitfflcc  de  convention  ;  il  semble  qu'ils  soient  saisis  au  moment 
où  ils  s'y  attendaient  le  moins ,  et  c'est  toujours  celui-là  où  ils 
sont  le  mieux.  C'est  encore  une  remarque  à  faire  que  M.  De- 
caisne, tout  en  restant  dans  la  plus  exacte  nature  ,  sait  donner  à 
SCS  portraits  un  je  ne  sais  quoi  d'aitiste,  comme  un  parfum  poé- 
lique  qui  cliaime.  Sa  tête  de  fcuune  ayant  une  rose  dans  sa  robe 
blanche  réunit  ces  qualités  au  suprême  degré.  Le  jiortrait 
de  madame  Malibran  est  une  Desdemona  ravissante.  Je  ne 
sais  s'il  faut  absolument  (comme  on  nous  l'a  dit  )  avoir  été  en 


Italie  pour  peindre  une  tête  méridionale,  mais  je  sais  que  le 
j)cintre  a  jeté  dans  cette  délicieuse  figure,  qui  a  le  malheur  de 
n'être  point  assez  ressemblante,  une  grâce  -ndicible.  Pour  moi, 
jamais  je  n'ai  pu'la  regarder  sans  rêver  doucement,  long-temps 
encore  après  l'avoir  quittée. 

L'espace  qui  nous  est  accordé  ne  nous  j>ennel  pas  de  conti- 
nuer cette  revue  :  nous  la  reprendrons  dans  un  prochain  niimérr>. 

V.  ScaOELCHt.». 


LETTRES  SUR  LE  SALON  DE  1831. 

DEUXIÈME  LETTRE. 

Premier  peintre  <)e  Sa  Majesté  Britannique,  etc.,  etc.,  elr. 


A   LOXDIES. 


Monsieur  , 

II  est  des  choses  qui ,  dites  une  fois,  se  redisent  sans  cesse  : 

La  critique  est  ai(ë«  et  l'art  est  difficile. 

^'oilà  un  des  plus  spécieux  axiomes  de  ce  genre.  Oui  sans  doute, 
s'il  s'agit  d'une  mauvaise  critique  ;  mais  une  bonne  critique  des 
œuvres  d'artistes  vivans  est  presque  aussi  difficile  que  l'art  lui- 
même.  C'est  là  ,  ce  me  semble,  une  vérité  incontestable,  j>our 
peu  qu'on  veuille  se  donner Ja  peine  d'y  réfléchir;  et  d'alwrd, 
il  faut,  pour  la  comprendre,  tout  autre  chose  que  le  savoir  of- 
ficiel de  l'expert-juré  en  fait  d'ail, [mesurant  le"génie  au  picd-dc- 
roi  comme  valeur  mercantile,  et  cotant  le  maitre  comme  on 
cote  la  rente.  Si ,  prenant  la  diosc  au  sérieux ,  le  juge  ne  veut 
point  parler  en  aveugle  des  coulcui-s ,  il  lui  faut  appliquer  son 
intelligence  à  de  sévères  et  longues  études  préliminaires.  I^s 
hautes  conceptions  des  maîtres  qui  ont  fleuri  dans  les  arts  de- 
viennent ,  en  quelque  sorte  ,  autant  de  problèmes  particnlirrs 
dont  il  doit  chercher  la  solution.  Il  faut  d'abord  qu'il  les  appiT>- 
fondisse  une  à  une,  puis  ensuite  qu'il  les  compare  entre  elles, 
en  ramenant  tout  au  même  princijte  ,  foyer  lumineux  dont  l.i 
clarté  devra  se  répandre  un  jour  siu-  tout  l'ensemble  de  ses  tra- 
vaux critiques,  l'imitation  de  la  nature.  Instruit  de  la  foé- 
tique  particulière  de  chacun  des  maîtres,  il  faut  qu'il  sache  se 
plier  à  devenir  homme  du  moyen  âge  devant  une  œuvre  tlii 
moyen  âge ,  comme  il  se  fera  grec  devant  une  scène  dos  Irm 
héroïques ,  comme  il  redeviendra  moderne  en  présence 
s(:ène  contemporaine.  Il  doit ,  en  un  mot .  acquérir  la  qu 


âu 


L'ARTISTE. 


précieuse  et  si  rare  de  savoir  se  placer  au  point  de  vue  qu'avait 
choisi  l'artiste  pour  mettre  sa  pensée  en  liunière  ;  il  doit  enfin 
ne  se  point  refuser  aux  jouissances  que  peut  lui  procurer  tel 
ou  tel  système  de  l'art,  si,  dans  cette  manière  d'interpréter  la 
nature ,  il  se  trouve  quelqu'une  des  grandes  qualités  du  talent 
pittoresque  :  dessin ,  caractère ,  vérité  ou  couleur. 

Supposons  maintenant  un  homme  doué  de  tous  ces  avantages  : 
il  prend  la  plume j  il  arrive  devant  les  tableaux,  sans  esprit  de 
coterie,  sans  faire  acception  d'écoles  ni  d'individus;  quelles 
difficultés  ne  l'altendent-elles  pas  dès  son  entrée  dans  la  car- 
rière I  Les  vieux  souvenirs  d'enfance  ,  d'atelier  ou  de  salon  sont 
là  qui ,  malgré  lui ,  le  pressent  et  l'assiègent  ;  il  veut  cire  indé- 
pendant parce  que  c'est  un  devoir  autant  qu'un  droit  :  il  l'est  ; 
il  l'est  même  au  prix  d'amiliés  qui  lui  sont  chères  :  Eh  bien  ! 
comme  si  l'impartialité  était  monnaie  courante  et  vulgaire  ,  on 
ne  lui  en  sait  aucun  gré;  et  puis,  par  une  injuste  contradiction, 
quand,  d'une  part,  on  le  prend  au  mot  dans  ses  critiques,  de 
l'autre  ,  on  cesse  de  le  croire  dans  ses  éloges  ;  et  les  amours- 
propres  s'irritent,  et  les  inimitiés  grondent  autour  de  lui;  et  les 
sollicitations ,  les  prières  ,  les  considérations  de  tout  genre  pieu- 
vent  et  se  croisent  pour  gcncr  son  allure ,  émousser  sa  plume  et 
faire  pencher  sa  balance.  C'est  vraiment  le  sujet  de  l'un  de  ces 
bas-reliefs  gothiques  sculptés  par  nos  bons  vieux  pères  sur  le 
fronton  de  la  cathédrale  de  Paris ,  et  qui  repre'sentait  Thonncte 
archange  saint  Miche!  occupé  ,  le  jour  du  jugement  dernier  , 
à  peser  les  âmes  dans  la  balance  de  la  justice  divine,  tandis 
qu'un  démon ,  se  glissant  en  face  ,  posait  le  doigt  sur  l'un  des 
plateaux  pour  le  faire  pencher  de  son  côté. 

La  critique  peut  rendre  aux  arts  de  très-grands  services. 
C'est  elle  qui  est  appelée  à  faire  l'éducation  du  public.  Sa  mis- 
sion est  de  lui  faire  comprendre  que  c'est  de  l'imitation  de  la 
nature  que  découle  toute  poésie;  que  tout  est  beau,  que  tout  a 
sa  poésie,  dans  l'ordre  naturel ,  parce  que  tout  est  à  sa  place  et 
concourt  à  i'hannônie  générale;  que  tel  objet  enfin  ne  nous  cho- 
que au  premier  coup  d'œil  par  une  sorte  de  difformité  que  pour 
être  sorti  de  cet  ensemble  harmonique ,  comme  une  fausse  note 
blesse  l'oreille ,  comme  une  couleur  trop  tranchée  inquiète  la 
vue.  Le  sentiment  fin  et  délicat  qui  sait  choisir  et  mettre  chaque 
chose  à  sa  place  constitue  le  goût,  don  plus  rare  encore  que 
le  talent.  Et  pour  ne  parler  que  des  portraits  qui  doivent  faire 
l'objet  de  cette  lettre ,  une  chose  qui  n'est  pas  assez  remarquée 
des  gens  du  monde,  et  que  la  critique  leur  fera  sentir,  c'est 
qu'on  peut  introduire  de  l'idéal  dans  ce  genre  de  peinture,  sans 
prendre  pour  cela  de  licence  avec  la  vérité  ni  l'exactitude.  Il  y 
a  dans  Velasquez ,  dans  le  Titien ,  dans  Rembrandt ,  dans  Van- 
dyck,  dans  son  maître  Rubens  surtout,  et  encore  plus  dans 
Raphaël ,  un  je  ne  sais  quoi  qui  saisit  fortement ,  qui  élève  le 
spectateur,  sans  cependant,  je  le  répète,  nuire  à  la  ressemblance 
ni  exclure  la  naïveté.  C'est  ce  qu'on  appelle  le  caractère;  c'est 
un  grand  style ,  une  sorte  de  cachet  énergique  imprimé  à  l'ou- 
vrage ,  qui  émeut  les  organisations  sensibles  à  la  peinture ,  indé- 
]>endamnient  des  mérites  vidgaircs  du  portrait. 

Holbein  ,  si  fin  qu'il  en  est  sec ,  est  d'une  élévation  qui  rem- 
plit l'ame  de  grandeur  quand  on  regarde  ses  têtes  si  vraies ,  si 
vivantes  et  à  la  fois-  si  nobles  malgré  les  traits  les  plus  com- 


muns. Outre  ceux  que  possède  notre  Musée ,  j'ai  vu  grand 
nombre  de  ces  portraits  en  Angleterre ,  soit  à  Hampton-Court , 
soit  au  palais  de  Kensington ,  soit  dans  les  collections  privées 
de  votre  gi-acieux  monarque  George  IV,  et  toujours  j'ai  été 
frappé  de  la  même  puissance  de  grandeur  et  de  vérité  saisis- 
sante ,  dans  les  productions  du  peintre  de  Bâle,  J'ai  passé  par- 
ticulièrement des  heures  délicieuses  à  examiner  sa  collection  de 
quatre-vingt-neuf  dessins  d'après  les  principaux  personnages  de 
la  cour  de«Henri  VIII.  C'est  cette  même  collection  dont  parle 
Horace  Walpole  ,  et  dont  j'ai  le  bonheur  de  posséder  les  in-é- 
cieux  fac-similé  par  le  fameux  graveur  Bartolozzi.  Que  sont 
ces  dessins  pour  la  plupart  ?  de  simples  traits  aux  deux  crayons, 
exécutés  à  peu  de  frais ,  mais  d'une  force  et  d'une  vivacité  qui 
les  égalent  aux  plus  beaux  finis.  Telles  sont  les  mines  de  plomb , 
croquis  sublimes  de  caractère ,  que  M.  Ingres  en  se  jouant  laisse 
écliapper  de  sa  main  savante.  Telles  sont  aussi  les  admirables 
dessins  à  la  seppia,  que  madame  de  Mirbel  exécute ,  le  soir,  à 
la  lampe ,  d'après  ses  amis ,  et  dans  lesquels  elle  se  laisse  aller 
davantage  à  ce  que  son  sentiment  lui  demande. 

Ce  haut  style  est  refusé  à  la  foule  de  nos  peintres  de  portraits  ; 
mais  le  besoin  s'en  fait  moins  senlii-  de  la  majorité  du  public , 
qui  se  paie  facilement  de  conventions  plus  ou  moins  séduisantes. 
Ne  le  voit-on  pas  s'éjouir  devant  les  portraits  mignards ,  léchés 
et  si  incorrects  de  dessin ,  du  Demoustier  de  la  peinture , 
M.  Kinson  ,  qui  peint  des  espèces  de  miniatures  affadies,  vues 
au  verre  grossissant?  N'a-t-il  pas  fait  son  enfant  gâté  de  M.  Du- 
bufe,  à  qui  les  gravures  qu'ont  faites  d'après  lui  les  Anglais 
ont  tourné  la  tête.  M.  Dubufe  a  pris  au  mot  ce  mauvais  sujet  de 
La  Fontaine ,  qui  nous  dit  quelque  part ,  dans  un  de  ses  contes 
moraux  ,  quune  grisette  est  un  trésor.  Il  l'habille  et  la  désha- 
bille sous  toutes  les  faces  ,  et  le  public  pleure  de  tendresse.  De 
dessin,  de  vérité ,  de  nature,  pas  l'omlire.  Naturellement  pourvu 
d'un  certain  sentiment  de  grâce  que  nous  révèlent  peut-être  des 
intentions  quelquefois  heureuses ,  cet  artiste  a  dédaigné  la  cul- 
ture des  maîtres  ,  et  s'éloigne  chaque  jour  davantage  de  la  na- 
ture. Et  il  faut  le  proclamer  à  haute  voix ,  c'est  en  restant  dans 
la  nature ,  toujours  dans  la  nature ,  qu'on  peut  devenir  un 
peintre  ,  et  s'élever  jusfpi'au  caractère. 

AvecIngres,  le  seul  Lawrence  parmi  les  modernes,  et  avant  lui 
Josuah  Reynolds,  ont  possédé  cette  qualité  des  peintres  sublimes. 
Qui  est  plus  fin  que  Lawrence?  qui  dessine  mieux  les  contours 
d'une  tête?  qui  en  modèle  mieux  tous  lesdétails?  Et  cependant, 
comme  on  sent  partout  le  grand  artiste  et  non  pas  le  copiste  scrvile  ! 
C'est  ce  grand  caractère  ,  c'est,  le  je  ne  sais  quoi  de  lui-même,  de 
la  fantaisie  qui  lui  est  propre,  qu'il  introduit  dans  ses  fonds,  dans 
l'arrangement  des  habits  et  de  tous  les  accessoires,  qui  fait  de  ses 
portraits  des  tableaux ,  de  véritables  objets  d'art.  Votre  National 
Galery  offi-ait ,  l'année  dernière  ,  un  brillant  spectacle ,  la  réu- 
nion des  plus  beaux  portraits  de  ce  pinceau  magique  et  fascina- 
teur.  Combien  de  fois  n'ai-je  pas  regretté  qu'un  plus  grand  nom- 
bre de  ces  productions  n'aient  point  passé  le  détroit  !  quand 
elles  n'eussent  fait  qu'apprendre  à  ceux  de  nos  peintres  qui 
l'ignorent ,  l'art  de  trouver  de  la  grâce  dans  nos  mesquins  ajus- 
temens  modernes  !  quand  elles  n'eussent  fait  que  prouver  une 
bonne  fois  pour  toutes  que  ces  ajustemens  à  l'antique  des  por- 


L'ARTISTE. 


ft» 


traits  de  l'cinpirc  n' étaient  en  général  que  des  aveux  d'impuis- 
sance. 

Notre  célèbre  Gérard  n'a  rien  exposé  au  Salon  de  celte  année  : 
l'un  des  liomines  les  plus  fins  et  les  plus  spirituels  du  royaume, 
il  sait  faire  retraite  de  la  scène  quand  il  en  est  temps;  mais  l'es- 
time du  public  doit  le  suivre  dans  sa  retraite.  11  a  su  faire  com- 
prendre l'essence  divine  de  la  Psyché,  la  Tjyr. ,  l'ame  des  anciens; 
et  où  est  l'homme  aujourd'hui  qui  saurait  arranger  une  grande 
l>agc  comme  son  entrée  de  Henri  IV?  car  M.  Gros,  le  génie  le 
plus  vaste  en  peinture  des  temps  modernes,  le  seul  qui  ait  su 
am'mer  sur  la  toile  le  génie  formidable  en  qui  la  révolution 
s'était  faite  homme,  M.  Gros  a  égaré  les  pinceaux  d'Aboukir, 
de  Jaffa,  et  du  champ  de  bataille  d'EyIau. 

Bien  différent  de  M.  Gérard,  qui  est  pourvu  du  calme  d'nne 
intelligence  égale  et  progressive,  M.  Gros  est,  si  je  puis  m'ex- 
primer  ainsi,  un  génie  d'instinct,  et  par  conséquent  inégal  dans 
son  essor.  Tel  jour  la  lave  de  cet  ardent  génie  coulera  sur  la 
toile  en  traits  de  feu  :  quelques  jours  encore  et  le  volcan  sera 
éteint.  Voilà  ce  qui  explique  l'inégalité  de  ses  productions, 
même  dans  les  j)lus  beaux  temps  de  sa  glorieuse  carrière.  Les 
portraits  du  général  I.ariboissière  et  de  son  fi!» ,  par  exemple  , 
apprennent  à  quelle  hauteur  il  pouvait  monter,  et  ceux  qu'il  a 
exposés  au  Salon  de  i83i,  jusqu'où  il  pouvait  descendre.  Ho- 
mère dort  :  il  a  rimniortalitc  au  Luxembourg  :  allons  au  Luxem- 
bourg lui  porter  des  couronnes. 

Le  nombre  des  portraits  est  immense  au  Salon,  et  le  prome- 
neur a  de  quoi  monter  et  descendre  tout  à  sa  guise  l'échelle  du 
docteur  Kampcr  ,  depuis  le  poisson  jusqu'à  l'Apollon  du  Bel- 
védère. Ma  lettre  à  mon  ami  M.  Brockedon  vous  a  fait  connaître 
mon  opinion  sur  les  portraits  de  M.  Hersent ,  et  les  brillans  dé- 
buts de  M.  Champmartin.  Je  suis  obligé  de  l'avouer  encore  , 
les  portraits  officiels  ne  sont  pas  heureux  cette  année.  M.  Schef- 
fer  en  a  donné  deux  équestres,  l'un  de  Henri  IV,  l'autre  de 
Louis-Philippe.  Cet  artiste  ,  que  ses  productions  annoncent 
comme  un  homme  de  talent,  et  surtout  d'esprit  et  d'adresse, 
ne  s'est  inquiété  là  ni  du  vrai  ni  de  l'idéal.  Le  dessin  est  in- 
correct ,  les  tètes  sont  dépourvues  de  noblesse  et  d'élégance , 
et  les  chevaux,  d'une  exécution  sale  et  heurtée,  semblent  boiter 
sur  le  j)lan  trop  incliné  du  terrain.  Un  combat  est  engagé  au 
fond  de  la  scène  où  figure  Henri ,  et  son  cheval ,  loin  de  res- 
pirer le  feu  des  batailles ,  jette  ses  oreilles  en  arrière  ,  indigne 
qu'il  est  d'un  si  noble  fardeau.  Dans  toutes  les  productions  de 
M.  Scheffer  on  remarque  un  abus  étudié  de  teintes  bitumi- 
neuses ,  un  imitation  affectée  des  effets  rembrancs(pies.  Or,' 
comme  le  remarque  judicieusement  Reynolds  dans  un  de  ses 
exccllens  discours  sur  la  peinture ,  «  on  doit  plutôt  voir  ce  que 
les  tableaux  des  grands  artistes  ont  été  que  ce  qu'ils  sont,  si 
l'on  veut  rendre  à  ces  peintres  la  justice  quijeur  est  due.  »  En 
effet ,  est-ce  bien  comprendre  Rembrandt  que  de  s'étudier  à 
gtand'pcinc  à  le  reproduire  dans  ses  défauts  et  tel  que  le  temps 
nous  l'a  fait?  M.  Scheffer  n'aurait  qu'à  gagner  à  être  lui-même. 
Ce  défaut  d'imitation  malheureuse  se  remarque  dans  son  por- 
trait de  M.  Dupont  de  l'Eure  ,  dont  les  carnations  rembrunies 
et  enfumées  nuisent  à  la  ressemblance  ,  exacte  du  reste  ,  quant 
aux  plans  généraux  de  la  fîgur*.  U  est  sensible  encore  dans 


le  portrait  de  M.dcTallcyrand,  celte  vieille  ruine  qui  sert  à  tour 
de  rôle  d'appui  à  tous  les  empires.  Sans  doute  ces  traits,  dont 
la  cauteleuse  finesse  et  l'aracre  ironie  se  disputeraient  l'expres- 
sion ,  si  le  diplomate  n'avait  pas  su  1rs  réduire  à  uoe  impéue'- 
trable  immobilité,  étaient  difficiles  à  rendre  avec  succès.  Un 
croit  voir  même  que  l'esprit  de  l'artiste  a  compris  ta  liche  ;  mais 
sa  main  a  mal  obéi  à  sa  pensée,  et  n'a  réussi  à  produire ,  au 
moyen  de  touches  bcurtécs,  sales  et  bitumineuses,  (|ue  des  cbairs 
désertées  depuis  long-temps  par  la  vie.  Mais  en  ne  considérant 
ces  deux  portraits  que  comme  des  esquisses  ,  je  n'aurais  plus 
guère  à  leur  donner  que  des  éloges. 

Combien  différent  s'est  présenté  M.  Horace  Vemct ,  si  roai- 
ti'C  dans  les  riens  qu'improvise  son  pinceau,  et  toujours  si  adroit, 
même  dans  ses  erreurs  !  Il  s'essaie  aujourd'hui  avec  moins  de 
bonheur  dans  de  vastes  compositions ,  mais  il  nous  a  donné  en 
même  temps  deux  portraits   dignes  de  remarque  :  celui  de  la 
belle  Vittoria  d'.\lbano ,  figure  à  mi-corps ,  et  celui  d'une  char- 
mante paysanne  d'Aricia,  vue  en  buste.  Les  mains,  les  ajuste- 
racns,  tous  les  accessoires  de  ce   premier  portrait   sont  traités 
avec  un  rare  talent.  Quanta  la  jeune  paysanne ,  si  l'exécution 
n'en  était  pas  un  peu  trop  lisse  ,  polie  et  lustrée  ;  si  l'ensemble 
de  la  figure  n'annonçait  pas  une  j)rétention  trop  évidente  à  un 
effet  raphaélesquc ,    ce  serait  le  chef-d'œuvre  de  son  auteur. 
M.  Horace  Vernet,  l'un  des  hommes  les  plus  aimables,  J'un  des 
peintres  le  plus  laborieux  de  l'école  française,  loin  de  se  laisser 
éblouir  par  ses  succès  populaires,  aspire  à  une  gloire  durable, 
que  son  talent,  pour>u  de  tant  de  ressources,  s;nira  lui  mériter. 
Le  portrait  en  pied  du  maréchal  Maison ,  jMir  M.  Léon  Co- 
gniet ,  est  d'un  grand  mérite ,  d'une  couleur  soUde  et  d'une 
exécution  ferme  et  consciencieuse.  Devant  un  pareil  ouvrage 
je  ne  puis  résister  à  faire,  au  nom  du  public,  un  reproche  à  l'ar- 
tiste :  pourquoi  n'ofl'rc-t-d  au  Louvre  que  desi  rares  j)roductions? 
Le  même  reproche  peut  s'adresser  à  M.  Court ,  qui  n'a  donné 
que  deux  jmrtraits  de  femmes ,  et  semble  s'être  éteint  tout  entier 
dans  son  tableau  de  la  Mort  de  César.  Je  me  trompe ,  deux 
fois  il  a  reparu  sur  la  scène  aux  concom-s  ouverts  pour  les  ta- 
bleaux de  la  chambre  des  députés.  Trop  souvent  sans  doute  la 
faveur  conitisanesque  avait  présidé  à  la  distribution  des  travaux 
dans  les  arts;  et  cependant  j'avais  peu  de  penchant  pour  les 
concours  ,  pierre  de  touche  si  trom])cuse  ;  mais  l'aspect  des  der- 
niers et  les  décisions  étranges  du  jiuy  me  donnent  aujourd'hui 
pour  eux  un  véritable  éloiguement.  Qu'un  concours  soit  ouvert 
pour  une  médaille  ou  une  monnaie,  à  la  bonne  heure  :  vous 
aurez  un  fini ,  un  dernier  résultat ,  et  les  juges  pourront  pro- 
noncer en  connaissance  de  cause  entre  les  rivaux.  Mais  que  sur 
une  esquisse  peinte  ,  premier  jet  où  la  pensée  n'est  écrite  qu'il 
demi ,  et  qui  doit  subir  tant  de  modifications  heureuses  ou  mal- 
heureuses suivant  le  génie  du  pcLitre  ,   on  décide  à  coup  sûr 
du  mérite  possible  d'un  fini ,  c'est  là  une  de  ces  rêveries  d'hon- 
nêtes gens ,  dont  la  révolution  de  juillet  a  forcé  de  tenter  l'essai 
[tour  satisfaire  à  quelques  scrupules.  Consolez-vous,  M.  Court, 
dont  le  talent  et  les  efforts  laborieux  devaient  s'attendre  à  im 
meilleur  sort  ;  consoler.-vous ,  car  si  vous  avez  été  vaincu  .  il 
n'est  pas  honteux   de  l'avoir  été  avec   des  hommes  tek  que 
MM. Delacroix  et  Dcvcria,'eL  le  pâle  savoir-faire  de  vos  tnstcs 


âiG 


L'ARTISTE. 


rivaux  s'est  cliargc  de  reste  de  votre  vengeance  que  l'opinion 
des  gens  de  goût  a  commencée  à  l'avance. 

MM.  Rouillard  et  Rouget  ont  soutenu  leur  réputation  de 
peintres  habiles  de  portraits  ,  tout  en  laissant  la  palme  à  l'heu- 
reux deliutant,  M.  Champmartin.  M.  Langlois  a  donne'  un 
l)on  portrait  de  son  maître  David,  dont  l'e'cole  a  rendu  tant  de 
services  et  fait  à  la  fois  tant  de  victimes.  J'ai  toujours  revu  avec  • 
im  nouveau  plaisir  un  portrait  de  vieillard  chauve ,  tenant  en 
main  une  canne  à  pomme  d'ivoire  :  l'auteur,  M.  Steubcn, 
s'y  est  surpasse.  Inclinez  -  vous  avec  respect  devant  cette 
femme  à  la  taille  gracieuse  et  svelte;  mais  vous,  M.  Bouchot, 
qui  en  avez  peint  le  portrait ,  daignez  alle'gir  vos  fonds  et  vos 
accessoires  ;  donnez  à  cette  robe  un  ton  moins  cm ,  à  ces  mains 
une  couleur  plus  légère  et  plus  vraie  ;  vous  avez  donc  oublié 
que  celte  dame  est  une  des  perles  de  notre  Athènes,  qu'cHe  a 
tous  les  talens  et  toutes  les  grâces. 

Deux  dames  se  sont  présentées  aussi  comme  peintres  habiles 
de  portraits ,  mademoiselle  Saint-Omer,  dont  la  touche  est  natu- 
relle et  simple ,  et  madame  Haudebourt-Lescot,  dont  le  pinceau, 
devenu  en  quelque  sorte  caressant  et  tendre ,  pour  nous  rendre 
les  traits  de  l'une  des  plus  belles  personnes  de  la  capitale  ,  est, 
malgré  son  talent ,  restée  si  loin  de  son  modèle. 

M.  Camille  Roqucplan  se  joue  heureusement  avec  tous  les 
genres  :  il  a  donné  deux  charmans  portraits  en  pied ,  dans  de 
petits  cadres  :  fmesse  des  têtes  ,  légèreté  des  fonds ,  hai'monie 
générale,  est-ce  quelque  chose  qui  doive  étonner  quand  on  a 
nommé  cet  artiste?  Quelques  jeunes  gens,  doués  de  facilité,  et 
parmi  lesquels  se  remarque  M.  LépauUe ,  marchent  sur  ses 
traces.  IM.  Schwiter  ,  que  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  présenter 
l'année  dernière ,  est  entré  dans  la  lice  avec  deux  portraits ,  le 
sien  et  celui  d'un  artilleur ,  qui  dénotent  de  grands  progrès;  il 
comprend  Lawrence  et  à  su  profiter  des  confidences  savantes 
que  vous  avez  bien  voulu  nous  faire  dans  votre  atelier.  Courage, 
jeunes  peintres  ,  faites  une  étude  sévère  des  maîtres  et  de  la 
nature;  mais  défiez-vous  d'une  facilité  décevante. 

L'imitation  de  I>a\vrence  a  produit  un  peintre  de  beaucoup 
de  mérite,  M.  Decaisnc,  qui  a  exposé  des  portraits  de  femmes 
généralement  fins  de  ton  et  d'une  couleur  agréable.  Son  plus 
beau  morceau  est  un  portrait  de  femme,  placé  à  la  malhcure, 
près  d'une  fenêtre ,  et  qui  vaut  la  peine  qu'on  cherche  à  le  voir, 
en  faisant  écran  avec  son  chapeau.  En  revanche,  celte  même 
imitation  a  fait  une  victime  dans  M.  (ieorge  Haytcr,  esq.  11  est 
dur ,  mais  il  est  juste  de  dire  que  ce  peintre  est  au-dessous  de  la 
critique  ,  et  je  lui  aurais  fait  la  courtoisie  de  taire  son  nom,  si 
je  n'avais  à  venger  les  belles  dames  du  noble  faubourg ,  trop 
puiyes  d'avoir  cru  pouvoir  donner  la  mode  pour  un  peintre 
comme  pour  une  couturière,  et  qui  n'ont  reçu  de  lui,  pour  prix 
de  leur  patronage,  que  des  friperies  enluminées,  renouvelées 
du  siècle  de  LouisXV,  que  des  portraits  de  quelques  courtisanes 
échappées  duParc-aux-Cerfs.  Il  n'a  pas  su  observer  de  Conrard 
le  silence  prudent,  il  s'est  présenté  à  l'exposition  :  c'en  est 
fait ,  le  voile  est  déchiré. 

La  Miniature ,  à  laquelle  un  artiste  français ,  M.  Rochard ,  se 
livre  avec  tant  d'éclat  en  Angleterre,  a  été  cultivée  ici  par  des 
hommes  d'un  vrai  talent.  Petitot ,  qui  a  peint  toute  la  cour  de 


Louis  XIV,  nous  a  légué  des  émaux  recherchés  par  les  gens  de 
goût ,  et  qui  se  soutiennent  à  de  hauts  prix  dans  les  ventes  pu- 
bliques. Hall ,  par  ses  charmantes  miniatures,  a  recueilli ,  sous 
Louis  XV,  la  succession  de  cette  cele'brité.  Mais  c'était  madame 
Lizinka  de  Mirbel  qui  était  appelée  à  porter  le  plus  haut  cet 
art  encliantcur.  Avant  de  nous  arrêter  devant  ses  œuvres  déli- 
cieuses, parcourons  celles  de  ses  devanciers  et  ses  émules. 

M.  Augustin,  travailleur  consciencieux  et  intrépide,  acquit 
une  réputation  qui  de  la  France  passa  à  l'étranger.  Compre 
nant  la  peinture  d'une  manière  un  peu  étroite ,  il  pensa  qu'ar- 
river .i  un  fini  prodigieux  était  atteindre  les  limites  de  l'art. 
Ses  miniatures ,  quelquefois  fort  belles  ,  mais  trop  souvent  atta- 
quables sous  le  rapport  du  dessin  et  de  la  couleur,  sont  des 
merveilles  d'exécution  patiente ,  et  c'est  en  vain  que  l'œil  armé 
de  la  meilleure  loupe  essaierait  d'en  deviner  le  travail.  On 
doit  à  M.  Aubry,  vétéran  de  la  miniature ,  un  grand  nombre  de 
portraits  remarquables,  et  plusieurs  élèves  distingues.  Com- 
prenant mieux  la  véritable  vocation  de  la  peinture,  plus  ar- 
tiste, en  un  mot,  que  M.  Augustin,  il  n'a  pas  joui  cependant 
d'une  réputation  égale, 

M.  Isabey  ,  père  du  jeune  artiste  si  plein  de  talent ,  de 
ressources  et  de  vérité  ,  exposa  sous  l'cmjjire  des  miniatures 
fort  belles,  qui  lui  valurent  la  renommée  populaire  sur  laquelle 
il  vit  aujourd'hui.  Depuis  ,  il  quitta  l'imitation  de  la  nature 
pour  se  jeter  dans  un  océan  de  gaze  que  le  mauvais  goût  adopta 
avec  ardeur ,  et  la  mode  crut  voir  la  grâce'  dans  ces  visages  de 
femmes  se  jouant  au  milieu  d'un  nuage,  et  coquettement  à  demi 
voilées  ,  derrière  un  tissu  vaporeux.  Chaque  joiu-  Isabey 
s'éloigna  davantage  de  la  nature  qu'il  avait  cependant  su  com- 
prendre. Plus  de  caractère  dans  le  dessin  ,  plus  de  vérité  dans 
lacovdeur;  et  cet  artiste ,  si  justement  aimé,  est  arrivé  à  nous 
donner  le  cadie  de  miniatures  du  Salon  de  i83i,  haute  leçon 
pour  les  jeimes  artistes  qui  seraient  tentés  de  sortir  des  voies 
de  la  nature,  mère  de  toute  beauté  dans  les  ai'ts. 

M.  Saint  est  plus  ferme  et  plus  sévère  de  dessin  qu'Isa- 
bey,  et  sa  manière  d'envisager  l'art  est  tout  opposée  :  il  ne 
met  pas  l'adresse  à  la  place  de  la  vérité.  Artiste  studieux  et 
plein  de  conscience  ,  mais  observateur  souvent  peu  habile,  har- 
monieux à  la  manière  de  David,  il  aljuse  un  peu  trop  de  la 
touche  ;  il  manque  de  légèreté  dans  ses  accessoires ,  et  ses  ajus- 
temens  ,  faits  à  la  manière  de  Gérard,  semblent  être  calqués  sur 
ceux  de  cet  artiste.  Ce  cachet  puissant  et  fort  qui  accuse  à  la 
première  vue,  l'individualité  ne  me  semble  briller  ni  dans  son 
Aodclé ,  ni  dans  sa  couleur  ;  il  met  toujours  quelque  chose  de 
lui  dans  ses  modèles  :  à  toutes  les  bouches  ,  à  tous  les  yeux  ,  à 
tous  les  nez  ,  il  donne  un  air  de  famille,  et  un  perfide  souvenir 
de  la  bosse  vient  se  placer  entre  ses  yeux  et  la  nature.  Enfin  , 
'  rien  dans  [ses  ouvrages ,  trop  positifs  ,  si  je  puis  m'exprimer 
ainsi ,  trop  dépourvus  de  cet  idéal  que  j'invoquais  plus  haut , 
ne  sent  le  caprice ,  ne  rappelle  ce  vague  mystérieux  dont  abonde 
la  nature  :  il  veut  tout  rendre  et  tout  dire.  Et  cependant 
M.  Saint  est  un  homme  d'un  vrai  talent;  mais  la  critique  doit  _ 
être  sévère  en  proportion  de  la  renommée.  H 

Au   Salon  précédent ,   madauic  Rouillard  avait  un  portrait 
d'enfant  d'une  naïveté  charmante;  cette  année  elle  semble  avoir 


L'ARTISTE. 


i^r 


travaille  dans  la  manière  de  M.  Saint ,  mais  son  imiution  n'est 
pas  heureuse.  M.  Carrier  a  un  cadre  de  miniatures  oii  se  trou- 
vent de  bons  portraits  que  l'on  peut  comparer  à  ceux  de  M.  Saint 
pour  la  science  des  contours,  et  qui  nciuan([ucnt  pas  de  ve'rile'  de 
couleur.  M.  Millet,  d'un  talent  moins  fait  peut-être,  a  cette  année 
une  exposition  nombreuse ,  on  remarque  particulièrement  le  por- 
trait fort  ressemblant  d'un  peintre  amateurj  son  défaut  est  l'ab- 
sence de  souplesse  dans  les  chairs j  sa  qualité,  une  certaine 
ferraclc  et  quelquefois  delà  grâce.  M.  Duchesnes  se  fait  grandhon- 
neur  par  ses  deux  charnians  portraits  des  ])rinccsses  d'Orle'ans. 
M.  Mcurct  enfin  a  fait  de  grands  progrès  depuis  le  dernier  Sa- 
lon; il  a  de  la  grâce  et  les  dispositions  les  plus  heureuses.  Qu'il 
se  familiarise  avec  les  maîtres  flamands,  rhc7,  qui  l'extrême  fini 
ne  fait  rien  perdre  au  sentiment  de  l'artiste;  qu'il  aille  à  rÉIyscc 
étudier  la  Paix  de  Munster,  diamant  de  Terburg  ,  dernier 
degré  où  puisse  arriver  l'homme  dans  les  arts  d'imitation.  Dans 
Terburg ,  dans  Mctzu  ,  il  trouvera  des  têtes  admirables  de 
vérité,  d'harmonie  et  de  profondeur;  miniatures  délicieuses 
comme  en  fait  madame  de  Mirbcl ,  comme  en  ferait  la  nature. 

La  perfection  à  laquelle  cette  dame  a  porte  son  art  serait  en- 
core inconnue  si  ces  deux  maîtres  n'c'taient  pas  venus  avant 
elle.  Klle  laisse  derrière  elle  et  bien  loin  le  petit  Vandyck  ,  et 
le  mielleux  Van  der  Weif  si  prises  de  leur  vivant  ;  et  Nctcher, 
et  Gérard  Dow  si  habile  aux  tours  de  force  en  petit;  mais  qui, 
froid  et  guindé',  laisse  au  connaisseur  une  impression  fâcheuse. 
I<a  ressemblance  parfaite  est  la  qualité  essentielle  des  portraits 
de  madame  de  Mirbel.  Elle  se  dislingue  par  le  dessin  le  plus 
exact  cl  une  couleur  très-vraie  qu'elle  sait  varier  avec  goût  sui- 
vant la  complcxion  des  modèles  qu'elle  a  sous  les  yeux.  Son 
modèle  est  d'une  délicatesse  extrême;  et  personne  ne  connaît 
comme  elle  la  charpente  d'une  tête  humaine;  personne  comme 
elle  ne  possède  l'art  d'adapter  à  chaque  partie  un  travail  qui 
donne  une  idée  de  sa  texture  particulière.  La  chair  a  la  sou- 
plesse qui  lui  est  propre  ,  les  cheveux  ont  le  moelleux  de  la  na- 
ture ,  et  les  yeux  ,  unissant  la  finesse  au  fini ,  deux  qualités  si 
distinctes  dans  l'art ,  appellent  la  vue  et  peignent  la  pensée  du 
modèle. 

L'un  des  caractères  les  plus  admirables  de  son  talent, 
c'est  qu'elle  oublie  tout  système  quand  elle  va  se  mettre  à 
l'œuvre  ,  c'est  qu'elle  arrive  sans  manière  devant  la  nature , 
c'est  qu'enfin  elle  cherche  avant  tout  à  la  prendre  sur  le  fait ,  et 
se  livre  au  bonheur  de  l'inspiration.  Comme  elle  le  dit  elle- 
même  dans  un  écrit  élégant  et  plein  de  sens  où  elle  apprécie 
son  art  comme  elle  le  traite  :  «  La  nature  est  assez  féconde  en 
effets  variés  pour  offi'ir  au  peintre  habile  les  moyens  de  faire 
valoir  ses  figures  sans  s'écarter  du  vrai.  »  Elle  a  dotmé  à  la 
fois  l'exemple  et  le  précepte.  Aussi ,  le  profond  caractère  qui 
respire  dans  ses  têtes  est-il  d'un  effet  toujours  sûr.  Elle  rend 
aussi  bien  la  pureté  virginale  d'une  jeune  lillc,  comme  dans  le 
délicieux  portrait  des  filles  d'un  célèbre  amateur  des  arts,  que 
l'expression  de  malice  parisienne  dans  telle  autre  tète  ,  que 
celle  de  franchise  naïve  dans  telle  autre,  que  celle  de  grandeur 
et  de  noblesse  comme  dans  le  portrait  de  cet  illustre  général 
Lamarque  infesté  de  l'amour  du  bien  public ,  ainsi  quedirait 
madame  de  Motteville.  Son  chef-d'œuvre,  à  mes  yeux,  est  le 


portrait  d'un  jeune  Anglais  en  cravatte  noire  :  c'est  un  mor- 
ceau inestimable  où  tout  est  d'accord;  et  je  ne  connais  rien  de 
plus  parfait. 

Madame  Lizinka  de  Mirl>el  ne  pouvait  être  vaincue  que  par 
elle-  même  ;  chaque  jour ,  il  lui  est  donné  de  faire  faire  des  pas  à 
l'art  dont  elle  est  l'orgueil,  et  si  elle  jetait  le»  yeux  en  arrière , 
elle  s'e'tonnerait  elle-même  de  ses  immenses  progrès.  Il  est  à  re- 
gretter que  cet  artiste  semble  garder  pour  elle  ses  pinceaux,  et 
ne  forme  point  d'élèves  à  ses  grands  principes  sur  l'imilatiou 
de  la  nature.  Dans  ces  confidences  de  l'atelier  où  le  talent  se  li- 
vre davantage  à  ce  que  l'entrain  lui  dicte,  où  il  se  révèle  naï- 
vement dans  foute  sa  puissance  et  dans  tous  ses  secrets ,  peut- 
être  l'heureux  génie  de  madame  de  Mirbel  ouvrirait-il  la  car- 
rière à  quelque  héritier  de  sa  gloire.  Qui,  de  sa  gloire,  car  ses 
œuvres  feront  époque  dans  l'École  française  :  elles- seront  un  des 
plus  beaux  fleurons  de  notre  couronne  dans  les  arts;  et  moi  , 
Monsieur ,  si  ce  n'était  avec  un  Wilkie ,  avec  le  peintre  national 
et  l'honneur  de  l'Angleterre,  que  ma  plume  fût  occupée  à  con- 
verser ,  je  regretterais  de  passer ,  loin  d'ouvrages  si  neufs  et  si 
admirables,  un  temps  que  je  voudrais  consacrer  à  les  aller  ad- 
mirer encore. 

Leaves  de  Conçues. 

Parif.SSmai  4831. 


Ctttcraturf. 


ax»  tyfioTUceur  ùD  (pne-vauer  ae  t/e. 


eratme  , 


maithe  e!i  fait  d'auui,  à  sameille. 


CETTE   LETTRE  TAIT   PARTIE   DE    lA    C0U.ECTI0W   d'aOTOGRAPHES 
DBS   MDSICIEKS    CÉLÈBRES,    RECUEILLIE   PAR   M.   CASTIL-ELAZE. 


P>ri«,l«1Snùi;0<. 


Mon  cher  maître , 


Mon  imprudence  t'a  fait  trembler  ;  bien  que  la  tendre 
sollicitude ,  les  chagrins  de  ton  cœur  m'aient  touché  vi- 
vement, il  faut  t'avouer  pourtant  que  j'en  ai  ri.  Comment 
se  peut-il  que  tu  aies  douté  de  mon  adresse  et  de  la  réus- 
site d'un  projet  conduit  par  une  main  dont  lu  connais 
toute  l'habileté  ?  Un  arrêt  de  la  Cour  papale  m'a  condam- 
née au  feu  pour  des  espiègleries  de  couvent  que  ma  posi- 
tion rendait  excusables  ;  pour  une  action  entreprise  et 
menée  à  fin  de  la  manière  la  plus  brillante  et  la  plus  heu- 


218 


L'ARTISTE. 


reuse,  puisque  j'ai  brisé  les  fers  de  mon  amie.  Les  pala- 
dins ,  les  héros  que  l'on  applaudit  tous  les  jours  à  l'Opéra, 
pourfendent  les  géans,  embrasent  les  châteaux  pour  dé- 
livrer la  beauté  captive;  je  n'ai  pas  montré  moins  de  ga- 
lanterie et  d'intrépidité  que  Renaud,  Tancrède ,  Amadis. 

•  Pouvais-je  me  présenter  devant  notre  roi  vieux  et  dévot , 
pour  lui  demander,  a  genoux  et  les  yeux  baignés  des 
larmes  du  repentir,  la  grâce  d'une  incendiaire,  d'une 
sacrilège  qui  a  mis  le  feu  au  monastère  de  Saint-George 
d'Avignon?  Cette  manière  de  procéder  était  trop  vulgaire; 

I  je  n'aurais  pas  voulu  réussir  avec  de  tels  moyens,  et  le 
succès  d'ailleurs  me  paraissait  douteux. 

Je  brave  le  danger ,  il  a  pour  moi  des  charmes , 

ai-je  dit  avec  Renaud.  C'est  sur  la  grande  scène  de  l'Opéra 
que  je  me  suis  montrée  a  mes  persécuteurs  ;  c'est  la  qu'ils 
ont  pu  me  voir  sous  les  traits  de  la  fièrePallas,  delà  belle 
Clorinde;  c'est  la  que  je  devais  chercher  un  triomphe,  et 
c'est  l'a  que  je  l'ai  trouvé.  Ma  victoire  a  passé  toutes  mes 
espérances.  J'ai  charmé,  séduit,  enivré  ces  bons  Parisiens  ; 
je  suis  l'objet  de  leur  admiration.  A  la  cour,  on  prône, 
on  exalte  ma  beauté ,  mes  talens  ;  les  seigneurs  les  plus 
puissans  m'offrent  leur  protection ,  puisque  tu  exiges 
que  je  ne  te  cache  rien,  les  billets  doux  arrivent  chez  moi 
par  centaines,  et  les  témoignages  de  satisfaction  qui  les 
accompagnent  me  prouvent  chaque  jour  combien  la  ga- 
lanterie française  est  ingénieuse.  Le  directeur  de  l'Aca- 
démie royale  de  Musique  entendait  trop  bien  son  affaire 
pour  ne  pas  m'attacher  a  son  théâtre  ;  mais  peut-être 
■voulait-il  un  second  début  ;  peut-être  espérait-il  profiter 
du  désir  qu'une  actrice  de  province  a  toujours  de  devenir 
premier  sujet  de  l'O^a  ,  afin  de  m' obtenir  a  des  condi- 
tions plus  avantageuses.  Il  n'a  pas  eu  le  temps  de  mettre 
en  jeu  sa  tactique  :  le  comte  de  Melun  et  vingt  seigneurs 
que  je  ne  puis  te  nommer  ont  obtenu ,  enlevé  de  vive 
force  mon  engagement.  Je  n'avais  droit  qu'a  700  livres 
et  mes  appointemens  ont  été  portés  "a  ^  000  livres  par  an  , 
faveur  insigne  qui  a  fait  naître  bien  des  jalousies.  On 
craint  que  de  nouveaux  succès  ne  me  placent  bientôt  au 
premier  rang,  et  j'arriverais  alors  au  plus  haut  degré  de 
fortune  auquel  une  actrice  de  l'Opéra  puisse  prétendre  : 
iSOO  livres  par  an. 

Tu  penses  bien  que  je  me  suis  empressée  de  signer  un  en- 
gagement aussi  avantageux.  M.  de  Francine,  gendre  de 
Lulli  et  son  successeur  dans  la  direction  de  l'Académie 
royale ,  est  très-content  de  l'acquisition  qu'il  a  faite  et  me 
l'a  témoigné.  «  Me  voila  donc  rangée  pamii  vos  prin- 
cesses, lui  ai-je  dit;  vous  croyez  qu'un  acte  dans  lequel 
toutes  les  formes  ont  été  observées  m'engage  envers  vous 
et  met  ma  personne  et  mes  talens  à  votre  disposition.  — 


Qui  pourrait  en  douter?  —  Je  suis  désespérée  de  troubler 
une  aussi  douce  sécurité ,  mais  il  faut  que  je  vous  pré- 
vienne de  quelques  petites  difficultés  qui  pourraient 
m'empècher  de  tenir  mes  promesses  avec  toute  l'exacti- 
tude convenable  ;  je  vous  réponds  de  ma  bonne  volonté, 
et  pourtant  cela  ne  suffit  point  :  il  faut  encore  que  la  jus- 
tice du  roi,  quelquefois  inquiète  et  peu  sensible  aux 
chai-mes  d'une  jolie  femme,  aux  séductions  de  la  scène 
et  de  l'art  musical ,  ne  vienne  point  appréhender  au  corps 
Arcabonne  ou  Pallas  pour  la  traîner  en  place  de  Grève 
et  la  réduire  en  cendres.  "Vous  pensez  qu'un  pareil  acci- 
dent ferait  manquer  le  spectacle  et  j'en  serais  vraiment 
désolée.  —  Juste  ciel  !  que  me  dites-vous  ?  —  La  vérité. 
Madame  Maupin  n'est  autre  que  Madeleine  d'Aubigny, 
condanniée  au  feu  par  la  Cour  d'Avignon.  Jusqu'à  ce 
jour,  j'ai  regardé  cet  arrêt  comme  une  bagatelle  peu  di- 
gne de  mon  attention  ;  mais  il  faut  maintenant  que  je 
songe  aux  intérêts  de  mon  directeur  et  que  je  l'engage 
à  prendre  tous  les  moyens  nécessaires  pour  qu'il  ne  soit 
pas  troublé  dans  la  possession  de  ses  acteurs.  Peut-être  me 
conseillerez-vous  de  me  présenter  devant  le  lieutenant- 
criminel  ,  de  lui  chanter  quelque  complainte  bien  tou- 
chante ,  de  l'attendrir,  de  le  séduire  au  point  qu'il  s'op- 
pose lui-même  a  l'exécution  de  la  sentence  fatale.  Ce 
moyen  n'est  pas  neuf  :  il  suffit  que  Phryné  l'ait  employé 
jadis  pour  que  je  le  dédaigne.  Vous  connaissez  la  légèreté 
de  mon  caractère  et  mon  hiuneur  insouciante  et  capri- 
cieuse :  qu'ils  me  brûlent,  si  telle  est  leur  fantaisie,  qu'ils 
renversent  ou  détruisent  l'idole  du  public,  s'ils  en  ont  le 
courage  ou  la  barbarie,  cela  m'est  fort  indifférent  ;  mais 
je  dois  vous  avertir  du  danger  qui  menace  votre  théâtre 
et  prévenir  ainsi  des  malheurs  qui  le  ruineraient  infailli- 
blement. » 

Ce  bon  Francine  ouvrait  de  grands  yeux  et  doutait  si 
je  parlais  sérieusement  ou  si  c'était  une  plaisanterie  ;  je  le 
persuadai  pourtant.  Il  s'occupa  sur-le-champ  d'une  af- 
faire dont  il  connaissait  toute  l'importance ,  et  joignant 
son  crédit  "a  celui  des  gentilshommes  que  l'enchanteresse 
Armide,  la  sensible  Oriane  a  déjà  subjugués,  il  obtint 
ma  grâce  du  roi.  Te  voila  rassuré  sur  ce  point ,  je  vais  te 
faire  part  de  mes  nouveaux  succès  et  des  intrigues .  des 
difficultés  qu'il  m'a  fallu  combattre  pour  me  placer  et  me 
maintenir  au  premier  rang  parmi  les  actrices  de  notre 
Académie  de  Musique. 

Les  demoiselles  Antier  et  Journet  ont  fait  tous  leurs 
efforts  pour  empêcher  ma  réception  :  c'est  bien  naturel  ; 
elles  voulaient  éloigner  une  rivale  qu'elles  redoutent 
beaucoup.  Leurs  menées  ne  pouvaient  réussir  auprès  du 
directeur  et  des  gentilshommes  :  ces  messieurs  étaient 
trop  prévenus  en  ma  faveur.  Désespérant  du  succès  de 
cette  attaque ,  elles  ont  eu  recours  a  d'autres  moyens. 


L'ARTISTE. 


249 


Duiiiénil,  Thévenard,  qui  tiennent  toujours  le  premier 
emploi  Je  haute-contre  et  de  basse-taille,  cédant  aux  sol- 
licitalions  de  ces  intrigantes,  affectaient  de  déprécier  ma 
voix  et  mes  taleiis.  Toutes  les  fois  que  je  devais  jouer , 
ils  étaient  malades  et  se  faisaient  remplacer  par  Piton  et  par 
Dun,  leurs  doubles.  La  Desmàtins,  la  Duverdier  m'ont 
encouragée  et  se  sont  montrées  bonnes  camarades  ;  mais 
tu  sais  que  ces  deux  actrices  n'ont  plus  l'affection  du  pu- 
blic et  qu'elles  songent  a  se  retirer.  11  serait  temps  :  la 
Duverdier  passe  la  soixantaine  et  compte  quarante-cinq 
ans  de  service  "a  l'Opéra  ;  elle  a  bien  gagné  sa  pension. 
Duménil  s'est  décidé  pourtant  à  jouer  le  rôle  de  Tancrède 
pour  mon  troisième  début  ;  mais  cet  ivrogne  était  pris  de 
vin  au  point  qu'il  ne  pouvait  se  tenir  sur  ses  jambes.  Dans 
la  scène  du  combat,  j'ai  failli  le  jeter  a  terre  d'un  coup 
de  revers  ;  j'étais  obligée  de  m' éloigner  de  lui  a  chaque 
instant  pour  éviter  les  bouffées  de  ses  soupirs  amoureux. 
On  lui  avait  cejjendant  administré,  selon  l'usage,  une 
triple  dose  de  café ,  pour  le  mettre  "a  même  de  se  présenter 
décemment  sur  la  scène.  Le  public  reconnaît  son  état 
d'ivresse,  mais  il  y  est  accoutumé  et  veut  bien  pardonner 
cet  ignoble  défaut  a  son  acteur  favori.  Duménil  n'a  guère 
que  cinq  a  six  tons  dans  la  voix ,  il  les  gouverne  avec 
art  •;  ces  notes  sont  pleines  et  sonores  ;  elles  ont  im  charme 
puissant ,  et  les  compositeurs  disposent  sa  partie  de 
manière  a  ne  pas  le  faire  sortir  des  bornes  que  la  nature 
lui  a  tracées.  La  voix  de  Boutclou  est  plus  étendue,  mais 
ce  chanteur  manque  d'énergie  ;  il  se  fait  vieux  et  ne  pa- 
raît plus  que  dans  les  personnages  secondaires  ou  bien 
dans  les  prologues  et  les  divertissemens. 

Un  prévôt  de  salle  doit  être  sûr  de  son  épée  ;  cette  arme 
peut  aussi  rendre  des  services  a  une  débutante;  l'aventure 
que  je  vais  te  raconter  t'en  donnera  la  preuve  et  me  four- 
nira l'occasion  de  te  remercier  de  nouveau  des  leçons  que 
tu  m'as  données.  Les  caprices  de  notre  première  haute- 
contre  commençaient  a  rae  fatiguer,  ils  pouvaient  me 
nuire  si  je  n'avais  pris  le  parti  de  corriger  l'impertinent 
Duménil.  Ce  chanteur  fait  les  délices  de  la  haute  société; 
les  grands  l'invitent  a  leurs  soupers  et  .se  plaisent  a  lui 
voir  exercer  tour  'a  tour  la  prodigieuse  facilité  qu'il  a  de 
boire  et  de  chanter.  11  n'y  a  pas  de  festin  qui  mérite  d'être 
cité  si  Duménil  n'a  régalé  les  convives  d'une  vingtaine  de 
chansons  a  boire  :  c'est  la  seule  musique  a  la  mode  pour 
le  grand  monde.  Quelques  amateurs  essaient  des  airs 
d'opéras  lorsqu'ils  trouvent  des  musiciens  assez  habiles 
pour  les  accompagner  sur  le  théorbe  ou  sur  le  clavecin  ; 
mais  ces  concerts  sont  trop  rares  pour  que  l'on  doive  les 
citer.  Duménil  boit  comme  Silène  et  chante  comme  Apol- 
lon ;  cette  double  qualité  l'a  poussé  bien  avant  dans  les 
faveurs  de  la  cour  ;  on  lui  permet  d'aller  a  Londres ,  et  les 
Anglais  enchantés  l'ont  comblé  de  richesses.  Je  crois 


pourtant  qu'il  a  renoncé  à  ces  voyages  :  une  froupe  de 
chanteurs  italiens  représente  maintenant  des  opéras  dans 
cette  capitale ,  et  les  nouveau-venus  semblent  avoir  pris 
le  dessus  de  manière  a  ne  laisser  que  peu  d'espoir  aux 
chanteurs  français.  Mais  revenons  a  la  leçon  que  j'ai  donnée 
a  Duménil. 

Il  soupait  chez  le  duc  de  la  Feuillade.  Habillée  en 
homme  et  l'épée  au  côté,  j'allai  l'attendre  sur  la  place 
des  Victoires.  Comme  il  était  probable  qu'avec  un  héros 
d'opéra  tel  que  Duménil  je  n'aurais  pas  besoin  de  l'arme 
des  chevaliers  français,  j'avais  pris  un  bâton  :  tu  vois  que 
je  sais  tout  prévoir.  Vers  minuit  la  société  du  duc  se  re- 
tire, on  se  sépare  à  la  porte  de  l'hôtel,  et  Duménil ,  que 
tout  le  monde  avait  abandonné ,  se  dirige  vers  l'endroit 
où  je  l'attendais.  Je  le  reconnais  a  sa  démarche  incertaine, 
aux  éclats  de  sa  voix  qui  laissait  échapper  encore  quelques 
fredons;  peut-être  avait-il  peur,  car  il  se  mit  à  chanter, 
plus  fort  quand  il  fut  près  de  moi.  «  Plus  bas,  lui  dis-je, 
va  chanter  au  cabaret,  je  n'aime  pas  ta  musique.  —  Mais 
je  ne  croyais  pas  vous  avoir  offensé.  —  Tu  te  trompes, 
lui  repliquai-je  avec  ma  grosse  voix,  et  la  preuve,  c'est 
que  tu  vas  m'en  rendre  raison  ;  vite  l'épée  à  la  main.  » 
Je  mets  flamberge  au  vent  ;  le  poltron  se  garde  bien  de 
suivre  mon  exemple,  il  veut  prendre  la  fuite.  Je  l'arrête, 
et  la  crainte  que  lui  inspirait  mon  épée  mepennetde  faire 
jouer  le  bâton  sur  son  dos  avec  autant  de  force  que  de  vi- 
vacité. «  Me  voila  satisfait,  j'ai  vengé  mon  injure,  et 
pour  preuve  de  ma  victoire,  je  ne  te  demande  que  ta  mon- 
tre et  ta  tabatière  d'or.  »  Le  pauvre  diable  m'avait  déjà 
présenté  sa  bourse. 

Le  lendemain  on  répétait  Jphigénieen  Tauridcj  opéra 
sur  lequel  on  fonde  de  grandes  espérances.  Les  paroles 
sont  de  Duché  et  Danchet ,  la  musique  de  Desmarets  et 
Campra.  La  vieille  Desmâtins  a  su  se  faire  donner  le  rôle 
d'Iphigénie ,  j'ai  dû  me  contenter  du  personnage  assez  in- 
signifiant de  Diane,  mais  j'espère  en  tirer  bon  parti.  La 
répétition  était  commencée  et  Duménil  ne  paraissait  pas  ; 
il  arrive  enfin.  «  Qu'avez -vous  donc,  M.  Duménil? 
vous  avez  l'air  effaré,  vous  êtes  pâle  comme  un  mort ,  se- 
riez-vous  malade?  —  Non,  pas  précisément;  cependant 
je  n'ai  pas  fermé  l'œil  cette  nuit.  Paris  est  infesté  de  bri- 
gands ,  je  ne  sortirai  plus  sans  être  armé  d'un  mousqueton. 
Imaginez-vous  que  trois  grands  coquins  ont  eu  l'audace 
de  m'arrêter  hier,  "a  minuit,  sur  la  place  des  Victoires. 
J'ai  fondu  sur  eux  l'épée  "a  la  main ,  je  me  suis  défendu 
comme  un  lion ,  mais  ils  étaient  trois ,  il  a  fallu  céder  au 
nombre  :  ils  m'ont  dévalisé.  —  Et  vous  n'avez  pas  été 
blessé,  lui  dis-je  en  lui  passant  la  main  sur  les  épaules.  — 
Fort  heureusement  non.  Vous  le  voyez ,  j'en  ai  été  quitte 
pour  l'émotion  qu'une  rencontre  de  ce  genre  doit  causer 'a 
^  l'homme  le  plus  brave.  —  C'est  bien  singulier,  d'autres 


ââO 


L'ARTISTE. 


personnes  ont  déjk  parlé  de  cette  aventure  et  la  contaient 
d'une  autre  manière.  Elles  prétendent  qu'uu  seul  adver- 
saire vous  a  menacé ,  et  que  cet  adversaire,  si  redoutable 
en  apparence ,  était  une  femme.  Elle  vous  a  roué  de  coups 
lorsqu'elle  a  vu  que  vous  ne  vouliez  pas  lui  donner  satis- 
faction avec  l'épée.  —  Mais  je  suis  bien  sûr  de  ce  que  je 
dis ,  je  le  sais  mieux  que  personne,  puisque  j'y  étais. — Et 
moi  aussi.  —  La  preuve?  —  Voilà  votre  montre  et  votre 
tabatière ,  c'est  un  emprunt  que  je  vous  ai  fait  hier  au  soir. 
Vous  voyez  que  ces  objets  précieux  sont  tombés  en  bonnes 
mains,  je  vous  les  rends  avec  plaisir,  et  vous  prie  de  chan- 
ger de  conduite  envers  une  jeune  débutante  qui  ne  sau- 
rait vous  inspirer  de  jalousie.  Ne  la  forcez  pas  "a  vous 
donner  une  seconde  leçon.  » 

Thévenard  était  présent  a  celte  explication ,  et  s'effor- 
çait de  rire  avec  ses  camarades ,  mais  la  scène  était  moins 
plaisante  pour  lui  que  pour  les  autres.  Sa  conscience  lui 
reprochait  les  mêmes  torts ,  il  s'attendait  a  la  même  cor- 
rection que  j'avais  infligée  à  Duménil.  ïhévenard  chanta 
son  rôle  d'Oreste  tout  de  travers ,  et  sortit  avant  la  fin  de 
la  répétition.  Le  lendemain  il  ne  parut  point  au  théâtre 
et  fit  dire  qu'il  avait  la  fièvre.  Le  médecin  de  l'Opéra  se 
rend  chez  lui  pour  constater  le  fait  et  ne  trouve  pas  son 
malade.  Dix  jours  se  passent  ;  Iphige'nie  en  Tauride  était 
arrêtée  au  moment  où  l'affiche  annonçait  sa  première  re- 
présentation. Le  directeur  ne  savait  comment  se  tirer  d'un 
si  cruel  embarras;  le  vieux  Dun  pouvait  seul  jouer  le  rôle 
d'Oreste  en  l'absence  de  Thévenard,  mais  Dun  avait 
déjà  un  rôle  dans  la  pièce ,  celui  de  Thoas.  On  demande 
Thévenard  à  tous  les  échos  d'alentour  ;  point  de  réponse. 
Tout  Paris  était  en  émoi  d'avoir  ainsi  perdu  ce  bel  acteur, 
cette  basse-taille  si  puissante  et  si  gracieuse.  M.  de  Fran- 
cine,  désolé  de  voir  son  répertoire  bouleversé  et  son  opéra 
nouveau  démonté ,  s'adresse  au  lieutenant  de  police  pour 
qu'on  lui  trouve  Thévenard  mort  ou  vif,  et  promet  une 
récompense  honnête  à  celui  qui  découvrira  ce  trésor. 
Le  lendemain  la  mèche  fut  éventée  et  le  secret  révélé  par 
un  aide  de  cuisine  de  Monsieur,  frère  du  roi.  Théve- 
nard, frappé  d'une  terreur  panique,  s'était  réfugié  dans  les 
combles  du  Palais-Royal ,  et  peut-être  ne  serait  plus  sorti 
de  cette  retraite  si  le  marmiton  qui  lui  portait  chaque  jour 
sa  ration  ne  l'avait  trahi. 

M.  de  Irancine,  précédé  de  son  guide,  escalade  le 
grenier,  va  trouver  le  reclus ,  et  lui  demande  la  cause  de 
cette  bizarrerie.  «  Je  ne  vous  trompe  pas ,  dit  Théve- 
nard ,  j'ai  la  fièvre ,  et  tant  que  vous  aurez  des  actrices 
comme  cette  enragée  qui  s'escrime  de  l'épée  et  du  bâton , 
je  ne  pourrai  plus  paraître  sur  votre  scène.  —  Rassure- 
toi,  mon  ami,  tout  est  fini;  bien  qu'elle  joue  le  rôle  de 
Diane ,  madame  Maupin  n'est  pas  implacable  comme 
cette  déesse.  Viens,  mon  cher  Oreste,  ne  crains  pas  le 


sort  de  Duménil  :  comme  Pylade  il  s'est  dévoué  pour  son 
ami;  ne  crains  plus  les  coups  de  bâton,  Duménil  les  a 
tous  acceptés.  Deux  mots  d'excuse  suffiront  pour  désar- 
mer le  courroux  de  notre  amazone ,  et  demain  le  succès 
d'Jphi'genie  en  Tauride  va  rétablir  nos  affaires  et  donner 
assez  d'occupation  aux  malins  des  coulisses  pour  qu'ils 
n'aient  pas  le  loisir  de  parler  de  ta  mésaventure.  » 

En  effet,  M.  de  Francine  me  présenta  le  prudent 
Thévenard,  qui  me  salua  très-respectueusement,  et  je  ne 
lui  donnai  pas  le  temps  de  continuer  sa  harangue. 

Soyons  amis ,  Cinna  ,  c'est  moi  qui  t'en  convie , 

lui  dis-je  en  lui  tendant  la  main  d'un  air  de  princesse. 
Thévenard  s'est  marié  ;  les  circonstances  de  cet  hymen 
sont  si  singulières  que  je  veux  te  les  conter.  Je  suis  allée 
à  Sertrouville  rendre  une  visite  à  la  sublime  Le  Rochois  ; 
je  te  parlerai  de  cette  femme  célèbre  et  des  conseils  qu'elle 
m'a  donnés.  Mais  c'en  est  assez  pour  aujourd'hui. 

Adieu  ,  je  le  dirai  le  reste  une  autre  fois. 

Madeleine  Maupiw. 


La  réouverture  de  l'Opéra  aura  lieu  le  i'"' juin  prochain. 

La  salle  a  été  refaite  tout  entière  :  de  nouvelles  peintures ,  un 
plafond  nouveau ,  une  nouvelle  disposition  des  loges ,  telles  sont 
les  améliorations  importantes  opérées  en  si  peu  de  jours.  Autant 
que  nous  avons  pu  en  juger  au  milieu  des  échafaudages ,  Paris 
n'aura  pas  eu  de  salle  de  spectacle  aussi  belle  et  aussi  riche. 
Outre  le  lustre ,  dont  la  clarté  n'était  pas  suffisante,  on  a  ajouté 
deux  rangs  de  bougies  à  chacune  des  colonnes  dorées  ,  ce  qui 
donnera  un  air  de  fête  et  un  éclat  inconnu  à  cette  vaste  enceinte. 
L'administration  ne  s'est  pas  bornée  à  ces  travaux  d'embellis- 
sement extérieur.  L'opéra  de  Guillaume  Tell  a  été  réduit  en 
trois  actes ,  ce  qui  pciinettra  de  le  faire  suivre  d'un  ballet. 

L'Opéra  nous  promet,  dans  le  courant  du  mois  de  juin,  la 
première  représentation  d'un  opéra  en  deux  actes,  le  Philtre, 
musique  de  M.  Auber  et  paroles  de  M.  Scribe.  Le  ballet  est  de 
MM.  Scribe  et  Coraly,  et  la  musique  de  M.  Caraffa,  il  est  inti- 
tulé l'Orgie. 

La  première  représentation  de  Rohert-le- Diable ,  grand 
opéra  de  MM.  INIeyerbcrr,  Scribe  et  G.  Dclavigne,  aura  lieu 
vers  les  premiers  jours  de  septembre.  M""  Schroedcr-Devrient, 
cette  cantatrice  si  dramatique ,  et  dont  le  concours  sera  si  utile 
au  théâtre ,  vient  d'être  engagée  par  M.  Véron ,  et  fera  ses  pre- 
miers débuts  dans  Robert-le-Diable.  Ce  sont  là  sans  doute  de 
brillantes  promesses;  mais  nous  pouvons,  en  fait  de  goût,  de 
zèle  et  de  sacrifices  de  tout  genre ,  nous  en  fier  à  la  nouvelle 
administration.  ]\ 


r 


L'ARTISTE. 


22< 


I3faur-:7lrte. 


SALON  DE   1831. 


SCULPTURE, 

Nous  ne  chercherons  pas  a  expliquer  l'espèce  d'indif- 
férence que  la  majorité  du  public  semble  témoigner  en 
France  pour  les  productions  de  la  sculpture ,  et  bien 
convaincus  de  tout  l'intérêt  qu'inspire  à  nos  lecteurs  le 
bel  art  que  de  nos  jours  Canova  a  fait  briller  d'un  si  vif 
éclat ,  nous  entrons  de  suite  en  matière  et  allons  essayer 
de  rendre  compte  des  impressions  qu'ont  fait  naître  en 
nous  les  divers  ouvrages  de  sculpture  exposés  cette  année 
au  LoHvrc. 

En  entrant  dans  la  salle,  le  premier  qui  attire  les  re- 
gards est  le  Spartacus  brisant  ses  fers  de  M.  Foyatier. 
Déjà  il  la  précédent*  exposition,  où  l'auteur  nous  avait 
montré  le  modèle  en  plâtre  de  ce  grand  ouvrage,  nous 
avions  pu  remarquer  les  qualités  qui  le  distinguent  et  le 
placent  toul-"a-fait  hors  de  la  ligne  commune.  En  effet, 
l'expression  de  la  physionomie  du  prince  de  Thrace  bri- 
sant ses  fers  et  saisissant  son  glaive  est  pleine  d'énergie; 
la  haine,  la  fureur,  des  projets  de  vengeance  se  peignent 
dans  ses  regards  comme  dans  chiique  trait  de  sa  figure, 
comme  dans  tout  le  mouvement  de  sa  personne.  L'idée 
sous  l'inspiration  de  laquelle  l'auteur  a  créé  sa  statue 
est  fortement  sentie  et  fortement  rendue;  il  y  a  delà 
poésie,  de  l'enthousiasme  dans  l'ame  de  l'artiste  à  qui  l'on 
doit  ce  bel  ouvrage,  aussi  ne  peut-on  le  regarder  sans 
éprouver  une  émotion  profonde,  émotion  dont  aucun 
défaut  ne  vient  vous  distraire,  car  le  style  de  M.  Foyatier 
est  aussi  pur  que  son  dessin  est  sévère,  son  exécution  est 
large  et  pourtant  soignée,  en  un  mot,  Spartacus,  que 
iléja  nous  avions  admiré  avant  qu'il  fût  amené  au  degré 
de  perfection  auquel  le  statuaire,  éclairé  par  quelques 
conseils  comme  aussi  par  ses  propres  observations,  s'est 
efforcé  d'atteindre,  est  aujoiu-d'hui  une  îles  belles  pro- 
ductions de  la  statuaire  moderne. 

Une  statue  moins  grandiose ,  mais  d'un  genre  plus 
gracieux,  qui  me  paraît  mériter  une  attention  toute  parti- 
culière, cstleil/erf«;ede  M.  Duret.  Une  idée  pleine  de 

TOME    I.       <8*    LIVRlISOn. 


grâce  et  de  poésie  anime  toute  cette  charmante  composi- 
tion. Le  jeune  dieu  a  tendu  en  se  jouant  une  corde  sur 
un  coquillage,  et  sis  doigts  légers  l'ont  effleurée...  un  son 
harmonieux  est  venu  frapper  son  oreille...  l'étonnement, 
le  plaisir,  la  surprise,  se  peignent  sur  la  naïve  physio- 
nomie du  jeune  immortel  ;  il  écoute la  lyre  résonne 

peut-être  encore.  — La  pose  du  divin  adolescent  est 
simple  et  naturelle;  ses  fonnes  sont  pures;  les  yeux 
glissent  sur  ces  contours  d'un  modelé  si  fin,  et  le  dessin  en 
est  d'une  correction  extrême  :  la  statue  entière  est  un  mo- 
dèle de  grâce  et  d'élégance. 

Du  Mercure  de  M.  Duret  au  Tigre  de  M.  Barye  la 
transition  est  brusque,  il  faut  en  convenir;  mais,  nous 
l'avouons  franchement,  l'admiration  est  un  sentiment  au- 
quel notre  ame  s'ouvre  si  volontiers  que  nous  ne  pouvons 
nous  onpècher  de  rechercher  de  prime  abord  les  ouvrages 
qui  peuvent  le  faire  naître,  quand  même  devrait  s'y  mêler 
cette  espèce  d'effroi,  de  resserrement ,  qu'il  est  impossible 
de  ne  pas  éprouver  devant  le  groupe  que  M.  Barye  a  re- 
produit avec  tant  d'énergie  et  de  vérité.  Un  tigre  a  saisi 
un  jeune  crocodile,  l'étreint  entre  ses  pâtes  et  s'apprête  h 
le  dévorer  :  vainement  il  s'est  débattu  ;  ses  écailles  cra- 
quent déjà  sous  la  dent  meurtrière  du  monstre ,  le  mal- 
heureux reptile  se  replie  sur  lui-même,  et  il  y  a  tant  de 
douleur ,  une  douleur  si  vraie  dans  tous  ses  mouvemens, 
que  l'on  croit  entendre  ses  cris  d'angoisse,  en  même  temps 
que  le  rugissement  sourd  et  concentré  du  tigre.  Rien 
n'est  effrayant  comme  ce  groupe;  la  vie  et  la  soufTrancc 
sont  exprimées  avec  tant  de  force  et  de  vérité  que  l'illu- 
sion est  complète.  On  souffre  réellement  soi-même  en  le 
regardant,  cependant  il  est  impossible  de  ne  pas  revenir 
le  voir  et  l'admirer. 

Critiquer  un  ouvrage  aussi  remarquable  serait  réelle- 
ment faire  preuve  d'un  mauvais  esprit.  Cependant  nous 
dirons  a  M.  Barye,  plutôt  pour  lui  prouver  l'attention 
avec  laquelle  nous  avons  examiné  son  œuvre  que  pour 
y  trouver  un  défaut ,  que  1?  partie  postérieure  du  tigre  ne 
nous  parait  pas  aussi  animée,  aussi  pleine  de  vie  que  le 
devant  du  corps:  par-devant,  griffes,  nerfs,  tout  est  en 
contraction ,  tout  agit ,  tandis  qu'en  arrière  tout  est  calme, 
tranquille ,  les  pâtes  ne  sont  pas  même  cramponnées  par 
terre,  comme  on  devrait  le  supposer  dans  un  mouvement 
aussi  énergique,  aussi  général.  Mais  du  reste,  pours'aj>- 
percevoir  de  ce  défaut,  il  faut  étudier  cet  étonnant  ou- 
vrage comme  nous  l'avons  étudié.  Et  d'ailleurs  notre  ob- 
servation fût-elle  juste,  le  Tigre  de  M.  Barye  n'en  serait 
pas  moins  une  oeuvre  admirable. 

Bien  qu'ayant  a  traiter  un  sujet  d'un  ordre  supérieur 
dans  le  martyre  de  saint  Sébastien,  ftL  Barje  ne  s^l  WSTûe^V. 
élevé  si  haut  que  dans  le  groupe  dont  nous  venons  4WH'^'-^^     -^ 
1er.  Cependant  cet  ouvrage ,  quoique  moins  foifrmcui 


h-Jf 


222 


L'ARTISTE. 


conçu,  n'en  est  pas  moins  fort  remarqualile.  La  pose  est 
pleine  de  simplicité  et  de  naturel ,  et  n'eùt-il  exposé  que 
cette  statue,  M.  Baiye  n'en  tiendrait  pas  moins  une  des 
premières  places  au  salon. , 

Un  jeune  homme  qui  déjà  en  ^  827  avait  exposé  mi 
Amour  tourmentant  l'ame ,  charmante  statue ,  modèle  de 
finesse  et  de  naïveté  ,  M.  Duraont,  a  envoyé  cette  année 
un  ouvrage  plus  important.  Son  groupe  en  marbre  de  Zez<- 
cotlioë  et  Bacchus  est  une  preuve  certaine  de  ses  progrès 
et  des  pas  qu'il  fait  dans  la  carrière.  Le  public  et  surtout 
les  artistes  ont  porté  sur  le  talent  de  M.  Dumont,  lors  de 
l'exposition  des  envois  de  l'école  de  Rome,  un  jugement 
qui  lui  est  tout-'a-fait  favorable,  et  ont  remarqué  aussi  un 
buste  de  lui,  celui  de  M.  Guérin,  qui,  parla  finesse  de 
sa  touche  et  son  extrême  ressemblance,  mérite  bien  une 
attention  toute  particulière. 

J'ai  parlé  de  bustes,  il  en  est  un  qui ,  par  la  célébrité  de 
l'homme  qu'il  représente,  par  la  réputation  que  lui  ont 
fait  les  amis  de  l'artiste ,  qui  avaient  pu  le  voir  dans  son 
atelier,  excitait  une  curiosité  bien  vive,  d'autant  plus 
qu'il  n"a  été  placé  au  salon  qu'assez  tard,  et  qu'on  savait 
que  cet  hommage  d'un  sculpteur  célèbre  a  un  grand  poète 
ne  devait  y  rester  que  peu  de  temps  :  c'est  le  buste  co- 
lossal de  Goethe ,  exéciué  en  marbre  français ,  par  M.  Da- 
vid ,  membre  de  l'Institut. 

Plus  que  personne,  nous  admirons  le  beau  talent  de 
l'artiste  a  qui  l'on  doit  le  tombeau  de  Botzaris,  la  statue 
et  les  bas-reliefs  qui  ornent  celui  du  général  Foy,  et  une 
foule  d'autres  œuvres  marquées  au  coin  du  génie  ;  et  ce 
n'est  pas  sans  quelque  hésitation  que  nous  allons  nous 
hasarder  a  faire  quelques  observations  sur  l'unique  ou- 
vrage qu'il  ait  encore  exposé  cette  année.  Mais  nous  nous 
faisons  un  devoir  d'examiner  un.e  œuvre  ,  abstraction 
faite  de  tout  antécédent,  et  d'oublier,  s'il  se  peut,  le 
prestige  ,  l'intérêt  qu'ajoute  a  un,  ouvrage  le  souvenir 
encore  récent  du  plaisir ,  de  l'admiration  qu'ont  fait 
naître  les  précédentes  productions  de  l'auteur. 

Les  nombreux  portraits  de  Goëihe  et  les  récits  des  voya- 
geurs nous  ont  appris  que  le  front  de  l'auteur  de  Faust 
et  de  Goëtz  de  Berlichingen  a  acquis ,  par  la  constante 
habitude  d'une  pensée  forte  et  puissante ,  un  développe- 
ment peu  ordinaire;  mais  quelque  vaste  qu'il  puisse  être, 
le  front  de  Goethe  devrait-il  jamais  rappeler  le  front 
d'un  hydrocéphale?...  M.  David,  qui,  plus  que  per- 
sonne ,  est  "a  même  de  connaître  et  d'apprécier  les  savan- 
tes observations  dont  le  docteur  Gall  a  consigné  le  sou- 
venir dans  son  immortel  ouvrage  sur  la  physiologie  du 
cerveau  ,  est-il  bien  sûr  de  n'avoir  pas  dépassé  la  vérité 
eu  donnant  a  l'auteur  de  Werther  un  front  qui  sur- 
plombe?... J'ai  long-temps  considéré  le  buste  du  célèbre 
poète,  et  je  ne  puis  me  persuady,  je  l'avoue  ,  qu'il  n'y 


ait  pas  d'exagération  ,  exagération  que  je  serais  tenté  de 
m' expliquer  par  le  peu  de  temps  que  M.  David  a  passé 
auprès  de  Goethe,  et  qui  ne  lui  aura  permis  de  faire, 
d'après  son  modèle ,  qu'une  ébauche  sur  laquelle  il  n'aura 
pas  aperçu  un  défaut  devenu  plus  saillant  alors  que  la 
finesse  du  travail ,  qui  permet  d'en  mieux  apprécier  les 
beautés,  en  dévoile  aussi  les  défauts.  A  celui-là  près,  il 
est  impossible  de  ne  pas  être  frappé  d'admiration  et 
de  respect  devant  cette  image  colossale  du  Nestor  de  la 
littérature  allemande.  L'auteur  a  imprimé  "a  cette  phy- 
sionomie un  caractère  de  grandeur  et  de  majesté  qui  en 
impose  et  qui  cependant  n'exclut  point  tout-a-fait  l'ex- 
pression un  peu  ironique  qui  doit  se  trouver  parfois  sur 
la  figure  du  créateur  de  Méphistophélès. 

Il  est  un  autre  buste  qu'il  nous  tarde  de  signaler,  et 
qui  mérite  une  distinction  toute  particulière ,  tant  par 
son  extrême  ressemblance  que  par  la  manière  grande  et 
noble  dont  il  est  conçu  et  exécuté,  c'est  celui  que  M.  Ra- 
mus  ,  jeune  artiste  provençal ,  a  fait  d'après  M.  le  comte 
de  Forbin.  C'est  la  première  fois,  je  crois,  que  M.  Ra- 
mus  met  au  Salon  ;  mais  son  premier  pas  dans  la  car- 
rière me  paraît  lui  faire  le  plus  grand  honneur. 

Nous  ne  dirons  rien  d'une  petite  statue  en  plâtre  en- 
voyée par  M.  Eugène  Devéria,  le  jeune  peintre  à  qui 
l'on  doit  le  tableau  de  la  Naissance  de  Henri  IF,  qui  au 
dernier  Salon  fit  événement  ;  mais  en  revanche,  je  vous 
signalerai  comme  une  des  productifs  les  plus  curieuses 
du  Salon  de  sculpture  un  bas-relief  de  M.  de  Triqueti , 
jeune  artiste  dont  on  a  remarqué  plusieurs  tableaux  daus 
les  salles  de  peinture ,  et  notamment  Galilée  abjurant  ses 
prétendues  erreurs  devant  V inquisition.  Non  content  des 
suffrages  flatteurs  que  lui  a  mérités  ce  tableau  brillant  de 
couleur  et  d'un  effet  très-harmonieux ,   il  a  recherché 
aussi  la  gloire  du  sculpteur,  et  s'est  présenté  dans  la  lice 
avec  un  bas-relief  en  bronze ,  dont  les  figures  se  détachent 
presque  entièrement  du  fond  :  il  représente  la  Mort  de 
Charles-le-Téme'raire .  Vaincu  "a  la  bataille  de  Nancy  ,  le 
duc  de  Bourgogne  cherche  son  salut  dans  la  vitesse  de 
son  cheval ,  mais  un  cavalier  le  poursuit,  l'attaque,  et 
perce  de  son  épée,  au  défaut  de  la  cuirasse,  le  dernier 
des  ducs  de  Bourgogne  de  la  seconde  race.  Il  y  a  quelque 
chose  d'étrange,  de  fantastique,  dans  cette  composition, 
a  la  fois  si  neuve  et  si  originale.  C'est  plein  de  vie,  d'ame 
et  de  mouvement,  et  l'exécution  en  est  d'autant  plus  a 
remarquer  que   «  cet  ouvrage  de  fonte  est  présenté,  dit 
le  livret,  tel  que  le  bronze  est  sorti  du  moule,  et  sans  la 
plus  légère  retouche  ou  ciselure.  » 

Un  cadre  n'est  ordinairement  qu'ime  bordure,  qu'un 
ornement  qui  sert  "a  décorer  le  travail  qu'il  renferme. 
M.  de  Triqueti  a  su  donner  a  celui  qui  entoure  le  bas- 
relief  dont  je  viens  de  vous  entretenir,  et  qu'il  a  sculpté 


L'ARTISTE. 


22.1 


► 


lui-même  sur  bois,  style  d'architecture  bonrguignone , 
un  intérêt  tout  spécial  et  qui  se  lie  intimement  an  sujet 
principal  qu'il  a  traité.  A  gauche  du  spectateur  est 
sculptée,  dans  l'épaisseur  du  cadre,  la  statue  de  Phi- 
lippe-lc-llardi ,  premier  des  ducs  de  Bourgogne  de  la 
maison  de  Valois,  et  a  droite  celle  de  Marie  de  Bour- 
gogne, fille  de  Charlcs-le-Téméraire,  en  qui  la  famille 
s'éteignit.  Au  bas  du  cadre ,  quatre  compartimens ,  re- 
présentant les  emblèmes  des  quatre  ducs,  et  dans  le  haut 
sont  des  figures  emblématiques  ayant  trait  a  leur  histoire  ; 
enfin  les  écus  limlués  qui  se  trouvent  dans  diverses  ca- 
ses, tout  autour  du  tableau,  représentent  l'histoire  hé- 
raldique de  la  maison  de  Bourgogne ,  ainsi  que  ses  al- 
liances. 


:^^^iiv.v7^^7-    ^ 


LETTRES  SUR  LE  SALON  DE  1831. 

TROISIÈME  LETTRE. 

McmitiT  (if  l'Acndtîinic  de  l'cinlui-o  «rAnfiloU-rrr  .  etr. ,  ptr. 


A   LONDRES. 


MONSIEUH  , 

Grâce  à  l'c'tude  que  vous  avei  faite  de  notre  roman  de  Gil 
Blas ,  traduit  par  vous  en  compositions  si  brillantes  ,  vous  ave/, 
pris  goût  il  notre  litte'r.iUirc ,  et  vous  êtes  devenu  le  familier  de 
ces  auteurs  du  bon  vieux  temps  qu'aucuns  ont  la  superstition 
d'adorer  encore.  Vous  souvenez-vous  do  celte  scène  des  Plai- 


deurs de  Riicinc,  où  le  bon  Dandin  ,  juge-modèle  »'il  en  fut  ja- 
mais ,  possédé  du  dc'mon  de  la  Justice ,  cl  g.ird^  à  vue  par  m 
famille  et  ses  (,'ens,  s'en  va  sur  les  jçoulliifrcg  ou  s'crhapjic  par 
les  soupiraux  de  sa  cave,  en  criant  à  tue-tête  :  «  Je  veux  aller 
juger?  »  Et  il  juge  en  effet,  et  d'une  façon  si  bouffonne  qui- 
c'est  merveille  de  le  voir,  merveille  de  l'ouïr. 

«  Eli  bien  !  maintenant ,  c'est  au  tour  de  notre  académie  des 
Beaux-Arts  à  donner  sa  petite  romédie.  Les  entrée»  des  saUe»  de 
l'exposition  sont  suspendues  :  de  nouveaux  tableaux  sonlfounû 
aux  jures-experts  pour  remplacer  ceux  qui  jouissent  depuis  un 
mois  de  l'ovation  du  Louvre.  Et  les  'jurés  s'assemblent  :  la 
table  au  tapis  vert,  le  fauteuil  et  la  sonncUv  du  président,  1<- 
greflier  au  grave  maintien ,  rien  n'y  manque.  Silence  I  vou.s 
dis-je,  ils  sont  en  travail  :  ils  jugent:  ils  vont  sauver  les  art» 
comme  les  Quarante  ont  sauvé  les  lettres;  comme  les  oiseaux 
sacres  ont  sauvé  le  Capitole » 

Voilà  ce  qu'bier ,  à  l'entr'acte  d'une  représentation  de  la  pièce 
de  Racine,  grondait  entre  ses  dents  un  jeune  homme  à  qui  une 
place  mal  commode  avait  donné  de  rbumeu.r,  et  qu'à  son  air 
vif  et  spirituel,  à  sa  barbe  dii  seizième  siècle  et  à  son  langage, 
j'avais  tout  d'abord  reconnu  pour  un  artiste.  Il  me  donna  le  mot 
de  sa  boutade  énigmatique.  D'exceptions  en  exceptions  je  cher- 
chai à  obtenir  grâce  dans  son  esprit  pour  quelques-uns  des  im- 
mortels dont  j'aime  le  haut  talent  et  la  personne  ;  mais  il  s'agi- 
tait sur  sa  banquette  étroite  ,  et  son  humeur  allait  croissante. 

«  Oui,  sans  doute,  poursuivit-il,  parmi  ces  juges  il  est  de 
rares  génies  qui  couvrent  l'académique  aréopage  de  l'éclat  de 
leur  nom;  mais  autour  d'eux  se  groupent  trop  de  médiocriu» 
triomphantes  par  qui  le  talent  s'indigne  d'être  jugé.  Qu'un  jurj- 
d'admission  soit  nécessaire,  d'accord;  mais  pourquoi  n'est-il 
composé  que  des  seuls  élémens  d'une  académie  patentée  ,  sou- 
tien du  droit  divin  dans  les  arts?  Pourquoi  la  formation  n'en  est- 
elle  pas  laissée  à  l'élection  des  artistes,  sous  telles  ou  telles 
conditions  de  justice  distrilnilivc  généralement  consenties?  Car 
de  quel  droit  de  flagrantes  mtyiocrilés  s'arrogent-ellcs  le  privi- 
lège de  juger  les  Robert  et  les  Delacroix ,  les  Schnetz  et  les 
Dclarochc,  les  Decanips  et  les  Dupont.'  De  quel  front  osent- 
elles  ne  pas  décliner  sur-le-champ  leur  compétence  !  Elncore  si , 
croyant  en  lui-même,  ce  jury  faisait  son  devoir;  encore  si  son 
excessive  indulgence  n'ouvrait  pas  la  porte  à  des  productions 
détestables  sous  le  rapport  de  l'art ,  et ,  qui  pis  est ,  aux  nu- 
dités ,  aux  équivoques  orduricres  de  la  régence ,  aux  orgies  qui 
calomnient  les  ateliers ,  et  où  le  peintre  et  son  modèle  roulent 
dans  la  double  ivresse  des  sales  voluptés  et  du  vin.  Mais  non, 
tout  s'entasse  pêle-mêle  sans  distinction  de  sujet.  Ce  n'est  pas 
d'ailleurs  que  je  sache  à  Bayard  le  moindre  gré  de  sa  conti- 
nence; mais,  entre  nous,  si  vous  n'êtes  pas  seul  dans  votre 
alcôve ,  tircz-en  les  rideaux ,  et  gardez-en  piur  vous  les  secrets. 
Voltaire  a  bien  pu  communiquera  Ninon ,  Rocbester  à  ses  amis. 
Parny  à  son  Éléonore,  les  débauches  d'une  muse  bbertine;  mais 
ils  n'ont  (ms  appelé  la  cour  et  la  ville ,  tous  les  sexes  et  tous  les 
âges  à  les  entendre.  Qu'est-ce ,  après  tout ,  que  la  rcser\  e  chez 
un  peuple  poli  comme  le  nôtre?  L'ne  gr.îce,  une  poUtcsse  de 
plus.  Kt  puis,  c'est  Ie-pa1ais  du  roi  lui-même  qui  s'ouvre  à  nos 
œuvres  :  que  l'art  rende  en  gloire  ,  et  avant  tout  en  décence  .  à 


2âi 


L'ARTISTE. 


notre  monarque  ,  ce  qu'il  en  reçoit  en  protection.  Gardons  que 
sa  jeune  famille  ,  placée  de  nos  propres  mains  à  la  tête  de  notre 
pays,  ne  puisse  sans  rougir  se  mêler  dans  ces  galeries  au  milieu 
de  nous.  Enfin  ne  devons-nous  pas  nous-mêmes  respect  à  nos 
propres  mères ,  à  nos  sœurs  et  à  nos  filles  ?...!.  Le  genre  Dubufe 
nous  saisira  donc  partout  à  la  gorge  !  Rien  ne  manque  à  sa 
gloire ,  pas  même  les  imitateurs  ;  et  telle  personne ,  dont  le  nom 
au  livret  ne  peut  être  qu'une  erreur ,  risque  un  œil  pour  nous 
donner  aussi  sa  petite  Régence  demi-lascive!..  » 

A  ces  mots ,  la  toile  se  levant  coupa  court  à  cette  conversa- 
lion  ,  que  la  fin  de  la  soire'e  dramatique  et  les  flots  de  la  mul- 
titude sortant  de  la  salle  nous  empêchèrent  de  reprendre ,  en 
nous  empêchant  de  nous  rejoindre. 

Sa  colère  était  fonde'e  sans  doute;  mais  s'il  faut  proscrire  les 
priapées ,  il  faut  mettre  le  même  empressement  à  accueillir  le 
nu  qui  a  sa  de'cence ,  et  qui  est  l'une  des  belles  ressources  de 
l'art.  L'e'tude  d'une  jeune  Baigneuse,  où  IM.  Rioult  s'est  montre' 
coloriste  habile  ,  en  est  un  exemple  :  la  tête  de  celte  charmante 
étude  est  pleine  d&  naïveté',  d'innocence  et  de  grâce,  et  les  formes 
de  ce  corps ,  où  brille  l'enfance  en  sa  fleur  voisine  de  l'adoles- 
cence, n'e'veillant  dans  l'imagination  que  des  ide'es  tranquilles 
et  douces.  Il  y  a  dans  le  spectacle  des  formes  surhumaines  des 
statues  antiques  quelque  chose  qui  saisit  fortement  l'imagina- 
gination ,  qui  va  puissamment  au  cœur,  qui  ravit  l'ame  vers  une 
sphère  de  grandeur  et  d'e'lévation ,  vers  un  ordre  d'idées  nobles 
et  pures  comme  les  objets  qui  les  enfantent.  C'est  la  même  pcn-^ 
se'e  qu'exprimait  Winckclmann ,  quand  il  disait  que  la  contem- 
plation de  l'Apollon  du  Belve'dère  le  rendait  meilleur. 

Une  chose  qui  rassure ,  c'est  que  les  vrais  talens  de  notre 
e'cole  prêchent  d'exemple  contre  le  mauvais  goût  renouvelé' 
des  gouaches  de  Baudouin.  Voyez  comme  le  pinceau  pur 
de  notre  Ingres  sait  captiver  l'imagination  sans  la  souiller,  de- 
vant les  contours  raphaélcsques  de  son  Odalisque. \oycz  comme 
Gérard  fait  doucement  rêver  quand  il  réfléchit  la  sensibilité  de 
l'Amour  sur  l'ame  candide  et  pui*e  de  sa  Psj'chè ;  comme  Her- 
sent a  parlé ,  dans  un  sujet  difficile ,  le  naïf  et  chaste  langage  de 
la  Bible. 

Les  mœurs  religieuses  ou  populaires  de  l'Italie  fournissent  à 
Robert  et  à  Schnctz  de  nobles  ou  d'heureuses  inspirations  j  à 
Delaroche ,  à  Delacroix ,  le  Dante  ou  l'histoire  ;  a  Decamps ,  les 
scènes  familières  de  la  vie.  Alfred  et  Tony  Johannot ,  à  leur 
tour,  savent  puiser  aux  sources  fécondes  des  romans  de  Walter 
Scott,  qui  sont  aussi  de  l'histoire;  et  leur  crayon  spirituel  et 
facile  vient  en  aide  à  l'art  du  typographe ,  et  se  joue  pour  illus- 
trer, suivant  votre  expression  anglaise ,  les  monumens  du  génie. 

Ces  deux  jeunes  artistes  méritent  une  mention  particulière;  mais 
leur  nom  se  mêle  à  trop  de  souvenirs  de  ces  dernières  années , 
pour  que  vous  ne  me  permettiez  pas  d'arrêter  un  instant  vos 
regards  sur  cette  époque  transitoire  qu'ils  ont  marquée  du  cachet 
de  leur  talent,  soit  qu'Usaient  reçu,  soit  qu'ils  aient  donné  l'im- 
pulsion dans  les  arls,  comme  graveurs,  dessinateurs  ou  peintres. 

Depuis  vingt-cinq  ans ,  votre  pays  avait  donné  un  essor  ex- 
traordinaire à  la  librairie,  en  associant  les  arts  du  dessin  au 
succès  de  cette  branche  d'industrie.  Ators  que  la  paix  rouvrit 
le  continent,  l'Europe  devint  sur-le-champ  tributaire  de  la 


Grande-Bretagne  pour  ses  splendides  éditions  à  illustrations , 
et  il  se  fit  sentir  en  France  une  émulation  qui  nous  valut  de 
beaux  ouvrages  typographiques  et  chalcographiques.  Déjà,  il 
est  vrai,  les  Didot^  les  Renouard  et  les  Crapelet  avaient  pro- 
duit en  ce  genre  des  monumens  immortels;  mais  rien  n'avait 
encore  paru  qui  pût  rivaliser  avec  les  Mille  et  une  Nuits,  dont 
les  ravissantes  compositions  auraient  suffi  pour  vous  placer  au 
premier  rang  parmi  les  artistes.  Votre  Gil  Blas  et  votre  Don 
Quixote  vinrent  ajouter  encore  à  l'enthousiasme  comme  au 
désespoir  de  nos  dessinateurs  et  de  nos  graveurs  de  vignettes  à 
qui  cependant  notre  admirable  Prud'hon  avait  donné  des  leçons 
heureuses. 

Jusque-là,  Moreau  le  jeune,  si  peu  puissant  dans  ses  effets, 
mais  si  admirablement  habile  à  reproduire  les  scènes  des  siècles 
de  Louis  XIV  et  de  Louis  XV,  était  le  point  de  mire  des  ar- 
tistes qui  cidlivaient  le  même  genre.  Seul  digne  d'être  cité , 
Alexandre  Desenne  avait  succédé  à  Moreau  sans  le  remplacer, 
et  tenait  alors  le  sceptre  de  la  vignette.  Il  fit  des  efforts  pour 
dérober  à  vos  ouvrages  quelque  chose  de  leur  supériorité  incon- 
testable; et,  sous  ses  yeux,  quelques  bons  graveurs  se  formèrent 
à  ses  principes  nouveaux  :  les  frères  Johannot  furent  du  nom- 
bre; et,  depuis  ce  moment,  on  les  trouva  partout  où  il  y  avait 
des  progrès  à  faire  et  des  éloges  à  recueillir. 

Cependant ,  un  homme ,  doué  de  la  plus  heureuse  organisa- 
tion, sachant  d'un  tour  de  main  triompher  de  toutes  les  diffi- 
cultés de  l'art,  au  gré  d'un  talent  improvisateur,  M.  Achille 
Devéria,  marchait  sur  les  traces  de  Desenne;  et ,  à  la  mort  de 
cet  artiste  aimable,  restait  seul  en  possession  des  illustrations 
bibliographiques.  Long-temps  il  y  déposa  les  trésors  de  son 
imagination  féconde,  que  parfois  l'abus  d'une  facilité  excessive 
déparaît  de  quelques  négligences;  et  si  la  lilhographie  ne  l'eût 
rendu  infidèle  à  sa  première  vocation,  il  eût  occupé,  dans  cette 
branche, de  l'art,  le  rang  qu'il  eût  daigné  y  choisir.  Sa  voca- 
tion, je  me  trompe  :*la  brillante  imagination  d'Achille  Devéria 
n'était  pas  faite  pour  mourir  dans  le  cadre  étroit  de  vignettes  de 
livres  :  il  lui  fallait ,  pour  s'accuser  tout  entière  et  prendre  un 
libre  essor,  un  hôtel  Lambert  à  embellir,  un  palais  de  Versailles 
à  décorer,  comme  en  avait  eus  Le  Brun. 

D'après"  Devéria ,  les  frères  Johannot  s'essayèrent  encore  de 
la  manière  la  plus  heureuse  dans  la  gravure  de  vignettes.  De 
grandes  planches  ,  qu'ils  donnèrent  aussi  à  la  même  époque , 
prouvèrent  la  souplesse  de  leur  talent  ;  et  ce  n'étaient  là 
que  les  préludes  de  succès  d'un  autre  genre.  Impatiente  de 
se  produire,  leur  vive  imagination  ne  voyait  dans  la  gravure 
qu'un  moyen  d'écrire  sa  pensée.  Interprètes  d'abord  des  œuvres 
d'autrui,  ils  voulurent  bientôt  voler  de  leurs  propres  ailes,  et 
gravèrent  les  compositions  dont  ils  étaient  les  auteurs.  L'eau- 
forte  cultivée  d'une  façon  si  brillante  par  les  maîtres  anciens  et 
quelques  modernes ,  l'eau-forte  où  votre  Wilkie ,  votre  Edwin 
Landsccr,  votre  Cruickshank  déposent,  chacun  suivant  sonstyle, 
les  confidences  de  leurs  heureux  génies ,  devint  leur  gravure 
favorite  ;  et  des  collections  de  vignettes  pour  les  œuvres  de 
Walter  Scott  et  celles  de  l'américain  Coopcr  virent  le  jour. 
Presque  à  la  fois  ils  trouvaient  le  temps  de  publier  encore  une 
multitude  d'autres  vignettes  ou  l'imagination,  l'esprit  et  la  grâce 


L'ARTISTE. 


225 


se  disputaient  le  mciite  de  l'exécution.  C'est  alors  qu'ils  s'es- 
sayèrent dans  la  peinture  où  leurs  coups  d'essai  furent  des  coups 
de  maîtres.  C'est  alors  aussi  que  le  plus  jeune  des  frères, 
M.  Tony,  associant  son  nom  à  toutes  les  publications  intéres- 
santes de  l'époque ,  les  illustra  de  dessins  sur  bois  que  grava 
Porrct.  C'est  alors  particulièrement  (|ue  son  crayon  spirituel  et 
■prote'iforme  lutta  de  verve  et  d'originalité  avec  l'auteur  du  livre 
bizarre  du  Rni  de  Bohême  et  ses  sept  châteaux,  deliauchc 
d'esprit,  mais  d'un  esprit  supérieur. 

M.  Tony  Jobannot,  et  avant  lui  M.  Acbille  Devcria,  ont 
à  mes  yeux  bien  mc'rite  de  l'art  en  rendant  la  gravure  sur  bois 
rivale  en  quelque  sorte  du  burin.  Ce  genre,  qui  a  eu  ses  périodes 
d'éclat  et  de  décadence  ,  mérite  de  ne  point  être  relégué  à  des 
usages  subalternes ,  et  son  mode  expéditif  d'exécution  et  d'ira- 
pression  l'appellent  à  d'importans  résultats.  Les  premiers  es- 
sais de  gravure  sur  bois  remontent  jusqu'au  temps  où  Char- 
les VI  régnait  eu  France  et  Richard  II  en  Angleterre  :  ils  furent 
appliqués  à  l'impression  des  cartes  à  jouer.  Reproduction  gros- 
sière des  costumes  de  l'époque ,  ces  cartes  se  sont  conservées 
d'âge  en  âge  sous  leur  forme  gothique  jusqu'à  nos  jours,  et  si 
les  gardiens  de  quelques-uns  de  vos  Musées  et  ceux  de  votre 
Tour  de  Londres  ont  l'air,  à.  s'y  méprendre,  de  valets  de  pique 
ou  de  carreau ,  c'est  qu'ils  sont  fidèles  à  leur  costume  primitif 
dessiné  par  les  ciseaux  grotesques  d'un  tailleur  du  quatorzième 
siècle. 

Ce  fut  dans  le  quinzième  et  non  loin  de  l'époque  de  la  re- 
naissance que  les  arts  du  dessin  tirèrent  parti  de  la  gravure 
sur  bois.  D'abord  elle  servit  à  décorer  les  abécédaires  de  l'en- 
fance :  sur  des  cartes  marquées  chacune  d'une  lettre  de  l'alpha- 
bet ,  on  grava  d'informes  figures  de  saints ,  d'anges  et  de  dé- 
mons ,  sujets  favoris  de  nos  bons  vieux  pères.  Puis,  comme  on 
peut  le  voir  au  cabinet  des  estampes  de  la  Bibliothèque  royale  , 
où  le  savant  et  obligeant  M.  Duchesne  aîné'  apprend  aux  ama- 
teurs à  savourer  avec  délices  la  précieuse  odeur  d'un  bouquin  , 
la  gra\-ure  sur  bois  suivit  l'art  dans  ses  révolutions  diverses  : 
gothi(pic  sous  les  Bernard  Milnet  en  France;  les  Burgmair ,  les 
Albert  Durer  ,  les  Schaufclein  en  Allemagne;  et  s'offrant  avec 
les  formes  de  la  renaissance  sous  le  tranchant  des  Coriolano , 
des  Andreani ,  des  Jackson  en  Italie.  Telle  fut  sa  marche  jus- 
qu'au temps  où  sa  sœur  cadette  la  gravure  sur  cuivre,  venant  à 
naître  en  Allemagne  ,  prit  de  plus  en  plus  faveur,  la  fit  négliger 
chaque  jour  davantage  et  presque  livrer  à  l'oubli  dans  le  dix- 
septième  siècle.  Ce  n'est  guère  que  depuis  quarante  ans  qu'elle 
a  repris  une  existence  nouvelle  en  Angleterre;  mais  cette  exis- 
tence est  brillante.  L'idée  de  graver  sur  bois  debout  au  lieu  de 
suivre  comme  autrefois  les  fibres  ligneuses  a  valu  plus  de  soli- 
dité à  ce  genre  de  gravure,  et  donné  les  moyens  de  produire  les 
merveilleux  tours  de  force  de  finesse  dont  les  Har\'ey  ,  les 
Thompson,  les  Branston  et  les  Wright  en  Angleterre,  et  les 
Pori'et  en  France ,  étonnent  les  yeux  de  l'amateur. 

Remercions  donc  M.  Tony  Johannot  d'avoir  puissamment 
contribué,  pour  sa  part,  à  rajeunir  une  branche  intéressante  des 
arts  du  dessin.  Ainsi  que  son  frère  ,  il  a ,  je  le  sais ,  bien  d'au- 
tres titres  à  nos  éloges;  mais  aucune  des  fantaisies,  aucun  des 
caprices  de  ces  talens  aimables  n'est  indifférent  à  étudier.  Des- 


sins ,  gravures,  tableaux,  tout  sort  avec  une  cfgale  facilite  de 
leurs  mains  habiles,  et  partout  ils  laissent  l'cmpreinle  du  plus 
heureux  talent.  Leurs  talileaux  savent  à  la  fois  séduire  la  vue  et 
captiver  la  pensée  ,  et ,  dans  ces  deux  cadres  où  leurs  produc- 
tions confondues  décèlent  par  l'air  de  famille  de  leur  touche 
une  origine  fraternelle ,  la  vérité  de  costume  est  le  moindre  mé- 
rite. Bonheur  des  poses ,  justesse  des  expressions ,  finesse  des 
têtes  qui  plus  d'une  fois  rappellent  celles  d'Holbein ,  voilà  bien 
des  qualités  du  talent  pittoresque.  Et  si  parfois  une  critique 
grondeuse  réclame  un  dessin  plus  sévtre,  un  modelé  plus 
ferme  et  plus  de  relief,  elle  s'oublie  devant  l'admirable  vérité 
de  la  pantomime  ,  le  jeu  spirituel  et  fin  des  physionomies ,  le 
sentiment  qui  met  d'accord  toutes  les  parties  de  l'œuvre  ;  si  en- 
fin elle  regrette  l'absence  de  la  vigueur  du  coloris ,  elle  la  trouve 
rachetée  par  la  séduction  de , l'harmonie  la  plus  parfaite.  Ces 
qualités  se  reproduisent  surtout  dans  les  tableaux  de  fFood- 
stock ,  de  Giijr  Mannering ,  de  l'Antiquaire;  elles  brillent 
encore  dans  \' Officier  de  Fortune ,  dans  Manfred  et  le  Chas- 
seur ,  et  dans  une  Halte  de  soldat  devant  une  auberge , 
charmante  composition  de  M.  Tony,  et  chef-d'œuvre  de  son 
auteur. 

Pour  un  peintre,  l'un  des  moyens  de  populfa-ité,  c'est  d'être 
multiplié  par  la  gravure.  MM.  Alfred  et  -Tony  Johannot  le 
savent  mieux  que  personne  ,  eux  qui  ont  prêté  à  d'autres 
renommées  le  passe-port  de  leur  burin.  Il  était  tout  naturel 
d'abord  qu'ils  se  rendissent  ce  ser^'ice  à  eux-mêmes  :  ils  l'ont 
fait;  mais  aujourd'hui  les  plus  habiles  graveurs  de  vignettes  de 
la  capitale ,  les  Bumct ,  les  Tavernier,  les  Revel ,  les  Mauduit , 
les  Cousin  ,  se  disputent  l'honneur  de  leur  servir  d'interprètes. 
A  cette  liste  manquent  et  le  beau  nom  de  Henriquel  Dupont  et 
ceux  de  Prévost ,  Forster  et  Vallot;  mais  aujourd'hui  les  veilles 
de  ces  graveurs  sont  consacrées  à  de  grandes  planches  ,  et  leur 
talent  aimé  regrette  sans  doute  de  ne  pouvoir  attacher  quelques 
fleurons  de  plus  à  la  couronne  des  deux  jeunes  artistes  qu'ont 
adoptés  le  public  et  les  gens  de  goût. 

.    Leaves  de  Conches. 
Paris,  f'juin  1831. 


226 


L'ARTISTE. 


Quelque  présomptueuses  que  paraissent  cos  paroles,  osons 
dire  que  le  public  ne  nous  semble  pas  avoir  compris  toute  l'im- 
portance des  expositions  du  Louvre ,  et  surtout  de  celle  de  cette 
anne'e,  où  la  lutte  des  romantiques  et  des  classiques  se  décide. 
La  grande  question  des  arts  est  là  tout  entière  cependant;  et  iJ 
faut  blâmer  ce  cruel  et  impitoyable  esprit  de  critique  avec  le- 
quel on  juge  des  tableaux  comme  d'e'phe'mères  vaudevilles: 
quelque  peu  de  conviction  qu'il  y  ait  aujourd'hui  chez  les  ar- 
tistes^ c'est  jouer  avec  du  sang  ;  et  beaucoup  de  ceux  qui  nous 
rendent  compte  du  Salon  ,  en  cherchant  plutôt  à  nous  amuser 
qu'à  nous  instruire ,  oublient  que  le  trait  d'esprit  qui  nous  fait 
rire  jieut  aller  jjercer  le  cœur  de  celui  qu'il  frappe.  Par  goût, 
par  esprit  de  justice,  et  dans  l'espoir  d'être  plus  utiles,  nous 
serons  plus  sc'rieux,  quitte  à  être  moins  attrayans.   Sans  doute 
MM.  Laucrenon ,  Vincent ,  "Latil ,  Caminade,  Ansiaux,  La- 
fond  ,  Bordicr,  Brocas  ,  Dassy ,  Lcfebvre ,  Vauchelet ,  et  quel- 
ques autres  ,  manquent  d'inspiration ,  et  quoique  nous  puissions 
nous  tromper,  nous  convenons  qu'il  est  peu  croyable  que  l'art 
leur  doive  jamais  rien;  mais  pour  cela,  nous  ne  voyons  pas 
leurs  œuvres  avec  mépris  :  on  y  trouve  le  fruit  de  trop  sérieuses 
études  pour  n'en  pas  respecter  les  défauts ,  et  si  l'on  a  droit  de 
regretter  leur  peu  de  portée ,  c'est  mal  servir  les  arts  que  les 
outrager,  car  souvent  on  ne  les  comprend  pas ,  et  nous  devons 
l'avouer,  avec  un  jeune  artiste  qui  l'écrivait  dernièrement  : 
«  Pour  bien  juger  un  tableau  ,  il  faudrait  être  sûr  de  saisir  tou- 
»  jours  parfaitement  l'esprit   dans  lequel  il  a  été  composé.  » 
Nous  savons  bien  qu'il  y  a  des  hommes  si  indignes  du  titre  de 
peintre ,  que  l'on  ne  saurait  trop  châtier  la  fatale  manie  qu'ils 
ont  de  barbouiller  de  la  toile,  comme  M.  Dumont,  par  exemple, 
qui  nous  a  fait  un  Louis-Philippe  en  meilleure  des  républiques, 
c'est-à-dire  au  juste  milieu,  entre  Lafayctte  et  Gérard;  mais 
ces  homraes-là  sont  plus  rares  en  peinture  que  les  ignorans  am- 
bitieux ne  le  sont  en  politique ,  et  comme  après  tout  leurs  vices 
sont  moins  dangereux,  on  peut  absoudre  un  coupable  pour  ne 
point  envelopper  dans  d'injustes  rigueurs  tant  de  gens  qui  n'en 
peuvent  mais.  En  revanche,  en  ne  saurait  trop  honorer  ces  vé- 
ritables artistes,  forts  et  courageux,  animés  d'une  conviction 
])rofonde  ,  qui  vont  à  leur  t)ut  d'un  pas  ferme ,  entraînant  leurs 
détracteurs  à  leur  suite.    Personne   ne  niera,  je  pense,    que 
M.  Delacroix  ne  soit  de  ce  nombre  :  c'est  un  génie  novateur, 
plein  de  fougue  et  d'adi-esse ,   énergique  et  gracieux  tout  à  la 
fois ,  et  puis  im  peintre  universel ,  comme  un  ancien  maître 
voulait  qu'ils  fussent  tous  ,  un  peintre  qui  n'a  pas  de  genre ,  qui 
saisit  ce  qu'il  voit  dans  la  nature,  et  sait   le  poétiser.  Nous 
le  disons  en  conscience ,   après  avoir  analysé  attentivement  ses 
tableaux,  il  nous  paraît  impossible  de  l'accuser  raisonnablement 
de  s'écarter  de  la  vraie  route  ,  qui  n'est  autre  à  nos  yeux  que  la 
route  du  vrai.  Dans  ses  ouvrages ,  nous  n'avons  toujours  vu  que 
l'intention  de  rendi-e  la  nature  avec  autant  de  vérité  que  de  no- 


blesse, et  c'est  là  ce  que.  nous  demandons  à  la  peinture  :  non 
point  celte  vérité  qui  trompe  l'œil,  qui  n'a  qu'un  étroit  mérite 
d'imitation  et  de  patience,  sans  jjorter  aucun  intérêt  avec  elle; 
mais  la  vérité  pure ,  attachante ,  empreinte  enfin  du  génie  ar- 
tistique. 

Nous  sommes  ennemis  de  la  glaciale  correction  des  imitateurs 
de  David,  qui  prétendent  continuer  sa  peinture  sculpturale,  et 
qui  ramènent  la  forme  à  la  plus  stricte  régularité ,  comme  si  la 
vie  n'excluait  pas  cette  perpétuelle  régularité.   Mais  nous  ne 
sommes  pas  moins  ennemis  du  laid  tel  que  vient  de  nous  en  donner 
M.  Lethicre.  C'est  incontestablement  un  consciencieux  ouvrage 
que  sa  Mort  de   Firginie;  on  y  voit  avec  satisfaction  qu'il 
cherche  ,  et  rien  n'est  plus  à  son  éloge  que  la  facilité  avec  la- 
quelle on  peut  reconnaître  qu'il  a  abandonné  dans  cet  immense 
tableau  les  principes  de  ses  contemporains  ;  mais  en  voulant 
éviter  le  type  davidien ,  il  est  tombé  dans  un  vice  contraire , 
dans  le  trivial.  Ses  honorables  efforts  n'en  porteront  pas  moins 
de  bons  fruits,  et  instruiront  les  jeunes  gens.  Le  laid  même  a 
pour  le  poète  et  pour  l'artiste  un  caractère  de  beauté  qu'il  ne 
faut  jamais  lui  enlever;  Michel- Ange  et  Raphaël  en  ont  fait 
dans  leurs  sublimes  ouvrages ,  il  y  excite  la  haine  ou  la  terreur; 
mais  jamais  la  répugnance  ni  le  dégoût.  C'est  que  le  génie  de 
l'artiste  consiste  à  rendre  sous  des  formes  poétiques  l'expres- 
sion même  des  passions  les  plus  abjectes  qu'il  n'a  au  reste  le 
droit  de  représenter  que  pour  nous  en  inspirer  l'horreur.  On  voit 
que  classique  ou  romantique  sont  des  dénominations  qui  nous 
sont  indifférentes  ;  nous  demandons  des  ouvrages  qui  jiuissent , 
comme  ceux  de  MM.  Delacroix,  Delaroche,  Decamps,  Sigalon, 
Schnetz  (  nous  prenons  les  modèles  que   nous  avouo  "^ous    les 
yeux  ) ,  être  étudiés  et  médités  avec  fruit  sans  égarer  le  goût 
des  élèves  ni  fausser  le  jugement  des  masses. 

Il  est  inutile  de  faire  observer  que  cette  digression  nous  ra- 
mène naturellement  à  M.  Delacroix.  Du  petit  nombre  d'ou- 
vrages exposés  qui  retracent  les  mémorables  journées  de  juillet, 
sa  Liberté  guidant  le  peuple  est  sans  contredit  le  plus  remar- 
quable. Nous  ne  décrirons  pas  ce  tableau,  plein  d'énergie ,  parce 
que  tout  le  monde  le  connaît  déjà.  Avouons  d'abord  que  loin  de 
partager  l'avis  général  nous  admirons  beaucoup  cette  alliance  de 
l'allégorie  au  réel  que  nous  y  trouvons. Il  ne  faut  pas  oublier  que 
la  peinture  ,  comme  la  musique  et  les  lettres ,  est  faite  jwur  agir 
sur  les  masses ,  et  les  perfectionner  en  transmettant  à  la  posté- 
rité l'image  de  ce  qui  est  grand  et  beau.  Les  arts  dominent  le 
peuple  à  son  insu ,  et  les  véritables  artistes  briseraient  leur  pa- 
lette s'ils  croyaient  n'avoir  d'autre  mission  que  d'amuser  les 
yeux  de  quelques  riches:  or  n'est-il  pas  certaines  actions  que  l'on 
est  obligé  de  personnifier  pour  les  rendre  ajipréciables?  La  fiction 
est  une  puissante  ressource  pour  un  grand  peintre  ,  qu'il  faut  se 
garder  de  tarir ,  sans  crainte  de  jeter  dans  l'erreur  les  hommes 
inférieurs.  Chacun  répond  de  ses  œuvres,  et  l'homme  de  génie 
ne  saurait  être  passible  des  sottises  que  font  ses  imitateurs  :  de 
I)areils  moyens  d'ailleurs  n'appartiennent  qu'au  génie,  et  le  gé- 
nie seul  osera  les  employer,  précisément  parce  qu'il  faut  une 
grande  force  et  un  immense  talent  pour  franchir  la  distance 
qu'il  y  a  du  ridicule  au  sublime.  M.  Delacroix,  par  exemple, 
ne  voulait  pas  (  je  pense  du  moins  )  traduire  un  épisode  des 


L'ARTISTE. 


S87 


trois  journées  j  prenant  son  vol  de  plus  baut ,  songeant  à  nos 
fils,  il  voul.iit  personnifier  la  rc'volution  de  juillet.  Qu'avait-il 
donc  de  mieux  à  faire  que  de  montrer  le  peuple  suivant  la  Li- 
berté sur  une  barricade  ?  Les  bons  tableaux  sont  ceux  qui  s'ex- 
pliquent sans  livj-ct.  En  admettant  la  critique  que  l'on  veut 
introduire ,   nous  n'aurions    jias    l'admirable   collection  de  la 

Ivie  de  Médicis ,  par  llubens  ;  le  Dante  ne  serait  qu'un  rêveur 
au  lieu  d'être  un  profond  moraliste ,  et  cette  année  nous 
serions  prives  de  la  belle  création  des  Anges,  du  saint  Jé- 
rôme. Vive  donc  la  forte  pensée  de  M.  Delacroix,  vive  aussi 
l'accent  de  vérité  et  d'enthousiasme  qui  remplit  sa  com- 
position. La  figure  principale,  la  Liberté,  me  parait  bien  con- 
çue, quoi  qu'on  en  ait  dit.  Sans  doute  M.  Decaraps  a  eu  raison 
de  faire  de  sa  Françoise  Liberté  condamnée  au  carcan 
une  jeune  fille  du  peuple  avec  des  formes  de  jeunesse,  de  vigueur 

I  et  d'amour  ;  mais  à  celte  jeune  fille  soumise  à  son  sort  avec  la 
Wk  résignation  courageuse  d'un  grand  cœur,  que  l'on  donne  une 
arme,  qu'elle  se  mette  à  la  tête  du  peuple  grondant,  qu'elle  cUt 
tende  crier  vive  la  Charte,  qu'elle  monte  inspirée  sur  une  bar- 
ricade fumante,  et  nous  aurons  la  belle  figure  de  M.  Delacroix I 
I^_  Oui ,  sa  Liberté  est  bien  celle  du  29  juillet ,  elle  est  debout ,  un 
^■>  fusil  à  la  main  ;  celle  de  98 ,  à  laquelle  on  a  prétendu  la  com- 
parer, était  assise  sur  im  écliafaud  !  On  reproche,  je  crois ,  avec 
plus  de  raison  aux  morts  du  premier  plan  leur  couleur  livide  et 
l|v  c'pidémique.  Ces  liommts  là  n'ont  point  succombé  sous  un 
•^  coup  de  feu  j  mais,  en  revanche,  comme  l'enfant  qui  suit  la  déesse, 
armé  d'un  pistolet ,  est  caractérisé  !  Comme  on  retrouve  en 
lui  cet  enfant  de  Paris  ,  vif,  intrépide, aux  formes  écourtées,  le 
sang  vicié  par  les  maladies  que  lui  ont  transmises  ses  malhcu- 
l^fcreux  parens  ,  le  corps  déjà  abîmé  peut-être  de  libertinage 5 
^^^  comme  on  reconnaît  bien  cet  homme  de  la  grande  ville  au  clia- 
pcau  sur  l'oreille,  au  nez  d'aigle,  aux  joues  creuses  ,  à  la  re- 
dingote toujours  volante;  il  y  a  de  l'habitude  de  queue  de  bil- 
lard dans  la  manière  dont  il  tient  son  arme!  et  puis  encore  cet 
enfant  blesse  qui  rampe  sur  la  barricade  et  regarde  la  déesse 
avec  une  si  touchante  expression  d'héroïsme ,  comme  il  y  a 
du  faubourien  dans  son  mouvement  !  Tout  cela  est  vrai,  tout 
eela  dans  la  nature  n'est  pas  beau  ,  la  scène  par  elle-même  est 
laide  et  douloureuse,  et  pourtant  en  passant  par  le  pinceau  du 
peintre,  elle  est  devenue  belle ,  puissante,  poétique,  elle  inspire 
pour  l'avenir  et  console  du  passe  !  Voilà  comme  j'entends  la 
peinture!  A-t-on  le  droit  de  reprocher  à  M.  Delacroix,  qui 
offre  aussi  deux  tigres  si  brillans  de  couleur,  d'avoir  jeté  un  ton 
si  terne  sur  sa  barricade?  Il  y  était!! 

Combien  ne  doit-on  pas  s'étonner  ici  que  la  révolution  de 
juillet  ait  trouvé  si  peu  d'écho  dans  les  ateliers;  qu'après  l'ffô- 
tel-de-Fille  de  MM.  Mozin  et  Beaume  ,  rempli  d'intércssans 
détails,  on  trouve  à  peine,  sur  ce  sujet ,  huit  ou  dix  tableaux 
dont  l'infériorité  est  telle  qu'on  ne  peut  en  parler  !  D'où  vient 
donc  cette  indifTércnee  qui  accuse  cruellement  les  sympathies  de 
nos  peintres?  La  postérité,  en  ne  trouvant  non  plus  d'autre  poète 
(pi' Auguste  Barbier  sur  la  brèche  de  ce  grand  événement  poli- 
ticpic ,  ne  va-t-elle  pas  s'écrier  que  nos  artistes  étaient  bieu  peu 
dignes  d'un  peuple  aussi  généreux!  Faut-il  le  dire  ,  chez  nous, 
toujours  si  exaltés  pour  tout  ce  qui  est  grand,  la  sublime  révo- 


lution de  Pologne  n'a  produit,  avec  le  beau  concert  du  Wauxhall, 
qu'un  petit  tableau  d'un  pied  nous  représentant  un  de  ces  Fran- 
çais du  Nord  tout  couvert  de  sang  et  le  visage  triste  et  sr*érc 
.  comme  pour  nous  reprocher  notre  ingratitude.  Honneur  à 
M.  Léon  Co^iet!  lui  du  moins  n'a  point  oublié  les  Polo- 
nais ,  et  son  brillant  pinceau  s'est  retrouvé  là  ,  élégant  et 
pur  comme  dans  son  bon  religieux  qui  regarde  d'un  air 
méditatif  l'orage  qui  se  forme  au  loin  sur  la  crête  de»  mon- 
tagnes ,  comme  dans  sa  Rébecca  enlevée  par  un  Templier 
qui  attire  tous  les  regards  malgré  l'espèce  de  coquetterie  répan- 
due dans  cette  scène  de  désordre,  de  feu  et  de  fumée.  I^cs  trois 
chevaux  y  sont  bien  lancés  ;  leur  tête  est  brûlante  d'énergie ,  ils 
savent  qu'il  faut  aller  vite  ;  le  nègre  est  très-beau ,  et  la  tête  du 
templier  respire  bien  cette  colère  qui  rend  immobile.  Malheu- 
reusement le  personnage  le  plus  intéressant  de  l'ouvrage  en  est 
la  partie  faible  :  Rcliecca  est  froide  ;  ce  que  l'on  voit  de  sa  poi- 
trine est  dans  une  ombre  qui  lui  donne  un  ton  de  cuir  d«»a- 
gréable;  nous  croyons  d'ailleurs  qu'elle  devrait  être  plus  ef- 
frayée et  tenir  les  crins  du  cheval  avec  plus  de  force  :  elle  n'a 
pas  assez  peur  de  tomber.  Quoi  qu'il  en  soit ,  ce  tableau  sou- 
tient la  haute  réputation  de  son  auteur  et  fait  regretter  qu'il 
n'ait  rien  produit  de  plus  considérable. 

Quelque  antipathie  que  nous  ayons  pour  les  termes  de  louan- 
ge absolus,  nous  sommes  obligés  de  dire  que  les  rares  et  ex- 
quises qualités  des  petits  tableaux  de  M.  Decamps  les  mettent 
au  premier  rang  des  meilleures  productions  du  Salon.  Remar- 
quons à  ce  propos  comme  le  génie ,  quelque  sujet  qu'il  alwrdc , 
sait  tout  embellir  et  vivifier.  Certainement  on  ne  pouvait  rien 
faire  de  moins  noble  qu'un  hôpital  de  chiens  galeux ,  qu'une 
caricature  à' Arabe  sur  son  âne,  ou  que  la  Halle  d'un  pauvre 
Auvergnat  avec  ses  animaux  savans:ch  bien!  qui  pourtant  n'^ 
pas  admiré  ces  deux  bassets  qui  semblent  dire,  d'un  air  jibiloso- 
phe  :  Voilà  donc  où  nous  en  sommes  réduits  !  Qui  n'a  pas  écbté 
de  rire  en  voyant  le  calme ,  l'importance  orientale  et  grotesque 
de  notre  Aiahc  juché  sur  un  .-îne  ;  et  dans  la  halte  des  animaux 
savans,  que  d'expression,  quelle  vigueur  de  coloris;  comme 
tous  ces  petits  chiens  habillés  ont  des  mines  plaisantes  et  bouf- 
fonnes, et  de  quel  air  spirituel  et  câlin  le  singe  tend  son  bras 
pour  avoir  un  morceau  de  pain  !  L'Auvergnat  et  son  âne  sont 
encore  de  vrais  chefs-d'œuvre.  11  est  impossible  de  voir  rien  de 
plus  joli ,  de  plus  drôle  que  tout  cela.  Je  n'ai  {«s  l'honneur  de 
connaître  M.  Decamps,  mais  je  suis  sûr  qu'il  doit  être  bien 
heureux  lorsqu'il  est  à  son  chevalet.  Quand  on  est  doué  d'ime 
aussi  merveilleuse  organisation  d'exécution ,  quand  on  est  si 
vrai ,  si  facile  et  si  plein  de  charme ,  il  me  semble  qu'on  doit 
produire  un  tableau  comme  un  arbre  porte  un  fruit.  J'ai  en- 
tendu quelques  hommes  avoir  le  courage  de  reprocher,  d'un 
côté ,  de  la  lourdeur ,  de  l'autre  de  l'absence  du  modelé ,  ou 
bien  l'uniformité  de  ce  moyen  qui  consiste  à  procéder  toujours 
par  des  tons  vigoureux  sur  des  fonds  blancs.  Il  y  a  des  carac- 
tères chagrins  qui  ne  veulent  jamais  jouir  de  rien,  qui  gâtent 
leur  joie  à  toute  force ,  et  qui  n'admirent  une  chose  qu'à  condi- 
tion de  lui  tiouver  un  défaut.  Regrettons  plutôt  que  M.  De- 
camps ne  se  soit  pas  chargé  de  faire  le  portrait  du  bon  Médor  ; 
il  lui  appartenait  à  lui  (Je  montrer  à  la  postérité  le  chien  fidèleet 


ï/ 


2^28 


L'ARTISTE. 


triste,  qui  n'a  point  oublie  la  grande  semaine  et  qui  veille  encore 
au  Louvre  sur  la  tombe  des  martyrs  de  la  liberté,  en  attendant 
le  monument  e'ternel  que  leur  doit  la  nation!  Nous  ne  pouvons 
quitter  les  ouvrages  de  M.  Decamps  sans  parler  des  bons  petits 
chiens  de  M.  Goureau;  ils  sont  d'une  excellente  couleur  et  font 
honneur  à  ce  peintre  qui  nous  a  donne'  d'ailleurs  d'assez  bonnes 
vues.  Madame  Dalton  a  aussi  exposé  un  beau  chien  de  chasse 
qui  garde  du  gibier. 

Parmi  les  hommes  inconnus  jusqu'ici ,  on  peut  citer  comme 
s'e'tant  distingue'  M.  Jeanron ,  qui  a  signe'  un  petit  tableau  de 
chevalet  tout  rempli  de  me'rite.  On  voit  sur  une  barricade  trois 
enfans  jouant  avec  une  gravite'  charmante  aux  soldats  de  juillet. 
L'un  est  assis,  fumant  sous  un  schako  de  lancier  une  pipe  qu'il 
vient  de  trouver.  Il  s'amuse  se'rieuseraent ,  les  enfans  même  ne 
riaient  plus  alors ,  et  rêve  insouciant  comme  un  vieux  soldat 
qui  se  repose  de  la  bataille.  Un  autre  dort  couché  sur  la  pierre, 
et  le  troisième  debout ,  la  tête  couverte  d'un  chapeau  de  gen- 
darme souillé  de  poussière  ,  le  corps  gentiment  embarrassé 
d'une  giberne  qui  lui  bat  sur  les  mollets,  et  tenant  un  fusil 
droit  au  port  d'armes  ,  il  veille;  il  veille  sur  ses  deux  amis  et 
il  s'efforce  de  donner  à  sa  jolie  petite  mine  l'air  attentif  qu'il  a 
vu  aux  factionnaires.  Ce  drame,  qui  est  composé  avec  infiniment 
d'esprit,  de  grâce  et  de  spontanéité,  annonce  dans  son  auteur  les 
plus  brillantes  dispositions.  On  y  remarque  un  profond  senti- 
ment de  couleur,  un  dessin  naïf  et  sûr,  enfin  une  manière  de 
peindre  large  ,■  franche  et  courageuse.  A  vous,  hommes  riches,  ne 
laissez  pas  perdre  de  si  belles  espérances  !  L'injustice  m'a  tou- 
jours révolté ,  elle  m'irrite,  m'exaspère  et  me  conduirait  pour 
la  punir  jusqu'à  la  barbarie  ,  je  ne  puis  donc  passer  sous  si- 
lence un  fait  révélé  par  un  journal.  S'il  faut  l'en  croire,  et  j'y 
suis  bien  disposé  puisque  le  jury  d'admission  n'a  pas  réclamé, 
on  aurait  refusé  deux  petits  tableaux  de  M.  Jeanron,  l'un  inti- 
tulé i83o,  représentant  un  homme  blessé  sur  une  barricade , 
et  l'autre  sous  le  titre  i83i,   nous  montrant  le  même  homme 
expirant  dans  son  galetas  moins  des  suites  de  sa  blessure  que 
de  la  plus  affreuse  misère  I  En  vérité  on  ne  peut  contenir  son 
indignation  devant  un  pareil  refus ,    et  l'on  ne  saurait  stig- 
matiser de  traits  trop  sanglans  la  lâcheté  et  l'egoïsme  des  mem- 
bres de  la  commission  dont  nous  regrettons  de  ne  pas  savoir 
les  noms  pour  Içs  livrer  au  public.  Il  y  avait  cependant  dans 
la  conception  dfi  M.  Jeanron  une  pensée  morale,  profonde, 
incisive ,  une  pensée  utile  pour  la  société  ;  la  peinture  accom- 
plissait là  sa  v(|ritable  mission  :  elle  flétrissait  l'ingratitude,  elle 
nous  intéressait  au  sort  de  ceux  qui  se  sont  dévoués  pour  la 
patrie.  Qui  peut  oser  dire  qu'un  pareil  tableau  ,  traité  avec  au- 
tant d'amc  que  M.  Jeanron  en  a  mis  dans  ses  petits  patriotes, 
n'aurait  pas  ouvert  bien  des  bourses  en  faveur  du  malheureux  ! 
Messieurs  du  jury  auraij-ils  donc  peur  que  les  riches  ne  pris- 
sent trop -de  sympathie  pour  le  peuple  en  voyant  sa  misère? 
Pour  revenir  à  des  sentimens  plus  doux,  parlons  de  la  déli- 
cieuse  tête  d'étude    de  M.  Steuben.  Quoique  les    chairs    en 
soient  un  peu  dures ,  elle  a   un  air  de  candeur ,  de  pureté  et 
d'innocence  vraiment  enchanteur.  C'est  une  bonne  action  qu'une 
mage  si  tendre  et  d'une  douceur  aussi  séduisante;   on  voit 
qu'elle  ramène  le  calme  dans  un  cœur  irrité.  Anne  d'Autri- 


triche  ,  accordant  la  liberté  de  Broussel  et  de  Blancmenil ,  rae 
paraît  loin  du  mérite  de  cette  tête.  Ce  tableau,  qvii  était,  il  est 
vrai ,  assez  difficile  à  traiter,  est  à  mon  avis  dur  et  sec. 

En  vérité ,  je  finirai  par  croire  qu'il  est  plus  facile  de  faire 
un  petit  tableau  qu'un  grand,  et  qu'il  y  a  beaucoup  moins  de 
ridicule  que  je  ne  pensais  à  juger  du  mérite  proportionnel  des 
ouvrages  par  les  dimensions  de  la  toUe.  Outre  la  preuve  que 
nous  en  offre  M.  Steuben,  nous  citerons  M.  Larivière,  qui  a 
donné  deux  moines  vraiment  beaux ,  comme  conception  et 
comme  exécution ,  et  qui  a  été  assez  malheureux  dans  sa  grande 
Peste  sous  le  pape  Nicolas  V.  Témoin  encore  M.  Dunipt, 
dont  la  grande  scène  de  Clodoalde  est  faible ,  quelque  bon  sen- 
timent de  couleur  qu'on  y  trouve ,  et  qui  a  fait  comprendre  d'une 
manière  forte  et  dramatique  la  mort  de  Front-de-Bœuf.  Pour 
mieux  appuyer  l'axiome  tant  soit  peu  bourgeois  que  nous  avons 
avancé ,  nous  parlerons  encore  de  M.  Couder,  qui  a  mis  si  peu 
de  poésie  dans  le  sujet  si  poétique  de  V Adoration  des  Mages, 
tandis  que  son  petit  tableau  de  Fre'dégonde  et  Chilpéric  est 
d'un  ton  chaud ,  d'un  mouvement  vrai  et  d'une  pensée  vigou- 
reuse :  pourquoi  l'avoir  gâté  par  ce  cadre  de  charlatan  ? 

V.   ScHOELCHER. 


CONSTRUCTION 


LA  SALLE  DES  siANCBS  ME  LA  CnAMBBE  DES  DiPtJTÉS. 

L'architecture  monumentale  résulte  toujours  forcément 
de  la  nature  des  institutions  religieuses  et  politiques  des 
peuples.  Lorsque  les  dogmes  sont  fixes,  quand  les  lois 
sont  stables,  les  édifices  que  l'on  élève  pour  le  culte  ou 
pour  le  siège  du  gouvernement  sont  ordinairement  très- 
réguliers,  fort  simples  et  extrêmement  massifs.  Les  tem- 
ples et  les  palais  de  l'ancienne  Egypte,  de  l'Inde  et  du 
Mexique ,  ainsi  que  ce  qui  reste  de  raonumens  dits  cy- 
clopéens  ,  en  fournissent  des  preuves  nombreuses. 

Ce  qui  caractérise  au  contraire  les  grandes  construc- 


L'ARTISTE. 


229 


lions  monumentales  exécutées  chez  les  nations  non-seu- 
lement très-policées  par  elles-mêmes,  mais  qui  de  plus 
sout  héritières  delà  civilisation  de  deux  ou  trois  peuples, 

1^.^ comme  la  France  par  exemple  qui  a  la  Grèce,  Rome  et 
Bla  moderne  Italie  a  califourchon  sur  elle,  ce  sont  la 
multiplicité  des  détails ,  la  variété  des  styles  qu'on  em- 

»^^ ploie,  et  l'incohérence  des  parties  entre  elles  et  avec  le 
Hitout,  incohérence  qui  résulte  naturellement  des  besoins 
et  des  goûts  différens  qui  se  développent,  pendant  l'cs- 
pace  de  temps  qui  s'écoule  depuis  la  fondation  jusqu'à 
^■î'achèveinent  d'un  édifice. 

H[  Ce  défaut  d'unité  dans  le  plan  et  dans  les  détails  est 
^r  manifeste  dans  la  basilique  de.  Saint-Pierre  de  Rome , 
commencée  à  la  fin  du  quinzième  siècle  par  Nicolas  V, 
et  qui  n'a  été  entièrement  terminée  qu'en  1790.  On  le 
retrouve  dans  presque  toutes  les  églises  dites  gothiques , 
où  les  trois  variétés  de  ce  style  peuvent  être  observées  suc- 
cessivement dans  le  chœur,  dans  les  nefs  et  au  portail. 
Enfin  tout  le  monde  est  ii  même  d'observer  la  même  in- 
l^fccohérence  aux  Tuileries  et  au  Louvre.  Ces  disparates  ne 
doivent  donc  pas  toujours  être  attribuées  aux  architectes, 
mais  fort  ordinairement  a  la  rapidité  avec  laquelle  les 
croyances,  les  mœurs  et  les  goûts  se  modifient  chez  les 
peuples  qui  cultivent  leur  intelligence,  et  où  de  grandes 
révolutions  ont  changé  plusieurs  fois  sa  constitution  et 
ses  lois. 

Envisagé  sous  ce  point  de  vue ,  le  récit  des  vicissitudes 
du  palais  Bourbon  devenant  successivement  le  palais  du 
Corps -Législatif,  puis  la  Chambre  des  députés  sous 
Louis  XVIII  et  sous  Philippe  I"-"'',  ne  serait  pas  sans  in- 
térêt même  pour  l'histoire  de  l'art,  et  il  fournirait  inie 
preuve  éclatante  de  ce  qui  a  été  avancé  plus  haut  :  que 
rien  n'est  si  rare  chez  les  nations  très-policées  que  l'unité 
du  plan  et  des  détails ,  dans  les  grands  édifices  qu'elles 
élèvent. 

Eu  efl'et  rien  n'est  si  irrégulier  quant  a  la  superficie 
qu'il  couvre,  rien  n'est  si  hétérogène  relativement  aux 
parties  qui  le  composent ,  que  cet  ensemble  de  bàtimens 
au  milieu  duquel  se  trouve  la  salle  des  séances  pour  les 
députés.  L'alignement  de  la  grande  façade  du  côté  du 
pont  forme  avec  celui  qui  est  parallèle  avec  la  rue  de 
l'Université  un  angle  de  trente  degrés.  Or  comme  les 
constructions  qui  longent  la  rue  de  Bourgogne  sont  d'é- 
qucrre  avec  la  façade  du  bord  de  l'eau  ,  il  s'en  suit  natu- 
rellement qu'elles  ne  le  sont  pas  avec  l'entrée  méridionale, 
ce  qui  est  cause  que  la  forme  du  plan  pris  en  niasse  de 
cet  édifice  ne  peut  être  indiquée  ,  même  approximative- 
ment ,  par  aucune  figure  régulière  bien  connue. 

Quant  aux  parties  d'architecture  qui  le  composent , 
l'unité  n'est  pas  plus  facile  à  établir.  D'abord  on  y  a 
conservé  du  côté  de  la  rue  de  l'Université  les  avant-corps 


qui  appartenaient  au  palais  Bourbon  ,  dont  le  style , 
comme  on  sait,  est  celui  du  temps  de  Louis  XV.  Pour 
éviter  des  dépenses  superflues,  on  conserve  une  partie 
des  vestibules  et  des  dépendances  ,  où  l'ordre  dorique  de 
Pestum  a  été  prodigué ,  comme  c'était  l'usage  en  l'an  vi 
et  VII  de  la  république.  Enfin  du  côté  du  pont  est  le  grand 
fronton  soutenu  par  douze  colonnes  d'ordre  corinthien, 
espèce  d'entrée  postiche  construite  aussi  du  temps  du 
Directoire. 

C'est  avec  la  condition  de  respecter  tous  ces  élémens 
divers,  et  souvent  contraires ,  que  M.  de  Joly,  architecte, 
a  été  chargé  de  construire  au  milieu  d'eux  la  salle  des 
séances  ainsi  que  les  trois  grandes  pièces  qui  la  précèdent , 
et  l'entrée  principale  du  côté  de  la  cour  d'honueur.  Il 
faut  convenir  que  c'est  un  problème  difficile  à  résoudre 
que  de  ramener  l'unité  au  milieu  d'un  tel  désordre.  Aussi 
croyons-nous  qu'il  sera  indispensable ,  lorsque  le  public 
jugera  l'exécution  des  travaux  qui  ont  été  confiés  à  M.  de 
Joly,  de  tenir  compte  de  toutes  les  entraves  et  de  toutes 
les  conditions  onéreuses  qu'il  lui  a  fallu  accepter.  Pour 
nous ,  nous  ne  perdrons  pas  de  vue  les  difficultés  que  cet 
artiste  a  eues  a  vaincre  en  essayant  de  donner  une  idée  de 
l'ordonnance  de  ses  projets  et  de  l'exécution  de  ses  tra- 
vaux. 

En  visitant  les  travaux  de  la  Chambre  des  députés, 
nous  avons  été  agréablement  surpris  de  les  trouver  bien 
plus  avancés  que  nous  ne  supposions  qu'ils  ne  le  fussent. 
Après  avoir  traversé  la  grande  cour  et  quand  on  arrive  à 
la  cour  d'honneur,  on  peut  de  lii  saisir  d'un  coup  d'œil 
la  nouvelle  entrée  principale  dont  AL  de  Joly  a  été  obligé 
de  raccorder  les  deux,galeries  latérales  avec  les  deux  ailes 
conservées  qui  forment  celte  cour  d'honneur.  Sous  un 
péristyle  de  quatre  colonnes  d'ordre  corinthien  (  celui  de 
Jupiter  Stator  ) ,  surmonté  d'un  fronton ,  et  auquel  on 
parvient  a  l'aide  de  douze  marches,  est  la  porte  princi- 
pale. De  chaque  côté  de  celle  entrée  sont  trois  arcades 
séparées  par  des  pilastres  d'ordre  corinthien,  beaucoup 
plus  petits  que  les  colonnes  du  péristyle.  Ces  arcades  re- 
posent sur  un  soubassement  dont  la  hauteur  est  égale  a 
celle  des  douze  marches.  Au-dessus  de  leur  entablement 
règne  une  balustrade  dont  le  goùl  n'est  pas.bien  sévère , 
mais  que  l'architecte  a  été  forcé  de  rappeler  pour  meure 
quelqu'harnionie  entre  ces  constructions  nouvelles  et 
celles  de  la  cour  d'honneur  bâties  du  temps  de  Louis  XV. 

Lorsque  l'on  a  franchi  le  seuil  de  la  porte,  ou  se  trouve 
dans  une  galerie  transvei-sale  qui  donne  entrée  aux  trois 
grandes  salles  ;  l'une  d'introduction,  l'autre,  à  droite, 
de  distribution ,  et  la  troisième ,  'a  gauche,  qui  doit  servir 
pour  les  réunions.  A  l'extrémité  de  ces  trois  pièces  sont 
des  issues  par  lesquelles  on  entre  dans  une  seconde  gale- 
rie parallèle  cl  toute  semblable  à  la  première.  Cette  der- 


250 


L'ARTISTE. 


nière  galerie,  plus  rapprochée  de  la  salle  des  séances,  est 
presque  terminée. 

La  disposition  générale  de  la  salle  des  séances  est  tou- 
jours telle  qu'elle  a  été  jusqu'ici  :  c'est  vui  demi-cercle. 
Au  centre  du  diamètre  est  la  tribune,  la  place  du  pré- 
sident et  celles  des  secrétaires.  Au-dessus  et  sur  toute  la 
longueur  du  mur  se  trouvent  les  trois  espaces  où  seront 
placés  les  trois  tableaux  pour  lesquels  on  a  ouvert  der- 
nièrement des  concours.  Au-dessus  des  gradins  circu- 
laires où  doivent  s'asseoir  messieurs  les  députés  s'élèvent 
tm  soubassement,  des  colonnes  d'ordre  ionique  (  sembla- 
bles a  celles  du  temple  d'Érectée,  a  Athènes),  et  leur 
ental)lement  sera  surmonté  par  une  voûte  surbaissée. 
Entre  les  colonnes  et  le  mur  circulaire  d'enceinte  de  la 
salle  seront  pratiqués  un  ou  deUx  étages  de  tribunes. 
L'accroissement  des  tril)unes  sera  facultatif,  par  l'usage 
de  petits  planchers  en  fer  qui  se  monteront  et  se  démon- 
teront "a  volonté ,  au  moyen  d'un  mécanisme  fort  simple 
et  très-solide. 

Déjà  toute  la  construction  de  la  salle  est  terminée ,  et 
les  colonnes  en  marbre  vont  être  coiffées  de  leurs  chapi- 
teaux en  bronze  dont  la  fonte  a  été  confiée  a  M.  de  La- 
fontaine.  La  charpente  en  fer ,  travail  conçu  et  exécuté 
avec  autant  d'intelligence  que  de  hardiesse ,  est  posée. 
Les  deux  grands  escaliers  demi-circulaires  et  a  doubles 
rampans  produisent  lui  fort  bon  effet. 

Nous  nous  abstiendrons  de  parler  de  la  décoration  in- 
térieure proprement  dite,  dont  nous  n'avons  vu  que  quel- 
ques croquis  et  qui  ne  peut  être  jugée  qu'en  place  ;  seu- 
lement nous  ferons  observer  qu'il  y  a  peut-être  quelque 
incohérence  de  composition  dans  l'tmploi  que  l'artiste  a 
fait  de  l'ordre  corinthien  romain  pour  le  portique ,  les 
salles  et  les  galeries,  tandis  que  la  colonnade  circulaire 
de  l'intérieur  de  la  salle  des  séances  est  d'ordre  ionique 
grec.  Peut-être  trouverà-t-on  que  nous  poussons  le  goût 
de  l'homogénéité  du  style  jusqu'à  la  pédanterie;  mais 
nous  faisons  cette  remarque  dans  l'intérêt  de  l'art ,  per- 
suadés d'ailleurs  que  nous  sommes  que  les  disparates  qui 
bigarrent  déjà  l'ensemble  des  anciennes  constructions  ré- 
servées rendront  le  public  et  les  artistes  peu  sévères  à 
propos  de  ce-léger  défaut. 

Dans  l'intérieur  de  la  salle  des  séances ,  les  colonnes 
sont  en  marbre ,  les  chapiteaux  en  brotize ,  les  tribunes 
seront  en  fer ,  et  probablement  que  le  mur  d'enceinte  sera 
enduit  intérieurement  de  stuc.  Toutes  ces  matières  réper- 
cutent bien  durement  les  sons;  M.  de  Joly  a  dû  y  pen- 
ser ,  et  nous  supposons  qu'il  connaît  assez  bien  les  lois  de 
l'acoustique  pour  avoir  calculé  les  effets  de  la  voix  d'un 
orateur ,  au  milieu  d'une  salle  telle  qu'il  l'a  construite. 
Au  siu'plus,  il  est  encore  temps  de  faire  des  expériences, 
et  nous  nous  empressons  d'éveiller  l'attention  de  l'archi- 


tecte a  ce  sujet ,  afin  de  nmltiplier  dans  la  décoration  les 
matières  qui  amortissent  les  sons,  dans  le  cas  où  ce 
local  serait  en  effet  trop  sonore. 

Quant  aux  détails  de  la  construction  de  tout  l'édifice , 
ils  sont  fort  intéressans  a  visiter  en  ce  moment  pour  les 
hommes  de  l'art.  Les  voûtes  sont  toutes  formées  avec  de 
la  poterie,  système  également  favorable  a  la  solidité  et 
à  la  légèreté.  Pour  la  charpente  en  fer,  c'est  un  ouvrage 
qui  fait  honneur  aux  connaissances  de  M.  de  Joly  et  que 
les  artistes  verront  sans  doute  avec  intérêt  avant  qu'elle 
ne  soit  enveloppée  par  les  toits  et  les  enduits. 

On  croit  pouvoir  assurer  que  la  Chambre  des  députés 
pourra  être  occupée  au  jmois  d'avril  1 852 ,  époque  où 
seront  terminés  les  tableaux  et  les  sculptures  qui  doivent 
servir  a  sa  décoration. 

Delécluze. 


:2lpfrçu  îrrei  |)ubUctttt0n0. 


LEÇONS 

S«l 

l'histoire  et  la    THÉOpiE  DES   BEAUX-ARTS, 
P&B  A.  G.  SCHLEGEI,. 

Tiiiiluction  de  Couti:bier  ,  île  Vieunc. 

Schlegel  doit  être  regardé  comme  un  des  plus  fermes  appuis 
de  l'e'cole  nouvelle ,  comme  un  des  apôtres  les  plus  ardens  de 
la  re'forme  littéraire.  Déjà  en  1H07  il  avait  lancé  son  fameux 
manifeste  ,  son  Parallèle  de  la  Phèdre  de  Racine  avec 
l'Hippolyle  d'Euripide,  profession  de  foi  qui  lui  valut  pres- 
que les  honneurs  du  martyre  :  l'Institut ,  qui  allait  lui  ouvrir 
ses  portes ,  se  hâta  de  l'excommunier;  cela  ne  doit  pas  surpren- 
die.  Mais  ce  qui  est  beaucoup  plus  piquant ,  la  police  impériale 
prit  l'alarme;  la  liberté  avait  paiu  ,  dans  une  brochure ,  il  est 
vrai ,  dans  un  pamphlet  purement  littéraire ,  mais  enfin  c'était 
la  liberté,  c'était  son  allure  franche  et  ficre.  Schlegel  fut  banni 
du  sol  de  la  France.  Cet  exil  n'était  du  reste  qu'un  éclatant  hom- 
mage rendu  à  la  puissance  de  la  littérature. 


L'ARTISTE. 


23f 


A  cette  e'poqiic ,  Schlcgcl  avait  déjà  traduit  Shakespeare  ; 

et  certes  ce  n'était  pas  après  avoir  vécu  dans  l'intimitc  d'un  si 
iiidc  jouteur  qu'il  se  serait  laissé  convertir  par  l'orthodoxie  de 
l'Institut  ou  de  la  police  impériale.  Aussi,  de  retour  à  Vienne  , 
(lonna-t-il,  comme  réjionsc  à  l'accueil  peu  pracieuT  qu'il  avait 
reçu  en  France  ,  son  Cours  de  littérature  dramatique;  c'était 
le  développement  des  doctrines  disséminées  dans  ses  précédens 

-^uvrages,  et  comme  la  protestation  d'une  conviction  intime  que 

■  ^Bk  persécution  n'avait  pu  eliranlcr. 

Quand  l'I'^urope  toute  entière  se  souleva  contre  Napoléon,  et 
que  le  cri  de  liberté  retentit  des  bords  du  Rhin  jusqu'à  la  Vis- 
Iule  (liberté  que  les  rois  trahirent  lâchement  après  avoir  vaincu 
])ar  elle),  Schlegel  abandonna  ses  travaux  et  sa  polémique  lit- 
téraires pour  descendre  dans  l'arène  plus  agitée  des  intérêts  po- 
jtiques.  Sa  plume  fut  des  lors  dévouée  .\  l'affranchissement  de 
n  pays.  Le  défenseur  courageux  des  frtlnchises  littéraires  ne 
j>ouvait  êti-c  un  tiède  champion  de  la  liberté. 

On  comprend  tout  ce  que  cette  vie  de  combats ,  cette  longue 
lutte  soutenue  en  l'honneur  (le  ce  qu'il  y  a  de  plus  noble  sur  la 
icrre,  dut  remuer  d'idées  fécondes  et  généreuses  dans  cette  amc 
d'artiste  ,  et  ce  que  ce  doit  être  qu'un  coup  d'œil  jeté  par  cette 
haute  intelligence  sur  l'histoire  de  l'art  ;  l'art ,  son  plus  cher 
aiiiourl  Résume  vif  et  rapide  de  ses  dévcloppcmens  chez  les 
|:euples  qui  lui  ont  voué  un  culte,  aperçus  ingénieux  et  pro- 
tonds, revue  pittoresque  de  toutes  les  illustrations  pour  les- 
(|uelles  la  posléiilé  a  commencé  depuis  long-temps ,  sages  con- 
seils aux  cék^rités  modernes ,  partout  des  trésors  de  science  et 
une  finesse  de  critique  que  l'érudition  heureusement  n'exclut 
pas  toujours ,  c'est  ce  qu'offucnt  aux  méditations  des  artistes  les 
Leçons  sur  l'histoire  et  la  théorie  des  beaux  -  arts.  Le  tra- 
ducteur, M.  Couturier,  de  Vienne,  a  joint  au  mérite  d'une  tra- 

IH^uction  élégante  et  consciencieuse  des  notes  étendues,  qui,  en 

^^^complétant  l'ouvrage  du  savant  professeur  allemand ,  se  rappro- 
chent souvent ,  par  l'originalité  du  stylo  et  des  vues ,  du  modèle 
qu'il  avait  sous  les  yeux. 

Nous  recommandons  cet  ouvrage  à  tous  ceux  qui  sentent  et 
aiment  les  arts ,  à  ceux  qid  cherchent  dans  leurs  annales  ces  no- 
tions précieuses  que  l'historien  s'occupe  trop  peu  de  recueillir. 
L'histoire  des  arts  n'est  autre  chose  que  celle  de  la  civilisation; 
c'est  l'histoire  de  l'esprit  humain.  Rassemblez  des  faits ,  accu- 
mulez des  dates,  décrivez  des  batailles  :  que  m'apprencz-vous? 
Il  faut  autre  chose  aujourd'hui  à  l'avidité  de  connaître  qui  nous 
tourmente;  c'est  riioninie  que  nous  demandons  à  l'historien  : 
.issez  long-temps  l'histoire  n'a  été  faite  que  pour  les  rois. 


UftJitc  Dramatique. 


THÉÂTRE   DE   L'ODÉOM. 

^e   tyfé otite,    Sjr(t)/ie  <-/*  cmo  i/c/r./  e/  rit  /iraje, 
VSM.  M.   rOITlil. 


Une  bonne  fois  pour  toutes ,  le  diable  n'est  nullement  diabo- 
lique sur  le  théâtre;  passe  pour  un  roman  fantastique  lu  le  soir 
au  coin  du  feu  ,  lorsqu'il  pleut  ou  qu'il  neige  :  ici  l'écrivain  a 
SCS  coudées  franches ,  il  prépare  «i  loisir  tous  les  ressorts  de  la 
superstition  ,  se  sai  it  des  prt^ugés  du  lecteur,  le  fascine  à  son 
gré ,  lui  découvre ,  dans  la  fantasmagorie  du  silence ,  tout  un 
mond«  imaginaire  :  c'est  au  mieux.  Mais  que  pouvcz-vous  es- 
pérer du  spectateur  parc,  coquet,  discourant,  entouré  d'une 
foide  immense ,  dans  une  salle  joyeuse  et  resplendissante  de  lu- 
mières. La  musique  et  le  bruit,  cette  multitude  et  cette  splen- 
deur tiennent  son  esprit  dans  une  assiette  de  bien-aise  telle  qu'il 
ne  lui  faudrait  pas  moins  qu'un  véritable  incendie  ou  que  les 
rugisscmcns  d'une  insurrection  pour  lui  faire  battre  le  coeur 
d'effroi. 

Examinez  aussi  que  ce  que  vient  ordinairement  et  suÏTant 
vous  opérer  le  diable  chez  ces  pau>Tes  humains  vaut  rarement 
la  peine  qu'il  se  donne  de  quitter  l'enfer.  IMc'phistophélcs  ,  par 
exemple ,  donne  à  Faust  le  pouvoir  de  séduire  Marguerite  et  de 
tuer  le  frère  de  sa  langoureuse  bien-aimée.  Beau  mirade!  L«- 
velace,  sans  mauvais  génie,  séduit  bien  autre  chose,  ma  foi , 
qu'une  nonchalante  villageoise  :  il  lutte  même  avec  toute  une 
famille  et  contre  les  lois  de  son  pays.  Mon  Lovclace  est  plus 
diabolique  tent  fois  que  votre  Mc'phistophélis  :  Goiithe  en  con- 
viendrait devant  Richardson. 

Je  m'étonne  que  notre  bon  ange  ne  soit  pas  encore  persotf- 
nifié  pour  la  scène  :  cela  viendra,  comme  dans  Homère,  comme 
dans  les  Légendes;  et  pour  nous  faire  du  drame,  au  lieu  de  laisser 
l'homme  seul ,  à  sa  conscience  qui  le  retient,  à  ses  passions  qai 
le  saisissent,  à  son  libre  arbitre  qui  tranche  la  question,  on  le 
produira  sans  doute  bras  dessus  ,  bras  dessous  ,  entre  Satan  et 
Jésus-Christ,  qui  se  chercheront  noise  .i  son  sujet.  De  telle  sorte 
que,  dans  ce  conflit ,  l'homme  sera  un  automate  indifférent  que 
s'arracheront  tour  à  tour  un  infernal  agent  provocateur  et  un 
céleste  philantropc.  La  bascule  des  passions  est  bien  plus  belle 
que  toute  cette  mythologie.  , 

Restons  dans  l'humanité,  surtoiit  au  théâtre,  car  là  vous 
voyez  si  nettement  le  diable  face  à  face ,  prenant  sa  prise  au  be- 
soin et  buvant  un  verre  d'eau  pour  se  rafraîchir,  que  c'est  pitié. 
C'est  surtout  c^ilomnier  Sal.in  que  de  le  faire  venir  sous  les  traits 
de  Dclaitre  :  où  voit-on  de  l'archange  précipité  dans  cet  ac- 
teur-là ? 

Après  tout ,  c'est  un  grand  et  important  ouvrage  que  celui  du 
Moine  ;  j'entends  l'original ,  le  Moine  de  Lcvis ,  car  celui  de 


252 


L'ARTISTE. 


M.  Fontan ,  cette  maigre  copie ,  en  est  à  mille  lieues.  La  petite 
mesm-e  du  drame  n'est  pas  cre'e'e  pour  contenir  ces  ouvrages  de 
ge'ant  :  on  les  disloque ,  on  les  brise ,  et  puis  on  montre  avec 
joie  un  de  leurs  membres  déchires.  C'est  un  meurtre  I 


VAUDEVILLE 


aL.eo7)àn<t ,    Sl}m?ne  en  d'oui  ac-f&f  ^ 


PAR  H.  AIICEI.OT. 


L'abondance  des  matières  nous  ayant  empêches  de  donner 
dans  notre  pre'ce'dente  livraison  l'analyse  du  drame  de  Léonline 
qui  continue  de  remplir  chaque  soir  la  salle  du  Vaudeville, 
nous  acquitterons  aujourd'hui  la  dette  que  nous  avons  contractée 
envers  nos  lecteurs. 

C'est  beaucoup,  en  défigurant  Diderot,  d'avoir  sauvé  une 
forte  portion  de  son  idée  du  naufrage  :  M.  Ancelot  mérite  des 
éloges  pour  ce  tour  de  force.  Qui  ne  sait  par  cœur  ce  joli  conte 
si  bien  narré  par  une  bavarde  hôtesse  ,  à  travers  le  rédt  des 
amours  de  Jacques  le  Fataliste  ?  Une  mère  livre  sa  fille  pieds 
et  poings  liés  :  elle  l'a  façonnée  au  vice ,  elle  stipule  les  intérêts 
de  la  corruption.  Diderot  et  M.  Mérimée  dans  ses  Espagnols 
en  Danemarck  ont  élevé  ce  portrait  à  l'énergie  d'une  haute 
leçon  morale.  Il  fait  frémir 5  mais  le  vaudeville  ne  peut  offrir 
au  public  assemblé  que  la  corruption  qui  intéresse  j  le  public 
la  supporte  jolie ,  en  larmes  et  sur  le  seuil  du  repentir  :  autre- 
ment il  ferait  baisser  la  toile. 

Orpheline  donc ,  et  par  la  mort  de  son  premier  amant ,  tué 
en  duel ,  réduite  à  la  misère ,  Léontine  a  volé  pour  vivre  : 
poursuivie  par  la  police  elle  s'est  réfugiée  chez  madame  de  Cé- 
roni.  Madame  de  Céroni,  jeune  et  brillante  veuve  italienne,  fut 
long-temps  la  bienfaitrice  de  cette  coupable  fille  qui  revient  près 
d'elle  aujourd'hui.  A  l'aspect  de  la  malheureuse  qui  avoue  ses 
fautes  et  embrasse  ses  genoux ,  la  veuve  conçoit  un  horrible 
projet.  Elle  chercliait  en  ce  moment  à  se  venger  de  l'indifférence 
d'un  amant,  du  comte  d'Arcyj  c'est  sur  Léontine  qu'elle  attirera 
l'attention  de  son  infidèle.  Léontine  s'y  refuse  d'abord;  mais 
que  pourrait-elle  contre  sa  bienfaitrice ,  contre  une  femme  de- 
venue vindicative  par  dépit ,  et  qui  peut  d'un  seul  mot  la  jeter 
sur  la  sellette  et  la  livrer  à  un  arrêt  infamant?  L'intrigue  se  noue  : 
un  mariage  en  résulte ,  et  lorsque  d'Arcy  se  croit  au  comble  de 
SCS  vœux,  près  d'une  épouse  vertueuse,  madame  de  Céroni  dé- 


chire impitoyablement  le  voile  qui  couvrait  cet  odienx  mystère 
de  déshonneur  et  de  vengeance.  D'Arcy  éclate.  Léontine,  trem- 
blante ,  humiliée ,  lui  dit  avec  désespoir  comment  elle  fut  la 
complice  involontaire  de  cette  perfidie.  Dans  son  abaissement , 
l'infortunée  laisse  percer  alors  une  résignation  si  profonde,  un 
repentir  si  déchirant,  que  peu  à  peu,  revenu  à  la  compassion  , 
puis  bientôt  à  l'amour,  le  comte  s'écrie  tout  à  coup,  en  ten- 
dant les  bras  à  Léontine  :  «  Relevez-vous,  madame  la  comtesse. 
—  Ils  seront  donc  heureux  !  »  s'écrie,  avec  le  ressentiment  d'un 
mécompte  bien  amer ,  l'Italienne  désappointée  dans  ses  projets. 
Après  avoir  vu  cet  ouvrage,  on  relit  avec  plus  de  plaisir 
l'œuvre  de  Diderot ,  et  pourtant  la  traduction  infidèle  qu'on  en 
donne  au  -vaudeville  amène  à  la  rue  de  Chartre  la  foule  de 
Marie  Mignot.  M.  Ancelot  en  doit  quelque  reconnaissance  à 
madame  Albert. 


U0m)flU!9. 


La  salle  de  l'Opéra  vient  d'être  rendue  au  public,  toute 
brillante  d'or  et  de  fraîcheur.  Nous  examinerons,  dans  notre 
prochain  numéro ,  les  principaux  points  de  celte  restauration , 
qui  est  due  au  talent  original  de  M.  Lesueur. 


L'exposition  des  modèles  en  plâtre  de  la  statue  de  Napoléon , 
destinée  à  la  colonne  de  la  place  Vendôme ,  vient  de  s'ouvTir 
dans  les  salles  de  l'École  des  Beaux-Arts.  Cette  exposition  im- 
portante sera  également  l'objet  d'un  examen  sérieux  dans  notre 
feuille. 


La  troupe  du  théâtre  du  roi ,  à  Londres ,  se  compose  presque 
uniquement  de  sujets  bien  connus  des  Parisiens  :  on  y  applaudit 
tour  à  tour  Rubini,  Santini,  madame  Pasta ,  et  la  diva  Ta- 
glioni^  qui  vient  d'obtenir  une  représentation  à  son  bénéfice. 


Le  graveur  Pietro  Folo  vient  de  publier  à  Rome  une  nouvelle 
planche  du  Mariage  de  la  Fierge ,  d'après  Raphaël ,  et  que 
l'on  dit  supérieure  à  la  belle  estampe  de  Longhi. 


L'émule  de  Sgricci ,  la  célèbre  improvisatrice  Rosa  Taddei , 
qui  se  rend  à  Gênes  ,  vient  de  faire  ses  adieux  à  la  ville  de  Tu- 
rin, par  une  brillante  soirée  dans  laquelle  elle  a  traité  différens 
sujets  assez  délicats  dans  la  bouche  d'une  jeune  et  jolie  femme; 
savoir,  si  la  pâleur  n'est  pas  un  mérite  chez  les  dames  ;  le  plai- 
sir aux  prises  avec  la  vertu ,  et  les  sentimens  de  deux  cœurs 
amans. 


Il 


L'AUTISTE. 


253 


i^ca\iï-2itt&. 


SALON   DE  1831. 


REOUVERTURE. 


'^.  ^rtorn-H. 


» 


I 
I 


eo/iOi 


Après  une  semaine  de  clôture ,  le  Salon  vient  enfin  de 
se  rouvrir  ;  tous  les  yeux  cherchaient  avec  empressement 
le  Cromwell  de  M.  Pavd  Delaroche.  L'attente  du  public 
a  été  trompée  :  un  accident  grave  arrivé  a  ce  tableau  a 
forcé  l'auteur  d'en  différer  l'exposition. 

Un    excellent  portrait  de  madame  de  M ,   par 

M.  Cliampmartin ,  et  qui  achève  de  placer  eet  artiste  au 
premier  rang  des  peintres  de  portraits  ;  ime  marine  de 
M.  Eugène  Isabey,  remarquable  dans  plusieurs  parties 
par  la  finesse  et  la  légèreté  des  tons  ;  quelques  brillans 
paysages  improvisés  par  le  pinceau  transparent  et  facile 
de  M.  Théodore  Gudin  ;  une  scène  touchante ,  par 
M.  Grenier ,  tels  sont ,  parmi  les  tableaux  nouvellement 
exposés  ,  ceux  qui  ont  les  premiers  attiré  nos  regards. 
Mais  un  morceau  vraiment  destiné  a  faire  époque  dans  les 
fastes  de  la  peinture ,  a  surtout  captivé  notre  attention  : 
nous  voulons  parler  du  bel  ouvrage  de  M.  Léopold  Ro- 
bert. 

Depuis  long-temps  déjà  l'auteur  nous  avait  accoutumés 
a  des  compositions  pleines  de  vigueur  et  de  vérité  ;  et 
sans  rappeler  ici  les  trois  ouvrages  qui  figurent  encore  au 
Salon,  et  dont  nous  avons  récemment  entretenu  nos  lec- 
teurs, l'on  avait  remarqué  surtout  aux  précédentes  expo- 
sitions son  Lazzarone  improvisant  sur  le  môledeNaples,  et 
sa  famille  nypolitaincrevenant  delà  fête  delà  Madonna  deW 
iirco  ;  mais  jusqu'à  présent  les  artistes  avaient  cru  trou- 
ver, même  dans  ces  ouvrages,  je  ne  sais  quel  arrangement 
un  peu  symétiique  sentant  le  bas-relief,  et  surtout  une 
certaine  sécheresse  d'exécution  rappelant  la  première  pro- 
fession de  l'auteur'.  Aujourd'hui  tous  ces  défauts  ont 
disparu ,  et  jamais  les  brillantes  qualités  de  l'auteur  ne 
s'étaient  élevées  si  liaut  que  dans  le  dernier  ouvrage  dont 
nous  allons  essayer  de  donner  une  idée. 

Un  fermier  entouré  de  sa  famille ,  des  moissonneurs 

'  M.  Robert  olilinl ,  il  y  a  quinze  ans ,  le  second  {>T«ncl   prix  de  gra- 
vure, el  partit  pour  Itome. 

TOME  I.      Cl*  uvRAtson. 


portés  sur  un  char  rustique  t rat ué  prdcs  buffles,  s'arrêtent 
au  milieu  d'un  champ  de  blé  ;  le  soleil  darde  avec  force 
ses  derniers  rayons;  c'est  l'heure  de  X  Ave  Maria  ,\  mu 
des  villageois  prépare  déjà  les  tentes  où  la  troupe  lalx»- 
rieuse  va  passer  la  nuit  ;  un  autre,  accroupi  sur  le  dos  d'un 
buffle,  se  croise  nonchalammentles  jambes;  celni-ci,  épuisé 
par  la  chaleur,  s'appuie  sur  le  joug  de  son  attelage  tandis 
que  ses  camarades,  heureux  de  voir  approcher  l'instant  du 
repos,  du  sommeil,  peut-être  de  l'amour,  dansent  en 
s'accompagnant  du  piffero  ou  gesticulant  avec  leurs  fau- 
cilles; puis,  parmi  tout  cela,  des  femmes,  de  jeunes  filles, 
aux  tailles  élégantes,  au  maintien  pudique ,  aux  costumes 
variés ,  aux  tètes  angéliques  et  raphaëlesques.  Il  suffit 
d'avoir  vu  ce  bel  ouvrage  pour  se  faire  l'idée  la  plus  par- 
faite de  l'Italie ,  de  son  ciel ,  de  sa  lumière,  de  ses  plaines 
brûlées,  de  ses  villageois,  de  leurs  mœurs  graves  jusque 
dans  les  choses  les  plus  frivoles,  frivoles  jusque  dans  les 
choses  les  plus  graves  :  tout  est  exprimé  avec  une  vérité 
telle  qu'il  est  impossible  de  parler  de  la  partie  technique 
et  matérielle  ;  c'est  la  nature  elle-même  qu'on  a  sous  les 
yeux,  une  nature  forte,  puissante,  où  la  vie,  la  lumière 
et  la  chaleur  débordent  de  toutes  parts. 

Heureux  l'artiste  studieux  et  modeste  qui  sait  choisii 
ainsi  ses  modèles  et  qui  sait  les  reproduire  ainsi  !  Heu- 
reux l'artiste,  qui,  sans  intrigue,  sans  coterie,  sait  du 
fond  de  sa  retraite  paisible  et  lointaine  captiver  ainsi  l'at- 
tention publique ,  et  voit  chaque  année  grandir  sa  répu- 
tation et  son  talent  ! 


UN  ARRÊT  DU  JURT  DE  PEINTURE. 

Nous  comptions  voir  à  l'exposition  du  I^ouvrc  un  grand  des 
sin  à  l'aquarelle  ,  qiie  sa  nouvcaiitc  rt  son  cxactittidc  historii 
auraient  infailliblement  recommande  à  l'attention  du  puj 
surtout  des  artistes.  C'e'iail  une  vue  perspective  de  la 
de  Limburg  en  Allemagne ,  telle  qu'elle  était  intc'rir' 
treizictae  siècle ,  c'est-à-dire  revêtue  du  liant  en  \\ 
turcs  et  de  dorures.  Les  peintures  à  cette  c'poque, 
dans  un  ordre  et  d'après  des  lois  toutes  canoniques 
duisaicnt  pas  moins  par  leur  symétrie  et  par  leur  éclat 
pittoresque  admirable.  Chaque  partie  principale  de  la  grai 
ordonnance  architecturale  d'une  église  étant  distinguée  par  une 

U 


â31 


L'ARTISTE. 


couleur  qui  lui  était  propre,  un  seul  coup  d'œil  suffisait  pour 
faire  saisir  aussitôt  l'unité  et  l'harmonie  de  cet  ensemble  im- 
mense. Le  bleu,  le  rouge,  le  vert,  couleurs  hiératiques  par  ex- 
cellence ,  avaient  pour  ainsi  dire  leurs  places  réservées ,  et  l'or 
venait  par  là  dessus ,  répandu  à  profusion ,  scintillant  comme 
le  soleil  sur  un  parterre  émaillé  de  fleurs.  Alors  les  églises 
étaient  vraiment  une  grande  et  belle  chose ,  une  image  vivante 
et  colorée  de  la  nature  ,  une  maison  digne  de  Dieu. 

Le  dessin  dont  nous  parlons  donnait  une  idée  fidèle  de  cette 
décoration  des  églises  du  moyen  âge  t  composé  sur  des  don- 
nées positives  et  non  sur  des  conjectures  ,  il  était  à  la  fois  ori- 
ginal et  vrai ,  choses  assez  rares  à  concilier.  L'auteur,  M.  Da- 
niel Ramée,  jeune  architecte,  s'est  livré  à  ce  sujet  aussi  bien 
que  sur  les  diverses  branches  de  l'architecture  du  moyen  âge , 
aux  recherches  les  plus  consciencieuses. 

Pourquoi  donc  ne  voyons-nous  pas  ce  dessin  à  l'exposition  ? 
Demandez-le  à  la  quatrième  classe  de  l'Institut.  Le  jury  acadé- 
mique a  refusé  au  jeune  artiste  une  pauvi-e  petite  place  dans  cet 
immense  bazar  de  notre  peinture  moderne.  Si  prodigue  d'in- 
dulgence envers  de  si  prodigieuses  médiocrités  qui  n'apprennent 
rien  à  personne  et  font  rire  tout  le  monde ,  il  a  réserve  l'ostra- 
cisme pour  une  page  historique,  qui ,  à  défaut  d'autres  mérites , 
avait  au  moins  celui  d'instruire.  Et  si  encore  l'on  motivait  de 
semblables  arrêts  !  Mais  non ,  refusé  sans  phrases ,  c'est  plutôt 
fait  ;  et  d'ailleurs  un  pouvoir  qui  s'explique  n'a  pas  l'air  sûr  de 
son  fait.  Je  vous  exile,  comprenez  si  vous  pouvez. 

Il  ne  nous  reste  qu'une  chose  à  dire ,  c'est  qu'il  appartient  à 
M.  le  directeur  des  Musées  de  réparer  en  vertu  de  son  pouvoir 
à  peu  près  discrétionnaire  ,  cette  rigueur  immérité. 

Le  nombre  des  proscrits  a  été  si  faible  cette  année  ,  qu'il 
peut  bien ,  pour  s'assurer  de  la  justice  des  arrêts  ,  les  passer  en 
revue  :  c'est  un  honneur  que  Napoléon  rendait  même  aux  pri- 
sonniers !  Or  nous  ne  doutons  pas  que  s'il  accorde  cette  grâce  à 
ceux  que  le  jury  a  mis  hors  de  combat,  son  tact  délicat  et  son 
goût  exquis  ne  lui  commandent  de  faire  une  exception  en  faveur 
de  notre  jeune  artiste  '. 


CONCOURS  POUR  LA  STATUE  DE  NAPOLEON. 

Fille  de  la  victoire ,  mutilée  par  la  trahison  ,  notre  co- 
lonne nationale  va  bientôt  enfin  reconquérir  sa  glorieuse 
idole;  une  ordonnance  du  roi  rétablit  sur  son  piédestal 
la  statue  de  l'empereur;  un  concours  a  été  ouvert;  près 
de  quarante  candidats  se  sont  présentés. 

Quelques  personnes  avaient  semblé  craindre  que  l'image 
du  vainqueur  d'Austerlitz  ne  reparût  telle  que  nous  l'a- 
vions vue  précédemment,  drapée  du  pallium  antique 
ainsi  qu'une  divinité  d«  Rome  ou  de  la  Grèce;  nous  n'a- 

'  Cet  article  était  écrit  avmnt  la  seconde  ouverture  du  Salon.  Nous 
voyons  avec  regret  que  le  vœu  exprimé  par  l'auteur  ne  s'est  point 
réalisé.  (  IVote  du  rédacteur  ). 


Yons  jamais  partagé  cette  crainte.  A  l'époque  dont  nous 
parlons,  Napoléon  vivait  :  il  ne  pouvait  pas  se  dresser  a 
lui-même  un  autel  ;  Cliaudet  reçut  l'ordre  de  faire  une 
image  du  dieu  des  combats  ;  l'artiste  obéit  ;  mais  il 
prêta  au  dieu  les  traits  de  Napoléon  :  la  vanité  du  héros 
fut  satisfaite,  et  son  apparente  modestie  n'eut  pas  a  en 
souffrir.  Aujourd'hui,  tout  déguisement  est  inutile;  Na- 
poléon a  cessé  de  vivre  ;  le  temps ,  l'absence ,  l'infortune 
et  la  mort  ont  divinisé  l'homme  et  poétisé  tout  ce  qui  l'en- 
toure ;  sa  redingote ,  sa  cocarde  et  son  chapeau  ,  sont  des 
reliques  ;  il  est  iirdispensable  de  les  conserver;  le  jury  lui- 
même  Ta  décidé ,  et  tous  les  concurrens  ont  suivi  les  ter- 
mes du  programme. 

Malheureusement  la  soumission  la  plus  parfaite  aux 
termes  d'un  programme  ne  suffit  pas  toujours  pour  enfan- 
ter des  chefs-d'œuvre,  et,  nous  le  disons  avec  regret,  au- 
cun des  modèles  exposés  jusqu'à  présent  ne  nous  paraît 
complétemeat  digne  de  devenir  l'objet  d'un  choix  défini- 
tif :  la  plupart  même  nous  semblent  conçus  d'après  des 
idées  entièrement  fausses.  Ainsi ,  quelques-uns  sont  ap- 
puyés sur  un  cippe  ou  sur  la  tige  d'un  laurier ,  et  il  ré- 
sulterait forcément  de  cette  disposition  que  la  statue, 
n'occupant  pas  le  milieu  delà  plinthe,  poserait  "a  faux 
sur  la  colonne,  qui  doit  lui  servir  de  piédestal  ;  presque 
tous  sont  d'une  proportion  commune ,  ou  même  ramas- 
sée ;  tandis  que  la  statue,  ne  pouvant  être  vue  qu'en  rac- 
courci ,  devrait  être  exagérée  dans  le  sens  de  sa  hauteur  ; 
la  plupart  portent  la  tête  droite,  ou  même  la  lèvent  vers 
le  ciel,  tandis  qu'ils  devraient  la  baisser  vers  la  terre,  non- 
seulement  pour  que  les  traits  de  la  figure  pussent  être 
vus  ;  mais  encore,  parce  que  telle  était  l'attitude  habituelle 
de  Napoléon.  Quelques-uns  enfin  sont  accompagnés  d'un 
aigle ,  et  cette  alliance  du  réel  et  de  l'allégorie  nous  pa- 
raît ici  d'autant  moins  heureuse  qu'elle  a  l'inconvénient 
grave  de  rappeler  certain  sobriquet  de  Jiipiter-Scapin, 
dont  un  malicieux  prélat  avait  baptisé  le  maître  de  l'Eu- 
rope ;  un  vers  burlesque  a  suffi  plus  d'une  fois  pour  cau- 
ser la  chute  d'une  tragédie  ;  un  burlesque  souvenir  pour- 
rait aussi  déprécier  le  plus  bel  ouvrage  de  sculpture  ou  de 
peinture. 

Comme  il  ne  s'agit  pas  ici  d'ouvrages  achevés  ni  même 
de  modèles  définitifs ,  nous  ne  parlerons  ni  de  la  ressem- 
blance plus  ou  moins  parfaite  ni  de  la  forme  plus  ou  moins 
pure  ;  nous  nous  bornerons  a  examiner  le  caractère  gé- 
néral du  personnage,  la  pensée  primitive  de  l'artiste.  M 
Le  Napoléon  de  M.  Emile  Seurie  nous  paraît  fort  près    ■ 
de  remplir  toutes  les  conditions  que  le  goût  et  la  vérité  'j^ 
historique  peuvent  imposer  :  ferme  sur  ses  jambes,  la  tête 
légèrement  baissée  et  coiffée  du  glorieux  chapeau ,  le  frac 
recouvert  d'une  redingote  qui  donne  a  la  figure  entière 
un  aspect  moins  grêle ,  la  main  gauche  passée  dans  le  gi- 


L'ARTISTE. 


233 


let ,  i:ne  lorgnette  dans  la  droite ,  tels  sont  rallitude  et 
l'ajustement  que  l'auteur  a  donnés  h  son  héros  ,  dont  l'as- 
pect général  laisse  peu  de  chose  "a  désirer. 

L'esquisse  de  M.  Elshoecht  ne  nous  semble  guère  in- 
férieure ;  l'empereur  est  également  coiffé  du  chapeau  mi- 
litaire ;  sa  main  s'appuie  surla  garde  de  son  épée  ;  un  man- 
teau ,  négligemment  jeté  sur  l'épaule  gauche ,  suffit  pour 
donner  a  la  figiue  entière  cette  ampleur  indispensable 
dans  la  sculpture  monumentale.  Nous  ferons  a  peu  près 
le  même  éloge  du  modèle  de  M.  Jouffroy ,  qui  a  donné  a 
son  personnage  une  attitude  et  un  ajustement  presque 
semblables  ,  "a  cela  près  qu'il  l'a  représenté  la  tête  nue. 

L'esquisse  de  M.  Després,  et  celle  de  M.  Foyattier, 
sont  de  charmantes  statuettes ,  mais  dont  l'ensemble  est 
beaucoup  trop  grêle  pour  qu'elles  puissent  jamais  produire 
un  bon  effet  sur  un  édifice  de  cent  vingt  pieds  d'élé- 
vation. 

Les  esquisses  de  MM.  Pujol,  Merlieu,  Moyne,  Droz, 
et  celle  qu'ont  faite  en  commun  MM.  Dumont  et  Duret , 
bien  que  supérieures  a  toutes  celles  que  nous  passons  sous 
silence,  sont  faiblement  conçues.  Nous  pensions  que  le 
grand  homme  qui  a  si  vivement  enflammé  l'imagination 
desByron,  des  Lamartine  et  des  Béranger,  devait  inspirer 
mieux  celle  de  nos  statuaires.  Espérons  qu'un  second 
concours ,  auquel  seront  appelés  uniquement  ceux  des  au- 
teurs qui  auront  obtenu  le  plus  de  suffrages,  permettra  à 
ces  artistes  de  développer  en  travaillant  sur  une  plus 
grande  échelle  ce  que  des  modèles  d'une  aussi  petite  pro- 
portion n'ont  pu  qu'indiquer  très-faiblement. 


£\tUn\tnu. 


I.A   GRISETTE. 


JULES. 

Tiens,  Georgctte,  tu  es  si  bonne  fille  que ,  malgré  la 
peine  que  tu  auras  a  me  comprendre,  il  faut  pourtant 
que  tu  m' écoutes. 

GEORGETTE. 

Est-ce  que  c'est  encore  de  politique  que  vous  allez  me 
parler? 


J0LES. 

Oui ,  ma  petite  Georgette. 

GEOBGETTE. 

Alors  je  vais  prendre  mon  ouvrage  ;  ça  vous  est  égal  ? 

JULES. 

Tout  comme  tu  voudras.  Je  t'aime  beaucoup  plus  que 
tu  ne  crois,  Georgette. 

GEORGETTE,    SOUriotU. 

Vous  disiez  que  vous  alliez  me  parler  politique. 

JULES. 

Tu  vas  voir.  La  pension  que  me  fait  ma  mère  pour 
suivre  mes  cours  à  Paris  est  bien  juste;  tu  n'es  pas  lo- 
gée comme  je  voudrais  ;  tu  manques  de  mille  choses  dans 
ta  toilette ,  dans  ton  ménage. . . . 

GEORGETTE ,  ut^cc  inquiétude. 

Oti  voulez-vous  donc  en  venir,  monsieur  Jules? 

JULES. 

On  trouve  que  j'écris  bien ,  que  mon  style  a  de  l'ori- 
ginalité, de  l'élégance,  du  piquant. 

GEORGETTE. 

Je  suis  lâchée  de  ne  pas  m'y  connaître. 

JULES. 

Je  t'avouerai  que,  moi ,  je  le  crois. 

GEORGETTE. 

Vous  devez  savoir  cela  mieux  que  personne. 

JULES. 

Par  malheur ,  j'ai  trop  de  conscience. 

GEORGETTE. 

Est-ce  qu'on  peut  en  avoir  trop? 

JULES. 

Si  j'étais  seul ,  ma  chère  Georgette,  j'écrii-ais  dans  toute 
la  franchise  de  mes  opinions;  le  public,  a  la  longue, 
V  errait  bien  que  je  suis  de  bonne  foi  ;  cela  me  suiBrait. 
Mais  je  voudrais  te  rendre  plus  heureuse  que  tu  n'es  ;  et 
le  sort  d'un  écrivain  indépendant  offre  aujourd'hui  pliu 
de  dangers  que  de  ressources. 

GEORGETTE. 

Dites  donc  tout  de  suite  ce  que  vous  voulez  dire, 
monsieur  Jules  ;  j'ai  une  peur  affreuse. 


256 


L'ARTISTE. 


JULES. 

Quelle  peur  peux-tu  avoir  ? 

GEORGETTE,  pleurant. 
Vous  pensez  a  me  quitter  ;  c'est  clair  comme  le  jour. 

JULES. 

Pas  du  tout;  pas  du  tout;  au  contraire.  Écoute-moi 


donc. 


GEORGETTE. 


J'étais  malade,  dimanche  dernier;  vous  avez  été  à 
Tivoli  sans  moi  ;  j'avais  quelque  chose  qui  me  disait  qu'il 
m'en  arriverait  mal. 

JULES. 

Si  tu  parles  toujours.... 


GEORGETTE. 


C'est  ma  punition  ;  je  m'y  attendais.  Ça  ne  pouvait 
pas  finir  autrement.  Je  l'ai  mérité. 


JULES. 


Georgette!  Georgette! 


GEORGETTE. 


Si  quelque  chose  peut  m' excuser,  c'est  que  certaine- 
ment il  faut  que  vous  m'ayez  jeté  un  sort  ;  car ,  sans  cela , 
je  ne  vous  aurais  pas  écouté  plus  qu'un  autre.  Mais ,  dès 
les  premiers  mots  que  vous  m'avez  dits,  il  m'a  semblé 
que  je  vous  connaissais ,  tant  je  vous  ai  trouvé  doux  et 
honnête.  Les  autres  hommes  sont  si  hardis  !  Je  ne  vou- 
drais pas  vous  répéter  tous  les  propos  qu'on  me  tient 
chaque  fois  que  je  sors  pour  reporter  de  l'ouvrage ,  et  ce- 
pendant je  me  mets  toujours  bien  simplement. 


Tu  es  si  jolie. 


JULES. 


GEORGETTE. 


C'est  un  mot  que  cela.  Je  suis  jolie  !  Mais,  si  vous  me 
quittez,  a  quoi  cela  me  servira-t-il?  Croyez-vous  que  je 
suivrai  votre  exemple  ;  que  je  ferai  une  autre  connais- 
sance? Ah!  l'horreur! 

JULES. 

Tais-toi  donc ,  Georgette  ;  tais-toi  donc. 

GEORGETTE ,  sanglotant. 

Non,  monsieur  Jules,  je  ne  me  tairai  pas.  Je  veux 
que  vous  soyez  bien  sûr  que  jamais  vous  n'en  retrouverez 
une  autre  comme  moi.  Qu'est-ce  qu'il  y  a  que  nous  nous 
connaissons?  Il  y  aura  déjà  six  mois  le  Â  du  mois  pro- 
chain. Eh  bien,  je  vous  jure  que  je  n'ai  pas  passé  un  seul 


moment  sans  m'occuper  de  vous.  J'étais  trop  heureuse  ; 
cela  ne  pouvait  pas  durer.  Je  n'avais  pas  assez  d'esprit 
pour  vous  ;  je  le  sentais  bien.  Aussi  quand  vous  m'avez 
dit,  en  plaisantant,  que  vous  pourriez  bien  finir  par  m'é- 
pouser ,  vous  rappelez-vous  que  je  vous  ai  répondu  : 
«  Non ,  monsieur  Jules ,  ça  ne  conviendrait  pas  ;  vous 
avez  de  l'éducation ,  il  vous  faut  une  demoiselle  de  fa- 
mille? »  Croyez  bien  que  je  mourais  en  vous  disant  cela. 
Être  voU'e  femme  !  ô  mon  Dieu  ! 

JULES,  très-ému. 

En  vérité ,  Georgette ,  je  ne  sais  plus  ce  que  je  voulais 
te  dire. 

GEORGETTE. 

Tenez  ,  monsieur  Jules ,  je  vous  demande  une  dernière 
grâce  ;  écrivez-le  moi  plutôt.  Vous  m'avez  tant  aimée 
que  mon  chagrin  vous  ferait  trop  de  peine  a  voir  ;  moi , 
je  me  gênerais  pour  ne  pas  trop  vous  affliger  ;  quand  je 
n'aurai  plus  d'espoir,  je  veux  du  moins  pouvoir  pleurer 
tout  a  mon  aise. 

JULES ,  lui  mettant  la  main  sur  la  bouche. 

Ah!  ça,  Georgette,  veux-tu  bien  finir?  A  quoi  res- 
semble tout  ce  que  tu  me  dis  ?  Je  te  jure ,  foi  d'honnête 
homme,  que  je  ne  t'ai  jamais  chérie  avec  plus  de  tendresse. 
Tu  crois  que  c'est  en  plaisantant  que  je  t'ai  parlé  mariage  ; 
tu  verras  un  jour  si  c'était  en  plaisantant.  Avec  de  l'es- 
prit ,  puisque  lu  trouves  que  j'en  ai ,  comment  peux-tu 
croire  que  je  serais  assez  aveugle  pour  ne  pas  apprécier 
un  cœur  comme  le  tien?  Il  faut  laisser  parler  les  gens 
avant  de  se  mettre  martel  en  tête  comme  lu  viens  de  le 
faire. 

GEORGETTE ,  aç'ec  tous  Ics  signes  de  la  j'oie. 

Mon  cher  monsieur  Jules  !  Ah  !  si  je  savais  m' exprimer 
comme  vous ,  vous  seriez  étonné  de  la  force  avec  laquelle 
je  vous  aime.  Vous  ne  pouvez  pas  vous  en  douter.  Vous 
parlez  de  ma  toilette  ,  de  mon  ménage  ;  qu'est-ce  que 
c'est  que  cela  ?  ce  n'est  rien  du  tout.    . 

JULES. 

Nous  autres  hommes ,  Georgette ,  notre  plus  grand 
plaisir ,  quand  nous  aimons  une  femme ,  c'est  de  lui  faire 
des  présens. 

GEORGETTE. 

Vous  me  croyez  donc  coquette  ? 

JULES. 

Tu  en  es  a  cent  lieues.  Je  veux  seulement  l'amener 
aux  rêves  qui  me  passent  par  la  tête  depuis  quelque 
temps. 


L'ARTISTE. 


237 


GEORGETTE. 

C'est  drôle!  moi,  quand  je  suis  contente,  je  ne  rêve 
jamais. 

JULES. 

Tu  fais  bien. 

GEOUGETTE. 

Et  quels  sont  vos  rêves ,  "a  vous  ? 

JULES. 

Tu  te  rappelles  qu'il  y  a  eu  une  révolution  au  mois  de 
juillet  dernier? 

geougetïe. 

Est-ce  que  je  puis  l'oublier ,  avec  la  cicatrice  que  vous 
avez  a  la  main? 

JULES. 

Cette  révolution  a  donné  naissance  à  plusieurs  partis; 
mais  surtout  s.  deux  :  l'un  qui  pense  qu'il  faudrait  que 
cette  révolution  eût  franchement  toutes  ses  conséquences, 
l'autre  qui  voudrait  au  contraire  qu'on  lui  donnât  le 
moins  de  suite  possible. 

geohgette. 
Que  vous  avez  de  jolis  cheveux  ! 

JULES. 

Tâche  de  suivre  un  peu  ce  que  je  te  dis,  tu  verras  où 
je  veux  en  venir. 

georgette. 

Oui,  monsieur  Jules;  parlez  tant  que  vous  voudrez. 

JULES. 

Mon  opinion  a  moi  est  du  côté  de  ceux  qui  demandent 
que  le  changement  soit  complet  :  cela  me  paraît  plus  net, 
plus  clair  ;  j'y  vois  moins  de  prise  pour  les  intrigans  ;  et , 
ma  chère  Georgette ,  il  y  a  tant  d'intrigans  ! 

GEORGETTE. 

Je  connais  bien  quelqu'un  qui  ne  l'est  pas,  et  qui  ne  le 
sera  jamais. 

JULES. 

Lionel ,  ce  jeune  homme  que  nous  avons  rencontré 
l'autre  jour  sur  le  boulevard ,  est  venu  me  voir  hier 
matin. 

GEORGETTE. 

Je  ne  l'aime  pas  ;  il  a  l'air  trop  effronté.     - 

JULES. 

Best  lié  avec  plusieurs  personnes  qui,  sans  avoir  rien, 


trouvent  pourtant  le  moyen  de  vivre  de  la  manière  la 
plus  agréable. 

GEORGETTE. 

Comment  font-ils  donc? 

JULES. 

Ils  écrivent  pour  le  gouvernement. 

GEORGETTE. 

Est-ce  que  vous  pourriez  écrire  pour  le  gouvernement , 
vous? 

JULES. 

Oui ,  si  je  comprenais  quelque  chose  à  ce  qu'il  veut 
faire. 

GEORGETTE. 

Vous  y  comprendriez  bien  autant  qu'eux. 

JULES. 

C'est  qu'ils  n'y  comprennent  rien  non  plus. 

(  On  entend fiapper.  ) 

GEORGETTE  ,  à  VOix  boSSC. 

On  frappe.  Mon  Dieu  !  monsieur  Jules,  cachez- vous 
un  peu ,  je  vous  prie. 

JULES. 

Bah,  bah ,  est-ce  que  tu  ne  peux  pas  avoir  un  cousin , 
un  frère,  un  parent?  Je  puis  être  une  personne  qui  t'ai 
procuré  de  l'ouvrage. 

GEORGETTE. 

Pour  peu  que  vous  me  donniez  une  raison ,  je  la  trouve 
toujours  bonne.  Je  vais  ouvrir. 

(  Lionel  entre.  ) 

JULES. 

Tiens  !  p'est  toi ,  Lionel  ? 

LIOHEL. 

Oui ,  mon  cher.  Ne  te  trouvant  pas  chez  toi ,  j'ai  fait 
tant  d'instances  auprès  de  ton  portier ,  qu'il  a  fini  par  se 
laisser  arracher  l'adresse  de  madame. 

JULES. 

Pas  de  mauvaises  plaisanteries ,  Lionel. 

LIONEL. 

Elle  est  logée  comme  une  divinité  !  Un  peu  haut  ;  ma 
l'Olympe  n'était  pas  au  rez-de-chaussée.  Comme  to 
cela  est  bien  tenu  ! 


238 


L'ARTISTE. 


JULES. 

Qu'est-ce  que  tu  avais  a  me  dire? 


LIONEL. 


La  suite  de  notre  conversation  d'hier ,  mon  enfant. 
J'ai  comme  un  remords  de  penser  qu'avec  le  talent  qu'on 
te  reconnaît,  tu  ne  fasses  pas  une  meilleure  figure  dans 
le  monde.  Ah!  si  je  savais  seulement  l'orthographe  ! 


Tu  es  fou. 


JULES. 


LIONEL. 


Les  raisons  ne  me  manqueraient  jamais.  Je  n'ai  pas 
d'opinions.  Je  tancerais  ou  je  caresserais  tour  a  tour  les 
républicains ,  les  carlistes ,  les  vainqueurs  de  juillet  ;  ceux 
qui  veulent  le  passé ,  ceux  qui  espèrent  dans  l'avenir  ;  je 
serais  sévère  ou  tendre ,  suivant  qu'on  me  le  commande- 
rait, et  je  roulerais  sur  l'or,  et  j'aurais  une  bonne  voiture 
dans  laquelle  je  promènerais  mademoiselle  Georgelte. 

(7/  se  frotte  les  mains.) 

JULES,  remarquant  l'embarras  de  GeorgeUe. 

Ne  l'écoutez  pas. 

LIONEL. 

Laisse-moi  seulement  te  faire  faire  connaissance  avec 
des  lurons  qui  n'ont  pas  d'autre  métier  ;  tu  seras  honteux 
de  toi-même.  Tu  verras  de  quelle  manière  ils  traitent  ces 
misérables  qui  ont  toujours  été  ennemis  du  trône  et  de 
l'autel. 

JULES,  riant  malgré  lui. 

Veux-tu  finir? 

LIONEL. 

Qu'est-ce  que  cela  leur  fait  ?  Les  trônes  les  paient  très- 
généreusement  ;  l'autel  ne  les  a  jamais  beaucoup  gênés  ; 
ils  vont  leur  train.  Tu  veux  que  les  journées  de  juillet 
aient  été  une  révolution  ;  pour  eux  révolution  et  restau- 
ration ne  sont  qu'une  comédie  dont  on  a  fait  une  nou- 
velle distribution  de  rôles.  Eh  bien  !  ce  n'est  pas  gênant. 
Ils  traitent  les  nouveaux  acteurs  comme  ils  traitaient  les 
anciens  ;  ils  leur  donnent  les  mêmes  louanges  qu'ils  don- 
naient aux  autres;  je  trouve  cela  un  métier  parfait. 

JULES. 

D'où  je  conclus  que  si  tu  savais  l'orthographe,  tu 
n'aurais  pas  de  conscience. 

LIONEL. 

Pas  le  moins  du  monde.  La  vie  honorable  est  trop 


chère  a  Paris.  Quand  on  n'a  pas  de  revenus ,  il  faut  se 
vendre. 

JULES. 

Se  vendre  k  ceux  qu'on  a  vaincus  ! 

LIONEL. 

n  n'y  a  pas  de  vaincus  :  il  n'y  a  pas  de  vainqueurs  ;  il 
y  a  un  budget.  Quand  on  peut  en  prendre  sa  part ,  on  a 
tort  dé  ne  pas  le  faire.  Toutes  les  utopies  doivent  viser 
la.  Malheureusement,  mon  éducation  a  été  trop  négligée 
pour  que  je  puisse  me  mettre  sur  les  rangs  ;  mais  j'y 
pousse  tous  ceux  de  mes  amis  qui  savent  tenir  une  plu- 
me ;  cela  m'assure  au  moins  de  bons  déjeuners. 

JULES. 

Ce  que  je  ne  comprends  pas ,  c'est  comment  ils  peu- 
vent se  monter  la  tête  pour  écrire  en  faveur  de  sottises 
qu'ils  blâment  intérieurement. 

LIONEL. 

Ils  tâchent  de  se  donner  de  l'humeur  contre  ceux  qui 
ne  veulent  pas  être  leurs  dupes  ;  quand  ils  y  sont  parve- 
nus, cela  leur  sert  d'opinions. 

JULES. 

Et  ces  gens-lk  sont  fiers? 

LIONEL. 

Très-fiers  tant  que  l'argent  abonde,  et  gais  comme  moi 
quand  ils  sont  aux  expédiens.  Mademoiselle  Georgette  a 
l'air  de  m' écouter  avec  attention. 

JULES. 

Je  t'assure  bien  que  non. 

GEORGETTE. 

Pardonnez-moi ,  monsieur  Jules. 

LIONEL. 

A  la  bonne  heure.  Diable  !  savez-vous  qu'avec  l'ordre 
qu'il  a ,  Jules  pourrait  bien  un  jour  vous  donner  un  bon 
carrosse. 

GEORGETTE,  ai>ec  e'motion. 

Un  carrosse ,  inonsieur  !  Pourquoi  me  parlez-vous  d'un 
carrosse?  Si  je  montais  jamais  dans  un  carrosse,  il  fau- 
drait que  ce  fût  celui  de  mon  mari  ;  ainsi ,  voyez. 

LIONEL. 

Qu'elle  est  gentille  !  Elle  a  ses  petits  préjugés.  J'aime 
les  préjugés  a  la  folie  ;  c'est  si  rare  a  présent. 


I 

II 


I 


L'ARTISTE. 


239 


JULES. 


En  voila  assez,  Lionel  ;  Georgette  a  autre  chose  a  faire 
qu'a  écouter  nos  conversations  :  laissons-la  libre.  Si  tu  le 
veux,  je  sortirai  avec  toi. 


LIONEL. 

Je  comptais  sur  elle  pour  te  décider  ;  c'est  ce  qui  m'en- 
chantait de  pouvoir  vous  trouver  ensemble.  (  A  Geor- 
gette.) Vous  l'aimez  bien,  mademoiselle  Georgette,  et 
vous  n'avez  pas  tort  :  c'est  le  meilleur  garçon  que  j'aie 
jamais  connu  ;  il  ne  lui  manque  qu'un  peu  d'aisance. 
Pourquoi  voulez-vous  qu'il  s'en  prive? 

GEORGETTE. 

Rien  ne  manque  à  monsieur  Jules.  (  Lionel  sourit.  ) 
Non,  monsieur.  Monsieur  Jules  ne  demande  rien,  ni 
moi  non  plus.  S'il  faisait  le  métier  que  vous  lui  vantez , 
il  serait  obligé  d'aller  dans  le  grand  monde  ;  il  aurait 
toujours  la  tète  occupée  de  choses  dont  il  ne  pourrait  pas 
me  parler  ;  nous  aimons  mieux  rester  nous  deux ,  rien 
que  nous  deux.  N'est-ce  pas ,  monsieur  Jules? 

liouel. 

Eu  vérité ,  elle  m'impose.  Mais ,  mademoiselle  Geor- 
gette, ce  métier-là,  puisque  nous  avons  commencé  par 
l'appeler  un  métier ,  se  fait  absolument  comme  on  veut  ; 
chez  soi,  sans  voir  personne.  Vous  avez  votre  thème, 
vous  le  remplissez;  tout  est  dit.  Il  serait  là,  sur  votre 
petite  table ,  à  s'extasier  sur  des  mesures  qu'il  ne  com- 
prendrait pas  ;  il  se  batterait  les  flancs  pour  vanter  le  mi- 
nistre qui  lui  serait  recommandé  ce  jour-là;  et  son  travail 
fini ,  il  serait  le  maître  d'en  faire  la  satire  et  de  l'envoyer 
imprimer  où  bon  lui  semblerait ,  avec  la  simple  précau- 
tion de  déguiser  son  écriture.  C'est  arrivé  un  million  de 
fois. 

JXILES. 


J€  conçois;  cela  soulage. 


LIONEL. 


Beaucoup.  Il  y  a  de  quoi  mourir  de  rire  quand  il  leur 
arrive  de  faire  entre  eux  la  charge  de  leurs  patrons. 
L'importance,  la  morgue,  les  airs  capables  qu'ils  se  don- 
nent sont  parfois  du  plus  haut  comique,  parce  qu'ils  ont 
soin  de  laisser  percer  la  nullité  à  travers  tout  cela.  C'est 
d'un  vrai ,  d'un  naturel  à  tourner  la  tête.  Tout  ca  con- 
naît le  genre  ministre  sur  le  bout  de  son  doigt. 

JULES. 

Ce  sont  des  serviteurs  bien  fidèles. 

LIONEL. 

Comme  tous  les  serviteurs.  On  ne  peut  pas ,  non  plus , 


abdiquer  tout-à-fait  son  bon  sens;  il  faut  Lien  s'entre- 
tenir de  temps  à  antre ,  sans  quoi  on  finirait  par  devenir 
tout-à-fait  stupide. 

JVLES. 

Je  rirais  bien  s'il  leur  venait  ime  Iwnne  fois  un  véri- 
table ministre ,  un  Sully,  par  exemple. 

LIONEL. 

Ils  flatteraient  Sully  comme  un  autre,  jusqu'à  sa  dis- 
grâce. Ces  déplacemens  continuels  ont  bien  avancé  les 
esprits.  Je  voudrais  que  tu  consentisses  à  te  trouver  seu- 
lement une  heure  avec  eux.  Que  risques-tu?  N'es-tu  pas 
de  force  à  te  défendre?  Viens  ;  je  sais  l'endroit  où  plu- 
sicure  d'entre  eux  doivent  déjeuner  ce  matin  ;  ils  t'amu- 
seront. 

GEOBGETTE  à  Jules ,  ijui  a  l'air  de  le  consulter. 
Monsieur  Jules ,  croyez-moi ,  n'y  allez  pas. 

LIONEL. 

Je  vous  réponds  ,  mademoiselle  Georgette ,  qu'il  y 
trouvera  beaucoup  de  plSisir. 

GEORGETTE,  soupirunt. 

C'est  égal ,  monsieur.  Les  choses  qui  font  le  plus  de 
plaisir,  quand  on  sent  qu'on  a  tort  de  les  faire,  c'est  tou- 
jours un  grand  tourment. 

LIONEL. 

Vous  avez  tous  les  deux  des  idées  singulières  ;  il  iàut 
l'avouer.  Vous  voyez  des  ogres  partout.  {Il  cherche  dans 
ses  poches  et  en  tire  plusieurs  papiers.  )  Je  voudrais  re- 
trouver une  chanson  qu'ils  chantaient  hier  ;  vous  verriez 
combien  ces  ogres-là  sont  apprivoisés.  Elle  est  toute  d'op- 
position et  de  la  méchanceté  la  plus  bouffonne....  Ah! 
voici  une  lettre  que  ton  portier  m'avait  chargé  de  te 
donner. 

JULES ,  prenant  la  lettre. 

C'est  de  mon  oncle. 

LIONEL. 

Sans  ma  chanson ,  je  l'aurais  oubliée. 

JOLEs ,  parcourant  la  lettre. 
Lionel,  laisse-nous  ;  j'ai  à  lui  parler.  Va-t-en,  va-t-cn. 

LIOUEL. 

Écoute  au  moins.... 

JULES,  continuant  de  lire. 
De  grâce,  laisse-moi.  C'est  épouvantable. 


2i0 


L'ARTISTE. 


•    LIONEL. 

Qu'est-ce  qui  est  épouvantaLle? 

JULES. 

De  chanter  des  chansons  contre  des  gens  qui  vous 
paient ,  et  de  rester  ici  quand  tu  vois  que  cela  me  con- 
trarie. 

LIONEL. 

Ne  te  lâche  pas,  ne  te  lâche  pas;  je  m'en  vais.  Made- 
moiselle Georgette,  j'ai  l'honneur  de  vous  saluer. 

(//  sort.) 

JULES,  à  Georgette,  qui  suit  tous  ses  mouuemens 
d'un  air  d'incjuïe'tude. 

N'aies  donc  pas  l'air  que  tu  as ,  Georgette.  Cette  lettre 
est  la  plus  heureuse  lettre  que  nous  puissions  recevoir. 
(  //  haise  la  lettre.  )  Cher  bon  oncle  !  Baise-la  aussi,  ma 
Georgette. 

GEORGETTE  huise  machinalement  la  lettre  en  regardant 
toujours  Jules  d'ur^  air  inquiet. 

Je  ne  sais  pas  ce  que  je  fais.  Vous  avez  pourtant  l'air 
bien  content. 

JULES. 

C'est  la  suite  de  la  correspondance  que  j'avais  avec 
mon  oncle.  Je  craignais  de  t'en  parler  tant  que  je  ne  sa- 
vais pas  comment  cela  tournerait  ;  mais  a  présent  qu'il 
n'y  a  plus  rien  a  craindre ,  écoute.  (//  lit.) 

«  Mou  bon  ami,  tu  as  répondu  fort  net  à  la  question 
»  que  je  te  faisais  sur  ta  Georgette.  Elle  est  dévouée  et 
»  non  passionnée.  Tout  était  pour  moi  dans  cette  disr 
»  tinction.  »  —  Comprends-tu  Georgette  ? 

GEORGETTE . 

Non ,  monsieur  Jules. 

JULES  continue  de  lire. 

«  Je  l'aime  aujourd'hui  presque  autant  que  tu  l'aimes; 
»  tu  ne  peux  pas  exiger  davantage.  D'après  ce  que  tu 
»  m'en  as  écrit,  elle  me  rappelle  si  bien  ta  pauvre  tante 
«  que  j"ai  perdue  !  Eh  bien,  mon  ami ,  cette  tante  que  tu 
»  as  vue  si  distinguée ,  si  remarquable  par  son  bon  es- 
»  prit ,  par  son  excellente  conduite,  un  aveu  que  je  n'ai 
»  jamais  fait  a  personne ,  elle  n'avait  pas  une  position 
).  plus  brillante  que  Georgette  quand  je  l'ai  épousée, 
»  et  elle  a  fait  trente  ans  le  bonheur  de  ma  vie.  Sa  re- 
).  connaissance  pour  moi  ne  s'est  pas  démentie  un  seul 
»  instant.  C'f:st  un  avantage  que  j'ai  eu  sur  beaucoup  de 


»  maris  dont  les  femmes  croient  ne  rien  leur  devoir 
»  parce  qu'elles  ont  apporté  une  dot  qui,  le  plus  sou- 
»  vent,  ne  suffit  pas  au  quart  de  leur  dépense. 

»  Je  pars  après  demain  pour  Paris  afin  de  connaître  ta 
»  Georgette  par  moi-même ,  et  je  ne  la  quitterai  qu'après 
»  votre  mariage.  » 

GEORGETTE,  ut^ec  la  flus  vicc  émotion. 
Mariage  ! 

JULES. 

Mariage;  oui,  Georgette.  Lis  plutôt. 

GEORGETTE 

Attendez  un  instant.  Mariage  !  Bien  sûr ,  je  ne  rêve 
pas  ;  mes  yeux  sont  ouverts ,  je  vous  vois ,  vous  tenez 
une  lettre.  (  Elle  se  laisse  tomber  a  genoux.  )  Ah  !  mon 
Dieu ,  que  le  bon  Dieu  est  bon  ! 

JULES,  lui  présentant  la  lettre. 

Lis,  lis,  Georgette. 

GEORGETTE,  essujunt  SCS  yeux. 

Je  ne  puis  rien  distinguer.  Mais  je  m'en  rapporte  bien 
à  \ous ,  monsieur  Jules  ;  vous  ne  m'avez  jamais  trompée. 

JULES,  refrénant  sa  lecture. 

«  Une  fois  ma  résolution  prise ,  j'ai  voulu  te  l'écrire 
«  tout  de  suite  ;  je  n'aime  pas  les  coups  de  théâtre.  Pour 
»  tanière ,  il  est  censé  que  Georgette  a  douze  mille  francs, 
»  et  elle  les  aura,  car  je  les  lui  donne  au  nom  de  ma 
»  pauvre  femme.  Ce  sera  un  secret  entre  nous.  J'ai 
»  compté  qu'avecla  succession  de  ton  père,  dont  11  est 
»  temps  de  te  mettre  en  possession  ;  plus ,  deux  mille  cinq 
»  cents  francs  par  an  que  j'y  ajouterai  ;  si  vous  voulez 
»  rester  k  Paris ,  vous  pourrez  y  vivre  ;  mais  ici ,  com- 
»  bien,  vous  seriez  riches  ! 

»  Je  ne  te  dis  cela  qu'en  passant.  Je  deviens  vieux  ; 
»  tu  es  mon  seul  enfant ,  mon  imique  héritier  ;  je  suis 
))  d'humeur  facile  ;  tu  le  sais  ;  vous  causerez  de  cela  en- 
»  semble.  » 

GEORGETTE. 

Et  si  j'allais  ne  pas  plaire  k  votre  oncle?... 

JULES. 

Est-ce  qu'il  ne  te  plaît  pas ,  lui  ? 

GEORGETTE. 

C'est  une  providence  pour  nous.  Vous  dites  souvent 


I 


I 


L'AUTISTE, 


2ii 


que  je  suis  superstitieuse  ;  quand  je  rapproche  cette  lettre 
de  la  conversation  de  monsieur  Lionel ,  il  me  semble  que 
c'est  Dieu  qui  est  venu  "a  notre  secours. 


JULES. 


Comme  tu  voudras.  Ainsi  nous  quitterons  Paris.  Je  te 
préviens  que  ma  mère  est  un  peu  difficile  "a  vivre. 


GEORGETTE. 

Et  cela  vous  fait  souffrir,  peut-être? 

JULES. 

Oh  !  non  ;  j'y  suis  accoutumé.  Mais  toi  ? 

GEORGETTE. 

Si  vous  ne  souffrez  pas,  de  quoi  souffrirais-je  ? 

JULES. 


Bon  petit  ange  !  Laisse  ton  ouvrage ,  habille-toi ,  sor- 
tons. Ne  nous  quittons  pas  un  moment  jusqu'à  l'arrivée 
de  mon  oncle. 

onOTkQTLiTE,  joiffiant  les  mains. 

Mon  cher  monsieur  Jules,  je  voudrais  être  seule,  ré- 
fléchir à  ma  situation  nouvelle.  Comprenez-vous? 

JULES. 

Adieu,  ma  chère  enfant,  adieu,  adieu.  Tiens,  garde 
cette  lettre  ;  c'est  ton  contrat. 

(  //  lui  donne  la  lettre  et  s'en  va.  ) 


Théodore  Leclercq. 


Hfuuf  iltusicalf. 


OPÉRA  AIXEMAlfD. 

MUSIQUE  DE  MOZART. 

n  y  a  des  types  éternels  dans  les  arts  comme  dans'ia  litlcra- 
turc  :  point  de  mode  pour  eux,  point  de  révolutions  de  goût; 
on  peut  les  ne'gliger,  oublier  même  pendant  un  temps  qu'ils 
existent;  mais  il  faut  y  revenir  ,  les  admirer  ,  et  s' étonner  d'avoir 
pu  leur  préférer  d'éphémères  productions.  Petit  est  le  nombre 
de  ces  grandes  conceptions  qui  survivent  à  tous  les  âges  :  U 
musique  ne  nous  offre  que  les  œuvres  de  Palestrina ,  de  Bacb  , 
de  Handel ,  de  Gluck ,  de  Haydn  et  de  Mozart,  et  dans  ces  oeu- 
vres ,  que  quelques  ouvrages  privilégiés;  c'est  tout  ce  qui  reste 
pour  la  postérité  de  quatre  siècles  de  travaux  et  des  veilles  de 
plus  de  cinquante  mille  artistes.  Don  Juan  est  le  plus  jeune 
des  chefs-d'œuvre  de  ces  grands  hommes;  il  n'y  a  que  quarante- 
cinq  ans  qu'il  a  vu  le  jour  ;  mais  depuis  quarante-cinq  ans ,  le 
goût  en  musique  a  éprouvé  plus  de  variations  que  dans  les  trois 
siècles  et  demi  prc'cédens ,  et  Don  Juan,  qui  a  marqué  l'une 
des  plus  grandes  révolutions  de  cet  art ,  est  encore  plein  de 
jeunesse  et  de  vie. 

Pour  la  vingtième  fois ,  cette  étonnante  comjwsition  vient 
d'être  remise  sur  la  scène  à  Paris;  mais  c'est  sous  un  aspect 
tout  nouveau  qu'elle  est  venue  s'offrir  à  nous.  Ce  n'est  plus  trois 
ou  quatre  morceaux  chantés  avec  un  goût  délicat ,  ni  un  rôle 
joué  avec  finesse  au  milieu  de  beaucoup  de  négligences  et  de 
laisser-aller  que  les  chanteurs  allemands  sont  venus  nous  faire 
entendre;  parmi  eux ,  il  n'y  a  point  de  Malibran  ,  de  Zuchelli , 
de  Bordogni  ;  il  n'y  a  que  des  musiciens  chantant  avec  (lassion 
une  musique  qu'ils  adorent ,  et  une  actrice  inimitable.  C'est  un 
Doti  Juan  (  Fischer  )  dont  la  voix  est  mauvaise ,  dont  l'édu- 
cation vocale  n'est  pas  meilleure ,  mais  dont  le  sentiment  est 
plein  de  chaleur;  qui  est  jeune,  leste  ,  et  qui  n'est  jioint  comme 
le  chanteur  une  grosse  caricature  de  séducteur  suranné.  C'est 
un  Leporello  (  Krebs  )  aux  accens  durs  et  peu  mélodiques , 
assez  mauvais  acteur  ,  et  néanmoins  ne  gâtant  point  une  musique 
qui  est  pour  lui  la  tradition  vivante ,  et  donnant  une  idée  assez 
juste  du  personnage  qu'il  représente.  C'est  une  donna  Anna 
passionnée  ,  énergique  et  tendre  (madame  Schrœdcr  Devrient), 
qui,  pour  la  première  fois,  nous  donne  une  idée  de  la  pensée  de 
Mozart  lorsqu'il  a  créé  ce  rôle.  C'est  un  Don  Ottavio  (  Hait- 
zinger)  qui  d'im  second  rôle  en  a  fait  un  premier  par  sa  cha- 
leureuse exécution  et  par  le  bel  effet  que  protluit  dans  l'cnscm- 
ble  sa  puissante  voix  de  ténor.  C'est  une  Zcriine  qui  n"a  point 
la  grâce  coquette  de  madame  Mabbran ,  et  qui  ne  jette  point  k 
profusion  des  ti-aits  charmans  improvisés  avec  bonheur ,  mais 


2^5 


L'ARTISTE. 


qui  ne  manque  pas  de  finesse ,  et  qui  rend  avec  naïveté'  les  déli- 
cieuses phrases  dont  ce  rôle  est  tout  brillant.  Je  n'ose  dire  ce 
que  c'est  que  Donna  Elvire  ;  ce  devrait  être  une  cantatrice  et 
une  actrice  de  premier  ordre....  c'est  madame  Rosner.  Joignez 
à  cela  des  chœurs  excelJens ,  pleins  de  verve  et  de  conscience 
musicale ,  un  orchestre  moins  bon  qu'il  ne  le  serait  s'il  n'était 
privé  de  son  chef,  et  vous  aurez  l'idée  de  l'exécution  la  plus  in- 
correcte de  Don  Juan ,  et  pourtant  la  plus  satisfaisante  que  les 
'oreilles  d'un  musicien  aient  entendue  à  Paris. 


Efimf  Uramatiqitf. 


THEATRE   FRANÇAIS. 

JxT  ty&ifu^e  aaf  ijieminal ,  '~^omûue  en  u7t  acle  eé 
en   vent , 

PAR  H.  LAFITTE. 

Moins  que  rien  !  On  doit  trouver  cent  bluettes  plus  fortes 
dans  les  vaudevilles  endormis  à  jamais  au  fond  des  cartons  du 
Gymnase.  Deux  femmes  vivent  en  paix;  un  homme  survient , 
et  voilà  la  guerre  allumée  !  C'est  tout  :  l'analyse  n'apprendrait 
rien  de  plus.  La  versification  est  d'un  négligé  coquet;  on  y 
trouve  des  intentions  prises  au  Jpconde  de  M.  Etienne  ;  un  re- 
ilet  du  Misantrope  de  M.  dePoquelin,  quelques  épigrammesà 
la  Dcmoustiers,  molles,  émoussées  ,  jolies.  A  côté  de  Camille 
Desmoulins ,  c'est  un  bouquet  de  coquelicots  sur  la  guillotine. 


THEATRE   DES    VARIÉTIÉS. 

•Sôataraii.  ', 

PAR  M.  SAmT-MARTIX. 

Le  public  est,  sauf  respect,  un  drôle  de  corps.  La  sensibi- 
lité le  fatigue  :  après  avoir  applaudi  avec  fureur  madame  Dorval 
et  Bocage  dans  le  drame  de  M.  Dumas,  quinze  jours  s'écoulent, 
et ,  blasé  sur  ses  émotions ,  il  permet  qu'on  les  lui  travestisse  en 
éclats  de  rire  :  du  sérieux  il  passe  au  burlesque;  il  souffre 
qu'on  désenchante  impitoyablement  tout  ce  qui  l'a  séduit  ;  et 
cela  réussit  toujours ,  et  il  n'est  si  faible  parodie ,  se  traînant 
terre  à  terre  comme  un  misérable  limaçon  ,  qu'il  ne  tolère  et 
n'applaudisse  en  ce  cas.  2?«farrf^  en  est  la  preuve:  allez  écouter 


les  éclats  de  rire  qui  retentissent  chaque  soir  aux  Variétés ,  et 
qui  marchent  parallèlement  avec  les  bravos  dont  on  salue  le 
diame  à  la  Porte-Saint-Mai'tin  :  il  y  a  là  un  mystère  du  cœur 
humain  bon  à  étudier  ;  mais ,  si  vous  avez  de  la  raison  et  du 
goût ,  vous  passerez  certainement  un  fort  mauvais  quart  d'heure. 


THÉÂTRE  DU  PALAIS-ROTAL. 


tA   SALLE.  —  LES   PREMIERES   REPRÉSENTATIOKS. 


LA  TROUPE. 


Lorsqu'il  y  eut  pour  la  première  fois  une  salle  de  théâtre  sur 
cet  emplacement  (c'était  en  1784),  ce  fut  en  rivalité  avec  les 
Ombres-Chinoises  et  les  Fantoccini.  On  ne  comptait  alors  pas 
moins  de  cinq  petits  établissemens  de  ce  genre  au  Palais-Royal. 
Un  peu  plus  tard ,  des  enfans ,  comme  aujourd'hui  chez 
M.  Comte,  y  représentèrent  des  opéras  comiques  :  la  vogue  y 
vint.  Le  compositeur  Rigel  s'y  essaya.  Ces  enfans  ne  jouaient 
que  la  pantomime ,  mais  dans  la  coulisse  on  parlait  et  on  chan- 
tait pour  eux;  cette  innovation  fit  fureur.  Le  baron  Grimm  , 
juge  à  la  mode  et  pédant  littéraire,  en  écrivit  d'un  style  fort 
convenable  à  ses  correspondans  ;  alors  éclata  la  jalousie  des  Ita- 
liens ,  qui  virent  dans  cette  concurrence  une  usuqîation  sur  leur 
demi-privilége  arraché,  suivant  l'usage,  au  grand  opéra  d'alors, 
moyennant  finances.  Les  gentilshommes  de  la  chambre  en  eu- 
rent du  tracas,  d'autant  que  les  Italiens  évoquèrent  en  leur  fa- 
veur l'ombre  de  Louis  XIV  et  parlèrent  avec  force  du  bon  goût 
que  l'on  insultait  par  ce  conflit ,  et  des  mœurs  qu'il  fallait  pro- 
téger avant  tout.  Vadé  perdit  une  belle  occasion  de  faire  un 
poème  burlesque.  Entre  autres  raisons,  les  demandeurs  insis- 
tèrent sur  les  périls  de  l'émulation ,  et  offrirent  de  prouver  sans 
réplique  que  la  concurrence  tue  l'art.  On  ne  les  écouta  pas;  le 
théâtre  de  Beaujolais  fit  fortune;  puis  il  la  défit,  et  finalement 
fut  clos. 

En  1 790  ,  pendant  l'hiver ,  la  troupe  de  mademoiselle  Mon- 
tansier  vint  y  camper  son  bivouac.  Elle  comptait  retourner  à 
\ersailles  :  le  décret  sur  la  liberté  des  théâtres  vint  assez  tôt 
pour  s'opposer  au  déménagement.  Tragédie ,  comédie ,  opéra  , 
on  essaya  de  tous  les  genres.  L'innovation  y  eut  ses  aventuriers  : 
l'acteur  Grammont  vint  un  jour  en  vrai  romain ,  jambes  nues 
sous  la  cotte  romaine  ;  on  le  hua  et  il  se  le  tint  pour  dit.  Damas 
y  fit  trembler  sa  tête  et  marqua  du  talon  la  mesure  de  l'hémi- 
stiche; mais  un  fait  qui  ne  s'est  pas  perdu  dans  la  mémoire  des 
amateurs,  c'est  la  célébrité  que  Baptiste  cadet  y  gagna  dans  cette 
éternelle  comédie  des  Jocrisses ,  dont  on  a  tiré  ,  pour  le  moins , 
quinze  ou  vingt  trilogies. 

De  cet  espace  étroit ,  la  demoiselle  Montansier  prit  son  vol 
vers  la  rue  de  la  Loi  et  bâtit  ce  théâtre  carré,  maintenant  histo- 
rique, et  sur  la  démolition  duquel  s'élève,  pour  le  quart  d'heure, . 
un  sarcophage  interrompu. 

La  vogue  fut  ramenée  ,  par  cette  fuite ,  à  la  petite  salle  si 
étroite  et  incommode.  Poignet  y  fit  ses  travestissemens ,  sous  le 


r 


L'ARTISTE. 


â43 


Directoire;  et  Brunct,  en  prëliiflant  à  son  immortalité'  dcfiinlc, 
se  pcnuit  alors  celle  courageuse  opposition  de  calembourgs  qui, 
(:lia(|ue  soir,  de  huit  heures  à  onze,  mil  en  e'checla  couronne  im- 
j)en'aic.  Les  frondeurs  ne  man((uaienl  ])asau  gai  rendez-vous,  et 
(:ha(liie  applaudissenient  de  la  Coule,  en  eiifaulant  une  excellente 
hctisc  dans  la  Louche  de  l'acteur  favori ,  faisait  froncer  les  sour- 
cils de  Dubois,  le  préfet  de  police.  Les  acteurs  lâchèrent  alors 
la  bride  à  leur  humeur  folle,  et,  de  cette  époque,  commence  un 
répertoire  extravagant  A  à  mourir  de  rire,  où  l'élite  de  la  so- 
ciété de  mauvais  ton  se  reunissait  de  si  bon  cœur.  A  la  paix 
d'Amiens ,  Fox  fit  sa  première  visite  à  ce  théâtre ,  avec  un  in- 
terprète pour  lui  traduire  la  finesse  du  quolibet  et  la  drôlerie 
des  jeux  de  mois. 

Quand  Brunet  et  Crctu  fondèrent  auprès  du  Panorama  leur_ 
salle  plus  grande  et  plus  commode,  forioso  vint  se  balancer 
sur  la  corde  lâche;  les  nécromanciens  y  devinèrent  la  carte,  et 
la  muscade,  disparue  sous  le  gobelet  de  fer-blanc,  fit  ses  e'vo- 
lulions  mystérieuses.  Paillasse  a])porta  son  c'chcUc  et  les  œufs 
de  son  poulailler,  tendit  la  joue  aux  soufflets  de  Casstfndre, 
railla  Jeanuot,  ce  Diogènc  du  dix-huilième  siècle,  qui  cherche 
fortune  et  court  après  des  papillons.  I/CS  chiens  savans  y  tinrent 
un  cours  de  civilisation  à  l'usage  des  buveurs  de  bière  ,  et  la 
fumée  du  cigarre  acheva  de  noircir  les  dorures  lances  de  la  salle, 
t ransformce  en  estaminet. 

En  i8i5,  c'c'lait  une  tabagie  patriotique.  Là,  pendant  les 
cent  jours,  s'improvisaient,  sur  l'air  de  la  Marseillaise,  des 
(liants  à  faire  gcniir  Rouget  de  Liste.  Bientôt  une  réaction 
royaliste  eut  lieu  ,  vers  minuit ,  contre  le  raai'bre  des  tables,  le 
cristal  des  candélabres,  et  les  glaces  qui  avaient  réfléchi  des 
figures  rouges  de  bonapartisme  et  de  punch.  Les  assaillans  furent 
impitoyables  à  leur  aise;  ils  brisèrent  les  chaises  sur  le  genou, 
jetèrent  la  vaisselle  par  les  fenêtres ,  le  tout  sans  obstacle ,  mais 
non  sans  héroïsme.  Un  seul,  en  se  précipitant  avec  fureur  vers 
une  glace ,  aperçut  un  furieux  s'élancer  vers  lui  j  il  recula  : 
c'était  lui-même. 

Depuis ,  on  n'y  fut  que  pour  déguster  la  bierrc  de  Flandre  , 
gâtée  par  de  mauvais  intermèdes  où  se  démenaient  trois  acteurs 
à  la  fois.  La  partie  de  domino  se  mêlait  à  la  voix  grêle  des  pau- 
vres diables  qui  sont  enfin  retournés  aux  Irclaux  de  la  foire  et 
dans  les  carrefours.  Quant  au  chapitre  des  mœurs,  la  popula- 
tion éblouissante  d'aimés ,  qui  circule  dans  les  galeries  conti- 
guës,  y  députait  chaque  soir  une  collection  de  choix,  et  plus 
i,  d'un  nœud  sentimental  se  formait  et  se  déformait  brusquement 
"  dans  ce  bazar,  qui  rappelait  ce  qiu:  l'historien  Hérodote  a  pré- 
tendu des  dames  de  Babylone,  dans  le  temple  de  Milita. 

Maintenant  la  chrysalide  semble  avoir  accompli  toutes  ses 
uiéfcnnorphoses  :  l'enceinte  ovale  s'est  élargie;  M.  de  Guerchy 
1      a  procédé  à  la  régénération  du  local ,  et  le  pinceau  de  Cicéri  a 
If     passé  par  là.  S'il  ne  fallait  que  des  corridors  à  un  théâtre ,  peut- 
être  aurait-on  à  critiquer  celui-ci;  mais  celte  bagatelle  du  de- 
hors ne  sera  rien  quand  on  livrera  au  public  les  magnificences 
(lu  foyer.  De  là  on  embrassera  la  verdure  symétrique  du  jardin, 
■    sa  multitude  du  soir,  et  le  jet  d'eau  argenté  à  la  clarté  de  mille 
»     jets  de  liuuière.  Quant  aux  loges  ,  elles  sont  sur  trois  rangs  , 
jieu  nombreuses,  mais  commodes  et  tapissées  de  ce  bleu  tradi- 


tionnel, où  la  coquetterie  trouve  ses  avantages.  A  l'avant-scène 
montent  jusqu'au  ceintre  quatre  colonnes  d'ordre  cum|Knite  ; 
des  colonncttes  arabesques  supjwrtcut  le  seccnd  rang ,  et  au  der- 
nier étage  se  déploie  un  large  amphithéâtre  ;  un  filet  ou  réseau 
à  jour,  entremêlé  de  thyrses,  de  rinceaux  en  or  et  de  camées, 
se  détache  avec  ses  mailles  écaillées  sous  le  dôme  du  plafond  ; 
puis,  de  dorures  en  dorures  et  d'ornrmens  en  omcmcns,  le  regard 
se  fixe  enfin  sur  la  toile,  où  le  jardin  du  Palais- Royal ,  un  peu 
miniature,  préoccupe  quelques  instans,  en  atteudaut  le  signal 
de  l'archet. 

Les  conditions  aujourd'hui  sagement  exigées  d'une  entreprise 
théâtrale  contre  les  dangers  de  l'incendie  ont  été  littéralement 
exécutées  :  il  en  est  résulte  un  mur  de  bricjues  tapisse'  de  fer,  et 
un  escalier  tournant  d'une  grande  légèreté,  d'une  hardiesse 
qu'on  voudra  voir.  Chaque  marche  est  en  fonte  et  d'tm  seul  jet; 
dans  l'espace  circulaire  plonge  un  cordon  de  bronze  avec  des 
touffes  de  flambeaux  d'étage  en  étigc.  Le  gaz  qui  s'en  p'vapore 
est  emprisonné  dans  des  demi-globes  en  mailles  d'acier,  d'un 
effet  qui  ne  manque  pas  d'originalité;  ceux  du  lustre  ,  vus  à  la 
distance  des  loges ,  peuvent  être  pris  pour  des  coupes  de  cristal. 
Cette  économie  pittoresque  sera  bientôt  imitée  partout. 

Les  critiques  ne  manqueront  pas  plus  à  ce  théâtre  qu'aux 
autres  :  c'est  le  tribut  obligé  que  paie  un  établissement  de  ce 
genre  ;  il  n'a  de  réponse  à  faire  que  par  des  succès ,  im  bon  re'- 
pertoire  et  la  composition  de  sa  troupe.  La  jalousie  des  concur- 
rences doit  faire  naître  une  foule  de  jolis  mots  sur  ce  chapitre  : 
c'est  un  droit  et  ce  n'est  pas  un  mal. 

Nous  avons  entendu  élever  quelques  plaintes  sur  les  abords 
du  théâtre  :  ils  sont  assez  favorables  à  notre  sens;  caries  longues 
galeries  du  Palais-Royal  offrent  des  delwuchés  précieux  en 
temps  de  pluie,  et  si  les  voilures  n'aboi-dent  pas  dans  l'encoignure 
de  la  rue  Montansier,  les  autres  issues  en  dédommagent  suffi- 
samment. D'ailleiu^,  c'est  à  la  masse  des  petites  bourses  que 
s'adressent  principalement  les  prix  modiques  de  cette  nouvelle 
entreprise,  et  n'a  pas  qui  veut  l'inconvénient  d'un  équipage. 

Les  acteurs  qui.se  sont  montrés  dans  les  pièces  nouvelles  ,  et 
ceux  qui  doivent  successivement  de'buler,  nous  paraissent  devoir 
former  un  bon  ensemble.  Samson ,  ancien  sociétaire  de  la  Co- 
médie-Française,  rfa  pas  encore  paru  ;  les  succès  qu'il  a  obtenus 
sur  des  scènes  plus  élevées  sont  un  sûr  garant  de  ceux  qui  l'at- 
tendent à  son  nouveau  de'but.  Lepeintre  aîné ,  acteur  de  tant  de 
verve ,  a  déjà  créé  plusieurs  rôles.  Paul ,  qu'on  allait  voir  à 
l'.^mbigu,  joue,  dans  le  prologue,  un  rôle  de  balayeur  politique 
fort  amusant;  les  couplets  qu'il  adresse  au  public  sur  les  croix 
d'honneur  et  le  nouvel  instrument  du  comte  Lobau,  obtiennent 
particulièrement  chaque  soir  les  honneurs  du  bis.  Parmi  les  dé- 
butans ,  on  a  remarqué  Saiuvillc  et  Régnier:  le  premier  a  de  la 
gaieté,  du  naturel;  nous  ne  pouvons  pas  en  dire  autant  du  se- 
cond, son  organe  nous  paraît  affecté  et  désagréable  :  en  revanche, 
il  a  une  grande  habitude  de  la  scène,  et  trouve  des  intentions 
comiques,  quoique  souvent  forcées 

Mademoiselle  Déjazet  fait  partie  de  la  nouvelle  troupe  :  dé- 
placée dans  les  mélodrames  des  Nouveautés ,  elle  tiendra  le 
premier  rang  à  la  salle  Montansier.  La  verve  de  son  jeu ,  sa 
gaieté  spirituelle,   augmenteront  beaucoup  en  étant  convroa- 


24A 


L'ARTISTE. 


Llcment  placée  dans  des  rôles  selon  ses  moyens.  Que  de  fois 
n'avons  nous  pas  déploré  de  voir  une  actrice  aussi  agréable, 
d'un  entraînement  si  parfait ,  perdre  dans  un  théâtre  oublié  du 
public  un  talent  encore  plein  d'avenir  et  qui  désormais  doit 
occuper  une  place  brillante  et  méritée  ! 

Madame  Théodore  fera  sans  doute  des  efforts  pour  soutenir 
la  réputation  que  le  joli  théâtre  de  M.  Scribe  lui  avait  acquise. 
Madame  Couturier  a  une  jolie  figure  et  une  taille  agréable. 
IMademoiselle  Pernon  est  moins  jolie  ;  mais  elle  est  meilleure 
actrice  ,  elle  a  l'habitude  de  la  scène  et  chante  avec  goût.  Tous 
Ifs  acteurs  s'entendent  parfaitement  et  jouent  avec  beaucoup 
d'ensemble;  on  devait  s'y  attendre.  M.  Doi-meuil,  qui  a  con- 
tribué comme  régisseur  au  succès  progressif  du  Gymnase  pen- 
dant dix  ans  ,  devait  redoubler  de  soins  et  d'activité  pour 
donner  à  sa  troupe  un  ensemble  qui  ne  peut  sans  doute  égaler 
celui  qu'on  remarque  au  théâtre  Bonne-Nouvelle  ;  mais  que  l'on 
trouvera  toutefois  plus  complet  et  supérieur  à  ce  qu'on  voit  sur 
les  théâtres  de  ce  genre. 

Ils  n'ouvriront  pas ,  tel  est  le  titre  du  prologue.  Un  pro- 
logue est  toujours  le  bien-venu.  Celui-ci  est  de  bon  goût,  sinon 
d'une  forme  absolument  neuve.  C'est  une  multitude  de  scènes 
épisodiques  pour  dérouler  la  troupe  et  la  faire  passer  en  revue. 
La  scène  est  près  d'un  kiosque  du  jardin  ,  d'abord  entre  des 
lecteurs  de  journaux  ,  puis  entre  des  personnages  qui  s'inquiè- 
tent du  théâtre  Montansier  et  s'intriguent  tour  à  tour  pour  ou 
contre  son  ouverture  prochaine.  Un  vieil  actionnaire  de  divers 
théâtres  veut  cabaler;  une  habilleuse  offre  ses  services,  plus 
utiles  qu'on  ne  le  croit  ;  un  balayeur  qui  fait  de  la  politique  du 
juste  milieu  parle  du  respect  qu'on  doit  à  ses  supérieurs  et 
envoie  promener  le  commissaire;  une  grisette  inconsolable  ac- 
cepte un  dîner  dans  un  cabinet  et  une  place  dans  une  loge  gril- 
lée; un  rieur  qui  fait  des  succès  vient  proposer  son  régiment 
de  figures  patibulaires  pour  chatouiller  et  mettre  en  verve  de 
gaieté  le  public.  A  travers  ce  pêle-mêle  de  figures  originales ,  on 
répète  incessament  que  le  théâtre  n'ouvrira  pas  ;  quand ,  au 
désappointement  de  quelques-uns  et  à  la  joie  du  plus  grand  nom- 
bre ,  le  régisseur  vient  annoncer  que  tous  les  obstacles  sont 
vaincus  et  que  la  foule  se  presse  aux  bureaux.  Des  bravos  et 
des  éclats  de  rire  ont  récompensé  l'esprit  jeté  à  pleines  mains 
dans  cette  bluette,  petite  revanche  de  direction  prise  fort  à 
propos  contre  les  mauvaises  langues. 

Les  auteurs  de  l'^éudience  du  Prince,  MM.  Anicet  et  Vil- 
leneuve, après  un  soirée  singulièrement  orageuse,  ont  fait  mieux 
que  Candide  :  ils  ont  repris  courage.  Voici  leur  pièce.  Un  con- 
seiller a  traité  sans  scrupule  son  souverain,  comme  on  assure 
que  Marie -Louise  avait  traité  fort  innocemment  Cambacérès; 
l'exil  a  puni  l'incivil  comte  de  Lensberg.  Après  la  mort  du 
souverain ,  il  revient  en  sournois  chez  sa  femme,  alors  courtisée 
par  le  fils  du  défunt.  La  comtesse  implore  la  grâce  de  son  mari; 
le  prince  refuse  pour  l'honneur  de  son  père:  puis  il  apprend 
d'un  page  curieux  qu'un  homme  est  caché  près  de  la  belle. 
Celle-ci  tremble  pour  l'époux,  et  se  voit  réduite  à  laisser  passer 
le  comte  pour  un  amant.  Le  prince  veut  confondre  cette  fière 
comtesse,  qui  lui  résistait  en  lui  donnant  un  rival;  il  l'humilie 


déjà  par  des  reproches  sanglans ,  quand  le  mari ,  qui  ne  saurait 
tenir  à  cet  éclat ,  se  présente.  Le  prince ,  déconcerté  ,  pardonne 
et  fait  un  ambassadeur  du  conseiller  malin  ,  qui  n'est  pas  très- 
corrigé  de  son  penchant  à  l'impertinence. 

Le  Frotteur  aura  de  la  peine  à  sortir  sain  et  sauf  des  mains 
et  des  sifflets' du  public.  Il  s'agit  d'un  M.  Duversin,  mari  assez 
gaillard,  qui  a  laissé  par  mégarde,  chez  sa  maîtresse,  un  porte- 
feuille renfermant  deux  billets  de  mille^ francs;  il  le  croit  volé , 
ou  par  sa  femme  qui  voulait  avoir  imc  parure,  ou  par  son  frot- 
teur qu'il  grise  pour  le  fouiller.  Comme  ses  soupçons  ne  cessent 
pas ,  quoiqu'il  n'ait  rien  trouvé  dans  la  poche  du  pauvre 
diable  ,  M.  Duversin  fait  venir  l'ami  de  la  maison ,  un  certain 
procureur  du  roi,  courtisan  de  madame,  grand  moraliste  en 
public,  et  donnant,  à  ce  qu'il  paraît,  de  son  canif  dans  les  con- 
trats de  mariage.  Pendant  l'interrogatoire,  la  maîtresse  du  soup- 
çonneux mari  lui  renvoie  son  portefeuille  vide  avec  un  billet 
gracieux  plein  de  remerciemens  sur  sa  délicate  générosité.  Les 
obstinés  du  parterre  n'en  ont  pas  voulu  savoir  davantage  ,  et 
cependant  l'affiche  révélait  deux  noms  qui  méritaient  un  autre 
accueil  :  ceux  de  MM.  Bayard  et  Paulin. 

Foliaire  à  Francfort  a  été  mieux  reçu.  C'est  le  fameux 
épisode ,  narré  si  gaiement  par  Voltaire  lui-même ,  dans  ces 
fragraens  de  mémoires  qu'il  voulait  anéantir,  et  qu'un  dol  méri- 
toire nous  consena.  Lepeintre  a  bien  le  masque  du  philosophe, 
et  ce  grand  nom  a  sauvé  de  malencontre  un  quiproquo  burles- 
que. Cette  idée  d'un  secrétaire  pris  pour  son  maître ,  d'un  im- 
bccille  revêtu  malgré  lui  du  nom  d'un  homme  célèbre  ,  est  un 
peu  surannée  ;  mais  le  suranné  a  di'oit  de  passage ,  et  l'indul- 
gence devient  si  rare ,  qu'il  faut  pardonner  au  public  celle  dont 
il  a  fait  preuve.  On  a  nommé  MM.  Ourry  et  Brasier. 


U0miflkô. 


Les  sculpteurs  et  peintres  autrichiens  établis  à  Rome  [vien- 
nent d'ouvrir  dans  le  palais  de  Venise ,  résidence  de  leur  am- 
bassadeur, une  exposition  publique  de  leurs  ouvrages. 


Le  Journal  de  Rome  parle  avec  les  jjIus  grands  éloges  d'un 
buste  du  pape  ,  par  M.  Joseph  Fabris. 


r 


L'ARTISTE. 


Si:') 


i3mur-:3lrt$. 


SALON  DE  1831. 


SCULPTURE. 

2"   ARTICLE. 

Il  est  dans  la  statuaire  des  exigences  de  l'art ,  élémens 
indispensables  de  succès  auxquels  l'artiste  est  obligé  de 
plier  son  génie  s'il  veut  atteindre  à  la  perfection.  Ces  élé- 
mens sont  une  gravité  de  poses  et  une  sévérité  de  com- 
position ,  sans  lesquelles  l'art  se  dégrade  et  perd  toute  sa 
noblesse,  toute  sa  grandeur  primitive.  Quelquefois,  il  est 
vrai  de  le  dire,  la  grâce  ou  bien  un  mouvement  vif  et 
rapide  ont  pu  faire  pardonner  l'oubli  de  ces  principes  ; 
mais  ce  n'est  que  dans  de  rares  exemples ,  ce  n'est  qu'entre 
les  mains  d'honunes  privilégiés  que  des  écarts  ont  produit 
des  chefs-d'œuvre. 

L'idée  tout- a-fait  inexacte  que  c'est  se  rapprocher  de 
la  nature,  que  d'ôter  a  cet  art  le  caractère  grave  qu'on 
remarque  dans  les  productions  de  la  sculpture  antique, 
a  égaré  plusieurs  de  nos  jeunes  artistes.  Les  uns  ,  visant 
à  la  grâce,  sont  tombés  dans  le  maniéré;  d'autres,  pour 
donner  a  leurs  figures  de  la  vie ,  de  l'expression ,  du  mou- 
vement, sont  arrivés  à  l'exagération. 

Dans  ce  dernier  cas  se  trouve  le  Mirabeau  à  l'assem- 
blée constituante  de  M.  Pigalle.  Une  main  appuyée  sur 
la  tribune ,  de  l'autre  il  intime  l'ordre  au  grand-maître 
des  cérémonies  de  sortir  de  la  salle.  Le  mouvement  im- 
périeux de  Mirabeau  et  l'expression  fougueuse  de  sa  phy- 
sionomie sont  rendus  dans  cette  figure  a  laquelle  d'ailleurs 
on  ne  peut  refuser  un  mérite  d'exécution  distingué;  mais 
pour  exprimer  pins  énergiquement  cette  scène ,  l'artiste 
nous  semble  être  allé ,  nous  ne  craignons  point  de  le  dire, 
jusqu'à  la  grimace. 

C'est  aussi  l'exagération,  mais  dans  un  autre  genre, 
que  je  reprocherai  a  IVI.  Lemaire,  dont  on  avait  remarqué , 
a  la  précédente  exposition ,  le  Laboureur  de  Firgile.  Les 
formes  de  sa  jeune  fille  effrayée  par  une  vipère  sont  agréa- 
bles ;  les  extrémités  sont  bien  dessinées  ;  mais  pour  donner 
plus  de  grâce  et  de  mouvement  h  sa  figure,  il  l'a  rendue 
maniérée ,  et  ce  défaut  a  le  grand  inconvénient  de  nuire 
an  développement  de  ses  fonnes,  quel  que  soit  le  côté  par 
lequel  on  la  regarde.  Je  lui  reprocherai  en  outre  un  air 

TOME    t.       20*    LIVRAISON. 


par  trop  naïf,  et  la  fausse  direction  de  ses  regards  :  elle 
ne  peut  voir  la  vipère  qui  rause  sa  frayeur,  car  ses  yeux 
ne  portent  point  sur  elle. 

11  n'en  est  pas  de  même  de  M.  Gatteaux.  Un  sentiment 
bien  exquis  de  son  art  l'a  dirigé,  lorsqu'il  u  conçu  et 
exécuté  sa  figure  de  Triptolème.  Cette  statue  en  marbre,  . 
d'un  dessin  sévère  et  parfaitement  modelée,  est  une  des 
meilleures  productions  du  Salon  de  cette  année.  Les 
mêmes  qualités  se  retrouvent  dans  un  bns-rclief  aussi  en 
maAre  du  même  art'ste ,  et  qui  représente  nne  jeune  bai- 
gneuse ,  dont  la  pose  est  d'autant  plus  gracieuse ,  qu'elle 
est  plus  simple  et  plus  naturelle. 

Ce  sentiment  vif  et  prononcé  de  l'art  se  retrouve  au 
plus  haut  point  dans  la  jolie  statue  de  Vénus  de  M.  Molch- 
necht.  A  part  un  peu  de  coquetterie ,  on  ne  peut  rien  re- 
procher il  la  jeune  et  belle  déesse.  Les  formes  sont  pures, 
d'un  dessin  plein  de  finesse,  d'élégance  :  il  y  a  vraiment 
de  l'avenir  dans  l'oeuvre  de  ce  jeune  Allemand. 

On  trouve  de  la  beauté  fcl  de  l'expression  dans  la  tète 
de  la  Coronis  mourante  de  M.  Siinart;  mais  son  corps  ne 
souffre  point.  Supprimez  la  tète,  et  son  corps  seni  celui 
d'une  jeune  femme  qui  repose.  Il  en  est  de  mèiiie  desex- 
tiémités,  auxquelles  on  peut  aussi  faire  le  reproche  d'être 
un  peu  fortes ,  et  de  manquer  d'élégance. 

Le  défaut  d'harmonie  entre  l'expression  de  la  tête  et  du 
corps  se  retrouve  aussi  dans  la  Fille  de  Niobe'  mourante 
de  M.  Petitot ,  figure  en  plâtre  ,  dans  laquelle  on  remar- 
que de  belles  parties.  La  draperie  qui  couvre  le  bas  du 
corps  est  heureusement  jetée  ;  mais  ni  dans  la  tête  ni 
dans  les  extrémités,  il  n'y  a  rien  de  cette  douleur  que 
tous  leurs  membres,  que  tous  leurs  mouvemens  expriment 
si  bien  dans  les  Niobides  de  l'antiquité.  A  ces  observations 
j'en  ajouterai  une  encore.  La  Niobide  de  M.  Petitot  est 

couronnée  de  cyprès.  Pourquoi? Pouvait-elle  prévoir 

son  sort? 

Le  reproche  que  j'ai  adressé  a  MM.  Simart  et  Petitot 
ne  peut  l'être  a  M.  Grasse ,  qui  a  exposé  un  Icare  es- 
sayant ses  ailes.  Cette  statue  est  pleine  de  mouvement , 
et  ce  mouvement  de  la  figure  entière  se  fait  sentir  jusque 
dans  les  moindres  détails.  Sa  tête  est  pleine  d'expi-essioii 
et  reproduit  parfaitement  la  physionomie  présomptueuse 
d'un  jeune  homme  qui  paraît  ceitain  du  succès  de  son  en- 
treprise, alors  même  qu'il  doit  échouer. 

U  est  encore  plusieurs  figures  dont  les  sujets  sont  em- 
pruntés k  la  mythologie  antique.  Nous  signalerons  entre 
autres  a  rattcntion  du  public  la  belle  statue  de  Le'da  de 
M.  Emile  Seurre.  On  recoiuiuit  tellement  dans  ce  mor- 
ceau l'étude ,  le  sentiment  de  la  sculpture  grea|ue ,  que 
l'on  croit  parfois  ,  en  la  considérant ,  y  retmuver  des  ré- 
miniscences. h'Eurydice  de  M.  Cannois  est  aussi  une 
figure  jolie  et  gracieuse,  mais  un  peu  maigre  de  f-mnes 

S9 


24G 


L'ARTISTE. 


dans  certaines  parties ,  les  genoux  surtout  nous  ont  sem- 
blé grêles. 

Lk3Joit  (l'j4jax ,  figure  colossale  en  plâtre  de  M.  Thé- 
rasse ,  est  une  grande  et  lielle  esquisse  dans  laquelle  on 
reconnaît  aussi  l'étude  de  l'antique.  Ce  morceau  est  lar- 
.  gement  traite  dans  presque  toutes  ses  parties,  et  modelé 
pourtant  avec  un  soin  extrême.  C'est  le  premier  ouvrage 
que  M.  Thérasse  ait  exposé  en  public,  et  ce  début  nous 
paraît  mériter  des  encouragemens. 

Ujfnge  rebelle  de  M.  Maroclietti ,  autre  statue  colos- 
salle,  est  aussi  un  début.  Cette  figure  sort,  dit-on,  de 
l'atelier  d'un  amateur;  mais  fût-elle  le  travail  d'un  ar- 
tiste ,  elle  mériterait  des  éloges  pour  la  manière  hardie 
dont  les  plans  sont  indiqués  ;  mais  il  est  une  observation 
grave  a  faire  "a  sou  auteur  :  elle  manque  tout-à-fait 
d'aplomb  ;  et  il  ne  nous  paraît  guère  possible  de  l'exé- 
cuter en  marbre. 

Le  même  défaut  peut  être  reproché  a  la  figure  colos- 
sale de  Louis-Philippe,  de  M.  Jacquot.  Cette  statue, 
d'ailleurs ,  me  paraît  manquer  essentiellement  de  cette 
noblesse ,  de  cette  gravité  que  l'on  doit  naturellement 
supposer  a  un  souverain ,  dans  un  moment  aussi  solennel 
que  celui  dans  lequel  l'auteur  l'a  représenté. 

Le  même  artiste  a  exposé  une  Odalisque  entièrement 
nue,  dont  les  formes  rappellent  les  exagérations  de  l'école 
de  peinture  du  Parmegianino.  Mais  ce  qui  est  a  peine 
supportable  dans  un  tableau  ne  peut  l'être  dans  un  art  tel 
que  la  sculpture ,  qui  exige  une  bien  plus  grande  sévérité 
lie  formes.  Du  reste  l'ensemble  en  est  gracieux  et  pourra 
plaire,  sinon  aux  artistes  ,  du  moins  aux  amateurs  ,  qui 
préfèrent  la  grâce,  même  un  peu  affectée,  a  une  plus 
grande  pureté  de  dessin. 

Parmi  les  productions  de  l'école  de  sculpture  dans  les- 
quelles les  auteurs  ont  traité  des  sujets  modernes,  on  re- 
marque, surtout  "a  cause  de  sa  dimension,  le  groupe  de 
iM.  Desbœufs  représentant  le  génie  de  la  Liberté'  brisant 
lépe'e  du  Despotisme.  Avant  la  révolution  de  juillet, 
c'était  un  Saint-Michel  terrassant  le  démon  ;  la  métamor- 
]>hose  s'est  opérée  a  peu  de  frais  :  car  il  a  suffi,  k  ce  qu'il 
nous  a  paru,  d'ajouter  une  flamme  sur  la  têle  de  l'ar- 
change pour  en  faire  un  génie.  Du  reste  ces  exemples  de 
transformation  sont  moins  rares  qu'on  ne  pense  :  ainsi 
l'on  peut  voir  ii  Naples  ,  dans  l'église  de  la  Madoima  del 
Parto,  deux  statues  antiques,  une  Pallas  et  un  Apollon, 
'iiélamorphosés  la  première  en  Judith  et  le  second  en 
David.  Mais  pour  celte  fois ,  quel  que  soit  le  personnage, 
' «ixibange  ou  génie ,  il  manque  essentiellement  de  dignité, 
u.:  jiiiijcslé,  et  son  adversaire,  Satan  ou  Despotisme,  est 
;•  dépourvu  de  noblesse.  11  faut  encore  a  un  ange 
,  connue  a  un  être  allégorique  quel  qu'il  soit ,  uli 
<;.:;,;  icre  de  grandeur  modifié  selon  le  rôle  que  l'artiste 


aura  voulu  lui  faire  remplir,  mais  qui  nous  fasse  sentir 
son  passage  au  travers  d'une  imagination  poétique ,  et 
nous  ne  pouvons  trouver  qu'une  laideur  et  une  bassesse 
toutes  vulgaires  dans  l'auge  déchu  de  M.  Desbœufs. 

M.  Flatters  avait  traité  ini  sujet  a  peu  près  semblable 
dans  une  figure  exposée  au  dernier  Salon.  Le  Satan  de 
Milton  était  aussi  l'ange  rebelle,  l'ange  vaincu ,  foudroyé, 
et  cependant  c'était  avec  noblesse,  avec  fierté  qu'il  tom- 
bait. Nous  regrettons  que  cet  artiste  n'ait  pas  envoyé,  cette 
année,  d'ouvrage  important.  Il  ne  faut  pas  cependant 
passer  sous  silence  une  jeune  Jîlle  endonnie,  petite  statue 
en  bronze  fort  gracieuse,  et  un  buste  de  Dugay-Trouin 
dans  lequel  on  retrouve  la  physionomie  fière  et  hardie  de 
l'illnslre  marin. 

M.  Lemoyne,  au  dernier  Salon,  avait  exposé  une 
charmante  figure  de  l' Espérance  dont  la  pose  simple  et 
naturelle  et  l'exécution  pleine  de  finesse  lui  avaient  mérité 
les  suffrages  les  plus  flatteurs  et  les  moins  contestés  ;  il  a 
envoyé  cette  année  un  jeune  cheurier,  groupe  en  marbre 
qui  est  loin  d'attirer  les  regards  comme  les  attirait  sa 
statue.  D'abord  le  sujet  nous  semble  avoir  trop  peu  d'in- 
térêt pour  motiver  un  groupe  aussi  étendu,  et  ce  défaut 
d'intérêt  du  sujet  nuit  a  celui  que  pourrait  inspirer  le 
travail.  L'idée  nous  est  venue  en  le  regardant,  que  ce 
morceau  n'avait  peut-être  été  exécuté  que  pour  utiliser  un 
bloc  de  marbre  que  l'artiste  aurait  eu  a  sa  disposition  et 
dont  la  forme  un  peu  bizarre  aurait  nécessité  la  composi- 
tion du  groupe  telle  que  nous  le  voyons.  Du  reste,  plu- 
sieurs parties  de  ce  morceau  sont  traitées  d'une  manière 
qui  décèle  une  main  habile  et  exercée. 

M.  Lemoyne  a  exposé  aussi  deux  bustes  :  celui  de 
Massillon  et  celui  de  Nicolas  Poussin.  Dans  le  premier, 
il  est  loin  d'avoir  rendu  la  physionomie  franche  et  ou- 
verte de  l'évêque  de  Clcrniout  auquel  il  a  donné  un 
air  sombre  et  une  gravité  tout-a-fait  affectée  que  n'avait 
pas  Massillon.  Nous  reprocherons  aussi  k  peu  près  les 
mêmes  défauts  au  second,  qui  est  vme  répétition  de  celui 
quiornele  monumentque  M.  de  Chateaubriand  a  faitexé- 
cuter  a  Rome  en  l'honneur  du  plus  grand  des  peintres  de 
l'école  française.  Le  beau  portrait  de  Poussin  que  nous 
avons  dans  les  galeries  du  Musée  présentait,  par  la  ma- 
nière admirable  dont  il  est  modelé,  des  ressources  dont 
le  sculpteur  ne  nous  paraît  pas  avoir  tiré  parti. 

Nous  ne  terminerons  point  cet  article  sans  jeter  un  coup 
d'œil  surles  bustes  faits  d'après  des  personnages  vivaus,  qui 
se  trouvent  en  grand  nombre  k  cette  exposition  ;  mais  au- 
j)aravaut  nous  devons  signaler  encore  a  l'attention  du 
public  un  joli  groupe  de  Daphnis  et  Cloë  enfans,  mo- 
delés en  plâtre  par  M.  Chaponnière  ,  et  qui  sont  d'une 
naïveté  charmante  ;  un  autre  groupe  en  marbre  de 
M.  Foyalier,  représentant  une  petite  fille  qui  joue  avec 


L'ARTISTE. 


247 


un  chevreau,  et  dans  lequel  il  nous  semble  avoir  pris  la 
natuie  siu-  le  (iiit  ;  luie  petite  statue  en  iiiarljie  de  M.  Des- 
près,  l' Innocence ,  qui  ebt  d'un  naturel,  d'une  simplicité 
pleine  de  grâce  et  dont  le  torse  et  les  exticniités  sont  mo- 
dèles avec  tni  rare  bonheur,  et  enfin  une  tète  d'expres- 
sion de  M.  Durct,  la  Malice,  délicieuse  figure  pleine  de 
finesse  et  d'esprit,  moins  naïve  que  le  Mercure^  mais 
digne  en  tout  de  l'artiste  a  qui  l'on  doit  celte  admirable 
statue. 

Parmi  les  bustes  qu'a  exposés  M.  Dantan ,  celui  qui 
pique  le  plus  vivement  la  curiosité  est  celui  dans  lequel 
il  a  essayé  de  reproduire  les  traits  de  madame  Maliliran 
Garcia;  mais  il  ne  nous  paraît  pas  avoir  profité  de  toutes 
les  ressources  que  lui  offrait  la  physionomie  piquante  de 
la  jeune  et  belle  cantatrice  :  le  souvenir  de  Ninetta,  de 
Rosine j  et  mieux  encore  celui  de  Desdemona  et  de  Se'mi- 
ramis,  auraient  dû  mieux  l'inspirer.  Il  nous  semble  avoir 
mieux  réussi  dans  quelques  autres,  notamment  dans  ceux 
de  Carie  et  d'Horace  Vernei^ 

Il  ne  faut  pas  s'attendre  a  retrouver  dans  le  buste  de 
madame  de  Genlis  ces  gracieux  méplats  dont  elle  a  plus 
d'une  fois  entretenu  le  ptiblic  dans  ses  Mémoires ,  et  sur 
lesquels,  nous  dit-elle,  tous  les  artistes  se  plaisaient  h  lui 
adresser  de  si  flatteurs  complimens.  Non.  M.  Romagnesy 
n'a  pas  été  galant,  pas  le  moins  du  monde.  11  a  dit  la  vérité 
toutentière,  aussi  c'est  lefront  d'une  octogénaireavec  toutes 
ses  rides  qu'il  a  représenté;  mais  s'il  est  peu  agréable  à 
voir,  ce  buste  a  du  moins  le  mérite  d'une  extrême  res- 
semblance. C'est  en  vérité  tout  ce  qu'on  pouvait  lui  de. 
mander.  M.  Elshoecht  a  essayé  aussi  de  reproduire  une 
tète  presque  octogénaire;  son  buste  de  M.  Andrieux  est 
très-ressemblant  ;  mais  il  manque  de  finesse.  L'artiste  a 
trop  dissimulé  les  rides  du  spirituel  auteur  des  Étourdis. 
Il  uous  paraît  avoir  mieux  réussi  dans  celui  de  M.  Le- 
sueur,  l'illustre  compositeur  à  qui  l'on  doit  les  opéras 
iXOthon,  des  Bardes  ^  etc. 

Nous  terminerons  cet  article  par  une  réflexion  impor- 
tante. L'exposition  de  cette  année  nous  a  paru  fort  remar- 
quable ,  tant  par  le  nombre ,  la  variété  des  productions 
distinguées  qui  l'ont  embellie ,  que  par  le  mérite  éminent 
de  quelques-unes  d'entre  elles.  Mais  auprès  se  sont  trouvés 
desouvrages  dans  lesquelsleursauteursnoussemblcnt  avoir 
complètement  méconnu  le  but ,  les  ressources  et  les  exi- 
gences de  la  statuaire.  La  sculpture  est  spécialement  l'art 
des  formes,  et  dans  leur  reproduction  elle  exige  luie  no- 
blesse, une  pureté  de  style,  comme  aussi  une  sévérité, 
une  correction,  auxquelles  il  n'est  possible  d'atteindre  que 
par  des  études  longues  et  sérieuses.  Les  anciens  nous  ont 
laissé  des  modèles  de  la  manière  dont  il  fallait  sentir  et 
apprécier  la  nature;  c'est  a  nous  de  suivre  leur  exemple, 
de  .marcher  sur  leurs  traces ,  et  de  livaliser  même  avec 


eux ,  s'il  est  possible.  L'unique  moyen  d'y  parvenir  c'«t 
l'étude  constante  de  la  nature.  Sans  cette  étude,  point  de 
forme»,  et  sans  formes  point  de  sculpture. 

A***. 


LETTRES  SUR  LE  SALON  DE  1831. 


QUATRIÈME  LETTRE'. 

Picmicr  pei  lire  dtf  .Sa  Majiftie'  Brilaprî  ;■■  -     -'■ 


A   LOHDK^S. 


Monsieur  , 


Le  premier  jour  de  l'ouverture  de  notre  Musée  est  un  sprc- 
tacle  intéressant  pour  l'œil  qui  sait  en  jouir,  instructif  j>our 
l'intelligence  qni  sait  en  profiter.  De  bonne  heure  les  portes  sont 
assiégées  par  les  artistes.  A  peine  sont-elles  ouvertes  qu'ils  se 
prc'cipitcnt  dans  les  siilles.  Nulle  part  d'indifférence.  Le  génie 
ou  le  talent ,  sortis  de  leur  modeste  retraite ,  ont  pudeur  d'être 
livres  à  nu  en  proie  à  des  milliers  de.  regards  ;  la  médiocrité 
ou  l'incapacité  flagrante  ont  seules  l'attitude  de  la  ccnfiancc. 
Chacun  d'abord  cherche  son  œuvre,  et ,  suivant  le  joiu-  plus  ou 
moins  heureux  où  elle  est  exposée,  applaudit,  se  tait  ou  mur- 
mure. A  ce  premier  mouvement  la  curiosité  ou  l'amour  de  l'art 
fait  succéder  le  sien  :  les  œuvres  des  rivaux  sont  cherchées  ave»- 
intérêt  et  commentées  avec  savoir,  souvent  avec  malice.  Heu- 
reux l'amateur  des  arts  qui  ,  l'œil  aux  tableaux  et  l'oreille  aux 
écoutes,  sait,  en  faisant  la  part  des  rivahtés  individuelles  <t 
des  partialités  d'écoles ,  puiser  à  ces  conversations  où  s'rJMUicLi! 
en  de  vives  saillies  une  instruction  féconde .'    ,• 

Combien  Léopold  Robert  n'aurait-il  pas  été  heureux  s'il  eût 
pu  assister  à  la  réouverture  du  I^uvrc  qui  vient  d'avoir  lieu  il 
y  a  quelques  heures!  Quelle  douce  récompense  airtait  goùtc^î 
son  génie  en  recueillant  l'unanime  concert  d'éloges  et  d'accla  - 
matioas  qui  salua  la  splcndide  et  ravissante  peinture  dont  il  a 
décoré  les  salles  renouvelées .' 

C'est  l'arrivée  de  moissonneiu^  dans  les  marais  Pontins,  au 
moment  où  le  soleil  à  son  déclin  rase  b  terre  et  projette  des 
ombres  plus  douces.  Un  char  traîné  par  des  huflles  s'airi'te  à 
l'endroit  que  le  maître  a  fixé  pour  dresser  les  tentes.  Le  maître 
parle,  on  obéit  à  sa  voix.  L'un  des  conducteurs  est  descen 
il  s'appuie  sur  le  joug  et  commande  le  re]>os  à  son  atteh 
autre,  assis  encore  sur  sa  monture  paisible,  et  la  mai^ârmê^' 
de  l'aiguillon  comnie  d'un  sceptre,  porte  au  front  cq 


'  LVbondanre  des  malièret  n'a  pat  permit  d'inM'rrr  si. 
ni^ro  cc'IcIcHre,  «.rilc  dà*  !c  premier  jour  de  la  nîouveruif  e  il 
«iiion,  (  Xolf  J>i  ixttiKtrnr 


2i8 


L'ARTISTE. 


native ,  cacliet  des  habitans  des  régions  méridionales  :  il  regarde 
deux  hommes  de  la  troupe  qui  dansent  en  s'accompagnaut  du 
piffero  ,  la  cornemuse  du  pays.  Autour  du  char  se  groupent 
des  hommes  armes  d'instrumens  de  moissonneurs,  et  des  fem- 
mes au  tablier  gonfle'  d'e'pis.  Sur  le  char  même  ,  à  côté  du  père 
de  famille ,  un  jeune  homme  se  dispose  à  déployer  les  toiles ,  et 
une  belle  et  jeune  femme  s'eUve  tenant  en  mains  son  enfant  en- 
core à  la  mamelle.  Des  villageois  des  deux  sexes  peuplent  le 
second  plan  du  paysage  que  couronne  au  loin  l'an'cienne  pres- 
qu'île de  Circé,  Monte-Circello.  Telle  est  l'analyse  pâle  et  ina- 
nimée de  la  vivante  composition  de  notre  artiste. 

L'ensemble  de  son  tableau  est  d'une  vérité  saisissante.  Rien 
de  superflu  entre  la  pensée  et  l'expression  ;  rien  ([ui  n'annonce 
une  heureuse  imagination  réglée  par  le  bon  sens.  Est-il  quelque 
chose  de  plus  imposant  que  la  figure  du  conducteur  arrêtant  son 
.ittelage  ?  Est-il  une  étude  plus  savante,  des  caractères  plus  pro- 
Ibnds  et  plus  variés  de  tètes?  Une  éloquence  de  pantomime  plus 
line  à  la  fois  et  plus  simple  ?  Sur  les  figures  et  partout  on  sent 
le  soleil  dont  l'atmosphère  est  embrasée  ;  et  le  fond  si  fin  de  ton 
et  si  bien  à  son  plan  n'eût  pas  été  désavoué  par  Claude  le  Lor- 
1  ain.  André  del  Sarto  eût  envié  les  têtes  des  pâtres  qui  font  cor- 
tège et  qui  sont  dans  la  demi-teinte  ;  et  Raphaël  eût  applaudi 
aux  deux  jeunes  femmes  arrêtées  auprès  du  char;  il  eût  avoué 
surtout  cette  jeune  mère  ,  vrai  type  de  Madone ,  qui  domine  la 
scène  comme  une  majestueuse  apparition. 

Vous  le  savez  ,  Monsieur ,  vous  qui  avez  visité  Rome ,  c'est 
l'Italie,  toujours  la  sainte.  Italie,  cette  terre  de  pèlerinage  pour  les 
artistes,  que  reproduit  Robert;  mais  c'est  elle  avec  toute  la  puis- 
sance inspiratrice  de  sa  belle  nature ,  avec  toute  sa  sublimité , 
loute  sa  simplicité  homériques;  et ,  grâce  au  talent  du  peintre, 
loujours,  comme  dirait  Montaigne,  elle  nous  sourit  d'une  frai - 
('he  nouveauté.  Comment ,  après  avoir  vu  les  tableaux  de  ce 
grand  artiste ,  ceux  d'Ingres  et  de  Sclinctz ,  ceux  d'Overbéck  de 
Lubeck  ,  de  Cornélius  de  Dusseldorff  et  de  votre  confrère  d'aca- 
démie M.  Eastlake  ,  pourrait-on  accuser  encore  les  voyages  en 
Italie  de  funeste  influence  sur  le  talent  des  vrais  peintres?  Il  est, 
j'en  conviens ,  dt^  hommes  sur  qui  les  circonstances  extérieures 
les  plus  heureuses  agissent  à  contre-sens,  et  qui  se  moulent  ma- 
ladroitement sur  ce  qui  les  entoure;  gens  sans  originahté  ni 
inspiration ,  véritable  eau  stagnante  oii  se  reflètent  tristement 
les  plus  beaux  modèles,  les  plus  beaux  effets  de  la  nature  Mais 
l'esprit  du  vrai  talent  sait  connaître  son  génie  et  distinguer  la 
roule  qu'il  lui  trace.  Tout  en  imitant,  tout  en  passant  par  les 
jjtands  maîtres  ,  pour  apprendre  .à  lire  dans  le  vaste  répertoire 
ouvert  à  son  imagination,  la  belle  nature,  il  reste  original 
quand  ,  à  son  tour ,  il  écrit  sa  pensée. 

Ainsi  se  produit  Robert,  qui  est  essentiellement  original  et  ne 
revêt  jamais  les  livrées  de  tel  ou  tel  de  ses  devanciers.  Compre- 
nant l'Italie  avec  l'ame  de  Raphaël ,  on  voit  cependant  tout 
d'abord  ,  à  la  manière  dont  il  la  rend  ,  qu'il  n'avait  pas  besoin 
d'être  venu  après  le  divin  peintre  pour  être  ce  qu'il  se  montre; 
en  voit  enfin  qu'il  parle  sa  langue  maternelle  et  non  point  un 
idiome  étranger  qu'il  ait  appris.  Si  donc  quelque  chose  de  mo- 
numental, quelque  chose  du  grandiose  des  plus  beaux  antiques 
icspire  dans  son  œuvre ,  ce  n'est  pas  qu'il  soit  un  pastiche  des 


statuaires  anciens  ;  c'est  tout  simplement  que ,  servi  par  la  belle 
nature  qui  l'entoure ,  il  se  rencontre  ,  quand  il  la  rend ,  avec 
ceux  des  aocifns  qui  ont  été  d'intelligence  avec  elle. 

Sans  doute  son  tableau  n'est  pas  exempt  d'imperfections 
pour  légères  qu'elles  soient  ;  elles  sont  inséparables  des  œuvres 
sorties  de  la  main  de  l'homme.  Que  si  une  critique ,  impatiente 
de  ses  propres  jouissances  et  inquiète  des  nôtres,  s'en  va  dissé- 
quant les  petits  détails  et  me  presse  de  m'expliquer  sur  les  dé- 
fauts du  maître ,  je  les  lui  laisserai  découvrir  à  la  loupe  ;  elle 
s'apercevra  sans  doute  que,  graveur  il  y  a  quinze  ans,  les  sou- 
venirs du  burin  lui  ont  laissé  quelque  sécheresse  dans  les  con- 
tours, et  une  silhouette  trop  découpée.  Peut-être  aussi  pourra- 
t-elle  lui  reprocher  un  arrangement  trop  symétrique ,  de  la  mo- 
notonie dans  l'exécution ,  de  l'égalité  de  valeur  dans  les  vête- 
mens  divers.  Habitué  à  faire  ressortir  presque  toujours  ses 
figures  sur  un  fond  clair  où  l'effet  est,  ce  semble,  plus  facile  à 
obtenir,  il  paraît  moins  soucieux  de  donner  à  son  modelé  toute 
la  solidité,  toute  la  perfection  de  finesse  qu'exigeraient  des  figu- 
res jetées  sur  un  fond  noir.  Mais  la  critique  se  gardera  bien  de 
voir  là  de  l'impuissance;  car  dans  le  tableau  des  Pifferari  de- 
vant une  madone ,  où  il  avait  'moins  à  compter  pour  son  effet 
sur  le  choix  du  fond ,  ses  figures  sont  du  modelé  le  plus  admi- 
rable et  le  plus  complet.  Mais  qui  en  jugera  du  reste?  Ce  ne  sera 
pas  le  public ,  qui  n'a  pu  jouir  de  ce  délicieux  tableau  perdu  au 
fond  des  salles  et  à  faux  jour,  durant  la  première  partie  de 
l'exposition  ,  et  qui ,  je  ne  sais  pour  quel  motif,  n'y  figure  plus 
du  tout  aujourd'hui. 

Le  style  noble  fut  la  prétention  constante  et  le  grand  mot  de 
ralliement  de  l'école  de  David  dont  Robert  est  sorti  ;  mais  d'ac- 
cord sur  le  but  ,  ils  diffèrent  totalement  sur  les  moyens  et  les 
résultats.  L'école  avait  à  soi  une  recette  universelle,  l'imitation 
de  l'antique  ;  et  constamment  un  perfide  et  maladroit  souvenir 
des  bas-reliefs  et  de  la  bosse  s'interposait  entre  ses  yeux  et  la 
nature;  tandis  que  lui,  sans  aller  par  des  chemins  détournés, 
attaque  franchement  la  question  :  au  lieu  de  se  faire  le  copiste 
servile  d'une  copie,  de  reproduire  sans  cesse  des  marbrps  et  des 
plâtres,  il  regarde  la  nature,  la  choisit,  la  copie,  la  coule  en 
bronze  à  son  tour  ,  et  parvient  ainsi  à  s'approprier  au  plus  haut 
degré  cette  noblesse  qu'avaient  rêvée  les  Girodet  et  les  Pierre 
liuérin,  ce  haut  style  qui  atteste  dans  Ingres  un  peintre  si  savant 
et  si  fin . 

C'est  là  ce  qui  arracha  ce  cri  soudain  et  unanime  d'admira- 
tion que  poussèrent  tous  les  artistes  à  la  vue  du  tableau  des 
Moissonneurs  de  Léopold  Robert.  Il  n'en  est  pas  qui ,  en  en- 
trant avec  lui  dans  la  lice ,  ne  lui  ait  fait  de  bon  cœur  le  salut 
des  armes  ;  et  leurs  expressions  flatteuses  le  disputaient  en  vi- 
vacité à  celles  du  public.  Certes,  quand  je  parlais,  le  mois 
dernier ,  dans  ma  première  lettre ,  de  mon  culte  pour  le  talent 
de  Léopold;  quand  je  le  proclamais  digne  des  grands  maîtres 
dans  ses  bons  ouvrages  ,  je  ne  m'attendais  pas  à  le  voir  si  tôt  ap- 
];uyer  mon  opinion  d'une  preuve  si  éclatante.  J'entendais  voler 
de  bouche  en  bouche  les  noms  du  Giorgione ,  du  Poussin  et  de 
Raphaël;  et  j'étais  touché  comme  d'un  bonheur  personnel.  Et 
cependant  je  me  méfie  des  comparaisons  trop  généralisées ,  sans 
profit  pour  l'art  ni  pour  le  goût.  Laissons  à  chacun  sa  place. 


L'ARTISTE. 


2W 


Robert  n'a  la  prétention  d'être  ni  le  Poussin  ni  Bapbacl.  Si 
son  prodigieux  talent  rappelle  quelquefois  le  leur;  s'il  a  tonte 
la  pureté  de  lignes  du  second  avec  une  palette  plus  riche;  si  du 
premier  il  reproduit  souvent  les  beaux  airs  de  tête,  le  gran 
gusto ,  le  sublime  caractère,  il  n'a  pas  montre'  jusqu'à  présent 
qu'il  eut  dans  la  pensc'e  le  vol  e'Ieve'  de  l'un  ni  de  l'autre. 
Comme  je  l'ai  déjà  dit,  c'est  un  liomme  qui  a  une  volonté,  une 
puissance  à  lui.  Les  scènes  qu'il  représente  ne  sont  que  des  scè- 
nes de  la  vie  commune  ,  ses  personnages  que  des  paysans ,  que 
les  modèles  dont  est  semée  Li  terre  privilégiée  de  l'Italie  ;  mais , 
sans  être  Raphaël  ni  le  Poussin  ,  il  a  une  assez  belle  part  de 
gloire  celui  qui  sait  tirer  de  toirt  cela  un  si  haut  style  ,  qui  sait 
prêter  à  ses  héros  vulgaires  une  noblesse  virgilienne ,  et  les  éga- 
ler en  grandeur  aux  héros  antiques;  qui  sait,  eu  un  mot,  voir  un 
monde  où  les  communes  intelligences  ne  voient  que  le  cabos  : 

Si  canimus  sylvas  ,  sylva:  sint  consule  digna^! 

M.  Robert  a  donné  plusieurs  autres  tableaux  moins  impor- 
tans  par  la  dimension  et  le  sujet ,  et  dont  je  vous  parlerai  quel- 
que autre  jour  avec  le  même  plaisir,  notamment  ime  femme  de 
la  campagne  de  Naples ,  pleurant  les  suites  d'un  tremblement 
de  terre.  Ce  tableau  a  gagné  à  la  classification  nouvelle  des 
peintures  dans  les  salles  :  il  étiit  trop  haut;  maintenant  qu'il  est 
à  la  portée  de  l'œil ,  il  le  captive  fortement.  A  la  vue  de  cette 
femme  assise  sur  les  mines  de  sa  maison ,  on  ne  peut  se  défendre 
d'une  émotion  sympathique  profonde.  Absorbée ,  anéantie  dans 
une  pensée  de  destruction  et  de  mort ,  la  pauvre  mère  ,  car  un 
enfant  à  la  mamelle  pose  près  d'elle  sur  les  dtijris ,  est  immo- 
bile; et  si  l'enfant  n'avait  l'insouciance  de  son  âge ,  il  n'y  aurait 
là  rien  de  vivant  que  la  douleur.  C'est  toujours  la  même  sim- 
plicité d'invention ,  toujours  le  même  ton  local  compris  et  rendu 
en  maître,  toujours  la  même  harmonie  générale,  toujours  enfin 
le  même  triomphe  de  l'art.  La  tête  de  la  mère  surtout  est  lin 
chef-d'oeuvre  de  sentiment  et  d'expression. 

Leaves  de  Conches. 
Paris,  7  juin  t83) . 


CINQUIÈME  LETTRE. 

ty&  ty^.    f/'i^am   tyvuan., 

Kcmbrc  de  l^Acadcinic  de  j'eintiue  d'Anglelerre  ,  etc. ,  elr. 
A    ^DIHBOtiaG. 

Monsieur  , 

Si  le  renouvellement  a  allongé  les  galeries  de  médiocrités  de 
plus,  il  l'a  enrichi  à  la  fois  de  productions  belles  ou  reconiman- 
dables  qui  donnent  au  Salon  un  piquant  aspect,  et  réveillent  la 
curiosité  de  l'amateur.  Nombre  de  tableaux  anciens  empruntent 
même  un  air  de  nouveauté  du  meilleur  jour  où  ils  sont  exposés, 
ainsi  qu'une  œuvre  brillante  de  l'esprit  emprunte  un  charme  de 
plus  d'une  lecture  bien  faite.  Telle  est  une  belle  marine  de 
M.  Camille  lloqueplan,  et  dont  le  mérite  paraît  à  présent  dans 


tout  «onjoar;  te!  est  on  portrait  du  maréchal  Maison,  fraocbe 
et  solide  peinture,  d'une  belle  couleur,  d'une  justets«  extrême 
de  modelé,  et  qui  fait  le  plus  grand  honneur  à  M.  L^n  Co- 
gniet;  telle  l'énergique  et  puissante  composition  de  M.  Eauiar 
Delacroix,  où  la  Liberté  de  juillet  guide  le  peuple  cU  Parài  ; 
telles  sont  encore  les  savantes  peintures  de  l'un  de  on  imitm  , 
M.  Scbnctz  ,  dont  les  productions  seront  très -prochainement 
l'objet  d'un  examen  particulier.  Je  vous  parlerai  surtout  aussi 
d'un  portrait  nouveau  de  M.  ChampmartiD,  portrait  délicieux 
de  madame  de  M*** ,  qui  donne  la  plus  charmante  idée  du  mo- 
dèle ,  et  met  le  sceau  à  la  réputation  de  l'artiste.  Je  tous  en  au- 
rais envoyé  sur-le-champ  l'examen  détaillé  si  je  n'avais  préfiM 
vous  en  adresser  en  même  temps  l'eau-forte  que  prépare 
ftL  Hcnriquel-Dupont,  pour  scivir  de  passe-port  à  ma  missive. 

M.  Delacroix,  le  peintre  des  barricades,  M.  Paul  Delaroche, 
spirituel  et  brillant  auteur  de  compositions  historiques  ,  M.  De- 
camps,  le  premier  coloriste  de  notre  école  ,  et  M.  Roqiieplan . 
donneront  matière  à  ma  prochaine  lettre  adressée  à  votre  il- 
lustre ami  M.  Wilkie.  Ils  achèvent  en  ce  moment  des  compo- 
sitions telles  qu'ils  les  savent  faire ,  et  bientôt  notre  Salon  en 
sera  décoré.  En  attendant,  M.  Delaroche  a  gratifié  les  dilet- 
tanti  d'un  jwrtrait  plein  d'expression  de  l'aimable  virtuose  ma- 
demoiselle Sontag  ,  l'une  des  idoles  du  public  prisien,  et  des- 
tinée à  vivre  long-temps  dans  notre  souvenir.  M.  Eugène  Isa- 
bcy,  qui  porte  un  nom  déjà  honoré  dans  les  arts  et  le  rajeunit 
d'un  nouvel  éclat,  était  moins  satisfait  que  le  public  d'une  Vue 
du  port  de  Dunkerquc,  exposée  par  lui  à  l'ouverture  du  Salon  ; 
il  vient  de  prendre  sa  revanche  en  homme  de  talent.  Son  nou- 
veau tableau  représente  une  plage  de  Normandie  :  j'en  vais 
écrire  à  M.  Stanfield,  à  qui  je  rendrai  compte  en  même  temps 
des  autres  productions  d'Isabey  et  de  celles  de  M.  Gudin ,  talent 
chéri  du  public  et  digne  de  l'être. 

Voilà,  Monsieur,  les  têtes  de  colonnes  qui  veillent  à  la  gloire 
de  l'art  et  viennent  de  fournir  un  nouvel  aliment  à  mes  études. 
Je  n'omettrai  pas  d'y  comprendre  aussi  M.  Dupont  que  je  vous 
citais  tout  à  l'heure ,  le  même  que  sa  magnifique  gravure  du 
fFasa,  d'après  M.  Hersent,  va  classer  du  premier  coup  parmi 
les  maîtres  du  burin.  Il  a  débuté  dans  le  portrait  au  pastel,  et 
en  a  deux  exposés  dans  la  salle  d'entrée  :  l'un,  d'une  exécution 
naïve ,  représente  une  enfant  feuilletant  un  livred'images  ;  l'autre. 
une  jeune  personne  dont  le  caractère  de  beauté  noble  et  pure  et 
la  pose  pleine  de  simplicité ,  d'élégance  et  de  grâce ,  captivent 
doucement  le  spectateur.  Lutter  avec  une  si  belle  nature  était 
une  fâche  difficile  :  M.  Dupont  en  est  sorti  avec  honneur  ,  et  il 
a  surloutconservé  à  la  figure  ce  cachet  d'individualité,  cette  grâce 
féminine  ,  si  difficiles  à  exprimer.  Ce  qui  avait  précédemment 
classé  M.  Dupont,  c'est  la  finesse  de  dessin  et  le  sentiment  délicat 
de  ses  ouvrages  :  ces  qualités  ne  pouvaient  l'abandonner  ici. 

'  Malhenrmscnicnt ,  il  nVn  Mt  pa.<  de  m^c  d«  tons  In  »■»!»(;««  de 
ce  |ifintre.  Son  tableau  de  l\-/sta$sinat  de  f^v^/ftie  de  LUge,  ^op 
roua  arcz  vu  à  Lnndrct ,  est  placé  à  faon  jour  près  d'une  fendre, 
au  bout  de  Timmensc  |;alrrie,  et  il  est  impossible  de  le  voir.  Ceat 
mtiprise  sans  doute  qu'il  a  (\é  exilé  en  pareil  lieu.  Déa  qacM.  de 
bin  ,  le  directeur .  on  M.  de  Cailleux ,  le  secrétaire  det  Muaées 
scr.i  aperçu ,  l'erreur  sera  réparée. 


âoO 


L'ARTISTE. 


Plusieurs  portraits  à  l'huile  par  1\I.  Sigalon  attestent  la  vi- 
gueur de  touche  de  cet  artiste.  Il  en  est  un  surtout ,  figure 
d'homme  à  mi-coq)s ,  où  la  façon  ferme  et  fière  dont  le  modèle' 
de  la  tête  et  des  mains  est  attaqué  fait  souhaiter  que  le  peintre 
s'exerce  plus  souvent  dans  ce  genre.  M.  Sigalon  paraît  sentir 
de  quelle  importance  peuvent  être  les  études  du  portrait  pour 
la  peinture  historique.  Qui  rend  si  admirables  de  variété  de 
caractère  les  têtes  des  maîtres  italiens  et  flamands  ?  C'est  que 
presque  toutes  sont  des  portraits. 

L'une  des  nouveautés  dont  le  mérite  commande  surtout  en- 
core l'examen  attentif  est  un  portrait  de  M.  Robert  Fleury,  qui, 
avec  M.  Eugène  Lami,  si  distingué  celte  année,  fait  honneur  à 
l'école  de  M.  Horace  Vernet.  On  avait  déjà  vu  avec  plaisir  son 
petit  portrait  en  pied  des  enfans  de  M.  Vigier.  La  vive  expres- 
sion d'espièglerie  et  le  geste  animé  du  plus  jeune,  qui  joue 
avec  une  perruche ,  sont  charmans  d'obsen-ation  et  de  justesse  ; 
mais  en  vain  ai-je  cherché  à  m' expliquer  pourquoi  l'artiste  a  jeté 
ces  deux  figures  sur  un  fond  violet  qui  rentre  trop  dans  le  ton 
des  vêtemens. 

Le  portrait  nouveau,  de  grandeur  naturelle,  est  incomparable- 
ment supérieur.  La  jeune  femme  qu'il  représente  est  debout  et 
se  détache  en  clair  sur  vm  fond  vigoureux  ;  la  robe ,  d'un  rouge 
ardent ,  est  l'une  de  ces  audaces  de  pinceau  qu'ici  le  succès  poui^ 
rait  justifier  peut-êu-e  si  la  nature  de  l'étoffe  était  plus  légère- 
ment étudiée.  En  revenant  devantson  ouvrage,  l'artiste  lui-même 
trouvera  ,  je  le  présume,  qu'une  dentelle  ou  tout  autre  ajuste- 
ment, léger  de  couleur,  eût  fourni  une  heureuse  transition  de  la 
chair  à  la  robe;  que  le  fond,  si  beau  d'ailleurs  ,  serait  mieux 
calculé  s'il  n'était  pas  égal  de  tout  point  et  se  dégradait  un 
peu  :  on  verrait  à  l'instant  la  tête  se  dessiner  doucement  avec 
ressort  au  lieu  d'apparaître  trop  en  silhouette.  Peu  de  travail 
aurait  bientôt  fait  justice  de  ces  critiques.  Mais  les  mains  sont 
charmantes  et  naïves  d'exécution  ;  mais  les  aiguillettes  de  ruban 
rouge  qui  retombent  des  manches  sur  les  bras  en  font  valoir 
adroitement  les  lumières  et  le  modelé;  mais  le  fond,  et  un  meuble 
de  Boule  qui  porte  un  vase  de  fleurs ,  sont  peints ,  ainsi  que  le 
vase  lui-même,  avec  un  rare  talent;  mais,  en  un  mot,  le  tout 
ensemble  est  plein  de  finesse  et  de  couleur,  et  c'est  l'œuvre  d'un 
homme  de  beaucoup  de  mérite ,  la  preuve  d'une  excellente  di- 
rection d'études  ,  le  gage  d'immenses  progrès  accomplis  ,  et  la 
garantie  de  succès  futurs.       ,  >  .. 

Un  jour,  l'un  des  quarante  dé  notre  Académie  française, 

homme  tout  naturellement  célèbre,  qui  depuis ;  mais  alors 

il  était  peintre  ,  avait  exposé  l'un  de  ses  tableaux  à  l'un  des  Sa- 
lons qui  précédèrent  notre  première  révolution.  Il  est  là  dans 
les  salles ,  épiant  les  promeneurs  et  quêtant  des  regards  à  son 
œuvre  solitaire  ;  quand  voici  venir  un  amateur  renommé  qui 
s'arrête  devant  le  tableau  ,  et ,  l'œil  armé  d'une  lorgnette,  reste 
un  instant  immobile.  Alors  le  prévenu  s'approche,  se  fait  petit, 
se  colle  à  son  juge;  mais  soudain  le  bourreau  se  retourne  et  de 
sa  bouche  s'échappent,  au  milieu  d'un  éclat  de  rire,  ces  mots 
terribles  qui  vont  tomber  dans  l'oreille  du  peintre  :  «  Soyez 
plutôt  maçon  si  c'est  voire  talent.  »  Le  condamné  s'enfuit 
de  désespoir ,  retire  bien  vite  son  taljleau  de  l'exposition ,  jette 
par  dessus  les  moulins  ses  pinceaux  et  sa  palette  ,  et  fait  retraite 


dans  la  littérature.  C'est  l'auteur  dp  poésies  légères  et  d'un 
poème  épique,  c'est  M.  P....  G....  ,  en  un  mot,  homme  de 
beaucoup  d'esprit  d'ailleurs,  qui  conte  lui-même  sa  lamentable 
histoire,  et  depuis 

Tomba  de  chute  en  chute  au  trâne  académiqae. 

Eh  bien!  il  est  au  Salon  plus  d'un  peintre  à  qui  un  juge  in- 
dulgent serait  tenté  de  donner  un  pareil  conseil ,  dût  ce  conseil 
ne  pas  aboutir  au  velours  d'un  fauteuil  ;  mais  il  en  est  d'autres 
qui  manient  aussi  bien  le  pinceau  que  la  plume ,  et  que  le  goût 
doit  presser  de  ne  déposer  ni  l'un  ni  l'autre.  De  ce  nombre  est 
surtout  le  directeur-général  de  nos  Musées  ,  M.  le  comte  de 
Forbin,  à  qui  des  romans  spirituels  et  des  voyages  écrits  avec 
goût  ont  acquis  droit  de  cité  dans  la  république  des  lettres  ,  et 
dont  les  nombreux  tableaux  d'intérieur  ont  consolidé  la  réputa- 
tion étendue  depuis  long-temps  hors  des  limites  de-  la  France. 
Voilà  ,  mon  ami ,  un  de  ces  talens  qui  doivent  exciter  à  un 
haut  degré  votre  intérêt  :  comme  vous,  peintre  et  voyageiu-, 
comme  vous  également  il  a  parcouru ,  ses  crayons  à  la  main , 
l'Orient ,  votre  seconde  patrie. 

C'est  à  son  imagination  pittoresque  et  inventive  ,  c'est  à  son 
amour  éclairé  pour  les  arts ,  qui  lui  rendent  en  honneur  ce  qu'ils 
en  reçoivent  en  protection ,  qu'on  est  redevable  des  immenses 
travaux  d'art  dont  les  fonds  ont  été  arrachés  par  lui  au  mau- 
vais vouloir  de  notre  dernier  gouvernement;  c'est  à  lui  enfin 
qu'il  £aut  rapporter  la  pensée  des  erabellissemens  du  premier 
étage  du  Musée.  A  la  jeunesse  qui  languissait  dans  l'oubli ,  ces 
travaux  ont  valu  des  encouragcmens  multipliés  ,  et  au  Musée 
égyptien  ,  au  Musée  maritime ,  les  peintures  qui  les  décorent. 

Mais,  dit-on,  il  a  fait  des  mccontcns.  Et  quel  homme  en 
place  aurait  eu  le  don  de  n'en  point  faire  ,  assiégé  comme  il  a 
dû  l'être  dans  son  poste  difficile ,  en  butte  à  toutes  les  exigences 
des  plus  divergcns  amours-propres?  Qu'on  lui  reproche  d'avoir 
entourage  la  médiocrité  :  à  la  bonne  heure.  Mais  n'y  avait-il 
qu'à  frapper  du  pied  la  terre  pour  en  faire  surgir  le  vrai  talent? 
N'était-il  pas  besoin  ,  pour  le  découvrir  au  sein  de  la  foule ,  de 
répandre  ces  encouragcmens  sur  une  large  base ,  et  d'en  livrer 
quelques-uns  aux  chances  du  hasard?  Le  succès  enfin  n'a-t-il 
pas  plus  d'une  fois  justifié  ses  prévisions?  Schnetz,  Delacroix, 
Delai'oche ,  Cogniet ,  Champmartin  ,  Devéria ,  Sigalon,  ont  pris 
aussi  leur  part  à  ces  encouragcmens  enviés.  Nuldouteque,  sans  ce 
marche-pied ,  leur  talent  n'eût  pu  se  faire  jour  ;  mais  le  choix 
de  M.  de  Forbin  a  facilité  leur  essor;  mais  il  tendait  à  leur 
rendre  la  vie  plus  douce  dans  la  carrière ,  et  les  amis  des  ai'ts  , 
à  qui  ces  artistes  sont  chers  à  tant  de  titres ,  ne  sauraient ,  non 
plus  qu'eux,  en  perdre  le  souvenir. 

Avant  le  renouvellement,  M.  de  Forbin  avait  une  exposition 
nombreuse  au  Salon.  Un  seul  de  ses  tableaux  y  figure  aujour- 
d'hui :  la  Tentation  de  saint  Dominique  dans  le  cloître  de  Santa 
Maria  Novella  à  Florence.  Par  une  détermination  dont  la  cour- 
toisie s'accommode  mieux  qiîe  l'étude  de  l'art ,  il  a  fait  retraite 
dans  son  atelier  sans  doute ,  et  laisse  la  place  aux  talens  rivaux. 
Le  cloître  de  Santa  Maria  est,  comme  les  auti'es  tableaux  de  cet 
artiste,  l'œuvre  d'un  coloriste,  remarquable  par  la  finesse  des 
tons  et  l'art  si  rare  de  donner  aux  murailles  une  couleur  solide 


L'ARTISTE. 


Soi 


transparente  sans  être  nacre'e.  En  général ,  quelques  négli- 
gences d'exécution  déparent,  il  est  vrai,  ces  ouvrages;  mais 
pes  négligences  sont  rachetées  par  des  qualités  solides  et  une 
elle  invention  où  respire  la  poésie.  'En  un  mot,  s'ils  laissent 
parfois  quelque  chose  à  désirer,  ce  n'est  jamais  dans  la  j)cnséc 
mère ,  toujours  fidi--le  au  contraire  à  l'esprit  élevé  du  peintre  , 
c'est  dans  les  nuances  de  la  langue  pour  l'exprimer  sur  la  toile. 
M.  de  Forbin  est  surtout  habile  à  faire  intervenir  le  soleil  en 
ses  comjiositions.  Ainsi,  dans  sa  Vue  du  château  de  la  Barberij 
en  Provence ,  la  délicieuse  fraîcheur  répandue  sur  toute  la  scène 
va  bientôt  faire  place  aux  feux  du  jour.  Ainsi ,  dans  les  ruines 
i'Askalon,  ])atrie  du  célèbre  Hérode,  l'astre  imposant,  vieux 
tooin  des  malheurs  de  la  terre,  comme  dit  le  poète,  vient, 
hassant  devant  lui  les  vapeurs  légères  d'une  nuit  d'Orient,  jeter 
les  regards  sur  les  monuinens  muets  du  passé  :  —  tableau  d'un 
ïet  diflicile  ,  réussi  à  merveille ,  aux  tons  argentins ,  ni  jaune 
rouge ,  écueil  ordinaire  des  effets  de  ce  genre.  De  même 
Sans  les  ruines  d'une  église  de  Cësarée ,  encore  en  Syrie,  un 
rayon  religieux  se  glisse  à  travers  les  vitraux  comme  pour  as- 
sister à  la  découverte  du  tombeau  sacré  des  défenseurs  de  la 
croix.  De  même  ,  dans  le  cloître  de  Saint-Sauveur ,  à  Aix  ,  le 
soleil  se  produit  dans  toute  sa  vigueur.  De  laêmc  encore  dans 
celui  qu'envahissent  les  eaux  de  la  Méditerranée  près  de  Massa - 
Carrara,  et  où  des  religieux  grecs  donnent  des  seeours  à  des 
naufrages ,  de  ])àles  rayons  qui  vont  mourir  sur  les  derniers  pi- 
lastres de  rédifice  prêtent  à  la  scène  une  teinte  de  tristesse  pro- 
fonde ;  —  composition  riche  et  poétique,  où  le  plafond  stirtout 
fuit  si  bien  à  l'œil;  où  le  portique  et  le  fond  sont  différenciés 
(Lins  leur  travail  avec  une  si  fine  intelligence,  et  prennent  cha- 
cun la  valeur  et  le  plan  qui  lui  sont  propres. 

Ce  dernier  ouvrage  est  le  chef-d'œuvre  de  M.  de  ïorbin  ,  et 
l'on  pourrait  à  côte  placer  sa  Procession  de  la  Ligue  'sortant  de 
Saint-Germain-VAuxerrois.  Ce  sont  toujours  les  racraes  qua- 
lités de  solidité  imic  à  la  transparence  ;  toujours  la  même  har- 
monie générale;  le  même  passage,  sans  effort,  des  clairs  les  plus 
\ifs  aux  ombres  les  plus  profondes;  ce  sont  toujours  dans  les 
lignes  niêmc  noblesse  et  même  grandeur;  dans  la  pensée  sur- 
tout, même  élévation. 

Leaves  be  Conçues. 

Paris,  tO  juin  (831. 


iTittcraturf. 


UN   VŒU. 


Quand  il  y  avait  des  croix  de  bois  par  les  cheiuiiis ,  sur 
le  haut  des  murs,  au  coin  des  vieilles  maisons,  dans  les 
carrefonrs  isolés,  croyez-moi,  cette  croix  était  souvent 
d'un  {çrand  secouys.  C'était  un  gage  d'espérance  et  de  foi. 
On  allait  au  pas  de  son  cheval ,  rêvant  tout  haut  ;  on  al- 
lait rejoindre  ses  enfans  et  sa  femme;  venait  la  croix  à 
votre  occurrence ,  la  tête  chargée  des  bleuets  de  la  mois- 
son dernière  et  des  épis  les  mieux  remplis.  A  cet  aspect 
le  voyageur  ôlait  son  chapeau ,  comme  s'il  eût  rencontre 
un  compagnon  de  voyage,  un  compagnon  de  bonne  hu- 
meur toujours  prêt  "a  le  secourir  !  C'était  encore  de  la 
poésie  parmi  nous.  La  croix,  c'était  le  dieu  Tenue  des 
temps  modernes  ;  elle  attestait  la  limite  de  deux  villages 
en  même  temps  qu'elle  les  invitait  a  la  concorde,  elle 
servait  de  fanal  pendant  la  nuit  ;  elle  avait  ses  mystères  et 
SCS  délicieuses  histoires;  elle  prêtait  son  abri  aux  tout 
petits  enfans  qui  bénissent  Dieu  par  leur  folle  gaieté; 
elle  attestait  unecroyance plus  que  nationale,  unecfoyauce 
intime,  une  croyance  de  laboureurs. 

Dans  le  paysage  c'était  merveille  qu'une  croix  négli- 
gemment jetée  dans  le  coin  du  tableau  ,  arbre  aride  qui 
fait  contraste  avec  le  luxe  de  la  végétation;  on  élevait 
la  croix  partout  au  moyen  âge.  Voyez  les  grands  peintres  ! 
La  croix  au  sommet  des  montagnes ,  la  croix  sur  le  bord 
des  fleuves,  impérissable  roseau  qui  ne  sait  pas  plier;  la 
croix  sur  la  chaste  poitrine  des  jeunes  filles,  la  croix  sur 
la  tombe  du  chrétien  surtout,  dernier  monument  placé 
sur  les  limites  du  monde  matériel  et  du  monde  croyant , 
dernier  vainqueur  de  la  pourriture  et  des  vers. 

Surtout  c'était  aux  passions  du  cœur  qu'il  était  salu- 
taire, l'aspect  du  bois  consacré.  L'innocence  y  donnait 
des  rendez-vous  d'amour;  elle  y  venait  aussi  tranquille 
que  si  elle  n'eût  pas  quitté  le  regard  de  sa  mère.  Là  se 
terminaient  les  unions  heureuses,  et  venaient  se  conso- 
ler les  espérances.  A  ce  sujet  j'ai  une  histoire  à  vous  ra- 
conter. 

C'était  dans  un  village  aux  bords  du  Rhône.  Le  soleil 
éclate,  le  fleuve  jaillit  comme  un  glaive,  l'île  semble 
flotter  aux  caprices  de  l'onde  qui  gronde;  la  vigne  s'é- 
tend dans  l'eau  et  se  mire  complaisamment.  ïoutest  vie, 
l'dat,  soleil,  force;  les  hommes  sont  des  génies,  les  pas- 


252 


L'ARTISTE. 


sions  sont  des  furies;  on  dirait  des  habitans  d'un  port  de 
mer,  tant  ils  sont  forts  et  intrépides.  0  large  et  infati- 
gable nature  !  Or  "a  toutes  ces  passions,  a  tout  ce  feu  dans 
le  sang,  a  tout  ce  feu  dans  le  cœur,  dans  la  tête  ,  on 
avait  jusque  là  opposé  une  croix  de  bois.  Je  la  vois  en- 
core sur  un  morceau  de  pierre  entourée  de  gazon  vert , 
bénie,  d'une  physionomie  tranquille,  et  chargée  d'ex- 
voto  pieux. 

A  cette  croix  se  faisaient  les  sermens  d'amour  de  mon 
village  ;  on  y  faisait  aussi  les  transactions  de  commerce , 
on  y  convenait  du  prix  des  grains ,  de  la  paie  des  mate- 
lots, des  baux  a  renouveler;  on  y  convenait  de  tout  ce 
qui  fait  la  fortune  ou  le  bien-être  d'un  village;  puis  le 
dimanche  on  dansait  en  rond  autour  de  la  croix,  puis  sur 
la  croix  on  écrivait  les  dates  mémorables.  On  y  lisait  en- 
core la  rentrée  de  Bonaparte,  en  chiffres  flamboyans,  il  n'y 
a  pas  deux  mois  ;  la  restauration  n'avait  rien  pu  contre  la 
croix  :  c'était  une  belle  place  pour  une  croix  que  la 
mission  enviait  fort,  mais  la  mission  y  perdit  sa  peine 
et  ses  intrigues;  c'était  notre  croix  k  nous,  notre  croix 
sainte,  chargée  de  reliques,  de  gages,  de  chiffres  et  de 
souvenirs.  Pauvre  vieille  croix! 

Ce  fut  là,  par  une  soirée  de  mai  parfumée  et  douce, 
qu'ils  se  rencontrèrent,  mes  deux  héros  ;  lui  grand ,  jeune 
et  fort,  elle  grande  et  belle,  mais  douce  et  faible  de  cœur, 
les  yeux  humides,  la  voix  tremblante,  le  sein  qui  bat. 
Ils  se  parlèrent ,  et  ce  qui  est  plus  éloquent ,  ils  gardèrent 
le  silence  long-temps.  Il  y  eut  des  sermens  donnés,  un 
serment  d'homme ,  car  a  la  femme  qui  aime  on  ne  de- 
mande pas  le  serment.  Je  crois  qu'elle  se  nommait  Adèle  ! 
lui  il  attesta  la  croix,  et  il  était  sincère  ;  elle,  elle  appuya  la 
main  sur  son  cœur.  Dans  mon  village,  au  temps  de  la 
croix ,  nous  étions  tous  de  bons  et  francs  villageois , 
comme  je  vous  le  dis. 

Or  le  Rhône  étant  cru,  beau  et  large,  que  c'était 
plaisir  et  navigable  aux  plus  grandes  barques,  le  patron 
Jean  dit  un  matin  :  ^  moi_,  enfans!  On  vide  la  barque , 
on  la  lance,  on  la  pare  de  flammes  a  quatre  couleurs,  les 
vieilles  flammes  du  saint;  en  revernit  le  saint  de  la 
poupe,  on  lui  fait  une  belle  figure  rouge,  de  belles 
mains  rouges,  une  bouche  et  une  grande  pipe  ;  puis  on 
lui  met  sur  la  tête  un  chapeau  de  paille  'a  rubans  roses , 
c'était  le  chapeau  de  son  Adèle  que  Robert  avait  placé  là, 
comme  pour  porter  bonheur  au  saint 

Alors,  adieu,  bonsoir!  Adieu,  Madelaine  la  blonde, 
Julie  la  brune,  Louise  la  fantasque,  Louison  la  guer- 
rière, Emma  la  sombre,  Golhon  la  rieuse,  Fanny  la 
mauvaise,  Agathe  la  cruelle.  Adieu  toutes,  adieu  tous! 
On  se  prend  la  main ,  on  se  lance  au  bateau ,  on  échange 
de  frais  baisers.  Adieu  !  adieu  !  adieu  !  L'écho  chargé  de 
pampres,  l'écho  de  Côte-Rôtie,  répond  joyeusement  : 


Adieu!   adieu!  adieu!   et  le  mot  adieu  s'étend  jusqu'à 
Lyon.  Adieu! 

Surtout  adieu!  adieu,  Adèle!  adieu,  Robert!  Mais  ils 
se  disent  adieu  tout  bas  ;  ils  s'aiment  encore  trop  pour 
oser  s'aimer.  Adieu  donc  tout  bas  !  Tu  reviendras  à  la 
croix ,  Robert  ;  à  la  croix ,  Adèle  ;  à  la  croix  je  revien- 
drai, tant  que  la  croix  sera  là,  là,  brillante  et  seule 
comme  l'étoile  du  berger  dans  le  ciel. 

Et  ainsi  ils  se  quittèrent;  et  bien  qu'ils  se  fussent  dit 
adieu  tout  bas,  l'écho  de  Côte-Rôtie  répéta  tout  haut; 
Adieu,  Robert,  adieu,  Adèle,  adieu,  adieu,  adieu.  Je  ne 
connais  pas  d'écho  plus  indi.scret  que  l'écho  de  Côte-Rôtie. 
Ils  partent,  les  jeunes  filles  restent  seules;  elles  sont 
tristes ,  puis  elles  chantent  :  car  monter  une  barque  sur  le 
Rhône  jusqu'à  Marseille,  ce  n'est  pas  un  voyage  sur  l'Océan. 
Le  Rhône  prend  la  barque  et  elle  vole,  il  entraîne,  il  berce, 
il  endort  ;  il  fatigue  à  force  d'aller  vite  ;  mais  le  Rhône 
ne  mord  pas,  le  Rhône  n'a  pas  de  tempêtes  redoutables, 
pas  de  coups  de  vent  qui  brisent  les  mâts ,  pas  de  colères 
sourdes  et  méchantes ,  pas  de  rages  funestes  comme  en  a 
la  mer;  le  Rhône  comparé  à  l'Océan  sans  borne,  c'est  un 
paisible  courant  d'eau.  Dans  tous  les  cas ,  c'est  un 
joyeux  fleuve  tout  bordé  de  joyeuses  hôtelleries,  de  grasses 
cuisines,  de  cabarets  bien  déserts  ;  fleuve  bouffi  encadré 
entre  deux  vignobles  vermillonans.  Vous  levez  la  rame  , 
vous  la  plongez  dans  une  vigne  qui  se  courbe  sous  le 
poids,  ou  bien  vous  divisez  les  brebis  d'un  troupeau,  les 
maisons  d'un  village ,  les  moissons  de  la  plaine  ;  ou  bien 
encore  des  armées  de  quinze  gardes  nationaux  qui  s'a- 
musent le  dimanche  à  se  boutonner  jusqu'au  col  et  à 
marcher  en  cadence  avec  un  fusil.  Beau  fleuve  du  Rhône  ! 
quand  je  pense  que  le  Tage  de  dom  Miguel  a  une  chan- 
son pour  lui  tout  seul  et  que  toi  tu  n'en  a  pas ,  je  suis 
prêt  à  me  trouver  mal. 

Et  cependant  qu'on  les  pleure  en  souriant ,  les  mate- 
lots de  mon  joyeux  fleuve,  ils  vont,  ils  rient,  ils  pleurent , 
ils  répètent  leurs  sermens  joyeux.  Bientôt  ils  découvrent 
Marseille  qui  dort  au  soleil  ;  Marseille,  le  lazzarone  pares- 
seux de  notre  France;  ils  arrivent,  puis  ils  reviennent. 
Mais  cette  fois  le  saint  de  la  poupe  n'a  pas  été  revemi, 
ses  mains  n'ont  pas  été  peintes  de  nouveau,  et  le  chapeau 
d'Adèle  manque  au  saint  de  la  barque  ;  il  se  brûle  le 
visage  au  soleil.  On  m'a  dit,  je  ne  le  crois  pas,  que  Robert 
a  fait  la  charité  de  ce  chapeau  à  une  pauvre  fille  parfumée 
qu'il  rencontra  sur  le  port ,  la  tète  nue  et  chantant ,  d'une 
voix  enroué ,  de  tendres  refrains. 

Plus  de  chapeau  sur  la  tête  du  saint ,  il  est  perdu  le  joli 
chapeau  de  paille  et  son  ruban  si  frais.  Allons ,  matelots, 
entassez  les  fleurs  et  les  fruits  de  la  Provence  dans  votre 
barque;  ramenez  les  oranges  aux  doux  parfums,  l'olivequi 
rappelle  Athènes,  la  grenade  déjà  moins  espagnole,  mais 


4 


L'ARTISTE. 


2o5 


I 


tnujour.ssavoiireii.se;  accablez  votre  barque  de  fonnes,  d'o- 
deurs, de  saveurs  riantes,  donnez  au  Nord  a  défaut  du 
.soleil  tous  les  produits  du  Midi;  ingrats,  ne  voyez-vous 
pas  que  vous  oubliez  le  palladium  de  votre  barque,  le 

tpeau  de  paille  d'Adèle  sur  le  front  du  saint  patron! 
yèle  cependant  prie  et  pleure.  Elle  attend  Robert  sous 
roix,  elle  attache  ses  vœux  a  la  croix  ;  un  matin  les 
villageois  virent  un  cœur  attaché  a  la  croix  ,  il  était  eu  cire 
frêle  et  blanche,  transparente  comme  le  cristal.  A  qui 
est-il  ce  cœin-  se  dirent-ils?  il  n'est  pas  a  Madeleine,  il 
n'est  pas  à  Julie ,  il  n'est  pas  a  Louise,  il  n'est  pas  a  Loui- 
son ,  il  n'est  pas  à  Emma,  il  n'est  pas  a  Gothon ,  il  n'est 
pas  a  Fanny  ;  puis  on  se  disait  tout  bas,  il  est  a  Adèle, 
c'est  le  cœur  d'Adèle,  candide,  jeune,  transparent,  dé- 
voué, craintif,  qui  tremble  au  moindre  vent,  c'est  le 
cœur  d'Adèle,  c'est  son  cœur;  et  l'Écho  de  Côte-Rotie, 
répétait  tout  haut  :  Adèle  !  son  cœur  ! 
IflUne  nuit  la  liberté  brisa  la  croix  démon  village.  Pauvre 
croix  qui  était  d'une  date  si  vieille  :  brisée,  perdue,  amon- 
celée, pas  \m  morceau  pour  en  faire  une  relique,  plus  rien  ; 

Que  la  place  froide ,  triste,  nue,  désolée. 

Plus  de  cœur,  plus  de  chiffres,  plus  de  date  a  la  ren- 
trée de  Napoléon-le-Grand. 

Adèle  retrouva  la  place  de  la  croix  et  vint  y  pleurer 
attendant  Robert. 

Mais  Robert  ! 

11  ne  vit  plus  la  croix,  et  il  ne  chercha  pas  la  place  où 
elle  était,  et  il  se  crut  délié  de  son  serment,  le  méchant 
sophiste! 

Quel  miracle  rendra  a  mon  village  la  vieille  croix,  la 
vieille  croix  qui  reçut  le  vœu  d'Adèle  ?  car  pour  une  nou- 
velle croix  nous  n'eu  voulons  plus,  M.  le  maire  le  per- 
mît-il. 


:Hpfrfu  îrce  publications. 


LE    GIESBACII, 

SCiHBS  DE  LA  VIE  PAR  ZSCIIUKKB, 

mtCtllT    DE   L'ALLtMAKD    PAR   M.    J.   LAriUIE  DE  HEUrCIATlI. 


ol.    P.I 


Audit 


qiui  de  AogauliMS,  »*  iS. 


Plus  tm  siècle  est  stérile  en  gcnies  originaut ,  plus  il  est  fé- 
cond en  critiques  ingénieux.  C'est  ce  qni  arrive  à  notre  pauvre 
littérature  que  le  monde  extérieur  .-ibsorbc  cl  qui  s'épuise  on 
vain  à  le  raconter;  elle  plie  sous  le  fardeau  d'un  pareil  sujet. 
Au  théâtre  et  dans  les  romans  on  essaie  un  autre  tour  de  force  ; 
il  s'agit  d'intéresser  par  une  fable  des  hommes  tout  préoccupés  de 
l'héroïsme  des  Polonais ,  ou  de  quelque  révolution  annoncée  par 
les  journaux  du  matin.  Les  auteurs  se  donnent  beaucoup  de  mal 
et  ne  réussissent  guère ,  parce  qu'en  fait  de  littérature  le  peu- 
ple de  Paris  n'est  plus  badaud;  il  lui  faut  de  véritables  livres  : 
et  combien  en  paraît-il  par  le  temps  qui  court?  Comment  expli- 
(pier  ce  dégoût ,  cette  satiété?  Pour  les  auteurs  c'est  chose  fa- 
cile :  ils  trouvent  le  public  absurde.  Rien  de  plus  naturel  ;  car, 
de  mémoire  d'homme ,  Sedaine  est  le  seul ,  je  crois ,  qui  ait  sif- 
flé ime  de  ses  pièces  de  compagnie  avec  le  parterre  ;  encore  <st- 
il  probable  qu'il  commença  quand  tout  le  monde  cLiit  en  train. 
Pour  les  critiques ,  c'était  un  problème  digne  de  toute  leur  sa- 
gacité :  aussi  l'onl-ils  exploité  à  l'envi  ;  ils  se  sont  demandé  si 
le  génie  était  possible  au  jJix-ncuvième  siècle;  ils  ont  i-echerché 
dans  quelles  circonstances  parurent  Homère ,  Dante ,  SLakes- 
jieare,  Corneille  ,  Molière.  On  a  traite  h  celle  occasion  la  ques- 
tion de  l'influence  du  climat,  des  races  et  du  siècle,  sur  le  génie 
d'un  écrivain;  puis  à  force  de  raisonner  sur  tous  ces  sujets, 
quelques  jeunes  hommes  se  sont  imaginé  qu'ils  avaient  découvert 
la  pierre  philosopliale  et  qu'ils  connaissaient  une  recette  infail- 
lible pour  avoir  du  génie  :  ils  ont  public  des  chefs-d'œuvre  et 
le  public  ne  s'est  pas  ému.  Que  leur  manquait-il  donc?  n'a- 
vaient-ils pas  deviné  les  inspirations  de  Dante  et  de  Shakes- 
peare? ne  les  avaient-ils  pas  traduits  avec  la  dernière  hardiesse? 
Certes  ils  n'avaient  rien  épargne  pour  le  succès  :  car  jamais  on 
ne  fut  plus  prodigue  d'horreurs;  et  cela  sous  prélexlc  que  le 
siècle  était  blasé  et  qu'il  fallait  du  sang  et  de  la  frénésie  pour 
exciter  ,  de  nos  jours ,  un  peu  d'attention  ou  de  pitié.  Jamais , 
je  crois,  raisonnement  ne  fut  plus  faux.  Voici  quatre  voliunes 
de  Zschokke  où  je  n'ai  trouvé  que  des  recils  pleins  de  simpli- 
cité. Pas  une  mort,  si  n'est  dans  la  touchante  nouvelle  do  Floretie; 
et  là  c'est  l'histoire  ot  non  l'imagination  de  l'auteur  qui  s'est 
chargée  de  ce  tragique  dénouement. 

Pcnse-t-on  que  l'intérêt  manque  à  ces  esquisses  que  Fauteiir 
appelle  modestement  àcs  scènes  de  la  vie?  Ceux  qui  ont  lu  les 
premiers  contes  de  ZsrJiokke  savent  comme  il  séduit  le  lecteur 


2oi 


L'ARTISTE. 


à  foî-cc  de  nature!  et  de  naircle'.  Ne  au  sein  des  Alpes ,  il  n'a 
pas  reproduit  dans  ses  œuvres  l'aspect  sublime  de  leurs  sommets 
altiers  et  de  leurs  neiges  c'ternelles;  ce  u'est  pas  celte  nature 
sauvage  et  toute  puissante  qui  a  fixe  ses  regards  ou  e'mu  son  amc 
de  j)oète.  Il  a  vu  autour  de  lui  des  hommes  simples  et  naïfs ,  pré- 
serves du  contact  de  la  corruption  par  ces  remparts  de  glace  der- 
rière lesquels  la  nalure  s'est  relranclice  comme  dans  un  dernier 
asile  :  tels  sont  les  inod^es  qu'il  a  e'tudics.  Les  joies  et  les  dou- 
leurs de  riiumanite  n'iicsitent  point  à  éclater  au  milieu  de  ces 
•régions  sauvages  où  l'homme  semble  perdu  dans  l'immensité 
Tics  vallons  et  des  montagnes.  Il  semble  que  cette  pudeur  de 
l'ame,  qui  ,  effrayée  par  la  civilisation  et  le  tumulte  des  villes, 
s'efforce  de  voiler  le  secret  de  ses  émotions  ,  se  sente  rassurée 
par  la  solitude  des  Alpes ,  et  se  laisse  aller  sans  crainte  à  des 
épanchemens  dont  les  cclios  voisins  et  des  oreilles  chastes  comme 
eux  seront  les  seuls  confidens. 

Dans  ces  régions  oii  la  nature  commande  encore  à  l'humanité' 
le  poète  peut  e'tudier  sans  peine  les  mystères  du  cœur  humain. 
Et  quand  il  consulte  ses  souvenirs  pour  leur  emprunter  quelque 
tableau  ,  il  retrouve  toujours  des  peintures  fiaiches  et  naturelles. 
C'est  là  qu'il  faut  clicrclier  l'explication  du  talent  original  de 
Zsehokke ,  si  toutefois  le  talent  n'est  pas  un  fait  inexplicable. 
Quoi  qu'il  en  soit,  l'on  trouve  tout  naturel  qu'un  homme  éclairé 
l)ar  les  lumières  de  la  civilisation  et  entouré  en  même  temps  du 
spectacle  d'une  nature  vici-gc  encore,  ait  allié  dans  ses  ouvrages 
la  délicatesse  à  la  franchise  du  coloris,  et  que  de  cet  heureux 
mélange  de  l'art  et  de  l'iiispiratipu  soient  résultés  des  tableaux 
pleins  de  grâce  et  de  fraîcheur  qui  ont  le  double  mérite-de  la 
science  et  de  la  naïveté.  Tel  est  le  caractère  qui  distingue  les 
anciens  contes  de  Zsehokke.  Ceux  qui  paraissent  aujourd'hui 
pour  la  première  fois  n'ont  pas  moins  d'abandon  et  de  naturel. 
Cela  nous  rejette  bien  loin  des  intrigues  pénibles  el  des  horreurs 
savantes  dont  l'école  romantique  nous  a  rassasiés  depuis  quelque 
temps.  Ici  tout  est  simple  et  facile  comme  une  inspiration  :  aussi 
le  succès  de  Zsehokke  doit  il  s'accroître  de  jour  en  jour.  Le 
public  lui-même  y  est  intéressé  plus  qu'on  ne  pense  :  il  pourra 
dire  que  pour  l'émouvoir  on  n'a  pas  besoin  de  recourir  à  la 
frénésie  du  crime ,  ou  à  des  rêveries  fantastiques  ;  mais  qu'il 
suffit  de  lui  présenter  quelcjucs  tableaux  où  brille  l'originalité 
d'un  vrai  talent.  Je  voudrais  que  les  défenseurs  de  la  théorie  du 
laid  réfléchissent  à  cette  vérité  qui  est  incontestable  puisqu'elle 
résulte  des  faits ,  c'est  qu'avec  des  sujets  de  la  plus  grande  sim- 
plicité, sans  l'intervention  des  poignards  ou  des  bourreaux,  tous 
les  grands  écrivains  ont  intéressé  ces  mêmes  lecteurs  qui  restent 
insensibles  à  notre  liltér.iture  d'enragés.  Voici  aujourd'hui  une 
observation  de  plus  (ju'il  faut  joindie  à  tant  d'autres  ;  c'est  le 
succès  qu'obtient  la  nouvelle  publication  de  Zsehokke.  Pourra- 
t-on  s'en  rendre  compte  si  l'on  se  contente  d'analyser  tous  ces 
récits  pour  y  trouver  de  grands  effets  de  terreur  ou  de  pitié? 
Non  sans  doute.  Quoi  de  plus  innocent  que  l'intrigue  du  Trou 
au  coude?  Un  brave  négociant  qui  n'aime  l'argent  que  pour  le 
donner ,  adopte  un  jeune  jiaysan  et  lui  fait  contracter  l'habitude 
du  travail  et  de  la  bienfaisance.  Puis,  quand  il  l'a  soumis  à  quel- 
ques épreuves ,  il  lui  donne  sa  fortune.  La  Jambe  n'est  qu'un 
trait  d'originalité  anglaise  racontée  avec  esprit.  L'histoire  de 


Florctte  est  assez  connue  pour  que  je  me  dispense  de  la  rappeler 
ici.  L'auteur  l'a  racontée  avec  un  style  aussi  simple  que  tou- 
chant. C'est  là  son  secret.  Car  toutes  les  scènes  de  la  vie  , 
qui  deviennent  sous  la  plume  de  Zsehokke  si  vraies  ,  si  atta- 
chantes ,  ne  seraient  que  de  fades  récits  sans  la  sensibilité  et  le 
naturel  que  l'on  retrouve  dans  ses  moindres  ouvrages.  Si  je  me 
trompe  c'est  bien  là  le  caractère  d'un  vrai  talent  ;  c'est  à  ce 
coloris  de  style  ,  à  cette  vérité  des  détails ,  à  cette  vie  répandue 
dans  toutes  les  parties  d'un  tableau  qu'on  reconnaît  le  véritaljle 
artiste,  l'homme  qui  a  étudié  la  nature  ,  qui  sait  créer  à  son 
image  et  l'embellir  des  rêves  de  son  imagination. 

Nataijs  de  Waili.v. 


JAcmit  jPramatiqitf. 


THEATRE    FRANÇAIS. 

«.i^ii/  ^yéenitex.-  ''C'àuJ ,  ''éoméeuJe  en  //-ou)  ac/cJ  <'<' 
eti  /troae, 

PAR  H.  AI.EXAHDRE  DELONGPBÉ. 

L'auleyr  n'a  qu'un  genre  ,  et  ce  genre  est  gai.  Ses  pièces  ne 
sont  rienj  mais  elles  sont  divertissantes.  11  prodigue  la  grave- 
lurc,  il  sème  l'équivoque,  il  répand  la  gaudriole  à  pleines 
mains.  Je  ne  sais  rien  de  si  mauvais  ton,  et  qui  délasse  mieux 
de  cette  politique  de  carrefours  dont  on  infecte  les  planches  des 
théâtres  pour  faire  déserter  les  loges. 

Il  s'agit  d'un  bal  masqué  :  une  femme  de  président  y  donne 
des  rendez-vous  à  IM.  le  duc,  n'importe  les  noms.  La  femme  de 
ce  duc  surprend  le  secret,  et,  sous  le  masque  de  la  présidente, 
donne  des  rendez- vous  à  tout  le  monde.  Un  abbé,  un  cavalier, 
un  duc,  se  trouvent  ainsi  à  la  piste  de  la  présidente;  de  son 
côté  le  mari  de  cette  dame,  si  compromise  par  sa  rivale,  intrigue 
avec  des  moyennes  vertus  du  tiers-état  ;  de  sorte  que  tout  cela 
se  réunit  au  même  lieu  et  dans  la  même  chambre  pour  la  même 
chose.  Feu  de  file  de  quiproquos ,  de  cachettes ,  de  mots  à  dou- 
ble entente;  intrigue  mêlée  qui  ne  se  dévide  pas  sans  qu'il  y  ait 
quelques  fils  rompus  ;  mais  à  travers  un  peu  d'obscurité  ,  tout 
ce  qu'il  est  possible  de  s'imaginer  de  plus  leste  et  de  ])lus  égril- 
lard. Bref,  bonne  fortune.  C'est  de  la  régence  toute  pure ,  mau- 
vaises mœurs  de  bonne  compagnie,  vice  raffiné  ,  et  de  l'esprit 
comme  on  n'en  a  plus  depuis  que  la  Grève  ,  la  Morgue  et  l'é- 
chafaud  sont  les  indispensables  élémens  d'intérêt  dont  on  abus.f 
à  la  ronde. 


L'ARTISTE. 


233 


THÉÂTRE  DES  NOUVEAUTES. 


VAUDEVILLE. 

PAR  HH.  FOUnXIEn  ET  ARXOUX. 

j'cst  le  commentaire  d'une  page  de  Jean-Jacques  Rousseau , 
un  ouviafje  fui  cl  ddlicat  ne  d'une  loinarquc  ingénieuse  et  pro- 
fonde. Itous.seau  étant  aux  environs  de  sa  première  communion , 
devint  fuu  d'amour  pour  une  grande  personne  qui  l'accepta  pour 
son  ])ctit  mari.  Sons  ce  prétexte  d'enfantillage,  la  demoiselle 
mena  de  front  une  intrigue  plus  fondamentale ,  et  ce  fut  un  crève- 
cœur  bien  amer  pour  le  bambin  que  de  voir  un  beau  jour  sa 
future  convoler  à  d'autres  noces  au  mépris  des  scrraens  et  des 
cngagemcns  les  plus  solennels.  Les  auteurs  ont  spirituellement 
étendu  cette  donnée.  Qu'ils  lisent  toujours  le  Genevois  :  il  y  a 
un  magnifique  répertoire  dans  ses  mille  et  une  analyses  du  cœur 
humain.  La  manière  dont  ils  ont  traite  celle-ci  doit  les  engager 
,'i  ne  pas  rester  en  chemin. 

I 

■'Gauchement  fait,   et  plus  mal  c'crit  encore,  ce  demi-dfamc 
flSvre  les  destinées  du  théâtre  :  en  de'pil  de  tout,  le  sujet  l'cm- 
))orte. 

1\T.  Dlierbain  ,  honnête  et  riche  vieillard,  a  propose  sa  main 
à  la  jeune  orpliolinc  Elise,  dont  le  père  est  mort  crible  de  dettes. 
I5on  gendre,  Dlierbain  paiera  les  dettes  de  son  vieil  ami  défunt: 
sur  cette  proposition  ,  Elise  sacrifie  son  amour  pour  Arthur,  car 
Arthur  de  Lussac  est  pauvre;  et,  d'accord  sur  ce  point  avec 
elle,  consent  à  cet  acte  d'héroïsme.  Il  s'éloigne  navre'. 

A  quelque  temps  de  là,  revient  à  La  llochelle  ce  triste  Arthur, 
qui  n'a  pas  cesse  d'aimer  Élise ,  et  qui  n'ose  s'en  informer. 
Élise  est  morte;  elle  doit  être  enterrée  ce  jour  même.  A  cette 
affreuse  nouvelle,  le  desespoir  du  jeune  homme  e'dale.  Un  pau- 
vre diable  de  fossoyeur,  qui  lui  doit  quelque  reconnaissance  , 
est  conjure,  par  l'amant  dcscspe'rc,  de  lui  livrer  a  la  nuit  le 
(  .idavre.  Tout  s' exécute.  O  suqirise!  cette  mort  n'e'tait  qu'une 
léthargie  !  C'est  avec  l'éloquence  d'-  l'amour,  avec  les  sophismes 
de  la  passion,  qu'il  persuade  à  son  amante  de  profiter  d'un  tel 
événement  pour  fuir  dans  une  autre  partie  du  monde.  11  triom- 
|>he  :  elle  le  suit. 

Deux  ans  après ,  une  tempête  les  rejette  sur  ce  rivage  de  La 
.Hocliellc.  Élise  est  reconnue  ])ar  les  habitans  :  une  rumeur  se 
liropage  dans  la  ville.  Dherbain  lui-même  croit  voir  revivre  sa 
femme.  Que  faire?  payer  d'effronterie.  Dherbain ,  préoccupé 
d'une  ressemblance  chérie,  veut  attirer  les  voyageure  clie7.  lui? 
Refuseront-ils?  tout  leur  fait  une  loi  d'accepter  ;  fuir,  ce  serait 
se  livrer,  éveiller  des  soupçons,  mctlrc  tout  le  monde  sur  leur 
piste.  Au  milieu  d'une  fête  chez  Dlierbain,  Élise  est  entourée 


de  souvenirs  contre  lesquels  clic  s'arme  de  prudence  rt  de  ft-r- 
meté.  Mais  en  tendant  avec  force  son  iina(;inntiou  ,  piur  parer 
au  péril ,  elle  se  livre  sur  une  futilité'.  Lu  joueur  manque  de 
jetions  :  ouvrez  cette  armoire,  dit-elle  ,  vous  en  trouverez. 

Le  mystère  est  dévoile':  Id  ville  est  instruite.  Dherliain  ac- 
cable les  criminels  qui  l'ont  trompe;  mais  c'mu  de  leur  deses- 
poir, et  par  le  tiiiiiiiitedu  dehors,  averti  que  l'indignation  des 
habitans  de  La  Hochelle  peut  éclater  d'une  maqière  tragique,  il 
renonce  à  dc'siuiir  les  deux  amans,  à  rentrer  dans  des  droib 
méconnus  :  il  leur  prescrit  la  fuite  ,  et  par  un  noble  mensonge , 
désabuse  le  peuple  d'une  vérité  dont  il  reste  convaincu  [lour  son 
malheur. 

Cette  intrigue  est  tiraillée  et  mal  chevillée.  Le  style  est  pourvu 
d'une  assez  bonne  dose  d'emphase.  On  ne  s'intéresse  jias  assez 
à  la  lutte  entre  l'amant  et  le  mari  :  la  passion  n'a  pas  de  mon- 
tant ni  d'énergie;  mais  le  fait  est  vrai,  il  est  tiii;  des  Causes 
célèbres;  il  triomphe  de  l'auteur  et  de  ses  petites  combinaisons. 
La  vérité  de  l'aventure  surnage  enfin  dans  les  maladresses  ou 
M.  Ancclot  l'a  plongée ,  sans  raison  comme  sans  scrupules. 


eit,  Iroù  /aiCeat4,r , 

PAR  im.  NASSOl  ET  FEBDISASD  DE  VIM.EXECVE. 

Le  Passé ,  c'est  i8ai  ;  c'est  la  congrégation  qui  grandit,  les 
préjugés  qui  marchent  à  la  victoire,  la  sottise  qui  croit  à  sa 
durée.  Le  Présent,  ce  sont  les  irrésolutions  après  la  victoire,  les 
conflits  d'opinion  dans  les  opinions  qui  s'avoisinent  le  plus,  la 
république  enfin  qui  tire  la  couverture  à  elle  et  lutte  plus  pour 
une  forme  arbitraire  que  pouf  un  progrès  réel.  \ï Avenir ,  c'est 
l'Eldorado  métaphysique  des  théories  réalisées.  Il  y  a  du  Mercier 
et  du  lley-Dussueil  dans  cet  ouvrage  :  V An  'i'j^o  d"  lireniier, 
le  Monde  ancien  et  le  Monde  nouveau  de  l'autre,  i'ar  de^us 
tout  il  y  a  de  l'esprit.  Les  Nouveautés  sont  en  veine. 


THEATRE   MOLIERE. 

i£/i  c/fyee  ^2ufii,cat7tAoû;,  ou  l  Cz-i'uuine  <le  tyfiuuetu:. 

^a  '^SuTfuJe  de  Tsartat. 

L'origine  des  Mayeux  !  Voilà  qui  est  fier  pour  un  lhé;itre  qui 
commence,  et  c'est  un  hardi  début;  car  il  y  a  de  belles  pages  .i 
faire  surnotrc  bon  Mayeux,  enfant  gâté  de  la  nature,  qui  lui 
donna  une  tète  énonne  ,  un  dos  proéminent ,  des  jambes  ca- 
gneuses ,  des  vertèbres  en  zig-zag,  l'esprit  de  Diogène,  l'œil 
d'un  satyre,  et  tous  les  appétits  démesurés.  Mayeux  a  les  sept 
péchés  capitaux  ,  c'est  l'humanité  tout  entière.  Vicieux  rt  con- 
trefait, bon  enfant  et  fat,  insolent,  matamore  et  hargneux, 
Mayeux  cumule  les  défauts  et  n'en  fait  pas  une  sinécure.  Il  est 
certainement  aunlessous  de  ce  factice  polichinelle  dont  on  .i  fait 


2o() 


L'ARTISTE. 


tant  de  Ijrnit,  autant  que  la  civilisation  actuelle  est  au-dessus 
du  moyeu  âge. 

J'ai  ouï  dire  qu'un  soir,  au  sortir  des  Frères  -  Provençaux, 
fous  de  cette  bonne  liberté'  d'esprit  qu'on  trouve  au  fond  du 
Champagne  à  la  glace,  trois  bons  enfans,  l'un  auteur,  l'autre 
acteur ,  le  troisième  peintre ,  heurlcrent ,  sur  les  minuit ,  à  la 
porte  fermée  d'un  estaminet  qu'on  leur  ouvrit  en  enrageant.  Ils 
montèrent  au  billard  désert  où  se  trouvèrent  inutiles  et  pêle- 
mêle  sur  ce  tapis  vert  des  boules  d'ivoire  de  toutes  les  couleurs 
et  des  queues  de  toutes  les  dimensions.  A  la  clarté'  d'un  méchant 
quinquet  qui  charbonnait  près  de  la  tôle  de  fer  battu  ,  à  la  lueur 
du  punch  qui  se  jouait ,  rose ,  pâle  et  violet  tour  à  tour ,  dans  la 
coupe  et  sous  la  cuiller  d'argent ,  ils  se  disaient  de  ces  facéties 
éclatantes  dont  on  a  le  secret  entre  camarades  quand  on  oublie 
à  la  fois  le  fatal  lendemain,  ses  créanciers  et  sa  femme.  Puis, 
voilà  qu'ils  se  jirirent  à  être  créateurs  ,  à  formuler  un  type. 
L  auteur  débita  des  facéties  ,  l'acteur  se  gi'ima  pour  les  répéter , 
le  peintre  enchérit  sur  le  tout  :  il  prit  la  craie ,  et  sur  l'ardoise 
des  joueurs  esquissa  un  grotesque  dont  Calot  fut  mort  d'envie  ; 
et  il  y  eut  pendant  trois  heures  un  bruit  de  possédé  à  mettre  en 
rumeur  le  voisinage.  Une  pluie  de  bons  ou  de  mauvais  mots  , 
une  série  de  contorsions  absurdes  et  joviales ,  tant  que  l'ordre 
public  du  temps  ,  assez  sérieux  de  son  naturel ,  vint  avec  ses 
baïonnettes  pour  leur  imposer  silence.  Nos  écervelés  grisèrent 
l'ordre  public  en  la  personne  d'un  caporal  et  de  quatre  fusil- 
liers  qui  en  eurent  pour  leurs  quinze  jours  d'arrêt  à  la  caserne 
quand  le  commissaire  éveillé  se  mêla  de  la  chose.  Enfin  on  jeta 
nos  trois  fous  dans  la  ruej  rriais  chancelans  de  punch ,  heureux 
de  leiu'  création,  et  cherchant  un  nom  original  pour  la  com- 
pléter ,  quand  tout  à  coup  au  détour  de  la  rue  de  Bussy,  près 
de  la  prison  militaire,  on  leur  jeta  malhonnêtement  du  troisième 
étage  un  homme  sur  la  tête.  0- bonne  fortune!  ô  douleur! 
C'était  leur  type;  celui  qu'ils  venaient  d'iniagmer  existait.  Dieu 
leur  avait  joué  le  tour  d'être  aussi  fastasque  dans  sa  haute  sa- 
gesse qu'eux  dans  leur  folle  conception  d'après  dîner.  Il  existait; 
mais  il  rendit  aussitôt  le  dernier  soupir.  Nos  amis  désolés  s'en- 
quircnt  de  l'infortuné,  de  son  nom,  de  ses avantures.  Sesavan- 
tures  sont  inouies  et  composeraient  deux  gros  volumes.  On  les 
publiera  tôt  ou  tard.  Il  avait  nom  Mayeux ,  et  c'est  de  là  sans 
doute ,  c'est  de  l'investigation  minutieuse  qu'ils  firent  et  aussi 
de  quelques  indiscrètes  confidences,  que  vinrent  ces  milliers  de 
caricatures  qui  ont  défiguré,  calomnié  et  vilipendé  Mayeux.  0 
Mayeux  !  un  jour  nous  livrerons  à  la  publicité  ta  biographie 
sans  pareille  ,  tes  amours  qui  feront  scandale ,  tes  lettres  auto- 
graphes et  tes  mémoires  de  blanchisseuses  que  tu  ne  paies  ja- 
mais. Tes  ennemis  seront  confondus  dans  leurs  impostures;  ils 
rentreront  dans  leur  néant ,  et  toi  dans  ta  gloire.  A  nous  seuls 
appartient  de  l'ouvrir  le  temple  de  l'immortalité.  Eh  que  Dide- 
rot eût  raison  de  s'écrier  quelque  part  :  «  La  calomnie  s'éloigne 
à  la  inort  de  l'homme  obscur;  mais  debout,  auprès  de  l'urne 
du  grand  homme ,  elle  s'occupe  encore  après  des  siècles  à  re- 
muer sa  cendre  avec  un  poiguard  !  » 

La  calomnie  que  l'on  a  mise  sur  le  dos  de  Mayeux,  au  théâ- 
tre Molière ,  est  du  reste  fort  originale.  Mais  c'est  surtout  le 
mélodrame  qui  a  nom  la  Tireuse  de  carte  auquel  nous  prédi- 


sons un  succès  de  fureur ,  une  vogue  aussi  soutenue  que  méri- 
tée. Ce  théâtre  ouvre  sous  d'excellens  auspices.  Son  enceinte 
ne  vaut  pas ,  il  est  vrai ,  ses  acteurs ,  ses  auteurs  et  sa  direction  ; 
mais  il  vaut  mieux  avoir  un  mauvais  local  qu'un  sot  répertoire. 


tîautJfllfô. 


Le  jury  qui  devait  juger  le  concours  ouvert  pour  l'exécution 
de  la  statue  de  Napoléon  destinée  à  orner  la  colonne  de  la  place 
Vendôme,  s'est  assemblé  à  l'École  des  Beaux- Arts  ,  lundi  der- 
nier 1 3  juin  ;  il  se  composait  de  M.  le  comte  de  Bondy ,  préfet 
de  la  Seine,  président;  le  baron  Fain;  Cortot,  David,  Pradier, 
Ramey  père,  Nanteuil,  statuaires;  Fontaine,  Hugot,  Lepère, 
architectes  ;  Gérard  ,  Gros,  Guérin,  peintres;  Hippolite  Roycr- 
Colard  et  Edouard  Bertin.  Ainsi  que  nous  l'avions  prévu  dans 
l'article  que  nous  avons  consacré  à  ce  concours,  la  majorité  des 
jurés  s'est  fixée  sur  l'esquisse  de  M.  Emile  Seurre ,  jeune  sculp- 
teur récemment  arrivé  de  Rome ,  et  dont  plusieurs  ouvrages , 
admis  à  diverses  expositions ,  ont  fait  concevoir  des  espérances 
qu'il  ne  manquera  certainement  pas  de  réaliser  dans  le  grand 
ouvrage  qu'il  est  destiné  à  entreprendre.  Il  est  bien  heureux 
poue  un  artiste  de  pouvoir ,  au  déliut  de  sa  carrière ,  attacher 
son  nom  à  un  monument  si  glorieux,  à  une  gloire  si  populaire; 
l'immortalité  lui  est  assurée  s'il  peut  s'élever  à  la  hauteur  de 
son  sujet,  et,  nous  n'en  doutons  point,  il  se  montrera  digne  de 
restituer  à  ce  magnifique  trophée  de  nos  gloires  militaires  sou 
plus  bel  ornement ,  la  statue  du  vainqueur  d'Austerlitz ,  du  hé- 
ros des  Pyramides. 


Le  buste  en  marbre  de  Rossini  que  Bartholini ,  sculpteur 
italien  distingué,  a  fait  à  Florence  d'après  l'illustre  maestro  et 
que  les  journaux  italiens  ont  signalé  comme  une  production 
remarquable,  vient  d'arriver  à  Paris.  On  peut  le  voir  chez 
M.  Troupenas ,  éditeur  de  musique ,  chez  qui  il  est  déposé  dans 
ce  moment. 


Il  est  impossible  d'imaginer  toute  l'activité  que  déploie  le 
nouvel  entrepreneur  de  l'Opéra- Comique.  En  outre  du  nouvel 
opéra  de  M.  Halevy  qui  doit  être  représenté  vers  le  'iS  de  ce 
mois,  on  parle  d'un  opéra  de  MM.  Scribe  et  Castil-Blaze ,  dont 
la  partie  musicale  est  dit-on  écrite  par  sept  compositeurs  célèbres 
par  de  nombreux  succès  ;  ce  sont  MM.  Cherubini ,  Boïeldieu , 
Berton ,  Aubcrt  ,  Hérold ,  Halevy  et  Paër.  Ce  sera  un  piquant 
atti'ait  pour  la  curiosité  que  la  réunion  de  talens.si  brillans  et  si 
divers  :  aussi  cet  ouvrage,  nous  n'en  doutons  point,  ne  ])eiit 
manquer  d'obtenir  un  succès  de  vogue. 


L'ARTISTE. 


SÔ7 


l3ertUjr-:Hrt0. 


SALON  DE   1831. 


Depuis  le  Salon  de  \  827,  les  progrès  de  M.  Bonnefond 
ont  été  immenses  ;  il  est  facile  de  s'en  convaincre  devant 
ses  derniers  tableaux.  Celui  surtout  qui  représente  une 
Cérémonie  iliins  l'église  grecque  à  Borne  est  un  mor- 
ceau fort  remarquable.  La  composition  en  est  sage  et  bien 
ordonnée,  la  pensée  pleine  de  sentiment.  Les  tètes  du 
patriarche  grec  et  celle  d'un  prêtre  assis  à  sa  droite  sont 
fort  belles  ;  la  figure  du  vieillard  infirme,  et  celles  de 
ses  enfans  qui  le  soutiennent  sont  pleines  d'expression.  11 
y  a  dans  cet  ouvrage  une  puissance  de  coloris ,  une  éner- 
gie de  touche,  une  richesse  de  détails,  une  réunion  enfin 
de  qualités  brillantes  qui  ont  fait  distinguer  ce  tableau  par 
tous  les  artistes.  Quelques  voix  cependant  se  sont  élevées 
pour  lui  reprocher  quelque  chose  de  lourd  dans  certaines 
parties  ;  mais  ce  défaut  me  paraît  tenir  plutôt  aux  objets 
que  M.  Bonnefond  avait  k  représenter  qu'a  la  manière 
dont  il  les  a  reproduits. 

M.  Bonnefond  a  exposé  encore  d'autres  ta!<lraux  , 
mais  moins  importans.  La  Sorcière  tirant  les  cartes  à  une. 
Jeune  femme  de  l'île  d'Ischia  nous  semble  celui  dans 
lequel  il  a  le  plus  approché  du  mérite  qui  distingue  son 
patriarche  grec.  On  y  retrouve  toute  la  richesse  de  tons 
et  le  beau  caractère  de  tètes  que  nous  avons  remarqués 
dans  son  grand  ouvrage. 

Le  tableau  de  M.  Mauzaisse,  représentant  saint  Vin- 
cent-Ferrier  préchant  le  christianisme  aux  injidèles, 
est  une  grande  et  belle  composition.  Il  y  a  réellement  de 
la  pensée  et  un  sentiment  exact  des  diverses  nuances  que 
produisent  les  discours  du  saint  prédicateur  sur  les  in- 
fidèles qui  l'écoutcnt.  On  voit  de  l'émotion  chez  les 
femmes,  une  espèce  d'enthousiasme,  même  dans  les 
yeux  de  la  jeune  fille  vue  de  profil ,  et  qui  s'appuie  sur 
un  homme  dont  la  tète  est  d'uu  beau  caractère,  et  dans 

TOME    1.        i\'    LIVRAISOIV. 


la  physionomie  de  qui  l'artiste  a  su  nous  montrer  les 
combats  d'une  croyance  obstinée  et  de  la  conviction 
qu'impriment  dans  son  ame  les  paroles  du  missionnaire. 
Le  dessin  a  de  la  correction  ,  et  la  couleur  est  vive  et 
brillante  :  c'est  bien  le  ciel  de  l'Orient. 

n  y  a  une  entente  réelle  de  l'art  et  surtout  de  son  su- 
jet dans  le  tableau  de  M.  Lugardon ,  qui  nous  montre  les 
Suisses  s'emparanten  i508  du  château  deRoizberg,  ré- 
sidence du  gouvernement  autrichien.  Un  jeune  homme 
escaladait  chaque  nuit,  au  moyen  d'une  échelle  de'conle, 
les  murs  du  château  pour  arriver  auprès  d'une  jeune 
fille  qui  l'aimait.  Il  introduisit  de  la  même  manière  plu- 
sieurs de  ses  camarades;  ils  se  rendirent  maîtres  de  la 
place  et  chassèrent  les  étrangers  de  leur  pairie.  Les  mou- 
vemens,  l'expression  de  la  physionomie  des  divers  con- 
jurés, sont  vrais;  ils  se  pressent  d'arriver,  d'agir,  mais 
sans  bmit.  Le  dessin  des  figures ,  étudié  avec  soin ,  est 
rendu  avec  vigueur ,  et  la  couleur  a  quelque  chose  de 
sombre,  de  mystérieux,  qui  convient  parfaitement  au 
sujet. 

M.  Grenier ,  peintre  d'un  talent  si  vrai  et  si  fin ,  et 
dont  la  jeune  Laitière  de  Montfermeil  a  fait  tant  de  plai- 
sir au  public  ,  a  exposé  un  ouvrage  plus  important,  su- 
périeur encore  a  notre  avis  à  la  jolie  et  gracieuse  villa- 
geoise. C'est  le  Mauvais  sujet  et  sajamille.  Ce  tableau  , 
qui  rappelle  une  scène  du  Joueur  ,  mélodrame  de  dcclii- 
rante  mémoire ,  dans  lequel  Frederick  et  madame  Dorval 
firent  preuve  d'un  talent  si  dramatique,  est  conçu  forte- 
ment. Sourd  aux  prières  et  aux  lannesde  sa  petite  fille 
pendue  à  sa  redingote,  les  mains  dans  ses  poclies,  le 
mauvais  sujet,  dont  l'accoutrement  annonce  la  misère, 
chemine  d'un  air  insouciant  sur  une  grande  route ,  et  sa 
compagne  infortunée  qui  le  suit ,  bien  qu'abîmée  par  la 
fatigue ,  est  chargée  de  ses  deux  autres  enfans.  Elle  porte 
l'un  ,  qui  a  l'air  consumé  par  la  fièvre;  l'autre,  les  bras 
serrés  autour  du  cou  de  sa  mère,  passe  sa  petite  tète  sur 
son  épaule.  Pauvre  enfant,  il  sourit  !.  .  .  .  Ce  tableau  est 
charmant  ;  il  est  plein  de  finesse,  de  sentiment  et  de  pathé- 
tique. C'est  peut-être  le  meilleur  ouvrage  qu'ait  produit 
M.  Grenier.  L'exécution  ne  laisserait  rien  à  désirer  s'il 
y  avait  nu  peu  plus  de  vigueur  dans  certaines  parties. 
Mais  une  parfaite  haimonie  générale  rachète  ces  taches 
légères  ;  mais  le  jeu  de  physionomie  des  tètes  et  la  jus- 
tesse de  la  pantomime  de  toutes  les  figures  dénotent  les 
habitudes  d'un  esprit  observateur. 

Quand  le  Cromwetf  deM.  Delarocheparaitra-t-il?... 
C'est  une  question  que  tout  le  monde  s'adresse  au  Salon. 
Nous  croyons  pouvoir  répondre  que  bientôt  les  vœux  des 
amateui-s  seront  satisfaits  à  cet  égard,  et  nous  attendons 
ce  moment  pour  rendre  compte  de  cette  production  que 

S4 


238 


L'ARTISTE. 


If'S  artistes  placent  encore  au-dessus  des  précédens  ouvra- 
ges de  l'auteur.  Nous  ne  parlerons  aujourd'hui  que  du  por- 
trait de  mademoiselle  Sontag.  M.  Delaroche  a  fait  preuve 
de  tact  en  donnant  a  la  célèbre  virtuose  le  costume  de 
doinia  Anna,  rôle  dans  lequel  cette  jeune  et  belle  artiste  a 
déployé  un  talent  si  remarquable.  La  copie  est  digne  en 
tout  du  modèle.  La  tcte,  le  cou,  la  poitrine,  sont  d'un 
modelé  parfait,  et  les  accessoires  sont  traités  avec  ini  soin, 
inie  perfection  ,  qu'on  retrouve  dans  tous  les  ouvrages  de 
cet  artiste. 

11  y  a  dans  le  talent  de  M.  Ary  Sclicffer  ini  tel  charme 
de  sensibilité,  de  mélancolie,  qu'il  est  impossible  de  ne 
pas  être  doucement  ému ,  attendri ,  devant  quelques-mis 
de  ses  tableaux.  Parmi  les  derniers  qu'il  a  envoyés  se 
trouvent  la  Sœur  de  Charité  et  la  Ronde  des  enfans , 
délicieuses  compositions  dont  les  sujets  sont  tirés  des 
chansons  de  Béranger.  Dans  le  premier ,  la  jeune  fille  qui 
soutient  sa  mère  ,  malade  dans  son  lit ,  tient  beaucoup, 
comme  sa  Marguerite  jàe  ce  type  si  giacienx  qu'on  revoit 
souvent  dans  les  tableaux  de  AL  Scheffer ,  et  dont  le 
charme  est  tel  que  c'est  toujours  avec  un  nouveau  plai- 
sir ,  un  nouvel  intérêt  qu'on  le  retrouve.  L'expression 
des  deux  enfans  qui  regardent  la  religieuse  avec  une  cu- 
riosité si  timide  est  pleine  de  naïveté  et  d'innocence.  L'au- 
teur k  nouvellement  exposé  aussi  une  scène  des  journées 
de  juillet,  et  plusieurs  portraits,  panni  lesquels  on  re- 
marque celui  de  M.  le  comte  Alexandre  Delaborde,  et 
l'ébauche  de  celui  de  David  le  statuaire. 

M.  Léopold  Robert  a  envoyé  aussi  une  Etude  dune 
jeune  fille  de  la  ville  de  Sezze.  On  croirait  aisément 
que  cette  admirable  figure  est  un  tableau  du  Pérugin  , 
de  Raphaël  ou  de  fra  Bartolomeo  ,  retrouvé  après  de 
longs  siècles  tel  qu'il  était  sorti  de  l'atelier  de  ces  maî- 
tres célèbres ,  et  conservant,  malgré  le  temps,  toute  sa 
beauté,  toute  la  fraîcheur  primitive  de  son  coloris.  C'est 
pur,  sévère;  c'est  la  nature,  mais  la  nature  grande  et  fière 
de  l'Italie,  rendue  dans  toute  son  austère  et  grave  beauté. 
Cette  étude  ,  en  un  mot,  est  digne  eu  tout  de  son  magni- 
lique  tableau  des  Moissonneurs.  C'est  en  faire  le  plus  bel 
éloge. 


LETTRES  SUR  LE  SALOIV  DE  1831. 


SIXIÈME    LETTRE. 

Membre  (le  la  Suciet!!  îles  arts  «l'Angleterre  ,  elc. ,  etc.  ,  etc., 
A    LONDRES. 
MONSIEUK  , 

Jaloux  de  marcher  sur  les  traces  de  votre  père ,  de  savante 
et  vénérable  mémoire',  à  votre  tour,  vous  vous  livrez  ardem- 
ment ,  avec  vos  collègues ,  à  des  investigations  artistiques  et 
scientifiques.  Votre  Société',  dont  le  patronage  soutint  les  pre- 
miers pas  de  sir  Thomas  Lawrence,  a  rendu  aux  arts,  aux 
sciences  et  à  l'industrie  agricole  et  manufacturière  ,  d'impor- 
tans  services  de  plus  d'un  genre.  Je  suis  heureux  d'avoir  e'ie' 
quelquefois  ici  votre  intermédiaire  dans  vos  utiles  recherches , 
et  je  répondrai  toujours  avec  empressement  à  votre  appel.  Au- 
jourd'hui, vous  me  demandez  quelques  réflexions  sur  nos  ma- 
nufactures royales  instituées  pour  servir  de  modèles  aux  établis- 
scmcns  industriels  particuliers,  et  qui  n'ont  d'éclat  qu'autant 
que  l'art  les  guide  et  les  soutient.  Je  les  ai  visitées  dans  tous 
leurs  détails  à  votre  intention  :  et  les  Gobclins  crées  en  1 45o 
par  les  frères  de  ce  nom  ;  et  la  Savonnerie  fondée  par  Henri  IV, 
ateliers  réunis  à  ceux  de  tapisseries  des  Gobelins  ;  et  la  ma- 
nufacture de  Beauvais  qui  dut  sa  naissance  à  Colbert,  et  celle 
enfin  des  porcelaines  de  Sèvres  dont  le  duc  de  Lauraguais  dota 
la  France,  sous  le  règne  de  Louis  XV.  Mais  vous  le  savez ^ 
mon  cher  ami,  le  Salon  de  i83i  m'occupe  exclusivement  au- 
jourd'hui! Je  vous  demanderai  donc  la  permission  d'en  attendre 
la  fermeture  pour  mettre  en  ordre  et  faire  passer  sous  vos  yeux 
les  notes  que  j'ai  recueillies  sur  le  triple  objet  de  vos  questions. 
Je  puis  toutefois,  dès  à  présent,  sans  sortir  du  sujet  habituel 
de  mes  études,  vous  entretenir  de  l'un  des  produits  les  plus 
intéressans  de  la  manufacture  de  porcelaine  de  Sèvres.  De  tous 
tes  étahlisscmcus  que  couvre  la  protection  royale,  c'est  celui 
dont  l'utilité  est  le  moins  équivoque  et  dont  les  continuels  es- 
sais font  faire  incessamment  de  nouveaux  pas  à  plusieurs  bran- 
ches des  arts  alliés  à  l'industrie.  Ce  produit  est  la  peinture 
sur  verre.  Des  échantillons  remarquables  en  sont  exposés  à 
noU-e  Musée". 


'  M.  Winsor  père  est  l'inventeur  de  l'application  du  (jaz  liydrogènc 
h  Teclairarjc  des  villes.  Ses  premiers  essais,  auxquels  ilconsaera  d'énor- 
mes capitaux,  eurent  le  sort  de  toutes  les  inventions  nouvelles  :  le  suc- 
cès rencontra  d'abord  de  pénibles  obstacles  dans  l'incrédulité  publique 
et  celle  même  des  savans;  puis,  quand  révidencc  eut  brillé  avec  éclat 
"a  tous  les  yeux,  il  plut  des  panipblets  où  chacun  voulait  ravir  à 
.M.  Winsor  l'honneur  de  son  invention.  [^lYole  tlu  Rédacteur.^ 

"  An  fond  de  la  jj.iterie  d'Apollon  ^vis-a-vis  la  porte  de  sortie. 

\Note  du  IMacteur.) 


t'ARTISTE. 


230 


Cotte  exposition  se  cotn|iosc  fie  fablcaux  de  petite  dimension 
et  de  deux  grandes  croisées  oîi  la  (igure  de  V Espérance  et  celle 
de  la  Foi  sont  représentées  au  milieu  d'entourages  (jui,  pour  le 
dire  en  passant ,  visent  à  ranti(pic,  mais  n'atteignent  tpi'à  la  se'- 
elieresse. 

II  fiiut  l'avouer,  l'effet  de  ces  ])cintures  est  d'une  el)lonissante 
magie  ,  qui  résulte  non  du  dessin  ,  malheureusement  dépourvu 
de  caractère  et  d'originalité ,  mais  de  l'éclatante  richesse  des 
couleurs,  mais  de  la  perfection  de  l'exécution,  mais,  en  un 
nmt ,  de  l'art  manufacturier  qu'on  a  tente  de  jjousscr  à  ses  der- 
nières limites.  Dans  ces  deux  vitraux  sont  allies  ,  atcc  une 
adresse  infinie ,  le  verre  peint  et  le  verre  colore'  en  pâte  ;  et 
leur  alliance  forme  un  tout-ensemble  des  plus  satisfaisans.  C'est 
enfin  ime  ve'ritable  résurrection  de  l'art  du  jicintre  sur  verre  ; 
et  il  faut  en  rapporter  l'honneur,  justement  uicrifc,  aux  recher- 
ches de  l'haljile  M.  Robert,  chimiste  de  la  manufacture,  comme 
aussi  à  l'heureuse  direction  qu'imprime  aux  travaux  M.  Bron- 
gniart ,  chef  et  régénérateur  de  cet  établissement  vraiment  royal. 
En  de  pareilles  mains,  la  peinture  sur  verre,  considérée  sous 
le  double  aspect  de  l'art  et  de  l'industrie  ,  peut  devenir  une 
des  gloires  et  des  soui-ces  de  richesse  de  la  France;  elle  mérite 
à  ce  titre  d'arrêter  les  regards  attentifs  de  l'amateur. 

La  découverte  du  verre  se  perd  dans  la  nuit  des  temps,  et  les 
souvenirs  historiques  confondent  dans  une  même  obscurité  l'ori- 
gine du  verre  lui-même  et  celle  de  sa  coloration  :  belle  occasion 
pour  le  narrateur  d'en  faire  remonter  l'usage  jusqu'au  déluge. 
Dans  leur  langage  figuré  ,  les  saintes  Ecritures  font  souvent  al- 
lusion  au  verre,  et  tr'moignent  ainsi  de  sa  haute  antiquité.  Au 
livre  de  Job  ,  comparant  la  sagesse  aux  substances  les  plus  pré- 
cieuses ,  elles  citent  \c  verre  h  côté  de  l'or,  parmi  ces  substan- 
ces ;  et  dans  les  Proverbes  de  Salomon ,  le  sage ,  un  peu  rigoriste 
])cut-ctre,  blâme  les  gens  sensuels  qui  contemplent  avec  délices, 
nu  travers  de  leurs  verres ,  la  riante  couleur  du  vin. 

Le  verre  coloré  se  retrouve  dans  l'ancienne  Egypte  ,  où  on 
l'appliquait  à  imiter  le  brillant ,  la  couleur  et  la  transparence 
des  pierres  ])rccieHScs.  Il  se  retrouve  encore  chez  les  Phéniciens, 
qui  excellaient  dans  l'art  de  lui  donner  toutes  les  formes  en  le 
coulant  au  moule.  Aussi  cette  fameuse  colonne  du  temple  d'Her- 
cule à  Tyr ,  que  le  vieil  et  bon  Hérodote  et  que  Théophrastc  van- 
tent comme  une  seule  émeraiule  jetant  un  éclat  extraordinaire, 
n'était-elle  tout  simplement  qu'un  vaste  tube  de  verre  de  couleur 
d'émeraude  que  l'artificieuse  industrie  des  prêtres  rendait  lu- 
mineux pendant  la  nuit,  au  moven  de  nombreux  lampions  allu- 
més à  l'intérieur. 

On  sait  que  le  verre  de  coidcur  servait  chez  les  anciens  à  for- 
mer les  yeux  de  quelques  statues  et  à  jouer  la  pierre  jirécieusc 
dans  des  bijoux  ,  des  vases  ou  des  ornemens  d'architecture.  Le 
célèbre  architecte  catanais,  Sebastiano  Itlar,  qui  vient  d'ex- 
]ilorcr  la  Sicile  et  la  Grèce ,  m'a  rapporte'  de  Girgenti  plu- 
sieurs vases  de  ce" genre.  Il  m'a  donne  aussi  des  morceaux  de 
verre  de  différentes  ccudciu's  tires  par  lui  des  chapiteaux  de 
colonnes  du  temple  d'Érechtée  ,  antérieur  ,  ainsi  que  son  style 
le  prouve  ,  au  temps  de  Périclès. 

Dans  l'Inde,  selon  Pline,  on  fabriquait  du  verre  de  toutes 
ks  couleurs.  Ce  naturaliste  nous  apprend  encore  que  les  Gaidvis    i 


et  les  Espagnols  tenaient  des  fabriques  de  verre  colore,  avant 
celles  qui  s'établirent  à  Rome  sous  Néron,  et  dontjarlc  aussi 
Sénè(pic.  Le  verre  blanc  fut  toujours  d'un  usage  moins  familitr 
aux  anciens  que  relui  des  vcitcs  de  couleur.  Les  cou|>cs,  duut 
la  blancheur  et  la  transparence  imitaient  celles  du  crystal,  se  ti- 
raient d'Egypte  :  objets  d'un  grand  luxe,  qui  remplacèrent  les 
vases  d'or  et  d'argent  siu-  la  table  des  heureux  du  jour,  cl  se 
payaient  dos  sommes  excessives.  Ainsi  la  petite  tasse  à  deux 
anses  que  Néron  brisa  dans  un  nioiivemcot  de  colère  Jui  avait 
coûté  six  Diitle  sesteices ,  sept  à  huit  cents  livres  de  notre 
monnaie. 

La  connaissance  pratique  des  vitres  monochromes  aux  fenêtres 
date  de  la  fin  du  troisième  siècle  ou  du  commencement  du  qua- 
trième. Plusieui's  auteurs  contemporains ,  tels  que  I^actince  et 
saint  Jérôme,  s'expliquent  nettement  à  cet  égard.  Ce  ne  fut 
guère  qu'au  onzième  siècle  que  la  preraièi'e  pensée  des  vitraux 
à  teintes  diverses  reçut  son  application.  D'abord  c'était  un  as- 
semblage de  morceaux  nuance's ,  sans  dessin  trace'  à  l'avance , 
caprices  plus  ou  moins  agréables  à  l'œil ,  et  complète  imitation 
en  transparent  du  travail  des  verriers-mosaïstes,  connus  cluz  les 
Latins  sous  le  nom  de  (juadratarii.  L'ait  se  perfectionnant  en- 
suite passa  de  dessins  informes  à  des  oi-nemens  ,  puis  à  des 
figures  ;  et  il  était  en  plein  courant  de  progrès  quand  le  quin- 
zième siècle  le  livra  au  suivant,  qui  devait  lui  faire  subir  une 
si  heureuse  révolution. 

Partie  des  vitraux  de  la  cathédrale  de  Saint-Denis ,  de  la 
Saintc-Chapellc  et  de  Notre-Dame  de  Paris  ,  remontent  jus- 
qu'au douzième  siècle  ;  on  n'a  rien  en  France  d'antérieur  à  celle 
époque.  Leurs  effets  ,  tout  merveilleux  qu'ils  soient  déjà  ,  sont 
pourtant ,  comme  on  peut  le  voir  ,  obtenus  avec  des  ressctircfs 
extrêmement  bornées.  Ce  n'est  qu'un  assemblage  de  portions 
de  verre  coloré  dans  Infusion ,  et  ne  donnant  par  conséquent 
que  des  teintes  plates  ,  où  les  artistes  modelaient  ensuite  des 
têtes  et  des  draperies  avec  une  couleur  brune  constamment  la 
même.  Cet  ensemble  de  pièces  de  rapport  avait  à  soi  son  mys- 
tère et  son  charme;  mois  il  était  loin  encore  de  l'art  d'appliquer 
sur  verre  blanc  des  colorations  diverses  ,  en  im  mot  de  la  véri- 
table peinture  sur  verre  ,  laquelle  joint  aux  premiers  ^avan- 
tages la  ressource  d'ell'ots  plus  variés  et  ]>lus  complets.  11  était 
réservé  au  quinzième  siècle  de  donner  les  premièi'-i  hiopc  (\c 
cet  art  nouveau. 

On  ignore  le  nom  des  peintres-vitriers  qui  ont  vciu  avant 
cette  époque.  Le  premier  et  le  plus  connu  de  la  renaissance  est 
le  religieux  dominicain  qui  naquit  à  Ulm  ,  y  mourut  en  odeur 
de  sainteté  ,  et  fut  canonisé  sous  l'invocation  de  s.iint  Jacques 
l'Allemand.  Dans  ce  siècle  où  il  se  faisait  encore  dos  miracle», 
il  s'en  fit  sur  son  tombeau,   et,  depuis,  les  vitriers  n'ont  pas 
manqué  de   le  prendre  ]>our  leur  patron.  Vinrent  apris  lui 
Henri  Mellein  et  Robert  Pinaigrier,  qui  fleurirent  en  Francr, 
et  en  même  temps  Albetl  Dui"er  en  Allemagne,  génie  admii^bi£[^B~-: 
qui  s'essaya  dans  tous  les  genres  .  et  leiu-  valut  à  tous  da'^^  ■'*' 
grès.  Ce  fut  toutefois  Enguerrand  le  Prince ,  nu>rt  en 
Beauvais  ,  sa  patrie,  qui  fit  '  d'après  les  cartons  de  Ri 
de  Jules  Rouiain ,  les  plus  belles  peintures  sur  verre  i 
ele.  Quelques  autres  hommes  de  génie  tels  que  Jean 


260 


L'ARTISTE. 


Bernard  Palissy  (  ce  dernier  à  la  fois  chimiste  habile  pour  son 
temps  ) ,  marquèrent  de  leurs  noms  illustres  le  siècle  qui  suivit. 

A  la  renaissance  des  arts ,  les  peintres  sur  verre  avaient  senti 
la  nécessité  d'étendre  le  nombre  des  couleurs ,  et  de  découvrir 
le  secret  des  demi-teintes;  mais  malheureusement  la  véritable 
chimie  n'existait  pas  encore ,  et  l'alchimie,  qui  exploitait  avec  la 
pharmacie  la  science  incomplète  qui  en  tenait  lieu ,  se  montra 
impuissante  à  venir  d'une  manière  bien  efficace  à  leur  secours. 
On  obtint  cependant  quelques  résultats  heureux  ;  mais  de  degré 
en  degré  depuis  cette  florissante  époque ,  ce  genre  de  peinture 
pencha  vers  sa  décadence  ;  et  dcsormsis  les  vitraux  peints  ne 
furent  plus  que  de  pâles  souvenirs  de  ces  couleurs  si  vives,  bien 
qu'harmonieuses  dans  leur  accord  ,  dont  huit  siècles  ont  respecté 
l'éclat  et  la  fraîcheur.  L'invasion  du  style  grec  et  romain,  seul 
fruit  de  nos  guerres  sanglantes  d'Italie,  vint,  il  est  vrai ,  per- 
fectionner les  arts  du  dessin;  mais  ce  que  l'on  gagna  en  pureté 
de  contours  ,  on  le  perdit  en  coloration ,  et  bientôt  le  secret  des 
beaux  vitraux ,  négligé  et  sans  honneur  vers  la  fin  du  seizième 
siècle  ,  se  perdit  dans  un  entier  oubli. 

J'ai  entendu  professer ,  à  Londres  et  à  Paris ,  de  nombreux 
mais  stériles  regrets  sur  cette  perte.  Il  appartenait  à  un  royal 
établissement  comme  la  manufacture  de  Sèvres  de  la  réparer 
en  donnant  une  nouvelle  vie  à  cet  art  de  prodiges.  Rien ,  à  mes 
yeux ,  de  plus  facile  que  de  le  naturaliser  au  sein  de  notre  civi- 
lisation moderne ,  qui  n'a  pas  les  dédains  affectés  du  dix-huitième 
siècle  et  des  premières  années  du  dix-neuvième  sur  les  lettres  ni 
les  arts  du  moyen  âge.  Il  suffit  de  donner  à  cette  peinture  une 
destination  moins  restreinte.  Qu'elle  soit  revendiquée  par  les 
églises^  riendemieux  :  les  vitrauxy  sont  merveilleusement  à  leur 
place  ;  leurs  teintes  vives  et  sombres  versent  dans  le  saint  lieu 
une  lumière  tranquille  et  mystérieuse  qui  impose  à  l'incrédulité 
mcrac  et  ouvre  l'ame  au  recueillement  religieux.  Mais  moins 
austères  dans  leurs  dessins ,  moins  heurtés  dans  leurs  couleurs , 
ils  trouveraient  également  leur  place  dans  les  palais ,  dans  les 
musées,  dans  les  bibliothèques  et  nombre  d'autres  établisse- 
mens  nationaux  :  mine  nouvelle  ouverte  à  l'imagination  des 
peintres  et  des  architectes,  et  qui  deviendrait  brillante  et  fé- 
conde s'ils  s'étudiaient  avec  goût  à  en  faire  cadrer  les  trésors 
avec  la  destination  spéciale  et  le  caractère  particuUer  de  chacun 
des  monumcns.  Et  certes ,  l'art  rajeuni  de  la  peinture  sur  verre 
ne  bornerait  pas  là  ses  conquêtes;  bientôt  on  le  verrait  se  glisser 
dans  nos  habitations,  et,  revêtant  tour-à-tour  des  nuances  vives 
ou  tranquilles ,  délicates  ou  austères  ,  sévères  ou  riantes  ,  com- 
pléter le  système  de  décoration  du  boudoir  de  la  dévote,  du 
cabinet  de  l'homme  studieux  et  de  la  somptueuse  villa  du 
financier. . 

Un  vitrail  exécuté  à  la  manufacture  de  Sèvres  sur  le  dessin 
de  M.  A.  Chenavard,  pour  l'hôtel  de  l'un  des  hommes  de  goût 
les  plus  distingués  de  notre  capitale,  l'honorable  M.  Turpin  de 
Crissé ,  offre  déjà  l'exemple  d'un  heureux  essai  en  ce  genre. 
Je  l'ai  vu  en  place  :  l'efl'et  en  est  séduisant.  Ce  morceau,  qui 
figurait  à  l'une  des  dernières  expositions  annuelles  de  la  manu- 
facture royale  ,  est  dans  le  style  des  peintures  de  la  renaissance 
et  d'un  dessin  plein  de  richesse  et  de  goût.  Si  l'art  du  peintre 
sur  verre  accomplit  un  jour  les  brillantes  destinées  auxquelles 


je  le  crois  appelé,  MM.  Turpin  et  Chenavard  auront  l'honneur 
d'en  avoir  ,  des  premiers,  favorisé  l'essor.  Mais  à  présent,  hé- 
las !  qui  nous  rendra ,  pour  les  seconder ,  ces  passionnés  ama- 
teurs des  arts  dont  les  encouragemens  animaient  et  soutenaient 
les  artistes ,  et  dont  la  volonté  forte  entraînait  après  elles  les  vo- 
lontés vulgaires  ? 

M.  Chenavard  est  du  nombre  de  ces  artistes  d'une  instruc- 
tion étendue  et  solide  qui  vont  fouillant  le  moyen  âge ,  et  déga- 
gent à  nos  yeux  son  art  gigantesque  du  sein  de  sa  confusion 
apparente.  Il  existe  au  Salon  une  grande  aquarelle  de  ce  jeune 
artiste ,  que  le  livret  annonce  comme  destinée  à  être  exécutée  en 
verres  de  couleur ,  à  la  manufacture  royale  de  Sèvres ,  pour 
garnir  une  croisée  en  ogive.  Ce  dessin ,  d'un  aspect  extrêmement 
brillant  et  coloré,  représente  le  jugement  de  Salomon ,  dans  le 
style  des  peintures  du  quinzième  siècle.  Les  personnages  ,  bien 
entendu ,  sont  revêtus  des  riches  et  sévères  costumes  de  cette 
belle  période  de  la  renaissance  ;  car  alors  on  ne  se  faisait  faute 
des  anachronismcs  de  ce  genre.  Saints  ,  héros ,  dieux  du  paga- 
nismes ,  tous  pêle-mêle  ,  anciens  et  modernes ,  étaient  habillés 
à  la  mode  du  jour.  Monseigneur  saincl  Michel  ou  monsei- 
gneur sainct  Martin  avaient  le  pot  en  tête ,  la  lance  au  poing, 
la  dague  au  côté;  et  les  seigneurs  Jasa  ou  Spolia  ,  travestis 
en  seigneurs  suzerains,  portaient  écus  blasonnés  de  leurs  armes. 

Dans  tous  les  pays,  avant  ou  pendant  cette  époque,  tous  les 
peintres ,  même  les  plus  beaux  génies  d'entre  eux ,  payèrent 
leur  tribut  à  cet  usage  ;  et  si  quelques-uns  essayèrent  de  modi- 
fier les  costumes,  ce  ne  fut  point  pour  y  introduire  la  vérité, 
mais  de  la  fantaisie ,  mais ,  si  l'on  veut  même ,  de  l'imagination  ; 
et  toujours  en  laissant  dominer  la  mode  de  leur  temps. 

Ce  mélange  fantasque  de  convention  est  venu  jusqu'à  nous. 
Le  mérite  de  l'exactitude  prit  cependant  faveur  aux  yeux  de 
quelques  hommes ,  et  des  essais  de  réforme  furent  tentés  dans 
le  siècle  dernier.  Cependant  le  théâtre ,  qui  sert  si  puissam- 
ment à  former  le  goût  public ,  tenait  encore ,  en  1 780 ,  pour  les 
grotesques  oripeaux  de  la  vieille  routine  :  Adam  se' promenait 
en  bas  de  soie  dans  le  paradis  terrestre;  Eve  venait  au  monde 
avec  des  paniers  ornés  de  peaux  d'animaux  et  de  feuillages  ,  et 
les  divinités  de  l'Olympe  figuraient  en  satin  ,  la  tête  poudrée  à 
l'oiseau  royal.  C'est  ainsi  qu'on  a  vu  dans  l'ingénieux  ballet  de 
Manon  Lescaut,  oh  défile  sous  nos  yeux  cette  société  frivole 
qui  menait  si  gaîment ,  comme  on  l'a  dit ,  la  monarchie  à  sa  fin , 
la  plus  jolie  danseuse  de  notre  Académie  royale  de  musique , 
mademoiselle  Louisa ,  jouer  le  rôle  de  l'Amour  en  culottes  et  en 
brodequins  de  soie  ,  la  taille  élégamment  emprisonnée  dans  un 
corset  garni  de  dentelles  et  de  satin. 

Revenons  au  vitrail.  Dans  le  dessin  de  M.  Chenavard,  le 
roi ,  environné  de  sa  cour ,  siège  sur  son  trône  et  va  donner 
l'ordre  fatal.  La  foule  peuple  le  fond  du  tableau.  Pour  remplir 
la  partie  supérieure  de  sa  composition ,  le  peintre  l'a  semée 
d'essaims  d'anges  et  de  séraphins  qui  chantent  les  louanges  du 
roi  prophète  en  s' accompagnant  de  divers  instrumens  ;  cepen- 
dant qu'un  messager  aux  ailes  dorées  se  détache  de  la  troupe 
divine ,  et ,  dans  une  niche  placée  au-dessus  du  siège  royal ,  dé- 
roule la  légende  obligée  où  se  lit  le  Gloria  in  excelsis. 

Au-dessous  est  un  soubassement  qui  coupe  d'une  manière 


L'ARTISTE. 


261 


heureuse  la  prodigieuse  hauteur  de  la  croisée.  Monseigneur  sainct 
Michel ,  à  cheval  et  aimé  de  toutes  pièces  ,  y  combat  le  dragon 
sorti  des  enfers.  A  droite  et  à  gauche,  des  anges  en  costume 
de  diacres  et  des  cierges  à  la  main  semblent  ccléljrer  la  victoire 
du  saint  chev.ilicr. 

Déjà  nourri  de  l'étude  sévère  de  tous  les  maîtres  qui  nous  ont 
légué  des  peintures  sur  verre ,  M.  Chonavard  ,  comme  tout 
l'atteste  en  son  œuvre ,  a  fait  aussi  une  étude  réfléchie  des  ma- 
nuscrits de  la  renaissance.  Ces  délicieux  dépôts  des  conCdences 
de  ce  bel  âge  ,  trop  délaissés  jusqu'ici ,  ouvrent  une  source 
intarissable  d'inspirations  à  l'imagination  du  peintre;  le  par- 
fum de  simplicité  et  de  grâce  naïve  qu'ils  respiient ,  et  si  sau- 
vent aussi  le  caractère  élevé  qui  y  brille,  en  font  des  chefs- 
d'œuvre  et  des  monumcns  du  plus  haut  intérêt  comme  du  plus 
haut  prix.  Mais  il  n'est  pas  donné  à  tout  le  monde  d'y  savoir 
lire,  de  savoir  en  élaguer  avec  goût  ce  qu'ils  ont  quelquefois 
de  bizarre  pour  n'en  conserver  que  le  beau  caractère  et  l'origi- 
nalité. « 

Or  précisément  une  haute  qualité,  de  toutes  celles  de 
M.  Chenavard  la  plus  brillante  et  la  moins  contestable  ,  la 
linesse  de  goût,  se  manifeste  dans  ses  ouvrages  ;  elle  frappe  déjà 
dans  le  choix  de  son  sujet ,  comme  ensuite  elle  captive  dans 
l'exécution.  Chaque  art  a  ses  limites;  la  peinture  sur  verre  sur- 
tout a  les  siennes  :  limiles  étroites  dans  lesquelles  ii  faut,  sans 
se  montrer  à  la  gêne,  parler  éloqucmment  aux  yeux  et  à  l'amc. 
Un  artiste  qui  déjà  une  fois  en  ce  genre  s'était  fait  si  bien  l'écho 
du  moyen  âge  ne  pouvait  se  démentir  en  cette  occasion  nou- 
velle. 11  sentait  donc,  on  le  voit,  qu'il  fallait  avant  tout  pour 
vitraux  de  ces  sujets  qui  permissent  l'emploi  des  tons  pleins  et 
entiers  quoique  clairs  ;  il  sentait  que  la  transparence  ôtant  la  fa- 
culté de  produire  des  trorape-l'œil,  il  fallait  que  la  peinture  sur 
verre  se  résignât  à  rester  la  seule  chose  qu'il  lui  soit  donné 
d'être,  peinture  de  décoration  ;  qu'en  un  mot  le  moyen  infail- 
lible de  manquer  de  caractère  dans  une  brandie  quelconque  des 
arts  était  de  sortir  de  sa  vocation  réelle  et  de  tenter  avec  des 
ressources  insuffisantes  de  produire  des  effets  complets. 

M.  Chenavard  connaissait  les  écueils  et  les  a  évités.  Nul 
doute  qu'exécutée  en  vitrail ,  sa  vaste  composition  n'offre  un 
magnifique  aspect  j  car  de  toutes  parts  elle  accuse  une  belle 
entente  du  pittoresque ,  de  toutes  pai'ts  elle  resplendit  de  ces 
couleiu's  éclatantes  et  néanmoins  harmonieuses ,  si  favorables 
aux  effets  de  la  peinture  en  transparent. 


Leaves  de  Conches. 


Paris,  20  juin  1831. 


FRAGMENS    INÉDITS    DE   DIDEROT'. 


y<»  /« 


■?our. 


Je  sortais  du  salon  ,  j'étais  fatigué  ;  je  suis  entré  chez 
de  la  Tour ,  cet  homme  singulier  qui  apprend  le  latin  a 
cinquante-cinq  ans  et  qui  a  abandonné  l'art  dans  lequel 
il  excelle  pnur  s'enfoncer  dans  les  profondeurs  de  la  mé- 
taphysique qui  achèvera  de  lui  déranger  la  tète.  Je  l'ai 
trouvé  payant  un  tribut  "a  la  mémoire  de  Restout  dont  il 
peignait  le  portrait  d'après  un  autre  de  lui  dont  il  n'était 
pas  satisfait.  «  Oh,  le  beau  jeu  que  je  joue!  me  dit-il;  je 
ne  saurai  que  gagner.  Si  je  réussis ,  j'aurai  l'éloge  d'iui 
bon  artiste  ;  si  je  ne  réussis  pas ,  il  me  restera  celui  de  bon 
ami.  «  11  m'avoua  qu'il  devait  infiniment  aux  conseils  de 
Restout ,  le  seul  homme  du  même  talent  qui  lui  ait  paru 
vraiment  communicatif  ;  que  c'était  ce  peintre  qui  lui 
avait  appris  ii  faire  tourner  une  tète  et  a  faire  circuler 
l'air  entre  la  figure  et  le  fond ,  en  reflétant  le  côté  éclairi! 
sur  le  fond  et  le  fond  sur  le  côlé%nbré  ;  que,  soit  la  faute 
de  Restout,  soit  la  sienne,  il  avait  eu  toutes  les  peines  du 
monde  a  saisir  ce  principe  malgré  sa  simplicité;  que  lors- 
que le  reflet  est  trop  fort  ou  trop  faible  ,  en  généial  vous 
ne  rendez  pas  la  nature,  vous  peignez  que  vous  êtes  faible 
ou  dur,  et  que  vous  n'êtes  plus  ni  vrai  ni  harmonieux. 

De  la  Tour  travaillait ,  je  me  reposais  ;  en  me  reposant 
je  l'interrogeais  et  il  me  répondait.  Je  lui  demandai  pour- 
quoi dans  un  morceau  aussi  parfait  que  la  petite  Fille  aii 
chien  noir  de  Greuze ,  où  l'on  voyait  le  talent  difficile  des 
chairs  porté  au  suprême  dcgre,  l'artiste  n'avait  pas  su 
faire  du  linge  :  car  le  bout  de  chemise  qui  couvre  un  des 
bras  de  la  figure  est  un  morceau  de  pierre  sillonné  en 
forme  de  plis.  «  L'origine  de  ce  défaut ,  me  dit-il ,  l'est 
aussi  d'une  infinité  d'autres  plus  essentiels.  Cela  vient  de 
ce  qu'on  prêche  de  trop  bonne  heure  aux  enfans  d'em- 
bellir la  nature,  au  lieu  de  la  rendre  d'abord  scrupuleti- 
sement.  Ils  se  livrent  "a  ce  prétendu  embellissement  avant 
que  de  savoir  ce  que  c'est  ;  en  sorte  que  quand  il  s'agit 
d'imiter  servilement ,  comme  il  faut  s'y  résoudre  dans  les 
petites  choses,  ils  ne  savent  plus  où  ils  en  sont.  » 

Je  voulus  savoir  ce  qu'il  entendait,  lui,  par  embellis- 
sement ,  et  j'eus  la  satisfaction  de  voir  qu'un  homme  qui 
avait  vaincu  une  nature  ingrate  qui  s'opposait  a  ses  pro- 
grès ,  et  qui  n'avait  exc(  lié  qu'à  force  de  travail  et  de  rc- 


'    Ces  fra{pnrni  sont  extraits  des  manuscriu  qui  apparliennrni  à 
M.  Paulin. 


S65 


L'ARTISTE. 


flexion,  était  précisément  dans  les  mêmes  idées  que  moi. 
«  Les  professeurs  de  notre  école ,  me  dit-il ,  font  deux 
fautes  graves  :  la  première-,  c'est  de  parler  trop  tôt  aux 
enfans  de  ce  principe  ;  la  seconde ,  c'est  de  le  leur  proposer 
sansy  attacher  aucune  idée.  D'où  il  arrive,  qu'entre  ces 
enfans,  les  uns  s'assujétissent  en  esclaves  aux  proportions 
de  l'antique,  a  la  règle  et  au  compas,  d'où  ils  ne  se  tirent 
plus  et  sont  a  jamais  faux  et  froids ^  et  que  les  autres  s'a- 
bandonnent a  un  libertinage  d'imagination  qui  les  jette 
dans  le  faux  et  le  maniéré,  d'où  ils  ne  se  tirent  pas  da- 
vantage. 

A'"oici  donc  ce  que  j'entends,  continua-t-il,  par  embel- 
lir la  nature.  Il  n'y  a  dans  la  nature,  ni  par  conséquent 
dans  l'art,  aucun  être  oisif.  Mais  tout  être  a  dû  souffrir 
plus  ou  moins  de  la  fatigue  de  son  état. 

Il  en  porte  une  empreinte  plus  ou  moins  marquée.  Le 
premier  point  est  de  bien  saisir  cette  empreinte,  en  sorte 
que  s'il  s'agit  de  peindre  un  roi,  un  général  d'armée,  un 
ministre,  un  magistrat,  un  prêtre,  ini  philosophe,  un 
portefaix,  ces  personnages  soient  le  plus  de  leur  condition 
qu'il  est  possible  ;  mais  comme  toute  altération  d'une  par- 
tie a  plus  ou  moins  d'influence  sur  les  autres,  le  second 
point  est  de  donner  a  ch^une  la  juste  portion  d'altération 
qui  lui  convient,  en  sorte  que  le  roi,  le  magistrat,  le 
prêtre ,  ne  soient  pas  seulement  roi ,  magistrat ,  prêtre  de 
la  tête  ou  du  caractère,  mais  soient  de  leur  état  depuis  la 
tête  jusqu'aux  pieds.  Ajoutez  a  cette  étude  longue,  péni- 
ble, difficile,  a  ce  goût  qui  n'est  pas  si  déterminé  qu'il 
ne  laisse  a  la  fantaisie  de  l'artiste  une  assez  grande  marge, 
un  peu  d'exagération ,  assez  pour  que  la  scène  et  les  per- 
sonnages qui  la  composent  soient  merveilleux ,  et  l'on  dn^a 
de  vos  figures  comme  de  celles  de  Raphaël ,  que ,  quoi- 
qu'elles n'existent  peut-être  nulle  part,  il  semble  pourtant 

qu'on  les  ait  toujours  vues Vous  voyez  que  c'est  la 

exactement  ce  que  j'établissais  dans  mon  préambule  du 
Salon  de  i  767. 

Mais  il  ne  faut  rien  vous  céler.  Il  me  confia  que  la  fu^ 
reur  d'embellir  et  d'exagérer  la  nature  s'affaiblissait  à  me- 
sure qu'on  acquérait  plus  d'expérience  et  d'habileté,  et 
qu'il  venait  un  temps  où  ou  la  trouvait  si  belle ,  si  nue  , 
si  liée  même  dans  ses  défauts,  qu'on  penchait  a  la  rendre 
telle  qu'on  la  voyait  ;  penchant  dont  on  n'était  détourné 
que  par  l'habitude  contraire  et  par  l'extrême  difficulté 
qu'on  trouvait  à  être  assez  vrai  pour  plaire  en  suivant 

cette  route ;  autre  principe,  qui  comme  vous  savez 

m'était  venu  d'instinct,  comme  vous  vous  en  assurerez 
en  relisant  le  premier  chapitre  de  mon  petit  Traité  de 
peinture. 

Mais  venons  aux  morceaux  de  cet  artiste.  Savez-vous 
cje  que  c'était?  Quatre  chefs-d'œuvre  renfermés  dans  un 
châssis  de  sapin,  quatre /)0,'Vm/f5.  Ah!  mon  ami,  quels 


portraits  ,  mais  surtout  celui  d'un  abbé!  c'était  une  vérité 
et  une  simplicité  dont  je  ne  crois  pas  avoir  encore  vu 
d'exemples;  pas  l'ombre  de  manière,  la  nature  toute  pure 
et  sans  art,  nulle  prétention  dans  sa  touche,  nidle  affecta- 
tion de  contraste  dans  sa  couleur,  nulle  gêne  dans  sa  posi- 
tion. C'est  devant  ce  morceau  de  toile  grand  comme  la 
main  quelhomnie  instruit  qui  réfléchissait  s'écriait:  Que 

la  peinture  est  un  art  difficile  ! Et  que  l'homme  instruit 

qui  n'y  pensait  pas  s'écriait  :  O  que  cela  est  beau  ! 

C'est  évidemment  pour  faire  acte  de  suzeraineté  qu'il 
avait  exposé  ces  têtes  ;  c'était  pour  nous  montrer  l'énorme 
distance  de  l'excellent  au  bien ,  et  il  est  siîr  qu'au  sortir 
du  coin  où  on  l'avait  relégué,  il  était  difficile  de  regarder 
d'autres  ouvrages  du  même  genre. 

Mais,  puisqu'il  me  reste  du  temps  et  de  J'espace,  il 
faut  que  je  me  débarrasse  et  vous  aussi  d'une  demi-dou- 
zaine de  pauvres  diables  qui  ne  val?nt  pas  ensemble  une 
ligne  d'écriture  :  d'un  Milet  Francisque ,  fort  honnête 
homme,  a  ce  qu'on  dit,  mais  mauvais  paysagiste  ; 

Diderot. 


Hetiuf  iîluôicaU. 

ACADÉMIE  aOTALE  DE  MUSIQUE.    . 

L'Opéra  éprouve  déjà  les  heureux  effets  de  l'administration 
de  M.  Véron.  Depuis  la  restauration  de  la  salle,  le  public 
court  en  foule  à  l'Académie  royale  de  Musique;  et  l'essai  que 
l'entrepreneur  a  tenté ,  de  naturaliser  la  gaîté  au  sublime 
Opéra  ,  vient  de  réussir  à  merveille  :  aussi,  nous  n'en  doutons 
point ,  le  public  qui ,  séduit  par  la  nouveauté  de  la  décoration 
de  cette  superbe  salle ,  a  recommencé  à  s'y  porter  ,  n'oubliera 
plus  en  chemin  un  terme  auquel  il  sera  sûr  de  trouver  du  plai- 
sir. Les  dames  surtout,  qui,  jusqu'à  présent,  redoutaient  ce 
théâtre  à  cause  de  la  situation  peu  favorable  dans  laquelle  les 
plaçait  le  système  adopté  jusqu'à  ce  moment ,  sûres  de  paraître 
avec  tous  leurs  avantages ,  seront  jalouses  de  venir  y  déployer 
leurs  charmes ,  de  s'y  offrir  à  notre  admiration  ;  et  à  leur  suite, 
sans  aucun  doute ,  viendront  élire  domicile  à  l'Opéra  leurs  nom- 
breux adorateurs. 

Des  moissonneurs ,  des  blanchisseuses  sont  réunis  à  l'heure 
de  midi  et  cherchent  sous  la  verdure  im  abri  contre  la  chalcuF, 
Lorsqu'ils  ont  chanté  les  douceurs  du  repos  ,  Thérésine  ,  jolie 
villageoise  ,  leur  raconte  l'hisloritltc  d'un  fomcux  enchanteur 


L'ARTISTE. 


205 


qui  fil  boire  un  philtre  au  heau  Tristan  de  Léonais;  liqueur 

uiagique 

Dont  la  vertu  secrète 
IiMpirait  d'éterncii  amours. 

Cependant  Joli-Cœur  ,  sergent  fasliionablc  ,  et  qui,  dit-il, 

Mène  tambour  battant 
Et  la  gloire  et  le  sentiment, 

.Idli-Cœur,  dis-je,  conte  fleurette  à  la  coquette  villageoise  dont 
il  flatte  la  vanité  ,  tandis  que  le  pauvre  (luillaïunc  ,  amant  plus 
modeste  ,  plus  timide,  il  est  vrai ,  mais  bien  jiliis  épris,  n'ob- 
tient pas  même  un  regard.  Le  jeune  paysan  se  désole  et  clicrchc 
tous  les  moyens  de  prévenir  le  malheur  qui  le  menace  ,  lorstpic 
arrive  au  village  le  grand  docteur  Fontanarose ,  charlatan  qui 
court  de  village  en  village  vendant  son  élixir  ,  remède  si'ir  à 
tous  les  maux.  «  Folie ,  mélancolie ,  jalousie  et  mal  de  dents  I  » 
Mais  ce  n'est  point  là  le  mal  de  Guillaume;  le  docteur  n'a  point 
j)arlc  de  celui  qui  l'affcclc.  Guillaume  prend  courage  ,  et ,  ce 
qui  mieux  est  encore,  prend  sa  botu'se  avec  laquelle  il  s'adresse 
au  docteur ,  lui  demandant  par  grâce ,  au  prix  de  tout  ce  qu'il 
possède,  un  philtre  qui  puisse  le  faire  aimer  de  la  jolie  villa- 
geoise. Fontanarose  le  lui  donne,  et  de  fait  la  liqueur  opère. 
Guillaume  reprend  sa  gaîlé;  il  chante,  il  boit,  il  mange,  et  de 
plus  il  devient  aimable.  Mais  au  milieu  de  ses  joyeux  refrains 
arrive  Joli-Cœur  donnant  la  main  à  Thérésinc  qui  lui  a  promis 
de  l'épouser  dans  huit  jours.  Guillaume  ne  s'en  inquiète  :  avant 
vingl-([iialre  heures  le  philtre  aura  produit  son  effet;  Tlicrésine 
doit  l'aimer.  Mais  hélas  !  le  sergent  rcroit  l'ordre  de  partir  tout 
de  suite,  et  presse  tellement  sa  belle  qu'elle  consent  à  l'épouser 
le  soir  même.  Que  faire?...  s'adresser  encore  au  docteur  et  lui 
demander  un  philtre  jilus  juiissant  et  plus  prompt. 

Mais  autre  embarras.  Guillaume  a  tout  donné  la  première 
fois ,  et  Fonlanrose  tient  à  être  payé  complant.  H  ne  reste  plus 
au  villageois  d'autre  ressource  que  de  prendre  im  engagement , 
pour  lequel  Joli-Cœur  lui  compte  vingt  écus.  Le  docteur  livre  la 
seconde  potion,  et  Guillaume,  sûr  dorénavant  de  la  conquête 
de  sa  belle,  revient  auprès  d'elle  ,  parmi  les  jeunes  villageoises. 
Toutes  s'empressent  autour  de  lui  ,  le  cajolent ,  veulent  danser 
avec  lui.  Thérésinc  même  devient  aimable  ,  tendre  ,  et  lui 
rend  l'engagement  que  par  amour  pour  elle  il  a  signé,  et  qu'elle 
a  su  retirer  des  mains  de  Joli-Cœur.  Guillaume  attribue  tout 
ce  changement  aux  fioles  magiques  du  docteur,  qui  ne  com- 
prend rien  à  leur  vertu  inerveillcusc;  mais  qui  ne  tarde  pas 
à  la  concevoir  lorsqiu^  bientôt  après  il  apprend  qu'ini  héritage 
a  rendu  Guillaïune  le  plus  riche  propriétaire  du  village.  Le 
s<;rgent  pliilcsophe  cède  la  main  de  la  jolie  Thérésinc  à  l'heu- 
reux Guillaume  ,  et  tout  se  termine  le  mieux  du  monde  par  le 
mariage  des  deux  amans. 

C'est  stir  ce  canevas ,  arrangé  par  M.  Scribe ,  qne  M.  Au- 
beit  a  fait  une  musique  simple  et  gracieuse,  et  parfaitement 
adaptée  au  sujet.  L'ouverture  est  bien  ,  l'air  du  sergent  est  plein 
de  gaîté,  de  mouvement.  Les  coiq)lets  qne  chante  mademoi- 
selle Jawureek  sont  trè.s-jolis,  les  duos  de  Guillaume  et  de  Joli- 
Cœur,  celui  de  Guillaume  et  de  Thérésinc  nous  ont  paru  très- 
Lien;  mais  c'est  surtout  dans  les  deux  finales  que  l'auteur  nous 


semble  avoir  tiré  le  plus  de  parti  des  idées  gracieuses,  des  niu- 
lifs  heureux  que  M.  Aubert  rencontre  si  aisément.  A  ces  tlé- 
mens  de  succès,  il  faut  ajouter  que  l'opéra  a  été  j<iuc  et  chante 
à  merveille.  Nourrit  s'est  montre  excellent  comédien  dans  tout 
le  rôle  de  Guillaume.  Il  est  charmant  dans  la  scène  où  croyant 
boire  une  liqueur  magique,  il  avule  le  flacon  de  vin  vieux  que 
pour  ses  trois  louis  lui  a  cédé  Fontanarose.  Levasseur  est  fort 
drôle  dans  ce  dernier  rôle ,  et  bien  des  fois  sa  gravité ,  son 
élonnemeut  surtout ,  lorsqu'il  voit  les  prodiges  qu'opère  son  sa-' 
voir ,  ont  provoqué  une  hilarité  générale. 

Les  amatem's  doivent  savoir  doublement  gré  à  la  jolie  made- 
moiselle Dorus  ,  pour  la  manière  dont  elle  a  chanté  le  rôle  de 
Thérésinc.  C'est  presque  à  l'improviste  qu'elle  en  a  été  cliar- 
gée,  et  cependant  elle  n'a  pas  eu  un  seul  moment  besoin  de 
cette  indulgence  qu'elle  avait  fait  réclamer.  Quant  à  mademoi- 
selle Jawureek  ,  elle  a  su  tirer  très-bon  parti  du  j>ersonnage  de 
Jeannette ,  rôle  peu  important ,  mais  auqtiel  clic  a  su  donner 
un  véritable  intérêt. 

Rien  n'a  été  négligé  pour  la  mise  en  scène;  les  costumes  sont 
charmans ,  et  les  décorations  fort  bien  exécutées. 


îlanif  JDnimatiquf. 


VAUDEVILLE. 

^ùii  Ui/e  e(o  //la    C/iiniine,    ■'câufievule  <vt  len   <i</e . 

PAR  MM.  XAVIER  ET  EltlIBST. 

M.  Fotiinct  a  les  passions  vives.  Il  adore  sa  femme ,  mais  il 
l'adore  de  loin ,  car  pour  le  moment  elle  est  à  Soissons.  Vient 
la  Sainte-Agathe ,  anniversaire  chéri  qu'il  fêtait  de  tout  son  cœur 
d'ordinaire.  Comment  passer  seul  la  fête  de  sa  femme?  Il  ima- 
gine de  descendre  le  portrait  de  madame  Fouinet  et  de  diner  en 
tête  à  tête  avec  cette  copie  de  l'originale  épouse.  Un  voisin 
trouve  l'idée  bonne  et  veut  être  de  la  partie,  d'autant 'que  le 
dîner  est  confortable.  Un  ami  de  ce  voisin  arrive  :  on  invite 
l'ami.  Pltis  on  est  de  fou  plus  on  rit.  Deux  maîtresses  de  ces 
messieurs  arrivent  encore  :  «  Elles  seront  des  nôtres,  »  s'écrie 
M.  Fouinet,  qui  a  de  l'usage  et  sait  vivre.  D'ailleurs  il  ne  sait 
pas  ce  que  sont  ces  dames ,  qu'on  lui  présente  comme  des  étran- 
gères de  distinction.  Mais  le  diable  s'en  mêle,  et  déjà  le  senti- 
mental mari  conte  des  doucciusà  la  modiste,  fait  la  guerre  aux 
prunelles  et  soupire  comme  un  libertin  pour  une  de  ses  deux  jolies 
convives.  Il  est  pressant,  galantin  ,  entreprenant  comme  Ché- 
rubin en  personne,  et  finalement  il  escamote  tin  renilez-vons 
dont  il  fait  bonnement  confidence  à  son  voisin  qui  prend  l'a- 
larme. 

Voilà  que  de  Soissons ,  par  la  voiture  de  M.  Touchard,  d«- 


m 


L'ARTISTE. 


barque  l'épouse  inattendue.  Elle  apprend  de  jolies  choses  et 
projette  avec  la  belle  séductrice  de  M.  Fouinet  une  petite  leçon 
de  sagesse  à  son  libertin.  Rien  n'est  plus  simple  :  on  convient 
d'une  substitution.  C'est  toujours  ainsi  au  théâtre  depuis  le  Ma- 
riage de  Figaro. 

De  son  côté  le  voisin,  qui  veut  dérouter  l'aventure,  fait  de 
la  morale  à  Fouinet.  Fouinet  sent  son  immoralité  profonde  ;  il 
frémit ,  il  se  signe ,  il  se  corrige ,  et  le  voisin  court  au  rendez- 
vous  ,  ou  il  trouve  pendant  une  nuit  sombre  la  femme  de  Foui- 
net qui  a  pris  la  place  de  sa  princesse. 

Parvenue  là ,  cette  pièce  devient  plaisante  à  l'excès  entre  les 
mains  d'Amal ,  de  Fontcnay  et  de  mademoiselle  Wilmcn.  Les 
quiproquos  pleuvcnt ,  les  explications  se  croisent  ;  l'esprit  du 
public  marche  sur  les  cendres  chaudes  de  la  gravelure;  enfin  le 
dénouement  an-ive  avec  toute  la  décence  nécessaire,  et  le  rideau 
se  déroule  sur  des  salves  d'applaudissemens. 

Arnal!  toujours  Arnal!  mais  aussi  quel  acteur!  Quel  dom- 
mage s'il  avait  la  grippe  comme  je  l'ai! 


THÉÂTRE  DE  LA    GAITÉ. 

'^y  «■  >^eii^  aiij ,    iy(weioara?iie , 

P&B  H.  VICTOR  DVCA-tGE. 

11  y  a  en  effet  seize  ans  que  mademoiselle  Amélie  est  devenue 
enceinte  ,  sans  doute  par  l'intercession  du  Saint-Esprit  j  car  elle 
a  beau  consulter  sa  mémoire,  il  s'y  trouve  table  rase  sur  les  dé- 
tails de  l'épisode.  Amélie  en  prend  son  parti.  Elle  élève  son 
enfant  et  compte  bien  ne  pas  jeter  l'amour  conjugal  à  travers 
l'amour  maternel;  mais  comment  compter  sur  quelque  chose  en 
ce  monde  !  Voilà  que  le  père  de  celte  pauvre  vierge-mère  est 
forcé  de  payer  une  dette  au  baron  de  Saint- Val ,  qui  lui  avait 
confié  jadis  un  demi-million ,  ce  demi-million  a  été  volé.  Le  père 
offre  au  baron  sa  fille  et  ses  biens  pour  obtenir  quittance.  Le 
baron  accepte  et  signe  au  contrat.  La  pauvre  femme ,  qui  est  un 
peu  vieille  ,  a  le  crêve-cœur  de  se  voir  dans  l'obligation  de  ren- 
voyer son  fils;  car  que  dirait  le  baron!  Elle  lui  donne  sa  béné- 
diction ,  un  écrin  et  quelques  écus.  Il  part.  En  route  il  fait  l'au- 
mône à  une  compagnie  d'incendiaires  qui  le  dévalise  et  lui  met 
une  incendie  sur  le  dos;  le  tout  pour  gagner  trois  livres  dix 
sous.  On  arrête  ce  pauvre  jeune  homme.  «  Qui  es-tu  ?  oii  vas- 
tu?  »  et  autres  questions.  Félix,  de  se  taire,  pour  ne  pas  com- 
ju'omeltre  sa  mère  nouvellement  mariée.  Il  sent  bien  qu'elle 
risquerait  d'être  malheureuse  en  ménage ,  il  aime  mieux  cire 
pendu  ,  ce  qui  est  d'un  logicien  profond  et  d'une  bonne  ame  de 
fils.  Je  n'en  ferais  pas  autant  à  sa  place.  Son  procès  s'instruit , 
car  on  croit  tenir  par  le  bon  bout  le  secret  des  bandits  qui  brû- 
lent la  France  à  tant  par  ferme.  Or  voici  le  beau  de  l'histoire. 
Notre  Félix  est  amené  devant  sa  mère.  Sa  mère  frémit  de  le 
voir  avec  des  gendaimes  :  elle  s'écrie  :  «  Mon  fils!.»  et  la  so- 
ciété ,  les  gendarmes ,  le  mari ,  le  père ,  tous  s'écrient  comme 
un  écho  :  «  Sou  fils  !  n  Je  vous  laisse  à  penser  la  stupéfaction. 
lia  dessus  le  mari  est  furieux  de  se  voir  parvenu  avant  le  ma- 


riage au  sort  de  Sganarelle.  Après,  passe!  il  appelle  Cham- 
pagne. «  Champagne,  selle  mon  cheval!  —  Oui  Monsieur.  » 
Pendant  ce  temps  il  injurie  Amélie ,  qui  dit  avec  simplicité  le 
peu  qu'elle  sait  de  sa  triste  aventure  d'il  y  a  seize  ans  ;  le  mari 
pâlit ,  se  rapproche ,  fait  des  gestes  de  surprise ,  sourit ,  se 
frotte  les  mains ,  saute  de  joie ,  embrasse  sa  femme ,  dit  à 
Champagne  :  «  Remets  mon  cheval  h  l'écurie  »  et  déclare  à  la 
face  d'un  chacun  que  ce  charmant  jeune  homme  n'est  pas  un  in- 
cendiaire ;  mais  bien  son  propre  fils ,  et  l'aîné  de  la  future  fa- 
mi  le  qu'il  est  fort  capable  d'avoir  par  la  suite.  Ce  mélodrame 
a  réussi  au  milieu  des  trépignemens  de  la  joie.  Il  s'y  trouve  par- 
ticulièrement un  second  acte  détestable. 


1tomifllf0. 


Le  1 2  juillet  prochain ,  l'administration  des  ponts-et-cbaus- 
.  sces  adjugera ,  à  la  préfecture  de  la  Seine ,  la  constniction  d'un 
pont  en  face  du  guichet  du  Louvre,  près  la  rue  des  Saints-Pères. 
Deux  systèmes  de  construction  sont  au  choix  des  soumission- 
naires :  le  système  de  suspension  et  celui  de  pont  fixe  au 
moyen  de  culées  et  piles  en  pierre  avec  cintres  en  fer.  Laissant 
de  côté  la  question  d'utilité  de  ce  pont ,  nous  applaudirons  à 
l'administration  qui ,  pour  satisfaire  au  vœu  général ,  n'exclut 
pas,  cette  fois,  de  la  concurrence,  les  projets  [de  ponts  fixes, 
qui  seuls  devraient  être  admis  dans"  cette  localité  où  un  pont 
suspendu  sera  toujours  d'un  effet  mesquin  et  pénible.  Devant 
le  monument  le  plus  considérable  de  l'Europe,  un  pont  de  ce 
genre  serait  réellement  un  pont  de  marionnettes  qui  aurait  en- 
core le  désagrément  de  détruire  la  belle  perspective  dont  on 
jouit  maintenant.  Espérons  donc  qu'un  projet  de  pont  fixe , 
étudié  de  manière  à  ne  point  gêner  le  port  Saint-Nicolas ,  si 
mile  au  commerce  ,  sera  préféré  par  l'administration  à"  un  pont 
suspendu  ,  qui ,  encore  une  fois ,  ne  peut  être  admis  dans  cette 
localité. 

Le  siècle  marche  :  la  banlieue  est  progressive.  On  y  a  joué 
Bon  Miguel.  C'est  un  résumé  de  gentillesses,  de  l'horreur  à 
plein  collier.  On  a  beaucoup  applaudi.  Ce  petit  monstre,-  comme 
disent  les  hommes  d'état ,  est  peint  en  pied  avec  de  bonnes  cou- 
leurs; on  lui  a  dit  son  fait  très-durement  et  comme  il  faut. 
Toutes  ses  barbaries  sont  souffletées  d'un  fier  style.  C'est  du 
romantique,  de  l'échevelé ,  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  fantastique 
depuis  Hofljnann.  Au  sortir  de  là,- il  faut  prendre  garde  de 
passer  devant  des  jeux  innocens  :  tels,  par  exemple ,  qu'une  oie 
vivante  pendue  par  le  cou  à  un  tréteau  et  qu'on  vise  avec  d'é- 
normes tringles,  jusqu'à  ce  que  le  volatile  ne  remue  jilus  les 
ailes.  J'ai  remarqué  aussi  une  souris  qui  sert  de  buta  des  boules 
de  bois  :  on  les  tue  en  moins  de  quinze  coups  ;  elles  souffrent 
beaucoup  et  c'est  fort  amusant.  INIalgié  ces  petits  inconvéniens 
de  passage  ,  en  choisissant ,  pour  traverser  la  promenade ,  l'in- 
stant oîi  l'oie  est  morte  et  où  la  souris  est  écrasée  par  un  habile 
du  cercle ,  on  peut ,  sans  risquer  sa  jambe  ou  sa  tête  ,  assister 
au  cours  d'humanité  qui  résulte  du  drame  dont  nous  parlons. 
Nous  avons  remarqué  aux  premières  galeries  un  des  meurtriers 
de  l'oie  qui  applaudissait  à  tout  rompre  chaque  fois  qu'il  se  dé- 
bitait une  admirable  maxime  contre  le  plaisir  de  faire  souffrir 
son  semblable. 


L'ARTISTE. 


96» 


I3fauir-:2lrt0. 


SALON    DE   1831. 


OPINION 


iziat  hrMeà)  d'oncou/raaetneiU  reiei-ve!)  (Uub  t/eirtùieà, 

A  L'OCCASION  DU  SALON. 

Des  lettres  nombreuses  de  nos  abonnés  nous  pressent 
d'indiquer  notre  opinion  sur  la  distribution  prochaine  des 
récompenses  et  des  encouragemens  qui  vont ,  suivant 
l'antique  usage,  marquer  le  Salon  de  \  831  et  personnifier 
dans  quelques  lauréats  les  progrès  des  arts  en  France.  La 
question  est  grave  ,  délicate  et  difficile  comme  toutes 
celles  qui  mettent  les  rivalités  en  présence  et  font  marcher 
sur  les  charbons  ardeus  des  noms  propres.  Mais  après 
tout,  l'Exposition  n'est  qu'un  concours  public,  un  vaste 
champ-clos  où  les  champions  descendent  dans  l'arène  et 
se  mesurent  corps  a  corps.  S'ils  se  jettent  dans  la  mêlée, 
on  doit  admettre  qu'ils  ont  librement  accepté  a  l'avance 
l'éventualité  des  revers;  et  libre  aussi  doit  être  sur  eux 
l'examen  du  public  qui  met  les  couronnes  aux  mains  des 
juges  du  camp.  Honneur  "a  ceux  qui  remportent  la  vic- 
toire! respect  aux  vaincus!  Et  si  l'Artiste  s'est  toujours 
plu  a  servir  de  héraut  à  la  gloire  des  premiers,  du  moins 
aussi  doit-on  reconnaître ,  a  l'égard  des  autres  ,  qu'il  n'a 
jamais  été  infidèle  a  l'indulgente  réserve  dont  il  s'est  fait 
un  devoir. 

Il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  ces  encouragemens 
sont  des  récompenses  nationales.  Jusqu'ici  néanmoins, 
dans  toutes  les  commissions  qui  se  sont  arrogé  le  droit 
de  les  dispenser,  im  vice  radical  s'est  toujours  fait  sentir, 
a  savoir  qu'on  en  a  constamment  puisé  les  élémeus  au  sein 
d'une  corporation  privilégiée,  taudis  que  le  choix  eût  dû 
en  être  laissé  'a  l'élection  des  artistes,  sous  telles  ou  telles 
conditions  de  convenance  et  d'utilité,  généralement  con- 
senties. Aussi ,  trop  souvent,  que  n'a-t-on  pas  vu  ?  ces 
commissions  rendre  des  services  plutôt  que  des  arrêts  ,  et 
les  commandes  officielles ,  et  les  décorations  s'égarer  chez 
des  médiocrités  ou  même  des  nullités  flagrantes,  comme 

TOME    I.       S2*    LIVKAISOA. 


ponr  les  consoler  des  risées  publiques.  Le  directeur  gé- 
néral des  Musées,  art'Ste  lui-même  ,  est  le  juge-né  du 
camp  dans  ce  tournois  des  art  ;  eh  bien  !  sous  le  dernier 
gouvernement,  ses  lumières  n'étaient  qu'obscurité  pour 
des  gens  qui  n'avaient  pas  d'yeux  pourvoir;  et  parla 
profusion  des  récompenses,  sans  nul  prix  dès  lors  pour 
les  talens ,  on  s'est  aperçu  de  reste  que  ses  jugemens  et  ses 
directions  avaient  été  méconnus.  Mais  aujourd'hui  que 
notre  régénération  politique  doit  se  faire  sentir  dans  toutes 
les  parties  de  l'administration,  le  public,  a  défaut  d'une 
commission  élue,  s'attend  a  voir  reprendre  au  direc- 
teur, dans  cette  giave  circonstance,  un  ascendant  qui  ja- 
mais n'aurait  dû  être  affaibli.  Naguère,  à  la  faveur  du 
chaos  des  autorités  rivales  qui  disposaient  des  arts,  les 
actes  blâmables  échappaient  à  la  responsabilité  :  aujour- 
d'hui le  rôle  de  chacun  est  connu  et  livré  'a  l'examen  gé- 
néral. A  l'administration  du  Musée  sera  donc  tout  l'hon- 
neur des  justes  encouragemens  que  les  beaux-arts  vont 
recevoir,  et  sur  elle  la  critique  répandra  son  amertume, 
si,  a  présçnt  comme  autrefois ,  des  influences  étrangères 
venaient  a  se  placer  entre  elle  et  l'équité  :  le  public  inexo- 
rable revient  si  difficilement  d'une  erreur,  et  se  préoc- 
cupe si  aisément  après  un  premier  acte  qu'il  a  désapprouvé! 

Que  les  travaux  officiels  aillent  constamment  trouver 
le  vrai  mérite  ;  que  nos  première  talens  ,  les  Ingres ,  les 
Schnetz,  les  Delacroix,  les  Dclaroche,  les  Cogniet,  les 
Devéria,  les  Chanipniartin,  les  Chenavard,  soient  appelés 
avec  les  autres  habiles  de  noire  jeune  école  a  peindre  ou 
"a  décorer  ces  plafonds  du  Louvre  qui  déposeront  sur  nous 
devant  la  postérité  ;  que  l'étoile  de  la  Légion-d'Honneiu- 
rentre  dans  l'esprit  de  son  institution ,  et  reprenne  la 
gloire  qui  s'y  rattache  en  n'étant  plus  prodiguée  ;  qu'elle 
soit  le  prix  du  talent  long-temps  éprouvé  ou  débutant 
avec  éclat ,  au  lieti  d'aller  tomber  au  pied  du  talent  qui 
n'est  plus ,  de  celui  qui  n'est  pas  encore  ou  de  celui  qui 
ne  sera  jamais  :  tels  sont  les  vœux  du  public  ami  des 
arts. 

Lesbrillans  succès  de  M.  Paul  Delaroche  appellent  sur 
lui  une  distinction  particulière  achetée  au  prix  de  labo- 
rieux efforts.  D  y  aurait  justice  "a  trouver  dans  l'ordre  de  la 
Légion-d'Honneur  le  moyen  de  la  lui  conférer.  11  est  déjà 
simple  légionnaire  :  la  voix  unanime  du  public  le  décore 
de  la  croix  d'officier. 

Celle  de  chevalier  est  acquise  a  MM.  Robert  et  Dupont  : 
c'est  la  une  chose  triviale  i»  force-d'ètre  vraie. 

La  même  justice  est  a  rendre ,  dans  la  numismatique , 
a  M.  Domard ,  dont  la  monnaie  qui  a  remporté  le  prix 
est  égale  en  mérite  a  celle  de  Louis  XIII ,  la  plus  belle 
qu'on  ait  produite  dans  les  temps  modenies. 

Mais  notre  conviction  nous  le  dit  encore,  et  eu  cela 
nous  sommes  a  la  fois  l'écho  des  artistes  et  du  public  :  si 

85 


tm 


L'ARTISTE. 


plus  de  trois  croix  de  chevalier  sont  distribuées ,  comment 
MM.Champmartin,Decamps,  Eugène  IsabevjChenavard, 
Roqueplan,  Johannot  ctRaiye,  n'auraieut-ilspas,  aux  yeux 
des  dispensateurs  de  la  faveur  nationale  des  droits  in- 
contestables a  cet  honneur?  D'autres  noms  ne  semblent 
pouvoir  passer  qu'a  la  faveur  de  ces  premiers  noms. 

Nous  reviendrons  plus  longuement  sur  cette  question 
importante. 


•^4Wt^W.    tyÙf>-ed  ryo/M/niioi,    (/yc^ùià ,  ^o 


A  l'ouverture  d'un  Salon,  les  avis  paraissent divergens 
sur  le  mérite  des  ouvrages ,  et  il  est  curieux  d'observer 
comment  les  groupes  de  public  se  divisent  dans  les  salles 
et  vont  donner  l'ovation  ou  le  grand  triomphe  a  leurs 
œuvres  de  prédilection.  Mais  les  esprits  graves  et  attentifs 
étudient  en  silence,  avant  de  blâmer  ou  d'applaudir.  De 
degré  en  degré  les  opinions  se  modifient  sur  la  leur  pen- 
dant le  cours  de  l'Exposition  ;  et  qnariîl  les  salles  se  fer- 
ment, les  jugeniens  des  artistes  et  des  connaisseurs  ont 
triomphé  :  tout  le  monde  se  trouve  k  peu  près  d'accord. 
Que  les  médiocrités  se  pressent  donc  de  jouir  de  leur  fu- 
gitive célébrité!  Le  temps  approche  où  chaque  chose  va 
être  mise  a  sa  place  ;  ce  temps  même  est  déjà  venu. 

L'injustice  des  admirations  exclusives  n'est  pas  la  seule 
que  la  peinture  ait  à  subir  au  commencement  des  Expo- 
sitions. Quelques  bouches  ne  manquent  guère  de  s'écrier 
tout  d'abord  :  «  Le  Salon  est  médiocre  ;  ce  n'est  qu'une 
galerie  de  portraits  sans  intérêt  pour  l'art.  »  Langage 
commode  qui  épargne  la  peine  de  raisonner  une  opinion. 
Mais  a  présent  que  l'Exposition  tire  k  sa  fin ,  le  goût  a  fait 
justice  de  ces  arrêts  de  la  légèreté  et  de  la  paresse,  et  toutes 
les  voix  se  confondent  en  un  concert  d'éloges  sur  le  Salon 
delSSI ,  le  plus  remarquable  qui  ait  eu  lieu  depuis  1808, 
époque  où  virent  a  la  fois  le  jour  le  Couronnement  de 
Napoléon  j  par  David ,  la  Bataille  d'Ejlau,  par  M.  Gros, 


celle  i'JusterUtZj  par  M.  Gérard,  la  Justice  et  la  Ven- 
geance diwine  poursuivant  le  crime,  par  Prudhon,  et 
YyJtala,  de  Girodet. 

Mais ,  dit-on ,  une  foule  d'ouvrages  médiocres  ou  dé- 
testables ont  été  jetés  dans  la  mêlée.  Eh!  qu'importe? 
Passez  :  il  reste  suffisamment  de  productions  pour  faire  la 
gloire  de  notre  école,  appeler  nos  regards  et  fournir  à  nos 
études.  S'il  est  vrai  que  notre  admirable  artiste,  M.  In- 
gres, de  qui  on  attendait  la  savante  composition  d'un 
Martyre,  ne  doive  point,  cette  année,  répondre  a  l'appel 
des  amateurs  ;  s'il  est  vrai  que  le  peintre  habile  du  Wasa, 
M.  Hersent,  ne  doive  point  se  retirer  du  commerce  des 
portraits  pour  rentrer  dans  l'histoire  dont  naguère  il  était 
l'honneur,  MM.  Léopold  Robert  et  Schnetz  sont  la  qui 
maintiennent  l'École  française  dans  la  voie  du  beau  et  de 
la  nature  ;  M.  Delaroche,  qui  la  dote  des  fruits  de  sa  haute 
intelligence;  M.  Granet,  chez  qui  la  nature  se  reflète 
comme  en  un  miroir,  naïve,  simple  et  forte  ;  M.  Delacroix , 
qui  fait  passer  sur  la  toile  l'énergie  de  son  ame  ;  M.  Champ- 
martin ,  qui  traite  le  portrait  en  peintre  d'histoire,  et  ma- 
dame de  Mirbel,  dont  le  talent  pour  exprimer  la  physiono- 
mie humaine  ne  connaît  point  de  rivaux.  Certes,  serait-ce 
à  côté  de  ces  maîtres  que  l'on  pourrait  nier  l'éclat  de 
l'Exposition  de  \  831  ?  Le  pourrait-on  devant  la  plupart 
des  tableaux  d'Horace  Vernet,  devant  le  portrait  que 
M.  Léon  Cogniet  a  donné  du  maréchal  Maison?  devant 
les  œuvres  hardies  et  naïves,  spirituelles  et  fines,  bizarres 
parfois,  mais  toujours  riches  de  ton  et  fortes  de  couleur,  de 
M.  Decanips?  Le  pourrait-on  "a  côté  des  peintures  de 
MM.  Eugène  Isabey,  Camille  Roqueplan?  des  composi- 
tions architecturales  de  M.  Chenavard?  du  groupe  char- 
mantdes  Grâces,  de  M.  Pradier;  des  sculptures  non  moins 
délicieuses  de  MM.  Després ,  Duret  et  Chaponnière  ; 
et  des  groupes  d'animaux  où  M.  Barye,  trop  modeste  pour 
comprendre  toute  la  force  et  les  ressources  de  son  propre 
talent,  a  produit  des  chefs-d'œuvre  qui  n'ont  de  modèles 
que  dans  la  nature?  Pourrait-on  enfin  contester  l'éclat 
d'une  Exposition  qui  a  toutes  ces  richesses  joint  encore 
les  gravures  de  M.  Boucher-Desnoyers ,  savant  traduc- 
teur de  Raphaël  et  de  ses  élèves ,  et  celle  du  fVasa ,  qui 
prépare  a  M.  Henriquel-Dupont  les  voies  de  l'Institut? 

De  nouveaux  tableaux  encore  sont  venus  enrichir 
le  Musée  ;  d'abord  la  tragique  conception  du  Cromwell , 
solide  et  puissante  peinture ,  belle  et  terrible  à  voir  de 
loin ,  belle  et  profonde  a  étudier  de  près ,  et  dont  l'article 
spécial  ,  imprimé  a  la  suite  de  cette  note ,  fera  connaître 
tout  le  mérite.  On  voit  aussi  un  tableau  de  M.  Decamps, 
que  M.  Leaves  de  Conches  s'est  réservé  de  décrire  en 
même  temps  que  les  autres  ouvrages  de  cet  auteur,  dans  sa 
prochaine  lettre  adressée  "a  l'un  des  membres  de  l'Académie 
de  peinture  de  Londres.  Une  marine  nouvelle  de  M.  Gas- 


L'AKTISTE. 


Sai- 


sies attire  également  l'attentioii  du  public.  C'est  une  vue  (les 
rivages  de  Calais  ,  prise  par  un  temps  de  brouillard.  Il  y 
a  dans  cette  marine,  bien  entendue  de  composition,  les 
élémens  d'iui  bon  tableau ,  et  avec  quelque  vigueur  et 
plus  d'étude  dans  les  premiers  plans,  l'artiste  ferait  xuie 
œuvreirréprocliable.  M.  Gassiesest  un houunede  talentqui 
s'essaie  dans  tous  les  genres.  A  son  OJa/;^  près,  figure  d'une 
nature  pauvre  et  nullement  orientale,  ses  ouvrages  estima- 
bles plaisent  généralement  et  méritent  leur  succès.  Son 
Bwonac  de  la  garde  nationale ,  que  je  préfère  a  tout  ce 
que  lui  doit  l' Exposition,  est  sans  contredit  l'un  des 
plus  jolis  tableaux  de  chevaletqui  la  décorent.  Le  moment 
choisi  par  l'artiste  est  celui  où  ,  livrés  a  la  fraternité  du 
bivouac,  les  gardes  se  chauffent  a  des  feux  improvisés. 
Nous  tous  ,  soldats-citoyens  qui ,  fi^onnés  depuis  un  an 
au  harnais  militaire,  avons  eu  plfltîl'une  fois  siih  dioVoc- 
casion  de  demander  au  ciel  la  fin  des  maux  de  la  patrie , 
nous  pouvons  comprendre  tout  ce  qu'il  y  a  de  charme  , 
d'intelligence,  d'esprit  et  de  vérité  dans  l'œuvre  de  notre 
frère  d'armes  M.  Gassies.  Ou  dit,  et  l'ceil  s'en  aperçoit  a 
la  naïveté  d'étude  et  d'expression  des  tètes,  que  presque 
toutes  sontdes  portraits.  11  est  facile  d'y  reconnaître  M.  Jal, 
l'homme  de  lettres  ,  MM.  Eugène  Isabey,  Gudin ,  Mau- 
zaisse,  avec  quelques  autres  artistes  et  l'auteur  lui-même. 
Galerie  amusante,  composition  heureuse  ,  charmant  ta- 
bleau. 

M.  Alfred  Johannot,  l'aîné  des  deux  frères,  talens 
jumeaux  qui,  dans  les  genres  différens  cultivés  par  eux 
avec  honneur,  gravure,  dessin  et  peinture,  ont  contri- 
bué si  puissamment  de  concert  a  populariser  les  arts  en 
France,  n'avait  encore  abordé,  comme  son  frère  Tony, 
que  des  toiles  de  petite  dimension.  L'essai  qu'il  vient  de 
faire  sur  une  plus  grande  échelle  est  un  nouveau  fruit  de 
l'émulation  excitée  par  l'Exposition ,  et  mérite  un  sérieux 
examen.  Pour  un  espri  t  progressif  la  comparaison  est  la 
source  de  vives  lumières.  Ce  tableau  en  est  une  preuve 
saillante  et  fait  honneur  au  tact  délicat  de  M.  Alfred. 
Parfois  peut-être  une  certaine  sécheresse  de  contours  rap- 
pelait un  [)eu  trop  aux  sévères  amateurs  de  l'art  d'an- 
ciennes habitudes  de  burin  ;  peut-être  eussent-ils  aussi 
désiré  dans  les  figures  un  modelé  plus  solide,  un  res- 
sort plus  prononcé,  peut-être  enfin,  en  général,  une 
peinture  attaquée  plus  hardiment  en  pleine  pâte  et  un  co- 
loris plus  vif.  Mais  «  un  défaut  senti  est  déjà  corrigé,  » 
disait  Géricault  :  aussi,  dans  le  nouvel  ouvrage,  est-ce 
l'imagination  et  la  sagesse  de  pensée  du  jeinie  artiste,  avec 
sa  justesse  de  pantomime  et  d'expression,  moins  les  taches 
légères  qui  déparaient,  aux  yeux  de  la  critique,  ses  œuvres 
intéressantes. 

IVL  Johannot  a  pris  son  sujet  dans  les  derniers  temps  du 
règne  du  cardinal  de  Richelieu ,  vers  l'année  1 G39.  A  cette 


époque  où  répiu'.sement  total  des  finances  suggéra  au  mi- 
nistre la  pensée  de  mesures  fiscales  vexatoires,  il  ima- 
gina entre  autres  choses  de  rendre  tous  les  habitans  de 
chaque  paroisse  solidairement  i-esponsahles  pour  le  paie- 
ment des  tailles.  L'exéciuion  rigoureuse  de  cette  mesure 
rencontra  de  nombreux  obstacles  et  souleva  des  émeutes. 
La  haine  que  nourrissait  en  secret  la  cour  contre  le  cardi- 
nal descendit  alors  des  grands  jusqu'au  peuple,  et  de- 
vint la  ])ensée  générale.  Tous  firent  cause  commune  pour 
s'affranchir  du  joug  dont  toute  la  France  sentait  le  poids. 
Un  gentilhomme  duDauphiné,  Jean  de  Crespierre,  offi- 
cier dans  les  armées  royales ,  fut  du  nombre  des  nobles 
qui  prirent  parti  pour  le  peuple  et  qui  osèrent  blâmer 
ouvertement  les  injustes  violences  du  ministre.  Bientôt  la 
juotectidn  qu'il  accorda  a  ses  paysans,  le  courage  qu'il 
montra  dans  maintes  circonstances  en  protestant  contre 
l'arbitraire,  le  rendirent  suspect.  Accusé  de  conspiration, 
il  fut  arraché,  au  milieu  de  son  château,  des  bras  de  sa 
famille,  jeté  d'abord  a  la  Bastille,  traîné  ensuite  impitoya- 
blement de  prison  en  prison ,  pour  payer  enfin  de  sa  vie , 
terminée  dans  les  angoisses  d'une  réclusion  rigoureuse,  sa 
noble  résistance  a  la  tyrannie  d'un  prètre-roi. 

La  donnée  était  belle  et  féconde.  Une  grande  leçon 
morale  et  politique  devait  en  sortir;  telle  a  été  la  pensée 
du  peintre.  Voyons  comment  il  a  su  la  rendre. 

C'est  le  matin  :  toute  la  famille,  M.  de  Ci-espierre  et 
ses  vieux  parens ,  sa  femme ,  sa  fille  et  deux  jeunes  enfans , 
est  assise  au  premier»epas,  une  journée  de  bonheur  devant 
elle.  Soudain  la  porte  s'ouvre  ;  les  agens  du  minisire  ap- 
paraissent et  réclament  leur  prisonnier.  Crespierre  se  lève; 
et  l'on  démêle,  a  travers  la  fierté  dédaigneuse  imprimée 
soudainement  sur  son  front ,  les  combats  que  livrent  eu 
son  ame  lès  sentimens  de  la  n-.ture.  Par  un  mouvement 
spontané ,  sa  femme  ,  qui  prévoit  ime séparation  cruelle, 
l'étreint  dans  ses  bras ,  tandis  que  le  jeune  fils ,  agité 
d'émotions  tumultueuses,  et  la  timidité  de  son  âge,  et 
les  cris  du  sang,  et  les  mouvemens  d'un  cœur  d'homme 
qu'il  sent  déjà  battre  en  son  sein ,  saisit  la  main  de  son 
père ,  et  comme  fort  de  cet  appui ,  jette  im  œil  de  colère 
vers  les  agens  du  cardinal.  Voila  un  premier  groupe. 

De  l'autre  côté ,  la  grand' mère,  tout  hors  d'elle,  tombe 
aux  genoux  du  crhef  de  l'escouade;  la  Bible  qu'elle  tenait 
s'échappe  de  ses  mains  tremblantes,  et  une  petite  fille  qui 
ne  voit  dans  tout  cela  que  des  hommes  inconnus  et  armés, 
enfant  naïve  que  le  geste  de  son  aïeule  épouvante  encore, 
se  précipite  avecterrcur  entrescs  bras.  Cependant  le  vieux 
père,  éproiwé  aux  combats  de  l'adversité,  garde  son  sang- 
froid,  et,  comme  tous  les  vieillards,  essaie  d'argumenter. 
L'officier  montre  son  mandat  pour  toute  réponse.  Une  jeflne 
personne,  debout  entre  les  deux  groupes,  sert  de  lien  à 
la  scène  :  presque  sans  passé  dans  la  vie ,  sans  nulle  pré- 


â68 


L'ARTISTE. 


vision  de  l'avenir ,  sans  donnée  sur  la  politique ,  elle  ne 
connaît  pas  comme  sa  mère  toute  la  cruauté  du  minis- 
tre ,  et  sur  ses  traits  se  peint  la  vague  expression  d'une 
crainte  et  d'une  douleur  dont  elle  ne  s'est  point  rendu 
compte.  Derrière  l'ofEcier,  les  soldats  impassibles  cau- 
senttoutbas  entre  eux  en  attendant  les  ordres  de  leur  chef. 
Dans  le  fond  opposé,  un  vieux  serviteur,  la  menace  a  la 
bouche  et  le  poing  fermé ,  exprime  a  sa  manière  sou  in- 
dignation et  sondévoùment. 

Cette  façon  simple  et  judicieuse  de  comprendre  et  de 
composer  son  sujet  a  porté  bonheur  au  peintre.  Son  ta- 
bleau s'explique  tout  d'abord  de  lui-même,  sans  pro- 
gramme ni  commentaire ,  bien  différent  de  ces  composi- 
tions où  l'intérêt  principal  ne  gisant  point  dans  l'action, 
mais  dans  quelques  paroles  des  personnages  ,  il  faudrait 
mettre  a  toutes  les  bouches  la  bandelette  obligée  des  gra- 
viu'es  anciennes.  En  choisissant  un  drame  dont  chaque 
personnage  pût  avoir  un  geste  expressif,  M.  Johannot  a 
rempli  l'une  des  premières  conditions  de  la  peinture  histo- 
rique, la  clarté  dans  le  sujet  ;  mais  en  mettant  aux  prises 
la  dignité  de  l'homme  et  du  citoyen  avec  l'arbitraire  de 
la  tyrannie,  en  personnifiant  dans  son  Crespierre  la  vertu 
civique  ,  il  a  presque  élevé  sa  composition  "a  la  hauteur 
et  a  la  dignité  de  la  véritable  peinture  d'histoire. 

Comme  je  l'ai  dit ,  elle  est  le  gage  de  grands  progrès 
accomplis.  On  voit  que  l'esprit  judicieux  quirèglel'imagi- 
nation  de  notre  jeune  artiste  l'a  dirigé  dans  l'exécution. 
Le  groupe  principal ,  revêtu  de  couleurs  éclatantes, 
est  en  pleine  lumière  pour  attirer  la  première  vue,  tandis 
que  le  ton  des  vieux  parens,  qui  sont  vêtus  de  noir,  est 
sacrifié  a  l'effet  général.  Des  touches  vives,  jetées  ça  et  là 
sur  la  cuirasse  de  l'officier  de  justice,  raniment  la  couleur 
sombre  de  cette  figure,  et  rappellent  avec  adresse  l'atten- 
tion sur  cet  important  acteur  de  la  scène  de  deuil.  Quant 
aux  soldats ,  secondaires  dans  l'action ,  ils  sont  confon- 
dus dans  des  tons  analogues  et  s'effacent  dans  la  demi- 
teinte.  Les  critiques  ne  s'attachent  guère  qu'a  des  détails 
dans  l'examen  de  ce  tableau  :  elles  ont  découvert ,  par 
exemple  ,  qu'il  faudrait  y  consacrer  une  heure  de  plus  de 
travail  pour  donner  un  modelé  plus  solide ,  un  souvenir 
plus  précis  de  la  nature  'a  quelques  jambes  ;  mais  tous  les 
connaisseurs  s'accordent  pour  louer  les  accessoires ,  pour 
admirer  surtout  le  caractère  des  têtes  et  leur  finesse  de  tou- 
che et  de  ton.  Il  en  est  particulièrement  deux ,  celle  du 
vieux  père  et  celle  du  soldat ,  qui  s'approchent  de  près 
de  l'exécution  de  ïéniers.  L'expression  sans  grimace  et 
le  cachet  d'individualité ,  ces  écueils  où  vont  échouer 
tant  de  peintres,  brillent  dans  toutes  les  figures.  Enfin 
l'habitude  du  corps  de  chacune  d'elles  est  rendue  avec 
variété  et  justesse,  et  dénote,  comme  les  autres  qualités  du 
tableau ,  l'étude  attentive  des  maîtres  de  l'école  flamande 


et  des  productions  naïves ,  spirituelles  et  profondes  du 
célèbre  peintre  anglais  David  Wilkie. 

Avoir  k  donner  des  éloges  est  une.  bonne  fortune  pour 
la  critique  consciencieuse.  C'est  un  plaisir  qui  console  du 
chagrin  d'avoir  si  souvent  le  blâme  a  répartir  ailleurs.      ' 


CROM'WEI.I.. 

»  A  des  titres  divers,  le  gouTerneracnt  était  »i 
odieux  que  des  mitllers  d'Iiomtnes  ,  divers  aussi 
de  rang  ,  de  fortune  ,  de  denseins,  se  détachaient 
de  la  patrie  ;  un  ordre  du  Consei]  interdit  cp> 
émigrations.  A  ce  moment ,  huit  navires  prêts  à 
partir  étaient  à  Taucre  dans  la  Tamise  ;  sur  run 
étaient  déjà  moutés  Pym  ,  Haslerij  ,  Hampdcu 
et  CroiuweJl.  » 

(GuiZOT,  Bét'otutloiu  d'AtigL^terre,) 

La  hache  d'un  bourreau  s'est  teinte  encore  une  fois  du  sang 
des  Stuarts.  Charles  1"  vient  de  recueillir  le  dernier  héritage 
de  son  aïeule ,  et  Whitehall  l'a  reçu  sans  vie  au  sortir  de  l'é- 
chafaud.  Placée  sur  deux  énormes  chaises  de  velours  ,  éclairée 
par  ce  que  des  volets  à  demi  ouverts  laissent  arriver  de  lumière, 
une  bière  de  quelques  pieds  de  longueur  renfeime  en  ce  mo- 
ment toute  la  royauté'  d'Angleterre.  Un  repos  de  mort  règne  au 
milieu  de  la  silencieuse  poussière  de  cet  appartement  j  point  de 
cierges ,  d'encens ,  de  serviteurs  et  d'amis  en  prières  auprès  du 
cercueil  de  l'infortuné  Charles  V ;  mais  un  homme  que  certes, 
lui  vivant ,  il  n'eïit  point  supporté  si  près  ;  un  homme  d'un  ex- 
térieur froid  ,  lourd  et  commun  ,  a  soulevé  la  draperie  de  velours 
et  le  couvercle  de  la  bière,  sans  scrupule  et  sans  terreur  ;  il  a 
voulu  voir  si  la  mort  ne  s'était  point  trompée ,  et  si  le  bourreau 
avait  bien  fait  son  devoir;  enfin,  il  est  venu  chercher  près  du 
cadavre  de  son  roi  l'indication  de  sa  route  future,  et  cet 
homme  c'est  Cromwell.  » 

Cromwell,  accusateur  et  juge,  Cromwell,  ordonnateer  du 
supplice,  a  voulu  toucher  la  large  plaie  et  le  sang  qui  en  dé- 
coulait, comme  si  chaque  goutte  de  ce  sang  emportait,  en  s' écou- 
lant, les  débris  de  la  royauté  anglaise.   C'était  là  un  corps 


L'ARTISTE. 


2C9 


bien  constitué,  a-t-il  dit ,  et  qui  promettait  une  longue  vie. 
Puis  le  silence  du  lieu ,  le  respect  de  la  mort ,  et  peut-être  des 
superstitions  d'enfance  sont-elles  revenues  au  cœur  de  l'homme 
(jui,  s'elcvant  au-dessus  de  tout  Israël,  a  ose  se  charger  des  ven- 
geances du  peuple;  son  frout  s'est  incline',  tout  ride'  de  pensers 
soucieux ,  comme  pour  rendre  hommage  à  la  majesté  empreinte 
sur  la  face  royale.  C'c'tait  un  magniCupie  et  beau  spectacle  que 
cette  dernière  entrevue  du  vainqueur  et  du  vaincu ,  l'aristo- 
cratie et  la  reforme  ,  le  pouvoir  absolu  et  le  régime  démocra- 
tique. 

On  ne  sait  quelle  sorte  de  fascination  retint ,  sans  respiration 
et  saps  mouvement,  Cromwell  près  du  cadavre  de  Charles  1''', 
mais' il  y  resta  long-temps,  immobile  comme  une  statue  de 
raausole'e.  Adressait-il  à  Dieu  des  prières  pour  celui  (pie  l'im- 
placable nécessite'  l'avait  forcé  de  rejeter  de  sa  route  ?  était-ce 
de  l'orgueil 'satisfait,  de  la  pitié,  ou  quelque  ardent  désir  de 
surprendre  à  la  mort  quelqu'un  de  ses  impénétrables  secrets  ? 
Cromwell  était  seul ,  dépouillé  de  son  manteau  d'hypocrisie ,  et 
la  main  d'un  bourreau  empreinte  sur  le  cou  d'un  roi ,  le  sou- 
venir de  la  singulière  destinée  qui  l'avait  enchaîné  à  l'Angle- 
terre ;  lui ,  fugitif  et  partant  pour  l'exil,  il  y  avait  à  peine  onze 
ans ,  l'avait  pris  par  la  main ,  l'avait  poussé,  détruisant  et  ren- 
versant jusque  sur  les  marches  du  trône  ,  où  il  n'avait  osé  pren- 
dre une  place  encore  tachée  du  sang  de  son  dernier  maître.  Tout 
cela  fi-appait  l'ame  de  for  de  Cromwell  d'une  grande  impression, 
cl  le  laissait  vaincu  de  toute  son  émotion  ,  lui  fort  et  puissant , 
auprès  d'un  cadavre  découronné. 

Ce  drame,  d'un  si  haut  intérêt,  est  à  peine  indiqué  dans 
l'histoire  par  quelques  lignes  sans  commentaires".  «  L'écha- 
»  faud  ,  demeuré  solitaire ,  on  enleva  le  corps  :  il  était  déjà 
»  enfermé  dans  le  cercueil.  Cromwell  voulut  le  voir,  le  consi- 
»  déra  attentivement,  et  soulevant  de  ses  mains  la  tête,  comme 
»  pour  s'assurer  qu'elle  était  bien  séparée  du  tronc  :  C'était  là 
»  un  corps  bien  constitué,  dit-il ,  et  qui  promettait  une 
»  longue  vie.  »  M.  Delarochc ,  saisi  à  la  lecture  de  ce  pas- 
sage de  la  grandeur  de  cette  scène ,  s'est  chargé  d'écrire  pour 
nous  la  hairte  poésie  d'un  tel  sujet.  C'est  au  Louvre  qu'il  a  ex- 
posé celte  page  d'histoire ,  et  nous  n'avons  fait  que  transcrire 
fidèlement  ce  que  nous  avons  lu  dans  son  ouvrage.  II  y  a  dans 
cette  peinture  le  résumé  bien  senti,  le  dernier  acte  bien  expli- 
qué ,  de  celte  longue  agonie  de  la  royauté ,  se  débattant  contre 
l'échafaud;  cl  si  quelque  Bossuet  jetait  encore,  du  haut  de  la 
chaire ,  toute  la  puissance  de  sa  parole  aux  croyances  des  peu- 
ples ,  il  eût  pris  l'éloquence  du  peintre ,  et  à  la  vue  de  celte 
grande  image,  fantôme  d'une  révolution  passée,  jetée  san- 
glante au  milieu  des  révolutions  nouvelles,  à  côté  do  l'échafaud 
de  Louis  X\  I ,  il  eût  soulevé  l'auditoire  de  la  puissance  de  ces 
uiblimcs  émotions  dont  il  avait  le  secret. 

C'est  à  une  éjioquc  telle  que  la  nôtre ,  dans  un  siècle  où  les 
destinées  des  rois  sont  trouvées  sans  poids  dans  la  balance  des 
grands  intérêts  des  peuples  que  le  tableau  de  Cromwell  arrive, 
fra[)pant  de  toute  sa  haute  moralité.  Nous  aussi  nous  avons  eu 


Gnizot ,  Révolutions  d Anj^Utcrre ,  tom.  II ,  p«g.  4Î5. 


notre  Charles  r',  notre  place  de  Wbitefaall ,  et  notre  Cromwell, 
se  croyant  obligé  de  sceller  son  pacte  de  révolution  de  tout  I^ 
sang  d'une  personne  royale.  Nous  avons  vu,  comme  l'Angle- 
terre, une  restauration  de  quelques  années;  puis  no»  Stuarti , 
allant  hors  de  la  terre  de  France  chercher  un  Louis  XIV  qu'ils 
ne  trouvent  point  dans  l'ancien  palais  des  Sluarte  d'Angleterre. 
Qui  sait  si  dans  des  nuits  sans  sommeil ,  l'homme  du  fossé  do 
Vincenncs  ne  s'est  point  montré  sanglant,  et  la  lanterne  sur  la 
poitrine,  à  l'homme  de  Sainte-Hélène?  Mais  qui  ne  penserait , 
en  voyant  cette  dernière  entrevue  de  Charles  et  de  Cromwell , 
qu'elle  seule  tourmentait  l'usurpateur  quand,  dans  les  dernières 
années  de  sa  vie,  il  promenait  sa  coudie  brûlante  dans  toutes 
les  chambres  de  son  palais,  fuyant  les  reproches  muets  de  cette 
tête  sans  vie  qu'il  avait  voulu  peser  de  sa  main? 

Le  Cromwell àe  M.  Delaiochc,  placé  dans  le  grand  salon 
carré  près  de  la  porte  d'entrée,  arrête  tout  d'alwrd  le  public  , 
qui  reste  silencieux  des  heures  entières,  étonné  des  idées  pro- 
fondes et  mélancoliques  que  ce  tableau  fait  nailn;  en  lui.  Près 
de  là  sont /«  Moissonneurs  de  M.  Robert,  chef-d'œuwe d'exé- 
cution, et  qui,  avant  l'arrivée  du  nouveau-venu,  allirait  presque 
seul  l'altenlion  de  la  foule;  mais  qui  aujourd'hui,  sans  pci-drc 
rien  de  son  immense  mérite ,  nous  parait  quelque  églogue  de 
Virgile  à  côté  des  poèmes  du  Dante.  Et  d'où  provient  une  telle 
différence  ?  de  ce  que  l'un  à  pris  son  tableau  tout  fait,  par  quel- 
que beau  soir  d'été,  dans  les  campagnes  de  Rome  où  tout  est 
sujet  pour  les  peintres;  et  l'autre ,  poète,  chargé  d'une  mission 
du  siècle  ,  est  venu  ,  animant  les  héros  de  nos  histoires  moder- 
nes ,  leur  donner  pour  nous  un  corps ,  et  jeter  au  travers  de 
nos  révolutions  la  moralité  de  celles  d'autrefois.  M.  Dclaroche, 
dans  son  tableau  des  Enfans  d'Edouard,  avait  arraché  quel- 
que belle  miniature  d'une  ancienne  chronique  dont  la  touchante 
simplicité  nous  avait  profondément  émus;  mais  aujourd'hui  c'est 
avec  le  large  burin  de  l'histoire  qu'il  a  gravé  son  sublime  sujet. 
C  est  la  tragédie  et  sa  proportion  giganlcsqne  placée  dans  un  ' 
cadre  et  jouée  entre  deux  personnages. 

Toutes  les  parties  de  ce  tableau  sont  étudiées  avec  soin  et 
scrupule ,  et  l'on  se  demande  si  Cromwell  lui-même  ressuscité 
leurrait  être  plus  vrai  à  nos  imaginations  que  celui  de  M.  De- 
laroche.  Quelques  personnes  ,  induites  en  erreur  par  des  por- 
traits de  Cromwell  existant  en  Angleterre ,  le  supposaient 
grand,  élégant,  et  d'une  tournure  moins  lourde  et  moins  épaisse  ; 
mais  il  est  bon  de  prévenir  qu'après  la  mort  de  Charles  I", 
l'on  crut,  dans  plusieurs  de  ses  portraits,  devoir  remplacer, 
par  la  tête  du  lord  protecteur,  celle  que  le  malheureux  roi  avait 
laissé  tomber  sous  une  hache.  Économie  et  entente  des  beaux- 
arts  dont  nous  avons  vu  dans  notre  siècle  de  frappns  exemples. 
Cromwell,  puritain  et  soldat,  était  peu  soigné  de  sa  personne; 
un  lai^e  feutre  qui  couvrait  ses  tempes  laissait  échapper  quel- 
ques mèches  grisonnantes  de  ses  cheveux  plats;  une  vieille  plume 
rouge  ,  un  justcaucorps  de  velours  uni ,  une  large  épée ,  un 
hausse-col  d'acier ,  des  bottes  de  buffle  noircies  par  le  frotte- 
ment ,  des  gants  usés ,  et  sur  sa  poitrine ,  mais  cachée  à  tous  les 
yeux,  la  cuirasse  de  l'usurjiateur  inquiet  :  tel  était  le  cos- 


tume de  Cromwell ,  du  reste  d'une  taille  moyenne  (cinq  PJï'JSf  B^S 
deux,  pouces  de  France),  épais,  et  la  têtetrcs-pcu  hors  d^énaiteL      /*< 


270 


L'ARTISTE. 


les.  Tout  en  lui  montrait  et  marquait  d'un  cachet  inefïaçable  le 
représentant  du  puritanisme.  C'était  une  ve'ritable  tête  ronde , 
un  homme  du  peuple  ;  mais  cet  liomme  du  peuple  avait  ren- 
verse de  son  trône  l'élcgant,  le  noble  Charles  V^,  malgré  toutes 
ses  qualités  et  son  courage. 

L'effet  de  lumière  est  liien  compris  dans  ce  tableau  ;  ce  jour 
triste  tombant  sur  le  cercueil  de  velours  est  d'un  effet  admi- 
rable :  on  sent  ce  calme  solennel,  la  froide  sueur  de  la  mort,  à 
côté  des  vivantes  passions  de  Cromwell ,  que  tout  ce  spectacle 
rend  muet  et  pensif.  Les  accessoires  sont  peints  largement  et 
avec  esprit.  Enfin  dans  cette  œuvre  M.  Delaroche  a  encore 
franchi  quelques  degrés  de  l'échelle  de  sa  réputation  ,  et  a  pris 
rang  parmi  les  peintres  les  plus  élevés  de  toutes  les  écoles. 

L'on  peut  compter  ce  tableau  comme  une  victoire  importante 
de  la  nouvelle  école  ,  de  l'école  dramatique  :  car  en  effet  jamais 
le  dramatique  ne  fut  mieux  entendu  ,  à  moins  de  frais  et  plus 
complètement.  Un  homme  immobile,  un  mort  et  un  cercueil , 
et  ces  trois  jioyens ,  cette  simple  composition ,  remuent  l'ame 
d'une  manière  étrange.  Représentation  et  pensée,  tout  y  est  ad- 
mii'able  et  complet  j  c'est  enfin  un  tableau  de  palais  de  roi  des- 
tiné à  être  gravé  pour  les  peuples  avec  cette  simple  légende  : 
Et  nunc  fntelligite. 

Le  comte  Hobace  de  Viel-Castel. 


t.ym't^'é).    ^eau^jie,    3oe//ana.e,    ^etiâoucÂed,     a^ue/:. 


'i^ac , 


A  mesure  que  nous  avançons  dans  l'œuvre  que  nous  avons 
osé  entreprendre ,  nous  nous  sentons  faiblir. 

Rendre  compte  au  public  de  l'exposition  du  Louvre ,  exa- 
miner quels  progrès  elle  peut  faire  faire  à  l'art ,  quelle  influence 
elle  aura  sur  les  ateliers ,  prétendre  juger  les  Robert ,  les  Siga- 
lon  et  les  Delacroix;  oser  critiquer  des  hommes  aussi  conscien- 
cieux que  les  Decaisne  et  les  Delaroche ,  soumettre  des  conseils 
à  des  artistes  aussi  spirituels  que  les  ficres  Johannot  et  les  Ro- 
queplan ,  il  faut  bien  l'avouer ,  c'est  là  un  colosse  à  embrasser, 
une  tâche  immense  à  remplir  ;  et  certes  si  nous  avions  eu  la 
prudence  de  l'envisager,  nous  ne  l'aurions  pas  abordée ,  car  les 
beaux-arts  renferment  une  si  haute  question  qu'il  faudiait  être , 
il  nous  semble ,  historien ,  poète  et  écrivain  tout  à  la  fois,  pour 
la  traiter  dignement.  A  ce  propos,  nous  demanderons  pourquoi 
les  artistes  aussi  n'apportent  point  au  public  le  tribut  de  leur 
expérience.  Ils  ont  prouvé,  dans  ce  journal  même,  qu'ils  sa- 
vaient écrire.  La  réflexion ,  la  tension  perpétuelle  de  leur  esprit 
sur  l'objet  qui  nous  occupe ,  ont  dû  leur  fournir  des  idées ,  des 
vues  ,  que  les  hommes  du  monde  ne  sauraient  avoir  :  s'ils  les 
produisaient  au  grand  jour ,  ils  simplifieraient  singulièrement 


les  théories  des  jugeurs  de  tableaux;  ils  instruiraient  le  peuple, 
et  leurs  lumières  réciproques,  en  se  réfléchissant  dans  les  ate- 
liers, ne  manqueraient  pas  d'y  porter  la  méditation,  le  respect  de 
l'art ,  et  la  conviction  d'un  grand  rôle  social  à  remplir,  qui  dou- 
blerait les  forces ,  tant  le  but  est  généreux  et  beau.  Alors  les  ar- 
tistes ,  rendus  à  leur  propre  considération ,  ne  seraient  plus  de 
petits  hommes  victimes  comme  nous  des  moindres  passions, 
pauvres  marchands  de  tableaux  ,  ambitieux  d'une  croix  qu'on 
jette  comme  des  pierres  dans  la  rue ,  et  soumis ,  ainsi  qu'en  ce 
moment ,  à  la  dialectique  du  premier  écrivasscur  qui  s'aviserait 
de  prendre  la  plume. 

Tout  cela  nous  fait  éprouver  le  besoin  de  demander  ^ràce 
pour  les  erreurs  dans  lesquelles  nous  tomberions ,  et  de  prier 
les  artistes  que  nos  paroles  pourraient  froisser  de  ne  s'en  point 
laisser  décourager,  s'ils  se  sentent  quelque  chose  au  cœur.  Sur- 
tout que  l'on  n'aille  point  nous  accuser  de  présomption,  en  nous 
voyant  prêter  tant  de  poids  à  nos  avis  :  le  jugement ,  quel  qu'il 
soit,  d'un  homme  sincère,  n'est  jamais  à  dédaigner,  et  si  nous 
sommes  pleins  de  respect  pour  l'art  consciencieux,  nous  croyons 
aussi  qu'il  n'est  rien  de  plus  respectable  que  la  critique  con- 
sciencieuse. 

Revenons  maintenant  au  Salon.  En  parlant,  dans  notre  der- 
nier article,  de  V Hutel-de-Ville ,  de  MM.  Bcaumc  et  Mozin, 
dont  nous  voulions  louer  davantage  la  belle  couleur,  l'ententede 
scène ,  et  la  manière  remarquable  dont  est  traitée  la  partie  d'ar- 
chitecture, nous  n'avons  pas  eu  le  temps  de  regretter  que  ce 
magnifique  combat  de  la  liberté  contre  l'injustice  ne  soit  pas 
écrit  sur  une  plus  grande  échelle;  il  en  valait  la  peine.  Quelque 
talent  que  les  artistes  y  aient  déployé,  l'œil  se  perd  dans  ces 
innombrables  détails  si  rapprochés  l'un  de  l'autre,  et  ils  ont 
tant  d'intérêt ,  ces  détails ,  ils  inspirent  tant  de  sympathie  ,  ils 
excitent  déjà  tant  de  souvenirs,  qu'ils  méritaient  d'être  traduits 
au  moins  en  demi-grandeur  naturelle.  Ce  défaut,  que  .je  re- 
proche au  aS  Juillet  de  l'Hôtel-de-Fille ,  ne  se  fait  pas  sentir 
dans  le  Maître  d'école  endormi  de  M.  Beaume ,  et  la  nature 
du  sujet  le  laisse  facilement  concevoir.  C'est  une  scène  char- 
mante, où  il  y  a  beaucoup  d'esprit,  d'unité  et  de  savoir  faire.  Le 
maître  d'école  est  d'un  type  excellent ,  et  les  petits  espiègles 
qui  profitent  de  son  sommeil  pour  lui  faire  des  farces  sont 
tous  gentils  à  embrasser.  Cet  ouvrage  fait  beaucoup  d'honneur 
à  M.  Beaume,  et  rappelle  les  enfans  des  admirables  lithographies 
de  Charlet.  Parler  de  Charlet  ,  c'est  venir  naturellement  à 
M.  Bcllangé,  déjà  connu  par  ses  spirituelles  compositions.  Outre 
une  aquarelle  magnifique  sur  les  évcnemens  de  juillet ,  M.  Bel- 
langé,  auquel  on  reproche  de  faire  des  figures  qui  se  ressem- 
blent toujours  un  peu  trop ,  a  exposé  un  Passage  de  bac  qui 
offre  un  groupe  fort  attachant ,  et  une  Main  chaude  d'une 
couleur  harmonieuse  et  vraie.  Le  sujet  a  de  l'agrément ,  de  la 
naïveté ,  et  les  mœurs  villageoises  y  sont  accusées  plus  franche- 
ment et  avec  bien  plus  de  verve  que  dans  les  deux  Greuze  de 
M.  Destouches.  Il  est  incontestable  que  ces  ouvrages  témoignent 
d'un  talent  doux  et  joli  et  d'un  sentiment  vrai  de  pantomime  ; 
mais  les  figures  sont  comme  éparpillées  sur  la  toile,  manquant 
d'unité  et  d'ensemble.  Il  nous  paraît  surtout  que  c'est  une  grande 
maladresse  d'avoir  laissé,  dans  le  Contrat  rompu,  la  jeune  mariée 


L'ARTISTE. 


274 


s'cVanouir  sans  que  personne  vienne  à  elle  :  dans  un  pareil  mo- 
ment, cette  pauvre  fille  devait  particulièrement  appeler  l'atten- 
tion. M.  Destouclics  est  coupable  d'employer  les  moyens  qu'il 
montre  à  copier  un  maître  comme  Greuz.c  ;  car  c'est  toujours 
une  faute  grave  de  se  faire  le  coj)iste ,  même  d'un  homme  dis- 
tingue. Ce  que  j'ai  ose  dire  à  M.  Destouches,  je  le  rc'pe'tcrai  à 
mademoiselle  Pages  :  elle  sait  faire  une  têlc^  et  c'est  savoir  beau- 
coup, mais  elle  est  perdue  sans  retour  si  elle  ne  fuit  l'école 
Dubufc,  dont  le  charme  n'est  qu'erreur  et  mensonge.  Loin  de 
nous  à  jaui.'iis  les  succfjs  d'alcôve  ! 

Je  voudrais  bien  parler  de  MM.  Pigal  et  C.  Boulanger,  dont 
j'estime  le  talent;  mais  j'ai  trop  de  regret  que  Messieurs  de 
l'Institut ,  qui  ont  tant  de  haine  pour  les  allusions  politiques  , 
aient  si  peu  de  respect  pour  nos  femmes  et  nos  filles  que  d'ex- 
poser les  sujets  dont  ces  peintres  ont  souille'  leurs  pinceaux. 
C'est  un  tout  autre  motif  qui  m'engage  à  ne  pas  parler  des  de'- 
licieuses  compositions  des  friires  Johannot.  Il  y  a  quinze  jours 
que  la  plume  facile  et  savante  de  M.  Leavcs  de  Couches  a  trop 
bien  su  faire  ap[)re'cier  leur  mérite  pour  que  je  me  hasarde  à 
rien  ajouter. 

Si  j'étais  peintre,  ou  si  je  jugeais  en  peintre,  j'estimerais 
peut-être  beaucoup  la  Jeanne  d'Arc  de  M.  Deve'ria,  car  elle 
contient  de  fort  belles  parties  d'exécution.  Je  sais  ,  il  est  vrai, 
qu'un  tableau  n'est  bon  qu'à  rouler  lorsqu'il  n'a  point  cette  qua- 
lité', quehpic  profonde  pensée  qu'il  contienne  d'ailleurs;  mais 
j'ai  le  malheur  de  ne  pas  y  être  sensible  quand  l'ouvrage 
n'a  que  celle-là.  J'ai  déjà  annoncé  que  j'écrivais  ici  pour 
nous  autres  bourgeois.  Indifférent  sur  les  moyens,  sur  le  mé- 
canisme de  l'art ,  je  me  plante  devant  un  tableau  et  je  lui  de- 
mande de  m'inléresser,  ou  de  m' émouvoir,  ou  de  me  plaire  à 
l'esprit  tout  simplement ,  ou  même  de  me  faire  rire.  Je  veux 
enfin  qu'il  soit  utile  d'une  façon  quelconque.  Utile  !  Que  les  ai-- 
tistcs  ne  se  révoltent  point  à  ce  mot  prosaïque.  On  peut  être 
utile  à  la  société  en  faisant  autre  chose  que  des  bottes  ou  de  la 
faïence.  L'utile  n'est  point  une  froide,  une  sèche  spéculation , 
il  ne  tue  point  les  arts;  il  les  anoblit  au  contraire  si  cela  'est 
possible ,  en  les  faisant  CQncourir  au  bonheur  commun  :  nous 
rhcrrhcrons  à  développer  celte  vérité  dans  un  prochain  article. 
Donc ,  quoiqu'en  sachant  gré  à  M.  Eugène  Dcvéria  d'avoir 
choisi  le  beau  sujet  de  Jeanne  d'Arc,  je  ne  ferai  pas  l'éloge  de 
son  tableau;  car  tout  remarquable  qu'il  est  comme  peinture,  je 
n'y  ai  vu  qu'une  assez  froide  madone  vêtue  de  blanc  ,  entourée 
d'Iiorauics  fort  tranquilles,  et  non  pas  la  sublime  fille  du  peuple 
qui  chassa  les  Anglais  de  France,  qui  ramena  le  roi  Charles 
dans  sa  bonne  ville  de  Reims,  et  que  des  fanatiques  brûlèrent 
avec  de  grands  cris  de  joie  et  de  rage  ! 

Tout  le  monde  s'accorde  à  dire  que  le  Coadjuteur  récla- 
mant la  liberté  de  Broussel,  et  surtout  le  Bal  où  Louis- 
Philippe  d'Orléans  se  laisse  choir,  sont  deux  ouvrages  peu 
dignes  du  talent  de  M.  Deve'ria.  On  demande  beaucoup  à  qui 
peut  donner  beaucoup.  Mais  il  faut  convenir  ,  au  reste  ,  que 
S.  M.  a  été  fort  malheureuse  dans  la  singulière  histoire  qu'elle 
fait  faire  de  la  vie  de  son  Palais-Royal.  Elle  a  employé  pour  la 
retracer  les  hommes  les  plus  connus  de  l'époque ,  et  ils  ont  pres- 
que tous  échoué. 


Sans  rappeler  le  Mathieu  Mole  de  M.  Sieuben ,  dont  il  a 
déjà  été  question  ,  on  avouera  que  le  cardinal  de  Richelieu 
disant  la  messe,  par  M.  Delacroix,  est  certainement  un  des 
moins  lx)ns  ouvrages  de  son  auteur.  L'Incendie  de  la  salle  de 
l'Opéra,  de  M.  Cottereau,  déplaît  aussi  généralement  que  la 
Prise  de  possession  de  M.  Gosse,  la  colère  brutale  à' Anne 
d'Autriche,  par  M.  Scheffer  aîné.  Enfin  il  n'est  personne  qui 
ne  dise  que  M.  Drolling  ne  s'est  pas  surpasse  dans  le  Richelieu 
donnant  son  palais  à  l'indifférent  Louis  XIII ,  motif,  après 
tout ,  qu'il  était  assez  difficile  de  rendre.  La  manière  dont  il  a 
été  traité  par  un  maître  prouve  qu'il  ne  faut  demander  à  la  pein- 
ture que  ce  qu'elle  peut  donner;  évitons,  autant  que  possible , 
les  sujets  qui  ne  s'expliquent  pas  d'eux-mêmes.  Heureusement 
M.  Horace  Vernet  ne  s'est  point  démenti  dans  son  Arrestation 
des  trois  princes ,  où  l'on  admire  beaucoup  d'esprit ,  d'adiesse 
et  de  couleur;  si  tout  cela  était  moins  propre  et  moins  co<piet, 
il  y  aurait  du  parfum  du  temps.  Ce  que  nous  avons  au  Salon 
de  cet  artiste  essentiellement  distingué  est  déjà  jugé.  Génie 
capricieux  et  varié,  talent  hardi  et  Protéc,  doué  de  la  plus  heu- 
reuse organisation  pour  saisir  et  rendre  les  moindres  traits  de 
la  nature,  on  lui  a  toujours  reproché  de  manquer  de  conviction, 
de  travailler  au  hasard,  d'abuser  de  sa  facilité,  et  de  garder  ses 
spectateurs  froids  devant  ses  ouvrages  comme  devant  une  femme 
qui  ne  serait  que  jolie.  Mais  aujourd'hui ,  chacim  sait  que 
M.  Horace  étudie,' qu'il  travaille  sérieusement;  et  sa  Paysanne 
d'Aricie  suffit  pour  montrer  qu'il  n'a  pas  besoin  de  conseib. 
Après  cette  œuvre  exécutée  avec  tant  de  bonne  foi ,  il  a  dû  re- 
gretter ,  plus  que  nous  encore ,  d'avoir  si  odieusement  calomnié 
l'histoire  sacrée ,  en  faisant  une  fille  de  théâtre  de  la  veuve  de 
Béthulie,  de  cette  Judith  aimée  de  Dieu,  qui,  mettant  sa  con- 
fiance dans  le  Seigneur ,  sauva  les  enfans  d'Israël ,  et  à  laquelle 
les  anciens  de  la  ville  disaient  :  «  Il  n'y  a  rien  à  reprendre  dans 
»  vos  paroles  ;  nous  vous  supplions  de  prier  pour  nous  ,  parce 
»  que  vous  êtes  une  femme  sainte.  » 

Si  nous  revenons  maintenant  aux  grandes  pages  ,  nous  trou- 
vons le  Sixte-Quint  de  M.  Monvoisin,  qui  est  trop  haut  de  trois 
à  quatre  pieds;  le  Moïse  enfant  présenté  à  Pharaon,  travail 
religieux  de  M.  Orsel  ;  le  Saint  Etienne  lapidé  de  M.  Guille- 
mot ,  qui  est  bien  composé;  enfin  le  Bqyardo  et  le  Pépin  de 
MM.  Rioult  et  Auvray,  qui  ont  de  l'imagination.  Tous  ces  hom- 
mes-là ont  exposé  des  ouvrages  estimables ,  mais  ib  doivent 
faire  mieux  qu'estimable  :  attendons.  M.  Bouchot  a  envoyé  de 
Rome  un  Silène  surpris  par  des  bergers ,  qui  serait  bien  plut 
goûté  s'il  n'était  pas  d'une  couleur  aussi  généralement  rose;  on 
en  parlait  déjà  dans  ce  sens  lorsqu'il  parut ,  il  y  a  six  mois ,  à 
la  salle  de  l'Institut.  Tout  en  tenant  compte  des  difficultés  que 
M.  Odicr  a  évitées ,  puisqu'il  n'a_ traité  son  sujet  qu'à  mi-corps , 
je  préfère  son  Pâtre  mourant  à  ces  immenses  tableaux.  C'est 
le  fruit  d'un  talent  mûr  et  qui  paraît  plein  de  resjwct  pour  son 
art.  J'aime  surtout  cette  étude  sérieuse  d'exécution  qui  ne  sent 
pas  la  peine.  L'n  pâtre  mourant  étendu  sur  sa  natte  reçoit  la 
communion  des  mains  d'un  vieux  capucin  assisté  d'un  enfant 
de  chœur;  la  tête  de  l'agonisant  a  de  la  foi,  du  caractère;  celle 
du  vieillard  est  très-belle  d'onction  et  de  fcr\eur, et  l'enfant  re» 
garde  bien  le  moribond  avec  ce  sentiment  de  curiosité  mêlé  d'tt. 


272 


L'ARTISTE. 


froi  que  nous  avons  à  cet  âge  devant  la  mort.  Ce  tableau,  comme 
celui  du  Chien  qui  défend  son  maître,  contre  un  vautour, 
place  avec  honneur  M.  Odicr  au  rang  des  hommes  qui  sortent 
de  la  foule.  M.  Hcsse  nous  paraît  avoir  e'te  moins  heureux  dans 
sa  Françoise  de  Rimini  :  on  ne  sent  pas  l'enfer  dans  son  ta- 
bleau ;  le  groupe  des  deux  âmes  malheureuses  a  de  la  grâce , 
mais  il  s'envole  avec  lourdeur.  Le  Dante  est  mal  tombé ,  et  il 
ne  me  scmljle  pas  qu'il  dût  être  couronne'  de  laurier  lorsqu'il 
fit  ce  voyage. 

On  a  pu  voir ,  dans  la  troisième  travée  de  la  galerie ,  un 
portrait  de  M.  Lecurieux  représentant  un  homme  nain  pri- 
vé de  bras  et  peignant  avec  son  pied  :  c'est  W.  Ducornet. 
Ce  jeune  homme ,  que  son  infortune  rend  doublement  intéres- 
sant, est  auteur  du  Sai/it  Louis  sous  le  chêne  de  Fincennes, 
dans  lequel  on  remarque  une  touche  légère,  mais  un  lâché  qui 
choque  dans  l'ensemble.  Il  faut  espérer  que  M.  Ducornet  abu- 
sera moins  désormais  de  sa  facilité. 

Trouvez-moi ,  trouvez-moi 
Quct^uc  asile  sauvage  j 


Trouvcz-lc  moi  bien  sombre, 
Bien  cahiic,  bien  dormant, 
Couvert  d'arbres  sans  nombre , 
Danj  le  silence  et  l'ombre 
Caché  profondément. 


C'est  sur  cette  donnée  que  M.  Paul  Huet  a  fait  son  grand  pay- 
sage, et  je  ne  puis  mieux  en  faire  l'éloge  que  de  dire  qu'il  a 
bien  rendu  toute  la  poésie,  tout  le  charme  mystérieux,  tout  le 
silence  de  la  douce  pensée  de  M.  Victor  Hugo.  On  entend  les 
feuilles  bruir  et  l'eau  couler.  M.  Huet  a  beaucoup  d'imagina- 
tion ;  il  fait  du  paysage  en  poète ,  aussi ,  pour  bien  juger  ses  ou- 
vrages, il  faut  avoir  soin  de  les  regarder  de  très-loin.  «  Que  vous 
»  importe  ma  touche  et  la  manière  dont  je  travaille ,  semble-t-il 
»  s'écrier,  moi  je  méprise  les  détails  j  je  vise  à  de  grands  effets, 
»  je  veux  que  la  vue  de  mes  paysages  ou  vous  calme  ou  vous  im- 
»  pressionne  comme  les  belles  scènes  de  la  nature.  Si  j  ai  réussi, 
»  ne  me  demandez  plus  rien.  »  Bien ,  M.  Paul  Huet,  je  suis  con- 
tent, n  est  entendu  que  je  ne  parle  ici  que  du  grand  tableau  de 
M.  Huet.  Je  suis  obligé  d'avouer  que  les  autres  petits  ouvrages 
qu'il  a  exposés  sont  inexplicables  d'exécution. 

Les  vues  de  ville  ne  demandent  pas  beaucoup  de  poésie, 
mais  elles  exigent  du  moins  une  grande  entente  de  la  perspec- 
tive et  de  la  couleur,  et  celte  puissance  de  vérité  qui  en  est  la 
première  condition  :  là  il  faut  créer  des  masses  avec  d'innom- 
brables détails ,  et  produire  de  l'effet  sans  aucun  aitifice  ; 
M.  Dagnan  nous  paraît  posséder  toutes  ces  qualités  dans  la  Fue 
de  Paris  que  l'on  voit  au  Salon.  Sans  doute  ce  tableau  n'est 
point  irréprochable  J  le  peintre  s'y  est  abandonné  à  une  trop 
grande  verve  de  coloriste  ;  son  atmosphère  n'a  pas  ce  ton  froid 
qui  plane  toujours  sur  la  ville  de  boue  et  de  fumée ,  comme 
l'appelait  Jean-Jacques ,  et  les  maisons  sont  restées ,  par  suite 
de  cette  erreur ,  trop  brillantes  et  trop  propres  ;  mais  l'effet  de 
soleil  couchant  est  bien  observé  et  rendu  avec  une  extrême  ha- 
bileté; les  eaux,  et  surtout  celles  à  di'oite,  où  viennent  se  con- 


fondre les  deux  branches  de  la  rivière,  ont  un  mouvement  qui 
fait  illusion.  Faire  sentir  la  surface  plate  des  eaux  est  un  écueil 
où  l'on  vient  souvent  échouer,  M. .Dagnan,  à  qui  du  reste  on 
accorde ,  je  crois ,  assez  généralement  le  mérite  de  les  bien  pein- 
dre, l'a  surmonté  avec  bonheur,  et  les  siennes  ont  une  transpa- 
rence parfaite.  J'ai  beaucoup  à  louer  aussi  le  travail  conscien- 
cieux et  adroit  qu'il  y  a  dans  ces  nombreux  bateaux  qui  cou- 
vrent la  rivière.  Je  pense  que  l'on  ne  saurait  trop  encourager 
l'artiste  dans  lequel  on  trouve  une  si  intelligente  persévérance 
à  chercher  la  nature. 

S'il  est  un  genre  de  peinture  où  la  vérité  soit  une  qualité 
essentielle,  indispensable,  c'est  bien  certainement  celui  du 
paysage.  Sans  justesse  de  couleur,  sans  air,  sans  ton  de  nature, 
il  perd  tout  son  charme ,  et  quelles  que  soient  la  beauté  du  site, 
l'adresse  de  la  composition,  l'habileté  de  la  main,  il  ne  reste  tou- 
jours qu'un  ouvrage  assez  médiocre;  or  n'y  a-t-il  pas  à  l'expo- 
sition plusieurs  tableaux,  même  de  nos  artistes  qui  jouissent 
de  la  meilleure  réputation ,  tels  que  MM.  Watclet ,  Villeneuve, 
Régnier,  Girault,  Rémond,  etc.,  qui  peuvent  avoir  tous  les 
brillans  défauts  que  nous  venons  de  citer,  mais  qui,  malgré  leur 
talent  d'exécution ,  manquent  des  mérites  réels  que  nous  deman- 
dons ?  Ces  messieurs ,  qui  se  Cent  probablement  sur  leur  répu- 
tation ,  semblent  ne  faire  d'études  que  dans  leurs  ateliers ,  et  se 
livrent  à  des  routines  d'école ,  à  des  partis  pris ,  à  des  recettes 
de  peinture,  pour  ainsi  dire,  qui  les  perdent.  Il  est  temps  que 
la  révolution  qui  s'est  opérée  dans  la  ligure  gagne  le  paysage  , 
ce  n'est  qu'en  se  rapprochant  de  la  nature  que  des  hommes  de 
ce  mérite  peuvent  reprendre  leur  place. 

Les  ouvrages  de  M.  Allgny  ont  bien  la  manière  que  nous 
critiquons;  mais  ils  se  rachètent  par  une  grande  hardiesse  et  un 
caractère  assez  précieux  d'originalité.  M.  Jollivard  nous  semlile 
dans  une  meilleure  route;  ses  forêts  ont  un  grand  sentiment  de 
vérité  et  d'observation;  il  s'éloigne  des  traditions  convenues,  et 
si  toutes  ses  feuilles  se  ressemblent,  on  n'a  que  des  éloges  à 
donner  à  l'aspect  vrai ,  pittoresque ,  plein  de  mouvement  et  de 
végétation  de  ses  sites.  On  doit  aussi  classer  M.  Gué  parmi  les 
chercheurs  de  nature.  \\  est  toujours  juste  et  fait  du  bon  soleil, 
quoique  son  pinceau  soit  en  général  un  peu  gris.  Sa  J'ue  du  Puy- 
de-Dôme,  et  particulièrement  son  Eglise  de  N.-D.  du  Puy, 
lui  assignent  un  rang  distingué  au  Salon.  C'est  peut-être  parce  que 
son  cadre  n'est  pas  doré  qu'on  n'a  point  parle  de  la  Fue  exté- 
rieure de  S.-Nicolas-des-Champs ,  par  M.  Darche;  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  que  c'est  un  morceau  fort  estime  des  ar- 
tistes ,  qui  voient  un  long  avenir  dans  ce  talent  qui  se  décèle 
avec  tant  de  vie  et  de  couleur.  J'ai  remarqué  également  une  vue 
de  mademoiselle  Faguet  qui  s'annonce  assez  heureusement  ; 
elle  marche  aussi  dans  la  roule  du  vrai.  H  faut  encore  citer  une 
Fue  des  environs  de  Rome ,  par  M.  Fleury.  H  y  a  de  la  per- 
spective aérienne  dans  cette  composition. 

Voici  venir  encore  un  nom  que  l'on  ne  connaissait  pas,  M.  de 
Lansac;  il  s'est  placé  haut  dans  sa  Forge  de  maréchal  ferrant. 
Tout  y  est  bien  senti ,  et  la  nature  est  rendue  là  avec  une  volonté 
ferme  et  une  grande  intelligence.  Le  cheval  qui  s'en  va  monté 
nonchalamment  par  un  gros  garçon  de  ferme  fuit  très-bien  ,  quoi- 
que le  ciel  n'enfonce  pas  assez,  comme  disent  les  peintres.  Tout 


L'ARTISTE. 


275 


jMrte  à  croire  q»ie  M .  de  Lanzac  se  fera  bientôt  une  réputation  mé- 
ritée. Pour  en  finir  avec  ce  que  l'on  appelle  le  paysage,  c'est 
ici  l'occasion  de  parler  des  beaux  animaux  de  M.  Brascassat. 
Ils  se  distinguent  par  une  étude  consciencieuse  et  des  entourages 
trcs-pil^res(pies.  Il  y  a  aussi  de  la  clialeur  et  de  l'air  dans  le  ta- 
bleau de  M.  Verbœck-Hoven.  Le  grand  taureau,  à  droite, 
nous  paraît  très-beau  ;  et  nous  avons  eu  plaisir  à  regarder  de 
jolis  petits  canards  dont  les  habitudes  sont  parfaitement  obser- 
vées. On  peut  néanmoins  reprocher  k  cet  ouvrage  quelque 
chose  de  sec  et  de  mesquin. 

Y.  ScHOELCHER. 


Uwm  Bramatiquf. 


THÉÂTRE   DE   L'ODÉON. 

PAR  M.  ALFRED  DE  VIGIHY. 

Ce  ne  serait  pas  une  petite  chose  que  de  suivre  pas  à  pas  le 
fil  d'un  drame  moderne ,  si  l'on  voulait  faire  étalage  d'érudi- 
tion sur  les  anachronismcs ,  les  manques  d'étiquettes  ,  et  les  pe- 
tites libertés  qu'un  auteur  s'adjuge  raisonnablement.  Charge 
trop  lourde  pour  nos  épaules ,  par  ce  temps  de  drame,  où  l'on 
a  cinq  heures  d'histoire  a  débrouiller  tous  les  huit  jours.' 

Au  premier  acte ,  nous  sommes  au  Louvre ,  parmi  des  cour- 
tisans chamarrés  d'or  et  de  plumes ,  forcenés  joueurs ,  et  plus 
intrigans  encore.  Le  maréchal  d'Ancre,  en  [dépit  du  vendredi 
B  et  de  l'anivcrsaire  de  la  mort  de  Henri  IV,  insiste  auprès  de  son 
^R  Italienne  et  superstitieuse  Éléonore ,  pour  faire  arrêter  le  prince 
^K  de  Condé.  La  maréchale  cède  ;  il  lui  parle  aussi  de  Michael 
^B  Borgia ,  Corse  dont  elle  fut  aimée ,  et  dont  la  présence  toute  ré- 
^K  cente  à  Paris  inquiète  sa  tendresse  d'époux.  C'est  avec  dignité 

I 


qu'elle  repousse  cette  crainte  :  Concini  s'éloigne.  Condé,  rail- 
leur et  satirique,  vient  insulter  son  ennemie  en  face.  Le  gant 
de  la  maréchale  tombe ,  et  à  ce  signal  des  épées  brillent  hors 
des  fourreaux;  le  prince  est  conduit  à  la  Bastille.  Micbaei 
Borgia  se  retire ,  blessé  de  n'avoir  pu  parler  à  cette  ambitieuse 
fille  d'un  menuisier,  plus  reine  aujourd'hui  que  la  reine  de 
France.  Premier  acte  froid ,  mais  plein  de  faste. 

Le  juif  Samuel  Montable,  sorcier  qui  se  mêle  d'usure,  con- 
fident universel  des  partisans  qui  s'agitent  pour  s'arracher  le 
pouvoir,  nous  offre  alors  chez  lui  toute  une  galerie  de  meneurs 
politiques  ,  qui  défilent  et  se  succèdent.  Concini  a  fait  croire  à 
son  Eléonore  qu'il  partait  pour  la  Picardie;  mais  en  secret  il 
se  rend  chez  cet  israélite,  où  loge  IVIichael  Borgia.  Cette  visite 
est  dans  le  double  dessein  de  lui  dérober  sa  jeune  femme  ,  et 
particulièrement  une  lettre  à  Ravaillac ,  par  l'existence  de  la- 
quelle est  compromise  incessamment  une  fortune  tjop  rapide 
pour  n'être  pas  incertaine  et  enviée.  A  son  tour,  Borgia  revient , 
humilié  de  l'accueil  de  glace  de  la  maréchale  ,  qu'il  voulait  ce- 
pendant avertir  d'une  sédition  populaire  tramée  dans  l'ombre. 
Mais  un  message  lui  est  en  cet  instant  remis  :  c'est  une  lettre 
d'Eléonorc  ;  c'est  un  rendez-vous.  Alors  il  rassure  sa  jetme 
femme,  qui  boudait  à  la  nouvelle  de  leur  prochain  départ;  il 
lui  promet  de  ne  pas  la  ramener  tout  de  suite  en  Corse ,  et  vole 
avec  joie  où  l'attend  la  maréchale.  Second  acte,  pêle-mêle,  mais 
indispensable. 

Borgia  est  auprès  de  la  maréchale  :  il  lui  démontre  avec  des 
reproches  d'amant  la  vanité  de  ses  illusions  de  femme  siu-  la 
solidité  de  ce  piédestal  de  cour,  au-dessous  duquel  fermente  en 
ce  moment  une  conflagration  populaire.  Eh!  sans  doute,  ce  n'est 
pas  elle  qu'il  accuse  des  crimes  que  l'ambition  du  maréchal  a 
voulus;  mais  il  falit  s'éloigner  :  il  ne  faut  pas  se  fier  à  ce  sol 
qu'un  tremblement  va  bouleverser  sous  ses  pas.  Eléonore  sourit 
et  doute.  Soudain  les  mille  voix  de  la  populace  ont  hurlé  dans 
la  rue  ;  des  coups  d'arquebuse  brisent  les  croisées ,  et  des  gens 
du  roi  s'emparent  de  la  maréchale  d'Ancre  qui ,  avant  ces  scènes 
de  confusion  et  de  pillage,  vient  de  confier  ses  enfans  à  la  géné- 
rosité de  Michel  Borgia.  Troisième  acte ,  plein  d'intérêt  et  de 
force. 

Cependant  Concini  courtise  la  pétulante  Isabelle,  cette  femme 
de  Borgia.  Par  un  mutuel  éclair,  né  d'un  double  doute  et  d'une 
explication  simultanée ,  tous  deux  entrevoient  que ,  tandis  qu'ils 
trompaient  les  absens,  ceux-ci  prenaient  du  moins  leur  revan- 
che. Tous  deux  se  quittent  donc  avec  ardeur,  pour  courir  à  la 
vengeance.  Isabelle  court  à  la  Bastille  où  la  maréchale  fait  rougir 
ses  juges ,  et  l'accusation  de  magie  se  mêle  à  cette  ignoble  pa- 
rodie judiciaire,  qui  n'est  qu'un  duel  entre  des  bourreaux  lâches 
et  une  femme  désarmée  :  scène  de  jalousie  et  d'amour,  de  rage 
et  de  folie  furieuse,  que  mademoiselle  Noblet  a  dramatiquement 
comprise.  Luynes  triomphe  ;  il  brave  la  favorite  condamnée 
qui  devine  enfin  d'où  partent  les  accusations  d'Isabelle,  et  se 
prépare  à  la  mort.  Ce  quatrième  acte  est  large  et  magnifique. 

Le  cinquième  est  plus  compliqué  d'incidcns  que  de  faits  : 
c'est  Concini  qui  erre  dans  les  rues  pour  chercher  Borgia,  pour 
le  tuer.  Les  sourdes  rumeurs  de  l'émeute  rugissent  encore  dans 
la  cité  nocturne;  il  y  a  des  feux  qui  resplendissent  dans  le  ciel. 


27>4 


L'ARTISTE. 


CuDcini  a  peur,  car  on  profère  son  nom,  car  des  flots  de  foule 
passent  et  se  proposent  de  le  massacrer.  Enfin  Borgia  paraît ,  et 
un  duel  acharné  s'engage  dans  les  ténèbres  :  tous  deux  tombent. 
Des  coups  de  mousquets  achèvent  le  maréchal  expirant.  Puis  au 
milieu  de  ces  cadavres  s'avance ,  à  la  lueur  des  torches  ,  Eléo- 
nore ,  que  l'on  conduit  au  supplice,  et  qui  fait  jurer  à  ses  enfans 
de  la  venger.  Il  y  a  de  la  recherche  et  de  la  gène  dans  le  jeu 
des  ressorts  de  ce  dénoùment. 

Pour  rendre  équitablement  justice ,  il  faudrait  parler  de  tout 
le  mondej  de  Frederick  et  de  Ijigier,  qui  se  sont  surpassés  tour 
à  tour  ;  de  mademoiselle  Noblet ,  qui  marche  avec  progrès  sur 
une  ligne  excellente;  de  mademoiselle  Georges  surtout,  qui  les 
domine ,  et  par  l'intention  de  l'auteur,  et  par  le  développement 
des  plus  riches  moyens  tragiques.  Au  total,  durable  succès:  ho- 
norable pour  M.  Alfred  de  Vigny,  productif  pour  l'Odéon. 


GYMNASE  DRAMATIQUE. 

^e   !2ûcfU /toluiauc ,    '^(JâutievuCe  en  un   ac/r, 

PAR  M.  DDPIV. 

Un  sot  s'est  donne'  sous  la  restauration  l'importance  du  mar- 
tjrre  en  publiant  je  ne  sais  quel  rogaton  de  pamphlet  qu'il  n'a 
pas  seulement  lu  ;  mais  qui  est  à  lui ,  car  il  l'a  payé.  Pendant 
sa  retraite,  je  ne  sais  où  ,  la  révolution  de  juillet  s'accomplit 
sans  qu'il  en  sache  rien.  De  cachette  en  cachette  il  rentre  chez 
sa  femme  qu'il  n'a  épousée  que  devant  un  prêtre,  je  ne  sais 
comment.  Un  colonel,  amoureux  de  la  dame,  se  trouve  là,  et 
se  fait  passer  pour  le  premier  mari  lui-même ,  je  ne  sais  pour- 
quoi. Le  pauvre  mari  n'ose  long-temps  dire  le  contraire ,  tant 
les  procureurs  du  roi  lui  trottent  par  la  cervelle  ;  enfin  on 
rompt  le  mariage  ecclésiastique ,  et  le  sot  en  apprenant  les  trois 
journées  de  juillet  a  un  pied  de  nez.  Cette  pièce  est  un  je  ne 
sais  quoi. 


PAR  HH.  BATARD,  JCUEI  ET  PHILIPPE. 

C'est  une  anti-phrase,  une  contre-vérité.  M.  Rambert  est  un 
tyran  hypocrite,  un  despote  dissimulé.  Il  entoure  sa  femme  de 
précautions  injurieuses  avec  toute  la  délicatesse  possible.  La 
peur  de  se  voir  enrégimenté  dans  la  catégorie  des  époux  mal- 
heureux lui  fait  déployer  un  luxe  de  précautions  machiavé- 
liques. Il  a  l'infamie,  en  vérité  fort  prudente,  d'éloigner  les 
amies  et  les  amis.  Mais  il  périt  de  l'excès  de  politique ,  d'un 
trop  plein  d'habileté.  On  parvient  à  faii-e  voir  clair  à  sa  femm,e 


sur  ces  terreurs  désobligeantes ,  et  lorsqu'elle  sait  que  la  mé- 
fiance est  la  base  de  tant  de  soins ,  qu'il  entre  tant  de  mépris 
dans  ces  manifestations  empressées,  elle  est  piquée  au  vif;  on 
peut  deviner  quelle  vengeance  naîtra  d'une  telle  découverte 
dans  un  esprit  féminin  et  outragé.  Cette  comédie  est  ISne  ,  le 
cadre  en  est  ingénieux.  C'est  un  charmant  succès. 


VAUDEVILLE. 

liS^/t    QDevorce,     Mj-raf/ic  •  (comécue  e/i  tut  tic/e , 

PAR  M.  ARCELOT. 

Voilà  un  nom  qui  nous  revient;  qui  nous  revient  souvent, 
toujours  avec  une  idée,  remplie  bien  ou  mal.  Celte  fois  mal,  si 
M.  Ancelot  a  voulu  nous  dépersuader  du  divorce.  Mais  un 
mauvais  argument  ne  prouve  rien  contre  une  bonne  thèse. 
Comme  argumentation, d'autres  trouveront  mieux;  comme  vau- 
ville ,  celui-ci  ne  manque  pas  d'intérêt  :  il  s'y  trouve  une 
petite  part  de  sensibilité  qui  fait  plaisir.  On  y  pleure  décem- 
ment. 

Emmelinc  a  divorcé.  Lord  Clifford  est  aux  eaux  de  Bade 
avec  le  rejeton  de  ce  mariage;  il  s'y  rencontre  avec  elle  et  son 
nouvel  époux  Murville.  Ce  tête-à-tête  ne  plaît  ni  à  l'un  ni  à 
l'autre  ;  tous  deux  demandent  des  chevaux  de  poste  pour  mettre 
entre  eux  un  plus  large  segment  de  la  circonférence  terrestre. 
On  ne  saurait  trop  se  voir  de  loin  en  pareille  occurrence.  Mais 
le  fils  de  Clifford  est  malade  ,  et  ce  départ  brusque  nuirait  à  la 
santé  de  l'enfant.  Emmeline ,  attendrie ,  demande  à  .le  voir ,  à 
lui  prodiguer  les  soins  de  mère.  «  Non ,  Madame ,  objecte  Clif- 
ford ;  il  vous  croit  morte  :  car  j'ai  voulu  qu'il  honorât  la  mé- 
moire de  sa  mère.  »  Et  sur  cette  dureté,  des  explications  com- 
mencent entre  l'ancien  mari  et  cette  femme  qui  n'est  pas  heu- 
reuse dans  son  dernier  ménage.  La  douleur  la  rend  naïve  :  elle 
dit  indiscrètement  le  caractère  et  la  conduite  de  Murville,  le 
tout  avec  des  larmes.  Cliflord  consent  à  ce  qu'elle  voie  son  fils. 
Évidemment  il  y  a  là  une  passion  qui  se  renoue ,  un  péril  d'in- 
fidélité :  c'est  ainsi  qu'en  juge  Murville.  Emmeline  ne  le  reverra 
plus  :  et  une  lettre  laconique  lui  apprend  cette  résolution  bru- 
tale au  moment  où  Clifford ,  qui  redoute ,  pour  sa  délicatesse 
d'homme  d'honneur ,  le  danger  de  ce  voisinage ,  disparaît  éga- 
lement. Elle  restera  seule  entre  des  souvenirs  aussi  chers  que 
funestes.  C'est  tout. 

La  critique  d'un  divorce  maladroit  n'est  en  réalité  que  l'apo- 
logie du  divorce  bien  raisonné.  Sur  la  thèse  qu'il  osait  contro- 
verser ,  M.  Ancelot  pouvait  évidemment  prendre  de  plus  haut 
les  choses.  Mais  il  y  a  de  jolis  détails  et  deux  rôles  gais  plaqués 
dans  l'intrigue. 


L'ARTISTE. 


z<o 


PORTE  SAINT-MARTIN. 


tj/uiTttc/i  /e  tytv/aiifti,    ^mi/iec'ii'iroo)  acicà ^  eii,  veM, 
PAB  M.  VICTOR  ESCOVSSE. 

Un  esclave  africain ,  Farruck ,  a  tu  sa  fille  pe'rir  :  elle  s'est 
suicidée  pour  échapper  à  la  poursuite  d'un  séducteur.  Cet  es- 
clave nourrit  une  passion  secrète  pour  la  fiancée  du  meurtrier 
de  sa  fille.  En  dédommagement  de  sa  douleur  de  père,  il  veut 
(juc  le  libertin  don  Alphonse  lui  cède  la  coquette  dona  Isabelle. 
Proposition  fantastique  et  mal  reçue,  qui  serait  même  cliâtic'e 
d'un  coup  d'cpée  si  l'acier  d'une  brave  lame  portugaise  pouvait 
se  souiller  d'un  vil  sang  noir.  «  Du  sang  noir,  s'c'crie  Farruck 
en  ouvrant  son  bras  d'un  coup  de  poignard.  Vois  !  n'est-il  pas 
aussi  rouge  que  le  tien.  «  On  le  chassej  mais  en  partant  il  laisse 
entendre  des  imprécations  sourdes.  Bientôt,  à  la  veille  des  fian- 
çailles, dans  im  incendie,  Isabelle  disparaît.  Deux  jours  après 
elle  est  rendue  à  don  Alphonse.  Ils  vont  à  l'autel ,  ils  se  ma- 
rient; mais  une  mélancolie  secrète  ronge  cette  infortunée  :  cflc 
dépérit.  Alphonse  s'inquiète  de  ce  changement  qu'un  certain 
ennite  du  voisinage  interprète  assez  mal  pour  l'honneur  du 
mari.  Puis  vient  la  confession  d'Isabelle  aux  pieds  de  cet  ermite, 
(!t  le  mari  ,  témoin  prémédité  de  cette  jonglerie  sacrilège,  la 
poignarde  quand  il  sait  qu'au  milieu  des  décombres  et  des  flam- 
mes, c'est  Farruck  qui  ravit  Isabelle ,  et  qu'elle  n'est  entrée  dans 
le  lit  de  noces  qu'avec  une  couronne  flétrie.  L'ermite  se  décou- 
vi'e  alors ,  et  Farruck ,  car  c'est  lui-même ,  rit  au  nez  d'Al- 
phonse avec  la  funeste  joie  d'un  père  qui  s'est  vengé. 

Poésie  pâle  ,  semée  ç.i  et  là  de  vers  énergiques  ,  mais  rares  ; 
fabulation  rajustée  de  quelque  légende  dont  on  a  pris  la  violence 
j)0Hr  de  la  force ,  et  l'insolite  pour  de  la  sève  ;  au  total ,  drame 
plus  satisfaisant  (ju'on  ne  pouvait  l'attendre  d'un  début  de  rhé- 
toricien  ,  imitateur  des  errcraens  du  jour  ,  parce  que  c'est  le 
premier  penchant  quand  on  commence  j  le  tout  si  bien  joué  par 
Bocage  tout  seul ,  qu'on  a  demandé  V auteur  avec  des  rugisse- 
mens,  et  qu'on  l'a,  séance  tenante,  mis  indécemment  au  carcan 
d'une  comparution  forcée,  contre  laquelle  il  a  protesté  par  sa 
plleur  ,  ses  efforts  ,  et  l'agitation  qui  faisait  trembler  tous  ses 
membres. 


THÉÂTRE  DU  PALAIS-ROT  AL. 

eiv  (ieua!  â'cvCeaiuD , 

PAR  MM.  DUP»  ET  GRATIE3I. 

Une  puissante  famille  a  perdu  un  de  ses  enfans;  lord  Charles 
de  Saint-Ronan  cherche  partout  son  frère.  Voilà  qu'im  maître 
d'école  du  village  s'ingère  tout  à  coup  qu'il  est  ce  frère  perdu  : 
il  se  rend  au  château  ,  s'y  installe  en  maître,  se  grise,  devient 
insolent  et  tarabuste  ses  anciennes  connaissances ,  Jacques  Je 
charpentier  comme  les  autres.  A  la  fin  c'est  Jac([ues  qui  est  cet 
enfant  si  curieusement  cherché  ;  et  en  ^érité  c'est  fort  heureux , 
car  le  maître  d'école  est  un  fieffé  drôle  très- bien  représenté  par 
Samson ,  qui ,  du  Théâtre-Français ,  s'est  élancé  au  théâtre 
Montansier.  Samson  est  plein  d'esprit  et  de  gaîté  ;  c'est  une 
bonne  emplette  du  directeur.  La  troupe  commence  à  se  caser , 
à  se  reconnaître.  Nous  conseillons  au  comité  de  cette  administra- 
tion ,  si  elle  a  un  comité,  de  s'insurger  contre  la  sensibilité  et 
de  se  faire  un  répertoire  plus  bouffon  que  moral.  Théàtrale- 
racnt  parlant ,  les  bons  cœurs  et  la  morale  sont  d'assez  sottes 
choses ,  surtout  dans  un  emplacement  qui  offre  un  tel  voisinage. 


^(H  tytùoeun/  (U  /^éo,   au,  ca  ilCrauyenie  ^' t  tyCvoe. 

0  manie  des  dates  !  pourquoi  1760  et  non  pas  17J9?  Mettez 
régence,  dix-huitième  siècle,  ou  plutôt  ne  mettez  rien  du 
tout.  C'est  le  proverbe  de  Collé,  La  vérité  dans  le  vin  :  char- 
mant ,  et  sifflé  d'ailleurs  ,  car  il  y  a  chez  nous  une  secte  qui  ne 
reconnaît  pas  la  littérature  si  elle  a  plus  de  dix  ans  de  date. 
Vous  savez  ce  que  c'est  ;  un  mari  trompe  par  son  ami  ;  c'est  la 
grande  loi  sociale.  Puis  cet  ami,  abbé,  prestolet,  buveur  de 
Champagne,  qui  fait  son  med  culpd  dans  l'ivresse,  prenant  le 
mari  pour  confesseur ,  et  s'avouant  le  plus  grand  scélérat  du 
monde.  Pour  quoi  le  bon  époux,  édifié ,  gris ,  sensible  à  tant  de 
repentir,  ne  veut  plus  quitter  l'honnête  et  désesjiéré  coupable, 
et  projette ,  en  trinquant ,  les  larmes  aux  yeux ,  d'être  le  Pylade 
de  son  Oreste.  Sifflez,  bonnes  gens  ;  j'applaudirai ,  moi.  Dia- 
logue franc,  celui  de  Collé;  jolis  couplets  de  l'arrangeur. 


PAR  MM.  aRAZISII,  BATARD  ET  TARKCR. 

N'allez  pas  demander  aux  auteurs  'de  ces  sortes  de  bleuettes 
la  moindre  étincelle  de  ce  saint  enthousiasme  pour  les  arts ,  qui 
aide  à  leurs  progrès  par  de  loyaux  conseils  ,  pr  de  justes  et 


276 


L'ARTISTE. 


profondes  considc'rations.  La  fronde  du  vaudeville  n'est  chargée 
que  de  cailloux,  et  au  risque  de  balafrer  un  chef-d'œuvre,  ou 
de  meurtrir  un  artiste ,  il  est  de  rigueur  que  le  soir ,  entre  la 
table  que  le  spectateur  abandonne  et  l'alcôve  où  son  repos  l'at- 
tend ,  on  lui  donne  un  échantillon  plus  ou  moins  le'ger  de  notre 
urbanité  connue.  Tel  rieur  du  balcon  ,  qui  se  réjouit  de  si  bon 
cœur  à  ces  facéties ,  a  d'ailleurs  posé  dans  l'extase  au  Salon  le 
matin ,  et  c'est  parce  que  les  arrêts  du  vieux  fou  de  Momus  , 
paillasse  classique ,  avec  sa  marotte  fanée  et  ses  grelots  de  car- 
naval ,  sont  absolument  sans  justice ,  qu'on  peut  les  laisser  pas- 
ser sans  conséquence.  On  ne  serait  pas  gai  si  l'on  se  faisait 
juste  ,  et  avant  tout  il  faut  que  le  parterre  rie. 

Or  le  parterre  a  ri.  Il  a  ri  de  cette  fable  d'un  pâtissier  dont 
on  a  mis  le  portrait  au  Salon ,  avec  l'indication  au  livret  que 
c'est  lejac  simile  d'un  pair  de  France.  De  là  une  question  en 
quiproquo  sur  l'hérédité  de  la  pairie,  où  les  mots  de  prochaine 
fournée  et  de  brioches  sont  plaisamment  agencés.  Chacun  des 
deux  interlocuteurs  croit  que  son  partner  le  comprend  à  mer- 
veille. Jouée  avec  esprit ,  cette  pièce  qui  n'en  manque  pas,  au 
contraire ,  a  obtenu  un  franc  succès  de  rire.  Tonnerre  de  calem- 
bourgs  et  de  bravos. 


XiomtiU^, 


La  gravure  du  tableau  représentant  Gustave-TVasa  aux 
états-généraux  de  Stockholm,  peint  par  M.  Hersent,  membre 
de  l'Académie  des  Beaux-Arts ,  et  qui  fait  partie  de  la  galerie 
privée  du  roi ,  vient  d'être  terminée  par  M.  Henriquel-Dupont. 
■  Une  épreuve  en  est  exposée  au  Musée ,  dans  \si.  salle  d'entrée  ; 
la  planche  est  actuellement  au  tirage.  Nous  ne  tarderons  pas  à 
rendre  compte  de  cette  œuvre  importante  et  remarquable  qui 
fait  sensation  au  Musée  et  donjt  la  publication  est  prochain,e. 


M.  Girard  ,  artiste  d'un  mérite  fort  distingué,  vient  de  ter- 
mine, à  Vaqua  tinta,  d'après  M.  Paul  Delaroche,  le  portrait  de 
la  célèbre  virtuose  mademoiselle  Sontag.  Il  paraît  que  cette 
charmante  gravure ,  actuellement  exposée  au  Salon ,  va  être  in- 
cessamment mise  en  vente.  Avis  aux  dilettanti. 


L'auteur  du  tableau  des  Moissonneurs ,  qui  a  obtenu  un  si 
brillant  succès  au  Salon ,  M.  Léopold  Robert ,  est  anivé  à  Pa- 
ris ,  il  y  a  quelques  jours ,  venant  de  Florence.  Sa  résidence 
habituelle  est  Rome.  On  parle  d'un  banquet  que  des  artistes  se 
proposaient  d'offrir  à  ce  peintre  pour  céle'brer  son  retour  dans 
une  ville  où  il  a  fait  toutes  ses  études  comme  graveur  et  peintre. 


•  Le  célèbre  Kemble,  directeur  d'une  troupe  anglaise,  va  louer 
à  Paris  une  salle  de  spectacle  pour  quelques  représentations  qui 
combleront  le  vide  laissé  entre  le  prochain  départ  des  Allemands 
et  le  retour  au  mois  d'octobre  de  la  troupe  des  Italiens. 


Il  est  question  de  mettre  à  exécution  le  grand  projet  de  Na- 
poléon ,  de  percer  une  rue  qui  communiquerait  du  Louvre  à  la 
place  de  la  Bastille. 


Le  Salon  restera  ouvert  jusqu'à  la  fin  de  juillet  :  c'est  à  cctle 
époque  que  seront  décernées  les  récompenses. 


Mémoires,  correspondances  et  ouvrages  inédits  de  Di- 
derot, publiés  d'après  les  manuscrits  confiés ,  en  mourant ,  par 
l'auteur,  à  Grimm;  4  vol.  in-8°.  Prix,  28  fr.  Chez  Paulin, 
éditeur,  rue  Neuve-Saint-Marc,  n°  10. 


Théâtre  <^e   Goethe ,  nouvelle  traduction;  4  ^^^-  in-8". 
Prix,  8  fi".  ;  chez  le  même. 


L'ARTISTE. 


27Î 


I3faur-:2lrt0. 


SALON   DE   1831. 


OPINION 


K  L'OCCASIOJi  DU  SAI/>N. 

(suite.) 

En  conscience,  grâce  a  l'usage  qu'on  en  a 

fait  depuis  quinze  Innées ,  qu'est  devenue  cette  belle  et 
noble  création  de  la  Légion-d'Honneur  ,  dans  la  balance 
de  l'opinion  publique?  Unhocbet  de  vaniteuse  ambition 
jioui-  la  médiocrité,  une  distinction  frivole  que  cette  mé- 
diocrité seule  sollicite,  et  que  le  vrai  mérite  qui  sait  l'at- 
tendre repousserait  avec  mépris  si  la  main  royale  qui  la 
distribue  ne  rendait  "a  cet  insigne  un  peu  de  valeur  à  ses 
yeux. 

Dans  nn  temps  moins  turbulent  et  moins  agité,  l'on 
pourrait  s'amuser  peut-être  de  ces  vains  jouets  de  cour; 
mais  c'est  bien  de  cela  qn'il  s'agit  "a  présent  que  les  arts 
ont  jeté  le  cri  de  détresse,  prêts  à  périr  sans  secours  au 
milieu  de  cette  mer  débordée  de  productions  innombrables 
qui  s'étouffent  mutuellement  !  Car,  que  l'on  ne  s'y  trompe 
point,  c'est  dans  cette  clfroyable  quantité  d'artistes  qu'il 
faut  chercher  la  source  de  leur  profonde  misère  en  général. 
Du  sein  de  ce  déluge  se  détachent ,  comme  des  phares, 
quelques  êtres  privilégiés  par  l'inspiration ,  la  force  et  le 
talent  :  artistes  de  conviction,  qui  sentent  au  cœur  la 
sainte  vocation  de  l'art.  Mais  le  reste,  troupeau  sans 
boussole,  sans  chaleur  et  sans  foi,  l'adopte  et  l'exploite 
connue  un  vil  métier.  Ce  sont  ceux-fa  qui  crient  le  plus 
fort,  ceux-là  qui  assiègent  et  encombrent  les  avenues  de 
l'autorité  dispensatrice  des  faveurs  et  des  travaux  ofii- 
ciels;  ceux-là  qui  trop  long-temps  ont  ravi  au  vrai  ta- 
lent le  prix  de  son  génie  et  le  fruit  de  ses  veilles  ;  rcux-la 
enfui  qui  presque  de  vive  force  se  sont  glissés  dans  nos 
musées  il  côté  du  génie,  et  se  sont  arrogé  le  triste  privi- 
lège de  barbouiller  les  monuuiens  qui  feront  rire  de  nous 
il  moqueuse  postérité. 

C'est  par  le  dernier  gouvernement  que  les  beaux- 

TOME    I.       23'    UVHAISOB. 


arts  ont  été  blessés  au  cœur,  livrés  qu'ils  étaient  'a  l'igno- 
rance d'un  homme  qui  demandait  d'Ingres  s'il  peignait 
l'histoire ,  et  de  Cherubini  s'il  était  musicien.  Des  sommes 
énormes  s'écoulèrent  en  encouragemens.  Quelques-unes 
même,  grâce  aux  avis  du  directeur-général  des  Musées, 
payèrent  de  beaux  ouvrages;  mais  distribuées  en  général 
sans  intelligence,  sans  goût  et  sans  choix,  elles  firent 
pulluler  les  artistes  médiocres  ;  et  dès  lors  des  statues  dé- 
nuées de  nature  et  de  vie  allèrent  peupler  nos  monumens 
et  nos  places  publiques,  en  même  temps  que  des  vierges 
sans  divinité,  des  saints  et  des  martyrs  sans  inspiration 
et  sans  foi  inondaient  le  monde  chrétien.  Ce  ne  sont  donc 
pas  des  décorations  qu'il  faut  aux  arts;  ce  ne  sont  pas  non 
plus  des  sommes  jetées  avec  profusion  ;  c'est  du  discerne- 
ment dans  les  acquisitions  'a  faire  ;  c'est  encore  du  discer- 
nement dans  les  distributions  de  travaux  publics.  Si  l'on 
a  le  bon  esprit  de  n'appeler  'a  ces  faveurs  que  le  vrai  mé- 
rite, l'art  est  sauvé.  Ces  distinctions  en  effet  seraient  une 
leçon  de  goût  pour  le  public,  un  avertissement  sévère, 
mais  paternel ,  pour  les  artistes  sans  génie  que  des  encoi  - 
r^gemens  maladroits  ont  trompés  jusqu'ici  sur  leur  voca- 
tion. N'ayant  plus  désormais  dans  le  gouvernement  un 
complice  de  leur  désespérante  médiocrité  ,  l'heureuse 
idée  leur  viendrait  peut-être  d'aller  demander  à  d'autres 
professions  les  ressources  que  leur  refuseraient  les  amis  des 
arts. 

Mais  ces  acquisitions,  mais  ces  distributions  de  travaux, 
ces  encouragemens  enfin,  qui  devrait  donc  en  décidera 
l'avenir?  Je  l'ai  déjà  dit ,  ce  ne  peut  être  un  corps  privilé- 
gié, cène  peut  être  non  plus  une  commission  d'artistes  sans 
mission  de  leurs  pairs.  L'esprit  d'impartialité  pourrait  d'a- 
bord inspirer  la  pen.sée  de  ce  dernier  système  ;  mais  l'ex- 
périence a  prouve  combien  il  est  vicieux,  combien  le  plus 
souvent  il  conduit  tout  droit  à  l'injustice. 

Il  est  un  fait  incontestable  duquel  il  faut  partir,  c'est  la 
dissidence  qui  existe  ii  présent  dans  l'école  française. 

Or,  des  juges,  quels  qu'ils  soient,  pris  dans  les  rangs 
des  artistes ,  seront  nécessairement  intolérans  en  l'un  ou 
l'autre  sens;  car  dans  cette  religion  d'ariistequi  jette  d'aussi 
profondes  racines,  allume  des  haines  aussi  vigoureuses 
que  les  croyances  théologiques  ,  la  conscience,  à  tort  ou  h 
raison,  pousse  aux  excès  de  l'intolérance  les  meilleurs 
esprits.  On  doit  sentir  en  outre  qu'il  est  inconvenant  dans 
une  circonstance  si  délicate  et  si  importante,  qui  remue 
l'art  jusque  dans  ses  entrailles  et  décide  la  question  de  vie 
ou  de  mort  pour  quelques  hommes,  de  faire  juger  des  ar- 
tistes par  des  artistes,  des  rivaux  par  des  rivaux. 

Que  si  donc,  à  l'aurore  de  notre  régénération  poli- 
tique, l'autorité  put  méconnaître  les  nombreux  incon- 
véniens  de  cette  différence  tranchée  qui  séj^are  les 
nions  en  fait  d'art,  une  récente  expérience  les  a  reu 


•X 


278 


L'ARTISTE. 


palpables  a  ses  yeux.  En  effet,  quand  il  y  a  plusieurs  mois, 
les  artistes  s'émurent  pour  réclamer  des  réformes,  quelle 
lumière  tira-t-on  de  leurs  demandes  contradictoires?  Un 
jour,  une  majorité  décidait  dans  un  sens  :  le  lendemain, 
autre  demande,  autre  résolution.  Deux  sociétés  rivales , 
nées  de  ces  débats,  se  sont  formées  qui  résumèrent,  ou  peu 
s'en  faut,  les  exigences  des  artistes.  De  bonnes  idées  fu- 
rent émises  sans  doute,  idées  que  les  lumières  d'une  ad- 
ministration impartiale  peuvent  rendre  fécondes  ;  mais 
enfin  un  fait  a  constamment  dominé ,  la  différence  de  foi 
et  l'intolérance,  dans  les  arts. 

Or,  voici  venir  l'une  de  ces  Sociétés  de  peinture  (celle 
des  soi-disant  classicjues) ,  qui,  pour  confisquer  à  son 
profit  ce  système  controversé  des  commissions,  cberche  à 
le  faire  prévaloir  et  propose  sans  façon  que  partie  en  soit 
prise  dans  son  propre  sein  et  partie  dans  l'Institut,  comme 
chacun  sait,  le  grand  palladium,  la  vraie  Sorbonne  des 
doctrines  de  cette  Société  ;  —  proposition  captieuse,  mo- 
querie sans  doute,  dont  on  devine  au  premier  coup  d'œil 
toutes  les  conséquences. 

La  prédonn'nance  de  tel  ou  tel  système  est  également  a 
éviter;  c'est  donc  dans  le  gouvernement  seul  que  la  con- 
fiance doit  se  réfugier,  aujourd'hui  surtout  que  la  direc- 
tion des  Musées  nationaux  n'a  plus  les  mains  liées  par 
l'ignorance  de  cour ,  et  que  l'autre  administration ,  appe- 
lée, comme  la  première,  a  l'honneur  de  protéger  les  arts, 
offre  de  notables  capacités. 

Tel  est  notre  avis  sur  cette  question  importante  :  car  il 
nous  semble  démontré  qu'au  travers  des  opinions  diver- 
gentes et  a  défaut  d'une  commission  élue  par  tous  les 
artistes ,  l'administration ,  impartiale  et  sans  émotions 
personnelles ,  peut  seule  tenir  la  balance  égale  entre  les 
deux  camps.  L'opinion  publique  est  la  qui  veille,  prête  à 
la  juger. 


VfjSitiJ. 


LE   LA  FONTAINE  DE    M.  FÉLIX  FEUILLET, 

E]Lemp]aire  unique  orne  de  dessins  originaux  exécutes 
par  les  meilleurs  artistes  de  tous  les  pays'. 

Parler  de  cet  ouvrage,  que  l'originalité  de  sa  conception 
et  le  bonheur  de  son  exécution  rendent  si  intéressant  aux 
yeux  des  amateurs,  c'est  rappeler  presque  tous  les  noms 


■  Une  soixantaine  de  ces  dessins  est  exposée  en  dcox  c.-idrcs  dans  la 
salle  d'entrée ,  sons  le  n"  758.  Ils  ont  été  plusieurs  fois  renouvelés  pen- 
dant le  cours  de  l'Exposition. 


contemporains  qui  jouissent  de  quelque  célébrité  dans 
les  arts.  En  effet,  il  en  est  peu  qui  ne  figurent  dans  ce 
merveilleux  exemplaire  des  œuvres  complètes  de  La  Fon- 
taine, vrai  monument  élevé  à  la  mémoire  du  génie  origi- 
nal qui  peignit  la  nature  et  garda  ses  pinceaux . 

Partout  où  il  restait  une  place  blanche ,  a  la  suite  de 
chaque  fable ,  conte  ,  pièce  de  théâtre  ou  opuscule , 
M.  Feuillet  eut  l'idée  de  faire  dessiner  à  la  plume,  sur  la 
feuille  même  de  texte ,  une  composition  qui  s'adaptât  à 
chaque  sujet.  Alors  il  fit  tirer  l'ouvrage  sur  papier  collé, 
propre  a  recevoir  des  dessins ,  et  se  mit  a  l'œuvre.  Il  ne 
se  borna  point  a  réclamer  le  secours  des  artistes  français , 
il  fit  voyager  ses  feuilles  a  l'étranger  ;  et  les  peintres  d'An- 
gleterre, d'Ecosse,  d'Allemagne,  de  Belgique,  d'Italie, 
de  Suisse  et  de  Saint-Pétersbourg,  les  lui  renvoyèrent 
ornées  de  leurs  dessins.  Les  renommées  naissantes  et  les 
noms  déjà  illustres  furent  mis  a  contribution  par  cet 
amateur ,  et  je  ne  serais  pas  étonné  qu'il  se  fût  surpris , 
un  beau  jour,  rêvant  s'il  n'y  aurait  pas  moyen  d'évoquer 
les  Géricault  et  les  Bonington ,  talens  contemporains  trop 
tôt  ravis  a  leur  gloire  et  a  la  nôtre ,  tt  dont  les  noms  au- 
raient figuré  avec  tant  d'éclat  dans  ce  congrès  des  arts. 

L'Orient  n'a  point  encore  de  peintres  :  la  religion  mu- 
sulmane s'oppose  même  à  -ee  qu'un  vrai  croyant  ait  chez 
lui  la  représentation  d'aucun  être  vivant.  Le  sultan  Mus- 
tapha III ,  qui  fit  venir  le  portrait  du  grand  Frédéric,  se 
donna  l'air  d'un  esprit-fort  aux  yeux  des  sectateurs  de 
Mahomet;  et  l'on  sait  que  le  portrait  du  fameux  Ilussein- 
Pacha,  peint  par  M.  Champmartin  à  son  voyage  à  Cons- 
tantinopîe,  y  occupa  les  cent  voix  de  la  renomitiée,  et 
devint  presque  une  affaire  d'état.  Mais  si  les  réformes 
qui  cherchent  à  s'introduire  dans  la  moderne  Bysance  y 
font  naître  aussi  des  peintres,  soyez  sûr  que  le  créateur 
de  l'exemplaire  unique  du  La  Fontaine  h  pour  eux  une 
feuille  toute  prête. 

En  Amérique  ,  la  civilisation  républicaine  se  montre 
rebelle  encore  au  goût  des  arts.  Quelques  peintres  cepen- 
dant essaient  de  le  naturaliser  au  Brésil  et  surtout  aux 
États-Unis  :  des  feuilles  du  La  Fontaine  sont  donc  allées 
visiter  le  Nouveau-Monde. 

Ainsi  conçu  et  exécuté ,  cet  exemplaire  des  œuvres  du 
fabuliste  ,  où  les  dessins  se  comptent  par  centaines ,  est 
donc  un  exemplaire  vraiment  unique  j  une  curiosité  bi- 
bliographique des  plus  piquantes.  Ce  n'est  pas  qu'une 
fois  achevée,  cette  suite  de  vignettes  puisse  ,  dans  son 
ensemble,  donner  une  idée  complète  de  l'état  des  arts  "a 
l'époque  où  nous  vivons  ;  car  tel  peintre  ,  habitué  a 
travailler  en  grand ,  ne  peut  qu'avec  peine  se  réduire  aux 
proportions  du  cadre  étroit  d'un  fleuron  de  livre.  C'est 
pour  lui  comme  le  lit  de  Procuste,  où  son  génie  se  sent  a 
la  gène.  Alors  ,  ne  trouvant  pas  dans  sa  main  l'adresse 


lUrtiste. 


§79 


nécessaire  pour  toucher  finement  de  minutieux  détails  , 
il  peut  ,  dans  l'exécution  ,  rester  inférieur  a  tel  autre  ar- 
tiste d'un  ordre  moins  élevé  ,  a  qui  une  vaste  toile  ferait 
peur,  mais  qui  fait  merveille  en  petit.  Et  puis  la  nécessité 
d'écrire  sa  pensée  sur  une  page  blanche,  dans  les  limites 
d'un  texte  dont  il  ne  faut  pas  sortir,  avec  une  plume  dont 
tout  coup  porte,  voila  encore  autant  de  sujets  de  crainte 
pour  qui  n'a  pas  l'habitude  d'un  pareil  mode  d'exécution. 
Aussi  le  génie  le  plus  hardi  et  le  plus  ferme,  quand  il  est 
a  l'aise  sur  la  toile,  se  produit-il  parfois  avec  timidité 
dans  la  galerie  du  La  Fontaine  ;  mais  on  y  retrouve  tou- 
jours sou  invention,  sa  pensée,  sa  composition,  quelque 
chose  de  son  cachet  en  un  mot.  Et  d'ailleurs  je  ne  sais 
quel  vif  intérêt  de  curiosité  s'attache  à  ces  autographes  des 
grands  talens  ;  les  cartons,  les  plus  simples  croquis  même 
échappés  aux  loisirs  des  maîtres  anciens  ,  sont  pour  nous 
de  précieux  souvenirs  et  comme  d'intimes  confidences  de 
leur  génie. 

Fabuliste  inimitable,  conteur  piquant  et  fin,  sachant 
presque  toujours  éveiller  l'imagination  sans  la  souiller, 
La  Fontaine,  peintre  a  la  fois  des  fables  élégantes  X Adonis 
et  de  Psjché,  puis  encore  auteur  de  comédies ,  poète  di- 
dactique, élégiaque  ou  religieux,  semblait  appeler  de 
lui-même  le  crayon  du  peintre  et  ouvrir  carrière,  dansles 
arts,  à  tous  les  genres  et  a  tous  les  styles.  Les  fables  par- 
ticulièrement et  les  contes  offrant  chacun  autant  de  petits 
drames  avec  les  acteurs  et  les  scènes  les  plus  divers ,  nul 
ouvrage  n'était  mieux  choisi  pour  être  enrichi  d'un  nom- 
bre considcrableet  d'une  variété  prodigieuse  d'illustrations; 
aussi  rien  de  plus  varié  que  la  collection  dont  quelques 
spécimen  figurent  au  Musée. 

La  c'est  Phile'mon  et  Baiicis.  Devant  la  table  rompue 
dans  l'un  de  ses  supports,  et  que  Baucis  étaie  du  débris 
d'un  vieux  vase,  autre  injure  des  ans,  comme  dit  La 
Fontaine ,  Jupiter  et  Mercure  vont  prendre  le  repas  cham- 
pêtre qu'offrent  les  vieux  pasteurs.  L'oiseau  que  ces  der- 
niers veulent  immoler  'a  leurs  hôtes  s'enfuit  et  cherche  un 
asile  entre  les  pieds  du  maître  du  tonnerre.  La  divinité 
de  Jupin  se  révèle ,  et  les  saints  vieillards  tombent  a  ge- 
noux, émus  d'épouvante  et  de  respect  :  composition  noble, 
simple  et  pure,  ainsi  qu'un  camée  antique,  et  propre  à 
démontrer  comment  un  talent  élevé  sait  demeurer  grand, 
même  dansles  petites  choses.  Ce  dessin  est  de  M.  Ingres. 

Ailleurs  c'est  le  Satyre  et  le  Passant,  par  l'illustre 
peintre  anglais  ,  David  Wilkie.  Le  voyageur  morfondu 
soufile  le  chaud  et  le  froid  ;  et  le  satyre ,  qu'entoure  sa 
grotesque  famille,  l'accable  de  reproches.  Un  chien, 
qu'effraie  l'orage ,  va  se  cacher  tremblant  sous  la  table. 
Avec  cette  composition  et  la  précédente ,  il  y  aurait  de 
quoi  faire  deux  délicieux  tableaux 

Ailleurs  encore,  c'est  une  scène  antique  où  la  coquette 


Alcimadure,  guidant  les  choeurs  de  ses  compagnes,  brave 
l'Amour ,  danse  autour  de  sa  statue ,  et  soudain  tombe 
frappée  de  mort  au  pied  du  dieu.  Au  bas  de  ce  charmant 
dessin  se  lit  le  nom  de  M.  Léopold  Robert ,  le  peintre 
des  Moissonneurs. 

M.  Edwin  Landseer,  de  Londres,  notre  Eugène  De- 
lacroix, notre  Horace  Vemet,  notre  Champmartin  et 
notre  Raiye ,  qui  ont  dessiné  des  lions  et  des  tigres  ; 
M.  Fielding,  des  cerfs,  des  oiseaux  et  des  lièvres; 
M.  Volmar  et  M.  Lory  de  Berne,  M.  Verboeckhoven  , 
de  Bruxelles,  M.  Roger,  de  Rome,  M.  Orlowski ,  de 
Saint-Pétersbourg,  qui  ont  représenté  des  chevaux  ,  des 
chiens ,  des  cerfs  et  des  troupeaux ,  n'ont  pas  été  moins 
heureux  dans  leurs  compositions.  M.  Delécluse,  si  connu 
comme  habile  critique  dans  les  arts,  et  qui  manie  le 
crayon  en  homme  d'esprit,  s'est  chargé,  avec  notre  cari- 
caturiste Grandville,  d'égayer  la  collection  de  M.  Feuillet. 
Le  premier  a  traité  allégoriquement  la  fable  de  la  Cigale 
et  la  Fourmi  :  c'est  un  corps  de  cigale  à  la  tête  éventée 
d'une  danseuse  qui  s'en  vient  d'un  air  demi  coquet  et 
demi  suppliant ,  crier  famine  ii  la  fourmi  sa  voisine  ^  tète 
de  grave  et  sage  ménagère,  sur  un  corps  de  fourmi. 

Pour  Grandville,  ce  sont  des  dessins  dans  le  genre  de 
ses  Métamorphoses,  mais  finis  avec  un  goût  et  une  adresse 
qui  le  disputent  "a  l'esprit  de  l'invention.  On  ne  peut  se 
défendre  de  rire  devant  sa  traduction  du  Rat  de  ville  et 
le  Rat  des  champs.  Un  valet  de  grande  maiison  convie 
un  campagnard  de  ses  amis  à  des  reliefs  d'ortolans.  Les 
personnages  sont  des  corps  humains  avec  des  têtes  de  rats  : 
celle  du  citadin,  fine  et  musquée,  indique  un  valet  qui 
sait  son  monde ,  et  celle  du  rustique  a  les  airs  sans  façon 
du  village.  Soudain  un  bruit  se  fait  entendre  :  c'est  ime 
femme  a  tête  de  chatte  qui  paraît ,  et  les  rats  s'enfuient 
épouvantés.  Leur  pantomime  est  des  plus  amusantes. 

Il  faudrait  un  volume  pour  examiner  en  détail  ce  que 
les  cadres  de  M.  Feuillet  ont  successivement  offert  d'in- 
téressant au  public  :  le  mieux  est  d'y  renvoyer  les  ama- 
teurs. Ils  y  retrouveront  avec  plaisir  la  hauteur  de  pensée 
de  M.  Martin,  la  facilité  de  M.  Briggs,  le  beau  style 
de  M.  Smirke ,  la  vérité  naïve  et  forte  de  MM.  Stanfield 
et  Copley-Fielding ,  de  Londres  ;  le  talent  puissant  et 
souple  de  notre  coloriste,  M.  Decamps;  la  finesse  du 
Molière  des  casernes,  M.  Charlet,  celle  de  M.  Bellangé, 
et  celle  enfin  d'Henri  Monnier ,  qui  nous  donnait  na- 
guère des  caricatures-vaudevilles,  et  qui,  laissant  aujour- 
d'hui le  crayon ,  s'en  va  mettre  ses  vives  caricatures  en 
action  sur  nos  théâtres,  et  remplir  la  lacune  laissée  par 
le  départ  de  Perlet. 

Les  connaisseurs  admireront  surtout  de  M.  le  général 
Atlhalin,  amateur,  ou  plutôt  artiste  habile,  un  dessin 
meneilleux  de  figures  et  d'animaux ,  vrai  tour  de  force 


S80 


L'ARTISTE. 


d'exécution  et  d'effet,  et  qui  n'a  d'objet  de  comparaison 
que  dans  les  vignettes  anglaises  du  fini  le  plus  délicat. 

Ils  retrouveront  aussi  la  main  facile  de  M.  Eugène  La- 
mi,  le  talent  improvisateur  de  M.  Devéria,  l'esprit  et  la 
sagesse  d'exécution  de  M.  Grenier,  l'énergie  savante  de 
MM.  Sigalon,  Saint-Evre  et  Grevenich,  la  souplesse 
et  l'imagination  protéiforme  des  frères  Johannot  et  de 
M.  de  Triqueti;  enfin,  la  pureté  de  goût  de  l'architecte 
ornemaniste,  M.  Chenavard,  et  celle  de  dessin  de 
MM.  Pradier ,  Calamatta ,  Mercuri ,  Delorme  et  Turpin 
de  Crissé.  Un  dessin  encore  attirera  l'attention,  par  son 
exécution  spirituelle  et  facile  :  il  est  de  M.  Ziegler,  à 
qui  le  Musée  doit  une  jolie  vue  de  Venise ,  prise  par  un 
clair  de  lune. 

Traiter  toujours  les  sujets  au  positif  eût  conduit  à  la 
monotonie.  Reproduire  ainsi,  par  exemple,  la  fable  du 
Cierge,  Empédocle  de  cire  qui  se  jette  dansjes  Hammes, 
eût  été  sans  intérêt.  Une  allusion  que  fait  le  poète  dans  le 
cours  de  cette  fable  a  fourni  a  M.  Schnetz  l'idée  d'une 
composition  originale  :  c'est  Empédocle  le  philosophe  qui 
se  précipite  dans  le  mont  Etna.  Nombre  d'autres  sujets 
ont  été  pris  sous  ce  point  de  vue  par  d'autres  artistes,  et 
toujours  au  profit  de  la  variété  et  du  goût. 

En  résumé ,  cette  collection  des  plus  intéressantes  est 
le  fruit  d'une  persévérance  qui  tient  presque  du  prodige. 
On  ne  peut  engager  personne  a  entreprendre  une  pareille 
tâche ,  à  courir  ainsi  a  la  conquête  de  la  toison  d'or  ; 
mais  les  éloges  attendent  celui  qui  aura  su  mettre  l'aven- 
ture à  fin.  Ce  sont  bien  des  soins  a  se  donner,  bien  des 
flots  d'encre  h  répandre  pour  faire  comprendre  son  plan 
dans  les  pays  divers;  pour  réunir  ensuite,  comme  avec 
la  trompette  du  jugement  dernier,  toutes  les  feuilles  épar- 
ses  aux  quatre  coins  du  monde.  Mais  enfin  après  le  succès, 
on  ne  peut  avoir  regret  au  temps  perdu  :  car  d'abord  une 
collection  charmante  en  est  le  fruit,  et  puis,  chemin  fai- 
sant, on  a  eu  la  jouissance  d'apprendre  par  cœur  son 
La  Fontaine ,  de  devenir  soi-même  la  meilleure  édition 
des  œuvres  de  son  auteur,  pour  diriger  sûrement  les  ar- 
tistes dans  l'accomplissement  de  l'entreprise. 


.J&.J6.    SUirccL.    ^Ju:jfe2-,    Çremer.   Mo/^. 
tydaéey,  Utu/iii,,  'ÎSaim^e  â^ionue/i/an,,  S^cÂnei^, 

Quelque  journal  que  vous  lisiez,  quelques  hommes 
que  vous  écoutiez ,  vous  entendrez  dire  :  «  Le  Salon  est 
bien  mauvais  cette  année,  »  et  cependant  il  renferme  plus 
de  trente  tableaux  remarquables  qui  le  rendent  certaine- 
ment supérieur  aux  expositions  précédentes;  trente  bons 
tableaux  sur  deux  mille  cinq  cents.  Où  trouve-t-on  autre 
part  une  proportion  aussi  consolante  ? 

Quel  est  donc  le  motif  du  mécontentement  général  et 
de  l'indifférence  publique  ?  Avouons-le ,  c'est  que  les 
trente  bons  ouvrages  dont  nous  parlons  sont  étouffés, 
écrasés  sous  une  nuée  de  tableaux ,  véritables  produits 
industriels  dont  il  faudrait  à  tout  prix  parvenir  a  nous 
débarrasser,  car  rien  dans  ces  œuvres  ne  porte  le  cachet 
de  la  conviction ,  tout  y  est  froid  comme  le  décourage- 
ment et  la  médiocrité.  Leurs  auteurs ,  artistes  sans  amour, 
ne  travaillent  au  milieu  d'un  peuple  sans  foi  que  pour 
gagner  de  l'argent  ;  devenus  ouvriers ,  ils  se  traînent  terre 
à  terre,  ils  sacrifient  a  nos  faux  dieux ,  et  s'épuisent  a  ex- 
citer notre  curiosité  blasée ,  plutôt  que  de  remuer  les  fibres 
sentimentales  de  notre  ame. 

Si  l'on  me  demande  où  l'on  peut  prendre  des  in- 
spirations dans  une  société  aussi  profondément  corrom- 
pue ,  aussi  froidement  égoïste  que  la  nôtre ,  je  répondrai 
que  si  nous  étions  parfaits,  nous  n'aurions  pas  besoin 
d'artistes.  Ces  hommes  marqués  du  doigt  de  Dieu  sont 
accordés  "a  la  terre  pour  nous  grandir  "a  nos  propres  yeux , 
pour  nous  donner  l'estime  de  nous-mêmes,  pour  alléger 
le  poids  de  nos  maux  en  élevant  notre  ame  au-dessus  des 
misères  de  la  vie.  C'est  la  ce  qui  me  fait  dire  que ,  loin 
de  se  mettre  comme  ils  le  font  a  la  queue  de  la  société , 
les  artistes  devraient  en  occuper  le  sommet  pour  éclairer 
nos  ténèbres  des  rayons  de  leur  génie  ;  et  par  ce  mot  d'ar- 
tistes ainsi  pris  au  général ,  je  n'entends  pas  seulement 
les  peintres ,  mais  sussi  les  poètes ,  les  littérateurs ,  les 
musiciens,  les  sa  vans,  qui,  chacun  dans  leur  sphère, 
ont  une  égale  mission  a  remplir,  car  tous  les  arts  se  tou- 
chent et  se  lient  par  une  affinité  spirituelle,  qu'il  est  donné 
aux  organisations  délicates  de  comprendre ,  et  c'est 
de  leur  concours  vers  un  même  but  que  peuvent  sortir 
les  bienfaits  qu'ils  doivent  au  monde.  Depuis  le  com- 
mencement des  siècles,  les  masses,  inertes  de  leur  na- 
ture ,  sont  accoutumées  a  être  conduites  par  les  artistes  ; 
pourquoi  faut-il  donc  que  les  nôtres  nous  abandonnent? 
Ce  n'est  pas  une  idée  spéculative  que  j'avance  ici ,  ce 
n'est  pas  du  poétique  fait  a  plaisir ,  c'est  une  profonde 


L'ARTISTE. 


281 


vérité  devenue  aujourd'hui  si  saillante  qu'elle  perce  par- 
tout, et  que  j'en  ai  trouvé  des  lueurs  chez  les  hommes  1rs 
plus  habiles  qui  aient  écrit  cette  année  sur  le  Salon  *. 
Que  de  nouvelles  lumières  n'eussent  point  jailli  de  lem- 
plume  exercée,  s'ils  avaient  mieux  appuyé  sur  cette  doc- 
trine, s'ils  en  avaient  démontré  l'excellence,  s'ils  avaient 
enfin  envisagé  les  arts  sous  ce  point  de  vue,  dans  l'exa- 
men éclairé  qu'ils  ont  fait  de  l'exposition  ! 

Ici  l'on  pourrait  me  demander  jusqu'à  quel  point  la 
société  vaut-elle  tant  qu'on  s'occupe  d'elle  :  je  con- 
viendrai donc  tout  d'abord  que  les  hommes  ne  deviendront 
jamais  meilleurs  qu'ils  ne  sont  ;  mais  du  moins  en  cher- 
chant a  perfectionner  l'état  social,  on  améliorera  le  sort 
du  peuple ,  il  sera  moins  malheureux  ;  et  alors  nous  au- 
tres en  habits  fins,  qui  ne  sommes  point  du  peuple,  nous 
serons  plus  heureux,  car  c'est  de  la  prospérité  de  chacun 
que  dépend  la  félicité  de  tous.  11  y  a  peut-être  encore  un 
fonds  d'égoïsme  dans  l'opinion  que  je  cherche  à  répandre  ; 
mais  les  artistes  disent,  pour  s'excuser,  qu'ils  trouvent 
aussi  peu  d'argent  que  d'amateurs,  et  que  s'ils  travaillaient 
comme  nous  le  disons,  perspnne  n'achèterait  leurs  ta- 
bleaux !  Trois  mille  ouvrages  qui  envahissent  les  salles 
du  Louvre  témoignent  assez  qu'on  a  de  l'argent  pour  les 
peintres  ,  et  si  on  ne  leur  en  donne  pas  davaBlage ,  c'est 
qu'ils  ne  savent  point  nous  toucher ,  et  que  leurs  œuvres 
n'étant  plus  que  des  meubles  bons  à  couvri*  la  nudité 
des  murs,  on  les  achète  seulement  par  luxe.  C'est  a  eux 
qu'il  appartient  de  mettre  les  arts  a  la  portée  du  peuple 
ou  plutôt  d'élever  le  peuple  jusqu'aux  arts,  et  je  voudrais 
voir  les  copies  de  leurs  tableaux  populaires  se  retrouver 
jusque  sous  le  chaume  de  nos  campagnes,  h' Enlèvement 
des  Salines  est  déjà  oublié  de  ceux  qui  ne  sont  pas  sta- 
tuaires; le  Serment  du  jeu  de  paume,  inachevé  encore, 
brille  déjii,  pour  la  postérité,  de  tout  l'éclat  de  la  révo- 
lution. 

Je  proteste,  des  ce  moment,  contre  le  ridicule  et  l'exa- 
gération que  les  incrédules  vont  prêter  a  mes  principes  ; 
ils  ne  manqueront  pas  de  dire  que  je  veux  faire  des  pein- 
tres autant  de  moralistes  ou  de  précepteurs  le  pinceau  à 
la  main  !  jNon  ;  mais  je  crois,  avec  M.  de  Chateaubriand, 
que  dans  un  pays  civilisé,  les  bonnes  mœurs  dépendent 
du  ban  goût.  Il  n'y  a  aucune  idée  morale  que  je  sache 
dans  ime  symphonie  de  Beethowen ,  dans  un  final  de  Mo- 
zart, dans  un  morceau  dcVVeber;  et  cependant  je  regarde 
de  telles  œuvres  comme  éminemment  utiles  a  la  société. 


'  Le  but  «les  ans  csl  irt-mouvoir  et  d'agrandir  l'amc,  d'exciter  ,  d'é- 
lever rimaf.iiiaiioii ,  en  nourrissani  le  cœur  cl  l'cspril  {_  Le  Nattonn!.  ) 

Ce  qui  nous  inlcrcsse,  nous  autres  spcclalcurs,  ce  sont  les  senll- 
mcns,  les  passions  j  c'est  la  pensée  d'un  fait  hislurique.  [Le  Temps.  ) 

Il  faut  que  la  pcinlurc  nous  donne  à  rcllécliir.  (  Les  Ddhats.  \ 


Ces  chants  suaves  qui  pénètrent,  ces  effets  incisifs  d'or- 
chestre qui  exaltent ,  ces  fanfares  qui  donnent  tant  de 
courage  a  celui  qu'elles  précèdent  au  coniliat;  tonte  cette 
électricité  harmonique  enfin  ouvre  l'anie  aux  passions  gé- 
néreuses ;  et  pour  moi ,  je  ne  suis  jamais  sorti  d'une  bonne 
séance  musicale  sans  une  vague  impression  d'optimisme 
et  de  bienveillance  pour  tout  le  monde.  En  me  voyant 
avouer  ces  effets  impalpables  de  la  musique ,  il  est  facile 
de  reconnaître  que  ceux  que  j'exige  de  la  peinture  se 
trouvent  autant  dans  l'esprit  de  la  conception  que  dans 
le  sujet  lui-même.  Je  veux  que  ccux-la  qui  ne  sont  point 
les  privilégiés  de  la  nature,  heureux  créateurs,  quelque 
sujet  qu'ils  traitent ,  de  ces  types  nobles,  élégans,  gra- 
cieux et  purs,  fiers  ou  énergiques;  qui  accoutument  noti* 
esprit  au  beau  et  au  grand  ;  je  veux,  dis-je,  que  ceux-là 
qui  ne  se  sentent  point  quelque  chose  dans  la  tète  comme 
Chénier ,  appliquent  leur  talent  à  des  motifs  qui  puissent 
servir  au  développement  de  la  civilisation  par  une  mora- 
lité ou  iMie  instruction  quelconque.  Loin  de  moi  la  pen- 
sée d'enfermer  les  artistes  dans  un  cercle  absolu  ,  de  leur 
interdir  tout  sujet  qui  plairait  a  leur  imagination  et  qui 
ne  tournerait  point  au  profit  immédiat  de  l'hinnanité  :  je 
demande  seulement  qu'ils  dirigent  le  plus  souvent  possi- 
ble leur  esprit  vers  ce  but.  Où  peuvent  nous  mener  les  tur- 
pitudes dorées  des  marquis  de  Régnard  et  les  gentillesses 
de  Scapin,  sinon  an  mépris  des  choses  les  plus  sacrées 
et  à  la  mort  sociale  ?  Oui  certainement ,  ma  pensée  est 
bonne  !  Si  je  ne  porte  point  la  conviction  dans  l'esprit  de 
ceux  qui  me  liront,  c'est  que  j'aurai  mal  exprimé,  c'est 
que  j'aurai  été  au-dessous  de  cette  grande  vérité  que  je 
proclame  ;  il  me  restera  du  moins  l'honneur  d'avoir  ap- 
pelé sur  ce  sujet  latlenlion  des  écrivains  que  je  recon- 
nais humblement  pour  mi>s  maîtres. 

Les  artistes  ont  le  malhein'  de  croire  qu'ils  ne  vivent 
que  de  superflu  ,  et  cette  proposition ,  à  laquelle  ils  n'ont 
point  assez  réfléchi ,  leur  paraît  tellement  incontestable , 
qu'ils  ne  pensent  pas  même  qu'on  puisse  songer  a  la  com- 
battre. Disons-leur  qu'ils  s'estiment  trop  peu.  Les  arts, 
au  contraire,  sont  une  nécessité  de  la  société;  sans  les 
arts,  la  société  tomberait  épuisée  sous  son  propre  poids. 
Il  ne  faut  pas  que  de  la  terre  et  de  l'eau  pour  faire  viviv 
luie  fleur  :  privée  de  soleil ,  elle  périrait  bientôt,  même 
entre  les  mains  du  plus  habile  jardinier.  Ce  n'est  point  non 
plus  une  maxime  a  dédaigner  que  celle  de  l'Evangile  : 
«  L'homme  ne  vit  pas  seulement  de  pain  ;  mais  d'intel- 
ligence. » 

Encore  une  fois,  la  peinture  n'est  point  nu  métier, 
c'est  une  poésie  en  relief  qui  peut  et  qui  doit  avoir  la  j)lus 
grande  influence  sur  les  mœurs;  mais  elle  a  besoin  de 
dévouement  et  de  conviction ,  et  il  faut  bien  nous  plain- 
dre de  n'en  pas  trouver  davantage  dans  un  artiste  aussi 


11. 


282 


L'ARTISTE. 


excelleinment  artiste  que  M.   Camille  Roqiicplan  ,  par 
exemple,  dont  les  tableaux  fins  et  spirituels  ont,  si  je 
puis  m' exprimer  ainsi,  l'air  distingué  d'une  jolie  Pari- 
sienne. Hélas!  qu'y  a-t-il  dans  le  cœur  d'une  jolie  Pari- 
sienne !  Je  ne  parlerais  pas  de  la  sorte  si  je  ne  jugeais 
M.  Camille  Roqueplan  capable  de  me  comprendre.  Je 
dirai  la  même  chose  de  M.  Lane,  de  Londres,  qui ,  dans 
sa  Baigneuse,  a  su  allier  une  grâce  délicieuse  au  faire  le 
plus  savant;  de  M.  F.  Dubois,  de  M.  Roger;  enfin  de 
M.  Biard,  qui  a  dépensé  une  verve  brûlante  a  célébrer 
d'ignobles  sorcières.  CertainementMM.  Grenier,  Scheffer, 
Colin,  Gassies  aussi ,  ne  sont  point   supérieurs  comme 
peintres  aux  hommes  que  nous  venons  de  citer,  et  pourtant 
leiu'S  ouvrages  ne  sont-ils  pas  toujours  plus  recherchés  ? 
C'est  qu'il  y  a  dans  leurs  compositions  une  pensée  douce , 
tendre,  dramatique,  une  idée  du  peuple  ou  bien  une 
création  d'amertume  et  de  douleur  qui  attire,  qui  charme, 
et  qui  trouve  des  sympathies  dans  tous  les  cœurs.  Vrai- 
ment la  Famille  du  Maiwais  Sujet  que  vient  d'envoyer 
M.  Grenier  a  redoulilé  l'horreur  que  m'inspire  le  vice. 
Cet  homme  n'est  encore  qu'un  mauvais  sujet,  un  coureur 
de  tabagies ,  un  habitué  du  mont-de-piété  ;  mais  regardez- 
le  ,  il  assassinera  demain  sur  la  grand' route.  N'éprouvez- 
vous   pas   de  compassion  pour  sa  pauvre  jeune  fi^nime, 
les  yeux  en  pleurs  et  fuyant  avec  lui ,  chargée  de  ses  en- 
fans  ?  Terrible  effet  des  punitions  de  la  société  qui  frappe 
le  coupable  jusque  dans  ses  enfans  !  Peut-être  un  homme 
s'arrêtera  un  jour  sur  le  bord  de  l'abîme  en  voyant  dans 
le  tableau  de  M.  Grenier  où  ses  désordres  peuvent  entraî- 
ner sa  famille  tout  entière?  C'est  ainsi  que  M.  Scheffer 
aîné,  en  dépit  de  ses  femmes  de  soie,  de  sa  touche  mai- 
gre, de  sa  couleur  fausse  etmoisie,  sait  commander  l'ad- 
miration ,  tant  il  y  a  d'ame  et  de  génie ,  oui  de  génie  dans 
tout  ce  qu'il  fait.  Le  Faust  et  la  Marguerite  sont  im- 
menses de  profondeur  et  de  sensibilité  ,  et  son  Retour  de 
l'année  est  sous  ce  rapport  un  chef-d'œuvre  délicieux. 
Pourquoi  faut-  il  qu'un  homme  de  cette  force  se  laisse  en- 
traîner 'a  un  SYStcme  si  extravagant  qu'il  produit  l'hor- 
rible portrait  de  M.  David  !  N'est-ce  pas  l'antipode  de  la 
nature?  On  a  beaucoup  loué  M.  Scheffer  de  la  prétendue 
copie  qu'il  a  faite  de  Rembrandt,  dans  Je'sus-Christ ,  qui 
appelé  les  petits  enfans;  mais  quand    même  il  aurait 
mieux  rendu  son  vigoureux  modèle,  quel  mérite  y  a-t-il 
donc    "a   imiter  aussi    servilement    un  maître  ?  Il  faut 
s'inspirer    d'ime   école  ,    sans    doute  ;   mais    la    copier 
n'est-ce  point  avouer    une    impuissance    que  !i'a    pas 
M.  Scheffer,  et  ne  voit-on  pas  M.  Cuny  épuiser  un  bel 
avenir  d'artiste ,  à  faire  d'inutiles  pastiches  de  Paul  Vé- 
ronèse?  On  ne  peut  concevoir,  en  vérité,  de  pareils  éga- 
remcns  chez  des  hommes  auxquels  il  a  fallu  de  sérieuses 
et  intelligentes  éludes  pour  arriver  à  d'aussi  stériles  l'ésul- 


tals.  Je  n'ajouterai  rien  aux  critiques  qui  ont  été  faites  du 
portrait  du  Roi ,  par  M.  Scheffer  :  il  se  console  peut-être 
en  vojant  que  ceux  de  MM.  Hersent,  Mozaise  ,  Gosse, 
ne  valent   guère  mieux  que  le  sien. 

Comme  dans  M.  Scheffer  aîné ,  il  y  a  toujours  aussi 
une  pensée  grave,  profonde  ,  historique,  qui  domine  les 
beaux  ouvrages  de  M.  Paul  Delaroche ,  et  les  fait  parti- 
culièrement remarquer;  car,  a  notre  insu  même,  nous 
sommes  captivés  par  tout  ce  qui  nous  donne  a  réfléchir, 
par  tout  ce  qui  nous  plonge  dans  la  méditation.  M.  Paul 
Delaroche  a  un  talent  consciencieux  ;  sans  le  connaître  , 
je  l'aime  et  l'estime  de  sa  personne  en  voyant  ses  tableaux; 
mais  si  l'on  peut  blâmer  la  hardiesse  des  artistes  que  je 
préfère,  oudoit  lui  reprocher,  a  lui ,  cette  timidité  qui  lime 
avec  une  patience  et  une  propreté  dont  la  nature  a  droit 
de  se  plaindre  :  ce  défaut  frappe  surtout  dans  ses  Jeunes 
princes  anglais,  que  l'on  aime  cependant,  que  l'on  plaint, 
et  qu'on  ne  se  lasse  pas  d'admirer,  tant  il  est  vrai  que 
celui  qui  a  créé  la  tête  du  pauvre  Edouard  V  est  un 
puissant  artiste. 

Le  Cromwell  accuse ,  "a  cet  égard,  un  progrès  sensible  ; 
mais  son  auteur  s'y  montre  toujours  plus  philosophe  que 
peintre;  et  pour  moi  je  ne  l'en  estime  pas  moins,  car 
ce  sont  le9>'Y)enscurs  qui  manquent  aujourd'hui  dans  nos 
ateliers.  Si  les  louanges  sans  réserve  qui  ont  été  données 
"a  la  figure  de  Cromwell ,  par  des  hommes  de  mérite,  ne 
me  laissaient  croire  que  je  me  trompe,  je  lui  reprocherais 
d'être  froide  et  sèche.  Le  protecteur,  sans  doute ,  était 
hypocrite  comme  tous  les  grands  hommes  politiques,  et 
il  savait  dissimuler  ses  moindres  sensations;  mais  l'his- 
toire nous  le  montre  avec  de  la  sensibilité  au  fond  du 
cœur.  Je  pense  donc ,  qu'agité  par  tous  les  sentimens 
qui  l'amènent  dans  cette  salle  déserte  pour  contempler 
le  royal  supplicié ,  et  en  présence  de  son  ennemi  mort , 
seid,  sans  témoin  sur  la  terre ,  au  milieu  du  silence , 
il  devait  éprouver  plus  d'exaltation  devant  toutes  les 
idées  de  passé ,  de  sang  et  d'avenir  qui  bouleversaient 
son  ame  eu  ce  moment  suprême. 

En  venant  aussi  tard,  nous  devons  nous  borner  ainsi  à 
des  observations  générales ,  et  c'est  un  regret  pour  nous , 
car  il  y  a  plaisir  h  s'occuper  d'un  talent  au.ssi  sincère. 
Osons  dire,  néanmoins,  que  M.  Delaroche  s'est  trompé 
dans  le  Portrait  de  mademoiselle  Sontag  :  le  costume 
noir  de  la  pauvre  doua  Anna  ne  justifie  point  ces  tons  de 
chairs  violacés  ,  qui  lui  donnent  l'air  d'une  pauvre 
femme  battue  pendant  long-temps  ;  mais  il  faut  admirer, 
dans  sa  physionomie ,  la  douleur  calme ,  poignante,  et 
sans  espoir  de  consolation,  qui  doit  accabler  la  victime 
de  don  Juan.  Le  peintre  a  compris  et  rendu  profondes 
ment  l'air  sublime  de  Mozart.  M.  Paul  Delaroche  a  pris 
d'ailleurs  sa  revanche,    comme  portraitiste,    dans  au 


L'ARTISTE. 


285 


dessin  au  crayon  noir  et  ronge,  qui  est  une  des  plus 
belles  choses  <le  ce  genre  qu'on  connaisse.  Quant  aux 
précieux  tableaux  de  liiclielieu  et  de  Mazarin,  que 
M.  Delarocbe  se  méfie  de* leur  succès,  j'ai  vu  trop  atla- 
clié,  le  lundi,  ce  lier  lundi,  qui  admire  M.  Kinson,  et 
qui  refuse  de  se  mêler  au  peuple  !  Il  n'est  que  trop  vrai', 
en  1851  ,  le  directeur  du  Musée  nous  en  a  fermé  l'entrée 
tout  un  jour  de  chaque  semaine,  pour  le  réserver  a  ce 
qu'on  appelle  la  bonne  société,  et  il  nous  a  fait  dire  ofii- 
cielleraent  dans  les  journaux  que  ce  jour  était  consacré 
à  balayer  les  salles!  Comment  pouvait-il  s'excuser,  en 
effet ,  de  sa  condescendance  ?  Il  sait  comme  nous  que 
les  amateurs  de  tableaux  n'attendent  pas  le  lundi  pour 
venir  les  acheter.  Ce  fait  n'est  pas  seulement  une  injure 
pour  le  peuple ,  c'est  un  trait  de  mauvaise  compagnie, 
car  l'aristocratie  nobiliaire  a  certainement  trop  bon  goût 
pour  refuser  aujourd'hui  de  se  mêler  a  nous  autres,  qui, 
épris  des  beaux-arts,  sacrifions  nos  affaires  pour  venir 
passer  deux  ou  trois  heures  au  Salon  ;  et  quant  a  l'aristo- 
cratie d'argent ,  celle  des  banquiei-s ,  des  ministres,  de 
l'état-major  de  la  garde  nationale  et  des  généraux  de 
l'empire,  en  vérité  elle  est  encore  trop  jeune  pour  mériter 
qu'on  satisfasse  ainsi  ses  étroites  vanités. 

Courons  bien  vite  aux  admirables  tableaux  de  M.  Léo- 
pold  Robert ,  ils  nous  rendront  l'optimisme  des  sympho- 
nies de  Belhowcn  ;  c'est  le  don  du  génie  de  faire  des 
miracles.  Artistes  et  public  célèbrent  à  l'envi  le  magni- 
fique talent  de  M.  Robert  :  ou  n'entend  qu'un  concert 
unanime  de  louanges  et  d'admiration  devant  ses  ouvrages; 
et  quel  triomphe  n'est-ce  pas  de  vaincre  ainsi  tous  les  in- 
térêts particuliers,  toutes  les  passions  d'école!  Ses  Mois- 
sonneurs pouvaient  seuls  effacer  ce  que  nous  avions  vu  de 
si  beau  de  sa  main  au  commencement  de  l'exposition. 
Beauté  raphaolesque ,  sentiment  neuf  et  vrai  de  l'antique, 
grandeur,  puissance,  tout  est  dans  cette  œuvre  de  génie, 
où  l'on  ne  trouve  pas  les  tons  terreux  et  la  sécheresse  de 
contours,  qui  déparent  souvent  les  tableaux  de  M.  Ro- 
bert. Tout  en  regrettant  que  ces  figures  manquent  un  peu 
de  vie,  hàtons-nous  d'inscrire  les  Moissonneurs  sur  la 
liste  des  chefs-d'ccuvrc  de  l'école  française. 

C'est  un  grand  témoignage  de  supériorité  pour 
M.  Schnetz,  qui  travaille  aussi  a  Rome,  de  n'être  point  ef- 
facé par  un  aussi  redoutable  adversaire  que  celui  dont 
nous  venons  de  nous  occuper.  Si  l'on  prend  les  ouvrages 
de  M.  Schnetz  morceau  par  morceau ,  on  verra  que  per- 
sonne ne  fait  mieux  un  pied,  une  tête,  un  bras,  une 
main  ;  mais  on  a'a  point  le  même  éloge  a  donner  ii  l'en- 
semble. Il  manque  d'uni  té  et  d'air  ;  ses  corps  sont  découpés, 
et  ses  figures  n'ont  point  cette  simultanéité  qui  agite  ton- 
jours  les  personnages  d'une  même  action.  Trop  soigneux 
des  détails,  il  ne  me  paraît  pas  assez  songer  aux  masses; 


c'est  au  reste  un  défaut  que  l'on  peut  également  reprocher 
il  M.  Robert.  Quoi  qu'il  en  soit,  M.  Schnetz  est  un  grand 
artiste  qu'il  faut  honorer.  La  Présentation  à  la  Madone, 
et  surtout  V Inondation  ,  sont  remplies  de  beautés  du 
premier  ordre.  Il  y  a  du  feu  sacré  dans  le  petit  tableau  de 
la  jeune  raére  effrayée  par  un  taureau ,  et  la  moissonneuse 
attentive  au  chant  d'im  pasteur  est  une  composition 
pleine  de  volupté  champêtre  :  aussi  a-t-on  peine  a  croire 
qu'il  soit  auteur  de  la  jeune  fille  assassinée  ^our  un  bou- 
{/uet ,  dit  le  programme.  Ces  couleurs  tranchantes  lui  ap- 
partiennent Lieu ,  mais  cette  laideur  et  ce  dessin  barbare 
ne  sont  pas  de  lui. 

Parlons  maintenant  de  M.  Th.  Gudin  :  c'est  une  bonne 
connaissance  que  l'on  aime  h  retrouver,  quoique  celte  année 
il  ne  soit  pas  généralement  digne  de  lui-même  ;  je  crains 
qu'il  ait  manqué  de  ce  grand  courage  dont  lis  hommes  ont 
besoin  pour  soutenir  les  éloges  qu'on  lui  a  prodigués.  Tout 
le  monde  s'accorde  a  dire  que  la  mer  occupe  trop  de  plaa- 
dans  sa  grande  marine  ;  les  personnages  de  la  Jnlia  ,  si 
intéressans  a  regarder  de  près,  se  perdent  dans  la  distance 
à  laquelle  on  doit  voir  un  pareil  tableau.  On  n'a  point 
assez  peur  de  cette  tempête  a  l'eau  filtrée ,  comme  l'appe- 
lait un  méchant  de  mes  amis,  et  chaque  vague,  pour 
ainsi  dire,  fait  face  aupartcrre  ;  la  nature  dans  ses  boulc- 
versemens  s'accuse  avec  une  plus  horrible  franchise.  Je 
ne  sais  si  je  me  trompe ,  mais  je  crois  que  le  talent  de 
M.  Gudin  est  trop  gentilhomme  pour  chanter  de  pareils 
exploits.   L'effet  ravissant  et  plein  de  poésie  de  son  so- 
leil couchant  sur  les  côtes  de  Normandie  ne  pourrait-il 
justifier  mon  opinion  ?  L'attaque  d'Alger  par  mer  sou- 
tiendra mieux   la  réputation   de  son  auteur;  c'est  une 
œuvre  d'impression  ;  on  sent  que  le  ton  de  couleur  doit 
être  bien  local  ;  on  a  trop  chaud  pour  ces  pauvres  diables 
de  soldats  qui  se  battent  a  l'ardeur  d'un  soleil  brûlant.  Il 
faut  me  pardonner  si  j'ai  mal  jugé  le  talent  de  M.  Th.  Gu- 
din ,  c'est  que  je  regarde  un  tableau  plutôt  avec  mcn  cœur 
qu'avec  ma  tête,  et  je  crains  que  cette  bonne  habitude  ne 
m'empêche  aussi  de  bien  apprécier  son  redoutable  rival 
M.  Isabey.  Il  y  a,  je  l'avoue,   une  adresse  prodigieuse 
dans  les  nombreux  ouvrages  dccejeune  peintre,  et  ce  n'est 
pas  un  léger  mérite  ;  mais  il  me  semble  qu'ils  .sont  beau- 
coup trop  jolis.  La  nature  n'a  pas  tant  d'esprit  ;  elle  ne  s'ar- 
range point  avec  des  effets  de  couleur  aussi  coquettement 
recherchés.  M.  Isabey  est  cependant  appelé  "a  faire  de  la 
peinture  sérieuse  et  profonde  ;  a  travers  sa  mandiic  faci- 
lité qui  l'entraîne,  on  reconnaît,  comme  chez  M.  Camille 
Roqueplan ,  de  la  vcr\e,  de  lame  ,  du  sentiment  darliste 
qui  joue  au  lieu  de  travailler;  voyez  plutôt  comme  sa  Vne 
prise  sur  la  côte'  de  Normandie  est  supérieure  à  son  Port 
de  Dttnkerqne.  On  dirait  qu'il  a  compris  ses  dcfa 
Cette  plage  aride  ,   ces   falaisc-s  elfravantcs ,  cctl 


28A 


L'ARTISTE. 


froide  et  verte,  et  celte  pauvre  petite  qui  regarde  et  qui 
dehiande  quelque  chose  au  ciel.  11  y  a  delà  foi  la-dedans, 
c'est  vrai,  c'est  étudié  ;  aussi  cela  est  beau  et  fait  impres- 
sion. J'ai  raison  de  juger  avec  mon  cœur  :  c'est  un  heu- 
reux don  sans  doute  que  de  jeter  un  tableau  sur  la  toile 
en  quelques  minutes  ;  mais  ces  tableaux-la  couduisent 
rarement  a  la  postérité ,  et  alors  ou  est  responsable  de 
toutes  les  erreurs  de  ceux  qui  vous  imitent.  Je  n'a- 
dresserai point  de  pareils  reproches  a  M.  de  Forbin , 
qui  est  peintre  consciencieux  et  grand  coloriste.  11  a  ex- 
posé plusieurs  ouvrages  fort  honorables,  et  ses  intérieurs 
se  distinguent  par  des  qualités  essentielles  et  des  tons 
vrais,  que  l'on  remarque  surtout  dans  le  Portail  de 
Saint-Germain-t ÂuxeiTois .  Une  fois  que  l'on  a  passé 
sur  ce  corps  sanglant  du  premier  plan ,  qui  n'est  ni  homme 
ni  femme  ;  une  fois  que  l'on  a  consenti  à  ne  point  s'en- 
quérir de  l'action  ,  on  loue  avec  plaisir  l'air  qui  circule 
sous  les  voûtes  profondes  du  vieux  monument  et  la  lu- 
mière générale  que  l'artiste  y  a  répandue  avec  tant  d'a- 
dresse. Je  voudrais  que  le  bon  goiit  me  pennît  d'écrire  :  Aux 
derniers  les  bons,  car  j'appliquerais  certainement  ce  pro- 
verbe "a  M.  Granet.  C'est  un  maître  qui  a  un  cachet  a  lui, 
que  l'on  reconnaît  au  moindre  coup  de  pinceau,  signe 
évident  d'une  grande  supériorité,  témoignage  certain 
d'un  talent  incontestable.  Qui  n'admire  depuis  long- 
temps les  intérieurs  de  M.  Granet?  et  cependant  il  faut 
que  j'avoue  "a  ma  honte  que  je  ne  comprends  pas  toujours 
.eur  beauté  ;  j'y  sens  bien,  il  est  vrai,  toute  la  puissance 
du  clair- obscur ,  mais  j'y  trouve  des  tons  si  unis  et 
un  faire  si  perpétuellement  noir  que  je  ne  puis  être  com- 
plètement satisfait  ;  cela  tient  peut-être  'a  mon  organisa- 
lion;  leurs  immenses  mérites  d'exécution  n'y  excusent 
point  "a  mes  yeux  l'absence  totale  d'action  et  de  philo- 
sophie. J'ai  découvert  dans  je  ne  sais  plus  quel  coin ,  un 
bel  intérieur  de  M.  Dardel,  deux  autres  de  iVI.  Fouquet, 
fort  remarquables ,  et  une  petite  bataille  de  M.  Narcisse 
Diaz,  qui  annoncent  d'heureuses  dispositions.  Ces  Mes- 
sieurs paraissent  suivre  les  traces  du  maître  que  je  viens 
de  citer,  ils  sont  a  bonne  école. 

V.  ScHOELCHEil. 


iTittr'raturf. 


I^'HISTOIRE   DE   GERVAIS. 


L'histoire  de  Gervais  est  une  charmante  histoire;  c'est 
l'histoire  d'un  homme  d'esprit  ;  mais  comme  je  l'ai  lue 
dans  un  gros  livre  riche  et  rare,  peu  ii  notre  portée  a 
nous,  pauvres  artistes  ,  je  vais  vous  raconter  l'histoire 
de  Gervais,  a  ma  manière,  sans  façon,  si  je  puis  :  ce 
qui  est  difficile  terriblement* 

Gervais,  aveugle  et  inconsolable ,  est  assis  tout  le  jour 
a  la  même  place,  sur  un  rocher  couvert  de  mousse,  sous 
le  tilleul  en  fleurs  ou  chargé  de  neige  ;  il  faut  que  Gervais 
vienne  s'asseoir  chaque  jour  a  cet  endroit  qu'il  chérit. 
Pluie  ou  vent,  orage  ou  doux  zéphyr,  qu'importe  a  Ger- 
vais? Gervais  est  fidèle  a  ce  tendre  souvenir  qui  lui  reste 
l'a  dans  le  cœur ,  la  dans  l'ame,  l'a  sous  les  nerfs  ;  car  c'est 
tout  ce  qui  reste  a  Gervais  :  l'ame  et  le  cœur.  Gervais  a 
perdu  la  vue.  Plus  de  paysage  pour  Gervais  ;  plus  d'au- 
rore, plus  de  soleil  couchant,  plus  de  fleuve  ondulant 


L'ARTISTE. 


285 


qui  circule,  plus  d'étoiles  dans  le  ciel,  plus  de  frais  vi- 
sage qui  vous  sourit  tendrement  :  Gervais  est  aveugle  ! 
Heureusement  reste  h  Gervais  ce  rocher  couvert  de 
mousse ,  ce  vieux  arbre  et  le  joyeux  écho  de  la  montagne , 
qui  répète  trois  fois  le  moindre  bruit  :  Hélène!  Hélène! 
dit  le  rocher  a  chaque  instant  du  jour;  Gervais  est  l'écho 
du  rocher.  Pauvre  Gervais  ! 

Heureusement  qu'à  ce  sens  perdu,  Gervais  a  su  ajouter 
un  sixième  sens,  i>..  sixième  stns  ^ui  marche  devant  lui 
et  qui  lui  parle  et  qui  lèche  ses  mains  et  qui  l'aime  ;  un 
sens  à  lui  qui  n'est  jias  un  sens  ;  un  être  entier  qui  voit 
pour  lui ,  pour  lui  seul ,  qui  le  guide  et  qui  l'aime  par  des- 
sus le  marché,  qui  l'aime  comme  uu  frère.  Grâce  à  son 
chien,  Gervais  est  moins  aveugle,  moins  malheureux, 
jnoins  seul.  Gei-vais  sent  la  tète  de  son  ami  qui  se  relève 
quand  l'écho  dit  :  Hélène  !  Hélène!  Bon  animal,  joli,  doux 
et  calme  ;  méchant  pour  les  méchans;  qui  ne  vit,  qui  ne 
marche,  qui  ne  pense  que  pour  Gervais. 

Quand  ils  sont  tous  deux,  lui  assis  sur  son  rocher 
et  son  chien  couché  a  ses  pieds,  rêveur,  méditant,  cha- 
cun de  son  côté,  vous  diriez  d'un  sommeil  commun, 
d'un  rêve  qui  se  partage,  d'un  bonheur  double  et  simple. 
Le  villageois  passe  et  salue,  le  chien  de  Gervais  rend  le 
salut  le  premier,  et  son  maître  le  rend  ensuite  pour  n'être 
pas  rebelle  à  la  leçon.  Ou  plaint  Gervais,  on  flatte  le 
chien  de  Gervais  ;  on  leur  apporte  à  dîner  a  tous  deux , 
et  le  soir,  quand  ils  rentrent,  ils  ont  le  même  feu,  le  même 
accueil,  le  même  lit  et  le  même  sommeil  ;  seulement  le 
chien  de  Gervais  s*éveille  moins  souvent  que  son  maître  : 
Gervais  est  brûlé  d'une  si  profonde  blessure  dans  le 
cœur! 

C  est  que  Gervais  a  joué  avec  l'amour  des  grands  et  des 
riches.  Le  malheur  de  Gervais,  c'est  de  n'avoir  pas  été 
jtoujours  aveugle.  Quand  Gervais  allait  aux  champs  jeune 
inifant,  il  trouvait  une  petite  fille  enfant  comme  lui  ;  les 
Ideux  enfans  allaient  ensemble,  l'un  en  rude  habi  t  de  paysan, 
jlauti-e  en  robe  de  soie  déjeune  comtesse  ;  ils  couraient, 
|j1s  riaient ,  ils  se  bridaient  au  soleil  ;  ils  étaient  jeunes  et 
ous.  Ce  qui  les  unit  plus  que  les  fleurs,  les  nids  d'oi- 
eaux  et  les  rayons  de  miel,  ce  fut  un  danger  conunun. 
Jn  jour  ils  troublèrent  un  loup  qui  dormait  ;  le  loup 
s'éveilla.  Les  enfans  se  sauvent  :  Gervais  fait  passer  Hé- 
lène la  première  ;  Gervais  arrive  le  dernier,  appelant  son 
ère.  Gervais  allait  être  dévoré ,  quand  son  père  sauva 


Hélène.  Hélène  !  c'était  a  cette  même  place,  sur  cemèiuc 
rocher  où  vous  voyez  Gervais  et  son  chien .  Gervais  ne  son- 
geait guère  a  être  aimé  d'un  chien ,  dans  ce  tenips-lii. 


Depuis  l'aventure  du  loup ,  Gervais  se  mit  "a  aimer 
Hélène,  sérieusement,  en  homme.  Il  n'osa  plus  l'appeler 
que  mademoiselle  Hélène.  H  se  mit  a  prendre  tous  les  jours 
ses  habits  du  dimanche;  a  peine  croit-il  que  c'est  la  même 
petite  fille,  jamais  il  ne  lui  parla  ni  du  loup,  ni  du  coup 
de  hache  de  son  père.  Hélène  cependant ,  vive  et  folâtre , 
était  toujours  avec  Gervais,  toujoure  a  lui  faire  je  ne  sais 
quelles  joyeuses  et  adorables  malices.  Va  ici,  va  là,  grimpe 
a  cet  arbre,  monte  "a  cheval,  nage,  grimpe ,  saute ,  cours , 
marche  à  quatre  pâtes.  Gênais.  Gervais  obéissait  a  Hé- 
lène comme  un  esclave  n'obéit  pas.  Cela  dura  jusqu'à  ce 
qu'Hélène  devint  grande  dame  :  elle  avait  seize  aus.  Un 
jour,  elle  donne  rendez-vous  à  Gervais,  rendez-vous  au 
rocher  couvert  de  mousse.  Gervais  fut  le  premier  au  ren- 
dez-vous ;  il  était  là  debout,  l'œil  dressé,  la  poitrine 
haletante ,  la  bouche  ouverte.  O  douleur  !  ù  pauvre  Ger- 
vais! dans  cet  angle  étroit  et  retire  de  la  route,  il  vit  passer 
l'ingrate  Hélène,  souriante  et  jolie.  La  voiture  était  dé- 
couverte, elle  allait  au  pas  ;  Hélène  était  penchée  sur  un 
jeune  colonel  qui  lui  pressait  la  main.  Gervais  tomba 
raide  mort  :  il  était  tué  sur  la  mousse  du  i-ocher. 

Il  a  tant  pleuré  depuis  !  Sa  vieille  mère  s'est  tant  Ci- 


4*fm  0fi'A  m  u^m^  H  «m  mitm  -,  m  mtt  le  \mm 


àûm  fMe  Otnim  M  mrét  immk.  Va  émm,  ten'm,,  «t 
trfMVMM  Qtmm  fikurmt,  il  «Mr  k  «(«iuii  {4m  -,  il*  p)«W' 
Mvsmt  OM^ttbk;  k»tf  miAu*m€  *\i¥!Mf,  ;  il*  rf//mowf»t 
«mtaàie  U*  lieux  ^«'il*  ii*»i*M  fmKfmmt  »«««  dk, 
l3teeq>fliAM»t^fi€iit<stfcdk»  awwéxtojfiKtK!»  femmt 
tout^^4ut, miivak'tl»  'yjk,  k  tmumf  m»  fmtmm, 

ÇkâAtê  Vttikr  Urk  mjfmm  m'tiku  «Tm  Mioa 
mj^kaUmnt  i  «Hé  âmmki  fMU€  «t  me,  die  ^iMt 
flowfée  Aw  gette  Inwwe  weryeiMe ,  à  àAn  mt  fewi» 
<{ni  tt'âimeni^,  T/NMeomMlMczlMier,  <f«ft  tmhammt 
kénetf^  et  de  ftniott,  «joi  déttfie  n»  nMwrii»  eamr 
pÉftont  <>à  11  «é  tmire'^  lf^««r  iA\tmf  ¥  tmmmut,  #i 
triMe,  «  Ibu,  m  «erant,  m  mùru\nmmtl  ïxm  iMMMMe,  fl 
rit  Hâibie  4111  d«D«iiit. 

Et  emnMe  U  avait  m  pteumr  Gerrai»  «t  «00  dbim  f 

Ijittv^a'W  ifapproda  d'ttélkae,  et  cmm  nvnftir  <^'il 
Uw$tA»it  um  tke,  fem^Hn  mètm  ptfsee  ((ti'il  trooMait 
vue  fHe,  il  cria  umt  \m  Si  fonâlk  d'Haine  ;  Qi^a*^ 


\^)itnt4t  Ufoia  i-\'4»fMm  t/,m k  lutut  iamifr^vi'. 


iU 


:  '??> 


Jk^jWê  ce  fonp»,  Mâéae  cM  bien  nntam  de  m  fn* 
mi^re  ttayettri  4k  /«M  fdevér,  efle  ciiaote,  «Hé  dame , 
die  vît,  (Hé  aime,  ^  «it  beweafe,  die  ae  féfanmt 
fim  fom  M  pca  de  dM«e  ;  Cerrai*  eft  encore  fttr  f  on 
rwiMT,  «'il  fl'eit  (lÉ*  mort. 


11  (iMttmtMd$^  nemner  f^"-  * 
immamClÊm/ktffpim, 


■'■  ■■.'it:^:  içhU;,  pj 


JVL«*   iàMlM. 


L^VRTISTE. 


»7 


3^6mx  %/éùofi 


II* 


*Mur, 


Henri  Moiuiier  est  iléjù  aussi  iH)pulairc  comme  corné- 
ilieit  (lu'il  l'ctait  connue  dessinutcur.  11  {virah,  le  rire 
tat  »l«ns  toutes  l(>$nutos;  ou  le  voit,  ou  iipplauilit.    La 

raie  couiwlic  est  j-ctituivée  ;  la  comédie  sévère  el  triste , 
conuxlie  hal>ilU'<',  la  cojurdie  capricieuse,  la  coniêiiie 
li  va  en  bas ,  qui  se  glisse  dans  les  jn-tits  ixToins  ivhajv- 
i»  Molière,  qui  ramasse  les  miettes  tombées  de  ce 
praud  festin  comique.  Nous  ne  jiarlerons  pas  de  Monuier 
.uijoui\rhui  :  tout  le  moudc  eu  parle  ;  il  u'^-  a  »|u'iu»e 
voix  sur  cet  admirable  talent.  Notre  sens  dramatique, 
èmoussê  depuis  si  loug-temj»s,  s'est  n-veillé  à  l'aspect  de 
atte  ap{)4U'itiou  si  nouvelle.   Lu  avant  doitc,  Mounier 

lotre  ami  !  11  marche  eu  maître  tlans  la  nouvelle  carrière 
'qu'il  s'est  ouverte,  lulaiii'able  railleur  et  au  fond  boa 
iKUume,  il  est  inqH»ssil>le  il'éilHipjH'r  ii  ses  traits,  il  est 
imjH>ssible  de  ne  pas  l'aiuMT.  CAumnlien  et  auteur  comi- 
que, il  se  pare  de  la  double  j>«lme  thèàtnde;  il  occupe 
toutes  les  voix,  tous  les  respiixls,  toutes  les  âmes.  Paris 
^'auuise  et  applaudit  au  sacrifice  que  vient  de  liùre  Mon- 
nier;  Paris  l'adopte  iH>ur  sou  acteur  de  pmlilectiou  :  dq« 
les  autres  théâtres  chantent  des  ctniplels  eu, sou  honneur. 
L'Artisïk  diuuu>r«  dans  huit  jours  l'imaj^cde  Mouuier 
vlans  les  attributs  de  .sji  nouvelle  scène.  Vieillarxl  libertin 
et  unistiué,  maître  d'ivriture  jovial  et  beau  ji«rleur ,  bou- 
V  ier  i-ourmc  on  n'eu  voit  qu'à  Poissy ,  puis  vieille  lemnie 
ii'unne  vous  en  irv>u\c/  (>artout,  ehei  vi«  iHwtièn^s  ou  an 
1  iimuitiiu- <i.(;;i'  lie  \o>  maisons,  Mouuier  est  tout  cela; 
Mounier  le  j;rand  artiste,  k  qui  seuls  nous  ne  {«ieroiis 
(\»s  notre  tribut  tout  entier  aigourvl'hui. 


Wfiuu*  Dramatique. 

TBiATlUE  nUNÇAn. 

I^W  H.  «LkitttkttV. 

Il  .<^'.*v;>i,  dwuui  «tt  vunr.^«>.  d'un  Ward  wiiHirwimwMUt 
I  kwwi^e  h«>uuiK-  a  d(\  ewMtrfw  k  ft(«*  în  rifh'r  sw  de- 


voir vu  silence  à  «es  risques  rt  périls ,  tt  sans  se  laisser  d^oor- 
ntr  d'une  seule  lipie  jMir  la  dameur  univrrsrUr  :  héros  qu'on 
foule  aux  pieds  !  martyr  de  l'houneur  tiA  qui  «acrilie  sa  rryn- 
taliun  extérieure  à  la  vui\  intinir  de  sa  eoBScience  !  Ce  n'est 
donc  pas ,  à  bien  dire  ,  la  mtiqne  de  l'upinion  que  M.  Bar- 
rant a  tentée  ;  car  lorsqu'elle  est  daM  l'erreur ,  H  à  moins  de 
dirt-  que  l'erreur  soit  un  crime  ,  son  alMohition  doit  se  trouver 
littéralement  écrite  au  footl  du  cwiir  de  l'homme  vertueux 
qu'rlle  .iccable.  Juge  de  »r«  j"?^  •  »l  coraprew.1  que  l'opinion 
soit  ju.sten)ent  son  bourreau  ,  pnistpie  c'est  an  nom  de  la  moralr 
qu'rlle  le  fr.ippe.  Les  atiions  qu'elle  réprwuvf  n'érhap|>mical 
|iasà  s;»  pr\>pre  réproKition  s'il  ne  .savait  d'un  autre  .io-useq«e 
ce  qu'on  sait  généraleuH-nt  de  lui;  courbé  sous  l'obli-^alioQ  dn 
silence  ,  en  face  de  la  s^ociété  ,  il  reconnaît  sa  bonne  loi  mène 
en  succomlunt  sous  ses  ciHqvi ,  et  puisqu'il  ne  s'agit ,  eatre  eOe 
r<  lui ,  que  d'un  niaWnlemlu  ,  d'un  uivstrre  mi  d'une  énigne  . 
turcc  lui  est  de  s'avouer  que  la  moindre  explication  qu'U  es- 
quive ,  q\ie  la  moindre  Iwuière  dans  cette  situation  de  ténèbres 
serait  toni  aussitôt  le  signal  d'une  réconciliation  cordiale,  èda- 
l«ttle.  AssturémeDt  la  critique  des  gens  pusillanimes  .  qui  s*a{^ 
iH>uillrnl  devant  les  uioimlres  rumeurs  de  la  foule  .  n'est  p«s  là. 
Il  faudrait  donner  un  tort  pusitif .  une  injustice  réfléchie  4  cette 
voix  des  uudtitiHles  prnir  que  la  satire  fût  recfvahle  rt  juste. 
I.e  (H>èle  l'a  te4leiueut  compris ,  i  ■ti<lieniin .  qu'd  a  mêle  à 
son  roman  de  la  vertu  contraiiMe  à  dévorer  l'oppriibre  ,  à  cette 
exce)>tion  si  rare .  la  digression  phts  lart>e  et  plus  pluliw<>plii>|ue 
du  dud  :  terrain  sur  Ictpiel  il  a  toutes  ses  aises  pour  flArir  de 
laute  lice  ce  préjugé  frenéti<pie  qui  déride  du  caractère  à  pile 
ou  tm* ,  le  pistolet  à  la  nuin ,  o«  saboadonae  Thonneur  et  la 
eonsidmiiou  à  l'atiresse  d'un  coarew  de  saBes  d'anaes.  Stnpi- 
ditc  de  la  civilisation  uuHleme  ,  qui  en  rougit  :  mais  i|m  Temji 
rait  cent  fois  jJus  de  n'y  [vas  souscrire.  Aussi  ce  détail  l'em- 
jKurte  sur  l'ettsemlJe  ;  et  la  thèse  que  luromet  le  titre  est  mille 
lois  mieux  prouvée  par  un  fuitif  épisode  que  par  le  canevas 
stu-  le«|uel  .se  déroule  le  drame  ]>riuci|val.  La  jeune  iille  enceinte 
qui  se  tait  avorter  a»  s«ci«l .  l'or^ieiUeux  qui  vole  à  sa  ruine 
|wur  étaler  un  luxe  iiuvosiiléré .  celui  qui .  tombé  de  la  ri- 
ctMTfse  dans  la  misère .  se  suicide  pour  ne  )ws  survivre  k  l'aban- 
don de  ses  parasites  et  déserte  la  vie  plutôt  que  de  se  rési^ioer 
au  travail ,  ofli-aieut  des  cadres  pliu  vigounwx ,  une  •oralité 
plus  iivstructive  et  jJus  {«\\foiMle. 

Qaci  est  la  critique.  Faisoiu  l'elo^. 

Et  d'aUW  il  T  a  de  la  bravoure  «t  du  «M-ur  a  t^mpiuser  la 
basse  publicité  qui  ne  vit  q«ie  du  aaal .  qui  n'a  de  revrou  qjar 
celui  du  scamlale  jotumalier .  et  qui  UKHimùt  de  c««MaHiliaa 
dans  l'ordre  et  la  («aix.  M.  Barraul  l'a  £ùt  avec  «M»  saîade 
énec^^ie  de  jeune  houa»  4|iù  dMwer»  ses  advtmàrw  tl  bs 
maialicndni  sur  le;»  liaùles  du  respect  q«ie  l'on  a  pour  un* 
puissaw»,  i\MM-^tre  le  tnùt  est-U  trop  durement  accusé  ;  pewl. 
te*  w  tMwve-t>il  une  vt««lence  de  lequisitoirv  dans  cette  Injai 
nlila  «oMt*.  L'excet^ion  l'a  |>réoi-uivé  ;  mais  dans  l'WMraUe 
fmtèi*  im  lettres  c'est  à  ttvup  sûr  ]'exvY}<tiwi  qu'il  bnl  Ht- 
UKvIer. 

Rewioatt  juatic»  e'gJtntm  à  sa  veniha«iw.  wpwîam  de 
verdeur  et  d'«^wt|^ ,  où  sont  Rwtntdées  de»  «aaxiaws  â^^aalM . 


288 


L'ARTISTE. 


roncises  et  fortes  ,  Pt  qui  a  du  mouvement ,  du  rliythme  et  du 
pittoresque.  C'est  l'œuvre  d'un  homme  de  bien  et  d'un  exceU 
lent  poète.  Le  dialogue  en  est  franc ,  les  caractères  sont  de've- 
loppe's  avec  la  sagacité  d'un  observateur  qui  a  de  la  sève  et  qiii 
sait  les  liommes.  Et  si,  au  lieu  de  puiser  dans  une  fable  de  Pi- 
card ,  M.  Barraut  avait  porte'  sa  pense'e  sur  des  faits  plus  or- 
dinaires ,  moins  tourmentés  et  romanesques  ,  son  drame  ,  car 
ce  n'est  pas  une  comédie ,  aurait  assurément  une  des  premières 
places  dans  le  liant  répertoire  de  la  Comédie-Française.  C'est  un 
raallicur  pour  nous  que  ses  fonctions  parmi  les  adeptes  de  la 
religion  saint-simonienne  l'enlève  aux  lettres,  qu'il  était  né  pour 
ramener ,  par  son  exemple  ,  à  la  dignité  d'un  professorat  phi- 
losophique ,  à  la  puissance  d'un  moyen  de  civilisation. 

Je  dirai,  pour  toute  analyse,  qu'il  s'agit  d'un  fidéi-commis 
de  400,000  francs  légué  par  un  ami.  Or  les  lidéi-commis  sont 
nuls  devant  nos  lois.  Renneval  se  laisse  accuser  de  captation 
par  les  héritiers  du  défunt  :  on  le  traîne  au  tribunal ,  et  il  gagne 
son  procès  en  taisant  l'usage  qu'il  a  promis  de  faire,  au  lit  de 
mort  du  testateur  ,  d'une  somme  si  considérable.  Cette  somme 
est  pour  le  fds  naturel  du  mort.  Renneval  la  remet,  et  c'est  la 
reconnaissance  qui  se  charge  de  lui  rendre  la  considération. 

Certes ,  le  testateur  avait  im  autre  moyen  de  léguer  sa  for- 
tune ,  et  il  n'est  peut-être  pas  d'un  héros  de  vertu  de  se  faire  le 
complice  d'un  libertin  pour  frustrer  des  héritiers  légitimes.  Là 
est  le  vice  de  la  fabulation  ;  mais  ce  vice  se  dérobe  sous  un  style 
si  éclatant,  sous  des  pensées  si  judicieusement  présentées  ,  sous 
des  scènes  si  fortes  d'obsen'ation  et  de  poésie ,  qu'on  est  tenté 
de  le  passer  sous  silence.  Espérons  que  Saint-Simon  nous  ren- 
dra M.  Barraut ,  et  que  le  devoir  de  veiller  sur  les  fondations 
d'un  nouveau  temple  ne  l'arrachera  point  au  devoir  non  moins 
sacré,  suivant  nous  ,  de  fertiliser  l'esprit  philosophique  sur  les 
cerveaux  contemporains. 


THÉÂTRE   DES   VARIÉTÉS. 

PAR  HII.  GÉRAS,  IJIGRIC  ET  BRUNSWICK. 

Quand  on  est  possédé  d'une  maladie  incurable ,  le  parti  le 
plus  philosophique  est  de  vivre  avec  elle ,  et  de  s'en  accommo- 
der. Notre  maladie ,  ce  n'est  pas  encoie  le  choléra-morbus,  c'est 
la  politique  :  elle  n'aspirait  d'abord  qu'à  former  notre  éducation  ; 
elle  en  veut  aujourd'hui  à  nos  amusemens.  De  la  tribune,  elle 
est  descendue  au  salon  ,  du  salon  elle  est  sortie  dans  la  rue  ;  et 
là  ,  elle  a  pris  place  au  café ,  sur  la  borne  de  pierre ,  dans  la 
caisse  de  l'orgue  j  et  brochures,  pamphlets,  romans,  histoires  , 
chants  ou  paroles ,  elle  a  tout  dit  ;  elle  vient  d'envahir  le  vaude- 
ville, jusqu'au  vaudeville  de  Panard  et  de  Scribe  ;  là  si  vrai ,  si 
pastoral,  si  libertin;  là  si  musqué,  si  collerette ,  si  boudoir.  Il 
y  est  :  qu'y  faire?  On  ne  le  chassera  pas  avec  du  bismuth. 

Et  ce  n'est  pas  ici  un  vaudeville  d'à-côté ,  qui  dit  le  ridicule 
sous  un  éventail,  et  regarde  le  vice  avec  un  lorgnon.   C'est  la 


satire  crue  de  nos  mœurs  ;  non  de  celles  de  l'an  passé ,  m.iis  de 
celles  d'aujourd'hui  ,  de  ce  matin ,  du  moment.  Le  vaudeville 
se  fera  bientôt  dans  la  salle;  on  l'improvisera  dans  l'entr'acte. 
On  vous  voit  :  cachez-vous  derrière  la  colonne.  Est-ce  un  bien  , 
est-ce  un  mal  ?  je  n'en  sais  rien.  Voici  la  pièce  : 

C'est  une  jeune  fille  qui  aime  un  militaire;  ce  militaire  re- 
vient d'Alger  avec  une  blessure  et  pas  une  croix.  La.jeune  fille 
aime  les  croix  ;  et  elle  l'a  dit ,  elle  l'a  juré ,  elle  n'épousera  qu'un 
décoié.  Cinq  qui  doivent  l'être  se  présentent  :  tous  ont  des  droits 
à  la  faveur  rouge.  Ces  droits  sont  fort  comiques;  nous  ne  les 
dirons  pas ,  car  c'est  la  pièce ,  c'est  le  ridicule ,  c'est  le  plaisant, 
c'est  le  succès.  Tandis  qu'ils  vont  ramasser  les  croix  sous  les 
pieds  du  ministère ,  l'amant  évincé ,  qui  a  lu  les  journaux  des 
départemens ,  organise  un  charivari ,  et  se  place  sous  la  fenêtre 
du  futur  beau-père  :  ce  beau-père  aime  sa  fille  et  les  souvenirs 
de  la  grande  armée  ;  il  est  en  retraite  et  en  boutique.  Puisque 
sa  fille  veut  un  décoré  ,  qu'elle  en  ait  un  !  Toutefois  ,  comme  il 
faut  épargner  une  impolitesse  à  ceux  qui  n'auraient  pas  le  hasard 
de  l'être ,  ordi'c  est  donné  au  portier  de  ne  laisser  entrer  qu'un 
homme  décoré.  La  recommandation  est  suivie  à  la  lettre;  mais 
il  en  vient  cinq  :  embarras,  pourparlers  ,  couplets;  bref,  chari- 
vari :  tout  s'explique.  Comme  on  ne  peut  se  marier  avec  cinq 
hommes ,  même  décorés ,  la  jeune  fille  consent  à  la  fin  à  prendre 
M.  Gustave.  M.  Gustave  !  dit  avec  étonnemcnt  le  juste  milieu, 
personnifié  dans  un  garde  national ,  qui  est  tombé  en  syncope  , 
tant  il  lui  fallu  présenter  de  fois  l'arme  aux  nouveaux  décorés. 
M.  Gustave  !  mais  il  est  décoré  aussi  :  sa  nomination  est  au 
Moniteur.  Honneur  à  ce  brave  !  il  a  pris  deux  drapeaux  sur  les 
Algériens.  On  l'attache  à  la  croix  et  à  sa  maîtresse,  et  tout  est 
dit. 

De  l'eprit ,  de  la  gaîté ,  du  moment ,  du  Champagne  dans  les 
couplets ,  de  la  verve  dans  les  acteurs  :  que  voulez-vous  de  plus 
à  un  vaudeville  ? 


tXomdUfSi. 


Le  chef-d'œuvre  de  M.  Léopold  Robert,  le  tableau  des  Mois- 
sonneurs ,  ne  sera  pas  perdu  pour  la  France  :  on  assure  que  le 
Roi  en  a  fait  l'acquisition  pour  sa  galerie  particulière  du  Palais- 
Royal,  où  figurent  déjà  V Improvisateur,  du  même  peintre  ; 
plusieurs  tableaux  magnifiques  de  M.  Granet ,  et  la  belle  com- 
position du  Gustave  fVasa  de  M.  Hersent. 


Le  tableau  de  Cromwell,  par  M.  Delaroche,  appartient  au 
ministère  de  l'intérieur.  Les  amis  des  arts  paraissent  craindre 
qu'il  ne  reçoive  une  destination  qui  l'éloigné  de  la  capitale. 
Espérons  que  ces  craintes  seront  sans  fondement ,  et  que  ce  ta- 
bleau ,  l'un  des  plus  remarquables  de  notre  jeune  école ,  restera 
pour  servir  d'ornement  à  la  galerie  du  Luxembourg ,  et  d'objet 
d'étude  à  nos  jeunes  élèves  en  peinture. 


L'ARTISTE. 


S89 


BumX'TlvU, 


m 


DES  BEAUX- ARTS. 


Les  arts  peuvent-ils  exister  indcpendans  de  toute  pro- 
tection? Dans  le  cas  contraire,  quel  protectorat  l'autorité 
doit-elle  exercer  sur  eux  ?  De  la  solution  de  cette  impor- 
tante question  dépend  l'avenir  des  beaux-arts  en  France  : 
aussi  chacun  de  ceux  qui  s'occupent  d'arts  cst-il  iudis- 
pensablement  obligé  d'apporter  son  opinion ,  comme  ren- 
seignement dans  cette  discussion  intéressante.  Jusqu'ici 
l'autorité  n'a  envisagé,  dans  les  secours  ou  la  protection 
qu'elle  accordait  aux  artistes,  qu'un  moyen  politique  de 
s'attacher  cette  classe  importante  ;  alors  elle  est  constam- 
ment restée  eu  dehors  de  la  question  de  principes  qui 
demandait  a  être  débattue.  Depuis  Louis  XIV,  la  même 
routine,  invariablement  suivie  par  tous  les  gouvernemens 
qui  se  sont  succédés,  a  laissé  ,  d'abus  en  abus  ,  s'encroû- 
ter des  vices  de  système  que  l'ou  croit  aujourd'hui  être 
devenus  d'indispensables  nécessités;  ainsi  une  école  et 
un  directeur  entretenus  somptueusement  à  Rome ,  une 
place  de  premier  peintre  du  Roi ,  une  Académie  de  pein- 
ture, des  croix  et  des  titres  :  tels  étaient  les  lots  du  grand 
mat  de  Cocagne  offert  aux  artistes ,  et  qui ,  joints  aux 
commandes  que  le  gouvernement ,  sans  Nécessité  ,  se 
croyait  obligé  de  faire ,  jetaient  tous  les  ans ,  dans  le 
malheureux  métier  d'artiste ,  cinq  a  six  mille  infortunés 
affriandés  par  l'appât  de  tant  de  hochets  et  d'élémens  de 
fortiuie  offerts  a  leurs  yeux ,  comme  l'or  des  boutiques  de 
changeurs  aux  regards  de  tous  les  pauvres  diables  se 
chauffant  au  soleil  du  Palais-Royal.  Enfin  l'on  en  était 
venu  a  ce  point  qu'un  père  de  plusieurs  eiifans  affublait 
l'un  d'eux  de  la  destinée  d'artistes,  après  avoir  décidé 
que  les  autres  seraient  tout  bonnement  d'honnêtes  coi^ 
donniers  ou  tailleurs ,  lots  tirés  au  sort  et  pour  lesquels  il 
semblait  qu'il  ne  fût  pas  plus  besoin  de  vocation  pour  le 
cordonnier  que  pour  le  peintre  :  d'où  il  vient  que  tant  de 
malheureux  barbouilleure  ,  après  avoir  commencé  sur  les 
bancs  des  Géricaut,  des  Delaroche  ou  des  Robert,  venaient 
ensuite  expirer  de  faim  en  peignant  la  lettre  ou  la  grappe 
de  raisin  sur  les  portes  d'un  cabaret. 

D'autres,  plus  acharnés  à  tounnenter  l'art  qui  leur 
Infusait  ses  inspirations,  trouvaient  la  misère  en  s'escri- 
mant  de  toute  leur  nullité  sur  des  toiles  de  vingt  pieds , 
et ,  dans  le  désespoir  de  leur  impuissance ,  disaient  aux 

TOME    I.       24"    LIVRAISON. 


gouvemans  :  «  Vous  avez  ouvert  la  carrière  à  tous  les 
combattans,  nous  nous  sommes  présentés,  nous  avons 
travaillé  dans  vos  écoles  et  .sous  vos  auspices  :  après  tant 
de  labeurs ,  nous  abandonnerez-vous  aux  jours  de  dé- 
tresse? M  Et  le  gouvernement  placé,  par  .sa  propre  faute, 
dans  une  fausse  position ,  jetait  une  commande  d'art  à  la 
faim,  comme  le  riche  jette  une  aumône  au  pauvre  qui 
crie  :  Du  pain,  du  pain,  je  me  meurs  d'inanition!  Alors 
peu  a  peu  nos  Musées  regorgèrent  de  détestables  peintures; 
nos  églises  s'embellirent  de  toutes  les  mé<liocriiés  et  les 
pauvretés  que  l'on  se  croyait  dans  la  nécessité  d'acheter 
après  chaque  exposition  ;  et  l'art  pour  lequel  on  dé{>en- 
sait  si  inutilement  tant  d'argent  restait  ignorant  les  dé- 
penses faites  pour  ceux  qui  se  disaient  ses  repré.sentans , 
et  faible  et  souffrant  de  tous  les  moyens  de  vivre  accordés 
aux  prétendus  artistes  qui  se  couvraient  de  son  manteau. 
Des  médailles  se  distribuaient ,  des  prix  s'accordaient 
par  considérations  d'ateliers  ;  puis  quand  il  se  trouvait 
quelque  favori  d'Académie  capable  de  mettre  côte  à  côte, 
pour  la  première  fois,  cinq  ou  six  Grecs  ou  Romains, 
composition  presque  toujours  médiocre  ou  détestable , 
vite  les  professeurs  s'assemblaient  et  l'on  envoyait  bien 
fêté,  bien  choyé,  bien  embrassé,  le  malheureux  élève  a 
Rome ,  aux  frais  du  public  ;  et  cette  farce  se  renouvelait 
une  fois  par  an.  Peinture  d'histoire,  de  paysage,  sculp- 
ture, architecture,  gravure  et  musique,  chaque  classe 
avait  son  élu  ;  chaque  année  il  en  fallait  un.  Puis  au  re- 
tour de  Rome,  au  premier  grand  tableau  exposé,  la 
croix  de  la  Légion  s'accordait ,  et  pour  peu  qu'il  se  trou- 
vât de  protection  ou  d'intrigue,  les  commandes  arrivaient 
et  les  honneurs  pleuvaient.  Sûrement  nous  ne  prétendons 
pas  dire  que  de  tous  ces  tripotages  il  ne  sortit  pas  quelque- 
fois, par  hasard,  luie  heureuse  exception  ;  mais  prenez 
la  liste  des  grands  prix  et  voyez  que  de  médiocrités  mortes 
en  naissant  pour  un  heureux  choix  ,  et.que  de  grands  ta- 
lens ,  confirmés  aujourd'hui  par  la  voix  publique,  n'ont 
jamais  été  jugés  dignes  des  faveurs  du  concours. 
.  Il  nous  semble  a  nous  qui ,  n'étant  point  à  la  tète  des 
affaires  et  du  ministère  des  beaux-arts  (  car  il  faut  que 
l'on  sache  que  les  beaux-arts ,  tant  cuisinés,  ont  fini  par 
former  un  ministère),  n'avons  point  à  nous  occuper  des 
criailleries  et  des  importunités  qui  épouvantent  les  nova- 
teurs en  place  ;  il  nous  semble,  dis-je,  qu'il  serait  temps, 
et  pour  l'art  et  pour  le  gouvernement ,  que  ce  dernier 
expliquât  uettement  ses  intentions  et  la  position  qu'il  dé- 
sire garder  vis-à-vis  des  arts  et  des  artistes.  11  est  bon  de 
dire  d'abord  ici  notre  manière  de  voir  en  fait  de  secours 
ou  de  protection  accordés  par  le  gouvernement.  La  pein- 
ture se  divise  en  plusieurs  classes  :  peinture  d'histoire  ,  ,  -, 
puis  peinture  de  genre  ,  dans  laquelle  nous  comprenons  4*^ 
le  paysage ,  la  marine ,  le  portiait ,  et  toutes  les  pciutur 


1 


290 


L'ARTISTE. 


qui ,  par  leur  dimension  et  la  nature  de  leurs  sujets,  n'ap- 
partiennent point  "a  la  peinture  historique  ;  la  sculpture , 
l'architecture  et  la  gravure,  telles  sont  les  différentes  di- 
visions qui  rentrent  dans  l'art  du  dessin ,  et  dont  nous 
devons  nous  occuper.  Pamii  ces  cinq  classifications ,  deux 
seulement ,  placées  hors  de  l'encouragement  et  la  portée 
du  public  par  leur  nature,  nous  semblent  devoir  fixer 
la  sollicitude  du  gouvernement  :  ce  sont  la  peinture  his- 
torique et  la  sculpture.  Les  autres,  telles  que  la  peinture 
de  genre,  l'architecture  et  la  gravure,  se  trouvant  conti- 
nuellement recevoir  accueil  et  encouragemens  du  public, 
par  le  besoin  que  la  société  éprouve  de  leurs  productions, 
.soit  pour  son  luxe,  soit  pour  ses  plaisirs,  soit  pour  son 
utilité,  paraissent  naturellement  destinées  a  vivre  de  leur 
propre  travail,  "a  se  soutenir  seules  de  leur  propre  force 
et  sans  le  secours  d'aucune  protection  royale  ou  ministé- 
rielle. Mais  la  grande  peinture  morale,  historique,  la 
sculpture ,  travaux  hors  des  proportions  de  la  vie  ordi- 
naire de  notre  siècle,  rapetissée  de  mécaniques,  entre  des 
murailles  de  plâtre ,  des  tentures  de  coton ,  et  la  latitude 
de  quelques  pieds   carrés  accordés  au  développement 
de  chaque  individu ,  dans  nos  grandes  villes ,  aux  petites 
maisons;  la  grande  peinture  historique  et  la  sculpture  ne 
peuvent  plus  exister  que  sous  l'indispensable  patronage 
de    quelque   royale   protection.    Les  croyances  mortes 
n'offrent  plus  d'églises  a  décorer  ;  les  fortunes,  diminuées, 
plus  de  palais,  de  châteaux  à  orner  ou  de  salons  bien  dorés 
a  enrichir  pour  le  plaisir  des  grands  du  jour.  Les  révolu- 
tions sont  arrivées,  détruisant  les  cours  et  leur  luxe,  et 
ne  laissant  plus  aux  arts ,  qui  vivent  de  richesses  et  de 
luxe ,  que  des  miettes  de  leurs  anciens  festins.  Aussi  le 
gouvernement  a-t-il  hérité  de  l'aristocratie   le  soutien 
d'une  des  parties  de  notre  gloire  nationale,  qu'il  ne  peut 
répudier  sans  dommage  pour  la  civilisation,  a  laquelle 
elle  concourt,  et  sans  honte  pour  l'époque  qui  la  laisse- 
rait ainsi  périr. 

Dans  un  tel  état  de  choses ,  l'administration  actuelle , 
saisissant  l'occasion  du  Salon  de  i  851  ,  qui  finit ,  devrait 
dire  franchement  aux  artistes  :  Vous  qui  viviez  des  be- 
soins du  public  et  "a  ses  frais,  n'attendez  rien  de  moi  ;  je 
ne  vous  dois  rien  et  ne  vous  promets  rien  ;  ainsi  allez , 
a  vos  propres  risques  et  périls  ;  courez  les  chances  d'un 
succès  ou  d'une  chute,  votre  carrière  ne  me  regarde  pas-; 
ce  n'est  point  pour  vous  que  l'argent  de  l'état  m'a  été 
confié  :  seulement,  si  un  talent  dominant  parmi  vous 
arrive  a  l'une  de  ces  réputations  dénoncées  par  la  clameur 
générale,  j'accorderai  a  ses  longs  travaux  et  a  son  génie 
quelque  distinction  honorifique ,  comme  marque  de  l'es- 
time où  chacun  le  tient.  Puis  aux  peintres  historiques  et 
aux  sculpteurs ,  qui  n'ont  de  public  encourageant  que  le 
gouvernement,  il  faudrait  aussi  annoncer  que  la  carrière 


est  ouverte,  mais  qu'on  ne  s'engage  en  aucune  façon  vis- 
a-vis de  personne  ;  que  de  prix  d'élèves ,  d'argent  a  titre 
de  secours ,  il  ii'en  est  plus  question  ;  que  l'on  attendra 
des  succès  bien  formels ,  bien  prononcés ,  pour  accorder 
un  prix  qui  confine  le  peintre,  non  à  Rome  pendant  cinq 
ans,  mais  qui  l'envoie  où  son  génie  lui  commandera 
d'aller,    et  exiger  de  lui  des  copies   des    beaux    ta- 
bleaux qu'il  rencontrera  dans   ses  voyages.   Alors  on 
pourra,  a  moins  de  frais,  arriver  a  de  plus  heureux  ré- 
sultats, donner  a  la  France  une  bonne  école  de  peinture, 
et  détourner  chaque  année  d'une  route  où  aucune  voca- 
tion ne  les  appelait  quelques  malheureux,  mieux  em- 
ployés ailleurs,  et  qui  se  jetaient  périodiquement  dans 
les  misères  du  métier  d'artiste ,  alléchés  par  l'espoir  des 
faveurs  et  des  secours  de  l'administration.  Il  faudrait  en- 
core annoncer  positivement  que  même  toutes  ces  difficultés 
vaincues ,  et  le  talent  de  l'artiste  bien  établi ,  il  ne  serait, 
h  moins  d'une  indispensable  nécessité ,  fait  aucune  com- 
mande ;  que  le  Salon ,  seul  révélateur  des  véritables  ta- 
lens,   indiquerait  au  gouvernement  sur  qui  devrait  se 
porter  et  son  argent  et  ses  faveurs.  Le  cas  d'une  commande 
écherrait- il ,  il  faudrait  encore  que  le  public  artiste  sr\t 
bien  qu'au  talent  seul  appartiendraient  ces  commandes  ; 
et  que,  n'y  eùt-il  que  deux  bons  artistes,  sculpteurs  ou 
peintres ,  s'il  fallait  au  gouvernement  de  la  sculpture  ou 
de  la  peinture ,  les  deux  grands ,  les  deux  bons  artistes , 
auraient  tout  au  détriment  de  la  foule  des  médiocrités  ; 
car  en  fait  d'arts,  il  ne  peut  exister  qu'un  principe  pour 
faire  fleurir  et  fructifier  les  écoles  :  honneur,  richesse  et 
gloire  au  talent,  indigence  et  mort  a  la  médiocrité.  Le 
gouvernement ,  l'esponsable  de  l'argent  qu'il  donne  aux 
artistes ,  doit  le  représenter  par  de  bons  tableaux ,  et  ne 
point  encombrer  les  musées  de  France  de  tous  les  écriteaux 
de  misère  sur  lesquels  il  se  croit  obligé  de  jeter  l'aumône. 

Ces  principes  sont  sévères  ;  mais  il  est  temps  d'arrêter 
les  effets  de  cette  pensée  commune  qui ,  faisant  de  l'art 
un  métier,  en  ouvre  les  portes  a  tous  ceux  qui,  se  sentant 
incapables  d'aucune  vocation,  adoptent  celle  des  beaux - 
arts  pour  venir  y  déposer  leur  paresse ,  leur  nullité  et 
leur  impuissance.  Arrière  !  vous  tous  qu'un  instinct  de 
génie  ne  pousse  pas  d'une  manière  invincible  et  qui 
n'acceptez  point ,  avec  la  résolution  de  les  surmonter  et 
le  courage  de  les  envisager,  les  difficultés  et  les  misères 
de  la  vie  d'artiste;  arrière  enfin,  vous  tous  qui  n'avez 
point  sondé  votre  cœur  et  vos  forces  et  qui  ne  vous  êtes 
pas  persuadés  que  non-seulement  beaucoup  étaient  ap- 
pelés et  peu  étaient  élus ,  mais  plutôt  que  peu  étaient 
appelés  et  encore  moins  étaient  élus. 

Du  leste,  plus  de  premier  peintre,  d'Académie,  d^P 
cole  française  à  Rome;  il  est  temps  de  rejeter  les  vieux 
oripeaux  de  systèmes  incompatibles  avec  notre  manière  de 


L'ARTISTE. 


291 


voir  et  de  sentir.  Qu'un  grand  artiste  se  décèle  et  gran- 
disse tout  "a  coup  de  la  hauteur  d'un  immense  talent ,  il 
ne  sera  besoin ,  pour  le  recommander  a  l'admiration  gé- 
nérale, ni  de  lettres  de  noblesse,  ni  de  titres  d'Académies; 
il  \iendra  aux  regards  du  public,  ses  ouvrages  en  fron- 
tispice, et  s'il  se  trouve  être  quelque  Raphaël,  quelque 
Micliel-Ange  ou  quelque  Rubens,  la  foule  battra  des 
mains  et  le  proclamera  le  prince  de  la  peinture. 

Comte  Horace  de  Viel-Castel. 


SALON  DE  1S3I. 


<J'/wtcù)    i/e)ià'eJ ,     yc/ie^er    ïeiMie ,      ^^or , 
jluaamiin ,    ^e^wùevm,,    ê/it»i<wara ,    ^^enru- 

Si  l'on  veut  bien  se  rappeler  les  principes  que  nous  avons 
professes ,  on  ne  sera  point  e'tonne'  qu'à  nos  yeux  ce  soit  un  grand 
mérite  chez  un  peintre ,  de  savoir  non-seulement  copier  les  cos- 
tumes du  temps  qu'il  reproduit ,  mais  encore  de  nous  en  retracer 
les  mœurs  pittoresques ,  d'en  deviner  les  habitudes,  pour  ainsi 
dire ,  afin  de  nous  les  faire  comprendre,  et  de  nous  rendre  en 
quelque  sorte  l'époque  historique  de  laquelle  il  tire  son  sujet. 
Ainsi  la  peinture  vient  naturellement  s'unir  aux  lettres ,  pour 
nous  instruire  ;  elle  fouille  les  manuscrits ,  elle  interroge  les 
vieux  monumens,  elle  se  donne  la  peine  de  lire  ,  d'étudier ,  de 
rcflecliir,  et  ce  que  l'histoire  nous  apprend,  elle  le  montre  à 
nos  yeux.  Les  hommes  amoureux  de  leur  art  trouveront ,  dans 
rettc  nouvelle  source  ,  qui  leur  offre  mille  trésors ,  des  moyens 
d'effet  dont  l'esprit  studieux  de  la  jeunesse  ne  manquera  pas  de 
leur  savoir  gre'.  Madame  Deherain  semble  avoir  compris  quel- 
que chose  de  cela  dans  sa  Toilette  de  Ninoit ,  de  cette  fille  cé- 
lèbre du  grand  siècle  ,  caractère  unique  dans  les  temps  moder- 
nes, génie  détestable  qui  rend  la  corru|)tion  séduisante ,  femme 
de  plaisirs  et  ])hilosophe  sceptique  tout  à  la  fois,  venue  jusqu'à 
nous,  comme  le  type  des  Aspasies  de  l'antiquité;  madame  De- 
herain ,  dis-je ,  a  bien  compris  ce  personnage  :  c'est  en  effet 
nous  rendre  mademoiselle  de  Lenclos  et  un  petit  coin  de  son 
siècle  ,  que  de  nous  la  représenter  occupée  des  soins  de  sa  toilette, 
au  milieu  de  gros  livres  epars,  et  entourée  d'un  officier  unis- 
quc,  d'un  gros  abbè ,  d'un  élégant  marquis  et  d'un  cordon  bleu. 
On  trouve  encore ,  dans  les  ouvragesde  madame  Deherain  ,  des 
tons  d'une  grande  finesse;  mais  elle  doit  s'attacher  à  mettre 


plus  de  fermeté'  dans  sa  touche,  et  surtout  moins  de  faiblesse 
dans  son  dessin  :  le  dessin  est  une  condition  de  vie  en  peinture. 

Citer  une  dame  qui  ait  expose',  et  ne  rien  dire  de  madame 
de  Mirbcl,  voilà  à  quoi  l'on  est  condamne'  lorsqu'on  e'crit  le 
dernier,  et  c'est  à  peine  si  je  puis  re'pe'ter  que  ses  miniatures  ri- 
valisent avec  ce  que  l'e'colc  a  produit  de  plus  beau  en  portraits. 
On  ne  savait  pas  ce  que  c'était  que  la  miniature  avant  que  ma- 
dame de  Mirbel  parût.  Nous  serons  moins  erabarrasse's  pour 
parler  de  M.  Rouillard  et  de  M.  Rouget.  Les  portraits  qii'-ils 
ont  mis  au  Salon  brillent  des  mêmes  qualités  :  ce  sont  des  têtes 
Tivantes ,  modelées  avec  art ,  dont  les  accessoires  sont  toujours 
traitc's  avec  goût  et  talent  ;  c'est  enfin  de  h  bonne  ])einture  sans 
charlatanisme,  et  l'on  voudrait  retrouver  plus  .souvent  ces  rares 
mc'ritcs  dans  les  portraitistes  même  de  renom  qui  ont  encombre' 
le  Louvre  des  produits  de  leur  manufacture.  Je  citerai  encore 
deux  enfans  peints  dans  le  style  anglais,  par  M.  Fleury,  arec 
un  ton  charmant  de  grâce,  de  bon  cir  et  de  couleur.  M.  Bou- 
quet, dont  le  nom,  je  crois,  était  inconnu  jusqu'ici,  a  également 
exposé  un  excellent  Debureau.  Malgré  toute  l'expression  que 
l'admirable  mime  des  Funambules  sait  donner  à  sa  physiono- 
mie, il  y  a  encore  du  talent  à  avoir  faite  aussi  ressemblante  cette 
figure  mobile  et  couverte  de  farine. 

Si  l'on  doit  craindre  que  les  hommes  consciencieux ,  qui  sont 
ordinairement  si  impressionnables,  et  que  les  hommes  de  génie  , 
toujours  si  pleins  d'amertume,  ne  se  découragent  facilement 
lorsqu'ils  se  voient  méconnus ,  il  ne  faut  pas  se  garder  avec 
moins  de  scrupule  de  louer  à  l'excès  les  artistes  qu'on  préfère  : 
je  dis  cela  parce  qucj'ai  peur  que  l'entliousiasme  dont  M.  Champ- 
martin  est  l'objet  ne  nous  le  gâte.  Sans  doute  on  a  justement 
loué  ses  chairs  si  bien  senties ,  son  exécution  courageuse ,  ses 
beaux  tons  de  couleur,  en  im  mot ,  toutes  ses  magnifiques  qua- 
lités; mais  enfin  il  faut  bien  que  quelqu'un  le  dise,  tous  ses 
grands  personnages  posent ,  à  commencer  par  le  général  La- 
marq-.ie ,  qui  semble  si  fier,  et  M.  Méncchet ,  qui  parait  si  inso- 
lent. Quoi  qu'on  en  veuille  répéter,  c'est  aussi  évidemment  une 
faute  que  d'avoir  fait  la  figure  de  M.  de  Fitz-James  coideur  de 
rose ,  comme  ses  deux  jolis  enfans  ,  qui  jouent  si  mal  sur  ses 
genoux ,  que  l'on  a  toujours  peur  de  les  voir  tomber ,  et  assu- 
rément ils  se  blesseraient ,  cir  leur  père  est  trop  occupé  de  (aire 
tableau  pour  songer  à  les  secourir  :  et  puis  à  quoi  bon  l'insigni- 
fiant manteau  des  ordres  dans  cette  scène  de  famille  ?  Nous  sa- 
vons comme  tout  le  monde  qu'il  n'y  a  rien  de  parfait ,  et  que  le 
plus  bel  ouvrage ,  même  dans  'es  arts ,  est  celui  où  la  somme 
du  bien  l'emporte  sur  la  somme  du  mal;  mais  les  défauts  que 
nous  atta([uons  sont  de  ceux  que  l'on  peut  corriger,  et  l'atten- 
tion qu'il  nous  a  fallu  pour  les  découvrir  est  la  meilleure 
preuve  de  l'estime  que  nous  avons  pour  le  talent  de  M.  Champ- 
martin. 

Si  nous  pouvions  être  ennemi  d'un  artiste ,  nous  dirions  à  ce 
propos  : 

Rien  n'est  |ilus  dangereux  qu'un  imprudenl  tmi , 
Mieux  vaudrait  un  sii(;e  ennemi. 

M.  Francis  fait  aussi  des  portraits ,  mais  ce  sont  des  portails 
de  chevaux  :  il  y  a  déjà  de  l'esprit  à  exploiter  ainsi  une  des  ma- 


292 


L'ARTISTE. 


nies  de  nos  ele'gans ,  qui  aiment  plus  aujourd'hui  leurs  chevaux 
que  leurs  maîtresses ,  et  qui  donneraient  deux  femmes  pour  un 
damas  turc  ou  un  cigarre  de  la  Havanne;  mais  M.  Francis  n'en 
montre  pas  moins  dans  la  manière  hardie  dont  il  saisit  la  phy- 
sionomie pittoresque  d'un  cheval  ;  il  a  un  grand  bonheur  d'exé- 
cution ,  et  ses  petits  tableaux ,  quoique  un  peu  mous ,  se  distin- 
guent par  une  couleur  Irès-agre'able.  Si  Poney  n'est  point  flatte, 
c'est  un  fort  bel  animal ,  et,  sur  mon  ame ,  M.  Ernest  Leroy  a 
i-ai'Son  de  vouloir  conserver  son  image,  car  il  fait  le  plus  grand 
honneur  à  ses  écuries.  Mais  passons  à  des  morceaux  de  plus 
haute  importance. 

M.  Senties  vient  d'envoyer  une  Scène  de  juillet,  prise  au 
moment  où  un  homme  du  peuple,  vainqueur  du  Louvre,  est 
dépose  mourant  sur  le  trône  de  Charles  X.  Ce  beau  sujet  est 
bien  senti ,  bien  compose'  ;  le  dessin  en  est  d'une  pureté'  remar- 
quable; malheureusement  ce  tableau  est  gâte  par  une  grande 
prétention  à  reflet  et  une  étude  d'arrangement  qui  le  rend  gla- 
cial :  on  dirait  que  l'auteur  a  pris  des  leçons  à  l'école  de  Rome. 
Quand  donc  nos  peintres  se  convaincront-ils  qu'il  n'y  a  rien  de 
plus  beau  que!  la  nature  !  M.  Senties  a  échoué  dans  sa  noble  et 
vaste  entreprise ,  peut-être  parce  que  les  dimensions  d'une  aussi 
grande  page  étaient  au-dessus  de  ses  forces;  mais  il  ne  doit  pas  se 
décourager,  il  y  a  quelque  chose  dans  son  œuvre  qui  ne  nous 
abandonne  jamais  ,  c'est  de  l'ame.  Je  regrette  de  ne  m'être  pas 
occupé  encore  de  la  Charlotte  Corday  de  M.  Scheffer  jeune  : 
l'acceptant  telle  qu'il  l'a  conçue,  et  pardonnant  l'absence  d'air 
qui  vous  étouffe  dans  cette  chambre  sans  profondeur,  on  ne  peut 
que  donner  des  éloges  à  son  stylo ,  à  son  heureux  coloris ,  et  au 
mouvement  qui  agite  tous  ses  personnages.  Mais  essayons  de 
dire  ce  que  nous  aurions  voulu.  Dans  ce  drame  terrible,  Marat 
partage  incontestablement  le  principal  rôle;  on  songe  toujours  à 
lui,  c'est  lui  qui  souvent  vient  le  premier  à  la  pensée.  Ainsi , 
quoiqu'on  en  ait  loué  généralement  M.  Scheffer,  nous  regardons 
comme  une  faute  grave  d'avoir  rejeté  cette  importante  figure 
sur  le  dernier  plan  ,  et  nous  sommes  persuadés  que  le  peintre 
sent  aujourd'hui  qu'il  s'est  privé  d'un  immense  moyen  d'impres- 
sion et  d'intérêt ,  en  ayan'  ainsi  peur  d'un  corps  sanglant.  C'est 
là  qu'était  la  péripétie  de  la  scène,  et  M.  Scheffer  jeune  sait 
comme  nous  que  l'on  peut  montrer  un  homme  assassiné ,  sans 
heiuler  notre  délicatesse.  Qu'il  nous  soit  permis  de  dire 
encore  que  nous  aurions  autrement  senti  Charlotte  Corday. 
Cette  courageuse  fille ,  fanatisée  par  deux  amours ,  se  résout  à 
un  crime  dans  le  silence  de  sa  chambre;  elle  le  raisonne;  elle 
fait  un  long  voyage  pour  le  consommer;  elle  arrive,  se  présente 

chez  le  tribun  du  peuple  et  le  poignarde! Alors,  elle  avait 

refoulé  au  fond  de  son  cœur  tous  les  sentimens  d'éducation  ,  de 
lois ,  de  femme  même  ;  elle  croyait  être  utile  à  son  pays  en  ven- 
geant celui  qu'elle  aimait,  elle  devait  donc  être  heureuse  d'avoir 
si  bien  accompli  son  dessein.  Le  sang  de  son  ennemi ,  loin  de  la 
faire  pâlir,  devait  au  contraire  porter  son  exaltation  au  dernier 
degré  de  paroxysme;  et,  entraînée  par  le  peuple,  encore  bouil- 
lante d'une  vengeance  satisfaite  ,  elle  devait  célébrer  son  triom- 
phe I  II  y  avait  long-temps  que  le  sacrifice  de  sa  vie  était  résolu, 
et  qu'elle  envisageait  la  mort.  Ce  n'est  que  refroidie  par  les 
réflexions  de  la  Conciergerie  que  son  cœur  de  femme  a  dû 


faiblir;  ce  n'est  qu'en  face  du  supplice  qu'elle  a  pu  avoir  la 
belle  expression  d'insensibilité  que  M.  Scheffer  jeune  lui  a 
donnée.  Gluck,  nous  dit-on,  ne  commençait  jamais  un  opéra  avant 
d'avoir  long-temps  étudié  son  poème  :  nous  voudrions  que  les 
peintres  fissent  comme  Gluck.  Le  grand  musicien  a  prouvé  que 
sa  méthode  était  bonne. 

Un  enfant  malade  est  couché  tout  habillé  sur  un  grabat  ; 
pauvre  enfant  !  il  n'a  pas  même  de  drap;  il  ne  peut  dépouiller 
ses  membres  souffrans  des  vêtcmens  grossiers  qui  les  gênent , 
et  les  mains  jointes ,  il  regarde  encore  avec  ferveur  un  Christ 
suspendu  au-dessus  de  sa  tête.  Son  petit  frère,  la  figure  morne 
et  abattue,  est  assis  à  côte  de  lui.  Infortunés!  qui  connaissent  le 
malheur  avant  d'avoir  vécu  !  Voilà  le  Jeune  frère  malade, 
par  M.  Lessor.  C'est,  comme  on  voit ,  une  composition  simple, 
pure ,  touchante ,  et  qui  vous  perce  le  cœur  à  la  vue  des  misères 
du  peuple,  de  ce  peuple  que  les  riches  abandonnent  à  ses  souf- 
frances ,  quoiqu'ils  aient  causé  tous  ses  maux  ! 

Revenons  donc  à  l'œuvre  puissante  de  M.  Lessor,  et  osons  lui 
recommander  de  se  rappeler  toujours  que  la  peinture  a  mission 
d'embellir  la  réalité  de  son  prisme  artistique  ;  tout  en  restant 
dans  le  vrai  ,  le  plus  vrai. 

M.  Lugardon  est  également  un  artiste  d'une  haute  portée  : 
pleins  de  franchise  et  de  simplicité  dans  leur  exécution ,  ses  ta- 
bleaux se  distinguent  par  un  esprit  de  vérité  très-originale,  et 
surtout  par  l'absence  d'imitation  de  qui  que  ce  soit.  M.  Lu- 
gardon  est  lui ,  et  ce  mérite  est  rare  aujourd'hui  ;  aussi ,  sans 
parler  de  ses  Suisses  du  château  de  Rotzberg,  qui  décèlent 
tant  de  force ,  mais  dont  la  touche  est  généralement  un  peu  dure, 
tout  le  roonde  admire  le  sentiment  de  vie  et  le  beau  caractère 
qui  frappent  vivement  dans  sa  Famille  napolitaine  :  deux 
femmes  agenouillées  et  un  homme  debout  sont  en  prières  devant 
une  madone.  Il  faut  bien  du  talent  pour  produire  de  l'effet  dans 
un  motif  aussi  simple  et  aussi  usé.  De  tels  hommes  ont'iin  grand 
avenir.  C'est  M.  Lepaulle  ,  il  veut  arriver  et  il  arrivera.  Qui 
veut,  peut  :  c'est  presqu'en  peinture  comme  en  morale.  Dois-je 
avouer  que  j'aime  moins  M.  Bonnefond?  il  est  généralement 
estimé,  et  il  fît  en  18.27  un  si  beau  tableau  ,  les  Pèlerins  ,  que 
j'éprouve  de  l'embarras  à  dire  qu'on  remarque  dans  ses  ouvrages 
exposés  cette  année  un  manque  de  feu  sacré  qui  désespère  chez 
un  praticien  aussi  habile.  Je  ne  saurais  expliquer  si  c'est  pré- 
occupation des  études  sévères  auxquelles  se  livre ,  dit-on  , 
M.  Bonnefond;  mais  je  croirais  plutôt  que  le  soin  qu'il  met  à 
perfectionner  sa  peinture  ,  à  la  polir,  à  la  rendre  jolie  ,  lui  en- 
lève cette  spontanéité ,  cet  élan ,  sans  lesquels  on  meurt  bien  vite 
dans  les  arts.  J'entends  ,  il  est  vrai ,  répéter  que  la  Cérémonie 
de  l'eau  sainte  eit  charmante;  mais,  selon  moi ,  c'est  la  meil- 
leure critique  (jue  l'on  puisse  faire  de  cette  scène  qui ,  prise  dans 
le  sentiment  religieux  qui  a  présidé  à  son  exécution  ,  devrait 
être  si  solennelle  et  d'une  si  profonde  impression  !  N'est-on  pas 
en  droit  d'adresser  le  même  genre  de  reproche  à  M.  Eugène 
Lami ,  cet  artiste  dont  le  pinceau  élégant  et  facile  sait  trop 
nous  charmer?  Pourquoi  un  homme  de  cette  capacité  ne  sent-il 
pas  qu'il  est  temps  d'abandonner  le  genre  épisodique  des  ba- 
tailles de  notre  école,  et  qu'au  lieu  de  nous  amuser  par  de 
piquans  détails, il  lui  appartient  de  nous  effrayer,  de  nous  exal- 


L'ARTISTE. 


toj-,  en  nous  rendant  toutes  les  .terreurs  ,  toute  la  jniissance  de 
cet  liorrible  jeu  de  la  guerre ,  où  les  cartes  sont  des  hommes  ; 
les  t<iblcs  ,  des  mares  de  sang;  les  mises,  des  peuples,  et  les 
joueurs  ,  des  faquins  couronnes  qui  ont  besoin  d'c'motions  ? 

Il  y  a  encore  un  artiste,  M.  Lepoitevin,  que  je  suis  fàclic'de 
n'avoir  pas  nomme.  On  peut  dire,  en  termes  d'atelier,  qu'il  a 
l)caucoup  de  main  ;  sa  facilite  annonce  de  l'esprit ,  mais  peut- 
être  pas  assez  d'étude.  Je  vois  bien  que  ses  marines  et  ses  pay- 
.sagcs  ont  la  vie  et  l'abandon  de  la  nature,  et  ne  sont  pas  faits 
avec  les  partis  pris  de  l'école  de  l'empire;  mais  je  leur  repro- 
cberai  une  couleur  fauve  et  rousse,  qui  est  évidemment  chez 
M.  Lepoitevin  de  la  manière.  Qu'il  y  prenne  garde ,  la  ma- 
nière a  toujours  conduit  les  peintres  à  leur  perte  :  c'est  une 
liqueur  fcrmcntce,  que  l'on  aime  d'autant  plus  qu'on  en  boit 
davantage,  et  qui  linit  par  nous  ôter  l'usage  de  la  raison.   A 
j)ropos  de  paysage,  nous  n'avons  pas  parlé  de  ceux  de  M.  Re- 
noux ,  parce  qu'a  tort  ou  à  raison  nous  ne  les  avions  pas  jugés 
assez  saillans;  mais  V Intérieur  d'une  chambre  au  seizième 
siècle,  qu'il  vient  d'envoyer,  mérite  une  mention  particulière: 
c'est  une  œuvre  de  conscience  ,  longue  et  finie,  qui  montre  un 
talent  fait  ;  tous  ces  petits  détails  de  décors  sont  d'une  délicatesse 
parfaite ,  et  s'il  est  juste  de  confesser  que  les  figures  accessoires 
sont  maigres  et  froides ,  tout  le  reste  du  moins  mérite  des  éloges. 
Il  a  beaucoup  été  question,  cette  année  ,  de  M.  Mauzaise ,  et 
la  seule  chose  à  mon  sens  que  l'on  aurait  dû  citer  de  lui  est  une 
étude  à  laquelle  personne  n'a  songé.  D'un  aspect  assez  igno- 
ble d'ailleurs ,  et  couchée  on  ne  sait  comment,  celte  figure  dort, 
oh  mais  elle  dort  profondément,  admirablement  !  Jamais  on  n'a 
vu  le  sommeil ,  celte  vie  insensible  du  sommeil ,  cette  mort  qui 
respire ,   exprimé  d'une  manière  plus  absolument  vraie.  La 
nature  est  rendue  là  avec  un  sentiment  de  vérité  indicible.  Il  y 
a  pourtant  de  l'artiste  là-dedans  I  11  nous  semble  aussi  que  la 
Diseuse  de  bonne  aventure ,  que  M.  Boucoiron  a  exposée  de- 
puis peu ,  le  produit  avantageusement  dans  les  arts.  Sa  palette 
est  fine  et  jolie ,  et  ses  trois  figures  sont  bien  composées  ;  mais 
on  remarque  néanmoins    une  faiblesse  de  modelé  qui   perdra 
M.  Boucoiron  s'il  n'y  songe. 

Nous  ne  pouvons  terminer  notre  revue  du  Salon  sans  dire  un 
mot  des  beaux  dessins  qu'a  exposés  M.  Chenavard  ;  nourri 
d'heureuses  études  du  moyen  âge,  il  joint  une  exécution  su- 
perbe à  une  brillante  imagination ,  et  sait  employer  ses  teintes 
avec  un  rare  talent.  Son  aquarelle  du  Jugement  de  Salomon, 
faite  pour  être  copiée  sur  verre  à  la  manufacture  nationale  de 
Sèvres ,  est  d'imc  magnificence  de  couleur  qui  doit  produire  le 
plus  grand  effet.  J'aime  moins  le  modèle  de  vase  destiné  à  être 
exécuté  en  porcelaine,  quoiqu'il  soit  composé  avec  beaucoup 
d'adresse  :  outre  son  extrême  lourdeur,  quant  à  la  forme ,  il  est 
couvert  de  plusieurs  ordres  de  décors  qui  se  marient  diffîcile- 
ment  ensemble,  et  ne  me  paraissent  point  d'un  goût  très-épuré. 
Lors(ju'on  est  dans  la  salle  des  dessins  et  (pi' on  a  loué  les  beaux 
effets  des  aquarelles  de  M.  J.  Roberts,  et  la  magnifique  couleur 
de  celle  de  M.  Fontalard,  on  ne  peut  s'empêcher  de  citer  les 
deux  sépias  de  M.  Henri  Monnier,  où  l'on  retrouve  loul  le  la- 
lent  de  cet  artiste  ,  élégant  traducteur  des  moralités  de  La  Fon- 
taine, inflexible  bourreau  des  vices  ou  des  lâchetés  de  nos  plits 


hommes  d'état ,  et  (léau  des  ridicules  de  nos  grands  bourgeois. , 
Mais  ce  nom,  déjà  si  populaire,  d'Henri  Monnier,  le  va  d^^ 
venir  bien  davantage.  Le  peintre  créateur,  l'écrivain  spirituel, 
vient  de  se  faire  comédien  : -victime  d'une  fortune  injuste ,  il  a 
pris  toute  son  existence  d'artiste,  sa  vieille  existence  d'artiste  , 
et  il  l'a  jetée  courageusement  sur  un  théâtre  ,  comme  une  pièce 
de  5  fr.  qu'on  jette  en  l'air,  en  criant ybce.'  Heureusement  la 
pièce  est  tombée  face ,  et  l'acteur  improvise  ,  soutenu  par  son 
brave  camarade  Lcpeintre  jeune ,  vient  d'obtenir  au  Vaude- 
ville un  succès  inoui.  L'homme  doux  et  mélancolique  que  nous 
connaissons  tous ,  que  nous  aimons  tous ,  nous  a  fait  rire  aux 
larmes  sans  jamais  sortir  des  règles  du  meilleur  goût ,  et  la  salle 
de  la  rue  de  Chartres  est  trop  petite ,  depuis  quinze  jours,  pour 
contenir  ceux  qui  veulent  applaudir  une  organisation  aussi 
complète  de  comique  et  de  vérité.  L'histoire  de  M.  Henri  Mon- 
nier restera  inscrite  dans  les  fastes  des  arts,  comme  un  long 
combat  où  le  courage  et  le  talent  ont  à  la  fin  vaincu  le  sort. 

J'ai  de  fortes  raisons  pour  être  grandement  disposé  à  parler 
des  peintures  sur  porcelaine  ,  que  personne  n'a  vues  au  Salon , 
et  auxquelles  nul  journal  n'a  daigné  accorder  un  mot  ;  mais  en 
vérité ,  elles  sont  toutes  d'une  si  inconcevable  faiblesse  que 
j'ose  à  peine  appeler  l'attention  publique  sur  cet  objet.  Combien 
ne  doit-on  pas  regretter  de  voir  ainsi  al>andonné  un  art  déjà 
poussé  si  loin  malgré  tous  les  obstacles  qu'il  eut  à  vaincre  , 
malgré  l'indifférence  qu'on  lui  montra  toujours  chez  nous  et  que 
l'on  peut  à  peine  expliquer  en  le  voj-ant  tomber  dans  le  do- 
maine industriel  î  La  peinture  sur  porcelaine  pouvait  cependant 
arriver  peut-être  à  (juclque  degré  de  la  puissance  de  la  j)eiDturc 
à  l'huile  ,  et  elle  avait  pour  elle  l'immense  avantage  d'être  in- 
destructible et  de  résister  même  au  temps  ;  mais  elle  fut  étouf- 
fée des  son  origine  par  le  monojx)le'.  Les  peintres  sur  porce- 
laine ,  enfermés  sous  les  voûtes  de  la  fabrique  de  Sèvres,  comme 
autrefois  dans  leurs  monastères  les  enlumineurs  de  saintes 
Bibles  et  de  Missels  de  roi  ,  produisirent  bientôt  des  die&- 
d'oeuvre  de  patience  ;  mais  jamais  le  génie  ne  vint  les  pousser 
en  haut  de  son  souffle  vivifiant,  parce  que  le  régime  de  plomb 
d'une  manufacture  royale  tue  manifestement  le  génie  ;  et  cela 
est  si  vrai,  que  la  porcelaine  compte  à  peine  deux  peintres  dans 
ses  annales  ,  Charles  de  Velly ,  je  crois,  et  Béranger,  tandis 
qu'elle  a  raille  copistes  d'un  talent  admirable.  Chaque  fois 
qu'un  homme  de  quelque  portée  s'annonça  dans  cette  branche 
des  arts  ,  il  l'abandonna  bientôt ,  parce  qu'une  entreprise  par- 
ticidière  ne  pouvait  lui  payer  son  talent ,  et  que ,  trop  libre  de 
son  allure  pour  soumettre  ses  inspirations  à  une  autorité  direc- 
toriale ,  il  ne  pouvait  profiter  de  la  protection  que  le  gouverne- 
ment concentrait  sur  l'établissement  entretenu  à  sa  charge. 
Quant  à  traiter  directement  avec  le  public ,  la  chose  est  presque 
impossible  :   car  nous  avons  déjà  dit  que  la  porcelaine  était 


'  Quoiqu'il  soit  exact  de  dire  que  le  gouvernement  n'a  jamci»  auftthé 
tel  artiste  ou  tel  manufacturier  de  tenter  tout  ce  qu'il   lui  plaidait  de 
tenter  pour  le  propres  de  la  porcelaine ,  il  est  facile  de  démontrer  q 
ce  mot  de  monopole  n'a  rien  d'eiagéré.  La  fabrique  de  S*>Te» ,  ei 
livrant  .tu  commerce  avec  $on  (5norme  subvention  et  la  protection 
cialc  du  chef  de  l'état ,  a  nécessairement  brisé  toute  cnacurTcncc. 


29A 


L'ARTISTE. 


tonibc'c,  à  SCS  yeux,  dans  un  tel  discrédit,  qu'il  la  méprisait. 
Quoique  les  procèdes  d'exécution  de  cette  peinture  offrent  de  si 
grandes  diiïicul  es  qu'elle  a  besoin  d'être  soutenue  par  des 
moyens  supérieurs ,  si  c'était  ici  le  lieu  et  si  je  ne  craignais  de 
prêcher  dans  le  désert ,  il  me  serait  facile  de  démontrer ,  par 
de  plus  amples  développemens  ,  que  c'est  le  monopole  de  la 
manufacture  de  Sèvres  qui  a  étouffé  les  progrès  de  la  porcelaine  ; 
mais  il  me  paraît  suffisant  aujourd'hui  de  signaler  cette  réforme 
à  faire  aux  jeunes  gens  éclairés,  dit-on,  qui  sont,  en  ce  moment, 
à  la  tête  du  département  des  beaux-arts.  Ils  ne  manqueront  pas 
de  plus  habiles  que  moi  pour  les  guider  s'ils  le  veulent. 

Une  faljrique  royale  était  une  i^oble  générosité  quand  on  eut 
la  pensée  d'introduire  la  porcelaine  en  France;  aujourd'hui, 
elle  devient  nuisible ,  autant  que  les  langes  d'un  enfant  seraient 
préjudiciables  à  sa  croissance  si  l'on  s'obstinait  à  ne  pas  les  lui 
enlever.  La  porcelaine  est  grande  fille  à  présent  ;  elle  n'a  plus 
besoin  de  lisières ,  et  c'est  prolonger  son  adolescence  que  de 
les  lui  laisser.  11  faut  donc  désirer  que  l'administration  soit 
assez  ennemie  des  abus  pour  détacher  la  porcelaine  de  la  manu- 
facture dite  royale.  Il  y  aura  économie  pour  le  Trésor  autant 
que  profit  poiu'  les  arts ,  et  cet  établissement ,  sous  le  savant 
minéralogiste  qui  le  dirige  aujourd'hui ,  conservera  encore  une 
haute  importance ,  en  propageant  les  branches  plus  jeunes  des 
arts  céramiques ,  et  en  continuant  surtout  à  nous  rendre  dans 
toute  leur  beauté,  comme  il  le  fait  chaque  année,  les  admirables 
peintures  sur  verre  dont  on  voit  de  si  magnifiques  échantillons 
au  Salon.  Les  artistes  eux-mêmes  que  Sèvres  emploie  gagneront 
à  ce  changement;  il  sera  facile,  je  crois,  de  leur  sauver  les 
chances  effrayantes  de  la  cuisson,  d'avoir  un  atelier  particulier 
où  ils  retrouveront  tous  les  moyens  mécaniques  indispensables 
pour  parfaire  leurs  précieux  ouvrages ,  et  libres  de  leur  essor , 
encouragés,  protégés  par  l'intérêt  public,  excites  par  la  rivalité 
des  concurrens  qui  naîtront  ,  leur  juste  émulation  portera  les 
plus  beaux  fruits.  Quand  on  voit  leur  sève  pousser  de  si  vigou- 
i-eux  rameaux  dans  un  terrain  aussi  aride,  à  quelle  hauteur  ne 
peut-on  pas  croire  que  se  seraient  élevés  les  Constantin  ,  les  Ja- 
cotot ,  les  Robert ,  les  Langlacé  ,  et  tant  d'autres  artistes  supé- 
rieurs, s'ils  n'avaient  pas  subi  ce  terre-à-terre  qu'il  y  a  toujours 
pour  le  génie  comprimé  sous  une  volonté  étrangère  ?  Oui ,  cer- 
tainement ,  disons-lc  ici  pour  terminer,  le  coloris  et  la  hardiesse 
de  pinceau  qu'on  remarque  dans  la  copie  de  la  Psyché  de 
Prud'hon  par  madame  Debon ,  la  touche  délicate  et  nerveuse 
de  la  copie  de  Sainte  Thérèse  :par  madame  Ducluzeau  ,  la  per- 
fection des  camées  de  IM.  Parent,  l'énergie  qu'il  y  a  dans  la 
Folle  et  la  Druidesse  ,  d'après  Horace  Vernet ,  par  ma- 
dame Laurent,  tous  autant  d'ouvrages  inappréciés  au  Salon  de 
cette  année,  annoncent  des  germes  de  talent  et  de  force  qui  s'é- 
teindront dans  l'oubli,  et  qui,  pour  éclore  et  produire  de  belles 
choses ,  n'ont  besoin  peut-être  que  d'un  peu  de  considération 
et  de  grand  jour. 

V.   ScHOELCHER.. 


LETTRES  SUR  LE  SALON  DE  1831. 


SEPTIEME    LETTRE. 

t^  tyrW.    £renronneâ  ^nuoj , 
Membre  (le  rAcadcniie  de  peinture  d'Angleterre  ,  etc. ,  etc. 

A    LOKDBE9. 

Monsieur  , 

Dans  les  arts  comme  dans  les  autres  branches  des  conn.iis' 
sances  que  cultive  l'intelfigence  humaine  ,  tout  ce  qui  jette 
quelque  lumière  sur  l'histoire  de  la  personne"  et  celle  des  ou- 
vrages des  grands  talens ,  tout  ce  qui  explique  et  fait  ressortir 
l'une  par  l'autre,  s'empreint  d'un  puissant  intérêt  aux  yeux  de 
l'observateur. "Les  œuvres  d'Horace  Walpole  sur  les  artistes  les 
plus  célèbres  de  votre  pays  ont  tout  le  piquant  de  véritaWes 
anecdotes;  et  la  correspondance  intime  du  Poussin,  dont  ce 
grand  peintre  ne  pouvait  prévoir  que  la  postérité  reçiit  jamais 
la  confidence  ,  souvenirs  instructifs,  pleins  de  bonhomie  et 
de  finesse ,  où  il  n'épargne  à  ses  amis  ni  paresse  ni  abandon  , 
se  fait  relire  avec  tm  plaisir  toujours  nouveau.  Rien  ne  serait 
plus  facile  que  de  multiplier  les  exemples  sur  ce  même  sujet  ; 
que  de  peindre  Raphaël  allumant  son  génie  au  feu  de  ses  pas- 
sions ,  et  faisant  taire  à  la  fois  les  scrupules  religieux  de  son 
siècle  en  parant  sur  la  toile  toutes  ses  maîtresses  de  l'auréole 
de  la  Vierge.  Rien  ne  serait  plus  facile  que  d'ouvrir  en  imagi- 
nation le  cloître  où  s'était  renfermé  Lcsueur  :  dans  ces  tranquilles 
•  enceintes  au  pied  desquelles  venaient  expirer  tous  les  bruits 
d'une  société  qui  s'agite,  où  l'ame  du  peintre  n'était  émue  que 
de  passions  douces,  on  le  verrait  puisant  cette  sage  simplicité, 
ces  chastes  et  nobles  inspirations  qui  le  conduisirent  sans  efforts 
au  sublime.  Ainsi ,  passant  de  noms  anciens  à  des  noms  mo- 
dernes ,  on  étudierait  l'influence  delà  position  sociale,  de  l'édu- 
cation ,  des  circonstances  extérieures  sur  la  direction  du  talent 
de  nos  artistes.  De  degré  en  degré,  s' élevant  d'observations  in- 
dividuelles à  des  considérations  générales ,  on  serait  entraîné  à 
constater  la  réaction  mutuelle  dec  arts  sur  la  civilisation ,  et  de 
la  civilisation  sur  les  arts ,  vaste  et  brillant  sujet  que  je  tente-  ' 
rais  peut-être  d'approfondir  un  joiu-,  s'il  n'offrait  trop  de  diffi- 
cultés à  mon  insuffisance. 

Que  le  génie  du  poète  s'éveille  au  bruit  des  agitations  civiles  ; 
qu'il  s'enflamme  au  feu  des  passions  publiques  ;  qu'à  son  tour 
l'imagination  du  musicien  jette  ses  plus  vifs  éclairs  au  milieu 
de  l'éclat  et  du  tumulte  des  fêtes  :  cela  se  peut  ,  sans  doute  ,  et 
l'antiquité  ,  comme  les  temps  modernes  ,  en  offrent  de  nombreux 
exemples  ;  mais  il  n'en  est  pas  de  même  dans  les  arts  d'imi- 
tation. Les  grandes  et  belles  productions  ne  peuvent  s'en- 
fanter que  dans  le  calme  et  la  retraite.  Sans,  Dieu  merci!  se 
condamner  comme  Lcsueur  à  la  dure  réclusion  de  la  vie  mona- 
cale, il  faut  que  le  peintre  sache  à  propos  s'isoler  des  intérêts 


L'ARTISTE. 


295 


(lu  siècle  ;  et  pliitik  que  de  se  laisser  entraîner  au  courant  d'une 
facilité  décevante ,  plutôt  que  d'éparpiller  ses  dons  naturels  et 
son  savoir  en  milliers  d'essais  éphémères,  il  faut  qu'il  sache 
demander  à  la  solitude  et  à  la  méditation  de  mûrir  sa  pensée. 
Telle  a  été  la  marche  des  Ingres  et  des  Granet ,  des  Schnetz  et 
des  Robert ,  des  Delaroche  et  des  IJelacroix.  Sans  quitter  la 
capitale,  les  deux  derniers  ont  su,  pour  produire  avec  matu- 
rité, s'arracher  du  sein  des  tumultueuses  distractions.  Mais 
l'Italie  est  devenue  le  vaste  cloître  des  autres ,  l'Italie  à  la  belle 
nature,  où  tout,  présent  et  souvenirs,  respire  le  saint  amour 
des  arts;  tout,  jusqu'à  la  moindre  pierre,  jusqu'au  moindre  ves- 
tige ,  semble  en  célel)rer  la  gloire. 

Ainsi ,  comme  je  l'indiquais  à  notre  ami  Brockedon ,  tandis 
que,  d'un  côté,  l'école  soi-disant  classique ,  minée  de  toutes 
parts  dans  l'ojjinion,  tombait  de  sa  piopre  faiblesse  ;  tandis  que 
tous  les  jours  isolée  davantage ,  au  milieu  d'une  génération  nou- 
velle ,  hostile  et  vigoureuse ,  elle  n'avait  plus  de  défense  et  de 
protection  que  dans  l'obstination  a  veugl  e  et  l' ignorance  rétrograde  ; 
tandis  (|ue  ,  d'une  autre  pail ,  le  premier  choc  du  roman- 
tisme clak  plutôt  une  guerre  ai  jVrtto  qu'une  véritable  conquête; 
tandis  que  ses  partisans,  égarés  sur  les  pas  des  génies  novateurs 
qu'ils  n'avaient  pas  su  comprendre,  détruisaient  sans  rccon- 
'«truire,  et  se  livraient  aux  témérités  les  plus  étranges,  au  dé- 
vergondage le  plus  effréné  ;  en  un  mot ,  tandis  qu'une  aveugle 
fluctuation  emportait  le  train  habituel  des  choses ,  on  aimait  à 
voir  se  conscjTer  à  pai't  et  se  perpétuer,  chez  quelques  hommes, 
le  privilège  de  la  raison  et  de  la  force  morale ,  comme  le  dépôt 
des  lumières  dans  les  mains  des  pieux  solitaires  ,  au  temps  du 
moyen  âge;  on  aimait  enfin  à  reconnaître  dans  leurs  ouvrages 
quelque  chose  de  cette  vocation  ,  de  cette  conviction  profonde  , 
quelque  chose  de  cette  suite  et  de  ce  concert  qui  manquait  à 
tout  le  reste. 

C'est  ainsi  que  M.  Granet  fondait  et  consolidait  sa  juste  ré-- 
))utalion  par  ses  nombreux  tableaux  d'intérieur.  Exécution  se- 
crète et  originale,  fiutc  et  rigoureuse;  coloris  solide,  générale- 
ment juste  et  vrai;  parfois  abus  des  oppositions  du  blanc  et  du 
noir;  touche  fine  et  hardie,  disposition  simple,  caractère  dans 
les  figures  et  les  accessoires ,  miroir  exact  de  la  nature  de  l'Ita- 
lie, sa  nature  de  prédilection,  tel  est  le  cachet  distinctif  des 
productions  de  cet  homme  de  génie.  Ce  n'est  point  un  talent 
brillante  qui  fasse  tapage,  qui  prenne  aux  yeux  tout  d'abord; 
appuyé  sur  la  méditation  des  ressources  de  l'art  et  sur  une 
théorie  profonde  qu'il  a  inventée  à  sou  usage ,  il  veut  être  et  il 
est  vrai  avant  tout.  Sa  Religieuse  gardant  Fert-Tert  n'est , 
a  proprement  parler,  (pi'unc  eliauche;  mais  sa  Justice  de  paix, 
sa  pawre  Famille  italienne  ,  sa  Beligieuse  malade ,  sa 
Messe  à  un  autel  privilégié ,  sont  des  tableaux  charmans  où 
se  retrouvent  la  plupart  des  qualités  d'un  peintre  qui  a  rendu  le 
public  si  difficile.  Les  tableaux  sont  comme  les  pièces  de  théâ- 
tres :  de  tous  ceux  qui  paraissent  sur  la  scène,  il  en  est  peu  qui 
n'aillent  pas  grossir  la  liste  mortuaire  des  vieux  catalogue». 
Les  productions  de  M.  Granet  sont  du  petit  nombre  de  celles 

Iqui  passeront  à  la  postérité  comme  l'une  des  gloires  de  l'école 
p-ançaise  du  dix-neuvième  siècle  ;  car  elles  font  aimer  la  pein- 
lure  pour  la  peinture  même  ,  car  elles  ont  ce  qui  fait  vivre  les 
1 


œuvres  des  arts  comme  celles  de  l'cspnt  :  la  science  et  le  stvie. 
M.  Schnetz  est,  sans  contredit,  l'un  des  peintres  les  plus 
habiles  de  notre  é|)oque;  son  cx[H>sition  est  nombreuse  et 
brillante  ,  et  l'on  reconnaît  aussi  dans  ses  ouvrages  l'heureuse 
influence  du  séjour  en  Italie.  Difficilement,  dans  la  pensée, 
peut-on  le  séparer  de  M.  Léopold  Robert ,  à  qui  une  sorte  de 
fraternité  de  goûts  ,  d'existence  et  d'études ,  l'attache  sur  le  nA 
de  la  mère-patrie  des  arts.  Toas  deux,  simples  dans  leurs  con»- 
positions,  sévères  dans  leur  style,  solides,  puissans  et  vi- 
goureux d'exécution ,  reproduisent  les  scènes  {amilières  que 
sèment  sur  leurs  pas  les  mœurs  |)opulaires  on  religieuses  de 
l'Italie.  Puisant  donc  à  la  même  source  leurs  inspirations,  nour- 
ris du  même  principe,  «  l'imitation  de  la  nature  choisie;  »  asseï 
forts  de  leur  éducation  pittoresque  pour  n'avoir  de  modèles 
qu'en  eux  et  dans  la  nature;  assez  riches  de  leur  propre  fonds 
pour  rester  eux-mêmes  au  milieu  des  vestiges  de  l'antiquité  et 
des  productions  des  maîtres  de  l'école  italienne,  ils  forment  à 
eux  deux  une  sorte  de  faisceau  compacte  et  indestructible;  à 
eux  deux ,  ils  constituent  une  sorte  de  svstèmc  de  peinture  ori- 
ginale et  unique  dans  l'histoire  de  l'art.  Facilement,  on  conçoit 
donc  que  leurs  noms  s'accouplent  comme  d'eux-mêmes ,  soiis  la 
plume;  mais  à  mes  yeux  ,  M.  Léopold  Robert  est  un  artbte 
plus  complet.  Déjà,  dans  ma  première  lettre ,  j'avais  caractérise 
le  talent  de  chacun  de  ces  grands  artistes ,  et  les  derniers  ou- 
vrages de  Léopold  sont  venus  donner  gain  de  cause  à  mon  opi- 
nion. 

Peut-être  pourrait-on  dire  de  M.  Schnetz  qu'une  grande  fa- 
cilité à  imiter  la  nature  l'entraîne  par  le  chanue  que  celte  faci- 
lité donne  à  ses  études,  et  sous  sa  main  habile,  la  composition, 
l'invention  semblent  parfois  être  négligées  comme  à  son  insu. 
Peut-être  aussi  pourrait-on  reprocher  généralement  à  ses  chairs 
un  ton  rouge  briqucté;  mais  ce  défaut,  particulièrement  remar- 
quable dans  ses  Baigneuses  du  lac  de  Némi ,  se  rachète 
par  des  qualités  immenses  que  peu  d'aitistes  possèdent  au  même 
degré.  Des  Malheureux  implorant  le  secours  de  la  fierge  et 
une  famille  de  Contadini  surprise  par  un  débordement  subit 
des  eaux  du  Tibre,  sont  ses  ouvrages  les  plus  importans. 

Le  premier  est  une  vaste  composition  de  grandeur  naturelle 
où  le  talent  d'exécution  de  M.  Schnetz  se  déploie  dans  toute  sa 
force,  où  des  parties  traitées  en  maître  donnent  de  grands  en - 
seigneraens  aux  autres  artistes  par  leur  étude  profonde  et  leur 
étonnante  perfection.  Mais  tout  en  admirant  les  beautés  de  dé- 
tail, un  choix  noble,  un  grand  caractère,  une  imitation  fidèle, 
la  critique  se  surprend  à  chercher,  dans  l'ordonnance  générale, 
celte  spontanéité  de  conception  qui  lie  entre  eux  tous  les  per- 
sonnages ,  qui  fait  circuler  l'ame  et  la  vie  dans  toute  la  scène  ; 
en  un  mot ,  elle  regrette  que  la  Minerve  ne  soit  pas  sortie  ,  ar- 
mée de  toute  pièce,  du  cerveau  du  peintre. 

C'est  une  chapelle  de  la  Vierge  dont  l'autel  est  tout  charge 
de  fleurs  et  d'ofù-andes  votives.  Une  famille  ,  inclinée  devant 
l'image  ac  la  mère  de  Dieu,  adresse  à  Marie  de  ferventes  prières 
en  £iveur  d'un  jeune  malade  d'une  belle  et  intéressante  figure , 
gisant  là  presque  dénué  de  sentiment  et  de  vie.  Un  feu  dévorant 
déchire  et  consume  sa  j>oitrine.  Impuissant  à  prendre  |>art  à  la 
scène  pieuse ,  il  tombe  affaissé  dans  les  bras  de  sa  mère  éploréc  ; 


296 


L'ARTISTE. 


il  va  s'c'teindrc,  pareil  à  ces  belles  lampes  tumulaires  qui  ne  jet- 
tent plus  que  des  lueurs  pâles  et  mourantes.  Son  père  est  à 
genoux  derrière  lui,  et  sur  sa  figure  se  mêlent  à  l'expression  de 
la  ferveur  une  inculte  énergie ,  une  sorte  de  férocité;  ses  lèvres 
prient ,  mais  sa  prière  est  presque  une  menace.  Voilà  le  groupe 
principal. 

Autour  se  dessinent  des  personnages  accessoires.  Ici  c'est 
un  pèlerin  et  un  moine,  puis  un  jeune  aveugle;  là  c'est  une 
jeune  fille  que  le  repentir  d'une  grande  faute  semble  appeler 
aux  pieds  de  la  Vierge ,  et  qui  répand  en  secret  sa  prière  sans 
oser  approcher  de  l'autel.  La  tête  du  vieillard  et  celle  de  l'en- 
fant du  groupe  principal  sont  des  chefs-d'œuvre  de  l'art.  On  ne 
peut  rien  imaginer  de  plus  fortement  conçu ,  de  plus  fortement 
exécuté. 

DmsV Inondation ,  figures  également  de  grandeur  naturelle, 
les  eaux  du  Tibre  deliordé  se  répandent  et  montent  dans  la  cam- 
pagne :  une  jeune  femme,  à  qui  la  peur  laisse  à  peine  le  temps 
de  se  vêtir  ,  s'enfuit  portant  sur  sa  tête  le  plus  jeune  de  ses  en- 
fans  couché  dans  une  corbeille;  elle  tient  l'autre  par  la  main. 
Incertaine  dans  sa  marche ,  et  cherchant  à  échapper  aux  eaux 
qui  la  gagnent ,  elle  s'élève  sur  un  tertre.  Son  mari  qui  em- 
porte sur  ses  épaules  sa  vieille  mère  malade ,  la  rappelle  et  lui 
montre  un  chemin  plus  court  à  travers  les  eaux.  Ce  morceau 
est ,  à  mon  sens ,  plus  complet  que  le  précédent.  Resserré  dans 
les  limites  d'un  cadre  plus  étroit,  il  est  mieux  entendu  de  com- 
position. On  trouve,  il  est  vrai,  quelque  négligence  dans  la 
perspective  aérienne;  mais  la  vérité  des  attitudes,  la  vigueur  du 
coloris  et  du  dessin ,  l'absence  presque  totale  des  tons  briquetés , 
et  surtout  la  prodigieuse  puissance  d'expression  du  groupe  de  la 
vieille  mère  et  de  son  fils  ,  ont  fait  dire  à  juste  titre  de  ce  ta- 
bleau qu'il  rappelle  la  manière  exacte  et  savante  des  bons  ou- 
vrages du  Dominiquin. 

C'est  ainsi,  comme  je  vous  le  disais.  Monsieur,  'qu'on  re- 
connaît dans  les  œuvres  de  M.  Schnetz  comme  dans  celles  de 
notre  autre  romain  M.  Léopold  Robert ,  combien  le  calme  de 
la  retraite  tourne  au  profit  de  la  pensée ,  combien  en  quelque 
sorte  l'air  qu'échauffe  le  ciel  privilégié  de  l'Italie  contient  de 
poésie  simple  et  forte. 

Leaves  de  Conches. 
Paris,  (5  juillet  1831. 


M.  Camille  Roqueplan  n'a  pas  encore  donné  son  nouveau  ta- 
bleau proaiis  au  Musée.  Je  le  regrette,  car  c'est  un  artiste  dont 
j'aime  beaucoup,  comme  le  public,  les  charmantes  productions. 
Je  regrette  surtout  qu'il  n'ait  pas  exposé  ici  trois  ou  quatre  ta- 
bleaux importans  que  j'ai  vus  dernièrement  à  Londres ,  entre 
les  mains  d'un  amateur  français  ,  et  qui  lui  eussent  £iit  le  plus 
grand  honneur.  L'un  est  la  sortie  ,  l'autre  est  la  rentrée  d'une 
procession.  Un  troisième  représente  une  diligence  qu'entourent 
les  vagues  furieuses  d'ime  haute  marée.  Les  chevaux  s'abattent; 
l'orage  gronde  dans  l'air ,  et  les  dangers  s'accumulent  sur  les 
voyageurs  épouvantés. 

L'Exposition  possède  de  lui  beaucoup  de  petits  tableaux,  por- 
traits ,  études  de  paysages ,  puis  deux  marines ,  puis  des  pastels 
délicieux.  C'est  un  talent  souple  et  protéiforme,  qui  s'essaie 
avec  goût ,  dans  tous  les  genres.  La  délicatesse  ;  une 
touche  vive  et  spirituelle  ;  des  compositions  ingénieuses ,  rem- 
plies d'heureux  contrastes ,  pittoresques  dans  l'ensemble,  et 
toujours  ornées  de  détails  agréables  et  de  jolis  paysages  :  tels 
sont  les  mérites  de  cet  aimable  artiste.  On  peut  dire  qu'il  est  en 
peinture  l'expression  de  la  société  actuelle,  comme  le  spirituel 
Watteau  l'était  de  la  sienne ,  comme  Scribe  l'est  à  son  tour  sur 
le  théâtre;  mais  Watteau  ne  brillait  que  dans  un  genre,  M.  Ro- 
queplan a  plus  de  souplesse  et  de  ressources  sur  sa  palette. 

Sa  Marée  d'équinoxe ,  sa  Vue  de  Basse-Bretagne ,  par 
un  soleil  couchant  ;  sa  Mort  de  l'espion  Morris ,  tableau 
de  grande  dimension,  avaient  appelé  sur  lui  les  suffrages 
des  connaisseurs  et  la  faveur  du  public  ,  au  dernier  Salon. 
Aujourd'hui  les  amateurs  des  arts  prisent  surtout  une  scène 
familière  où  figurent  une  jeune  femme  et  un  gentilhomme  du 
temps  de  Louis  XV,  faisant  la  lecture  sous  une  charmille.  Ils 
recherchent  encore  une  vue  prise  aux  environs  de  Paris ,  et  qui 
a  tout  l'accent  de  la  nature.  Ils  remarquent  enfin  une  grande 
Vue  des  côtes  de  Nonrwndie ,  œuvre  capitale  de  l'exposition 
de  notre. jeune  artiste.  La  perspective  linéaire  et  les  fonds  de 
cette  marine  sont  parfaits  de  légèreté  et  de  finesse ,  et  si 
M.  Roqueplan  donnait  plus  de  profondeur  à  la  toile,  en  consa- 
crant quelques  heures  à  terminer  et  allégir  davantage  son  ciel , 
cette  œuvre  pourrait  se  placer  parmi  ses  meilleures  productions, 

Leaves  de  Conçues. 


L'ARTISTE. 


S97 


£itth*aturf. 


JENNT    I.A    BOUQUETIERE. 


L'histoire  de  Jenny  est  une  histoire  extravagante  et 
bizarre  ;  elle  a  fait  un  métier  que  je  ne  saurais  trop  vous 
expliquer,  Mesdames.  Cependant  comme  Jenny  avait  un 
bon  cœur  et  une  belle  ame,  il  faut  qu'elle  ait,  elle  aussi, 
sa  biographie  a  part,  moins  que  rien,  une  page  dans 
Klk  notre  recueij  d'artistes.  Jenny  a  été  si  utile  a  l'art  ! 
i^  Je  dis  Jenny  la  bouquetière  parce  qu'elle  vint  a  Paris 
f  vendant  des  roses  et  des  violettes  paies  comme  elle ,  la 
pauvre  enfant.  Pour  le  débit  des  fleurs,  il  n'y  a  que  deux 
ou  trois  bonnes  places  a  Paris  :  l'Opéra,  le  soir,  quand 
l'hai-monie  étincelle,  quand  le  gaz  éclate,  quand  les 
femmes  riches  et  parées  s'en  vont  en  diamans,  en  den- 
telles ,  se  livrer  aux  molles  extases  de  l'harmonie';  alors  il 
fait  bon  avoir  un  magasin  de  roses  et  de  violettes  ,  le  dé- 
bit est  sûr.  Mais  quand  vint  Jenny  a  Paris ,  elle  ne  put 
vendre  ses  fleurs  que  sur  le  pont  des  Arts ,  des  fleurs 
sans  odeur  et  sans  couleur ,  image  trop  réelle  de  la  poésie 
académique  ;  des  fleurs  de  la  veille  a  l'usage  des  grisettes 
qui  passent.  Avec  mi  pareil  commerce ,  il  n'y  avait  au- 
cune fortune  Ix  aspirer  pour  Jenny. 

Jenny  la  bouquetière  se  morfondait  et  pleurait.  Il  y 
eut  des  vieillards,  des  roués  de  la  bourgeoisie  qui  firent 
des  quolibets  a  Jenny,  qui  l'accablèrent  de  mots  a  double 
sens  ;  mais  Jenny  ne  les  comprit  pas  :  le  bourgeois  liber- 
tin est  trop  laid!  La  pauvre  fille  cependant  vendait  ses 
fleurs ,  mais  le  commerce  allait  mal  ;  il  fallait  sortir  de  ce 
misérable  état  a  tout  prix. 

Quand  je  dis  a  tout  prix  je  me  trompe  :  non  pas  au 
prix  de  l'innocence,  pauvre  Jcuny;  non  pas  au  prix  de 
cette  fortune  éphémère  et  misérable  qui  s'en  va  si  vite 
et  qui  se  fait  remplacer  parla  honte.  Ne  crains  rien  pour  ton 
joli  visage,  ma  bouquetière;  il  y  a  quelque  chose  d'in- 
nocent a  faire  avec  ta  jeunesse  et  ta  beauté  ;  quelque  chose 
d'innocent  a  faire,  entends-tii  bien,  avec  ton  visage  si 
frais,  tes  doigts  si  déliés,  ton  port  si  noble,  ta  taille  si 

»svelte,  et  ce  pied  fait  au  tour  qui  donne  une  forme  char- 
mante a  tes  mauvais  souliers. 

Viens  dans  mon  atelier,  belle  Jenny,  viens;  tiens-toi 
il  distance.  Tu  n'as  pas  même  a  redouter  mon  souffle. 
Pose-toi  la,  ma  fille,  sous  ce  rayon  de  soleil  qui  t'enve- 
loppe desa  blancheur  virginale.  Oh!  soismuette  et  calme. 


laisse-moi  l'envelopper  d'art  et  de  poésie;  tu  seras  mon 
idole  pour  un  jour,  à  moi  peintre.  Je  vois  déjà  voltiger 
autour  de  ta  robe  en  guenilles  les  couleurs  riantes,  les 
formes  légères  ,  les  ravi.ssantes  apparitions  de  mon  voyage 
d'Italie.  Reste  la,  reste,  Jenny,  so»s  mon  pinceau,  surma 
toile,  dans  mon  ame,  sous  mon  regard  ;  que  de  métamor- 
phoses tu  vas  subir  !  "Vierge sainte,  on  t'adore,  les  hommes 
se  prosternent  a  tes  pieds;  jolie  fille  au  doux  courire,  les 
jeunes  gens  te  rêvent  et  te  font  des  vers.  Sois  plus  grave, 
relève  tes  sourcils  arqués,  réprime  ce  sourire  :  jeté  fais  reine 
et  grande  dame  ;  après  quoi ,  si  tu  veux  poser  ta  tète  sur  ta 
main,  si  tu  veux  mollement  me  sourire,  si  tu  veux  t'a- 
bandonner  à  la  poétique  langueur  d'une  fille  qui  rêve, 
je  fais  de  toi  plus  qu'une  vierge  :  je  te  crée  la  maîtresse  de 
Raphaël  ou  de  Rubens.  Pauvre  fille,  c'est  beaucoup  plus 
que  si  je  te  faisais  la  maîtresse  d'ini  roi  ! 

Jenny!  inépuisable  Jenny!  Qu'elle  vienne,  l'in.spira- 
tion  me  saisit  et  m'oppresse  !  la  fièvre  de  l'art  est  daus  mes 
veines  ;  ma  palette  est  chargée  pèle-mèle ,  ma  grossière 
palette  en  bois  de  chêne  ;  ma  brosse  est  a  mes  pieds  ha- 
letante comme  le  chien  de  chasse  qu'on  tient  en  laisse  ; 
viens,  il  est  temps,  Jenny.  Et  Jenny  vient,  docile  comme 
l'imagination ,  docile  et  souple  et  pirte  à  tout ,  à  tout  ce 
que  l'art  a  d'innocence  et  de  poésie.  Allons,  Jenny,  pose- 
toi  ;  je  veux  voir  en  toi  une  belle  fille  grecque  ,  comme 
celles  que  vit  Appelles  quand  elles  posèrent  pour  la  statue 
de  la  déesse;  tu  es  belle  ainsi,  ma  jolie  Grecque,  ma  sé- 
vère beauté,  mon  Athénienne  aux  formes  ravissantes.  Et 
si  je  veux  changer  ma  beauté  cosinojwlite,  ma  beauté 
change  :  la  voila  Romaine,  Romaine  de  l'empire.  Ro- 
maine comme  les  Romaines  de  Juvénal.  Allons  ,  Jenny, 
sors  du  festin ,  prête  l'oreille  aux  chants  des  buveurs, 
relis-moi  l'ode  d'Horace  a  Glycère ,  a  Néera  ;  sois  belle 
et  riche,  étends-toi  dans  ta  litière  portée  par  des  esclaves 
gaulois  ;  remplace  les  bagues  de  l'hiver  par  l'or  de  l'été. 
Mais  avant  tout,  avant  de  représenter  l'ivresse,  as-tu 
déjeuné  ce  matin ,  Jenny  ? 

Vous  autres  vous  ne  vous  figurez  pas  ce  que  c'est 
qu'une  pauvre  fille  qui  rêve  tout  éveillée,  et  qui  rêve 
jx)ur  vous  ;  vous  ne  vous  imaginez  pas  tout  ce  qu'il  y  a 
de  péril  et  de  difficulté  dans  cette  position  fixe  d'une 
pauvre  femme  qui  reste  des  heures  entières  immobile, 
muette,  arrêtée;  il  faut  qu'elle  unisse  la  passion  au  calme, 
la  colère  au  calme,  l'ivresse  au  calme,  l'amour  au  calme. 
La  plus  grande  des  comédiennes,  c'est  une  pauvre  fille 
qui  sert  de  modèle  tout  un  jour  ;  qui  est  comédienne  tout 
un  jour,  comédienne  pour  un  honmie  tout  seul ,  comé- 
dienne à  huis-clos,  comédienne  qui  se  drape  avec  une 
guenille;  reine,  dont  un  foulard  forme  la  couronne;  dan- 
seuse, dont  un  tablier  noir  fait  la  robe  de  bal;  sainte 
hiartyre  qui  prie,  les  yeux  levés  au  ciel,  en  chantant  une 


I 


298 


L'ARTISTE. 


chanson  de  Béranger.  Pauvre,  pauvre  femme  !  elle  passe 
par  tous  les  extrêmes ,  selon  le  caprice  de  l'artiste  :  on  la 
brûle ,  on  l'égorgé ,  on  l'étouffé ,  on  la  met  en  croix  ,  on 
la  plonge  dans  mille  voluptés  orientales  ;  elle  est  en  en- 
fer, elle  est  au  ciel  ;  àrshange  aux  ailes  d'or,  prostituée  a 
l'air  ignoble ,  elle  esftout  ;  elle  passe  par  toutes  les  ha- 
bitudes de  la  vie  :  grande  dame,  bourgeoise,  majesté, 
divinité  de  la  fable,  que  voulez-vous?  Et  cela  sans  que 
personne  l'applaudisse,  sans  un  battement  de  mains, 
sans  une  part  dans  l'admiration  accordée  au  chef-d'œuvre. 
On  voit  le  tableau  :  que  cette  femme  est  belle  !  quel  re- 
gard !  quelles  mains  !  que  d'inspirations  véhémentes  dans 
cette  tète  !  On  porte  l'artiste  aux  nues ,  on  le  comble  d'or 
et  d'honneurs  :  il  n'y  a  pas  un  regard  pour  la  pauvre 
Jenny  ;  c'est  Jenny  qui  a  fait  le  tableau  ! 

Etrange  assemblage  de  beauté  et  de  misère,  d'igno- 
rance et  d'art,  d'intelligence  et  d'apathie!  Prostitution  a 
part  d'une  belle  personne  qui  peut  sortir  chaste  et  sainte 
après  avoir  obéi  en  aveugle  aux  caprices  les  plus  bizarres  ! 
C'est  que  l'art  est  la  grande  excuse  'a  toutes  les  actions 
au-delà  du  vulgaire;  c'est  que  l'art  purifie  tout,  même 
cet  abandon  qu'une  pauvre  fille  fait  de  son  corps  ;  c'est 
que  l'art  est  aussi  favorisé  que  l'opérateur  a  qui  on  livre 
le  cadavre  sans  repentir  et  sans  remords;  c'est  qu'aussi 
Jenny  était  douce  et  modeste ,  autant  que  jolie ,  Jenny 
était  soumise  a  l'artiste,  aveuglément  soumise  tant  qu'il 
s'agissait  de  l'art;  mais  la  s'arrêtait  sa  vocation.  L'arliste 
redevenait-il  un  homme,  Jenny  quittait  son  rôle  bril- 
lant, elle  redescendait  des  hautes  régions  oîi  l'artiste 
l'avait  placée  comme  a  dessein,  Jenny  redevenait  une 
simple  femme,  pour  se  mieux  défendre  ;  Jenny  recouvrait 
ses  bras  si  blancs ,  elle  rejetait  sur  son  beau  sein  son  pau- 
vre mouchoir  d'indienne;  elle  rentrait  sa  jambe  nue  dans 
son  bas  troué  ;  on  n'eût  pas  respecté  la  reine  ou  la  sainte, 
on  respectait  Jenny. 

Ce  qu'est  devenue  Jenny  ?  Vous  voulez  le  savoir  ! 
Elle  a  parsemé  nos  temples  de  belles  saintes  qu'adore- 
rait un  protestant  ;  elle  a  peuplé  nos  boudoirs  d'images 
_  gracieuses  qui  font  plaisir  a  voir,  de  ces  têtes  de  femmes 
qu'une  jeune  femme  enceinte  regarde  si  avidement; 
elle  a  donné  son  beau  visage  et  ses  belles  mains  aux  ta- 
bleaux d'histoire,  sa  bienveillante  influence  s'est  faite 
long-temps  sentir  dans  l'atelier  de  nos  artistes  ;  avoir 
Jenny  dans  son  atelier  c'était  déjà  un  gage  de  succès , 
Jenny  dédaignait  l'art  médiocre,  elle  s'enfuyait  a  s'éche- 
veler  quand  elle  était  appelée  par  nos  modernes  croûtons , 
elle  ne  voulait  confier  sa  jolie  figure  qu'au  génie,  elle 
n'avait  foi  qu'au  génie  ;  quand  l'artiste  favorisé  était  pau- 
vre, Jenny  lui  faisaitcréditbien  volontiers.  Aimable  fille! 
elle  a  plus  encouragé  l'art  "a  elle  seule  que  nos  trois  der- 
niers ministres  de  l'intérieur  "a  eux  trois!  Mais  hélas! 


l'art  a  perdu  Jenny ,  perdu  le  charmant  modèle ,  perdu 
sans  retour,  l'art  est  livré  'a  lui-même  sans  vertu  ,  sans 
pouvoir,  sans  avenir,  sans  fortune,  sans  idéal  ! 

Ce  qu'est  devenue  Jenny  ?  Elle  est  devenue  ce  que  de- 
viennent toujours  les  femmes  très-belles  et  très-jolies, 
heureuse  et  riche  ;  elle  est  a  présent  ce  que  seront  toujours 
les  femmes  très-bonnes ,  elle  est  très-aimée,  très-respectée, 
très-fêtée.  La  grande  dame  a  conservé  son  amour  d'artiste, 
son  dévouement  d'artiste  ,  elle  est  restée  artiste.  Elle  a 
quitté ,  il  est  vrai ,  ses  pauvres  habits ,  son  simple  foulard 
et  son  chàle  de  hasard ,  elle  a  chargé  son  cou  de  dia- 
mans ,  les  tissus  de  cachemire  couvrent  ses  épaules ,  sa 
robe  est  brodée,  ses  bas  de  soie  sont  encore  "a  jour,  mais 
troués  cette  fois  par  le  luxe  et  la  coquetterie,  elle  a  des 
gants  de  Venise  pour  cette  main  si  blanche  et  des  senteurs 
de  l'Orient  pour  cette  peau  si  parfumée  et  si  douce,  elle 
a  un  titre  et  des  laquais.  Eh  bien!  ne  craignez  rien,  ap- 
prochez, la  grande  dame  est  toujours  Jenny,  Jenny  la 
bouquetière,  Jenny  modèle.  Si  vous  êtes  grand  artiste,  si 
vous  vous  appelez  Gérard ,  Ingres ,  Delaroche  ou  Ver- 
net,  arrivez,  dites-lui  :  Jenny,  il  me  faut  une  main  de 
femme ,  Jenny  vous  jettera  au  nez  ses  gants  de  Venise  ; 
dites-lui  :  Jenny,   il  me  faut  de  blanches  et  fraîches 
épaules,  il  me  faut  un  sein  qui  bat,  Jenny  ùtera  son  ca- 
chemire et  vous  montrera  son  sein  et  ses  épaules;  dites- 
lui  :  Jenny,  je  fais  une  Atalante,  il  me  faut  la  jambe  et 
le  pied  d' Atalante,  Jenny,  grande  dame,  vous  prêtera  sa 
jambe  et  son  pied  comme  Jenny  la  bouquetière  !  Bonne 
fille!  et  simple,  et  ingénue,  et  dévouée  "a  l'art,  aimant  la 
beauté  pour  elle-même ,  se  félicitant  tout  haut  d'être  belle , 
parce  qu'elle  est  belle  partout,  sur  la  toile ,  sur  la  pierre , 
sur  le  marbre,  sur  l'airain,  en  terre  cuite  et  en  plâtre, 
toujours  belle.  Que  l'art  ne  s'afflige  donc  pas  de  la  fortune 
de  Jenny,  Jenny  appartient  toujours k  l'art,  elle  est  son 
bien,  elle  est  toute  sa  fortune.  L'art  veut  bien  la  prêter  à 
l'hymen  d'un  grand  seigneur,  mais  ce  n'est  qu'un  prêt 
qu'il  lui  fait,  il  faut  que  ce  grand  seigneur  soit  toujours 
disposé  k  rendre  Jenny  k  l'artiste,  c'est  une  stipulation 
écrite  tacitement  dans  le  contrat  de  mariage  de  Jenny. 

Jules  Jamiw. 


L'ARTISTE. 


299 


%nnu  dramatique. 


THEATRE  DES  NOUVEAUTES. 


m^e  ^^uUeau,  ae  h/atfU-^7-ù>,    Qùi-aine  ejv  (leiuc  actoj, 


P*»  M.  AXCEI.OT. 


IB  Encore  de  la  littérature  à  coups'  de  ciseaux ,  du  gaspillage  de 
roman.  M.  Ancelot  n'en  sort  pas.  Il  n'est  point  de  livre  qui  ne 
lui  doive  droit  de  péage ,  pas  d'écrivain  qui  ne  soit  à  sa  glèbe. 
C'est  le  déprédateur  le  plus  rapace  ,  le  plus  déterminé  jiillard, 
et  loin  d'y  mettre  un  peu  du  sien ,  de  s'approprier  les  plagiats 
par  la  manière  d'en  tirer  parti ,  c'est  beaucoup  s'il  ne  les  dé- 
flcure ,  s'il  n'estropie  les  gens  en  les  dévalisant  sans  pitié.  N'a- 
t-il  pas  défiguré  Diderot?  C'est  au  moins  une  consolation  pour 
M.  de  Mortonval ,  s'il  peut  mettre  quelque  vanité'  à  périr  en  si 
bonne  compagnie. 

Un  mot  du  sujet.  Le  pétulant  René  de  Monlbron  est  sur  le 

«point  d'épouser  la  blanche  Marie  de  Noirmoutiers.  Mais  tout 
à  coup  il  apprend  par  hasard  qu'il  a  un  rival ,  et  que  ce  rival  a 
lu  sans  scrupule  ses  lettres  d'amour;  aussitôt  il  rompt  avec  la 
douce  et  inconsolable  Marie ,  et  vole  à  de  nouvelles  fiançailles 
avec  INIargueritc  de  Saint-Bi'is.  Puis  ,  excité  dans  sa  jalousie 
par  Catherine  de  Médicis,  il  poursuit  le  troubic-fète  de  son 
bonheur  jusque  dans  la  chambre  de  celle  qu'il  croit  perfide.  II 
le  tue,  et  Marie,  trop  tard  justifiée ,  s'écrie  avec  désespoir  que 
la  victime  était  son  père. 

Deux  scènes  passables  et  un  joli  décors  ne  composant  pas  un 
drame ,  M.  Ancelot  fera  bien  de  retourner  à  la  bibliothèque. 
Mais  il  y  a  lire  et  lire ,  et  à  moins  qu'un  excellent  sujet  ne  lui 
tombe  des  nues  tout  complet ,  sa  grande  fabrique  de  drames  me- 
nace de  ne  pas  prospérer. 


^e  ^(Jouaae  ae  Ca-   iLioerle. 


li 

v^M  Chapelet  do  patriotisme,  mots  sonores  qui  résonnent  avec 
^^ftforce  dans  le  cœur  j  la  liberté  parée  des  couleurs  de  France,  et 
^^Bicourant  de  ville  en  ville  comme  l'écho  de  juillet;  force  traits 
^^'  éncrgi(|ucs  ou  paroles  gaies;  scènes  burlesques  surtout  où  sont 
counnciUées  en  action  ces  retentissantes  paroles  d'un  tribun  : 
Les  rois  s'en  vont.  Les  phases  diverses  de  l'Italie ,  de  la  llel- 

Kgique  et  de  la  Pologne  :  voilà  cet  ouvrage  dont  l'analyse  est  im- 
possible. La  critique  se  tait  sur  ces  créations  d'à-propos,  fètcs 
de  fiiniillc  beaucoup  plus  que  solennités  de  l'art.  Avec  le  nom 
de  l'unlan  ,  etc  ,  .i  l'invocation  de  tant  de  phénomènes,  de  tant 
de  souvenirs  historiques,  le  succès  était  inévitable.  Il  a  été 
complet.  Au  milieu  de  plusieurs  salves  d'applaudisscmens ,  les 
auteurs  ont  été  nommés. 


THEATRE   DES   VARIÉTÉS. 

^Lttf    (ûomiteà  févùaUcoftftairai ,    ïtavUttu.  nùioriaue , 

PAK  M.  DUCAICBL. 

Ouvrage  de  la  réaction  thermidorienne,  invective  de  la  ven- 
geance ,  qui  d'un  juste  ressentiment  passe  aux  écarts  de  la  fureur. 
Cette  pièce ,  d'ailleurs  détestable  et  stupide ,  n'est  aujourd'hui 
qu'un  outrage  sans  raison ,  qu'une  spéculation  dont  le  dégoiit  et 
la  raison  publique  feront  justice. 

Où  en  sommes-nous ,  bon  Dieu  !  si  l'on  a  pu  s'imaginer  qu'il 
y  eût  quelque  à-propos  dans  une  diatribe  passionnée,  convulsive, 
ignoble;  dans  un  canevas  dont  le  succès  inconcevable,  aux  jours 
sanglans  et  fashionables  de  la  jeunesse  dorée ,  ne  fut  certaine- 
ment du  qu'à  la  bande  de  Fréron  et  consorts.  Il  y  a  là  calom- 
nie ;  il  y  a  pis ,  il  y-  a  maladresse. 

Que  l'administration  des  Variétés  reste  frondeuse  et  ressuscite 
gaiement  le  système  d'opposition  avec  lequel ,  au  commencement 
de  l'empire  ,  elle  amena  tout  Paris  aux  calembourgs  de  Brunet  ; 
que  dans  Cagnard  on  raille  la  peur;  dans  les  Croix,  la  manie 
de  décorations  qui  tourmente  jusqu'à  nos  plus  ardens  républi- 
cains ,  on  le  conçoit  :  c'est  de  l'à-propos  ;  c'est  le  ridicule  du 
jour  pris  en  flagrant  délit ,  le  caractère  spécial  de  la  quinzaine, 
chansonné  comme  de  droit.  Les  circonstances  doivent  sans  doute 
leur  tribut  à  ce  gai  théâtre ,  dont  la  troupe  est  si  bonne,  dont 
le  genre  est  si  délassant  :  qu'il  réfléchisse  les  facéties  du  feuil- 
leton ;  qu'il  soit  le  foyer  des  mordantes  épigrammcs  du  jour  ; 
qu'il  glane  des  mots  neufs  dans  les  salons  et  dans  la  Quoti- 
dienne, c'est  à  mer^'cille;  mais  aller  fouiller  à  l'arsenal  des 
insultes  violentes,  transporter  gS  en  i83i  ,  imaginer  entre  ces 
deux  époques ,  séparées  par  un  siècle  d'expérience ,  ime  sorte 
de  similitude  outrageante ,  une  analogie  qui  n'est  pas ,  ce  n'est 
plus  de  l'habileté ,  ce  n'est  plus  comprendre  les  limites  décentes 
de  la  bonne  foi ,  c'est  vouloir  faire  de  la  salle  im  club  ou  un  dé- 
sert :  c'est  presque  arborer  le  drapeau  blanc. 

Les  vicissitudes  de  cette  pièce  sont  assez  curieuses.  En  1 796, 
on  voulut  la  reprendre ,  et  la  censure  dictatoriale  la  recommanda 
très-vivement  comme  un  ouvrage  digne  de  rappeler  l'esprit 
public  à  l'exercice  des  vertus  républicaines.  Le  ministre  de 
la  justice,  M.  Cochon  de  Lapparent,  en  défendit  toutefois  la  re- 
présentation. 

M.  Duconccl  ne  se  découragea  point.  L'attentat  de  la  rue 
Saint-Nicaise ,  mis  tout  d'abord  ,  par  quelques  crédules,  sur  le 
compte  des  jacobins ,  lui  parut  un  excellent  à-propos.  Fouché 
refusa. 

En  i8i4,  à  la  restauration,  même  refus  de  M.  d'André; 
bien  que  dans  une  épîtrc ,  l'auteur  présentât  son  ouvrage  comme 
capable  de  soutenir  puissamment  la  monarchie. 

En  i8i5 ,  M.  Decazes  en  interdit  très-poliment  la  reprise. 

Enfin ,  après  l'assassinat  du  duc  de  Bcrri ,  l'auteur  accourut 
et  se  heurta,  mais  en  vain,  contre  la  volonté  de  fer  de  M.  Fran- 
chet ,  qui  ne  voidut  pas  donner  à  cette  œuvre  déjilacée ,  et  dans 


300 


L'ARTISTE. 


une  pareille  circonstance ,  l'autorité  d'un  réquisitoire  contre  les 
opinions  libérales. 

Aujourd'hui  que  le  théâtre  est  libre,  ouvert  au  mauvais  goût 
comme  aux  progrès  dramatiques,  M.  Ducancel  est  venu  jeter 
cette  parade  usée  sur  la  scène  ,  et  l'on  ne  sait  ce  qu'on  doit  ad- 
mirer le  plus  ,  ou  de  sa  persévérance  à  présenter  son  éternelle 
et  prétendue  comédie  ,  ou  du  consentement  de  MM.  Danois  et 
Crétu  à  cette  insulte  gratuite  faite  à  la  génération  qui  les  sifflera. 


THÉÂTRE  DU  PALAIS-ROYAL. 

PAR  MH.  LEUVEN  ET  LAt'ZAM. 

C'est  le  mot  à  mot  aussi  fidèle  que  possible  d'un  charmant 
proverbe  de  M.  Théodore  Leclercq ,  moins  le  titre  ,  et  l'on  a  eu 
tort;  plus,  le  principal  personnage  mis  en  scène,  et  c'est  un 
tort  de  plus. 

Dans  son  proverbe  du  Brigand,  M.  Théodore  Leclercq  pré- 
parait au  moins  une  surprise  et  une  contre-vérité  délicate.  Grâce 
aux  éclaircisscmens  préliminaires ,  ce  titre  de  maudit  et  de  ré- 
prouvé s'effaçait  peu  à  peu  et  faisait  place  insensiblement  à 
l'idée  d'un  homme  de  parti ,  vaincu  pour  le  moment  par  le 
hasard  des  luttes  civiles,  et  par  conséquent  intéressant  pour 
tout  le  monde  :  le  mot  aidait  à  la  chose.  Ensuite  en  le  déro- 
bant avec  prudence  à  la  scène  ,  en  le  cachant  aux  yeux  des 
spectateurs,  l'ingénieux  moraliste  mettait  plus  favorablement 
en  liberté  l'intérêt  assez  équivoque  des  diverses  femmes  ,  jeunes , 
vieilles ,  laides  ou  jolies ,  qui  voulaient  tirer  le  malheureux  de 
sa  prison.  L'absence  du  brigand  gazait  le  péril  d'un  sujet  déjà 
fort  égrillard  ;  et  c'est  bien  mal  à-propos  que  les  arrangeurs  ont 
fait  sortir  de  la  coulisse  leur  guérillas,  pour  le  mettre  à  même 
de  répéter  à  sa  manière ,  c'est-à-dire  avec  moins  de  charme  et 
de  finesse ,  des  détails  épisodiques  dont  les  réticences  féminines 
laissaient  deviner  la  portée.  Il  y  a  dans  cette  correction ,  osée  sur 
ce  petit  chef-d'œuvre,  un  véritable  manque  de  goût ,  et  nous  pen- 
sons qu'en  tailladant  sur  le  patron  obligé  les  emprunts  forcés  dont 
nos  arrangeurs  ne  sont  pas  chichcs ,  ils  doivent ,  en  tout  état  de 
cause,  se  bien  pénéti-er  des  considérations  d'artiste  qui  ont  pu 
détei-mincr  le  maître  dans  l'arrangement  de  ses  matériaux.  Là 
est  l'énigme  de  sa  pensée,  le  mot  et  la  raison  des  choses  qu'il 
se  refuse  à  montrer  et  à  dire. 

Après  tout ,  M.  Théodore  Leclercq  se  fait  jour  à  travers  son 
œuvre  démantibulée.  Son  esprit  domine  les  défauts  de  ses  co- 
pistes ,  et  cet  ouvrage  est  assez  joli  de  sa  première  origine  pour 
échapper  au  malheur  de  sa  métamorphose. 

On  a  vivement  applaudi.  Nous  conseillons  en  conséquence  à 
l'admuiistration  du  Palais-Royal  de  courre  sus  à  tout  le  réper- 
toire de  M.  Théodore  Leclercq  ,  sauf  nos  réclamations  en  cas 
de  besoin  et  dans  l'intérêt  de  l'art  dramatique. 


tt0UDflIf0. 


Nous  avons  annoncé  que  le  i  a  juillet  prochain ,  on  allait 
procéder  à  l'adjudication  du  pont  des  Saints-Pères;  nous  avons 
en  même  temps  émis  le  vœu  que  la  préférence  fût  donnée  à  un 
système  de  construction  fixe  étudié  de  manière  à  ne  pas  gêner 
le  port  Saint-Nicolas,  si  utile  au  commerce.  Aujourd'hui ,  nous 
avons  malheureusement  de  foftes  raisons  pour  croire  que  le  sys- 
tème de  suspension  l'emportera  sur  l'autre.  Notre  devoir  est 
de  faire  connaître  nos  craintes ,  afin  que  M.  le  comte  d'Argout , 
ministre  du  commerce  et  des  travaux  publics,  soit  averti. 
Assurément ,  il  faut  faire  en  général  les  travaux  au  meilleur 
marché  possible;  mais  il  est  évident  ici  que  ce  n'est  ni  le  pu- 
blic ni  le  gouvernement  qui  en  profiteront  :  au  contraire ,  tout 
le  monde  y  perdra  ,  et  le  nombre  d'ouvriers  sera  beaucoup 
moins  considérable  que  pour  un  pont  fixe.  Nous  venons,  comme 
artistes,  dire  sincèrement  nos  appréhensions.  L'administration 
nous  saura  gré  d'un  conseil  que  donneraient  tous  les  amateurs 
éclairés.  Nous  verrions  avec  douleur  se  propager  le  style  bar- 
bare du  pont  de  la  Grève  ,  surtout  devant  le  monument  de  la 
galerie  du  Louvre. 


Le  Roi  vient  de  commander  à  M.  Brongniart,  directeur  de  la 
manufacture  royale  de  Sèvres ,  un  vitrail  pour  la  chapelle  du 
château  d'Eu.  Le  directeur  en  a  demandé  les  cartonsà  MM.  De- 
larochc  et  Aimé  Chcnavard. 


Horace  et  Carie  \emet  sont  à  Paris;  les  artistes,  leurs  amis,  ' 

es]:èrcnt   que  leur  séjour  se  prolongera  jusqu'à  la  clôture  de  ] 

l'exposition.  i 

Parmi  trois  tableaux  nouveaux  et  très-remarquables  qu'IIo-  i 

race  Vernet  vient  de  faire  placer  au   Salon,  on  distingue  un  ; 
portrait  de  sa  jeune   fille ,   d'une  excellente  couleur  et  d'une 
exécution  ferme  et  facile. 


Le  Roi  a  fait  ses  choix  au  Salon  pour  sa  galerie  particulière. 
Le  gouveniement  va  faire  les  siens  à  son  tour.  Des  on  dit  cir- 
culent à  ce  sujet.  On  parle  de  tableaux  de  MM.  Delaroche , 
Scheffer,  etc.  On  cite  encore  la  Liberté  de  M.  Delacroix. 
Mais  si  les  bruits  disent  vrai ,  avec  quelles  médiocrités  ,  bon 
Dieu,  doit  être  marchandé  ce  grand  artiste.'  Après  quelles  pau- 
vres productions  doit  passer  cette  magnifique  peinture,  la  seule 
imposante,  la  seule  à  la  hauteur  du  noble  sujet  qu'elle  a  retracé? 
Quel  prix  mesquin  pour  une  si  grande  valeur  !  Non ,  c'est  une 
erreur  sans  doute  :  car  ce  serait  une  trop  sanglante  ironie  au 
peuple  de  Paris  et  au  peintre. 


L'ARTISTE. 


30i 


6mur-:Hrt6. 


SAINT-G£RMAIN-L'AUXCRROIS. 

Deux  vieilles  églises,  débris  d'illustres  abbayes,  tradi- 
tions des  temps  passés,  jetées  vivantes  dans  le  siècle  pré- 
sent, restent  debout  après  douze  cents  ans  sur  les  deux 
rives  de  la  Seine,  et  paraissent,  avec  Notre-Dame ,  pyra- 
mide de  la  Cité,  les  trois  vieux  témoins  de  Paris,  chargés 
d'attester  à  tous  les  siècles  la  haute  antiquité  de  ses 
croyances.  Ces  deux  vieilles  églises  sont  Saint-Germain- 
des-Prés  et  Saint-Gerniaiu-l'Auxerrois;  toutes  deux,  pe- 
tites-filles de  Clovis,  ont  vu  passer  trois  races  de  rois  qui 
les  ont  saluées  de  leur  couronne,  et  les  deux  Charlemague 
de  notre  histoire  y  secouèrent  la  poussière  de  leurs  san- 
dales, en  inclinant  leurs  fronts  sous  les  voûtes  qui,  dans 
leur  silence ,  semblent  garder  les  secrets  du  passé  et  de 
l'avenir.  Nées  pour  ainsi  dire  avec  Paris,  ces  deux  églises 
devaient  mourir  de  sa  mort,  et  toutes  les  révolutions  du 
temps  et  des  hommes  n'avaient  osé  toucher  les  deux  arches 

saintes Sccurs,  elles  dormaientdans  la  sécurité,  quand 

une  voix  sinistre  est  venue  leurannoncerla  ruine  de  l'une 

|H|  d'elles;  et  cette  voix  de  mort  est  arrivée,  alors  qu'un 
conservateur-général  des  monuraens  historiques  vient 
d'être  nommé,  et,  qu'après  un  voyage  dans  nos  pro- 

IK  vinces,  il  rend  compte  de  ses  sollicitations  en  faveur  de 
tous  les  monumens  d'art  voués  a  la  destruction  et  préser- 
vés par  son  heureuse  entremise.  Certes,  de  quel  droit 
irons-nous  dorénavant  blâmer  le  vandalisme  de  nos  pro- 
vinces, quand  elles  nous  verront  peu  a  peu  nous  dépouiller 
des  derniers  Ueurons  de  notre  couronne  historique?  A  qui 
pourrons-nous  adresser  des  reproches ,  quand  on  verra 
notre  superbe  mépris  pour  toutes  nos  vieilles  richesses,  et 
Paris  veuf  en  peu  d'années  du  trésor  amassé  en  tant  de 
siècles?  Demandez  où  sont  retournés  les  monumens  des 

I^_  Petits- Augustins,  qui  vous  répondra?  Et  si  vous  cherchez 
^ff  à  travers  les  constructions  nouvelles  dont  on  comide  les 
jardins  des  vieux  cloîtres,  vous  trouverez  brisés  et  défi- 

1^-  gurés  les  deux  nobles  portails  de  Caiilon  et d'Auet,  plan- 
ai ches  mises  pour  clore  les  bàtimcns  qui  s'élèvent ,  et  pro- 
bablement destinés  a  disparaître  avec  les  échaufaudagcs  ; 
I^_  puis  dans  chaque  coin  oublié  de  ces  amas  de  bâtimens  , 
^P  quelque  tète  de  roi  mutilée,  quelque  portion  de  monumens 
du  moyen  âge  qui  semble  amenée  lii  pour  y  figurer  des 

I ruines.  Quelle  singulière  et  triste  destinée,  Paris  envoie 
ses  artistes  recliercher  et  conserver  par  toute  la  France  les 
TOME    I.       25'    LIVKAISOn. 


curieux  débris  des  siècles  passés;  elle  onvre  ses  musées  à 
ce  qu'elle  peut  en  recueillir,  et,  dans  ses  rues,  sur  «es 
places,  vivent  encore  de  nombreux  monumens  qu'elle 
laisse  dégrader  et  détruire. 

Aujourd'hui  l'idée  d'embellir  les  abords  du  Louvre  est 
venue  a  l'étroit  cerveau  de  nos  faiseurs  patentés,  il  leur  a 
semblé  qu'il  y  avait  quelque  idée  sublime  à  faire  regarder 
face  a  face  le  Louvre  et  l'Hôtel-de-Ville,  et  SaintGermain- 
l'Aiixerrois,  encore  tout  blessé  des  fureurs  populaires,  a 
été  condamné  à  la  destruction.  La  place  sera  nettoyée  et 
ses  vieux  murs  noircis  disparaîtront  devant  quelques  rues 
de  plâtre  et  de  moellons,  amasdcmaisonsnue!  etalignces 
au  cordeau  où  s'iront  enterrer  les  pierres  des  pilastres ,  des 
portiques  et  des  voûtes  de  la  vieille  église.  Que  faut-il 
pour  arrêter  cette  rage  destructive ,  pour  emj)êcher  les 
architectes  actuels,  dans  leur  fureur  d'eml)ellissement, 
de  porter  la  main  sur  la  vieille  chronique  nrchitecUi- 
rale  de  nos  premiers  siècles?  Est-ce  quelque  honte  de 
voir  effacer  leur  science  tant  civilisée  par  la  science  de 
ces  temps  que  nous  appelons  barbares,  ou  b!eu  le  senti- 
ment de  leur  impui.'îsance  qui  se  manifeste  visiblement  a 
eux,  quand  il  s'agit  d'embellir  sans  détruire,  et  de  con- 
server dans  leur  projetle  vieux  Saint-Germaiu-l'Auxerrois 
entre  la  colonnade  du  Louvre  et  le  portail  de  l'Hôtel-de- 
Ville?  Eh  bien!  s'il  est  définitivement  arrêté  qu'une  large 
rue  doit  conduire  du  palais  des  rois  au  palais  populaire, 
percez  cette  large  rue,  mais,  entre  elle  el  le  Louvre,  faites 
une  immense  place,  où  comme  une  fontaine,  une  co- 
lonne, ou  un  mausolée,  vous  laisserez  Saint-Gerraain- 
l'Auxerrois,  vieux  représentant  de  la  vieille  Lutèce  dans 
Paris  la  moderne. 

Trop  de  monumens  ont  déjà  disparu  depuis  quelques 
années  ;  assez  détruire ,  il  est  temps  de  conserver:  sauvons 
ce  qui  reste  d'églises,  de  maisons  ,  de  témoins  de  notre 
histoire.  N'est-il  point  assez  de  places  pour  les  travaux  de 
notre  siècle,  pour  le  génie  de  nos  artistes?  Hélas!  les  fu- 
reurs de  nos  révolutions  n'ont  que  trop  laissé  leurs  pas- 
sages il  travers  les  monumens  de  nos  villes ,  qu'avons-uous 
besoin  d'y  ajouter  encore  ?  La  mission  des  hommes  d'art 
aujourd'hui  est  de  retarder  de  quelques  jours  la  chute 
de  ce  qui  reste  et  de  nos  premiers  temps  et  de  notre 
moyen  âge;  c'est  quelques  !-upports  qu'il  faut  mettre  a 
nos  vieilles  murailles  afin  d'éloigner  l'époque  où,  sans 
traditions  du  passé,  ne  trouvant  plus  sur  notre  terre  la 
trace  de  nos  aïeux ,  nous  serons  comme  les  Hébreux  près 
des  fleuves  de  Babvione. 

Que  si  l'on  a  besoin  de  travaux  'a  donner,  d'embellisse- 
mens  îi  entreprendre ,  recherchez,  recherchez  dans  les 
mille  détours  de  nos  rues  les  restes  de  la  muraille  et  des 
tours  de  Philippe- Auguste;  découvrez,  au  Marais  et  dans 
le  vieux  quartier  latin ,  ces  maisons  encore  debout,  dé- 

t8 


302 


L'ARTISTE. 


coupées  comme  des  dentelles,  empreintes  du  cachet  duquin- 
zième  siècle;  tirez-les  de  leur  obscurité,  entourez-les  d'ar- 
bres et  de  grilles ,  et  vous  aurez  bien  mérité  de  tout  ce  qui 
porte  un  cœur  d'artiste.  Avez-vous  besoin  d'autres  travaux? 
voulez- vous  sauverde  leur  ruine  quelqu'un  de  ces  vieux 
monuraens  que  les  siècles  laissent  arriver  jusqu'à  nous 
comme  héritage  sacré?  faites-vous  ouvrir  les  vieilles  caves 
de  Saint-Denis ,  et  sortez-en  avec  respect  les  vitraux  où 
sont  inscrits  les  hauts  faits  de  nos  croisades  ;  amenez- 
les  à  Saint-Germain-l'Auxerrois ,  vieux  temples  qui  pria 
pour  toutes  nos  nobles  guerres ,  depuis  celles  de  Karl- 
Martel,  pour  chasser  les  Maures  de  France,  jusqu'à  celles 
de  nos  dernières  années,  pour  délivrer  la  Grèce  et  dé- 
trôner sur  les  côtes  d'Afrique  les  descendans  des  Maures 
de  leur  règne  de  piraterie  ;  enchâssez  ces  anciennes  vitres 
couvertes  de  leurs  peintures  dans  les  anciennes  fenêtres 
de  Saint-Germain  ;  réparez  pierre  a  pierre ,  avec  un  res- 
pect religieux ,  toutes  les  meurtrissures  de  cette  noble 
église  ;  et  si  vous  la  voulez  consacrer  pour  une  nouvelle 
destination,  en  présence  de.  la  colonnade  du  Louvre, 
faites-en  la  chapelle  des  morts  des  journées  de  juillet;  ce 
sera  le  vieux  Paris  priant  pour  les  destinées  du  nouveau. 

D'ailleurs ,  puisque  vous  avez  créé  un  inspecteur  des 
monumeus  historiques  ,  cousultez-le  en  présence  de  votre 
œuvre  de  destruction  ;  certes  il  n'a  pas  été  appelé  a  vos 
conseils,  car  il  vous  eût  montré,  il  vous  eût  convaincu 
de  quel  sacrilège  historique  vous  voulez  vous  rendre- 
coupables.  Etes-vous  donc  résolus ,  artistes  sans  m'ssion , 
a  renouveler  les  incroyables  barbaries  de  ces  vieux 
moines  des  premiers  siècles ,  qui  grattaient  de  précieux 
manuscrits  pour  y  inscrire  leurs  psaumes  ou  les  notes  de 
leur  plain-chant?  Non,  cela  n'est  plus  possible  dans  le 
siècle  où  nous  vivons;  ou  si,  contre  toute  attente,  un 
tel  projet  s'exécutait,  votre  nom,  sur  lequel  chacun  jette- 
rait tout  son  mépris  d'artiste,  passerait  a  la  postérité 
comme  celui  de  quelque  ridicule  Omar  des  siècles  mo- 
dernes. Laissez  le  vieux  Paris,  si  vous  ne  pouvez  rien 
pour  lui ,  et  sa  trinité  d'églises  primitives,  et  contentez- 
vous  de  nous  montrer,  dans  ce  que  vous  ajoutez  de  nou- 
veau k  celte  vieille  ville,  l'ensemble  le  plus  dépouillé 
d'art,  d'élégance  et  de  physionomie,  que  jamais  siècle 
ait  laissé  k  ses  successeurs. 

Quant  a  nous,  dans  notre  amour  de  conservation  et 
notre  respect  des  vieux  souvenirs,  nous  sollicitons  du 
gouvernement  de  réfléchir  long-temps  avant  de  dépouiller 
Paris  d'un  de  ses  plus  anciens  édifices;  qu'il  songe  que 
les  arts  demandent  "a  être  entourés  de  tout  ce  qui  peut 
parler  puissamment  a  leur  génie;  que  la  civilisation  a 
besoin  de  tous  les  bâtons  de  l'échelle  qui  firent  arriver 
jusqu'à  elle,  et  que  les  monumeus  des  siècles  passés  sont 
pour  l'histoire,  comme  les  vieilles  chroniques,  des  livres 


dont  la  lecture  forme  l'historien.  Paris,  malgré  ses  doutes, 
son  manque  de  foi  et  son  mépris  des  choses  saintes ,  pos- 
sède encore  un  reste  d'amour  pour  les  belles  cérémonies 
de  l'église  catholique  ;  quelquefois  le  cœur  si  rude  de  ses 
enfans  se  laisse  toucher  aux  prières  des  morts  ou  aux 
cantiques  des  communians.  Rendez,  rendez  Saint-Ger- 
main-l'Auxerrois a  sa  première  destination  ;  que  l'orgue 
retentisse  encore  sous  ses  voûtes  maintenant  solitaires. 
Les  morts  enterrés  sous  la  colonnade  veulent  des  prières 
et  des  lampes  brûlant  devant  le  Seigneur;  donnons-leur 
comme  chapelle  la  vieille  église  d'où  sortit  le  premier 
prêtre  qui  vint  jeter  un  peu  de  terre,  répandre  l'eau 
sainte  et  réciter  ses  mystérieuses  prières,  sur  leurs  cadavres 
encore  seignans. 

Comte  Horace  de  Viel-Gastel. 


'K>/(    \:d)frec/eitr  ae   c    e^'Ô7'//,j/e. 


^ytOH 


Monsieur ,  je  viens  de  lire  le  rapport  au  Roi  et  l'ordonnance 
qui  le  suit ,  sur  le  monument  projeté  à  Ja  place  de  la  Bastille. 
Jetons  les  yeux  sur  Paris.  A  la  Bastille  même,  à  la  place 
Louis  XV,  à  l'ancien  Ope'ra,  au  Louvre,  au  Palais-Bourbon  , 
au  rond-poiut  des  Champs-Elysées ,  à  la  Madeleine  ,  au  quai  J 
d'Orsay,  au  Panthéon ,  partout  ce  ne  sont  que  monumens  an- 
nonces ou  non  achevés.  En  scra-t-il  de  même  de  celui  qui  vient 
d'être  décrété?  Il  y  a  peut-être  là  une  question  politique  que  je 
me  garderai  bien  de  chercher  à  résoudre. 

En  effet,  les  monumens  élevés  à  l'époque  où  les  sentimens 
qu'ils  consacrent  vivent  dans  les  esprits  acquièrent ,  comme 
enseignement  historique,  une  valeur  qu'ils  perdraient  si  leur 
oxénilion  e'iaft  remise  A  une  génération  snivante ,  parce  que  la 


L'ARTISTE. 


303 


tradition  manquerait  alors  pour  les  expliquer  aux  masses.  L'em- 
pereur Napoléon  croyait  que  la  France  c'tait  redevable  d'une 
grande  partie  des  actions  qui  l'ont  illustrée  aux  scntimcus  dont 
Corneille  s'c«J  fait  l'interprctc.  Combicu  donc  la  mission  de 
l'artiste ,  dont  les  ouvrages  parlent  incessamment  aux  yeux,  est- 
elle  plus  large  et  plus  puissante  que  celle  du  poète  !  Nous  sommes 
tcmoitis  de  l'admiration  qu'inspirent  encore,  pour  le  nom  ro- 
main ,  les  travaux  des  arts  laisses  par  ce  peuple  sur  la  surface 
de  l'Europe.  Le  catholicisme  ne  se  soutient-il  pas  encore  sur 
l'appui  de  ses  vieilles  basiliques?  Quand  les  hommes  de  la 
convention  décre'taient  son  abolition ,  ainsi  que  celle  de  la 
royauté,  ils  ne  faisaient  qu'une  vaine  proclamation  en  laissant 
debout  les  e'gliscs  et  les  palais  royaux  :  tant  que  le  catholique 
aperçut  le  dôme  de  son  temple ,  quoique  souille' ,  il  crut  à  la 
pcipeluite  de  son  culte,  et  les  demeures  de  Louis  XIV  et  de 
Catherine  de  Mc'dicis  offraient  une  tentation  continuelle  et  une 
position  au  premier  qui  oserait  y  pc'ne'lrcr  pour  y  relever  le 
trône  renverse.  Napoléon  appela  à  lui  les  beaux-arts  pour  exal- 
ter les  esprits  à  la  hauteur  de  son  ge'nie  militaire  :  sa  colonne 
a  popularise'  ces  ide'es,  avec  son  nom,  jusque  dans  les  hameaux; 
aussi  s' est-elle  clcve'c  quand  les  bulletins  de  la  grande  armée 
enivraient  encore  toutes  les  tètes.  Ceux  qui  renversèrent  la  statue 
impériale ,  à  la  place  Vendôme ,  devaient ,  plus  courageux  dans 
leur  vandalisme ,  renverser  aussi  le  piédestal,  dont  le  veuvage 
les  accus;iit  sans  cesse ,  en  rappelant  ce  que  l'historien  dit  de 
l'absence  des  images  de  Cassius  et  de  Bj-utus.  Les  travaux  exé- 
cutes dans  les  arts,  sous  l'empereur,  reçurent  de  leur  de'nomi- 
nation  ou  delà  date  de  leur  cre'ation,  quelle  que  fût  leur  nature, 
un  tel  caractère  de  nationalité' ,  que  le  peuple  identifia,  d'abord 
par  la  pensc'e  ,  son  existence  avec  la  leur;  et,  chose  bizarre,  la 
mine  impuissante  que  les  Prussiens  faisaient  jouer  sous  le  pont 
d'Ie'na  eut  peut-être  dans  Paris  un  retentissement  aussi  doulou- 
reux que  le  canon  de  de'tresse  de  Waterloo.  Nous  avons  vu 
plus  tard  l'ignorance  des  scntimens,  des  sympathies  du  peuple, 
se  montrer  dans  la  résurrection  de  quelques  monumens  renversés 
par  la  révolution ,  et  l'inauguration  de  gloires  aussi  étrangères 
IB[  à  notre  époque  que  celles  de  Richelieu  et  de  l'abbé  Suger. 
Henri  IV  pouvait  seul  esjiérer  que  sa  statue  serait  saluée  tivec 
enthousiasme  par  le  peuple  ,  deux  siècles  après  sa  mort  ;  mais 

Ile  nom  de  Louis  XIV  n'avait  pas  besoin  qu'une  statue  fût  re- 
levée aiMimicu  de  Paris  ,  pour  que  le  peuple  se  le  rappelât 
avec  i^^bdmiration  pénible,  au  milieu  des  enchantemens  de 
Versailles ,  avec  respect  sous  les  voûtes  des  Invalides ,  et  .i  la 
vue  des  utiles  travaux  auxquels  son  souvenir  est  attaché  du  nord  ' 
au  midi  de  la  France.  Si  jamais  le  peu  de  valeur  des  monumens 
qui  ne  se  rattachent  directement  à  aucune  tradition  populaire 
pouvait  être  contesté,  ces  géans  historiques  qui  se  dressent  sur 
le  pont  de  Louis  XVI  en  fourniraient  la  preuve.  Même  dans 
cette  classe  de  la  société  que  son  éducation  a  familiarisée  avec 

I  notre  histoire,  combien  peu  se  soucient  en  passant  de  lever  les 
yeux  sur  ces  marbres ,  qui  ne  leiir  rappellent  qu'en  masse  les 
noms  de  Coudé,  Bayard,  etc.!  SuflVen  nu'me,  qui  fut  presque 
notre  contemporain,  est  enveloppé  dans  cette  indifférence  aussi 
bien  que  ceux  qui  le  précédèrent  dès  long-temps  dans  la  tombe. 
Mais  je  m'aperçois ,  Monsieur,  que  je  vous  entraine  tout-à-fait 


hors  du  domaine  des  beaux-arts;  je  vous  laisse  y  rentrer,  me 
promettant  d'y  venir  vous  retrouver,  pour  vous  faire  part  en- 
core de  quelques  réflexions  sur  le  sujet  dont  j'ai  commencé  à 
vous  entretenir. 

A.  P. 


SALOIX    DE    IS3I. 


PAYSAGES. 

M.  Edouard  Bertin  vient  d'exposer  au  Salon  un  paysage  de 
grande  dimension  qui  attire  tous  les  regards.  I^e  peintre  appar- 
tient à  la  nouvelle  école  qui  fait  vrai  avant  de  faire  beau.  Dans 
ce  système  le  vieux  paysage  disparait.  Plus  de  fleurs  colorées . 
plus  d'eaux  transparentes  ,  plus  de  ciel  bleu  ,  plus  de  scènes 
champêtres  toujours  riantes ,  plus  de  pâturages  dressés  comme 
des  sophas ,  ]>lus  de  nuages  étincelans ,  plus  rien  de  ce  fard ,  de 
ce  joli ,  de  celte  grâce ,  devenues  si  fatigantes  et  si  vulgaires.  Le 
paysage  a  changé  complètement.  A  présent  c'est  de  la  terre  ri- 
che, c'est  du  soleil  qui  brûle,  c'est  de  la  pierre,  ce  sont  des 
ronces ,  ce  sont  des  rochers  en  pierre ,  c'est  noir ,  c'est  terne , 
c'est  gris,  c'est  violet ,  trop  gris  souvent  et  trop  violet ,  comme 
dans  le  paysage  de  M.  Edouard  Bertin. 

M.  Edouard  Bertin  s'est  montré  grand  dessinateur  dans  son 
dwnier  tableau.  Il  a  trouvé  de  belles  lignes;  ses  seconds  plans 
sont  admirables  ;  ce  n'est  pas  un  peintre  qui  s'en  va  avec  enthou- 
siasme cherchant  les  beaux  sites  et  les  jours  éclatans ,  c'est  un 
tenace  dessinateur  qui  se  pose  au  premier  endroit  venu  ,  ir 
quelque  place  riche ,  bien  aride ,  morne  et  triste ,  et  qui  se  dit  : 
je  ferai  quelque  chose  de  ce  chaos ,  et  qui  vraiment  en  fait  quel- 
que chose.  Et  cela  ie  fait  patiemment ,  longuement ,  savamment , 
richement  surtout  ;  et  quand  cela  est  sur  la  toile ,  vous  vous 
étonnez  qu'il  y  ait  du  charme  à  voir  ce  rocher  si  rocher ,  ces 
ronces  si  parfaitement  ronces,  cette  nudité  si  nue,  et  vous 
comprenez  que  la  vérité  a  passé  du  tableau  d'histoire  au  paysage, 
qui  est  bien  aussi  un  tableau  d'histoire;  le  tableau  d'une  histoire 
toujours  vivante,  toujours  visible,  toujours  docile  à  l'étude  de 
l'artiste  et  à  la  comparaison  des  amateurs. 

C'est  parmi  les  rochers  friables  et  les  grès  de  Fontainebleau 
que  M.  Edouard  Bertin  a  été  chercher  son  paysage.  En  général. 
ses  rochers  sont  peu  éclatans,  sans  une  parcelle  d'or  ou  d'argent, 
sans  aucune  de  ces  luisantes  pierreries  aux  mille  couleurs  dont 
nos  faiseurs  de  rochers  ont  abusé  si  souvent  ;  en  général  aussi 
cette  teiTe  glaise ,  matic  et  comjwcte  comme  elle  est ,  est  j)ch 
favorable  à  la  peinture.  Jusqu'à  présent  ,  les  peintres  qui  s'en 
(  Uiient  servis  s'étaient  vus  forcés  de  les  charger  de  fleurs  ou  de 
gazon,  ou  de  personnages  m  repos;  au  pis-aller  on  v  plaçait  le 
berger  et  son  troupeau.  M.  Edouard  Bertin  a  montre  son  ro- 


mÂ- 


L'ARTISTE. 


clier  comme  il  l'a  vu,  tout  nu,  isolé,  triste,  long,  haut,  de'sole'; 
il  l'a  fait  terne  et  gris ,  il  n'a  pris  aucun  soin  de  le  parer  ou  de 
l'entourer  d'ornemens;  pour  tout  ornement,  il  a  placé  auprès 
de  sa  glaise  un  chardon  aux  couleurs  changeautcs  et  des  ronces 
qui  rampent.  C'est  tout-à-fait  la  terre  de  Fontainebleau. 

Seulement ,  sur  le  second  plan  le  peintre  a  dessiné  quelques 
voyageurs  en  repos.  Il  a  donné  à  ces  voyageurs  le  costume  du 
moyen  âge  :  il  a  senti  que  si  quelque  chose  méritait  d'être  peint 
dans  un  paysage ,  ce  n'était  pas  le  rocher  nu  ,  c'était  l'homme  j 
il  a  peint  l'homme  et  il  a  bien  fait.  Dans  ce  groupe,  qui  est  fort 
heureusement  jeté  sous  un  arbre,  on  distingue  surtout  deux  per- 
sonnages :  l'homme  debout  et  la  jeune  femme  couchée ,  couchée 
simplement  par  altitude  ,  et  non  pas  ,  comme  les  héros  de  pay- 
sages, pour  admirer  le  paysage  qui  les  entoure.  Tout  cela  est 
d'un  goût  exquis. 

Ce  tableau  ,  dans  son  genre  ,  est  l'un  des  plus  remarquables 
du  Salon.  Vérité,  dessin,  énergie,  profond  mépris  pour  les  tra- 
ditions reçues ,  sentiment  inné  de  la  nature  et  du  vi'ai  :  tout  est 
là.  On  ne  peut  adresser  qu'un  reproche  à  M.  Berlin,  c'est  l'ha- 
bitude qu'il  a  prise  de  faire  trop  gris.  A  force  de  vouloir  éviter 
celte  lumière  marfiérée  et  fantastique  qui  n'existe  nulle  part, 
cette  fade  couleur  du  prisme,  il  est  tombé  dans  l'excès  contraire. 
On  dirait  qu'il  n'a  jamais  vu  un  de  ces  beaux  jours  francs  et 
])urs  qui  éclatent  partout ,  même  en  France ,  même  dans  les  car- 
rières de  la  forêt  de  Fontainebleau. 

Nous  sommes  en  retard  avec  les  paysagistes  ;  plusieurs  pro- 
ductions remarquables  rendaient  notre  négligence  inconvenante. 
Dans  un  prochain  article  nous  parlerons  de  MM.  Aligny, 
Jolivard ,  Jadin,  Coignct,  Ricois,  etc.,  etc. 


£\tthatxitc. 


I.i:OPOI.D    SPENCER. 

Spencer  a  existé.  Cette  histoire  n'est  pas  un  apologue 
qui  cache  une  moralité  adressée  aux  artistes.  Si  la  mora- 
lité s'y  trouve,  ce  n'est  pas  ma  faute. 

Spencer  était  fils  unique.  Il  naquit  k  peu  près  vers  85. 
A  l'époque  de  la  terreur,  un  affreux  événement  faillit 
l'empêcher  de  vivre  :  son  père  fut  guillotiné  sur  la  place 
de  la  Révolution,  et  sa  mère,  témoin  de  ce  spectacle,  le 
laissa  tomber  de  ses  bras  sous  les  pieds  de  la  foule  ;  il 
manqua  être  écrasé.  Toutefois  Spencer  eut  le  bonheur 
ou  le  malheur  de  vivre;  et  pauvre  enfant,  il  s'éveilla 
plus  d'une  fois  au  bruit  du  canon  des  Sections;  plus 


d'une  fois  la  république  ne  donna  pas  assez  de  pain  a  sa 
mère. 

Dieu  marque  les  artistes  au  front  ;  dans  un  jour  de 
naissance  il  découvre  un  berceau,  fait  luire  tfn  éclair,  et 
il  attend;  quelquefois  il  veut  se  tromper.  C'est  un  scélérat, 
c'est  un  fou  au  lieu  d'un  artiste.  Qu'importe  !  toutes  les 
exceptions  viennent  du  ciel  et  y  retournent.  — Dieu  sait 
pourquoi. 

A  peine  âgé  de  six  ans,  Spencer  était  intelligent  et  sen- 
sible plus  qu'on  ne  l'est  ordinairement  "a  son  âge.  Quand  sa 
mère  l'envoyait  à  la  porte  des  boulangers  chercher ,  avec  la 
carte  de  civisme,  le  morceau  de  pain  noir  que  la  l'épubli- 
que  décrétait,  il  montait  sur  une  borne,  et,  de  la,  il  obser- 
vait ,  sans  arrière  pensée  d'étude  :  en  naissant  un  chat 
nage,  un  aigle  vole,  un  poulain  piaffe;  c'était  le  mèrc.e 
instinct  :  il  observait  de  belles  figures,  pâles  de  faim  et 
de  patriotisme ,  ces  hommes  qui  montraient  tant  de  cons- 
tance dans  le  malheur  que  quelques-uns,  ceci  est  his- 
torique ,  sont  morts  debout ,  leur  bon  k  la  main  ;  grand 
bonheur  pour  la  foule!  c'était  un  tour  de  gagné. 

Spencer  voyait  ces  figures  et  mille  autres  ;  et  s'il  aper- 
cevait une  jeune  fille  de  son  âge ,  dont  les  petits  pieds 
étaient  écrasés ,  meurtris  par  la  multitude  affamée ,  il  allait 
vers  elle,  lui  laissait  son  bon  en  nantissement,  et  avec 
l'autre ,  avec  celui  de  son  obligée ,  il  élaguait  les  jambes, 
serpentait  k  travers  ces  broussailles  animées,  et,  arrivé  au 
comptoir,  il  jetait  son  bon,  emportait  sa  ration  comme 
un  vol,  et  puis  ,.avcc  des  larmes  dans  les  yeux ,  dans  les 
paroles ,  les  lèvres  tremblantes ,  il  remettait  le  pain  a  la 
jeune  fille,  et  remontait  sur  sa  borne. 

Voilk  Léopold  en  âge  d'étudier.  Quel  temps  pour  s'in- 
struire !  Les  pères  conscrits,  voulant  ramener  les  beaux 
temps  de  Saturne  et  de  Rhée ,  selon  leur  affection  my- 
thologique, avaient  réduit  la  jeunesse  k  se  passer  de  latin , 
de  collège,  de  professeurs.  Un  vieux  prêtre  caché  dans 
samaison  venait  la  nuit,  et,  k  la  lueur  d'une  faible  lampe, 
il  initiait  Léopold  k  toutes  les  richesses  de  Virgile  et 
d'Horace.  Ce  contraste  frappa  l'élève  ;  car  c'en^^it  un 
bien  grand  d'entendre  et  de  voir  sous  les  rideaiBpkouf- 
fés  de  l'alcôve ,  près  d'un  vieux  lit ,  entre  la  ruelle,  un 
*vieux  prêtre,  sans  passions,  presque  privé  de  la  vue, 
poursuivi,  la  guillotine  en  regard,  chanter  Virgile, 
Mantoue,  Brindes  ,  Tibur,  Tusculanum,  et  Horace,  et 
les  soupers  de  Mécène ,  et  les  farces  de  Crispinus ,  et  les 
loses  cueillies  le  soir,  et  toute  la  mauvaise  société  du 
'I,"ibre  entrant,  et  se  jouant  dans  l'inflexible  poésie;  et  le 
prêtre  et  l'enfant,  riaient,  pleuraient,  étaient  poètes  cha- 
cun a  leur  manière  ;  l'un  avec  les  souvenirs  de  collège, 
raulre  avec  ses  espérances  :  seulement,  quelquefois  au 
milieu  de  la  belle  poésie  :  Odi prqfanum  vulgus  et  arceo; 
ou  Venus,  regina  Gnidi ;  l'élève  arrondissait  précipitam- 


L'ARTISTEJ 


505 


ment  sa  main  sur  la  chandelle ,  et  l'on  entendait  dans 
la  nie:  F'isite  domiciliaire!  morl  aux  prêtres!  mort  à 
ceux  (jui  en  recèlent  ! 

Alors  on  remettait  la  leçon  au  lendemain. 

Quinze  ans  arrivèrent  et  Spencer  se  développa.  Je  suis 
désespéré  de  le  dire,  Léujiold  était  laid;  sa  houche  était 
grande,  son  nez  ouvert  et  liirge,  ses  joues  sans  éclat, 
sou  corps  petit ,  sa  poitrine  étroite  ;  mais  il  avait  nn  front 
de  taïueau  fortement  sculptée  et  où  était  accusé  une  dis- 
position prédominante.  Laquelle?  il  l'ignorait  lui-même. 

Vienne  h  l'artiste  prédestiné  une  émotion  quelconque, 
elle  ne  lui  échappera  pas.  Que  ce  soit  la  chanson  popu- 
laire qui  traîne  dans  les  carrefours  "a  l'heure  où  le  vent 
de  la  nuit  l'éparpillé  hien  loin;  que  ce  soit  In  voix  de  la 
belle  actrice  qui  éclate,  qui  monte,  qui  s'épanouit  sous 
les  arceaux  d'or  de  l'Opéra  ;  que  ce  soit,  au  soleil,  la 
prière  du  pativre  qui  marche  seul  sur  le  grand  chemin  ; 
que  ce  soit,  mou  Dieu,  un  rien  que  tout  le  monde  foule, 
un  spectacle  commun  pour  tous  ;  un  soleil  qui  se  fond  , 
qui  crève  à  l'horizon  ;  l'étoile  perdue  ,  la  lune  qui  écla- 
bousse des  rayons  sur  un  dôme  d'église ,  cela  n'est  rien 
pour  vous,  pour  moi;  mais  pour  l'artiste,  à  celte  voix 
de  pauvre,  a.  cette  voix  de  femme,  à  ce  jour,  à  cette 

H  nuit,  il  aura  des  sensations  froides  "a  son  cœur,  brûlantes 
à  sa  tète,  et  s'il  est  pauvre,  s'il  a  faim,  s'il  aime,  si  on 
l'ignore,  malheur  a  lui!  le  voila  dieu!  le  voila  artiste! 
Spencer  ramenait  toutes  ses  idées  à  une  marchande  de 
bas  de  la  rue  de  la  Verrerie  qu'il  avait  vue  en  passant. 
Pauvre  iille  qui  ouvrait  sa  ijoutique  a  cinq  heures  et  la 
fermait  ii  minuit;  toujours  sur  pied;  l'été  sans  rideaux, 
l'hiver  sans  feu ,  et  avec  cela  une  figure  de  cloître ,  pâle , 
blanche  et  dédaigneuse  ;  mais  de  ce  dédain  qui  s'attache 
aux  lèvres ,  non  après  la  funeste  connaissance  de  ce 
ly  inonde ,  mais  en  y  arrivant.  On  sentait  que  l'ange  sans 
nom  qui  marque  au-dessus  de  la  bouche  humaine  l'em- 
preinte de  son  doigt,  qui  creuse  le  sillon  mystérieux  où 
l'ordre  de  taire  ce  que  nous  avons  vu  la-hant  est  imprimé; 
on  sentait  qu'il  avait  presque  oublié  chez  elle  cette  inef- 

I        facable  empreinte  :  de  la  un  mot  qu'elle  savait  sans  le 
^B  pouvoir  dire,  de  là  ime  étrange  expression  a  son  vi- 
sage. 
._,       Spencer  était  fou  de  la  marchande  de  bas.  Mais  com- 
Hpmentlui  parler?  mais  comment  la  voir?  Un  petit  bonsoir 
seulement  lorsqu'elle  fermait  ses  volets ,  un  petit  bonjour 

1^^  le  matin  lorsqu'elle  les  ouvrait  ! 
^K>    Afin  de  l'admirer  a  toutes  ses  heures,  il  avisa  de  se 
]ilncer  comme  ouvrier  chez  un  marbrier  exactement  situé 

1»^  vis-"a-vis  la  céleste  iiiarchandc  de  bas. 
Wtr    Savez-vous  comment,  pourquoi ,  le  hasard ,  si  c'en  est 
un ,   répond  si  consciencieusement  a  une  vocation  ?  car 
si  l'artiste  réussit  dans  un  art,  et  qu'il  l'ait  embrassé  for- 


tuitement, où  est  la  prédisposition?  S'il  y  a  prédisposi- 
tion ,  à  quoi  bon  le  hasard?  Pa.ssons. 

.  Le  voila  sculpteur,  c'est-a-dirc  lavant  les  outils,  sciant 
des  marbres  de  cheminée,  nettoyant  la  boutique,  polis- 
sant des  mortiers  pour  les  pharuiaciens  ;  mais  qu'il  fut 
lycn  récompensé  pendant  trois  ans  !  Il  aima  la  marchande 
de  bas,  il  eu  fut  aimé,  puis  elle  mourut  de  la  poitrine, 
et  lui  fut  appelé  par  Napoléon  au  service  de  l'armée  : 
c'était  a  l'époque  de  la  guerre  d'Espagne. 

La  nuit  qu'elle  mourut  fut  un  coup  de  hache  donné  à 
l'existence  de  Léopold.  Alors  il  se  sentit  seul  :  sa  mère 
était  n;orte  aussi  ;  il  n'avait  pas  d'état ,  pas  d'ami  ,  pas 
'le  parèns;  seulement  un  vieux  sculpteur  italien  pour 
maître,  un  ignorant  qili  aurait  retouché  sans  scrupule  la 
tête  du  Laocoon ,  et  préféré  un  pilon  de  marbre  au  torse 
antique. 

Ayant  appris  que  sa  maîtresse  avait  été  jetée  dans  la 
fosse  commune  au  cimetière  du  Mont-Pamasse,  il  y  fut 
avec  de  la  glaise,  franchit  le  mur,  fLiira  tous  les  trous, 
trouva  le  grand;  y  descendit,  et  remua  une  vingtaine  de 
cadavres  ;  il  en  mit  sur  le  côté  ,  sur  le  dos,  sur  le  ventre, 
debout ,  contre  la  parois  ;  enfin ,  entre  un  maçon  crevé 
en  tombant  d'un  échafaudage,  et  un  noyé  a  qui  les  pois- 
sons avaient  mangé  les  yeux  ,  il  trouva  sa  petite  amie,  la 
marchande  de  bas;  il  l'assit  sur  ses  genoux,  la  baisa  au 
front,  écarta  ses  cheveux  noirs,  et  la  couvrit  de  glaise. 
L'opération  fut  longue,  car  il  pleurait,  car  la  morte  s'en 
allait  de  ses  bras  tant  elle  était  flasque,  et  puis  les  morts 
qui  le  regardaient  faire... 

Enfin  quand  son  commerce  fut  achevé  il  sortit  du  ci- 
metière ,  alla  chez  lui  et  se  mit  a  l'œuvre. 

OEuvre  de  démon  !  car  il  avait  faim,  et  au  jour  son 
maître  l'attendait.  Pourtant  avec  un  outil  volé,  un  mor- 
ceau de  marbre  volé,  il  frappa,  brisa,  écailla,  tira  à 
force  de  sueur,  de  cette  pierre,  une  tête  de  femme  !  Elle 
dut  être  parfaite  ,  car  il  n'y  retoucha  plus. 

Au  matin  il  alla  mettre  du  plâtre  a  une  cheminée  qui 
fumait  :  c'était  chez  un  ambassadeur.  En  entrant  on  lui 
fit  ùter  ses  souliers  ;  en  soitant  ou  fouilla  dans  ses 
poches  ! 

J'ai  dit  qu'il  avait  quinze  ans,  et  qu'il  allait  a  l'armée 
d'Espagne.  Quelle  existence  pour  une  agitation  d'artiste 
que  cette  symétrie  de  marches,  de  mouvemens,  d'obéis- 
sance !  Au  lieu  de  pouvoir,  voyageur  pensif  et  distrait, 
s'asseoir  sous  le  grand  arbre  pour  mesurer  le  grand  i 
zon  ;  se  faire  le  centre  de  toutes  les  solitudes  d'yj 
montagnes ,  d'eau  ou  d'espace  qu'on  «înconlre  ;  dé  noti^ 
voir,  arrivant  par  une  nuit  de  lune  dans  une  ville  aiiH>r- 
mie,  s'arrêter  au  milieu  de  la  grande  pljjce,  et,V]1prtj;ii - 
ficence  impi-évuc,  ressentir  l'indicible  effroi  d'unâitE^lié*  , 
drale  qui  se  voile  et  se  découvre  sous  sa  gaze  de brùiM|^|jj_Vt-'*' 


^ 


306 


L'ARTISTE. 


de  pouvoir  épuiser  tout  ce  qu'on  a  d'amour ,  de  religion 
et  de  science,  à  suivre  ces  ondulations ,  ces  jets,  ces  py- 
ramides, ces  fantaisies,  ces  caprices,  ces  coquetteries, 
ces  diadèmes,  ces  roses,  ces  arbres  ,  ces  lyres  ,  ces 
échelles,  ces  forteresses,  ces  cloîtres,  ces  niches,  ces 
monstruosités,  ces  merveilles  ,  cette  bible ,  cette  épopée  ^^ 
cette  apocalypse  de  pierre  ;  au  lieu  de  pouvoir  tout  cela  , 
avoir  un  fusil  de  fer  sur  les  épaules,  un  chapeau  de  fer 
sur  la  tète,  des  souliers  de  fer  aux  pieds  ;  obéir  à  un 
rustre ,  manger  avec  un  goujat ,  coucher  avec  un  imbé- 
cille ,  et  repondre  a  un  numéro  ou  au  sobriquet  expressif 
de  Sournois  ou  de  la  Tulipe. 

A  cinq  lieues  par  jour,  a  cinq  sous  par  jour,  il  par- 
courut toute  la  France;  il  vit,  pour  toutes  choses  remar- 
quables,  quinze  cents  mairies,  quinze  cents  capitaines 
de  garnison. 

Pauvre  Léopold!  qui  sait,  hormis  Dieu  et  celle  qui 
repose  dans  la  fosse  commune ,  que  tu  as  une  ame  cé- 
leste, une  imagination  ailée,  et  mille  fois  plus  de  valeur 
intelligente  que  l' Attila  corse  qui  te  conduit?  Pauvre 
Léopold  ! 

A  lui  les  reproches  sanglans  •  de  paresseux ,  de  négli- 
gent ,  de  mauvais  compagnon  ;  "a  lui  les  pénibles  corvées, 
a  lui  à  aller  chercher  le  bois  qui  déchire  les  épaules ,  le 
suif  qui  infecte ,  la  soupe  brûlante  qui  tombe  surles  pieds, 
la  place  du  bout  au  lit  de  camp,  près  de  la  porte,  la  fac- 
tion longue,  lointaine  et  méprisée. 

C'était  aussi  par  une  faction  dans  une  gorge  des  Py- 
rénées, où  bivouaquait  son  régiment,  qu'il  fut  oublié 
un  jour  entier.  Il  avait  faim  ,  il  avait  froid  ;  quelques 
balles  catalanes  venaient  mourir  à  ses  pieds  dans  la  neige; 
car  il  y  avait  de  la  neige,  une  bénédiction.  La  diète  , 
qui  irrite,  l'exaltation  des  souvenirs,  et  je  ne  sais  quel 
orgueil  de  soi-même  que  donnent  un  ciel  qu'on  touche 
et  luie  terre  qu'on  ne  voit  plus ,  le  rappelèrent  à  toute 
son  énergie  intérieure  ,  a  ses  affections  prédestinées.  Il 
jette  son  fusil  a  terre,  dégaine  son  sabre,  et  le  voila  sé- 
parant ,  de  sa  lame  glacée,  de  ses  mains  bleues  et  engour- 
dies ,  des  monceaux  de  neige ,  nivelant  de  larges  places , 
abattant  des  cônes,  ouvrant  des  tranchées  ;  et  puis,  a 
deux  mains,  modelant,  ébauchant,  équarrissant  des  pa- 
lais, des  temples,  des  dômes,  des  murailles,  des  bas- 
tions. L'a  marchent  les  innombrables  armées  d'Alexandre; 
Ta  celles  de  Darius;  là  les  Grecs;  la  les  Perses;  là  les 
chevaux,  les  léopards,  les  tigres;  là  les  éléphans  ,  leurs 
tours,  les  arbalétriers  qui  se  penchent  ;  là  les  chars,  leurs 
roues  sans  rayons  ;  les  soldats  avec  des  massues ,  des  ja- 
velots, des  dards  droits,  obliques,  en  faisceaux;  et  plus 
loin  le  choc  de  la  mêlée ,  le  clair-semé  de  la  fuite  ;  les 
tours  brisées  ;  les  éléphans  traînant  leurs  jambes  ;  Darius 
jetant  ses  bras  au  ciel  ;  victoire ,  défaite ,  l'Europe ,  l'A- 


sie ,  la  guerre  et  la  conquête ,  tout  était  là.  Il  croyait  voir 
tout  cela. 

Et  au  milieu  de  cette  population  qu'il  avait  créée, 
il  se  promenait  parlant  aux  uns,  aux  autres,  et  puis  re- 
tombant abattu,  satisfait,  comme  l'artiste  après  l'inspira- 
tion ,  comme  la  mère  qui  vient  d'accoucher ,  comme  Dieu 
après  un  prodige  accompli. 

Au  soir  il  se  rappela  qu'il  y  avait  quatorze  heures  qu'il 
était  en  faction;  il  se  dirigea  vers  le  campement,  et  son 
premier  cri  fut  pour  appeler  tous  ses  compagnons  et  les 
rendre  témoins  de  son  ouvrage. 

Les  uns  le  crurent  fou ,  les  autres  égarés  par  la  faim  : 
on  le  suivit. 

Arrivé  sur  les  lieux,  le  soleil  avait  tout  détruit.  Palais, 
éléphans,  rois  et  soldats,  étaient  en  eaux.  Tout  fondu  ! 

C'était  pourtant  un  bel  ouvrage  ! 

Les  chefs  lui  infligèrent  une  punition  ;  à'ia  veillée  on 
le  chansonna. 

En  garnison  à  Madrid,  au  lieu  de  s'endormir  dans  les 
séductions  du  repos ,  il  visita  les  musées  ,  pénétra  dans 
les  profondeurs  des  couvens  et  les  mystérieuses  obscurités 
des  églises,  pour  agenouiller  son  admiration  devant  les 
tableaux  et  les  statues  que  la  piété  y  a  cachés.  Le  senti- 
ment religieux  et  la  foi  des  arts  s'unissaient  en  lui  dans 
l'effusion  de  ses  extases  ;  et  quelquefois  le  doidjle  culte 
qu'il  exprimait  était  si  intime  qu'il  adorait  l'artiste  à  l'égal 
de  sa  pieuse  création.  Magnifique  sacrilège  ! 

Speucer  était  arrivé,  par  son  âge,  par  ses  malheurs, 
par  la  contrainte  d'une  profession  antipathique  à  ses 
goûts,  à  ce  nœud  de  l'existence  qu'il  faut  briser  pour  en 
laisser  sortir  la  sève.  Il  touchait  à  cette  époque  de  crise 
où  la  débauche  des  rêves ,  la  fatigue  des  désirs ,  la  faim 
de  solitude,  les  voluptés  d'isolement,  jusqu'alors  déje- 
tées et  trop  ardentes  pour  produire  autre  chose  que  du 
feu,  des  cris  et  des  douleurs,  se  ramassent  en  puissance, 
attaquent  une  idée,  et  résument  en  elles  l'amour,  la  re- 
ligion, la  vertu,  les  vices,  tout  ce  qui  fait  l'homme,  tout 
ce  qui  fait  l'artiste. 

Son  corps  d'armée  fut  rappelé  en  France.  A  travers 
les  combats  partiels  que  leur  livraient  chaque  jour, 
chaque  heure,  les  guérillas ,  il  fut  blessé  à  la  poitrine. 
Transporté  en  France ,  à  Paris ,  il  guérit  de  cette  bles- 
sure. 

Sous  ce  beau  ciel  qu'il  revoyait,  sous  le  charme  d'une 
liberté  d'intelligence  qu'il  sentait  d'autant  plus  qu'elle 
avait  été  si  horriblement  comprimée ,  son  ame  s'ouvrit  à 
la  révolte  des  passions.  Quelques  circonstances  fortuites  le 
poussèrent  dans  une  maison  de  jeu. 

D'abord  il  joua  par  délassement ,  puis  par  goût ,  puis 
par  habitude,  puis  par  passion.  Alors,  adieu  le  bonheur 
naïf  de  vivre  dans  la  pensée ,  de  goûter  le  plaisir  sans  re» 


L'ARTISTE. 


307 


mords  d'un  beau  soleil  qui  blanchit  votre  mansarde  le 
matin,  qui  allume  vos  quatre  carreaux  le  soir  ;  la  volupté 
d'ouvrir  sa  croisée  aux  étoiles,  d'entendre  rouler  a  deux 
cents  pieds  au-dessus  de  son  niveau  îe  fiacre  de  minuit , 
ou  d'entendre  les  chiens  qui  conversent  avec  les  ruis^ 
seaux. 

Il  veut  de  l'or  pour  avoir  des  meubles,  des  rideaux  à 
tentures,  des  fauteuils  à  roulettes,  des  pantoufles  vertes , 
des  dîners  a  Champagne,  des  femmes  aimables;  et  quand 
les  cartes  et  les  dés  ont  ramené  ces  belles  choses ,  il  revend 
les  meuijles ,  les  tentures  et  la  femme  pour  de  l'or.  Il  ap- 
pelle tui  marchand  d'habit  qui  lui  cède  une  veste  "a  la 
hussarde ,  des  bottes  a  revers  et  un  chapeau  de  noyé.  Cela 
sufHt. 

C'est  lui  qui  vous  attend  au  pied  des  halles ,  sur  la 
place  de  la  Bourse,  dans  le  jardin  du  Palais.  Prèlez-lui 
vingt  francs  ;  "a  défaut,  cent  sous  ;  h  défaut ,  vingt  sous  ; 
a  défaut,  payez-lui  un  petit  verre  et  un  cigarre. 

Oh!  pourtant,  que  d'étonnantes  merveilles  voyagent 
avec  des  ailes ,  des  couleurs ,  des  diamans ,  des  palmes , 
dcsépées,  des  voiles,  dans  la  mythologie  de  son  cer- 
veau ! 

Cependant  son  hôtesse  ne  veut  plus  de  lui.  Il  sortira 
demain  de  son  cabinet  situé  rue  de  la  Calandre,  pour 
aller  Dieu  sait  où.  11  fait  son  paquet  :  tout  tient  dans 
un  bas,  et  son  bas  dans  son  chapeau. 

Le  voilii  assis  a  côté  des  maraîchers  de  la  place  des  In- 
nocens  ;  dormant  avec  les  maraichers ,  mangeant  la  soupe 
à  trois  heures  du  matin  avec  les  maraichers.  O  Jean 
Goujon  !  In  as  vu  Marmontcl  descendre  a  minuit  pour 
remplir  "a  la  sourdine  sa  cruche  "a  ta  naïade  bienfaisante; 
mais  qui  t'eût  dit  qu'un  artiste,  qu'une  anie  belle  comme 
la  tienne,  qu'un  génie  qui  eût  jeté  ta  coupole  dans  les 
airs  et  la  Seine  sur  cette  coupole,  dormirait  le  long  des 
marches  de  ton  monument. 

Spencer  admirait  ce  panorama  vaporeux  ,  endormi, 
éveillé,  arrivant,  s'arrètaut  autour  de  lui;  ces  pavillons 
où  luisaient  des  lanternes;  ces  femmes  gaies,  pâles,  bâil- 
lant, comptant  des  choux,  écossantdes  pois  et  buvant  de 
l'oau-de-vie.  C'était  la  poésie  d'Ossian,  deTéniers,de 
Remlirandt,  fouettée  ensemble.  Cette  poésie  était  celle  de 
Léopold. 

En  s'éveillant  il  vola  une  botte  de  radis  et  six  pommes 
a  un  maraicher.  Licence  poétique. 

A  quelque  temps  de  là ,  il  y  eut  la  distribution  des 
prix  de  peinture.  Il  sortait  du  Louvre  ;  mais  comme  il 
n'avait  littéralement  pas  le  sou  pour  aller  à  l'Institut,  il 
fut  obligé  de  renoncer  au  pont  des  Ans  pour  remonter  le 
quai  et  traverser  le  Pont-Neuf.  Sans  la  rapidité  du  cou- 
rant il  aurait  passé  la  Seine  a  la  nage. 

Il  y  avait  foule.  Les  grands  seigneurs ,  les  grands  pein- 


tres, les  femmes  à  plumes,  les  hommes  de  lettres,  en- 
traient, descendaient  de  leurs  équipages,  prenaient  place 
sur  les  banquettes ,  le  jury  s'asseyait. 

«Vous  n'entrerez  pas  pour  trois  raisons,  lui  dit  le 
portier,  d'abord  vous  n'êtes  pas  artiste  ;  secondement  vous 
n'avez  pas  de  carte;  troisièmement  vous  n'avez  pas  de 
souliers.  »  De  ces  trois  motifs  d'exclusion,  le  premier  le 
blessa  davantage. 

Il  attendit  au  soleil ,  assis  sur  la  croupe  chaude  d'un 
des  quatre  lions  de  bronze  de  l'Institut,  le  résultat  de  la 
séance.  On  lut  un  discours,  ou  en  lut  deux,  on  en  lut 
trois;  il  faillit  tomber  dans  le  bassin.  Ensuite  des  ap- 
plaudissemens  bruyans  retentirent.  On  couronnait  l'artiste 
qui  devait  être  envoyé  a  Rome,  et  ce  n'était  pas  lui, 
Léopold  Spencer  !  Alors  sa  tête  se  perdit,  il  déchira 
sa  chemise,  maudit  le  sort,  maudit  l'oisiveté,  maudit 
le  -1-13  et  partit  pour  Rome. 

Comment  y  alla-t-il?  demandez  a  Gilblas,  a  Gusinan 
d'Alfarache. 

Arrivé  à  Rome,  il  alla  se  loger  dans  les  écuries  de 
l'ambassadeur  de  France.  Les  chevaux  et  les  palfreniers 
ne  le  voyaient  pas  trop  mal.  Il  amusait  beaucoup  ces 
derniers  en  dessinant  au  charbon  leurs  images  sur  le 
mur. 

Il  essaya  de  se  lier  avec  quelques  artistes  de  l'école 
française,  mais  ces  messieurs  avaient  la  plupart  deux 
chemises ,  une  paire  de  bottes,  et  mangeaient  de  l'excel- 
lente vache  "a  l'auberge  del  Granilo  Urhino  ;  leur  fierté  fut 
inabordable. 

A  quelque  temps  de  là ,  il  fit  connaissance  d'une  belle 
Toscane,  chez  laquelle  il  avait  été  appelé  pour  vernir 
deux  tableaux.  La  Felicina ,  c'était  son  nom ,  aimait  les 
artistes.  Soit  pitié ,  soit  contresens  sur  l'énergie  des  traits 
du  jeune  homme,  elle  s'attacha  Léopold,  sous  condition 
qu'il  consentirait  à  ne  jamais  se  mêler  à  la  conversation, 
lorsque  serait  réunie  chez  elle  l'élite  de  la  peinture.  I! 
promit  et  fut  installé. 

Comme  il  dut  soufrrir!  Parmi  les  illustres  comm^sanx 
les  uns  passaient  leur  temps  à  médire  de  leurs  confrères  , 
au  lieu  de  les  éclipser  par  des  ouvrages ,  comme  si  la 
critiqtie  n'était  pas  le  talent  de  ceux  qui  le  cherchent  ; 
les  autres  étaient  en  continuelle  génuflexion  devant  l'an- 
tique et  ne  juraient  que  par  l'Apollon.  Païens  ! 

Ceux-ci  étaient  pour  David,  ceux-là  pour  Raphaël,  et 
comme  ils  prenaient  du  tabac  dans  l'or,  on  n'o'^ait  pas  les 
contredire. 

Ceux-là  avaient  passé  quarante  ans  de  leur  vie  à 
faire  des  profils  droits,  des  grands  pieds  et  des  drape- 
ries sévères.  Ils  ne  concevaient  pas  différemment  l'hu- 
manité. 

Les  plus  jeunes,  c'est-a-dire  les  plus  hardis,  les  plus 


308 


E'ARTISTE. 


novateure,  osaient  croire  que  les  sujets  modernes  n'étaient 
pas  tous  a  dédaigner.  Néanmoins  ils  tenaient  encore  au  nu  ; 
sans  le  nu ,  ils  ne  concevaient  pas  de  beau  possible.  Ils 
auraient  représenté  Pierre-le-Grand  dans  le  chantier  de 
Saardain ,  ou  traversant  le  Volga,  nu,  avec  une  feuille  de 
vigne.  En  Russie  ! 

Ensuite,  les  exagérés  allaient  jusqu'à  la  cuirasse;  mais 
ils  s'arrêtaient  la.  Le  nu  ou  l'acier,  mais  pas  le  drap  ni  le 
coton!  Ceux-là  faisaient  pitié.  L'acier,  de  marbre! 

Après  ces  grands  astres  venaient  les  satellites  :  ceux 
qui  copiaient,  parlaient,  se  damnaient  d'après  le  maître, 
étaient  "a  genoux,  se  faisaient  bas-reliefs.  Ceux-là  étaient 
déjà  médiocres  dans  le  genre  historique,  ils  faisaient  des 
tableaux  historiques  ;  des  paysages  historiques  ;  de  ces  res- 
pectables paysages  en  perruque  et  eu  toge ,  où  les  arbies 
ressemblent  a  des  présidens  a  mortiers  ,  où  tout  était  si 
noble  que  cela  ne  ressemblait  ù  rien  ;  mais  ils  étaient  dans 
la  bonne  voie.  Ainsi  faisait  Poussin. 

Pauvre  Spencer!  non-seulement  obligé  de  moucher  les 
bougies ,  de  versera  boire  a  ces  gens-Ia ,  mais  de  se  taire. . . 
Un  jour  il  n'y  tint  plus  ! 

Ainsi  qu'à  l'ordinaire,  les  sculpteurs  elles  peintres 
célèbres  s'étaient  réunis  chez  la  Felicina.  Il  y  fut 
question  d'un  monument  que  le  pape  allait  mettre  au 
concours ,  le  tombeau  du  Dante.  Merveilleux  sujet  de 
discussion  ! 

Les  plus  savans  parlèrent  les  premiers  :  il  fallait  que 
le  poète  florentin  fût  représenté  debout ,  couronné  d'é- 
toiles ,  un  livreà  la  main ,  entre  l'Italie  qui  lui  présente- 
rait un  épée ,  et  la  Poésie  qui  lui  offrirait  une  palme  de 
marbre. 

L'idée  fut  trouvée  miraculeuse. 

Un  second ,  pensionné  par  l'empereur  d'Autriche  et 
décoré  par  l'empereur  de  Russie ,  soutint  que  le  Dante 
devait  être  assis ,  les  poètes  n'ayant  pas  l'habitude  de  tra- 
vailler debout.  On  l'assiérait  dans  le  fauteuil  d'aca- 
démie. 

L'gbjection  fut  trouvée  divine. 
On  assit  le  Dante  dans  un  fauteuil. 
Arriva  un  troisième ,  qui  trouva  inconvenant  de  lui 
mettre  un  livre  à  la  main,  parla  raison  que  ce  livre  serait 
le  sien  ou  celui  d'un  autre.  Dans  le  second  cas,  l'inci- 
dent serait  flétrissant  pour  le  Dante ,  dans  le  premier  on 
supposerait  le  poète  sans  modestie. 
La  réflexion  fut  reconnue  sublime. 
On  ne  mettrait  pas  un  livre  à  la  main  du  Dante,  qu'y 
mettrait-on? 

Les  plus  hardis  répondaient:   une  lyre,  une  harpe, 
une  trompette ,  une  flûte ,  celle  de  la  Renommée. 

Mais  par  cela  même  que  chacun  citait  un  instrument , 
chacun  voulait  faire  prévaloir  le  sien.  Spencer ,    qui 


pendant  cette  conversation  avait  la   sueur  au  front  , 
s'écria  : 

«  N'y  a-t-il  pas  dans  la  vie  du  poète  quelques-uns  de 
»  ces  traits  qui  soient  tout  l'homme?  Dante  fut  écrivain, 
»  soldat  et  théologien.  Quand  un  argument  ne  pouvait 
»  être  soutenu  à  la  pointe  de  l'épée ,  il  aiguisait  un  vers, 
»  le  rougissait  dans  sa  tête,  fournaise  ardente,  le  trem- 
»  pait  et  tuait.  » 

Ecoutez  ! 

«  Dante,  fatigué  de  la  monotonie  de  ses  inspirations, 
1)  distrait  par  le  bruit  que  faisaient  à  ses  côtés  un  amour  de 
))  quinze  ans  et  les  troubles  de  la  guerre  civile  des  Guelfes 
»  et  des  Gibelins ,  voulut  exciter  en  lui  une  exaltation 
»  en  dehors  de  tout  ce  qu'il  avait  habitude  d'éprouver. 
»  Ni  les  caresses  fondantes  de  sa  Béatrix  ,  ni  l'éclat  du 
»  soleil  florentin,  ne  lui  parurent  assez  puissans  pour 
»  remuer  fortement  son  imagination  ;  il  voulut  connaître 
>)  l'amour  comme  on  l'éprouve  au  ciel,  et  la  douleur 
»  telle  qu'elle  est  aux  enfers  :  sur  la  terre  il  était  trop 
»  loin  de  cet  idéal.  Un  historien  bolonais  rapporte  qu'il 
»  prit  un  narcotique  si  violent  que  pendant  quarante- 
»  huit  heures  il  dormit  d'un  sommeil  léthargique.  Lors- 
»  qu'il  s'éveilla  il  s'écria  :  Je  viens  de  V enfer ,  je  l'ai  vu! 
n  Pourquoi  ne  pas  choisir  ce  moment  pour  représen- 
»   ter  le  poète  de  la  Dit^ine  Come'die?  Quel  parti  à  tirer 
))  de  cette  tête  endormie  où  passent  et  passent  encore  tous 
»  les  cercles  du  séjour  des  maudits  !   Et  Capanée  blas- 
»  phcmant  le  ciel  que  lui  cachent  des  langues  de  flamme  ; 
»  et  le  comte  Ugolin  ,  et  Mainfroi  l'excommunié-,  et  Fa- 
»  rinata,  debout  sur  son  tombeau,  riant  à  scandaliser 
»  les  damnés!  Quelle  poésie  d'effroi  et  de  désespoir  le 
»  ciseau  de  l'artiste  pourrait  répandre  dans   les  lèvres 
»  convulsives,  dans  les  yeux  à  demi  ouverts,  dans  la 
))  poitrine  haletante  du  poète  !  Faut-il  former  un  groupe  ; 
»  au  pied  du  Dante  mettez  Béatrix  attendant  son  réveil, 
»  le  provoquant  par  ses  larmes,  par  ses  cris,  par  son 
)>  désespoir.  Deux   instans  sont  à  la  disposition  de  l'ar- 
»  tiste  :  celui  où  le  Dante  rêve  de  l'enfer,  et  celui  où  ,  en 
»  rouvrant  les  yeux,  il  rencontre  Béatrix.  Quel  admirable 
»  contraste!  ces  deux  figures,  l'une  encore  toute  chaude 
»  de  sa  vision ,  l'autre  attentive  et  belle.  Humanité ,  poé- 
»  sie,  idéal ,  tout  est  la.  Eh  !  vite  un  ciseau!  que  je  fasse 
))  jaillir  du  sang  du  marbre  !  » 

La  Felicina  se  leva  furieuse ,  fit  un  signe  expressif  à 
Spencer,  et  les  domestiques  le  mirent  à  la  rue. 

Il  était  chassé. 

Il  n'avait  pas  fait  vingt  pas  qu'un  homme  grand,  pâle, 
'a  figure  vénitienne,  accourut,  le  pressa  en  pleurant  dans 
ses  bras  et  lui  dit:  Je  vous  ai  entendu,  je  vous  ai  compris; 


L'ARTISTE. 


309 


vous  avez  pleuré ,  vous  êtes  artiste  !  Grand  sculpteur ,  vos 
gestes  taillaient  du  marbre;  j'en  taillais  avec  vous  tandis 
que  vous  parliez.  Nous  sonunes  l'un  et  l'autre  couverts 
de  poussière.  Vous  êtes  pauvre  et  je  suis  riche.  Avant 
de  partir,  car  je-  pars  demain  pour  la  cour  du  duc  de 
Toscane,  acceptez  ces  cinquante  louis.  Adieu ,  frère  !  je 
ne  vous  oublierai  pas. 

Spencer  avait  peine  'a  se  remettre  de  toutes  ses  sensa- 
tions. On  l'avait  chassé  ;  mais  qu'était  ce  léger  malheur  a 
côté  de  l'ineflable  joie  d'avoir  été  compris?  L'artiste  qui 
est  compris,  mon  dieu  !  c'est  l'homme  que  la  faim  dévore, 
que  la  foule  écrase,  éclabousse,  et  qu'une  femme  vient 
consoler  ;  qui  lui  dit  :  «  Je  t'aime  !  On  te  trouve  laid , 
repoussant ,  plein  de  défauts,  et  moi  je  t'aime  !  Tu  n'as 
ni  abri,  ni  pain,  ni  ami,  ni  souliers,  et  moi  je  t'aime! 
Pour  avoir  ta  part  d'existence ,  tu  as  été  obligé  de  voler  ; 
tu  as  entendu  la  loi  te  déclarer  infâme  et  senti  le  bourreau 
te  passer  un  carcan  de  trois  heures  autour  du  cou  !  et  moi 
je  t'aime  !  je  t'aime  !  tu  es  sauvé  !  »  Voila  l'artiste  qui  est 
compris. 

Il  faisait  ces  réflexions  lorsqu'il  entendit  un  corps  qui 
plongeait  dans  le  Tibre  ;  il  le  suivit ,  il  le  retira.  C'était 
une  femme,  une  jeune  fille. 

«  Pourquoi  vous  noyer? 

—  Je  n'ai  pas  de  dot  pour  me  marier. 

—  Et  il  vous  en  faut  une? 

—  C'est  le  seul  moyen  de  racheter  mon  futur. 

—  Que  ne  le  disicz-vous  plus  tôt?  Avant  de  se  noyer  on 
doit  toujours  parcourir  la  longueur  du  pont.  La  fortune  est 
peut-être  au  bout.  La  voilà,  mariez- vous.  Seulement  ap- 
pelez votre  premier  enfant,  si  c'est  un  garçon,  Léopold, 
et  Maria ,  si  c'est  une  petite  fille.  » 

H  donna  la  somme  qu'il  avait  reçue. 

Il  pensait  encore  a  la  marchande  de  bas.  —  Ilélas! 
deux  ans  s'écoulent  et  il  ne  fit  rien.  Léopold ,  pendant  ce 
temps,  vécut  aux  dépens  des  artistes  de  Rome.  Tous  les 
jours  a  midi  on  le  voyait  sur  la  place  d' Annonziata ,  lui 
et  un  chien  dont  le  maître,  jeune  artiste,  était  mort.  Le 
chien  et  lui  vivaient  aux  frais  de  l'école.  Plus  d'un  voya- 
geur sait  cela. 

Léopold  s'était  abruti  avec  la  boisson.  Après  le  jeu, 
après  l'amour ,  après  la  bassesse,  après  l'oisiveté,  l'ivresse 
était  venue.  Ce  n'était  que  dans  le  vin  qu'il  trouvait  une 
consolation  ou  plutôt  un  étourdissement  à  ses  maux ,  à 
ses  illusions  déçues. 

Bref,  a  pied ,  comme  il  y  était  allé ,  il  revint  de  Rome 
a  Paris.  Oh  !  alors,  il  jura  d'être  sage ,  de  sculpter,  d'a- 
voir ses  heures  de  travail  et  de  repos  auxquelles  il  ne  dé- 


rogerait pas.  On  l'estimerait,  on  le  louerait;  l'art  qui  avait 
fait  toute  son  adoration ,  l'art  ferait  sa  fortune  ;  il  aurait 
donné  des  fleurs  à  sa  jeunesse,  il  i-empliraitd'or  ses  vieux 
jours. 

A  ses  vieux  jours  !  effrayant  retour  sur  lui-mêraes  ! 
Spencer  jeta  les  yeux  sur  une  glace ,  et  alors  il  s'y  vit 
ridé,  vieux,  sans  dents,  l'œil  éteint,  les  cheveux  blancs! 

Malheur!  malheur!  malheur!  Spencer  était  fini.  Oh! 
combien  alors  de  vipères  entortillèrent  son  cœur  ;  ce 
cœur  de  feu  dont  il  n'avait  tiré  que  de  la  cendre. 

Par  une  journée  sombre  de  janvier,  une  longue  diète 
rétendit  sur  un  lit  de  paille  moisie  ;  et  il  y  mourut. 

Spencer  fut  enterré  aux  frais  de.  la  ville,  c'est-a-dire 
jeté  dans  la  fosse  commune;  personne  n'alla  prendre  sou 
empreinte. 

Mais,  fatalité  désolante  !  le  lendemain  de  sa  mort  une 
lettre ,  arrivée  de  Venise,  timbrée  de  cent  pays  diflërens, 
reçue  et  chassée  par  tous  les  bureaux  de  poste,  maculée  de 
rouge,  de  bleu,  de  noir,  bardée  de  lignes,  parvint  enfin 
au  grenier  de  l'artiste. 

Le  commissaire  de  police  du  quartier  l'ouvrit  et  y  lut 
ces  quelques  lignes. 

Monsieur , 

«  Je  vais  mourir,  et  je  meurs  sans  avoir  achevé  mon 
»  groupe  de  la  religion;  c'est  mon  plus  cher  ouvrage.  On 
»  m'a  parlé  de  Thorwaldsen ,  mais  Thorwaldsen  est  alle- 
»  mand  ;  il  a  du  génie  ,  mais  pas  de  chaleur  ;  je  l'ai  re- 
»  fusé.  En  Europe,  il  n'y  a  que  vous  digne  et  capable 
»  d'achever  mon  groupe.  Venez,  Spencer,  venez!  je 
»  mourrai  content. 

»  Adieu ,  frère  !  —  Canova.  » 


.1 


Léoh  Gozlan. 


u* 


C-- 


3i0 


L'ARTISTE. 


%s\>m  Dramatique. 


ACADÉMIE  ROYALE  DE  MUSIQUE. 


P4R  HM.  SCRIBE  ET  COKALY. 

MUSIQUE  DE   M.    CABAFA ,    DÉCORATIONS   DE    M.    CIcéBl. 


L'orgie  !  voilà  un  mot  qui  sonne  fortement  à  l'oreille ,  un 
titre  qui  promet  du  désordre ,  et  l'ivresse  en  tumulte ,  et  l'em- 
portement des  passions  en  délire  ;  mais  le  nom  d'un  auteur  ha- 
bitué à  se  jouer,  sur  toutes  les  scènes ,  avec  les  sujets  les  plus 
scabreux  et  les  plus  difficiles,  promet  à  son  tourqu'un  tact  dé- 
licat et  fin  ,  éludant  les  écueils  avec  adresse  et  ne  levant  qu'un 
coin  du  voile,  saura  éveiller  l'imagination  sans  la  souiller.  Et 
de  fait,  dahs  le  ballet  nouveau,  l'orgie  n'est  que  sur  l'affiche 
et  derrière  les  coulisses  ;  et  tout ,  sur  la  scène ,  se  passe  le  mieux 
du  monde  en  enti-cchats.  Les  auteurs  se  sont  souvenus  sans 
doute  des  spirituelles  leçons  de  Beaumarchais  sur  l'influence  de 
l'affiche ,  la  moitié  d'une  œuvre  de  théâtre ,  comme  le  titre  est 
la  moitié  d'un  livre. 

C'est  le  soir.  Aux  environs  de  Sévillc  ,  dans  la  vaste  salle  de 
l'hôtellerie  du  Soleil  d'or,  posadu  fameuse  et  bien  servie,  no- 
tez ce  dernier  point,  lecteurs,  et  n'oubliez  pas  que  c'est  là  une 
Espagne  pour  rire ,  une  Espagne  d'Opéra ,  moines ,  soldats , 
paysanes  et  joyeux  villageois ,  se  livrent  pêle-mêle  au  plaisir 
bruyant.  Le  vin  cliasse  le  souvenir  des  fatigues ,  et  les  voûtes 
retentissent  au  bruit  des  refrains ,  des  castagnettes  et  des  vo- 
luptueux fandangos  de  l'Andalousie.  Arrivent  à  cheval  quatre 
officiers,  parmi  lesquels  se  distinguent  don  Carlos  et  Fernand. 
Ils  descendent,  s'élancent  avec  aisance  au  milieu  de  la  scène 
joyeuse  ,  et  sans  façon  prennent  des  danseuses  au  nez  des  villa- 
geois qui  se  fâchent  et  dont  ils  se  moquent.  Animés  déjà  par  ce 
plaisir  improvisé ,  ils  entrent  dans  une  salle  voisine  où  les  at- 
tend un  splendide  repas ,  et  là  ils  noient  dans  des  flots  de  Xé- 
rès et  de  Pacarète  les  restes  de  leur  raison. 

Tandis  qu'ils  font  voler  en  éclats  assiettes  et  verres,  don 
.luanito ,  vieillard  retiré  du  service ,  entre  appuyé  sur  sa  fille 
Marie  et  Philippe  son  fils ,  soldat  qui  va  rejoindre  son  régi- 
ment. Après  quelques  instans  de  halte ,  ce  dernier  prend  son 
sac  ,  part ,  et  son  père  et  sa  sœur  vont  lui  faire  la  conduite  un 
bout  de  chemin.  Avec  eux  sortent  tous  les  villageois ,  dont  les 
bruyans  ébats  ont  ouvert  la  scène. 

Cependant  nos  hidalgos  rentrent  animés  plus  que  jamais  de 
celte  ivresse  que  Figaro  appelle  la  bonne  ;  ils  lutinent  les  deux 
nièces  de  la  senora  Gaetana ,  l'hôtcllière ,  et  le  punch  brûlant 
circule  ,  et  les  têtes  s'échauffent  encore,  et  les  danses  recom- 


mencent avec  plus  de  vivacité.  En  vain  à  grand'peine  mettent- 
ils  l'hôtellière  elle-même  de  la  partie ,  ils  n'ont  toujours  que 
trois  danseuses  pour  tenir  tête  à  quatre  cavaliers.  C'est  Car- 
los qui  n'a  pas  la  sienne.  Piqué  des  plaisanteries  de  ses  ca- 
marades, il  jure  qu'il  aura  aussi  sa  danseuse,  dût-il  aller  l'en- 
lever sur  le  grand  chemin.  La  porte  s'ouvre ?*et  voici  venir  don 
Juanito  et  sa  fille ,  qui  ont  quitté  Philippe.  Don  Carlos  se  pré- 
cipite sur  Marie.  Le  père,  qui  a  mis  flamberge  au  vent  ,  est 
bientôt  désarmé.  Grand  désordre,  grand  tumulte;  la  garde  ar- 
rive; mais  trop  tard;  déjà  les  quatre  cavaliers  ont  pris  la  fuite, 
et  la  jeune  fille  est  enlevée. 

La  scène  change ,  et  nous  transporte  à  Séville  ,  chez  don  Car- 
los. Son  oncle  ,  don  Henriquez  ,  qui  lui  tient  lieu  de  père,  lui 
apporte ,  avec  un  ordre  de  départ ,  les  épaulettes  de  colonel ,  et 
lui  réserve  à  son  retoiu-  la  main  de  sa  cousine  Hcrmance.  Le 
Iront  de  Carlos  est  chargé  d'ennuis  et  de  remords  :  d'ennuis , 
car  il  lui  faut  sourire  à  un  hymen  que  n'a  pas  approuvé  son 
cœur;  de  remords  ,  car  il  n'a  point  respecté  l'honneur ,  l'inno- 
cence et  la  faiblesse  ,  et  sa  captive  est  là  sous  le  verrou ,  dans 
la  chambre  voisine ,  près  du  salon  oîi  les  visites  d'Henriquez  le 
font  incessamment  trembler  d'effroi.  Resté  seul ,  il  a  soin  d'é- 
teindre toutes  les  bougies  avant  de  faire  sortir  sa  victime. 
Marie  paraît.  Hors  d'elle ,  échcvelée ,  la  douleur  peinte  en  traits 
«ffrayans  sur  la  figure,  elle  se  jette  sur  l'épée  de  son  ravisseur 
et  veut  se  donner  la  mort.  Lui ,  cherche  à  la  calmer,  à  se  ré- 
concilier avec  elle ,  à  la  réconcilier  avec  elle-même  :  un  geste 
d'indignation  et  d'horreur  est  la  réponse  de  la  jeune  fille.  La 
seule  chose  qu'elle  veuille  accepter  de  lui ,  c'est  la  liberté  d'al- 
ler retrouver  son  père.  Il  y  consent ,  et  pendant  qu'il  va  véri- 
fier si  elle  peut  sortir  sans  être  vue ,  un  rayon  de  la  lune  jette 
sa  lumière  fugitive  dans  l'appartement,  et  permet  à  Marie 
d'examiner  les  lieux.  Peut-êlre  quelque  indice  trahira-t-il 
le  coupable.  Les  tableaux,  l'ameublement ,  se  grayent  dans 
sa  pensée.  A  peine  a-t-elle  eu  le  temps  de  se  saisir  d'un  riche 
chapelet  offert  à  ses  regards ,  que  Carlos  revient ,  lui  attache 
un  mouchoir  sur  les  yeux ,  la  reconduit  et  la  rend  à  la  liberté. 
Voilà  les  deux  parties  du-  premier  acte. 

Vivent  Lope  de  Véga ,  Calderon  ,  Schiller  et  Goethe ,  qui 
nous  ont  appris  à  nous  amuser  en  narguant  les  règles  de  !a 
vieille  routine  !  Quand  le  second  acte  commence ,  cinq  ans  se 
sont  écoules  ;  nous  retrouvons  notre  héroïne  mère  d'une  char- 
mante petite  fille  et  riche  fermière.  Oii?  Précisément  dans  le 
village  de  Ximenès ,  à  la  porte  du  château  de  l'oncle  de  don 
Carlos  ,  de  don  Carlos  devenu  général.  Le  château  !  Notez 
encore ,  lecteurs  ,  mais  qu'importe  ce  mensonge  de  théâtre  ? 
Qu'un  écrivain  de  libretto  bâtisse  des  châteaux  en  Espa- 
gne ,  où  il  n'y  en  a  point ,  qu'importe  encore  une  fois ,  pourv  u 
qu'il  nous  amuse?  Ce  n'est  pas  la  vérité  qu'on  va  chercher 
à  l'Opéra.  Or  donc  Carlos  et  Marie  se  voient  sans  se  recon- 
naître ;  ils  s'aiment ,  ils  se  le  disent  ,  ils  voudraient  bien 
aussi  se  le  prouver  par  un  mariage;  mais  il  est  toujours  ques- 
tion de  celui  de  Carlos  avec  Hermance,  qui,  de  son  côté, 
aime  Fernand;  et  puis  un  grand  seigneur  et  une  fermière!... 
N'est-ce  que  cela?  Attendez  un  instant ,  Marie  est  noble  :  voilà 
Philippe  devenu  capitaine  ,  qui  arrive  tout  à  propos  de  l'armée 


L'ARTISTE. 


3^< 


pour  nous  l'apprendre.  Il  arrive  donc  :  grande  joie  de  sa  sœur  ; 
jalousie  de  l'amant,  qui  ne  le  connaît  point;  puis,  quand  tout 
s'explique,  grande  joie  nouvelle,  à  laquelle  tout  le  monde  pren- 
drait part,  si  Marie  acceptait  la  main  de  Carlos  ,  dont  l'ardeur 
est  devenue  pressante  ;  mais  jwur  im  motif  qu'elle  veut  garder 
secret,  elle  refuse  avec  obstination.  Ce  motif,  c'est  l'existence 
de  sa  fille,  confiée  aux  soins  d'une  femme  dans  une  maison 
voisine  ,  de  sa  fille  dont  j)crsonne  ne  sait  qu'elle  est  la  mère. 

Au  milieu  de  ce  combat  de  l'amour  et  de  la  honte ,  la  fête 
du  village  commence.  Les  danses  sont  suivies  d'un  feu  d'arti- 
fice :  une  tuse'e  s'égare ,  et  l'incendie  éclate  tout  à  coup  avec 
fureur  dans  la  chaumière  où  repose  la  fille  de  Marie.  Voir  le 
danger,  s'c'lancer  au  milieu  des  flammes  ,  sauver  sa  fille  au  péril 
de  sa  vie,  tout  cela  est  l'affaire  d'un  instant  pour  la  pauvre 
mère  ;  mais  l'élan  de  son  cœur  a  trahi  sa  raatcmile  !  Philippe 
veut  tuer  sa  sœur  ;  Carlos  l'abandonne  pour  aller  de  nouveau 
s'offrir  aux  chaînes  de  sa  cousine  Hermance ,  et  le  rideau 
tombe. 

Au  troisième  acte ,  qui  est  fort  court ,  nous  nous  retrouvons 
dans  l'appartement  de  don  Carlos  ;  son  mariage  va  se  conclure, 
au  grand  déplaisir  de  sa  pauvre  cousine  et  de  l'amoureux  Fcr- 
nand.  On  danse ,  puisqu'on  est  presque  à  la  noce  ,  et  puis  l'on 
se  retire.  Vient  Pliilij)pe  avec  sa  sœur  :  ils  ne  peuvent  plus  rester 
dans  le  pays  après  l'éclat  de  la  veille  ,  et  Philippe  offre  sa  de'- 
mission  ,  et  demande  son  pcmiis  de  départ.  Pendant  que  Carlos 
le  signe  ,  Marie  a  reconnu  les  lieux  témoins  de  son  déshonneur. 
Alors ,  péripétie  :  Carlos  repentant  tombe  aux  pieds  de  la 
belle  éperdue,  et  le  bon  llenriquez,  qui  survient  avec  toute  la 
noce,  et  qui  voit  là  le  moyen  de' faire  quatre  heureux  ,  marie 
les  deux  couples  à  qui  l'amour  lient  au  cœur. 

Une  intrigue  siuqilc  et  bien  filée,  des  situations  fortes  et  pa- 
(heti((ues ,  caractérisent  cette  nouvelle  œuvre  de  M.  Scribe. 
Nouvelle  ,  non  ,  je  me  trompe  ,  car  le  type  en  est  dans  le  conte 
de  Cervantes,  la  Force  du  sang,  source  où  Corneille  a  puisé 
Théodo  e ;  Colardcau  ,  Caliste ;  Beaumarchais,  Eugénie; 
Klorian,  Claudine,  et  le  même  M.  Scribe,  de  société  avec 
M.  Mélesville,  l'opéra-comiquc  de  Léocadie.  Pourvu  qu'on 
sache,  pour  un  ballet,  rajeunir  avec  goût,  dans  ses  formes,  un 
sujet  de  théâtre ,  tant  mieux  que  la  pensée  première  en  soit 
connue ,  l'esprit  en  saisit  plus  facilement  l'analyse ,  à  travers  les 
mouvemcns  continuels  de  la  scène^et  les  jeux  chorégraphiques. 
C'est  enlever  la  peine  pour  ne  laisser  que  le  plaisir. 

Par  la  même  raison ,  j'aurais  aimé  peut-être  que  l'action  s'ex- 
pliquât davantage  parla  musique  au  moyen  de  ces  motifs  -an- 
ciens, de  ces  airs  àtyerms,  proverbes ,  tout  notés  dans  notre  es- 
prit ,  et  qui  doiment  sur-le-champ  la  clef  des  situations  par  les 
souvenirs  qu'ils  éveillent.  Lu  homme  de  goût,  tel  que  l'auteur 
du  SoUldirt!  et  de  Mazaniello  ,  sait  où  doivent  s'arrêter  de 
pareils  emprunts.  Il  est  à  regretter  qu'il  n'en  ait  pas  fait  da- 
vantage aux  airs  nationaux  de  l'Espagne ,  pour  donner  à  sa  mé- 
lodie plus  de  caractère  et  de  couleur  locale. 

fcn  somme,  la  musique  appliquée  à  l'Orgie  ne  manque  ni  de 
chant,  ni  de  variété,  ni  de  grâce;  mais  elle  est  .ibsoluraent  dé- 

Inuéc  de  force  et  d'originalité.  M.  Caraffa  savait  trop  que  la  mu- 
sique n'a  dans  un  ballet  qu'un  rôle  secondaire  à  remplir,  comme 
; 


les  paroles  dans  un  opéra.  Il  a  joue'  avec  son  sujet ,  et  s'ctt  ré- 
servé de  prendre  sa  revanche  dans  une  œuvre  plus  impoitaale. 
Hâtons-nous  de  le  dire ,  on  doit  de  grands  éloges  au  dioré- 
graphe.  Il  amène  d'une  manière  heureuse  les  choeurs  sur  la 
scène  ,  il  distribue  avec  une  sage  richesse  les  ressources  de  son 
art ,  il  ne  fatigue  pas  surtout  de  pas  interminables  les  pauvres 
spectateurs ,  qui  n'ont  point  la  faculté  de  voir  autant  de  cboces 
que  Vcstris  dans  un  menuet.  C'est  à  nos  yeux  une  grande  amé- 
lioration. 11  y  a  de  la  fraîcheur  dans  la  scène  où  Marie  joue  avec 
son  enfant,  et  du  pathétique  et  de  la  force  dans  l'ensemble  de 
toutes  les  scènes.  Les  ingénieux  détails  qui  ouvrent  le  spec- 
tacle au  milieu  de  la  foule  joyeuse  ,  où  figurent  la  jolie  dan- 
seuse mademoiselle  Louisa  et  sa  compagne  mademoiselle  Ro- 
land ,  ont  été  remarqués  avec  plaisir.  Le  charmant  l)oléro  ex»- 
culéau  troisième  acte  parCoulon  et  Mazillier  avec  mesdemoiselles 
Julia ,  Brocard  et  Legallois,  avait  mérité  d'unanimes  bravos. 
On  croyait  1  danse  finie ,  quand  un  villageois ,  c'e'tait  Perrot , 
et  de  jeunes  villageoises,  sous  la  figure  de  mesdames  Montessu 
et  Alexis  Dupont,  parurent  siu-  la  scène  :  des  salves  d'applau- 
dissemens  ont  accueilli  l'arrivée  et  salué  le  départ  du  trio  aérien. 
Perrot  surtout ,  souple  avec  grâce  et  léger  sans  effort ,  aurait  eu 
les  honneurs  de  la  soirée ,  si  mademoiselle  Legallois ,  qui  oc- 
cupe presque  continuellement  la  scène  dans  le  rôle  de  Marie , 
n'avait  su  ravir  tous  les  suffrages  par  la  chaleur,  la  décence  et 
la  noblesse  d'un  jeu  qui  sait  prêter  une  ame  à  la  pantomime  et 
d'éloquentes  paroles  au  silence. 

Les  décors  de  M.  Cicéri  'n'ajouteront  rien ,  mais  ne  dimi- 
nueront rien  non  plus  à  la  juste  réputation  de  cet  artiste.  Il  a 
saisi  et  rendu  à  merveille  le  contra^e  que  devait  offrir  ceux 
d'une  pièce  qui  conduit  successivement  le  spectateur  d'une  sim- 
ple hôtellerie  dans  les  salons  d'un  grand  seigneur.  Pour  les 
costumes,  ils  sont  totalement  dépourvus  de  richesse  :  ou  bien  il 
fallait  choisir  une  époque  antérieure  ,  plus  propre  au  dévelop- 
pement théâtrale  et  pittoresque  ,  ou  bien  il  fallait  moins  se  sou- 
cier de  l'exactitude;  car,  après  tout,  l'Opéra  n'est  point  le  tem- 
ple de  la  vérité ,  mais  un  palais  de  féeries  et  d'illusions ,  mais 
un  monde  à  part  dont  on  accepte  à  l'avance  toutes  les  ficti«u 
brillantes  et  les  amusans  mensonges. 

Succès  complet  néanmoins  et  succès  mérité. 


THÉÂTRE  DU  PALAIS-ROTAL. 

PAR  MM.  M^LESTlIXe  ET  BRAUER. 

C'est  mieux  qu'une  parodie  :  c'est  plus  qu'une  imitation. 
Après  avoir  vu  l'opéra  de  M.  Scribe,  on  voudra  voir  le  vau- 
deville de  MM.  Mélesville  et  Brazier.  Succès  de  fureur,  car  les 
jolis  ouvrages  sont  rares,  et  mademoiselle  Déja/.rt  est  dor- 
mante dans  toute  la  force  du  mot.  * 

C'est  Catherine  la  fermière,  heureuse,  fière  et  courusee  à  la 


su 


L'ARTISTE. 


ronde.  Parmi  les  candidats  de  la  belle  se  trouvent  le  perruquier 
du  canton,  Gobergeot,  et  le  jeune  Eloi.  L'un  fasbionable  de 
dernière  classe ,  impudent  et  hardi  ;  l'autre  timide  comme  un 
premier  communiant.  Ali!  s'il  avait  un  pbiltre  pour  se  faire 
aimer I  La  mère  Michelin,  vivandière  et  gaillarde,  lui  fait 
avaler  en  guise  de  philtre  un  flacon  de  Champagne  :  electrisc 
par  ce  breuvage  mystc'rieux,  Éloi  s'émancipe  et  n'est  pas  de- 
courage'  ;  Catherine  n'est  pas  insensible ,  et  même  de  son  indif- 
férence de  la  veille,  elle  passe  vivement  à  la  jalousie  en  voyant 
son  nouvel  amoureux  embrasser  la  gentille  Georgette  sa  cou- 
sine. Gobergeot  arrive  alors  j  il  a  aussi  tâté  du  philtre  pour 
être  plus  aimable  encore,  s'il  est  possible.  Le  vin  produit  sur 
notre  fat  un  effet  tout  contraire;  il  s'est  grisé;  il  s'endort,  et 
tandis  qu'il  rêve  mariage ,  Éloi ,  justifie  de  l'infidélité  dont  on 
l'accusait ,  triomphe  par  devant  notaire  des  scrupules  de  sa  ja- 
louse amie. 

Des  mots  piquans,  de  la  gaieté,  des  couplets  délicieux, 
Sarason  qui  est  d'un  comique  achevé ,  Paul  dont  la  timidité  et 
la  hardiesse  ont  tour  à  tour  égayé  le  public ,  et  surtout  made- 
moiselle Déjazet ,  fine  ,  sensible ,  colère ,  excellente  sur  tout  et 
partout;  voilà  les  élémens  d'une  vogue  qui  aura  de  la  durée. 
La  modicité  des  prix  ne  concourt  pas  seule,  comme  on  voit,  à 
faire  loiis  les  soirs  chambrée  complète  au  théâtre  du  Palais- 
Royal. 


JtauufUfô. 


—  On  pourrait  croire  qu'il  y  a  maintenant  dans  l'air  je  ne 
sais  quelle  injluence  querelleuse.  Sans  parler  des  débats  de 
la  chambre  des  députés  qui  va  se  réunir,  et  de  ceux  de  la 
chambre  des  pairs  qui ,  dit-on ,  ne  se  réunit  pas ,  nous  avons 
des  querelles  de  tous  côtés.  Querelle  de  mademoiselle  Mars 
avec  la  Comédie-Française  au  sujet  des  delsuts  de  madame  Mo- 
reau-Sainti;  querelle  poétique  entre  M.  Barthélémy  le  sati- 
rique et  M.  de  Lamartine  le  lyrique;  querelle  par  huissier  en- 
tre le  directeur  de  l'Odéon  et  l'auteur  du  drame  le  Clerc  de 
la  basoche  :  celui-ci  veut  retirer  sa  pièce,  l'autre  prétend 
avoir  le  droit  de  la  faire  jouer;  il  lui  faut  pour  cela  arrêt  de 
la  justice  ,  puis  arrêt  du  parterre.  La  justice  vient  de  décider  ; 
la  pièce  ne  sera  pas  jouée.  Querelle  encore  à  la  salle  des  Varié- 
tés; jouera-t-on,  ne  jouera-t-on  pas  les  Comités  révolution- 
naires ?  Ici  la  chose  s'est  décidée  dans  les  foi-mes  parlemen- 
taires, par  assis  et  levés;  la  majorité  s'est  prononcée  pour  la 
représentation.  Vingt  autres  querelles,  sérieuses,  bouffonnes, 
tristes ,  curieuses ,  effrayantes ,  se  sont  élevées  ces  derniers 
jours ,  mais  ce  serait  aborder  la  politique  que  d'en  parler,  et 
nous  ne  voulons  pas  toucher  ce  point-là. 


—  M.  Bras  travaille  à  un  buste  du  comte  de  Saint-Simon,  ' 
auteur  et  patron  de  la  religion  nouvelle.  \ 

— Un  drame  intitulé  la  Favorite  vient  d'être  mis  en  répétition  j 

à  la  Comédie-Française  ;  il  s'agit  de  madame  Dubarry,  repré-  j 

sentée  par  mademoiselle  Brocard.  Une  nouvelle  Charlotte  Cor-  \ 
day  vient  d'être  reçue  au  même  théâtre. 

—  Un  paysan  a  trouvé  près  d'Âubusson ,  en  labourant  son  "  ' 
champ ,  5a  pièces  d'or.  Ce  sont  des  monnaies  du  quatorzième  ' 
siècle  ,  des  deniers  à  l'aguel  d'or  fin  ,  des  écus  à  la  couronne ,  ! 
des  royal  d'or  fin ,  des  florins  d'or,  etc.  Voilà  delà  pâture  i 
pour  les  érudits.  En  voilà  pour  les  désœuvrés  :  on  vient  de  ( 
faire  paraître  un  livre  intitulé  Mémoires  du  duc  de  Norman-  i 
die ,  fils  de  Louis  XVI,  et  écrits  par  lui-même.  * 

—  Le  Roi  vient  d'acheter  pour  le  Palais-Royal  le  tableau  de 
M.  Alfred  Johannot ,  une  Arrestation  sous  Louis  XIII, 

—  Le  Possédé ,  joué  vendredi  soir  au  Théâtre-Français,  a 
été  accueilli  par  d'unanimes  applaudissemens.  Voilà  enfin  un      j 
succès  réel ,  un  succès  mérité.  Le  piquant  des  situations,  la 
gaieté  des  détails ,  la  verve  comique  de  Monrose ,  chargé  du      : 
rôle  d'un  homme  qui  se  croit  possédé  du  diable  :  tout  cela      ! 
réuni  a  enlevé  les  suffrages  et  assuré  la  réussite  complète  de 
l'ouvrage,  qui  est  de  MM.  d'Espagny  et  Dupin.  Nous  en  re-     j 
parlerons  dans  notre  prochaine  livraison.  \ 

—  On  vient  de  découvrir  a  Orléans  plusieurs  des  tourelles  du 
vieux  pont,  qui  sont  si  souvent  citées  dans  les  relations  du  siège  .1 
de  cette  ville,   lorsque  Jeanne  d'Arc  y  fut  venue  pour  la  déli- 
vrer. Il  faut  espérer  que  ce  monument  historique  ne  se  trou-  \ 
vera  pas  dans  la  ligne  de  percement  de  quelque  rue- nouvelle-  , 
ment  projetée.  ! 

—  Le  navire  le  Luxer  est  parti  le  1 5  juin  d'Alexandrie      j 
pour  Rosette,   il  va  chercher  les  obélisques  égyptiens  qu'on 
doit  apporter  en  France.  Ne  serait-ce  point  pour  leur  faire 
place  qu'on  a  décidé  d'abattre  Saint-Germain-l'Auxerrois? 

—  Béranger  le  chansonnier  a  enfin  rompu  le  silence  au-  1 
quel  il  avait  voulu  se  condamner.  Il  vient  de  nous  donner  deux  *! 
chansons  sur  la  Pologne  ,  Poniatowski  et  Hâtons-nous.  Ainsi 

la  France  aura  chanté  et  dansé  pour  les  Polonais. 

—  M.  Edgard  Quinet  a  adressé  un  rapport  au  ministre  des 
travaux  publics  sur  les  épopées  françaises  du  douzième  siècle  , 
restées  eu  manuscrit  dans  les  Bibliothèques  du  Roi  et  de  l'Ar- 
senal. Nous  retrouverons  en  ces  merveilleux  poèmes  tous  les 
types  les  plus  purs  du  génie  de  la  France  ;  ils  rejettent  en 
arrière  de  près  de  cinq  siècles  la  grande  ère  littéraire  et 
poétique.  Grâce  donc  soit  rendue  à  M.  Quinet! 

—  On  annonce  une  pièce  nouvelle  qui  doit  ramener  la  foule 
à  rOpéra-Comique. 


L'ARTISTE. 


3io 


&U,.'.yr:,. 


i3faitr-:3lrtÊi. 


SALON   DE   1831. 


SCULPTURE. 
i.-/é>.yiu/.      ^yâmye  ,      t,,ïéoii'iie ,     ^urel , 

Tontes  les  idées  ne  sont  pas  des  vérités  ,  mais  elles  sont  tou- 
jours lionnes  à  émettre  lorsqu'elles  viennent  d'nne  él,il)oratiun 
sérieuse  et  sincère  de  l'esprit.  Or  il  est  possible  qnc  mon  idée 
ne  soit  pas  la  meilleure  ;  m.iis  en  dépit  dçs  rétrogiades  de 
tonte  espèce,  je  |iense  que  le  mouvement  est  aussi  utile  ,  aussi 
nécessaire,  aussi  indispensiihie  dans  les  aris  que  dans  l'ordre 
social.  C'est  une  loi  de  nature,  car  le  progrès  n'est  que  la  mise 
en  commun  de  rcxpéricnee  de  ceux  qui  sont  venus  avant  nous 
avec  le  fruit  des  découvertes  qui  nous  sont  jnopres  et  que  nous 
faisons  chaque  jour.  Celte  alliance  doit  immaurpiablement  nous 
faire  avancer;  et  puisque  le  Créateur  a  bien  voulu  nous  donner 
la  faculté  de  comparer,  la  seule  qui  nous  dislingue  des  autres 
animaux;  puisqu'il  est  vrai  aussi  que  cette  faculté  nous  fait 
tendre  incessamment  vers  la  perfection  ,  il  faut  legaitler  comme 
«ne  absurdité  (  si  ma  ])ro|iosition  est  juste  )  de  vouloir  rester 
stationnaire.  J'avais  besoin  de  ce  petit  préambule  métaplivsiquc 
pour  arriver  à  dire  que  mon  thème  rac  paraît  si  essentiellement 
bon  que, dans  le  cas  où  la  majorité  ne  me  donnerait  pas  raison  , 
c'est  qu'elle  serait  elilouie  par  la  mode,  le  ton,  rusa|;e,  la  rou- 
tine, les  conventions,  la  vanité,  les  illusions  de  métier,  et  sur- 
tout l'intérêt  personnel;  mais  (pie  m'importe  :  celui  qui  cherche 
à  montrer  la  vérité  au  peujile  est  (ligne  dés  siècles  futurs,  a  dit 
éloqiiemment  M.  liarraud;  faute  de  mieux,  j'accepte  cette  noble 
parole  et  j'attends.  On  voit  que  je  ne  veux  pas  avoir  tort. 

1^^  f-a  peinlureest  un  art ,  un  presli'^e;  tout  y  est  illusiim;  la  sta- 
^«  tiiairc  est  une  science ,  tout  y  est  réalité.  On  compte  cent  peinires 
pour  un  statuaire  ;  d'oii  l'on  pourrait  peut-être  logiquement  in- 
férer qu'il  est  cent  fois  plus  difficile  d'être  l'un  que  l'autre  ; 
mais  nous  ne  discuterons  ]ias  ce  jioint  :  c'est,  en  effet,  la  cliose 
la  moins  intércss.inic  du  monde  à  savoir.  La  statuaire  est  supé- 

I^_   rieure  à  la  peinture,  ]iarce  (pie  la  réalité  est  supciicure  .i  l'illn- 
HEsion,   comme  la  vérité  au  mensonge;  elle  lui  est  matérielle- 
ment jiréférable   parce  que  l'antiquité   nous   a  légué  ses  sla- 
^^tues,  et  qu'elle  n'a  pu  nous   transmettre  ses  tableaux.  Pour- 
|^fi(|uoi  donc  la   sculpture  a-t-ellc   perdu  aujoiinl'liui  tous  ses 
'^'^  avantages?   poiinpioi   ses  œuvres   sont-elles   oubliées  ou  mé- 
connues? C'est  qu'elle  n'(\st  plus  vraie,  c'est  qu'elle  n'est  plus 

TOME    I.       2C*    tIVRAISlIX. 


nous,  c'est  qu'elle  ne  nous  appartient  plus ,  c'est  que  des  fcnamn 
en  robe  de  mousseline  des  Indes,  et  d<s  hommes  en  h.ibit  de 
drap  de  I.ouviers,  n'ont  .souci,  et  sont  même  embairassés  de 
personnages  tout  nus ,  qui  ne  vivent  pas  comme  eus  et  n'ont 
rien  de  commun  avec  eux.  Pei'sonnc  ne  nie,  je  pense  ,  que  la 
statuaire ,  comme  la  ])eintiirc ,  ne  soit,  en  définitive,  la  représen- 
tation de  la  vie.  Eh  bien  donc  ,  pourquoi  nos  sculpteurs  pren- 
nent-ils au  contraire  tant  de  soins,  pour  s'éloigner  de  notre  vie. 
de  nos  mœurs  ?  Nos  collerettes,  nos  cravallcs  ,  les  gants  même 
qui  couvrent  nos  mains ,  ne  protestent-ils  pas  à  chaque  instant . 
au  nom  de  la  chasteté  naturelle  (|u'ils  impriment  à  notre  esprit, 
contre  tous  ces  corps  dont  la  nudité  est  antipathique  à  nos  habi- 
tudes? Je  me  flatte,  grâce  au  ciel ,  de  n'être  pas  meilleur  qu'un 
autre, comme  on-dit;  mais  en  vérité  je  ne  saurais  m'empêcher  de 
désapprouver  une  école  dont  je  ne  puis  montrer  les  produits  ni  à 
ma  sœur  ni  à  ma  fille,  à  moins  qu'elles  n'aient  trente  ans.  \ji 
sculpture ,  telle  que  nous  la  gardons ,  est  un  contre-sens  ,  une 
anomalie  dans  nos  mœurs;  et  les  statuaires  le  sentent  si  bien 
qu'on  les  voit  se  tourmenter  ,  se  tordre  l'esprit  et  souvent 
même  gâter  leur  œuvre,  pour  cacher  pileuscment  les  excès  du 
nu  sous  des  fourreaux  de  sabre  ou  des  pointes  de  manteaux.  lis 
n'ont  pas  même  le  courage  de  rester  complètement  stationnaires. 
Les  anciens,  qui  marchaient  les  jambes  et  la  poitrine  décou- 
vertes dans  les  rues  ;  les  anciens  ,  accoutumés  à  voir  le  nu  cou- 
rir dans  les  carrefours ,  prier  dans  les  temples ,  s'asseoir  .i  table 
et  monter  les  escaliers ,  les  anciens ,  dis-jc  ,  pouvaient  très-bien 
s'arranger  de  leurs  stctues  dépouillées;  c'était  de  la  vie  de  tous 
les  jours  pour  eux  ,  tandis  que  pour  nous,  au  œntraire  ,  ce 
n'est  qu'une  convention  qui  choque  et  nos  goûts  et  le  bon  sens. 
l*"n  effet ,  j'en  demande  pardon  à  mon  patron ,  le  grand  saint  Di- 
derot; mais  l'Odalisque  si  fine  de  M.  Jacquot,  quoiqu'elle 
n'ait  point  de  cornette,  ne  raéritc-t-elle  pas  justement  son  nom? 
Kst-il  riei^le  plus  ridicule  après  cela  (pic  celle  statue  assise  que 
l'on  nous  donne  pour  le  général  Foy?  Je  vois  bien  une  académie 
nue  comme  un  ver;  mais  le  général,  'e  député,  l'or.iteur  que 
j'ai  tant  admire  à  la  tribune,  et  que  j'ai* rencontré  sur  les  bou- 
levards ,  où  est-il?  Quelle  extravagance  n'est-ce  pas  encore  que 
ce  Roland  le  Furieux  ,  ce  chevalier  que  nous  nous  repr(%en- 
tons  toujours  caparaçonné  et  bardé  de  fer  de  pied  en  cap  depuis 
que  nous  avons  lu  l'Arioste,  et  que  M.  Duseigneur  nous  mon- 
tre se  démenant  comme  un  ]iauvrc  voyageur  que  des  brigands 
ont  attaché  sur  une  grande  route  après  lui  avoir  volé  jusqu'à 
son  vêtement  le  plus  intime. 

Personne  n'admire  l'antique  avec  plus  d'enthousiasme  (pie 
moi  ;  mais  nous  ne  vivons  plus  à  Athènes,  ayons  notre  statuaire 
comme  les  anciens  avaient  la  leur;  nous  ne  sommes  ni  Gr<?r» 
m  Romains,  restons  Français;  jierdons  celte  sculpture  on  de- 
hors de  la  vie  humaine,  ces  corps  nus  qui  nous  sont  (orangers, 
et  nous  aurons  au  moins  le  mérite  d'être  nous.  Pour  moi  j'es- 
liiue  mieux  aujourd'hui  des  cuirasses  «t  d(s  brodequins  ,  que 
des  lorses  (î  des  jambes  ,  je  l'avoue  ;  et  l'n'uvre  lianlie,  chaude, 
animée,  de  M.  Triqiietti;  ces  deux  cavaliers ImnilUns et  agis- 
sant avec  des  mouvcmens  si  dramatiques;  cette  lungne  e'pée  du 
soldat  bourguignon  que  l'on  frémit  de  voir  entrer  sous  le  hau- 
bert du  fameux  Charlcs-le-Téincruii-e ;  ces  ten-ihles  cl  cuiieuv 

2<J 


L'ARTISTE. 


costumes  du  qualoraième  siècle  ;  tout  cela  (sans  que  je  prétende 
(•tablir  du  reste  aucune  espèce  de  rapport  entre  des  ouvraç;es 
nussi  opposes  ) ,  tout  cela ,  dis^je  ,  me  paraît  bien  préférable  aux 
corps  froids  et  communs  des  Trois  Grâces  de  iM.  Pradier,  pro- 
duit d'un  grand  talent  malhenialiquc,  d'un  fini  merveilleux, 
d'une  savante  expérience,  mais  dépourvu  de  toutes  les  qualités 
d'idéal  et  de  suavité  que  devraient  avoir  les  trois  plus  belles 
femmes  de  l'Olympe. 

Si ,  malgré  le  bon  effet  de  la  petite  fille  liabiilée ,  que  M'.  E. 
Deveria  aurait  dû  rendre  mieux  encore ,  on  persiste  à  soutenir 
qu'il  est  impossible  de  faire  de  la  sculpture  en.frae,  en  uniforme, 
en  robe  ou  en  manteau,  je  suis  presque  tenté  d'y  renoncer  :  car 
enfin ,  il  faut  en  convenir  ,  la  consciencieuse  statue  du  brave 
Lannes ,  par  M.  Gortot ,  toute  glacée  qu'elle  peut  être ,  excite 
bien  plus  de  sympathie  et  nous  intéresse  bien  davantage  que  le 
magnifique  Spartacus  de  M.  Foyatier,  là ,  debout ,  posant  dans 
son  admirable  exécution  comme  un  beau  modèle  d'étude ,  dc- 
])ouillé  de  tous  les  accessoires  qui  nous  feraient  connaître  et  lui 
et  son  action,  privé  enfin  du  costume  qui  lui  fournirait  une  in- 
dividualité! Toutes  ces  grandes  statues,  qui  ne  semblent  faites 
(jue  pour  décorer  des  jardins,  sont  des  généralités  qui  n'intéres- 
sent ni  le  cœur  ni  l'esprit;  et  cependant,  quel  mérite  d'exécu- 
tion ,  quel  talent  de  sculpteur  ne  trouve-t-on  pas  dans  la  pudique 
Léda  de  M.  Seurre,  dans  la  douce  et  mélancolique  Psj-ché  de 
M.  Tenérani,  dans  la  gracieuse  Fénus  de  M.  Molchneclit , 
dans  le  style  mâle  du  Lazaroni  de  M.  Rude,  dans  lasouplesse 
de  la  Baigneuse  si  vivante  de  M.  Roman,  dans  l'élégante  com- 
position de  la  Le(icot/)oe  de  M.  A.  Duraont;  tous  autant  d'ou- 
vrages supérieurs  qui  attestent  que  cette  année  nos  statuaii-es  se 
sont  peut-être  plus  distingués  encore  que  nos  peintres.  Mais  au  mi- 
lieu des  hommes  qui  se  font  remarquer ,  il  faut  citer  particidière- 
nient  M.  Moine  :  son  bas-relief  de  la  Chute  d'un  cavalier,  encore 
asseï  sauvagement  nu  ,  est  superbe  d'expression  ,  eLses  Lutins 
en  voyage  nous  paraissent  une  de  ces  créations  fantastiques  et 
bizarres  pleines  de  fougue  et  de  génie  qui  placent  leur  auteur 
au  premier  rang.  DeuS.  réprouvés  ,  emportés  par  un  cheval  des 
enfers,  dont  Za  croupe  5e  recourbe  en  replis  tortueux,  s'amu- 
sent pour  passer  le  temps  ;  ils  jouent  comme  des, tigres,  ils  se 
déchirent ,  et  dans  leur  sourire  infernal ,  dans  leur  laideur  démo- 
niaque, on  trouve  encore  un  caractère  de  jeunesse  inexprimable. 
En  examinant  les  ouvrages  de  M.  Moine,  il  est  facile  de  recon- 
naître qu'il  fait  assez  peu  de  cas  des  principes  reçus  de  l'Ecole  ; 
il  va  où  son  inspiration  le  conduit,  il  étudie  la  nature  et  il  foit 
vivant.  Ses  petits  médaillons  respirent,  et  son  portrait  d'une 
jeune  personne,  «ju'ou  prentb'ait  pour  une  naïve  figure  du 
moyen  âge ,  est  un  chef-d'œuvre  de  vie.  L'audace  que  met 
M.  Moine  à  traiter  artistiquement  des  cheveux  bouclés ,  des  cols 
de  chemise  ,  des  collerettes  et  des  habits ,  nous  promet  un  de  ces 
hommes  indépendans  ,  forts  ,  dominateurs ,  qui  comprennent 
que  le  génie  sait  tirer  parti  de  tout  ;  aussi  je  ne  désespère  pas 
de  le  voir  nous  faire  bientôt  de  la  sculpture  dont  il  prendra  les 
sujets  dans  notre  histoire ,  ])our  livrer  enfin  à  la  postérité  ces 
pensées  sublimes  que  le  temps ,  comme  jaloux  de  la  pcilèction 
sociale ,  efface  trop  vite  de  la  toile.  Les  anciens  statuarisaient 
des  dieux  pour  les  adorer  :  il  est  digne  de  nous,  qui  n'avons 


plus  de  dieu  que  la  sainte  morale,  de  statuariser  nos  grands  hom- 
mes, de  couler  en  bronze  leurs  hauts-faits  pour  servir  d'exemple 
à  nos  fils  et  nous  inspirer  nous-mêmes  en  les  ayant  chaque  jour 
sous  les  yeux.  A  quoi  bon  la  sculpture ,  si  ce  que  je  demande 
est  impossible?  Mais  je  ne  crois  pas  qu'on  puisse  raisonnable- 
ment arguer  d'impossibilité  ,  car  \' Épisode  des  journées  de 
Juillet,  par  M.  Grevenich,  sans  être  autrement  remarquable, 
prouve  du  moins  que  l'on  peut  encore  faire  un  groupe  imposant 
et  noble  avec  des  gilets,  des  pantalons  et  des  fusils;  et  si  le 
Mirabeau  de  M.  Pigale  ne  produit  pas  plus  d'effet,  malgré  son 
mouvement  dramatique,  c'est  que,  trop  soumis  aux  traditions 
de  l'école ,  le  sculpteur  l'a  enveloppé  d'un  manteau  de  bois  ou 
de  raétal  qui  lui  enlève  toute  grandeur.  Je  ne  sais  plus  quel  bar- 
bare vola  le  manteau  d'or  de  la  statue  d'un  dieu  puissant  ;  je 
l'absous  dès  aujourd'hui  si  ce  manteau  était  de  la  force  de  celui 
de  M.  Pigale  :  il  devait  peser  la  fortune  d'une  nation  ;  et  vrai- 
ment ,  tant  d'argent  ne  doit  pas  être  employé  à  couvrir  un  dieu, 
fût-il  de  Phidias,  qu'autant  que  le  peuple  n'a  plus  faim. 

A  propos  de  sculpture  historique,  plaignons-nous  de  voir  les 
statuaires  modernes  négliger  autant  l'étude  des  bas-reliels ,  puis- 
que c'est  le  seul  moyen  qu'ils  aient  de  représenter  une  action  de 
quelque  étendue,  et  sachons  gré  à  M.  Caudron  d'avoir  fait  ce- 
lui que  nous  avons  au  Musée.  11  a  représenté  Louis  XIV  au 
moment  où,  allant  visiter  la  ville  d'Arles,  accompagné  de  la 
reine-mère  et  du  cardinal  Mazarin  ,  il  est  reçu  par  quatre  ma- 
gistrats de  la  ville.  Le  roi ,  à  cheval  ainsi  que  toute  sa  suite,  s'est 
arrêté  devant  les  quatre  notables  qui  lui  offrent  les  félicitations 
de  l'endroit.  Ce  sujet ,  assez  peu  intéressant  par  lui-même ,  est 
compose  avec  ime  simplicité  antique  ;  on  n'y  trouve  rien  de  guin- 
dé, et  la  foule  de  personnages  enfermés  dans  cet  espace  étroit  s'y 
remue  à  l'aise.  I^cs  costumes  du  temps  y  sont  employés  avec  nn  , 
tact  infini,  et  les  divers  sentimens  des  figures  sont  heureusement 
exprimés.  Je  citerai  surtout  le  gentilhomme  qui  est  le  plus 
avancé  :  il  a  bien ,  dans  sa  pose  et  dans  tous  ses  traits  ,  le  ser- 
vilisme  d'un  préfet  ministériel  qui  court  au  devant  de  son  roi. 
La  figure  de  Louis  XIV  est  pleine  de  noblesse,  et  le  coureur  qui 
ressort  en -saillie  derrière  son  cheval  a  un  mouvement  de  course 
qni  est  parfaitement  senti.  Je  ne  reproche  enfin  à  l'ensemble  de 
ce  morceau,  qu'un  peu  de  froideur  et  des  extrémités  beaucoup 
trop  courtes. 

Nous  devons  citer  ici  plusieurs  petits  bas-reliefs  de  M.  Feu- 
chère,  d'un  beau  style;  on  voit  que  cet  artiste  étudie  les  maîtres 
avec  goût.  Sa  Judith  me  parait  bien  entendue ,  et  son  Ange 
jouant  du  violon  est  une  élégante  réminiscence  du  moyen  âge. 
Pour  mieux  louer  M.  Feuclière,  attendons  de  lui  des  composi- 
tions plus  achevées  et  qui  lui  appartiennent  davantage.  IM.  Klag- 
mann  a  exposé  également  une  esquise  de  l'attaque  des  Titans 
contre  Jupiter  qui  promet  une  belle  chose. 

Si  je  ne  suivais  que  mon  caprice  dans  l'ordre  que  je  mets  à  par- 
ler des  artistes,  M.  Barye  aurait  droit  de  se  plaindre  de  n'avoir 
pas  été  déjà  nomme  ,  car  c'est  assurément  le  premier  parmi  ses 
rivaux.  Des  le  commencement  de  l'exposition  ,  tout  le  monde  a 
été  frappé  de  la  beauté  de  son  Tigre  dévorant\un  Crocodile  : 
Buffon  ne  nous  avait  pas  dit ,  il  est  vrai ,  que  les  tigres  aimaient 
à  manger  du  crocodile  ;  mais  rebii-ci  est  d'espèce  assez  rate  pow 


t'ARTISTE. 


.•ïr: 


il  voir  pu  icnlor  son  voracc  ennemi.  Quoi  qu'il  en  soit,  ces  deux 
.iniin.iiix  sont  ji.ilpit.ms  de  vie:  Jamais,  avant  M.  Raiyc  ,  on 
n'avait  rendu  la  nature  avec  une  expression  plus  admirable,  lui 
sentiment  plus  profond.  l,c  tigre  respire  la  rage  ;  le  crocodile , 
dans  sa  gueule  sanguinaire  ,  e'îend  les  pâtes  et  se  tord  avec  une 
horrible  soulïV.ince;  il  semble  que  l'on  voit  ses  veux  tourner 
et  se  voiler  sous  l'excès  de  la  douleur.  De  tpiel  ge'nie  ne  faut-il 
pas  être  donc'  pour  animer  à  ce  ])oint  deux  ou  trois  sacs  de 
plâtre  ! 

M.  Rarye  vient  d'envoyer  depuis  peu,  au  Louvre ,  deux  nou- 
veaux groupes  d'animaux  peut-être  encore  supérieurs  au  pre- 
mier; il  nous  montre  sans  cesse  le  fort  qui  de'cliirc  le  faible  :  je 
veux  convenir  (|u'il  ne  nous  montre  que  ce  qui  est  vrai ,  et  le 
peuple  est  là  pour  l'attester  5  mais  outre  qu'une  telle  mo- 
ralité est  assez  désespérante,  on  peut  justement  l'accuser  de 
rendre  ainsi  toujours  la  même  pensée ,  de  peindre  toujours  la 
même  sensation.  M.  Barye  n'a  jicut-être  pas  songe'  .i  cela;  il 
suffira  de  le  lui  faire  observer  pour  qu'il  ne  retombe  pas  dans 
la  même  faute.  Comme  si  cet  habile  sculpteur  voulait  acquérir 
tous  les  genres  <le  gloire  ,  il  a  expose'  aussi  un  Murtyr  de  saint 
Séliaslien,  aucpicl  on  ne  reproche  que  de  la  lourdeur;  mais 
le  sentiment  de  vie  qui  s'éteint ,  et  l'affaissement  du  corps 
sons  la  souflVancc ,  si  bien  exprime's  dans  cette  grande  figure , 
en  font  un  ouvrage  de  jiremier  ordre.  Pauvre  saint  Sébastien  ! 
est-ce  la  mort  (|ui  penche  déj.i  sa  belle  tête,  ou  la  honte  qu'il 
éprouve  de  se  voir  ainsi  exposé  tout  nu  aux  yeux  des  passans  ? 
Si  M.  Barye  excelle  à  peindre  la  nature  souffrante,  M.  Duret 
,1  des  qualités  opposées,  ([ui  ne  sont  pas  moins  dignes  d'éloges  : 
la  Malice  est  une  tête  d'une  finesse  et  d'une  légèreté  délicieuse. 
Cotte  jolie  création  est  icndue  sur  le  marbre  avec  im  rare  bon- 
heur ;  elle  restera  connue  type.  Son  Mercure  a  les  mêmes  méri- 
tes; on  sent  doucement  frémir  tout  le  corps  de  l'inventeur  de  la 
musique,  aux  sons  harmonieux  de  la  lyre  qu'il  compose.  L'In- 
nocence ,  statue  en  marbre,  de  M.  Després,  n'est  pas  moins 
remarquable  ])ar  son  caractère  de  candeur  et  de  timidité,  plein 
d'une  grâce  ravissante.  Les  ouvrages  de  ces  deux  artistes  ont  une 
délicatesse  exquise  qui  prête  à  la  rêverie.  M.  Chapionnière  est 
encore  un  sculpteur  d'expression  :  deux  cnfans ,  qu'il  appelle 
Daphnis  et  Cliloe ,  sont  couchés  à  côté  l'un  de  l'autre,  les  bias 
enlacés  avec  une  naïveté  enfantine.  Le  jeune  Daphnis  offre  un 
oiseau  à  sa  chère  C<hloé  (pii ,  par  un  petit  mouvement  empressé , 
semble  dire  :  Prends  garde  de  lui  faire  mal.  C'est  une  scène  d'une 
pureté  et  d'une  fraîcheur  charmante.  Disons ,  cependant,  que 
le  corps  de  la  petite  fille  nous  a  paru  trop  court ,  et  que  l'on  est 
choqué  de  la  longueur  démesurée  de  ses  jambes. 

ScBQEl.CHFII. 


LETTRES  SUR  LE  SALON  DE  «831. 


lll.rrlEME    LE'rTBE. 


Memtfre  do  i'AcacIt'mîe  de  peinture  d*.\ng1etcrre  ,  etc. ,  ctr. 


k    UXDIIEI. 


Monsieur  , 

Le  temps  me  gagne  de  vitesse;  il  s'échappe  incessamcnt  entre 
mes  doigts,  comme  dit  le  proverbe  de  votre  vieille  Angleterre. 
Le  jour  fatal  de  la  fermeture  du  Musée  approche,  et  si  je  n'entre 
sans  préambule  dans  l'examen  des  ouvrages  qu'il  me  reste  .i 
passer  en  revue ,  déj.i  le  Salon  aura  fermé  ses  portes  que  je  se- 
rai bien  loin  en  arrière  et  que  mes  comptes  seront  encore  à  ré- 
gler avec  la  plupart  des  artistes  dont  les  |)roductions  font  l'or- 
nement du  Louvre.  C-î  n'est  pas  qu'il  me  soit  jamais  venu  à 
l'esprit  de  faire  subir  à  mes  amis  d'outre-mcr  une  description 
minutieuse  et  cataloguée  des  œuvres  sans  nombre  qui ,  dans  des 
salles  interminables,  c'blouissent  les  yeux,  épouvantent  la  pensée. 
Non ,  non  ,  Dieu  me  garde  de  les  noyer  dans  cet  océan  de  bleu 
et  de  rouge;  j'ai  trop  regret  au  temps  que  j'ai  perdu,  aux.  écueils 
où  je  me  suis  brisé  avant  de  m'être  fait  une  boussole.  Que  mes 
amis  recueillent  donc  le  profit  de  mes  naufrages,  et  n'aljordons 
eascroblc  que  les  sommités  dans  les  arts. 

A  M.  Decamps  aujourd'hui.  Aussi  bien ,  dès  qn'on  arrÎTc 
près  des  œuvres  de  cet  homme  à  part ,  je  ne  sais  quel  charme 
vous  y  attire ,  je  ne  sais  quelle  puissance  vous  y  enchaîne  ,  tant 
elles  portent  l'empreinte  d'une  vigueur  native,  d'une  vérité 
naïve  et  saisissante!  tant  elles  c'tincellent  des  vivantes  qualités 
du  grand  coloriste!  tant  l'auteur  sait  disparaître  à  propos  pour 
laisser  parler  seule  la  nature!  tant,  en  un  mot,  solide,  large  et 
non  brillante  dans  sa  touche,  il  semble  peu  dite  au  s|>cctateur  : 
«  Voyez  comme  je  suis  jicintre!  »  et  sait  attendre  qu'on  s'en 
aperçoive. 

Toujours  dans  les  premiers  essais  des  grands  talens ,  la  cu- 
riosité s'évertue  à  tirer  ,  après  coup  ,  le  facile  horoscope  de 
leur  destinée  future.  Elle  serait  ici  bien  en  défaut ,  cjr  rien  de 
j)lus  humble  et  de  moins  prophétique  que  les  premiers  pas  de 
Decjmps  dans  la  jieinturc;  il  ne  montrait  )iour  elle  qu'un  goiit 
assez  prononcé.  C'est  à  un  voyage  en  Suisse  qu'il  dut  «le  sentir 
sa  vocation  réelle.  Il  comprit  alors  clairement  qu'il  n'était  pas 
appelé  à  peindre  l'histoire  de  l'antiquité  d'après  des  livres,  à 
reproduire  l'image  de  ses  grands  hommes  au  moyen  de^juelgne 
Romulus  moderne  improvi.sé  à  cinq  francs  la  scancc.Xa  nature, 
telle  qu'elle  se  déploie  en  Suis.se,  si  variée  de  foiW|^#)f^as- 
pects,  si  ridie  d'étoniians  contrastes,  le  pénétra  dAf'tçijnt&- 
sion  profonde;  et  dès  ce  moment,  il  fut  peintre |^"îlr< '■•»>'■  ■>- 
ment ,  ses  études  ,  fruits  de  celte  première  impreskio: 


510 


L'ARTISTE. 


remarquées.  Dès  lors  aussi  Dccamps  sembla  prendre  le  parti  de 
ne  plus  travailler  que  d'après  nature,  celte  nature  de  tous  les 
temps ,  de  tous  les  instans ,  que  l'on  rencontre  partout  sur  ses 
pas.  Doue'  d'organes  fins,  il  saisit  avec  rapidité'  le  côte'  saillant 
d'une  scène  ou  d'un  effet,  et  son  esprit  oliscrvateur,  tourmente  à 
son  insu  d'une  puissance  extraordinaire  d'ironie  et  de  verve  co- 
mique ,  sait  fouiller  d'un  coup  d'oeil  ce  vaste  répertoire  de  la 
nature ,  et  découvrir  des  trésors  précieux  de  caractère  et  d'ori- 
ginalité qui  écliappcnt  aux  communes  intelligences. 

C'est  ainsi  que  paitout,  dans  les  scènes  les  plus  simples  et 
qui  échappent  à  l'observation  par  leur  vulgarité  même,  il  voit 
des  sujets  ,  et  des  sujets  heureux;  et  sa  mai'n  facile  [les  fixe 
sur  la  toile  avec  un  tel  élan,  une  telle  énergie  ,  une  vérité  si 
parlante  et  si  magique  que  ses  personnages,  vous  fussent-ils  in- 
connus ,  vous  semblent  néanmoins  autant  de  vieilles  connais- 
sances. Puis  ,  la  réalité  vient-elle  à  s'offrir  sur  votre  cliemin  , 
peinture  et  scène  réelle  ,  présent  et  souvenirs ,  tout  cela  se  con- 
fond dans  votre  esprit,  et  l'on  s'écrie  sans  y  songer  :  «  Voilà 
un  Dccamps!  » 

A  la  chasse  aux  alouettes ,  par  un  temps  brumeux  d'octobre , 
il  trouve  le  sujet  de  l'une  de  ses  plus  jolies  peintures.  A  son 
retour,  il  entre  dans  un  chenil  :  d'un  coup  d'oeil  il  y  a  vu  son 
opital  des galeus.  Deux  bassets,  tristes  et  pensifs,  h  l'œil  sen- 
timental et  philosophe ,  semblent  s'écouter  vivre  et  s'apprendre 
à  souffrir;  dans  le  fond,  un  petit  peuple  de  l'espèce  canine  se 
délasse,  en  babillant,  des  ennuis  du  cloître.  Notez  le  bien,  ce  sont 
des  bassets ,  chiens  aux  formes  grotesques  ;  et  notre  artiste ,  qui 
])cint  du  reste  à  sa  guise,  avec  une  égale  supériorité ,  les  chiens 
de  toute  race,  choisit  celle-là  de  préférence ,  poursuivi  qu'il  est 
de  son  esprit  mordant  et  satyrique.  Les  bassets,  il  les  aime  de 
prédilection ,  il  les  aime  comme  tvpe ,  comme  caractère ,  comme 
couleiu',  et  il  les  peint  comme  il  les  aime,  avec  leur  tête  naïve  , 
leur  poil  brillant  et  coloré,  et  cet  air  d'humilité  et  de  tristesse 
mélancolique  qui  les  caractérise.  Quiconque  aura  vu  des  chiens 
et  les  aura  étudiés  au  cheinl ,  sentira  tout  ce  qu'il  y  a  d'obser- 
vation dans  celte  peinture  une  comme  une  épigramme,  et  vraie 
comme  la  nature. 

Un  autre  jour,  il  ouvre  sa  fenêtre,  voilà  encore  un  sujet  tout 
fait  :  ce  sont  les  Singes  et  les  Chiens  savans,  dont  toutes  nos 
rues  connaissent  l'amusant  cortège.  L'àne  porteur  de  la  troupe 
prend  son  modeste  repas  que  le  maître,  directeur  en  plein  vent, 
vient  de  jeter  à  ses  pieds.  Singes  et  chiens  ,  tous  affublés  des 
oripeaux  dont  les  pavés  de  la  ville  n'ont  guère  respecté  l'antique 
splendeur  ,  sortent  la  tête  de  leurs  paniers  pour  se  mettre  au 
balcon.  Un  singe  descend  près  du  maître  et  de  son  second  ; 
celui-ci,  jeune  gars  haut  en  couleurs  et  d'un  vigoureux  appétit, 
s'assied  sur  une  pierre  et  prend  son  repas  dont  le  singe,  premier 
comique  de  la  troupe,  sujet  privilégié  qui  fait  recette  après  la 
chulp  du  rideau,  sollicite  les  restes.  Pour  le  gros  de  la  troupe, 
il  se  met  à  l'aise  dans  le  bât  du  grisou.  Le  carlin,  père  noble, 
lève  la  tête  avec  gravité;  tandis  que  la  jeune  première,  éja- 
gneule  an  minois  piquant ,  fait  la  coquette  avec  ses  voisins.  — 
Tableau  des  plus  amusans ,  devant  Icciucl  le  rire  communicatif 
vous  vient  tout  d'abord.  C'était  là  une  idée  bien  simple  sans 
doute,  un  sujet  qui  courait  les  rues;  mais  il  fallait  tout  l'esprit, 


il  fallait  tout  le  talent  de  M.  Dccamps  pour  y  trouver  un  tableau 
si  complet. 

L'imagination  ne  suffit  pas  pour  décider  dans  les  arls  d'imi- 
tation :  je  n'en  voudrais  pour  preuve  que  le  jugement  que  j'ai 
entendu  porter  A'une  Famille  turque  sur  le  chemin  de 
Smyrne  :  c'était ,  disait-on,  une  charmante  caricature;  comme 
si,  au  rapport  des  personnes  qui  connaissent  l'Orient,  cet  hon- 
nête et  grave  mahométan  ,  juché  sur  son  âne  et  portant  devant 
lui  sa  progéniture ,  avec  une  comique  tendresse,  n'offrait  pas 
tout  simplement  le  caractère,  les  lignes,  l'habitude  de  corps,  et 
une  nuance  des  mœurs  de  ces  tranquilles  asiatiques,  plutôt 
qu'une  charge  destinée  à  faire  rire  les  curieux.  Ce  n'est  pas  la 
faute  du  peintre  si  L's  figures  qu'il  rend  avec  exactitude  parais- 
sent étranges  et  originales.  La  caricature  est  le  comique  exagéré; 
la  caravane  smyrniote  n'est  que  comique. 

Or  précisément ,  c'est  cette  vis  comica ,  c'est  cette  verve 
d'instinct  et  d'inspiration ,  ce  profond  sentiment  de  nature ,  qui 
constituent  le  génie  de  M.  Decamps  comme  ils  caraclériscnt 
celui  d'Hogarth ,  comme  ils  forment  le  cachet  distinctifdu  gé- 
nie de  Charlet  et  de  celui  de  Cruickshank.  Et  ici  j'insiste  sur 
ma  distinction  entre  le  vrai  comique  et  la  caricature  ;  car  je  suis 
importuné  d'entendre  sans  cesse  donner  ce  dernier  nom  aux  dé- 
licieux dessins  du  Molière  de  la  lithographie,  M.  Charlet  ,  qui 
peint  les  enfans  avec  les  crayons  gracieux  de  la  nature  comme 
le  Dominiquin  ,  et  perpétue  avec  un  accent  si  plein  de  verve,  de 
vérité,  d'esprit  et  d'originalité  caustique,  la  vivante  tradition 
des  mœurs  des  camps  et  des  mœurs  populaires.  Certes  il  n'y  a 
qu'un  esprit  délié  qui  sache  ainsi  jouer  à  propos  avec  tous  les 
sujets  qu'il  traite,  quelques  graves  qu'ils  puissent  être;  les  pas- 
sions humaines  ont  un  côte  si  ridicule  quand  on  les  met  à  dé- 
couvert .' 

Sous  le  règne  despotique  de  la  dernière  école ,  toute  indivi- 
dualité s' écartant  d'un  certain  type  de  vérité  abstraite,  de  beauté 
idéale  et  conventionnelle ,  encourait  l'anathèmc;  chaque  peintre 
devait  se  rattacher  à  un  système  général  et  marcher  sous  la 
même  bannière.  De  là  cette  triste  uniformité  de  physionomie 
de  toutes  les  productions  du  premier  quart  de  ce  siècle.  L'école 
nouvelle,  dans  la  révolution  (|u'elle  a  opérée,  a  du  moins  accom- 
pli ce  bien  incontestable  qu'elle  a  rendu  à  chaque  intelligence 
sa  valeur  et  son  cachet  personnels.  On  a  compris  enfin  que 
chaque  imagination  d'homme  possède  à  soi  son  idéalité  sublime 
et  comique,  sa  puissance  et  sa  faiblesse,  sa  perfection  et  sa  dé- 
gradation..  De  cette  théorie  ,  fille  du  temps  et  de  la  raison ,  l'art 
moderne  est  né;  de  là  résulte  aussi  cette  remarquable  diversité 
d'intentions  et  de  volontés,  d'études  et  de  manières  dans 
la  plupart  des  innombrables  productions  du  Salon.  Bonne  ou 
mauvaise,  chacune  du  moins  est  le  reflet  de  l'amc  de  son 
auteur,  et  celte  volonté  d'être  soi,  est  déjà  un  grand  pas  dans 
la  bonne  route.  Arrière  les  pastiches  qui  gâtent  tout  ce  qu'ils 
touchent.  Hélas!  malheureusement  sans  regarder  de  très-près  , 
on  trouverait  bien  encore  quelques-uns  de  ces  talens  de  serre 
chaude;  précisément,  même,  il  faut  le  dire,  ÎM.  Decamps  en 
a  un  à  sa  suite  ;  jeune  peintre  qui  donnait  naguère  d'intéres- 
santes espérances.  Il  a  de  la  main,  comme  on  dit  en  terme  d'a- 
telier ,  et ,  singe  des  maîtres ,  cette  habileté  d'exécution  il  l'em- 


L'ARTISTE. 


51" 


ploie  à  nous  donner,  à  sa  manière,  des  Dccamps  et  des  IsaLey. 
Vraiment  il  semblerait  qu'il  en  eût  là  tous  prêts  des  tiroirs  éti- 
quetes. 

Vouloir  imiter  Decainjis  est  folie  sans  aucun  doute.  Si  c'était 
un  de  ces  talcns  calmes  et  tranquilles  qui  se  soignent  à  loisir  et 
se  comprennent  parfaitement  eux-mêmes ,  à  la  bonne  heure  ; 
mais  son  éxecution  est  le  fruit  de  combinaisons  savantes  inces- 
samment suboidonnees  à  la  fougue  de  l'inspiration.  Gomment 
alors  se  faire  à  son  image  une  énergie  intime,  une  e'motion  spon- 
tanée ,  une  sève  bouillonnante  et  capricieuse?  Quand  vous  aurez 
saisi  avec  un  certain  effort  de  peinture,  ce  qui  fait  le  caractère 
matériel  de  celle  de  Decam|)s  :  des  effets  heurtes,  des  opposi- 
tions de  tons  tranchées  ,  des  touches  brusques  et  antithétiques  , 
il  ne  vous  manquera  plus  qu'une  chose ,  une  seule,  et  la  moin- 
dre.... c'est  l'ame  du  modèle  pour  donner  la  yie  à  votre  œuvre 
inanimée. 

Nul  n'est  au  cœur  plus  profondément  artiste  que  M.  Decamps  : 
peintre  par  accès,  ne  se  sent-il  point  en  veine?  crayons  et  pin- 
ceaux ,  tout  reste  oisif  :  aucune  puissance  au  monde  ne  pourrait 
les  lui  mettre  en  main.  ÎMais  vienne  l'inspiration  qui  le  rende  à 
ses  affections  prédestinées,  soudain  impatient  devant  des  pin-  { 
ceaux,  il  s'en  saisit  avec  une  invincible  ardeur,  et  li\Té  sans 
partage  à  l'en  train  qui  l'emporte,  il  ne  dépose  la  palette  qu'au 
moment  où  celte  fièvre  d'artiste  s'est  retirée  de  lui.  Aussi  toutes 
ses  œuvres  jiorlcut-elles  une  sorte  de  cachet  d'improvisation. 
Mais  qu'on  n'en  infère  pas  toutefois  qu'il  ne  prenne  point  conseil 
de  la  réflexion;  personne  au  contraire  ne  travaille  ses  ouvrages 
avec  plus  de  patience,  plus  d'amour,  plus  de  conscience,  et 
souvent  l'art  lui  vend  cher  les  succès  que  l'on  croit  qu'il  lui 
donne. 

Est-il  exempt  de  défauts  ?  Non  sans  doute.  Faillir  est  la  con- 
dition de  l'humanité;  c'est  un  partage  inévitable  qu'il  faut  ac- 
cepter même  sans  rougir,  puisqu'aussi  bien,  comme  le  dit 
l'immortel  cvcque  de  Cambrai ,  «  l'on  ne  peut  tenir  la  vérité 
que  par  morceaux.  »  Ainsi  parfois  il  semblerait  qu'il  y  eût  deux> 
hommes  chez  cet  artiste  :  le  peintre  devant  la  nature  et  le  pein- 
tre qui  travaille  de  souvenir.  Devant  la  nature ,  il  n'est  acces- 
sible à  aucune  exagération  dans  les  formes ,  et  joignant  sa  ma- 
gni(i(iue  couleur  à  l'imitation  intelligente  et  sévère,  il  produit 
des  tableaux  délicieux  ,  tout  près  d'être  des  chefs-d'œuvre;  té- 
moin son  Jne  avec  les  Cliiens  savans  expose  cette  année;  té- 
moin surtout  encore  sa  Chasse  au  l'anneau  qui  fait  partie  du 
riche  cabinet  de  M.  du  Somnierard  et  passe  pour  la  meilleure 
production  de  notre  peintre.  Mais  livré  seulement  à  ses  souve- 
nirs, l'ironie,  son  démon  familier,  l'assiège,  et,  malgré  lui,  l'en- 
traîne au-delà  du  vrai.  C'est  le  défaut  qui  se  remarque  dans  le 
dernier  tableau  qu'il  a  mis  au  Musée,  le  Chef  de  ta  jiolice  de 
Smyrne,  Cadji-Bey,  faisant  sa  ronde. 

Cadji-Bey,  monté  sur  son  cheval  lancé  au  grand  trot,  est  pré- 
cédé et  suivi  des  hommes  de  sa  patrouille  (pii  l'escortent  à  pied  ; 
ils  courent ,  ils  volent  comme  un  toiirbilKin  emporté  par  le  vent. 
Ministres  de  justice  expédilive,  ils  vont  pour  rançonner  sans 
doute,  ou  clouer  par  l'oreille  à  la  porte  de  sa  boutique,  quel- 
que marchand  qui  a  vendu  à  faux  poids.  Doux  coureurs,  dé- 
signant de  la  main  le  but  de  la  patrouille ,  précèdent  armes  de 


ces  bâtons  qu'ils  lancent  dans  les  jambes  d'un  délinquant,  «'il 
cherche  à  prendre  la  fuite.  D'autres  entourent ,  d'autres  sui-  j 

vent  le  cheval  du  chef.  Attirées  par  le  bruit ,  des  femmes  jettent  ; 

un  coup  d'œil  du  haut  d'une  terrasse  et  de  leurs  fenêtres.  ï 

D'énormes  têtes  sur  des  coqis  gicles ,  telle  est  l'exagération  j 

que  la  critique  reproche,  et  pour  la  reconnaître  on  n'a  pai 
besoin  d'avoir  vu  l'Orient.    «  La  forme  avant  la  couleur ,   »  ( 

disait  l'école  expirante  et  avec  elle  l'un  des  gais  personnages 
immortalisés  par  le  crayon  de  Charlet.   a  La  forme  a^cc  la  -A 

couleur ,  »  dit  le  bon  sens  de  notre  époque ,  et  voilà  ce  qu'on  ;•,        ^E 
voudrait  trouver  partout  dans  le  nouveau  tableau  d'un  peintre  '"^p 

qui  a  fait  ses  preuves  en  l'une  comme  en  l'autre.  Et  puis  tous 
ces  hommes  lancés  qui  suivent  à  pied  l'impulsion  du  cheval , 
n'ont  plus  à  l'examen  attentif  qu'une  factice  agiUte'  :  ils  posent  i 

plutôt  qu'ils  ne  courent.  Le  mouvement  du  soldat  nègre,  dont  » 

la  tête  d'ailieurs  est  si  éncrgiqucment  belle ,  ne  s'explique  pas  \ 

bien  clairement.  Enfin  le  terrain  ,  au  lieu  de  s'aplanir  et  d'aller  1 

se  perdre  horizontalement  .dans  le  cadre,  semble  s'élever  en 
ligne  verticale.  Mais  si  dans  ce  tableau  il  y  a  le  plus  des  défauts 
de  l'artiste,  il  offre  aussi  le  plus  de  ses  qualités;  et  je  parierais  ^ 

([u'à  ce  double  titre,  t'est  son  œuvre  de  prédilection.  On  voit  en 
effet  qu'elle  a  été  faite  avec  passion ,  entraînement  et  délice. 
Nulle  part  Decamps  n'a  déployé  au  même  degré  cette  puissance  j 

de  couleur  ,  ces  tons  si  fins ,  si  solides ,  et.  si  fermes  qui  lui  sont 
propres,  cette  entente  du  pittoresque  qui  en  fait  un  homme  pri-  \ 

vilc'gié  ;  nidlc  part  il  n'a  attaqué  la  toile  avec  plus  de  franchise  \ 

et  de  hardiesse.  On  se  surprend ,  il  est  vrai ,  à  regretter  qu'une 
main  pour\-uc  de  tant  de  souplesse  jetle  en  silhouettes  toutes  ses 
figures  sur  un  fond  blanc  qui ,  trop  vif  de  ton ,  ne  reste  pas  assez 
à  son  plan,  s'avance  au  niveau  des  personnages  et  privi  le  peintre  ~. 

de  l'artifice  des  demi-teintes.  ! 

Déjà  celte  négligence  s'était  fait  sentir  dans  les  tableaux  de  î 

l'Âne  et  les  Chiens  savans  et  l'Opitaldes  galeus  ;  dans  J 

ce  dernier  surtout ,  l'artiste  badinant  avec  les  ressources  de  sa  ^ 

riche  palette ,  avait  fait  à  la  fois  abus  et  admirable  usajje  de  ; 

l'empâtement.  De  larges  coups  de  brosse  en  pleine  pâte  jouaient  J 

à  ravir  le  poil  des  bassets  et  les  faisaient  ressortir  en  vigueur  au  ■* 

premier  pl^n;  mais  la  muraille  du  fond,  traitée  dans  le  même 

système  et  dans  le  même  ton,  prenait  malheureusement  aussi 

la  même  saillie.  < 

*  .  .  .  î 

Toutefois,  en  dépit  des  critiques  de  détails,  cette  patrouille  1 

de  Cadji-Bey  est  l'une  de  ces  productions  originales  qu'on  ne  j 

peut  se  lasser  de  regarder.  J'ai  vu  de  grands  ailistes  s'arrêter  ; 

devant  elle  ,  et ,  captivés  par  le  talent  vivace  et  fascinateur  qui  •     ; 

y  brille  ,  y  revenir  plusieurs  fois  [loiir  y  rester  long-temps  J 

enchaînés  encore.  En  effet,  la  plupart  des  têtes  sont  empreintes  J 

du  plus  beau  caractère  ;  la  tête  du  cheval ,  les  costumes,  les  ar-  ■ 

mes  sont  traités  de  main  de  maître.  Et  puis  dans  tout  l'ensem- 
ble ,  quelle  simplicité  de  manière  !  quelle  décision  I  quelle  puis-  ! 
sance  de  pinceau  !  quelle  verve  de  coloriste  I  quelle  vie  !  quel                 i 
ton  local!  Comme  la  stupide  iin])orlance  du  chef,  comme  l'a-                i 
veugle    et    grossier  esclavage   d'une   population   abrutie  SÎ>l<rBH"ÏN. 
peints  avec  dnei-giquc  colère  !  comme  ce  tableau  présente  bi(^.           — 
dans  un  étioit  espace  ,  le  [>oétique  résumé  des  voyages  i 
peintre  en  Orient  !  comme  ces  femmes  au  teint  frais 


318 


L'ARTISTE. 


là  pour  contraster  avec  les  féroces  figures  qu'elles  ont  sous  les 
yeux  !  elles  regardent ,  et  l'expression  de  leurs  traits  est  celle 
de  l'indifférence,  accoutumées  qu'elles  sont  au  spectacle  de 
l'asservissement ,  elles  qu'un  despotique  usage  retranche  de  la 
civilisation ,  elles  qui  n'ont  pas ,  comme  les  femmes  de  notre 
Occident,  l'apanage  de  faire  les  mœurs  quand  les  hommes  font 
les  lois. 

M.  Decamps  a  donne'  trois  autres  tableaux  encore  :  la  Fv-e 
dune  cour  dejerme,  celle  d'un  canal  près  de  je  ne  sais  quelle 
ville  de  Yile  de  Candie ,  et  enfin  des  Enfans  effrayés  par 
une  lice.  Des  deux  premiers  tableaux ,  tous  deux  de  fort  petite 
dimension,  la  Cour  de  ferme  ne  figure  plus  au  Muse'e;  le 
troisième,  d'une  dimension  plus  grande,  ne  fait  que  d'y  pa- 
raître :  c'est  celui  qui ,  des  trois ,  peut  sembler  le  moins  com- 
plet. 

Le  sujet  comme  ceux  que  traite  M.  Decamps ,  esprit  clair  et 
sans  manière ,  s'explique  de  lui-même.  De  petits  chiens  ani- 
ment leur  faible  voix  contre  deux  enfans  qui  les  agacent  dans 
une  basse-cour.  Éveillée  par  le  bruit,  alarme'e  pour  sa  proge'- 
niture  ,  la  lice  s'élance  en  grondant  hors  du  chenil.  Les  enfans 
effrayes  se  blotissent  contre  la  muraille,  tandis  que  les  doguins, 
sur  leurs  jambes  mal  assurées,  se  roulent  vers  les  audacieux 
pour  essayer  contre  eux  leurs  dents  impuissantes.  Il  y  a  du 
piquant  dans  ce  tableau.  Nul  doute  aussi  qu'on  n'y  retrouve 
dans  la  plus  grande  partie  le  prodigieux  talent  d'exécution  du 
peintre.  Ainsi ,  par  exemple  ,  tout  le  groupe  des  chiens  est 
d'une  chaleur  de  coloris  au-dessus  de  tout  e'ioge;  la  tète  de  la 
lice  est  parfaite  d'observation ,  d'étude  et  de  force  ,  et  l'on 
reconnaît  à  l'instant  l'inspiration  immédiate  de  la  nature.  Mais 
peut-être  ce  mérite  même  fait-il  ressortir  davantage  l'absence 
de  nature  dans  la  touche  des  chairs  des  enfans ,  figures  trop 
grandes  pour  n'être  exécutées  que  de  souvenir.  Soyons  vrais  et 
nature  surtout  et  partout  dans  la  reproduction  d'ime  scène  de  la 
vie  commune  :  c'est  le  mérite  essentiel  d'un  tableau  de  ce  genre. 
Peut-être  voudrait-on  aussi  que  l'expression  muette  des  traits 
des  enfans  répondît  plus  complètement  à  celle  d'un  geste  qui 
peint  l'effroi.  Peut-être  enfin  une  critique  sévère  aurait-elle  ai- 
mé ,  dans  le  fond,  plus  de  fraîclicur  et  de  légèreté. 

La  Gourde  ferme  était  perdue  au  milieu  d'oeuvres  médiocres 
dans  un  endroit  obscur  du  salon ,  et  il  fallait  presque  de  l'esprit 
pour  la  découvrir.  C'était  un  charmant  tableau  dans  le  goût , 
trop  dans  le  goût ,  de  l'école  flamande  ,  et  que  peu  de  chose 
eût  rendu  digne  des  bons  temps  de  Wouvormans. 

Pour  la  Fue  de  l'île  de  Candie,  voilà  de  tout  point  une 
ravissante  peinture,  vrai  diamant  qu'on  ne  saurait  se  lasser 
d'admirer.  Ce  sont  de  hautes  murailles  crayeuses  d'une  éton- 
nante vérité  d'effet ,  d'un  ton  solide  bien  que  transpai-ent ,  et 
dont  un  canal  que  des  Turcs  et  des  Grecs  ont  transfornjp  en  la- 
voir baigne  le  pied.  La  limpidité  des  eaux  tient  du  prestige. 
Les  murailles  semblent  prendre  plaisir  à  s'y  mirer  ,  et  des  bar- 
ques y  glissent  et  s'y  balancent  à  ravir.  On  a  dit,  on  a  imprimé 
même  qu'en  cette  œuvre  légère,  Decamps  s'est  montré  supérieur 
à  Canaletti.  Peut-être  en  effet  chercherait-on  en  vain  ,  dans  les 
belles  vues  de  ce  peintre,  des  parties  exécutées  avec  une  égale 
supériorité  de  palette^  mais  quelle  analogie  si  frappante  peut-on 


trouver  entre  un  tableau  de  si  petite  dimension ,  entre  une  sim- 
ple étude  de  couleur  oh  l'invention  n'est  presque  pour  rien  ,  et 
les  grandes  compositions  du  Vénitien  célèbre  ?  La  part  de  gloire 
de  notre  grand  coloriste  demeure  encore  assez  belle  sans  qu'on 
lui  sacrifie  en  holocauste  d'autres  réputations. 

Decamps  est  donc  placé  haut  comraepcintre  ;  mais  que  serait-ce, 
mon  cher  Monsieur,  si ,  pour  vous  donner  de  lui  une  idée  com- 
plète, je  vous  citais  les  jeux  et  les  caprices  de  ce  talent  multifor- 
me? Ici ,  ce  sont  les  dessins  à  la  plume  pour  le  La  Fontaine  de 
M.  Feuillet ,  et  que  les  connaisseurs  classent  au  nombre  des 
meilleurs  de  cette  collection  précieuse  et  vraiment  unique.  Là 
ce  sont  des  seppia  et  des  aquarelles  j  ailleurs  des  lithographies  : 
tous  ouvrages  empreints  d'une  gaieté  à  part,  ou  d'une  véiité 
naïve,  ou  d'une  vigueur  inexprimable,  et  constamment  revêtus 
d'un  coloris  énergique  et  fin.  Mais  c'est  surtout  dans  ce  qui  reste 
du  brillant  cabinet  du  célèbre  amateur  Coutan ,  dont  les  arts 
portent  encore  le  deuil  ;  c'est  surtout  dans  le  cabinet  de  mes 
honorables  amis  MM.  Carron  et  de  Metz  ,  légitimes  héritiers  de 
son  goût  et  de  sa  réputation  ,  qu'il  faut  aller  juger  combien  l'art 
borné  de  l'aquarelliste,  obéissant  et  souple  dans  les  mains  de 
Decamps ,  lui  fournit  de  ressources  inconnues  et  d'effets  pi- 
quans  et  variés. 

Veut-on  enfin  goûter  tous  les  trésors  échappés  à  son  crayon 
facile?  Qu'on  ouvre  les  collections  lithographiques  de  M.  le 
chevalier  Bruzard ,  l'amateur  le  plus  distingué  en  ce  genre  de 
notre  capitale.  Si  la  plupart  de  ces  lithographies  ont  passé  sous 
les  yeux  du  public,  quelques-unes  des  plus  délicieuses  d'exécu- 
tion, nées  de  circonstances  fugitives,  ont  disparu  avec  elles,  et  ne 
vivent  plus  que  dans  les  cartons  des  curieux.  C'est  de  là  qu'elles 
seront  tirées  un  jour  pour  servir  à  l'histoire  de  l'art ,  et  déposer 
avec  les  magnifiques  dessins ,  avec  les  brillantes  peintures  de 
M.  Decamps ,  de  la  richesse  de  coloris  et  de  la  souplesse  de 
talent  de  ce  puissant  artiste. 

Leaves  de  Conches. 

Paris,  SB  juillet  1831. 


occ/wps.' 


L'ARTISTE. 


319 


dttcraturc. 


LE  CHEF-D'ŒUVRE  INCONNU. 

(êorUe  ^UnicmUaue- J 

S I"- 

MAITRE    FRENHOFER. 

Vers  la  fin  de  l'année  -1612,  par  une  froide  matinée 
de  décembre,  un  jeune  homme  dont  le  costume  était  de 
très-mince  apparence,  entra  dans  une  maison  de  la  rue 
des  Grands- Augustins ,  après  s'être  long-temps  promené 
devant  la  porte  avec  l'irrésolution  d'un  amant  qui  n'ose 
se  présenter  a  sa  première,  a  une  facile  maîtresse. 

Enfin,  il  demanda  cependant  si  maître /^rançow  Porbus 
était  au  logis,  et,  sur  la  réponse  affirmative  que  lui  fit 
une  vieille  femme  occupée  a  balayer  une  salle  Lasse,  il 
monta  les  degrés,  mais  lentement,  en  s'arrètant  de  mar- 
che en  marche  comme  quelque  courtisan  de  fraîche  date, 
incertain  de  l'accueil  que  le  roi  va  lui  faire.  Quand  il 
parvint  en  haut  de  la  vis,  il  demeura  sur  le  pallier,  ne 
se  décidant  pas  "a  prendre  le  heurtoir  grotesque  qui  ornait 
la  porte  de  l'atelier. 

Il  éprouvait  cette  sensation  profonde  qui  a  fait  vibrer 
tous  les  cœurs  des  grands  artistes ,  quand ,  au  fort  de  leur 
jeunesse  et  de  leur  amour  pour  l'art ,  ils  ont  abordé  cer- 
tains hommes  de  génie,  ou  quelque  chef-d'œuvre. 

Il  existe  dans  tous  les  sentimeus  humains  une  fraî- 
cheur vierge,  une  fleur  primitive ,  enthousiasme  qui  va 
toujours  faiblissant  jusqu'à  ce  que  le  bonheur  ne  soit  plus 
qu'un  souvenir,  et  la  gloire  un  mensonge  ;  or,  parmi 
nos  émotions  fragiles,  rien  ne  ressemble  a  l'amour  comme 
la  passion  primordiale  et  jeune  d'im  artiste  commençant 
le  délicieux  supplice  de  sa  destinée  de  gloire  et  de 
malheur ,  passion  pleine  d'audace  et  de  timidité ,  de 
croyances  vagues  et  de  découragemens  certains. 

A  celui  qui ,  léger  d'argent ,  adolescent  de  génie ,  n'a 
pas  durement  palpité  en  se  présentant  devant  un  maître, 
il  manqiiera  toujours  une  corde  dans  le  cœur,  une  touche 
de  pinceau ,  un  sentiment  dans  l'œuvre,  une  certaine  ex- 
pression de  poésie.  Il  y  a  bien  des  fanfarons,  bouffis  d'eux- 
mêmes,  qui  croient  trop  tôt  ii  l'avenir;  mais  ceux-là  ne 
deviennent  gens  d'esprit  que  pour  les  sots. 

A  ce  compte,  le  jeune  inconnu  avait  certes  un  vrai 


génie,  si  le  talent  doit  se  mesurer  sur  la  timidité  pre- 
mière, sur  cette  pudeur  indéfinissable  dont  les  gens  pro- 
mis à  la  gloire  et  les  jolies  femmes  se  défont  un  jour  dans 
l'exercice  de  leur  art.  —  L'habitude  du  triomphe  amoin- 
drit le  doute,  et  la  pudeur  est  un  doute  peut-être! 

Le  pauvre  néophyte,  accablé  de  misère  et  surpris  en  ce 
moment  de  son  outrecuidance ,  ne  serait  pas  entré  chez 
le  peintre  auquel  n(»us  devons  l'admirable  portrait  de 
Henri  IV,  mais  fort  heureusement ,  un  secours  extraordi- 
naire lui  fut  envoyé  par  le  hasard. 

Un  vieillard  vint  à  monter  l'escalier.  A  la  bizarrerie  de 
son  costume ,  à  la  magnificence  de  son  rabat  de  dentelle, 
à  la  prépondérante  sécurité  de  sa  démarche ,  le  jeune 
homme  devina  que  ce  personnage  était  un  prolecteur  ou 
un  ami  du  peintre. 

Se  reculant  alors  sur  le  pallier  pour  lui  faire  place,  il 
l'examina  curieusement ,  espérant  trouver  en  lui  la  bonne 
nature  d'un  artiste  ou  le  caractère  serviable  des  gens  qui 
aiment  les  arts. 

Hélas  !  il  y  avait  quelque  chose  de  diabolique  dans  cette 
figure,  et  surtout  cey'e  ne  sais  quoi  dont  les  artistes  sont 
friands.  Imaginez  un  front  chauve,  bombé,  proéminent, 
retombant  en  saillie  sur  im  petit  nez  écrasé,  retroussé  du 
bout  comme  celui  de  Rabelais,  ou  de  Socrate  ;  une  bouche 
rieuse  et  ridée  ;  un  menton  court,  légèrement  rélevé,  mais 
garai  d'une  barbe  grise ,  taillée  en  pointe  ;  des  yeflx  vert 
de  mer ,  ternis  en  apparence  par  l'âge ,  mais  qui ,  par  le 
contraste  du  blanc  nacré  dans  lequel  flottait  la  prunelle 
devaient  jetter  par  fois  des  regards  magnétiques  au  fort 
de  la  colère  ou  de  l'enthousiasme.  Du  reste,  le  visage  était 
singulièrement  flétri  par  les  fatigues  de  l'âge  et  plus  en- 
core par  ces  pensées  qui  creusent  également  l'ame  et  le 
corps  ;  les  yeux  n'avaient  plus  de  cils  et  à  peine  voyait-on 
quelques  traces  de  sourcils  sur  l'arcade  saillante  où  ils 
roulaient. 

Mettez  cette  tête  sur  un  corps  fluet  et  débile,  entourcz- 
1à  d'une  dentelle  élincelante  de  blancheur  et  travaillée 
comme  une  truelle  à  poisson,  jettez  sur  le  pourpoint  noir 
du  vieillard  une  lourde  chaîne  d'or?...  et,  vous  aurez 
une  image  imparfaite  de  ce  personnage  auquel  le  jour 
faible  de  l'escalier  prêtait  encore  une  couleur  fantastique. 
C'était  une  toile  de  Rembrandt  qui  marchait  silencieuse- 
ment et  sans  cadre ,  dans  l'atmosphère  noire  créée  par  ce 
grand  peintre. 

Il  jeta  sur  le  jeune  homme  un  regard  empreint  de  sa- 
gacité ,  frappa  trois  coups  à  la  porte ,  et  un  homme  valé- 
tudinaire, âgé  de  quarante  ans  environ,  étant  venu  ou- 
vrir : 

—  Bonjour,  maître  Porbus!...  lui  dit-il  d'une  voix 

cassée. 


1 


3â0 


L'ARTISTE. 


Porbus  s'inclina  respectueusement  et  laissa  entrer  le 
jeune  homme  eu  le  croyant  amené  par  rinconuu. 

Ce  serait  chose  assez  importante,  un  détail  artistement 
historique,  que  de  dépeindre  l'atelier  de  maître  Porbus; 
mais  l'histoire  nous  prend  tellement  à  la  gorge,  et  les 
descriptions  sont  si  cruellement  difficiles  "a  bien  faire, 
sans  compter  l'ennui  des  lecteurs  qui  ont  la*  prétention  d'y 
suppléer  que,  vous  perdrez,  ma  (oif  ce  morceau  par  moi 
peint  à  l'huile,  et  peint  sur  place,  où  les  jours,  les 
teintes,  la  poussière,  les  accessoires,  les  figures  possé- 
daient un  certain  mérite... 

Il  y  avait  surtout  une  croisée  ogive  coloriée,  et  une 
petite  fille  occupée  a  remettre  ses  chausses,  exécutées 
avec  un  fini  vraiment  regrettable.  C'était  aussi  vrai, 
aussi  faux ,  aussi  peigné,  léché ,  qu'une  croquade  d'a- 
mateur ;  mais  les  arts  sont  si  malades ,  qu'il  y  aurait 
crime  à  faire  encore  des  tableaux  en  littérature  :  aussi  nous 
sommes  généralement  sobres  d'images  par  pure  politesse. . . 

Le  jeune  homme  resta  debout,  immobile,  devant  un 
tableau  qui,  par  ce  temps  de  troubles  et  de  révolutions  , 
était  déjà  devenu  célèbre,  et  que  visitaient  quelques-uns 
de  ces  entêtés  auxquels  nous  devons  la  conservation  du 
feu  sacré,  pendant  les  jours  mauvais.  A  toutes  les  époques, 
il  s'est  rencontré  des  gens  soigneux  d'enterrer  les  dra- 
peaux et  de  sauver  les  dieux  en  déroute  ! 

Cette  belle  page  (  le  mot  n'était  pas  encore  inventé 
pour  désigner  une  œuvre  de  peinture;  mais  j'aurais  pu 
tout  aussi  bien  vous  dire  cette  pourtraicture  saincte  et 
mignonnement  paracheuée;  mais  le  placage  historique  me 
semble  •  fatigant ,  outre  que  beaucoup  ne  comprennent 
plus  les  vieux  mots)  ;  celte  page  donc ,  représentait  une 
Marie  Egyptienne  acquittant  le  passage  du  bateau.  Ce 
chef-d'œuvre ,  destiné  'a  Marie  de  Médicis ,  fat  par  elle 
vendu  à  Cologne,  aux  jours  de  sa  misère;  et,  lors  de 
notre  invasion  eu  Allemagne  (180G) ,  un  capitaine  d'ar- 
tillerie la  sauva  d'une  destruction  imminente,  en  la  met- 
tant dans  son  porte-manteau.  C'était  un  protecteur  des 
arts  qui  aimait  mieux  prendre  que  de  voler.  Ses  soldats 
avaient  déjà  fait  des  moustaches  à  la  sainte  protectrice  des 
filles  repenties ,  et  allaient ,  ivres  et  sacrilèges ,  tirer  k  la 
cible  sur  la  pauvre  sainte,  qui,  'même  en  peinture,  de- 
vait obéir  a  sa  destinée.  Aujourd'hui  cette  magnifique 
toile  est  au  château  de  la  Grenadière ,  près  de  Saint-Cyr 
en  Touraine,  et  appartient  "a  M.  de  Lansay. 

—  J'aime  ta  sainte!...  dit  le  vieillard  a  Porbus,  et  je 
te  la  paierais  dix  écus  d'or  de  plus  que  ce  que  t'en  donne 

madame    la  reine  ;   mais  aller  sur  ses  brisées  ! du 

dialde! 

—  Vous  la  trouvez  bien.... 

—  Heu  !  heu  !...  fit  le  vieillard.  Elle  ne  vit  pas!  En 


la  regardant  long-temps ,  je  ne  saurais  croire  qu'il  y  ait  de 
l'air  entre  ses  bras  et  le  fond  de  la  toile...  Je  ne  sens  pas 
la  chaleur  de  ce  beau  corps,  et  ne  trouve  pas  de  sang  dans 
les  veines. . .  Les  contours  ne  sont  pas  vrais. . .  N'analysons 
rien,  ce  serait  faire  ton  désespoir  !... 

Le  vieillard  s'assit  sur  une  escabelle,  se  tint  la  tête  dans 
les  mains  et  resta  muet. 

—  Maître,  lui  dit  Porbus,  j'ai  cependant  bien  étudié, 
surlenu,  les  lignes  du  corps... 

—  Oui...  oui...  répondit  le  vieillard,  un  mois  ou 
deux...  et  vous  vous  êtes  arrêté  la  ! ...  Vous  avez  fait  un 
admirable  vêtement  de  chair  a  votre  femme;  mais,  où  est  • 
la  vie?..  Une  femme  a  certes  cet  air  de  tête,  ce  regard  de 
douce  résignation  et  doit  tenir  sa  jupe  ainsi  !...  Mais  où 
est  le  plus?  Vous  avez  le  moins  dont  se  contente  le  vul- 
gaire.... O  Mabuse!...  Omon  maître!  ajouta  ce  .singu- 
lier personnage,  tu  es  un  voleur,  tu  as  emporté  la  vie 
avec  toi!... 

—  A  cela  près,  reprit-il ,  cela  vaut  mieux  que  les  pein- 
tures du  sieur  Rubens...  Au  moins,  avez-vous  la,  cou- 
leur ,  sentiment  et  dessin ,  les  trois  parties  essentielles  de 
l'art... 

—  Mais  cela  est  sublime,  bonhomme!...  s'écHa  d'une 
voix  forte  le  jeune  homme  sortant  d'une  rêverie  profonde, 
et  les  deux  figures  ont  une  finesse  d'intention  ignorée 
des  peintres  d'Italie 

—  Et  qui  êtes-vous?...  lui  demanda  Porbus. 
Le  pauvre  néophyte  rougit. 

—  Hélas,  maître,  pardonnez  'a  ma  hardiesse,  je  suis 
barbouilleur  d'instinct ,  inconnu,  arrivé  depuis  peu  dans 
cette  ville,  source  de  toute  science — 

—  A  l'œuvre!...  a  l'œuvre!...  lui  dit  Porbus  en 
souriant,  et  lui  présentant  un  crayon  rouge  et  une  feuille 
de  papier. 

L'inconnu  copia  lestement  la  Madelaine  au  trait — 

—  Oh!  oh!  s'écria  le  vieillard,  votre  nom?... 

Le  jeune  homme  écrivit  au  bas  ;  Nicolas  Poussin  !. . . 

—  Allons  déjeuner?...  dit  le  vieil  inconnu  a  Porbus. 
Venez  tous  deux  à  mon  logis ,  j'ai  du  jambon  fumé,  du 
bon  vin ,  et  malgré  le  malheur  des  temps ,  nous  causerons 
de  peinture  ;  nous  sommes  de  force  ! . . .  Voici  un  petit 
i)onhomme,  ajouta -t-il  en  frappant  sur  l'épaule  de  Nico- 
las Poussin ,  qui  a  de  la  facilité  !  — 

Apercevant  alors  la  piètre  casaque  du  Normand ,  il  tira 
de  sa  ceinture  une  bourse  de  peau ,  y  fouilla,  prît  deux 
pièces  d'or;  et,  les  lui  montrant. 


L'ARTISTE. 


321 


—  J'achète  ton  dessin  '...  <lit-il! 

Poussin  tressaillit. 

I^"  —  Prends,  prends,  s'écria  Porbus.  11  a  (l;ins  son  cs- 
cnrccllc  la  rançon  de  trois  rois  ! 

lîienlùt  ils  descendirent  de  l'atelier  et  eliemiiièrcnt  en 
devisant  sur  les  arts  ,  jns(|u"a  une  belle  maison  de  bois, 
située  près  du  pont  Saint-Michel,  et  dont  Poussin  admira 
les  ornenieus,  le  heurtoir,  les  eneadrenicns  de  croisée, 
les  arabesques  sculptées;  puis  il  se  trouva  tout  a  coup 
dans  une  salle  basse ,  devant  un  bon  feu ,  près  d'une  table 
chargée  de  u.ets  appétissans;  et,  par  un  bonheur  inou! 
dans  la  compagnie  de  deux  grands  artistes  sans  morgue. 

—Jeune  homme  !.  lui  dit  Porbus,  en  le  voyant  ébahi 
devant  un  tableau,  ne  regardez  pas  trop  cette  toile,  vous 
tomberiez  dans  le  désespoir!... 

C'était  Yjtilam  que  fit  Mabnse  pour  sortir  de  prison  on 
ses  créanciers  le  détinrent...  Et  en  effet,  il  y  avait,  dans 
celte  figure,  une  telle  puissance  de  réalité,  (juc  Nicolas 
Poussin  ,  commença  des  ce  moment  "a  comprendre  le  vé- 
ritable sens  des  paroles  dites  parle  vieillard. 

Celui-ci,  regardait  le  tableau  d'un  air  satisfait,  mais 
sans  entliousiasnie.il  seiublait  dire  u  j'ai  fait  mieux!...  » 

—  Il  y  a  la  de  la  vie  !...  dit-il  ;  et  mon  pauvre  maître 
s'est  surpassé  ;  mais  il  y  manquait  encore  de  la  vérité  dans 
le  fond  <Ie  la  toile...  L'homme  est  bien  vivant,  il  se  lève 
et  va  venira  nous...  Mais  l'air,  leeiel,  le  vent  que  nous 
respirons,  voyons  et  sentons  n'y  est  pas.  Il  n'y  a  encore 
Ih  qu'ini  homme!..  Mabuse  le  d'salt  lui-même  avec  dépit 
quand  il  n'était  pas  ivre  ! 

Poussin  regardait  alternativement  le  vieillard  et  Porbus 
avec  une  inquiète  curiosité.  Il  s'approcha  de  Porbus 
comme  pour  lui  demander  le  nom  de  leur  hôte,  mais  le 
j)cintre  se  mit  un  doigt  sur  les  lèvres  d'iuiair  de  mystère, 
et  le  jeune  homme  vivement  intéressé  garda  le  silence, 
espérant  que  tôt  ou  tard  ,  quelque  mot  lui  permettrait  de 
deviner  le  nom  du  son  hôte,  dont  la  richesse  et  les  talcns 
étaient  suffisamment  attestés  parle  respect  que  Porbus  lui 
témoignait,  et  par  les  merveilles  entassées  dans  cette  salle. 

Poussin,  voyant  siu'  la  sombre  boiserie  de  chêne  un 
beau  portrait  de  femme  s'écria  : 

—  Ceci  est  uu  Giorgion  ! 

—  Non  i  répondit  le  vieillard ,  c'est  un  de  mes  premiers 
barbouillages  !... 

—  Tndieu  !...  dit  naïvement  le  Poussin,  je  suis  donc 
chez  le  dieu  de  la  peinture  !... 

Le  vieillard  sourit  comme  un  homme  familiarisé  depuis 
long-temps  avec  cet  éloge. 


Il 


—  Maître  Frcnhofer!  dit  Porhns,  ne  sauriez  vous 
faire  venir  un  peu  de  ce  bon  vin  du  Rhin ,  pour  moi.... 

—  Deux  pipes,  repondit  le  vieillard.  Une  pour  m'ac- 
quitter  du  plaisir  que  j'ai  eu  ce  malin  en  voyant  la  jolie 
pécheresse ,  et  l'autre  comme  un  présent  d'amitié. 

—  Ah! ...  si  je  n'étais  pas  toujours  souffrant ,  reprit  Por- 
bus ,  el  si  vous  vouliez  me  laisser  voir  votre  maîtresse ,  je 
pourrais  faire  une  peinture  haute,  large  et  profonde,  «ù 
les  figures  seraient  de  grandeur  naturelle. 

—  Voir  mon  œuvre  '...  s'écria  le  vicllard  tout  ému. 
Non  ,  non  ,  je  dois  la  couver  encore...  Hier,  dit-il ,  j'ai 
cru,  vers  le  soir,  avoir  fini...  Ses  yeux  me  semblaient 
humides  ,  sa  chair  agitée,  les  tresses  de  ses  cheveux  re- 
muaient... LUe  respirait!...  Ce  malin,  an  jour...  j'ai 
reconnu  uu)n  erreur!..  Je  n'ai  pas  encore  saisi  la  ligue 
vraie,  la  courbure  exacte  des  formes  de  la  femme... 

Le  vieillard  fit  une  panse,  puis  il  reprit  : 

—  Voila  dix  ans,  jeune  homme,  que  je  travaille; 
mais  qu'est-ce  que  sont  dix  ans  pour  lutter  avecla  na- 
ture ! . . .  L'on  ne  nous  a  pas  d  il  le  temps  que  le  sculpteur 
Pygmalion  a  mis  a  faire  la  seule  statue  qui  ait  marché  !... 

Le  vieillard  tomba  dans  une  rêverie  profonde  resunt 
les  yeux  fixes ,  cl  jouant  machinalement  avec  son  cou- 
teau. 

—  Le  voila  eu  conversation  avec  son  esprit!...  dit 
Porbus  a  voix  basse. 

A  ce  mot ,  Nicolas  Poussin  se  «entit  sous  la  puissance 
d'une  inexplicable  curiosité  d'artiste.  Ce  vieillard  et  ses 
yeux  blancs ,  attentif  el  stupide ,  était  devenu  pour  lui 
plus  qu'un  honnne ,  un  génie  fantasque  vivant  dans  quel- 
que sphère  inconnue.  Il  reveillait  mille  idées  confuses  en 
l'ame,  et  le  phénomène  moral  Je  cette  espèce  de  fasci- 
nation ne  se  définissait  pas  plus  que  l'émotion  excitée  par 
les  sons  d'une  orgue  parisienne  criant  un  air  delà  |>atrie 
au  cœur  de  l'exilé. 

Le  mépris  que  ce  vieil  homme  affectait  d'exprimer 
jxjur  les  plus  belleo  tentatives  de  l'art ,  sa  richesse , 
ses  manières,  les  déférences  de  Porbus  pour  lui,  celle 
œuvre  tenue  si  long-temps  secrète,  œuvre  de  palienee, 
œuvre  de  génie,  sans  doute,  s'il  fallait  en  croire  la  tète 
de  vierge  que  le  jrinie  Poussin  a\  ait  si  franchement  ad- 
mirée et  qui  était  lii ,  belle  encore  près  de  l'Adam  de 
Mabuse;  potn-  tontes  ces  singularités,  lidiome  modenie 
n'a  qu'un  mot  :  c  était  iiulffiiiissable!...  Admirable  ex- 
pression !  elle  résume  la  littérature  fantastique  ;  elle  dit 
tout  ce  qui  échappe  aux  perceptions  bornées  de  notre 
esprit  ;  et,  quand  vous  l'avez  placée  sous  les  yeux  d'un 
lecteur,  il  est  lancé ilans  l'espace  imaginaire;  alors,  IcIJMi- 


552 


L'ARTISTE. 


tastique  se  trouve  tout  germé,  il  pointe  comme  une  herbe 
verte  au  sein  de  l'incomprébensible  et  de  l'impuissance... 

Donc  ce  vieillard,  maître  Frenhofer  paraissait  indé- 
finissable ,  incotliprébensible ,  et ,  tout  ce  que  la  riche 
imagination  de  Nicolas  Poussin  put  saisir  de  clair  et  de 
perceptible ,  en  voyant  cet  être  surnaturel  (surnaturel  est 
encore  une  belle  expression  !  ),  c'est  qu'il  était  le  type  le 
plus  complet  de  la  nature  artiste  ,  de  celle  nature  capri- 
cieuse et  folle  ,  à  laquelle  tant  de  pouvoirs  sont  confiés  et 
et  qui,  si  souvent  en  abuse,  emmenant  la  froide  raison  , 
les  bourgeois  et  même  quelques  amateurs,  'a  travers  mille 
chenn'ns  pierreux,  où  ils  ne  voient  rien,  taudis  que  la  fo- 
lâtre fantaisie  de  la  jolie  déesse  découvre  des  épopées, 
des  châteaux  ,  des  œuvres  d'art.  —  Nature  mocqueuse 
et  bonne,  féconde  et  pauvre! 

Ainsi,  poiu- le  pauvre  Poussin,  ce  vieillard  était  de- 
venu par  une  transfiguration  subite,  l'art  lui-même, 
l'art  avec  son  secret,  ses  fougue,  avec  ses  rêveries. 

—  Oui,  mon  cher  Porbus,  reprit  Frenhofer,  il  m'a 
manqué  jusqu'à  présent  de  rencontrer  une  femme  irré- 
piochable!...  —  Un  corps  dont  les  contours  soient  d'une 

jjeauté  parfaite,  et  dontla carnation Mais  où  est-elle 

vivante,  dit-il  en  s'interrompant ,  celte  introuvable  Vé- 
nus des  anciens,  si  souvent  cherchée  et  dont  nous  rencon- 
trons à  peine  les  beautés  cparses 0!  pour  voir  un 

moment,  une  seule  fois,  la  nature  divine,  complète,  l'i- 
déal enfin ,  je  donnerais  ma  fortune  ! . . . 

—  Nous  pouvons  nous  départir  d'ici,  dit  Porbus  a 
Poussin,  il  ne  nous  entend  plus,  ne  nous  voit  plus 

—  Allons  k  son  atelier?...  répondit  le  jeune  homme 
émerveillé. 

— Oh  !  le  vieux  reître ,  a  su  en  défendre  l'entrée.  Ses 
trésors  sont  trop  bien  gardés ,  pour  que  nous  puissions  y 
arriver...  Je  n'ai  pas  attendu  voire  avis  et  votre  fantaisie 
pour  tenter  l'assaut  du  mystère... 

—  Il  y  a  donc  un  mystère... 

—  Oui,  repondit  Porbus.  Le  vieux  Frenhofer  est  le 
seul  élève  que  Mabuse  ait  voulu.  — Se  faisant  son  ami , 
.son  sauveur,  son  père,  Frenhofer,  a  sacrifié  des  trésors 
pour  satisfaire  les  passions  de  Mabuse,  et  Mabuse,  recon- 
naissant, lui  a  légué  le  secret  du  relief,  le  pouvoir  de 
donner  aux  figures  cette  vie  extraordinaire ,  cette  fleur 
de  nature,  notre  désespoir  éternel ,  et  dont  il  possédait 
si  bien  le  faire  ,  qu'vm  jour  ayant  vendu  et  bu  le  damas 
à  fleur,  dont  il  devait  s'habiller  a  l'entrée  de  Charles- 
Quint  ,  il  accompagna  son  maître  avec  un  vêtement  de 
papier,  sur  lequel  il  avait  peint  le  damas.  L'éclat  parti- 
culier de  l'étoffe  portée  par  Mabuse,  surprit  l'Empereur 
qui,  voulant  en  faire  compliment  au  protecteur  du  vieil 


ivrogne,  découvrit  la  supercherie!...  Freidiofer  est  un 
homme  ivre  de  notre  art  et  qui  vit  dans  la  couleur  !... 

— Nous  y  pénétrerons!...  sécria  Poussin  n'écoutant 
plus  Porbus,  et  ne  doutant  plus  de  rien. 

Porbus  sourit  a  l'enthousiasme  du  jeune  inconnu  et  ils 
se  quittèrent. 

Nicolas  Poussin  revint  a  pas  lenls  vers  la  rue  de  la 
Harpe  et  dépassa  même  sans  s'en  apercevoir  la  modeste 
hôtellerie  où  il  était  logé. 

Montant  avec  une  inquiète  promptitude  son  misérable 
escalier,  il  parvint  "a  une  chambre  haute,  située  sous 
cette  toiture  en  coloml)age,  naïve  et  légère  couverture 
des  maisons  du  vieux  Paris.  H  vit ,  près  de  l'unique  et 
sombre  fenêtre,  une  jeune  fille  qui ,  au  bruissement  de 
la  porte,  se  dressa  soudain  par  un  mouvement  passionné, 
car  elle  avait  reconnu  le  peintre  à  la  manière  dont  il  le- 
vait le  loquet. 

—  Qu'as-tu?  dit-elle. 

—  J'ai,  j'ai!..  ']a\,  s'écria-t-il  en  étouffant  de  plaisir, 
que  je  me  suis  senti  peintre  !...J'avaisdouté  de  moi  jusqu'à 
présent,  mais  ce  matin  j'ai  cru  en  moi-même,  je  puis  être 
un  de  ces  hommes-la!..  Va!  Gillette,  nous  serons  riches, 
heureux  !  Il  y  a  de  l'or  dans  ces  pinceaux... 

Mais  il  se  tut  soudain,  et  sa  figure  grave  et  vigoureuse 
perdit  son  expression  de  joie  quand  il  vit  la  médiocrité 
de  ses  ressources  matérielles.  Ses  murs  étaient  couverts  de 
simples  papiers  ornés  d'esquisses  au  crayon.  Il  ne  possé- 
dait pas  quatre  toiles  vaillantes.  —  Les  couleurs  avaient 
alors  un  haut  prix ,  et  le  pauvre  gentilhomme  voyait  sa 
palette  'a  peu  près  nue. 

Au  sein  de  cette  misère,  il  .sentait  d'incroyables  riches- 
ses de  cœur,  une  surabondance  de  génie  qui  le  dévorait. 
Il  avait  été  amené  a  Paris  par  un  gentilhomme  de  ses  amis 
et  peut-être  par  son  génie;  puis,  il  avait  rencontré  soudain 
une  maîtresse,  une  de  ces  amcs  nobles  et  généreu.ses  qui 
viennent  souffrir  près  d'un  grand  homme  en  épousant  ses 
souffrances ,  et  qui  s'efforcent  d'en  comprendre  les  ca- 
prices; fortes  pour  la  misère  et  l'amour  comme  d'autres 
sont  intrépides  a  porter  le  luxe  et  l'insensibilité. 

Le  sourire  errant  sur  les  lèvres  de  Gillette  dorait  ce 
grenier  et  rivalisait  avec  l'éclat  du  soleil  ;  le  .soleil  ne  bril- 
lait pas  toujours,  tandis  qu'elle  était  toujours  la,  recueillie 
dans  sa  passion  ,  attachée  a  son  bonheur  ,  a  sa  souffrance, 
consolant  le  génie  qui  débordait  dans  l'amour  avant  de 
s'emparer  de  l'art  et  de  la  gloire. 

—   Ecoute,  Gillette!...  viens  !... 

01)éissante  et  joyeuse ,  elle  sauta  sur  les  genoux  du 


L'ARTISTE. 


325 


I 


peintre.  Elle  était  toute  grâce,  toute  beauté  ;  jolie  comme 
un  printemps,  pure,  blanche,  toutes  les  richesses  fémi- 
nines, et  une  belle  ame  ! 

—  Oh,  Dieu  !  s'écria-t-il,  je  n'oserai  jamais  lui  dire  !.. 

—  Un  secret ,  reprit-elle.  Oh  !  je  veux  le  savoir. 
Le  Poussin  resta  rêveur. 

—  Parles  donc!... 

—  Gillette  !  pauvre  cœur  aimé  ! 

—  Oh  !  tu  veux  quelque  chose  de  moi  ! . . . 

—  Oui. 

—  Si  tu  désires  encore  que  je  me  mette  devant  toi  ponr 
èlre  dessinée ,  reprit-elle  d'un  petit  air  boudeur  ,  je  n'y 
consentirai  plus  jamais..  Cela  est  mal. 

— ■  Aimerais-tu  me  voir  copier  une  autre  (femme?... 

—  Peut-être dit -elle,  si  elle  était  bien  laide 

—  Eh  bien  ,  reprit  le  Poussin  d'un  ton  sérieux ,  si  pour 
ma  gloire  a  venir,  si  pour  me  faire  un  grand  peintre,  il 
fallait  aller  poser  chez  un  autre.... 

—  Tu  veux  m' éprouver....  dit-elle.  —  Tu  sais  bien, 
que  je  n'irais  pas  ! 

Le  Poussin  pencha  sa  tête  sur  sa  poitrine  comme  un 
homme  qui  succombe  à  une  joie  ou  a  une  douleur  trop 
forte  pour  son  ame. 

—  Ecoute,  dit-elle  en  tirant  Poussin  par  la  manche 
■de  son  pourpoint  nsé,  je  t'ai  dit,  Nick,  que  je  donnerais 
ma  vie  pour  toi  ;  mais  je  ne  t'ai  jamais  promis  de  renoncer 
a  mon  amour ,  à  toi ... . 

—  Y  renoncer!...  s'écria  le  Poussin  attendri. 

—  Si  je  me  montrais  ainsi  a  un  autre  qu'a  toi ,  tu  ne 
m'aimerais  plus...  et  moi-même,  je  me  trouverais  indigne 
de  toi  !...  Quand  j'obéis  a  tes  caprices,  il  n'y  a  rien  que 
de  naturel,  et  j'en  suis  heureuse  et  hère.  Mais  pour  un 
autre!...  fi...  donc... 

—  Pardonne,  ma  Gillette,  dit  le  peintre  en  se  jetant 
a  ses  genoux.  J'aime  mieux  être  aimé  que  glorieux!... 
Tu  es  plus  belle  que  la  fortune  et  les  honneui-s.  Va, 
jette  mes  pinceaux,  briile  ces  esquisses.  Je  me  suis 
trompé —  ma  vocation  c'est  de  t'aimer.  Je  ne  suis  pas 
peintre,  je  suis  amoureux  ! . . .  Périsse  l'art  et  tous  ses  se- 
crets!... 

Elle  l'admirait ,  heureuse ,  charmée!...  Elle  régnait! 
Elle  sentait  iustinctivement  les  arts  ruinés  pour  elle,  je- 
tés Il  ses  pieds  comme  un  grain  d'encens. 

—  Ce  n'était  pourtant  qu'un  vieillard!...  reprit  Pous- 


sin. Il  ne  verra  pas  la  femme  en  toi ,  il  verra  la  beauté  : 
tu  es  parfaite... 

—  Il  faut  bien  aimer!...  s'écria-t-elle  prête  à  sacrifier 
ses  scrupules  d'amour  pour  récompenser  son  amant  de 
tous  les  sacrifices  qu'il  lui  faisait.  — Mais  non,  reprit- 
elle  ,  ce  serait  me  perdre.  —  AJi  !  me  perdre  pour  toi  !.. . 
Oui,  mais  tu  m'oublieras...  Non,  c'est  une  mauvaise 
pensée  ! . . . 

—  Je  l'ai  eue  et  je  t'aime!  dit-il  avec  une  sorte  de  con- 
trition; mais  je  suis  donc  un  inlàme!... 

—  Consultons  le  père  Hardouin dit-elle. 

—  Oh,  non!  que  ce  soit  un  secret  entre  nous  deux  !... 

—  Eh  bien,  j'irai...  mais  ne  sois  pas  l'a,  dit-elle... 
Reste  à  la  porte,  armé  de  ta  dague  ;  si  je  crie ,  entre  et 
tue  le  peintre — 

Ne  voyant  plus  que  l'art,  le  Poussin  pressa  Gillette 
dans  ses  bras  !  E"ils  d'un  gentilhomme,  d'un  soldat,  il  y 
avait  une  épée  parmi  ses  pinceaux . 

—  Il  ne  m'aime  plus!...  pensa  Gillette  quand  elle  se 
trouva  seule. 

Elle  se  repentait  déjà  de  sa  résolution  ;  mais  elle  était 
en  proie  à  une  épouvante  plus  cruelle  que  son  repentir  ; 
elle  s'efforçait  de  chasser  une  pensée  affreuse  qui  s'élevait 
dans  son  cœur.  —  Elle  croyait  aimer  déjà  moins  le 
peintre  en  croyant  le  trouver  moins  estimable. 


DK  Balzac. 


(La  suite  à  la  prochaine  livraison.) 


îlfiiuf  Dramatique. 


Çy^  H 


THEATRE   FRANÇAIS. 

Vî,    W>vime  en  éroù  actot  A'  en  /irajr, 

PAR  MU.  D'KPACW  ET  Ol<PIX. 


A  la  naissance  de  l'art  dramatique  en  FniKc ,  c'était  à  <it■^ 
esprits  ignor.ins ,  simples  et  crédules  qu'on  vmilait  plaire.  Tout 
naturellement  le  fantastique,  le  surnaturel,  deTinrent  le  res- 
sort ordinaire  des  repré.scotations  lUeàtrales.   Ensuite  W  pu- 


oU 


L'ARTISTE. 


blic ,  se  trouTant  plus  c'clairé  ,  -se  fit  plus  difficile  ,  et  l'on 
paya  tri'jiit  à  sa  vanité ,  en  lui  offrant ,  non  la  peinture  de 
la  socield,  mais  la  rc'pctition  des  leçons  du  collège  :  des  images 
de  la  niytliologie ,  des  tableaux  de  l'iiistiiic  ancienne.  Nous 
lions  en  sommes  lasses  enfin  ,  et  avant  de  pouvoir  trouver  mieux , 
voilà  qu'on  pense  à  exploiter  de  nouveau  l'ancien  genre 
fondé  sur  les  croyances  superstitieuses ,  il  s'offre  du  moins  avec 
l'attrait  de  l'inaccoutumé.  Peut-être  qu'en  ce  tcinps-ci  où  tous 
les  esprits,  plus  ou  moins  livres  à  un  état  de  malaise  et  d'inquié- 
tude ,  éprouvent  ce  besoin  de  changement ,  ce  désir  d'innova- 
tions qui  nous  agitent,  peut-être  avons-nous  quelque  involon- 
taire propension  à  nous  laisser  aller  à  ces  idées  vagues,  indéfinies, 
insaisissables  que  le  merveilleux  sait  faire  naître  dans  l'imagi- 
nation ,  et  qui ,  la  berçant  de  vains  songes  ,  la  reposent  de  l'en- 
nui de  la  triste  réalité.  H  a  déjà  été  fait  plusieurs  tentatives  sur 
de  tels  sujets,  et  cortirae  elles  avaient  obtenu  quelque  succès, 
lorsqu'on  annonça  le  Possède,  on  put  croire  que  la  Comédie- 
Française  avait  à  son  tour  voulu  faire  un  essai  sur  cette  donnée. 
Déjà  de  graves  dissertations  étaient  méditées  sur  l'aventureuse 
entreprise  d'un  théâtre  qu'aucuns  voudraient  bien  faire  con- 
damner aux  représentations  classiques  à  perpétuité.  Cependant 
les  auteurs  du  drame  nouveau  ayant  eu  l'heureuse  idée  de  ne 
point  prendre  leur  sujet  au  sérieux ,  les  prévisions  déçues  du 
public  ne  furent  ])oint  défavorables  à  la  pièce,  qui  parut  d'au- 
tant plus  gaie,  qu'on  s'attendait  moins  à  la  trouver  telle.  Comme 
les  moyens  surnaturels  n'y  sont  employés  qu'en  apprencc, 
comme  ce  n'est  qu'un  diable  fictif  et  une  sorcellerie  imaginaire 
qui  sont  rais  en  scène ,  il  en  résulte  qu'on  nous  amuse  aux  dé- 
pens de  la  crédulité  et  de  la  superstition ,  sans  iious  demander 
de  les  partager.  Ainsi  donc  l'ouvrage ,  sous  ce  point  de  vue ,  ne 
sort  pas  du  genre  de  la  comédie ,  et  la  conccjition  du  per- 
sonnage qui  se  croit  possédé  est  une  idée  originale  que  le  bon 
goût  ne  peut  désavouer. 

Nous  ne  donnerons  pas  l'analyse  de  la  ])ièce  après  tous  les 
journaux  ,  nous  répéterons  .seulement  qu'elle  a  obtenu  un 
plein  succès  dès  le  premier  jour,  et  que  les  représentations  sui- 
vantes l'ont  confirmé.  Sans  doute  la  critique  trouverait  beau- 
coup à  reprendre  daiis  l'enscmlile  de  l'ouvrage  si  on  l'examinait 
froidement,  mais  la  gaité  des  détails  vous  désarme,  et  vous 
vous  laissez  entraîner  par  les  ingénieuses  combinaisons  d'une 
foule  d'incidens  bizarres  et  plaisans  qui  viennent  sans  cesse  en- 
tretenir l'illusion  dont  le  principal  per.sonnage  est  le  jouet. 

Dès  que  le  ]iauvre  déserteur  s'est  persuadé  que  le  diable  lui 
est  apparu  et  l'a  lié  par  un  pacte ,  tout  ce  qui  lui  arrive  doit 
lui  sembler  la  conséquence  naturelle  de  son  associatiou  avec 
l'enfer.  Les  malheurs  même  qu'il  éprouve  coup  sur  coup,  mais 
auxquels  il  échappe  dès  qu'il  en  exprime  le  désir,  deviennent 
pour  lui  une  preuve  évidente  delà  protection  surnaturelle  qu'il 
a  obtenue,  cependant  tandis  que  le  crédule  Dominique  est  ainsi 
entretenu  dans  son  erreur,  les  faits  qui  lui  paraissent  si  merveil- 
leux s'expliquent  toujours  tout  naturellement  par  le  S];ectaleur. 
On  voit  comment  un  jeune  homme ,  surpris  dans  un  rendez-vous 
d'amour  ,  se  sauve  sur  les  toits  et  se  montre  à  la  lucarne  du  dé- 
serteur tout  juste  au  moment  oîi  celui-ci,  aigri  par  la  misère, 
s'emporte  en  imprécations  et  invoque  le  diable.  Et  quand  Do- 


minique, qui  a  demandé  de  l'or,  en  reçoit  une  bourse  pleine; 
quand,  suivant  son  désir,  il  voit  entrer  le  gentilhomme  à  qui 
il  a  sauvé  la  vie;  quand  sa  maîtresse  se  présente  à  lui  dès  qu'il 
la  souhaite,  quand  la  liberté  lui  est  rendu  dès  qu'il  la  demande, 
quand  un  bon  déjeuner  lui  est  offert  dès  qu'il  en  témoigne 
l'envie,  toutes  ces  heureuses  chances  qui  lui  arrivent  à  point- 
nommé,  sont  toujours  aux  yeux  du  spectateur,  amenées  par 
des  moyens  simples  et  qui  ne  sortent  ])oinl  de  la  vraisemblance. 

Ajoutez  à  cela  l'attrait  d'un  diologue  facile  et  naturel ,  plein 
de  saillies  piquantes  ,  de  mots  naïfs  ,  de  vives  réparties ,  et  l'on 
concevra  comment  d'unanimes  applaudissemens  ont  accueilli  un 
ouvrage  non  pas  irréprochable  ,  mais  spirituel ,  amusant  et  gai , 
et  qui,  chose  extraordinaire  aujourd'hui,  n'emprunte  rien  ni  a 
l'histoire,  nia  la  politique,  ni  aux  mauvaises  mœurs. 

La  pièce  est  jouée  avec  beaucoup  d'ensemble.  Monrose  ,  dans 
le  rolc  du  Possédé ,  qui  soit  de  la  classe  de  ceux  qu'il  rem- 
plit habituellement ,  a  donné  de  nouvelles  preuves  de  son  talent 
à  la  fois  plein  de  finesse  et  de  verve.  Tout  en  nous  faisant  rire 
aux  dépens  du  pauvre  mj'stifié,  il  a  su  nous  intéresser  conti- 
nuellement à  lui ,  en  nous  laissant  toujours  deviner ,  à  travers  la 
peur  qu'il  a  de  l'enfer,  le  courage,  la  présence  d'esprit  et  le 
bon  cœur  du  soldat  qui  jusqu'à  ce  jour  avait  mérité  d'être  ap- 
pelé le  résolu. 

Mademoiselle  Anaïs  représente  avec  beaucoup  de  vérité  une 
jeune  fille  simple  et  naïve,  et  nous  peint  avec  autant  de  gentil- 
lesse que  de  naturel  l'éionnement  où  la  jettent  les  transports 
bizarres  de  Dominique  qu'elle  aime  ,  lorsque  celui-ci  ne  croit 
voir  en  elle  qu'un  vain  fantôme  que  Satan  a  envoyé  pour  lui 
faire  illusion.  Mademoiselle  Anaïs,  que  le  public  accueil  tou- 
jours avec  une  bienveillance  marquée,  le  mérite  par  son  jeu 
gracieux,  facile  et  spirituel  ;  mais  il  faut  qu'elle  fasse  ses  efforts 
pour  soigner  sa  prononciation  et  se  défaire  d'une  sorte  d'accent 
nazillard  qui  donne  de  la  monotonie  à  son  dcliit. 

Les  autres  acteurs  s'acquittent  convenablement  des  rôles  se- 
condaires dont  ils  sont  chargés  ,  et  la  pièce  est  jouée  avec  beau- 
coup d'ensemble. 


n0uiifiif0. 


—  M.  Mercuri  grave  pour  I'Abtiste  le  beau  tableau  des 
Moissonneurs  de  M.  Léopold  Robert. 


La  fermeture  du  Salon  est  irrévocablement  fixée  au  i  ."i 


août. 


—  Demain  lundi ,  la  Peau  de  Chagrin  paraîtra. Une  indis- 
position de  M.  de  Balzac  a  malheureusement  retardé  la  publi- 
cation de  ce  livre,  destiné,  selon  toute  apparence,  à  un  grand 
succès. 


É\Er.AT,  linjirÙDuur,  rue  <iu  Cdraii ,  u*  IG. 


JVirHale 


l3muir-:Hrt0. 


.  SALON  DE  1831. 


PAYSAGES. 

Une  révolution  s'est  opérée  dans  la  peinture  de  paysage 
comme  dans  les  autres  branches  de  l'art.  Ces  paysages  de 
nature  de  convention ,  ces  respectables  paysages  bien  ba- 

TOME    II,       )"    LIYRAISOH. 


layés ,  bien  époussetés ,  sans  ronces  et  sans  épines ,  à  li- 
gnes bien  compassées ,  bien  guindées ,  bien  cadencées , 
ont  disparu  a  peu  près  du  Salon.  C'est  la  nature,  la  na- 
ture telle  qu'elle  est,  que  le  paysagiste  s'essaie  à  rendre 
aujourd'hui,  et  chaque  œuvre,  au  lien  d'itre  jetée  dans 
un  moule  toujours  analogue,  marqué  de  la  contre-façon 
du  cachet  du  Poussin ,  porte  l'empreinte  individuelle  du 
talent  du  peintre  ;  en  un  mot ,  chaque  œihre  en  général 
est  un  filon  plus  ou  moins  bien  exploité  de  la  mine  si 
riclie  de  la  vraie  nature. 

Parmi  les  artistes  qui  travaillent  dans  ce  noUveau  sys- 
tème ,  on  compte  d'abord  M.  Jolivard.  11  a  orné  le  Musée 
de  nombreux  paysages  où  se  remarquent  de  grandes  et 
rares  qualités.  Ce  n'est  point  un  homme  qui  voie  la  nature 
a  travers  le  prisme  d'une  imagination  brillante  et  fé- 
conde ;  qui  l'embellisse,  qui  l'idéalise.  Il  la  reganl 
fixe  sur  la  toile  :  copiste  exact  et  vrai ,  mais  h 
de  son  talent  souhaiterait  plus  de  verve  peut- 
d'clan,  plus  de  richesse  dans  la  pensée. 

Ces  dernières  qualités  constituent  le  talent  d 


s 


L'ARTISTE. 


gny,  dont  la  belle  et  sévère  imagination  s'est  déployée 
d'une  manière  si  remarquable  dans  son  Massacre  des 
Druides.  L'exécution  de  ce  tableau  porte  le  cacbet  d'une 
main  habile.  Nombre  d'autres  peintures  encore  forment 
avec  celle-ci  l'exposition  de  cet  artiste  distingué.  Elles 
offrent  constamment  un  beau  choix  de  nature,  un  ca- 
ractère élevé,"  un  faire  simple  et  large;  mais  plus  de  fini 
et  de  modelé  ne  leur  messiéraient  pas.  Toujours  conçues 
et  exécutées  avec  assez  de  vigueur  pour  frapper  tout 
d'abord,  trop  souvent  aussi  elles  éveillent  plutôt  l'ima- 
gination ,  elles  font  plutôt  désirer  et  deviner  qu'elles  ne 
satisfont  complètement.  Le  dernier  tableau  qu'a  exposé 
M.  Aligny  est  une  vue  des  bords  du  lac  d'Albano  ,  fraî- 
che et  riante  peinture ,  riche  et  brillant  résumé  d'un 
voyage  pittoresque  dans  cette  partie  de  la  belle  Italie. 

Les  amateurs  prisent  surtout ,  du  même  artiste  ,  deux 
paysages  dessinés  a  la  plume  d'une  main  ferme  et  fière, 
dans  le  goût  des  anciens  maîtres. 

Le  talent  de  M.  Corot  le  porte  dans  une  voie  analogue 
a  celle  que  suit  M.  Aligny.  De  nombreux  paj^sages  attes- 
tent la  fécondité  de  cet  artiste  ;  mais ,  ce  qui  vaut  mieux  , 
ils  sont  tous  empreints  d'un  grand  mérite.  L'imagination 
de  M.  Corot  a  quelque  chose  de  grave,  mais  l'on  aimerait 
qu'il  lui  demandât  une  nature  moins  nue,  moins  sèche, 
moins  monotone ,  et  qu'il  cherchât  sur  sa  palette  de  plus 
riantes  couleur  s. 

M.  Coignet  a  exposé  de  bons  ouvrages  d'une  exécu- 
tion facile ,  solide  et  agréable.  Son  talent  est  connu  depuis 
long-temps  et  ne  se  dément  point  cette  année.  Il  en  est  de 
même  de  M.  Dupressoir. 

M.  Gué,  qui  occupait  déjà  une  place  si  hororable  dans 
les  arts  comme  habile  auxiliaire  de  notre  célèbre  décora- 
teur Ciceri ,  s'est  classé  du  premier  coup  a  un  rang  élevé 
comme  peintre  depaysage.  Sa  Fue  d' ylui>ergne  esx.  un  des 
beaux  ouvrages  du  Salon. 

M.  Rémond  est  doué  d'une  exécution  facile,  trop  fa- 
cile mènie,  et  il  serait  a  désirer  qu'il  pût  en  échanger  l'ex- 
cès contre  ce  qu'il  lui  manque  de  naïveté  d'imitation  et  de 
légèreté  dans  la  touche.  C'est  malheureusement  le  défaut 
de  l'école  de  Rome ,  dont  il  est  un  des  élèves  les  plus  dis- 
tingués. On  ne  saurait  trop  rappeler  a  la  natufe  les  paysa- 
gistes dont  le  talent  s'égare  sur  les  pas  de  Michalon.  Cette 
nature  ,  cette  mère  de  toute  beauté  dans  les  arts  ,  tend  les 
bras  a  qui  veut  aller  a  elle  franchement  ;  elle  seule  peut 
ouvrir  la  route  à  une  gloire  durable. 

M.  Giroux  est  dans  la  bonne  route,  et  recueille  les  fruits 
de  son  voyage  en  Italie.  Outre  de  grands  paysages  pleins 
de  goût  et  de  vérité ,  le  Salon  a  de  lui  plusieurs  cadres , 
sortes  depasse-partout  remplis  de  nombreux  sujets ,  études 
charmantes  ,  vrais  portraits  delà  belle  nature  de  l'Italie, 
et  devant  lesquels ,  voyageurs  amoureux  de  ce  jardin  de 


l'Europe,  nous  aimions  "a  retremper  nos  souvenirs  et  ra- 
fraîchir nos  admirations. 

Payons  le  même  tribut  de  gratitudeâ  M.  Smargiassi  pour 
ses  belles  vues  italiennes  pleines  de  ton  local ,  et  surtout 
pour  sa  vue  charmante  du  Port  de  Naples.  C'est  bien 
Naples  au  ciel  d'azur ,  a  l'air  embaumé  ;  c'est  bien  la  ville 
privilégiée  ,  riche  de  fleurs  ,  de  fruits  ,  d'insouciance  et 
de  poésie.  En  regardant  cette  peinture,  il  nous  semblait 
encore  descendre  sur  le  port  Napolitain ,  au  milieu  de 
l'enivrant  parfum  des  orangers. 

L'étude  de  la  nature  est  aussi  l'objet  de  M.  Ricois,  ta- 
lent aimable  qui  rachète  en  grâce  et  en  vérité  ce  qu'il 
laisse  désirer  en  vigueur.  Il  y  a  de  lui  au  Salon  une  Fue  de 
Suisse  peinte  avec  goût,  animée  de  soleil,  et  bien  entendue 
de  composition.  Cet  artiste  semble  avoir  la  conscience  de 
ce  qui  manque  encore  "a  son  exécution,  et,  dans  un  der- 
nier paysage  exposé  par  lui ,  l'œil  le  moins  exercé  peut 
remarquer  les  efforts  du  peintre  pour  triompher  de  son 
défaut ,  la  timidité  générale  et  l'absence  de  force  dans  les 
premiers  plans.  M.  Ricois  a  fait  de  bons  élèves  parmi  les- 
quels M.  Le  Rée  donne  d'intéressantes  espérances. 

On  éprouve  du  plaisir  a  citer  les  beaux  ouvrages  de 
M.  Brascassat.  C'est  un  peintre  consciencieux,  solide  et 
vrai.  Les  bestiaux  dont  il  anime  ses  paysages  sont  étu- 
diés avec  une  rare  exactitude  ;  et  ces  accessoires ,  qui  suf- 
firaient pour  lui  donner  dans  les  arts  une  place  distinguée, 
attestent  l'inspiration  immédiate  de  la  nature. 

Voulez-vous  respirer  un  air  plein  de  fraîcheur?  vous 
abriter  du  soleil  sous  une  verdure  ondoyante  qu'un  vent 
léger  caresse?  promenez-vous  par  la  pensée  dans  le  déli- 
cieux paysage  où  M.  Jadin  a  saisi  la  nature  sur  le  fait  avec 
tant  de  naïveté.  On  voudrait  peut-être  plus  d'étude  dans 
les  premiers  plans,  plus  de  fini  dans  le  ciel,  pour  lui  don- 
ner plus  de  profondeur  ;  mais  le  second  plan,  mais  le  fond 
ne  laissent  rien  à  désirer  ;  mais  la  teinte  légère  qui  sépare 
les  deux  rideaux  de  verdure  fait  à  ravir,  et  l'on  dirait  que 
l'air  se  joue  et  murmure  entre  les  feuillage?. 

M.  Jadin  est  le  même  qui  a  peint  avec  une  grande  vé- 
rité de  couleur  de  nombreuses  études  dénature  morte.  Ce 
sont  là  des  études  profitables  au  talent  d'un  peintre ,  et  qui 
font  une  palette  pour  de  plus  importans  sujets. 

Les  derniers  jours  de  l'exposition  ont  été  signalés  par 
l'apparition  de  tiflis  paysages  dignes  de  l'attention  des 
connaisseurs.  Les  deux  premiers  sont  de  M.  Horace  Ver- 
net.  Il  n'est  point  de  genre  que  n'ait  essayé  cet  artiste 
extraordinaire ,  qui  triomphe  en  un  tour  de  main  de  toutes 
les  difficultés.  Passant,  avec  une  égale  aisance,  d'une 
sévère  composition  à  un  léger  croquis,  d'une  grande 
peinture  "a  un  petit  dessin  ,  il  est  toujours  habile  et  quel- 
quefois admirable.  Mais  cette  excessive  facilité  l'empêche 
trop  souvent  de  mûrir  ses  conceptions. 


L'AUTISTE. 


La  dernière  œuvre  dont  nous  ayons  a  nous  occuper  au- 
jourd'hui est  une  Vue  de  Caen,  par  M.  La  Berge.  Ter- 
miner cette  revue  rapide  par  une  peinture  si  remarquable, 
ce  n'est  certes  pas  finir  dans  l'ordre  des  mérites  respectifs. 
C'est  un  ouvrage  de  longue  haleine,  où  l'entente  du  pit- 
toresque saisit  tout  d'abord  le  spectateur.  Conscience , 
vigueur ,  vérité  dans  l'ensemble  et  dans  les  détails ,  tels 
sont  avec  l'originalité,  avec  l'absence  de  toute  routine 
d'école  dans  la  manière,  les  qualités  principales  de  cette 
belle  peinture.  Une  diligence  est  arrêtée  dans  une  rue  : 
hommes ,  femmes ,  enfans ,  tout  le  monde  s'empresse  au- 
tour des  voyageurs.  C'est  le  matin ,  et  le  soleil  dore  de  ses 
pâles  regards  les  toits  des  habitations.  Cet  accident  lumi- 
neux est  rendu  avec  un  bonheur  surprenant;  et  si  le  pein- 
tre eût  moins  négligé  l'artifice  des  demi-teintes,  s'il  eût  fait 
circuler  l'air  dans  toute  la  scène,  s'il  eût  donné  moins 
d'égalité  de  ton  a  l'arbre  qui  en  sépare  les  deux  parties , 
ce  tableau,  qui  rappelle  beaucoup  l'exécution  de  Ruy.s- 
dael,  pourrait  se  citer  auprès  des  belles  productions  de 
cet  artiste. 

Si  l'espace  nous  l'eût  permis ,  nous  eussions  aimé  a 
citer  encore  d'intércssans  ouvrages  qui  attestent  de  bonnes 
et  constantes  études.  M.  A.  Faure ,  auteur  de  deux  bons 
portraits ,  eût  trouvé  tout  naturellement  sa  place  sous  no- 
tre plume.  Sa  Vue  de  Loches  a  du  mérite.  Elle  est  bien 
entendue  de  composition  et  d'effet  général  ;  mais  l'exé- 
cution, dépourvue  de  vigueur,  décèle  dans  l'auteur  une 
timidité  contre  laquelle  de  nouveaux  efforts  l'appren- 
dront a  se  prémunir.  Nous  aurions  donné  à  M.  Léon 
Fleury  des  conseils  analogues  ;  et  M.  Ulrich  aurait  eu 
également  sa  part  de  criticfues  et  d'éloges.  On  a  distingué 
sa  Vue  des  côtes  d'Amalfi.  Il  y  a  la  de  la  conscience  et 
du  courage.  Les  fonds  sont  à  leur  plan ,  la  perspective 
aérienne  est  bien  entendue,  et  cette  peinture  qui  déjà  fait 
honneur  a  ce  laborieux  artiste  ne  laisserait  plus  de  prise 
a  la  critique  si  les  premiers  plans  étaient,  touchés  avec 
plus  de  vigueur  et  de  fermeté. 


SCULPTURE. 


^Menaye  à^éraC,    Q,ra^e,    f^acauM,    t/vni»r. 


Avant  de  terminer  aujourd'hui  l'article  de  sculpture  qui  a  ëtë 
si  brusquement  interrompu  dimanche  dernier  ,  l'honneur  de 
ma  littérature  exige  que  je  rectifie  un  des  passages  qu'il  con- 
tient. Dans  ma  chaste  colère,  j'ai  vivement  pris  à  partie  M.  Du- 
seigncur,  pour  nous  avoir  montre'  le  terrible  chevalier  Roland 
complètement  nu.  Il  est  clair  que  je  n'attaquais  que  le  sujet,  que 
le  moment  choisi  par  l'artiste  ;  nous  savons  tous  que  Roland 
s'était  dcjMJuilIc  lui-même  de  ses  anncs,  cl  que  dans  l'accès  de 
la  plus  horrible  et  de  la  plus  furieuse  folie,  comme  dit  le  poète, 
i^frracha  jusqu'à  ses  derniers  vctcmcns;  je  ne  prétends  donc 
pas  accuser  M.  Duseigneur  d'avoir  violé  l'histoire ,  et  ma  cri- 
tique porte  uniquement  sur  l'action  même  qu'il  a  représentée. 
Il  ne  faut  pas  s'étonner  du  reste  que  je  me  sois  plutôt  attaché  à 
M.  Duseigneur  qu'à  un  autre,  carie  sentiment  d'cflbrts  et  de 
rage  qui  jaillit  dans  toute  sa  figure  ,  fait  regretter  qu'il  n'ait  pas 
secoué  davantage  les  vieux  principes  :  elle  manque  sans  doute 
d'un  peu  de  noblesse  et  de  pureté,  mais  V outré  même  que  l'on 
doit  reprocher  à  l'expression  de  la  physionomie  ,  annonce  des 
intentions  fortes ,  énergiques,  qui  eussent  été  bien  mieux  em- 
ployées, je  crois,  pour  l'art  et  pour  notre  instruction,  à  retra- 
cer mille  faits  non  moins  dramatiques  du  Roland  caparaçonné 
et  bardé  de  fer  que  nous  citions.  C'est  là  tout  ce  que  j'ai  voulu 
dire'.  Je  reviens  maintenant  à  mon  examen  général. 

Le  Daphnis  et  Chloé  de  M.  Desbœufs,  d'après  le  tableau 
tant  soit  peu  glacé  de  Gérard,  est  moins  heureux  que  le 
même  sujet  traité  par  M.  Champonnière ,  et  je  suis  sûr  que 
M.  le  baron  ne  l'en  remerciera  pas  .-  heureusement ,  il  s'est 
relevé  dans  son  groupe  du  Génie  de  la  Liberté  brisant 
l'épée  du  despotisme  :  composition  au-dessus  de  nature ,  assez 
fortement  accentuée.  On  dit  que  le  génie  de  la  liberté  était , 
avant  la  révolution  de  juillet,  celui  de  la  religion  qui  terrassait 
le  vice.  Si  l'on  dit  vrai ,  j'aurais  j)einc  à  pardonner  une  sem- 
blable métamorphose  :  outre  qu'elle  me  semble  indigne  d'un 
artiste  ,  elle  nuit  toujours  à  son  œuvre.  C'est  ainsi  que  le  despo- 
tisme a  aujourd'hui ,  dans  l'ouvrage  de  M.  Deslxeufs ,  un  net 
aplati  ,  un  front  anguleux  ,  une  physionomie  basse  et  ignoble  ; 
type  d'une  laideur  qu'on  pouvait  prêter  au  vice  ,  mais  qu'on  ne 
saurait  appliquer  au  despotisme ,  puisque  loin  de  là  il  n'est  aussi 
redoutable  que  par  ses  formes  de  beauté,  de  gloire  et  de  prestige, 
qui  e'bluuissent  et  fascinent  la  multitude.  L'v/nge  rebelle  de 


'  J'ai  bien  encore  à  nie  reproclier  certtine  peiite  satur  que  yti  prclM, 
dant  le  temps,  ii  I.oui>  XIY,  à  propos  du  tabieau  de  M.  Decaisne ; 
maia  ceue  faute  esi  déjà  $t  vieille ,  que  je  oe  me  croit  oblige  de  U  tai>~ 
peirr  que  poui'  l'acquit  de  m*  ronicicDcc. 


L'ARTISTE. 


M.  Marochetti  est  encore  une  création  prise  dans  le  surnaturel  : 
c'est  une  statue  colossale ,  qu'il  ne  faut  conside'rer  que  comme 
une  Bljauche;  mais  dans  laquelle  on  trouve  du  feu,  de  l'élan  et 
une  grande  hardiesse  de  conception.  Attendons  la  mise  à  exécu- 
tion. 

M.  Legendre  He'ral  a  exc'cute'  en  marbre  son  plaire  d'Eu- 
rydice piquée  par  un  serpent.  Ce  morceau  conserve  encore 
de  belles  parties ,  mais  d'un  aspect  disgracieux  ;  il  est  loin  de 
ressembler  à  son  beau  modèle.  On  ne  peut  se  défendre  d'un  sen- 
timent pénible  en  voyant  échouer  ainsi,  devant  des  difficultés 
pour  ainsi  dire  matérielles,  un  homme  d'un  pareil  mérite.  Nous 
désirons  que  M.  Grasse,  lorsqu'il  traduira  en  marbre  Icard 
essayant  ses  ailes ,  ne  perde  pas  d'une  manière  aussi  fatale  la 
vie  et  la  force  qu'où  trouve  si  bien  senties  dans  le  mouvement 
d'ascension  du  pauvre  fils  de  Dédale ,  auquel  il  s'attachera  sans 
doute  à  donner  une  figure  moins  classique  ,  c'est-à-dire  plus  ex- 
pressive et  plus  vivante. 

Tu  Homme  dévoré  par  un  chien  est  une  fort  belle  chose ,  quoi- 
que le  chien  ressemble  trop  à  un  loup  :  la  figure  souffre  saps 
grimaces ,  et  le  corps  et  la  poitrine  sont  bien  haletans  de  dou- 
leur j  cette  statue  fait  honneur  à  M.  Jacques.  M.  Gechter  s'est 
aussi  distingué  dans  son  Castor^  qui  dompte  un  cheval  en  le 
tenant  fort  tranquillement  par  la  bride.  Ce  groupe ,  pour  être 
très-remarquable  ,  ne  manque  que  d'un  peu  de  l'animation  qui 
caractérise  les  œuvres  de  M.  Moine.  A  propos  de  M.  Moine , 
j'ai  oublié  de  parler  du  cadre  de  M.  A.  Barre,  dans  lesquels 
on  retrouve,  sans  imitation  pourtant,  sa  manière  de  procéder  : 
c'est  assez  faire  l'éloge  des  petits  médaillons  de  M.  Barre.  Je 
voudrais  bien  parler  de  son  Triomphe  de  la  Liberté ,  mais  je 
n'ose  :  je  craindrais  de  l'accuser  de  carlisme. 

M.  Allier  a  exposé  plusieurs  portraits  parmi  lesquels  on  doit 
citer  celui  du  vénérable  Labbey  de  Pompières  j  il  ne  fallait  pas 
moins  que  la  vigueur  du  talent  qu'il  a  déployé  dans  cette  belle 
tête  pour  faire  oublier  la  nature  commune  de  son  Enfant  en 
marbre  et  de  sa  jeune  Fille  effeuillant  une  rose.  Quelques- 
uns  des  dix  ou  douze  bustes  qui  portent  la  signature  de  M.  Dan- 
tan  jeune  sont  néanmoins  à  mon  avis  supérieurs  à  ceux  de 
M.  Allier.  Il  est  vrai  de  dire  que  M.  Dantan  semble  s'être  fait 
une  spécialité  du  portrait;  il  saisit  avec  une  adi'esse  extrême  les 
plans  les  plus  fins  de  la  physionomie  ,  et  il  fait  d'une  ressem- 
blance frappante.  On  apprécie  particulièrement  ce  mérite  dans 
le  plâtre  de  M.  Cicéri ,  où  nous  avons  retrouvé  le  sourire  mo- 
queur et  la  physionomie  malicieusement  bonhomme  du  célèbre 
peintre  décorateur  que  nous  admirons  tous  les  jours.  M.  Dantan 


'  Je  ne  comprends  guère  ces  noms  amhiticuiL  doniiiis  à  do  véritables 
éludes.  Qu'a  donc  de  commun  avec  Castor,  ce  modèle  tout  nu,  qui  nous 
montre  son  dos  comme  le  Romulus  de  David?  Pourquoi  M.  Legendre 
Jléral  a-t-il  appliqué  le  nom  d'Eurydice  à  la  femme  qui  se  prend  le 
pied  ,  et  qui  pourrait  aussi  bien  s'appeler  Javotle  ou  Olympe.  Ces  mes- 
sieurs, et  tant  d'autres  qui  les  ont  imités,  devraient,  il  me  semble,  .se 
contenter  d'appeler  leurs  ouvrages  de  simples  études ,  et  n'avoir  pas 
^inutile  prétention  d'en  faire  des  sujets,  puisqu'il  est  impossible  d'en 
trouver  un  dans  des  corps  nus  qui  vont  tout  autant  à  M.  Charles  ou  'a 
mademoiselle  Pauline,  qu'à  Daphnis  et  Cbioé. 


jeune  manque  cependant  d'un  peu  d'élévation  daijs  le  style  :  il 
est  trop  prosaïque,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi,  et  je  dénonce  un 
tel  vice  sans  ménagement  parce  que  j'ai  vu,  chez  un  des  amis  de 
ce  sculpteur,  quelques  charges  de  lui  si  pleines  d'imagination 
et  de  verve  qu'on  serait  tenté  de  croire  que  le  raisonnable  de 
ses  portraits  n'est  qu'une  fausse  route  prise  à  dessein. 

La  tâche  si  au-dessus  de  nos  forces  que  nous  avions  entre- 
prise est  accomplie  :  il  est  temps  de  nous  arrêter.  C'est  assuré- 
ment une  idée  fausse  que  de  se  faire  un  cas  de  conscience  de 
mentionner  tout  le  monde ,  aussi  nous  n'avons  parlé  que  des 
hommes  qui  nous  paraissent  devoir  exercer  quelque  influence 
sur  l'art ,  d'une  façon  ou  de  l'autre ,  parleurs  qualités  ou  leurs 
défauts.  Les  gens  sans  foi ,  sans  portée,  sans  avenir,  qui  font  de 
la  peinture  et  de  la  statuaire  comme  ces  honnêtes  personnes  qui 
vendent  des  petits  couteaux ,  de  la  porcelaine  ,  des  vaudevilles 
ou  des  brioches ,  parce  qu'il  faut  vivre  et  qu'ils  ne  savent  pas 
faire  autre  chose;  ces  gens-là  ne  valent  pas  la  peine  qu'on  s'oc- 
cupe d'eux.  Laissons-les  gagner  tranquillement  leur  vie  ;  puis- 
sent-ils avoir  de  longs  jours  ,  une  bonne  femme  qui  fasse  bien 
leur  ménage  et  des  enfans  qui  n'usent  pas  trop  leurs  souliers! 
Quant  à  ceux  qui  ne  méritent  pas  de  rester  ainsi  dans  la  foule  , 
quant  à  ceux  qui  se  sentent  artistes  ,  qu'ils  nous  pardonnent 
si  nous  les  avons  oubliés  ;  mais  nous  le  demandons ,  au  milieu 
de  trois  mille  cent  cinq  ouvrages ,  est-il  possible  de  découvrir 
tous  ceux  qui  se  distinguent ,  et  ne  faut-il  pas  nous  estimer  heu- 
reux d'avoir  encore  pu  discerner  hier  ,  à  travers  cet  effrayant 
chaos,  les  études  de  nature  morte  de  M.  Jadin,  d'un  effet  si  sûr 
et  si  vrai;  la  Fue  de  Fontainebleau  de  M.  Ed.  Berlin  ,  qui 
promet  un  vrai  paysagiste  ;  les  scènes  intéressantes  de  M.  Jol- 
livet ,  la  couleur  finement  prestigieuse  de  M.  J.  Coignet ,  les 
deux  tableaux  si  secs  ,  mais  si  spirituels  de  M.  Caries  Vernet , 
enfin  le  pinceau  fort  et  hardi  qui  se  révèle  dans  le  paysage  de 
M.  Rousseau?  Espérons  que  l'adniinisli-ation,  en  ouvrant  enfin 
tous  les  ans  les  salles  de  notre  Louvre  aux  ateliers  ,  nous  mettra 
bientôt  à  même  de  réparer  les  fautes  que  nous  pouvons  avoir 
commises. 

V.  SCHOELCIIER. 


L'ARTISTE. 


I 


Ctttn-aturc. 


I^'ENFANT   PERBU. 

C'était  le  dernier  des  trois  jours,  un  jour  de  joie!  Vous 
savez  quelle  fête  !  La  même  fétc  perpétuelle  qui  com- 
mence par  d(;s  distributions  de  viandes ,  et  qui  se  termine 
par  quelques  fusées  jetées  dans  l'air  et  qui  brillent  Irois 
secondes ,  image  trop  vraie  de  la  satisfaction  d'un  peu- 
ple. Nous  étions  donc  arrivés,  'a  travers  tant  de  mauvaise 
musique  et  de  mauvais  vers,  au  dernier  des  trois  jours. 

La  foule  s'assemble  et  se  presse;  on  se  heurte,  on  se 
renverse,  tous  les  yeux  sont  levés  vers  le  ciel  comme  si 
on  attendait  un  miracle.  Que  va-t-il  donc  descendre  de 
ce  ciel?  Quelle  rosée  bienfaisante?  Quel  saint  ange  doit 
nous  apporter  le  calme  et  la  paix?  Pourquoi  toute  cette 
population  attentive  et  recueillie?  Demandez-lui  à  elle- 
même,  elle  ne  vous  le  dira  pas. 

La  foule  sait-elle  ce  qui  la  pousse,  ce  qui  l'appelle  ! 
La  foide  marche  comme  le  flot  marche  ;  elle  regarde  en 
haut  parce  qu'on  regarde  en  haut;  elle  n'a  ni  foi,  ni  es- 
pérance ,  ni  crainte  ;  on  l'appelle  aujourd'hui  pour  regar- 
der ,  elle  regarde  ;  il  y  a  un  an  on  l'appela  pour  briser  un 
trône,  pour  défendre  les  lois ,  pour  rétablir  la  constitution 
de  France,  pour  réclamer  les  droits  de  l'homme,  la  foule 
vint  au  premier  appel.  Elle  brisa,  elle  renversa,  elle  exila, 
elle  se  rua  dans  la  vengeance;  aujourd'hui  elle  vient  voir 
des  fusées  qui  volent  ;  sublime  foule  !  stupide  foule  ! 

Or  donc  elle  regardait  bouche  béante  ,  attendant  qu'il 
plût  a  l'artificier  de  venir. 

L'artificier  ne  se  gênait  pas  ;  l'artificier  était  'a  table , 
joyeux  et  tranquille  :  que  la  foule  attende,  le  plaisir  en 
sera  plus  vif.  D'ailleurs  tout  est  prêt.  Les  fusées  qui  s'élè- 
vent en  l'air  et  qui  retombent  en  étoiles  tricolores ,  la 
bombe  qui  tourne  sur  elle-même  et  qui  éclate ,  le  soleil 
fixe  et  mobile  donnant  iin  éclatan*  démenti  au  problème 
de  Galilée,  puis  la  gerbe  qui  monte,  qui  hurle,  qui 
crie,  qui  se  démène;  échevelée,  bizarre,  bondissante, 
joyeuse ,  poussée  par  les  éclats  du  peuple  et  se  perdant 
dant  le  nuage  comme  se  perd  une  pensée  poétique  dans 
un  peuple  en  révolution. 

Quand  l'artificier  eut  dhié  il  s'avança  au  lieu  de  l'exé- 
cution. Un  feu  d'artifice ,  c'est  comme  un  houmie  "a  im- 
moler. C'est  la  même  attente  solennelle ,  c'est  le  même 
battement  de  cœur.  A  savoir  si  l'homme  mourra  bien ,  a 
savoir  si  les  fusées  seront  de  poids  et  monteront  bien  haut 


dans  les  airs.  Ajoutez  que  c'est  nu  plaisir  d'un  instant 
qui  passe  vite,  le  temps  de  couper  une  corde  ou  d'appro- 
cher une  mèche  ;  ici  quand  tout  est  fait  c'est  du  silence, 
au  feu  c'est  de  l'obscurité  ;  je  ne  crois  pas  que  jamais  de- 
puis le  commencement  du  monde  on  ait  entrepris  une 
pareille  comparaison. 

J'en  demande  pardon  à  l'artificier. 

Enfin  ,  enfin,  dans  l'obscurité  de  la  place  publique, 
là- bas,  Ib-bas,  a  travers  ces  ponts  suspendus,  sur  ces 
bords  on  l'onde  éclate  et  se  brise,  entre  ces  statues  colos- 
sales ,  moruunens  sans  proportiqii  et  sans  actualité ,  à 
travers  cette  place  delà  Révolution  si  ensanglanlée ,  et 
qu'attendent  des  jardins  et  des  groupes  d'eaux  jaillissantes, 
voyez-vous  cette  faible  lumière  qui  scintille,  vacillante 
clarté  qui  paraît  et  disparaît  inégalement,  capricieux  fol- 
let qui  se  joue  autour  de  la  poudre ,  ame  rapide  de  cet 
artifice  muet  encore.  Silence  !  Il  faut  du  silence  pour  bien 
voir.  La  scintillante  lumière  va  donner  le  signal.  La  pâle 
clarté  va  faire  étinceler  tout  ce  ciel.  Vous  allez  dire  que 
le  soleil  n'est  pas  couché  et  que  les  étoiles  boudeuses  se 
sont  enveloppées  dans  leur  voile  gracieux  de  la  nuit, 
boudeuses  déesses  qui  échappent  a  ces  astres  inusités! 

Et  le  feu  recommence.  Vous  entendez  comme  le  râle 
d'un  mort.  L'incendie  éclate  et  hurle!  il  crie!  il  éclate! 
Tout  le  ciel  est  changé.  Le  peuple  bat  des  mains.  O  pouvoir 
de  la  poésie  sous  toutes  les  formes  !  Cette  poésie  colorée  de 
la  poudre,  facile  a  comprendre  comme  une  caricature  en 
plein  vent;  cette  poésie  des  yeux,  qui  dure  ime  seconde , 
mais  qui  va  droit  au  regard,  laissant  le  spectateur  maître 
de  se  faire  son  drame  a  lui  comme  ii  une  pantomime  d'o- 
péra ;  celte  poésie  de  l'artificier  n'a  pas  d'égale.  L'arti- 
ficier est  le  poète  populaire.  L'artificier  est  l'enchanteur 
le  plus  puissant  des  temps  modernes.  Vous  qui  sou- 
riez, savez-vous  un  peintre  plus  étudié?  savez-vous  un 
chansonnier  plus  chanté?  savez-vous  un  refrain  plus  ré- 
pété ?  savez-vous  ,  dans  ce  monde  artiste ,  quelque  chose 
plus  fêté,  plus  vivement,  plus  naïvement  senti,  avec  plus 
de  passion  et  de  cœur,  que  celte  simple  fusée  qui  sillonne 
les  airs?  Tout  un  peuple  regarde  et  applaudit.  A  ce  spec- 
tacle ,  la  pensée  de  tout  un  peuple  est  suspendue.  Il  y 
a  un  instant,  instant  rapide,  où  le  peuple  aux  mille 
formes,  aux  désolantes  colères,  aux  passions  terribles, 
aux  sentimens  multiples,  n'est  plus  un  peuple;  ce  peu- 
ple n'est  qu'un  seul  homme,  abusé,  oublieux,  flâneur, 
curieux,  innocent,  cl  qui  regarde  en  l'air.  Ce  peuple  qui 
regarde,  c'est  le  grand  flandrin  de  vicomte,  dans  Molière, 
qui  crache  dans  un  puits  pour  faire  des  ronds;  oh!  si  c»; 
moment  de  béatitude  et  de  contemplation  sile 
prolongeait  seulement  un  jour,  qu'il  serait 
verner ! 

Dans  les  airs ,  la  fête  enflammée  est  à  sq 


L'ARTISTE. 


moment.  Tout  im  pont  de  feu  s'étend  dans  les  nuages  ; 
sur  ce  pont  des  armées  sont  en  présence  ;  c'est  le  pont 
d'Arcole,  c'est  le  pont  des  trois  jours,  c'est  la  bataille  pa- 
risienne. Voyez  !  voj^ez  !  et  la  pensée  est  suspendue  de 
nouveau.  0  miracle!  dans  cette  grande  ville,  volcan  qui 
gronde  incessamment  et  qui  éclatera  quelque  jour,  inon- 
dant l'Europe  de  venin  et  de  bitume ,  dans  cette  capitale 
des  trois  couleurs  tout  se  tait,  passion,  colère,  ambition, 
douleurs,  désappointemens  cruels,  misères  profondes  ;  on 
n'entend  plus  rien  ,  pas  même  les  voix  des  mourans  ,  les 
plaintes  des  captifs,  les  gémissemens  de  l'hôpital;  la  vie 
sociale  est  suspendue,  la  vie  réelle  fait  silence,  cœurs  et 
âmes  sont  tous  dans  les  airs,  voltigeant  après  l'étincelle 
enflammée.  Ou  dirait  des  peuples  croyans  qui  écoutent 
une  religion  nouvelle.  A  la  dernière  fusée  il  n'y  avait 
plus  dans  Paris  qu'un  seul  désir,  c'était  de  voir  le  der- 
nier éclat  de  cette  fête  dans  le  ciel.  Alors,  quand  tout  ce 
peuple  quitte  la  terre,  il  n'y  a  plus  sur  la  terre  ni  époux  , 
ni  père,  ni  maîtresse,  ni  haine,  n'y  amour;  il  n'y  a  plus 
qu'un  regard,  qu'un  simple  regard,  morne  et  terne  comme 
tout  regard  après  lequel  il  n'y  a  plus  rien  a  désirer. 

Mènieje  vous  le  dis,  une  mère,  ce  jour-là,  s'est  telle- 
ment perdue  au  ciel,  quelle  oublia  son  enfant,  son  joli 
petit  enfant ,  qui  était  a'  ses  pieds. 

Elle  oublia  son  enfant  la  pauvre  mère  !  elle  l'oublia 
(un  instant ,  cet  instant  fera  le  chagrin  de  sa  vie.  Excu- 
sable peut-être ,  car  c'était  son  premier  moment  de  poésie, 
la  pauvre  femme  !  c'était  le  seul  plaisir  qu'elle  eût  eu  en 
sa  vie  ,  c'était  la  seule  page  qu'elle  eût  ouverte,  le  seul 
spectacle  auquel  elle  eût  assisté  ,  le  seul  vers  qu'on  eût 
murmuré  a  ses  oreilles  ;  c'était  son  premier  tournoi,  sa 
première  loge  a  l'opéra ,  ses  premiers  contes  des  3Iille  et 
une  Nuits;  c'était  son  premier  voyage  dans  la  rue.Vi- 
vienne ,  sa  première  entrée  dans  les  Wauxhall  éblouis- 
^  sans  ;  c'était  son  premier  cachemire ,  son  premier  bonnet 
"  ■■  de  gaze ,  sa  première  déclaration  d'amour  ;  c'était  sa 
première  débauche  dans  la  nuit,  a  la  lueur  des  lustres, 
au  son  des  instrumens ,  au  bruit  du  vin  de  Champagne  ; 
c'était  son  premier  moment  de  repos  et  de  calme,  et 
d'illusion  décevante ,  a  cette  pauvre  femme  si  fort 
plongée  dans  les  réalités  de  la  vie  laborieuse  ;  pardonnez- 
lui  donc,  si  vous  pouvez  ,  d'avoir  oublié  un  instant  son 
enfant. 

Cela  fut  prompt  comme  l'éclair  du  ciel,  quand  le  ciel 
fut  redevenu  ciel ,  rien  que  ciel  ;  son  regard  se  porta 
vers  la  terre  ,  il  alla  tout  d'un  coup  de  l'étoile  a  l'enfant; 
quand  il  n'y  eut  plus  dans  le  ciel  que  des  étoiles ,  vous 
imaginez  bien  qu'elle  revint  "a  son  enfant.  O  quelle  nuit 
profondé!  au  même  instant  plus  de  fusée  dans  le  ciel, 
plus  d'enfant  sur  la  terre,  plus  d'enfant  "a  ses  côtés, 
adieu  la  poésie  !  elle  oublie  sa  poésie ,  son  bonheur,  son 


idéal,  son  rêve,  son  drame,  son  extase,  le  ciel  bril- 
lant: elle  est  sur  la  terre,  sur  la  terre  nue,  déserte, 
triste,  sombre,  sans  jour  et  sans  nuit  en  même  temps, 
éclairée  par  un  pâle  crépuscule,  tout  pâle;  une  om- 
bre décolorée,  une  couleur  ombrée,  un  doute  conti- 
nuel, un  mouvement  inégal.  Tout  tremble  devant  cette 
mère  saisie  d'effroi  :  le  ciel  s'électrise ,  la  terre  s'agite , 
la  foule,  devenue  compacte  et  occupée,  n'a  pas  d'oreille 
pour  ces  cris  déchirans,  elle  n'a  pas  de  mouvement  pour 
cette  tendi-e  mère  éplorée;  la  foule,  devant  cette  étrange 
douleur  qui  commence,  qui  se  dompte,  qui  ne  veut  pas 
se  livrer  encore  a  son  explosion  ;  la  foule,  c'est  un  mur 
de  fer,  un  mur  inaccessible,  infranchissable,  un  mur  sans 
portes,  sans  issue,  sans  une  ruine,  sans  un  trou  pour 
qu'une  mère  puisse  y  passer  ;  le  mur  est  debout  devant 
sa  douleur  ! 

Oh  comme  elle  s'agite  !  Mais  où  s'agiter?  où  courir,  où 
ne  pas  courir?  Quel  conseil?  A  qui  parler?  Il  n'y  a  pas 
un  liomme,  pas  une  femme,  pas  une  mère  dans  cette 
foule.  Qui  est  mère?  Qui  est  père?  Quia  des  enfans?  — 
Alors  elle  crie,  écuniante  et  altérée ,  et  a  voix  palpitante 
et  enrouée  :  «  J'ai  perdu  mon  enfant?  Mon  enfant  blond 
aux  blonds  cheveux  ;  mon  enfant  frêle  et  riant  qu'on  va 
étouffer,  qu'on  va  écraser,  qui  va  mourir  :  mon  enfant  qui 
se  glisse  comme  un  serpent  au  soleil  ;  mon  enfant  qui  s'ébat 
devant  ma  porte  ;  mon  enfant  qui  joue  avec  son  agneau  et 
qui  boit  du  lait  dans  ma  tasse  tous  les  matins;  mon  enfant 
joyeux  qui  chante  et  qui  sourit.  Mon  enfant  !  mon  enfant  ! 
Parlez  donc!  Dérangez- vous  donc,  messieurs  et  mesda- 
mes! 11  me  faut  mon  enfant.  Que  regardez-vous  donc 
dans  le  ciel?  Une  mauvaise  fumée,  une  mauvaise  étin- 
celle, une  flamme  qui  grimace,  une  salamandre  sans 
queue,  une  folie  qui  est  ivre  et  qui  se  traîne  dans  les  nua- 
ges; mais  a  vos  pieds,  messieurs,  à  vos  pieds  est  mon 
enfant  ;  regardez  a  vos  pieds,  messieurs,  un  pauvre  enfant, 
joli  comme  un  soleil  !  :>  Et  elle  se  tordait  les  mains ,  et  de 
courir  ça  et  là  appelant  à  haute  voix  son  enfant,  courant 
et. ne  s' éloignant  pas  du  cercle  où  elle  l'avait  perdu.  Pau- 
vre mère!  Le  peuple  insensible  regardait  le  ciel.  Il  criait 
de  joie  ,  il  applaudissait.  Le  feu  roulait  en  flocons  ;  il  y 
avait  des  châteaux  de  ^\i ,  des  étendards  de  feu  ;  la  foule 
regardait  de  toute  son  ame,  de  tout  son  cœur,  de  toute 
sa  passion ,  que  pouvait  faire  cette  pauvre  femme  pour 
faire  descendre  tout  ce  peuple  du  ciel  ! 

Quand  le  dernier  feu  éclata,  il  y  eut  une  lumière  ,  elle 
en  profita  avidement.  Elle  se  précipita  sous  les  rayons  de 
ce  soleil  factice!  Point  d'enfant.  Le  dernier  feu  brûlé,  le 
uuir  s'ébranla,  la  foule  redevint  foule,  mobile,  agitée,  fria- 
ble, flexible  ;  alors  la  mère  désolée  se  précipite  dans  la  foule 
qiù  s'écarte,  nonchalamment  obéissante;  la  foule  s'en 
alla  ne  regardant  plus  le  ciel ,  la  foule  revint  chez  elle 


L'ARTISTE. 


en 


haletante,  fatiguée,  écrasée,  elle  but  de  la  bière  a  la 
orte  des  calés;  rentrée  chez  elle,  elle  se  déshabilla,  elle 
son  habit  et  son  chapeau ,  elle  se  mit  en  chemise ,  elle 
souffla,  elle  ne  se  lava  ni  les  pieds  ni  les  mains,  elle  ne 
fit  pas  sa  prière,  elle  ne  pensa  a  rien,  elle  se  coucha, 
s'endormit,  et  elle  ne  rêva  à  rien. 

Paris,  cet  insensible  Paris,  ne  songea  pas  un  instant  a 
accident  funeste  :  une  mère  a  perdu  son  enfant. 

Ce  que  devint  la  pauvre  mère  !  Hélas  !  Ilélas  !  Il  y  avait 
en  son  chemin  des  bourgeois  qui  rentraient  en  parlant 

lilique ,  ccux-la  ne  regardaient  pas  la  mère  éplorce  ; 
lux-ia  pourtant  sont  des  hommes  bons  et  humains  des 
^grandes  villes  ;  mais  aussi  il  y  avait  des  enfans,  spectateurs 
cruels,  sans  mère  et  sans  père,  égarés  et  curieux,  libres 
comme  l'air,  qui,  entendant  la  pauvre  mère  appeler  son 
fils,  lui  criaient  :  Le  voilà!  le  voilà!  voilà  l'enfant!  et 
la  mère  radieuse  courait ,  point  d'enfant  !  A  la  place  du 
pauvre  égaré,  elle  trouvait  un  gamin  de  Paris  qui  riait 
aux  éclats  ;  le  gamin  de  Paris,  race  à  part,  race  Bohème, 
qui  se  sème  et  qui  pousse  comme  une  plante  parasite;  le 
gamin  qui  s'accroche  a  la  ville  comme  de  l'herbe  aux 
vieux  murs,  le  gamin  qui  grimpe  comme  le  lierre,  plante 
tenace,  crochue,  parasite,  joyeuse  à  voir,  facile  à  pous- 
ser, inoffensive,  pas  méchante,  rarement  nuisible,  un 
fruit  &  part  de  la  civilisation;  ceux-là  dont  les  mères  ne 
s'étaient  jamais  inquiétées  ne  comprenaient  pas  qu'une 
mère  pût  pleurer  et  s'écheveler  parce  qu'elle  avait  perdu 
son  fils.  Si  elle  eût  perdu  son  sac,  son  cliàle  ou  sa  bourse, 
ils  lui  auraient  aidé  a  chercher,  ils  auraient  été  sensibles; 
mais  \n\  enfant  perdu,  qu'est-ce  que  cela  pour  un  gamin 
'àt  Paris  ? 
Hf  J'ignore  si  la  pauvre  fennne  a  retrouvé  son  enfant. 
J)ans  tous  les  cas  elle  se  souviendra  des  jours  de  fête  de 
uillet  quand  même  nous  les  aurons  tous  oubliés. 

Jules  Janin. 


LE  CIIEF-D'WXVRE  INCOIVIVU. 

(0onU  Sritn/ajàaue'  J 

SU- 

CATUERINK    LESCAULT. 


eux  jours  aprèsla  rencontre  du  Poossim  et  de  Pobbus, 
celui-ci  vint  voir  maître  Freuhofer. 

Le  vieillard  était  alors  eu  proie  ifcl'un  de  ces  découra- 
cns  profonds  et  spontanés  dont  la  cause  est,  s'il  faut 
■n  croire  les  mathématiciens  de  la  médecine,  dans  une  di- 


gestion mauvaise,  dans  le  vent ,  la  chaleur,  ou  quelque 
empâtement  des  hypocondres  ;  et ,  suivant  les  spiritua- 
listes,  dans  l'unperfection  de  notre  nature  morale. Un  écri- 
vain moderne  exprimerait  cet  état  phénoménal  en  disant 
que  Freuhofer  avait  fait  une  prodigieuse  dépense  d'ame  ; 
mais  laissons  là  le  prétentieux  jargon  de  notre  époque , 
le  bonhomme  s'étiit  purement  et  simpk>ment  fatigué  à 
parachever  son  mystérieux  tableau. 

Il  était  donc  languissamment  assis  dans  une  vaste 
chaire  de  chêne  sculptée,  garnie  de  cuir  noir  ;  et,  sans 
quitter  son  attitude  mélancolique ,  il  lança  sur  Porbiu»  le 
regard  engourdi  d'un  homme  qui  s'est  établi  dans  sou 
ennui. 

—  Eh  bien!  maître,  lui  dit  Porbus  ,  \ outremer  que 

vous  avez  été  chercher  à  Bruges  était -il  mauvais? 

Est-ce  que  vous  avez  pas  su  broyer  notre  nouveau  blanc?. . . 
votre  huile  est-elle  méchante,  ou  les  pinceaux... 

—  Hélas  !  s'écria  le  vieillard,  j'ai  cru  pendant  un  mo- 
ment que  mon  œuvre  était  accomplie;  mais  je  me  suis 
certes  trompé  dans  quelques  détails ,  et  je  ne  serai  tran- 
quille qu'après  avoir  éclairci  mes  doutes...  Aussi  je  me 
décide  à  voyager  et  vais  aller  en  Turquie,  eu  Grèce,  en 
Aîie,  pour  y  chercher  un  modèle  et  comparer  mon  ta- 
bleau "a  diverses  natures...  Peut-être  ai-je lii-haut,  reprit-il 
en  laissant  échapper  un  sourire  de  contentement ,  la  na- 
ture elle-même....  Parfois,  j'ai  quasi  peur  qu'un  souille 
ne  me  réveille  cette  femme,  et  qu'elle  ne  disparaisse... 

Puis  il  se  leva  tout  'a  coup,  comme  pour  partir. 

—  Oh  !  oh  !  répondit  Porbus,  j'arrive  à  temps  pour 
vous  éviter  la  dépense  et  les  fatigues  du  voyage. 

—  Comment?  demanda  Frenhofer  étonné. 

—  Le  jeune  Poussin  est  aimé  par  une  femme  dont 
l'incomparable  beauté  se  trouve  sans  imperfection  au- 
cune!... Mais,  mon  cher  maître,  s'il  consent  à  vous  la 
prêter,  au  moins  faudra-t-il  nous  laisser  vo.'r  votre  toile. . . 

Le  vieillard  resta  debout ,  immobile  ,  dans  un  état  de 
stupidité  parfaite. 

—  Comment!...  s'écria-t-il  enfin  douloureusement, 
montrer  ma  créature,  mon  épouse!...  déchirer  le  voile 
dont  j'ai  chastement  couvert  nmn  bonheur?...  Mais  ce 
serait  une  horrible  prostitution!...  Voilà  dix  ans  que  je 
vis  avec  cette  femme  !  Elle  est  à  moi,  à  moi  seul  !...  Elle 
m'aime.  Ne  m"a-t-elle  jias  souri  a  chaque  coup  de  pinceau 
que  je  lui  ai  donné?  Elle  a  une  ame,  l'ame  dont  je  l'ai 
douée  ! .. .  Elle  rougirait  si  d'autres  yeux  que  les  miens  s'ar- 
rêtaient sur  elle —  La  faire  voir!...  mais  quel  est  le 
mari,  l'amant  as.sez  vil  pour  conduire  sa  femme  au  déshon- 
neur !...  Quand  tu  fais  un  tableau  pour  la  Cour,  tu  n'v 


L'ARTISTE. 


mets  pas  toute  ton  arae,  tu  ne  vends  aux  courtisans  que 
des  mannequins.  Ma  peinture  n'est  pas  une  peinture, 
c'est  un  sentinienl ,  une  passion  !  Née  dans  mon  atelier, 
elle  doit  y  rester  vierge ,  et  n'en  peut  sortir  que  velue. 
La  poésie  et  les  femmes  ue  se  montrent  nues  qu'a  leurs 
amans  !..  Possédons-nous  les  Vierges  de  Raphaël,  l'Angé- 
lique de  l'Arioste,  la  Béalrix  du  Dante...  Non!  nous  n'en 
voyons  que  les  formes  !  Eh  bien  !  l'œuvre  que  je  tiens  la- 
haut  sous  mes  verroux  est  une  exception  dans  notre  art — 
il  n'y  a  plus  de  peinture  :  c'est  une  femme!.,  une  femme 
avec  laquelle  je  pleure,  je  ris,  je  cause...  je  pense.  Veux- 
tu  que ,  tout  h  coup  ,  je  quitte  im  bonheur  de  dix  années 
comme  un  manteau?  que,  tout  a  coup,  je  cesse  d'être  père, 
amant  et  dieu?  car  cette  femme  n'est  pas  une  création,  c'est 
une  créature  !..  Vienne  ton  jeune  homme,  je  lui  donnerai 
mes  trésors  ;  je  lui  ferai  voir  des  tableaux  du  Corrège ,  de 
Michel- Ange  ,  du  Titien  ;  je  baiserai  la  marque  do  ses  pas 
dans  la  poussière  ;  mais  en  faire  mon  rival. . .  honte  a  moi. . . 
Ha  !  ha  !  je  suis  plus  amant  encore  que  je  ne  suis  peintre  ! 
J'auiai  la  force  de  brûler  ma  toile  h  mon  dernier  soupir, 
mais  lui  faire  supporter  le  regard  d'un  homme,  d'un  jeune 
homme,  d'un  peintre...  non,  non...  Je  tuerais  le  lende- 
main celui  qui  l'aurait  souillée  d'un  regard  !...  Je  te  tue- 
rais k  l'instant,  toi ,  mon  ami,  si  tu  ne  la  saluais  pas  a 
genoux  !..  Veux-tu  maintenant  que  je  soumette  mon  idole 
aux  froids  regards  des  imbéciles...  Ah!  l'amour  est  un 
mystère,  il  n'a  de  vie  qu'au  fond  des  cœurs ,  et  tout  est 
perdu  quand  un  homme  dit  "a  un  autre  :  —  Voila  celle 
que  j'aime  ! . . . 

Le  vieillard  semblait  êli-e  redevenu  jeune;  ses  yeux 
avaient  de  l'éclat  et  de  la  vie;  ses  joues  pâles  étaient 
nuancées  d'un  rouge  vif,  et  ses  mains  tremblaient. 

Porbus,  étonné  de  la  violence  passionnée  avec  laquelle 
ces  paroles  furent  dites  ,  ne  savait  que  répondre  à  un  sen- 
timent aussi  neuf  que  profond. 

Frenhofer  était-il  raisonnable  ou  fou?  se  trouvait- il 
subjugué  par  ime  fantaisie  d'artiste,  ouïes  idées  qu'il 
avait  exprimées  procédaient-elles  de  ce  fanatisme  inex- 
primable produit  en  nous  par  le  long  enfantement  d'une 
grande  œuvre?  Pouvait-on  jamais  espérer  de  transiger 
avec  cette  passion  bizarre  ? 

En  proie  à  toutes  ces  pensées,  Porbus  dit  au  vieillard  : 

—  Mais  n'est-ce  pas  femme  pour  femme?...  Poussin 
ne  livre-t-il  pas  sa  maîtresse  k  vos  regards  ! 

—  Quelle  maîtresse!  répondit  Frenhofer.  —  Elle 
le  trahira  tôt  ou  tard,  et  la  mienne  me  sera  toujours 
fidèle  ! 

—  Eh  bien  !  reprit  Porbus ,  n'en  parlons  plus  ! . . .  Mais 
avant  que  vous  ne  trouviez,  même  en  Asie,  une  femme 


aussi  belle,  aussi  parfaite,  vous  mourrez  peut-être,  sans 
avoir  achevé  votre  tài)leau... 

—  Oh  !  il  est  achevé. . . ,  dit  Frenhofer. . .  Et  qui  le  ver- 
rait croirait  apercevoir  une  femme  couchée  sur  un  lit  de 

velours,  sous  des  courtines Près  d'elle,  un  trépied 

d'argent  exhale  des  parfums.  —  La  lumière  est  douce — 
Tu  serais  tenté  de  prendre  le  gland  d'or  des  cordons  qui 
retiennent  les  rideaux ,  et  il  te  semblerait  voir  le  sein  de 
Catherine  suivre  le  mouvement  de  sa  respiration.  — 
Cependant  je  voudrais  être  certain — 

—  Va  en  Asie!...  répondit  Porbus,  en  apercevant 
une  sorte  d'iiésitation  dans  le  regard  de  Frenhol'er. 

Et  Porbus  fit  quelques  pas  vers  la  porte  de  la  salle. 

En  ce  moment ,  Gillette  et  Nicolas  Poussin  étaient  ar- 
rivés près  du  logis  de  Frenhofer.  Quand  la  jeune  fille  fut 
sur  le  point  d'y  entrer,  elle  quitta  le  bras  du  peintre,  et  se 
reculant  en  arrière  comme  si  elle  eût  été  saisie  par  quelque 
soudain  pressentiment  : 

—  Mais  que  viens-je  donc  faire  ici?...  demanda-t-elle 
k  son  amant,  d'un  son  de  voix  profond  et  en  le  regardant 
d'un  œil  fixe. 

Étonné ,  le  Poussin  lui  prit  la  main  en  dbant  avec  une 
vive  émotion  : 

—  Gillette,  je  t'ai  laissée  maîtresse  et  veux  t' obéir  en 
tout.  Tu  es  ma  conscience  et  ma  gloire...  reviens  au  logis? 

—  Suis-jek  moi,  quand  tu  meparles  ainsi?..  Oh!  non, 
je  ne  sm"s  plus  alors  qu'une  enfant. — Allons,  ajouta-t-elle 
en  paraissant  faire  un  violent  effort,  si  notre  amour  périt 
et  si  je  mets  dans  mon  cœur  un  long  regret,  ta  célébrité 
ne  sera-t-elle  pas  le  prix  de  mon  obéissance  k  tes  désirs?. . . 
Entrons,  ce  sera  vivre  encore  que  d'être  toujours  en  sou- 
venir sur  ta  palette  ! . . . 

Les  deux  amans  se  rencontrèrent  avec  Porbus  en  ou- 
vrant la  porte  de  la  maison,  et  celui-ci,  surpris  par  la 
beauté  de  Gillette  dont  les  yeux  étaient  pleins  de  larmes, 
la  saisit  toute  tremblante ,  et  l'amenant  devant  le  vieil- 
lard : 

—  Tenez,  dit-il,  ne  vaut-elle  pas  tous  les  chefs- 
d'œuvre  du  monde?... 

Frenhofer  tressaillit.  Gillette  était  la,  dans  l'attitude 
naïve  et  simple  d'une  jeune  Géorgienne  toute  inno- 
cente et  peureuse,  ravie  et  présentée  par  des  brigands  k 
quelque  marchand  d'esclaves.  Une  pudique  rougeur  colo- 
rait son  visage,  elle  baissait  les  yeux,  ses  mains  étaient 
pendantes  k  ses  côtés -^ses  forces  semblaient  l'abandonner 
et  des  larmes  protestaient  contre  la  violence  laite  k  sa 
pudeur. 


L'ARTISTE. 


H 


I 

I 


En  ce  moment  Poussin ,  au  désespoir  d'avoir  sorti  de 
son  grenier  ce  beau  trésor,  se  maudit  lui-même.  Alors, 
plus  amant  qu'artiste,  mille  scrupules  lui  torturèrent  le 
cœur,  quand  il  vit  l'œil  rajeuni  du  vieillard,  qui,  par  une 
habitude  de  peintre,  déshabillait,  pour  ainsi  dire,  cette 
jeune  fdle  en  en  devinant  les  formes  les  plus  secrètes. 

Revenant  soudain  a  la  féroce  jalousie  du  véritable 
amour,  il  s'écria  : 

—  pilletle,  partons!... 

A  cet  accent ,  a  ce  cri ,  sa  maîtresse  joyeuse  leva  les 
yeux  sur  lui,  le  vit  et,  courant  dans  ses  bras  : 

—  Ali!  lu  m'aimes  donc?...  s'écria-t-elle  en  fondant 
en  larmes. 

Elle  avait  eu  l'énergie  de  taire  sa  souffrance ,  mais  elle 
manqua  de  force  pour  cacher  son  bonheur. 

—  Oh!  laissez-la  moi  pendant  deux  heures —  dit  le 
vieux  peintre,  et  vous  la  comparerez  a  Catherine...  — 
Oui ,  j'y  consens. 

Il  y  avait  encore  de  l'amour  dans  le  cri  de  Frcnhofer. 
11  semblait  avoir  de  la  coquetterie  pour  son  semblant  de 
femme  et  jouir  par  avance  du  triomphe  que  sa  beauté  al- 
lait remporter  sur  celle  d'une  vraie  femme. 

—  Ne  le  laissez  pas  se  dédire  ! . . .  s'écria  Porbus  en 
frappant  sur  l'épaule  de  Poussin.  Les  femmes  et  les  fruits 
de  l'amour  passent  vite,  ceux  de  l'art  sont  immortels.... 

—  Ppur  lui ,  répondit  Gillette  en  regardant  attentive- 
ment le  Poussin  et  Porbus,  ne  suis-je  donc  pas  phis 
qu'une  femme!... 

Elle  leva  la  tète  avec  fierté;  mais  quand  après  avoir 
'.  jeté  un  coup  d'œil  élincelaut  à  Frenhofer ,  elle  vit  son 
amant  occupé  a  contempler  de  nouveau  le  portrait,  qu'il 
avait  pris  naguère  pour  un  Giorgion: 

—  Ah  !  dit-elle,  montons  !..  Il  ne  m'a  jamais  regardée 


—  Vieillard  ! . . .  reprit  Poussin  tiré  de  sa  méditation 
parla  voix  de  Gillette,  vois  cette  épéc!...  je  la  plongerai 
dans  ton  cœur  au  premier  mot  de  plainte  que  prononcera 

i  cette  jeune  fille...  Puis  je  mettrai  le  feu  k  ta  maison,  et 
personne  n'en  sortira....  Comprends-tu?... 
Nicolas  Poussin  était  sombre ,  sa  parole  terrible  ;  son 
attitude,  son  geste  consolèrent  Gillette;  et,  alors,  elle  lui 
pardonna  presque  de  la  sacrifiera  la  peinture,  a  la  gloire, 
à  l'avenir. 
Porbus  et  Poussin  restèrent  à  la  porte  de  l'atelier,  se 
regardant  l'un  l'autre  en  silence;  et  si,  d'abord,  celui-là 
,   se  permit  quelques  exclamations  : 


—  Ah!  elle  se  déshabille.  —  Il  lui  dit  de  se  mettre 
au  jour,  etc.  • 

Bientôt  il  se  tut  a  l'aspect  du  Poussin  dont  le  visage 
était  devenu  inquiet  et  sombre.  Le  jeune  homme  avait  la 
main  sur  la  garde  de  sa  dague  et  l'oreille  presque  collée  a 
la  porte.  Porbus,  également  attentif,  commençait  a  com- 
prendre la  souffrance  du  Poussin  ;  et  tous  deux ,  dans 
l'ombre  et  debout ,  ressemblaient  ainsi  à  deux  conspira-» 
teurs  attendant  l'heure  de  frapper  un  tyran. 

—  Entrez!...  entrez!...  leur  dit  le  vieillard  rayonnant 
de  bonheur.  Mon  a>uvre  est  parfaite,  et  maintenant  je 
puis  la  montrer  avec  orgueil.  Jamais  peintre,  pinceaux, 
couleurs,  toile  et  lumière  ne  produiront  une  rivale  "a  ma 
Catherine  Lescault!... 

Porbus  et  Poussin,  en  proie  à  une  vive  curiosité,  se 
trouvèrent  bientôt  au  milieu  d'un  vaste  atelier,  couvert  de 
poussière ,  où  tout  était  en  désordre ,  d'où  le  jour  tombait 
d'en  haut,  et  où  ils  virent ,  ça  et  la ,  des  tableaux  accro- 
chés aux  murs  parmi  des  statues ,  des  essais ,  des  bustes , 
des  mains,  des  squelettes  et  des  haillons.  Ils  s'étaient  ar- 
rêtés tout  d'abord  devanjl  une  figure  de  femme  de  gran- 
deur naturelle,  demi-nue,  et  pour  laquelle  ils  furent  saisis 
d'admiration. 

^  Oh  !  ne  vous  occupez  pas  de  cela  ! . . .  dit  Frenho- 
fer, c'est  une  toile  que  j'ai  barbouillée  pour  étudier  une 
pose...  ce  tableau  ne  vaut  rien.  —  Voilà  mes  erreurs!., 
reprit-il  en  leur  montrant  de  ravissantes  compositions 
suspendues  aux  murs ,  autour  d'eux. 

A  ces  mots ,  Porbus  et  Poussin  stupéfaits  de  ce  dédain 
pour  de  telles  œuvres  cherchèrent  le  portrait  annoncé , 
sans  réussir  à  l'apercevoir. 

—  Eh  bien  !  le  voilà  !...  leur  dit  le  vieillard  exalté. 

11  avait  les  cheveux  en  désordre  et  le  visage  en- 
flammé; ses  yeux  pétillaient;  il  était  tout  haletant. 

—  Ah  !  ah  !  s'écria-t-il,  vous  ne  vous  attendiez  pas  à 
tant  de  perfection!..  Vous  êtes  devant  une  femme  et  vous 
cherchiez  un  tableau!...  11  y  a  tant  de  profondeur  sur 
cette  toile  !  l'air  y  est  si  vrai ,  que  vous  ne  pouvez  plus 
le  distinguer  de  l'air  qui  nous  environne....  Où  est 
l'art  ?. . .  perdu ,  disparu  ! . . .  Ces  contours  sont  les  fonnes 
même  d'une  jeune  fille...  J'ai  saisi  la  couleur,  le  vif,  le 
tranche  de  la  ligne  qui  termine  les  corps  ! . . .  Admirez  ! . . . 
Aussi,  j'ai,  pendant  sept  années,  étudié  les  phéno- 
mènes de  l'accouplement  du  jour  et  des  objets....  Et  ces 
cheveux....  la  lumière  ne  passe-t-ellc  pas  au  travers.... 

JVIaiselle  a  respiré,  je  crois! Ce  sein!...  Vovcz...  qui 

ne  voudrait  l'adorer  à  genoux?...  Les  chairs  palpitent. 
Elle  va  se  lever,  attendez'... 


40 


L'ARTISTE. 


—  Voyez-vous  quelque  chose?  demanda  Poussin  a 
Porbus. 

—  Non,  et  vous?... 

—  Rien... 

Les  deux  peinttes ,  laissant  le  vieillard  à  son  extase , 
regardèrent  si  le  jour,  eu  tombant  d'aplomb  sur  la  toile 
qu'il  leur  montrait ,  n'en  neutralisait  pas  tous  les  efTels  ; 
puis,  ils  examinèrent  la  peinture  en  se  mettant  à  droite,  à 
gauche,  de  face,  en  se  baissant  ou  se  levant. 

—  Oui!.,  oui!.,  c'est  bien  une  toile!...  leur  disait 
Frenhofer,  en  se  méprenant  sur  le  but  de  cet  examen 
scrupuleux.  Tenez,  voilà  le  châssis!...  le  cheialet!...  et 
voici  mes  couleurs,  nies  pinceaux  !... 

Et  il  s'empara  d'une  brosse  qu'il  leur  préseuta  par  un   | 
mouvement  naïf. 

—  Le  vieux  lansquenetse  joue  de  nous  1 . .  dit  Poussin 
en  revenant  devant  le  prétendu  tableau.  Je  ne  vois  la  que 
des  couleurs  amassées  comme  sur  une  palette. . . 

—  Des  teintes  brouillées,  confuses....  reprit  Porbus, 
mais.... 

Alors,  eu  s' approchant,  ils  remarquèrent  dans  un  coin 
de  la  toile ,  le  bout  d'un  pied  un  qui  sortait  de  ce  chaos 
de  coideurs,  de  tons,  de  nuances  indécises,  espèce  de 
broudlard  sans  forme  ;  mais  un  pied. . .  délicieux ,  un  pied 
vivant  ! 

Et  ils  restèrent  pétrifiés  d'admiration  devant  ce  frag- 
ment échappé  dans  l'œuvre  à  une  incroyable  deslrucliou 
lente  et  progressive.  Ce  pied  apparaissait  la  comme  le 
torse  de  quelque  Vénus  en  marbre  de  Paros  qui  surgirait, 
riche  de  beautés,  parmi  les  décombres  d'une  ville  incen- 
diée. 

—  n  y  a  une  femme  la-dessous  ! . ..  s'écria  Porbus,  en 
faisant  remarquer  a  Poussin  la  finesse  des  superpositions 
de  couleurs  dont  le  vieux  peintre  avait  successivement 
chargé  les  différentes  parties  de  cette  figure  en  voulant  la 
perfectionner. 

Alors  les  deux  peintres  se  tournèrent  spontanément 
vers  Frenhofer,  en  commençant  à  s'expliquer  vaguement 
Fextase  dans  laquelle  il  était  resté. 

—  n  est  de  bonne  foi  !.. .  dit  Porbus. 

—  Oui,  mon  ami ,  répondit  le  vieillard  en  se  révefl- 
lant,  il  faut  de  la  foi!...  de  la  foi  dans  l'art,  et  vivre 
pendant  long-temps  avec  son  œuvre  pour  en  produire 
une  semblable....  Quelques-tmes  de  ces  ombres  m'ont 

coûté  bien  des  travaux Tenez  il  v  a  l'a  sur  sa  joue , 

au-dessous  des  yeux,   une  légère  vapeur  qui,  si  vous 


l'obsenez  dans  la  nature,  vous  paraîtra  presque  intradui- 
sible ;  eh  bien  ! . . .  croyez-vous  qu'elle  ue  m'ait  pas  coûté 
bien  des  peines  à  reproduire?... 

Et  du  bout  de  sa  brosse,  il  désignait  aux  deux  peintres 
un  pâté  de  couleur  claire. 

Porbus,  frappant  sur  l'épaule  du  vieillard,  puis  se 
tournant  vers  Poussin  : 

—  Savez-vous  que  nous  voyons  en  lui  un  bien  grand 
peintre!...  dit-il. 

—  Il  est  encore  plus  poète  que  peintre  !  répondit  g^- 
vement  Poussin. 

—  lÀ ,  reprit  Porbus  en  touchant  la  tofle ,  finit  notre 
art  sur  terre... 

—  Et  de  là,  il  va  se  perdre  dans  les  cieux!...  dit 
Poussin. 

—  Que  de  jouissances  sur  ce  morceau  de  toile  !...  s'é- 
cria Porbus. 

Le  vieillard  absorbé  ne  les  écoutait  pas,  et  souriait  à 
cette  femme  imaginaire. 

En  ce  moment,  Poussin  entendit  les  pleurs  de  Gillette  ; 
elle  était  seule  dans  un  coin. 

—  Qu'as-tu,  mon  ange?...  lui  demanda  le  peintre  re- 
devenu subitement  amoureux. 

—  Tue-moi!  dit-elle,  je  serais  une  infâme  de  t'aimer 

encore,  car  je  te  méprise Tu  es  ma  vie  et  tu  me  fais 

horreur Je  crob  que  je  te  hais  déjà. 

DE  Balzac 


JXnmc  Dramatique. 


TH£ATB£   DE   LODEOR. 

i^  d^Oomtne  au.   iAé>iUaue  de  /ér ,    ^irame  en 

cifia  Aaréùkf, 

PAS  U.  rOCRSIEB  ET  ASSOTUt. 

Je  ne  vous  dirai  pas  ce  qu'était  le  masque  de  fer  :  vous  le 
savez  aussi  bien  que  moi ,  car  vous  n'en  savez  rien.  Qu'importe 
la  ve'rite'  exacte  et  mathématique  d'un  fiait.  Ce  secret  à  deux 
jambes  et  à  deux  bras,  ce  mystère  que  couvrait  un  masque  d« 


L'ARTISTE. 


H^ 


T"inq 


1^ 


fer,  a  existé;  il  a  souffert;  il  a  e'te'  emprisonne  :  on  lui  a  donne 
prison  sur  prison;  car  la  liberté  de  se  faire  voir,  de  se  voir  lui- 
même,  il  l'avait  perdue  !  Quel  supplice  !  demandez  aux  femmes. 
L'iiistoire  que  nous  ont  donne'c  les  auteurs ,  la  voici  : 

Il  était  jcimc ,  il  était  beau ,  enfant  de  roi ,  frère  de  roi ,  res- 
semblant au  plus  brillant  monarque  de  la  terre,  à  Louis  XIV. 
Leur  père  ,  Louis  XIII ,  resta  vingt  ans  sans  avoir  d'he'ritiei'. 
Il  n'en  demandait  qu'un  ,  il  en  eut  deux  ,  deux  à  la  fois  :  le  cas 
e'tait  embarrassant,  imprévu  dans  la  loi  salique.  Louis  XIV  , 
avait  vu  le  jour  l'aîne,  n'était,  d'après  les  règles  physiolo- 
giques, que  le  cadet;  mais  il  avait  c'ie  nomme  Louis,  par  con- 
séquent daupb  in  :  l'autre,  qu'on  n'attendait  pas,  fut  nomme' 
Gaston,  comme  tous  les  cadets  de  ce  temps. 

Comme  le  trône  n'a  de  place. que  pour  un,  le  moine  Au- 

lin,  créature  de  Richelieu,  fut  chargé  d'élever  Gaston  loin  de 
la  cour,  dans  l'ignorance  de  son  rang,  dans  les  mœurs  reli- 
gieuses :  d'\m  prince  manque  on  fait  toujours  un  dëvot. 

Un  gentilhomme  protestant ,  qui  fait  de  l'opposition  au  mi- 
nistère Richelieu  ,  qui  en  fera  sous  Mazarin  ,  un  libéral  de  l'é- 
poque, M.  d'Aubigné,  a  découvert  cet  escamotage  de^légitimité, 
ce  royal  tour  de  gobelet  :  il  s'introduit  chez  le  père  Audoin , 
rencontre  le  jeune  Gaston ,  dévot ,  ignorant ,  rose ,  amoureux , 
comme  on  l'est  à  son  début ,  amoureux  fou  de  sa  voisine.  C'est 
la  fille  d'un  seigneur  disgracié,  qui  la  refuse  à  Gaston  inconnu , 
bâtard  de  je  ne  sais  quel  baron  Dorville ,  nom  de  rencontre  que 
le  père  Audoin  lui  a  donné.  La  jeune  fille  l'aime,  et  s'en  va  à 
la  cour  épouser  un  marquis.  Gaston  est  désespéré;  d'Aubignc* 
l'emmène  à  Paris.  Il  le  fait  passer  pour  son  neveu  auprès  des 
conjurés;  mais  il  leur  promet,  au  moment  d'agir,  de  mettre  à 
leur  tête  un  fils  de  France.  Mais  ,  hélas  !  le  jeune  imprudent  va 
aussi  à  la  cour;  il  y  retrouve  son  ancienne  voisine,  celle  qu'il 
aime ,  celle  que  le  roi  son  frère  aime  ;  il  la  retrouve  veuve  et 
fidèle;  puis  il  apprend  le  secret  de  sa  Naissance;  enfin  au  sor- 
tir du  Louvre  pour  se  battre  en  duel  avec  un  rival  d'amour, 
il  est  saisi ,  conduit  à  Pignorol.  Le  voilà  masqué. 

Son  rival  d'amour  est  son  geôlier.  D'Aubigné  est  prêt  à  tirer 
Gaston  des  mains  de  Louvois;  l'amante  de  Gaston  fait  manquer 
l'entreprise.  Ce  quatrième  acte  est  dramatique  à  l'excès  :  allez 
voir. 

Le  cinquième  acte  s'ouvre  à  la  Bastille.  Le  geôlier  est  las 
d'être  en  prison  ;  il  veut  faire  mourir  le  prisonnier  pour  être 
libre.  Il  fait  venir  une  sœur  de  charité  pour  administrer  au  ma- 
lade les  secours  spirituels.  Cette  sœur,  c'est  la  voisine  ,  c'est 
l'amoureuse.  .\  peine  si  Gastim  la  reconnaît ,  à  peine  s'il  recon- 
naît d'Aubigné,  toujours  fidèle  à  l'enfant  de  Louis  XIII  comme 
la  jeune  fille  est  à  Gaston ,  les  yeux  du  prisonnier  se  ferment  ; 
ce  n'est  qu'une  léthargie.  D'Aubigné  force  le  médecin  à  rédiger 
l'acte  de  décès.  L'acte  est  signé.  D'Aubigné  crie  que  Gaston  est 
mort.  Le  geôlier  le  croit ,  car  il  le  désire.  Le  geôlier  fait  pré- 
parer les  funérailles.  D'Aubigné  sauvera  ce  cadavre  vivant;  il 
en  fera  un  roi.  11  révèle  son  projet ,  son  espoir  à  la  pauvre  sœur 
de  charité;  mais  le  geôlier  a  fut  mutiler  le  corps.  Celte  fin  , 
qui  lire  au  mélodrame,  a  produit  un  effet  terrible  sur  les  spec- 
tateurs. 

La  pièce  est  un  peu  longue ,  et  l'on  y  déménage  trop  souvent  ; 


chaque  acte  est  un  grand  voyage ,  et  la  situalion  principale  ne 
varie  pas  toujours  :  d'Aubigné'  voulant  sauver  son  prince;  mais 
plusieurs  autres  situations  très-dramatiques  rachètent  avanta- 
geusement quelques  défauts  réels.  Justice  soit  donc  rendue  à  la 
collabo' ation  jumelle  de  MM.  Foumicr  et  Amould,  et  au  talent 
rema  qualde  de  Lockroy. 


VAUDEVILLE. 


On  a  dit  qu'un  homme  ne  saurait  passer  pour  savant  cuisi- 
nier s'il  n'a  le  talent  de  pouvoir  transformer  en  un  mets  déli- 
cieux la  vieille  pantoufle  de  son  maître. 

Si  pour  être  jugé  habile  comédien  il  fallait  savoir  produire 
un  effet  du  même  genre,  c'est-à-dire  nous  faire  écouter  comme 
divertissante  la  pièce  la  plus  plate  et  la  plus  insipide ,  assuré- 
ment Arnal  pourrait  hardiment  tenter  l'entreprise.  Cet  acteur 
sait  peindre  la  bêtise  avec  tant  d'esprit ,  il  fait  le  niais  avec  tant 
de  finesse,  il  est  absurde  sot  avec  tant  d'intelligence,  qu'on 
peut  se  persuader  aisément  que  le  plus  sot  ouvrage  pourrait  en- 
core par  le  seul  prestige  de  son  jeu  nous  faire  rire  et  nous 
amuser.  Ce  n'est  yoint  la  pièce  nouvelle  que  vient  de  donner  le 
Vaudeville  qui  nous  a  suggéré  cette  idée,  mais  bien  le  talent 
qu'Amal  a  montré  dans  le  rôle  qu'il  remplit  dans  cet  ouvrage. 
Si  l'intrigue  de  la  pièce  n'est  pas  neuve,  si  les  situations  comi- 
ques ont  déjà  été  exploitées ,  la  gaieté  des  détails  et  plusieurs 
quiproquos  plaisans  suffisent  pour  décider  les  spectateurs ,  et 
c'est  déjà  un  succès  satisfaisant  que  de  réussir  dans  cette  tâche. 
L'auteur  de  cette  agréable  bluette  est  M.  de  Rochcfort,  qui  a 
été  nommé  au  milieu  des  applaudisscmens  de  toute  la  salle. 


THEATBE  DU  PALAIS-ROTAL. 

iCai  (cAanJotkt  {le  dôe'ranqer,    ^Cauaet'iffe , 

PAK  M.  FERDI-^M»  L-LICLÉ. 

Nous  nous  bornerons  aujourd'hui  à  constater  un  éclatant  suc- 
cès. Dans  notre  prochaine  livraison  ,  en  donnant  un  dessin  re- 
présentant M.  Lopeinlrc  aîné  dans  celte  nouvelle  pièce ,  qui  fera 
courir  tout  Paris  à  la  salle  Montansier ,  nous  en  reparlercns 
plus  longuement.  L'auteur,  M.  Ferdinand  Langlé,  qui  a  sou- 
Vent  fait  ses  preuves  d'homme  de  talent  et  d'esprit,  mériterait 
des  éloges  seulement  pour  le  choix  de  son  sujet  :  c'est  un  hom- 
mage public  rendu  à  la  belle  conduite  de  Déranger,  [>endaot  et 
depuis  la  restauration. 

Disons  à  l'avance  que  M.  Lepeinti-c  aîné  a  droit  à  tous  n«!> 


1S 


L'ARTISTE. 


éloges  pour  la  manière  pleine  de  verve  et  d'entraînement  avec 
laquelle  il  a  joue'  tour-à-tour  paillasse,  le  roi  d'Ivetot,  et 
surtout  le  fou  de  Charenton.  Donneuil  et  mademoiselle  De- 
ja7.ct  l'ont  parfaitement  seconde'. 


tt0mifllf)5. 


Nous  avons  vu ,  dans  es  ateliers  de  M.  Lwnereicr ,  des  essais 
de  lithograpliie  imitant  la  manière  noire  ,  et  très-supe'ricurs  à 
tout  ce  qui  a  e'te'  fait  en  lithographie  jusqu'à  pre'sent ,  surtout 
pour  la  pureté  des  lumières  et  la  solidité  du  travail. 

Cette  manière  nouvelle  est  due  à  M.  Tudot ,  jeune  artiste  dont 
nous  publierons  un  dessin  dans  notre  prochain  numéro. 

Maintenant  que  le  moyen  est  trouvé,  d'autreS  artistes  profi- 
teront sans  doute  de  cette  découverte.  Il  convient  d'adi-esser  à 
M.  Tudot  l'honneur  de  l'avoir  faite,  puisque  ce  sera  la  seule 
récomjiense  des  longues  recherches  auxquelles  il  s'est  livré! 

—  Cette  année  l'Académie  française  tiendra  le  mardi,  9  août , 
la  séance  publique  qui  avait  lieu  auparavant  le  jour  de  la  Saint- 
Louis.  Le  9  août  est  le  jour  de  l'acceptation  de  la  Charte  de 
i83i  par  Louis-Philippe.  L'Académie  décernera,  dans  cette 
séance ,  les  prix  fondés  par  M.  de  Monthyon  pour  les  actes 
de  vertu  faits  par  des  Français ,  et  pour  les  ouvrages  les  plus 
utiles  aux  mœurs.  Elle  décernera  aussi  des  prix  de  poésie  et 
d'éloquence. 

— Dans  sa  séance  de  samedi  dernier,  l'Académie  des  Beaux- 
Arts  a  procédé  à  la  nomination  d'un  membre  titulaire ,  en  rem- 
placement de  M.  Gartellier.  Après  quatre  scrutins,  M.  Nanteuil 
a  obtenu  la  majorité  des  suffrages  ,  et  il  a  été  proclamé  membre 
de  l'Académie.  M.  Petitot  est  celui  des  concurrens  de  M.  Nan- 
teuil qui  a  réuni  le  plus  de  suffrages. 


—  Le  Bamave  de  M.  J.  Janin  fait  impatienter  les  gourmands 
littéraires.  Ce  n'est  pas  assez  de  M.  de  Balzac  pour  satifaire  cet 
appétit  qui  digère  tant  de  drames  ,  tant  de  romans  à  l'heure  qu'il 
est.  Nous  qui  avons  goûté  une  partie  du  Barnave ,  nous  vou- 
lons le  reste  de  ce  livre  dont  le  succès  nous  semble  infaillible  : 
Sterne  et  Scott  s'y  donnent  la  main.  Des  bruits  absurdes  se 
sont  répandus  ;  quelques  gens  malintentionnés  ont  dit  que  l'ou- 
vrage ne  paraîtrait  pas.  L'ouvrage  paraîtra  :  au  20  août  la  mise 
en  vente. 

—  On  parle  avec  beaucoup  d'avantage  d'un  petit  opéra  qui 
vient  d'être  mis  en  répétition  à  notre  second  théâtre  lyrique.  La 
partition  est  de  M.  Casimir  Gide,  un  de  nos  jeunes  composi- 
teurs français  qui  donnent  le  plus  d'espérances.  Les  amateurs 
de  bonne  musique  le  connaissent  depuis  long-temps  ,  et  regret- 
taient que  des  études  sévères  et  consciencieuses  l'empêchassent 
jusqu'ici  de  travailler  pour  le  public. 

—  La  Comédie-Française  donnera  vers  le  milieu  de  la  se- 
maine le  Bachelier  et  le  Théologien ,  drame  en  5  actes  et  en 
prose,  attribué  à  M.  d'Épagny.  C'est  le  sujet  de  Jacques 
Clément  que  cet  auteur  avait  déjà  traité  sous  le  titre  du  Clerc 
de  la  basoche,  et  qu'il  a  dernièrement  retiré  de  l'Odéon. 
Beauvalet  est  chargé  du  personnage  de  Jacques  Clément.  Joan- 
ny  et  mademoiselle  Anaïs  remplissent  dans  la  pièce  des  rôles 
importan». 

—  Le  monument  de  la  Bastille  sera  mis  au  concours. 

—  M.  Gelli  a  annoncé  à  l'Académie  des  Sciences  qu'il  a 
trouvé  un  moyen  mécanique  pour  écrire  soixante  fois  plus  vite 
que  par  la  méthode  ordinaire.  Sa  méthode  nécessite  l'emploi 
d'une  machine  munie  d'un  double  clavier,  sur  lequel  les  deux 
mains  jouent  à  la  fois ,  l'une  notant  les  consonnes ,  l'autre  les 
voyelles.  liC  papier  marche  à  mesure,  en  sorte  que  chaque  let- 
tre se  trouve  placée  dans  l'ordi'e  qu'elle  doit  occuper. 

—  Des  lettres  de  New- York ,  du  3o  juin ,  annoncent  que  le 
capitole  de  Ralcigh ,  palais  d'état  de  la  Caroline  du  Nord,  vient 
de  disparaître  au  milieu  d'un  incendie.  Au  nombre  des  pertes 
que  ce  désastre  fait  déplorer ,  on  cite  la  statue  en  marbre  de 
Washington ,  sculptée  par  Canova. 


L'ARTISTE. 


13 


l3faur-:Hrt0. 


SAï^OIV   DE   1831. 


L'ait  de  roraeniaiiiste,  soumis  pins  que  toute  autre 
branche  des  arts  du  dessin  a  l'instabilité  capricieuse  de 
la  mode ,  ne  pouvait  échapper  a  la  décadence  qui  si- 
gnala le  dix-huitième  siècle.  Il  attendait,  en  France, 
qu'une  main  habile  le  fit  rentrer  dans  un  goûtplus  sévère. 
Ce  fut  M.  Percier  qui  tenta  les  plus  nombreux  et  les  plus 
heureux  essais  pour  atteindre  cette  gloire;  s'efforçant  de 
rendre  à  son  art  les  services  que  David  rendait  k  la  pein- 
ture ,  comme  lui  il  passa  parl'antiquepour  arriver  au  heaii 
idéal,  rêve  favori  de  ce  sièclede  trente  ans  que  Bonaparte  a 
marqué  de  son  nom.  Mais  malheureusement  au  lieu  de 
regarder  comme  de  son  domaine  tout  ce  qu'il  y  a  de  bien 
dans  l'architecture  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  peu- 
ples, au  lieu  de  s'inspirer  de  la  brillante  imagination  du- 
moyen  âge,  aussi  bien  que  du  style  pur  et  sévère  de  la 
Grèce  et  de  Rome ,  il  se  priva  dédaigneusement  de  ces  res- 
sources fécondes,  se  refusa  a  prendre  un  libre  essor  et  fit 
halte  dans  l'antique.  Passer  par  cette  voiepournoustirerdu 
dévergondage  du  style  prétentieux,  factice  et  tourmenté, 
image  du  siècle  dégradé  qui  l'avait  vu  naître ,  était  une 
heureuse  idée  sans  doute;  mais  pourquoi  s'arrêter  en  si 
beau  chemin?  Le  style  grec,  si  noble  d'ailleurs,  est  borné 
dans  ses  ligues ,  tandis  que  par  la  richesse ,  la  variété ,  la 
délicatesse  de  combinaisons  des  siennes,  le  gothique  et 
celui  de  la  renaissance  semblent  se  jouer  a  l'infini  de  notre 
œil  et  ouvrent  un  champ  sans  limite  a  l'imagination  et  a 
la  pensée. 

Il  fallait  tout  le  talent  de  M.  Percier  pour  puiser  dans 
les  seules  inspirations  des  productions  anciennes  tout  le 
parti  qu'il  en  avait  su  tirer;  mais  la  foule  des  imitateurs, 
inhabile  à  s'identifier  avec  ces  purs  modèles ,  et  pauvrede 
son  propre  fonds;  cette  foule  qui  prétendit  a  la  suite  du 
maître  vivre  sur  l'antique  ,  ne  réussit  qu'a  y  trouver  une 
lettre  morte  où  l'art  un  instant  régénéré  devait  s'éteindre 
de  nouveau.  Certes,  le  peintre  admirable  des  loges  du 
Vatican  faisait  a  l'avance  le  procès  a  ce  déploral)le  esprit 
de  système,  quand  il  s'entoiuait  dans  son  atelier  des  des- 
sins d'Albert  Durer,  recueillait  de  toutes  parts  ceux  que 
pouvaient  lui  fournir  toutes  les  peintures  anciennes  ou 

TOME    U.       2'    LIVRAISOS. 


modernes  existantes  de  son  temps ,  envoyait  *a  ses  frai»  des 
dessinateurs  jusfjue  dans  la  Grèce,' pour  s'alimenter  de 
tous  les  modèles;  et,  passant  tour  a  four  de  l'étude  de 
quelque  figure  animée  du  Masaccio  il  l'étude  des  bas- 
reliefs  et  des  tableaux  des  anciens,  savait  faire  aussi  bien 
son  profit  des  progrès  de  la  peinture  contemporaine  que 
du  génie  de  l'antiquité.  Avec  la  seconde,  il  se  rencontrait 
dans  cette  simplicité  et  cette  justesse  de  contours,  danscelte 
expression  fine,  délicate  et  noble  qui  le  caractérisent  ;  et 
de  la  première  il  empruntait  l'exécution  imposante ,  l'en- 
tente du  clair-obscur  et  l'assurance  de  pinceau  qui  cons- 
tituèrent ,  depuis ,  en  grande  partie  ,  la  peinture  de  haut 
style. 

Il  est  vrai  de  dire  que  l'art  du  moyen  âge,  a  travers 
les  modifications  nombreuses  qu'il  a  subies  et  les  diverses 
écoles  qu'il  a  formées  et  qui  ont  pris  son  nom  ;  les  écoles 
romaine,  grecque  de  Conslantinople,  florentine,  véni- 
tienne, puis  enfin  gothique  du  Nord  ,  est  difficile  à  saisir 
dans  son  ensemble  et  "a  suivre  dans  ses  détails.  L'on  di-. 
rait,  au  premier  coup  d'oeil,  qu'il  participe  beaucoup  de 
la  confusion  désespérante  dont  la  scène  de  l'histoire  est 
encombrée  "a  cette  même  époque.  Il  est  vrai  aussi  que  le 
fanatisme  stupide  des  iconoclastes  a  détruit  une  immense 
quantité  des  premières  peintures  et  des  premières  statues 
du  moyen  âge  ;  mais  il  reste  de  i-atte  période  assez  de 
monumens  matériels  pour  rendre  quelque  lumière  'a  ces 
lointaines  ténèbres.  Et,  d'ailleurs,  comme  les  destruc- 
tions n'ont  porté  que  sur  les  ouvrages  des  temps  de  la  dé- 
cadence, si  elles  ont  laissé  une  lacune  après  elles,  l'his- 
toire de  l'art  y  a  perdu  plutôt  que  l'art  lui  -  même.  A 
mesure  que  l'on  s'approche  davantage  de  l'époque  de  la 
renaissance,  les  souvenirs  matériels  sont  tout  naturelle- 
ment moins  rares:  alors  plus  d'intervalles  de  sommeil  on 
d'assoupissement  dans  la  chronologie  des  beaux-arts,  alors 
également  l'apparente  confusion  s'évanouit  à  l'œil  attentif 
et  stu<lieux. 

l'>chos  animés  de  cette  belle  époque  expirée,  mademof- 
selle  de  Fauveau ,  et  MM.  Henri  de  Triqueti ,  Aimé  Che- 
navard  et  Antonin  Moine ,  talens  de  sève  et  d'imagination 
eu  même  temps  que  de  savoir,  balayent  courageusement, 
des  vieux  monumens  d'art  la  poussière  oubliée  qui  les 
tient  ensevelis,  et  réhabilitent  avec  bonheur,  chacun  a  sa 
manière,  toute  une  période  historique.  Certes,  je  leur  en 
sais  gré  poin-  mon  compte  ;  car  depuis  long-temps  je  suis 
pris  de  dégoût  pour  les  adorations  exclusives  de  l'anti- 
quité ;  et  puis,  comme  on  l'a  dit  ailleurs ,  si  jamais  l'art 
français,  si  désorienté,  si  désenchanté  aujourd'hui,  j)cnt 
reprendre  ini  peu  de  mouvement  et  de  vi 
c'est  lui  porter  secours  que  de  le  fiiire  remonl 
ces  primitives  du  génie  indigène  :  coinb! 


portant  dans  le  passé,  c'est  agrandir  l'av 


u 


L'ARTISTE. 


Malheureiisemciif,  mademoiselle  de  Fanveau,  qui  avait 
rempli  cette  mission  avec  tant  de  mérite  aux  expositions 
précédentes,  n'aîien  exposé  cette  année.  M.  de  Triqueti, 
qui  marche  sur  ses  traces  çt  travaille  dans  un  goûltout-ii- 
faitanalogue,  paraît  a  sa  place.  M.  de  Triqueti  est  peintre  a 
la  ibis,  sculpteur  et  ornemaniste.  Après  son  tableau  du 
Jugement  de  Galilée ,  peinture  d'habile  coloriste,  on  re- 
marque encore  son  Duc  d' Orléans ^  frère  de  Charles  P^I , 
assassine'  par  l'ordre  de  Jean-sans-Peur ,  duc  de  Bour- 
gogne. C'est  un  tableau  incomplet  sans  doute  et  d'une 
fâcheuse  incorrection  de  dessin  :  mais  il  offre  de  bonnes 
parties ,  et  surtout  un  fond  plein  de  légèreté.  Ce  qui  fait 
le  mérite  principal  de  ce  tableau  c'est  la  richesse,  c'est  la 
finesse  d'exécution  de  l'architecture  des  maisons  environ- 
nantes. On  y  reconnaît  "a  l'instant  l'imagination  et  la 
touche  d'un  habile  ornemaniste,  nourri  de  l'étude  des 
monumens  du  moyeu  âge  :  tant  le  goût  dominant  d'un 
artiste  se  fait  jour ,  comme  'a  son  insu,  dans  ses  œuvres  les 
fins  diverses  ! 

En  sculpture  d'omemens ,  il  a  mis  "a  l'exposition  une 
dague  composée  avec  l'histoire  de  la  maison  de  Guise , 
puis  le  cadre  en  bois  d'un  bas- relief  de  bronze  dont  il  est 
également  l'auteur.  Ce  bas-relief  représente  la  Mort  de 
Charles-le-Témt'raire.  Leduc  de  Bourgogne,  poursuivi 
par  un  homme  d'armes ,  cherche  son  salut  dans  la  vitesse 
de  son  cheval  ;  mais  le  cavalier  l'atteint ,  le  frappe  avec 
violence  au  défaut  du  haubert,  et  le  précipite  dans  le 
fossé  oîi  il  expire  inconnu  de  son  vainqueur.  C'est  Xa.  une 
œuvre  pleine  de  talent  et  d'adresse  ,  le  souvenir  ingénieux 
des  sculptures  de  la  renaissance,  et,  ce  me  semble  aussi, 
l'heureuse  réminiscence  de  l'un  des  bas-reliefs  de  la  cour 
dusphynx,  au  musée  du  Louvre.  Ce  qu'on  peut  criti- 
quer dans  ce  bas-relief,  c'est  l'incorrection  de  dessin  et 
de  modelé  dans  plusieurs  de  ses  parties;  mais  ce  qu'on 
peut  louer  en  revanche,  c'est  l'exactitude  savante  du 
costume  et  des  anuures ,  c'est  lahardiesse  vraiment  neuve 
du  groupe.  11  semble  sortir  et  s'élancer  du  cadre  ;  et 
comme  le  moment  rendu  par  l'artiste  est  celui  où  le  prince 
va  être  précipité,  le  mouvement  en  l'air  de  la  scène  est 
suffisammeiujuslifié,  ce  me  semble.  Le  cadre  en  bois  donne 
l'histoire  allégorique  de  la  maison  de  Bourgogne  de  la 
branche  de  Valois.  Un  cadre  n'est  ordinairement  qu'une 
simple  bordure  :  celui-ci  est  une  œuvre  d'art,  l'émana- 
tion et  le  complément  de  la  pensée  première ,  une  illus- 
tration du  sujet  principal.  A  gauche  est  Philippe-le- Har- 
di ,  chef  de  la  branche  ;  a  droite  la'  dernière  descendante, 
Marie  de  Bourgogne,  fille  du  prince  dont  le  bas-relief  re- 
présente la  mort  ;  tout  autour  l'histoire  héraldique ,  'a 
l'aide  du  blason. 

L'exécution  en  fonte,  au  moyen  de  la  cire  perdue  j  ne 
laisse  rien  "a  désirer  ;   c'est  une  rénovation  des  procédés 


en  usage  dans  les  beaux  temps  de  l'école  florentine  du 
moj'en  âge.  On  les  avait  malheureusement  abandonnés 
entièrement  pour  ne  plus  fondre  qu'era  sable.  Ce  dernier 
mode  ne  produisant  que  d'imparfaits  résultats,  mettait 
l'autem-  dans  la  nécessité  de  livrer  son  bronze  aux  mains 
d'un  ouvrier  ciseleur  ;  et  celui-ci frçttait,  lissait,  grattait, 
ratissait  "a  sa  guise  ;  alors ,  adieu  tonte  trace  du  talent 
créateur,  adieu  la  souplesse  des  chairs ,  la  finesse  et  la 
fermeté  des  accessoires  ;  adieu  cette  fleur  de  sentiment  ré- 
pandue dans  le  modèle  primitif.  Aussi  aucun  bronze  que 
ce  soit,  fondu  depuis  les  trente  dernières  années,  ne 
vaut-il  mieux  que  les  objets  d'ameublement,  bougeoirs, 
pendules,  etc.,  qui  encombrent  les  boulevards ,  et  se 
rient  du  dessin  et  du  goût.dans  les  magasins  de  nos  bron- 
ziers  ;  tandis  que  par  le  procédé  du  moulage  avec  la  cire 
perdue,  le  bronze  est  la  répétition  fidèle ,  immédiate, 
complète  de  la  volonté  de  l'artiste  :  c'est  lui  enfin,  c'est 
lui-même  avec  ses  qualités  et  ses  erreurs  ;  alors  il  peut 
avouer  et  signer  son  œuvre.  La  première  tentative  nou- 
velle en  ce  genre  ,  et  le  premier  succès ,  sont  dus  à  ma- 
demoiselle de  Fauveau ,  dont  le  nom  vient  tout  naturel- 
lement sous  la  plume  quand  quelque  éloge  est  à  donner 
dans  la  sculpture  d'ornement. 

La  dague  est  une  chronologie  tout  entière.  Ce  sont , 
comme  je  l'ai  dit,  les  fastes  de  la  maison  de  Guise ,  écrits 
en  bronze ,  brodés  de  ronde  bosse  autour  d'une  poignée 
d'arme  en  milliers  de  détails  entre-croisés  et  non  confon- 
dus, merveille  d'exécution  patiente,  adroite  et  ingénieuse. 
.\utre  inspiration  du  moyen  âge,  dira-t-on;  oui,  sans 
doute ,  car  le  riche  cabinet  de  M .  Sauvageot  possède  de 
cette  époque  une  poignée  d'épée  sculptée  dans  ce  style  ; 
et  plusieurs  spécimen  du  même  genre  ont  passé  "sous  mes 
yeux  à  Paris,  a  Bruxelles  et  "a  Londres.  Mais  si,  dans 
la  donnée  première,  l'imagination  de  l'artiste  s'est  aidée 
de  celle  de  la  renaissaixce ,  reste  a  examiner  l'exécution 
de  l'œuvre,  et  l'exécution  est  presque  tout,  a  mon  sens  , 
dans  un  travail  de  ce  genre. 

Une  arme  de  famille  n'est  point  impartiale  :  elle  n'a 
qu'une  opinion,  et  l'artiste  ,  en  composant  une  arme  au 
nom  de  Guise ,  a  diÀ  se  faire  un  instant  ligueur  pour  rester 
dans  la  vérité  historique.  Le  portrait  du  Balafré  avec  ses 
blasons  forme  le  pommeau  ;  la  poignée  représente ,  au  de- 
vant, la  ligue,  et,  derrière,  le  combat  d'un  ligueur  et  d'un 
huguenot;  autour  serpentent  des  devises  allégoriques 
comme  celle  qu'a  la  mort  de  son  père  prit  le  fils  du  Ba- 
lafré :  im  arbre  coupé  avec  ces  mots  :  accendet  ignem. 
Sur  le  fourreau  ,  l'église  militante  catliolique,  entourée 
des  armoiries  des  puissances  catholiques  qui  la  soutinrent 
alors  de  leur  appui  ;  au-dessous  ,  la  bataille  de  Dreux 
gagnée  par  le  Balafré  ;  plus  bas  saint  Michel  combattant 
l'hérésie ,  et  lui  disputant  le  globe.  Tel  est,  en  quelques 


L'ARTISTE. 


iS 


mots,  le  petit  poème  que  M.  de  Triqueti  a  roulé  autour 
de  sa  dague  et  de  son  fourreau.  A  côté  de  cette  arme  his- 
torique figure  une  j)oire  a  poudre  sculptée  dans  le  même 
style,  et  chargée  d'attributs  de  chasse.  Il  faut  avouer 
qu'on  aimerait  a  trouver  dans  les  figures  de  la  dague, 
comme  dans  le  groupe  de  Charles ,  plus  de  modelé  ,  plus 
de  simplicité  dénature;  mais,  somme  toute,  c'est  un 
ouvrage  charmant  des  plus  amusans  a  voir,  dont  l'œil 
anime  a  plaisir  les  nombreux  personnages,  et  s'émerveille 
a  dérouler  les  détails  ,  a  deviner  les  spirituels  épisodes. 

Nous  parlerons,  dans  notre  prochaine  livraison,  de 
MM.  Aimé  Chenavard  et  Antoniu  Moine. 


b 


ty* 


'(S.    ^Dauza^éà. 


Nous  ne  connaissions  encore  de  M.  Dauzats  que  de 
fort  jolis  dessins  a  l'aquarelle  d'une  couleur  vigoureuse 
et  d'une  finesse  Je  détails  qui  rappellent  les  productions 
de  Bonington  ;  mais  son  charmant  tableau  d'une  vue 
d'Egypte  l'élève ,  dès  ce  moment ,  an-dessus  de  la  foule 
des  peintres  ordinaires.  C'est  la  Mosquée  del  Asar  au 
Caire;  composition  pleine  d'air  et  d'un  effet  délicieux. 
On  voit  l'intérieur  de  la  mosquée  avec  ses  festons  et  ses 
mille  arcades ,  animée  d'une  multitude  de  gens  de  toutes 
classes.  Là ,  c'est  un  cadiou  aga  qui  se  promène  suivi ,  de 
ses  rliailam;  ici  des  groupes  de  gens  qui  causent;  plus 
loin  des  marchands  qui  passent  et  repassent,  avec  lepa- 
niei*  de  dattes  stir  l'épaule.  Ces  figures,  d'une  grande  vé- 
rité locale,  sont  disposées  avec  beaucoup  d'art  et  fomient 
une  espèce  de  panorama  vivant  ;  mais  elles  sont  trop 
transparentes,  et  me  semblent  manquer  de  relief  et  de 
solidité.  Le  dessin  est  pur  et  le  coloris  original  ;  et  si  la 
touche  est  parfois  un  peu  sèche  et  dure,  il  faut  l'attribuer 
au  défaut  d'expérience  et  d'habitude  dans  le  maniement 
du  pinceau.  Du  reste,  c'est  un  début  fort  remarquable 
que  celui  de  M.  Dauzats.  Altendons-le  au  Salon  prochain. 

M. 


ACADÉMIE    FRANÇAISE. 

Sëance  du  9  août  1831 ,  pnîsidée  p;ir  H.  Lebi». 

La  séance  solennelle  pour  le  prix  Monthyon  a  eu  lieu 
le  9  août. 

Pour  le  prix  d'éloquence  de  \  830  remis  'a  i  831 ,  qua- 
torze ouvrages  avaient  été  déposés  au  secrétariat  de  l'Ins- 
titut :  le  sujet  mis  au  concours  était  l'éloge  de  Lamoignon 
deMalesherbe  :  c'est  M.  Bazin,  avocat  a  la  cour  royale  de 
Paris  ,  qui  a  été  couronné.  Cet  auteur  est  déjîj  coimu  dans 
les  lettres  par  un  éloge. de  Le  Sage  et  par  les  Mémoires 
d'un  Cadet  de  Gascogne,  ouvrage  écrit  avec  élégance ,  et 
plein  d'une  érudition  piquante  sur  les  mœurs  du  bon 
vieux  temps. 

M.  Biguau  a  obtenu  le  prix  de  poésie;  le  sujet  était 
la  gloire  littéraire  de  la  France  :  nous  ne  porterons  point 
après  r  Acadéu.ie  de  jugement  sur  cette  œuvre  classique. 

M.  Andrieux,  dans  tnie  suite  de  phrases  spirituelles  et 
épigrammatiques ,  a  entrepris  de  persifler  le  romantique, 
qu'il  a  qualifié  ^émeute  littéraire.  Ce  bon  mot  a  beau- 
coup amusé  l'auditoire,  et  c'est  une  bonne  fortune  que 
de  trouver  sujet  de  rire  dans  une  séance  académique. 

Un  prix  de  6,000  francs  a  été  accordé  à  M.  Thurot, 
pour  son  Introduction  à  la  Philosophie ,  comme  ouvrage 
utile  aux  mœurs,  ainsi  qu'une  médaille  de  4,000  fr.  ii 
M.  de  Monteil,  pour  son  ouvrage  historique  en  4-  volu- 
mes sur  les  Mœurs  des  Français  aux  xiv»  et  xv^  siècles, 
et  une  médaille  de  2,000  fr.  à  M.  Bouilly ,  pour  ses 
Contes  populaires  en  2  volumes. 

Le  sujet  mis  au  concours  pour  le  prix  d'éloquence  de 
-1832  est  ainsi  exposé  dans  le  programme  :  Du  courage 
ciuil,  de  ses  différens  caractères ,  des  seri'ices  qu'il  rend 
à  la  société,  de  ses  droits  à  la  gloire  et  à  la  reconnais- 
sance publique . 

Pour  le  prix  extraordinaire  provenant  des  libéralités 
de  M.  de  Monthyon,  l'Académie  avait  proposé  pour  1 827 
et  1829  deux  ouvrages  qu'elle  remet  h  1832  :  l'un  est 
intitulé  de  la  Charité  considérée  dans  son  principe ,  dans 
ses  applications  et  dans  son  injluence  sur  les  mœurs  et  sur 
l'économie  sociale  ;  l'autre,  de  V Influence  des  lois  sur  les 
mœurs  et  de  t injluence  des  mœurs  sur  les  lois. 

Le  prix  pour  chacun  de  ces  ouvrages  est  de  10,000  fr. 


^6 


L'ARTISTE. 


iTittcraturf. 


UN    PARADOXE. 


LES    ARTS    S  EN    VONT 


Nous  étions  depuis  un  mois  a  la  campagne,  et  vraiment 
nous  n'en  jouissions  guère ,  car  à  entendre  les  discussions, 
les  dissertatious ,  les  conversations,  on  eût  dit  que  Paris 
nous  y  avait  suivis.  Notre  salon  avait  son  côté  gauche 
ses  centres,  ses  orages  parlementaires  ;  au  lieu  de  parcou- 
rir les  environs,  on.  voyageait  sur  les  cartes  et  l'on  se  cou- 
chait rarement  sans  avoir  traversé  la  Vistule,  coupé  l'armée 
de  Paskéwitch  et  délivré  Varsovie.  Je  demandais  un  soir 
a  une  jolie  femme  où  elle  avait  passé  sa  matinée.  -^  «  A 
Ostrolenka ,  »  repondit-elle  du  plus  grand  sérieux.  Eu  un 
mot  c'était  a  n'y  plus  tenir ,  surtout  depuis  que  le  moment 
ieï  adresse  approchait.  Deux  inséparables  s'étaient  brouil- 
lées pour  un  amendement,  et  la  jeune  comtesse  de  *** 
avait  dénoncé  l'armislicc  a  madame  de  ***  parce  qu'elle  • 
tenait  pour  M.  Sébasiiani. 

Ce  fut  dans  cet  état  de  choses  que  quelqu'un  vint  a 
proposer  de  mettre  la  politique  au  ban  de  la  société ,  et  de 
condamner  h  une  amende  quiconque  troublerait,  par  l'al- 
lusion la  plus  légère,  cette  trêve  de  Dieu  que  nos  opinions 
signaient  au  prolit  de  notre  tranquillité.  La  proposition 
fut  reçue  par  acclamation,  et  l'amendement  d'un  médecin 
qui  proposait  de  faire  une  exception  en  faveur  du  choléra- 
morbus  fut  repoussé  a  l'unanimité;  il  fut  décidé  d'un 
commun  accord  que,  puisqu'on  traitait  la  politique  comme 
la  peste  ,  on  pouvait  bien  traiter  la  peste  comme  la  poli- 
tique. C'était  mettre  les  choses  sur  le  pied  de  l'égalité, 
comme  on  dit. 

—  Mais  de  quoi  parler?  dit  le  médecin. 

—  Des  lettres  et  des  arts,  répondit  une  jeune  femme. 

—  A  merveille!  nous  jouerons  ce  soir  un  anachronisme 
en  action ,  dit  un  autre. 

—  C'est  une  soirée  de  mademoiselle  Scudery  en  i  èZi , 
ajouta  la  maîtresse  de  la  maison.  Mais  pourquoi  pas?  cela 
change,  et  je  crois  vraiment  que  notre  siècle  ne  ferait  pas 
si  mal  de  se  remettre  au  régime  du  Cjrus  et  de  la  Clélie. 


Cela  mettrait  un  peu  de  glace  dans  les  veines,  et  depuis 
un  an  nous  y  avons  du  feu. 

—  Mais  quel  sera  le  texte  de  notre  discussion?  dit  un 
homme  de  lettres;  cardans  le  docte  hôtel  de  Rambouillet 
chaque  soirée  avait  sa  thèse,  et  je  ne  pense  pas  que  nous 
voulions  examiner  si  la  tendresse  vaut  mieux  que  l'amour, 
ou  si  les  yeux  bleus  de  la  chaste  Clélie  étaient  plus  ex- 
pressifs que  les  yeux  noirs  de  la  princesse  Mandane.  Que 
dire  des  lettres,  des  arts? 

c(  Les  arts  s'en  vont  !  »  dit  un  vieillard  qui  avait  jus- 
que la  gardé  le  silence. 

Ici  il  y  eut  un  tumulte  général  ;  quelques  personnes 
reprochaient  a  l'interlocuteur  d'avoir  voulu  ramener  la 
conversation  sur  le  terrain  de  la  politique  par  une  allu- 
sion à  un  mot  célèbre  ;  toutes  s'inscrivaient  en  faux  contre 
cet  arrêt  qui  dépouillait  le  siècle  le  plus  éclairé  qui  fut 
jamais,  de  sa  plus  brillante  parure.  Il  y  avait  la  des  gens 
qui  comptaient  avec  orgueil  les  célébrités  de  notre  époque, 
comme  un  avare  compte  son  or  avec  délices,  quand  la 
modestie  de  son  accoutrement  vient  de  l'exposer  a  l'af- 
front d'une  aumône. Les  noms  de  nos  grands  peintres,  de 
nos  grands  musiciens  tombaient  comme  la  grêle  sur  l'im- 
passible viellard,  qui  regardait  d'un  air  froid  ses  impé- 
tueux adversaires  et  répétait  de  temps  a  autre  :  «  Les  arts 
s'en  vont!  » 

—  Mademoiselle  de  Scudery  prouvait  ses  paradoxes , 
dit  l'homme  de  lettres. 

—  Je  prouverai  que  le  mien  est  une  vérité ,  répli- 
qua le  vieillard.  Ou  fit  cercle  autour  de  lui ,  et  toute 
l'assemblée  semblait  empressée  de  savoir  comment  on 
prouverait  en  présence  de  nos  meilleurs  artistes  que  les 
arts  s'en  vont. 

—  C'est,  dit  le  vieillard  ,  une  de  ces  tristes  fatalités 
attachées  a  la  faiblesse  humaine  que  l'impossibilité  où 

.  elle  est  de  se  corriger  d'un  défaut  sans  se  corriger  aussi 
d'une  vertu.  Je  ne  suis  pas  assez  brouillé  avec  la  civilisa- 
tion pour  ne  pas  reconnaître  qu'elle  a  beaucoup  fait 
pour  le  genre  humain ,  en  dirigeant  les  études  vers  les 
sciences  exactes,  et  en  détruisant  une  foule  d'erreurs  et 
de  préjugés.  Mais  cette  ignorance  primitive  a  emporté 
avec  elle,  en  se  retirant,  cette  chaleur  de  sentiment,  cette 
naïveté  d'idées  qui  caractérisaient  autrefois  la  nation  fran- 
çaise. Sans  rappeler  que  les  préjugés  syllogistiques  de 
la  raison  sont  souvent  plus  funesses  encore- que  les  pré- 
jugés du  sentiment,  ne  puis-je  point  déplorer  au  nom  des 
aits  qui,  comme  la  poésie,  vivent  d'inspiration  et  d'en- 
thousiasme, les  progrès  de  cette  science  du  bonheur  maté- 
riel qui  amènera  insensiblement  la  société  a  limiter  ses 


L'ARTISTE. 


47 


vœux  et  ses  espérances  aux  félicités  culinaires  de  la  gas- 
tronomie. 

—  »  Le  barbare  !  dit  l'iiorame  de  lettres. 

—  Je  n'ignore  pas,  reprit  le  vieillard,  qu'on  peut 
m'accuser  de  faire  ici  une  invocation  a  l'ignorance  et  'a  la 
barbarie,  muses  que  les  poètes  n'ont  point  l'usage  d'ap- 
peler a  leur  secours,  et  qui  viennent  quelquefois  sans 
cire  appelées.  Mais  j'avoue  a  ma  honte  que  j'ai  toujours 
regretté ,  pour  ma  part ,  qu'on  n'ait  pas  pu  transiger  avec 
les  lumières,  et  obtenir  de  la  raison  qu'elle  nous  laissât 
quelques  erreurs  pour  nous  consoler  des  vérités  qu'elle 
nous  apportait.  Mais  la  raison  est  une  bienfaitrice  avare; 
ce  qu'elle  nous  donne  d'une  main  ,  elle  nous  le  retire  de 
l'autre,  et  partout  où  elle  s'est  montrée  elle  a  confisqué 
les  arts  et  la  poésie  au  profit  de  l'arithmétique. 

—  Notre  société  est  mûre,  interrompit  un  journaliste. 

—  Rivarol  vous  aurait  répondu  qu'elle  était  blette, 
répliqua  le  vieillard,  mais  moi  je  vous  demanderai  oii 
vous  placerez  le  grandiose  des  arts  dans  nos  commodes 
mais  étroites  demeures,  et  comment  vous  ferez  sympathiser 
l'inspiration  et  le  calcul  ;  je  n'ai  jamais  pu  songer  a  la  ^ 
science  sociale  telle  qu'elle  est  chez  les  peuples  modernes 
sans  que  la  Hollande  se  présentât  a  mon  souvenir  comme 
le  type  de  notre  civilisation.  En  visitant  ces  maisons  ta- 
pissées, lavées,  cirées,  luisantes  comme  des  miroirs;  en 
éludinit  ces  vies  où  chaque  jour,  chaque  heure,  chaque 
minute  a  son  occupation  ;  en  examinant  ces  visages  frais 
et  tranquilles  où  chaque  muscle  est  dans  une  immobilité 
j)rofonde  ;  cet  embonpoint  majestueux  qui  semble  a  sa 
place  a  l'ombre  d'un  comptoir  ;  ces  physionomies  dorman- 
tes qui  n'ont  point  de  jeu  pour  exprimer  les  passions ,  qui 
restent  sérieuses  dans  la  tristesse,  sérieuses  dans  la  joie,  et 
qui  ne  rendent  d'une  manière  complète  que  l'indifférence, 
je  sens  bien  que  je  suis  chez  un  peuple  pour  qui  une  faute 
do  calcid  est  un  crime ,  une  mauvaise  spéculation ,  une 
hérésie;  mais  sur  ces  fronts  unis  et  paisibles  où  mettrez- 
V0U5  l'inspiration?  Dans  ces  demeures  resserrées  où  l'ava- 
rice commerciale  semble  avoir  fait  des  économies  sur  l'air 
et  sur  l'espace,  où  mettrcz-vous  les  aris  qui  veulent  un 
horizon  sans  limites?  Dans  cette  existence  systématique 
oîi  diaque  action  est  prevne  et  cotée  ,  où  les  occupations 
et  même  les  j)eiisées  se  suivent  et  se  ramènent  dans  un 
ordre  presqu' aussi  invariable  que  celui  des  saisons,  où 
meltrcz-vous  les  fantaisies  de  l'art,  ses  capricieuses  in- 
constances, et  ces  grandes  pensées  qui  entraînent  l'ame 
hors  des  voies  battues,  la  tirent  des  trivialités  de  la  vie 
domestique  et  rompent  cette  uniformité  fastidieuse  qui 
peut  être  le  bonheur  de  la  médiocrité,  mais  (}ui  est  la 
mort  du  génie.  Si  la  Hollande  est  de  toutes  les  contrées 


de  l'Europe,  celle  où  la  science  de  la  vie  a  fait  les  plus 
grands  progrès,  ne  peut-on  pas  dire  aussi  quelle  est  la 
Béotie  de  l'histoire  moderne. 

—  Mais  la  France  n'est  pas  la  Hollande,  dit  quelqu'un. 

—  Paris  est  sur  le  grand  chemin  d'Amsterdam  reprit  le 
vieillard,  nous  en  sommes  à  imiter  nos  voisins,  et  nous 
serons  bientôt  si  ralinés  dans  l'art  de  vivre  que  nous  éti- 
quetterons  toutes  les  parties  de  notre  existence.  Aussi 
qu'advient-il?  de  tous  côtés  les  artssont  obligés  de  déchirer 
leurs  lettres  de  noblesse  pour  vivre,  les  artssont  des  rois  dé- 
chus qui  prennent  des  métiers.  Si  Michel-Ange  vivait  de 
nos  jours,  il  serait  peut-être  obligé  d'étrangler  dans  une 
miguaturece  génie  qui  semblait  encore  "a  l'étroit  dans  une 
coupole.  Les  géants  se  font  nains  pour  qu'on  les  souffre, 
et  notre  siècle  n'est  qu'un  traitant  qui  marchande  avec  la 
gloire,  et,  lui  jetant  dédaigneusement  son  pain,  demande 
à  quoi  bon  le  génie. 

—  Où  se  réfugieront  donc  les  arts?  demanda  une 
femme. 

—  En  Italie  et  en  Grèce,  s'écria  le  vieillard.  La  point  de 
science,  debien-être,  de  richesse, frappezalaportedesesca- 
banes,  vous  y  trouverez  la  inisère ,  la  làim  :  mais  ne  vous 
laissez  point  aller  à  regretter  la  propreté  symétrique,  le  luxe 
citadin  des  habitations  hollandaises  ;  regardez  ces  fronts 
basanés  face  "a  face,  et  dites-moi  s'il  n'y  a  pas  plus  d'in- 
spirations et  de  grandeur  morale  dans  ces  physionomies 
expressives,  ardentes,  passionnées  que  chez  les  docteurs 
de  la  science  du  bion-ètie.  Le  génie  s'éteint  auroilieu  des 
jouissances  de  la  molesse,  tristes consolationsde  la  décrépi- 
tude des  nations.  Les  arts  ont  aussi  leurCapoue.  llssetrou- 
vent  mieux  d'une  igorance  enthousiaste,  sensible,  inspi- 
rée, que  d'une  science  froide,  indifférente,  compassée, 
matérielle  :  la  civilisation  raffinée  de  notre  âge  a  pour 
eux  l'effet  du  mancelinier ;  ils  s'endorment  a  son  ombre 
pour  ne  plus  se  reveiller.  Quand  les  peuples  ne  croient 
plus,  ils  en  sont  au  métiers,  et  a  la  prose.  Tenez,  dans 
la  tête  de  ce  paysan  romain  dévotement  agenouillé  de- 
vant une  madone  de  bois  peint,  il  y  a  plus  de  ressources 
pour  les  arts  que  dans  tout  le  sénat  des  bourguemestres 
d'Amsterdam.  » 

On  souriait  de  la  chaleur  du  vieillard,  lorsque  quel- 
qu'im  entra  précipitamment  en  criant  :  «  Les  journaux 
arrivent  !  »  tout  le  monde  se  précipita  vers_Je_uaiiveau 
venu.  «  Les  arts  s'en  vont  !  »  dit  le  vieilliiç^ 
la  salle.  » 


iS 


L'ARTISTE. 


:H|jfrçu  tft&  IJubltcatiDus. 


LA   PEAU   DE    CHAGRIN. 


PAR   M.   DE   BALZAC. 


Bon  !  allons  donc  ,  marchez  et  voiià!  Je  ne  puis  mieux  com- 
mencer mon  article  sur  Balzac. 

Si  vous  avez  des  nerfs ,  prenez  vos  nerfs  et  accrocliez-lcs  ou 
vous  voudrez  :  derrière  la  porte  à  côte  du  balai ,  ou  au  gibet 
de  Mont-Faucon  ,  s'il  y  avait  encore  un  gibet  à  Mont -Faucon. 
Quand  vous  aurez  lu  le  livre  de  M.  de  Balzac,  vous  reprcudrcz 
vos  nerfs  si  vous  osez. 

Vous  entendez  un  grand  bruit  ;  on  entre,  on  sort,  on  se  heurte, 
on  cric ,  on  hurle  ,  on  joue  ,  on  s'enivre ,  on  est  fou  ,  on  est  fat , 
on  est  mort ,  on  est  crispe ,  on  est  tout  balafre  de  coups,  de  bai- 
sers, de  morsures,  de  volupté,  de  feu  et  de  fer.  Voilà  toute 
la  Peau  de  chagrin. 

C'est  un  livre-brigand  qui  vous  attend  au  coin  du  bois,  dans 
votre  salon,  dans  voire  lit  d'asihmatiipie,  au  théâtre,  à  la  cha- 
pelle, à  cheval,  à  pied  ,  en  voiture,  en  bateau;  le  livre  vous 
guette  pistolet  en  main ,  poignard  en  main  :  La  bourse  ou  la 
vie  I  Vous. donnez  votre  bourse,  votre  vie,  votre  œil,  votre 


souffle ,  votre  poumons ,  vos  entrailles  ,  tout  vous-même  ,  pour 
un  morceau  de  peau  de  chagrin  pas  plus  long  que  le  doigt. 

Un  morceau  de  peau  noire,  étroite,  étriquée  comme  un 
poème  descriptif,  une  lèpre  horrible  à  voir  :  cette  lèpre,  c'est 
remblcrae  de  la  vie.  Cela  se  trouve  chez  un  juif,  au  milieu  d'un 
tas  de  lunettes,  de  vases  étrusques  et  de  casseroles  au  rebut; 
on  achète  cette  peau  et  on  l'emporte  chez  soi.  Singulier  crâne 
que  celui  de  Balzac. 

C'est  le  crâne  d'un  fou  et  d'un  poète;  fou  plein  de  verve ,  de 
sarcasmes  et  de  mauvais  rire;  poète  moqueur,  sceptique,  railleur, 
insensible,  mauvais,  coloriste  à  pleines  poignées ,  qui  met  du 
rouge,  du  vermillon ,  du  noir,  du  gris  [-.ar  couches ,  par  bandes, 
par  plaques ,  çà  et  là  ;  toutes  couleurs  tranchées ,  tachées,  équi- 
voques, qui  composent  ensuite  un  tableau  comme  un  tableau  de 
Raphaël ,  très-vieux  et  quand  on  ne  voit  presque  plus  rien. 

Le  jeune  homme  victime  de  la  peau  de  chagrin  est  un 
homme  de  notre  société  languissante,  homme  nerveux,  fan- 
tasque, joueur,  libertin,  buveur,  allant  de  haut  et  en  bas,  qui 
déchire  sa  passion  comme  on  déchire  du  vieux  linge;  il  faut 
avoir  un  fameux  souffle  pour  le  suivre.  Cet  ivrogne,  souvent 
sublime  au  milieu  de  son  dévergondage  scintillant ,  dans  ses 
passions  à  facettes,  dan^  son  langage  polyglotte;  joueur  qui  a 
commencé  par  tout  perdre,  et  qui  finit  par  ne  pcrdi'e  jamais; 
élégant  sans  chemise,  bénédictin  à  bonnes  fortunes,  séminaristc- 
Lovelace  ,  battant ,  battu ,  se  ruinant  en  femmes ,  et  se  trou- 
vant un  beau  soir  desséché  comme  son  talisman,  à  l'instant  même 
ou  il  se  trouve  le  plus  heureux  des  hommes.  Ainsi  c'est  le  bon- 
heur qui  le  tue.  Il  meurt,  parce  qu'il  ne  s'est  pas  mis  assez  en 
garde  contre  la  fortune.  Son  étoile  s'éclipse  dans  le  ciel  au  mo- 
ment où  elle  brille  de  plus  de  feu.  Fantasque  jeune  homme, 
impossible  à  définir ,  impossible  à  comprendre ,  impossible  à 
expliquer,  impossible  à  analyser;  véritable  chaos  moral,  éclairé 
de  temps  à  autre  jar d'incertaines  et  bizarres  clartés,  je  ne  sau- 
rais vous  dire  tout  ce  qu'il  y  a  dans  ce  livre ,  dites-moi  ,  vous 
qui  l'avez  lu  ,  ce  qu'il  n'y  a  pas  ! 

L'analyse  se  heurte  et  se  brise  le  front  contre  un  livre  pareil. 
Elle  a  beau  vouloir  s'emparer  de  cette  puissance  littéraire  qui 
se  révèle  au  monde  par  le  chaos,  ce  chaos  lui  échappe,  et  elle 
se  met  à  lire  l'imbécile  critique,  entraînée  qu'elle  est  par  ce 
phosphore  animal  dont  elle  n'ose  pas  approcher.  Ecoutez  ;  il 
n'y  a  rien  à  dire  de  ce  livre.  Je  vous  jure  que  la  chose  est  su- 
perflue. C'est  un  conte  plus  qu'oriental,  parfumé,  élégant,  colère 
et  brutal;  par  ce  livre  M.  Balzac  vient  de  se  mettre  au  premier 
rang  de  nos  conteurs  ;  je  ne  crois  pas  que  la  hardiesse  de  la 
narration  ait  été  portée  à  un  plus  haut  degré.  Seulement  pour- 
quoi, avec  un  si  beau  génie,  porter  si  peu  de  respect  à  celte 
belle  langue  française  ,  noble  dame  dont  on  fait  une  proslituce. 
Pourquoi  se  foimer  cette  taille  élégante;  pourquoi  étaler  grotcs- 
qucment  ce  sein  si  beau  ;  pourquoi  la  conduire  si  impitoyable , 
en  plein  jour  et  sans  prétexte ,  au  cabaret ,  à  la  halle ,  à  l'esta- 
minet où  l'on  fume  du  tabac  de  la  régie ,  au  mauvais  lieu  sous 
la  garde  de  la  police ,  à  la  maison  de  jeu  protégée  par  le  iisc  ; 
pourquoi  ce  croc  en  jambe  perpétuel  donné  à  la  langue,  qui  ne 
demande  qu'à  bien  maixher;  pourquoi  la  placer  sur  la  corde 
tendue  de  madame  Saqui ,  avec  des  haillons  et  des  paillettes, 


L'ARTISTE. 


^9 


cette  clcgantc  et  fraîclic  danseuse ,  qui  se  plaît  surtout  au  pa- 
lais des  rois  et  dans  les  boiidoirs'parfumc's  !  C'est  un  texte  (pi'il 
serait  trop  long  d'approfondir  à  propos  de  M.  de  Baliac. 

D'autant  plus  que  lui ,  de  Balzac,  n'a  qu'une  réponse  à  nous 
faire  :  Je  ne  veux  pas! 

Et  de  cette  réponse  il  faudra  bien  nous  contenter,  parce  qu'il 
est  maître  de  son  lecteur,  et  qu'il  le  mène  où  il  veut. 

Voici  deux  scènes  détaeliées  de  la  Peau  de  chagrin  par  le 
bout  du  ne/.,  qui  donneront  une  juste  idée  de  ce  livre  infernal. 

Abaissons-nous  donc ,  et  écoutons  le  loaitrc. 


Vers  les  neuf  heures  du  matin  ,  le  jour,  passant  à  travers  les 
fentes  des  pcrsicnnes ,  colorait  faiblement  la  mousseline  des  ri- 
deaux ,  permettant  à  peine  de  voir  les  brillantes  couleurs  du 
tapis  et  les  meubles  soyeux  de  la  cb-ïrabrc  ou  reposaient  les 
deux  époux.  Quebpies  dorures  étincclaient.  Un  rayon  de  soleil 
venait  même  mourir  sur  le  mol  cdrcdon  de  soie  jaune  que  les 
jeux  de  l'amour  avaient  jeté  par  terre.  Suspendue  à  une  grande 
psyché ,  la  robe  de  Pauline  se  dessinait  comme  une  vaporeuse 
apparition;  et  au-dessous,  ses  jolis  souliers  de  Satin  avaient  été 
jclés  avec  négligence...  Le  silence  profond  qui  régnait  dans  ee 
temple  d'amour  fut  troublé  par  un  rossignol  qui  vint  se  poser 
sur  l'appui  de  la  fenêtre.  Ses  gazouillemens  répétés,  et  le  bruit 
que  firent  ses  ailes ,  soudainement  déployées  quand  il  s'envola , 
réveillèrent  Raphaël. 

—  Pour  mourir?...  dit-il  en  achevant  une  pensée  commen- 
cée dans  le  rêve  d'où  il  sortait,  il  faut  que  mon  organisation, 
ce  mécanisme  de  chair  et  d'os  animé  par  lua  volonté ,  et  qui  fait 
de  moi  un  individu  homme,  présente  >me  lésion  sensible.... 
Les  médecins  doivent  connaître  les  symptômes  de  la  vitalité  , 
de  la  mort,  et  savoir  me  dire  si  je  suis  en  santé  ou  malade. 

Il  contempla  Pauline,  qui,  tout  en  dormant,  lui  tenait  la  tcte, 
exprimant  ainsi,  même  pendant  le  sommeil,  les  tendres  solli- 
citudes de  l'amour.  Gracieusement  étendue  comme  un  jeune 
enfant,  et  le  visage  tourné  vers  son  ami,  elle  semblait  le  regar- 
der encore  et  lui  tendre  sa  jolie  bouche  entr'ouverte  qui  laissait 
passer  un  souffle  égal  et  pur.  Ses  petites  dents  de  porcelaine  re- 
levaient la  rougeur  de  ses  lèvres  fraîctes  sur  lesquelles  errait  un 
sourire.  L'incarnat  de  son  teint  était  plus  vif,  et  la  blancheur , 
pour  ainsi  dire,  plus  blanche  en  ce  moment  qu'aux  heures  les 
plus  amoureuses  de  la  journée.  Son  abandon ,  sa  gracieuse  pos- 
ture, peignaient  une  innoeenle  confiance  qui  mêlait  au  charme 
de  l'amour  les  adorables  attraits  de  l'enfance  endormie.  Même 
les  femmes  les  plus  naturelles  obéissent  encore  pendant  le  jour 
à  certaines  conventions  sociales  qui  enchaînent  leur  naïveté,  les 
expansions  vives  de  leur  amc  et  leurs  mouvemens  ;  mais  le  som- 
meil semlile  les  rendre  par  degrés  à  la  chaste  aisance ,  à  la  sou- 
daineté de  vie,  qui  décorent  le  premier  âge.  Pauline  était  l.'i,  ne 
rougissant  de  rien ,  comme  une  de  ces  chères  et  célestes  créa- 
tures dont  la  raison  n'a  point  encore  jeté  des  pensées  dans  les 
gestes  et  des  secrets  dans  le  regard. 

Son  divin  profil  se  détachait  vivement  sur  la  fine  batiste  des 
oreillers ,  et  de  grosses  ruches  de  dentelle ,  mêlées  à  ses  cheveux 
en  désordre,  lui  donnaient  un  petit  air  mutin.  £lle  semblait 


s'être  cndonuic  dans  le  plaisir.  Ses  longs  cils  étaient  appliqués 
sur  sa  joue  comme  pour  garantir  sa  vue  d'une  lueur  trop  forte  ou 
pour  aider  à  ce  recueillement  de  l'amc  quand  elle  essaie  de  re- 
tenir une  volupté  parfaite,  mais  fugitive.  Son  oreille  mignonne, 
blanche  et  rouge,  encadrée  par  ime  touffe  de  cheveux ,  et  dessinée 
dans  une  coque  de  maline ,  eût  rendu  fou  d'amour  un  artiste, 
un  peintre,  un  vieillard j  elle  eût  peut-être  restitué  la  raison  à 
quelque  insensé... 

Oh!  voir  sa  maîtresse  endormie,  au  matin,  rieuse  dans  un 
songe,  paisible  sous  votre  protection,  vous  aimant  même  en 
rêve ,  au  moment  où  la  créature  semble  cesser  d'être  ,  et  vous 
offrant  encore  une  bouche  muette  qui ,  dans  le  sommeil ,  pos- 
sède un  langage  pour  vous  parler  du  dernier  baiser...  Voir  une 
femme  confiante  ,  demi-nue  ,  mais  enveloppée  dans  son  amour 
comme  dans  son  manteau ,  et  chaste  au  sein  du  désordre. . .  ;  ad- 
mirer ses  vêtemens  épars  ,  un  bas  de  soie  rapidement  quitté  la 
veille  pour  vous  plaire,  une  ceinture  dénouée,  dont  la  boucle 
d'or  ,  gisant  à  terre  ,  vous  accuse  une  passion ,  une  foi  sans  bor- 
nes !...  n'est-ce  pas  une  joie  sans  nom?...  Cette  ceinture  est  un 
poème  entier  :  la  femme  qu'elle  protégeait  n'existe  plus,  clic 
vous  appartient,  elle  est  devenue  cou.;;  et  désormais  la  trahir!... 
c'est  se  blesser  soi-même... 

Raphaël  se  sentit  attendri.  En  contemplant  cette  chambre  ivre 
d'amour,  pleine  de  souvenirs,  où  le  jour  prenait  des  teintes 
voluptueuses  ,  où  tout  semblait  mystère  ;  puis  cette  belle  femme 
aux  formes  jjures ,  jeunes ,  amante  encore ,  et  dont  surtout  les 
sentimens  étaient  à  lui  sans  partage...  Il  désira -vivre  toujours. 

Quand  sou  regard  tomba  sur  Pauline  ,  elle  ouvrit  aussitôt  les 
yeux  comme  si  un  rayon  de  soleil  l'eût  frappée. 

—  Bonjour,  ami!...  dit-elle  en  souriant.  Es-tu  beau,  mé- 
chant!...     %s- 

Ces  deux  têtes  avaient  une  grâce  inexprimable ,  due  à  l'a- 
mour et  à  la  jeunesse,  au  demi-jour  et  au  silence.  C'était  une 
de  ces  divines  scènes  dont  la  magie  passagère  appartient  aux 
premiers  jours  de  la  passion,  comme  la  naïveté,  la  candeur  , 
sont  les  attributs  de  l'enfance...  Oui,  les  joies  printannières  de 
l'amour  et  les  rires  de  notre  jeuue  âge  doivent  s'enfuir  et  ne 
plus  vivre  que  dans  notre  souvenir,  pour,  au  gré  de  nos  raédi* 
tations  séniles ,  nous  désespérer  ou  nous  jeter  quelque  parfum 
consolateur. 

—  Oh  !  pourquoi  t'es-lu  réveillée!  dit  Raphaël.  J'avais  tant 
de  plaisir  à  te  voir  endormie!  J'en  pleurais!. 


Il  était  environ  minuit,  et,  à  cette  heure,  Raphaël,  par  un 
dé  ces  caprices  physiologiques,  l'étonnemcnt  et  le  désespoir  des 
sciences  médicales ,  resplendissait  de  beauté  pendant  son  som- 
meil. Un  rose  vif  colorait  ses  joues  blanches;  son  front,  gra- 
cieux comme  celui  d'une  jeune  fille,  exprimait  le  génie.  La  vie 
était  en  fleur  sur  ce  visage  tranquille  et  reposé.  Vous  eussiez 
dit  d'un  jeune  enfant  endormi  sous  la  protection  de  sa  mère  ;  et 
.son  sommeil  était  un  Iran  sommeil ,  s.i  bouche  vermeille  lai^sait 
passer  un  souffle  égal  et  pur.  Raphaël  souriait,  transporte  sans 
doute  par  un  rêve,  dans  une  belle  vieil  était  peut-être  cente- 
naire ;  ses  petits  enfans  lui  souluiitaient  encore  de  longs  jours  , 


20 


L'ARTISTE. 


el,  de  son  banc  rustique,  assis  au  soleil,  sous  le  feuillage  ,  il 
apercevait ,  comme  le  prophète ,  en  haut  de  la  montagne ,  dans 
nn  prestigieux  lointain ,  la  terre  promise. 

—  Le  voilà  donc  !... 

Ces  mots ,  prononces  d'une  voix  argentine  ,  dissipèrent  les 
figures  nuageuses  de  son  sommeil;  et,  à  la  lueur  de  la  lampe  , 
il  vit,  assise  sur  son  lit,  sa  Pauline,  mais  Pauline  embellie  par 
l'absence  et  par  la  douleur. 

Raphaël  resta  stupéfait  à  l'aspect  de  cette  figure  blanche 
comme  les  pe'tales  d'une  fleur  des  eaux,  et  qui ,  accompagnc'e  de 
longs  cheveux  noirs ,  semblait  encore  plus  blanche  dans  l'om- 
bre. Des  larmes  avaient  trace'  leur  roule  brillante  sur  ses  joues, 
et  y  restaient  suspendues ,  prêtes  à  tomber  au  moindre  effort. 
Vêtue  de  blanc ,  la  tête  jienchce ,  et  foulant  à  peine  le  lit ,  elle 
e'tait  là  comme  un  ange  descendu  des  cieux,  apparition  qu'un 
souffle  pouvait  faire  disparaître. 

«  Ah  I  j'ai  tout  oublie'.'...  s'c'cria-t-elle  au  moment  où  Ra- 
phaël ouvrit  les  yeux.  Je  n'ai  de  voix  que  pour  te  dire  :  Je 
suis  à  toi!...  Oui,  près  de  toi  mon  cœur  est  tout  amour...  Ahl 
jamais,  ange  de  ma  vie,  tu  n'as  e'tc  si  beau.  Tes  yeux  fou- 
droient 1...  Mais  je  devine  tout,  va!...  Tu  as  e'té  chercher  la 
santé  sans  moi,  tu  me  craignais...  Ëh  bien!... 

—  Fuis!...  fuis!...  laisse -moi!...  re'pondit  enfin  Raphaël 
d'une  voix  sourde...  Mais  va-t-en  donc!...  Si  tu  restes  là,  je 
mem-s  ! . . .  Veux-tu  me  voix  mourir  ?. . . 

—  Mourir!...  rëpéta-t-elle  ;  est-ce  que  tu  peux  mourir  sans 
moi?...  Mourir!  mais  tu  es  jeune!...  Mourir!  mais  je  t'aime!... 
Mourir!...  ajouta-t-elle  d'une  voix  profonde  et  gutturale.  » 

Elle  lui  prit  les  mains  par  un  mouvement  de  folie. 

«  Froides!...  dit-elle;  est-ce  une  illusion  ?  » 

Raphaël  tira  de  dessous  son  chevet  le  lambeau  de  la  peau  de 
chagrin ,  fragile  et  petit  comme  une  feuille  de  saule  ,  et  le  lui 
montrant  : 

«  Pauline,  disons-nous  adieu... 

—  Adieu  ?...  re'pe'ta-t-elle  d'un  air  surpris. 

—  Oui.  Ceci  est  un  talisman  ;  il  accomplit  mes  de'sirs  el  re- 
pre'sente  ma  vie...  Vois  ce  qu'il  m'en  reste...  Si  tu  me  regardes 
encore,  je  vais  mourir!...  » 

La  jeune  fille ,  croyant  Valentin  devenu  fou ,  prit  le  talisman 
et  alla  chercher  la  lampe  ;  puis ,  éclairée  par  la  lueur  vacillante 
qui  se  projetait  également  sur  Raphaël ,  elle  examina  très-atten- 
tivement le  visage  de  son  amant  et  la  dernière  parcelle  de  la 
peau  magique. 

Mais  lui ,  la  voyant  ainsi ,  belle  de  terreur  et  d'amour ,  il  ne 
fut  plus  maître  de  sa  pense'e.  Alors  les  souvenirs  des  scènes  ca- 
ressantes et  des  joies  délirantes  de  sa  passion  triomphèrent  dans 
son  amo  depuis  long-temps  endormie,  et  s'y  réveillèrent  comme 
un  foyer  mal  éteint. 

«  Pauline!  viens!...  Pauline!  » 

Un  cri  terrible  sortit  du  gosier  de  la  jeune  fille  ;  ses  yeux  se 
dilatèrent  ;  ses  sourcils  ,  violemment  tirés  par  une  douleur 
inouie,  s'écartèrent  avec  horreur.  Elle  lisait  dans  les  yeux  de 
Raphaël  un  de  c<;s  désirs  fui-icux ,  jadis  sa  gloire  à  elle  ;  et ,  à 


mesure  que  grandissait  ce  désir  ,  la  peau,  en  se  contractant,  lui 
chatouillait  la  main... 

Sans  réfléchir ,  elle  s'enfuit  dans  le  salon  voisin  ,  dont  elle 
ferma  la  porte. 

«  Pauline!  Pauline!...  cria  le  moribond  en  courant  après 
elle,  je  t'aime,  je  t'adore  !...  je  te  veux!...  je  te  maudis,  si  tu 
ne  m'ouvre!  Je  veux  mourir  à  toi  !...  » 

Alors,  avec  une  force  singulière,  deraier  éclat  de  vie,  il  jeta 
la  porte  à  terre ,  et  vit  sa  maîtresse ,  à  demi-nue ,  se  roulant  sur 
un  canapé.  Pauline  avait  tenté  vainement  de  se  déchirer  le  sein; 
et,  pour  se  donner  une  prompte  mort,  elle  cherchait  à  s'étran- 
gler avec  son  châle. 

«  Si  je  meurs ,  il  vivra  ! . . .  »  disait-elle  ,  en  tâchant  de  ser- 
rer le  nœud  rebelle. 

Ses  cheveux  étaient  épars ,  ses  épaules  nues ,  ses  vctemens 
en  désordre,  et,  dsns  cette  lutte  avec  la  mort,  les  yeux  en  pleurs, 
le  visage  enflammé,  se  tordant  sous  un  horrible  désespoir,  elle 
présentait  à  Raphaël,  ivre  d'amour,  mille  beautés  qui  augmen- 
tèrent son  délire. 

Léger  comme  un  oiseau  de  proie ,  il  se  jeta  sur  elle ,  à  ses 
genoux ,  brisa  le  châle  et  voulut  la  prendre  dans  ses  bras.  11 
chercha ,  dans  son  gosier ,  des  paroles  pour  exprimer  le  désir 
qui  héritait  de  toutes  ses  forces  ;  mais  il  n'y  trouvra  que  les  sons 
étranglés  du  râle ,  et  chaque  respiration  creusée  plus  avant  sem- 
blait partir  de  ses  entrailles.  Enfin ,  ne  pouvant  bientôt  plus 
former  de  sons,  il  mordit  Pauline 


—  Que  demandez-vous,  dit-elle  à  Jonathas,  qui,  épouvanté 


L'ARTISTE. 


24 


des  cris,  se  pre'scnta  et  voulut  lui  arracher  le  cadavre  sur  le- 
quel elle  s'e'tait  accroupie  dans  un  coin. 

—  Il  est  à  moi  ! ...  je  l'ai  tue  ! ...  Ne  l'avais-je  pas  prédit?. . . 

Pauline  riait ,  et  ses  yeux  étaient  secs. 


MORALITÉ. 

François  Rabelais,  docte  et  prude  homme,  hon  Touran- 
geau ,  Chinonn.'iis  de  plus  a  dit  : 

Les  Thèlemiles  estre  grands  mesnagiers  de  leur  peau  et 
sobres  de  chagrins. 

Admirable  maxime  !  Insouciante  !  —  Égoïste  !  —  Morale  éter- 
nelle!... 

Le  Pantagruel  fut  fait  pour  elle  j  ou  ,  elle ,  pour  le  Panta- 
gruel. 

L'auteur  mérite  d'être  grandement  vitupéré,  pour  avoir  osé 
mener  un  corbillard  sans  saulce,  ni  jambons,  ni  vin,  ni  pail- 
lardise ,  par  les  joyeux  chemins  de  maître  Alcofribas ,  le  plus 
terrible  des  dériseurs,  lui,  dont  rinimortelle  satyre  avait  déjà 
pris  ,  comme  dans  une  serre,  l'avcnii-  et  le  passé  de  l'homme. 

Mais  cet  ouvrage  est  la  plus  humble  de  toutes  les  pierres  ap- 
portées pour  le  piédestal  de  la  statue  par  un  pauvre  lantérnois 
du  doux  pays  de  Tourainc. 

J.  J. 


îlnruf  JPntmatiquf. 


THEATRE   FRANÇAIS. 


Depuis  la  représentation  du  Possédé,  dont  le  succès  va  tou- 
jours croissant,  la  Conicdic-l'rançaisc  n'a  point  donné  de  pièce 
nouvelle  :  seulement  clic  s'est  hasardée  à  mettre  à  l'ess.ii  deux 
deliutans ,  bien  que  probablement  elle  fondât  peu  d'espoir  sur 
eux.  L'un  ,  M.  Albert,  a  paru  trop  dépourvu  des  qualités  phy- 
siques qu'on  s'attend  à  trouver  rhe/.  celui  qui  se  destine  à  l'em- 
ploi des  jeunes  premiers  ;  en  outre  ,  son  jeu  est  froid  et  son 
maintien  embarrassé;  mais  au  moins  a-t-il  une  prononciation 
nette  et  un  son  de  voix  agréable.  Tout  au  contraire  l'autre  , 
M.  Henri ,  qui  a  deliuté  dans  le  rôle  de  Figaro  avec  ime  tour- 
nure et  une  physionomie  convenables ,  et  surtout  de  la  confiance 
et  de  l'aplomb,  précipite  tellement  ses  paroles  sans  les  articu- 
ler ,  qu'il  est  absolument  impossible  de  l'entendre.  Les  sifllets 
l'ont  durement  aveiti  que,  pour  le  moment  du  moins,  il  ne  peut 
espérer  d'être  souffert  à  la  scène. 

Dans  le  Mariage  de  Figaro  ,  où  ce  débutant  a  paru 
en  dernier  lieu,   madame  Moreau-Sainti  a  joué  aussi  pour  la 


première  fois  le  rôle  de  la  comtesse  Almaviva.  Cette  actrice, 
qui  est  toujours  fort  applaudie,  se  fait,  à  cause  de  cela  sans 
doute,  une  complète  illusion  sur  les  défauts  de  son  jeu.  Son 
drliit  devient  de  plus  en  plus  traînant,  larmoyant  et  grasseyant 
lorsqu'elle  veut  peindre  le  sentiment  et  la  tristesse;  et  quand 
clje  doit  être  gaie ,  légère  et  coquette,  elle  devient  aflectée,  pré- 
cieuse, minaudière,  et  jargonne  entre  ses  dents  des  paroles  a 
peine  intelligibles. 

Il  faut  que  madame  Moreau-Sainti  travaille  sérieusement 
à  corriger  sa  prononciation,  à  régler  son  débit;  il  faut  qu'elle 
s'efforce  de  revenir  à  cette  simplicité,  à  ce  naturel  dont  elle  est 
si  loin ,  mais  qui  seuls  obtiennent  le  suffrage  des  gens  de  goût. 
Elle  a  beaucoup  à  faire.  Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  dire 
qu'elle  ait  gagné  sous  ce  rapport  depuis  ses  débuts. 

Le  Théâtre-Français  croit  devoir  encore ,  de  temps  à  autre, 
hasarder  quelque  tentative  de  représentations  tragiques.  I^es 
mauvais  plaisans  prétendent  que  l'obligation  lui  est  imposée  de 
faire,  à  chaque  trimestre,  acte  d'incapacité  sur  ce  point;  et  en 
vérité  la  dernière  représentation  de  Britannicus  semblait  faite 
pour  justifier  cette  assertion.  Il  est  dur  d'avoir  à  le  dire;  mais 
le  reproche  pourra  avoir  v">  utilité.  Jamais  plus  pitoyable 
spectacle  n'avait  été  donné  à  la  Comédie-Française.  Le  rôle  de 
Néron,  par  David,  celui  d'Agrippine  ,  par  madame  Paradol  , 
celui  de  Britannicus,  par  Boucher,  ont  été  presque  constamment 
pris  à  contre-sens.  Pour  être  juste,  il  faut  dire  que  mademoi- 
selle Charton,  qui  jouait  Junie,  bien  que  son  jeu  ait  été  un  pen 
froid  et  son  débit  souvent  monotone,  a  cependant  montré  de 
l'intelligence,  une  bonne  tenue  et  des  intonations  justes  ;  mais  ces 
qualités  n'ont  été  qu'à  peine  remarquées ,  à  travers  l'impres- 
sion d'ennui,  de  fatigue  et  d'impatience  produite  par  l'ensemble 
de  la  représentation. 

Le  Cid ,  qu'on  a  joué  quelques  jours  après,  n'a  pas  eu  un 
résultat  si  malheureux;  la  pièce  a  même  été  écoutée  avec  inté- 
rêt et  fort  applaudie.  Dans  le  rôle  de  Rodrigue,  les  défauts 
de  David  sont  beaucoup  moins  sensibles.  Son  débit  prétentieux, 
ses  gestes  continuels,  ses  mouvemens  pétulans,  son  maintien 
guindé ,  si  fort  éloignés  du  ton  et  de  la  tenue  tragiques ,  ne 
nous  choquent  pas  autant  lorsqu'il  s'agit  de  peindre  le  ca- 
ractère espagnol ,  toujours  empreint  d'une  sorte  d'exagéra- 
tion emphatique  ,  et  l'on  a  rendu  justice  au  talent  réel  que 
l'acteur  a  montré;  il  a  de  la  chaleur ,  de  l'énergie,  et  surtout  sa 
prononciation  est  nette,  ferme  et  soutenue,  sans  cris  et  sans 
intonations  triviales,  qualitésde  plus  en  plus  rares  aujouiti'hui. 
Nous  ne  savons  pourquoi  David  a  cru  devoir  s'affubler,  pour 
jouer  le  Cid,  d'une  énorme  perruque  toute  ébouriffée,  qui  lui 
donnait  l'air  de  Riquet  à  la  houppe.  Il  nous  semble  aussi  qu'en 
revenant  de  combattre  les  Maures,  il  ne  devrait  pas  avoir  le 
costume  de  cour  qu'il  portait  la  veille.  Pourquoi,  en  de  cer- 
taines occasions,  met-on  tant  de  négligence  à  observer  les  cos- 
tumes au  Théâtre-Français?  Ceux  du  temps  du  Cid,  fidèlement 
copiés,  ofiViraieut  un  attrait  de  plus  à  la  représentation.  Nous 
reviendrons  sur  ce  sujet ,  qui  demande  à  cire  traité  dans  un  ar- 
ticle spécial. 

Mademoiselle  Charton  a  joue  le  rôle  de  Chimène  avec  plus  de 
succès  encore  que  celui  de  Junie,  et  cependant  on  peut  toujours 


22 


L'ARTISTE. 


lui  reprocher  je  ne  sais  quoi  d'inde'cis  et  de  vague  dans  son  dé- 
bit. Ses  inflexions,  gcne'ralemcnt  justes ,  ne  sont  point  assez 
fermes  ;  et  sa  voix ,  toujours  dans  les  notes  basses ,  ne  trouve 
que  rarement  ces  acccns  vifs  et  pene'trans  qui  vont  eljranler  et 
émouvoir  le  spectateur.  Cette  actrice,  à  son  de'but,  avait  prorais 
bien  plus  qu'elle  n'a  tenuj  peut-être  ne  lui  luanque-t-il  cepen- 
dant qu'un  peu  d'encouragement  et  des  occasions  plus  fre'qucntes 
de  paraître ,  pour  justifier  les  espérances  qu'elle  avait  fait  con- 
cevoir. 


OPÉRA  COMIQUE. 

^Zl^^Cj/VKe  ae  C  é^i'intie,  O/tercv cotmaue-  en,  cleius  ftc/ej, 

PAR  MU.  EUGÉSE  ET  DVPIH, 

HLSIQUE   DE   M.    CABAFA. 

Cette  pièce ,  dont  la  première  représentation  a  eu  lieu  jeudi , 
nous  remet  sous  les  yeux  toutes  les  situations  usées  au  théâtre  ; 
mais  peu  importe  à  pre'sent  :  il  suffit  de  fournir  au  musicien  un 
canevas.  Or  un  pêcheur  sur  les  bords  du  Tage;  un  jeune 
homme  travesti  en  jardinier;  deux  jeunes  filles,  sœurs  jumelles, 
enfans  abandonnes,  mais  filles  de  grand  seigneur,  et  qui  recou- 
vrent leur  fortune  après  avoir  etc'  élevées  dans  une  misérable 
cabane;  puis  un  paysan  niais  et  paresseux,  un  scignoir  bouffi 
de  vanité,  et  des  groupes  de  villageois  à  volonté;  que  peut 
demander  de  plus  un  compositeur?  M.  Caraffa  s'est  servi  de 
tout  celapour  nous  faire  entendre  une  musique  gracieuse,  fa- 
cile et  légère;  mais  on  y  eût  voulu  trouver  plus  d'originalité, 
plus  de  couleur,  qu'elle  rappelât  les  souvenirs  du  Portugal  où 
la  scène  se  passe  :  telle  qu'elle  est,  on  l'a  écoulée  avec  plai- 
sir et  fort  applaudie.  Chollct  et  mademoiselle  IVevost  se  sont 
montrés  comme  à  l'ordinaire,  chanteurs  agréables;  les  chœurs 
ont  été  satisfaisans ,  et  l'exécution  de  l'orchestre  a  peu  laissé  à 
désirer. 

On  disait  qu'un  auteur  connu  par  de  nombreux  succès  avait 
travaillé  à  cet  ouvrage  ;  cela  est  difficile  à  croire. 


PORTE  SAINT-MARTIN. 

t^Wanoii  iJjetof/fie,  Quratne  en  ctha  ac^tri  ^  en,  veuf, 

PAR  M.  VICTOR  Hl'GO. 

Une  œuvre  aussi  vaste,  aussi  compliquée  que  le  drame  de 
M.  Hugo ,  ne  peut  consciencieusement  être  appréciée  au  cou- 
rant de  la  plume.  L'irrévocable  jugement  du  véritable  parterre, 
celui  qui  ne  tient  ni  de  l'enthousiasme  ni  de  l'injustice,  nous 
arrivera  absolu  et  complet  après  la  sanction  de  plusieurs  épreu- 
ves. Ainsi,  nous  nous  abstiendrons  de  nous  faire  l'interprète  de 
l'opinion ,  jusqu'au  jour  où  l'opinion  sortira  franche  et  décidée. 


Ce  numéro  de  l'Artiste  ne  sera  consacré  qu'à  rapporter  quel- 
ques brillans  lambeaux  de  cette  création  originale;  plus  tard  nous 
essayerons  un  jugement  impartial. 

Les  fiagmens  qui  suivent  se  lient  à  plusieurs  situations  pro- 
fondément dramatiques. 

Forcée  par  le  lieutenant  criminel ,  personnage  odieux  de  la 
pièce ,  à  racheter  son  amant  à  des  conditions  qui  outragent , 
Marion  répond  : 

Il  faut  que  vous  soyez  un  homme  bien  infâme, 
Bien  vil  décidément,  pour  croire  qu'une  femme, 
—  Oui ,  Marion  Delorme  !  —  après  avoir  aimé 
Un  homme  ,  lo  plus  pur  que  le  ciel  ait  formé, 
Après  s'être  épurée  a  cette  chaste  flamme, 
Après  s'être  refait  une  ame  avec  cette  ame  , 
Du  haut  de  cet  amour  si  sublime  et  si  doux. 
Peut  retomber  si  bas  qu'elle  aille  jusqu'à  vous. 

Rien  n'égale  l'effet  produit  par  la  péripétie  du  cinquième 
acte ,  lorsque  Didier ,  le  héros  du  drame ,  détrompe  Marion  de 
l'erreur  où  elle  le  croit  toujours  sur  son  véritable  nom,  sur  sa 
vie  de  femme,  dont  l'immoralité  est  passée  en  proverbe. 

MARioîi  {^terrifiée  sous  le  regard  Je  Didier). 

[à  part.)  Dieu!  les  baisers  de  l'autre!  Est-ce  qu'il  les  verrait? 
{haut.)  Ecoulez-moi ,  Didier;  vous  avez  un  secret; 

Vous  êtes  mal  pour  moi ,  vous  avez  quelque  chose  ! 

Il  faut  me  dire  tout.  Vous  savez  ,  on  suppose 

Souvent  le  mal ,  et  puis  plus  tard  on  est  fâché 

Quand  un  malheur  survient  pour  un  secret  caché! 

Ah  !  j'avais  autrefois  ma  part  dans  vos  pensées. 

Toutes  CCS  choscîi-ra  sont-elles  donc  passées  ? 

Ne  m'aimez-vous  donc  plus?  Vous  souvient-il  de  Blois  ? 

De  la  maison  cachée  où  j'étais  autrelois? 

Comme  nous  nous  aimions  dans  une  paix  profonde, 

Que  c'était  un  oubli  de  toute  chose  au  monde; 

Seulement ,  vous  ,  parfois  ,  vous  étiez  inquiet. 

Souvent  j'ai  dit  :  Mon  dieu  ,  si  quelqu'un  le  voyait  l 

C'était  charmant.  —  Un  jour  a  tout  perdu  ,  chère  ame! 

Combien  m'avez-vous  dit  de  fois  ,  en  mots  de  flamme , 

Que  j'étais  votre  amour,  que  j'avais  vos  secrets; 

Que  je  ferais  devons  tout  ce  que  je  voudrais! 

Quelles  grâces  jamais  vous  ai-je  demandées  ? 

Ah  !  mon  Dieu  ,  bien  souvent  j'entre  dans  vos  idées  ; 

Mais  aujourd'hui,  cédez  ,  il  y  va  de  vos  jours  ! 

Ah!  vivez  ou  mourez,  je  vous  suivrai  toujours. 

Toute  chos3  avec  vous  ,  Didier ,  me  sera  douce  ; 

La  fuite  ou  l'échafaud  !..  Hé  bien  ,  il  me  repousse  ! 

Laissez-moi  votre  main  ,  cela  vous  est  égal  ; 

Mon  front  sur  vos  genoux  ne  vous  fait  pas  de  mal. 

J'ai  couru  pour  venir,  je  suis  bien  fatiguée; 

Ah  !  qu'est-ce  qu'ils  diraient  ceux  qui  nt'onl  vu  si  gaie  , 

Si  contente  autrefois  ,  de  me  voir  pleurer  là  ! 

As-tu  quelque  grief  sur  moi  ?  Jis-moi  cela  ! 

Hélas!  souffre  à  tes  pieds  la  pauvre  malheureuse. 

C'est  une  chose,  ami  ,  vraiment  bien  douloureuse. 

Que  je  ne  puisse  pas  obtenir  un  seul  mot 

De  vous!...  EnGn  on  dit  ce  qu'on  a!...  INon,  plutôt 

Poignardez-moi  ;  voyons,  mes  larmes  sont  taries. 

Et  je  veux  te  sourire,  et  je  veux  que  tu  ries  ; 

Et  si  tu  ue  ris  pas,  je  ne  t'aimerai"  plus  ! 

Je  fus  assez  long-temps  tout  ce  que  lu  voulus. 


L'ARTISTE. 


S3 


C'est  Ion  tour.  Dan<  les  fera  ton  tme  s'est  Bi<^ie  j 
Parle-moi;  voyons,  parle;  appelle-moi  :  Marie!. 


Marie  ,  ou  Marinn  ! 

MARioK  [  tombant  épouvantée). 
Didier,  soyez  clément! 


Madame,  on  n'entre  pas  ici  facilomcnt  ! 

Les  bastilles  d'Ktat  sont  nuit  el  jour  {^arddcs  : 

Les  portes  sont  de  fer  ,  les  murs  ont  vin(;t  coudées. 

Pour  que  devant  vos  pas  la  prison  s'ouvre  ainsi, 

A  qui  vous  èles-vous  prostituée  ici  ? 
• 
Enfin  Didier  va  marcher  au  supplice  ;  l'heure  .sonne ,  le  gi- 
bet attend,  les  flambeaux  mortuaires  luisent;  et  Marion  est  là, 
couche'c  dans  la  poussière  que  soulève  la  foule ,  Marion  qui 
avoue  tout  ce  qu'elle  a  e'td,  et  qui  demande  un  baiser  d'adieu. 
Après  d'inexprimables  alternatives  de  re'sistance ,  de  rage  et  de 
passion ,  ils  tombent  dans  les  bras  l'un  de  l'autre  :  tout  est  par- 
donne'. Voici  cet  admirable  morceau. 

HiRioir  (  courant  à  lui  ). 

et  mol  !  voua  ne  m'embrassez  pas  ? 

Didier,  embrassez-moi. 

DIDIER  [  montrant  Sttverny), 

C'est  mon  ami ,  Madame, 

MARION   [joignant  les  mains  ). 

Oh  !  que  vous  m'accablez  durement ,  faible  femme  î 
Qui ,  sans  cesse  aux  genoux  ou  du  juge  ou  du  roi , 
Demande  grâce  ,  à  tous  pour  vous ,  à  vous  pour  mol  ! 

DIDIER  [il se précipitevers  M iirion ,  fondant  en  larmes). 

Hc  bien ,  non  !  non  ,  mon  cœur  se  brise  !  C'est  horrible  ! 
Non;  je  l'ai  trop  aimée  !  Il  est  bien  impossible 
(^ae  je  la  quitte  ainsi  !  Non  !  c'est  trop  malaisé 
De  garder  un  front  dur  quand  le  cœur  est  brisé. 
Viens  !  Ah  !  viens  dans  mes  bras  ! 

(  //  la  serre  convulsivement  dans  ses  bras). 

Je  vais  mourir.  Je  t'aime  ! 
Et  le  te  dire  ici ,  c'est  le  bonheur  suprême  ! 

M*RIO^. 

Didier!... 
(  //  l'embrasse  Je  nouveau  avec  emportement). 


Viens ,  pauvre  femme  !  Ah  !  dites-moi  vraiment 
Est-il  un  seul  de  vous  qui ,  dans  un  Ici  moment , 
Refusât  d'embrasser  la  pauvre  infortunée 
Qui  s'est  \  lui  sans  cesse  et  tout-a-fail  donnée? 
J'avais  Inrt  !..  J'avais  tort  !..  Messieurs  ,  voulez-vous  donc 
Que  je  meure  à  ses  yeux  sans  pitié  ,  sans  pardon  ? 
Oh  !  viens,  que  je  te  dise....  (entre  toutes  les  femmes, 
Et  ceux  qui  sont  ici  m'approuvent  dans  leurs  âmes) , 
Celle  que  j'aime  ,  celle  à  qui  reste  ma  foi  î 
Celle  que  je  vénère  enfin  ,  c'est  encore  toi. 
Car  tu  fus  bonne,  douce  ,  aimante  ,  dévouée  ! 
Ecoute-moi.  —  Ma  vie  est  déjà  dénouée  j 


Je  vais  niourir  !  La  mort  (ait  tout  voir  an  vrai  jour  : 
Ta  ,  li  tu  m'as  trom|>é ,  c'est  par  excès  d'amour  ! 
Et  ta  chute  ,  d'ailleurs,  l'as-tu  pas  expiée? 
Ta  mère,  en  Ion  berceau  ,  t'a  poul-ètre oubliée 
Comme  moi.  —  Pauvre  enfant  !  toute  jeune ,  ils  auront 
Vendu  ton  innocence  !...  Ah  !  relève  ton  front  ! 
Ecoulez  tous.  —  A  l'heure  où  je  suis ,  cette  terre 
S'efface  comme  une  ombre  ,  et  la  bouche  est  sincère. 
Hé  bien  ,  en  ce  moment,  du  haut  de  l'échafaud  , 
Quand  l'innocent  y  meurt,  il  n'est  rien  de  plu<  haut  '. 
Marie  ,  ange  du  Ciel ,  que  la  terre  a  flétrie  , 
■  Mon  amour  ,  mon  épouse.  —  Écoute-moi ,  Marie  ; 
Au  nom  de  Dieu ,  vers  qui  la  mort  va  m'enti  aincr. 
Je  te  pardonne  ! 

MARioii  (étou/fée  Je  larmes). 

O  Ciel  ! 

DIDIER,  (  //  g'agenouUle  devant  elle.  ) 

A  ton  tour  maintenant  ; 

Pardonne-moi  ! 

MARIOX. 

Didier!... 

DIDIER  [toujours  à  genoux). 

Pardonne- moi,  te  dis-je! 
C'est  moi  qni  fus  méchant.  Dieu  te  frappe  et  l'arÔige 
Par  moi.  Tu  daigneras  encor  pleurer  ma  mort. 
Avoir  fait  ton  malheur  ;  va  ,  c'est  un  grand  remord  ; 
Ne  me  le  laisse  pas;  pardonne-moi ,  Marie  ! 

^ARIOIf, 

Ah!„, 


Dis  un  mol  ;  tes  mains  sur  mon  front ,  je  t'en  prie  ; 
Ou  si  ton  cœur  est  plein  ,  si  tu  ne  peux  parler. 
Fais-moi  signe.  Je  meurs,  il  faut  me  consoler! 

(Marion  lui  pose  les  mains  sur  le  front  j  il  se  relève 
et  l'embrasse  avec  un  sourire  de  joie  céleste.  ) 
Adieu  !.. .  Marchons,  Messieurs . 

MARion  (elle  sejetu  égarée  entre  lui  et  ses  soldats). 

Non ,  c'est  une  folie  ! 
Si  l'on  croit  t'égorger  aisément ,  on  oublie 
Que  je  suis  là  !  —  Messieurs ,  Messieurs ,  épargnez-nous  '. 
Voyons  ,  comment  faut-il  qu'o.i  vous  parle?  à  genoux  ? 
M'y  voilà.  Maintenant ,  si  vous  avez  dans  l'ame 
Quelque  chose  qui  tremble  à  la  voix  d'une  femme. 
Si  Dieu  ne  vous  a  pas  maudits  cl  frappés  tous  , 
Ne  me  le  tuez  pas  !  —  .\h  !  j'en  vois  parmi  vous 
Qui  sont  bons  ;  on  lit  bien  cela  sur  leurs  Ggurcs  , 
Et  qui  ne  voudront  pas  qu'il  meure,  j'en  suis  sûre. 


Non  ,  laisse-moi  mourir  :  cela  vaut  mieux  ,  vois-lu  .' 
Ma  blessure  est  profonde,  amie,  elle  aurait  eu 
Trop  de  peine  à  guérir.  Il  vaut  mieux  que  je  meurt. 

Seulement,  ti  jamais  !...  Vois-lu  comme  je  pleure 

Un  autre  vient  vers  toi ,  plus  heureux  ou  plus  beau , 
Songe  à  ton  pauvre  ami  couche  dans  le  tombeau. 

■4RI0lf. 

Non ,  tu  vivras  pour  moi.  Sont-ils  donc  Inflexibles  ! 
Tu  Tivraa  ! 


24 


L'ARTISTE. 


Ne  dis  pas  des  choses  impossibles. 
A  ma  lombe  plutôl  accotiliime  tes  yeux  : 
Embrasse-moi.  Vois-lu?  mort ,  tu  in^aimeras  mieux  i 
J^aurai  dans  ta  mémoire  une  place  sacrée. 
Mais  vivre  près  de  toi  ,  vivre  ,  l^ame  uiccrée. 
O  ciel  !  moi  qui  n'aurais  jamais  aimé  que  toi , 
Tous  les  jours  ,  peux-tu  bien  y  songer  sans  effroi? 
Je  te  ferais  pleurer  ;  j  aurais  mille  pensées 
Que  je  no  dirais  pas,  sur  les  choses  passées. 
Oh  !  laisse-moi  mourir  !... 


Nous  le  répétons^  ces  fragmens  ne  sauraient  (lonner  une  idée, 
même  c'ioigne'c ,  du  drame  de  M.  Victor  Hugo ,  pas  plus  qu'un 
chant  de  l'illiade  ne  donne  Homère.  Mais  la  critique  viendra 
toujours  trop  tôt;  commençons  par  la  justice,  c'est-à-dire  par 
l'éloge. 


THÉÂTRE  DU  PÂLAIS-ROTAL. 

L'idée  du  voleur  aurait  pu  fournir  une  jolie  scène  j  les  au- 
teurs ont  préféré  en  faire  une  pièce  médiocre,  en  la  dévelop- 
pant. Un  mari  a  trouvé  chez  lui  un  jeune  homme  aux  pieds  de 
sa  femme;  celui-ci ,  sans  perdre  contenance ,  demande  grâce  pour 
son  premier  vol ,  et  s'échappe  des  mains  du  sensible  époux.  Plus 
tard  à  la  campagne,  en  rentrant  d'un  bal  avec  sa  sœur,  M.  Ba- 
doulard  retrouve  le  même  individu  en  tcte-à-tête  avec  sa  nièce  ; 
il  reconnaît  son  voleur  d'autrefois ,  fait  venir  un  commissaire  , 
et  comme  cela  est  de  rigueur,  tout  s'éclaircit ,  et  les  jeunes  gens 
se  marient. 

La  pièce  est  décpusue ,  et  mal  conduite;  e}le  n'a  cepen- 
dant pas  été  sifflée.  Bégnier ,  chargé  du  rôle  principal ,  a 
trouve  moyen  de  le  faire  valoir.  Ce  jeune  actetir  nous  semble 
plein  d'avenir;  il  a  du  mordant,  l'habitude  de  la  scène,  et  sur- 
tout il  fait  ressortir  avec  une  intelligence  remarquable  les  mots 
qtii  doivent  produire  de  l'effet. 

Les  Chansons  de  Béranger  attirent  chaque  soir  la  foule 


ati  Palais-Royal ,  ce  qui  nous  dispense  de  revenir  sur  ce  char- 
mant vaudeville ,  que  tous  nos  lecteurs  ont  vu  ou  iront  voir.  Puis- 
que nous  publions  un  dessin  de  Tony  Johannot,  représentant 
M.  Lepeintre ,  nous  parlerons  seulement  du  talent  avec  lequel 
cet  artiste  distingué  a  su  rendre  les  principaux  rôles  dont  il  s'est 
chargé. 

Paillasse  d'abord  ,  plein  de  verve,  d'esprit  et  d'effronterie, 
ensuite  la  bonhomie  du  roi  d'Yvetot,  et  surtout  la  gaieté  en- 
traînante Aajuge  de  Charenton,  tout  cela  est  passédevant  nous  ; 
il  est  impossible  d'imaginer  une  caricature  plus  vraie,  plui 
amusante.  Quoiqu'on  ait  bien  souvent  mis  les  gens  de  robe  sur 
le  théâtre ,  et  toujours  avec  succès ,  Lepeintre  a  trouvé  un 
nouveau  type  :  le  juge  de  Charenton  ne  ressemble  à  aucuns  de 
ses  prédécessetirs.  « 

Mademoiselle  Déjazet  est  charmante  dans  les  rôles  de  la  For- 
tune'et  de  la  danseuse  :  elle  a  chanté  avec  goiit  son  air  italien , 
et  pour  montrer  tout  ce  qu'elle  peut  faire  quand  les  malheu- 
reux réclament  l'appui  de  son  talent ,  elle  a  dansé  avec  beau- 
coup de  grâce  et  d'abandon.  Mademoiselle  Déjazet  peut  aussi 
revendiquer  sa  part  du  succès  que  les  Chansons  de  Béranger 
obtiennent  tous  les  jours  à  la  salle  Montansier. 


ttauDfllfô. 


—  Madame  de  Mirbei  a  mis  un  nouveau  portrait  dans  la  salle 
d'entrée  :  il  est  d'une  étonnante  ressemblance,  et  l'on  reconnaît 
à  l'instant  un  habitué  du  Salon.  H  semble  se  complaire  près  des 
cadres  du  La  Fontaine  en  dessins  ;  mais  pas  n'est  besoin  de  ce 
voisinage  pour  deviner  le  nom  dti  modèle.  Un  encadrement  à  la 
mine  de  plomb  ,  et  destiné  à  être  exécuté  seppia  et  or ,  ajoute 
encore  à  l'attrait  de  cette  œuvre  charmante.  C'est  un  chef- 
d'œuvre  de  goîit;  et  bien  qu'il  ne  porte  pas  le  nom  de  l'auteur, 
on  a  sur-le-champ  nommé  M.  A.  Chenavard  :  son  talent  a  si- 
gné pour  lui. 

La  réputation  de  madame  de  Mirbei  est  posée  désormais.  Ses 
portraits  sont  des  merveilles  de  finesse  et  de  nature  vivante. 
Nulle  manière,  nul  système  arrêté  à  l'avance  :  l'artiste  s'efface 
et  disparaît  pour  laisser  parler  seule  la  nature. 

Un  nouveait  portrait  de  M.  Champmartin  attire  tous  les  re- 
gards au  Salon.  Celui  de  madame  de  Mirbei,  où  la  tête  est  si 
finement  étudiée,  si  sjîirituellemcnt  rendue;  dont  les  accessoires 
sont  touches  avec  tant  de  goût  et  de  vérité,  avait  désormais  fixé 
sur  ce  jeune  et  brillant  artiste  la  faveur  publique,  quand  le  por- 
trait du  duc  de  Crussol ,  ferme ,  solide  et  vigoureuse  peinture  , 
preuve  nouvelle  de  la  souplesse  de  talent  du  peintre ,  est  venu 
mettre  le  sceau  à  sa  réputation.  Fires  acquiret  eundo. 


L'ARTISTE. 


S5 


i^umï-7ixt&. 


SEAKCE    ROYALE 

POUR  LA  CLÔTURE  DU  SALON  DE  l83l. 

Mardi  iG  ,  à  une  liciirc  ,  le  Roi ,  accompagnd  de  M.  le  comte 
d'Argout,  ministre  des  travaux  publics  et  du  commerce  ,  de 
M.  le  comte  de  Forbin ,  directeur  gênerai  des  Musées,  de  M.  de 
Caillcux,  secrétaire  ge'nc'ral ,  et  de  plusieurs  officiers,  s'est 
rendu  au  Salon  d'exposition,  où  un  grand  nombre  d'artistes  des 
deux  sexes  et  amateurs  avaient  c'tc'  admis. 

Le  Roi  ajiarcoum  le  salon  et  la  grande  galerie,  s'est  arrête' 
devant  les  principales  compositions  en  tout  genre,  et  en  a  fait 
appeler  les  autcuis,  auxquels  S.  M.  a  adresse  des  paroles  de 
bienveillance  et  d'encouragement. 

■  Après  cette  visite ,  le  Roi  est  revenu  dans  le  grand  salon.  Un 
cercle  de  dames  s'est  forme'  autour  du  bureau  dispose'  pour  la 
distribution  des  médailles.  M.  de  Cailleux  a  donné  lecture  de 
l'ctat  de  distribution  qui  suit  : 

MÉDAILLES. 

PEINTRES    d'hISTOIHE. 

i"  Classe.  MM.  Caminade,  de  Bay  fils,  Dubois  (  François  ), 

Larivicrc,  Monvoisin,  Orsel. 
a"  Classe.  MM.  Odier ,  Vauche'et. 

PEINTRES    DE    PORTRAITS. 

1  '"  Classe.  MM.  Champmartin ,  Court ,  Dubufe. 
u''  Classe.  MM.  Bouchot,  Goyet(E.),  LépauUe. 

PEINTRES    DE    GENRE,    DE    PAYSAGES    ET    DE    MARINE. 

\"  Classe.  MM.  Bracassat,  Court,  Dagnan,  Giroux  (André'), 
Gue,  Jolivard,  Larai  (E.),  Rcnoux ,  Robert  de  Sèvres, 
Roger,  Scheffer  (Henri). 

■/  Classe.  MM.  Aligny,  Canclla,  Colin  (  A.  ) ,  Clerget-Mel- 
ling  (madame),  Dauzats,  Debacq,  Decamps,  Dehcrain 
(madame),  Dcligny,  Empis  (madame),  Alfred  Johannot, 
Guet,  Johannot  (Tony),  de  la  Berge,  Lepoittevin  ,  Les- 
sore,  Lugardon,  Malbrancbc ,  Mo/.in,  Pages  (mademoi- 
selle), Pcrrot,  Pingret,  Revest  (mademoiselle),  Richard 
(Th.),  Robert  (Aurcle),  Sarrazin  de  Bclmont  (mademoi- 
selle), Smargiassi,  Tanneur. 

PEINTRES    DE    FLEURS. 

2°  Classe.  MM.  Chazal ,  Jacobbes,  Riche  (mademoiselle). 

PEINTRES    d'aquarelles. 

i"  Classe.  M.  Chanipin. 

TOME  II.      y   LlVHAISort. 


a'  Classe.  MM.  Chcnavard  (A.),  Fort  (Siméon),  Hubert, 
Jaime,  Justin  Oudier,  Roberts. 

PEINTRES    SUR    ÉUAIL   ET   EN   lUKtATURE. 

i'' Classe.  M.  Duchesnc. 

u"  Classe.  MM.  Lcqucutrc,  Delonne  (J.). 

PEINTRES    SUR   PORCELAINE. 

I  "'  Classe.  M.  Langlacc'. 

a"  Classe.  Ducluzeau  ( madame),  Roquesante  (mademoiselle 

de). 

STATUAIRES. 

i"  Classe.  MM.  Dumont  fils,  Duret,  Gatteaux. 
a"  Classe.  MM.  Barye,  Chaponnièrc,Dantan  jeune,  Pesprcz, 
Jacquot,  Moine,  Molchncht,  Ramus,  Triqucti  (de). 

GRAVEURS   AU    BURIN. 

i"  Classe.  MM.  Gamier,  Laugicr,  Leroux,  Lemaîlre,  Lcis- 

nicr. 
a"  Classe.  MM.  Blanchard,  Fauchery,  Lcfêvrc,  Pnidhoimne, 

Ransonnette. 

GRAVEURS    EN   médailles. 

i"  Classe.  MM.  Depaulis  ,  Domard. 
a"  Classe.  M.  Vatinelle. 

LITHOGRAPHIE. 

ï"' Classe.  MM.  Aubry-lc-Comte ,  Grevcdon. 

2°  Classe.  MM.  Arnout,  Bichebois,  Hippoly te  Gamier. 

ARCHITECTES. 

i"  Classe.  MM.  Caristie,  Hittorff. 
a'  Classe.  M.  Zanth. 

MENTIONS    HONORABLES. 

Peintres.  MM.  Aiibry,  Beaume,  Bellangd,  Belloc  ,  Biard, 
Bodimer,  Bonnefond,  Coignet  (Jules),  Decaisne  ,  Des- 
touches, Ducis,  Louis  Dupre',  Duval  le  Camus,  Fleury 
(Robert),  Franquelin,  Jacquaud,  Jaquotot  (madame), 
Isabcy( Eugène),  Joubert  (madame),  Haudebourg-Lescot 
(madame),  Laurent  père,  Maricot,  Meurct,  Millet,  de 
Mirbel  (madame),  Régnier,  Rcmond,  Ricois,  Rioult , 
Roqueplan,  Rouillard,  Rouillard  (madame). 

Statuaires.  MM.  Bougron,  Desbœuls,  Foyatier,  Lemaire  , 
Lcmoyne. 

COMMANDES    DE    PEINTURE.  • 

Plafonds  pour  la  décoration  du  Musée  de  marine. 
MM.  Blondel,  Vinchon,  Paul  Delaroche,  Forestier. 

COMMANDES   d'oBJETS    DE    SCULPTUBE. 

Statues  pour  la  décoration  de  la  cour  intérieure  du  Lou^'re. 

MM.  Pradier,  David,  Debay  père,  Nanteuil,  Roman,  Cortol, 
Foyatier,  Lemaire. 

3 


26 


L'ARTISTE. 


Bustes  en  marbre  pour  le  Musée  de  marine. 
MM.  Dantan,  Thérassc,  Ramus,  Brion. 

ACQUISITIONS    d'ouvrages    DE    PEINTURE. 

MM.  Alaux,  Baccuct ,  Hippolyte  Bellange,  Jean-Victor  Ber- 
lin, Bodinier,  Bourgeois  fils,  Brascassat,  Bruyère  (M™"), 
Aime  Chenavard,  Cibot,  Léon  Cogniet,  Jules  Coignet , 
Crignicr,  Dauzats,  Dccaisne,  Decamps,  Delacroix,  Paul 
Delarochc,  Delorme,  Dubufc,  Ducis,  Sime'on  Fort,  Gar- 
neray,  Gassics,  Granet,  Granger,  Gué,  Théodore  Gudin, 
Hittorff,  Hubert,  Eugène  Isabey,  Jacquand,  Alfred  Jo- 
Lannot,  La  Berge,  Labouère,  Eugène  Lami ,  Lancrenon, 
Jean-Marie  Langlois ,  de  Lansac ,  Larivière,  Laurent  père, 
Lépanlle,  Lepoittcvin,  Lessore,  Mauzaisse,  Monvoisin, 
Pages  (madame),  Perrot,  Poterlet,  Renoux-Ricgis,  Léo- 
pold  Robert,  Roëhn  ,  Roqueplan,  Scheffer  aîné' ,  Schefifer 
jeune,  Sclinetz,  Smargiassi,  Steuben ,  de  Triqueti,  Ho- 
race Vernet ,  Flcury ,  Court ,  Barbot ,  Tanneur  ,  Robert 
Aurèle,  Deveria,  Ricois,  Lapito,  Bonnefond. 

ACQUISITION    d'objets    DE    SCULPTURE. 

MM.  Dumont,  Duret,  Flatters,  Foyatier  ,  Gayrard  père, 
Lemaire,  Lemoyne,  Molclincclit,  Pradier,  Seurre  jeune. 

Les  artistes  qui  ont  obtenu  ces  médailles  ont  été  successive- 
ment appelés ,  et  sont  venus  recevoir  leurs  médailles  des  mains 
de  Sa  Majesté. 

MM.  Léopold  Robert ,  peintre,  Dupont,  graveur,  et  Dupré, 
graveur  en  médailles,  ont  ensuite  été  appelés;  ils  ont  reçu  la 
décoration  de  la  Légion-d'honneur  des  mains  de  Sa  Majesté , 
aux  acclamations  générales  de  l'assemblée. 

Le  Roi  a  ensuite  pris  la  parole ,  et  annoncé  qu'animé  constam- 
ment du  désir  de  favoriser  les  arts ,  et  de  contribuer  à  soutenir 
la  gloire  de  l'École  française ,  il  avait  ordonné  que  dorénavant 
l'exposition  publique  des  objets  d'arts  au  Musée  aurait  lieu  tous 
les  ans. 


SLR  LES  RECOMPENSES. 

Vraiment,  mieux  vaudrait  prendre  l'art  sursa  base,  lui 
mettre  la  corde  au  col  et  le  tirer  à  quatre  chevaux ,  comme 
on  a  fait  pour  le  Napoléon  delà  colonne;  combien  croyez- 
vous  qu'on  ait  donné  de  croix  pour  le  Salon  de  \  Sol  ? 

Pour  le  Salon  de  \  %7)\ ,  si  remarquable,  plein  de  faits, 
de  belles  pages,  de  grandes  actions;  le  Salon  de  ISSI 
notre  orgueil  k  nous,  notre  joie  dans  cette  révolution 
triste  comme  toutes  les  révolutions,  le  Salon  où  nous  nous 
sommes  promenés  avec  tant  de  fou  contentement  voyant 
que  rien  n'était  désespéré  en  France  pour  les  artistes,  et 
qu'il  y  avait  encore  pour  eux  de  la  gloire  et  de  l'avenir? 

Au  Salon  de  \  851  on  a  donné  :  une  croix  a  la  peinture 
bien  méritée  sans  contredit. 


La  gravure  a  eu  une  croix ,  bien  donnée  celle-là  aussi  ! 

La  sculpture  n'a  pas  eu  une  seule  croix. 

Bonne  avarice  !  Oui  sans  doute ,  il  faudrait  être  avare 
de  cordons,  avare  de  ces  distinctions  futiles,  si  peu  en 
harmonie  avec  la  constitiuion  d'un  peuple  ;  oui  sans  doute 
c'est  une  prodigalité  misérable,  que  la  prodigalité  des 
honneurs  ;  mais  ici  l'avarice  est  une  insulte ,  la  parcimonie 
est  une  injustice  et  cela  pour  deux  raisons. 

La  première  raison  c'est  que  ces  rubans ,  ces  croix ,  les 
titres  d'honneur ,  vaine  et  glorieuse  consolation  de  tra- 
vaux qu'on  ne  paie  que  par  l'estime,  appartiennent  je  ne 
dis  pas  exclusivement  mais  avant  tous  les  autres,  aux 
grands  artistes  qui  daignent  les  accepter  et  les  porter  en 
plein  jour.  'Une  croix  c'est  le  droit  du  soldat  qui  se  bat, 
du  peintre  qui  compose,  du  poète  qui  chante;  le  cou- 
rage, le  son ,  la  couleur,  la  vie,  le  beau ,  le  vçai ,  tout  ce 
qui  tient  a  l'imagination ,  à  la  pensée,  aux  puériles  vanités 
du  cœur  est  de  droit  du  domaine  de  la  grande  chancel- 
lerie. Le  ruban  rouge  réclame  impérieusement  toutes  les 
distinctions  de  ce  genre.  C'est  surtout  pour  les  arts  qu'il" 
faut  en  être  prodigue  ;  les  artistes  y  attachent  un  prix  de 
nécessité  ;  le  vulgaire  les  j  uge  sur  les  distinctions  qu'ils 
obtiennent;  leur  popularité  parmi  le  stupide  vulgaire, 
parmi  les  riches  acheteurs,  n'est  qu'a  ce  prix  trop  sou- 
vent !  Donc  donnez  des  croix  aux  artistes  !  trop  heuteux 
encore  qu'ils  consentent  à  y  ajouter  un  grand  prix.  Or  je 
le  répète,  une  seule  croix  a  la  peinture,  une  croix  a.  la 
gravure,  rien  à  la  sculpture,  pour  le  Salon  de  185-1  , 
c'est  une  injustice  qui  retombe  violemment  sur  la  croix 
de  la  Légion-d'Honneur. 

Puis,  si  vous  considérez  quel  abus  on  a  fait  de  cette  croix 
depuis  la  révolution  de  juillet  seulement,  vous  verrez 
combien  l'on  doit  être  sensible  k  la  parcimonie  des  dis- 
tributions. Quoi  donc  !  toute  la  garde  nationale  aura  la 
croix  parce  que  chacun  aura  défendu  son  domicile,  son 
repos,  le  repos  de  sa  femme  et  de  ses  enfans  ;  quoi  donc  ! 
en  province;  à  Paris,  partout,  les  croix  auront  été  jetées 
a  de  vagues  souvenirs ,  a  de  longs  discours ,  a  d'obscurs 
services ,  "a  des  douleurs  du  moment ,  à  chacune  de  ces 
mille  et  une  platitudes  qui  persécute  la  royauté  voyageuse  ; 
a  la  porte  du  Musée ,  où  on  ne  trouve  qu'une  croix  a 
donner,  directeur,  sous-directeur,  épousseteurs  du  Mu- 
sée ,  ils  ont  tous  la  croix  !  on  aura  jeté  ces  croix  ça  et  là 
au  hasard ,  à  droite  et  a  gauche ,  sans  crier  :  gare  !  Quoi 
donc  !  les  grands  cordons,  les  officiers,  les  grands'croix, 
ne  se  comptent  plus;  quoi  donc!  en  littérature  il  n'y  a  pas 
une  illustration  ici  qui  n'ait  la  croix  ;  dans  l'instruction  pu- 
blique pas  un  traducteur  de  M.  Panckouke  qui  n'ait  la 
croix  ;  "a  l'Institut ,  pas  un  quarante  qui  n'ait  la  croix  ;  au 
Palais-Royal  pas  un  précepteur  qui  n'ait  la  croix  ;  au- 
dedans,   au-dehors,  dans  les  collèges,  dans  les  minis- 


L'ARTISTE. 


27 


tères,  aux  beaux-arls,  a  l'intérieur,  à  la  marine ,  a  la 
guerre  mémo,  les  croix  plcuvcnt,  tombent,  se  préci- 
pitent, se  culbutent  l'une  sur  l'autre;  le  Chanipde-Mars 
est  couvert  de  croix ,  les  boulevards  sont  un  vaste  champ 
clos  ouvert  aux  distributions,  la  croix  se  multiplie,  se 
transforme,  se  déguise;  elle  marche,  elle  court,  elle 
vole ,  elle  arrive  haletante  chez  ceux  qui  l'attendent  le 
moins,  elle  usurpe  toutes  les  places,  elle  assiège  toutes 
les  portes ,  elle  élargit  toutes  les  boutonnières ,  elle  a 
fait  changer  la  forme  des  habits ,  elle  a  forcé  les  tailleurs 
a  avoir  des  marques  toutes  faites  ,  les  bijoutiers  y  ont  dé- 
pensé tout  leur  métal ,  les  marchands  de  rubans  y  ont 
employé  tous  leurs  ouvriers ,  les  chevaux  de  poste  eux- 
mêmes  son  partis  pour  l'étranger  chargés  de  croix  ;  et  au 
Salon  de  1851  ,  le  plus  beau  Salon  depuis  le  couronne- 
ment de  l'empereur,  on  donnera  une  croix,  une  seule 
croix ,  un  pouce  de  ruban ,  rien  qu'un  pouce ,  pour  tous 
ces  artistes  de  talent  que  la  révolution  a  ruinés,  pour 
tous  ces  tableaux  de  génie  qui  ne  trouvent  pas  ini  débou- 
ché, pour  tous  ces  progrès  que  Paris  entier  a  reconnus  et 
applaudis  avec  transport.  Quoi  donc  !  il  y  aura  à  Paris 
quatre  fois  plus  de  médecins  médiocres  décorés  qu'il  n'y 
a  d'artistes  et  de  grands  artistes  décorés  ;  il  faut  qu'un 
ministre  de  l'intérieur  soit  bien  malheureux  pour  en  ve- 
nir à  un  tact  si  exquis  des  convenances  et  des  encourage- 
mens  à  donner  aux  beaux-arts  ! 

A  la' place  de  M.  Robert,  je  pleurerais  d'être  décoré 
tout  seul. 

A  la  place  de  Dupont,  notre  premier  graveur,  Dupont 
qui  a  fait  un  chef-d'œuvre,  Dupont  qui  a  égalé  ce  que 
l'Angleterre  fait  de  pKis  beau  en  ce  genre,  je  pleurerais 
d'être  décoré  tout  seul. 

Mais  que  les  sculpteurs  s'embrassent.  Félicitez-vous 
tous ,  frères  !  point  de  décorations  pour  vous ,  point  de 
gloire  à  part  !  Barye  lui-même  n'a  pas  la  croix. 

Mademoiselle  de  Fauveau  a  bien  fait  de  ne  pas  exposer 
cette  année  :  honorable  pressentiment  d'une  femme  et 
d'une  artiste  qui  sentli  l'avance  que  ses  juges  ne  sont  pas 
a  sa  hauteur.  Desprez  n'a  pas  été  plus  heureux  que  Barye, 
malgré  son  admirable,  chaste  et  naïve  statue  de  l'Inno- 
cence. Voila  qui  va  bien!  nous  aurons  donc  de  grands 
artistes,  comme  tous  les  artistes  qui  sont  grands  en  dépit 
du  pouvoir. 

Les  injustices  en  ce  genre  ne  se  comptent  pas  ;  nous  ne 
pouvons  pas  les  compter.  Le  mécontentement  général 
s'est  consolé  à  force  de  mépris.  Tant  pis  pour  la  croix  si 
elle  n'est  pas  à  ces  boutonnières  vierges  encore",  elles  n'en 
voudront  peut-être  pas  dans  un  an. 

Camille  Roqucplan ,  le  jeune  et  pétulant  peintre  de 
genre,  chef  d'école  déjà,  n'a  pas  été  mieux  traité.  Ca- 
mille est  le  plus  gracieux ,  le  plus  spirituel  coloriste  de 


l'époque.  Dessinateur  hâté,  mais  chéri  du  public;  plein 
de  vie,  d'esprit,  de  grâce ,  de  feu,  intelligible  a  tous; 
improvisateur  exact  et  vrai;  Camille  Roqueplan  ,  après 
trois  Salons  où  il  a  marché  de  progrès  en  progrès,  après 
son  dernier  tableau  ,  oîi  il  a  consacré  le  bal  de  l'Opéra , 
cette  fragile  nuit  de  fêie  au  profit  de  la  vanité  des 
courtisans  plus  encore  que  de  la  misère  des  pauvres, 
dont  sans  lui,  personne  excepté ,  les  pauvres  n'auraient 
gardé  le  souvenir!  M.  Camille  Roqueplan  n'a  pas  la 
croix. 

La  voix  publique  s'était  aussi  permise  de  la  donner , 
la  croix,  à  M.  Champmartin.  Champniartin  est  notre 
premier  faiseur  de  portraits  aujourd'hui  :  grâce  à  Champ- 
martin nous  avons  quelqu'un  à  opposer  a  l'anglais 
Lawrence,  si  comblé  de  faveurs  et  d'honneurs  dans  sa 
patrie.  Le  portrait  de  M.  de  Crussol  est  un  chef-d'œuvre; 
tout  Paris  enchanté  s'est  arrêté  devant  le  portrait  de  ma- 
dame de  Mirbel  ;  portrait  d'artiste,  senti ,  conçu ,-  exécuté 
par  un  artiste ,  véritable  production  de  génie ,  pleine  de 
sentiment,  dégoût,  d'esprit  sans  reproche.  M. de  Champ- 
martin n'a  pas  la  croix! 

Madame  de  Mirbel  rend  a  la  miniature  sa  gloire  éclip- 
sée ;  elle  a  de  la  grâce  pour  tous  les  visages  ;  elle  est  sim- 
ple, elle  est  vraie,  elle  fait  les  femmes  aussi  jolies  que  si 
elle  était  un  jeune  homme;  on  se  baisse  avec  délices  pour 
contempler  ces  ravissantes  peintures,  si  fines,  si  fraîches, 
dignes  d'être  vues  a  la  loupe.  Que  voulez-vous?  On  a  fait 
l'injure  "a  madame  de  Mirbel  de  lui  donner  une  mention, 
un  vulgaire  encouragement  a  l'usage  des  talens  qui  com- 
mencent, n  nous  semble  qu'un  grand  talent  était  au  ni- 
veau de  toutes  les  récompenses;  et  puisque,  comme  femme, 
madame  de  Mirbel  ne  pouvait  recevoir  la  croix,  ime 
mention  isolée  est  alors  honorable,  placée  auprès  de  l'ar- 
ticle qui  nommait  les  artistes  décoi-és ,  pouvait  faire  ap- 
prendre au  public  que  l'on  savait  reconnaître  et  récom- 
penser tant  de  goût,  tant  d'esprit,  tant  de  travaux  si  heu- 
reux ,  si  admirés ,  si  applaudis. 

Ziegler  n'a  pas  hii-mènie  une  mention ,  pourtant  il  a 
fait  un  bel  Henri  IV  ;  Henri  IV,  le  chef  et  le  plus  grand 
de  la  maison  d'Orléans. 

Mcrcuri,  graveur,  n'a  pas  même  obtenu  une  médaille 
de  seconde  classe.  Demandez  a  M.  d'Argout  ce  que  c'est 
que  Mercuri  ;  il  croira  que  vous  lui  parlez  de  Bucourt. 

Gué  jette  plusieurs  tableaux  au  Salon.  On  s'arrête  de- 
vant sa  terrasse  si  ferme  et  si  puissamment  modelée ,  vé- 
ritable pêle-mêle  sans  confusion  ,  tout  rempli  de  difficultés 
vaincues  ;  JoUivart  si  fin  et  si  vrai ,  paysagiste  sans  ma- 
nière, expose  sept  a  huit  paysages  comme  nous  en  dési- 
rons tous  au  moins  un ,  pour  mettre  dans  le  salon  de  nos 
noces  ; 

Edouard  Bertin,  esprit  ferme,  dessinateur  profond. 


S8 


L'ARTISTE. 


coloriste  sec,  mais  vrai  ;  jette  a  la  fin  de  l'exposition  un 
paysage  d'un  bel  effet ,  composé  d'une  ronce  et  d'un  ro- 
cher; ce  paysage  tout  dur  qu'il  est  et  peu  flatteur  aux 
yeux,  attire  la  foule;  les  maîtres,  Vernet  surtout,  s'y 
arrêtent  et  lui  donnent  tous  leurs  éloges  ;  non  loin 
d'Edouard  Bertin,  Laberge  expose  une  Pue  de  Norman- 
die; le  ciel  est  éclatant  comme  un  beau  ciel  du  matin , 
les  tons  sont  chauds  et  soutenus  comme  personne  ne  les 
trouve  en  France ,  les  personnages  du  tableau  sont  d'une 
naïveté  charmante ,  légèrement  parés,  décorés  et  simples. 
Le  tableau  de  Laberge  est  presqu'un  chef-d'œuvre;  eh 
bien ,  Jollivart ,  Edouard  Bertin ,  Laberge,  pas  un  de  nos 
paysagistes  n'a  la  croix  ! 

Pas  de  croix  à  Eugène  Lami ,  espèce  de  Scribe  de  si 
beau  monde  et  de  si  élégantes  façons.  Pas  de  croix  à  Isa- 
bey  fils,  digne  de  son  père.  Pas  un  mot  d'Isabey  père, 
qui  n'eût  pas  voulu  être  nommé  sans  son  fils.  Pas  un  mot 
d'Eugène  Delacroix,  qui  a  fait  une  barricade  de  Juillet. 
A  d'autres  donneurs  de  récompenses ,  le  sujet  seul  choisi 
par  Delacroix  lui  eût  valu  les  éloges  que  personne  ne  de- 
vait refuser  a  son  talent. 

Mais  voici  encore  quelque  chose  de  plus  étrange  et  de 

plus  incroyable  :  Decamps  a  obtenu  une  médaille de 

seconde  classe  ! 

Il  y  a  à  Paris  deux  frères  dont  le  talent  est  populaire. 
Hommes  supérieurs  dans  deux  genres  où  il*  est  difficile 
d'être  supérieurs,  la  gravure  et  la  peinture.  Ces  deux 
hommes  nous  ont  affianchi  de  la  gravure  et  du  dessin  des 
Anglais  dans  les  ouvrages  typographiques.  Walter  Scott 
et  Cooper  se  sont  estimés  heureux  d'être  compris  et  com- 
mentés par  les  frères  Johannot.  A  Paris ,  il  n'est  pas  un 
écrivain  de  talent ,  pas  un  grand  poète  qui ,  a  chacune  de 
ses  productions ,  n'éprouve  le  besoin  de  s'associer  un  des 
deux  Johannot.  Il  n'est  pas  de  livre  complet  sans  une 
gravure  des  deux  frères,  pas  de  succès  complet  sans  leur 
succès.  Lamartine ,  Casimir  Delavigne ,  tous  nos  honnnes 
de  quelque  valeur  ont  travaillé  avec  les  frères  Johannot. 
Ce  sont  nos  hommes  "a  nous ,  nos  amis ,  nos  compagnons, 
artistes  doublement  pleins  de  cœur  et  d'anie,  Castor  et 
Pollux;  mieux  que  cela,  Brueis  et  Palaprat;  mieux  que 
cela  encore ,  les  deux  Racine  ayant  un  génie  égal  ;  le  ta- 
bleau d'Alfred  Johannot,  une  Arrestation  sous  Louis XIII 
a  fait  une  sensation  presque  aussi  profonde  que  le  tableau 
de  Léopold  Robert.  On  s'est  pressé  pour  l'acheter.  Celui 
qui  écrit  cet  article  est  allé  lui-même  faire  ses  offres  pour 
un  chef-d'œuvre  qui  lui  eût  donné  six  mois  de  bonheur. 
Alfred  avait  déjà  vendu  son  tableau,  il  l'avait  vendu  de 
préférence  au  roi  des  Français  ;  il  n'avait  voulu  à  aucun 
prix  le  laisser  aller  en  Angleterre  ;  eh  bien ,  Tony  n'a 
pas  la  croix ,  Alfred  n'a  pas  la  croix ,  on  n'a  songé  à  la 
donner  ni  a  Tony  en  faveur  d'Alfred ,  ni  a  Alfred  en  fa- 


veur de  Tony,  on  a  osé  donner  a  chacun  de  ces  grands 
artistes  une  médaille  de  seconde  classe  !  J'imagine  que  le 
ministre  a  dû  être  bien  étonné  et  bien  honteux  quand  il 
les  a  vus  tous  les  deux  accepter  cette  médaille.  C'est  à 
ces  traits  de  modestie  qu'on  reconnaît  le  grand  talent  ! 
Bons  Johannot  ! 

Eh  mon  Dieu!  mon  Dieu!  voici  bien  le  comble 
des  abus.  Un  homme  en  Europe  continue  Raphaël! 
Il  en  a  le  secret,  c'est  un  homme  d'un  génie  a  part; 
il  s'appelle  tout  simplement  Ingres.  Vous  le  connais- 
sez tous;  on  se  découvre  quand  il  passe.  Au  Louvre, 
il  a  fait  son  plafond  de  YJpothe'ose  d'Homère ,  la  plus 
belle  production  des  temps  modernes;  on  proposait  Ingres 
pour  la  croix  d'officier  de  la  Légion-d'Honneur.  C'était 
le  moins  qu'on  pût  faire  pour  la  Légion-d'Honneur.  Le 
jour  de  la  distribution',  Ingres  était  entouré  par  le  monde 
des  artistes  :  peintres,  poètes,  gens  de  lettres  et  femmes, 
c'était  a  qui  l'approcherait  le  plus.  Et  quand  son  nom 
manqua  a  la  liste  des  éloges  solennels ,  il  y  eut  dans  le 
monde  artiste  je  ne  sais  quel  respectueux  attendrissement 
bien  préférable,  au  cœur  d'un  homme  comme  Ingres,  à 
toutes  les  joies  du  cordon  bleu.  C'est  une  belle  consola- 
tion ,  savez- vous ,  que  d'être  négligé  en  pareille  compa- 
gnie? C'est  trop  de  gloire  pour  un  jour. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  que  Schnetz  a  été  oublié. 
Allez  a  Rome  ,  Schnetz. 

Puis  savez-vous  comment  on  a  acheté  le  peu  de  ta- 
bleaux achetés!  Le  savez-vous?  On  est  allé  au  Salon 
comme  on  est  allé  dans  une  foire.  On  a  entassé  pêle- 
mêle  le  bon ,  le  mauvais ,  le  médiocre ,  on  a  acheté  le 
tableau  de  l'élève  en  même  temps  qu'on  achetait  le  ta- 
bleau du  maître,  quelquefois  on  a  dit  a  l'artiste  :  Je 
t'achète  ton  tableau  ?  sans  lui  dire  quel  prix  on  mettait  à 
ce  tableau ,  et  trop  sûr  qu'il  serait  trop  heureux  de  le 
vendre  n'importe  à  quel  prix.  Ainsi  on  a  traité  l'art  pau- 
vre ,  abandonné ,  vaincu  par  l'intérêt  des  affaires  politi- 
ques ,  vaincu  au-dedans  par  l'émeute  et  la  misère  publi- 
ques, vaincu  au  dehors  parla  guerre.  Pauvres  artistes 
qui  ne  demandaient  qu'un  peu  de  gloire!  Pauvres  révo- 
lutionnaires en  haillons  et  sans  pain  !  Puis  on  leur  a  dis- 
tribué les  travaux  a  faire ,  et  de  ces  travaux  qui  tiennent 
h  la  gloire  nationale,  qui  seuls  donnent  a  l'art  les  vastes 
développemens  dont  il  a  besoin  pour  parler  haut  ;  il  a  été 
donné  a  peu  d'homme  de  talent  de  profiter.  Delacroix 
n'a  pas  pu  obtenir  trente  pieds  de  plafond  a  immortaliser. 
Champmartin  n'a  pas  eu  un  dessus  de  porte.  Or  Dela- 
croix aurait  accepté  avec  transport  ses  trente  pieds  de  pla- 
fond, Champmartin  pleurera  son  dessus  de  porte.  Après 
cela  soyez  donc  grands  artistes  !  Usez  votre  ame  !  Appelez- 
vous  Delacroix  ou  Champmartin  ! 

Pour  finir,  on  fait  circuler  l'anecdote  suivante,  qui 


L'ARTISTE. 


29 


risque  fort  d'être  vraie,  et  qui  couronnerait  cette  œuvre 
lie  gûnérosilé.  M  Dclaroche  avec  Roljcrt  a  partagé  la 
grande  palme  du  Salon.  On  s'est  tue  devant  ses  deux  ta- 
bleaux, on  a  écrit  a  ce  sujet  des  volumes  de  points  d'ad- 
miration. On  rapporte  que  M.  Dclaroche  était  porté  pour 
être  oflicier  de  la  Légion-d'IIonnenr.  (M.  Cousin  a  été 
récemment  nommé  olïïcier  delà  Légion-d'llonneurpour 
avoir  fait  un  voyage  en  Allemagne.)  Eh  Lien,  ou  rap- 
porte que  le  nom  de  M.  Dclaroche  aurait  été  rayé  de  la 
liste  sous  prétexte  que  celui  qui  avait  fait  Cromwell  n'é- 
tait pas  un  bon  citoyen  !  Le  fait  est  que  M.  Delaroclie, 
avec  les  deux  princes  lidouard  ,  Richelieu,  Mazarin, 
Cromwell  et  une  foule  de  choses  admirables  qui  suffi- 
raient a  vingt  réputations,  n'a  reçu  aucune  récompense 
a  celte  royale  séance. 

Cette  fois ,  nos  seigneurs ,  c'est  trop  de  faquinisme  et 
de  dédain.  M.  Dclaroche  déclaré  mauvais  citoyen  pour 
avoir  fait  Cromwell!  Cromwell  eu  habit  grossier,  pensif, 
plein  de  génie ,  qui  vient  voir  la  mort,  poussé  par  je  ne 
sais  quelle  curiosité  vulgaire  qui  lui  sied  à  ravir;  un 
Cromwell  ainsi  fait  annonce  un  mauvais  citoyen  !  Pau- 
vres fous  !  pauvres  trenibleurs  !«dites  donc  que  c'est  là  une 
de  ces  âmes  que  vous  ne  comprenez  pas ,  une  de  ces  usur- 
pations qui  font  honte  ii  toutes  les  usurpations,  un  de  ces 
mâles  courages  inflexibles  comme  le  fer,  qui  se  promènent 
parmi  les  peuples  leur  faisant  courber  la  tète  d'un  regard, 
dédaignant  même  de  découvrir  la  leur  !  Vils  flatteurs  de 
tète-a-tête,  n'insultez  pas  Cromwell  en  le  faisant  descen- 
dre au  rang  d'une  allusion  ! 

P.  S.  Or  l'anecdote  est  vraie.  Le  beau  nom  de  Dcla- 
roche a  été  rayé  de  la  liste.  La  Légion-d'Honnenr  n'aura 
pas-M.  Dclaroche  pour  oflicier.  Voici  une  belle  page  a 
ajouter  en  1851  a  l'histoire  des  beaux-arts.  C'est  une 
grande  calamité  1 


SALON   DE    1831. 


Le  Salon  s'est  ferme'  lundi  après  avoir  e'té  ouvert  trois  mois  et 
demi.  La  séance  royale,  ou  ]iour  mieux  dire  la  distribution  dos 
prix,  a  eu  lieu  le  jour  suivant,  à  huis  clos  ,  devant  un  certain 
nombre  de  privilégiés ,  sans  que  le  public  y  fût  admis,  comme  si 
on  voulait  lui  cacher  une  mauvaise  action.  Certes  ce  n'est  pas 
moi  qui  me  cliargcrai  de  rendre  compte  de  cette  parade  de  cour , 
où  les  artistes  jouent  trop  volontiers  le  rôle  de  marionnettes,  et 
reçoivent  ,  comme  des  écoliers  qui  ont  fait  une  bonne  composi- 
tion ,  des  médailles  décernées  par  je  ne  sais  quels  juges ,  pris  on 


ne  sait  où.  Pour  donner  une  idée  de  la  capacité  ou  de  l'cspHt  de 
justice  de  ces  doclciu^,  il  sufiit  de  dire  que  sans  parler  des 
Baryc,  des  Sigalon,  des  Delacroix  ,  MM.  Orcnier,  Huet ,  Rou- 
get,  Ed.  liertin  ,  Laitergc ,  Caudron  ,  .Jranion  ,  Rousseau, 
n'ont  pas  même  obtenu  d'accessit ,  de  mention  honorable ,  et  que 
Dccamps  a  une  médaille  de  seconde  classe  !  Il  faudrait  deux  feuil- 
les pour  noter  toutes  les  insultantes  bévues  de  ce  jury  anonrme 
et  Protée ,  mais  je  laisse  ce  devoir  à  I'Artiste  ,  auquel  il  appar- 
tient de  droit  comme  défenseur  né  des  arts.  Quand  donc  les  Cham- 
bres daigncronl-cllcs  enfin  s'en  occuper  ?  N'est-il  pas  déplora- 
ble que  depuis  l'établissement  du  gouvernement  représentatif, 
il  n'ait  jamais  été  prononcé  un  mot  à  la  tribune  en  leur  faveur? 
Je  croyais  donc  ma  lâche  bien  accomplie.  Cependant  depuis  que 
I  j'ai  ])ul)Iié  mon  dernier  article ,  il  s'est  présenté  tant  de  tableaux 
I  remarquables  qu'il  me  parait  important  d'en  parler.  A  mesure 
que  le  1 5  arrivait  on  voyait  grossir  l'exposition.  11  fallait 
passer  sa  vie  au  Salon  pour  se  tenir  au  courant  ;  à  peine  avicr.- 
vous  le  dos  toui-né  qu'on  venait  accrocher  derrière  vous  quelque 
chef-d'œuvre  encore  tout  frais ,  et  bientôt  l'immense  galerie  du 
Louvre  n'aurait  pu  suffire  à  renfermer  toutes  les  œuvres  nou- 
velles. Allez  dire  après  cela  «  les  arts  s'en  vont  comme  les  rois  !  » 
Je  ne  sais  si  cette  méthode  est  bonne,  elle  fatigue  du  moins 
singulièrement  ceux  qui  éprouvent  le  besoin  de  tout  voir;  mais 
enfin  elle  existe,  et  comme  elle  nuit  plus  particulièrement  aux 
artistes,  tant  qu'il  ne  s'en  plaindront  pas,  personne  n'a  droit  de 
le  faire.  Rcvcncns  donc  aux  tableaux.  A  cette  ardeur  de  travail 
que  montrent  les  peintres ,  à  cet  enthousiasme ,  à  cet  amoiir  de 
l'art  qui  les  animent,  à  ce  caractère  intime  d'étude  et  de  con- 
science qui  se  décèle  dans  les  ouvrages  récemment  exposés,  on 
reconnaît  facilement  l'émulation  qu'inspire  le  jugement  iramé- 
I    diat  du  public. 

I  L'artiste  en  présence  de  la  nation  sent  la  nécessité  de  se  pro- 
I  duire;  placé  à  côté  de  ses  rivaux  ,  le  désir  de  les  surpasser  re- 
i  double,  son  démon  le  tourmente,  il  touche  la  gloire,  il  embrasse 
l'avenir ,  et  bl.îmé  ou  applaudi ,  dès  qu'il  voit  qu'on  s'occupe 
de  lui ,  il  relève  sa  tête  abattue  et  retrempe  son  génie  dans  l'a- 
gitation. Cette  observation,  si  saillante  qu'il  est  presque  inutile 
de  la  faire  à  des  lecteurs  comme  les  nôtres ,  n'échappera  pas 
sans  doute  à  l'administration  des  beaux-arts.  Elle  en  appréciera 
la  conséquence  et  fera  ses  efforts  pour  entretenir  le  feu  sacré. 
Des  expositions  annuelles  nous  paraissaient  le  meilleur  moyen 
d'y  parvenir ,  le  roi  vient  de  le  promettre ,  grâces  lui  soient 
rendues. 

Trois  années  de  dislance  enlèvent  en  effet  à  un  grand  nombre 
d'artistes  l'avantage  de  se  faire  juger  en  plein  jour  ;  les  tableaux , 
dans  ce  long  espace  de  temps ,  s'achèvent ,  se  vendent ,  se  dis- 
persent (  il  faut  vivre  avant  tout  ),  et  quand  arrive  le  Salon  , 
annoncé  seulement  deux  ou  trois  mois  d'avance ,  on  n'a  plus 
rien  à  oÛ'rir  à  ses  compatriotes ,  au  public.  Alors  chacun  com- 
motionne ,  excité  par  la  vue  des  ouvrages  de  ses  rivaux ,  veut 
aussi  s'élever.  Les  hommes  sincères,  les  peintres 
touchés  dos  progrès  ou  des  fautes  de  l'école  ,  se  modj 
corriKont,  et  comme  on  tient  h  montrer  de  suite  le 
nouvelles  études .  de  ses  combinaisons  neuves  ,  paij 
effrayé  d'attendre  trois  années  pour  cela ,  on  se  pr 


-  A 


50 


L'ARTISTE. 


pèche,  on  se  sacrifie  volontairement ,  lecorpslui-mèmss'e'puise, 
et  la  pi'écipilalion  gâte  trop  souvent  l'œuvre  qui  serait  sortie 
complète  avec  deux  ou  trois  mois  de  travail  déplus.  La  plupart 
des  ouvrages  exposés  depuis  peu  attestent  la  vérité'  de  cette  ré- 
flexion ,  par  laquelle  je  ne  prétends  accuser  du  reste  qu'une  ar- 
deur trop  généreuse  chez  nos  artistes.  En  nous  appelant  à  des 
expositions  fixes  et  annuelles ,  le  gouvernement  les  sau.vc 
pour  ainsi  dire  d'eux-mêmes  ,  il  permet  aux  peintres  étran- 
gers de  venir  rivaliser  avec  nous  (  les  arts  sont  essentiellement 
cosmopolites  ) ,  et  il  mérite  notre  reconnaissance  en  stimulant 
les  progrès  ])ar  l'apiirobation  ou  le  blâme  plus  souvent  exprimé, 
enfin  le  public  lui-même  sera  ramené,  avec  un  double  intérêt, 
vers  les  beaux-arts  qu'il  oublie  tiop  facilement.  Peu  à  peu 
alors  le  Salon  cessera  d'être  un  lieu  de  promenade  pour  le  peu- 
ple ,  et  dcviendia  une  giande  école  où  il  ira  se  former  son 
goût  et  conséquemment  ses  mœurs.  N'est-il  pas  incontestable 
que,  même  dans  l'état  oii  sont  les  choses  aujourd'hui,  cha- 
que exposition  donne  à  la  peinture  et  à  la  statuaire  de  nou- 
veaux amans  qui  leur  restent  à  jamais  fidèles ,  tant  elles  ont  de 
charmes ,  et  qui  arrivent  à  les  comprendre  seulement  en  les 
voyant. 

Il  est  temps  aussi  que  l'État  consacre  spécialement  quelques 
salles  du  Louvre  ou  de  tout  autre  bâtiment  h  l'exposition  des 
tableaux  de  nos  peintres  ;  car,  ainsi  qu'on  l'a  dit  avec  beaucoup 
de  justesse,  il  ne  faut  pas  que  ces  solennités  nous  empêchent , 
nous  et  les  étrangers ,  de  jouir  des  grands  maîtres  barbarcment 
cachés  et  abîmés  aujourd'hui  sous  les  échafaudages  dont  on 
les  couvre  pour  y  pendre  les  modernes.  N'est-ce  pas  se  priver, 
dans  l'instant  oîi  il  serait  le  plus  utile  ,  d'un  point  de  contact  , 
d'une  assise  de  comparaison,  dont  on  peut  tirer  les  plus  grands 
fruits  ?  Cette  pensée  est  trop  facile  à  concevoir  pour  qu'il  soit 
nécessaire  de  la  développer  davantage.  J'en  resterai  donc  là  pour 
aborder  de  suite  l'examen  des  tableaux  qui  nous  restent  à  voir. 
Au  nombre  des  plus  remarquables,  je  citerai  d'abord  le  Bal  de 
l'Opéra  au  profit  des  indigens ,  par  SI.  Camille  Roqueplan  : 
c'est  un  ouvrage  effrayant  de  travail,  où  l'on  voit  fourmiller  deux 
raille  personnes  à  la  lumière  éblouissante  et  fantastique  des  bou- 
gies et  du  gaz  hydrogène  auxquels  le  peintre  a  donné  selon  nous 
une  clarté  qui  tient  trop  du  soleil.  Notre  époque  au  bal  est  tout 
entière  dans  cette  assemblée ,  femmes ,  jeunes  filles  bâties  de  ga- 
zes et  de  soie,  comme  dirait  l'Africain  Dumas,  dandys  militaires, 
tous  sont  merveilleusement  saisis  et  habillés.  Je  ne  sache  encore 
aucun  artiste  qui  ait  rendu  ce  que  l'on  appelle  la  bonne  société 
avec  autant  de  goût  et  de  vérité.  Nous  n'avons  pas  été  jusqu'ici 
prodigues  d'éloges  envers  M.  Roqueplan  :  on  peut  donc  nous 
croire.  Son  nouveau  tableau  est  de  la  bonne  peinture.  Il  a  eu 
le  malheur  de  l'exposer  avant  qu'il  fût  achevé,  et  nous  sommes 
fâchés  sans  doute  de  ne  juger ,  grâce  à  son  impatience ,  que  ses 
intentions  ;  mais  du  moins  faut-il  avouer  qu'elles  sont  par- 
faites. Les  difficultés  d'une  pareille  composition  sont  vain- 
cues avec  bonheur  ;  les  figures  traitées  avec  esprit,  et  les  groupes 
qui  garnissent  les  loges  d'avant-scènes  à  gauche  font  un  elfct 
délicieux.  J'aime  moins  les  femmesdu  premier  plan ,  qui  ne  me 
paraissent  pas  d'une  nature  assez  fine,  quoiqu'il  faille  citer  par- 
mi  elles  une  jeune  personne  anglaise  d'une  suavité  enivrante  ; 


enfin  ce  tableau  me  paraît  destiné  à  un  brillant  avenir  ,  une  fois 
que  le  peintre  aura  repris  ses  personnages  avec  délicatesse,  et  que 
la  vigueur  dont  il  l'attaquera  sur  le  devant  donnera  encore  plus 
d'air  dans  les  fonds.  M.  Camille  Roqueplan  vient  de  s'ouvrir 
une  belle  carrière;  il  lui  appartient  maintenant  de  traduire  sur 
la  toile  notre  société  ,  notre  beau  monde ,  comme  Chai'Iet  a 
trouvé  le  peuple  dans  ses  lithographies;  et  ce  n'est  pas  là  un 
rôle  qu'il  doive  dédaigner;  car  il  sait  que  la  plupart  des  grands 
maîtres  ont  peint  leur  époque  et  leur  pays.  Avant  de  quitter 
M.  Roqueplan  ,  je  veux  le  blâmer  de  n'avoir  pas  conçu  son  ta- 
bleau de  manière  à  nous  donner  une  idée  complète  du  local ,  à 
nous  rendre  l'aspect  tout  entier  que  préscnlait  la  salle  de  l'Opé- 
ra. La  chose  était  difficile-  sans  doute,  mais  il  a  prouvé  qu'il 
n'avait  pas  peur  des  difficultés ,  et  son  ouvrage  alors ,  avec  un 
caractère  plus  vaste ,  plus  spécial,  aurait  doublé  de  prix  et  d'in- 
térêt pour  la  postérité. 

En  disant  plus  haut  que  les  peintres  sincères  et  courageux 
savent  se  modifier,  et  que  la  précipitation  qu'ils  mettent  à  pré- 
senter au  public  le  fruit  de  leurs  nouvelles  études  nuit  souvent 
à  leurs  ouvrages ,  nous  ne  pensions  pas  avoir  à  faire  sitôt  l'appli- 
cation de  notre  proposition.  M.  Decaisne,  qui  est  de  ces  hommes- 
là,  ayant  sans  doute  apprécié  le  reproche  lait  à  son  Louis XIII 
d'être  un  peu  terne ,  et  voulant  dompter  la  critique ,  vient  d'ex- 
poser un  Enfant  endormi  sur  un  chien  dont  la  couleur  est 
excessivement  brillante.  Cela  était  facile  à  une  palette  comme 
la  sienne  ;  mais  nous  croyons  que  ,  pour  arriver  à  cette  qualité, 
il  a  outré  l'empîoi  de  ce  qu'on  appelle  les  empâtemens.  Son  ta- 
bleau a  besoin  d'être  vu  à  une  trop  grande  distance  ,  et  je  me 
plaindrai  également  de  la  petitesse  des  jambes  de  l'enfant.  Ce 
sont  là  des  défauts  que  M.  Decaisne  pourra  réparer  sans  peine  , 
qu'il  sent  déjà  comme  nous  peut-être,  et  dont  le  souvenir  lui 
profitera  quand  il  sera  tenté  de  travailler  aussi  vite.  Il  a  de  quoi 
se  consoler  d'ailleurs,  car  il  a  montré  en  grand  coloriste  qu'il 
savait  être  brillant  quand  il  le  voulait;  et  la  tête  toute  charmante 
de  l'enfant ,  comme  le  sentiment  de  vie  que  l'on  admire  dans 
celle  du  bon  chien  si  heureusement  couché,  rendent  toujours  ce 
tableau  fort  remarquable. 

Voilà  encore  deux  paysages  de  M.  Horace  Vernet  :  cette 
prétention  à  faire  tous  les  genres,  à  ne  rien  trouver  d'impos- 
sible, révèle  une  présomption  indigne  d'un  homme  aussi  supé- 
rieur, compromet  son  talent  et  nuit  à  sa  réputation  ;  car  je  suis 
obligé  de  l'avouer,  nous  avons  au  I«ouvre  peu  de  paysages  infé- 
l'ieurs  à  ses  deux  forêts,  lourdes,  noires,  sans  feuilles,  privées 
d'air  et  même  de  perspective.  L'inépuisable  fécondité  de  M.  Ho- 
race a  aussi  mis  au  monde  depuis  peu  une  demi-douzaine  de 
tableaux  ,  dans  lesquels  (il  est  de  notre  devoir  de  le  dire)  nous 
n'avons  rien  retrouve  des  études  sérieuses,  de  la  foi  d'artiste, 
que  nous  avions  admirées  dans  ses  deux  têtes  italiennes.  Loin 
de  moi  la  pensée  de  m'attaqucr  en  pygmée  à  une  réputation  eu- 
ropéenne, je  serai  toujours  le  premier  à  confesser  que  M.  Ho- 
race \ernet  est  un  habile  peintre;  mais,  je  le  répéterai  aussi , 
parce  que  telle  est  ma  conviction ,  il  se  laisse  égarer  par  sa  pres- 
tigieuse facilité,  par  un  esprit  trop  superficiel;  il  ne  creuse  pas 
assez.  Depuis  la  Folle  par  amour,  le  Soldat  laboureur,  le 
Cheval  du    Trompette  et  le  Chien  du  Régiment,  le  cœur 


L'ARTISTE. 


51 


n 


I 


ne  sait  plus  où  se  prendre  dans  ses  innombrables  ouvrages  , 
ft  quant  à  moi  ,  j'estime  que  Camille  Desmoulins  est  au- 
dessous  de  tout  ce  tju'il  a  januiis  fait.  Les  personnages  de 
ce  drame  sont  dessines  avec  talent  et  groupes  avec  adresse, 
convenons-en  tout  d'abord,  mais  ils  manquent  totalement  de 
force  et  d'énergie.  La  scène  est  froide,  e'pisodique,  sans  clan, 
sans  passion;  chaque  figure  s'occupe  cgoïslcmcnt  d'elle-même, 
et  l'ensemble  au  premier  coup  d'œil  vous  saisit  par  un  ton  gris 
et  propre ,  par  un  aspect  de  papier  peint  qui  vous  glace.  De  ce 
mouvement  spontané'  (pii  poussait  alors  chacun  à  saisir  une 
feuille  verte  comme  signe  de  ralliement,  à  l'arborer  comme  une 
nouvelle  cocarde  pleine  d'espérance ,  de  ce  feu  eleclri([uc  dont 
l'éloquence  du  jeune  révolutionnaire  embrasait  tous  les  cœurs  , 
le  peintre  ne  nous  en  a  pas  garde  la  moindre  parcelle  !  Tou- 
jours de  l'esprit  et  du  liiirc ,  mais  de  l'ame  pas  l'ombre.  M.  Ho- 
race est  im  athée  en  peinture. 

Pour   revenir   à   des  sontimens   plus  doux,    parlons   d'un 
grand  tableau,  signe'  Zieglcr,  apparu  depuis  huit  jours.  Henri 
de  Navarre  ayant  reçu  une  lettre  de  son  bon  cousin  Henri  HI , 
où  on  lui  faisait  savoir  que  sa  femme  était  d'assez  bonne  intelli- 
gence avec   un  de  ses  capitaines,   ne  trouve  rien  de  niieu.x.  à 
faire  que  de  la  leur  lire  à  tous  deux  :  le  trait  est  d'un  homme 
d'esprit,  et  fait  honneur  à  celui  qui  devint  le  moins  mauvais 
des   rois  ;    mais  M.   Zieglcr    avait  besoin    d'un   talent  d'ex- 
pression bien  rare  pour  tirer  parti  d'un  pareil  sujet  et  donner  à 
chaque  figure  son  vrai  caractère.  Nous  craignons  qu'il  n'ait  pas 
été  à  la  hauteur  d'une  telle  mission;  le  fait  est  qu'on  ne  com- 
prend pas  assez  la  scène  qu'il  a  voulu  rendre.  Henri  de  Navarre 
nous  parait  d'abord  avoir  le  défaut  de  ne  pas  ressembler  assez 
à  Henri  IV,  et  de  plus  il  lit  froidement;  on  ne  sent  pas  sur  sa 
physionomie  et  dans  tout  son  corps  l'ironie  ou  la  contrainte 
qu'il  devait  éprouver  en  ce  moment;  et  son  capitaine,  debout, 
les  deux  mains  appuyées  sur  sa  haute  épée,  hisloriquemcnt  nue, 
porte,  en  vérité,  sa  tète  avec  une  fatuité  trop  giolesque.  Puis- 
(pie  nous  sommes  aussi  sévère  pour  l'ouvrage  d'un  débutant 
c'est  nécessairement  qu'il  se  dislingue  par  beaucoup  de  mérite  • 
ainsi,  après  avoir  fait  tant  bellejpart  à  la  critique,  nous  dirons 
(pie  Marguerite  de  Valois  se  retourne  avec  un  bon  mouvement 
de  cette  surprise,  mêlée  de  colère,  que  les  femmes  ressentent 
si  bien  et  savent  si  bien  feindre  en  cette  occasion  ;  les  mains  et 
la  tête  du  capitaine  sont  d'une  extrême  finesse,  et  quoique  la 
couleur  générale  pousse  peut-être  un  peu  au  noir  et  manque 
de  lumière  ,  l'ensemble  est  d'un  bel  efi'et.  Nous  croyons,  en  un 
mot,  que  la  manière  franche  et  large  dont  est  touche  ce  tableau    j 
.innonce  un  homme  de  talent  qui  n'a  besoin  que  de  se  corriger 
et  qui  a  tous  les  moyens  pour  y  parvenir. 

C'est  un  superbe  début  (|ue  celui  de  M.  Laberge.  Sa  Fuede 
Caen  a  certainement  de  la  rudesse;  maisons  et  paysage  se  sil- 
houettent durement  sur  le  ciel ,  les  ombres  sont  chargées  de  tons 
roux  fort  singuliers  ;  mais  en  revanche  tout  son  tableau  est  plein 
d'une  énergie  de  pinceau  et  d'une  valeur  d'artiste  qui  produit  : 
le  nom  de  M.  Laberge  avec  éclat. 

M.  Manpiis  a  présenté  un  Louis-le-Débonnaire  au  moment 
où  il  dépose  la  pourpre;  ce  tableau  est  d'une  couleur  agréable  et    : 
d'un  dessin  très-pur.  Cette  vaste  composition  est  bien  entendue,    ' 


mais  elle  manque  de  force.  C'est  à  nos  yetix  un  défaut  capital 
dont  M.  Marquis  parait  capable  de  se  défaire,  s'il  juge  que 
nous  avons  raison. 

Nous  avons  distingué  encore  un  grand  portrait  de  femme , 
par  M.  Belloc.  Il  est  d'une  assez  bonne  peinture  pour  iju'on 
oublie  l'enfant  disgracieux  qui  se  penche  sur  sa  mère.  Les  chairs 
sont  bien  étudiées  et  la  robe  de  satin  est  admirablement  faite. 

Sil  ordre  de  la  Légion-d'Honneur  a  encore  quelque  importance 
dans  ce  siècle  désillusionné  et  assez  fort  pour  mépriser  de  pa- 
reilles distinctions  ,  il  faut  se  réjouir  des  trois  croix  qui  vien- 
nent d'être  données,  Dupré,  Léopold  Robert  et  Dupont  sont 
décorés!  ceux-là  du  moins  en  étaient  dignes,  et  quoique  nous 
regrettions  (pie  le  statuaire  Barye  n'ait  pas  aussi  pailagé  cet  hon- 
neur puisquehonneurily  a, les  artistes  doivent  s'enorgueillir  qu'on 
les  ait  trop  respectés  pour  leur  prodiguer  scandaleusement  le» 
croix  comme  à  la  garde  nationale.  Il  est  inutile  de  rappeler  ici 
les  droits  incontestables  de  M.  Dupré;  j'ai  déjà  parlé  de  Barye, 
de  Robert ,  quant  à  M.  Hcnriquel-Dupont ,  tout  le  monde  a  Joue' 
depuis  long-temps  son   Gustat-e  fFasa.   C'est  un  travail  pré- 
cieux, achevé,  rempli  d'une  élégante  hardiesse  et  d'autant  de 
couleur  que  ce  genre  peut  en  avoir,   je  m'émerveille   surtout 
qu'on  puisse  suivre  et  saisir,  durant  huit  années  de  sa  vie,  des 
traits  de  lumière  aussi  brillans  et  aussi  harmonieux  ;  il  faut  en 
vérité  un  amour  dévorant  de  son  art  pour  ne  pas  tomber  épuisé. 
M.  Dtqiont  est  sans  contredit  aussi  habile  que  les  j)lus  habiles 
graveurs  anglais,  quoique  sa  planche  n'ait  peut-cire  pas  encore 
toi.t  le  degré  de  force  et  de  suavité  de  leurs  vignettes.  Il  est 
digne  de  lui  de  chercher  de  nouvelles  combinaisons  qui,  à  l'aide 
de  celles  déjà  connues,  parviendraient  à  donner  plus  de  vie  et  de 
couleur  à  nos  planches.  Quoi  qu'il  en  soit,  M.   Henriqucl-Du- 
pont  n'est  pas  seulement  un  de  nos  premiers  graveurs,  c'est  en- 
core un  dessinateur  plein  d'esprit ,  et  les  croquis  dont  il  a  orné 
le  précieux  La  Fontaine  de  M.   Feuillet  sont  d'une  finesse  et 
d'une  légèreté  ravissante. 

Rien  de  plus  intéressant  du  reste  que  cette  collection  unique 
réunie  par  M.  Feuillet  avec  l'ardeur  infatigable  et  le  goût  épuré 
d'un  véritable  am?leur  des  arts.  On  conçoit  à  peine  la  persévé- 
rance et  le  dévouement  qu'il  a  fallu  avoir  pour  amener  tous  les 
artistes  d'I'^iirope  et  même  d'Amérique  à  résumer  ainsi  en  ac- 
tion, au  bas  de  chaque  fable,  la  moralité  ou  l'action  même  de 
celte  fable,  et  l'on  peut  juger  du  soin  que  ceux-ci  ont  mis  dans 
leur  travail,  en  songeant  chacun  qu'ils  devaient  se  trouver per- 
j)éluellemcnt  en  aussi  nombreuse  et  redoutable  compagnie  I 
Celle  collection  est  immense ,  et  sera  dans  cent  ans  d'un  prix 
inestimable ,  car  madame  de  Mirbel  vient  de  la  compléter  par 
un  de  ses  petits  chefs-d'œuvre ,  en  faisant  pour  le  frontispice 
le  portrait  de  M.  Feuillet.  Heureux  M.  Feuillet .' 

A  propos  de  dessins ,  nous  ne  pouvons  guère  passer  sous  si- 
lence les  jjortraits  au  crayon  noir  et  à  reslom[)e  de  M.  Léon 
\iardot  :  nous  y  avons  remarqué  de  bonnes  éludes;  et  comme 
us  sont  tous  de  personnes  très-connues,  nous  avons  pu  juger 
aussi  qu'ils  sont  d'une  extrême  ressemblance.  On  voit  qu'il  y  a 
de  l'amour  dans  la  manière  dont  dessine  M.  Viardot.  Ses  ou- 
vrages ont  le  grand  mérite  de  ne  j>as  sentir  le  métier  j  et  s'il 


52 


L'ARTISTE. 


continue  à  travailler,  il  se  défera  bientôt  de  la  dureté  et  de  la 
lourdeur  qu'on-esl  en  droit  de  lui  reprocher. 

Ne  terminons  pas  celte  revue  sans  rendre  grâce  et  honneur 
à  M.  Hittorff  pour  les  plans  curieux  et  intcr.ssans  qu'il  a  levés 
des  temples  d'Athènes.  Il  a  re'tabli,  avec  une  adresse  exquise  et 
beaucoup  de  talent  ,  les  sculptures  peintes  telles  qu'on  peut 
croire  qu'elles  ont  existe. 

V.  SCHOELCHER. 


:Hppmi  îïf0  |3ublifatimt0. 


LE  NEVEl'  DU   CHANOINE, 


COHFESSIONS    d' ANTOINE    CUICMARD  ,    ÉCRITES    PAR    tCI-HÊME. 

C'est  un  singulier  personnage  que  M.  l'abbe'  Guignard ,  au- 
teur de  ce  livre.  Figurez-vous  le  neveu  d'un  chanoine  de  Bor- 
deaux (il  dit  lui-mcBne  le  neveu  en  laissant  supposer  une  autre 
lien  plus  intime  ] ,  cleve  par  des  jésuites  ,  et  profitant  à  leur 
e'cole  pour  être  digne  un  jour  de  ses  maîtres.  Le  petit  Guignard 
c'iait  au  collège ,  à  peine  âge'  de  quinze  ans ,  lorsque  entrant  un 
matin  de  bonne  heure,  de  trop  bonne  heure,  dans  la  chambre 
de  son  professeur ,  il  fut  témoin  de  certaines  choses  qui  le  firent 
beaucoup  réfléchir.  Quelque  temps  après  il  se  rendait  à  Bor- 
deaux auprès  de  son  oncle  et  se  trouvait  dans  la  diligence  avec 
plusieurs  compagnons  de  voyage.  Par  malheur ,  au  nombre  de 
ceux-ci  était  une  jolie  actrice j   une  jolie  actrice!  comprenez- 
vous  tout  ce  qu'il  y  a  de  dangereux  dans  un  pareil  voisinage  ? 
Le  jeune  Guignard  fit  ce  que  beaucoup  d'autres  auraient  fait  à 
sa  place  :  il  n'eut  pas  la  force  de  résister.    Pauvre  Guignard  ! 
Son  oncle  le  chanoine  ,  ayant  appris  ce  qui  se  passait ,  se  fâcha 
tout  rouge  ;  Guignard  était  encore  un  peu  innocent,  malgré  l'ac- 
trice ;  il  alla  s'imaginer  que  sa  maîtresse  serait  victime  du  cour- 
roux de  son  oncle  le  chanoine;  mais  la  belle  trouva  moyen  de 
réduire  celui-ci  au  silence  ,  et  Guignard  fut  heureux  en  voyant 
faffaire  finie.  11  sautait  de  joie,  il  était  au  troisième  ciel,  au 
paradis  ;  il  alla  se  jeter  au  cou  de  son  actrice.  Perfides  actrices  I 
le  pauvre  Guignard  reçoit  cette  fois  -  ci  de  bons  conseils  j  on 
l'invite  à  être  bien  sage.  C'était  bien  ce  qu'if  cherchait  !   il  fut 
accablé.  Son  oncle  lui  proposa  un  voyage  :  il  l'accepta  de  grand 
cœur  pour  se  distraire  ,  pour  être  moins  malheureux.  L'oncle 
et  le  neveu  parcourent  différentes  villes  :  ici  des  sites  charmans, 
là  des  rencontres  agréables ,  plus  loin  une  rencontre  pénible  et 
effrayante  :  un  forçat   liliéré  à  la  longue  barbe ,   à  l'existence 
tourmentée  et  inquiète.  Guignard  se  fait  ensuite  comédien.  Pau- 
vre jeune  homme!  il  voulait  vivre  indépendant;  mais  qu'il  se 
trompait  !  Le  rire  sur  le  visage ,  les  larmes  dans  le  cœur ,  n'est- 


ce  pas  trop  souvent  la  vie  du  théâtre  ?  Guignard  fut  éconduit 
par  le  public  à  grands  coups  de  sifflet.  Il  est  vrai  que  la  cabale 
s'était  un  peu  mêlée  de  tout  ceci ,  et  que  Guignard  avait  indis- 
posé contre  lui  la  jeune  première  et  la  soubrette ,  deux  piquan- 
tes brunes  à  l'œil  éveillé,  à  la  taille  souple  et  svclte.  Guignard 
fut  cruellement  puni  de  leur  avoir  promis  ce  qu'il  ne  pouvait 
plus  donner. 

De  la  milice  du  théâtre  Guignard  passa  à  celle  des  camps  : 
là,  nouvelles  tribulations.  Guignard  voit  les  champs  de  \alray 
et  le  triomphe  des  armées  françaises.  11  a  aussi  sa  part  de  gloire, 
grâce  à  son  adresse.  11  arrive  plus  tard  à  Verdun,  où  déjeunes 
filles  ont  offert  aux  Prussiens  des  fleurs  contre-révolutionnaires. 
Elles  vont  périr  sur  l'échafaud,  ces  autres  fleurs  de  la  jeunesse 
de  Verdun  !  Guignard  est  épris  des  charmes  de  l'une  d'elles  ;  il 
veut  la  dérober  à  la  mort.  Combien  de  difficultés  et  d'obstacles 
devant  lui  !  11  prend  l'habit  ecclésiastique  et  pénètre  ainsi  dans 
la  prison.  Un  brigadier  de  hussards  avec  la  soutane  de  prêtre  ! 
Ce  stratagème  réussit.  Guignard pars'icnt  à  faire  échapper  celle 
qu'il  aime;  ils  parlent  tous  deux  pour  Liège...  Le  brigadier- 
prêtre  voudrait  bien  obtenir  de  la  jeune  vierge  le  prix  de  sa 
rançon  ;  mais  celle-ci  le  repousse  avec  force,  lutte  de  paroles  et 
même  d'action  qu'Henri  Monnicr  et  Porret  ont  rendue  avec 
talent. 


A  Liège ,  Guignard  a  une  fâcheuse  affaire  avec  ses  chefs  ;  il 
est  traduit  devant  un  conseil  de  guerre.  La  vierge  de  Verdun 
(  elle  mérite  toujours  ce  nom)  fait  à  son  tour  des  efforts  pour  le 
sauver.  Elle  y  parvient ,  mais  à  un  prix  qui  lui  rend  la  vie 
odieuse.  Elle  disparaît  après  avoir  écrit  une  lettre  d'adieu  à 
Guignard.  Celui-ci  veut  la  venger  et  se  venger  lui-même  ;  il 
provoque  et  tue  en  duel  son  capitaine.  Il  se  sauve  ensuite  à  Co- 
blentz ,  s'y  trouve  avec  l'élite  des  émigrés ,  passe  au  service 
d'Autriche,  et  partout  obtient  des  bonnes  fortunes  dont  il  est 
fier.  Après  la  bataille  de  Zurich  il  rentre  en  France  ,  jette  la 
capote  militaire  sur  le  buisson ,  et  devient  jésuite  dans  la  com- 
pagnie des  pères  de  la  foi.  11  avait  fait  vœu  de  mettre  fin  aux 
désordres,  aux  faiblesses  de  sa  vie;  mais  l'esprit  malin  se  plaît 
à  déjouer  ses  projets  et  lui  fait  commettre  de  nouvelles  fautes... 
Telle  est  en  bref  la  vie  de  M.  l'abbé  Guignard  .  espèce  de 
Gil-Blas  du  jésuitisme ,  adroit ,  alerte ,  profitant  des  moindres 


L'ARTISTE. 


.x> 


circonstances  pour  ses  plaisirs  et  pour  la  gloire  de  son  ordre  ; 
pc'cheur  endurci,  mais  franc  dans  ses  confessions,  qui  s' étant 
trouve  souvent  (  comme  disent  les  chroniqueurs  )  en  pêchié  de 
luxure  ,  a  eu  le  courage  de  l'avouer  avec  franchise  et  de  signa- 
ler les  e'cucils  où  sa  vertu  a  fait  naufrage.  Écrivain  hahile,  con- 
teur spirituel ,  dont  la  veiTC  satirique  se  rc])and  sur  toutes  les 
pages  du  livre  pour  les  colorer.  La  confession  publique  de 
l'abbd  Guignard  aura  de  nombreux  auditeurs. 


^mm  jDramatiquf. 


THEATRE   FRANÇAIS. 

PAS  X.  D'ÉPAGNV. 

Un  auteur  sent  mieux  que  personne  le  faible  de  son  ouvrage , 
lors  même  qu'il  paraît  se  faire  le  plus  d'illusion  ;  les  précau- 
tions qu'il  prend ,  les  soins  qu'il  se  donne  pour  faire  valoir , 
avant  tout ,  la  partie  défectueuse  de  son  œuvre,  les  éloges  mê- 
mes qu'il  croit  pouvoir  lui  donner,  attestent  le  l)csoin  qu'il 
éprouve  de  tromper,  lui-même  et  les  autres  j  et  cela  seul  suffi- 
rait pour  signaler  à  l'obsciTateur  les  points  sur  lesquels  le  ta- 
lent a  failli. 

Si  M.  d'Epagny  avait  pense'  que  l'action  de  son  drame  pût  se 
résumer  sous  un  titre  clair  et  précis,  il  ne  l'eût  assurément  pas 
intitule  le  Bachelier  et  le  Théologien ,  lorsqu'il  ne  se  trouve 
dans  sa  pièce  aucun  personnage  qui  agisse  rccllcmont  comme 
bochclier  ou  comme  théologien.  Mais  comme  il  a  senti  ipie  l'at- 
tention se  partagerait  entre  deux  intrigues  qui  se  croisent  ot 
s'entremêlent  sans  jamais  faire  un  tout ,  il  a  essaye'  de  donner  le 
change  sur  ce  défaut  par  une  e'nonciation  vague  et  ambiguë  de 
son  sujet. 

Le  drame  nouveau  nous  offre  donc  deux  actions  bien  dis- 
tinctes qui  se  tiennent  seulement  par  la  part  que  prennent  <\ 
l'une  et  à  l'autre  quelques-uns  des  chefs  de  la  Ligue.  Celle  qui 
semblait  devoir  être  l'objet  principal,  et  qui  de  fait  reste  en  se- 
conde ligne ,  nous  met  sous  les  yeux  les  mojxns  par  lesquels 
l'auteur  suppose  qu'on  parvint  à  fanatiser  l'esprit  de  Jacques 
Clément,  jusqu'au  point  de  lui  persuader  qu'il  me'riterait  le 
Paradis  en  assassinant  Henri  IIL 

L'autre  action,  empruntée  à  un  roman  allemand,  a  été',  je 
crois  ,  une  ou  deux  fois  déjà  arrangée  en  mélodrame ,  elle  nous 
montre ungrand  seigneur,  Iccomte  d'Octonville, qui, à  l'aided'un 
breuvage,  a  réussi  à  déshonorer  la  fdle  du  marchand  ïhévenot, 
auquel  il  devait  la  viej  celui-ci,  malgré  cet  affront,  se  dévoue 


encore  h  pdiir  pour  d'Octonville,  qu'il  peut  convaincre  de  tra- 
hison envers  la  Ligue ,  mais  c'est  à  condition  qu'il  réparera 
l'honneur  de  sa  victime  en  l'épousant.  Le  vieux  Ijourgcois 
meurt  massacré  par  le  peuple ,  et  le  lâche  d'Octonville  se  rao  • 
que  de  ce  qu'il  a  promis;  mais  la  lettre  qui  prouve  sa  trahison 
est  venue  aux  mains  d'un  jeune  bachelier  qui  aime  la  fille  de 
Thévenot ,  et  au  moment  ou  le  parjure  va  en  éjwuser  un  autre, 
il  se  voit  force  de  tenir  la  parole  qu'il  a  donne,  et  !•  fille  du 
marchand  devient  comtesse  d'Octonville.  Le  bachelier  pro- 
voque alors  son  rival  en  duel  et  le  tue.  Tous  ces  incidens  déjà 
assez  compliqués  sont  entremêlés  de  scènes  où,  comme  je  l'ai 
dit ,  on  nous  montre  Jacques  Clément  et  le  tableau  des  machi- 
nations employées  pour  exhalterson  imagination.  Knceci,  l'au- 
teur a  suivi  quelques  indications  fournies  par  les  historiens, 
mais  quant  au  personnage  lui-même  il  ne  nous  le  peint  point  tel 
que  nous  le  représente  l'histoire. 

Jacques  Clément  était,  au  dire  de  tous,  d'un  caractère 
sombre  et  farouche,  d'un  esprit  grossier,  ignorant,  brutal,  et 
d'un  aspect  si  repoussant ,  qu'on  ne  l'envisageait  qu'avec  une 
sorte  d'horreur.  Tout  au  contraire ,  le  drame  nous  le  représente 
comme  im  jeune  homme  simple  et  naïf,  se  montrant  plein  d'af- 
fection pour  un  ami  d'enfance;  et  sa  physionomie  heureuse,  son 
air  cxhalté ,  ses  mouvemens  passionnés  ,  ses  élans  de  tendresse 
mystique  ont  ira  tel  charme,  qu'il  arrache  plus  d'une  fois  des 
exclamations  d'admiration  à  la  noble  dame  (  la  duchesse  de 
Villeroy),'qui  s'est  chargée,  dans  l'intérêt  de  la  Ligue,  d^'fasciner 
son  imagination  et  d'en  faire  un  régicide.  Crédule  et  supersti- 
tieux ,  le  jeune  moine  s'est  aisément  persuadé  que  sainte  Ursule 
descend  du  ciel  pour  lui  donner  des  conseils.  C'est  la  duchesse 
de  Villeroy  qui  joue  cette  comédie ,  elle  s'est  montrée  à  lui 
comme  étant  la  sainte  qu'il  invoque  chaque  jour,  et  sa  beauté 
a  enflammé  tous  les  sens  du  jeune  illuminé.  Qu'il  gagne  la 
palme  du  martyre  en  immolant  le  roi  qu'on  lui  représente 
comme  un  impie ,  un  hérétique ,  et  il  rejoindra  dans  le  paradis 
pour  lui  être  éternellement  uni,  celle  dont  la  vue  l'enivre  de 
tant  de  délices!  Il  part  donc,  et  va  frapper  Henri  d'un  coup 
mortel.  C'est  tout  juste  au  moment  où  le  comte  d'Octonville 
vient  de  tomber  sous  les  coups  du  bachelier,  qu'on- apprend 
l'assassinat  du  roi  par  le  théologien.  Ainsi  finit  la  pièce. 

Malgré  les  défauts  que  nous  avons  signalés  dans  ce  drame, 
qui  pêche  aussi  par  le  manque  absolu  de  couleur  locale,  il  se- 
rait injuste  de  ne  pas  reconnaîti-c  que  dans  plusieurs  parties  il 
est  conduit  avec  habileté,  et  excite  un  vif  intérêt.  M.  d'Epa- 
gny a  fait  mieux  sans  doute,  mais  néanmoins  ce  nouvel  oii- 
vrage  peut  ajouter  encore  à  l'estime  méritée  que  l'on  a  pour  son 
talent. 

Le  rôle  de  Jacques  Clément  est  confié  a  Beauvalet ,  qui  nous 
semble  s'être  complètement  mépris  en  donnant  au  jeune  rooine 
un  air  de  simplicité  niaise  et  puérile  qui  va  jusqu'à  lui  faire 
prendre  l'apparence  d'un  idiot  ;  cela  rend  tout-à-fait  absurde  et 
ridicule  l'espèce  d'émotion  que  la  belle  duchesse  ne  peut  s'em- 
pêcher d'éprouver  en  le  contemplant.  11  fallait  nous  le  montrci 
tantôt  l'esprit  absorbe  dans  des  contemplations  iutérieu 
tôt  ravi  en  extase  par  ses  visions  du  ciel,  puis  agile  à 
par  l'effervescence  de  désire  furieux ,  et  ensuite  halei 


S4 


L'ARTISTE. 


faissé  sous  le  poids  des  sensations  diverses  qui  l'oppressent.  Alors 
le  pauvre  moine ,  ignorant  et  naïf,  eût  pu ,  tout  en  restant  dans 
la  vérité,  s'animer,  s'embellir  de  ce  prestige  inexplicable  qui 
nous  fait  regarder  comme  un  être  supérieur  celui  dont  l'ame  est 
en  proie  à  ces  passions  délirantes  qui  semblent  faire  sortir 
l'homme  de  sa  nature.  En  donnant  à  Jacques  Clément  ce  carac- 
tère ,  indiqué  d'ailleurs  par  plusieurs  passages  de  la  pièce,  il  eût 
inspiré  plus  d'intérêt ,  et  l'espèce  d'attrait  que  l'ambitieuse  du- 
chesse se  surprend  à  sentir  pour  lui ,  n'eût  point  paru  invrai- 
semblable. 

Mademoiselle  Anaïs  a  fait  preuve  d'un  talent  vrai ,  et  je  di- 
rai presque  inattendu ,  dans  le  rôle  difficile  de  la  jeune  fille  si 
lâchement  outragée.  Elle  a  rendu  avec  une  sensibilité  profonde, 
une  entraînante  énergie ,  les  situations  terribles  ,  pathétiques  , 
déchirantes  où  elle  se  trouve,  soit  avec  celui  qui  l'a  ou- 
tragée ,  soit  avec  son  père  et  le  jeune  homme  qu'elle  aime.  On 
était  loin  de  penser ,  qu'avec  des  moyens  en  apparence  si 
faibles ,  l'actrice  pût  nous  peindre  avec  tant  de  chaleur  et  de 
force  les  sentimcns  de  mépris  ,  d'indignation ,  de  regrets  , 
d'angoisses  et  de  désespoir ,  qui  tour  à  tour  viennent  déchirer 
son  cœur.  Un  succès  mérité  a  couronné  ses  efforts ,  et  une  tri- 
ple salve  d'applaudissemens  lui  en  a  porté  le  témoignage.  Dans 
la  pensée  que  mademoiselle  Anaïs  veut  mettre  de  la  vérité  jus- 
que dans  les  moindres  détails  de  son  rôle  ,  je  lui  ferai  obser\'er 
que  le  costume  qu'elle  a  adopté  n'est  point  du  tout  celui  que  les 
filles  d*  marchand  portaient  à  cette  époque.  L'habillement  qui 
était  en  usage  ,  beaucoup  plus  simple,  siérait  assurément  mieux 
à  sa  taille. 

Mademoiselle  Dupuis ,  dans  le  rôle  de  la  duchesse  de  Ville- 
roi,  et  Menjaud  dans  celui  du  jeune  bachelier,  ont  joué  avec 
leur  talent  accoutumé.  Charles ,  que  la  Comédie-Française  a 
reçu  dernièrement,  n'a  su  prendre,  dans  le  rôle  du  comte 
d'Octonville ,  ni  la  tenue ,  ni  l'air ,  ni  le  ton  qui  conviennent  à 
un  jeune  seigneur.  Cet  acteur  a  besoin  de  beaucoup  travailler 
pour  acquérir  les  qualités  que  son  emploi  exige ,  et  se  corriger 
des  défauts  qu'il  a  apportés  de  la  province.  Au  total ,»la  repré- 
sentation a  été  satisfaisante ,  et  celles  qui  suivront  ne  peuvent 
manquer  d'attirer  le  public  ,  qui  depuis  quelque  temps  se  porte 
avec  empressement  au  Théâtre  Français,  naguère  complètement 
abandonné. 


PORTE  SAINT-MARTIN. 


tA'Wanon  ^elor^ne,  ^^ratne  en  ci/ia  udf.i  éÇ  eit  veM, 


PAR  M.  VICTOR  HUGO. 


Et  d'abord  il  faut  savoir  que  ce  drame  a  été  écrit  au  mois  de 
juin  \%'iQf.  On  sait  son  histoire  j  on  sait  la  réception  du  poète 
à  Saint-Cloud ,  sa  conversation  avec  Charles  X ,  son  plaidoyer 
vif  et  chaleureux  pour  la  liberté  du  théâtre ,  ses  remontrances 
au  roi  sur  le  danger  de  comprimer  l'expression  de  la  pensée  pu- 
blique ,  sur  la  différence  des  temps.  On  se  rappelle ,  car  cette 


solennelle  conversation  a  presque  reçu  la  publicité,  qu'il  dé- 
montra sans  peine  au  pusillanime  monarque ,  qui  tremblait  au 
moindre  bruit,  que  nous  étions  bien  loin  de  1782,  époque  où 
le  Mariage  de  Figaro  fit  dans  la  société  une  si  terrible  irrup- 
tion de  hardiesse  et  de  licence.  S'il  croyait  à  la  bonne  foi  il  de- 
vait croire  sa  cause  gagnée.  Le  lendemain  le  ministère  sautait , 
et  le  prince  de  Pohgnac  succédait  à  M.  le  vicomte  deMartignac. 
Les  journaux  ont  retenti  de  l'inutile  négociation  de  M.  de  La- 
bourdonnaye ,  et  de  la  noble  fierté  de  l'auteur. 

L'auteur  se  vengea  en  faisant  une  œuvre  nouvelle  :  deux  mois 
plus  tard,  en  septembre  1 829,  il  écrivait  Hemani. 

Donc  les  nombreuses  analogies  de  Marion  et  de  Hemani 
s'expliquent  naturellement  par  les  brefs  éclaircissemens  que 
nous  venons  de  donner.  Ce  n'est  pas  impunément  en  effet  que 
l'imagination  du  poète  peut ,  à  de  si  courts  intervalles ,  enfanter 
deux  fables  dramatiques,  avec  les  péripéties  ,  les  dénouemens 
et  les  nombreux  épisodes  qui  doivent  concourir  à  l'effet  gé- 
néral. 

Qu'on  retrouve  Didier  dans  Hemani ,  Marion  dans  dona 
Sol,  peu  importe ,  et  croyez-vous  d'ailleurs  que  Juliette  soit  si 
loin  d'Ophélie?  passons. 

Ce  qui  domine  dans  Marion  Delorme  comme  dans  Hemani 
c'est  une  passion  éloquente  et  jeune,  pleine  de  poésie  et  de 
charme ,  ardente  et  chaste  ;  c'est  le  premier  et  ineffable  amour 
que  toutes  les  imaginations  exaltées  ont  rêvée  ou  subie. 

Au  premier  acte  nous  sommes  chez  Marion  Delorme  qui  est 
venue  se  cacher  à  Blois.  Uu'^  conversation  s'engage  entre  Didier 
et  Marion  ,  plein  de  ruse  et  de  finesse  d'une  part ,  d'embarras  et 
pudeur  de  J'autre.  Et  de  quel  côté  croyez-vous  que  soit  la  pu- 
deur ?  du  côté  de  Didier.  Car  Didier  aime  épcrdument  et  inno- 
cemment la  séduisante  courtisane  qui  a  reçu  dans  ses  bras  les 
premiers  seigneurs  de  la  cour,  et  même  au  dire  des  mémoires 
le  cardinal  duc. 

Marion  se  tient  en  garde  contre  ses  habitudes  de'liberté;  elle 
fait  la  réservée ,  et  s'efforce ,  autant  qu'il  est  en  elle ,  de  voiler 
sa  vraie  qualité.  Car  Didier  croit  à  sa  vertu  ,  à  sa  pureté.  Il  n'a 
fait  que  l'entrevoir  au  détour  d'une  promenade ,  et  il  ignore  sa 
célcliritc. 

Des  cris  se  font  entendre  au  bas  de  la  fenêtre  ;  un  homme  se 
défend  à  grand  peine  contre  trois  spadassins.  Didier  vole  à  son 
secours  et  parvient  à  le  sauver.  Il  rentre  précipitamment  chez 
Marion  avec  celui  qui  lui  doit  la  vie.  Mais  au  premier  regard 
curieux  qu'il  surprend  chez  ce  nouvel  ami ,  il  renverse  le  flam- 
beau qui  trahirait  l'objet  de  sa  passion,  et  ilsort.  La  toile  tombe. 

Au  second  acte  nous  sommes  au  milieu  de  jeunes  courtisans, 
qui  devisent  gaîment  des  nouvelles  de  la  cour.  Saverny,  celui 
que  Didier  a  sauvé,  raconte  avec  une  grâce  parfaite  les  duels 
de  la  semaine  dernière.  11  y  a  dans  son  récit  des  vers  que  Mo- 
lière n'aurait  pas  désavoués.  Arrive  un  crieur  qui  proclame  le 
nouvel  édit  de  monseigneur  le  cardinal-duc ,  portant  peine  de 
mort  contre  les  duellistes.  Sur  un  mot  dit  en  l'air ,  sur  une 
parole  insolente,  Didier  met  l'épée  à  la  main  et  se  bat  avec  Gas- 
pard de  Saverny;  Saverny  tombe  j  le  guet  accourt  pour  les  ar- 
rêter. Saverny  fait  le  mort.  On  emmène  Didier,  et  Marion, 
témoin  involontaiie  du  duel ,  veut  en  vain  le  faire  échapper. 


L'ARTISTE. 


oo 


Au  troisième  acte  nous  retrouvons  Marion  et  Didier  chez  le 
marquis  de  Nangis,  vieil  oncle  de  Saverny,  qui  passe  pour 
mort,  racme  aux  yeux  de  son  oncle,  et  dout  on  apprête  les  fu- 
nérailles. Marion  cl  Didier  sont  confondus  et  déguises  au  milieu 
d'une  troupe  de  comédiens  ambulans.  Laffcmas,  lieutenant-cri- 
minel ,  instruit  [lar  des  espions  du  déguisement  de  Didier,  fait 
passer  devant  lui  tons  les  sujets  de  la  troupe.  Didier  se  découvre 
et  avec  lui  Marion.  Saverny  ne  jicut  consentir  à  laisser  emme- 
ner Didier,  qu'il  a  le  premier  offensé,  il  révèle  aussi  son  nom. 
On  les  emmène  tous  deux. 

Le  caractère  du  marquis  de  Nangis  ne  le  cède  en  rien  à  don 
Ruy  de  Silva,  si  liomcrique,  si  patriarcal  et  si  admire'  ! 

Le  quatrième  acte,  celui  dont  M.  de  Martignac  demandait  la 
radiation  pure  et  simple,  s'ouvre  à  la  cour  de  Louis  XIII.  Ma- 
rion et  le  marquis  de  Nangis  épuisent  vainement  et  tour-à-tour 
tout  ce  que  la  passion  et  le  dévoûment  peuvent  leur  fournir  de 
plus  éloquent  et  de  plus  pathétique ,  pour  émouvoir  le  roi  et 
obtenir  la  grâce  des  deux  prisonniers.  Il  y  a  un  moment  su- 
blime ,  celui  où  la  courtisane  ,  redevenue  ange  par  la  ferveur  de 
son  nouvel  amour,  s'crrie,  en  s' adressant  au  vieux  seigneur  : 
l'arlez  pour  tous  deux-. 

Tout  ce  quatrième  acte  est  magnifique.  Les  mœurs  du  temps, 
la  faiblesse  maladive,  l'entêtement  craintif  du  roi,  la  domina- 
tion mystérieuse  et  sourde  du  cardinal-duc  ,  qui  règne  sur  le 
roi ,  et  qui  le  manie  comme  une  hochet  d'enfant,  tout  est  repré- 
senté ave:;  une  vivacité  de  trait ,  une  fidélité  qui  ne  laisse  rien 
à  désirer. 

11  y  a  un  personnage  de  fou  ,  Laogely ,  sombre  et  d'un  bel 
effet.  Le  roi  accorde  enfin  la  grâce  en  apprenant  que  les  deux 
condamnés  sont  d'excellent  fauconniers.  Ce  deniier  trait  n'est 
peut-être  pas  très-exact ,  ni  très-naturclj  mais  il  va  bien,  et  se 
comprend  après  ces  paroles  si  tristes  et  si  profondes,  échappées 
.1  la  mélancolique  rêverie  du  monarque  :  toujours  de  la  pluie. 

Au  cinquième  acte  les  deux  prisonniers  assurés  de  mourir, 
(car  le  cardinal  a  révoqué  la  grâce  du  roi)  s'entretiennent  avec 
une  gravité  simple  et  sans  faste  de  la  vie  qu'ils  vont  quitter,  de 
la  vie  nouvelle  qui  va  s'ouvrir  devant  eux.  Ce  dialogue  ,  qui  dé- 
placé pourrait  paraître  languissant ,  est  bien  en  scène.  Et  à 
riieurc  suprême  je  ne  conçois  guère  d'autre  sujet  d'entretien. 

Entre  Marion  qui  veut  sauver  Didier  en  le  faisant  échapper. 
,  Didier,  qui  vient  d'apprendre  de  la  bouche  de  Saverny  que  sa 
maîtresse  est  une  courtisanne ,  soupçonne  bien  vite  par  quels 
moyens  elle  a  pu  s'introduire.  Il  ne  veut  pas  d'une  vie  achetée 
par  la  prostitution  de  celle  qu'il  aime.  Il  refuse  de  la  voir  et  de 
lui  parler.  Il  lui  refuse  un  baiser.  Il  n'écoute  ni  ses  cris  ni  ses 
larmes.  Il  aime  mieux  mourir.  Cette  scène  est  déchirante. 

Mais  au  moment  démarcher  au  supplice  son  anie  se  rassérène. 
Si  près  du  ciel  il  redevient  clément  et  miséricordieux.  Il  par- 
donne h  Marion  et  l'embrasse.  Saverny,  qui  s'est  endormi ,  se 
réveille  pour  suivre  son  ami  à  l'échafaud.  Passe  une  litière  im- 
mense ,  portée  par  seize  gardes  ,  la  litière  du  cardinal-duc. 
Marion  se  précipite  au  devant  de  Richelieu  ,  et  du  fond  de  la 
litière  on  entend  ces  mots  sinistres  :  Point  de  grâce  !  La  toile 
tombe. 

Le  défaut  capital  de  ce  drame,  d'ailleurs  si  pathétique,  si 


émouvant ,  si  passionne' ,  où  la  poe'sie  parle  un  langage  harmo- 
nieux et  souple,  où  l'alexandrin  se  plie  avec  un  rare  b<mheur  à 
toutes  les  formes  de  la  pensée  ,  et  revêt  toutes  les  nuances  les 
plus  capricieuses  de  la  fantaisie  inépuisable  de  l'auteur ,  sans 
gêne  et  sans  raideur ,  le  défaut  capital ,  c'est  que  Marion  est 
trop  tôt  est  trop  uniformément  vertueuse.  Elle  n'a  pas  assez  de 
ressouvenirs  de  sa  vie  de  courtisane.  Si  elle  manifestait  plus 
souvent  la  conscience  de  sa  dégradation ,  si  on  voyait  plus  clai- 
rement la  lutte  de  la  honte  et  de  la  vertu,  que  son  nouvel  amour 
a  presque  rétablie  dans  ses  droits ,  il  y  aurait  plus  d'intérêt , 
plusde  vrai  drame.  Voyez,  dans  les  Espagnols  enDanemarck  , 
mademoiselle  Leblanc. 

Au  dix-septième  siècle ,  au  temps  de  Louis  XIII ,  le  carac- 
tère de  Didier ,  si  réfléchi ,  si  recueilli  en  lui-même,  presque 
lyrique  à  la  façou  d'L'hland  et  de  Lamartine,  était-il  possible.** 
Peut-être  que  non.  Il  est  trop  évident  que  l'auteur  s'est  substitué 
lui-même  à  son  personnage  ;  mais  qu'importe?  c'est  une  belle 
création  ,  et  bien  soutenue. 

Madame  Dorval  a  eu  des  momens  sublimes,  surtout  au  qua- 
trième et  au  cinquième  actes.  Pourquoi  faut-il  qu'elle  n'ait  pas 
plus  d'élégance  et  de  noblesse  dans  les  manières  ? 

Bocage ,  sauf  quelques  accès  de  déclamation  un  peu  empha- 
tique ,  a  bien  joué  son  rôle.  Il  manque  de  variété,  de  souplesse; 
.  mais  il  est  bien  en  scène  et  fait  preuve  d'une  rare  intelligence. 

L'ouvrage  a  été  joué  avec  ensemble ,  et  l'auteur  a  été  nommé 
au  milieu  d'unanimes  applaudissemens. 

En  résumé,  si  l'on  peut  reprocher  à  Marion  Delorme  quel- 
ques invraisemblances,  quelques  maladresses  dans  la  disposition 
de  la  fable  ,  il  faut  reconnaître  que  c'est  ime  belle  création  poé- 
tique, et  surtout  un  chef-d'œuvre  de  style.  J(îuée  avant  Her- 
nani,  elle  aurait  obtenu  un  succès  plus  éclatant  et  moins  contesté 
que  cette  première  pièce.  Aujourd'hui  elle  est  encore  assurée 
«l'attirer  long-temps  la  fuide. 

C'est  la  troisième  fois  que  M.  Hugo  écrit  pour  le  théâtre,  si 
l'on  y  comprend  Cromwell  ;  mais  la  représentation  scénique 
est  singulièrement  instructive  pour  les  poètes ,  et  révèle  bien  des 
imperfections  de  détail ,  bien  des  erreurs  indevinables  qu'il  eût 
été  sans  cela  impossible  de  soupçonner. 

De  ces  rcnseignemens  l'auteur  a  largement  profité ,  et  dès  la 
seconde  représentation  des  coupures  hardiment ,  mais  subite- 
ment faites ,  ont  avivé  et  hâté ,  avec  un  rare  bonheur ,  la  mar- 
che de  l'action.  Marion  Delorme  est  maintenant  en  plein 
succès. 


ItouufUfgp. 


—  Les  ouvrages  envoyés  deRome  cette  année  par  les  pension- 
naires de  l'Académie  sont  d'une  faiblesse  et  d'une  pauvreté 
désespérantes.  Annibal  passant  les  Alpes  ,dc  M.  Féron  ,  est 
pire  que  la  Lucrèce  de  M.  Debay.  Une  copie  de  Paul  Véro- 


36 


L'ARTISTE. 


nèse ,  du  même  auteur,  est  plus  déplorable  encore  que  sa  copie 
de  Raphaël  envoyée  l'anne'e  dernière.  Il  n'y  a  rien  à  dire  de  VU- 
golin  de  M.  Norblin.  C'est  au-dessous  de  toute  critique.  Un 
paysage  de  M.  Gibert  mérite  seul  d'être  encourage,  quoique 
la  peinture  de  ce  morceau  manque  de  solidité. 

Quant  aux  morceaux  de  sculpture ,  nous  devons  dire  qu'une 
figure  de  la  Prière,  de  M.  Jalley,  est  absolument  innaccep- 
table,  et  digne  en  tout  de  son  Homère  de  l'année  dernière.  Le 
Pyrrhus  de  M.  Husson ,  le  Samson  de  M.  Lanno ,  ne  méri- 
tent pas  même  d'être  blâmés.  L'Ivresse  de  Silène  de  M.  Dan- 
tan  ,  obtiendrait  peut-être  grâce  par  l'adresse  de  la  disposition 
et  l'habileté  de  certains  détails ,  si  nous  n'avions  pas  sur  le 
même  sujet,  un  admirable  bas-relief  romain ,  et  une  pierre  gravée 
qui  rappelle  les  principales  figures  de  M.  Dantan.  De  pareils 
envois  parlent  plus  haut  que  le  mémoire,  malheureusement 
inédit  de  M.  Horace  Vernet,  sur  l'abolition  de  l'école  de  Rome. 

—  Il  reste  encore  deux  tableaux  à  faire  pour  la  nouvelle 
salle  de  la  Chambre  des  Députés ,  dont  la  construction  est  con- 
fiée à  M.  Joly.  On  sait  le  déplorable  résultat  des  trois  concours 
qui  ont  eu  lieu.  On  se  rappelle  comment  et  pourquoi  MM.Hesse, 
Coutan  et  Vinchon  ont  été  préférés  à  MM.  E.  Devéria  ,  Che- 
navard  et  Delacroix.  Si  nous  sommes  bien  informés ,  on  aurait 
proposé  au  ministre  de  "confier  les  deux  tableaux  qui  restent  à 
M.  Ingres.  C'aurait  été  un  précédent  pour  aborder  librementd'au- 
tres  jeunes  céleljrités.  M.  le  ministre,  à  ce  qu'il  paraît,  a  de- 
mandé naïvement  :  Qu'est-ce  que 31.  Ir.gres?  — M.  le  somte, 
c'est  un  membre  de  V Institut.  La  réponse  valait  la  demande. 
11  n'y  a  pas  encore  de  décision  prise.  Cependant  il  a  été  qucs<- 
tion  de  M.  Couder  ,  professeur  des  nièces  de  M.  le  ministre. 

Avis.  D'après  les  ordres  du  Roi,  le  directeur-général  du 
Musée  a  l'honneur  de  prévenir  Messieurs  les  artistes  que  l'ex- 
position publique  de  leurs  productions  aura  lieu  désormais  tous 
les  ans  dans  le  palais  du  Louvre,  le  i"  avril. 

Les  ouvrages,  sans  aucune  exception,  devront  être  déposés 
à  la  direction  du  Musée ,  du  ao  février  au  i  "  mars  ;  il  n'en 
sera  admis  aucun  pendant  le  cours  de  l'exposition ,  dont  la  du- 
rée sera  de  deux  mois. 

—  Samedi  dernier,  l'Académie  des  beaux-arts  de  l'Institut 
s'est  réunie  pour  le  jugement  des  jirix  de  composition  musi- 
cale. 

Le  grand  prix  a  été  décerne  à  M.  Prévôt  ,  élève  de  M.  Le- 
sueur.  Le  second  prix  a  été  donné  à  M.  Lagrave ,  élève  de 
M.  Berton.  Un  autre  second  prix  a  été  remporte  par  M.  El- 
wai't ,  élève  de  M.  Lesueur ,  pour  la  composition  ,  et  de 
M.  Fétis  pour  le  contrepoint.  Une  mention  honorable  a  été  dé- 
cernée au  jeune  M.  Thomas,  élève  de  M.  Lesueur  et  de 
M.  Barbercau ,  pour  le  contrepoint.  Ces  quatre  scènes,  très- 
bien  accompagnées  par  MM.  Brifaut  et  Fessy ,  ont  été  chantées 
avec  beaucoup  de  goût  et  une  expression  parfaite  par  MM.  Chol- 
let,  Dupont  et  Domange,  mesdames  Damoreau,  Prévôt,  Da- 


badie  et  Dorus.  Ce  brillant  concours  de  composition  musicale 
fait  honneur  au  Conservatoire  de  musique. 

—  M.  Bourjot,  architecte,  de  retour  de  ses  voyages,  ayant 
réuni  plus  de  3oo  dessins  terminés ,  et  autant  de  croquis  de 
monumens ,  villes  et  détails  tant  de  la  France  que  de  la  Suisse 
et  de  l'Italie ,  a  l'honneur  de  prévenir  le  public  que  l'on  pourra 
voir  sa  collection  les  mardi ,  jeudi  et  samedi ,  de  midi  à  trois 
heures.  On  y  verra  aussi  un  ouvrage  en  28  dessins  de  la  ville 
d'Autun,  qu'il  se  propose  de  pubber  incessamment,  et  une  col- 
lection des  maisons  royales  de  France. 

—  Le  théâtre  royal  Italien  fera  son  ouverture"  le  i'""  sep- 
tembre prochain ,  et  la  saison  théâtrale  sera  de  sept  mois ,  qui 
se  terminera  le  3i  mars  i833. 

Voici  la  note  des  artistes  qui  se  trouvent  jusqu'à  ce  moment 
engagés  et  qui  se  feront  entendre ,  soit  ensemble ,  soit  successi- 
vement :  MM.  Rubini,  Nicolini,  Bordogni,  premiers  ténors  j 
Lablache  ,  Santini ,  Graziani ,  Bcrattoni  ,  Derosa ,  premières 
basses;  mesdames  Pasta,  Malibran,  Schrœder-Dcvrient ,  Car- 
radori,  Tadolini ,  prime  donne,  et  mesdames  Michel,  Amigo  et 
Rossi,  seconde  donne. 

On  donnera ,  dans  le  courant  de  la  saison ,  trois  ouvrages 
nouveaux.  L'ouverturç  aura  lieu  par  la  première  représenta- 
tion de  Anna  Bolena,  opcra-seria,  musique  de  M.  Donizetti , 
dans  lequel  MM.  Rubini,  Lablache  et  madame  Pasta  rempli- 
ront les  principaux  rôles.  Les  autres  ouvrages  sont  :  Il  Pirata , 
opera-seria ,  et  la  Somnambula ,  opéra-buffa ,  musique  de 
M.  Bellini. 

Les  chœurs  entièrement  renouvelés  seront  dirigés  par  M.  Hé- 
rold. 

1 

—  Le  comité  de  lecture. du  Théâtre  Français  vient  de  rece- 
voir avec  acclamations  ,  une  comédie  en  cinq  actes ,  de  M.  de 
Latouche ,  intitulée  la  reine  d'Espagne.  L'ouvrage  sur  lequel 
la  Comédie-Française  fonde  de  grandes  espérances ,  sera  mis  en 
répétition  sur-le-champ. 

—  Mademoiselle  Mars ,  comme  on  sait ,  est  en  procès  avec  j 
le  Théâtre  Fiançais  pour  obtenir  la  résiliation  de  son  engage-  , 
ment  et  la  rupture  de  l'acte  de  société.  L'affaire  a  été  appelée  i 
ces  jours-ci,  et  le  tribunal  a  renvoyé  les  parties  devant  arbitres,  j 
Nous  ferons  connaître  leur  décision. 

—  On  a  reçu  à  l'Odéon  un  drame  en  cinq  actes ,  en  vers ,  de  ■ 
M.  Villenave  fils ,  emprunté  aux  souvenirs  de  la  Révolution  j 
et  de  l'Empire,  de  M.  Charles  Nodier.  —  On  parle  aussi  ] 
d'un  Mirabeau  au  même  théâtre.  ; 

—  M.  Alexandre  Dumas,  assure-t-on,  vient  de  lire  à  l'Odéon  | 
un  Charles  Filet  un  Henri  FUI.  Une  autre  pièce  du  même  ^ 
atiteur  et  dont  le  titre  nous  est  inconnue  vient  d'être  reçue  à  la  ': 
Porte-Saint -Mai'tin.  • 


L'ARTISTE. 


l3caur-:Hrt0. 


SALON  DE  1831. 


ludépendammeiu  du  dessin  de  vitrail  qui  a  été  l'objet 
d'une  première  note,  M.  Clienavard  a  niis  au  Salon 
une  grande  composition  perspective  d'un  chœur  d'église  ; 
le  dessin  d'un  vase  que  la  manufacture  de  Sèvres  exé- 
cute en  ce  moment ,  et  enfin  quelques  feuilles  d'un 
charmant  ouvrage  où,  sous  le  titre  modeste  de  Dessins 
de  tapisseries  et  décorations ,  il  a  gravé  les  décorations 
diverses  et  les  objets  d'ameublement  exécutés ,  sur  ses 
dessins  et  sous  ses  yeux ,  dans  des  châteaux  royaux  ou 
dans  les  hôtels  de  riches  particuliers.  Une  revue  critique 
de  ces  différentes  productions  complétera  l'examen  de 
l'exposition  de  ce  jeune  et  intéressant  artiste. 

Bien  qu'il  soit  remarquable  par  la  vigueur  du  ton  des 
premiers  plans ,  son  Chœur  d' église  est  d'un  aspect  moins 
brillant  que  le  Filrail;  mais  celle  différence  s'explique  de 
soi-même  par  la  diversité  des  sujets,  et  l'on  comprend  tout 
d'abord  qu'une  pareille  composition  architecturale  ne 
comportait  point  cette  profusion  de  couleurs  resplendis- 
santes qui  sont  de  l'essence  de  la  peinture  en  transparent. 
La  lumière  tombe  "a-plomb  du  haut  de  la  voûte  sur  le 
maître-aulel ,  et  laisse  dans  la  demi-teinte  les  premiers 
plans.  La  des  figures  en  prières  com[)lettent  le  tableau  , 
et  sen'ent  a  la  fois  d'échelle  a  l'édifice.  De  chaque  côté, 
des  colonnes  de  marbre  ornent  l'autel ,  et  le  chœur  est  en- 
vironné de  pilastres  entre  lesquels  sont  placées  des  niches 
où  les  statues  dorées  des  apôtres  semblent  présider  au  sa- 
crifice religieux. 

L'ensemble  de  cette  composition  est  riche  et  imposant. 
Il  dénote  évidemment  dans  l'auteur  l'intention  d'appro- 
prier a  nos  usages  et  à  nos  mœurs  les  brillanles  décora- 
tions des  basiliques  du  moyen  âge.  Candélabres  magni- 
fiques, marbres,  fresques,  bannières  de  velours  et  d'or 
suspendues  aux  corniches,  tout  ce  qui  impose  ,  tout  ce 
qui  ajoute  a  la  pompe  du  service  divin,  l'artiste  l'a  pro- 
digué dans  son  projet  avec  imagination  et  discernement. 
Sans  aucun  doute  ce  système  de  décoration  parlait  plus 
éloquemment  aux  sens  et  à  l'ame  que  les  froids  et 
maigres  décors  de  nos  temples  catholiques  modernes , 
où  partout  le  ton  uniforme  de  la  pierre  blanche  attriste  les 
regards.  Nos  architectes  semblent  oublier  que  la  plupart 

TOMF.    II.       4'    LIVRAISO». 


des  monumens  grecs  et  romains  étaient  revêtus  de  stuc* 
colorés,  éclataient  de  peintures  brillantes;  que  même 
aujourd'hui  l'Italie  entière  émaille  ses  églises  de  marbres 
variés;  que  les  Chinois,  les  Egyptiens,  les  Arabes,  les 
Turcs,  peignaient  et  j)eignent. encore  leurs  monumens 
des  coideurs  les  plus  vives,  et  que  la  plupart  de  nos 
églises  gothiques  frappaient  les  yeux  de  la  même  splen- 
deur. Celaient ,  il  est  vrai ,  des  peintures  distribuées 
dans  un  ordre  et  d'après  des  lois  toutes  canoniques  ;  mais 
cette  symétrie  de  convention  n'avait  rien  qui  nuisît  ii 
leur  effet  pittoresque.  Dans  la  grande  ordonnance  archi- 
tectonique  d'un  édifice  religieux,  chaque  partie  était  mar- 
quée de  sa  couleur  propre,  chaque  couleur  avait  en  quelque 
sorte  a  soi  son  langage  symbolique  et  mystérieux.  Le  ver- 
millon, le  sinople  et  l'azur,  se  distribuaient  les  rôles  et 
disputaient  d'éclat  ;  tandis  que  l'or,  ardent  comme  le  feu, 
scintillait  de  toutes  parts  :  mosaïque  brillante,  sorte  de 
blason  religieux  qui  peignait  la  Jérusalem  céleste  à  la 
mystique  imagination  de  nos  pères.  Qu'on  se  figure, 
au  milieu  de  ces  splendides  enceintes,  l'encens  fumant 
sur  les  autels ,  des  voix  religieuses  et  les  sons  majes- 
tueux de  l'orgue  montant  vers  les  voûtes  du  temple; 
qu'un  instant  l'on  y  évoque  la  société  de  ces  temps  de 
naïve  croyance;  que  la  scène  sacree s'anime  enfin  de  tout 
l'appareil ,  de  tout  l'art  gigantesque  de  l'époqtie,  et  qu'on 
me  dise  s'il  est ,  pour  une  amc  ouverte  aux  émotions  reli- 
gieuses, pour  une  imagination  sensible  aux  effets  pitto- 
resques, un  spectacle  plus  gi'and,  plus  solennel,  plus 
entraînant,  plus  digne  de  la  sublime  magnificence  du 
Créateur. 

Certes,  il  tarde  au  bon  goût  que  notre  école  d'architec- 
ture abandonne  la  route  où  depuis  si  long-temps  elle  s'é- 
gare à  la  recherche  d'une  pureté,  d'une  simplicité  fac- 
tice. Le  siècle  de  Louis  XIV  et  encore  plus  celui  de 
Louis  XV  s'étaient  précipités  dans  un  style  étoffé  de 
mauvais  aloi.  Le  goût  étrusque  appauvri  par  M.  Percier 
n'a  produit  en  échange  qu'un  amaigrissement  de  détails 
sans  grandeur ,  qu'inie  école  énervée,  stérile  et^iesquine. 
Cette  pureté  de  lignes,  de  profils,  de  détails,  si  vantée 
par  la  plupart  de  nos  architectes,  serait  sans  doute  fort 
bonne  en  elle-même,  si  l'on  n'avait  pas  la  prclenlion  de 
la  donner  pour  la  dernière  limite  et  l'apogée  de  l'art.  Votre 
monument  aura  beau  réunir  toutes  ces  qualitéssi  admira- 
bles, devra-t-on  lui  en  tenir  compte  s'il  laisse  le  specta- 
teur froid  et  insensible  a  son  aspect?  Deux  hommes  du 
mohis  font  exception  au  milieu  de  cette  pauvreté  gêné 
raie  de  l'art  de  l'architecture  :  M.  Visconti,  'a  qui 
doit  la  fontaine  du  carrefour  Caillou,  et  M.  Alla 
restaurateur  habile  de  la  cathédrale  de  Rouen.  Mais| 
ce  n'est  pas  en  restant  emprisonnés  dans  les  lange 
vieille  routine  qu'ils  ont  su  se  montrer  si  habiles  ! 

4 


58 


L'ARTISTE. 


Au  lieu  d'aller  en  Italie  mesurer  minutieuseuient  un 
chapiteau,  une  volute,  un  listel  échappés  au  ravage  des 
temps,  et  déjà  cent  et  cent  fois  mesuré,  que  nos  jeunes 
élèves  ne  cherchent-ils  a  ne  pas  toujours  voir  ces  monu- 
mens  la  toise  a  la  main  !  que  ne  cherchent-ils  a  compren- 
dre l'harmonie  de  leur  ensemble,  le  grandiose  de  leurs 
masses,  l'entente  savante  de  leurs  riches  décorations  !  à 
se  rendre  enfin  un  compte  poétique  et  philosophique  de 
l'effet  de  ces  monumens  sur  nos  âmes  !  Depuis  trente  ans 
ils  font  des  restaurations  ;  mais  toujours,  a  peu  d'exceptions 
près ,  ces  restaurations  froides  et  sans  vie  n'offrent  que 
la  lettre  et  non  l'esprit  des  temps  expirés.  Eh!  qu'ils  se 
rappellent  donc  que  les  pierres,  inanimées  sous  la  lente 
et  méthodique  recomposition  de  l'architecte  vulgaire, 
reçoivent  la  vie  du  poète,  du  véritable  artiste  :  ce  qui  est 
du  passé  pour  celui-là  est  du  présent  pour  celui-ci. 

Tel  n'est-il  pas  l'exemple  que  donnèrent ,  au  moyen 
âge ,  ces  hommes  si  neufs ,  si  créateurs ,  demandant  au 
passé  des  inspirations ,  mais  sachant  les  formuler  sur  leur 
propre  génie  :  audacieux  et  gigantesques,  et ,  tout  en  imi- 
tant, originaux  et  naïfs?  Des  fantastiques  et  capricieuses 
idées  du  génie  oriental  accrédité  par  les  croisades ,  des 
formes  sévères  et  des  gracieux  ornemens  du  style  grec , 
du  sein  même  des  lourdes  conceptions  du  bas  roman,  ils 
surent  tirer  un  type  qui  leur  fut  propre  :  ils  courbèrent 
l'ogive,  ils  lancèrent  la  flèche  gothique  dans  les  airs,  et  do- 
tèrent la  ï'rance  d'un  genre  national,  harmonieux  a  la  fois 
et  varié  comme  la  nature  dont  il  affectait  les  formes.  C'est 
ainsi  que  l'on  vit  surgir  en  Italie ,  a  Subiaco ,  Palerme  et 
Messine  ;  en  France ,  a  Coutances  et  Séez  ;  en  Angleterre, 
a  Colchester,  ces  belles  pages  monumentales  encore  ad- 
mirées aujourd'hui  ;  premier  essor  d'une  ère  nouvelle  qui 
préparait  et  annonçait  les  magnifiques  cathédrales  de 
Paris,  d'Amiens,  de  Cologne,  de  Milan,  de  Cantorbury, 
et  l'imposant  intérieur  de  la  nef  de  Reims,  Parthénon 
de  notre  architecture  nationale. 

Eh  bien  !  que  demandons-nous  à  nos  architectes  ?  que 
leur  demandons-nous?  Un  style  national ,  un  style  na- 
tional encore  une  fois.  Car  supposons  un  instant,  ce  qu'à 
Dieu  ne  plaise  !  supposons  qu'un  affreux  cataclysme  vînt 
a  bouleverser  notre  pays,  et  qu'un  jour  des  voyageurs 
attirés  par  le  retentissement  de  notre  dix-uenvième  siècle 
interrogeassent  les  débris  de  nos  cités  si  fières  ;  de  grâce 
quel  monument  répondrait  pour  notre  âge?  quel  monu- 
ment a  leurs  yeux  servirait  "a  caractériser  notre  époque 
ajustée  sur  l'antique  ? 

Les  vases  du  seizième  siècle  étaient  toujours  d'une 
grande  richesse  de  détails  et  de  matière  ;  les  peintures  sur 
çmaùi  se  joignaient  a  la  sculpture  pour  les  embellir.  Ce 
sOnr.,>en  général,  d'excellens  modèles  a  suivre,  je  ne 
•digpas  'a  copier  traits  poiu:  traits,  car  jen'aimela  servilité 


nulle  part ,  et  il  faut  que  le  bon  goût  sache  choisir  ses 
inspirations.  Si  ces  vases  ne  sont  pas  toujours  sans  repro- 
ches ,  toujours  du  moins  on  y  admire  une  masse  impo- 
sante et  noble,  avec  des  détails  pleins  de  finesse,  d'in- 
telligence et  d'esprit.  Bernard  Palissy  appréciait  tout 
l'avantage  de  la  sculpture  dans  la  décoration  des  vases  ; 
aussi  lui  fit-il  jouer  un  grand  rôle  dans  ses  admirables 
faïences.  L'effet  en  est  tout  naturellement  supérieur  à 
celui  de  la  peinture,  et  cette  dernière,  malgré  tousses 
prestiges,  manque  absolument  de  ressort  et  ne  peut  se 
soutenir  a  côté  du  bas-relief. 

Les  Anglais  s'essaient  aujourd'hui  avec  succès  sur  une 
échelle  minime  en  ce  genre  de  porcelaines  et  de  faïence. 
Leurs  vases,  leurs  poteries  de  grès  qu'ils  appellent  china 
stone,  leurs  services  de  dessert  de  la  même  matière,  et 
dont  les  pièces  se  forment  de  feuilles  saillantes  de  vigne, 
de  chêne  ou  de  figuier  superposées  avec  goût,  sont  même 
des  objets  de  commerce  vulgaire. 

Parmi  les  vieux  fVedgwood^  produits  charmans ,  tout 
imparfaits  qu'ils  fussent  trop  souvent  sous  le  rapport  du 
goût  et  de  la  forme,  on  rencontre  de  belles  imitations  de 
grands  vases  étrusques ,  et  quelques  autres  spécimen  va- 
riés de  vases  de  luxe  ;  mais  ce  n'étaient  la  que  d'incom-  • 
plètes  tentatives.  Tout,  aujourd'hui,  chez  nos  voisins 
comme  chez  nous-mêmes ,  tend  a  se  rapetisser  dans  les 
arts  industriels  ainsi  que  dans  les  beaux-arts  ;  et  trop  oc- 
cupé de  pastiches  enjolivées  des  vieilles  porcelaines  de  la 
Saxe  et  de  l'Inde,  et,  ce  qui  vaut  mieux,  trop  jaloux  a  la 
fois  de  résoudre,  en  faveur  des  comforts  de  la  vie  do- 
mestique, le  problème  du  bon  et  du  beau  à  bon  marché, 
chez  eux ,  l'art  céramique  n'a  souci  du  progrès  des  arts 
monumentals,  et  renonce  a  s'essayer  en  grand.  Il  n'offre 
donc  rien  chez  les  Anglais  quf  puisse  rivaliser  avec  les 
productions  de  luxe  exécutées  à  Sèvres,  ni  dès  lors,  à 
plus  forte  raison,  avec  le  bel  art  du  moyen  âge  dont 
M.Chenavard  est  le  rénovateur.  La  palme,  en  cette  bran- 
che, appartient  donc  à  notre  manufacture  royale  '.  Mais 


'  Resterait  encore  à  examiner  s'il  ne  serait  pas  désirable  que  cette 
manufacture  donnât  autant  de  soins  "a  l'utile  qu'au  fastueux ,  et  consa- 
ci'ât  les  efforts  combines  de  ses  savans  et  de  son  industrie  à  remplacer, 
à  des  prix  analogues  ,  par  des  objets  de  goût,  les  détestables  ,  les  igno- 
bles poteries  ,  dignes  des  temps  barbares  ,  que  les  manufactures  livrent 
aux  usages  communs  de  la  vie  domesfi<(Ue.  Je  voudrais  ,  pour  mon 
compte,  que  l'on  songeât  un  peu  plus  au  peuple;  el  s'il  est  VTai  que  ces 
manufactures  particulières  n'osent  pas  tenter ,  à  cet  égard  de  dispen- 
dieux essais,  sans  aucun  doute  c'est  "a  la  manufacture  nationale  de  Sè- 
vres de  donner  l'impulsion  au  profit  des  pcrfectionnemens  et  de  la  civi- 
lisation générale.  Elle  l'a  déjà  fait ,  je  le  sais.  Ses  fourneaux  même  sont 
ouverts  aux  expériences  de  l'industrie  particulière  ,  témoin  celles  de 
M.  Saint-Amand  ;  mais  je  voudrais  que  l'a  ne  se  bornât  point  sa  protec- 
tion ,  et  qu'elle  ouvrît  elle-même  la  voie  par  des  résultats  nombreux  , 
fructueux  et  convaincans. 


L'ARTISTE. 


39 


il  serait  a  désirer  Tm'cUc  aljanJoniiàt  désormais  dans  les 
grands  vases  de  luxe  les  formes  lisses  et  unies  :  ce  sont 
des  formes  froides  et  sans  richesse  a  l'œil ,  et ,  je  le  répète, 
les  plus  étonnans  tours  de  force  de  la  peinture  n'auront 
jamais  sur  porcelaine  que  des  effets  incomplets ,  tant  que 
le  sculpteur  ne  sera  pas  venu  au  secours  du  peintre. 

Cette  dernière  vérité  semble  avoir  frappé  l'esprit  juste 
et  pittoresque  de  M.  Cheuavard,  car  dans  son  vase  il  s'est 
efforcé  d'associer  a  la  richesse  des  formes  saillantes  si  jus- 
tement affectionnées  de  Bernard  Palissy  la  recherche  et 
le  précieux  des  peintures  émaillées  des  vases  les  plus  cu- 
rieux du  règne  de  François  !«'. 

Ce  vase  s'exécute  dans  la  proportion  de  six  pieds  en- 
viron. Le  bas-relief  du  corps  représente  Henri  II  et  Diane 
de  Poitiers  dans  l'atelier  de  Jean  Goujon  ;  et  les  portraits 
des  plus  célèbres  sculpteurs  du  seixième  siècle  décorent  la 
partie  supérieure.  Les  anses  sont  formées  de  tigres  et  de 
lions  combattant  des  serpens  groupés  autour  des  rinceaux 
d'ornement.  Ces  derniers,  attachés  par  des  liens  de  pier- 
reries, sont ,  comme  tous  les  autres  ornemens,  en  sculp- 
ture peinte,  et  les  différentes  ceintures  du  vase  sont  émail- 
lées sur  or  de  même  que  les  lleurs  et  les  fruits  semés  avec 
goût  en  de  nombreux  endroits.  Enfin,  des  perles,  des 
émeraudes,  des  rubis  seront  enchâssés  dans  différentes 
parties  de  la  porcelaine. 

L'exétmtion  du  bas-relief  est  confiée  a  M.  Antonin 
Moine,  naguères  peintre  habile,  sculpteur  plus  habile 
aujourd'hui  ;  talent  facile  et  fort ,  tout  imbu ,  tout  par- 
fumé de  moyen  âge,  et  dont  le  Salon  est  venu  soudain 
révéler  la  délicatesse  et  la  puissance.  Des  bustes ,  des 
médaillons ,  pastiches  des  temps  de  la  renaissance ,  deux 
groupes  équestres  un  peu  exagérés  dans  les  formes,  mais 
pleins  d'animation,  de  chaleur  et  d'originalité ,  présagent 
de  brillans  succès  a  cet  artiste  dans  la  route  nouvelle 
qu'il  vient  de  s'ouvrir.  Par  je  ne  sais  quel  adroit  procédé, 
peut  -  être  en  en  frappant  le  moule  avec  une  brosse  ,  il  a 
donné  a  ses  plâtres  pastiches  cet  air  fruste  et  vieilli  des 
sculptures  du  moyen  âge;  et  plus  d'un  connaisseur  se 
sont  laissé  prendre  a  cette  innocente  supercherie.  Peu  de 
monumcns  en  effet  de  notre  statuaire  nationale  sont  venus 
intacts  jusqu'à  nous.  Associés  pour  la  plupart  aux  monu- 
mens  de  l'architecture  religieuse  et  placés  en  dehors  des 
temples ,  ils  ont  subi  les  inévitables  dégradations  du  temps 
et  celles  de  notre  première  révolution  ,  iconoclaste  comme 
lui.  Et  de  fait ,  ces  tètes  de  M.  Moine  empruntent  je  ne 
sais  quel  charme  de  leur  air  d'antiquité.  Il  est  vrai  qu'elles 
sont  d'une  rare  expression,  le  buste  de  Jeune  fille  surtout. 
Le  sourire  est  dans  les  regards  ,  il  est  sur  les  lèvres;  la 
parole  va  s'échapper  de  la  bouche  ;  rarement  enfin  l'on  a 
prêté  aussi  adroitement  une  ame  'a  la  pierre,  rarement 
avec  elle  on  a  lutté  d'aussi  près  avec  la  peinture.  Mais  il 


faut  le  dire  également ,  toutes  belles  qu'elles  soient ,  ces 
têtes  ne  sont  que  des  pastiches,  et  puis  parfois  un  dessin 
incorrect  se  cache  sous  les  altérations  faites  'a  plaisir.  Et 
cependant  je  ne  voudrais  pas  laisser  croire  un  instant  que 
ces  charmans  ouvrages  ne  me  plaisent  point;  j'y  trouve 
au  contraire  cette  allure  facile  et  vraie,  cet  accent  d'in- 
time naïveté ,  cette  largeur  de  manière ,  qualités  a  mes 
yeux  des  plus  précieuses  dans  les  arts.  Mais  que  M.  Moine 
se  résigne  encore  "a  de  solides  études  de  modelé, s'il  as- 
pire, comme  il  en  aurait  le  droit ,  a  la  postérité.  Qu'il  ne 
se  contente  pas  d'adroites  pastiches  ni  de  spirituelles 
ébauches ,  et  qu'il  se  rappelle  que  Jean  Goujon ,  son  maître 
et  le  nôtre,  terminait  ses  œuvres  immortelles,  et  n'arri- 
vait "a  la  nature  par  aucun  intermédiaire. 

Revenons  à  M.  Chenavard. 

Choix  et  variété,  tel  est  le  cachet  distinctif  de  son 
talent.  Dans  l'ouvrage  de  décorations  que  quelques  livrai- 
sons ont  déjà  fait  connaître  au  public,  chaque  spécimen 
qu'il  donne  des  productions  et  du  goût  de  différens  peu- 
ples porte  scrupuleusent  le  style  qui  lui  est  propre.  Là 
c'est  un  boudoir  dans  le  goût  étrusque  ,  ici  un  salon  chi- 
nois avec  ses  meubles ,  ses  tentures ,  ses  vases  d'une  forme 
si  originale  ;  ailleurs  c'est  aux  architectures  égyptienne  et 
turque  qu'il  a  demandé  de  charmans  détails;  plus  loin 
c'est  au  gothique  ou  bien  à  la  renaissance.  Mais,  a  mon 
avis,  l'une  des  plus  jolies  choses  que  l'auteur  ait  extraites 
de  cet  ouvrage  pour  les  mettre  au  Musée ,  ce  sont  quatre 
dessins  d'un  fini  délicieux  ,  offrant  chacun  le  foc  slmile 
typique  de  l'une  des  quatre  époques  les  plus  tranchées  de 
l'art  en  France  ;  le  quatorzième  siècle ,  aux  dentelles  dé- 
coupées ,  au  style  libre ,  élégant  et  sévère  ;  page  arrachée 
de  quelque  vieux  psautier  du  temps;  —  le  seizième,  .ivec 
tout  le  luxe  de  ses  ornemens ,  toute  la  profusion  de  ses 
détails; — le  dix -huitième,  raffiné ,  prétentieux ,  ma- 
niéré dans  ses  accessoires  ;  —  le  dix  -  neuvième,  enfin  , 
doctoral ,  officiel ,  abstrait ,  cramponné  aux  traditions 
rectangidaires  de  la  Grèce  et  de  Rome ,  a  cheval  sur  les 
règles  classiques  de  Vitruve  et  de  Vignole  : 

Etudes  ingénieuses ,  résumés  instructifs,  témoignages 
irrécusables  de  l'heureuse  flexibilité  de  talent  de  notre 
jeune  artiste. 

L'ouvrage  de  M.  Percier ,  exécuté  sur  des  bases  plus 
étroites  et  reproduisant  l'antique,  toujours  et  seulement 
l'antique,  ne  satisfait  plus  aux  besoins  de  l'époque  ;  le 
nouveau  recueil  est  jusqu'ici  le  seul  qui  y  réponde;  mais 
comme  tant  de  publications  d'art  et  de  sciences  ,  celle-ci 
s'arrêtera-t-elle  en  chemin?  Pres.sons  M.  Chenavard  pour 
qu'il  l'achève  ;  car  par  le  mauvais  goût  qui  court  en  ameu- 
blement ,  cet  ouvrage  est  un  régulateur  indispensable. 
Combien  déjà  d'adroits  ordonnateurs  d'appartemens  et  de 
grands  établissemcns  publics  n'y  ont-ils  pas  puisé  sans 


10 


L'ARTISTE. 


rien  dire  !  Mettez  vite  leur  imagination  sous  presse , 
M.  Chenavard  :  le  bon  goût  y  gagnera. 

Les  journaux  annoncent  que  cet  artiste  vient  d'être  char- 
gé, de  concert  avec  M.  Paul  Delaroche,  du  carton  d'un 
grand  vitrail  pour  la  manufacture  royale  de  Sèvres.  C'était 
lui  déjà  qui  avait  donné  les-dessins  pour  quelques  ameu- 
blemens  du  château  des  Tuileries  ;  ce  fut  lui  encore  dont 
les  peintures  ouïes  cartons  servirent  "a  diriger  les  travaux 
des  manufactures  royales  de  Beauvais  et  delà  Savonnerie. 
Puissent  ses  efforts  réussir  a  tirer  celle  de  Beauvais  de 
l'état  d'avilissement  et  de  dégradation  où  chaque  jour  la 
plonge  davantage!  Puisse  le  savant  académicien  qui  di- 
rige avec  tant  de  distiuction  la  manufacture  de  Sèvres  , 
continuer ,  pour  féconder  le  talent  d'exécution  de  ses 
artistes,  a  s'inspirer  d'hommes  tels  que  MM.  Paul  Dela- 
roche et  Aiuié  Chenavard!  Imagination,  savoir,  talent, 
avenir  ,  tout  est  là. 

La  réputation  du  preuiier  est  fixée  désormais.  Celle  du 
.second  tend  chaque  jour  à  s'étendre  et  à  s'affermir.  Toutes 
ses  œuvres  décèlent  une  étude  consciencieuse  et  profonde, 
ime  vaste  et  solide  instruction.  Mais  ne  vous  arrêtez  pas 
en  si  beau  chemin,  oserai-je  lui  diie  avec   la  vive  sym- 
pathie que  j'éprouve  pour  sa  personne  et  pour  son  talent. 
Ce  ne  sont  là  que  des  mises  en  valeur  d'un  fonds  plein  de 
richesse  fourni  par  les  arts  et  les  goûts  d'époques  et  de 
peuples  divers.  Fermez  tous  ces  livres  dont  votre  mé- 
moire a  ravi  la  fleur,  n'ouvrez  que  celui  de  la  nature,  et 
mettez-vous  à  l'œuvre.  Osez;  soyez  vous-même;  devenez 
créateur.  Cherchez ,  car  vous  l'y  trouverez ,  cherchez  dans 
votre  propre  fonds,  dans  votre  imagination  si  riche  et  si 
féconde,  une  architecture  d'ornement  nationale  et  propre 
à  notre  époque.  Un  vaste  système,  je  le  sais,  ne  s'impro- 
vise pas  de  toutes  pièces  dans  les  arts  non  plus  que  dans 
les  lettres  ni  dans  les  sciences,  et,  comme  le  dit  M.  de 
Chateaubriand-,  «  La  meilleure  partie  du  génie  se  com- 
pose de  souvenirs.  »  Mais  ces  souvenirs,  trésors  d'autres 
lieux  et  d'autres  âges,  négligez-en  la  lettre  et  n'en  prenez 
jamais  que  l'esprit.  D'autres  ont  fait  halte  dans  l'antique, 
et  leur  étoile  s'y  est  éteinte  ;  mais  vous ,  déployez  vos  ailes  : 
pénétrez,  mais   pour  les   dominer   ensuite,   mais  pour 
n'aller  mourir  dans  aucune ,  les  différentes  périodes  de 
l'art  ;  et  qu'en  vous,  jusqu'ici  le  rénovateur,  l'écho  fidèle 
du  moyen  âge ,   on  voie  battre  un   cœur  d'artiste  du 
dix-neuvième  siècle.  Alors  vous  imprimerez  à  l'art  fran- 
rais  un  merveilleux  caractère  de  nouveauté  et  de  grandeur  ; 
alors  vous  accomplirez  la  mission  qui  vous  est  dévolue, 
mission  glorieuse,  parce  qu'elle  est  essentiellement  na- 
tionale. 

L.  DE    C. 


£ittfraturff 

la'ANNEAV. 

:  éyiàadf,  de  /&  auem'e  de  ^o/cMue. 

j 

La  nuit  qui  suivit  la  bataille  de  Praga  fut  orageuse  à 

Varsovie.  Des  groupes  moitié  torches,  moitié  poignards 

\    s'arrondissaient  bruyamment  vis-k-vis  le  palais  de  l'ex- 

I    policeimpériale.  Mille  voix  confuses ,  voix  forteset  grêles, 

I    voix  d'hommes  et  d'enfans ,  demandaient  en  chœur,  avec 

une  harmonie  effroyable,  la  mort  d'un  homme. 

Au  milieu  du  principal  groupe ,  tombait  lâche  et  pen- 
dante la  corde  d'un  réverbère  cassé ,  et  des  enfans  en 
guenilles,  à  la  figure  fauve,  riaient,  balançaient  la  corde  et 
jouaient  à  faire  comme  un  nœud  coulant.  La  lune  argen- 
tait  la  figure  blafarde  d'un  pauvre  espion,  lié,  cerclé, 
étouffé  de  chaînes  moins  encore  que  de  cette  foule  en  ap- 
pétit de  mort,  qui  se  serrait,  s'augmentait,  alléchée  par 
une  odeur  de  sang,  et  qui  venait  chercher  là  les  joies  de 
la  vengeance  et  les  voluptés  du  frisson.  Leurs  regards  af- 
famés se  découpaient,  se  partageaient  la  victime  :  on  di- 
rait que  le  pauvre  espion  n'a  pas  assez  de  corps  pour  tous 
les  yeux.  Abattu,  sans  mouvement,  le  voilà  tombé  dans 
cet  état  de  transition  qui  n'est  plus  la  vie  et  qui  n'est  pas 
la  mort,  dans  cette  crise  d'anéantissement  oii  vous  jette 
l'extrême  danger  quand  il  est  inévitable ,  quand  il  est  fa- 
tal. L'espion  les  regardait  tous  et  n'avait  pas  l'air  de 
comprendre;  insensible  et  stupide  comme  l'agneau  qui 
regarde  le  boucher. 

La  corde  est  bouclée ,  la  corde  est  prête  ;  les  enfans 
l)attent  des  mains,  et  les  hommes  se  dressent  sur  la  pointe 
<!es  pieds.  La  corde  attend.  Alors  le  bras  vigoureux  d'un 
bourreau  improvisé  saisit  le  pauvre  espion.  L'espion  se 
laissait  faire ,  toujours  impassible  :  seulement,  au  contact 
(le  l'exécuteur,  un  tremblement  couvulsif  courait  tout  le 
long  du  corps,  non  par  crainte  ou  par  douleur,  c'était 
\\n^  secousse  toute  nerveuse ,  une  commotion  galvanique  ; 
c'était  le  frisson  d'accès  de  la  fièvre  de  mort. 

Meurs ,  meurs ,  espion  !  Praga  est  brûlé ,  les  lanciers 
tombent,  la  Pologne  est  saignée  au  cœur;  et  les  tiens, 
ceux  que  tu  aimes,  que  tu  sers,  les  liens  viennent  nous 
imposer  la  peste  et  l'esclavage!  Pas  un  cri  de  grâce  pour 
toi ,  pas  un  cri  de  pitié,  pas  un  regret,  pas  une  plainte  ; 
les  femmes  mômes  ne  te  plaignent  pas  ;  il  faut  donc  que 
tu  meures  ;  exécuté  sans  procès ,  la  nuit. . .  un  espion 
meurt  dans  l'ombre;  sur  cette  place  espion  russe,  devant 


L'ARTISTE. 


I 

II 

r 


l'hôtel  (le  la  police  russe ,  car  là  tu  as  bu  ,  tu  as  chanté  ; 
là,  (|iiaiul  il  faisait  froid  pour  nous  a  Varsovie,  tu  avais 
le  priiiiemps  a  domicile  ;  tu  nous  regardais  geler  dans  les 
rues,  de  ta  fenêtre,  sur  des  tapis  moelleux,  avec  du  feu, 
des  femmes  et  des  fleurs  5  l'a  nous  l'avons  chauffe,  nous 
t'avons  sué  le  Champagne  ;  la ,  nous  t'avons  nourri  :  in- 
sensé, ne  savais-tu  pas  qu'on  engraisse  l'animal  avant 
de  le  tuer?  Meurtre  expiatoire,  réaction  infaillible  et 
méritée  ! 

La  corde  fit  crier  la  poulie.  Le  corps  se  hissait  lente- 
ment, et  la  foide  impatiente  applaudissait.  Tout  a  coup 
on  entendit  poindre  au  loin  le  roulement  sourd  et  cahoté 
d'une  charrette  pesamment  chargée.  Plus  la  charrette 
avançait,  plus  la  foule  prêtait  l'oreille.  Les  roues  avaient 
peine  a  marcher  dans  la  rue  toute  dépavée.  Enfin  l'attelage 
s'arrêta  devant  une  barricade  voisine.  Alors  tous  les  spec- 
tateurs du  supplice  coururent  a  la  barricade.  L'espion 
fut  laissé  l'a;  adieu.  La  corde  est  lâchée  et  le  corps  re- 
prend pied. 

Quelle  est  la  puissance  qui  rompt  la  corde?  quelle  est 
.  cette  voiture  mise  en  travers  du  supplice?  L'espion  espé- 
rait   quoi?  je  ne  sais.  Un  secours  surnaturel  ;  Dieu 

faisant  un  miracle  pour  le  sauver  ou  les  Russes  entrant  'a 
Varsovie.  Mais  ses  oreilles  entendirent  bientôt  un  refrain 
patriotique  et  sublime  :  Meurent  les  lanciers  !  vice  la 
Pologne  !  puis  des  battemens  de  mains  ,   des  embrasse- 

nieiis  ,  des  cris  de  douleur ,  des  cris  de  joie c'était  la 

voiture  des  blessés  de  Praga.  Ces  jeunes  et  braves  lanciers, 
partis  si  robustes,  si  beaux  ,  ils  reviennent  gâtés  par  la 
mitraille  ,  incomplets  :  il  leur  manque  un  bras  ;  une 
jamlicl  vos  amantes  vous  reconnaîtront!  ils  chantent  :  Meu- 
rent les  lanciers  !  vii^e  la  Pologne  .'...  Qu'importent  les  lan- 
ciers? qu'importe  ces  frais  visages,  a  la  peau  blonde  et 
satinée  ,  mutilés ,  défigurés  ,  morts  pour  la  Pologne  :  ils 
ne  sont  bons  qu'à  mourir,  et  pourtant  la  \ie  est  douce  , 
alors  qu'on  n'a  pas  de  barbe  ;  ils  meurent  en  riant ,  en 
chantant  ;  il  meurent  comme  s'ils  perdaient  moins  qu'un 
octogénaire,  sans  peine  et  sans  regret  ;  ils  n'ont  pas  encore 
l'habitude  de  vivre. 

Les  soldats  de  l'escorte  avaient  accompagné  la  voiture, 
pieds  nus;  leurs  souliers  étaient  sur  leur  dos ,  dans  le  sac 
pour  traverser  le  faubourg,  car  ils  craignaient  d'user  l'ar- 
gent de  l'état  dans  les  boues  du  faubourg  dépavé  et  dé- 
trempé par  la  pluie. 

Pendant  que  les  soldats  remettaient  leurs  chaussures  , 
la  foule  était  en  train  d'effacer  la  barricade  qui  retenait  le 
convoi.  Jamais  on  n'a  vu  chez  des  hommes  autant  d'ac- 
tivité, un  travail  si  fort ,  si  promjtt,  si  unanime;  les  four- 
mis seules  font  de  ces  remuemens-lii.  Les  pavés,  les  ton- 
neaux ,  les  poutres  et  les  chaînes ,  tout  se  débrouillait 
comme  ou  dénoue  un  nœud  de  fil  ;  tout  s'enlevait  aux 


mains  de  la  multitude,  comme  un  frêle  papier  saute  *a 
la  cire  électrisce.  La  rue  fut  déblayée  net ,  et  la  voiture 
passa  aisément  "a  travers  deux  lignes  respectueuses  de 
citoyens.  La  foule  suivit  la  voiture  qui  se  dirigeait  vers 
l'homme  "a  pendre.  On  lui  avait  laissé  la  corde  au  cou; 
il  n'avait  osé  crier  au  secours  pour  ne  pas  ramener  l'atten- 
tion a  lui  ;  mais  se  voyant  entouré  de  nouveau ,  il  demanda 
grâce. 

—  Grâce  !  s'écria  un  jeune  blessé  dans  la  chaiTCtle , 
debout ,  le  front  mal  bandé  d'un  linge  tout  sanglant  ;  sa 
parole  était  brève  et  imposante  :  «  Mes  amis  ,  quand  le 
condamné  rencontre  la  voiture  du  roi ,  il  a  sa  grâce  ;  eh 
bien  !  le  patient  a  rencontré  la  charrette  du  peuple  ,  la 
charrette  des  blessés  ;  celte  majesté-la  vaut  bien  l'autre  : 
donnez-lui  la  même  puissance  :  qu'il  vive.  « 

Cette  voix  clémente  d'un  blessé  demandant  pardon  pour 
im  enneiyi  avait  je  ne  sais  quelle  force  qui  brisa  la  co- 
lère du  peuple  :  le  peuple  est  malléable ,  il  a  les  passions 
changeantes  :  c'est  a  qui  détachera  les  liens  du  condamné. 
On  ne  pouvait  le  délivrer  assez  vite  :  toutes  les  mains 
s'empressaient,  se  croisaient,  se  ruaient  sur  la  corde, 
et  par  le  zèle  qu'ils  mettaient  à  le  sauver  ils  l'exécutaient. 

Tu  es  libre allons,  lève-toi,  va-t-en. 

L'espion  ne  répondait  pas. 

—  Tu  es  donc  mort  de  peur  ? 

L'espion  était  mort  étranglé.  Et  le  peuple,  qui  naguère 
blasphémait  de  le  voir  en  vie,  pleurait  maintenant  de  le 
voir  mort.  La  tristesse  et  la  peur  étaient  sur  tous  les  visa- 
ges :  la  foule  et  la  voiture  s'éloignèrent  rapidement. 

Cependant  le  jeune  blessé  qui  avait  obtenu  la  grâce  du 
mort  était  tombé  dans  d'étranges  réflexions.  Au  clair  de 
la  lune ,  il  avait  reconnu  le  mort  :  Michel  Linski ,  un 
ancien  camarade  aux  gardes  de  Constantin  :  ensemble  ils 
avaient  été  rivaux  d'amour  pour  la  jeune  Maria,  quand 
ils  portaient  tous  deux  la  livrée  impériale,  quand  ils  fai- 
saient sonner  sur  le  pavé  de  Varsovie  le  sabre  dont  Cons- 
tantin avait  la  clef;  la  révolution  survint;  l'un  était 
resté  aux  Russes ,  l'autre  avait  déserté  pour  la  patrie. 

A  present  que  le  blessé  connaissait  la  victime  il  écou- 
tait moins  sa  douleur.  Je  ne  sais  même  quelle  joie  secrète, 
intime,  et  refoulée  à  peine,  lui  montait  du  fond  de  l'ame  :1e 
rival  n'était  plus'acraindre...  après  tout  c'était  un  traître. 

Entre  deux  files  de  maisons  brunes,  fermées,  éteintes 
du  haut  en  bas ,  la  voiture  marchait  comme  un  corbillard 
passe  entre  des  tombeaux.  L'une  de  ces  maisons  noires 
conservait  encore  une  fenêtre  allumée.  Qui  veille  à  cette 
heure?  un  voleur?  un  auteur?  Non,  c'est  une  jeune  fille; 
entrez,  voyez  :  elle  est  ravissante,  un  coude  appuyé  sur  la 


Aâ 


L'ARTISTE. 


table  ;  sa  taille  souple  et  déliée  se  plie  comme  un  cou  de 
cygne  :  elle  rêve  sans  doute  a  son  amant?  Mais  elle  lit 
aussi  !  la  lampe  fumeuse  éclaire  un  numéro  de  la  gazette 
d'état  :  c'est  que  les  femmes  de  Pologne  ne  songent  pas 
qu'à  leur  amant. 

La  voix  publique  lui  avait  dit  vaguement  la  journée  de 
Praga  ;  et  son  amant  était  à  Praga  :  elle  en  avait  fait  of- 
frande a  la  pairie.  Sans  doute  il  avait  été  digne  d'elle  ;  il 
s'était  battu  bravement  ;  il  était  peut-être  blessé,  tué  peut- 
être!  Cette  idée  passait  dans  son  cœur  comme  l'éclair 
dans  un  nuage  avec  un  long  retentissement;  elle  n'osait 
entamer  l'affaire  et  se  mettre  à  la  bataille  ;  elle  n'osait 
compter  les  morts,  de  peur  d'y  trouver  l'enseigne  Sta- 
nislas. 

Enfin  elle  parcourt  hardiment  le  champ  de  bataille.  En 
tête  du  rapport,  Stanislas  est  blessé,  par-devant,  dans  une 
charge  glorieuse  contre  l'ennemi,  et  renvoyé  dans  ses 
foyers  jusqu'à  la  guérison.  Elle  le  verra  donc  !  défiguré  ! 
.  qu'il  sera  beau  !  Elle  l'embrassera,  elle  se  promènera  de- 
main avec  lui ,  sous  son  bras,  par  toute  la  ville.  Elle  ne 
lut  pas  davantage.  Son  esprit  est  allé  au-devant  du  pauvre 
blessé,  et  voilk  qu'elle  songe  délicieusement  :  il  entrait 
du  patriotisme  dans  cet  amour.  La  Pologne  divorçait 
avec  Nicolas ,  en  même  temps  que  la  jeune  fille  épousait 
Stanislas.  Peu  îi  peu  ses  longues  paupières  baissent,  et  sa 
main' laisse  aller  le  journal  :  elle  dort.  La  lampe  veillait 
toujours.  Alors  entra  dans  la  chambre  delà  jeune  fille  un 
soldat  polonais.  Il  est  jeune ,  il  est  beau ,  il  est  blessé  : 
voila  Stanislas.  Il  la  regarde  dormir.  C'était  une  de  ces 
femmes  qui  sont  belles  ,  toujours  belles ,  le  matin  ,  a  midi 
et  le  soir;  de  ces  femmes  toutes  fraîches,  toutes  roses, 
à  la  peau  luisante  et  veloutée.  Le  sommeil  l'entretenait 
dans  une  douce  moiteur  :  elle  vivait  a  l'aise,  sa  respira- 
tion était  calme  et  facile,  et  de  sa  tête,  rejelée  en  arrière , 
coulaient  le  long  de  ses  joues  deux  grosses  boucles  de 
cheveux  blonds.  Stanislas,  dans  une  contemplation  pro- 
fonde, restait  debout,  immobile  comme  une  statue  scellée 
à  son  piédestal.  Il  l'examinait  en  détail  comme  on  fait 
d'un  beau  cheval  qu'on  achète.  La  main  de  la  jeune  fille 
s'étalait  blanche  et  fine  sur  ses  genoux ,  cette  main  qui 
avait  lâché  le  journal ,  la  main  gauche,  celle  qui  porte 
d'ordinaire  l'anneau  d'alliance. 

Une  douleur  vive  et  soudaine  crispa  le  front  de  Stanis- 
las :  sur  cette  main  nue,  il  ne  voyait  pas  la  bague  qu'il 
avait  donnée  a  Maria  en  partant  pour  la  guerre.  Les  cinq 
doigts  étaient  veufs.  Il  saisit  brusquement  l'autre  main  et 
la  regarde!  Rien.  Plus  d'anneau,  plus  de  collier,  pas  un 
bijou  d'or  ou  d'argent  dans  ses  cheveux ,  "a  son  cou,  a  ses 
oreilles  :  mais  l'anneau  de  fidélité  où  est-il?  qu'en  a-t-elle 
fait?  Stanislas  écumait  de  colère,  une  douloureuse  idée 
lui  vint  au  cœur,  une  idée  de  jalousie  :  il  regrettait  de  n'a- 


voir pas  regardé  aux  doigts  du  pendu.  La  jeune  fille  dor- 
mait toujours  :  il  la  secoua  en  blasphémant. 

—  Réveille-toi,  réponds...  qu'en  as-tu  fait?  me  voila  : 
ah  !  tu  ne  m'attendais  pas  sitôt. 

Elle,  épouvantée,  ouvrait  deux  grands  yeux  sans 
comprendre. 

—  C'estmoi,  moi,  Stanislas.... 

Il  lui  serrait  le  bras  jusqu'à  l'os.  La  blessure  du  soldat 
s'était  rouverte,  son  sang  coulait  en  abondance,  et  ses 
prunelles  flamboyantes  se  dilataient  d'une  manière  ef- 
froyable; la  pauvre  fille  ne  pouvait  ni  remuer  ni  parler: 
elle  étouffait  ;  c'était  le  cauchemar. 

—  Michel  IJnski  est  a  Varsovie  :  tu  sais  bien  ,  Mi- 
chel ,  celui  que  tu  aimais  mieux  que  moi ,  Michel  l'es- 
pion ;  ils  te  l'ont  amené  ici,  je  l'ai  vu,  j'ai  bien  demandé 
sa  grâce  !  tiens ,  lu  le  verras  de  ta  fenêtre  ;  ils  l'ont 
étranglé,  tant  mieux. 

Il  riait  d'un  rire  infernal ,  d'un  rire  éclatant. 

—  Ne  prends  pas  le  deuil ,  car  ton  amant  est  mort  pour 
la  patrie  !  et  il  ajoutait  douloureusement  :  Moi ,  j'ai  tout 
sacrifié  à  la  patrie ,  et  pendant  que  je  me  battais  pour 
elle,  j'étais  trompé ,  trahi  :  allez  donc  vous  faire  tuer  pour 
la  patrie.  Femme,  femme  au  cœur  mobile  et  changeant 
comme  l'écorce  du  platane,  femme  si  perfide,  je  te 
maudis.  Allons,  il  ne  suffit  pas  de  fermer  les  yeux  et  de 
s'évanouir  ;  de  dire  :  Fais  ce  que  tu  voudras  ,  et  de  ne 
pas  vouloir  entendre  :  il  faut  que  tu  m'entendes,  ré- 
veille-toi. 

Et  il  la  secouait  de  toutes  ses  forces  ;  elle  était  éva- 
nouie. 

Cette  apparition  en  pleine  nuit,  en  plein  sommeil ,  mêlée 
de  sang  et  blasphèmes ,  cette  réalité  horriblement  fantas- 
tique, lui  avait  fait  perdre  connaissance.  Quand  elle 
revint  a  elle,  le  blessé  étaitsorti.  J'ai  rêvé,  s'écria-t-elle, 
et  quel  rêve  affreux  !  Je  crois  qu'il  avait  bien  commencé. 
La  lampe  n'éclairait  plus.  Une  vague  épouvante  agitait 
tout  son  corps. 

A  peine  lejour  blanchissait  qu'elle  entendit  les  crieurs 
publics  annoncer  l'arrivée  des  blessés  de  Praga. 

Elle  avait  déjk  revu,  se  disait-elle,  Stanislas  tout 
sanglant  ;  elle  ne  savait  pas  où ,  elle  ne  savait  pas  quand . . . 
c'était  la  nuit,  en  songe alors  elle  tâchait  de  se  ras- 
surer, d'opposer  sa  faible  raison  aux  lugubres  fantaisies 
de  son  cœur  malade  ;  mais  un  cœur  malade  s'écoute,  et 
l'impression  de  la  nuit  était  trop  vive  pour  un  rêve. 

Stanislas ,  rentré  a  l'hôpital ,  restait  dans  un  délire  ef- 
frayant ;  il  maudissait  la  patrie  et  l'amour. 

A  quoi  sert-il  donc  d'être  fidèle  ?  L'autre  trahissait  la 
patrie ,   il  était  aimé  :  oh  !  les  femmes  n'aiment  que  les 


L'ARTISTE. 


43 


traîtres  ;  c'est  qu'elle  n'a  point  cherché  a  me  détromper, 
ajoutait-il  en  tordant  les  draps  de  sou  lit,    elle  l'aura 

donne  à  ce  Michel Si  elle  l'avait  perdu ,  elle  pouvait 

biefi  me  dire  :  Ton  anneau,  je  l'ai  perdu  :  je  l'aurais  crue 
ou  non;  mais  elle  n'a  pas  pris  la  peine  d'une  excuse; 
elle  n'a  point  demandé  pardon  ;  elle  s'est  réveillée  à 
m'entendre ,  à  m'entendre  clic  s'est  rendormie.  L'in- 
làme  !  elle  ne  viendra  pas  me  voir,  elle  ne  m'écrira  pas. . . 
Le  malheureux  l'aimait  quand  même.  Contre  cet  amour 
la  il  avait  bien  un  remède  ,  la  mort....  et  encore  ,  si  ce 
n'est  pas  le  néant  !...  Elle  était  l'a,  sans  cesse  devant  ses 
yeux,  impassible  et  froide ,  et  belle  à  ravir. 

La  sœur  de  charité  qui  faisait  le  service  de  la  cham- 
brée s'approcha  de  Stanislas  et  lui  tendit  une  petite  boîte 
cachetée  ;  une  rougeur  subite  colora  le  front  pâle  du  ma- 
lade; il  arracheviolcmmentlaboîte  des  mains  de  la  bonne 
sœur;  cette  boite  il  la  reconnaissait,  elle  venait  de  Maria: 
il  l'ouvre  ;  au  fond,  dans  un  lit  moelleux  de  ouate  blanche, 
il  trouve  Tanneau  d'alliance  qu'il  adonné  a  Maria;  puis  un 
billet...  ce  n'était  point  l'écriture  de  la  jeune  fille  :  le  pa- 
pier était  aux  armes  de  Pologne. 

«  A  l'enseigne  Stanislas ,  le  Gouvernement  national. 
»  Pour  un  mois  de  solde,  l'enseigne  touchera  cet  anneau 
»  donné  au  trésor  public  par  la  citoyenne  Maria. 

))   Signé  le  miin'stre  des  finances,  ***   » 

Le  gouvernement  n'avait  pas  eu  le  temps  de  monnoyer 
les  dons  et  offrandes  patriotiques. 

Stanislas  est  guéri,  il  se  lève  a  la  hâte,  le  voila  chez 
Maria,  tremblant,  inquiet,  honteux  a  ne  pouvoir  lever 
les  yeux  sur  clic.  11  lui  prit  doucement  la  main  gauche  en 
lui  disant  : 

—  Qu'as-tu  fait  de  mon  anneau?  Me  reconnais-tu  ?  je 
suis  Stanislas. 

—  Ah!  c'est  comme  cette  nuit,  dit-elle  :  voila  mon 
rêve  ! 

Mais  a  présent  Stanislas,  parlait  mollement,  son  regard 
était  tendre  et  sa  main  n'était  pas  forte ,  la  blessure  saignait 
toujours  :  c'était  encore  le  rêve,  moins  l'effroi,  moins 
l'oppression  ,  moins  le  déchirement  des  cœurs. 

—  Maria,  pardonne-moi  ma  fureur!  Insensé  que  j'étais 
de  t' accuser. 

Elle  ne  comprenait  pas. 

—  Imagine-toi  que  je  croyais  ma  bague  donnée  à  Mi- 
chel Linski. 

Elle  ne  comprenait  toujours  pas  ;  elle  voulait  lui  causer 
de  la  guerre,  des  dangers  de  Praga,  de  ses  blessures,  du 
général  en  chef,  connue  si  elle  le  revoyait  pour  la  première 
fois  ;  lui ,  parlait  toujours  de  son  anneau ,  de  sa  colère 
nocturne. 


—  Oh!  nous  nous  sommes  déjà  vus,  disait-il,  cette 
nuit  dans  ta  chambre  :  tiens  les  preuves,  vois  du  sang  sur 
ton  tapis. 

La  vérité  avait  lui  aux  yeux  de  Maria. 

—  Ce  n'était  donc  pas  un  songe  !  J'y  suis,  s'écria-t-elle, 
tu  me  demandais  mon  anneau. 

—  Je  t'ai  maudite... 

—  Oh  non  !  je  n'ai  pas  entendu. 

—  Tu  dormais  donc?  tant  mieux.  Cet  anneau  fatal, 
je  l'ai,  je  te  le  rapporte ,  je  te  le  rends  :  le  voici. 

Maria  remit  la  bague  à  son  doigt  :  quelques  jours  après, 
les  deux  amans  agenouillés,  courbaient  la  tête  ensemble 
sous  un  drapeau  russe  qui  leur  sei-vait  de  poêle ,  devant 
le  maître-autel ,  a  la  cathédrale  de  Varsovie. 

Félix  Ptat. 


:H|)fmt  îïfô  ÇubUfations. 


SCÈINES  POPULAIRES, 

DESSINÉES    A    LA    PLUME;    PAR    HENRI    MONMER. 

1  vol.  iii-ft°  ,  chez  l-eruvniïcur  ,  au  Pmlaw>Roval. 


Il  y  a  dans  le  monde  une  foide  d'accidens  e'pisodiqiies ,  de 
faits  plus  ou  moins  contrast.iDs  ,  d'habitudes  plus  ou  raoiiu  ri- 
dicules, qui  composent,  avec  une  certaine  coidcur  locale,  ce 
qu'on  appelle  les  mœurs  de  la  société';  caries  mœurs  comme  les 
plantes  ont  leurs  espèces  «leurs  variétés.  Avec  de  l'esprit  d'ob- 
servation ,  du  naturel  dans  le  style  ,  un  peu  de  philosophie 
dans  la  pensée,  il  suffît  j)rosque  toujours  de  se  laisser  in^>r( 
sionncr  par  ce  qu'on  voitpour  arrivera  une  appréciati^rxscffV  -»■ 
pour  bien  saisir  et  raconter  celle  société  telle  que 
e'venemens  et  les  principes  qui  réagissent  diversciic 
et  en  déterminent  la  forme.   VoiLi  donc  trois  i-mi. 
moyen  desquelles  il  sera  toujours  facile  d'établir  wSl.yîruiu^^-, 


^i.i.«%« 


Il 


L'ARTISTE. 


par  la  pensée  et  le  dialogue ,  une  reprc'sentation  mate'rielle  de 
l'cdifice  moral  ;  trois  conditions  indispensables  et  qu'on  trouve 
bien  rarement  reunies  avec  talent  comme  dans  les  Scènes  po- 
pulaires de  Henri  Monnier.  Ce  n'est  pas*  là  une  littérature  factice, 
artificielle ,  reproduisant  ou  plutôt  construisant  à  grands  frais 
d'imagination  une  nature  de  convention ,  fausse  de  tout  point , 
trahissant  à  chaque  pas  l'impuissance  de  l'auteur  en  matière  d'ob- 
servation ,  et  qui  ne  tient  pas  contre  un  examen  sérieux  ;  véritable 
friperie  du  temps  passé,  dont  le  temps  présent  s'applique  à  faire 
justice.  Ne  vous  y  trompez  pas ,  je  vous  prie.  Ce  qu'a  fait  Henri 
Monnier,  artiste,  littérateur,  et  à  ce  double  titre  percevant,  pour 
ainsi  dire,  les  objets  par  deux  sens  diffcrens,  n'a  rien  de  com- 
mun avec  cette  misérable  littérature  dont  je  vous  parle.  Aux 
hommes  comme  lui ,  il  ne  làut  pas  la  voie  ordinaire  où  les  mé- 
diocres s'égarent  en  foule ,  il  faut  un  chemin  moins  fréquenté, 
aussi  difficile  à  parcourir  qu'il  avait  été  difficile  à  rencontrer , 
mais  le  seul  qui  mène  au  vrai  ;  c'est  celui  qu'il  a  choisi.  Voici 
donc  ce  qu'il  a  fait  : 

Henri  Monnier  a  pris  à  part  chaque  classe  de  l'édifice  social  , 
l'a  disséquée  ;  analysée ,  étudiée  profondément  dans  tous  ses 
agencemens ,  puis  après  l'avoir  portée  long-temps  dans  sa  pensée, 
il  l'a  recomposée  et  rebâtie  avec  une  fidélité  historique  si  con- 
sciencieuse, que  rien  n'approche  de  cette  exactitude,  dans  les 
détails  comme  dans  l'ensemble.  Vous  connaissez  les  gens  dont 
il  vous  parle ,  vous  les  voyez  tous  les  jours  ;  tous  les  jours  vous 
les  heurtez  en  passant  dans  la  rue,  sur  les  places,  dans  les  réu- 
nions publiques ,  à  la  porte  de  votre  hôtel.  Hs  sont  partout  ; 
vous  leur  parlez  même  quelquefois.  Ce  sont  des  types  connus  et 
que  tout  le  monde  est  à  même  de  remarquer. 

Voici,  par  exemple,  M.  Prudhomme  :  M.  Prudhorame  em- 
ployé ,  cinquante-cinq  ans ,  une  canne  de  jonc  à  la  main ,  titus 
poudi'ée ,  de  la  tenue ,  de  belles  manières ,  basse-taille ,  d'une 
politesse  recherchée,  parlant  sa  langue  avec  pureté  et  élégance^ 
ayant  ses  amis  au  quatrième  étage.  Ne  l'avez-vous  pas  vu  quel- 
que part  ?  Et  si  déjà  vous  reconnaissez  ici  l'homme  physique, 
que  sera-ce  quand  vous  l'entendrez  causer,  quand  vous  le  trou- 
verez au  milieu  d'un  épisode  animé,  riant,  gesticulant  et  se 
donnant  carrière. 

Voyez  encore  madame  Desjardins  ,  la  portière ,  de  votre  con- 
naissance, si  je  ne  me  trompe.  La  voici ,  avec  son  bonnet  garni 
d'une  petite  dentelle ,  son  fichu  de  rouennerie ,  sa  robe  d'in- 
dienne, son  tablier  de  couleur,  son  tablier  blané  par-dessus. 
Voyons ,  ne  reconnaissez-vous  pas  dans  cette  physionomie  tous 
les  caractères  que  l'auteur  a  vu  chez  le  personnage  :  madame 
Desjardins ,  esclave  du  premier,  soumise  avec  le  second ,  à  son 
aise  avec  le  troisième ,  mangeant  dans  la  main  du  quatrième, 
fière  et  hautaine  avec  les  étages  supérieurs. 

L'auteur ,  en  nous  offrant  des  esquisses  de  mœurs  prises  dans 
toutes  les  classes ,  a  fait  un  livre  gai  ,  amusant,  spirituel,  écrit 
avec  causticité ,  où  peut-être  on  distingue  un  peu  d'amertume , 
comme  un  reflet  de  la  pensée  dédaigneuse  de  l'artiste ,  que  le 
monde  n'a  pas  compris  et  qui  a  senti  sa  supériorité,  mais  il  n'y  a 
ni  colère  ,  ni  haine ,  ni  rien  de  ce  qui  détermine  la  passion ,  et 
aux  yeux  de  tout  homme  désintéressé ,  c'est  conscience  ,  c'est 
bonne  foi ,  c'est  une  ingénieuse  guerre  de  représailles,  une  sorte 


de  naïveté  qui  révèle  avec  bonheur  l'ame  de  l'artiste  ,  expan- 
sive  ,  laissant  échapper  son  secret  à  tout  propos  ,  parce  qu'elle 
croit  trouver  partout  intelligence  ctsympathie.  C'est  là  d'ailleurs 
toute  la  philosophie  du  livre  ;  et  vous  le  savez ,  dans  cette  nature 
d'ouvrages ,  pas  trop  n'en  faut  peut-être  ;  mais  nous  sommes 
convenus  qu'il  n'était  pas  mal  qu'on  leur  donnât  de  temps  en 
temps  une  certaine  portée  philosophique.  Voilà  donc  Henri 
Monnier.  Pour  nous  qui  l'avons  compris  ,  en  qui  il  était  bien 
sûr  de  rencontrer  une  sympathie  profonde,  nous  croyons  pouvoir 
prédire  à  cette  seconde  édition  de  ses  scènes  populaires  le  suc- 
cès de  la  première  complètement  épuisée  en  qirolques  mois.  Peu 
de  livres ,  à  notre  avis  ,  reposeront  aussi  agréablement  des  pre'- 
occupations  politiques 

L.  B. 


MEMOIRES    ET    SOUVENIRS 

DU   COMTE  LAVALLETTE, 

Aidc-de-camp  du  général  Bonaparte  ,  conseillcr-d'ctat  et  directeur- 
général  des  postes  de  l'empire. 

Publics  par  sa  famillL'  et  sur  ses  propres  manuscrits  (i). 

Ces  mémoires  doivent ,  à  double  titre,  exciter  et  mériter  l'in- 
térêt. Le  narrateur  nous  dit  ce  qu'il  a  vu  des  événemens  de  ces 
vingt-huit  années,  pendant  lesquelles  les  destinées  du  monde  en- 
tier se  sont  si  puissamment  modifiées.  Il  a  ajouté  quelques  traits 
au  tableau  de  cette  époque ,  auquel  beaucoup  de  gens  ont  déjà 
travaillé,  et  qui  pourtant  est  loin  encore  d'être  complet.  Sous  ce 
rapport,  l'ouvrage  de  M.  I^ivallctte  mérite  l'attention  de  tous 
ceux  qui  veulent  bien  connaître  l'histoire  de  ce  tempsj  mais  il  a 
un  aulre  attrait ,  qui  sans  doute  lui  vaudra  encore  un  plus  grand 
nombre  de  lecteurs.  Qui  n'a  su  le  courageux  dévoûment  de  ma- 
dame Lavallette?  et  qui  ne  voudra  connaître,  de  la  bouche  de 
celui  même  qui  en  fut  l'objet ,  les  moindres  détails  de  cet  acte 
héroïque?  Le  mérite  littéraire  d'un  pareil  livre  est  tout  entier 
dans  la  vérité,  dans  la  bonne  foi,  dans  la  simplicité  de  la  nar- 
ration, n  suffit  donc,  pour  mettre  le  public  à  portée  d'en  pren-_ 
dre  une  idée,  de  citer  quelques  passages. 

C'est  dans  l'ouvrage  même  qu'il  faut  lire  en  entier  tout  ce  qui 
a  rapport  à  l'évasion  de  M.  Lavallette;  nous  rapporterons  seu- 
lement la  dernière  partie  de  son  récit ,  lorsque ,  conduit  par  le 
général  Wilson ,  il  parvint  à  franchir  la  frontière  de  France  : 

A  sept  heures  du  matin  nous  arrivâmes  à  la  porte  de  Valenciennes , 
dernière  ville  de  France  sur  cette  frontière.  Je  commençais  à  me  rassu- 
rer lorsque  le  maître  de  poste  nous  invita  "a  aller  porter  nos  passeports , 
pour  les  viser,  chez  le  capitaine  de  gendarmerie.  «  Vous  n'avez  pas  lu 
nos  qualités  ,  dit  tranquillement  le  général  j  que  le  capitaine  vienne  s'il 
veut  nous  voir.  »  Le  martre  de  poste  sentit  l'inconvenance  de  sa  propo- 


(i) L'ouvrage  se  vend  à  Paris,  chez  Fournier  jeune,  rue  de  Seine, 
°  M. 


L'ARTISTE. 


l'ô 


sition,  prit  «on  passe-port  n  alla  lui-même  tliertlicr  le  vi»».  Il  larda 
licaucoup  à  revenir  :  nnc  liorrilile  inquiétude  me  tounncnlait.  Allais -je 
périr  au  port?  Cet  ollicicr  de  gcndarmiric  ne  pouvait-il  pas  venir  vérifier 
les  8i{;nalemcn8  lui-mirnc  cl  me  faire  arrêter?  Heureusement  le  temps  était 
très-froid,  il  était  à  peine  jour  ;  l'officier  resta  couché  et  signa.  Nou» 
«ortimcs  des  portes  sur  le  glacis;  un  maudit  douanier  voulut  voir  aussi 
si  nous  étions  en  règle  ;  mais  sa  curiosité  satisfaite,  nous  n'arrèlâmea 
plus.  Nous  volions  sur  cette  belle  route  de  Belgique.  De  temps  en  temps 
je  regardais  par  la  lucarne  pour  examiner  si  l'on  courait  après  nous;  mon 
impatience  augmentait  à  cliatiue  tour  de  roue.  Le  postillon  nous  avait 
montré  à  l'horizon  une  grande  maison  qui  était  à  la  douane  belge  :  les 
yeux  fixés  sur  ce  bâtiment  ,  je  m'en  voyais  toujours  aussi  éloigné  ;  il  me 
paraissait  que  le  postillon  n'avançait  pas.  J'avais  honte  de  mon  impa- 
tience, mais  je  ne  pouvais  la  modérer.  Enfin  nous  l'atlcignîmcs  :  nous 
étions  sur  le  territoire  belge,  j'étais  sauvé.  En  pressant  les  mains  du 
général  je  lui  exprimais  ,  avec  une  profonde  émotion  ,  toute  ma  recon- 
naissance ;  mais  lui ,  gardant  sa  gravité,  souriait  seulement  sans  me  ré- 
pondre. Après  une  demi-heure,  il  se  tourna  vers  moi  et  médit  d'un  grand 
sérieux  :  «  Ah  ça,  mon  cher  ami,  expliquez-moi  pourquoi  vous  ne  vou- 
liez pas  être  guillotiné.  »  Je  le  regardai  surpris  sans  lui  répondre. 
'<  Oui ,  on  a  dit  que  vous  aviez  demandé  comme  une  faveur  d'être  fu- 
sillé. —  i\Iais  on  conduit  le  condamné  dans  une  charcllc,  les  mains  liées 
derrière  le  dos  ;  et  quand  il  est  sur  l'échafaud  ,  on  l'attache  sur  une 
planche  qu'on  abaisse ,  et  on  le  glisse  ainsi  sous  le  couteau.  —  Ah  ,  je 
comprends,  vous  ne  vouliez  pas  être  égorgé  comme  im  veau.  »  Nous 
arrivâmes  a  Mons  vers  les  trois  heures  de  l'après-midi 

Une  seconde  citation  ,  prise  dans  ce  qui  a  rapport  aux  faits 
<|ui  sont  du  domaine  de  l'histoire  ,  achi;vera  de  faire  connaître 
le  style  de  l'auteur  et  l'intcrct  des  détails  qu'il  nous  donne. 

L'ne  autre  nouvelle ,  mais  prodigieuse  ,  immense ,  un  vrai  mi- 
racle enfin  ,  circula  d'abord  sourdement  et  bientôt  avec  éclat.  C'était  le 
lundi  7  mars  :  je  traversais  les  Tuileries  ,  vers  neuf  heures  du  matin  , 
lorsque  j'aperçus,   sur   les  marches  do   la  grille  de  la  rue  de  Rivoli, 
M.  Paul  Lagarde  ,  ancien  commissaire  général  de  police  en  Italie  ;  je  le 
saluai  de  la  main  en  passant,  et  je  continuai  mon  chemin   sous  les  ar- 
bres ,  pour  gagner  la  terrasse  du  bord  de  l'eau.  J'entendais  quelqu'un 
mari  lier  derrière  moi  ,  et  j'allais  me  retourner  lorsque  ces  mois  furen^ 
prononcés  à  voix  basse  :    «  No   faites  aucun  geste,  ne  montrez  aucune 
surprise  ,   ne  vous   arrêtez    pas  :  l'einporeur  est  débarqué  "a  Cannes ,  le 
^  "  mars  ;  le  comte  d'Artois  est  parti  cette  nuit  pour  aller  le  combattre.» 
Je  ne  puis  rendre    le  désordre  oti  me  jetèrent   ces  paroles  ;  l'émotion 
m'empêchait  de  respirer.  Je  marchais  comme  un  homme  ivre  en  me 
répétant  :  «  Est-ce  possible?  n'est-ce  pas  un  rêve  ou  la  plus  cruelle  des 
-plaisanteries  ?  »  En  arrivant  sur  la  terrasse  du  bord  de  l'eau  ,  j'aperçus 
le  duc  de  Viccnce;  nous  nous  joignîmes,  et,  mot  pour  mot  et  du  même 
son  de  voix,  je  lui  donnai  la  nouvelle  que  je  venais  de  recevoir;  mais 
lui ,  d'un  caractère  irascible  et  trop  habitué  de  voir  les  choses  du  mau- 
vais côté  :  «  Quelle  extravagance!  ,Quoi  !  débarquer  sans  troupe  1...  Il 
sera  pris,  il  ne  fera  pas  deux  lieues  en  France  ;  il  est  perdu.   Mais  c'est 
impossible...  Cependant,  ajoula-t-il ,  il  est  trop  vrai  que  le  comte  d'Ar- 
tois est  parti  précipitamment  cette  nuit.  »  La  mauvaise  humeur  du  duc 
(le  Viccnce  et  ses  prcssentimens  fâcheux  me  faisaient  mal;  je  le  quittai 
pour  m'abandonncr  sans  contrainte  "a  toute  l'ivresse  de  mes  senlimens. 
Ce  ne  fut  pas  d'abord  chez  moi  que  je  trouvai  a  la  partager  :  ma  femme 
lut  épouvanlé  de  la  nouvelle  et  en  tira   de  tristes  présages.  Je  courus 
chez  la  duchesse  de  Saint-Leu;  je  la  trouvai  fondant  en  larmes  de  joie 
et  d'émotion.  Les  prctnicrs  momcns  passés ,  nous  nous  mîmes  à  mesurer 
l'immense  dislance  qui  séparait  Cannes  de  Pari.s.  «  Que  feront  les  géné- 
raux qui  commandent  sur  ccUe  route  ?  les  autorités  ,  les  troupes  ?  Quel 
effet  produira  l'arrivée  du  comte  d'Artois  ?  »  Il  nous  semblait  que  rien 
ne  pouvait  résister  "a  l'empereur,  et  qu'une  foii  arrivé  à  Lyon,  tont  obs- 
tacle devenait  impossible 


Un  (entiment  vague  noof  diiail  qu'il  leviendrail ,  <pi'ua«  vie 

de  miracles  ne  devait  pas  s'éteindre  sur  un  roclirr  entre  l'Ilalie  et  la 
France.  Mais  comment  et  par  quels  moyens?  Toute  Pacllvilé  de  notre 
imagination  ne  pouvait  les  trouver. 


ÎVfuuf  Dramatique. 


THÉÂTRE   ITàlSEK. 

Vive  Dieu  !  Paris  est  pour  les  oisifs  une  terre  d'rncliantruiens 
et  de  merycillcs.  Voyez  comme  les  spéculateurs  s'efforcent  à 
l'envi  de  varier  et  de  renouveler  nos  jouissances  et  nos  de'las- 
semens. 

Voici  que  le  Salon  vient  de  se  fermer  sur  une  promesse  au- 
guste et  irrévocable.  Désormais  nous  aurons  un  Salon  tous  les 
ans.  Dans  trois  jours  la  session  musicale  va  s'ouvrir,  rt  januis 
aucune  capitale  de  l'Europe  n'aura  offert  à  l'avide  curiosité  des 
dik'ttaiiti  tine  plus  riche  réunion  de  talcns  dans  tous  leygenres. 
Jamais  on  n'aura  mis  en  usage  plus  de  ruses  et  d'adresses  jwur 
réveiller  la  satiété  blasée  ,  pour  ranimer  l'indifférence,  pour 
nous  enlever  aux  sombres  préocctipations  de  la  vie  réelle. 

Nous  aurons  mesdames  Pasta,  Malibran  et  Schrœder-De- 
vricnt.  Déjà  nous  les  connaissons  toutes  trois.  Nous  savons  de 
quoi  elles  sont  capables;  mais  cet  hiver  nous  pourrons  comparer 
à  notre  aise  leur  charme  et  leur  puissance.  Pourquoi  fai:t-il  qtic 
d'iiTc'sisliblcs  convenances,  d'insurmontables  obstacles  les  em- 
pêchent de  paraître  à  la  fois  sur  la  scène  ! 

Une  fois,  à  Londres,  madame  Pasta  a  chanté  le  rôled'Otello, 
et  madame  Malibran  était  Desdemona.  Aurons-nous  le  même 
bonheur,  et  fatidra-t-il  envier  à  nos  voisins  ce  précieux  et  ines- 
timable privilège?  Espérons  que  les  botiquets  et  les  couron- 
nes ,  et  peut-être  aussi  une  émulation  glorieuse ,  les  décideront 
à  risquer  de  nouveau  cette  hardie  tentative. 

Nous  ne  serons  pas  en  reste  d'admiration  :  ce  n'est  pas  la 
France  qui  s'est  jamais  montrée  avare  d'enthousiasme  et  d'ap- 
platidisseraens. 

Il  est  vrai  que  nous  pouvons  opposer  aux  dilettanti  de  Lon- 
dres le  don  Giovanni ,  cxéctilé  par  mesdames  Malibran  , 
Sontag  et  Heinefelter,  et  jamais  l'Italie  ni  r.\.llcmagne  n'ont  en- 
tendu le  chef-d'œuvre  de  la  musique  aussi  habilement  traduit  , 
aussi  vivement,  aussi  complètement  rendu.  Madame  Schrceder 
est  atissi  tine  excellente  dona  Anna.  Dans  le  premier  acte  elle 
s'est  même  élevée  au-dessus  de  mademoiselle  Sontag  pour  l'ex- 
jiression  pathétique  et  passionnée  ;  mais  où  trouver  une  dona 
Elvira  comme  mademoiselle  Heinefettcr?  Sera-ce  madame  Car- 
radori?  Espérons  que  otii.  Dans  tous  les  cas  le  don  Giovanni 
ne  saurait  notis  manquer.  Or  pour  un  homme  dévoué  au  dieu 
ou  au  démon  de  la  musique ,  le  chef-d'œuvre  de  Mourt  est 


m 


L'ARTISTE. 


comme  le  pèlerinage  de  la  Mecque,  et  il  n'y  a  pas  de  salut  si 
1  on  n'entend  Zcrlina  et  Leporello  au  moins  trois  fois  dans  l'an- 
ne'e.  Le  Coran ,  comme  on  voit ,  est  moins  exigeant. 

Avant  que  le  comte  Rossi  nous  eût  enlevé  mademoiselle  Son- 
tag ,  nous  l'avons  vue  sous  les  traits  d'Amcnaïde  répondre  à  la 
tendresse  et  au  de'vouement  chevaleresque  de  Tancredi,  et 
Tancredi  c'e'tait  madame  Malibran.  Pourrons-nous  décider  cet 
hiver  madame  Malibran  à  prendre  le  rôle  de  mademoiselle 
Sontag,  et  à  céder  le  sien  à  madame  Pasta? 

Voilà  des  questions  bien  impertinentes,  à  coup  sûr.  Mais 
M.  Robert  ne  doit  s'en  prendre  qu'à  lui-même  de  l'outrecui- 
dance de  nos  prétentions.  Il  nous  a  donné  le  droit  d'être  difficile. 

Et  puisque  nous  gardons  madame  Devrient ,  pourquoi  ne 
traduirait-on  pas  le  Fidelio?  Oa -promet  de  renouveler  les 
chœurs,  et  avec  les  voix  que  nous  aurons,  l'œuvre  de  Betho- 
wen,  j'en  suis  sûr,  serait  dignement  exécutée. 

Sur  trois  opéras  nouveaux  qu'on  doit  offrir  à  la  curiosité  pa- 
risienne, savoir  :  ^nnaBolena,  par  Donizetti,  il  Pirata  et  la 
Somnambula,  de  Bellini ,  un  seul ,  il  Pirata  ,  est  déjà  connu 
par  des  fragmens  exécutés  daus  les  salons  et  les  concerts.  La 
partition  a  été  gravée  ici  il  y  a  quelques  mois.  Ce  n'est  pas  à 
coup  sûr  une  œuvre  du  premier  ordre;  c'est  de  la  musique  ros- 
sînicnnc  bien  loin  de  Rossini.  Mais  de  grands  talens  peuvent 
la  rajeunir.  • 

Nous  reverrons  Rubini ,  que  nous  avons  vu  si  beau ,  si  ex-, 
pressif ,  dans  la  Gazza ,  et  aussi  dans  un  duo  avec  madame 
Pasta,  au  second  acte  de  la  Rosa  rossa,  e  laRosa  bianca.  Mais 
le  premier  acte  de  l'opéra  de  Mayer  est  froid  est  languissant. 

Et  le  Romeo  de  Zingarelli ,  où  madame  Pasta  était  si  belle , 
le  reverrons-nous?  Qui  sera  Giuletta?  madame  Malibran. 

Toujours  et  à  tout  propos  madame  Malibran  et  madame 
Pasta  !  Et  ainsi  quand  Lablache  voudrait,  tout  en  restant  acteur 
aussi  parfait ,  donner  à  son  chant  la  même  importance  qu'à  son 
jeu ,  quand  il  devrait  dans  le  Barbier  et  le  Mariage  secret 
produire  une  impression  plus  prodigieuse  encore  que  l'année 
dernière;  quand  l'Angleterre  nous  aurait  renvoyé  Rubini,  avec 
des  moyens  plus  riches;  quand  le  critique  Court-Journal  lui 
aurait  fait  perdre  la  mauvaise  habitude  d'enfler  artificiellement 
le  volume  de  sa  voix ,  la  question  qui  se  deljattra  cet  hiver  est 
celle-ci  :  à  qui  des  deux  ,  de  madame  Pasta  ou  de  madame  Ma- 
libran, faudra-t-il  décerner  le  titre  glorieux  que  les  Napolitains 
ont  donné  à  madame  Fodor,  dea  del  canto?  Pour  ceux  qui  en- 
tendent bien  leurs  vrais  intérêts,  et  qui  mettent  le  bonheur 
avant  la  vérité,  je  leur  conseille  de  les  préférer  toutes  deux. 
On  assure  que  M.  Robert  ne  consentira  jamais  à  les  laisser  chan- 
ter ensemble.  Tant  pis  et  tant  mieux,  peut-être.  Si  elles  étaient 
réunies,  on  aurait  le  paradis  sur  la  terre;  mais  dès  que  l'une  des 
deux  partirait,  notre  bonheur  serait  cbréché,  et  peut-être  devons- 
nous  remercier  notre  impressario  d'avoir  mieux  organisé  nos 
plaisirs  ! 

Il  nous  manquera  madame  Fodor  et  David;  mais  depuis  le 
malencontreux  del3ut  de  cette  divine  cantatrice ,  depuis  le  rhume 
et  le  procès  qui  en  sont  résultés ,  c'est  presque  un  sacrilège  de 
redemander  au  climat  de  Naples  cette  voix  si  pure  et  si  mélo- 


dieuse que  notre  ciel  brumeux  et  humide  a  presque  failli  dé- 
truire. Et  David,  qui  rappelle  avec  une  mer^'eilleuse  précision 
le  A>e«Zer  d'Hoffmann,  comme  Paganini  réalise  Krcspcl ,  il 
faut  bien  nous  résigner  à  l'attendre,  car  il  nous  reviendra. 

Cet  hiver ,  nous  déciderons  une  grande  question  ,  celle  de  la 
tragédie ,  méditée ,  composée  à  loisir ,  pleine  et  entière  ,  mais 
arrêtée  à  l'avance,  irrévocablement  conçue  dans  la  pensée  de 
l'artiste  avant  d'en  appeler  à  l'émotion  publique.  Nous  verrons 
Desdemona  sous  les  traits  de  madame  Pasta.  Un  critique  spiri- 
tuel, aujourd'hui  ravi  aux  arts  par  la  politique  ,  a  plusieurs 
fois  reproche  à  cette  grande  tragédienne  de  ne  pas  nous  donner 
la  Vénitienne  naïve  et  enfantine  de  Giraldi  Cinthio  et  de 
Shakspeare,  de  s'inspirer  plutôt  de  Z'i/)Aigenie  d'Euripide  que 
de  l'héroïne  tout  à  la  fois  innocente  et  passionnée  créée  avec 
amour  par  le  poète  favori  d'Elisabeth.  C'est  une  première  opi- 
nion ,  et  nous  pourrons  y  revenir,  et  la  casser  ou  la  confirmer. 

Il  s'est  rencontré  aussi  des  esprits  chagrins  qui  ne  font  pas 
bon  marché  de  leur  plaisir  ,  et  qui  veulent  juger  avant  de  sen- 
tir. Ceux-là,  en  même  temps  qu'ils  se  montraient  indulgcns  et 
restaient  désarmés  en  écoutant  les  variations  de  Rode  exécutées 
sur  le  gosier  d'Henriette  Sontag  comme  sur  la  chanterelle  de 
Paganini ,  par  un  singulier  caprice  ont  reproché  à  madame  Ma- 
libran d'apporter  dans  le  rôle  de  Desdemona  une  puérilité  de 
colère  et  de  dépit,  une  gentillesse  et  une  grâce  de  frayeur,  in- 
compatibles avec  la  dignité  tragique.  Peu  s'en  est  fallu  même 
qu'ils  n'en  vinssent  à  l'accuser  de  fuir  devant  le  Maure  comme 
une  petite  fille  qu'on  veut  fouetter. 

La  tragédie  soudaine,  improvisée,  pleine  d'inventions  inat- 
tendues ,  composée  et  rendue  au  moment  même  où  on  la  voit  ; 
ces  larmes  qui  partent  du  gosier ,  qui  mouillent  la  voix  ,  qui 
traduisent  dos  souffi-ances  réelles,  mais  qui  laissent  voir  la 
douleur  en  déshabillé;  ces  émotions  naïves,  saccadées,  telles 
que  nous  les  voyons  tous  les  jours  ,  ce  n'est  rien  pour  eux;  c'est 
presque  ime  profanation  de  l'art. 

Il  leur  faut  de  la  douleur  ciselée  en  marbre  ,  dont  la  forme 
et  la  draperie  leur  soient  connues;  mais  s'ils  ne  sont  pas  assu- 
rés à  l'avance  du  nombre  de  sanglots  qu'ils  auront  à  entendre  , 
du  nombre  et  de  la  portée  des  gestes  qui  doivent  mettre  leur 
émotion  sur  le  qui-vive ,  ils  ne  trouvent  plus  leur  compte  et 
ne  sauraient  se  reconnaître. 

Mais  nous  aurons  la  tragédie  grecque  et  le  drame  de  Shaks- 
peare; nous  pourrons  admirer  et  pleurer. 


L'ARTISTE. 


-47 


ttauuflUô. 


» 


Prix  fondés  par  feu  M.  Turrel,  membre  del'Âlhénée 
des  ArtSj  qui  seront  décernés  à  la  séance  annuelle 

SUJETS   MIS   AU    CONCOURS. 

Classe  des  Lettres. 

L'Athc'ne'c  a  cru  devoir  laisser  aux  concurrcns  le  choix  d'un 
sujet  en  prose  ou  en  vers  ,  sous  la  seule  condition  que  le  sujet 
traité  ait  pour  but  d'honorer  les  sciences,  les  lettres  et  les  arts. 

Classe  des  Arts. 


Louis -Philippe  à  V  II  ûlelrde- Fille  (  août  i83o  ).  —  Le 
duc  d'Orlcans  entoure  des  citoyens  qui  ont  renversé  la  tyrannie 
reçoit  les  propositions  qui  lui  sont  faites  par  le  peuple ,  et  ac- 
cepte la  direction  du  gouvernement  français. 

La  dimension  des  tableaux  sera  de  ao  pouces  au  moins. 

Si  les  tableaux  n'étaient  pas  terminés ,  l'esquisse  devrait  être 
fort  avancé. 

L'auteur  du  meilleur  morceau  en  prose  ou  en  vers,  sur  le 
sujet  mis  au  concours  par  la  classe  des  lettres ,  recevra  une  mé- 
daille de  3oo  fr.  Une  autre  médaille  de  3oo  fr.  sera  accordée  à 
l'auteur  du  meilleur  tableau  ;  et  attendu  que  cette  somme  n'est 
décernée  qu'à  titre  d'encouragement ,  le  tableau  qui  aura  rem- 
porté le  prix  demeurera  la  propriété  de  l'auteur. 

Les  pièces  et  tableaux  devront  être  adressés  francs  de  port 
à  M.  Coubard-d'Aulnay,  secrétaire-général  de  l'Athénée  des 
Arts,  ffôtel-de- fille,  avant  le  i5  mars  iSSa.  Passé  ce  temps , 
ils  ne  seront  plus  reçus. 

—  On  assure  que  l'administration  des  Beaux-Arts  ,  mieux 
éclairée,  vient  de  réparer  quelques  oublis  qui  semblaient  inju- 
rieux à  l'égard  de  plusieurs  artistes.  Des  travaux  iniportans 
vont  être  confiés  à  des  peintres  d'un  talent  reconnu  dont  on  ne 
s'était  pas  occupé.  On  parle  de  commandes  faites  à  MM.  Dela- 
croix, Decamps,  Charopmartin  ,  Sigalon  ,  Johannot,  etc. 

—  Depuis  quelques  jours  on  établit  autour  du  tjiupan  du 
fronton  de  l'église  de  la  Madeleine  les  éciiafaudagcs  nécessai- 
res pour  facihter  la  sculpture  de  ce  fronton.  11  est  à  croire  que 
M.  Lemaire  va  enfin  s'occuper  de  ce  travail  important. 

—  MM.  liesse,  Coutan  et  Vinchon  vont  exécuter  définitive- 
ment les  tableaux  dont  ils  sont  chargés  pour  l'omeraent  de  la 
chambre  des  Députés ,  par  suite  des  concours  ouverts  à  l'Aca- 


dc'mie  des  Beaux -Arts.  Les  deux  premiers  artistes  ont  déjà 
commencé  leur  travail. 

—  Nous  recevons  à  l'instant  de  Rome  la  nouvelle  du  retour 
de  M.  Horace  Vcrnet  à  l'Académie  française  de  peinture. 
M.  Carie  Vcrnet ,  qui  avait  accompagné  le  directeur  à  Paris , 
est  arrivé  en  même  temps  à  la  N'iila-Medici.  Il  a  brdU  ses 
vaisseaux  en  France,  et  ses  vives  affections  pour  son  fils  l'ont 
désormais  attaché  à  la  destinée  de  cet  artiste  célèbre. 

—  MM.  Alfred  et  Tony  Johannot,  Eugène  Isabey  et  Camille 
Roqueplan,  ayant  donné  leur  démission  de  membre  de  la  Société 
libre  de  Peinture  et  de  Sculpture ,  ne  doivent  pas  être  comptés 
comme  ayant  adhéré  à  la  protestation  que  cette  société  a  publfée 
dans  les  journaux. 

—  Le  Moniteur  de  vendredi  déclare  qu'on  a  annoncé  à  tort 
que  le  conseil-général  de  la  Seine  avait  voté,  pour  les  réparations 
de  Saint-Germain-l'Auxerrois,  un  premier  crédit  de  i5o,ooo 
francs.  Le  journal  officiel  nous  apprend  qu'Un  y  a  rien  encore 
de  statué  sur  l'importante  question  de  la  rue  du  Louvre , 
dont  l'ouverture  entraîne  la  démolition  de  Saint-Germain- 
l'Auxerrois. 

Ainsi ,  malgré  les  réclamations  de  tous  les  artistes,  de  tous  le» 
gens  de  goût,  il  faut  encore  redouter  qu'une  décision  du  conseil 
de  la  Seine  vienne  ordonner  la  destruction  de  celui  des  vieux 
monumens  d'architecture  dont  Paiis  pouvait  le  plus  justement 
s'enorgueillir. 

—  Parmi  les  peintures  en  porcelaine  qui  ont  mérité  d'être 
remarquées  à  l'exposition  dernière ,  nous  devons  citer  les  char- 
mantes productions  de  mademoiselle  Comte,  jeune  artiste  dont 
le  dcQjiit  promet  beaucoup.  Hercule  et  Omphale  offrent  une 
gracieuse  et  élégante  composition.  Le  portrait  de  l'auteur  et  un 
autre  portrait  d'après  Mignaid ,  annoncent  des  dispositions  d'un 
coloris  vigoureux  et  brillant.  Ces  petits  ouvrages  exposés  sous 
le  n"  194,  ont  fixé  également  l'attention  des  connaisseurs. 

—  M.  IVIichaud,  de  l'Académie  française,  auteur  de  ÏITisloire 
des  Croisades,  est  de  retour,  depuis  peu  de  jours,  du  voyage 
qu'il  vient  de  faire  en  Orient;  il  a  bien  voulu  nous  promettre 
de  nous  faire  part  de  quelques-unes  des  notes  intéressantes  qu'il 
a  écrites  sur  les  lieux  mêmes ,  en  visitant  l'Égyjjte  ,  la  Grèce , 
Constantinople ,  Jérusalem,  etc.  En  attendant  qu'elles  soient 
mises  en  ordre  ,  M.  Michaud  a  eu  la  complaisance  de  nous 
coninnini<juer  une  lettre  qu'il  vient  de  recevoir  de  son  secré- 
taire, ]M.  Poujoulat,  laissé  par  lui  en  Syrie  pour  visiter  le  pays 
en  détail.  Nous  croyons  que  nos  lecteurs  nous  sauront  gré  de 
leur  (aire  connaître  le  fragment  suivant. 

Diais ,  99  avril  4  SSI . 

Me  voilà  à  Damas ,  oà  fut ,  nous  dit  on  ,  le  paradis  lerrcsUr. 

J^y  suis  arriviî  en  bonne  $antc  et  sans  avoir  «éprouvé  aucun  accident  fâ- 
cheux ;  seulement,  en  me  rendant  à  pied  ,  de  la  porte  de  la  ville  ^  la 
maison  de  Taf^nt  consulaire ,  j'ai  rencontré  sur  mon  passage  quel- 
ques Turcs  à  l'air  impassible ,  à  la  physioncmi  ;  immobile ,  et  j'ai  en- 


4H 


L'ARTISTE. 


icnilu  qu'ils  se  disaient  entre  eux  :  f^oici  un  consul  franc,  il  faudrait 
le  brûler  ou  le  pendre.  Toutefois  ils  n'en  ont  rien  fait ,  comme  vous  le 
voyez . 

A  deux  cents  pas  avant  d'arriver  à  Damas  ,  on  m'a  fait  descendre  de 
cheval  et  laisser  mes  armes.  Il  est  triste  de  penser  qu'un  Franc  ne  puisse 
voir  Damas  qu'en  exposant  sa  vie,  et  qu'il  ait  'a  craindre  dans  ce  beau 
paradis  le  bûcher  ou  la  potence. 

M.  Beaudin,  l'affent  français,  m'a  fait  l'accueil  le  plus  bienveillant. 
Aujourd'hui  après  midi  j'ai  fait  ma  première  sortie  ,  accompagne  du 
supérieur  du  couvent  de  Terre-Sainte  ,  de  plusieurs  pères  lazaristes  et 
d'un  chrétien  de  distinction.  En  sortant  de  la  ville,  a  cent  pas  delà 
porte  d'Orient,  au  milieu  des  ruines  d'une  vieille  mui aille,  j'ai  vu  une 
pierre  de  taille  sur  laquelle  était  sculptée  «ne  belle  fleur  de  lis.  Je  ne 
saurais  m'expliquer  comment  elle  se  trouve  la,  puisque  les  Français 
n'ont  jamais  été  les  maîtres  de  Damas. 

Je  vous  parlerai  en  détail  de  la  ville  quand  je  l'aurai  visitée  en  entier; 
à  présent,  je  me  borne  'a  vous  annoncer  mon  arrivée  dans  le  Paradis 
terrestre.  J'ajouterai  seulement  que  l'ange  qui  veillait  jadis  "a  la  porte 
de  ce  paradis  ,  armé  d'une  épée  flamboyante,  n'était  pas  plus  redoutable 
que  ne  le  sont  les  Damasquins. 

La  population  de  Damas  est  aujourd'hui  souveraine  ;  elle  a  vaincu  le 
pacha ,  homme  faible  et  timide  ,  et  la  révolution  est  à  Damas  comme  à 
Paris.  Voici  ce  que  je  sais  déjà  des  Houvelles  du  pays  : 

Le  gouverneur  de  Damas  va  être  changé,  parce  qu'il  n'a  pas  su  se 
faire  obéir.  On  dit  que  ce  pachalick  est  donné  "a  Méhemet-Ali ,  que  l'on 
surnomme  le  Bonaparte  du  Levant.  Dans  toute  la  Syrie,  il  n'est  ques- 
tion que  de  révoltes  et  de  soulèvemcns. 

Je  compte  rester  six  jours  "a  Damas ,  ensuite  j'irai  'a  Tripoli.  Je  serai 
à  Antioche  vers  la  fin  de  mai 

—  L'Académie  royale  de  musique  a  remis  à  la  scène  l'opcra 
(le  Moïse .  réduit  en  trois  actes.  Nous  attendrons  que  les  acteurs 
.soient  plus  familiarises  avec  leurs  rôles  pour  rendre  compte  de 
l'effet  prodtiil  par  cet  ouvrage  ainsi  modifie. 

M.  Théodore,  danseur,  élève  de  Coulon ,  et  mademoiselle 
Angéliea ,  qui  est  venue  de  Londres  se  perfectionner  dans  la 
classe  du  même  maître ,  ont  tous  les  deux  deliutc  avec  succès 
cette  semaine.  Cependant  on  ne  dit  point  (ju'ils  soient  engages. 

L'Opéra  nous  a  offert  vendredi  un  spectacle  qui  avait  attiré 
une  foule  immense.  On  y  a  vu,  ainsi  qu'on  l'avait  annoncé,  le  dey 
d'Alger  en  grande  tenue;  de  plus,  l'cx-empereur  du  Brésil, 
accompagné  de  l' ex-impératrice  son  épouse ,  occupait  la  loge 
du  roi  des  Français.  On  a  cru  voir  que  les  augustes  personnages, 
après  s'être  lorgnés  ,  se  saluaient  avec  bienveillance;  et  cet  acte 
de  courtoisie  a  enchanté  le  parteiTC,  qui  en  a  témoigné  sa.satis- 
faclion  par  de  briiyans  applaudissemens.  Don  Pedro  les  a  ac- 
cueillis par  des  salutations  gracieuses.  Le  dey  a  ri  plusieurs  fois 
et  bâillé  de  temps  à  autre;  du  reste  ,  il  a  fait  bonne  contenance. 
Pendant  ce  temps ,  on  jouait  sur  le  théâtre  le  Philtre ,  puis 
l'Orgie,  et  les  chanteurs  ainsi  que  les  danseurs  ont,  à  leur 
tour ,  aussi  mérite'  les  batteraens  de  mains  de  l'assemblée. 

—  Lesdeljats  du  procès  qui  sejuge  entre  mademoiselle  Mars  et 
la  Comédie-Française  ont  révélé  quelques  faits  que  nous  croyons 
devoir  faire  connaître.  Lorsque  M.  de  Duras,  premier  gentil- 
homme du  roi ,  avait  la  surintendance  du  Théâtre  Français , 
mademoiselle  Mars  obtint  une  allocation  annuelle  de  3o,ooo  fr, 
indépendamment  de  sa  part  sociale  dans  les  recettes  de  la  Corné? 


die.  Sous  la  restauration  ,  le  gouvernement  accordait  à  la  société 
dramatique  une  subvention  de  2 1 4,000  fr.  Dans  les  mois  de 
mai  et  de  juin  de  la  présente  année,  le  ministère  n'a  fourni  que 
1 1 ,5oo  fr.  La  subvention  a  été  réduite  à  9,000  fr.  dans  le  mois 
de  juillet;  il  paraît  qu'on  n'accordera  que  '^,000  fr.  pour  le 
mois  d'août,  et  qu'il  ne  sera  rien  donné  dans  le  mois  de  sep- 
tembre ,  à  moins  que  les  chambres  législatives  n'ouvrent  un  cré- 
dit spécial  pour  cet  objet. 

—  La  Comédie  -  Française  doit  jouer  sous  peu  de  jours 
les  Préventions ,  comédie  en  un  acte  attribuée  à  l'auteur  du 
Possédé  et  de  Jacques  Clément.  Les  principaux  rôles  seront 
remplis  par  mesdemoiselles  Dupont ,  Anaïs  et  Brocard.  On  an- 
nonce aussi  à  ce  théâtre  la  réapparition  de  Colson,  qui  jouait  il 
y  a  quelques  années  dans  la  tragédie.  Le  Misanthrope  sera  un 
de  ses  rôles  de  de'but. 

—  Le  théâtre  de  Variétés  a  donné,  jeudi  dernier,  la  première 
représentation  in  Nouveau  Sargines,  ou  C Ecole  d'un  Malin, 
vaudeville  en  un  acte  de  M.  Francis.  Le  sujet ,  tiré  d'un  opéra 
comique  que  tout  le  monde  connaît ,  est  traduit  en  scènes  gri- 
voises; il  est  du  genre  qu'on  aime  à  voir  aux  Variétés.  La  pièce 
fait  rire ,  grâce  aux  gravelures  dont  le  dialogue  est  abondam- 
ment parsemé  ;  elle  a  dû  surtout  son  succès  au  jeu  plein  de 
gaieté  de  mademoiselle  Pauline  et  de  Vernet,  chargés  des  prin- 
paux  rôles. 

—  Le  théâtre  du  Vaudeville  donnera  lundi  la  première  re- 
présentation de  Marionette  ,  drame  en  cinq  actes  et  en  vers 
imité  de  la  parodie  de  la  Porte- Saint- Martin.  Mademoi- 
selle Brohan ,  que  sa  santé  tenait  depuis  quelque  temps  éloignée 
du  théâtre ,  fera  sa  rentrée  par  le  rôle  de  Marionette ,  et  c'est 
une  garantie  de  plus  pour  le  succès  de  la  pièce  que  l'on  dit  fort 
gaie. 

—  Vendredi  dernier  ,  on  a  vendu  à  Londres  les  manuscrits 
originaux  des  romans  de  Walter  Scott.  Ces  manuscrits  sont 
très-bien  conservés  et  ne  portent  que  très-peu  de  ratures  et  de 
changemcns.  Cette  vente  avait  vivement  piqué  la  curiosité  du 
grand  monde  et  du  monde  littéraire;  la  foule  était  considérable. 

Le  manuscrit  du  Monastère  a  été  vendu  18  livres  sterling; 
I  celui  de  Guy-Mannering,  37  liv.  st.  lo  sch.;  celui  des  Puri- 
tains, 33  liv.  st.  ;  celui  de  l'antiquaire ,  ^1  liv.  st.  ;  celui 
de  Roh-Ro;y,  5o  liv.  st.;  celui  de  Péveril  du  Pic,  ^'x  liv.  st.; 
celui  de  Waverley,  18  liv.  st.;  celui  de  l'Âbbé,  i41iv.  st.; 
celui  d'Ivanhoë,  la  liv.  st.;  celui  de  Nigel,  16  liv.  st.;  celui 
Ac  Kenilworth  ,  17  liv.  st.;  celui  de  Quentin  Durward, 
12  liv.  st.;  et  enfin  celui  de  la  Fiancée  de  Lammermoor, 
14  liv.  st.  i4  sch.  Total  des  treize  manuscrits  ,  3i6  liv.  st. 
4  sch.  (ii,4o5fr.) 


L'ARTISTE. 


iO 


6faur-:Hrt$. 


GRANDS    PRIX 

DE  GRAVURE  EN  MÉDAILLES  ET  EN  PIERRES  FINES. 

Depuis  quatre  ans  il  n'y  a  pas  eu  "a  l'école  de  concours 
pour  la  gravure  en  médailles  et  en  pierres  fines,  et  il  paraît 
que  les  candidats  ne  se  pressent  pas;  car,  malgré  le  long 
espace  de  temps  qui  s'est  écoulé  depuis  la  dernière  épreuve, 
il  n'y  a  cette  année  que  deux  concurrens .  MM.  Fauginet 
et  Oudiné. 

Le  concours  se  compose  d'une  triple  tâche,  a  savoir, 
un  bas  relief  demi-nature  en  glaise,  un  poinçon  en  relief 
sur  acier,  et  enfin  une  gravure  en  creux  sur  pierre  fine. 

De  cette  façon,  il  arrive  nécessairement  et  la  plupart  du 
temps  que  le  même  candidat  peut  faire  preuve  de  plu- 
sieurs degrés  très-différcns  d'aptitude  dans  les  différentes 
formes  de  son  travail ,  d'autant  plus  que  ces  trois  formes 
n'ont  pas  un  but  unique  et  identique. 

Blâmons  d'abord  sévèrement  MM.  Fauginet  et  Ou- 
diné d'avoir  mesquinement  et  maigrement  copié,  rar- 
rangé  et  gâté,  l'OEdipe  de  M.  Ingres.  Celte  composition, 
si  précieuse  d'ailleurs,  d'un  maître  qui  poursuit  solitaire- 
ment une  voie  laborieuse  et  antique,  n'est  assurément 
pas  la  meilleure  de  sou  œuvre,  et  tout  le  monde  sait  au- 
jourd'hui que  l'auteur  a  fait  un  OEdipe  d'une  étude  aca- 
démique sans  destination ,  pour  que  sa  toile  fût  de  vente. 
L'admirable  dessin  dece  morceau, et  en  particulierdes  épau- 
les et  des  jarrets,  n'excuse  pas  la  pauvreté  de  l'invention. 

Donc  les  deux  concurrens  n'ont  rien  inventé.  Il  faut 
dire  pour  être  juste  que  le  bas-relief  de  M.  Oudiné, 
élève  de  MM.  Galle  et  Petitot,  est  plus  coloré,  plus  vi- 
vant, plus  animé,  que  celui  de  M.  Fauginet,  élève  de 
MM.  Gatteaux  et  David,  mais  en  même  temps  plus  lourd 
et  plus  trivial. 

Le  poinçon,  enlevé  sur  acier  d'après  le  bas- relief,  est  de 
beaucoup  meilleur  chez  M.  Fauginet  que  chez  INL  Ou- 
diné. Le  dernier  de  ces  artistes  ne  semble  pas  connaître 
les  procédés  mécaniques  de  son  métier,  son  œuvre  té- 
moigne d'une  grande  maladresse. 

M.  Fauginet  conserve  la  même  supériorité  dans  la 
pierre  fine,  quoique  sa  pierre  gravée  ne  soit  pas  bonne , 
et  tant  s'en  faut ,  seulement  elle  n'est  pas  mâchurée  comme 
celle  de  M.  Oudiné. 

Mais  quelle  figure  a-t-on  proposée  aux  concurrens? 
(st-ce  la  Pallas  de  Velletri?  qu'est-ce?  Pourquoi  ne  pas 
demander  une  étude  d'après  nature?  Les  pierres  grecques 

TOME    II.        y    LIVRAISUM. 


et  romaines  antiques  ,  les  pierres  italiennes  du  seizième 
siècle,  sont  des  portraits  bien  souvent. 

La  gravure  en  pierre  fine  est  décidément  perdue  chez 
nous,  et  les  rares  encouragemens  qu'elle  reçoit  de  loin 
à  loin  ne  sauraient  suffire  a  la  ranimer,.  Voyez  M.  Do- 
mard  a  qui  l'on  vient  récemment  de  confier  la  monnaie 
du  nouveau  règne,  il  a  remporté  im  prix  de  gravure  en 
pierres  fines,  et  oîi  sont  ses  œuvres  en  ce  genre? 

Il  n'y  a  qu'un  moyen  de  faire  revivre  cette  branche  de 
l'an,  c'est  de  faire  graver  pour  les  musées  nationaux  des 
suites  de  portraits  ou  de  compositions ,  autrement  on  n'y 
parviendra  jamais. 

Nous  demanderons  aussi  pourquoi  au  lieu  de  se  con- 
tenter d'un  poinçon  en  relief,  pour  la  gravure  en  mé- 
dailles, on  n'a  pas  exigé  des  élèves  une  matrice  en  creux. 
Cette  dernière  tâche  était  de  beaucoup  plus  difficile  ;  mais 
elle  constitue  In  gravure  proprement  dite.  Car  dès  qu'on 
prend  le  parti  d'enfoncer  un  poinçon ,  a  moins  de  recou- 
rir a  des  retouches  très-habiles ,  ou  de  n'enfoncer  qu'un 
poinçon  très-peu  avancé,  il  est  impossible  d'obtenir  un 
résultat  sortable.  Il  faut  enlever  en  creux  toutes  les  fi- 
nesses, tout  ce  qui  fait  la  vie  d'une  tête. 

En  résumé,  nous  pensons  que  l'école,  pour  être  a  la 
fois  juste  et  sévère,  ne  devrait  pas  donner  de  prix  cette 
année;  le  dernier  concours  n'a  pas  en  de  lauréat,  nous  le 
savons;  mais  ce  n'est  pas  une  raison  pour  en  proclamer 
un  cette  année. 

Notre  avis  ne  sera  d'aucun  poids  probablement  :  grâce 
aux  trois  formes  de  travail  dont  nous  avons  parlé,  on 
trouvera  moyen  d'envoyer  a  Rome  M.  Oudiné  pour  son 
bas-relief,  et  M.  Fauginet  pour  son  poinçon  et  sa  pierre 
fine. 

Mais  le  premier  ne  rehaussera  pas  les  noms  de 
MM.  Galle  et  Petitot  aujourd'hui  nuls  dans  les  arts,  et 
le  second  ne  fait  pas  d'honneur  a  M.  David,  aujourd'hui 
lui  de  nos  plus  habiles  statuaires ,  non  plus  qu'à  M.  Gat- 
teaux qui  poursuit  sa  profession  avec  une  médiocrité 
tolérable. 

Nous  devons  ajouter  que  les  deux  concurrens  sont  très- 
jeunes;  car  l'un  des  deux  est  né  en  1809,  et  l'autre  eu 
1810.  Il  y  a  donc  pour  eux  quelque  espoir  légitime  d'a- 
mendement. 


■k 


oO 


L'ARTISTE. 


t^^/v-    ^SVerec/ei/'T  ae  i  zyfjr/fd/e. 


Monsieur  , 

Vous  aurez  sans  doute  été  frappé  de  l'aspect  à  la  fois  simple 
et  brillant  qu'offrait  la  léunion  convoquée  au  Musée  à  l'occa- 
sion de  la  visite  du  roi.  En  voyant  le  roi  guidé  par  ses  seules 
impressions  qui  l'arrêtaient  souvent  avec  bonheur  là  où  la  pré- 
sence du  talent  devait  naturellement  le  fixer,  et  sans  que  le  doigt 
du  cicérone  obligé  de  la  direction  eût  indiqué  les  tableaux  sur 
lesquels  ses  regards  devaient  se  reposer,  l'on  pouvait  croire  que 
le  goût  seul ,  le  goût  éclairé  venait  présider  à  cette  solennité,  et 
qu'un  brillant  rayon  de  lumière  allait  réellement  éclairer  l'ate- 
lier de  l'artiste  et  remplacer  cet  insignifiant  et  souvent  même 
dégoûtant  protectorat  dons  nous  avions  vu  flétrir  les  arts  sous 
les  derniers  gouvernemens. 

Cette  illusion  a  été  aussi  courte  qu'elle  avait  été  vivement 
saisie  ,  et  les  premiers  noms  proclamés  dans  le  grand  salon  ont 
rapidement  convaincu  le  public  qu'il  avait  pris  encore  une  fois 
une  promesse  pour  une  vérité  ,  une  illusion  pour  une  réalité. 

Quelle  est  donc  la  main  qui  pousse  le  pouvoir  de  fausse 
route  en  fausse  route,  de  déception  en  déception,  à  mesure 
qu'il  veut  appuyer  de  sa  présence  chacune  des  différentes  sphè- 
res de  l'adtninistralion?  L'on  a  pu  croire  un  moment  qu'il  allait 
encourager  les  arts!  Il  faut  se  convaincre  maintenant  qu'il  veut 
les  protéger ,  non  comme  Jules  II ,  Louis  XIV  et  Bonaparte  , 
mais  comme  les  protégeait  la  restauration  j  non  en  consultant 
l'opinion  dans  la  distribution  de  ses  prix,  de  ses  encouragemens 
et  de  ses  travaux ,  mais  en  appelant  les  artistes  à  siéger  sur  les 
banquettes  des  antichambres ,  où  l'on  assure  que  maint  courti- 
san ne  serait  pas  fâché  de  les  voir  courbés  à  ses  pieds. 

On  a  dit  que  le  travail  dont  le  résultat  a  été  proclamé  le 
i(i  août  a  remplacé  un  rapport  beaucoup  plus  complet  et  sur- 
tout beaucoup  plus  équitable.  On  dit  que  la  politique  a  pénétré 
dans  le  temple  des  artsj  qu'elle  y  est  venue  dresser  ses  listes  de 
faveurs  et  ses  tables  de  proscription.  On  parle,  d'un  côté,  de 
personnages  jaloux  de  voir  des  artiste?  partager  avec  eux  les 
récompenses  sans  que  leur  mérite  ou  leurs  titres  eussent  obtenu 
la  sanction  de  leur  noble  apostille  j  personnages  qui  auraient 
renversé  le  travail  de  la  justice  pour  y  substituer  la  protection 
de  la  courtisannerie  et  le  triomphe  du  privilège  académique. 
On  cite ,  d'autre  part ,  une  opposition  honorable  pour  le  direc- 
teur général  des  ïMftsées  et  qui  ferait  l'éloge  de  son  goût  et  de 
son  caractère.  Ce  qui  est  certain,  c'est  qne  la  joie  qui  rayonnait 
sur  tous  ces  visages  si  animés  des  artistes,  disparut  rapidement 
pendant  qu'une  voix  monotone  précipitait  un  torrent  de  noms 
disparates  accoles  les  uns  aux  autres  par  le  plus  ignorant  ou  le 
plus  partial  et  le  plus  exclusif  aréopage. 

iJVcole  historique  que  le  public  n'avait  remarqué  à  l'exposi- 
tion qhe  pour  constater  parfois  combien  elle  y  apparaissait  dé- 
chiWet  languissante,  est  venue,  au  jour  de  la  justice,  faire 
acte  encore  une  fois  de  vie  et  de  puissance,  et  proclamer,  d'un 
-organe  expirant ,  le  privilège  qu'elle  entraine  lentement  dans  sa    j 


chute  et  la  proscription  des  principes  qui  ne  sont  pas  les  siens. 
A  peine ,  dans  les  cinq  médailles  de  première  classe  accordées 
à  la  peinture  d'histoire ,  à  peine  en  est-il  une  seule  dont  l'opi- 
nion ait  daigné  sanctionner  la  destination.  Quant  au  portraitiste 
dont  le  talent  a  inspiré  un  sentiment  général  d'admiration  ,  il 
doit  être  peu  flatté  d'un  honneur  qu'on  ne  semble  lui  avoir 
accordé  que  pour  le  ternir  du  parallèle  des  noms  qui  ont  suivi 
le  sien.  Le  gouvernement  a  été  encore  plus  malheureux  dans  la 
distribution  des  médailles  de  première  classe  aux  peintres  de 
genre.  C'est  un  problème  insoluble  que  l'assemblage  des  nulli- 
tés qui  étouffent  les  noms  de  trois  ou  quatre  artistes  dignes  de 
l'attention  de  l'administration  j  chaque  nom  proclamé  provoquait 
un  nouveau  et  triste  sentiment  de  surprise  :  les  uns  par  les  com- 
paraisons auxquelles  ils  étaient  abaissés  ;  le  plus  grand  nombre 
par  l'inconvenance  de  leur  élévation. 

Mais  rien  n'est  comparable  à  la  confusion  de  talens  et  d'inca- 
pacités ,  au  chaos  véritable  que  représente  la  foule  des  médailles 
de  deuxième  classe ,  au  nombre  desquelles  il  est  presque  permis 
de  dire  que  pas  une  seule  n'a  été  mise  à  sa  place  ,  quand  on 
compare  les  noms  entre  eux  ou  que  l'on  y  choisit  un  petit  nom- 
bre de  talens  pour  les  confronter  avec  la  majeure  partie  des  pre- 
miers médaillistes.  Les  citations  se  présentent  en  foule;  mais  il 
ne  faut  ni  dcscendi-e  aux  personnalités,  ni  obscurcir  des  joies  et 
des  triomphes  dont  le  mépris  public  fera  seul  bonne  justice. 

11  faut  encore  ajouter  que  dans  cette  profusion  de  médailles, 
non-seulement  un  grand  nombre  est  mal  placé,  mais  que  l'on  a 
oublié  ou  plutôt  repoussé  des  noms  qui  eussent  honoré  cette 
mesquine  distinction.  L'on  a  exhumé  de  l'obscurité  du  Salon 
des  hommes  dont  les  noms  retentissaient  pour  la  première  fois 
aux  oreilles  du  public  qui  cherchaient  vainement  à  se  rappeler 
leurs  ouvrages ,  tandis  qu'en  sortant  de  la  séance ,  les  noms  de 
L.  Cognict,Darche,  Jeanron,  Jadin,  Rousseau  et  Schnetz.... 
étaient  dans  toutes  les  bouches ,  honorablement  vengés  de  l'oubli 
où  les  avaient  laissés  le  favoritisme  de  cour. 

Le  roi  a  cru  encourager  les  arts  dans  la  séance  du  i6,  il 
s'est  trompé  ;  il  a  été  trompé.  Il  a  découragé  une  foule  de  jeu- 
nes artistes  qui  ont  senti  amèrement  qu'ils  n'avaient  pas  été 
compris ,  et  qui ,  après  avoir  lutté  par  de  longues  études  et  un 
travail  opiniâtre  contre  une  époque  de  misère  et  d'égoïsme  pour 
arriver  jusqu'au  Musée  avec  une  noble  foi  dans  les  progrès  de 
la  raison  et  du  goût ,  ont  vu  leurs  espérances  trompées  et  se  sont 
trouvés  eux-mêmes  repoussés  dans  la  foule  dont  leurs  efforts  et 
leurs  talens  les  avaient  fait  sortir. 

E'llick. 


L'ARTISTE. 


51 


£iUévatuti, 


Le  son  et  la  couleur,  ces  deux  clcmens  matériels  de  l'art , 
sont  entre's  pour  beaucoup  dans  la  poésie  des  littératures  étran- 
gères. Leur  caractère  spécial,  au  lieu  d'être  rationnel ,  savant  et 
d'imitation  ,  comme  celui  de  la  poésie  française ,  offre  un  ca- 
ractère à  la  fois  mélaphjsique  dans  la  description  des  passions 
et  artistique  dans  la  reproduction  de  la  nature.  C'est  ce  double 
emploi  de  la  couleur  et  du  son  dans  les  tableaux  extérieurs,  de 
l'analyse  métaphysique  dans  les  peintures  morales  ,  que  l'on  a 
étourdimcnt  baptise  du  nom  de  romantisme  ,  mot  dont  l'appli- 
cation est  si  fausse  et  le  sens  si  ridiculement  vague 

L' Autiste  choisira  dorénavant,  parmi  les  œuvres  les  plus 
profondes  et  les  plus  fortes  des  poètes  étrangers  ,  ces  morceaux 
frappans  par  le  coloris  ou  l'étude  de  l'homme,  qui  peuvent 
nourrir  l'imagination  du  peintre  ou  allumer  la  verve  du  musi- 
cien. On  ne  lira  pas  sans  étonncment  la  scène  suivante,  due  à 
Georges  Crabbe ,  poète  anglais  qui  a  fait  avec  un  talent  remar- 
quable la  tragédie  de  la  Fie  privée.  C'est  celle  de  ses  produc- 
tions que  l'on  admire  le  plus  en  Angleterre  j  elle  est  sous  forme 
de  ballade  antique,  et  ce  rhythme facile,  mollement  balance,  se 
prête  merveilleusement  à  l'abandon  du  récit.  Crabbe  a  pris  un 
fou  dans  un  moment  lucide  j  un  fou  qui  raconte  sa  vie,  ses  souf- 
frances ,  ses  idées,  ses  douleurs  intimes;  qui  dit  comment  sa 
femme  l'a  trompé ,  comment  il  a  puni  de  mort  le  complice  de 
l'adultère,  comment  la  coupable  a  langui  jusqu'au  tombeau  et 
l'a  laisse  seul  au  monde ,  en  proie  à  la  folie.  Cette  folie  ,  il  en 
dépeint  les  progrès  intérieurs  et  les  angoisses.  On  interdit  sir 
Eustace  Grey;  de  riche  il  devient  pauvre j  on  l'enferme,  il 
s'enfuit;  on  s'empare  de  lui,  il  fuit  de  nouveau.  On  le  soumet 
à  l'action  des  douches  et  à  ces  divers  moyens  curatifs  où  il  ne 
voit  que  tortures  et  barbarie. 


SIR    EUSTACE    GREY. 

UNE  MAISON  DE  FOUS. 

UN  VISITEUR,  LE  MÉDECIN,  LE  MALADE. 

LE    VISITEUR. 

Je  ne  veux  plus  rien  voir.  Le  cœur  se  déchire  a  la  vue 
(le  tant  de  maux  qu'il  ne  peut  soulager.  Long-temps , 
long-temps  revivront  dans  mon  ame  agitée  ces  pauvres 
«très  délaissés  ;  de  telles  douleure  ne  peuvent  s'oublier , 


de  tels  spectacles  sa  gravent  h  jamais  dans  l'esprit.  Les 
voila  tous,  présens  a  ma  pensée  :  fantômes  vivam  plus 
terriLle»  que  des  ombres.  L'alchimiste  pâle  qui  me  parle 
des  planètes  et  de  l'essence  mystique  de  la  lune  ;  l'idiot, 
masse  de  chair  vivante,  au  sourire  machinal  ;  le  vieillard- 
enfant  aux  paroles  rusées,  frivoles  et  taquines;  et  cette 
pauvre  jeune  fille,  au  demi-sourire  a  peine  formé ,  l'œil 
toujours  humide ,  et  dont  le  sein  palpitant  lutte  encore 
contre  un  soupir  qui  l'oppresse  et  ne  peut  s'exhaler.  — 
Je  ne  veux  plus  rien  voir. 

LE    MÉDECIH. 

Un  peu  de  courage  encore  !  Je  vous  rendrai  bientôt  à 
ce  monde  joyeux  que  vous  regrettez.  11  vous  reste  a  con- 
templer une  ruine  tragique,  la  ruine  d'un  homme,  les 
débris  du  chevalier  Grey;  jouet  de  la  folie,  proie  dé- 
vouée au  malheur  ;  jadis....  j\Iais  son  histoire,  il  vous  la 
dira  lui-même;  crimes,  erreurs,  folies,  il  découvrira 
tout.  Malheureux  !  son  délire  est  lucide  pour  le  souvenir  : 
en  perdant  la  raison ,  son  guide ,  il  a  gardé  son  bourreau , 
la  mémoire.  Son  orgueil  l'a  tué  ;  ses  passions,  trop  fortes, 
l'ont  dévoré.  Voyez  cette  cellule  :  c'est  pour  lui  son  vieux 
château.  Approchez  ;  sa  politesse  va  vous  accueillir  ;  il 
appeUera  le  domestique  qu'il  n'a  pas  ;  il  vous  montrera 
de  la  main  le  siège  élégant  qu'il  croit  posséder.  Sir  Eus- 
tace est  gentilhomme  encore  ;  son  aménité  survit  a  sa  pen- 
sée détruite;  lisait  être  attentif,  affable ,  poli  ;  il  voile 
ses  angoisses  sous  des  formes  élégantes.  Vous  ne  le  verrez 
point  sans  pitié  ni  sans  respect. 

SIR    EUSTACE    GRET. 

Qui  s'approche?  —  Ah!  docteur,  c'est  bien  aimahle  à 
vous  !  vous  venez  donc  avec  un  de  vos  amis  visiter  uu  pau- 
vre malade  !  Vous  quittez  vos  plaisirs  et  ne  m'oubliez  pas  ; 
moi  qui  n'ai  à  vous  offrir  ni  les  agrémens  du  monde  ni 

les  jouissances Hélas!  autrefois  j'aurais  pu  le  faire, 

quand  je  vivais  si  heureux,  si  tranquille;  quand  j'ignorais 
les  tortures  dont  l'enfer  m'accable Elles  sont  là,  doc- 
teur  vous  savez 

LE    MÉDECIN. 

Moins  de  chaleur,  sir  Eustace;  calmez,  vous...  ou  nous 
vous  quitterons  ! 

LE   MALADE. 

Mais  je  suis  calme,  voyez,  calme  comme  un  pauvre 
enfant.  Hélas,  enfant  trop  misérable!  Vous  devriez  le 
plaindre  et  non  le  gronder  ;  vous  autres  gens  qui  n'avez 
jamais  lutté  contre  la  vie  !  vous  que  les  passions  violentes 
ménagent ,  vous  gens  paisibles ,  vous  nous  donnez  de  pai- 


32 


L'ARTISTE. 


sibles  leçons vous  vous  entendez|^ien  a  guérir  votre 

folie ,  mais  la  nôtre  ! 

Il  y  a  vingt  ans  de  cela ,  oui  vingt  ans,  je  le  crois  du 
moins  (le  temps  passe  si  vite...  j'ai  oublié  !...),  de  tous  les 
hommes  que  le  soleil  éclaire ,  nul  n'était  plus  heureux  ni 
plus  fier  que  sir  Eustace.  Pauvres  et  riches,  gens  de  plai- 
sir et  d'étude;  tous,  si  vous  les  aviez  consultés,  vous 
eussent  dit  que  le  plus  aimé,  le  plus  admiré  des  mortels 
c'était  le  jeune  homme  de  Greyling,  le  seigneur  Grey; 
c'était  moi. ...  Oui ,  un  sourire  est  sur  vos  lèvres. . .  Oui , 

mes  amis ,  je  fus  jeune  et  beau Vous  ne  voulez  pas  me 

croire.  Hélas,  j'avais  reçu  du  ciel  de  nobles  et  élégantes  for- 
mes; et  de  tous  mes  trésors,  pas  un  denier  ne  paya  les  soins 

du  médecin.  Regardez-moi  avec  surprise Je  suis  un 

objet  de  pitié oui ,  certes mais  alors,  jeunes  filles  et 

dames  citaient  le  beau  chevalier  Grey;  son  œil  était  ardent, 
ses  traits  pleins  de  franchise,  son  sourire  gai,  sa  voix  ca- 
ressante; son  cœur,  sa  main,  toujours  ouverts  aux  malheu- 
reux. Eloges,  amour,  bénédictions,  l'environnaient.  Il 
achetait,  chassait,  jouait,  bâtissait,  plantait;  c'était  un 
prince  en  vérité,  un  roi  ;  le  plus  heureux  des  hommes. 

Et  ma  femme  !  tout  ce  qui  séduit ,  tout  ce  qu'on 
aime...  plus  douce  que  la  colombe;  angélique  et  pure... 
Non,  jamais  un  reproche,  jamais  un  murmure  ne  sortait 
de  sa  bouche.  Le  monde  n'a  point  sa  pareille!  hélas!  et 
qu' est-elle  devenue?  Ce  que  tous  les  êtres  mortels  de- 
viennent ,  perdue  ! . . .  J'avais  aussi  un  ami  de  cœur  , 
homme  jeune  et  brave;  et  j'étais  si  riche,  si  riche  de 
bonheur!  je  l'étais  trop!  Mon  orgueil...  cela  devait 
être. . .  Perdu  !  perdu  !  et  il  y  avait  des  causes  pour  cela. . . 
Le  démon  ! 

Amis,  dites-moi ,  je  vous  prie,  où  en  étais-je  de  mon 
récit?  Que  d'hommes  dévoués  serraient  ma  main  !  que  de 
femmes  me  souriaient  !  Et  n'avais-je  pas  en  outre  deux 
anges,  deux  enfans  ;  ime  riante  fille,  un  garçon  beau 
comme  le  jour  !  Joie  !  orgueil  !  immense  bonheur  !  oui , 
c'était  le  paradis  même...  c'était  trop,  une  femme  fragile 
aussi,  malheureuse  Eve,  née  pourtenteret  pour  être  tentée, 
pour  détruire  la  félicité  des  anges,  pour  être  séduite  et 
pour  séduire,  pour  être  trompée  et  pour  tromper...  Tu 
m'as  banni ,  tu  nous  a  tués. . .  Ah  ! 

Je  le  méritais  peut-être  (un  prêtre  me  l'a  dit) ,  j'é- 
tais sans  foi  :  je  ne  priais  jamais  ;  je  doutais  de  Dieu  ! 
l'œil  perçant  du  grand  Etre  a  su  me  découvrir  dans 
la  foule;  il  a  su  m'accabler  de  sa  vengeance.  Heureux, 
fier  de  mon  ami,  de  ma  femme,  de  mes  enfans,  ou- 
blieux de  mes  devoirs,  ingrat  envers  Dieu —  j'avais 
la  dans  le  fond  de  l'ame  (le  prêtre  me  l'a  dit)  ime  ta- 
che, une  souillure  que  l'éternelle  justice  a  châtiée 

Mais  venez,  approchez-vous  de  moi,  approchez  davan- 


tage, je  vous  le  dirai  tout  bas...  c'est  ma  honte,  et  je  ne 
veux  pas  qu'on  la  publie.  Mais,  ô  mes  amis,  je  ne  peiux 
m' empêcher  d'en  pleurer!  Personne  ne  l'ignore,  l'or- 
gueilleux sir  Eustace  est  la  fable  de  ses  amis.  L'amour 
coupable  de  cette  femme,  celui  de  l'infidèle  ami  qui  me 
parlait  de  son  dévouement,  ah  !  cela  est  connu...  le  monde 
entier  l'a  su...  J'étais  à  table,  mes  compagnons  de  plaisir 
m'entouraient  quand  la  nouvelle  maudite ,  la  foudre ,  la 
mort  me  fut  apportée  ! . . .  Leur  fuite ,  leur  crime ,  mon 
abandon  ,  ma  honte...  Comme  l'envie  se  réjouit  de  mon 
opprobre  !  Et  moi ,  j'invoquai  la  vengeance ,  la  vengeance 

accourut.  La  voici...  En  vérité  je  tiens  bien  l'épée. 

qu'en  pensez-vous? 

Fer  maudit  !  je  le  vois  ;  il  dégoutte  du  sang  de  ce  cœur 
pei-fide  ;  le  traître  est  tué.  Et  mon  autre  victime ,  ma 
belle  épouse ,  elle  a  payé  sa  dette  ,  elle  aussi  !  S'affaiblir , 
languir,  pleurer,  se  taire,  me  haïr,  mourir!  Je  la  vis 
expirer  peu  k  peu ,  je  la  vois  encore.  Ah  !  bel  être  déchu  ! 
pafdomie-moi  ;  je  t'aimais  tant  ! 

11  me  restait  deux  enfans  de  l'ange;  chers  enfans,  ils  au- 
raient pu  embellir,  consoler  et  hienlieurer  ^  ma  vie;  mais... 
mes  craintes,  mes  soupçons  et  mes  souvenirs  empoison- 
naient mon  amour  de  père,  arrêtaient  les  plus  tendres  ca- 
resses. Je  luttais  contre  mes  jalouses  craintes  ;  peut-être 
serais-je  parvenu  "a  les  dompter Le  ciel  voulait  qu'a- 
près avoir  goûté  le  bonheur  suprême  je  goûtasse  la  der- 
nière amertume  du  désespoir.  Mes  enfans ,  orphelins  de 
leur  mère,  abandonnés,  isolés,  négligés,  se  fanèrent  comme 
de  faibles  fleurs.  Au  sein  de  la  jeunesse ,  de  la  beauté, 
de  la  santé,  de  la  joie,  ils  moururent,  et  je  restai  seul; 
maudit,  ah!  maudit  comme  je  suis  maintenant 

Pourquoi  me  regarder  de  cet  air  sévère , . . .  ainis,  n'est-il 
pas  vrai  que  mes  épreuves  ont  été  cruelles,  que  mes  blessures 
ont  été  profondes  !  0  quelles  angoisses  ! . . .  Ecoutez-moi  ; 
vous  vous  étonnerez  que  cette  foudre  ne  m'ait  pas  anéanti. 
Non,  non,  ce  n'est  rien  que  ce  tonnerre  qui  frappe  le  globe 
quand  l'ouragan  lui  livre  combat,  ce  n'est  rien,  auprès 
de  l'autre  foudre  qui  perce  et  qui  brûle  le  cœur  de  l'homme; 
qui  met  à  nu  nos  entrailles  sanglantes ,  qui  fait  de  nous 
des  esclaves  et  des  martyrs  ;  ce  n'est  rien  auprès  de  vous, 
passions  ,  douleurs  ,  désespoir ,  espérances  déçues ,  dé- 
mons ,  sylphes  des  enfers ,  monstres  persécuteurs... 


'  Nous  hasardons  ce  vieux  mot  plein  de  f^âcc  qui  manque  a  la 
moderne  langue  française,  et  que  la  langue  anglaise  a  conservé. 
Mathurin  Rëgnier  dit  : 

N'avoir  craiule  de  rien  et  ne  rien  espc'rcr, 
Aniis,  c'est  ce  qui  peut  les  hommes  bienheurei: 

La  raison  dont  Dieu  a  voulu  blenheurer  les  hommes ,  dit  FMenne 
Pasquier  (  livre  6,  lettre  5).  En  vain  chercherait-on  l'équivalenl  mo- 
ilorne  de  celte  expression  charmante  et  énergique. 


L'ARTISTE. 


S3 


LE    MÉDECIN. 


La  paix,  la  paix,  mon  ami,  écartez  ces  souvenirs, 
soyez  plus  calme. 


LE    MALADE. 


C'est  la  vcrilé  ccpcnJant  ce  que  je  vous  disais;  vous  le 
savez,  mou  ami,  vous  savez  combien  j'étais  misérable,  et 
comment  je  tombai  de  haut  de  mon  orgueuil  !  Cet  esprit  si 
fier  et  si  indompté,  cet  homme  accoutumé  aux  jouis- 
sances, bercé  par  les  éloges,  entouré  de  flatteurs,  enivré 
de  gloire ,  vous  savez  ce  qu'il  devint  !  ô  arrogance  !  Voici 
venir  la  leçon  du  malheur.  Une  voix  a  crié  :  «  Que  sa 
»  coupe  soit  remplie;  qu'elle  soit  comblée  d'amertume  ; 
»  qu'il  la  vide  jusqu'à  la  lie  !  Démons ,  soyez  ses  guides  ! 
»  Moi  t ,  sois  son  asile  !  »  Oh  !  je  l'ai  entendue  cette  voix, 
je  l'ai  entendue  ! 

Ecoutez....  Ma  tête  est  faible,  et  j'ai  peine  a  rassem- 
bler mes  souvenirs  ;  mais  je  sais  que  deux  êtres  infernaux 
eurent  pouvoir  sur  moi.  Ils  vinrent  méprendre  dans  mou 

château Je  m'en  souviens  bien;  ils  me  jetèrent  hors 

de  mes  domaines,  lis  étaient  la ,  toujours  la ,  près  de 
mon  lit,  surveillant  mon  sommeil,  épiant  mon  réveil  ; 
ma  terreur  le  matin,  mon  fléau  le  soir.  Oh  !  comme  ils 
me  traitèrent,  je  fus  leur  nègre  pendant  plusieurs  an- 
nées. Cela  est  triste ,  bien  triste  a  vous  dire  comment 
ils  abusèrent  de  ma  misère  et  jouirent  de  mon  agonie. 

D'abord  ils  me  bannirent  de  chez  moi;  un  monde  sans 
pitié  me  dit  que  j'étais  fou;  on  vola  au  pauvre  Eustace 
tout  ce  qu'il  possédait  au  monde  ;  terres,  domaines,  parcs, 

châteaux,  seigneuries «Le  gentilhomme  resta  pauvre, 

le  seigneur  resta  méprisé  !  De  porte  en  porte  ou  chassait 
le  malheuitux  et  le  mendiant  ;  l'être  le  plus  vil  ne  dai- 
gnait plus  lui  parler  ;  enlin,  j'échappai  "âmes  ennemis. 
Un  jour  (quelbeaujour!)  je  retrouvai  ma  liberté,  je  m'en- 
fuis, pressé,  aiguillonné  par  une  terreur  iriésistible,  et 
j'allai ,  je  courus  ,  je  marchai  sans  ra'arrêter,  h  travers  les 
champs,  les  forêts,  les  plaines,  jusqu'à  ce  que  j'attei- 
gnisse une  vaste  enceinte  qui  n'avait  pas  de  bornes  a  mes 
yeux ,  où  rien  ne  vivait ,  où  rien  ne  respirait ,  où  l'air 
et  la  nature  semblaient  morts,  où  planait  le  silence;  je 
m'endormis,  le  soleil  s'éteignait,  ses  derniers  rayons, 
chastes  et  doux,  brûlaient  au  loin.  Je  ne  voyais  que 
paix,  sommeil,  mort,  silence;  dévastes  ruines  au  milieu 
de  l'enceinte,  des  pilastres  antiques,  de  hautes  colon- 
nades,   une  mousse  grise  qui  revêtait  ces  décombres 

couche  froide  et  douce  où  je  cherchai  le  repos. 

Sur  ce  lit  paisible  je  restai  étendu  je  ne  sais  comment,  je 
ne  sais  combien  de  temps.  Une  condanmation  illimitée 
pesait  sur  moi.  Le  temps  !  il  n'était  plus  !  plus  de  jours  , 
plus  de  nuits,  aucun  intervalle  ne  marquait  sa  durée  ;  tout 


se  réduisait  et  se  concentrait  dans  un  moment  terrible  :  un 
affreux  pressent  '  qui  n'avait  ni  lendemain  ni  veille,  qui 
durait  toujours  et  ne  changeait  jamais. 

Toujours  devant  moi  celte  splendeur  triste  et  .solennelle 
du  soleil  mourant,  toujours  la  même  lueur  ardente,  pai- 
sible, immobile  sur  laquelle  mes  yeux  restaient  fixés; 
enfin  le  sommeil  m'accabla.  Ce  moment  de  sommeil ,  dont 
mes  persécuteurs  obstinés  profitèrent,  me  rejeta  dans  les 
fers.  Me  voila  de  nouveau  sous  leurs  mains,  courant, 
volant ,  traversant  la  terre  et  les  mers  :  jwint  de  paix  ,  de 
répit ,  de  repos,  voici  la  vaste  mer  aux  flots  noirs.  Voici 
des  montagnes  arides  et  des  cimes  glacées.  Nous  passons, 
nous  fuyons  ensemble.  Comment  ma  faiblesse  eût-elle  ré- 
sisté à  leur, force?  J'étais  un  enfant  débile  entre  les  mains 
d'un  géant.  Et  que  me  firent-ils  subir?  Dieux  !  quels  tor- 
rens  glacés  m'inondèrent.  Voyez-vous  ces  rayons  de  lu- 
mière qui  se  jouent  dans  le  cristal,  et  ces  cascades  nmr- 
murantes,  qui  chatoyent  de  mille  clartés.  Non  !  le  plus 
ferme  cœur  ne  soutiendrait  pas  ce  que  j'ai  vu ,  ce  que  j'ai 
senti. 

Cette  eau  si  rapide,  si  pure,  si  froide,  si  brillante,  qui  per- 
çait tout  mon  corps  de  ses  aiguilles  acérées. . .  Quelle  glace  ! 
quelle  nuit  !  et  comme  celte  onde  élancée  tourbillonnait 
autour  de  moi!  Puis  je  tombai  sur  la  terre,  puis  je  goûtai 
pendant  le  jour  quelques  heures  d'un  sommeil  troublé. 
Mes  amis,  comment  vous  dire  les  spectacles  auxquels 
j'assistai  ensuite?  Des  démons  qui  passent  et  fixent  sur 
moi  leurs  yeux  étincelans,  des  lumières  qui  scintillent 
dans  l'obscurité,  des  regards  qui  me  surveillent,  de  longs 
hurlemens  de  chiens,  de  longs  retentissemens de  cloches 
agitées,  de  longs  mugissemens  du  vent  qui  s'engouffre, 
trois  lombes  qui  projettent  leurs  ombres  sur  le  sol  fraîche- 
ment remué  qui  recouvre  les  cadavres que  sais-je?.... 

Esprits  funèbres ,  épargnez-moi  !  C'en  est  assez  ,  je  suc- 
combe ;  c'est  plus  qu'une  intelligence  humaine  n'en  peut 
supporter.  Les  voilà  qui  se  lèvent,  qui  me  regardent,  qui 
s'étonnent.  Comment  un  mortel  a-t-il  osé  se  mêler  à  leurs 
bandes  infernales... 

Oui,  j'ai  senti  tout  ce  qu'un  homme  peut  sentir.  J'ai 


'  L'expression  dont  se  sert  Tanteur  anglais  ne  peut  être  reprodoile 
dans  noire  lan{;uc.  Pour  la  profondeur  de  pcns<^  et  la  vcrilé  de  Piniafjr, 
il  en  est  peu  de  plus  sublimes  : 

One  JreaiIJul  »ow....  n  Un  terrible  mainteiutnt.  » 
Le  sentiment  de  la  douleur,  qni  seul  subsiste  chei  sir  Eiistae€,  a 
efface  en  lui  toute  perception  de  la  durée  et  de  la  mobilité  du  lein|M. 
Ronsard ,  dont  le  talent  et  les  travers ,  idolâtrés  pendant  cinquante  ans. 
ont  été  bafoués  pendant  deux  siècles  ,  et  soumis  enfin  °a  une  apprécia- 
tion équitable  par  de  jeunes  et  savans  critiques,  avait  dit  avec  beau -i 
coup  de  grandeur  ,  en  s'adressant  à  Dieu ,  qui ,  dans  son  éterqili  im- 
mense ,  ne  connaît  ni  avenir  ni  passé  : 

,.  Le  présent  tout  seul  îi  m  pieds  se  repose. 


61 


L'ARTISTE. 


payé  tout  entière  la  dette  de  la  nature,  la  dette  de  la  souf- 
france. Mes  maux ,  l'espérance  est  sans  force  pour  les 
guérir,  l'oubli  ne  peut  les  effacer.  Fatigues  du  cœur, 
misères,  beso'n,  terreur,  angoisses;  tout  m'assiège  h  la 
fois. 

Où  me  conduisirent-ils  ces  ennemis  ?  sur  les  joncs  des- 
séchés qui  s'ébranlaient ,  sur  la  cime  des  monts  glacés, 
partout  où  le  pied  de  l'iiomme  n'ose  se  reposer ,  la  où  l'aile 
du  vautour  s'agite  ,  dans  des  plaines  de  glaces ,  au  milieu 
des  feux  dévorans;  ils  nie  suspendirent  sur  une  branche 
si  fragile  que  le  j)lus  faible  oiseau  ne  pourrait  s'y  soutenir, 
sur  la  flèche  aignè  du  clocher  gigantesque,  dans  le  cra- 
tère du  Vésuve  éciimant  de  flammes  ,  sous  les  coups  jail- 
lissaus  de  la  marée  montante ,  sur  le  demier  pic  des 
vieux  rochers  où  la  tête  s'égare ,  dans  les  profondeurs  de 
la  mer  où  ma  poitrine  ne  respirait  plus,  enfin  ,  hélas  ! 
sous  les  cavernes  de  Bedlam ,  oii  une  tourbe  insensée 
conspire  contre  la  raisonde  l'homme.  Que  de  maux!  J'ha- 
bitais une  tanière,  l'orage  m'entourait;  j'étais,  sur  un 
navire,  suspendu  an  plus  haut  des  mâts;  j'ai  servi  de  jouet 
aux  plus  vils  des  esclaves;  je  me  suis  engagé  avec  une 
troupe  de  bohémiens  criminels ,  et  tout  ce  qu'ils  faisaient 
je  le  faisais  aussi.  Je  me  rappelle  ce  soir  où  ils  me  lais- 
sèrent étendu  sur  la  plage,  assailli  par  la  vague  furieuse , 
je  l'attendis  et  j'espérai  la  mort.  Déjà  mes  lèvres  sentaient 
l'amertume  de  l'onde  marine ,  mais  elle  se  retira  et  me 
laissa  vivre. 

Est-ce  l'existence?  est-ce  im  rêve?  je  l'ignore.  Au  lieu 
de  deux  persécuteurs ,  j'en  eus  mille ,  leurs  griffes  d'ai- 
rain pénétrèrent  dans  ma  poitrine.  Race  maudite,  bour- 
reaux sans  pitié. . .  j'étais  sans  défense;  on  m'accusa  de  tous 
les  crimes;  de  trah'son  ,  de  parjure  dont  j'étais  innocent. 
Je  m'enfuis  de  nouveau,  on  me  poursuivit,  on  m'attei- 
gnit, et  ma  prison  fut  plus  cruelle.  Quel  était  mon  crime 
pourtant?  Je  prêchais,  carie  malheur  m'avait  rendu  re- 
ligieux, et  voila  le  puits  profond  où  ils  m'ont  jeté ,  moi , 
homme  du  malbeurl  avec  une  ame  souillée  de  remords, 
un  souvenir  d'orgueil  qui  me  dévore,  tout  ce  que  le  dé- 
sespoir et  la  rage  peuvent  causer  de  souffrance.  Dans  le 
fait,  mes  amis,  ces  maux  ont  presque  influé  sur  ma  raison , 
et  la  plus  solide  intelligence  se  fût  ébranlée.  En  priant  je 
me  console  ;  mais  sir  Eustace,  le  pauvre  sir  Eustace  est 
mort.  Je  me  fais  vieux  et  je  suis  bien  pauvre.  Des  gens 
sévères  et  durs  surveillent  toutes  mes  actions,  arrêtent 

mes  pas,   me  ferment  la  bouche C'est  cruel,    vous 

voyez je  pleure  ! 

Mes  amis ,  faut-il  que  vous  me  quittiez  si  tôt?  mon  der- 
nier plaisir  doit-il m'être  enlevé?  Je  me  souviendrai,  dans 
mes  prières,  de  mou  bon  docteur  et  de  son  ami.  Mais  ces 
tristes  heures  que  vous  daignez  passer  avec  moi  ne  seront 
pas  perdues  :  je  saurai  vous  les  rendre,  et  j'enverrai  cher- 


cher mes  fidèles  amis  dès  que  j'aurai  racheté  mon  vieux 
château  de  Greyling. 

LE    VISITEUR. 

Pauvre  sir  Eustace,  il  espère  encore!  tant  de  maux  ne 
l'ont  pas  détrompé  !  Mais  dites-moi,  d'où  vient  que  cet 
esprit  si  fier  est  devenu  si  humble?  que  cette  vanité  qui 
le  dévorait  s'est  apaisée?  que  cette  violence  et  cette  ar- 
deur se  sont  transformées  en  résignation  et  en  humilité? 

LE    MÉDECIN. 

C'est  l'œuvre  du  malheur  et  de  la  honte.  Impuissant 
à  cacher  l'infortune  qui  l'accablait,  abattu  par  la  pau- 
vreté, il  tomba  dans  cet  abîme  où  vous  le  voyez,  et  d'où 
il  ne  sortira  qu'en  quittant  la  vie. 

C— s. 


UNE    MAISON    ITALIENNE 


AU    XVI'    SIECLE. 


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SHYLOCR. 
TlirM  tkotiMDcl  ducaH,  —  wril. 
Meirhanl  of  Veniez. 


Dans  une  des  belles  journées  du  printemps  de  l'année  1 574 , 
les  niarcliands  de  la  petite  ville  de  Lucques  étaient  rassembles 
sur  la  place  principale  de  la  ville  pour  se  livrer  aux  affaires  de 
leur  négoce  et  discuter  sur  l'ctat*  et  le  crédit  public  de  l'Eu- 
lope,  avec  la  franchise  et  la  liberté  qui  régnaient  alors  parmi 
les  bourgeois  des  seUe  communi.  C'était  principalement  à 
Lucques ,  à  Ancône ,  à  Florence  et  à  Venise  que  se  faisait  le 
commerce  des  matières  d'or  et  d'argent  ;  et  cette  branche  d'in- 
dustrie ,  qui  exige  im  rare  esprit  de  calcul ,  une  tête  froide  et 
une  intelligence  si  attentive,  abandonnée,  dans  les  siècles  pré- 
cédens,  aux  Juifs  et  aux  Slavons,  était  alors  exploitée  princi- 
palement par  les  habitans  de  la  Haute-Italie,  qu'on  nommait 
Lombards.  Le  siège  ordinaire  de  ces  marchands,  qui  était  un 
banc  de  marbre  ou  de  pierre  sur  lequel  ils  éprouvaient  par  le 
tintement  les  monnaies  alors  si  altérées,  leur  fit  bientôt  donner 
le  nom  de  banquiers ,  qui  a  pris  faveur  comme  sait  un  chacun. 

Au  jour  que  je  viens  d'indiquer,  on  voyait  à  la  porte  de  cha- 
que maison  delà  principale  place  de  Lucques,  un  de  ces  per- 
sonnages vérifiant  gravement  l'effigie  et  le  poids  des  impériales 
de  Flandre,  des  doubles  portugaises  de  Saint-Etienne,  et  jetant 
à  part  les  pièces  dont  l'empreinte  était  effacée  ou  la  valeur  dé- 
criée. 

—  Aussi  vrai  que  le  pont  de  Sestri  a  été  bâti  par  le  diable , 
dit  l'un  d'eux,  je  ne  donnerai  rien  de  plus  de  ces  ducats  de 
l'ologne  :  pas  un  denier  à  la  croix  de  Ijucqucs,  pas  un  teston  de 


L'ARTISTE. 


US 


\ 


l'rancc  !  Il  sVn  trouve  dcjà  «ne  telle  quantité ,  que  nous  serons 
obliges  de  les  envoyer  à  Florence  pour  en  faire  des  aiguières. 
Il  s'en  forge  même  dans  le  paysj  on  les  reconnaît  en  ce  qu'elles 
ne  sont  que  d'or  d'e'cu  et  non  du  bel  or  de  ducat,  comme  celles 
que  vous  voyez  là,  mon  maître  , -et  qui  trebiiclient  si  bien, 
ajouta-t-il  en  prenant  une  légère  balance  d'argent  d'un  travail 
curieux  ,  et  en  faisant  glisser  dans  les  bassins  quelques  ducats 
de  Venise.  —  D'ailleurs  elles  ne  pèsent  que  deux  grains  de 
plus  que  l'e'cu  au  soleil ,  et  par  saint  Martin  et  saint  Frc'dien  , 
les  patrons  de  Lucques ,  je  n'en  donnerai  pas  davantage  ! 

Celui  qui  parlait  de  la  sorte  e'tait  un  homme  de  soixante  ans 
environ ,  qui  eût  paru  d'une  liaule  stature  si  l'âge  n'eût  voûté 
ses  c'paulcs  ,  et  si,  dès  long -temps  ,  l'habitude  de  comp- 
ter de  l'argent  et  de  l'examiner  de  près  n'eût  fait  pencher 
sa  tête  sur  sa  poitrine.  11  parlait  à  un  jeune  homme  d'une 
taille  élancée  et  élégamment  vêtu ,  qui  l'écoutait  avec  impa- 
tience et  traçait,  avec  l'épée  suspendue  à  son  ceinturon  ,  quel- 
ques chiffres  sur  le  sable,  comme  pour  chercher  à  se  rendre 
compte  du  résultat  que  lui  laissaient  entrevoir  les  propositions 
des  marchands. 

—  Et  vous,  Sahel  Haiibcli,  reprit  le  vieux  banquier  en  se 
tournant  vers  un  Levantin  qui  attendait  dans  l'altitude  de  l'in- 
souciance la  plus  complète  qu'il  eût  terminé  sa  conversation 
avec  le  jeune  seigneur ,  j'ai  enfin  réglé  voire  compte,  vous  pour- 
rez l'examiner  à  loisir  ce  soir,  en  causant  auprès  de  mon  brasier 
et  en  me  faisant  sociclé.  Par  saint  Frédicn  !  —  passez  moi  ce 
serment ,  vous  jurerez  ce  soir  autant  qu'il  vous  plaira  par  le 
prophète,  — j'aurai  besoin  du  meilleur  conte  que  vous  ayez 
recueilli  dans  le  désert  :  car  mon  fils  Rico  part  aujourd'hui 
même  ])our  la  grande  cité  de  Paris;  et  aussi  vrai  que  le  diable  a 
bâti  à  Lucques  un  pont  sur  le  Ccrchio,  vous  ferez  l'acte  d'un 
bon  musulman  en  consolant  un  pauvre  vieux  chrétien  qui  va 
rester  seul  dans  le  monde. 

En  prononçant  ces  dernières  paroles ,  la  voix  du  vieillard 
devint  moins  assurée.  11  regarda  quelques  momcns,  d'un  air 
distrait,  les  piles  d'or  et  d'argent  qui  s'élevaient  devant  lui,  et 
passa  sa  main  sur  ses  paupières  comme  pour  réprimer  une 
larme. 

—  Vous  envoyez  votre  fils  à  Paris,  dit  le  jeune  étranger  qui 
venait  d'achever  ses  calculs  sur  le  saille.  Je  me  rends  à  Lyon , 
et  si  un  compagnon  de  bonne  humeur  ne  lui  semble  pas  déplai- 
sant, il  pourra  venir  avec  moi  jusque  là.  Il  trouvera  ensuite 
facilement  quelques  camarades  de  roule  pour  gagner  en  sûreté 
la  grande  ville. 

—  Puisque  vous  allez  à  Lyon ,  messirc ,  dit  avec  vivacité  le 
vieux  Lombard  ,  oubliant  aussitôt  sa  tristesse  ,  il  vous  faut  des 
douzains  et  des  carolus  pour  vos  ducats  de  Pologne,  et  de  celte 
façon  nous  pourrons  faire  une  meilleure  affaire.  Ces  monnaies- 
là  sont  aujourd'hui  fort  élevées  en  France  ,  et  en  les  échaugeanl 
a  Lyon,  chez  Bonvisi,  mon  compatriote,  avec  des  philippus 
d  argent  à  cinq  livres  et  des  écus  au  soleil  à  trois  livres  douze 
sous  six  deniers  ,  vous  gagnerez  ce  que  vous  perdrez  ici  sur  vos 
ducats.  —  Mais,  ajouta-l-il  eu  soupirant,  j'oublie  que  Rico  va 


me  quitter,  et  peut-être  pour  long-temps....  Mon  gentilhomme , 
pensez-vous  que  les  roules  soient  sûres  ? 

—  Par  la  messe!  votre  fils  est  bien  a  plaindre!  dit  l'étranger, 
il  va  visiter  Paris  et  la  cour;  la  cour  oîi  les  plus  grands  belilres 
deviennent  galans  et  damerels!  Que  sera-ce  donc  quand  il  aura 
vu  comme  moi  Varsovie  ,  Vienne  et  Venise?  C'est  alors  qu'il 
vous  reviendra  merveilleusement  brave  et  accompli  ! 

—  Chi  non  s'aventura  non  ha  Ventura,  dit  le  proverbe; 
mais  Dieu  sait  où  l'on  va  dès  qu'on  part,  et  si  je  n'étais  pas 
cassé  par  l'âge ,  j'irais  moi-même  en  cour  de  France,  où  j'ai 
plus  d'un  ami ,  dit  le  Lombard  en  se  redressant.  —  Oui  ,  plus 
d'un  ami,  et  ajouta-t-il  en,  soupirant,  plus  d'un  delu'teurl 

—  Par  la  tête  de  saint  Innocent  !  si  vous  avez  encore  des  dé- 
biteurs en  ce  beau  pays  de  la  cour  de  France,  je  vous  conseil!; , 
maître  Barlholomée ,  de  rengainer  pour  l'heure  vos  lettres  de 
créance.  Savez-vous  pas  que  le  roi  de  France  et  de  Pologne  est 
en  route  pour  venir  prendre  possession  de  son  royaume ,  et 
qu'il  est  déjà  arrivé  à  Venise?  Il  serait  beau  ,  ma  foi,  de  voir 
un  Lombard  venir  réclamer  de  vieilles  dettes  au  jour  où  le» 
seigneurs  de  France  se  ruinent  en  passemens ,  en  broderies  et 
joyaux,  en  accoutremcns  et  en  livrées  de  toute  espèce.  Se  pré- 
senter avec  une  cédule  portant  gros  intérêts,  au  milieu  des  mas- 
carades^ des  joutes  et  des  tournois  dont  on  va  régaler  SaJf^h 
jcsté  pour  son  retour!  Y  i)ensez-vous ?  Allons,  allons,  il  y^F 
temps  pour  tout.  Si  votre  fils  va  à  la  cour  aujourd'hui,  c'est 
de  bons  écus  d'or  qu'il  lui  faut  donner,  et  non  de  vieilles  char- 
tes qui  ne  l'aideront  pas  à  faire  figure. 

Le  jeune  cavalier  releva  sa  moustache  noire ,  et  serra  avec 
complaisance  autour  de  sa  taille  les  plis  de  son  manteau  brodé. 

—  J*  sais ,  dit  le  Lombard ,  que  le  nouveau  roi  de  France 
prend  gaiement  du  plaisir  à  Venise,  et,  à  en  juger  par  votre  bonne 
mine  et  vos  façons  délibérées ,  vous  êtes  sans  doute  un  seigneur 
de  sa  suite  ?  J'ai  connu  Sa  Majesté  quand  elle  n'était  que  duc 
d'Anjou,  du  temps  du  feu  roi  Charles  IX,  et  elle  m'a  souvent 
fait  l'honneur  de  ni'craprunter  de  l'argent.  Messer  Palladio,  le 
fameux  architecte ,  m'écrivait ,  il  y  a  peu  de  jours ,  qu'elle  avait 
même  daigne  s'informer  si  le  vieux  Bartholomce  Zametti  exis- 
tait encore,  et  s'il  poiu-rait  faire  avec  elle  un  contrat  de  prêt 
pour  les  bagues  et  pierreries  de  la  couronne  de  Pologne  que 
messire  d'Issoire  a  eu  la  précaution  d'emporter,  en  laissant  la 
cassette  où  elles  se  trouvaient  remplie  de  sable  et  de  cailloux. 
—  Suis-je  pas  bien  informé,  mon  jeune  sire  ? 

—  Silence,  ou  par  tous  les  saints  du  paradis  vous  auriez  à 
vous  repentir!  dit  l'étranger.  J'ai  à  vous  parler  de  cette  affaire. 
Ne  poiivez-vous  faire  en  sorte  que  je  vous  dise  deux  mois  en 
secret  ? 

—  Par  le  pont  de  Sestri  et  le  diable  qui  l'a  fait  î  je  me  dou- 
tais bien  que  vous  n'étiez  pas  venu  de  Venise  à  Lucques  pour 
échanger  deux  cents  ducats  de  Saint-Etienne.  Attendez  un  in- 
stant, mon  jeune  maître ,  nous  entrerons  dans  ma  casine  où  nous 
causerons  à  loisir  auprès  d'un  (x>t  d'hypocras  garni  d'un  lit  de 
gérofle  et  de  cannelle.  Ne  savais-je  pas  que  vous  y  viendriez , 


m 


L'ARTISTE. 


mon  maître?  —  Giuscppe ,  emportez  ces  sacs.  Il  y  en  a  dix-sept. 
Laissez  ces  rouleaux  ,  je  les  emporterai  moi-même.  —  Sans 
adieu ,  Sahel  Haiibeli ,  ne  quittez  pas  la  place.  Il  se  peut  que 
j'aie  de  l'argent  à  vous  demander  en  échange  de  lettres  d'usance 
sur  le  juif  Mascrdschwaïh ,  mon  correspondant  à  Tripoli.  Soyez 
tranquille,  il  paiera  bien,  quand  même  don  Juan  d'Autriche, 
qui  croise  devant  Tunis ,  empêcherait  les  Turcs  de  s'établir  à 
la  Goulctte. 

En  parlant  ainsi ,  le  Lombard  prit  sa  toque  et  son  manteau , 
et  fit  entrer  avec  politesse  l'étranger  dans  sa  maison. 

La  conversation  qui  eut  lieu  dans  le  comptoir  de  Zametli , 
entre  l'étranger  et  le  Lombard ,  dura  long-temps  ,  et  la  salle  où 
ils  se  trouvaient ,  garnie  de  tapisseries  de  Flandre ,  garda  dis- 
crètement le  secret  de  cette  confe'rence  qui  avait  éveille'  la  cu- 
riosité des  valets  de  la  maison.  Enfin,  la  porte  s'ouvrit,  et 
Bartholomc'e  donna  l'ordre  d'appeler  sur  la  place  le  courtier 
levantin ,  qui  ne  tarda  pas  à  venir ,  et  qui  resta  une  heure  en- 
viron avec  ces  deux  personnages.  La  clochette  du  vieux  ban- 
quier se  fit  alors  entendre,  et  Giuseppe,  qui  était  habitué  à 
obéir  à  ce  son  argentin ,  étant  allé  de  nouveau  prendre  les  or- 
dres de  son  maître ,  accourut  en  toute  hâte  dire  au  jeune  Fcdé- 
rigo,  qu'on  nommait  habituellement  Rico,  par  diminutif,  que 
son  père  était  prêt  à  recevoir  ses  adieux. 

•<|^  valet  trouva  Rico  appuyé  sur  une  balustrade  de  pierre 
une  architecture  gothique,  qui  régnait  devant  un  perron  élevé 
sous  les  portes  de  la  maison,  dans  la  cour  principale.il  portait 
un  costume  du  matin,  à  la  milanaise,  qui  consistait  en  une  veste 
ronde  avec  des  chausses  longues  en  velours  noir  fort  serrées,  et 
des  bottines  jaunes  qui  ne  s'élevaient  pas  au-dessus  de  la  che- 
ville du  pied.  Toute  son  attention  se  portait  sur  un  beau  genêt 
d'Espagne ,  qu'un  de  ses  gens  exerçait  à  obéir  au  frein  qu'il  ne 
supportait  qu'en  frémissant.  Quelques  couples  de  chiens,  de  race 
pure,  s'élançaient  sur  les  traces  du  cheval  à  chaque  passe,  et 
remplissaient  l'air  de  leurs  aboiemens.  Au  moment  où  Giuseppe 
s'approcha ,  le  piqueur,  qui  venait  de  lancer  son  cheval  vers  le 
perron,  raccourcit  subitement  les  rênes  et  arrêta  le  fougueux 
animal  tout  fumant  de  sueur,  qui  secoua  sa  crinière  avec  rage, 
tremblant  de  tous  ses  membres ,  et  blanchissant  son  noir  poi- 
trail de  longues  raies  d'écume. 

—  Per  Bacco  !  le  misérable  !  ne  mériterais-tu  pas  que  je  te 
brisasse  fous  les  os  pour  rudoyer  ainsi  un  étalon  qui  a  plus  de 
sang  noble  dans  les  veines  que  n'en  eut  jamais  ton  père!  ~ 
Viens,  mon  pauvre  Platon,  dit  Rico  en  descendant  les  marches 
et  arrachant  une  touffe  d'herbes  qu'il  présenta  à  son  cheval 
d'une  main,  tandis  qu'il  le  caressait  amoureusement  de  l'autre, 
viens  te  reposer  de  tes  fatigues  sur  une  épaisse  litière.  Je  te 
quitte ,  mais  je  te  reverrai  bientôt ,  et  tes  flancs  arrondis  ne 
porteront  plus  d'autre  cavalier  que  moi. 

A  ces  mots ,  il  fit  signe  à  l'écuyer  de  quitter  la  selle,  et  lais- 
sant flotter  les  rênes  sur  le  cou  du  cheval  qui  semblait  indomp- 
té,  il  se  fit  suivre  docilement  par  son  favori,  s'arrêtant  sans 
cesse  pour  admirer  son  encolure,  pour  embrasser  le  coursier 
qui  venait  de  temps  en  temps  poser  sa  tête  sur  l'épaule  de  son 
jeune  maître ,  ou  pour  donner  ses  ordres  relatifs  à  son  bien-être. 


—  Faites-le  boire,  Gioio,  maintenant  que  son  poil  est  sé- 
ché. Eh  bien!  ne  savez-vous  pas  encore  qu'il  faut  battre  l'eau 
avec  une  poignée  de  paille?  —  Ah!  mon  pauvre  Platon,  tu 
t'apercevras  de  mon  absence ,  dit-il  en  appuyant  son  coude  sur 
la  croupe  du  cheval ,  qui  frappa  légèrement  du  pied  et  hennit 
comme  s'il  eût  compris  la  paiole  de  son  maître. 

—  L'heure  du  départ  approche,  signor  Rico!  dit  Giuseppe 
en  s'efforçant  d'élever  sa  voix  au-dessus  de  celle  des  chiens,  qui 
se  remirent  à  aboyer  tumultueusement  à  son  approche.  Votre 
père  veut  encore  vous  parler. 

—  Je  vais  me  rendre  auprès  de  lui ,  dit  Rico ,  qui  ne  dé- 
tourna pas  les  yeux  de  la  cuve  de  marbre  antique  qui  servait 
d'abreuvoir,  et  dans  laquelle  le  fougueux  Platon  se  désaltérait 
à  grand  bruit. 

—  Ah  !  signor  Rico ,  que  la  maison  va  être  triste  et  silen- 
cieuse quand  vous  n'y  serez  plus,  reprit  Giuseppe,  on  n'y  en- 
tendra que  le  bruit  des  ducats  dans  les  balances;  plus  de  séré- 
nades nocturnes  aux  portes  voisines  ,  plus  de  fanfares  matinales, 
plus  de  courses  forcées  à  Pistoie ,  d'amans  jaloux  qui  nous  da- 
guerontj  mais  aussi  plus  de  Jésus  d'or  dans  mon  escarcelle. 
Ah!  pourquoi  notre  maître  ne  me  permet-il  pas  de  vous  suivre? 

—  Je  reviendrai  bientôt ,  Giuseppe.  A  quoi  pensez-vous  , 
Gioio?  pourquoi  ne  mettez-vous  pas  à  Platon  sa  couverture?  ne 
la  serrez  pas  ainsi  sur  le  garrot.  —  Tu  sens  bien  ,  Giuseppe, 
que  je  ne  pourrais  rester  long-temps  loin  de  mon  père.  —  Et 
vous  aurez  soin  ,  maître  Gioio ,  de  garnir  de  nattes  l'écurie  de 
Platon.  Les  nuits  sont  encore  fraîches.  —  Avant  deux  mois  je 
veux  être  dans  ses  bras  pour  ne  plus  le  quitter.  Je  te  parle  de 
mon  père,  Giuseppe.  —  A  propos,  Gioio,  n'oubliez  pas  de 
lui  graisser  les  sabots,  la  corne  en  deviendrait  cassante.  —  Un 
homme  raisonnable  et  réfléchi  pouvait  seul  remplacer  mon  père 
à  Paris  ,  et  c'est  à  moi  seul  qti'on  devait  confier  un  voyage 
d'une  si  haute  importance. 

Jetant  un  dernier  coup  d'oeil  sur  le  beau  Platon  ,  il  suivit 
Giuseppe  et  écouta ,  tout  en  jouant  avec  ses  chiens ,  ce  que  ce- 
lui-ci lui  raconta  de  l'étranger.  Ils  montèrent  ensemble  un  es- 
calier de  structure  peu  savante,  mais  décoré  de  fresques  écla- 
tantes et  de  belles  statues.  Les  plafonds  ,  les  murailles  étaient 
chargés  d'arabesques ,  et  dans  les  salles  qu'ils  traversèrent  se 
trouvaient  réunis  ,  avec  un  goût  remarquable  ,  des  tableaux  de 
dévotion  et  des  vases  ciselés  de  Florence.  Les  hautes  fenêtres 
étaient  garnies  de  vitraux  coloriés  par  Luca  délia  Robia,  qui 
venait  de  retrouver  le  procédé  de  ce  genre  de  peinture;  et  dans 
le  cabinet  du  Lombard  ,  au-dessus  des  coffres  damasquinés  de 
Milan  et  entre  des  panneaux  de  tapisserie ,  on  voyait  des  por- 
traits dus  aux  pinceaux  de  Jules  Romain  et  de  Jean  d'Udine, 
des  gravures  en  boisd'Albrecht  Durer,  de  ces  estampes  noires  ou 
nielles  que  les  Florentins  exécutaient  avec  beaucoup  de  succès, 
et  quelques  caricatures  fantastiques  au  bas  desquelles  on  lisait 
le  grand  nom  de  Léonard  Vinci. 

Le  Lombard  et  l'étranger  étaient  seuls.  Le  jeune  seigneur, 
nonchalamment  assis  dans  un  grand  fauteuil  de  velours ,  les 
jambes  étendues  sur  un  coffre ,  portait  de  temps  en  temps,  dans 


L'ARTISTE. 


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H 


cette  attitude,  à  ses  lèvres  «ne  coupe  dorée  remplie  de  yin  de 
Grèce.  Pour  le  Lombard,  il  était  occupe  à  sceller  avec  delà 
cire  jaune  un  coffret  de  bois  précieux  garni  d'acier.  Après  avoir 
terminé  sa  tâche  ,  il  remit  à  l'étranger  la  bague  dont  il  s'éuit 
servi  pour  cette  opération. 

—  Dans  trois  mois ,  lui  dit-il ,  vous  me  rapporterez  notre 
contrat ,  et  moi  je  vous  remettrai  cette  cassette.  —  C'est  un 
marché  qui  sera  exécuté  avec  autant  de  scrupule  que  s'il  avait 
été  juré  dans  le  conseil  de  la  république.  —  Ah  !  voici  Rico  , 
ajouta-t-il,  vous  voyez  qu'il  ne  sera  pas  déplacé  en  voyageant 
avec  un  noble  seigneur. 

L'étranger  releva  lentement  la  tête  pour  regarder  le  jeune 
homme  qui  se  mordait  les  lèvres  de  dépit. 

—  Par  ma  foi ,  dit-il  enfin ,  c'est  un  cavalier  bien  tourné 
pour  un  homme  qui  a  été  élevé  parmi  des  Scribes  et  des  Pha- 
risiens. Quand  il  aura  appris  à  balancer  sa  dague  sur  sa  cuisse, 
à  faire  enfler  les  plis  de  son  collet ,  et  à  porter  à  son  oreille 
gauche  un  diamant  qui  étincellcra  sous  cette  noire  chevelure , 
il  aura  vraiment  bon  air ,  et  nous  pourrons  l'employer  à  quel- 
que chose  de  raisonnable. 

—  Ne  lui  mettez  pas  en  tête  ces  folies ,  messire ,  dit  le  ban- 
quier. Rico  n'a  déjà  que  trop  les  goûts  des  jeunes  seigneurs.  Il 
sait  balancer  mal  à  propos  une  dague  tout  aussi  bien  qu'un  au- 
tre j  et  quant  au  bon  air ,  voyez,  il  ne  se  gêne  aucunement  pour 
se  présenter  devant  son  vieux  père  avec  une  bande  de  chiens 
qu'il  a  baptisés  de  noms  païens  volés  aux  savans  gentilshommes 
grecs  qui  nous  viennent  de  Sicile.  Est-ce  ainsi  qu'il  apprendra 
son  métier?  A  peine  s'il  sait  distinguer  un  écu  d'or  d'un  noble 


rose  ; 


—  Ah!  jeune  homme,  jeune  homme,  cela  est  mal  à  tous,  dit 
l'étranger.  Moi  je  connais,  rien  qu'aies  toucher,  toutes  les  mon- 
naies de  la  Pologne  et  de  l'Italie.  Il  n'est  pas  dans  toute  la 
chrétienté  ime  face  royale  ,  blanche  ou  jaune ,  qui  n'ait  passé 
par  ma  ceinture.  Tenez ,  ajouta-t-il  en  étendant  la  main  vers  un 
amas  de  pièces  d'or  qui  se  trouvait  auprès  de  lui ,  je  veux  vous 
faire  juge  de  ma  science.  Celle-ci  c'est  une.... 

Mais  il  s'arrêta  tout  à  coup  et  tourna  la  pièce  entre  ses  doigts 
sans  pouvoir  la  qualifier. 

—  Votre  science  est  déjà  en  défaut ,  dit  le  vieux  Lombard. 
Ce  n'est  pas  non  plus  à  vous  que  je  confierais  mon  banc.  Cette 
pièce  que  vous  tenez  en  votre  main ,  est  un  écu  de  Florence , 
et  la  mère  du  roi  Henri  III  en  a  jadis  apjwrté  bon  nombre 
dans  le  tréior  de  France. 

—  Je  la  reconnais  maintenant ,  dit  l'étranger  en  portant  al- 
ternativement ses  regards  sur  la  pièce  d'or  et  sur  le  jeune  Rico. 
Mais  dites-moi  ce  que  signifient  les  deux  lettres  placées  au-des- 
sous de  cette  figiuc? 

—  Ce  sont  les  initiales  du  grand-duc  Lam-cnt  dont  cet  écu 
porte  l'efTigie.  On  reconnaîtrait  entre  mille  un  Médicis  à  ce  nez 
aquilin  et  à  cet  œil  ouvert. 

—  Eh  bien  !  par  Notre-Dame  do  Paris ,  dit  l'étranger  en 


éclatant  de  rire  et  en  regardant  de  nouveau  Rico  ,  je  serais  tenté 
de  croire  que  la  mère  de  ce  jeune  homme  allait  quelquefois  se 
promener  du  côté  de  Florence  j  et  puisque  votre  fils  s'en  va 
courir  le  monde ,  croyez-m'en  ,  gardez  cet  écu ,  c'est  un  portrait 
aussi  fidèle  qu'en  ont  jamais  pu  faire  Raphaël  et  Léonard. 

—  Est-ce  donc  coutume  à  la  cour  de  France  de  laisser  ainsi 
échapper  tout  ce  qui  vient  à  la  bouche  ?  dit  Rico  en  s'avançant 
vers  l'étranger.  Ce  n'est  pas  l'usage  de  Lucques,  messire,  et 
bien  vous  prend  de  vous  trouver  dans  la  maison  de  mon  père , 
sinon  je  ne  laisserais  pas  tomber  ce  propos. 

—  Saints  du  ciel!  As-tu  perdu  l'esprit,  Rico?  Y  songes-tu 
bien?  Offenser  un  seigneur  ! 

Mais  l'étranger  ,  qui  riait  encore  de  la  raillerie  qu'il  venait 
de  faire  ,  ne  se  laissa  nullement  émouvoir  par  la  juste  colère  du 
bouillant  Italien.  Il  acheva  de  Iwire  son  vin  de  Chypre  «  qui 
perlait  dedans  l'or,  »  comme  dit  le  vieux  Ronsard,  et  se  met- 
tant à  caresser  un  des  chiens  qui  flairait  avec  inquiétude  la 
fourrure  de  renard  bleu  dont  était  bordé  son  manteau ,  il  inter- 
rompit le  Lombard  en  disant  à  Rico ,  d'un  ton  fort  tranquille  ; 
—  Vous  avez  là  un  vaillant  limier,  mon  jeune  sire;  il  y  aurait 
plaisir  à  le  mettre  sur  une  voie.  J'ai  vingt  couples  de  chiens 
marqués  à  mes  armes ,  mais  pas  xm  dont  le  nez  soit  aussi  frais 
et  la  jambe  aussi  sèche.  Voilà  sans  doute  son  père  ;  vraiment, 
ils  ont  un  air  de  famille.  * 

—  Vous  n'êtes  pas  heureux  à  trouver  les  ressemblances, 
messire ,  dit  Rico  avec  humeur.  —  Mais  vous  m'avez  fait  de- 
mander, mon  père.  Me  voici  à  vos  ordies. 

—  Mon  fils,  dit  le  banquier,  vous  allez  quitter  notre  bonne 
ville  de  Lucques  pour  aller  en  terre  étrangère  et  dans  le  pays 
de  la  cour  qui  vous  est  inconnu  ;  mais  j'y  ai  laissé  de  vieux 
amis  qui  vous  protégeront ,  et  ce  jeune  seigneur  que  voici  con- 
sent à  vous  prendre  jusqu'à  Lyon  à  sa  suite.  Ce  n'est  pas  un 
déplaisant  voyage  que  vous  allez  faire ,  et  vous  y  êtes  sans  doute 
préparé. 

—  Dieu  me  garde  de  vous  désobéir,  mon  père,  dit  à  voix 
basse  Rico  ;  mais  ne  pourriez-vous  remettre  à  un  autre  temps 
mon  départ.  J'ai  moins  envie  de  vous  quitter  que  jamais ,  mon 
père,  puisqu'il  me  faudrait  faire  route  avec  ce  jeune  muguet 
de  la  cour  de  Pologne ,  qui  n'a  de  courtoisie  que  pour  mes 
chiens ,  et  qui  ne  vient  ici  que  pour  vous  empnmter  de  l'argent , 
ce  me  semble. 

Pour  toute  réponse ,  le  vieux  banquier  prit  Rico  par  le  bras 
et  l'entraîna  vers  une  croisée  qui  était  restée  ouverte. 

—  Vois-tu  ce  banc  rompu ,  à  la  troisième  porte  après  la 
mienne  ?  lui  dit-il. 

—  Eh  bien  !  mon  père  ? 

—  C'est  celui  de  Luigo  Luigi ,  qui  a  pris  la  fuite.  Es-tu  ja- 
loux de  voir  le  mien  dans  le  même  état  ?  Que  dirais-tu  si  le» 
anziani  venaient  en  cérémonie  abattre  à  coups  de  marteau  le 
beau  banc  de  marbre  qtie  j'ai  fait  venir  de  Carrare ,  et  si  l'on 


I 


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L'ARTISTE. 


désignait  partout  ton  père  sous  le  nom  de  bancorotto  ■  ?  C'est 
cependant  ce  qui  arrivera  avant  que  les  marroniers  aient  fini  de 
blanchir  dans  la  campagne  de  Lucques  ,  si  tu  ne  vas  réclamer 
mon  bien  à  la  cour  de  France.  Et  tu  commences  en  cherchant 
noise  à  un  des  seigneurs  de  la  nouvelle  cour?  Oh  !  oh!  il  te 
faudra  changer  d'humeur  et  mettre  bas  tes  rancunes ,  si  tu  veux 
réussir  en  ce  pays. 

Mon  père ,  puisqu'il  vous  plaît  de  me  le  commander,  je  lui 
ferai  bon  visage  pour  le  respect  et  l'obéissance  que  je  vous  doisj 
mais  je  ne  vous  réponds  pas  que  je  me  masquerai  pour  plaire 
aux  grands  et  aux  seigneurs  ,  car  mon  cœur  est  plein  de  fran- 
chise ,  et  il  n'y  a  que  Dieu  qui  puisse  le  changer. 

—  Par  le  diable  qui Mais  c'est  une  sève  de  jeunesse  qui 

te  passera.  L'arbre  est  nouveau  encore,  et  ces  épines-là  tombe- 
ront quand  il  portera  des  fruits.  N'importe,  mûr  ou  non ,  il  faut 
que  tu  partes.  J'ai  mille  créances  à  la  cour  de  Francej  il  en  est 
une  surtout  qui  me  tient  au  cœur ,  car  elle  est  bonne ,  et  ma 
fortune  en  dépend.  —  Tu  as  ouï  parler  sans  doute  du  comte  de 
Lorges,  seigneur  de  Montgommery?  C'était  un  brave  gentil- 
homme qui  commandait  en  mon  temps  la  garde  écossaise  ,  et 
qui  descendait  lui-même  du  roi  Jacques  d'Ecosse.  Ce  fut  lui 
qui  me  fit  connaître  (j'étais  bien  jeune  alors)  tous  les  plus  ri- 
ches seigneurs  de  la  cour.  Son  fils  Gabriel  est  un  des  princi- 
paux officiers  de  l'armée  huguenote  :  il  a  vaillamment  combattu 
dans  les  dernières  guerres  du  Béarn,  et,  il  n'y  a  pas  long-temps, 
il  vint  ici  avant  que  de  se  rendre  à  la  cour  d'Angleterre ,  où  la 
reine  Elisabeth  devait  l'aider  de  vingt-deux  vaisseaux  pour  se- 
courir La  Rochelle.  Il  me  rappela  son  père  ,  il  me  fit  souvenir 
des  sei-vices  que  le  brave  comte  Jacques  m'avait  rendus  ,  il  me 
parla  avec  tout  le  feu  de  son  esprit  de  la  renommée  qu'il  gagne- 
rait en  cette  affaire ,  et  il  m'offrit  de  si  bonnes  sûretés  sur  ses 
biens  ,  que  je  lui  prêtai  deux  cent  mille  livres... 

Ici  le  Lombard  s'arrêta,  et  le  volume  de  sa  voix  qui  s'était 
peu  à  peu  augmenté,  diminua  graduellement,  de  manière  à 
laisser  à  |'eine  deviner  jusqu'à  quel  taux  s'était  élevée  sa  recon- 
naissance pour  le  comte  Jacques ,  et  son  estime  pour  les  garan- 
ties que  lui  avait  laissées  le  comte  Gabriel. 

—  Oui-dà  !  dit  l'étranger  qui  n'avait  rien  perdu  de  ce  dis- 
cours ,  oui-dà  !  maître  Bartholomée ,  est-ce  ainsi  que  vous  prê- 
tez vos  doublons  aux  hérétiques  ,  et  pour  faire  la  guerre  à  la 
couronne?...  Voilà  bien  les  Juifs  et  les  Lombards!  Ils  prête- 
raient à  Bclïébut  sur  un  gage ,  et  ne  donneraient  pas  un  teston 
par  miséricorde,  por  librar  iina  anima  cristiana  del  infiemo, 
comme  nous  disions  en  Espagne. 

—  L'Espagnol  ne  dit-il  pas  aussi  :  Tan  cristiano  como 
moro  es  donDinero,  don  Argent  est  aussi  maure  que  chrétien. 
Quoi  que  vous  puissiez  dire,  je  ne  regrette  pas  l'emploi  du 
mien ,  —  pourvu  que  monseigneur  de  Lorges  me  le  rende. 

—  Pourvu  !  répéta  l'étranger  en  souriant  d'un  air  sombre. 


'  Banqueroutier,  liuéralement  banc  rompu. 


—  Oh  !  ce  n'est  pas  un  gentilhomme  qui  m'a  emprunté  pour 
faire  des  ballets  et  des  mascarades ,  comme  j'en  sais  quelques- 
uns,  dit  le  Lombard  en  regardant  malicieusement  son  hôtej  il 
avait  à  sa  solde  huit  cents  arquebusiers  normands  et  quatre  cents 
piquiers  anglais.  Cela  coûte  plus  cher  à  entretenir  qu'une  meute 
de  chasse ,  mon  jeune  maître  ! . . .  —  Enfin  ,  hérétique  ou  non , 
j'ai  lâché  mon  argent:  il  faut  qu'il  me  revienne.  C'est  toi,  Rico, 
que  je  charge  de  cette  tâche.  Le  moment  est  bon.  L'empereur, 
en  recevant  Sa  Majesté  le  roi  de  France  sur  les  terres  de  l'em- 
pire, l'a  engagé  à  ménager  les  huguenots  qui  ont  des  accoin- 
tances secrètes  avec  le  prince  Palatin  et  les  protestans  d'Al- 
lemagne. Aussi  bien  est-ce  le  seul  moyen  de  se  garder  des 
catholiques  qui  ne  l'aiment  non  plus  guère;  et  s'il  s'oppose  aux 
uns  comme  aux  autres ,  son  autorité  se  gardera  droite  et  élevée 
comme  le  fléau  entre  les  deux  bassins  de  cette  balance. 

—  Châsse  sainte  Geneviève  !  vous  êtes  diantrement  informé 
sur  ces  matières,  maître  Zametti,  dit  l'étranger. 

—  Comme  le  doit  être  un  bon  banquier,  à  qui  chsque  folie 
des  rois  et  seigneurs  peut  coûter  son  bien ,  dit  le  Lombard.  Or  , 
je  vous  le  dis ,  les  charges  ne  manqueront  pas  en  cette  nouvelle 
cour  aux  huguenots ,  et  le  seigneur  de  Lorges  en  aura  sa  part. 
—  Sus  donc,  Rico,  monte  ton  bon  cheval  et  prends  la  route  de 
France.  Tu  trouveras  dans  cette  cassette  les  titres  et  instructions 
qui  te  serviront  en  cette  affaire. 

Rico  se  jeta  dans  les  bras  de  son  père  et  lui  demanda  sa  bé- 
nédiction. 

Le  vieux  banquier  la  lui  donna  en  ces  termes  :  —  Sois  pru- 
dent et  sage ,  serviable  aux  grands ,  empressé  aux  dames  ;  c'est 
par  elles  en  mon  temps  qu'on  venait  à  ses  fins. 

Ne  prends  pas  les  façons  des  seigneurs ,  on  te  croirait  un 
nouveau  venu  de  Florence,  et  c'est  là  le  plus  fâcheux  de  tout. 

Ne  sois  non  plus  bas  et  humble  ,  tu  passerais  pour  un  de  ces 
Italiens  qui  vont  à  Paris  débiter  des  sornettes ,  des  cosmétiques 
ou  pis  encore. 

Il  y  a  une  croix  sur  la  monnaie  de  Lucques.  Cela  veut  dire 
qu'on  peut  être  bon  chrétien  et  aimer  son  argent.  N'abandonne 
donc  rien  de  mon  bien  qui  sera  le  tien  un  jour. 

Il  y  a  deux  sortes  d'hommes  dans  les  cours ,  ceux  qui  pren- 
nent et  ceux  qui  demandent  ;  ne  les  perds  pas  de  vue ,  tu  profi- 
teras à  les  voir  ;  mais  ne  t'attache  à  plaire  qu'à  celui  qui  donne. 

Ne  parle  aux  femmes  que  de  leurs  plaisirs;  le  jour  viendra 
où  elles  te  parleront  de  tes  affaires. 

Ne  te  rebute  jamais;  le  grand  secret  de  la  vie,  c'est  :  at- 
tendre. Et  maintenant ,  mon  fils ,  pars  en  paix ,  je  te  bénis  et 
je  t'embrasse.  » 

On  ne  tarda  pas  à  voir  une  troupe  de  cavaliers  traverser  la 

ville  de  Lucques ,  suivis  de  laquais  à  cheval  et  bien  armés ,  et 
de  mules  chargées  de  bagage.  En  arrivant  à  la  dernière  enceinte, 
un  des  voyageurs  arrêta  un  instant  son  cheval ,  et  jeta  en  soupi- 
rant un  regard  sur  la  porte  massive  au-dessus  de  laquelle  on 


I 


L'ARTISTE. 


59 


lisait  en  kttres  de  bronze  :  Libertas.  Puis ,  il  donna  un  coup 
d'éperon  à  sa  monture ,  et  rejoignit  ses  compagnons.  C'était 
Rico  Zaniet  <{iii  venait  de  dire  un  dernier  adieu  à  sa  ville 
natale. 

Â.  Loève-Yeiuars. 


^smi  JDramtttiquf. 


THÉÂTRE  ITALIEN. 

^yén/ui  Sôaïefut- , 

MUSlQtJE   DE  DONIZETTI.  —  MADAME   PASTA. 

Le  temps  nous  mantpie  pour  parler  en  détail  de  cette  nou- 
vcll4l|)artilion  de  Donizclti ,  dont  quelques  fragracns  seulement 
étaient  connus  dans  les  salons  de  Paris,  et  que  M.  Pacini  a  eu 
l'heureuse  idée  de  graver  et  de  publier  peu  de  jours  ayant  la 
représentation. 

Aujoiird'luii  nous  n'avons  d'admiration ,  de  pensées  et  de 
paroles  que  pour  madame  Pasta ,  qui  nous  est  revenue  de  Lon- 
dres, plus  grande,  plus  pathétique,  plus  poétique  encore  que 
lorsqu'il  y  a  trois  ans  elle  nous  faisait  des  soirées  d'extase,  de 
pleurs  et  d'applaudissemcns.  Nous  ne  pouvons  rien  dire  de 
Lablaclic  qui  a  clé  magnifique,  ni  de  Rubini  qui  a  perfectionné 
la  belle  méthode  que  nous  lui  connaissions ,  et  qui  s'est  mis  à 
même  de  défier  la  critique.  Tous  nos  souvenirs  se  rattachent  à 
madame  Pasta,  et  si  bien  qu'elle  passe  avant  l'œuvre  du  maestro. 

Jamais  ,  et  surtout  dans  la  seconde  pai'tie  de  l'opéra ,  elle  ne 
s'était  montrée  à  nous  plus  parfaitement  tragique  j  jamais  elle 
n'avait  imprimé  à  ses  attitudes  et  à  sa  voix  une  poésie  si  impo- 
sante et  si  pure  ,  si  exquise  et  si  passionnée. 

Elle  a  une  manière  à  elle  de  composer  ses  gestes  et  ses  re- 
gards, de  traduire  ses  scnlimens  par  toutes  leurs  faces,  de  les 
faire  deviner,  par  inspiration,  conuneelle  les  éprouve.  Elle  entre 
en  scène ,  et  avant  que  sa  voix  se  soit  fait  entendre  on  pressent 
déjà  ce  qu'elle  va  dire.  Sa  moindre  pose  est  savante  et  juste. 

Personne,  excepté  TaUna,  n'a  jamais  porté  si  loin  le  génie  de 
l'action  dramatique,  et  l'on  sait  ce  qu'eu  disait  notre  grand  tra- 


gédien :  a  Elle  trouve  sans  peine  ce  que  je  cherche  souvent , 
long-temps  et  inutilement.  » 

Que  Donizetti  nous  pardonne.  Mais  nous  étions  tout  entiers 
à  madame  Pasta.  Et  en  revoyant  si  belle ,  si  imposante ,  si  pleine 
de  charme  et  de  puissance  l'actrice  qui  avait  donné  à  Roméo, 
à  Tancredi ,  à  Desdemona  une  nouvelle  et  inimitable  perfec- 
tion ,  force  nous  a  été  de  nous  occuper  d'elle  exclusivement. 
Quand  ce  premier  et  inévitable  enthousiasme  aura  fait  place  à 
une  admiration  plus  calme  et  plus  réfléchie,  alors  seulement  il 
nous  sera  possible  d'analyser  la  partition  et  de  revenir  sur  La- 
bhicheet  Rubini. 

Il  faut  remercier  hautement  M.  Robert  d'avoir  ouvert  la  ses- 
sion musicale  d'une  façon  si  éclatante  ^  et  sous  des  auspices  si 
pleins  d'espérance.  Après  un  pareil  début,  il  aurait  mauvaise 
grâce  à  taxer  nos  prétentions  d'outrecuidance. 

Cette  représentation  avait  attire  une  foule  immense,  et  offrait 
la  réunion  des  premiers  artistes  en  tous  genres.  Les  femmes  les 
plus  élégantes  se  montraient  avec  avidité  toutes  les  célébrités  de 
notre  siècle ,  en  même  temps  qu'elles  fixaient  tous  les  regards 
par  la  fraîcheur  et  la  beauté  de  leurs  traits  et  de  leurs  toilettes. 

C'est  qu'en  effet ,  et  avant  tout ,  madame  Pasta  s'est  composé 
un  public  d'élite ,  un  public  sévère ,  mais  souverainement  in- 
telligent, un  public  d'artistes;  avec  elle  il  y  a  profit  pour  le 
peintre  et  le  poète,  aussi  bien  que  pour  les  intelligences  oisives 
et  dont  toute  la  vie  se  compose  d'un  lobir  organise'. 


ltouufUf0. 


Une  commission  des  sciences  et  des  arts  a  été  envoyée  en 
Grèce  par  le  roi  de  Bavière,  pour  recueillir  des  renseignemens 
et  faire  des  observations  sur  ce  pays  qui  chaque  jour  voit  dis- 
paraître les  derniers  vestiges  des  monumens  qui  ont  fait  si  long- 
temps sa  gloire.  Cette  commission  est  composée  du  professeur 
ThiiTsch,  du  professeur  Fallmerner,  du  médecin  Lindner,  du 
naturaliste  Fischer  et  l'architecte  Metzger.  Le  général  Oster- 
mann-Tolstoy  s'est  réuni  à  ces  savans. 

—  On  sait  qu'il  y  a  au  Louvre  neuf  plafonds  commencés, 
et  que  plusieurs  sont  entièrement  achevés.  Si  le  Salon  s'était 
prolongé  plus  long-temps,  nous  les  aurions  vus,  sans  doute.  Le 
Puget  d'Eugène  Devéria  est  complet.  Si  nous  avons  en  avril 
prochain  un  Salon  nouveau ,  il  est  probable  que  le  public  ne 
sera  pas  admis  auparavant  à  voir  les  plafonds. 

—  Nous  appelons  l'attention  de  nos  lecteurs  sur  la  lettre 
adressée  par  M.  Hippolytc  Royer-Collard  au  rédacteur  de  la 
Tribune ,  et  insérée  dans  le  Temps ,  le  Messager  et  les  Débats. 
Nous  regrettons  que  le  correspondant  n'ait  pas  exigé  de  la  Tri- 
bune, au  nom  de  la  loi,  l'insertion  de  sa  lettre.  Il  est  temps. 


60 


L'ARTISTE. 


d'arrêter  ce  système,  si  peu  honorable,  de  calomnies  vagues  et 
irre'futables. 

—  Nous  nous  sommes  abstenus ,  et  pour  raison ,  d'entretenir 
le  public  de  la  protestation  signée  de  quelques  membres  d'une 
société  libre  de  peinture  et  de  sculpture  contre  la  séance  royale 
du  1 6  août.  Si  nous  sommes  bien  informés ,  cette  énergique  ré- 
clamation ,  malheureusement  rédigée  d'une  façon  vague  et  con- 
fuse ,  est  sur  le  point  de  recevoir  une  triste  confirmation.  On 
parle  de  placer  sur  une  autre  tête  la  direction  des  Musées  ,  et 
l'influence  signalée  dans  la  protestation  servirait  à  décider  ce 
chois  malencontreux j  on  n'aurait  pas  en  vue  le  mieux,  mais 
tout  simplement  un  nouveau  trait  de  népotisme.  —  On  aurait 
jeté  les  yeux  sur  un  professeur  de  la  famille. 

—  Les  Saint-Simoniens  viennent  à  leur  tour  porter  plainte 
contre  le  chef  de  la  division  des  beaux-arts ,  M.  Hippolyte 
Royer-CoUard.  Voici  les  faits  :  M.  Durand,  fabricant  de  mé- 
dailles, a  déposé  depuis  long-temps ,  nous  disent  les  Saint-Simo- 
niens, au  bureau  de  M.  Dumont ,  chef  du  bureau  des  médailles 
de  la  division  de  M.  Roycr-Collard ,  un  coin  à  l'effigie  de  Saint- 
Simon  ,  pour  obtenir  l'autorisation  de  faire  frapper  la  médaille. 
Apres  de  longs  délais  il  a  été  répondu  que  le  ministre  refuse 
V autorisation  ,  et  l'on  n'a  pas  fait  connaître  le  motif  de  ce  re- 
fus. Les  Saint-Simoniens  réclament  de  M.  Hippolyte  Royer- 
CoUard,  et  du  ministre  du  commerce,  M.  d'Argout,  l'explica- 
tion du  refus  non  motivé  dont  M.  Dumont  a  dû  se  rendre  l'organe 
passif. 

—  M.  Léopold  Robert  va  quitter  Paris  sous  peu  de  jours.  Il 
doit  se  rendre  d'abord  en  Suisse,  et  de  là  à  Florence,  où  il  se 
propose  de  fixer  son  séjour. 

—  Après  un  violent  orage  qui  a  dévasté  et  bouleversé  le 
terrain  d'une  montagne  située  dans  le  département  de  l'Arricge, 
on  a  découvert,  à  Saint-Jean-des- Verges ,  dans  un  champ  au 
nord  du  village ,  onze  médailles  antiques  d'une  assez  belle  con- 
servation :  deux  as ,  trois  consulaires  et  six  impériales.  Ces 
monumens ,  témoins  irréfragables  du  passage  du  peuple  roi  dans 
ces  contrées ,  ont  été  déposés  dans  le  cabinet  des  antiquités  de 
la  bibliothèque  de  Foix. 

—  La  Gazette  de  Madrid  nous  apprend  qu'une  découverte 
du  même  genre,  toujours  si  intéressante  pour  les  arts  et  pour  la 
.science  historique  ,  vient  d'être  faite  en  Espagne.  ¥n  laboureur 
des  environs  de  Lugo ,  en  Galice ,  en  labourant  tout  récem- 
ment son  champ ,  a  trouvé  deux  vases  de  terre  renfermant  quel- 
ques livres  de  monnaies  d'or  à  l'effigie  des  empereurs  Néron , 
Vespasien ,  Adrien  et  Trajan.  Quoique  ces  monnaies  aient  été 
ensevelies  pendant  des  siècles  ,  elles  se  sont  conservées  comme 
si  elles  venaient  d'être  frappées.  Chaque  monnaie  est  du  poids 
d'environ  deux  gros  et  demi ,  et  l'or  est  de  première  qualité. 

—  On  nous  annonce  qu'un  député  se  propose  de  soumettre  à 
la  Chambre  un  projet  de  loi  tendant  à  défendre  qu'aucun  monu- 
ment public  puisse  jamais  être  détruit  ou  détourné  de  sa  destir 


nation  primitive,  sans  qu'une  loi  expresse  soit  rendue  à  ce  sujet. 
Il  doit  demander  en  même  temps  que  tous  les  monumens  com- 
mencés soient  achevés ,  si  une  loi  n'ordonne  pas  la  suspension 
ou  la  destruction  des  travaux  déjà  faits.  Dans  l'intérêt  des  arts , 
nous  applaudissons  hautement  à  cette  proposition;  et  si  elle  est 
soumise  à  la  Chambre ,  nous  nous  proposons  de  traiter  avec 
développement  toutes  les  questions  qui  ne  peuvent  manquer 
d'être  soulevées  à  ce  sujet. 

—  Comme  on  devait  s'y  attendre ,  on  a  entrepris  de  nous 
donner  la  parodie  du  drame  de  M.  Victor  Hugo.  Deux  théâtres 
se  sont  mis  à  l'œuvre.  Etait-ce  chose  facile?  était-ce  chose  pos- 
sible?'Qu'est-ce  que  la  parodie  d'un  drame?  L'imitation  des 
faits ,  des  situations  ,  des  personnages  et  du  langage  employés 
dans  ce  drame,  imitation  oii  tout  est  exagéré ,  tourné  en  ridicule 
et  poussé  à  l'absurde.  Or  Marion,  telle  que  le  poète  nous  l'a 
montrée,  pouvait-elle  être  parodiée  réellement  sans  tomber  dans 
des  grossièretés  telles ,  que  des  spectateurs  qui  se  respectent 
pussent  les  supporter? 

Cela  s'est  hasardé  cependant;  aussi  nous  avons  vu,  au  théâtre 
du  Vaudeville,  l'actrice,  chargée  de  nous  représenter  l'ignoble 
image  d'une  coureuse  de  rues ,  honteuse  et  embarrassée  de  son 
rôle ,  se  trouver  absolument  incapable  d'essayer  de  le  jouer.  La 
pièce  d'ailleurs  se  ressent  de  la  gêne  involontaire  où  les  auteurs 
se  sont  mis  ,  pour  forcer  les  situations,  le  langage;  mais  dans 
le  drame,  la  passion  et  l'expression  poétique  en  voilent  la  har- 
diesse. Cette  parodie  n'est  pas  même  gaie,  et  lorsqu'on  ne  siffle 
pas  par  dégoût,  on  est  bien  près  de  bâiller  par  ennui;  elle  a  pour 
titre  Marionnette,  drame  en  cinq  actes  et  en  vers,  imité 
de  la  parodie  de  la  Porte-Saint-Martin  ;  et  c'est  vraiment  ce 
titre  qui  est  la  meilleure  plaisanterie  de  tout  l'ouvrage.  Les  au- 
teurs sont  MM.  Dupeuty  et  Duvert. 

—  Aux  Variétés  on  nous  a  donné  Gothon  du  passage  de 
Lorme,  imitation  en  cinq  endroits  et  en  vers  de  Marion  de 
Lorme,  burlesque  de  MM.  Duraersan ,  Brunsvpick  et  Céran. 
Les  mêmes  reproches  adressés  à  la  pièce  du  Vaudeville  s'ap- 
pliquent à  celle  des  Variétés.  Cependant,  l'ouvrage  tournant 
plus  à  la  farce,  étant  joué  sur  un  théâtre  où  les  propos  grivois, 
les  calcmbourgs ,  et  même  la  gravclure,  sont  en  quelque  sorte 
naturalisés,  le  parterre  s'est  montré  moins  scrupuleux;  il  y  a 
donc  eu  là  une  sorte  de  succès  :  Odry  et  mademoiselle  Pauline 
y  sont  pour  une  grande  part.  < 

—  Mademoiselle  Mars ,  que  nous  voyons  avec  peine  avoir 
souvent  des  démêlés  qui  l'appellent  devant  les  tribunaux,  vient 
de  perdre  le  procès  qu'elle  avait  avec  la  Comédie-Française. 
Mademoiselle  Mars ,  sociétaire  de  Théâtre-Français ,  refiisait 
de  jouer  sous  le  prétexte  de  maladie  et  voulait  toucher  les 
3o,ooo  fr.  que  le  théâtre  lui  donne  à  la  condition  de  jour  dix 
fois  par  mois.  Le  tribunal  de  première  instance  a  jugé  la  ques- 
tion en  faveur  du  Théâtre-Français.  On  assure  que,  d'après  cette 
décision ,  mademoiselle  Mars  ne  voulant  pas  perdre  ses  appoin- 
tcmcns  s'est  décidée  à  reprendre  son  service  au  théâtre.  Déjà 
même  l'on  parle  d'un  ouvrage  nouveau  dans  lequel  elle  doit 
faire  sa  rentrée. 


L'ARTISTE. 


G( 


l3fauir.-:Hi*t0. 


GRANDS    PRIX. 


(po 


le    tyccf-mi 


^éài/f'e. 


oncoanf  a 


Le  concours  de  sculpture  de  cette  année  est  de  beau- 
coup plus  faible  que  celui  de  l'année  dernière.  Personne 
dans  le  nouveau  concours  n'a  donné  les  mêmes  promesses , 
offert  les  mêmes  espérances  que  MM.  Daumas  et  Etex.  11 
y  avait  dans  rcxccution  énergique  et  consciencieuse  du 
premier,  dans  la  composition  ingénieuse  et  sage  du  second, 
quelque  chose  même  de  plus  haut  que  des  promesses  et 
des  espérances ,  un  talent  réel.  MM.  David  et  Pradier 
pouvaient  justement  s'applaudir  et  se  glorifier  de  ces  deux 
élèves. 

Cette  année,  M.  David  a  manqué  'a  l'appel  ou  du 
moins  aucun  de  ses  élèves  ne  s'est  présenté  au  concours. 
Un  seul,  M.  Simart,  est  venu  montrer  le  fruit  des  leçons 
f]u'il  reçoit  de  M.  Pradier,  et  son  œuvre  n'est  pas  un  des 
meilleurs  du  concours. 

La  question  se  videra  entre  les  élèves  de  M.  Bosio  et 
de  M.  Cortot.  M.  Carteliier  et  M.  Ramey  y  seront  bien 
aussi  pour  quelque  chose.  Mais  les  sept  concurrens  ap- 
partiennent la  plupart  à  l'un  des  deux  premiers  maîtres 
que  nous  avons  nommés. 

Faut-il  attribuer  l'impression  désagréable  que  la  vue  du 
concours  nous  a  laissée  a  la  récence  du  Salon  ?  Peut-être 
bien.  Après  avoir  épuisé,  pendant  trois  mois  et  plus,  toutes 
les  exigences  de  la  satiété,  après  avoir  dédaigneusement 
examiné  près  de  quatre  mille  ouvrages,  parmi  lesquels 
quarante  tout  an  plus  méritaient  ime  attention  sérieuse  , 
bien  que  le  Salon  de  cette  année  fût  peut-être  le  plus  beau 
qu'on  ait  jamais  eu  en  France,  mêmeeh  y  comprenant  celui 
de  i  808 ,  on  conçoit  sans  peine  qu'on  apporte  a  l'école 
des  Petits-Augustiiis  une  disposition  d'esprit  peu  favora- 
ble aux  élèves.  On  est,  volontiers  et  malgré  soi,  plus  sé- 
vère qu'on  ne  devrait  l'être. 

Et  cependant,  quand  on  réfléchit  sérieusement  sur  l'im- 
portance réelle  de  ces  concours,  quand  on  songe  que  la 
plupart  des  (•an<lidatsout  vingt-cinq  ou  trente  ans,  on  est 
tenté  de  s'attriliuer  le  droit  de  les  juger  presque  aux  mê- 
mes conditions  que  leurs  maîtres.  La  plupart  d'entre  eux 
ont  huit  ou  dix  ans  d'études.  Ils  ont  poursuivi  a  loisir 
sous  toutes  ses  faces  l'étude  du  torse,  du  masque  et  des 
membres;, ils  savent  faire  a  merveille,  au  moins  selon  les 
principes  qu'on  leur  enseigne  ,  un  bras  et  une  main. 

TOME    II.       6*    LIVRAISON. 


Que  leur  manqiie-t-il  donc?  de  l'invention  et  du  style, 
c' est-a-dire  ce  que  personne  ne  saurait  leur  apprendre. 

Il  arrive  aux  Petits-Augustins  ce  qui  arrive  rue  Ber- 
gère. Tous  les  ans  on  donne  un  grand  prix  de  composi- 
tion musicale.  M.  Vieillard  accommode,  vaille  que  vaille, 
une  cantate  en  vers  libres,  qu'on  appelle  dithyrambiques. 
Il  y  met  la  strophe,  l'antistrophe ,  le  récitatif  obligé ,  le 
chœur  officiellement  recommandé  ;  M.  Alexis  Dupont  ou 
M.  Adolphe  Nourrit ,  madame  Damoreau  ou  madame 
Dabadie  exécutent  l'œuvre  du  lauréat  devant  la  quatrième 
classe  de  l'Institut,  et  cependant  je  cherche  vainement 
autour  de  moi ,  chez  Schlcsinger  ou  Paciui,  sur  les  affi- 
ches de  nos  théâtres,  sur  les  pianos  de  nos  salons,  les 
partitions  de  ces  messieurs  que  l'Institut  a  couronnés. 

Pour  la  sculpture  même  pénurie  que  pour  la  mu- 
sique. Depuis  Vien,  c'est-a-dire  depuis  1765,  on  en- 
voie tous  les  ans  a  Rome,  un  sculpteur  qu'on  api-oclamé 
homme  de  talent,  et  sauf  quelques  rares  exceptions,  qui 
ne  font  qu'affirmer  la  loi ,  on  ne  trouve  dans  nos  musées, 
dans  nos  jardins,  sur  nos  places  publiqires,  aucune  sta- 
tue ,  aucun  monument  qui  révèle  "a  la  France  un  nouveau 
Phidias. 

Le  sujet  proposé  cette  année  hz\[.  la  Mort  de  Calon. 
Le  programme,  il  faut  le  dire,  est  d'une  rédaction  ridi- 
cule. L'argument  du  concours  y  est  indiqué  d'une  façon 
vague  et  bizarre.  Puis  l'Académie  ajoute  qu'elle  permet 
d'introduire  dans  le  bas-relief  l'enfant  qui  est  venu  ap- 
porter l'épée  a  Cj;ton . 

Supposez  que  le  Conservatoire  permît  aux  élèves,  par 
nue  clause  expresse,  d'introduire  dans  l'instrumentation 
d'un  morceau  la  clarinette  ou  le  hautbois,  né  devrait-on 
pas  accueillir  une  pareille  pennission  par  un  fou  rire? 

Or,  qu'on  y  prenne  gardé,  l'indulgence  de  l' Acadé- 
mie ne  va  pas  a  moins  qu'à  passer  condamnation  sur  le 
hautbois. 

Sur  sept  bas-reliefs  exposés  cette  semaine  aux  Petits- 
Augustins,  il  n'y  en  a  pas  un  qui  soit  composé  avec  les 
élémens  primitifs  et  indispensables  de  toute  composition , 
je  veux  dire  tout  simplement  avec  des  idées  trouvées  ou 
acquises ,  personnelles  ou  apprises. 

J'ai  vainement  cherché  dans  toutes  ces  niorts  quelqu'un 
qui  mourût,  dans  tous  les  Romains  jeunes  et  vieux  qui 
s'empressent  autour  de  l'illustre  suicide  quelqu'un  qui 
prît  a  lui,  a  sa  vie  ou  a  ses  souffrances,  un  intérêt  véri- 
table et  profondément  senti.  Les  attitudes,  les  gestes,  les 
regards,  les  têtes,  les  draperies,  les  torses,  les  membres 
mêmes,  sont  la  plupart  des  ressouvenirs  lointaius  ou  pro- 
chains de  morceaux  connus.  M.  Ramus,  par  exemple, 
a  pris  a  M.  Drouais  le  Cimbre  de  son  Marias;  et  il  y  a 
dans  sa  copie  une  si  exacte  littéralité,  une  si  grande  sim- 
plicité, une  franchise  tellement  naïve,  qu'il  aura  dû  dire, 

6 


m 


L'ARTISTE. 


eu  achevant  ce  morceau ,  ce  que  Molière  disait  de  Cyrano 
de  Bergerac  ou  de  Scarron  :  Je  prends  mon  bien  où  je  le 
trouve.  A  la  bonne  heure,  mais  il  faut  mieux  entourer 
ses  larcins.  Les  bas-reliefs  de  MM.  Ramus,  Jacques,  Si- 
mart  tt  Jouffroy  sont  les  plus  faibles  des  sept.  Celui  de 
M.  Jacques  surtout  ne  donne  aucune  espérance.  Il  y  a 
long-temps  déjà  que  M.  Jacques  court  la  carrière  des  con- 
cours ,  et  il  ne  fait  pas  de  progrès  appréciables.  Quant  aux 
trois  autres  concurrens  que  nous  n'avons  pas  encore 
nommés,  MM.  Brian,  Bion  et  Bouly,  le  premier  et  le 
troisième,  élèves  de  M.  Bosio ,  et  le  second  de  M.  Cortot, 
leurs  bas-reliefs  se  distinguent  par  des  mérites  spéciaux  et 
individuels  ;  mais  ces  mérites ,  que  d'ailleurs  nous  ne 
prétendons  pas  contester  et  que  nous  nous  plaisons  même 
à  proclamer  hautement,  ne  rachètent  pas  suffisamment . 
l'absence  totale  d'animation  et  de  vie  qui  se  fait  remar- 
quer dans" leurs  compositions. 

Dans  le  bas-relief  de  M.  Bion,  le  torse  de  Caton  est 
assez  bien  exécuté ,  mais  il  n'a  pas  l'âge  attribué  a  l'acteur. 
Le  médecin  placé  a  droite  du  spectateur  est  drapé  lourde- 
ment et  d'une  façon  triviale,  et  de  telle  sorte  que  l'ori- 
gine et  l'articulation  de  sa  cuisse  droite  semblent ,  par  le 
mouvement  que  l'auteur  a  imprimé  a  tout  son  person- 
nage, remonter  jusqu'à  la  clavicule.  On  aurait  tort  de 
prendre  cette  remarque,  si  singulière  qu'elle  puisse  pa- 
raître, pour  une  exagération  puérile,  et  d'ailleurs  elle  est 
facile  il  vérifier. 

Le  bas-relief  de  M.  Bouly  présente  des  portions  préfé- 
raliles  a  l'œuvre  de  M.  Brian.  Il  y  a  moins  de  lourdeur  et 
de  banalité  ;  mais  les  jambes  de  Caton  m'ont  paru  trop 
courtes  ,  et  puis  l'auteur  a  méconnu  les  notions  les  plus 
simples,  les  principes  les  plus  élémentaires  qui  doivent 
constamment  présider  a  la  composition  d'un  bas-relief. 
Dieu  merci,  nous  sommes  loin  d'adorer  comme  inviolables 
les  lois  posées  pour  les  arts ,  et  nous  admettrons  toujours 
les  exceptions  que  le  succès  justifiera  ;  mais  il  ne  faut  ja- 
mais négliger  de  donner  a  la  succession  des  plans ,  "a  l'or- 
donnance des  lignes,  une  harmonie  qui  facilite  l'inlelli- 
gence  générale  de  la  scène,  et  qui  loin  de  nuire  'a  l'effet 
des  détails,  les  relie  au  contraire,  leur  donne  plus  de 
saillie  et  de  clarté,  et  concourt  "a  l'effet  décisif  et  voulu. 

Il  nous  a  semblé  que  M.  Bion  avait  composé  plus  sa- 
gement, plus  sensément  la  scène  qu'il  a  voulu  représenter. 
Il  y  a  dans  son  bas -relief  plusieurs  motifs  heureux,  et  en- 
tre autres  une  femme  placée  a  gauche  du  spectateur  et  sur 
le  dernier  plan.  Malheureusement  l'exécution  est  ronde, 
insignifiante.  L'artiste  a  substitué  a  l'énergie  que  le  sujet 
réclamait  impérieusement  une  certaine  gentillesse  unifor- 
mément polie ,  qui  est  loin  de  suffire  ;  et  puis  les  motifs 
même  que  nous  louons  ne  sont  pas  inventés,  mais  offi- 
ciellement souvenus. 


Que  s'il  fallait  résumer  notre  avis  d'une  façon  précise, 
nous  dirions  d'abord  qu'on  ne  devrait  pas  donner  de  prix 
cette  année  ;  voila  pour  le  concours  actuel  :  mais  nous  vou- 
drions aussi  conclure  de  nos  précédentes  observations  que 
les  sujets  antiques,  tout  antiques  qu'ils  soient,  ne  doivent 
pas  être  uniquement  traités  avec  les  lambeaux  de  l'anti- 
quité. Je  ne  sais  rien  de  moins  grec  et  de  moins  romain 
que  le  Milon  de  Pierre  Puget ,  et  cependant  quel  admi- 
ble  morceau  ! 


Cittcraturc. 


UNS  NUIT  D'AUTOMNE. 

^829. 

Il  est  un  livre  mystérieux  que  chaque  siècle  augmente 
d'un  chapitre  sans  le  compléter,  ce  livre  est  l'histoire  de 
la  femme.  Nous  aussi ,  nous  avons  une  épisode  en  porte- 
feuille. C'est  quelques  pages  que  nous  voulons  coudre  a 
la  grande  chronique;  sur  ce  prêtez  l'oreille,  ceci  mérite 
attention.  Mais  avant,  comme  a  toute  narration,  chapi- 
tre, roman,  livre,  etc.,  que  vous  voudrez,  il  faut  une 
épigraphe.  Voici  la  nôtre  : 

\]n  advis  bien  imporlnnt  est  de  prendre  toute 
cïiose  en  leur  leiïips  et  snison  ,  et  ttien  a  propos  \ 
et  pour  ce,  it  faut  surtout  esviter  précipitation 
ennemie  âe  sagesse ,  maràirc  de  toute  bonne 
action  ^  vice  fort  a  craindre  aux  jeunes  gens  et 
bouillans. 

P.  Charron.  [De  la  Sagesse.) 

La  campagne,  ennuyeuse  l'hiver,  est  trop  cliaude  l'été, 
et  pas  assez  complète  au  printemps;  c'est  donc  en  au- 


L'ARTISTE. 


Gô 


toiuiio  cjii'il  ost  agréable  de  s'y  reiiJre  en  bonne  et  nom- 
hreiise  coiiifiagiiie,  [loiiry  jouir  en  trois  mois  île  tous  les 
plaisirs  (le  ramiéc.  IJouc,  en  l'aiitomue  de  l'année  1829, 
nous  nous  trouvâmes  une  belle  et  nombreuse  assemblée  a- 
vinj-l  lieues  de  Paris,  dans  le  charmant  cliàleau  d'une 
lrès-aitnal)lc;  Icniine;  c'est,  pour  ce  g<'nre  de  détails,  tout 
ce  qu'il  est  bon  d'en  savoir.  Du  reste  la  femme  était  spi- 
rituelle, jolie,  et  tant  soit  peu  coquette,  ce  qui  fait  qu'elle 
plaisait  a  tout  le  monde,  et  que  cliacim  avec  espoir  lui 
débitait  toutes  les  faveurs  de  ses  pensées,  langage  obligé 
de  qui  fait  la  cour. 

Un  soir,  après  le  retour  des  chasseurs,  après  le  dîner, 
après  le  thé,  le  punch ,  le  piano ,  et  tout  ce  qui  se  fait  à  la 
campagne  pour  tuerie  temps  de  sept  heures  a  minuit,  il 
fut  question  d'aller  se  coucher.  La  journée  ayant  vu  arri- 
ver de  nouveaux  personnages,  des  chambres  furent  dou- 
blées, c'est-à-dire  que  deux  amis  furent  mis  dans  la  même; 
et  connue  le  temps  était  superbe,  d'autres  jeunes  gens  al- 
lèrent chercher  gîte  dans  la  grange  par  partie  de  plaisir. 
De  ce  nombre  fut  une  de  nos  connaissances,  Lionnel , 
grand  buveur,  grand  chasseur,  hardi  et  délibéré ,  souvent 
en  pointe  de  vin  ;  mais  d'ailleurs  aussi  beau  garçon  que 
le  plus  beau  des  officiers  de  carabiniers  en  garnison  à  Ver- 
sailles, et,  par  principe,  conduisant  l'amour  auprès  des 
femmes  comme  un  général  conduit  le  siège  d'une  place 
forte,  quand  il  la  sait  devant  être  secourue.  Les  bougeoirs 
distribués,  les  bonsoirs  donnés,  chacun  gagna  son  logis. 
Quelques  conversations  eurent  encore  lieu  dans  les  corri- 
dors, puis  les  portes  se  fermèrent,  les  lumières  s'éteigni- 
rent, et  le  plus  grand  silence  régna  dans  le  château  vers 
une  heure  du  matin. 

Parmi  ceux  qui  s'étaient  trouvés  dans  la  nécessité  de 
faire  chambre  connnune,  deux  amis,  au  lieu  d'y  rencon- 
trer cette  gène,  compagne  inséparable  de  ces  sortes  d'ar- 
rangemens,  saisirent  avec  empressemojit  l'occasion  qui 
leur  était  offerte  pendant  ses  longues  heures,  le  mystère, 
le  charme  enivrant  et  doux  d'une  belle  nuit,  de  s'e  confier 
les  agitations ,  les  peines  et  les  espérances  de  leurs  jeunes 
cœurs.  Chacun  écoutait  l'autre  avec  impatience,  voulant 
à  son  tour  soulager  son  ame  du  secret  d'amour  qu'il  dési- 
rait faire  partager  a  son  camarade;  c'était  bien  bas,  reli- 
gieusement, avec  des  tressaillemens  au  co^ur  et  des  feux 
de  joie  dans  la  tète,  qu'ils  parlaient ,  car  ils  étaient  jeunes, 
à  leur  première  passion ,  et  enivrés  jusqu'au  délire  de  cette 
première  femme  qui  avait  écouté,  le  sourire  sur  les  lèvres 
et  sans  les  faire  chasser  par  ses  gens ,  l'aveu  de  leur  amour. 

«  Oh  !  disait  l'un  avec  un  long  sou[)ir  de  plaisir  et  d'op- 
pression, si  tu  la  connaissais,  si  tu  savais  et  son  amour 
chaste  et  pur ,  et  la  douceur  de  ses  paroles,  la  beauté  de 
sa  taille,  de  ses  traits,  de  tout  ce  qu'il  y  a  en  elle,  enfin, 
tu  concevrais  mon  bonheur!  Je  l'ai  aimée  le  jour  où  je  l'ai 


vue;  mais  je  n'osa's  pas  le  lui  dire,  j'osais  a  peine  le  pen- 
ser. C'est  peu  a  peu  qu'elle  et  moi  avons  découvert  notre 
secret,  car  elle  aussi  m'aimait  ;  mais  mariée  a  un  homme 
si  peu  digne  d'elle,  si  peu  capable  de  l'apprécier,  oej^en- 
dant  elle  combattait  de  tous  ses  devoirs  d'épouse  et  de 
mère  l'attrait  qu'elle  se  sentait  pour  moi.  Tiens,  Edouard, 
tu  vas  me  trouver  bien  niais  ;  mais  quand  vint  Iç  moment 
de  lui  dire  je  vous  aime,  je  ne  pus  jamais  m'y  résoudre. 
Je  lui  écrivis  ;  puis  restai ,  lui  ayant  remis  la  lettre,  toute 
une  journée  à  trembler,  à  craindre,  à  n'avoir  plus  la  tète 
!»  moi  ;  je  ne  sortis  pas  de  ma  chambre ,  où  il  me  serait 
impossible  de  te  dire  ce  que  je  fis.  Le  soir  arrive  ,  elle 
m'envoya  prier  de  venir  lui  parler.  J'hésitai  long-temps  ; 
enfin  je  m'y  rendis  tremblant,  confus,  et  pouvant  à  peine 
marcher  ou  parler.  Elle  me  reçut  avec  bonté,  mais  avec 
tristesse,  me  fit  asseoir  près  d'elle ,  et  fut  long-temps  a  me 
regarder  sans  rien  dire,  et  moi  j'étais  horriblement  mal  a 
l'aise  ;  mais  je  ne  dis  non  plus  mot.  Un  tremblement  con- 
vulsif  agitait  tous  mes  membres,  et  j'étais  fort  pâle;  mes 
dents  se  choquaient  comme  par  la  fièvre.  Enfin,  alarmée 
de  l'état  dans  lequel  elle  me  voyait ,  elle  me  dit  d'une 
voix  douce,  tremblante  et  pleine  de  compassion  :  «  Mais, 
mon  ami ,  vous  êtes  fou  ;  voulez-vous  me  compromettre 
affreusement?  Ah  !  jesuis  assez  malheureuse.  »  Et  comme 
je  m'étais  emparé  de  sa  main  sans  trouver  une  parole  à 
lui  répondre,  ma  tète  tomba  sans  force  sur  son  épaule; 
alors  elle  ajouta  :  «  Pauvre  ami, comme  il  souffre!  Charles, 
écoutez-moi ,  je  le  veux  ;  je  ne  puis  vous  aimer  comme 
vous  l'entendez.  Vous  savez  tous  mes  liens  ;  mais  je  veux 
être  votre  sœur ,  votre  amie,  la  confidente  de  votre  vie.  » 
Puis  mes  lèvres  sèches  et  brûlantes  chercliant  les  siennes, 
elle  me  repoussait  doucement.  «  Charles,  me  disait-elle  en- 
core, tout  ceci  est  trop  dangereux  pour  nous;  il  faut  ne 
pas  nous  voir  seuls  ;  vous  me  faites  bien  mal ,  ayea  pitié 
de  moi  ;  je  suis  faible  ;  préservez-moi  de  moi-même ,  et 
je  vous  en  saurai  gré  toute  ma  vie,  et  vous  aurez  toutes 
mes  affections.  »  Ses  beaux  yeux  étaient  humides,  ses  lèvres 
et  ses  mains  suppliaient.  J'eus  la  force  de  la  fuir,  et  me 
laissant  tomber  a  genoux  près  d'elle,  je  l'adorai  comme 
une  madone. 

»  Depuis  ce  jour,  Edouard,  notre  amour  alla  toujours 
croissant,  mais  pur;  uncardem*  inconcevable  mebrtilait 
et  me  dévorait,  et  j'étais  heureux  de  souffrir  ainsi  pour 
elle;  la  voir  dans  le  monde  était  déjii  un  grand  bonheur 
pour  moi ,  lui  donner  le  bras  était  mon  sotivcrain  bien  ; 
mais  le  démon  puissant  qui  s'agitait  en  moi  me  disait 
sans  cesse  :  Comment,  laisseras-tu  toute  ta  vie  cette  I>«lle 
crcature  sur  ton  cœur  sans  vouloir  l'y  presser? 
toi  si  tu  oses  le  tenter;  va  sans  crainte, 
un  autre,  un  mari  froid  et  sons  amou 
n'oses  poser  tes  lèvres.  Que  sais-jc  tout 


Gl 


L'ARTISTE. 


disait  a  mon  oreille  !  j'avais  la  tète  perdue.  Enfin  une  nuit 
le  inari  fut  absent,  je  ne  sais  pourquoi;  je  me  trouvais 
chez  elle  à  la  campagne ,  une  résolution  désespérée  me  sai- 
sit, et  sans  projets  arrêtés  je  sortis  de  ma  chambre  :  le  cœur 
me  battait  tellement  que  les  battemens  s'entendaient,  le 
sang  me  bourdonnait  aux  oreilles;  je  marchai  sans  y 
voir,  j'ouvris  une  porte,  une  seconde,  et  me  trouvai  près 
de  son  lit.  Au  bruit  que  je  fis  en  écartant  ses  rideaux  elle 
s'éveilla ,  puis  s'enveloppant  de  ses  couvertures  elle  me 
regarda  fixement  d'un  air  de  crainte  et  de  colère;  alors 
toute  mon  audace  disparut ,  et  je  demeurai  devant  elle 
anéanti  et  sans  respiration  ;  mes  mains  se  joignirent  et  mes 
yeux  ouverts  et  fixes  ne  pouvaient  ni  se  baisser  ni  la 
quitter,  j'étais  fasciné  ;  sa  colère  fut  d'abord  terrible ,  sans 
pitié  et  pleine  de  mépris,  elle  m'accabla,  je  voulus  dire 
vme  parole  pour  demander  grâce,  pardon,  miséricorde, 
elle  se  mit  a  pleiu'er;  puis  sortant  de  son  lit  sanglotante 
et  navrée,  elle  me  prit  au  bras,  me  conduisit  au  crucifix 
qui  ornait  le  pied  de  son  lit,  et  me  dit  d'une  voix  que  je 
n'oublierai  de  ma  vie  :  «  Charles!  Charles!  vous  pouvez 
tout,  je  suis  en  votre  pouvoir,  maintenant  en  présence 
de  ce  Dieu  à  la  garde  duquel  je  me  confie,  et  de  ma  fille 
qui  est  la  endormie  en  son  berceau ,  abusez  de  ma  faiblesse, 
vous  le  pouvez ,  mais  vous  me  donnerez  la  mort.  »  11  y 
avait  en  elle  un  tel  air  de  douleur  et  de  détermination 
que  j'en  fus  effrayé,  et  le  cœur  déchiré  de  mille  douleurs 
je  revins  a  ma  chambre,  où  je  passai  le  reste  de  la  nuit  à 
pleurer  et  a  prier  sans  pouvoir  reprendre  mes  esprits. 

»  Depuis  lors  nous  avons  toujours  vécu  dans  de  cruelles 
alternatives  de  combat  et  de  tranquillité;  mais  le  repos 
était  a  jamais  perdu ,  mes  sens  s'étaient  fait  entendre,  elle 
savait  mes  désirs,  et  quant  elle  se  trouvait  seule  près  de 
moi  elle  craignait  sans  cesse  d'avoir  à  les  combattre.  Ainsi 
nous  sommes  malheureux  tout  en  nous  aimant!  que  veux- 
tu,  ce  n'est  que  ma  sœur,  mon  amie,  bien  bonne,  bien 
tendre,  et  je  cherche  quelque  chose  de  plus;  quand  nous 
sommes  trop  agités ,  nous  lisons  ensemble  quelque  céleste 
prière,  nous  invoquons  quelque  secours  divin ,  et  nous 
reprenons  du  calme;  mais  cela  ne  peut  durer,  cela  nous 
fait  mourir  à  petit  feu  ;  je  ne  sais  comment  tout  ceci  se 
terminera,  mou  cher  Edouard,  j'ai  le  cœur  bien  malade, 
et  de  funestes  pressentimens  me  poursuivent.  Voila  mon 
histoire.  » 

Edouard  serra  la  main  de  Charles ,  et  comme  ils  parta- 
geaient le  même  lit,  il  fut  quelque  temps  a  essuyer  de 
son  mouchoir  les  larmes  qui  coulaient  sur  ses  joues,  et 
après  quelques  instans  donnés  "a  ce  soin  d'amitié,  il  com- 
mença ainsi  h  dérouler  son  cœur  a  son  ami ,  devenu  si- 
lencieux et  attentif.  «  Hélas!  mon  cher  Charles ,  tes  dou- 
leurs sont  les  miennes  :  depuis  deux  ans  j'aime  avec 
passion  une  femme  comme  tu  trouves  ta  maîtresse,  belle, 


bonne  et  charmante,  et  j'en  suis  aimé,  je  crois,  vive- 
ment. La  timidité  qui  te  prit  à  dire  ton  amour  ne  m'a 
pas  fait  souffrir  ses  tourmens  :  j'osai  tout  avouer  ;  mais  , 
quoique  marié,  le  cœur  de  celle  que  j'aime  a  conservé 
tant  d'innocence,  et  repousse  toujours  avec  un  tel  ascen- 
dant de  pureté  lesbrûlans  désirs  de  mon  ame,  que  je  n'o- 
sais jamais  pousser  a  bout  sa  résistance.  Je  la  voyais  sou- 
vent, et  tous  les  jours  elle  semblait  m' aimer  d'avantage. 
Une  fois,  après  un  voyage,  sa  joie  de  me  revoir  fut  si 
grande  qu'elle  me  laissa  prendre  sur  sa  joue  un  premier, 
uu  seul  baiser.  Te  dire  ce  que  j'éprouvai  est  impossible  ; 
ce  baiser,  au  lieu  de  me  calmer,  me  fit  un  mal  af- 
freux ,  je  perdis  le  sommeil ,  mon  sang  s'enilamma ,  et 
l'été  dernier,  chez  elle,  a  la  campagne,  je  devins  tout  à 
coup  gravement  malade  ;  les  soins  les  plus  affectueux  me 
furent  prodigués,  le  mal  cessa,  les  forces  me  revinrent, 
avec  elles  les  douleurs  poignantes  qui  me  rongeaient  ;  en- 
fin ,  un  soir  ;  écoute  biçn ,  Charles,  ceci  ne  sortira  jamais 
de  ma  mémoire;  un  soir  elle  me  vit  si  triste,  si  souffrant, 
si  abattu,  qu'elle  me  prit  en  pitié.  Au  moment  de  se  re- 
tirer ,  elle  s'approcha  de  moi ,  elle  était  fort  pâle ,  et  me 
présentant  mon  bougeoir,  elle  me  dit  d'une  voix  pres- 
que inintelligible,  a  force  d'être  basse  et  tremblante  : 
Edouard,  laissez  votre  porte  ouverte,  il  faut  absolument 
que  je  vous  parle;  ensuite  elle  passa  dans  sa  chambre  et 
me  laissa  sans  mouvement  cloué  a  ma  place,  doutant 
de  ce  que  j'avais  entendu  ;  puis  mes  facultés  me  revinrent, 
je  compris  tout  a  coup  mon  bonheur.  Mon  abattement , 
mes  douleurs,  mes  longues  souffrances  disparurent,  je 
me  sentis  un  autre  homme ,  ma  tête  et  mon  cœur  pou- 
vaient a  peine  contenir  la  joie  qui  m'animait,  tout 
jnon  être  éclatait  en  musique  de  volupté,  d'amour  et  d'es- 
pérances. Je  gagnai  ma  chambre,  que  j'arrangeai ,  que  je 
parai  ;  j'aurais  voulu  mettre  partout  des  fieurs,  parfumer 
lair  qu'elle  allait  respirer:  l'instant  d'aprèsje  me  promenai 
de  long  en  large,  sans  pensée,  sans  idée  arrêtée;  j'étais 
épouvanté  de  ma  félicité.  Il  faisait  un  clair  de  lune  magni- 
fique, j'éteignis  ma  bougie  dont  la  lumière  me  faisait 
mal,  et  restai  ainsi  dans  une  obscure  clarté,  attendant 
de  toutes  mes  facultés.  Cependant  les  lumières  s'étei- 
gnaient dans  le  château ,  tous  les  bruits  de  corridors 
avaient  cessé,  les  domestiques  avaient  depuis  long-temps 
gagné  leurs  chambres  et  s'étaient  couchés,  un  silence  creux 
et  profond  régnait  partout,  je  sentis  qu'une  des  plus 
grandes  joies  de  la  vie  allait  m'arriver;  je  fus  pris  d'un 
affreux  tremblement,  je  me  jetai  a  genoux  sur  mon  lit , 
les  mains  jointes  et  serrées,  respirant  k  peine,  de  peur 
que  le  bruit  de  ma  respiration  m'empêchât  d'entendre. 
Je  ne  sais  combien  je  restai  ainsi,  croyant  a  chaque  in- 
stant reconnaître  des  pas  et  m' apercevant  ensuite  de  mon 
erreur;  un  long  temps  se  passait  et  les  battemens  de  mon 


L'ARTISTE. 


6S 


cœur  et  mon  inquiétude  s'augmentaient,  tout  à  coup  les 
marches  de  l'escalier  tléro!)C' ,  qui  de  sa  chambre  condui- 
sait a  la  mienne,  commencèrent  a  craquer,  mais  faiblement, 
et  l'on  s'arrêtait  à  chaque  pas ,  tremblant  de  se  faire  en- 
tendre, il  me  semblait  que  ces  marches  ne  finiraient  pas, 
enfin  le  bruissement  d'une  robe  s'approcha  de  plus  en 
plus,  j'entendais  la  main  qui  se  guidait  contre  la  mu- 
raille, la  respiration  retenue  et  la  légère  pression  du  pied 
qui  craignait  de  s'appuyer,  et  moi  je  ne  pouvais  bouger, 
frissonnant  sur  mon  lit,  je  n'avais  plus  la  tête  à  moi  quand 
ma  porte  s'ouvrit  :  elle  parut,  Charles,  pâle,  au  clair  de 
lune,  blanche,  sa  divine  taille  retenue  seulement  par  la 
ceinture  d'une  robe  de  chambre  de  mousseline ,  je  crus  un 
instant  voir  quelque  ombre,  quelque  illusion  d'un  songe, 
tant  elle  était  décolorée  et  sans  paroles.  Un  cri  déchirant 
sortit  de  ma  poitrine;  je  me  jetai  "a  ses  genoux,  et,  sans 
dire  un  seul  mot ,  dans  ma  rage  d'amour ,  je  la  serrais 
convidsiveiiient  entre  mes  bras. 


Elle  n'opposait  aucune  résistance ,  restant  dans  son  ef- 
frayante immobilité,  et  inoi  j'étais  au  moment  de  la  perdre 
ou  de  la  conquérir  à  jamais  quand,  d'un  mouvement  vio- 
lent, elle  s'arracha  de  mes  bras,  se  mit  "a  genoux  devant 
moi,  joignit  les  mains,  ses  pleurs  coulaient  sans  s'arrêter, 
et  sa  bouche,  sans  faire  entendre  un  son,  s'agitait  comme 
si  elle  eût  voulu  m'implorer.  Debout,  enivré  près  d'elle, 
je  la  contemplai  ainsi  long-temps;  puis  rniin  vaincu, 
mes  sanglots  brisèrent  ma  poitrine,  et  je  lui  dis  :  Pars! 
pars  !  tout  à  l'heure  il  ne  sera  plus  temps.  Je  la  poussai 
violemment.  Pars,  Louise!  lui  criai-jeune  dernière 
fois  d'une  voix  effrayante.  Elle  sortit  se  soutenant  à 
peine,  et 

«  Quelle  Louise,  dit  Charles. 


—  Ai-je  dit  Louise?  reprit  Edouard.  • 

—  Oui,  oui,  tu  as  dit  Louise;  quelle  Louise? 

—  Aussi  bien  tues  mon  ami ,  Charles,  je  puis  le  confier 
ce  secret,  le  bonheur  de  ma  vie,  c'est  Louise  de  Mcrcy, 
la  maîtresse  de  ce  château  ;  Louise  notre  hôtesse,  m'en- 
tends-tu? » 

Mais  Charles  se  levant  et  sautant  hors  du  lit  avec  em- 
portement :  u  Non,  non,  cela  ne  se  peut,  tu  rêves ,  tu  es 
fou  ;  Louise  de  Mercy,  ta  bien-aimée  !  tu  n'as  pas  tes  sens, 
malheureux;  c'est  ma  belle  maîtresse,  à  moi,  celle  pour 
qui  je  meurs  enfin,  comprends-tu  cela ,  Edouard?  Elle  ne 
•peut  être  ta  maîtresse.  Oh  !  je  t'en  prie,  démens  tes  pa- 
roles !  « 

Edouard,  hors  de  lui  à  son  tour,  se  leva  pâle  de  colère 
et  de  surprise  :  «  Charles,  cria-t-il  à  son  ami,  tu  plaisantes 
mal  a  propos,  Louise  est  'a  moi;  pour  elle  j'ai  passe  des 
mois  sans  dormir,  pour  elle  j'ai  tout  abandonné,  pour 
elle  je  suis  devenu  presque  fou;  Louise  n'appartient  à 
personne  qu'a  moi ,  qui  ne  l'ai  même  pas  possédée  ! 

—  Tu  as  menti,  Edouard ,  tes  lèvres  ne  l'ont  jamais  ap- 
prochée ;  tu  as  menti ,  entends-tu ,  elle  n'est  rien  pour 
toi  :  si  tu  le  soutiens  encore,  hoi-s  d'ici  promptement. 
Tiens,  voila  ton  épée,  il  faut  qu'un  de  nous  la  débarrasse 

d'un  amour Mais  tu  as  menti  !  »  Et  Charles  serait  à 

rire  d'un  râle  effrayant.  Aloi-s  les  deux  amis  saisirent  leurs 
cpées  et  se  précipitèrent  au  jardin,  altérés  du  sang  l'un 
de  l'autre. 

Au  jardin,  la  lune  était  sereine  et  claire  ,  les  bosquets 
étaient  sombres  ;  les  deux  jeunes  gens  s'arrêtèrent  sous  un 
bosquet  et  commencèrent ,  sans  témoins,  un  combat  de 
mort.  Depuis  quelques  secondes  les  épées  cherchaient 
les  poitrines,  quand  un  léger  bruit  se  fit  entendre.  Charles 
et  Edouard  s'arrêtèrent,  craignant  d'être  surpris.  La  fe- 
nêtre de  Louise  de  Mercy  s'ouvrit  au  château,  un  homme 
en  descendit  précipitamment,  vint  droit  aux  combattans  : 
«  Quoi  !  c'est  vous,  Charles  et  Edouard  !  — Toi,  Lionel,» 
dirent-ils  à  leur  tour.  Mais  ce  dernier,  mettant  sa  main  sur 
leurs  bouches  :  «  Silence,  vous  savezinon^secret  ;  échap- 
pons-nous sans  bruit.  »  Le  mari  m'a  presque  surpris.  Et 
les  trois  jeunes  gens  disparurent  a  travers  les  massifs  et  les 
arbres,  tout  en  causant  fort  bas. 

De  la  fenêtre  ouverte  s'échappaient  cependant  des  pa- 
roles prononcées  d'un  ton  de  voix  doux  et  caressant  : 
«  Louise,  mon  amour,  voilà  aujourd'hui  quatre  ans  que 
nous  sommes  mariés;  n'est-il  plus  d'anniversaire?  »  Un 
baiser  long  et  tendre  fut  la  seule  réponse  de  Louise, 
fenêtre  se  referma.  Le  lendemain,  au  déjeuner,  J^\^JWl^ 
jeunes  gens  étaient  rians,  et  presque  caustique 
de  Mercy  donnait  encore,  et  ne  descendit  pas 

Comte  H.  de 


65 


L'ARTISTE. 


Qi^cYcn  îrf0  IJubUciitlons. 


LE    ROI    DES    RIBAUDS', 

PAR    LE    BIBLIOPHILE    P.-L.    JACOB. 

Encore  une  fois ,  le  savant  bibliophile  vient  de  secouer  la 
poussière  du  seizième  siècle  et  de  mettre  au  jour  une  collection 
de  tableaux  aussi  riches  de  coloris  et  de  dessin  que  ceux  de 
Delaroche  et  de  T.  Johannot  :  car  ce  sont  de  véritables  pein- 
tures que  CCS  pages  consciencieuses  où  chaque  personnage  a  le 
costume,  le  langage,  l'allure,  les  manières  qui  lui  sont  propres  j 
on  dirait  un  vénérable  manuscrit  du  moyen  âge ,  au  blanc  vélin, 
aux  lettres  d'or  et  d'azur,  aux  arabesques  multiformes  qui 
brillent  encore  comme  s'il  sortait  des  mains  du  rubricateur  ; 
et  tel  est  le  livre  de  notre  patient  antiquaire.  Autour  d'une  ac- 
tion intéressante ,  bien  intriguée  et  bien  conduite ,  il  a  su  grou- 
per des  détails  locaux  dont  l'exactitude  ne  fait  pas  le  seul  méritej 
il  supplée  à  l'insuffisance  des  documens  et  des  modèles;  il  ren- 
fenne  plus  de  faits  en  dix  lignes  qu'une  dissertation  en  vingt 
mémoires;  il  taille  un  pourpoint  plus  adextremcnt  qne  le  maître- 
cousier  du  roi  ;  il  dresse  un  festin  ,  il  ordonne  un  pas  d'armes , 
il  est  peintre  de  genre ,  d'histoire  et  de  paysage.  M.  Jacob  ne 
s'est  pas  effrayé  des  mille  et  une  difficultés;  sa  palette  a  recueilli 
toutes  les  couleurs  et  toutes  les  nuances  de  couleurs  possibles , 
et  plein  de  son  sujet,  il  s'est  mis  à  l'œuvre.  Son  pinceau  n'est 
pas  une  brosse. 

Son  héros ,  le  roi  des  ribauds ,  dont  le  nom  seul  indique  les 
attributions ,  est  placé  au  milieu  de  la  cour  de  Louis  XII  comme 
un  type  unique  d'austérité  et  de  gravité,  qui  forme  un  contraste 
étranga  avec  la  nature  de  sa  charge  et  les  mœurs  de  ses  dés- 
honnêtes  sujets.  Pour  connaître  cet  officier  de  la  couronne  ,  ce 
grand  justicier  des  valets  du  roi  et  des  femmes  folles  de  leur 
corps ,  jetez  les  yeux  sur  le  spirituel  portrait  qu'en  en  a  tracé 
M.  Johannot  ,tout  pénétré  qu'il  était  de  la  fidèle  description  du 
bibliophile  .-  aussi  n'a-t-il  fait  qu'employer  les  couleurs  prépa- 
rées par  celui-ci  dans  la  description  du  seigneur  Jean  Taleran 
de  Orignaux  : 

«  11  se  lit  un  léger  bruissement  au  milieu  du  taillis  qui  envi- 
ronnait la  tonnelle,  et  les  branches  s'écartèrent  pour  donner  pas- 
sage à  un  homme  de  haute  stature ,  mais  tellement  maigre  qu'il 
ressemblait  à  un  squelette  vivant.  Son  visage  se  composait  d'une 
peau  bise  et  fanée,  inhérente  aux  os  de  la  face;  son  nez,  sail- 
lant et  recourbé ,  paraissait  desséché  comme  un  bec  d'oiseau  de 
proie  ;  ses  cheveux  étaient  ras  et  sa  barbe  longue,  contre  l'usage 
qui  dura  jusqu'à  l'année  i5'20,  où  François  I"'',  en  laissant  croî- 
tre la  sienne,  ressuscita  une  mode  à  laquelle  se  conformèrent 


'  Deux  vol.  in-8°,  seconde  édition ,  chez  EugèHe  Rendue),  édilcur- 
libraire,  rue  des  Grands-Augustins,  n°  22. 


même  les  gens  d'église  ;  sa  vaste  bouche,  dégarnie  de  la  plupart 
de  ses  dents ,  conservait ,  en  guise  d'échantillons ,  quatre  crocs 
noirs  et  ressortant  de  ses  lèvres  ridées;  des  couleurs  vineuses 
enluminaient  la  place  de  ses  joues  ;  et  ses  deux  yeux  ronds ,  à 
fleur  de  tête ,  lançaient  des  regards  fauves  et  lubriques  à  faire 
avorter  une  femme  enceinte;  ses  bras  grêles  et  pcndans  descen- 
daient jusqu'à  ses  genoux  cagneux,  tels  que  ceux  d'un  orang- 
outang,  et  ses  larges  mains  osseuses  s'étendaient  toujours  comme 
pour  prendre;  enfin  son  énorme  pied  aurait  pu  chausser  les 
sandales  du  roi  Charlemagne. 

»  Le  costume  bizarre  du  nouveau-venu  ajoutait  encore  à  la  sin- 
gularité de  sa  personne  :  une  monstrueuse  braguette  ,  toute  en  - 
flée  de  vent ,  représentait  encore  les  anciennes  attributions  de 
sa  charge.  La  braguette  était  un  vêtement  malhonnête  annexé 
aux  chausses  et  destinée  à  mettre  en  relief  les  parties  du  corps 
que  la  pudeur  prescrit  de  cacher  depuis  Adam  ,  qui  couvrit  sa 
nudité  de  feuilles  de  palmier  ;  il  était  réservé  à  François  I" 
d'introduire  la  braguette  dans  les  modes  de  la  cour.  Un  seul 
homme  avait  alors  le  privilège  de  la  braguette ,  insigne  non 
équivoque  de  sa  profession.  Il  portait  sur  sa  tête  pelée  un 
bonnet  de  laine  jaune  avec  une  image  en  or  du  dieu  Priape , 
et  une  espèce  de  couronne  d'argent  formée  d'attributs  vénéréi- 
ques  ;  son  pourpoint  de  satin  vert ,  à  queues  de  merlus  autour 
de  la  taille,  serré  et  boutonné  par  devant ,  laissait  à  découvert 
un  cou  de  cigogne  saillant  d'une  collerette  fraisée;  ses  chaus- 
sures de  laine  jaune  à  la  martingale,  c'est-à-dire  s'ouvrant  par 
derrière ,  le  faisaient  de  loin  ressembler  à  un  perroquet  au  plu- 
mage jaune  et  vert;  ses  souliers  à  la  poulaine  se  terminaient  par 
un  ornement  peint  figurant  un  objet  indécent  ;  sa  ceinture  de 
soie  noire  à  boucle  d'or ,  imitant  celles  que  l'on  voyait  aux  filles 
publiques  avant  les  ordonnances ,  servait  de  baudrier  à  une 
courte  épée  auprès  de  laquelle  pendait  une  trompe  de  corne;  il 
tenait  eu  main  comme  un  sceptre  un  bâton  d'ébène  long  d'une 
demi-aune ,  surmonté  d'une  tète  de  chien  dorée  pour  désigner 
un  pouvoir  cynique.  » 

Le  roi  des  ribauds  se  trouve  encadré  dans  l'action  principale  ; 
il  en  est  l'ame.  Cette  action  est  le  second  mariage  de  Louis  XII 
avec  la  princesse  Marie ,  sœur  de  Henri  VIII,  roi  d'Angleterre; 
Louis  XII ,  usé  d'âge  et  de  maladies  ,  que  tourmente  la  folle 
espérance  d'avoir  un  héritier  direct ,  et  qui ,  des  bras  de  sa 
jeune  épouse  adultère,  passe  dans  les  bras  glacés  de  sa  tant 
bonne  femme  Anne  de  Bretagne ,  sous  les  caveaux  de  Saint- 
Denis.  A  la  suitedeces  deux  grands  personnages,  on  voit  folâtrer 
une  cour  voluptueuse  et  galante  :  gentilshommes  de  satin ,  da- 
mes de  brocard,  chevaliers  de  fer.  C'est  l'amant  de  la  reine,  le 
noble  lord  Suffolk ,  qui  doit  hériter  de  la  main  de  sa  maîtresse  ; 
c'est  le  duc  de  Valois ,  qui  déjà  fait  pressentir  François  F''  et 
dont  les  amours  mystérieux  avec  Anne  Bolcyn  ,  gracieuse  et 
fantastique  création ,  forment  un  roman  tout  entier  ;  puis  à  côté 
de  cette  gentillesse  naïve  et  de  ces  élégantes  privautés  de  cour , 
rampent  et  croupissent  le  crime ,  la  prostitution  et  le  maléfice  ;  • 
au  milieu  des  brelans,  des  mauvais  lieux  et  des  alamliics.  Bal- 
thazar  Villon ,  page  du  duc  de  Valois ,  et  petit-fils  du  poète  de 
potence ,  effronté  menteur ,  pipeur  de  dés ,  audacieux  et  vindi- 


L'ARTISTE. 


67 


catifscdlërat,  paraît  là  comme  le  Me'phistoplielcsdii  drame  où  son 
maître,  le  Magnifique,  joue  souvent  le  rôle  de  Faust.  Celui-ci  est 
un  nèf;re  aldiimislc ,  qui  vend  des  poisons  et  la  pierre  pliiloso- 
pJiale.  Quoi  de  plus  plaisant  que  le  desespoir  du  pauvre  roi  de 
France  ,  (|ui  ne  trouve  ni  dans  la  nature  ni  dans  la  mc'decine 
le  moyen  de  se  donner  un  successeur  de  son  fait,  et  que  le 
nœud  de  l'aiguillette  rend  yeui"  de  sa  femme  la  première  nuit 
de  SCS  noces  ! 

Le  singulier  mc'ritc  du  docte  bibliophile  Jacob,  c'est  la  scru- 
puleuse exactitude  à  retracer. les  us  et  coutumes  d'autrefois;  il 
a  surtout  décrit  admirablement  l'entrée  de  la  reine  à  Paris  ,  le 
jeu  du  Prince  des  Sots ,  le  tournoi  de  la  rue  Saint-Antoine ,  le 
dîner  à  l'Hôtel-de-Ville,  et  surtout  le  duel  à  outrance  entre  le 
roi  des  ribauds  et  le  page  Villon.  Cette  lecture  nous  fait  con- 
temporains et  spectateurs  :  on  est  juge  du  camp;  on  énamt-re 
la  diversité  et  la  richesse  des  anuoiries;  on  entend  les  fanfares, 
les  cris  des  hérauts.  Voici  le  signal  du  combat  :  l'appelant  est 
jeune  et  coupable  ,  le  défcndeiu'  est  vieux  et  innocent.  On  as- 
siste avec  douleur  à  la  douloureuse  agonie  du  roi  des  ribauds; 
mais  la  justice  d'en  haut  viendra  bientôt  :  le  vaincu  sera  ré- 
habilité et  le  vainqueur  ira  pourir  aux  piliers  de  Montfaucon. 

Il  y  a  une  scène  d'un  merveilleux  effet ,  qui  aurait  de  puis- 
santes sympathies  sur  la  toile  animée  d'un  Delaroche  ou  d'un 
Delacroix  :  la  scène  de  la  fosse  aux  lions.  La  reine  a  reçu  lord 
Sull'olk,  la  nuit,  dans  son  oratoire;  mais  Louis  XII,  sous  les 
habits  du  roi  des  ribauds  ,  vient  interroinj)re  ce  têtc-à-tète  que 
sa  jalousie  lui  a  fait  découvrir;  Suffolk,  pour  sauver  l'honneur 
de  sa  dame,  essaie  de  descendre  par  la  fenêtre.  Des  rugissemens 
l'avertissent  trop  tard  qu'il  est  sans  armes  dans  la  cour  des 
lions. 

«  Louis  XIÏ  ,  aux  premiers  rugissemens ,  avait  cessé  d'ébran- 
ler la  porte  de  l'oratoire  et  d'ordonner  qu'on  l'ouvrît;  sa  fureur 
s'était  calmée,  et  un  éclair  de  réflexion  avait  fait  succéder  le 
repentir  à  son  funeste  entêtement.  Il  se  persuada  que  lord  Suf- 
folk ,  en  s' enfuyant  par  la  fenêtre ,  avait  été  dévoré  par  les 
lions  :  peut-être  n'est-il  pas  la  seule  victime?  Un  silence  de 
mort  régnait  dans  l'oratoire.  Il  couvrit  ses  yeux  de  sa  main,  et 
s'esquiva  promptcment  au  milieu  des  nombreux  assistans  qui 
se  multipliaient  à  chaque  minute.  Il  supplia  le  diable  de  l'em- 
porter pour  le  tirer  d'embarras  ;  et  à  la  faveur  de  l'obscurité  et 
du  trouble ,  il  ne  fut  pas  reconnu.  Beaucoup  de  nouveau-ve- 
nus l'interrogeaient  sans  obtenir  d'autre  réponse  qu'un  geste 
désespéré.  Il  avait  le  coeur  serre'  et  le  sang  figé  dans  les  veines 
à  ces  rauqucs  rugissemens  roulant  d'échos  en  échos  dans  les 
profondeurs  de  Dédalus. 

»  Il  fut  rontraint  de  passer  sous  une  voûte  voisine  de  la  cour 
des  lions  ;  un  homme  se  jeta  en  furieux  au  devant  de  lui  : 
c'était  le  duc  de  Valois  vêtu  de  sa  toge  et  nu-tête. 

»  —  Orignaux ,  mon  ami ,  lui  dit-il  avec  une  noble  énergie , 

prêtc-inoi  la  lame?  J'en  ferai  meilleur  usage  que  toi  qui  es  vieil 
et  débile,  lui  de  guntilliomme  I  Demeure  en  oraison  ce  pendant 

»  En  parlant  ainsi ,  il  lui  arracha  l'épée  qu'il  tenait  renversée 
à  la  main  ,  le  remercia  d'un  coup  d'oeil,  et  partit.  Louis  XII, 


surpris  de  cette  brusque  allocution,  avait  livré  son  épée  machi- 
nalement et  montré  son  visage;  mais  le  lieu  sombre  et  la  préoc- 
cupation du  duc  de  Valois  rendirent  cette  imprudence  sans  ré- 
sultat. Le  bon  roi  en  s' éloignant  se  souvint  tout  à  coup  des  der- 
niers mots  prononcés  par  son  gendre ,  et  frémit  de  l'extrême 
danger  que  le  téméraire  allait  affronter  ;  il  fil  un  signe  de  croix , 
et  leva  les  mains  au  ciel  :  il  hésita  un  moment ,  et  arriva  hors 
d'haleine  à  sa  chambre  où  l'attendait  M.  de  Orignaux  inquiet 
des  cris  et  des  rugissemens  qui  se  confondaient.  Il  voulut  don- 
ner un  ordre ,  et  ne  put  s'exprimer  que  par  un  geste  que  son 
confident  n'entendit  pas;  il  eut  une  défaillance  suivie  d'un  délire 
de  fièvre.  Par  respect  pour  son  naître  encore  dégiiisé  en  roi  des 
ribauds  ,  M.  de  Orignaux  s'abstint  d'appeler  des  secours  plus 
efficaces  que  ceux  qu'il  lui  prodiguait. 

»  Le  duc  de  Valois  ,  possesseur  d'une  lame  dont  il  ne  con- 
naissait pas  la  trempe  ,  alla  droit  à  l'entrée  de  la  cour  des  lions, 
où  il  rencontra  M.  de  Longueville ,  toujours  armé ,  et  le  gar- 
dien des  lions  ,  gros  ,  court  vieillard  ,  à  l'air  stupide  et  au  sou- 
rire helyété,  crasseux  dans  ses  habits  de  bureau  grossier,  et 
faisant  sonner  ses  clefs  comme  un  geôlier  de  prison. 

»  —  Mon  cousin  de  Longueville  ,  dit  le  prince  croyant  un 
refus  impossible ,  venez  çà  me  seconder  en  brave  compagnon  à 
rencontre  des  lions  du  roi.  Sus!  dégainez  ! 

»  —  Par  M.  saint  Georges  le  bon  chevalier!  reprit  le  duc  de 
Longueville  qui  eut  peine  à  s'assurer  que  M.  de  Valois  ne  rail- 
lait pas  ,  qu'est-ce  à  faire,  monseigneur,  envers  ces  formidables 
bêtes  mal  apprises  en  l'art  de  chevalerie?  Outre  ce,  le  larron 
englué  dans  la  loge  des  lions  est  taillé  en  pièces  à  défaut  de  la 
hart  ou  autre  supplice  infamant. 

»  —  Quel  larron?  Contez-m'en  le  conte ,  si  le  savez.  Foi  de 
gentilhomme  !  je  cuidais  qu'il  s'était  agi  de  quelque  prince  ou 

seigneur  ? 

»  —  Non  ,  non  pas ,  nenni ,  monseigneur,  repartit  le  gardien 
jouant  avec  son  bonnet  de  laine  :  aussi  vrai  que  j'ai  nom  Daniel 
le  dompteur  de  lions  ,  le  cas  fut  tel  :  un  larronneur  moult  au- 
dacieux entra  de  nuit  dans  icelle  cour,  et  la  grande  lionne  afri- 
caine ,  soupçonnant  qu'il  venait  ravir  ses  lionceaux ,  rua-jus  sa 
prison  ,  rompit  son  esclavage  et  occit  le  pauvre  infortuné. 

»  —  C'est  justice  divine  si  le  lait  est  advenu  de  la  façon  que 
vous  dites.  IVIais  voyons  çà  les  eluts  de  madame  la  lionne  ,  ex- 
cellente mère  à  ses  petits. 

»  On  entendait  rugir  ensemble  les  lions  captifs  qui  faisaient 
sonner  leurs  queues  sur  leurs  flancs ,  et  secouaient  leurs  bar- 
reaux à  les  ployer;  mais  pas  un  accent  humain  au  milieu  de  ce 
concert  formidable  ;  tout  donnait  à  penser  que  le  patient  n'exis- 
tait plus ,  n'était  que  la  lionne  ne  cessait  point  ses  bonds  impé- 
tueux et  ses  cris  de  rage  maternelle.  Sur  un  ordre  de  M.  de 
Valois ,  le  gardien  ouvrit  une  étroite  fenêtre  grillée  à  claire 
voie ,  et  le  duc  ne  distingua  d'alrard  qu'une  lionne  sautant  à 
quinze  pieds  en  l'air  contre  la  muraille  qu'égratignaicnt  ses  on- 
gles tranchans. 

»  —  Foi  de  gentilhomme!  dit-il  se  délectant  à  ce  spectacle, 


68 


L'ARTISTE. 


qui  donc  oserait  resserrer  dans  sa  loge  ce  puissant  animal  ?  Mon 
cousin  de  Longueville ,  liasardericz-vous  d'imiter  le  seigneur 
Hercules? 

»  —  M.  saint  Georges  et  aussi  M.  saint  Micliel  ne  réussi- 
raient à  ce  faire  ,  sr;  recria  M.  de  Longueville  reculant  :  nonob- 
stant ,  si  je  n'étais  tout  ëreinte  d'une  grosse  chute ,  vous  me  ver- 
riez poursuivre  ce  triomphe ,  et  apprivoiser  la  lionne  à  l'instar 
d'un  chien  couchant. 

»  —  Non  ,  non  pas,  monseigneur,  repartit  le  gardien;  aussi 
vrai  que  j'ai  nom  Daniel,  je  ne  voudrais,  pour  un  hussard  ou 
deux  de  lions  d'or  du  roi  Philippe,  aiïi'onter  l'ire  léonine;  car 
je  sais  ce  que  valent  ces  dent»  et  ces  griifes  qui  déchirent  un 
taureau  comme  je  fais  une  pomme. 

»  Mais  les  torches  et  les  flambeaux  qui  brillèrent  à  toutes  les 
fenêtres  à  la  fois  éclairaient  un  spectacle  horrible ,  que  des  cris 
de  stupeur  avaient  déjà  révèle'  :  autour  de  la  cour  circulaire 
étincelaient  des  yeux  enflamme's;  les  lions  et  les  tigres  tour- 
naient dans  leurs  cages  et  s'élançaient  contre  les  grilles  de  fer, 
étendant  leur  chaîne  prête  à  se  rompre.  Une  seule  loge  ouverte 
paraissait  vide ,  d'où  sortaient  comme  des  miaulemcns  de  chats 
en  chaleur ,  tandis  qu'une  lionne  de  taille  gigantesque ,  à  la  cri- 
nière blanchâtre,  dardant  sa  langue  dentelée  et  battant  l'air  de 
sa  queue  sifflante,  le  regard  sanglant  et  la  face  contracte'e,  es- 
sayait de  grimper  au  mur ,  se  dressait  sur  ses  pattes  robustes 
en  bondissant  à  une  hauteur  prodigieuse ,  pour  atteindre  un 
homme  cramponne'  aux  aspe'rite's  et  aux  saillies  de  l'architec- 
ture ,  les  mains  et  la  bouche  collées  à  la  pierre  et  les  pieds 
pendans ,  au-dessous  d'une  fenêtre  qu'il  ne  pouvait  rejoindre  , 
parce  que  les  sculptures  ,  qui  lui  avaient  servi  d'échelons  pour 
descendre,  étaient  déracinées  et  brisées  à  terre.  M.  de  Valois 
poussa  un  cri  en  apercevant  lord  Suffolk  livré  à  cette  agonie , 
pire  que  la  mort  qu'il  devait  subir  d'un  moment  à  l'autre. 

»  —  M'aide  Dieu  !  dit-il  en  baisant  la  poignée  de  son  épée, 
le  roi  des  ribauds  fit  bien  de  m'armer  chevalier.  Sus  !  sus  ! 
M.  de  Longueville,  assistez-moi  de  votre  vaillance  pour  sauver 
un  bon  gentilhomme  ! 

»  —  Par  monseigneur  saint  Georges  !  répliqua  le  duc  en  re- 
culant, que  prétendez-vous  tenter?  Ohî  M.  de  Valois,  ne  cou- 
rez à  votre  perte  inévitable  I  Vêtez  au  moins  haubert  et  cotte  de 
mailles. 

»  —  Foi  de  gentilhomme  !  monsieur;  un  ferme  courage  et 
vif  espoir  en  Dieu  sont  meilleure  défense  qu'armure  à  triple 
épaisseur;  ains  la  couardise  est  mal  engardée  par  cuirasse  et 
morion.  Sus,  vilement,  compère  Daniel ,  ouvre  à  moi  la  bar- 
rière avant  que  ce  cher  seigneur  tombe  priyé  de  vie. 

»  —  Non  ,   nenni . 
Daniel. 


monseigneur ,   aussi  vrai  que  j  ai  nom 


»  —  Sus  !  dépêche  sans  plus  arraisonner  :  j'ai  pris  du  champ 
et  puis  enti-er  en  lice  sous  les  auspices  de  monseigneur  saint 
Denis,  patron  de  France!  Ouvre  donc,  de  par  Dieu! 

»  Le  gardien  ne  se  hâtait  pas  d'obéir  :  il  tirait  les  verrous 
et  embrouillait  les  cadenas;  M.  de  Valois  le  menaçait  de  son 


épée  en  jurant  sa  foi  de  gentilhomme  qu'il  le  traiterait  comme 
la  lionne.  Enfin  la  porte  s'ouvrit  et  se  ferma  derrière  lui.  Les 
rugissemens  redoublèrent  à  son  apparition  dans  le  cirque,  et 
les  lions  e'branlèrent  leurs  solides  prisons.  La  lionne ,  avertie 
par  ces  nouveaux  élans,  abandonna  sa  proie  pour  se  lancer  sur 
son  ennemi  qui  l'attendit  de  pied  ferme  ;  elle  l'eût  infaiUible- 
ment  renversé  si  M.  de  Valois  n'eût  fait  un  détour  imprévu  en 
lui  portant  un  coup  d'épée  dans  l'œil  gauche.  Cette  blessure 
accrut  la  furie  de  l'animal ,  qui  revint  à  la  charge  en  rugissant 
de  douleur;  M.  de  Valois,  aguerri  dès  l'enfance  aux  exercices 
de  corps ^  n'avait  pas  de  rival  en  souplesse  et  en  agilité;  il  évita 
encore  un  choc  funeste  et  eut  le  bonheur  de  crever  l'autre  œil  de 
la  lionne  qui  devint  pl'is  furieuse  et  moins  dangereuse,  aveugle 
qu'elle  était ,  courant  au  hasard ,  heurtant  les  murs ,  mordant 
les  barreaux ,  se  roulant ,  se  tordant  et  se  plaignant.  Son  adver- 
saire la  harcelait  et  la  criblait  d'estocades  sans  parvenir  à  s'en 
rendre  maître  ;  même  il  se  vit  plusieurs  fois  pressé  par  le  fa- 
rouche animal  dont  le  poil  fauve  ruisselait  de  sueur  et  de  sang. 

»  —  Au  nom  de  Dieu  et  de  tous  les  saints  !  s'exclamait  inces- 
samment lord  Suffolk  que  le  dévouement  de  M.  de  Valois  ren- 
dait insensible  à  son  propre  péril,  mon  bon  cousin,  allez-vous- 
en  ou  je  me  jette  en  bas  !  Ah  !  mes  amis ,  n'est-il  pas  une  arme 
quelconque?  Si  j'avais  un  ferrement  pointu  !  0  mon  noble  sei- 
gneur, reculez-vous  !  A  moi  une  épée  !  Je  promets  une  montjoie 
d'or  à  qui  me  baillera  un  bâton  offensif  !  Par  grâce ,  oyez  ma 
requête,  bonnes  gens. 

»  Le  gardien ,  alléché  par  la  récompense  promise ,  lui  jeta 
une  hache  d'arme  qui  s'ébrècha  sur  le  pavé.  Aussitôt  lord  Suf- 
folk ,  avec  la  légèreté  d'un  écureuil  qui  saute  de  branche  en 
branche  sur  un  arbre,  s'accrocha  de  loin  en  loin  aux  angles  des 
ogives  et  aux  arêtes  de  pierre;  puis,  dès  que  ses  pieds  eurent 
touché  le  sol  qui  leur  manquait  depuis  si  long-temps ,  il  ramassa 
la  hache  de  ses  mains  meurtries  et  bleuâtres ,  la  balança  un 
instant  sur  sa  tête ,  et  fendit  le  ventre  de  la  lionne ,  qui  resta 
couchée  sur  le  dos  et  râlant  à  peine.  Des  applaudissemens  et 
des  clameurs  de  joie  s'élevèrent  de  toutes  parts  ;  les  deux  vain- 
queurs se  tenaient  embrassés.  » 

Le  moyen  âge  respire  dans  cette  vaste  composition ,  ovi  Walter- 
Scott  reconnaîtrait  son  élève.  Aux  scènes  d'amour  les  plus  déli- 
cieuses et  les  mieux  touchées ,  succèdent  les  émotions  fortes  et 
poignantes  de  la  tragédie.  L'histoire  est  si  intimement  liée  au 
roman,  qu'on  a  peine  à  séparer  l'une  de  l'autre;  l'intérêt  ne 
cesse  jamais ,  et  ne  se  ralentit  pas  même  un  instant  ;  mais ,  ce 
qui  contribue  à  le  raviver,  c'est  la  couleur  saillante  du  style, 
c'est  le  franc-parler  du  seizième  siècle ,  la  langue  ingénieuse  et 
pittoresque  de  Clément  Marot ,  Rabelais ,  la  reine  de  Navarre 
et  Brantôme  :  pensées  bizarres,  images  comiques ,  jurons  extra- 
ordinaires ,  expressions  empruntées  au  grec ,  au  latin  et  à  l'ita- 
lien; rien  de  pius  heureux  que  ces  tournures  capricieuses,  ces 
phrases  faites,  ces  gallicismes  perdus,  et  ces  pochades  de  dia- 
logue si  vrais,  que  l'œuvre  du  bibliophile  Jacob  ,  déterrée  dans 
les  ruines  d'une  abbaye ,  écrite  sur  un  gothique  parchemin  , 
avec  des  enluminures  sans  perspective  et  des  initiales  enjoli- 


L'ARTISTE. 


09 


ve'es ,  passerait  aujourd'hui  pour  le  type  inconnu  de  l'art  au 
bon  vieux  temps  ;  et  pas  un  ne  voudrait  croire  qu'au  dix-neu- 
vième siècle  on  parle  une  langue  morte  avec  autant  de  finesse  et 
de  ve'rite'.  Le  genre  crée  en  littérature  par  l'auteur  des  Soirées 
de  fValter-ScoU ,  des  Deux  Fous  c\.  Au  Roi  des  Ribauds ,  est 
le  produit  homogène  de  l'érudition  et  de  l'imagination. 


ANECDOTES  HISTORIQUES  ET  POLITIQUES 

PUUR    SEBMh    A    l'histoire    DE    LA    CONQUETE    d'aLGER    EN     1 83o , 

,  PAR  J.-T.  MERLE, 

SerritBÎre  particulier  de  31.  le  comte  de  Bottrmont'. 

Cet  ouvrage  est  le  seul ,  dans  le  nombre  de  ceux  qui  ont  e'té 
])ublie's  jusqu'à  présent ,  qui  donne  une  idée  pittoresque  de  la 
lumpagnc  d'Afrique.  L'auteur,  étranger  à  l'ctat  militaire,  n'a 
traite  que  d'une  manière  tout-à-fait  accessoire  les  opérations  de 
l'armc'ej  son  livre  se  compose  d'une  suite  de  tableaux  qui  pré- 
sentent toutes  les  scènes  de  l'expédition  sous  un  point  de  vue 
tour  à  tour  sérieux,  plaisant  ou  philosophi([uc.  M.  Merle  a  fait 
la  campagne  en  observatcurj  il  s'est  attache  avec  soin  à  pcindie 
le  costume  et  les  mœurs  de  l'expe'dition ,  à  reproduire ,  dans 
chacun  de  ses  épisodes ,  sa  physionomie  morale  ;  à  esquisser, 
dans  chacune  de  ses  anecdotes ,  les  traits  caractéristiques  d'une 
conquête  si  riche  de  poe'sie ,  et  qui  parle  aux  imaginations  avec 
tant  d'e'clat  et  de  vivacité. 

Quand  tant  de  sources  de  prospérité'  pour  la  France  ne  se 
rattacheraient  pas  à  la  conquête  de  l'Afrique ,  elle  serait  encore 
un  grand  evc'ncmcnt  dans  les  fastes  de  notre  gloire  militaire, 
.lainais  entreprise  plus  vaste  ne  fut  exccutc'c  avec  tant  de  promp- 
titude :  trois  siècles  de  honte  et  de  servitude  ont  ete  effaces  en 
jnoins  de  vingt  jours.  Cette  côte  de  Barbarie,  l'effroi  des  ma- 
rins, va  devenir  une  source  de  tre'sors;  ce  port  d'Alger,  si  fii- 


'  Un  volume  in-8°  oroé  de  quatre  caries.  Paris,  chez  Dentu,  libraire, 
;ui  Palais-Koyal ,  galerie  d'Orl<!an>. 


neste  à  notre  commerce ,  est  aujourd'hui ,  grâce  à  la  puissance 
de  nos  armes,  un  havre  hospitalier.  L'expédition  d'Afrique 
n'est  pas  une  de  ces  entreprises  aventureuses ,  romanesques , 
sans  but ,  sans  résultat ,  une  de  ces  conceptions  gigantcsqites  du 
génie  dans  lesquelles  le  bonheur  et  le  repos  d'une  nation  sont 
sacrifiés  à  la  gloire  du  général  et  de  ses  soldats  ;  clic  est  l'œuvre 
de  la  philosophie,  de  la  morale  et  de  la  religion.  Un  temps  ar- 
rivera où  la  conquête  d'Alger  sera  jugée  hors  de  l'influence  de 
l'esprit  de  parti ,  alors  seulement  on  en  appréciera  toute  la  gran- 
deur. 

Nos  lecteurs  liront  sans  doute  avec  quelque  émotion  la  des- 
cription de  la  tempête  du  lO  juin  ,  qui  a  fourni  à  M.  Gudin  le 
sujet  du  beau  tableau  qu'il  a  exposé  au  salon;  un  grand  intérê^ 
se  rattache  à  cet  événement  si  simple  dans  des  temps  ordinaires, 
mais  qui  devenait  d'une  si  haute  importance  dans  ce  moment. 
Si  l'ouragan  eût  duré  une  heure  de  plus,  le  sort  de  cent  vais- 
seaux eût  été  compromis,  l'élite  de  notre  marine  pouvait  être 
anéantie  sur  la  plage  de  Sidi-Ferruch ,  et  trente-cinq  mille  Fran- 
çais rester  sans  vivres  et  sans  munitions  sur  une  presqu'île  in- 
inculte. 

«  Le  1 6 ,  le  soleil  s'était  levé  comme  à  l'ordinaire ,  à  travers 
de  gros  nuages ,  qui  se  détachaient  sur  un  ciel  pur ,  par  masses 
énormes  j  leurs  bords  ,  d'un  éclat  plus  vif  que  celui  de  l'argent 
le  mieux  bruni,  ressortaient  sur  un  fond  d'un  gris  de  tempête; 
l'atmosphère  était  lourde  et  étouffante  :  tout  annonçait  un  orage 
d'Afrique.  J'étais  descendu  vers  la  plage,  poui-  y  chercher  un 
peu  de  fraîcheur  :  une  inquiétude  vague  y  régnait;  les  marins 
étaient  soucieux ,  et  tournaient  tristement  leurs  regards  vers  le 
ciel.  Cependant  le  débarquement  du  matériel  continuait  tou- 
jours; un  grand  nombre  de  chalands  étaient  dirigés  vers  la  plage, 
et  les  matelots  qui  les  remorquaient  forçaient  de  rames  pour 
arriver  le  plus  tôt  possible;  ils  semblaient  craindre  quelque  dé- 
sastre. Les  officiers  les  plus  prudcns  assuraient  leurs  ancres  , 
doublaient  leurs  amarres ,  et  dépassaient  leurs  perroquets  pour 
soulager  leur  mâture  ;  il  régnait  de  toutes  parts  un  silence  ef- 
frayant ;  il  semblait  que  tous  les  cœurs  étaient  comprimés  par  la 
crainte  d'un  événement  fatal  contre  lequel  le  courage  même  était 
inutile  :  nous  ignorions  ce  qui  nous  menaçait;  mais  nous  avions 
le  pressentiment  d'un  danger  imminent. 

»  Vers  neuf  heures,  nous  sentîmes  quelques  gouttes  de  pluie; 
elles  étaient  rares  et  grosses,  et  hiissaient ,  en  tombant,  de  lar- 
ges traces  sur  un  sable  brîtiant.  Quelques  coups  de  tonnerre 
vinrent  briser  les  masses  de  nuages  noirs  ,  qui ,  en  se  dévelop- 
pant, couvrirent  le  ciel.  Une  brise  de  nord-ouest,  serrée  et 
bruyante,  vint  à  souffler;  et  la  mer,  si  calme  et  si  unie  quelques 
minutes  auparavant ,  commença  à  blanchir  et  à  se  rider  :  en 
moins  d'une  demi-heure,  elle  devint  horrible;  les  nuages  ve- 
naient se  briser  avec  un  fracas  épouvantable  sur  les  dunes  ;  la 
lame  submergeait,  en  passant,  les  chaloupes,  les  canots,  les 
chalands ,  et  les  petits  bateaux  qui  bordaient  le  rivage.  Les  ba- 
teaux-bœufs et  tous  les  bâtimens  de  transport  étaient  sans  cesse 
tourmentés  par  un  roulis  des  plus  violens;  le  péril  devenait 
à  chaque  instant  plus  effrayant;  les  cris  de  terreur  des  marins 
n'annonçaient  que  trop  les  malheurs  qui  se  préparaient  :  la 


té 


L'ARTISTE. 


moitié  de  la  flotte  courait  le  risque  d'être  jete'e  à  la  côte  ,  et 
l'autre  inoitid  pouvait  être  forcée  de  filer  ses  cables  ,  et  d'appa- 
reiller dans  le  plus  grand  désoidre ;  déjà  plusieurs  bàtiiacns 
dépai^ent ,  et  la,  Figogne  ayant  chasse  sur  ses  ancres  talonnait 
sur  les  rochers  à  chaque  coup  de  mer,  et  tirait  sans  relâche 
des  coups  de  canons  de  détresse.  La  terreur  et  le  désespoir  étaient 
dans  toute  l'escadre.  Je  reconnus  la  vérité  de  l'expression  de 
Salluste  sur  cette  côte  dangereuse:  Mare  sœvum,  importuosum. 
Nos  troupes,  encore  sans  abri  contre  des  torrens  de  pluie ,  re- 
gardaient avec  douleur  ce  triste  spectacle  et  ce  combat  des  élé- 
raens  qui  pouvait  amener  la  destruction  totale  de  nos  approvi- 
sionnemens ,  de  nos  munitions ,  de  tout  notre  matériel ,  et  nous 
iaisscr  sur  une  plage  incuhe,  livrés,  sans  défense  et  sans  espoir 
de  secours,  à  la  fureur  de  nombreux  ennemis  !  Ce  qui  complétait 
cette  scène  de  désolation,  c'était  la  vue  de  bandes  de  Bédouins 
qui  parcouraient  dans  le  lointain  la  plage,  pour  saisir  le  mo- 
ment où  quelques  vaisseaux  feraient  naufrage,  afin  d'aller  pilier 
leurs  débris  et  massacrer  les  équipages.  » 

Ce  tableau  est  effrayant,  et  l'admirable  page  de  Gudin  est 
empreinte  du  sentiment  de  terreur  qu'il  inspira  à  tous  ceux  qui 
en  furent  témoins;  d'autres  artistes  ont  étudié  les  différens  épi- 
sodes de  la  campagne  et  ont  rapporté  de  nombreuses  études  qui 
enrichiront  un  jour  nos  galeries.  Voici  ce  que  M.  Merle  raconte 
de  leur  zèle ,  après  avoir  décrit  les  embarras  qu'il  éprouva  pour 
naturaliser  en  Afrique  les  bienfaits  de  la  presse.  Le  temps  ap- 
prendra si  les  Arabes  et  les  Maures  auront  à  se  féliciter  de  cette 
importation.  Les  Turcs  sont  peu  curieux  de  ce  genre  d'indus- 
trie; il  n'existe ,  à  ce  que  nous  croyons  ,  en  Afrique,  qu'une 
seule  imprimerie  au  Caire,  et  le  pacha  la  surveille  avec  soin. 
Il  y  a  une  imprimerie  impériale  à  Constantinople ,  mais  elle 
n'est  qu'un  objet  de  curiosité ,  il  est  même  très-expressément 
défendu  de  la  faire  servir  à  l'impression  du  Coran.  A  Smyrne 
on  imprime  un  journal  qui  ne  s'occupe  que  des  affaires  d'Europe 
et  qui  ne  traite  la  politique  de  l'Orient  que  sous  le  bon  plaisir 
du  pacha.  A  la  moindre  infiaction ,  elle  serait  bientôt  envahie 
par  une  de  ces  patrouilles  si  grotesques ,  qui  ont  fourni  à  M.  De- 
camps  le  sujet  d'un  si  joli  tableau. 

«  . . . .  Enfin  elle  arriva  au  milieu  des  affûts  et  des  sacs  d'a- 
voine; il  fallut  en  rassembler  toutes  les  parties  éparses  sur  la 
plage.  En  quelques  heures,  la  machine  infernale  de  Gultembcrg, 
ce  formidable  levier  de  la  civilisation,  fut  établi  sur  le  sol  afri- 
cain. Le  chef-d'œuvre  de  l'esprit  humain  fut  naturalisé  ,  le  26 
juin  i83o,  dans  une  presqu'île  inhabitée  de  la  régence  d'Alger; 
deux  tentes  suffirent  pour  l'abriter.  Les  ouvriers  baptisèrent 
cette  presse  du  nom  d'Africaine;  ils  en  firent  l'inauguration  en 
présence  d'un  grand  nombre  d'officiers  de  terre  et  de  mer ,  de 
soldats  et  de  marins  accourus  pour  jouir  du  curieux  spectacle 
d'une  imprimerie  française  danslepaysdesBédouins.  Des  cris  uni- 
versels de  vii>e  la  France  !  vive  le  Roi!  éclatèrent  quand  on 
distribua  à  tout  le  monde  les  premiers  exemplaires  d'une  relation 
de  notre  deliarquemcnt  et  de  nospremières  victoires.  Un  bulletin 
de  l'armée  française,  imprimé  sur  une  plage  de  la  côte  d'Afrique, 
est  un  fait  assez  extraordinaire  pour  qu'on  y  attache  de  l'impor- 
tance; dans  quelques  siècles,  cette  date  signalera  peut-être  un 


des  événemens  les  pins  influens  de  la  civilisation ,  sur  la  plus 
belle  comme  sur  la  plus  florissante  de  nos  colonies  ;  elle  fera 
époque  dans  les  fastes  de  cette  restauration  qu'on  insulte  aujour- 
d'hui, et  dont  on  ferait  mieux  d'imiter  l'indépendance,  la  dignité 
et  les  victoires  qui  retentissent  encore  depuis  Cadix  jusqu'à 
Navarin. 

»  Le  spectacle  d'une  imprimerie  n'était  pas  le  seul  qui ,  sous 
le  rapport  des  arts ,  dût  fixer  l'attention.  Sur  cette  plage  déserte 
on  rencontrait  de  tous  côtes  les  peintres  qui  faisaient  partie  de 
l'expédition  dessinant,  à  l'ardeur  du  soleil,  des  points  de  vue 
de  la  côte ,  des  scènes  militaires  et  des  effets  de  marine.  L'amour 
de  leur  art  leur  faisait  braver  les  dangers  de  la  guerre  et  les 
incommodités  du  climat  :  on  les  voyait  sur  la  plage,  sur  les 
rochers ,  aux  avant-postes ,  l'album  sous  le  bras  et  le  crayon  à 
la  main.  Que  de  peines  et  de  soins  a  coûtés  à  Eugène  Isabey  son 
beau  Panorama  de  la  presqu'île  de  Sidi-FerruchI  J'ai  vu  Gu- 
din, sous  des  torrens  de  pluie,  prendre  l'esquisse  de  son  admi- 
rable tableau  de  la  Tempête  du  i(5juin.  Wachsmut,  Langlois, 
Tanneur  et  Gibbert  n'avaient  pas  moins  de  zèle.  On  les  trou- 
vait souvent  les  ims  et  les  autres  au  milieu  des  tirailleurs  ;  ils 
allaient  partager  les  fatigues  et  la  soupe  du  soldat  :  ils  partagent 
aujourd'hui  l'espèce  de  disgrâce  qui  s'attachent  à  tout  ce  qui 
fait  partie  de  l'expédition  d'Afrique.  Les  esquisses  de  tous  les 
hauts  faits  de  notre  brave  armée  dins  cette  campagne  vieilli- 
ront peut-être  dans  les  portefeuilles  ;  car  le  gouvernement  n'ose- 
rait placer  en  regard  des  batailles  de  Jcmmapes  et  de  Valmy  la 
bataille  de  Slaouli ,  la  prise  du  château  de  l'Kuipercur  ou  l'en- 
trée triomphante  de  nos  troupes  dans  la  Cassauba.  » 

L'ouvrage  de  M.  Merle  obtient  un  grand  succès ,  on  le  trouve 
dans  tous  les  salons.  Ce  succès  doit  être  attribué  à  l'intérêt  et  à 
la  variété  des  sujets  qui  y  sont  traités  avec  talent  et  vérité. 


îlftiuf  Bramatiquf. 


THÉÂTRE  ITALIEN. 

LA    MUSIQUE.  —   LES    ACTEURS. 

Nous  voulions  entendre  Anna  Bolena  une  seconde  fois  avant 
d'analyser  et  de  juger  la  partition.  J/auteur  s'est  fait  en  Italie 
une  réputation  rapide  et  populaire.  Il  travaille  facilement  et  le 
plus  souvent  avec  succès.  Malheureusement  les  gazettes  ita- 
liennes ont  révélé  un  fait  assez  commun  dans  cette  terre  classique 
de  l'harmonie.  Il  signor  Donizctti  est  aux  gages  de  Barbaia  im- 
pressario  des  théâtres  de  Naples  et  de  Milan,  et,  pour  une  rétri- 


L'ARTlwSTE. 


7f 


!■ 


I)iition  annuelle  cl  très-modiqiie ,  le  maestro  fuiirnit  re'giilière- 
ineiil  à  l'enlicpiisc  de  son  patron  quatre  partitions  ,  et  encore 
est-il  oblige  de  siiiTcillcr  lui-même  les  principaux  détails  de 
l'exécution  ,  les  chœurs,  les  instrumentistes  de  l'orchestre,  etc. 
Bethowcn,  Mozart  ou  Rossini  ne  re'sistcraicnt  pas  à  un  pa- 
reil régime.  Donizctti  a  subi  jusqu'ici  toutes  les  nécessites  de 
son  engagement  avec  une  rare  et  louable  persévérance.  Il  ac- 
complit sa  tâche  avec  une  religieuse  ponctualité'.  Il  a  déjà  pro- 
duit ou  du  moins  écrit  un  assez  bon  nombre  de  partitions  qui 
ont  fait  leur  saison.  Ces  œuvres  cnl'antccs  sans  peine  ,  représen- 
tées avec  un  ensemble  satisfaisant ,  ont  été'  applaudies  pendant 
trois  mois ,  et  puis  après  tout  a  été'  dit.  Il  a  fallu  inventer  sur 
nouveaux  frais.  Pauvre  Italie  !  pauvre  raaesti'o  ! 

Anna  Bolena  ,  que  M.  Robert  s'est  empressé  de  monter  au 
théâtre  de  Paris  ,  dans  l'intention  sans  doute  de  vai'ier  utilement 
et  agréablement  son  répertoire ,  malheureusement  trop  ciicon- 
scrit ,  jouit,  dans  la  patrie  même  de  l'auteur,  d'une  réputation 
supérieure  à  la  plupart  de  ses  autres  opéras. 

Et  cependant  nous  devons  dire ,  pour  être  francs  et  sincères , 
que  cette  partition  démesurément  longue,  et  garnie  d'innom- 
brables morceaux  de  tous  genres,  n'est  guère  qu'une  monotone 
et  insignifiante  reproduction  de  plusieurs  motifs  de  Rossini, 
dès  long-temps  fiunlicrs  à  nos  oreilles.  Parfois  même  Donizetti 
dérobe  à  son  maître  et  son  modèle  des  phrases  entières  (|u'il 
développe  et  ramène  avec  bonheur  ,  qu'il  réussit  morne  à  ra- 
jeunir et  à  déguiser  j  mais  le  plus  souvent  le  plagiat  se  cache 
vainement  sous  le  fracas  d'une  instrumentation  assourdissante, 
et  sous  l'inutile  retentissement  des  instrumens  de  cuivre. 

On  a  souvent  blâmé  Rossini,  et  avec  raison  selon  nous,  de 
se  moquer  du  public ,  et  de  prendre  un  malin  plaisir  à  couper 
court  dans  le  développeuicnt  du  thème  le  plus  mélodieux  et  le 
plus  riche  par  un  crescendo  banal  qu'il  emploie  à  tout  propos, 
et  au  moyen  duquel  il  escamote  à  la  fois  la  fin  de  notre  plaisir 
et  de  son  idée. 

Donizetti  a  fait  de  ce  moyen  puéril,  et  pardonnable  tout  au 
plus  au  génie  le  plus  fécond  et  le  plus  puissant ,  un  emploi  bien 
autrement  abusif  que  son  maître.  11  sème  à  profusion  ces  de- 
nouemens  de  lieux  communs. 

Il  ne  laisse  pas  à  ses  souvenirs  le  temps  de  se  cristalliser,  au- 
tant d'idées  quelque  peu  nouvelles  qui  puissent  leur  servir  de 
noyaux ,  et  leur  imprime  des  formes  originales  et  pci-sonncllcs. 
Son  habile  mémoire  n'attend  jamais,  et  malheureusement  ne 
peut  jamais  attendre  le  moment  fatal  ou  elle  deviendrait  une  fa- 
culté créatrice,  en  subissant  différentes  combinaisons.  Il  se  rap- 
pelle toujours.  Il  imagine  rarement. 

Au  reste  sa  partition ,  d'ailleurs  écrite  d'un  style  élégant  et 
facile  ,  essaie  de  su|)pléer  par  la  quantité  au  mérite  intime  des 
morceaux.  Les  oreilles  ne  se  reposent  pas  un  instant,  et  je  ne 
Siiis  pas  quel  instant  choisissent  les  dilettanti  de  Naples  et  de 
Milan  pour  prendre  leurs  sorbets. 

II  faut  à  l'attention  une  haleine  prodigieuse  pour  sui\Te  sé- 
rieusement pendant  quatre  heures  la  série  interminable  à'arie, 
de  duos  ,  de  chœurs  qui  se  succèdent  avec  une  impassible  régu- 
larité. 

Avant  Donizetti,  on  n'avait  pas  encore  d'exemple  d'une  com- 


position musicale  improvise'e  comme  un  article  de  journal,  frap- 
j)ant  fort  et  vite  comme  k»  bomroes  «bligés  de  parler  tous  le» 
jours ,  mais  condamnant  la  pensée  à  ne  subir  jamais  qu'une 
forme  incomplète  et  boiteuse. 

M"""  Pasta  a  joue  son  i  ôle  beaucoup  mieux  qu'elle  ne  l'a 
chanté.  Son  talent  tragique  est  arrivé  au  plus  haut  point  de  per- 
fection; mais  sa  voix  a  déjà  perdu  de  quelques  notes,  et  la  tra- 
hit plus  souvent  que  par  le  passé.  Dans  la  scène  avec  sa  rivale, 
et  à  la  fin  de  la  pièce,  quand  elle  devient  folle  et  qu'elle  prend 
les  apprêts  de  son  supplice  pour  les  préparatifs  de  la  céiémo- 
nic  nuptiale,  elle  a  été  admirable  et  déchirante.  L'auditoire 
fondait  en  larmes,  et  en  larmes  délicieuses  ;  c'était  une  douleur 
poignante ,  et  qu'on  voudrait  cependant  recommencer  à  loisir. 
Lablache  n'a  presque  rien  à  chanter;  il  a  été  ce  qu'il  devait 
être,  digne  et  odieux.  Son  costume  est  e'blouissant  de  richesse  , 
et  d'une  fidélité  littérale  et  frappante ,  de  celle  que  Talma  a  le 
premier  proclamée  et  réalisée. 

Rubini  a  porté  la  souplesse  et  l'éclat  de  sa  voix  au-delà  des 
bornes  les  plus  reculées.  Il  ne  peut  plus  maintenant  que  dé- 
choir. L'Italie  et  l'Angleterre  nous  l'ont  renvoyé  Ircs-supéiieur 
à  ce  que  nous  l'avons  connu. 

M'°'  Tadolini  a  été  correcte  et  froide. 
M  "  Michel  a  fait  de  nombreux  progrès;  mais  tout  en  faisant 
honneur  à  son  maître  Bandcrali,  elle  laisse  constamment  dési- 
rer ce  que  tous  les  maîtres  du  monde  ne  sauraient  enseigner , 
Y  anima  et  \efuoco.  Sa  figure  et  sa  taille,  régidièrement  jolies, 
demeurent  immobiles.  Elle  chante  comme  une  harpe  bien  ac- 
cordée ;  mais  elle  n'a  jamais  dans  ses  notes  les  plus  pures  ni 
larmes  ni  soiu-ire. 

Si  nos  yeux  ne  nous  ont  pas  trompés ,  nous  croyons  avoir 
aperçu  dans  la  salle  celle  qui  l'hiver  dernier  s'est  montrée  à 
nous  si  séduisante  et  si  coquette  sous  les  traits  de  Rosina ,  si 
pathétique  et  si  touchante  sous  le  costume  de  Ninetta.  Elle  sui- 
vait avec  une  anxiété  religieuse  toutes  les  difUcultés  prémédi- 
tées queM'"''  Pasta  semait  dans  son  chant.  On  lisait  sur  sa  figure 
la  noble  sollicitude  qu'elle  appoilait  au  spectacle  de  ces  épreuves; 
et  dès  que  l'obstacle  était  glorieusement  franchi ,  elle  donnait 
avec  un  admirable  empressement  le  signal  des  applaudisscmens 
unanimes  dont  la  salle  a  plusieurs  fois  retenti.  Bientôt  nous  la 
verrons  à  l'œuvre,  elle-même  et  pour  son  compte.  Qu'elle  pro- 
fite et  s'instruise  à  l'école  de  M'"'  Pasta,  qu'elle  apprenne  sur- 
tout de  cette  inimitable  tragédienne  l'art  si  difOcile  de  s'arrêter 
à  temps ,  de  ne  pas  étouffer  sous  des  sanglots  trop  vrais  les  notes 
qui  devraient  aussi  bien  que  ses  bras  supplians ,  ses  yeux  mouil- 
lés de  larmes  et  ses  cheveux  en  désordre ,  concourir  pour  leur 
part  à  l'émotion  dramatique;  qu'elle  saisisse  l'intervalle  qui  sé- 
pare la  tragédie  jouée  de  la  tragédie  chantée. 

Et  attendant ,  on  nous  promet  le  Mariage ,  de  Cimarosa,  et 
bientôt  nous  aurons  deux  opéras  de  Bellini.  Jamais  la  direction  du 
Théâtre-Italien  ne  s'était  montrée  si  active  et  si  empressée  pour 
les  plaisirs  du  public.  Espéi-ons  qu'elle  en  sera  récompensée. 


L'ARTISTE. 


VAUDEVILLE. 

c/o/iAce  rff  t^wiiraôeaii. 

Qui  ne  sait  par  cœur  Mirabeau  marquis  et  philosophe , 
homme  de  dédain  et  de  tribune,  de  duels  et  de  pamphlets,  en- 
nemi de  Barnave,  et  fils  de  Vami  de  l'homme;  Mirabeau  fou- 
gueux, sublime,  grotesque,  enfle,  et  plébéien  à  sa  façon, 
c'est-à-dire  jusqu'à  la  cheville,  et,  à  l'exception  du  talon 
rouge ,  tribun  brodé  et  sentant  l'orgie  lorsque  ses  mains  cher- 
chaient l'escalier  de  la  tribune  ;  homme  unique  au  milieu  du 
siècle  de  tout  le  monde,  grotesque  de  profil  et  beau  d'ensemble, 
prêchant  l'égalilc  et  rudoyant  ses  domestiques ,  lisant  peu  les 
madrigaux  de  Robespierre ,  et  riant  tout  bas  de  Danton.  Quel 
homme  !  quelle  vie  I  Et  qui  ne  dira  :  Quel  drame  I 

Ce  n'est  pas  à  son  couchant  que  les  auteurs  de  la  pièce  nou- 
velle ont  été  le  chercher;  hors  la  fin  du  second  acte,  où  se  ré- 
vèle cet  âpre  et  mordant  génie ,  c'est  Mirabeau  jeune  homme  et 
passionné ,  faisant  d'abord  l'amour  en  paillettes  ,  et  cependant 
honnête  homme  avec  son  frac  de  Moncade,  car  il  aime  Sophie, 
femme  du  président  Monnier,  jeune  femme  séduite  comme  tant 
d'autres  par  une  éloquence  toute  de  cœur.  Miral)cau  est  jeune  et 
opprime,  son  père  le  juge  digne  de  prisons  périodiques  et  de 
lettres  de  cachet  paternellement  requises  de  M.  Lenoir.  L'a- 
mour seul  fait  le  nœud  du  drame  ,  souvent  peut-être  un  peu  lo- 
gique et  sévère ,  mais  rarement  porté  au-delà  du  domaine  de 
l'histoire.  Il  y  a  au  second  acte  une  scène  forte  et  bien  posée , 
et  ou  l'énergie  de  Mirabeau  prend  le  dessus  de  manière  à  mon- 
trer déjà  sa  fougue  et  son  ironie  future.  Volnys  n'a  rien  appris 
de  nouveau  à  ceux  qui  savaient  déjà  toute  sa  finesse  et  le  goût 
de  ses  manières;  mais  dans  le  deuxième  acte,  il  a  montré  une 
énergie  que  nous  ne  lui  connaissions  pas.  M™"  Doche  a  été 
tendre  et  passionnée  ;  le  rôle  d'Arnal  est  fort  comique  :  c'est  im 
valet  liseur  et  poudré  de  philosophie ,  il  dit  Monsieur  Rous- 
seau comme  l'on  parle  de  son  oncle;  il  a  lu  aussi  M.  de  Vol- 
taire, mais  il  trouve  quUl  a  trop  sacrifié  au  pouvoir.  Arnal 
est  le  seul  acteur  qui  puisse  consoler  des  émeutes  par  son  gros 
rire,  si  franc  ,  si  large  et  si  vrai. 

La  pièce  a  obtenu  un  succès  complet;  les  auteurs  demandés 
sont  MM.  Perrin  et  Théodore- An  ne. 

On  nous  annonce  les  Deux  Sœurs,  pièce  attribuée  déjà  à 
l'auteur  de  Marie  Mignot  et  de  r Oubli,  M.  Duport,  dont  le 
nom  est  une  garantie  de  conscience  et  de  bon  goût.  Espérons  et 
attendons ,  c'est  une  devise  politique  qu'il  faut  aussi  consacrer 
en  littérature.  On  parle  de  vingt  Mirabeau  qui  vont  surgir ,  et 
comme  contraste  surtout  du  Barnave  de  M.  Jeanin ,  qui, 
avec  toute  la  verve  d'un  jeune  homme  et  la  brillante  livrée  de 
son  style,  va  se  jeter  avec  bonheur  et  fierté  dans  tous  les 
orages  de  cette  époque,  et  nous  montrer  une  figure  de  poésie  et 
d'amour  au  milieu  du  fracas  des  piques  et  de  la  tribune.  C'est 
la  mission  du  génie  et  du  talent,  c'est  aussi  celle  du  courage 
que  de  combattre  en  face  et  de  vaincre. 


ItouuflU^. 


Comme  on  le  sait ,  le  gouvernement  est  dans  l'usage  d'en- 
voyer dans  chaque  chef-lieu  de  département  un  portrait  du  Roi, 
qu'il  fait  exécuter,  sur  un  modèle  pour  lequel  Sa  Majesté  donne 
séance.  Une  commission  vient  d'être  nommée  par  le  ministère 
des  travaux  publics  et  des  arts  pour  désigner  l'artiste  à  qui 
l'exécution  du  portrait-modèle  serait  confiée  pour  le  nouveau 
règne.  Le  choix  de  cette  commission  est  tombé  surM.  de  Champ- 
martin ,  et  Sa  Majesté  Louis-Philippe  doit  incessamment  poser 
à  cet  effet.  Les  brillans  succès  de  ce  jeune  artiste  au  dernier  Sa- 
lon sont  encore  présens  à  tous  les  souvenirs ,  et  l'opinion  pu- 
blique ne  peut  que  ratifier  un  si  heureux  choix. 

—  Les  amateurs  des  arts  apprendront  avec  plaisir  que 
M.  Hcnriqucl-DupoHt ,  à  qui  l'on  doit  le  charmant  portrait  de 
M""'  de  Mirbel ,  d'après  M.  Champmartin  ,  exécute  en  ce  mo- 
ment celui  de  l'admirable  virtuose  M^'Pasta.  Le  beau  portrait 
de  m"'  Sontag,  par  M.  Girard,  d'après  M.  Paul  Delaroche  , 
sera  un  digne  pendant  de  cette  œuvre ,  attendue  avec  l'impa- 
tience qu'inspire  naturellement  le  talent  de  l'auteur. 

—  L  orfèvrerie ,  si  brillante  à  la  renaissance  des  ails  dans 
les  mains  de  Benvenuto  Ccllini  et  de  ses  élèves,  avait  dans  celles 
de  M.  Fauconnier  retrouvé  ses  titres  à  l'admiration  des  ar- 
tistes et  du  public.  C'était  désormais  un  art  comme  aux  beaux 
temps  de  l'école  florentine  du  moyen  âge,  et  l'Europe  était  de- 
venue tributaire  de  la  France  pour  cette  branche  d'industrie. 
Eh  bien  !  on  a  été  sur  le  point  de  perdre  le  bel  établissement  de 
notre  moderne  Benvenuto ,  établissement  vraiment  national ,  et 
qui  appelait  de  lui-même  la  protection  et  les  secours  du  gou- 
vernement et  des  gens  de  goût.  Artiste  trop  consciencieux,  trop 
ardemment  occupé  de  ses  recherches ,  travaillant  avec  trop  d'en- 
traînement pour  la  gloire,  il  avait  oublié  le  vil  intérêt,  comme 
disent  les  philosophes ,  et  les  créanciers  qui  ne  l'oublient  pas  , 
les  créanciers  que  l'art  et  le  génie  rendent  peu  sensibles,  étaient 
venus  rappeler  durement  à  notre  artiste  qu  il  était  homme ,  tan- 
dis qu'il  s'oubliait  dans  les  régions  de  l'art.  Heureusement  pour 
le  pays,  l'établissement  de  M.  Fauconnier,  un  instant  battu  en 
ruines,  vient  d'être  sauvé  par  la  généreuse  intervention  d'un  in- 
connu que  l'amour  de  l'art  a  porté  à  se  mettre  au  lieu  et  place 
de  créanciers  mal  disposés.  Notre  artiste-orfèvre  va  reprendre 
ses  travaux.  Grâces  soient  rendues  au  généreux  amateur  qui  lui 
tend  une  main  sccourable!  Car  l'jirtisle  ne  doit  pas  être  le 
dernier  à  le  dire,  M.  Fauconnier,  par  tous  les  ouvrages  de  goût 
dont  il  est  l'auteur,  est  appelé  à  opérer  une  véritable  révolution 
dans  la  branche  d'ameublement  à  laquelle  il  se  livre.  Il  se  fait 
honneur  par  le  choix  de  ses  collaborateurs  mêmes  :  le  célèbre 
ornemaniste  Aimé  Chenavard  lui  a  donné  de  beaux  dessins  ,  et 
l'un  des  sculpteurs  qui  lui  fournissent  le  plus  de  modèles  est 
]Sr.  Bai-ye,  à  qui  ses  magnifiques  groupes  d'animaux  au  dernier 
Salon  valurent  une  si  brillante  et  si  juste  renommée. 

—  Les  artistes  et  les  amateurs,  qui  se  sont  tous  accordés  pour 
trouver  les  miniatures  de  madame  de  Mirbel  les  plus  belles  que 
l'on  ait  jamais  faites ,  apprendront  avec  plaisir  que  le  Roi ,  vou- 
lant donner  à  cet  artiste  célèbre  une  marque  particulière  de  sa 
satisfaction ,  vient  de  lui  confier  l'exécution  de  son  portrait. 

—  Si  les  femmes  recevaient  des  décorations,  madame  de 
Mirbel  serait  grand-cordon  de  la  Légion-d'Honneur. 


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L'ARTISTE. 


73 


6paur-:Hrt0. 


GRANDS    PRIX. 


Joe 


oncottfH 


d  t^j'cAi/ecfitfe. 


Le  sujet  du  concours  est  un  monument  pour  des  bains 
publics  h  l'instar  des  thermes  antiques.  Le  programme 
demande  : 

«  Une  grande  salle  de  réunion ,  des  cabinets  de  bains  pour 
les  deux  sexes ,  des  piscines  ,  une  salle  de  spectacle ,  une  salle 
de  bal ,  un  jeu  de  paume ,  un  mane'ge ,  des  promenoirs ,  des 
logemens  pour  les  malades ,  un  cafc,  un  restaurant,  etc.  Bâti- 
mens  d'administration,  jardins.  » 

Il  ajoute  encore  : 

«  Les  anciens  avaient  l'usage  d'élever ,  dans  l'enceinte  de 
ces  édifices ,  un  temple  à  Fsculape ,  et  de  pratiquer  autour  des 
ogcmcns  pour  ceux  cpii  avaient  la  croyance  que  le  vobinage  du 
,  était  favora])lc  aux  malades.  » 

Tel  est  textuellement  le  programme  de  l'incorrigible 
Académie  :  véritable  amplification  d'écoliers,  comme,  en 
littérature  bâtarde  et  académique,  nos  eufans  en  font  au 
collège.  Toujours  la  Grèce  et  toujours  Rome  antique  : 
— jamais  la  France!  jamais  le  dix-neuvième  siècle!  Quel 
étrange  aveuglement!  Dans  nos  lycées,  les  rhétoriciens 
en  lisière  reçoivent,  pour  progranuncs  de  leurs  composi- 
tions, des  scènes  de  mélodrames  ajustées  "a  l'antique. 
Lk  encore  toujours  la  Grèce  et  Rome  :  —  de  la  France 
où  ces  cnfans  doivent  vivre  un  jour ,  pas  un  mot.  — 
Education  à  contre-sens  dont  il  leur  faut  désapprendre 
tous  les  souvenirs  quand  vient  pour  eux  le  temps  de  se 
montrer  hommes  de  leur  siècle  et  citoyens  d'une  monarchie 
constitutionnelle.  Or,  notre  architecture  n'est  pas  mieux 
conçue  que  notre  éducation,  et  c'est  cette  manie  de  tout 
moider  servilement  sur  les  monumens  des  temps  histo- 
riques qui  arrête  le  développement  d'une  architecture 
adaptée  "a  nos  besoins  et  h  nos  mœurs ,  en  harmonie  avec 
notre  climat  et  nos  matériaux  ,  en  un  mot ,  d'une  archi- 
tecture nationale.  La  Bourse,  la  Madeleine,  le  monu- 
ment de  la  rue  de  Richelieu  si  absurde  par  sa  destination, 
si  ridicule  par  sa  forme  ,  les  édifices  mêmes  de  nos  bar- 
rières, tout  ce  qui  est  moderne  enfin,  tout  annonce  que 
le  goût  national  s'abdique  lui-même  pour  faire  place  à 
celui  des  anciens. 

Objectera-t-on  qu'un  édifice  d'après  les  données  anti- 
ques n'est  proposé  par  l'Institut  que  pour  avoir  la  mesure 

lOME    11.       7'    LIYIIAISUN. 


de  l'imagination  et  de  la  science  des  élève»  ?  Eh  quoi  ! 
cette  science  et  cette  imagination  ne  pourraient-elles 
s'exercer  et  se  produire  avec  éclat  d'une  façon  plus  ration- 
nelle? N'est-il  plus  de  monumens  utiles  a  élever  ?  plus 
de  quartiers  à  assainir  ?  plus  de  places  publiques  à  déco- 
rer? L'Académie  demande  aux  jeunes  élèves  un  plan  dans 
le  goût  des  thermes  anciens.  Mais  les  thermes  compre- 
naient, avec  ces  étuves  pour  les  baiiu  chauds  ou  de  va- 
peur, avec  les  piscines  découvertes,  de  grandes  salles  pour 
les  exercices  du  corps,  des  exèdres  pour  la  conversation, 
des  bibliothèques,  des  portiques  et  des  palestres  ;  et  puis 
encore  un  théâtre  pour  les  jeux  scéniques.  Or,  on  le  de- 
mande, tous  ces  divers  établissemens  entés  sur  un  éta- 
blissement de  bains  sont-  ils  adaptés  a  nos  mœurs?  Chez 
les  Grecs  l'éducation  était  puidique  ,  et  les  thermes 
étaient  à  la  fois  des  institutions  sanitaires  et  des  écoles 
où  l'esprit  se  nourrissait  aux  entretiens  des  philosophes 
comme  aux  discours  des  orateurs  et  aux  chants  des  poètes. 
Chez  nous,  que  sont  les  bains  publics?  des  monumens 
sanitaires,  des  piscines  d'hygiène,  et  rien  de  plus.  Il  y  a 
folie ,  et  folie  coupable ,  puisqu'elle  est  le  fruit  d'un  es- 
prit de  système  de  la  part  d'une  Académie  qui  devrait  être 
la  première  à  inscrire  sur  le  fronton  de  son  palais  : 
«  Soyons  Français,  soyons  de  notre  époque.  »  Les  erreurs 
en  architecture  coûtent  trop  au  pays  ;  les  monumens 
qu'elles  enfantent  restent  debout  pour  accuser  la  servile 
stérilité  de  nos  architectes,  et  déposer  contre  nous  devant 
la  moqueuse  postérité  :  il  est  temps  qu'on  en  fasse  justice. 
Quel  que  soit  le  mérite  de  dessin  de  tous  ces  projets ,  de 
quel  intérêt  peuvent-ils  être  pour  nous ,  quand  tout  en 
exclut ,  en  repousse  l'exécution  ?  Quel  prix  enfin  peut 
attacher  le  public,  ami  des  arts,  à  ces  vaines  décora- 
tions, à  ces  vains  jeux  architectoniques  que  les  vrais 
artistes  dédaignent,  et  qui  ne  plaisent  qu'à  leurs  seuls 
auteurs? 

Si  l'école  des  Beaux-Arts  voulait  ouvrir  une  belle  arène 
a  l'imagination  des  jeunes  élèves,  ne  pouvait-elle  pas 
offrir  au  concours  un  projet  de  monument  a  la  révolution 
de  juillet?  Que  si  peut-être  un  sentiment  de  résoive  lui 
faisait  craindre  dusurper  a  cet  éganl  l'initiative  dont  le 
gouvernement,  dit-on,  s'est  réservé  l'honneur,  alors, 
que  ne  trouvait-elle  dans  les  in.spirations  de  l'humanité 
un  utile  et  noble  sujet  pour  remplacer  l'éternel  système 
de  programme ,  d'où  ne  peuvent  résulter  jamais  que  des 
projets  fantastiques  et  de  folles  chimèros  ?  Ku  un  mot ,  que 
ne  proposait-elle  le  projet  d'un  hôpital  ?  \  oila  du  moins 
un  concours  qui  n'eût  pas  manqué  d'opportunité,  aujour- 
d'hui qtie  le  gouvernement ,  éveillé  par  la  raison  publi- 
que, est  sur  le  point  de  trausfén>r  l'Hôtel-Dieu  ,  l'Hôtel- 
Dieu  si  bien  dirigé  selon  les  lumières  de  la  science, 
mais  où  les  plus  philanthropiques  améliorations  n'ont  pu 


L'ARTISTE. 


détruire  la  terrible  mortalité  qu'entretiennent  incessam- 
ment sa  construction  et  sa  position  insalubres.  Peut-êlre 
alors  l'émulation  eût  fait  sortir  du  jeune  cerveau  des  con- 
currens  quelque  heureuse  et  grande  idée,  qu'un  talent 
mûri  par  l'expérience  pût  tourner  un  jour  au  profit  de 
l'intérêt  général. 

Oui ,  nous  le  répétons ,  il  est  vivement  "a  regretter 
que  l'Académie  n'ait  pas  mis  au  concours  le  projet 
d'un  hôpital  ;  oui ,  c'était  là  un  grave  et  philosophique 
sujet.  Le  nombre  des  hôpitaux  n'est  pas  assez  consi- 
dérable dans  notre  immense  cité  surchargée  déjà  de  sa 
propre  misère,  et  qui  est  encore  le  rendez-vous  d'une 
partie  de  celle  des  provinces.  Avec  les  menaces  d'un 
fléau  dévorant  au-dehors,  celles  de  l'hiver,  l'émeute  et  la 
faim  au-dedans  ,  il  faut  songer  h  multiplier  et  assainir  les 
derniers  asiles  de  cette  foule  d'ouvriers  que  nourrissaient 
naguère,  dans  notre  capitale,  un  luxe  qui  sommeille  et 
des  plaisirs  qui  ne  sont  plus. 

L'Hôtel-Dieu  qu'on  doit  transférer  aujourd'hui  était , 
il  y  a  a  peine  quarante  ans,  le  gouffre  le  plus  effroyable 
où  les  souffrans  s'entassaient  pèle-mèle  dans  les  mêmes 
.salles,  six  dans  le  même  lit,  sans  distinction  d'âge  ni 
d'affections,  même  des  contagieuses  :  —  cloaque  impur, 
inhumain ,  barbare,  au  sein  de  la  ville  la  plus  élégante  et 
la  plus  aimable  de  l'univers.  Aussi  la  moitié  des  malades 
périssaient-ils  de  la  contagion  d'hôpital  quand  ils  ne  suc- 
combaient point  au  mal  qui  les  y  avait  amenés.  Pour  ceux 
qui  parvenaient  a  en  sortir,  ils  avaient  échangé  une  af- 
fection temporaire  contre  une  langueur  incurable.  Ce- 
pendant, secondé  de  voix  éloquentes,  le  célèbre  chirur- 
gien Tenon  signala  les  vices  exécrables  de  ce  charnier 
impur.  Un  cri  soudain  d'indignation  et  d'horreur  retentit 
dans  le  public  ,  et  en  quelques  jours  une  souscription  de 
trois  millions  fut  remplie.  L'académie  des  Sciences 
dressa  le  plan  de  quatre  hôpitaux  a  ériger  dans  les  quar- 
tiers les  plus  aérés  de  la  capitale;  et  ce  projet  bienfaisant 
allait  s'accomplir,  lorsqu'on  4788,  un  gouvernement 
sapé  de  toutes  parts  et  réduit  aux  abois  osa  porter  une 


n)ain  sacrilège  sur  ce  denier  du 


pauvre 


Toutefois ,  plusieurs  années  après ,  l'horreur  manifestée 
par  le  public  sur  le  régime  de  l'Hôtel-Dieu  donna  son 
fruit,  et  les  améliorations  s'y  succédèrent  avec  rapidité' 
Création  du  septième  siècle,  cet  hospice  était  placé  a 
merveille  tant  que  Paris,  renferme  dans  l'enceinte  de  la 
cité,  n'avait  a  lui  fournir  que  peu  de  patiens;  mais  les 
étages  de  l'édifice  s'accumulèrent,  s'entassèrent  avec  les 
malades  ,  a  mesure  que  s'étendirent  les  limites  de  la  ville. 
Resserré  maintenant  au  cœur  de  la  capitale,  dans  l'un 
des  quartiers  les  plus  populeux ,  et  sa  position  et  sa  con- 
struction en  ont  fait  la  plus  malsaine  de  toutes  les  infir- 
meries. Aussi  M.  Tenon  disait-il  «  que  l'on  avait  tout 


fait  pour  améliorer  l'Hôtel-Dieu,  hormis  un  seul  point, 
mais  essentiel ,  qui  était  de  l'aliattre.  » 

Grâces  soient  rendues  au  gouvernement ,  qui  a  entendu 
le  témoignage  de  la  science  et  le  cri  du  peuple  !  Mais 
vous,  architectes,  venez,  répondez  "a  l'appel  ;  ouvrez  vos 
avis,  donnez  vos  plans  :  une  palme  attend  dans  le  présent 
et  dans  l'avenir  celui  qui  se  fait  le  bienfaiteur  de  l'huma- 
nité. Qu'un  hôpital  nouveau  s'élève  près  du  pont  d'Iéna. 
C'est  loin  du  centre  de  la  ville  :  eh  bien  !  le  fleuve  est 
lit  ;  on  transportera  les  malades  en  gondoles.  Vous  avez 
les  leçons  du  passé,  et  votre  édifice  ,  ouvert  a  un  air  pur, 
sera  vaste  et  conunode.  Vous  consulterez  les  chirurgiens 
sur  ce  que  réclame  la  salubrité  ;  vous  ne  dédaignerez  pas 
non  plus  de  consulter  les  infirmiers  et  les  garde-malades 
sur  la  commodité  des  distributions  locales ,  sur  la  venti- 
lation a  établir. . .  Certes  ,  un  champ  magnifique  est  ou- 
vert "a  votre  imagination ,  si  le  jugement  sait  la  régler  ! 
La  vous  faites  jaillir  une  fontaine;  ici  vous  élevez  des 
portiques,  vous  tracez  des  promenades,  vous  plantez  des 
allées;  partout  vous  vous  efforcez  dans  vos  plans  "a  faire 
oublier  au  malade  le  lieu  qu'il  habite  ;  partout  vous  cher- 
cliez  "a  lui  rendre  les  habitudes  et  l'aisance  de  la  vie  do- 
mestique. A  l'hospice  tient  une  maison  de  santé ,  où  s'a- 
chève avec  plus  de  rapidité  la  convalescence,  loin  des 
miasmes  délétères  et  du  spectacle  des  douleurs.  Une  bi- 
bliothèque enfin,  avec  des  instrumens  de  musique,  ne 
sont  pas  non  plus  négligés,  et  vous  instruisez  le  peuple  , 
et  vous  adoucissez  ses  mœurs  en  même  temps  que  l'hy- 
giène achève  de  le  rendre  a  la  santé. 

Telles  étaient  les  vues  bienfaisantes  de  Tenon  ;  et  c'est , 
nous  le  répétous  encore,  c'est  dans  cette  noble  voie  que 
l'Académie  aurait  dû  engager  ses  jeunes  élèves. 

Car,  on  peut  le  dire ,  ce  n'est  pointa  eux  qu'il  faut  s'en 
prendre  de  la  faiblesse  de  l'école  :  les  dispositions  ne  leur 
manquent  point,  c'est  une  direction  bien  entendue  qu'ils 
réclament.  Le  concours  actuel  indique  même  du  talent  : 
il  y  a  des  plans  disposés  avec  sagesse ,  des  élévations  non 
dépourvues  d'élégance,  des  colonnades  bien  étudiées, 
des  ornemens  bien  dessinés;  mais  l'exécution  de  tout  cela 
dénote  des  ornemanistes  et  non  de  vrais  architectes.  Rien 
de  grandiose ,  rien  de  hardi ,  rien  d'indépendant.  Tout 
est  jeté  dans  le  même  moule;  tout  se  ressemble  ;  tout  in- 
distinctement procède  trait  pour  trait  des  traditions  rec- 
tangidaires  de  la  Grèce  et  de  Rome.  Platon  disait  que, 
de  son  temps,  la  Grèce,  toute  savante  qu'elle  fût,  ne 
pouvait  s'enorgueillir  de  posséder  un  véritable  architecte  : 
—  s'il  tenait  ce  langage  au  milieu  des  chefs-d'œuvre  du 
temps  de  Périclès,  que  dirait-il  a  la  vue  de  nos  monumens 
sans  actualité,  sans  génie,  sans  nationalité? 

En  résumé,  que  résultera-t-il  de  ce  concours  nou- 
veau? Ce  qu'il  est  résulté  des  précédons  :  le  lauréat  tuie 


L'ARTISTE. 


rs 


fois  proclamé  an  son  des  fanfares  acailômicpies  ,  bien 
choyé  de  son  professeur ,  bien  fêté  ,  bien  embrassé , 
partira  pour  Borne.  Lii,  pendant  cinq  années,  entretenu 
à  nos  dépens,  il  apprendra  par  cœur  tous  les  éclats  de 
pierre,  les  volutes,  les  listels,  les  triglyphes  et  autres 
détails  de  rarcbitecture  classique,  vieux  témoins  des 
temps  passés  ;  —  il  lavera ,  pour  nous  les  envoyer  a  clia- 
quc  renouveau,  de  jolis  dessins,  bien  propres,  bien  élé- 
gans,  bien  coquets;  —  il  restaurera  a  grand  peine  des 
palais  et  des  temples ,  antiques  babiiatioiis  des  liéros  et 
(les  dieux;  —  çt ,  a  son  retour ,  il  ne  saura  pas  constraire 
une  maison  commode,  et  force  lui  sera  d'oublier  toutes 
ses  sublimes  études ,  s'il  veut  avoir  le  mérite  qui  seul 
fasse  vivre  un  nom  :  ÊTRE  UTILE. 


Cittfrrtturc. 


I.Z:   SPECTRE  FIANCE. 


Dans  une  partie  retirée  et  romantique  de  la  haute  Al- 
lemagne ,  sur  le  sommet  d'une  des  montagnes  de  FOdeu- 
wald  ,  non  loin  du  confluent  du  Moin  et  du  Rhin  , 
s'élevait,  il  y  a  de  longues  années,  le  château  du  baron 
Von  Laudshort.  11  n'en  reste  plus  que  des  ruines ,  en 
partie  cachées  sous  des  hêtres  et  de  vieux  plus.  Cependant 
l'ancienne  tour  de  garde  s'élève  encore  au-dessus  de  ces 
arbres  ,  et  semble  vouloir  dominer  sur  tout  le  paysage  , 
comme  si  elle  eût  conservé  quelque  chose  de  l'esprit  de 
son  ancien  possesseur. 

Le  baron  était  le  chef  d'une  branche  de  la  grande  fa- 
mille des  Katzennellenbogeu.  Il  reçut  de  ses  ancêtres  les 
restes  de  grandes  propriétés  un  peu  délabrées,  et  toute  la 
fierté  héréditaire.  Quoique  Ibumcur  belliqueuse  de  ses 
prédécesseurs  eût  mis  en  assez  mauvais  état  les  biens  de 
la  famille ,  cependant  Von  Landshort  vivait  encore  avec 


une  certaine  pompe.  Le  pays  était  tranquille,  et  la  no- 
blesse allemande  avait  en  général  quitté  ses  gothiques  et 
incommodes  forteresses ,  perchées  comme  le  nid  de  l'aigle 
sur  la  cime  des  monts ,  pour  venir  élever  dans  les  vallées 
des  habitations  plus  commodes.  Le  baron  restait  |îère- 
juent  retiré  dans  son  château-fort ,  conservant  avec  un 
soin  scrupuleux  le  souvenir  des  anciennes  querelles  de 
sa  maison ,  et  mal  disposé  pour  quelques-uns  de  ses  voi- 
sins par  l'excellente  raison  que  les  pères  de  leurs  arrières- 
grands-pères  avaient  eu  quelque  chose  a  démêler  avec  les 
siens. 

Le  baron  n'avait  qu'une  fille;  mais,  sans  doute  par 
compensation ,  la  nature  en  avait  fait  «iti  prodige.  Nour- 
rice, commères,  cousins  de  campagne,  étaient  tous  d'ac- 
cord que  sa  beauté  n'eût  pas  trouvé  d'égale  dans  toute 
l'Allemagne.  Et  ses  talens  !  Il  suffit  pour  en  donner  une 
idée  de  dire  qu'elle  avait  été  élevée  sous  les  yeux  de 
deux  tantes,  respectables  demoiselles,  qui  avaient  passé 
une  partie  de  leur  jeunesse  a  une  des  petites  cours  de 
l'Allemagne.  A  seize  ans  ,  elle  brodait  d'une  façon  mer- 
veilleuse, et  sa  main  avait  tracé  sur  le  canevas  plusieurs 
sujets  de  la  vie  des  saints  avec  une  telle  force  d'expres- 
sion qu'on  eût  pris  ses  héros  pour  des  âmes  en  purgatoire  ; 
elle  lisait  sans  trop  de  difficulté  et  avait  épelé,  depuis  le 
titre  jusqu'au  mot  fin,  plusieurs  livres  de  dévotion,  et  le 
recueil  des  beaux  faits  de  chevalerie  de  Heldenbnch  ;  elle 
savait  signer  son  nom ,  sans  exception  d'une  seide  lettre, 
et  si  lisiblement  que  ses  tantes  le  pouvaient  lire  sans  lu- 
nettes; elle  excellait  dans  les  petits  ouvrages  qui  occupent 
si  bien  les  doigts  d'une  jolie  fenmie  ;  avait  pénétré  dans 
les  secrets  les  plus  reculés  de  l'art  de  la  danse;  jouait  plu- 
sieurs aic$  sur  la  guitare  ou  sur  la  harpe,  et  savait  par 
cœur  les  tendres  ballades  de  Minniheder. 

Comme  ses  tantes  avaient  été  dans  leur  temps  des  co- 
quettes ,  elles  avaient  toutes  les  qualités  nécessaii-es  pour 
devenir  de  bonnes  duègnes.  Rarement  échappait-elle 
pour  un  instant  "a  leur  surveillance  et  a  leurs  perj')étucls 
sermons  sur  la  modestie  et  la  docilité  ;  et  quant  aux 
hommes,  avec  quelle  réserve  on  lui  avait  appris  a  les 
traiter!  quelle  méfiance  on  lui  avait  inspirée!  J'ensuis 
sûr ,  elle  eût  laissé  le  plus  beau  cavalier  expirer  ii  ses 
pieds  sans  daigner  jeter  sur  lui  un  coup  d'oeil. 

Tels  étaient  les  admirables  effets  du  système  d'édu- 
cation des  deux  tantes:  aussi,  tandis  que  les  autres  jeunes 
filles  vont  exposer  leurs  charmes  et  leur  innocence  au 
souffle  brûlant  du  monde  ,  elle  s'épanouissait  dans  ln.^flgnT"' 
litude  entre  ces  respectables  personnes,  comme  uj^tCnsfÇS^ 
entre  des  épines  protectrices.  '  '■^ 

Mais  si  le  baron  Von  Landshort  ne  comptd 
enfant,  en  récompense  la  Providence  l'avait  g^ 
boa  nombre  de  purens  peu  aisés  qui  venaient  ui 


76 


L'ARTISTE. 


son  intérieur.  Ces  dignes  personnages  professaient  tous 
pour  lui  cette  affection  si  ordinaire  aux  cousins  d'un 
homme  riche;  ils  lui  étaient  singulièrement  attachés ,  et 
ne  laissaient  échapper  aucune  occasion  de  se  rendre  par 
essaims  au  château.  Ils  tenaient  note  exacte  de  ces  solen- 
nités qui  venaient  périodiquement  les  réunir  autour  de 
la  table  du  baron.  Et  c'est  daus  ces  occasions,  qu'inspirés 
par  la  bonne  chère,  on  les  entendait  faire  l'éloge  des 
réunions  entre  soi,  des  fêtes  de  famille. 

Le  baron  était  un  petit  homme  d'un  grand  cœur ,  et  ce 
cœur  caressait  l'idée  de  se  sentir  le  premier  homme  dans 
ce  petit  monde  qui  s'ouvrait  autour  de  lui.  Il  aimait  a 
raconter  de  longues  histoires  sur  les  vieux  guerriers  dont 
les  portraits  raidcs  et  sévères  tapissaient  les  murailles;  il 
était  aussi  grand  amateur  du  merveilleux,  et  croyait  de 
confiance  à  tontes  ces  traditions  effrayantes  qui  font  de 
chaque  montagne  et  de  chaque  vallée  de  l'Allemagne  le 
théâtre  de  quelques  scènes  mystérieuses.  «  A  sa  table, 
ses  contes  étaient  toujours  accueillis ,  même  contés  pour 
la  centième  fois,  avec  l'expression  obligée  de  l'étonne- 
ment  et  de  la  curiosité.  >>  Telle  était  la  vie  du  baron  Von 
Landshort,  oracle  infaillible  a  sa  table,  monarque  absolu 
dans  ses  terres ,  et  heureux  dans  la  persuasion  qu'il  était 
la  plus  forte  tête  de  son  siècle. 

A  l'époque  où  remonte  cette  histoire ,  une  affaire  de 
haute  importance  avait  réuni  toute  la  parenté  au  château. 
Il  s'agissait  de  recevoir  le  fiancé  de  la  jeune  héritière.  Une 
négociation  avait  été  engagée  entre  Von  Landshort  et  un 
seigneur  bavarois  a  l'effet  d'unir  leurs  nobles  races  par  le 
mariage  de  leurs  enfans.  Les  formes  rigoureuses  de  l'éti- 
quette avaient  été  observées  :  les  jeunes  gens  avaient  été 
fiancés  sans  se  connaître  ;  le  jour  de  la  cérémonie  était  fixé. 
Le  jeune  comte  Von  Altemburg  venait  d'être  rappelé  de 
l'armée,  et  s'était  mis  en  route  pour  le  château  de  son 
beau-père.  Des  lettres  de  lui,  venues  de  Wurtzbourg, 
annonçaient  le  jour  et  l'heure  de  son  arrivée. 

Tout  est  en  mouvement  dans  le  château  pour  la  récep- 
tion du  jeune  comte.  La  belle  fiancée  a  été  parée  avec  un 
soin  tout  particulier.  Ses  deux  tantes  ont  présidé  a  sa  toi- 
lette, et  chaque  partie  de  son  habillement  a  été  entre  elles 
l'objet  d'une  discussion.  La  jeune  fille  a  profité  de  cette 
divergence  d'opinions  pour  suivre  son  propre  goût,  et, 
heureusement,  le  goût  est  bon.  Elle  est  aussi  attrayante 
que  peut  le  désirer  une  jeune  fiancée,  et  l'émotion  de 
l'attente  ajoute  encore  a  ses  charmes. 

Les  brillantes  couleurs  qui  couvrent  sa  figure  et  son 
cou,  le  mouvement  presque  insensible  de  son  sein,  l'ex- 
pression vague  de  ses  beaux  yeux  qui  sont  devenus  pen- 
sifs, tout  trahit  son  inquiétude  virginale  ;  ses  tantes  sont 
autour  d'elle  dans  un  mouvement  perpétuel,  et  lui  donnent 
des  trésors  de  bons  conseils  sur  la  manière  de  recevoir  son 


futur,  et  sur  ce  qu'elle  doit  dire.  Des  affaires  de  cette  es- 
pèce sont  toujours  d'un  grand  intérêt  pour  des  tantes  de- 
moiselles. 

Le  baron  n'est  pas  le  moins  occupé  ;  ce  n'est  pas  qu'il 
ait  précisément  rien  'a  faire ,  mais  c'est  un  homme  d'action. 
Comment  rester  tranquille  quand  tout  le  monde  s'agite? 
11  parcourt  le  château  dans  tous  les  sens.  Il  appelle  les 
domestiques,  qui  sont  à  l'ouvrage,  et  les  dérange  pourleiu- 
recommander  l'activité  :  il  est  partout  ;  partout  on  entend 
ses  bruyantes  recommandations,  comme  le  son  étourdis- 
sant d'un  bourdon  dans  un  beau  jour  d'été. 

Cependant  le  veau  gras  a  été  tué  ;  les  forêts  ont  en- 
voyé leur  tribut  à  la  cuisine  du  baron  ;  les  provisions  sont 
amoncelées  pour  le  festin;  les  celliers  se  sont  ouverts 
pour  laisser  passer  un  océan  de  vin  du  Rhin,  la  grande 
tonne  de  vin  d'Heidelberg  elle-même  a  été  mise  à  contri- 
bution; mais  le  jeune  comte  tarde  "a  paraître,  les  heures 
s'écoulent.  Le  soleil  a  déjà  lancé  des  rayons  inclinés  sur 
les  cimes  élevées  de  l'Odenwald  ;  il  va  bientôt  se  cacher 
derrière  les  montagnes.  Le  baron  est  mouté  au  haut  de  la 
tour  la  plus  élevée  pour  découvrir  dans  la  campagne  le 
comte  et  sa  suite.  Un  moment,  il  croit  les  apercevoir. Le 
vent  vient  d'apporter  à  son  oreille  les  sons  lointains  du 
cor  prolongés  par  les  échos  ;  on  voit  de  loin  s'avancer  sur 
la  route  une  petite  troupe  d'hommes  à  cheval  ;  mais  au 
moment  où  ils  approchent  du  pied  de  la  montagne,  ils 
tournent  dans  une  autre  direction,  et  déjà  le  dernier  rayon 
du  soleil  a  disparu.  Les  chauves-souris  commencent  "a 
voltiger  daus  le  crépuscule ,  le  paysage  se  rembrunit  de 
plus  en  plus ,  et  rien  sur  la  route,  si  ce  n'est,  de  temps  en 
temps,  quelque  paysan  attardé  qui  revient  du  travail. 

Pendant  que  le  château  de  Landshort  était  ainsi  en 
mouvement,  une  scène  intéressante  se  passait  dans  une 
autre  partie  de  l'Odenwald. 

Le  jeune  comte  Von  Altemburg  suivait  sa  route  au 
petit  trot  de  son  cheval  :  c'est  une  allure  modérée  conve- 
nable pour  un  homme  qui  s'avance  vers  les  régions  de 
l'hymen ,  lorsque  ses  amis  lui  ont  ôté  l'embarras  de  faire 
sa  cour,  et  que  tout  est  si  bien  arrangé  qu'il  est  sûr  de  trou- 
ver, au  terme  de  son  voyage,  sa  future  moitié  toute  prête, 
aussi  immanquablement  que  son  dîner.  A  Wurtzbourg, 
il  avait  rencontré  un  de  ses  compagnons  d'armes ,  Her- 
mann  Von  Starkenfaust,  la  meilleure  lame  et  le  cœur  Je 
plus  intrépide  de  toute  la  jeunesse  allemande.  Le  château 
de  son  père  était  voisin  de  la  vieille  forteresse  de  Land- 
short ;  mais  une  de  ces  haines  héréditaires  que  le  baron 
conservait  si  fidèlement  séparait  les  deux  familles. 

Tout  au  plaisir  de  cette  rencontre  inattendue,  les  deux 
jeunes  amis  se  content  leurs  aventures.  Von  Altemburg 
apprend  a  Von  Starkenfaust  son  mariage  prochain  avec 
une  belle  personne  qu'il  n'a  jamais  vue,  mais  dont  les 


L'ARTISTE. 


77 


charmes  lui  ont  été  décrits  de  manière  à  le  transporter 
d'avance. 

Comme  ils  allaient  dans  la  même  direction,  ils  con- 
vinrent de  faire  route  ensemble,  et  pour  voyager  sans  se 
presser ,  ils  quittèrent  Wurtzbourg  de  grand  matin ,  lais- 
sant dans  cette  ville  la  suite  du  comte,  qui  devait  les  re- 
joindre en  chemin. 

Ils  chaiTOèrent  le  voyage  par  le  récit  de  leurs  rencontres 
guerrières  et  de  leurs  aventures.  De  temps  en  temps,  le 
comte  revenait  à  sa  belle  fiancée,  et  parlait  avec  complai- 
sance de  ses  charmes  et  du  bonheur  qu'il  allait  trouver 
auprès  d'elle. 

C'est  ainsi  qu'ils  entrèrent  dans  les  montagnes  de 
rOdenwald  et  s'engagèrent  dans  un  de  ses  défilés  les  plus 
écartés. 

De  temps  immémorial  les  brigands  ont  été  en  posses- 
sion des  fi)rèts  de  l'Allemagne,  comme  les  spectres  de  ses 
vieux  châteaux.  A  ce  moment  les  premiers  se  trouvaient 
nombreux ,  par  suite  du  licenciement  de  quelques  com- 
pagnies de  soldats.  On  ne  s'étonnera  donc  pas  de  voir  nos 
deux  héros  attaqués  par  ime  bande  de  ces  malheureux. 
Leur  courage  les  défendit  long-temps  contre  le  nombre; 
mais  la  chance  allait  tourner,  lorsque  la  suite  du  comte 
arriva  a  temps  pour  leur  porter  secours  et  mettre  les  bri- 
gands en  fuite,  mais  trop  tard  pour  empêcher  leur  maître 
de  recevoir  un  coup  mortel.  La  petite  troupe  reprit  lente- 
ment le  chemin  de  Wurtzbourg,  portant  avec  précaution 
le  malheureux  comte.  Un  moine  aussi  habile  a  donner 
des  secours  au  corps  qu'à  l'esprit  fut  appelé  auprès  de 
lui;  mais  toute  l'Iiabilctc  du  frère  fut  inutile.  Les  jours 
d'Altemburg  étaient  comptés. 

Ses  dernières  paroles  furent  pour  recommander  a  Star- 
kenfaust  de  se  rendre,  aussitôt  après  sa  mort,  au  château 
de  Laudshort  pour  y  porter  la  fatale  nouvelle.  Sa  passion 
pour  sa  fiancée  ne  pouvait  pas  encore  être  violente;  mais 
il  était ,  par  caractère,  exact  observateur  des  formes.  «  Je 
ne  reposerai ,  dit-il,  tranquille  dans  mon  tombeau  ,  que 
lorsque  ce  devoir  sera  rempli  ;  »  et  en  prononçant  ces  pa- 
roles sa  voix  prit  un  accent  solennel.  Le  dernier  vœu 
d'un  mourant  est  sacre.  Starkenfaust  tendit  la  main  a  son 
ami,  comme  un  gage  de  sa  promesse.  Le  blessé  répondit 
par  une  faible  pression  ;  mais  bientôt ,  malgré  les  efforts 
de  Starkenfaust  pour  le  calmer,  il  tomba  dans  le  délire, 
parla  de  sa  fiancée,  de  ses  engagemens,  de  sa  parole  don- 
née, demanda  son  cheval,  et  expira  en  faisant  le  geste  de 
se  placer  on  selle. 

Starkenfaust  donna  quelques  larmes,  les  larmes  d'un 
soldat ,  au  sort  de  son  infortuné  compagnon  d'armes;  puis 
il  réfiéchit  a  la  mission  désagréable  dont  il  s'était  chargé. 
11  allait  se  présenter,  hôte  ininvité,  dans  une  famille  en- 
nemie, et  cela  pour  troubler  une  fête ,  pour  annoncer  un 


malheur;  et  cependant ,  il  y  avait  au  fond  de  son  cœur, 
certain  désir  de  voir  cette  beauté  si  renommée,  si  soigneu- 
sement cachée  aux  yeux  du  monde.  Starkenfaust  était  un 
admirateur  passionné  du  beau  sexe,  et  il  y  avait  dans  son 
caractère  entreprenant  quelfjues  points  d'originalité  qui  le 
poussaient  vers  les  aventures  singulières. 

Avant  son  départ,  il  prit  avec  le  couvent  tous  les  ar- 
rangemens  pour  les  funérailles  du  comte,  dont  les  dé- 
pouilles devaient  être  placées  dans  la  cathédrale  deWurtz- 
bourg,  près  de  quelques-uns  de  ses  illustres  ancêtres;  les 
derniers  devoirs  devaient  lui  être  rendus  par  ]cs  gens  de 
sa  suite. 

Il  est  bien  temps  maintenant  d'en  revenir  auxKalzen- 
nellenbogen,  que  nous  avons  laissés  dans  l'attente  du 
nouvel  hôte,  et  peut-être  encore  plus  dans  celle  du  dîner, 
et  au  digne  petit  baron  qui  esta  se  morfondre  au  haut  de 
sa  tour. 

Il  était  nuit  close,  et  son  hôte  n'arrivait  pas.  Le  baron 
descendit  désespéré;  on  ne  pouvait  pas  différer  plus  long- 
temps le  banquet  ;  tous  les  plats  étaient  brûlés,  au  grand 
désespoir  du  cuisinier.  Les  figures  des  convives  étaient 
allongées  ;  on  eût  dit  d'une  garnison  prise  par  la  famine. 
Force  fut-il  d'ordonnerdeservir  en  l'absence  du  comte.  On 
se  mettait  "a  table,  on  allait  commencer,  lorsque  le  sondu 
cor  annonça  l'arrivée  d'un  étranger.  Après  un  moment  de 
silence ,  les  mêmes  notes  firent  de  nouveau  retentir  les 
échos  du  château  gothique  :  le  baron  se  hâta  d'aller  rece- 
voir son  gendre  futur. 

Le  pont-levis  avait  été  baissé,  et  l'étranger  était  de- 
vant la  porte  d'entrée.  C'était  un  cavalier  de  belle  appa- 
rence ,  monté  sur  un  cheval  noir.  Son  visage  était  pâle , 
mais  ses  yeux  étaient  pleins  d'expression ,  et  sa  physio- 
nomie mélancolique  imposait  le  respect.  Le  baron  vit  d'a- 
bord avec  déplaisir  que  le  comte  était  venu  sans  suite.  Il 
lui  sembla  qu'il  aurait  dû  montrer  plus  de  déférence  pour 
la  noble  famille  à  laquelle  il  allait  s'allier  ;  mais  ensuite  il 
réfléchit  que  c'était  sans  doute  l'impatience  du  jeune  fiancé 
qui  lui  avait  fait  devancer  ses  gens. 

«Je  regrette,  dit  l'inconnu.de  me  présenter  ainsi,  en 
temps  inopportun.   » 

Ici  le  baron  l'arrêta  par  un  déluge  de  compliraens  et 
d'assurances  de  bien-venue ,  car,  à  dire  le  vrai ,  il  se  pi- 
quait de  courtoisie  et  d'éloquence.  L'étranger  cssava  deux 
ou  trois  fois  de  reprendre  sa  phrase  ;  mais  voyant  ses  ef- 
forts inutiles ,  il  se  résigna  à  laisser  le  torrent  s'écouler. 
Cependant  le  baron  venait  de  faire  une  pause,  et  ils  étaient 
parvenus  dans  la  cour  intérieure  du  château,  lorsqiie  l'é- 
tranger fut  de  nouveau  interrompu  par  l'apparition  de  la 
partie  féminine  de  la  famille,  conduisant,  comme  malgré 
elle,  la  timide  fiancée.  Ses  regards  s'arrêtèrent  sur  elle 
comme  ceux   d'un  homme  transporté;   il  sembla  que 


L'ARTISTE. 


toute  son  ame  eût  passé  dans  ses  yenx.  Une  de  ses  deux 
tantes  mnrniura  quelques  mots  k  l'oreille  de  la  jeune  fdle. 
Celle-ci  essaya  de  parler;  elle  leva  avec  embarras  des 
yeux  pleins  de  douceur  vers  l'étranger,  et  aussitôt  ses  re- 
gards relombèrent  vers  la  terre;  mais  le  sourire  impercep- 
tible qui  se  jouait  sur  ses  lèvres  laissait  apercevoir  que 
cet  examen  rapide  ne  lui  avait  pas  été  désavantageux. 

L'benre  avancée  ne  permettait  pas  de  penser  à  autre 
chose  qu'au  souper.  Le  baron  déclara  qu'il  fallait  remettre 
au  lendemain  toute  explication ,  et  il  introduisit  le  nouvel 
hôte  dans  la  grande  salle  ou  le  banquet  était  servi. 

Tout  autour  de  cette  pièce  étaient  suspendus  les  som- 
bres portraits  des  Katzennellenbogen ,  et  auprès  d'eux 
les  trophées  qu'ils  avaient  remportés  dans  les  combats  et  "a 
la  chasse.  De  vieilles  armures  ,  des  fers  de  lance ,  des 
masses  d'armes ,  des  arbalètes  étaient  accrochées  aux  mu- 
railles, entre  des  tètes  de  loup  et  des  défenses  de  sanglier, 
et  juste  au-dessus  de  la  tète  du  fiancé,  un  énorme  bois  de 
cerf  élevait  ses  rameaux  irréguliers. 

Le  cavalier  fit  peu  d'attention  'a  la  compagnie  et  au 
banquet  ;  a  peine  s'il  guilta  quelques-uns  des  mets  dont 
la  table  était  chargée  ;  il  semblait  absorbé  dans  l'admira- 
tion de  sa  fiancée;  il  lui  parlait  si  bas  que  les  voisins  ne 
pouvaient  rien  saisir  de  leur  conversation  ;  mais  une 
femme  entend  toujours  un  amant,  quelque  bas  qu'il  parle. 
Il  y  avait  dans  les  manières  de  l'étranger  un  mélange  de 
passion  et  de  gravité  qut  paraissait  produire  beaucoup 
d'effet  sur  la  jeune  fille. 

Tandis  qu'immobile  d'intérêt,  elle  écoutait  ses  dis- 
cours, le  sang  venait  et  quittait  alternativement  ses  joues. 
Quelquefois  elle  répondait  quelques  mots  en  rougissant  ; 
et,  s'il  venait  a  détourner  les  yeux  pour  un  moment,  elle 
jetait  de  coté  un  regard  furtif  sur  ses  traits  pleins  d'une 
expression  si  douce;  alors  un  soupir  trahissait  les  pensées 
qui  l'occupaient.  On  ne  pouvait  se  méprendre  a  tous  ces 
symptômes  :  le  jeune  couple  s'aimait  déjà.  Les  deux  tantes 
le  déclarèrent,  et  elles  étaient  versées  dans  les  mystères 
du  cœur. 

Au  bout  de  quelque  temps,  la  bonne  chère  anima  les 
convives.  Le  baron  raconta,  avec  plus  de  succès  que  ja- 
mais, ses  meilleures  et  ses  plus  longues  histoires.  Les  au- 
diteurs ne  manquaient  pas  d'ouvrir  de  grands  yeux  aux 
passages  merveilleux  ;  et  lorsque  le  récit  devenait  facé- 
tieux ,  ils  riaient  toujours  au  bon  endroit.  Le  baron , 
comme  plus  d'un  grand  seigneur,  sentait  trop  bien  sa 
dignité  pour  faire  autre  chose  que  des  plaisanteries  un 
peu  lourdes;  mais  il  avait,  pour  les  faire  passer,  un 
moyen  que  nous  recommandons  comme  infaillible  "a  tous 
]es  plaisans  qui  possèdent  luie  bonne  cave,  un  verre  de 
vieux  vin.  Plus  d'un  bel-esprit,  moins  gros  seigneur  que 
le  baron  ,  plaça  aussi  son  bon  mot.  1!  se  dit  a  l'oreille  des 


dames  une  foule  d'excellentes  plaisanteries  qui  manquè- 
rent en  faire  étouffer  quelques-unes  de  rire;  enfin  un 
pauvre  cousin,  à  la  face  réjouie  ,  chanta  d'une  voix  ton- 
nante une» ou  deux  chansons  qui  obligèrent  les  deux 
tantes  a  cacher  leur  modestie  derrière  le  rempart  de  leurs 
éventails. 

Cependant,  au  milieu  de  cette  scène  de  réjouissances, 
l'étranger  conservait  la  gravité  la  plus  singulière  et  la  plus 
hors  de  saison.  A  mesure  que  la  soirée  s'avançait,  sou 
abattement  semblait  augmenter,  et,  s'il  faut  le  dire,  dût- 
on  s'en  étonner,  les  plaisanteries  du  baron  ne  faisaient 
que  redoubler  sa  mélancolie.  Parfois  il  paraissait  plongé 
dans  une  profonde  rêverie,  et  parfois  le  trouble  de  son 
ame  se  peignait  dans  des  regards  inquiets  qu'il  portait  de 
côté  et  d'autre  ;  sa  conversation  avec  sa  fiancée  devenait 
de  plus  en  plus  animée  et  mystérieuse.  Quant  à  celle-ci , 
un  nuage  commençait  a  obscurcir  son  front ,  et  elle  don- 
nait involontairement  les  signes  d'une  vive  émotion. 

Les  convives  ne  tardèrent  pas  a  faire  ces  remarques  et 
à  se  les  communiquer  par  des  gestes  expressifs  ou  par 
quelques  mots  prononcés  à  voix  basse.  La  sombre  taci- 
turnilé  du  nouvel  hôte  devint  contagieuse  ;  les  accens  de 
la  gaieté  et  de  la  plaisanterie  se  firent  entendre  de  plus  en 
plus  rarement;  il  se  fit  de  terribles  momens  de  silence. 
Lisensiblement  la  disposition  des  esprits  amena  la  con- 
versation vers  les  sujets  singuliers  et  les  récits  surnaturels. 
Une  histoire  effrayante  fut  suivie  d'une  autre  encore 
plus  effrayante  ;  et  ce  fut  avec  terreur  que  les  dames  en- 
tendirent le  Ijaron  raconter  comment  la  belle  Léonore  fut 
enlevée  par  ]e  fantôme  cavalier. 

Le  fiancé  écouta  ce  conte  avec  une  attention  soutenue  ; 
ses  yeux  restèrent  fixés  sur  le  narrateur  ;  et  lorsque  l'his- 
toire tira  vers  sa  fin,  il  commença  'a  se  lever  de  son  siège, 
grandissant  insensiblement  aux  yeux  du  baron  étonné , 
jusqu'à  ce  qu'au  jugementdu  pauvre  homme,  il  eût  acquis 
la  hauteur  d'un  géant. 

La  suite  à  la  liuraison  prochaine. 


I 

j 

1 


L'ARTISTE. 


79 


2{pcvat  ÎJf0  puMications. 


'  COSTf  MES  DES  Xlir,  XIV'  ET  XV"  SIÈCLES,  etc.  ,  etc. 

PAU   M.   MERCURI  '. 

Les  derniers  jour.s  du  Salon  ont  été  signales  par  l'apparition 
de  délicieux  dessins  et  d'iiabiles  gravures  exécutes  par  M.  Mer- 
curi  ,  peintre,  dessinateur  et  graveur,  originaire  de  Rome,  et 
que  la  réputation  des  arts  français  avait  attire  dans  notre  capi- 
tale. Malheureusement  l'arrivée  tardive  de  ces  dessins  et  de  ces 
gravures  les  avait  fait  rele'giicr  dans  des  salles  lointaines  peu 
visitées  par  la  curiosité  publique  j  et  la  fermeture  de  l'Exposi- 
tion n'avait  pas  laisse  à  l'Aktistk  le  temps  de  signaler  ces  pro- 
ductions dignes  d'une  élude  attentive. 

Les  gravures  étaient  le  spécimen  d'un  ouvrage  devenu  le 
vada  mecum  des  ateliers  d'artistes,  et  qui  reproduit  les  cos- 
tumes des  treizième, -quatorz-icme  et  quinzième  siècles.  Un  vo- 
lume de  cet  ouvrage,  publié  par  M.  Camille  Bonnard,  habile 
rédacteur  du  texte ,  a  déjà  vu  le  jour.  liOs  dessins  exposés  ser- 
vaient à  faire  connaître  les  élémcns  qui  composeront  le  tome 
second  et  dernier.  Tous  ces  costumes,  extraits  des  monnraens 
les  plus  authentiques  de  la  peinture  et  de  Li  sculpture  du  moyen 
âge ,  sont  le  fruit  de  constantes  et  sévères  recherches  ,  de  longs 
et  intcUigens  voyages  dans  toutes  les  parties  de  l'Ilalic ,  cette 
terre  si  riche  en  brillans  souvenirs,  et  qui,  malgré  de  si  nom- 
breuses explorations,  n'en  sourit  j)as  moins  d'une  fraîche  nou- 
veauté à  l'œil  de  l'ami  des  arts  et  de  la  belle  nature.  On  l'a  dit 
avec  raison,  à  mesure  que  l'humanité  fatiguée  marche  en  avant 
et  s'étend  vers  ses  destinées  futures,  elle  recueille  en  même 
temps  SCS  plus  lointains  souvenirs ,  comme  si  elle  sentait  qu'elle 
eût  besoin  de  toutes  ses  forces  pour  tenter  de  nouveaux  essais 
et  de  nouvelles  conquêtes.  Le  moyen  âge  revit  maintenant  à  nos 
yeux  sous  le  pinceau ,  sous  le  crayon  d'artistes  inslriuts  et  cou- 
rageux. A  côté  des  noms  des  Fauvcau,  des  Chenavard,  des 
Triqueti,  des  Moine,  on  peut  désormais  placer  avec  avantage 
celui  de  M.  Mercuri.  Ses  costumes  n'ont  pas  qu'un  vain  attrait 
de  curiosité,:  leur  scrupuleuse  fidélité,  de  même  que  le  profond 
caraclère  dont  ils  sont  empreints,  en  font  des  pièces  historiques 
d'un  grand  intérêt.  Ils  servent  à  jeter  une  vive  lumière  sur  les 

'  rites  et  sur  les  usages  des  peuples   qui  renouèrent  la  chaîne 
rompue  de  la  civilisation,  et  préparèrent,  dans  les  arts,  les  temps 

de  la  régénération  européenne. 

Souvent  aussi ,  et  c'est  un  mérite  de  ])lus ,  les  figures  de 

notre  artiste  romain  offrent  le  portrait  d'illustres  personnages 

du  temps;  et  ces  portraits,  puisés  avec  discernement  à  des 


'  Cliei  l'aïucur  ,  luc  du  Bac  ,  passage  Sainte-Marie ,   maison  Fau- 
connier. 


sources  authentiques ,  peuvent  désormais  fciire  autorité  dans  le 
monde  des  arts.  Plusieurs  papes,  diversement  célèbres,  appa- 
raissent dans  cette  galerie  nouvelle;  puis  avec  eux  Corne,  père 
de  la  patrie,  et  Gaston  de  Foy,  et  la  belle  Laure,  iraraortalisc'c 
par  les  vers  de  Pétrarque  ,  et  nombre  d'autres  acteurs  de  cette 
vivante  scène,  éclairée  par  le  soleil  couchant  de  la  chevalerie, 
et  si  fortement  animée  d'une  poétique  couleur. 

Sans  parler  de  la  tourbe  de  ces  recueils  français  et  étrangers , 
conçus  sans  amour  de  l'art,  appuyés  sur  les  ?utoritcs  les  plus  fai- 
bles, exécutés  sans  aucun  esprit  de  critique,  et  dépourvus  en  outre 
de  ces  illustrations  historiques  si  nécessaires  à  l'intelligence  des 
figures ,  plusieurs  ouvrages  de  costumes  ont  paru  en  France ,  en 
Italie  et  en  Angleterre;  mais,  quel  qu'en  fût  le  mérite,  ils  étaient 
imparfaiu  ou  insuflisans.  Les  six  volumes,  et  l'appareil  des  six 
cents  planches  de  costumes  religieux  et  militaires  de  M.  Bar, 
attestent  de  louables  intentions  et  de  laborieux  efforts;  mais  ces 
planches  ont  été  exécutées  avec  trop  de  précipitation  pour  qu'un 
artiste  scrupuleux  et  sévère  puisse  y  chercher  de  nombreux  se- 
cours. La  Hiérarchie  ecclésiastique  du  P.  Bonanni,  son  Ca- 
talogue des  ordres  religieux  et  celui  des  ordres  militaires  ont 
le  même  défaut,  comme  le  remarque  avec  justesse  M.  Camille 
fionnard. 

L'Angleterre  a  ouvert  la  voie  en  ce  genre  d'une  manière 
brillante,  en  donnant  par  les  mains  de  Britton  ses  magnifi- 
ques ouvrages  des  cathédrales ,  oii  l'on  trouve  quelques  beaux 
costumes.  Un  ouvrage  plus  magnifique  encore ,  Sepulchral 
antiquities  of  Greal  Britain ,  les  antiquités  sépulcrales  de 
la  Grande-Bretagne,  fournissent  une  moisson  plus  abondante  dans 
le  genre  du  costume.  Mais  les  figures,  comme  aussi  le  texte, 
qui  est  d'une  rare  érudition ,  ne  jettent  un  grand  jour  que  sur 
l'histoire  de  quelques  grandes  familles  de  l'Angleterre.  L'ou- 
vrage du  même  style ,  que  préparait  le  fib  du  célèbre  peintre 
anglais  Thomas  Stothard ,  est  malheureusement  incomplet ,  et 
la  mort  vient  de  saisir  le  jeune  et  brillant  artiste  au  moment  où 
il  donnait  la  dernière  main  à  son  œuvre  de  prédilection.  Un 
jour ,  qu'il  était  occupé  à  mesurer  et  dessiner  un  monument  du 
moyen  .-ige,  il  tomba  d'une  échelle,  et  mourut  sur  la  brèche, 
l'instrument  de  son  art  à  la  main,  comme  autrefois  notre  Jean 
Goujon. 

Eh  bien  I  tous  ces  recueils  anglais,  de  la  plus  splendide  exé- 
cution, l'on  doit  le  reconnaître  ,  sont  introuvables  à  force  d'être 
chers;  et  puis  d'ailleurs,  comme  nous  le  disions,  le  pian  s'en 
restreint  à  l'histoire  d'un  seul  peuple  ;  tandis  que  l'ouvrage  de 
MM.  Mercuri  et  Camille  Bonnard  embrasse  un  cadre  plus  vaste 
et  plus  complet,  et  par  la  modicilc  de  son  prix,  la  beauté  de 
son  exécution ,  la  finesse  et  la  sévérité  du  dessin ,  la  simplicité 
et  la  sûreté  de  la  gravure ,  le  mérite  de  style  et  l'étendue  d'éru- 
dition de  la  partie  littéraire,  s'ouvre  les  portes  de  tous  les 
ateliers ,  et  mérite  d'occuper  une  place  d'honneur  dans  tous  les 
cabinets  des  gens  de  lettres  et  des  amis  des  arts. 


80 


L'ARTISTE. 


%tvni  jPramatiqur. 

THEATRE  ITALIEN. 

f5/'  ^AwcU/tànoiiw  ^eareio.  ■  "^anoye^U. 

Quel  est  le  maître  italien  aujourd'hui ,  qui  oserait  entre- 
prendre un  ouvrage  capital  avec  six  personnages  bien  bour- 
geois ,  sans  le  secours  des  chœurs?  Et  pourtant  que  manque-t-il 
donc  à  la  partition  d'/Z  Malrimonio  segreto  ?  Que  de  richesses  ! 
que  de  profusion  !  Airs,  duos,  trios,  morceaux  d'ensemble  pleins 
de  vigueur  et  d'entraînement;  c'est  une  œuvre  toute  jeune  en- 
core et  dont  l'éclat  n'a  reçu  du  temps  aucune  atteinte.  En 
effet ,  il  y  a  dans  ces  mélodies ,  avec  une  grande  naïveté' ,  une 
cle'gance  exquise  de  dessin  et  de  formes  qui  se  refuse  à  l'imita- 
tion et  qui  appartient  tout  en  propre  au  génie  de  Cimarosa. 
L'originalité'  de  Rossini  n'est  pas  moindre  sans  doute;  mais  les 
moyens  qu'il  emploie  ont  quelque  chose  de  plus  saisissable.  Il 
affectionne  les  mêmes  tours ,  les  mêmes  effets  ;  ses  inspirations 
sont  franches,  soudaines,  e'blouissantes ,  mais  il  les  façonne  au 
goût  de  son  public,  à  la  portée  de  ses  chanteurs;  il  les  combine 
et  les  an-ange  avec  un  certain  charlatanisme  de  manière  qui  ne 
pouvait  manquer  d'être  imité.  Le  pas  qu'il  a  fait  faire  à  la  com- 
position musicale  était  immense;  pour  le  suivre,  il  a  fallu  se 
jeter  dans  le  tourbillon  de  son  génie  et  se  laisser  entraîner  par 
lui.  De  tout  ses  imitateurs ,  beaucoup  ont  fait  preuve  de  talent; 
pas  un  n'a  osé  s'écarter  de  la  route  qu'il  leur  avait  tracée , 
comme  s'ils  craignaient  de  s'égarer  s'ils  venaient  un  moment  à 
le  perdre  de  vue. 

Nous  avons  entendu,  à  deux  jours  d'intervalle,  Vy4nna  Bo- 
lena  et  le  Mariage  secret.  Il  s'est  fait  dans  l'art ,  entre  l'une 
et  l'autre  de  ces  partitions ,  une  révolution  tout  entière ,  une 
révolution  immense!  Et  Ciraarosa  n'a  point  vieilli. 

L'exécution  de  son  chef-d'œuvre  a  été  admirable  dans  la  plu- 
part de  ses  parties ,  défectueuse  dans  quelques-unes  ;  mais  la 
somme  du  bien  l'emportait  de  beaucoup.  Lablache  avait  déposé 
le  manteau  royal  d'Angleterre  et  la  perruque  rousse  du  sangui- 
naire Henri  VIII ,  pour  réprendre  la  modeste  robe  de  chambre 
du  bon  Gcronimo,  que  nous  avons  retrouvé  plus  sourd  et  plus 
délicieusement  bête  que  jamais.  Rubini ,  chantant  pour  la  pre- 
mière fois  le  rôle  difficile  de  Paolino ,  lui  prêtait  la  suave  et  pé- 
nétrante expression  de  sa  voix.  Quelques  agrémens  d'un  style 
trop  moderne  ont  été  désapprouvés  par  les  connaisseurs ,  ap- 
plaudis avec  enthousiasme  par  le  public.  Les  connaisseurs 
avaient  raison  pourtant ,  et  nous  conseillons  à  Rubini  de  déférer 
à  leur  critique. 

Il  y  a  de  l'avenir  dans  mademoiselle  Tadolini,ct  ses  progrès, 
depuis  l'année  dernière ,  sont  remarquables  ;  elle  s'est  acquittée 
à  merveille  d'une  tâche  que  les  souvenirs  des  Barilli  et  des 
Fodor  rendaient  bien  périlleuse. 


Au  contraire ,  le  nouveau  conte  Rohinsone  est  resté  au-des- 
sous de  la  sienne  ;  il  serait  injuste  de  le  juger  irrévocablement 
sur  un  premier  début. 

M.  Robert  va  si  vite  que  nos  éloges  de  feuilleton  ne  peuvent 
le  suivre.  La  reprise  de  Tancredi  a  terminé  brillamment  cette 
semaine;  nous  n'avons  que  le  temps  à  peine  d'en  signaler  le 
succès  et  de  dire ,  dût-on  trouver  la  formule  banale ,  que  ma- 
dame Pasta  et  Rubini  ont  été,  comme  toujours,  admirables. 


ttomifllfô. 


M.  Pickersgill ,  membre  de  l'Académie  de  peinture  d'Angle-  ' 
terre,  a  été  envoyé  par  son  gouvernement  pour  peindre  les 
portraits  du  général  Lafayette,  du  naturaliste  Cuvier,  et  du  j 
célèbre  voyageur  de  Humbold ,  qui  se  trouve  en  ce  moment  à  i 
Paris.  '  ' 

i 

—  Quelques  erreurs  ont  été  commises  dans  le  livret  du  sa-  i 

Ion,  relativement  à  madame  Jacotot  :  nous  croyons  utile  de 
signaler  ces  inexactitudes.  La  collection  des  portraits  historiques, 
pour  laquelle  madame  Jacotot  n'a  épargné  ni  frais  ni  recher-  | 
ches ,  et  qui  présente  une  réunion  si  remarquable  des  pcrson-  j 
nages  les  plus  distingués  de  notre  histoire ,  a  été  annoncée  à  i 
tort  comme  copiée  d'après  Petitot.  Un  portrait  de  la  Reine  a  ] 
été  indiqué  comme  é;ant  d'après  Gérard,  il  est  d'après  nature,  i 

—  Rabelais,  qu'on  a  joué  récemment  au  théâtre  du  Palais-  ; 
Royal ,  est  venu  augmenter  le  nombre  des  jolies  pièces  repré-  ] 
sentées  à  ce  théâtre,  où  la  foule  ne  discontinue  pas  de  se  rendre] 
pour  voir  le  Philtre  et  les  Chansons  de  Béranger.  Lcpeintre,  ! 
Samson  et  mademoiselle  Déjazet,  contribuent  par  leur  jeu  àcon- j 
solider  la  vogue  dont  jouit  le  nouveau  théâtre.  ; 

—  Bamave'  vient  de  paraître.  Quatre  volumes  qu'il  faut! 
lire  chapitre  à  chapitre,  page  à  page,  phrase  à  phrasé,  pour] 
connaître  ce  livre ,  le  juger  et  en  parler  :  car  le  talent  de  Janin  \ 
n'est  pas  dans  son  plus  remarquable  jour  dans  l'ensemble  d'uni 
long  ouvrage  ;  il  brille  particulièrement  dans  la  pensée  spéciale  J 
de  chaque  scène  et  de  chaque  chapitre;  il  étonne  ensuite  dansj 
l'infinie  variété  d'accidens  et  de  détails  par  où  il  mène  cette! 
pensée,  et  éblouit  surtout  par  l'expression  soudaine,  forte  ou| 
gracieuse  dont  il  revêt  tout  ce  qui  naît  de  cette  marche  avenlu-, 
reuse  :  aussi  ne  faisons-nous  qu'annoncer  ce  livre.  C'est  après: 
étude ,  et  étude  sérieuse ,  que  nous  en  parlerons  comme  le  mé-  i 
rite  le  plus  artiste  des  prosateurs  du  siècle. 

. i 

'  Quau-e  volumes  in-12,  chez  Alex  Mesnier  et  Lcvasseur.  place  ('ej 
la  Bourse  et  Palais-Roval.  , 


L'ARTISTE. 


81 


II 


GRANDS   PRIX. 

Conçoit?!/  cié>   £loi'('/iàMv. 

PnocnAMME.  —  «  Le  Xante  poursuivant  Acliillc  et  lançant 
contre  lui  ses  vagues  courroucées.  » 

Ce  que  nous  disions  il  y  a  quelques  jours  a  propos  du 
concours  d'architecture  trouve  avec  autiint  de  force  son 
application  dans  le  concours  des  peintres.  Toujours,  tou- 
jours des  sujets  d'amplification  de  collège!  N'est-il  pas 
désespérant  pour  la  partie  saine  du  public,  qui  souhaite 
avec  ardeur  les  progrès  de  l'art,  et  fonde  l'avenir  sur  la 
génération  vigoureuse  qui  grandit  sous  nos  yeux,  de  voir 
l'étrange  direction  où  l'Académie  s'obstine  à  fourvoyer 
notre  jeunesse  studieuse  !  Qui  nous  délivrera  des  Grecs  et 
des  Romains?  disait  le  spirituel  auteur  de  la  Gastrono- 
mie; en  vain  ce  vers,  devenu  proverbe ,  est-il  dans  toutes 
les  bouches  ;  en  vain  est-il  l'expression  de  la  pensée  do- 
minante de  l'époque,  la  caduque  Académie  est  la  qui, 
retranchée  dans  ses  vieilles  adorations ,  impose  a  ses  trop 
dociles  élèves  ses  radotages  classiques.  Détrôné  du  Salon 
par  l'école  nouvelle,  le  droit  divin  de  la  vieille  école  se 
réfugie  dans  les  programmes.  Malheureuse  peinture! 
malheureux  élèves  !  il  règne  encore  en  maître  paisible 
dans  ce  dernier  empire;  et,  grâce  à  l'espèce  d'incognito 
des  concours  académiques ,  il  y  triompherait  long-temps 
peut-être,  en  dépit  du  bon  sens  public,  si  un  ordre  de 
choses  dont  tout  peuple  a  commencé  à  rire  pouvait  être 
de  longue  durée. 

A  la  vue  des  derniers  essais  de  l'école  expirante  de  Da- 
vid, quelques  personnes,  dont  les  yeux  s'étaient  laissé 
fasciner  autrefois  par  cette  école,  avouaient  cette  année  la 
fàiblefse  des  productions  que  leurs  anciens  favoris  avaient 
soumises  au  jury  du  public.  Si  le  beau  style  n'avait  plus 
sur  elles  la  même  puissance,  c'est,  disaient-elles,  que 
ses  grands  soutiens  n'avaient  pas  paru  dans  l'arène  ,  c'est 
qu'ils  avaient  un  peu  faibli.  Non,  c'est  tout  simplement 
que  les  yeux  de  leurs  partisans  de  bonne  foi,  trop  long- 
temps fermés,  s'étaient  dessillés  enfui,  et  qu'appris  à 
mieux  voir,  ils  savaient  mieux  juger.  Oh!  certes,  les  co- 
ryphées du  grarul  goût  soi-disant ,  n'ont  garde  de  chan- 
ger :  ils  ne  font  ni  mieux  ni  plus  mal.  Elèves  respec- 
tueux, M.  Orsél  continue  M.  Guérin;  MM.  Delorme  et 
Lancrenon,  a  leur  tour,  continuent  Girodet  ;  tous  enfin 


LIVRAISOSf. 


consacrent  a  continuer  laborieusement  des  traditions 
conventionnelles ,  un  talent  qui  ei*it  brillé  avec  éclat  peut- 
être  s'il  se  fût  engagé  dans  les  voies  de  la  vraie  nature. 

Avant  de  concourie,  l'élève  doit  se  plier  au  goût ,  au 
style  froid  et  guindé  du  classisme;  sans  quoi ,  eût-il  le 
plus  beau  talent ,  il  ne  serait  pas  même  admis  en  loge. 
Alors  il  se  livre  à  un  genre  de  peinture  qu'il  exerce  d'a- 
bord malgré  lui  ;  mais  la  soif  des  succès  académiques, 
mais  l'ardent  désir  de  faire  porter  son  nom  sur  la  liste  des 
lauréats  de  l'école  de  Rome ,  le  pressent  et  l'assiègent ,  et 
bientôt ,  à  force  de  mouler  sa  pensée  sur  celle  de  ses  pro- 
fesseurs ,  il  se  corrompt  "a  leur  éloges ,  et  finit  par  trouver 
excellente  une  méthode  qui  l'a  dépouillé  de  son  origina- 
lité. C'est  bien  ce  qu'avaient  senti  les  talens  vigoureux 
des  Géricault ,  des  Charlet ,  des  Delacroix ,  des  Decamps. 
Jamais  il  ne  leur  vint  a  l'esprit  de  .se  présenter  au  con- 
cours, persuadés  qu'ils  étaient  d'en  être  repoussés  par  la 
clameur  académique  ;  et  bien  qu'ils  n'aient  pas  le  front 
ceint  des  lauriers  de  l'Institut,  le  public  coimaisseur  leur 
assigne  dans  les  arts  la  place  élevée  qui  leur  appartient. 

Que  prouvent  d'ailleurs  les  succès  d'académie?  Aussi 
peu  que  les  triomphes  de  collège  et  de  conservatoire.  Tels 
noms  commencés  d'une  façon  bruyante  à  l'Institut,  sont 
revenus  de  Rome  pour  s'éteindre  au  milieu  des  renom- 
mées brillantes  d'anciens  rivaux  qu'avaient  constamment 
dédaignés  les  faveurs  officielles.  Les  Moine,  lesBaiye,  les 
Delaroche  ne  sont  pas  des  pensionnaires  de  l'école  de 
Rome;  les  Aubert,  les  Boïeldieu  ne  sont  pas  non  plus  des 
lauréats,  et  l'on  sait  que  Rossini  a  deviné  l'art  et  n'est  point 
sorti  d'un  conservatoire.  Kn  un  mot ,  il  n'est  point  pra- 
doxal  d'établir  que  le  régime  des  académies,  qui  ne  sau- 
raitenfanterlegénie,  n'est  propre  qu'à  fausser  sa  direction 
et  a  paralyser  son  essor. 

Le  concours  de  peinture  est  très- faible,  et  trois  comptosi- 
tions  seulement apjx'llent  parleurmérite l'attention  du  pu- 
blic :  celles  de  MM.  Chopin,  Roger  et  Raflet.  Encore  ces 
trois  ouvrages  n'ont-ils  pas  ces  qualités  fortes  et  puissantes 
qui  aimonccnt  dans  leurs  auteurs  un  grand  avenir.  Dans 
M.  Chopin ,  c'est  une  belle  ordonnance ,  c'est  une  grande 
facilité  d'exécution,  c'est  une  connaissance  réelle  des  res- 
sources de  on  art ,  c'est  une  entente  heureuse  delà  pei-spec- 
tive,  un  fond  jieint  en  paysagiste  habile,  des  accessoires 
bien  traités,  des  draperies  bien  jetées  ;  mais  c'est  aussiJL{ 
dejeunesse  et  d'inexpérience  dans  les  figures . 
lièrement  dans  celle  d'Achille.  Ce  tableau 
celui  qui  frappe  tout  d'abord;  c'est  celui' 
spectateurs  couronnent.  M.  Chopin  a  déjà 
paru  à  différons  concours.  Déjà,  l'année  ' 
obtenu  un  second  grand  prix,  et  au  concoui^ 
de  Boissy  d'Anglas,  on  avait  remarqué  son  e? 
composition.  Mais  ne  serait-il  pas  il  désirer  que  M.  Gros, 

8 


82 


L'ARTISTE. 


dont  il  est  l'élève  ,  M.  Gros  dont  le  haut  génie  doit  exer- 
cer une  si  grande  influence  à  l'Institut,  usât  de  son  crédit 
pour  donner  au  concours  une  direction  plus  rationnelle , 
plus  nationale ,  —  lui  qui  seul  a  su.conserver  un  aspect  si 
monumental  a  la  grande  et  homérique  figure  de  Napoléon, 
lui  qui  a  fait  aussi  son  Iliade  sans  sortir  de  sa  patiie? 

L'aspect  du  tableau  de  M.  Roger  a  quelque  chose  de 
fin  et  de  simple.  Peu  de  force,  peu  d'énergie,  il  est  vrai , 
et  en  même  temps  moins  de  facilité  d'exécution  que  son 
émule  M.  Chopin;  mais  sa  production  se  fait  voir  avec 
plaisir  ;  mais  la  grâce  et  la  délicatesse  de  touche  des  figu- 
res est  un  mérite  auquel  on  ne  peut  manquer  de  donner 
des  éloges.  La  simplicité  de  manière  de  la  Minerve  qui 
descend  du  ciel  atteste  l'étude  réfléchie  des  belles  compo- 
sitions de  Flaxman;  en  revanche,  par  sa  pose,  la  figure 
du  Neptune,  mal  portée  sur  un  nuage,  fatigue  l'œil  du 
spectateur  et  rappelle  trop  malheureusement  les  gloires 
d'opéra.  M.  Roger  est  élève  de  M.  Hersent. 

Dans  la  peinture  de  M.  Raffet  il  y  a  du  talent  et  un 
talent  vrai ,  de  l'expression  et  du  mouvement  dans  ses 
figures,  de  l'énergie  dans  la  pose  d'Achille  et  de  la  facilité 
de  pinceau  dans  le  groupe  des  cadavres  que  le  héros  foule 
aux  pieds;  mais  le  tableau  est  trop  passé  peut-être,  et 
l'on  voit  que  l'artiste,  si  connu  par  ses  vives  et  spirituelles 
compositions  lithographiques,  s'est  trouvé  a  la  gêne  eu 
quittant  la  route  simple  et  naturelle  qu'il  avait  suivie 
jusqu'à  présent  sur  les  pas  de  Charlet.  Qu'il  y  retourne  : 
ses  débuts  étaient  heureux  j  et  de  brillans  succès  dans  le 
genre  anecdotique ,  dans  le  style  comique  illustré  par  les 
Charlet,  les  Hogarth  et  les  Cruickshank,  lui  sont  réservés 
un  jour. 


^tUraiuve, 


I^E   SPECTRE  FIANCE. 

(suite.) 

Quand  le  conte  fut  fini,  l'étranger  poussa  un  profond 
soupir  d'un  air  solennel ,  prit  congé  de  la  compagnie  : 
tous  restèrent  stupéfaits  ;  le  baron  fut  comme  frappé  de  la 
foudre. 

«  Comment  !  quitter  le  château  à  minuit  !  Tout  est  pré- 
paré pour  vous  recevoir  :  une  chambre  est  prête,  si  vous 
désirez  vous  retirer.  « 

L'étranger  remua  la  tête  d'un  air  triste  et  mystérieux. 


«  Je  dois ,  dit-il ,  reposer  cette  nuit  dans  une  autre  chambre 
a  coucher.  » 

Il  y  avait  dans  cette  réponse,  et  dans  le  ton  avec  lequel 
elle  fut  faite,  quelque  chose  qui  glaça  d'effroi  Von 
Landshort  ;  mais  il  rassembla  tout  sou  courage  et  renou- 
vela ses  instances  hospitalières. 

A  chaque  offre,  l'étranger  remua  la  tète  en  silence, 
mais  d'un  air  qui  annonçait  sa  résolution  inébranlable  ; 
et  faisant  de  la  main  un  s'gne  d'adieu  k  l'assemblée,  il 
quitta  a  pas  lents  la  salle  du  banquet.  Les  deux  tantes 
demeurèrent  immobiles  d'étonnement.  La  fiancée  resta  la 
tête  penchée  et  une  larme  dans  les  yeux. 

Le  baron  suivit  l'étranger  dans  la  grande  cour  du  châ- 
teau, où  le  coursier  noir  bénissait  d'impatience  et  faisait 
jaillir  la  terre  sous  ses  pieds.  Lorsqu'ils  furent  parvenus 
sous  la  porte  d'entrée ,  dont  la  voûte  était  faiblement 
éclairée  par  une  lampe,  l'étranger  s'arrêta  et  s'adressa  au 
baron ,  d'une  voix  que  l'écho  de  la  voûte  rendait  encore 
plus  sépulcrale  : 

«  Maintenant  que  nous  sommes  seuls,  dit-il,  je  puis 
vous  apprendre  ce  qui  m'oblige  a  partir  :  un  engagement 
solennel,  et  auquel  je  ne  puis  manquer. 

—  »  Mais,  quoi ,  dit  le  baron ,  ne  pouvez-vous  envoyer 
quelqu'un  a  votre  place? 

—  »  Non ,  personne  ne  peut  me  remplacer.  C'est  moi 
qui  suis  attendu.  Il  faut  que  je  me  rende  a  la  cathédrale 
de  Wurtzbourg. 

—  »  Soit;  mais  attendez  jusqu'à  demain.  Vous  em- 
mènerez votre  femme  avec  vous. 

—  »  Non ,  non  ,  reprit  l'étranger  d'un  air  encore  plus 
solennel.  Ce  n'est  pas  une  fiancée  qui  m'attend:  c'est  le 
tombeau.  J'ai  été  tué  par  des  voleurs  ;  mon  corps  est  à 
Wurtzbourg —  C'est  à  minuit  qu'on  doit  m'enterrer. . , . 
La  tombe  m'appelle  ;  je  ne  puis  rester.  « 

Alors  il  s'élança  sur  son  coursier.  En  un  instant,  le 
pont-levis  fut  derrière  lui ,  et  le  bruit  des  pas  de  son  che- 
val se  mêla  à  celui  du  vent  qui  sifflait  entre  les  arbres. 

Le  baron  rentra  dans  la  salle,  le  visage  décomposé,  et 
raconta  a  ses  hôtes  ce  qui  venait  de  se  passer.  Deux  da- 
mes perdirent  connaissance  à  l'idée  d'avoir  bu  et  mangé 
avec  un  spectre.  Les  uns  assurèrent  que  l'étranger  était  le 
chasseur  infernal,  si  célèbre  dans  les  traditions  du  pays; 
les  autres  parlèrent  d'esprits  des  montagnes ,  de  démons 
des  bois  et  d'autres  êtres  surnaturels  qui ,  de  temps  im- 
mémorial ,  ont  si  cruellement  tourmenté  les  bons  habi- 
tans  de  l'Allemagne.  Un  pauvre  diable  de  convive  s'avisa 
bien  de  remarquer  que  tout  cela  ne  pouvait  être  qu'un 
moyen  évasif  du  jeune  cavalier  pour  quitter  le  château , 
et  qu'un  caprice  si  extraordinaire  s'accordait  assez  bien 
avec  les  manières  bizarres  de  l'étranger;  mais  l'improba- 


J 


L'ARTISTE. 


tô 


tion  qui  accueillit  cette  opinion  le  força  aussitôt  à  abjurer 
l'hérésie ,  et  a  rentrer  parmi  les  fidèles  croyans. 

Au  reste,  le  lendemain ,  toute  espèce  de  doute  fut  dis- 
sipée par  l'arrivée  des  dépèches  annonçant  le  meurtre  du 
comte,  et  son  enterrement  dans  la  cathédrale  de  Wurtz- 
bourg. 

On  peut  se  représenter  l'intérieur  du  château  de  Land- 
short.  Le  baron  se  renfenna  dans  sa  chambre  ;  les  hôtes, 
qui  étaient  venus  pour  partager  sa  joie,  ne  pouvaient 
penser  a  l'aljandonner  dans  l'affliction  ;  on  les  voyait  er- 
rer dans  les  cours,  ou  se  rassembler  par  groupes  dans  la 
grande  salle ,  donnant  tous  les  signes  possibles  de  sympa- 
thie pour  leur  pauvre  parent;  ils  restaient  plus  long-temps 
que  d'habitude  "a  table,  et  buvaient  et  mangeaient  plus 
que  jamais,  pour  soutenir  un  peu  leurs  esprits. 

Mais  la  situation  de  la  fiancée,  veuve  avant  d'être 
mariée,  était  surtout  digne  de  compassion.  Perdre  un 
mari  avant  d'avoir  joui  de  ses  embrassemens,  et  un  mari 
comme  celui-là  !  Si  son  spectre  était  si  noble  et  si  sédui- 
sant, que  devait  être  sa  propre  personne?  Elle  remplit  la 
maison  de  ses  lamentations. 

Le  soir  du  second  jour  de  ce  veuvage  anticipé,  elle 
se  retira  avec  une  de  ses  tantes  qui  avait  insisté  pour 
coudier  dans  la  même  chambre  que  sa  nièce.  La  tante 
avait  commencé  une  de  ces  longues  histoire  de  revenans 
qu'elle  contait  avec  tant  de  talent  :  le  sommeil  l'avait 
surprise  au  milieu  de  sa  narration.  La  chambre  était  dans 
une  partie  isolée  du  château  et  donnait  sur  un  petit  jar- 
din. La  jeune  fille  fixaita  travers  les  barreaux  de  la  croisée 
un  regard  rêveur  siu'  le  feuillage  d'un  tremble  qu'entou- 
raient faiblement  les  rayons  vacillans  de  la  lune  ;  minuit 
venaitde  sonner  k  l'horloge  du  château,  lorsque  les  accords 
d'une  douce  musique  se  firent  entendre  dans  le  jardin. 
Elle  se  lève  à  la  hâte,  et  d'un  pas  léger  s'avance  vers  la 
croisée;  elle  aperçoit  dans  l'ombre  un  homme  d'une  taille 
élevée.  Comme  il  levait  la  tète,  les  rayons  de  la  lune 
tombèrent  sur  son  visage.  Grand  Dieu!  qu'a-t-elle  vu? 
Le  spectre  fiancé!...  A  ce  moment  un  cri  terrible  se  fit 
entendre  derrière  elle  ;  et  sa  tante,  que  la  musique  avait 
réveillée  et  qui  l'avait  suivie  en  silence,  tomba  évanouie 
dans  SCS  bras.  Quand  elle  reporta  ses  regards  vers  l'en- 
droit où  elle  avait  vu  le  fantôme,  celui-ci  avait  disparu. 

De  ces  deux  personnes ,  celle  qui  avait  le  plus  besoin 
d'être  calmée,  c'était  la  tante  ;  la  terreur  avait  entièrement 
égaré  ses  sens.  Quant  k  la  nièce ,  il  y  avait  pour  elle  un 
certain  charme  dans  une  telle  apparition,  et  quoique  l'om- 
bre d'un  amant  semble  devoir  mal  répondre  aux  rêves  d'a- 
mour d'une  jeune  fille,  cependant,  "a  défaut  de  la  réalité, 
l'ombre  est  encore  quelque  chose. 

De  la  part  de  la  tante,  déclaration  positive  qu'elle  ne 
couchera  pas  une  seule  nuit  de  plus  dans  cette  chambre  ; 


pour  la  première  fois  la  nièce  résiste  :  elle  déclare  d'une 
manière  aussi  positive  qu'elle  ne  veut  coucher  dans  aucune 
autre  chambre  du  château.  La  conséquence  pour  la  jeune 
fille  fut  de  se  séparer  de  sa  tante  ;  mais  avant  cela ,  elle 
obtint  de  cette  dernière  une  promesse  formelle  de  ne  dire 
mot  sur  ce  qui  s'était  passé,  de  peur  qu'on  ne  lui  enlevât 
le  seul  plaisir  qui  lui  restait  sur  la  terre,  celui  d'habiter 
cette  partie  du  château  que  l'ombre  de  son  amant  avait 
choisie  pour  le  lieu  de  ses  excursions  nocturnes. 

Nous  ne  pouvons  dire  combien  de  temps  le  secret  eût 
été  gardé  :  il  y  a  tant  d'attrait  a  raconter  une  histoire  ef- 
frayante, surtout  quand  on  y  joue  un  rôle!  Quoi  qu'il  en 
soit ,  on  cite  comme  un  exemple  de  discrétion  féminine  le 
long  empire  que  la  tante  exerça  sur  elle-même  pendant 
huit  grands  jours  ;  au  bout  de  ce  temps,  un  grand  événe- 
ment vint  terminer  cette  épreuve  périlleuse.  Un  matin, 
au  moment  où  l'on  allait  se  mettre  h  table  pont  déjeuner, 
on  vint  annoncer  au  baron  qu'on  ne  pouvait  trouver  sa 
fille  :  elle  n'était  pas  dans  sa  chambre,  et,  en  y  entrant, 
on  avait  trouvé  le  lit  tel  qu'on  l'avait  fait  la  veille ,  et 
une  fenêtre  laissée  ouverte  montrait  par  où  la  jeune.,ao- 
lombe  avait  pris  son  vol. 

On  ne  peut  se  représenter  l'étonnement  et  l'inquiétude 
qu'excita  cette  nouvelle ,  qu'en  se  rappelant  combien  les 
malheurs  des  grands  de  la  terre  sont  vivement  sentis  par 
leurs  amis  ;  le  mouvement  même  des  fourchettes,  ordinai- 
rement si  actives,  s'était  arrêté,  lorsque  la  tante,  que 
son  trouble  avait  d'abord  rendu  muette,  s'écria  en  se  tor- 
dant les  mains  :  i<  C'est  le  spectre  !  c'est  lui  qui  l'a  enle- 
vée!.. » 

Elle  raconta  alors  en  peu  de  mots  la  terrible  scène  du 
jardin ,  et  en  tira  la  conclusion  que  c'était  le  spectre  qui 
avait  enlevé  sa  fiancée.  Le  rapport  des  domestiques  vint  a 
l'appui  de  celte  opinion;  ils  avaient  entendu  pendant  la 
nuit'  le  bruit  d'un  cheval  au  galop  qui  descendait  la  mon- 
tagne; certainement  c'étaitle  spectre  surson  coursier  noir, 
qui  emportait  sa  victime  dans  le  tombeau.  Tous  les  assis- 
tans  furent  frappés  delà  probabilité  malheureusement  trop 
grande  de  cette  explication ,  car  les  événemens  de  cette 
espèce  sont  extrêmement  communs  en  Allemagne ,  ainsi 
que  l'attestent  nombre  d'histoires  authentiques. 

Quelle  situation  que  celle  du  pauvre  baron  !  Quelle  af- 
freuse alternative  pour  un  bon  père  et  pour  un  Kalzennel- 
lenbogen!  Ou  sa  fille  unique  est  maintenant  dans  la  nuit 
du  tombeau ,  ou  bien  il  va  se  trouver  avoir  pour  gendre 
quelque  esprit  malin,  et  pour  desceudans  toute  une  lignée 
de  démons.  Il  est  complètement  hors  de  lui-même  ;  tout 
le  château  est  bouleversé  ;  il  ordonne  a  ses  gens  de  mouter 
a  cheval  et  de  parcourir  l'Oden'wald  dans  tous  les  sens. 
Lui-même  avait  déjà  mis  ses  grosses  bottes  et  attaché  son 
épée  à  son  côté  ;  il  allait  monter  k  cheval ,  lorsqu'il  fut  ar- 


8i 


L'ARTISTE. 


rèté  par  une  nouvelle  apparition  :  une  femme  montée  sur 
un  palefroi  et  escortée  par  un  cavalier  s'avançait  vers  le 
château.  La  dame  inconnue  arriva  au  galop  jusqu'à  la 
grande  porte ,  et  la,  s' élançant  de  cheval ,  elle  se  jeta  aux 
pieds  du  baron  :  c'était  sa  fille ,  sa  fille  elle-même ,  etavec 
elle le  spectre  fiancé!  Le  baron  resta  stupéfait,  por- 
tant successivement  ses  regards  sur  sa  fille  et  sur  son 
étrange  conipiignon,  et  refusant  presque  d'en  croire  le 
témoignage  de  ses  sens.  Le  mystérieux  personnage  était 
bien  changé  depuis  sa  visite  dans  le  monde  des  esprits  ; 
son  costume  brillant  relevait  ses  traits  nobles  et  réguliers  ; 
le  teint  animé  de  la  santé  avait  remplacé  sur  ses  joues  cette 
pâleur  que  le  baron  y  avait  remarquée  ;  la  joie  brillait  dans 
ses  grands  yeux  noirs. 

Le  mystère  fut  bientôt  éclairci  :  le  cavalier  (car  pour 
un  spectre  il  n'en  avait  jamais  existé  que  dans  l'esprit  des 
Katzennellenbogen)le  cavalier  s'annonça  sous  le  nom  du 
chevalier  Hennau  Von  Starkenfaust.  Il  raconta  son  aven- 
ture avec  le  jeune  comte  et  ce  qui  l'avait  suivi.  Il  venait 
au  château  de  Landshort ,  pour  y  porter  la  triste  nouvelle; 
il  allait  remplir  ce  message,  lorsque  le  débordement  d'é- 
loqtience  du  baron  l'avait  interrompu.  Plus  tard  l'appari- 
rition  de  la  fiancée  l'avait  complètement  captivé.  Dans 
l'espoir  de  passer  quelques  heures  auprès  d'elle,  il  avait 
laissé  subsister  l'erreur  où  l'on  était  sur  sa  personne.  Ce- 
pendant il  était  fort  embarrassé  pour  trouver  un  moyen 
de  se  retirer,  lorsque  les  histoires  du  baron  lui  avaient 
suggéré  la  singulière  idée  qu'il  avait  mise  à  exécution. 
Depuis,  redoutant  les  effets  del'inimitié  des  deux  familles, 
il  avait //flnfe(l)  le  jardin  sous  les  fenêtres  de  la  jeune 
fille,  soupiré,  obtenu  l'aveu  d'un  tendre  retour,  enlevé 
sa  mE^îtresse,  et  enfin  venait  de  l'épouser. 

Pendant  ce  récit,  une  lutte  violente  se  passait  dans  le 
cœur  de  Von  Landshort.  Ses  opinions  sur  l'étendue  de  la 
puissance  paternelle,  sa  dévotion  pour  les  querelles  de  sa 
famille,  étaient  aux  prises  avec  son  affection  pour  sa  fille; 
mais  combien  de  raisons  en  faveur  du  parti  de  l'indul- 
gence! Cette  fille  si  chérie,  qu'il  avait  cru  perdue  pour 
lui,  il  venait  de  la  retrouver;  et  si  l'époux  qu'elle  avait 
choisi  était  d'une  maison  ennemie,  après  tout  ce  n'était 
pas  un  habitant  de  l'autre  monde.  Quant  à  ce  qui  pouvait 
le  choquer  dans  le  stratagème  de  Starkenfaust,  comme 
contraire  "a  ses  idées  si  rigides  sur  le  chapitre  de  la  vérité, 
quelques-uns  de  ses  vieux  amis  parvinrent  a  le  réconcilier 
avec  les  moyens  employés  par  le  jeune  soldat,  en  lui  fai- 
sant remarquer  qu'un  peu  d'adresse  est  permis  en  amour , 
et  que  Starkenfaust  pouvait  invoquer  les  privilèges  de 
sa  profession  pour  excuser  une  ruse  de  guerre. 


'  Hanter.  Expression  qu'on  emploie  en  anglais ,  en  parlant  des  pro- 
menades nocturnes  et  habituelles  des  esprits  dans  quelque  lieu. 


Ainsi  les  affaires  s'arrangèrent  au  mieux.  Le  jeune 
couple  reçoit  son  pardon  sur  la  place;  les  réjouissances 
recommencèrent  au  château  de  Landshort  ;  le  nouveau 
membre  de  la  famille  fut  accueilli  par  les  pauvres  diables 
de  cousins  avec  l'expression  de  l'affection  la  plus  vive  : 
il  était  si  brave,  si  généreux  et  si  riche  !  Il  faut  bien  avouer 
que  les  tantes  furent  peu  édifiées  de  voir  ce  triste  exemple 
de  leur  système  de  retraite  et  d'obéissance  passive  ;  mais 
elles  attribuèrent  ce  fâcheux  résultat  a  leur  négligence,  en 
manquant  à  faire  mettre  des  barreaux  aux  fenêtres  :  ce  fut 
pour  l'une  d'elles  en  particulier  un  coup  bien  sensible 
de  voir  ainsi  gâter  son  histoire  de  revenant.  La  bonne 
dame  déplora  toujours  un  dénouement  qui  lui  enlevait  le 
seul  spectre  qu'elle  eût  vu  de  sa  vie,  pour  en  faite  un 
homme  de  chair  et  d'os.  Mais  ce  changement  du  fabuleux 
au  positif  fut  moins  désagréable  a  la  nièce. 

Traduit  librement  de  Washinghton-Irving. 

Aldéhic  de  Mért. 


XX:  VIEUX  GARÇOJir. 

Il  est  employé  au  Mont-de-Piété ,  il  a  cinquante  ans ,  a 
ce  qu'il  dit ,  il  est  très-aimé  de  la  laitière ,  et  il  serait  très- 
estimé  de  son  portier  n'était  son  air  taciturne,  et  qu'il  ne 
crie  pas  assez  haut  s'il  vous  plaît ,  quand  il  demande  le 
cordon. 

Je  suis  son  voisin ,  je  le  connais  beaucoup.  Je  sais  par 
cœur  tous  ses  habits  l'un  après  l'autre  :  l'habit  marron 
pour  les  dimanches,  l'habit  noir-blanc  du  premier  joiu: 
de  l'an  pour  visiter  ses  chefs ,  l'habit  gris-noir  pour  tous 
les  jours ,  l'habit  vert-pomme  pour  les  temps  de  pluie  et 
de  beau  soleil.  11  n'y  a  guère  que  deux  ou  trois  ans  qu'il 
porte  des  pantalons  :  autrefois  il  était  en  culottes.  Il  a 
fallu  tout  ce  débordement  de  démocratie  pour  que  notre 
homme  en  vînt  a  couvrir  les  mollets  qu'il  n'avait  plus. 

Il  ne  reçoit  qu'une  lettre  par  an  ;  encore  a-t-il  recom- 
mandé qu'on  ne  remette  qu'il  lui  seul  toutes  les  lettres 
qui  pourraient  lui  arriver.  Quand  cette  lettre  arrive,  le 
facteur,  delà  porte,  s'égosille  à  appeler  M.  Bruaet,  et 
M.  Brunet  descend  tout  essoufflé ,  oubliant  de  fermer  la 
porte  ,  a  coup  sûr. 

Quelle  peut  être  cette  lettre,  d'où  elle  vient,  on  l'i- 
gnore. On  a  fait  a  ce  sujet  bien  des  conjectures  dans  mon 
quartier.  L'épicier  et  le  marchand  de  vin  ont  renoncé  à 
expliquer  cette  énigme  ;  le  commissioiuiaire  n'a  que  des 
conjectures  ;  les  femmes  elles-mêmes  ont  perdu  leur  latin 


L'ARTISTE. 


83 


dans  ces  graves  recherches.  Le  fait  est  qu'il  \ient  une 
lettre  tous  les  ans.  D'où  vient  cette  lettre? 

Il  est  trop  vieux  pour  avoir  encore  son  père  ou  sa  mère, 
il  est  trop  heureux  pour  avoir  une  femme ,  trop  rangé 
pour  avoir  lui  fils ,  trop  honnête  homme  pour  une  maî- 
tresse, trop  égoïste  pour  un  ami. 

M.  Brunet  est  un  homme  calme,  posé,  silencieux, 
caché,  qui  vit  seul ,  qui  a  vécu  seul ,  qui  mourra  seul  ; 
M.  Brunet  n'agit  pas,  il  rêve;  il  n'aime  pas,  il  pense;  il  ne 
s'amuse  pas,  il  dort.  Ne  cherchez  dans  ce  coin  de  maison 
ni  amour,  ni  haine,  ni  joie,  ni  tristesse,  ni  ambition,  ni 
pleurs ,  ni  pitié,  ni  remords^  ni  crime ,  ni  aucune  espèce 
de  passion ,  ni  rien  de  ce  qui  ressemble  "a  ce  qui  fait  uu 
homme. 

Aussi  pas  une  femme  ne  s'avisera  d'appeler  M.  Brunet 
un  monstre. 

Il  faut  être  si  fort  un  homme  pour  être  un  monstre  1 

Bien  plus,  il  y  a  peu  de  femmes  qui  aient  jamais  songé 
à  appeler  M.  Briniet  un  enfant! 

Mais  pourquoi  s'anime-t-il  si  fort  quand  lui  vient  cette 
lettre  tous  les  ans? 

Brave  homme  1  ressort  animé ,  il  marche,  il  s'arrête,  il 
sort ,  il  rentre  ,  il  dort,  il  dîne,  régulier  comme  une  hor- 
loge de  Leroy.  Ces  automates  qui  frappent  les  heures , 
qui  sortent  de  leur  niche  et  qui  y  rentrent  toutes  les  fois 
qu'il  est  midi ,  ne  sont  pas  plus  empressés  et  plus  ponc- 
tuels que  ne  l'est  M.  Brunet  :  le  dimanche  excepté ,  en- 
tendons-nous. 

Le  dimanche  est  un  jour  de  barbe  et  de  folie.  C'est  le 
jour  de  l'habit  marron  et  des  ébats  folâtres.  Ce  jour-la  on 
dort ,  on  veille ,  on  se  regarde  au  miroir,  on  fait  le  beau, 
on  plisse  sa  chemise,  on  enfle  son  jabot,  on  se  dandine 
dans  son  fauteuil ,  on  se  mire  dans  son  pot  d'étain ,  on 
chante  la  dernière  chanson  de  l'orgue  qui  passe,  et  on 
rêve  qu'on  ira  le  soir  quelque  part,  quand  on  aura  quitté 
la  chemise  plissée  et  l'habit  marron. 

Vous  dites  que  c'est  la  un  homme  sec  et  sans  poésie; 
vous  êtes  bien  cruel  !  Sans  poésie,  dites-vous  !  Quel  homme 
est  sans  poésie?  où  n'est-elle  pas,  la  poésie?  Le  vulgaire  va 
la  trouver  chez  le  riche,  dans  la  soie  et  dans  l'or;  le  vul- 
gaire aime  le  bruit  éclatant,  les  couleurs  tranchées,  la 
vie  réjouie,  épanouie ,  toute  bouffie  ;  le  vidgaire,  a  défaut 
de  luxe ,  cherche  la  poésie  dans  l'indigence  ;  il  la 
couvre  de  haillons ,  la  poésie  ;  le  bâton  à  la  main  et  sur 
le  dos  la  besace,  il  la  fait  coucher  sur  la  paille  ;  il  l'iiabille 
comme  s'habille  \e  joueur  de  la  Porte-Saint-Martin.  So- 
phismes  que  tout  cela  !  Le  beau  mérite  de  la  poésie  dans 
les  extrêmes  1  Soyez  poète  avec  l'homme  tout  seul ,  sans 
femme ,  sans  enfans ,  sans  bonheur ,  sans  malheur  ;  soyez 
poète  avec  le  médiocre ,  ni  haut  ni  bas,  ni  riche  ni  pau- 
vre ,  passif  et  fier  a  la  fois  ;  soyez  poète  avec  un  lit  qui 


n*est  ni  l'édredon  ni  la  paille,  avec  un  pot  qui  nest  ni 
la  terre  cuite  ni  la  porcelaine  de  Sèvres  ;  soyez  poète  en 
bonnet  de  coton,  en  camisole,  en  bas  chinés,  au  coin 
d'un  petit  feu,  vis-'a-vis  un  café  au  lait  qui  chauffe  : 
triste ,  triste  déjeuner  !  préjugé  d'autrefois  qui  a  fait  plus 
de  rachitiques  et  de  poitrinaires  que  toutes  les  pastilles 
contre  les  catharres  !  Alors,  si  vraiment  vous  êtes  poète 
avec  les  détails  du  pauvre  dialile,  tenez-vous  pour  assuré 
que  vous  êtes  vraiment  poète. 

Que  de  fois,  moi  qui  vous  parle,  j'ai  fait  de  la  poésie 
dans  la_ chambre  de  mon  voisin!  Je  plongeais  inaperçu 
dans  cet  appartement  si  étroit  où  sont  contenues  toutes 
les  choses  nécessaires  à  la  vie.  Je  voyais  J^  lit  calme  et 
défait  a  peine,  indice  innocent  d'un  sommeil  paisible. 
Au-dessus  du  lit,  attenait  une  bonne  et  calme  figure  des 
temps  anciens,  poudrée  à  blanc  et  la  bouche  artistement 
relevée.  Rien  ne  manquait  "a  cet  ensemble  tout  parisien  : 
le  nécessaire  avait  son  superflu  ;  cette  pauvreté  avait  son 
luxe  ;  tout  était  prévu  dans  ce  hasard  ,  tout  était  arrangé 
dans  ce  désordre.  On  a  fait  des  poèmes  avec  moins  que 
cela. 

Un  tableau  c'est  comme  un  poème.  11  faut  être  simple 
et  vrai  avant  tout  ;  il  faut  se  méfier  de  tous  les  excès  et  de 
beaucoup  de  contrastes;  il  faut  parler  net  et  franchement 
aux  yeux  et  a  l'esprit.  Aussi  n'ai-je  pas  été  bien  surpris 
quand  ini  matin  j'ai  vu  Pigal  dessiner  trait  pour  trait  mon 
vieux  garçou.  Et  non-seulement  le  vieux  garçon,  mais 
encore  son  plat  a  barbe,  sa  cafetière,  son  feu,  son  engin 
a  prendre  les  souris,  son  porte-montre  vide,  hélas!  Tout 
mon  homme  que  je  croyais  a  moi  tout  seul. 

Seulement  vous  faites  un  contre-sens,  Pigal,  en  don- 
nant un  chien  a  Brunet.  Vous  gâtez  mon  vieux  garçon 
avec  votre  chien.  Votre  chien,  c'est  de  la  poésie  bâtarde; 
votre  chien  est  faux.  Le  vieux  garçon  n'a  pas  de  chien. 
Dans  la  maison  qu'il  habile  on  ne  souffre  pas  les  chiens  : 
la  portière  ne  les  aime  pas,  à  cause  de  son  chat,  d'a- 
bord, et  ensuite  comment  croyez -vous  qu'il  se  soit 
donné  la  peine  d'aimer  un  chien ,  lui  qui  n'a  pas  voulu 
aimer  une  femme  et  élever  des  enfans?  Que  voulez-vous 
que  mange  ce  chieii ,  dans  cette  cuisine  si  froide  et  avec 
le  café  au  lait?  Qui  promènera  ce  chien ,  pendant  que  son 
maître  sera  au  Mont-de-Piété ,  où  on  n'en  souffre  pas  ?  O 
ce  chien  est  une  grave  faute  1  encore  si  c'était  un  ca- 
niche ! 

Voici  comment,  en  voulant  faire  de  la  poésie,  on  la 
perd  !  voilà  comment  il  s'en  est  fallu  de  ce  quadrupède 
que  j'eusse  le  portrait  complet  de  mon  voisin  le  vieux 
garçon  1 


86 


L'ARTISTE. 


MARTINI    CIRAPA. 


^Z^/isitcCe    (Jetiùienne. 


-■e^. 


Sur  le  canal ,  près  du  pont  délia  Verona ,  s'élève  un 
vieux  palais  enfumé ,  dont  la  porte  d'entrée  se  trouve 
derrière  l'école  de  Saint-Fantin,  une  des  plus  anciennes 
écoles  de  Venise.  Ce  palais ,  dont  l'architecture  a  quel- 
que ressemblance  avec  celle  de  l'église  de  Sau-Salvator , 
près  du  Rialto  ,  est  depuis  long-temps  inhabité.  Cepen- 
dant le  gran^  vestibule  est  bien  aéré ,  les  appartemens 
sont  élégament  peints,  et  le  puits,  des  plus  frais,  ne  tarit 
jamais  dans  les  grandes  chaleurs  ;  il  ne  manque  pas  un 
balustre  aux  balcons ,  pas  une  vitre  aux  fenêtres  ;  mais  si 
vous  y  entrez  le  soir  avec  une  chandelle  éteinte,  elle  s'al- 
lume aussitôt,  avec  nue  chandelle  allumée,  elle  s'éteint. 
C'est  effrayant  ;  on  me  l'a  conté  bien  bas ,  et  la  voisine 
qui  le  disait  n'ose ,  depuis  long-temps ,  lever  les  yeux  sur 
cette  sinistre  façade. 

Si  vous  désirez  savoir  l'histoire  de  cette  maison,  deman- 
dez au  bibliothécaire  du  palais  ducal ,  "a  l'abbé  Bethio  , 
assez  insolent  et  fort  ignorant ,  la  Légende  de  Martini 
Cirapa,  un  tout  petit  livre  dont  voici  le  souvenir. 

Martini  Cirapa  avait  une  fortune  immense ,  due  au 
commei'ce  qu'avait  fait  son  père  avec  l'Orient  :  tous  les 
patriciens  d'alors  étaient  commerçans.  Cirapa  perdit  ses 
parens  a  vingt  ans ,  et  devint  amoureux  de  la  fille  d'un 
avocat ,  un  paresseux ,  qui  demeurait  en  face ,  de  l'autre 
côté  du  canal  ;  c'était  la  plus  belle  femme  de  Venise , 
quoiqu'un  peu  maigre.  Son  goût  pour  la  dépense  en- 
traîna en  peu  d'années  la  ruine  de  Martini ,  et  elle  partit 
pour  Milan.  Le  pauvre  jeune  homme  était  inconsolable  ; 
mais  le  jour  où  il  fut  obligé  de  vendre  sa  jolie  gondole , 
garnie  d'argent  ciselé,  et  de  renvoyer  ses  deux  gondoliers, 
il  ne  songea  plus  qu'à  terminer  une  vie  désormais  mal- 
heureuse. 

Le  campanile  de  Saint-Marc  est  ouvert  "a  tout  le  monde, 
et  chaciui  sait  comment  en  descendent  ceux  que  le  déses- 
poir y  fait  monter;  mais  cette  dernière  ressource,  quoi- 
qu'infaliible,  était  répugnante:  car  toute  la  ville  eut  su  le 
lendemain  qu'un  fils  de  noble  famille  était  nouvellement 
tombé  sur  une  des  boutiques  de  notaire  qui  sont  adossées 
a  la  tour.  Martini  parcourait  donc  tristement  la  rue  délia 
Fresseria,  la  main  dans  son  escarcelle  brodée  oîi  il  ne  res- 
tait pas  un  lombard ,  lorsqu'il  lui  vint  idée  d'entrer  chez 
un  maître  en  chimie  de  l'école  de  Saint-Fantin;  le  maître 
était  absent  ,  il  se  trouva  seul  dans  le  laboratoire,  au  mi- 
lieu des  cornues,  ouvrit  force  flacons ,  goûta  dans  les  fio- 
les de  toutes  les  formes,  et  se  noircit  les  lèvres;  il  finit 


par  penser  que  le  poison  devait  être  très -douloureux. 
Derrière  un  alambic  se  trouvait  une  liasse  de  parche- 
mins roulés  et  poudreux ,  c'était  une  série  de  formules  , 
toutes  choses  de  magie  blanche,  qui  sont  inconnues  de 
nos  jours  et  que  l'inquisition ,  établie  a  Venise  dans  ces 
temps-la,  détruisit  complètement.  Quoi  qu'il  en  soit, 
Martini  les  emporta  pour  son  usage,  et  fit  un  pacte  avec 
le  diable  ;  il  ne  souhaita  autre  chose  que  d'oublier  la  si- 
gnera Rinaldi ,  et  d'être  comme  au  matin  du  jour  oii  il  la 
vit  pour  la  première  fois,  heureux  et  indépendant,  et  ne 
demanda  que  deux  années  de  vie.  En  vérité  c'était  bien 
peu  :  quand  on  a  la  liberté  de  souhaiter  on  devrait  le  faire 
avec  moins  d'économie.  Il  faut  croire  que  Satan  surprit 
la  bonne  foi  du  jeune  homme  et  profita  de  sou  déses- 
poir :  dans  deux  ans ,  corps  et  ame ,  tout  devait  lui  appar- 
tenir. 

Martini  ayant  recouvré  sa  fortune  pour  un  temps  aussi 
limité  en  usa  généreusement.  Avant  tout,  il  racheta  une 
plus  belle  gondole  et  fît  vêtir  de  velours  ses  deux  gondo- 
liers. Son  luxe  rappela  autour  de  lui  tous  ses  amis,  et  il 
se  mit  a  faire  jojeuse  vie.  Cependant  on  raconte  que  tous 
les  jours  il  s'agenouillait  devant  une  petite  statue  de  la 
vierge  qu'on  voit  encore  dans  une  salle  de  la  maison,  sur 
un  piédestal  dentelé  et  façonné  a  la  mauresque  ;  quelques 
personnes  assuraient  l'avoir  aperçu  le  soir  dans  la  petite 
église  de  Saint- André,  sur  le  bord  de  la  mer,  du  côté  de 
Fusine,  et  qu'il  priait  avec  ferveur,  se  frappant  la  poi- 
trine et  pleurant  ses  fautes  a  la  manière  du  pays.  Du  reste, 
c'était  habituellement  l'homme  le  plus  gai  et  le  plus  in. 
souciant  qui  fût  k  Venise. 

Un  soir,  c'était  au  temps  des  premières  pluies  d'octo- 
bre, la  veille  de  la  Saint- André,  il  buvait  avec  un  capu- 
cin son  confesseur;  la  gouvernante,  qui  était  descendue 
a  la  cave ,  rentra  subitement ,  ferma  la  porte  comme  une 
femme  poursuivie ,  posa  la  lampe  éteinte  sur  la  table  ; 
Elle  était  tremblante,   pâle,  suppliante.  Elle  avait  vu 

dans  la  cave c'était  un  bruit...  une  odeur  de  soufre... 

une  fumée ,  et  par-dessus  une  tête  d'homme  qui  riait  et 
qui  demandait  a  parler  au  seigneur  Martini  Cirapa;  il 
n'avait  qu'un  mot  a  lui  dire. 

L'insouciant  Cirapa  avait  peine  à  croire  que  les  deux 
années  fussent  révolues  ;  il  compta  sur  son  calendrier  et 
dit  au  capucin  pour  quels  motifs  il  était  obligé  de  quitter 
sa  bonne  compagnie.  Pauvre  Cirapa  !  L'ayant  écouté  tran- 
quillement, le  capucin  se  lève  de  lahle  et  dit  :  «  I-aissez- 
moi  faire.  »  Comme  l'avenir  était  incertain  et  que  son 
verre  était  plein,  il  le  vida,  passa  son  chapelet  "a  son  bras 
et  descendit  a  la  cave ,  tenant  d'une  main  la  chandelle 
qu'il  cachait  de  l'autre.  Il  s'avança  les  yeux  dans  l'ombre 
et  la  tête  haute. 

«  Qui  est  la  ?  qui  es-tu  ?  C'est  Cirapa  que  je  veux ,  dit 


L'ARTISTE. 


87 


le  dial)le.  —  Écoute,  je  connais  sa  promesse  et  viens  te 
(lemaiider  une  grâce.  Nous  étions  a  boire  et  a  nous  dam- 
ner, la-haut,  laisse-nous  finir;  quand  cette  chandelle 
sera  brûlée ,  il  jure  d'être  a  toi.  —  Ainsi  soit,  dit  Satan.  » 
A  ces  mots,  le  capucin  souffla  la  chandelle ,  la  roula  dans 
son  chapelet  et  la  mit  sous  sa  robe.  Se  voyant  joué  par 
ce  tour  de  jésuite ,  le  diable  rentiti  en  terre  et  poussa  lui 
hurlement  lamentable.  11  laissa  après  lui  un  trou  qu'on  a 
vainement  essayé  de  combler  en  qui  existe  encore  au- 
jourd'hui. 

Cirapa  garda  soigneusement  ce  gage  de  liberté ,  conti- 
nua sa  vie  heureuse,  indépendante,  et  mourut  de  vieil- 
lesse, regretté  de  ses  amis  et  des  capucins,  pour  qui  il 
avait  une  grande  effection  ;  son  ame,  vendue  autrefois  a 
l'ennemi  de  Dieu  ,  vint  inutilement  frapper  aux  portes 
du  paradis,  saint  Pierre  ne  répondit  pas,  et  tourna  le 
dos  ;  mais  comme  il  ne  devait  appartenir  au  diable  que 
quand  la  chandelle  serait  brûlée,  Martini  ne  pouvait 
se  décider  à  mettre  le  pied  en  enfer  :  donc  son  ame  rentra 
à  la  maison,  veillant  à  la  conservation  du  talisman  qui 
le  retient  a  la  terre.  Satan,  qui  épie  sa  proie,  allume 
toutes  les  chandelles  qu'il  trouve  dans  la  maison ,  et  Ci- 
ripa ,  qui  se  plaît  ici-bas  et  ne  voit  que  sa  chandelle , 
éteint  toutes  celles  qu'il  rencontre  allumées.  Depuis  ce 
temps  le  vieux  palais  de  la  rue  Minelli  est  l'épouvante  du 
quartier. 

ZiEGIiEH. 


:Hpfrçu  îrcô  |3ubUfatio«$. 


BARNAVE, 


PAR   M.   J.  JANIN  '. 


C'est  un  e'trange  livre  qui  a  soulevé  tant  de  haines ,  qu'on  ne 
saurait  en  dire  sa  pensée  comme  artiste ,  si  l'on  ne  s'explique 
d'abord  comme  politique.  Je  connais  telles  gens  qui  sont  tout 
prêts  .1  croire  que  vous  êtes  lienriquihquistc  si  vous  admirez  le 
génie  de  Chatcaul)riand ,  et  il  s'en  trouvera  qui  vous  proscriront 
comme  contre-révolutionnaire  si  vous  dites  quelque  bien  du  livre 
de  Janin.  Pour  moi,  qui  ne  veux  rien  laisser  au  commentaire 
sur  ce  sujet ,  je  vais  dire  ce  que  je  pense  et  ce  que  je  sais  de 
Barnave  comme  acte  politique ,  et  je  signe. 

Barnave  est  une  vengeance.  Janin,  au  commencement  de  la 
révolution  de  juillet ,  exprima  ou  fit  exprimer  au  nouveau  gou- 


'  Quatre  volumes  in-< 9,  cliet  Alex   M^Miirr  et  Levisaeur,  place  de 
la  Bourse  el  Palaij-Royal . 


vcrncment  un  dc'sir  de  lui  être  reconnaissant.  Était-ce  pour  une 
place  ou  un  ruban ,  ou  bien  pour  un  ruban  et  une  place  à  la 
fois?  qu'importe?  Le  fuit  est  que,  vanité'  ou  ambition,  l'homme 
de  talent  et  d'appui  avait  dit  :  Me  voilà  !  A  cet  homme  on  ré- 
pondit ,  avec  un  dédain  qui  semblait  regarder  comme  une  injure 
l'oflie  de  sa  personne  :  «  Que  faire  d'un  homme  de  votre  sorte? 
nous  n'en  voulons  pas  ;  sortez  !  » 

Beaucoup  des  hommes  qui  font  de  l'opposition  ont  reçu  pa- 
red  congé  en  termes  injurieux.  En  sait-on  beaucoup  qui  soient 
restés  les  sincères  amis  du  pouvoir,  après  cette  impertinente  ex- 
clusion? je  désire  qu'on  m'en  enseigne  :  j'irai  les  voir  par  cu- 
riosité. Ces  hommes,  au  contraire,  ont  couru  se  rallier  aux 
opposons  à  priori,  et,  dans  leurs  rangs,  ils  combattent  soldats 
d'un  drapeau  que  j'honore,  mais  sans  autre  nom  que  celui  de 
leur  parti. 

Sous  une  semblable  proscription ,  Janin  a  fait  comme  eux  et 
autrement  toutefois  :  il  a  gardé  pour  lui  son  injure  et  a  pris  à 
tâche  de  la  venger  tout  seul.  Il  ne  s'est  pas  enrégimenté  dans 
l'opposition.  Il  s'est  fait  lui,  chef  et  soldat  de  son  combat;  il  a 
'été  pour  lui-même  son  conseil  et  son  armée,  il  s'est  dressé  de 
toute  la  hauteur  de  sa  prose  en  face  d'un  trône,  il  a  croise'  sa 
plume  avec  un  sceptre.  C'est  un  duel  entre  Janin  et  ime  dy- 
nastie. 

C'est  pitié!  c'est  folie!  dites-vous;  je  vous  entends  et  ne  vous 
crois  pas.  Ceci  n'est  point  une  querelle  à  émeute  d'une  part,  à 
galopades  et  baïonnettes  de  l'autre  ;  la  tète  de  l'écrivain  et  la 
puissance  royale  n'y  sont  point  du  tout  compromises.  Mais  des 
vanités  et  des  sentimens  d'homme  sont  face  à  face;  et  dans  cette 
affaire ,  je  voudrais  bien  savoir  quel  cœur  a  le  plus  saigné , 
quelle  ame  a  été  la  plus  étreinte,  quel  orgueil  plus  biise,  quelle 
superbe  plus  humiliée.  Où  est  le  vaincu?  Personne  n'a  dit  que  ce 
fût  Janin  ;  ce  n'est  donc  ni  pitié  ni  folie. 

Ceci  bien  expliqué,  m'interpcUcra-t-on  de  dire  si  moi, 
homme  de  juillet,  amoureux  de  hberté  saine  et  haute  à  qui  j'ai 
offert  mon  sang,  je  trouve  juste  et  bon  ce  qu'a  fait  Janin?  Je  le 
trouve  juste  et  bon.  Dans  notre  société  de  privilèges ,  où  tous 
les  états  sont  entourés  de  fossés  qui  en  défendent  l'approche  à 
celui  qui  n'est  riche  qu'en  pensées  ;  à  une  époque  où  l'on  ne 
peut  être  agent  de  change,  notaire,  avoué,  greffier,  courtier 
de  commerce,  agréé,  huissier,  avocat  ou  médecin,  qu'en  com- 
blant ces  fossés  à  prix  d'argent  ;  où  l'emploi  d'une  bonne  édu- 
cation ne  peut  se  trouver  dans  la  culture  de  lettres ,  toutes  les 
fois  qu'on  n'a  d'autres  ressources  que  soi-même ,  il  faut  qu'il  y 
ait  respect  pour  ceux  qu'on  réduit  à  avoir  du  talent. 

Si  ce  respect  manque ,  si  l'injure  prend  sa  place ,  tant  pis  pour 
qui  s'expose  à  la  lutte.  La  pensée ,  qui  est  le  patrimoine  de 
l'homme  de  lettres ,  est  aussi  son  bouclier  et  son  glaive.  Que 
ceux  qui  sont  blessés  ne  disent  pas  à  Janin  :  Vous  êtes  un  in- 
fâme de  nous  attaquer  paixe  que  nous  vous  avons  méprisé.  Ils 
l'ont  voulu.  A  toutes  les  hauteurs  du  monde,  il  faut  savoir 
choisir  ses  amitiés.  Je  suis  sûr  qu'en  tout  ceci,  c'est  quelque 
sot  qui  a  causé  cette  discussion;  cl  pourtant  celui-là  savait  mieux 
que  personne  que  la  plume  de  Janin  est  longtie  et  qu'il  est  grand 
maître  d'escrime  en  brûlantes  épigrammes. 

Après  cette  explication  je  reviens  au  livre  en  littérateur.  Je 


88 


L'ARTISTE. 


considère  le  tableau  et  le  marbre  sar.s  m'inquie'ter  qu'ils  repre'- 
sentcnt  Trajan ,  Ne'ron ,  Napoléon  ou  M.  Viennet  ;  c'est  le  pin- 
ceau que  je  viens  étudier,  c'est  le  ciseau  que  j'admire;  c'est  le 
style,  c'est  l'exécution  de  JSarzmt'e  qui  me  semblent  prodigieux. 
Il  ne  faut  pas  chercher  dans  Bni  nm'e  une  œuvre  carrée,  coc- 
cordante,  ou  chaque  partie  dépend  de  l'ensemble  et  y  concourt. 
Cette  façon  de  faire  n'est  point  dans  la  nature  de  Janin ,  ne  la 
lui  demandez  pas  plus  qu'à  Rabelais,  à  Montaigne  ou  à 
Sterne. 

Ne  mettez  pas  sa  pensée  dans  une  allée  tirée  au  cordeau ,  ne 
la  faites  pas  galoper,  le  corps  penché,  dans  le  cirque  de  Fran- 
coni. Ouvrez-lui  la  porte,  laissez-lui  toute  la  route  qui  s'ouvre; 
laissez-lui  les  champs ,  les  bois ,  les  villes ,  les  hameaux ,  les 
ruisseaux ,  les  baies  vives  et  les  ravins  à  franchir,  et  vous  la 
verrez  alors  dans  sa  naturelle  allure,  courant  ferme  et  droit  par 
où  elle  trouve,  ne  s'inquiétant  de  rien,  douce  et  paisible  sur 
une  belle  prairie  ,  haletante  et  forte  à  l' encontre  d'une  montée , 
se  précipitant  et  roulant  à  bonds  de  torrent  pour  rejoindre  la 
plaine  ;  puis  réglée ,  puis  piaffant  sur  place ,  puis  courant  à 
perdre  haleine,  bondissant ,  perçant  ou  sautant  les  obstacles,  in- 
fatigable, prompte,  ferme  sur  les  jarrets  et  arrivant  au  but.  A 
vrai  dire,  un  livre  de  Janin  est  une  course  au  clocher. 

Puisque  cette  comparaison  m'est  venue ,  disons-le,  elle  expli- 
que tout  le  système  de  Janin.  L'historien ,  le  véritable  historien 
est  comme  un  voyageur  de  grande  route.  Tous  les  pas  de  sa 
course  sont  notés,  connus  et  seront  exigés.  En  sortant,  la  bar- 
rière; plus  loin,  un  château  à  droite;  et  puis  une  auberge  à 
quelques  lieues  ;  ensuite  le  relai  et  toujours  la  borne  milliaire. 
Pauvre  malheureux,  le  gendarme  littéraire,  le  chronologiste 
critique  est  tout  prêta  le  traiter  de  voleur  s'il  s'écarte  un  peu  dans 
les  champs  qui  bordent  la  voie  publique.  Janin  a  dédaigné  le 
chemin  battu  ,  il  a  dédaigné  le  gendarme  littéraire ,  il  a  pris  à 
travers  champs  :  aussi  n'a-t-il  rencontré  dans  sa  course ,  ni  le  5 
et  6  octobre,  ni  le  ao  juin,  ni  le  dîner  des  gardcs-du-corps, 
ni  le  voyage  de  Versailles,  ni  tous  ces  jours  obligés  qui  sont  les 
relais  et  les  pierres  miiliaires  de  cette  route  historique. 

Pour  ma  part  je  l'en  remercie.  Soit  par  mémoires  ou  his- 
toires ,  j'ai  tant  assisté  aux  splendeurs  et  aux  intrigues  politi- 
ques de  cette  révolution  que  je  suis  aise  d'être  invité  à  ses  plai- 
sirs, à  ses  bals,  à  ses  soupers,  à  sa  vie  de  boudoir  et  de 
débauche,  aux  premières  agaceries  de  r^tte  grande  fille  liberté 
et  aux  derniers  et  luxurieux  baisers  de  la  monarchie.  Courti- 
sane délabrée  ,  sous  la  forte  main  de  Mirabeau  elle  vit  tomber 
son  manteau  brodé ,  sa  jupe  de  pourpre  ,  son  rouge ,  sa  poudre 
et  ses  mouches  et  mise  à  nu ,  elle  ne  montra  qu'un  squelette  dé- 
charné à  ce  vigoureux  lutteur  qui  aimait  les  belles  femmes 
jeunes  et  fraîches. 

Suivez  donc  Janin  par  son  chemin  à  lui  et  vous  serez  ravi  d'a- 
voir fui  la  route  des  piétons ,  la  route  des  diligences,  des  soldats 
et  des  mcndians.  Avec  lui  vous  passerez  par  la  taverne  ou  se 
complottc  la  liberté  entre  Barnave,  Mirabeau  et  IMaury;  vous 
passerez  par  la  première  représentation  du  Mariage  de  Figaro, 
par  la  chambre  de  madame  de  Polignac;  vous  serez  du  souper 
de  Mirabeau  avec  Rivarol ,  Laclos  ,  la  Guimard ,  le  comte  de 
■Saint-Germain  et  le  duc  d'Orléans;  le  bal  de  l'Opéra,  le  lit  de 


mort  de  Mirabeau ,  le  bruit  que  fait  sa  tête  de  lion  en  retom- 
bant sur  la  couche  froide,  le  glas  de  mort  qu'elle  sonne  pour  la 
monarchie ,  une  passion  de  fou  et  une  passion  d'homme  de  gé- 
nie; Mesmer,  Castclnaux,  Barnave,  vous  verrez,  vous  enten- 
drez tous  ces  gens  et  toutes  ces  choses;  c'est  prodigieux  ! 

Le  livre  de  Janin  échappe  à  ce  que  la  critique  appelle  une 
analyse;  mais  ce  qui  s'offre  largement  à  l'analyse  et  qui  échappe 
presque  toujours  à  la  critique,  c'est  le  style  de  ce  livre.  Grâces 
soient  rendues  à  l'auteur  !  Avec  tous  les  moyens  et  tous  les 
droits  de  faire  du  français  à  son  usage,  il  en  veut  bien  faire  de 
celui  qui  est  permis  à  tout  le  monde.  Si  la  façon  de  comprendie 
un  livre  comme  le  fait  Janin  est  une  dangereuse  manière,  à  la- 
quelle la  miraculeuse  activité  de  pensée  peut  seule  suffire,  la 
façon  dont  il  écrit  est  une  cause  gagnée  pour  les  amoureux  de 
notre  belle  et  bonne  langue.  Je  veux  faire  avancer  les  plus  in- 
trépides briseurs  de  règles  et  d'entraves,  et  si  je  leur  montre  le 
style  de  Barnave ,  ils  avoueront  à  grands  cris  que  cela  est  neuf, 
original,  splendide,  souple,  délié,  acre,  furieux,  éblouissant  et 
surtout  particulier,  et  quand  ils  seront  bien  ébahis  d'admira- 
tion ,  qu'ils  auront  bien  reconnu  ce  qu'ils  nomment  une  couleur 
et  un  cachet ,  je  leur  ferai  voir  que  cela  se  produit  avec  de  la 
grammaire  la  plus  exacte,  la  plus  rétive  et  la  plus  invétérée,  et 
je  tâcherai  de  leur  faire  honte  de  ce  qu'ils  ne  savent  se  faire  un 
français  à  eux  qu'en  n'écrivant  pas  français. 

Si  Barnave  ne  s'était  déjà  vendu  à  trois  mille,  j'en  dirais 
plus  ;  mais  quand  le  livre  est  là  pour  se  défendre,  ce  serait  pré- 
somption que  de  se  dire  son  avocat  :  aussi  ne  suis-je  que  son  ad- 
mirateur. Fbederic  Soulie. 


tloUtJfllfô. 


—  Le  i"  du  mois  prochain,  doit  être  publiée  l'estampe  du 
Gustave  fVasa  gravée  par  M.  Henriquel-Dupont ,  d'après  le 
superbe  tableau  de  M.  L.  Hersent,  de  l'Institut.  La  souscription 
est  ouverte ,  et  les  artistes ,  ainsi  que  les  amateurs  les  plus  dis- 
tingués de  la  capitale,  se  sont  empressés  d'inscrire  leur  nom 
pour  cette  magnifique  production,  qui  a  valu  à  son  auteur  l'une 
des  deux  décorations  décernées  au  Salon  dernier.  Nous  donne- 
rons, dans  une  prochaine  livraison,  un  examen  de  cette  œuvre, 
l'une  de  plus  remarquables  des  temps  modernes. 

—  Une  des  plus  gracieuses  chansons  de  notre  Béranger  a  été 
transportée  avec  bonheur  sur  le  théâtre  de  la  rue  de  Chartres. 
Les  deux  Sœurs  de  charité  sont ,  comme  dans  la  chanson ,  une 
danseuse  et  une  religieuse.  L'une  ,  avec  le  prix  d'une  caresse  , 
sauve  la  vertu  que  l'autre  avait  consolée  dans  le  malheur.  Une  f 
intrigue  quelque  peu  invraisemblable  est  rachetée  par  des  dé- 
tails pleins  de  grâce  et  d'esprit.  L'ouvrage  est  d'ailleurs  jouée 
avec  un  ensemble  parfait  :  madame  Albert  surtout  et  Arnal  en 
assurent  le  succès.  Les  deux  Sœurs  feront  attendre  patiemment 
un  grand  ouvrage  de  M.  Ancelot  sur  lequel  le  Vaudeville  fonde 
les  plus  grandes  espérances  :  c'est  le  partage  de  la  Pologne  sous 
Catherine  II.  On  sent  tout  ce  qu'un  pareil  sujet  peut  fournir  à 
un  homme  de  talent ,  dans  les  circonstances  qui  nous  préoccu- 
pent. On  prétend  que  l'auteur  n'a  pas  visé  aux  allusions;  c'est 
la  faute  de  l'histoire  si  elles  se  présentent  d'elles-mêmes. 


L'ARTISTE. 


i-9 


6muir-;Hrtô. 


jjrc/uâecliefe. 


«/< 


Envoi    DES    ïil.kVES    DE    l'ÉCOL&  DE    ROME. 

Au  milieu  ot  vers  la  fin  du  siècle  dernier,  les  explorations 
scientifiques  et  archéologiques  sur  le  sol  classique  de  la  Grèce 
et  de  Rome  furent  l'idée  dominante  de  l'e'poque.  Français  et 
Anglais  se  prc'cipitcrent  sur  les  monumcns,  les  retracèrent  à 
l'envi ,  et  de  noiùbreux  ouvrages  en  disputèrent  les  magnifiques 
deljris  aux  ravages  du  temps  et  du  fanatisme ,  iconoclastes  tous 
deux.  Déjà  ccttcnobleardeur  avaitsignale  le  règne  de  Louis  XIV. 
«  Car  ,  dit  Perrault ,  le  roi  voulant  que  les  somptueux  édifices 
qu'il  fait  construire  en  France  soient  en  e'tat  de  servir  eux- 
mêmes  de  modèles  à  la  postérité,  il  a  envoyé  dans  l'Italie,  dans 
l'Egypte,  dans  la  Grèce,  dans  la  Syrie,  dans  la  Perse,  et  enfin 
par  tous  les  lieux  où  il  reste  des  marques  de  la  capacité  et  de  la 
hardiesse  des  arcliilectes  ,  plusieurs  personnes  savantes  et  bien 
instruites  des  remarques  que  l'on  peut  y  faire.  »  C'était  là  une 
grande  et  nationale  idée  sans  aucun  doute  ;  mais  ,  comme  nous 
le  disions ,  il  appartenait  à  la  dernière  partie  du  dix-huitième 
siècle  de  la  féconder.  C'est  alors  qu'on  vit  éclore  l'ouvrage  de 
Le  Roy  sur  les  ruines  des  princijiaux  monumens  du  génie 
hellénique:  recueil  estimable,  malheureusement  trop  hâté  d'exé- 
cution ;  mais  que  la  nouveauté  comme  l'intérêt  du  travail  fit 
accueillir  avec  applaudissemens.  Parut  bientôt  encore  le  splen- 
dide  ouvrage  de  Stuart ,  qui  fit  oublier  celui  de  Le  Roy; 
et  comme  s'il  était  réservé  à  la  France  d'ouvrir  la  voie  à  toutes 
ces  belles  recherches  ,  ce  fut  vers  la  même  époque  qu'à  la  suite 
de  notre  armée ,  une  commission  de  savans  et  d'artistes  interro- 
geait les  souvenirs  de  la  vieille  Egypte,  et  s'asseyait  triomphante 
sur  ces  pjTamides,  monumens  séculaires  dont  la  masse  indes- 
tructible a  fatigue'  le  temps,  comme  dit  le  poète.  Ce  fut  aussi 
vers  une  époque  j)eu  postérieure  que ,  pour  nouer  en  quelque 
sorte  la  chaîne  des  temps  anciens  à  celle  des  temps  modernes ,  le 
Winckelniann  français,  Scroux  d'Agincourt,  donna  son  Histoire 
de  l'art  par  les  monumens ,  ouvrage  trop  peu  connu  et  que  le 
goût  peut  signaler  comme  un  répertoire  indispensable  aux  ar- 
tistes et  aux  amis  des  arts. 

L'envoi  des  élèves  de  Rome  atteste  du  travail;  mais  leurs 
restaurations  tout  habiles,  tout  ailroiteraent  exécutées  qu'elles 
puissent  être,  ne  sont  que  des  études.  Qu'ils  mesurent  les  mo- 
lumiens  anciens ,  qu'ils  ajoutent,  s'ils  le  peuvent,  aux  trésors 
consignés  dans  les  ouvrages  devenus  classiques  sur  cette  belle 
matière  :  rien  de  mieux;  mais  borner  là  ,  comme  ils  le  font , 
leurs  conslans  efforts,  est  folie  et  jiuérilité.  Assez,  de  copistes, 
assez  de  traducteurs;  il  nous  faut  maintenant  des  architectes. 

D'abord  se  présente  l'envoi  de  M.  Constant ,  élève  de  pre- 
mière année.  Ce  sont  les  études  obligées  du  théâtre  de  Marccl- 

TOME    n.       9°    I.IVR;IIS01«. 


lus;  puis  celles  des  temples  de  Pocstum  et  de  celui  d'Hercule  a 
Cori.  —  Travail  d'essai. 

M.  Delannoy,  élève  de  deuxième  année,  a  envoyé  le  tom- 
beau de  Théon,  et  le  temple  de  Girgenti  en  Sicile. 

M.  Labrouste,  élève  de  troisième  année,  offre  avec  le  Forum 
et  le  portique  triangulaire  de  l'ompéia ,  une  collection  curieuse 
de  tombeaux  parmi  lesquels  se  remarque  la  pyramide  de  Caïus 
Sextus.  —  Travail  d'habile  dessinateur. 

M.  Vaudoyer  a  fait  pour  sa  quatrième  année  une  restaura- 
tion des  deux  temples  que  l'empereur  Adrien  fit  élever  au  Fo- 
rum, sous  les  noms  de  Fénus  et  Roma.  Ce  jeune  artiste  avait 
donné  des  espérances  comme  dessiqateur  :  il  les  réalise  aujour- 
d'hui. Mais  c'est  comme  toujours ,  du  talent  linéaire  en  pure 
perte;  de  la  traduction  sans  originalité;  du  grandiose  factice. 

Celui  de  tous  les  élèves  qui  se  distingue  le  plus  à  ccttcexpo- 
sition  est  M.  Duc,  arrivé  à  sa  cinquième  année.  Il  envoie  à 
l'Académie  un  travail  complet  sur  le  Colysée.  Cet  ikiiGcc  gi- 
gantesque ,  tant  de  fois  reproduit ,  acquiert  une  importance  nou- 
velle sous  la  main  de  M.  Duc.  Personne  avant  lui  n'avait  donné 
à  l'éléralion  complète  de  ce  monument  de  Flavien  autant  de 
grandeur;  à  son  plan  autant  d'exactitude;  à  ses  plus  minutieux 
détails  autant  d'intérêt. 

La  coupe  intérieure  de  l'amphithéâtre  explique  comment  les 
Romains  avaient  pu  couvrir  cet  édifice  immense,  où  80  mille 
sjiectateurs  assistaient  aux  combats  des  gladiateurs.  Une  vaste 
toile  s'étendait  d'un  bout  à  l'autre,  retenue  aux  extrémités  par 
des  mâts  de  bronze,  fixés  dans  les  consoles  perforées  qui  cou- 
ronnaient le  monument;  et  l'enceinte  entière  se  défendait  ainsi 
contre  les  pluies  d'orage  et  les  ardeurs  du  soleil  méridional. 

Cette  restauration  est  donc  une  œuvre  digne  des  plus  grands 
éloges;  et  le  voile  derrière  lequel  se  cachait  cette  belle  page  de 
l'antiquité  est  déchiré  à  toujours.  En  un  mot,  c'est  un  mor- 
ceau historique  dont  l'art  peut  s'enorgueillir  avec  justice  et  qui 
peut  se  mettre  en  ligne  avec  le  beau  travail  de  M.  Blouct,  sur 
les  Thermes  de  Caracalla  ;  mais ,  comme  nous  le  disions  il  y  a 
quelques  joui-s ,  où  conduisent  en  réalité  ces  restaurations  avec 
tout  leur  talent  de  dessin  ?  Ce  n'est  pas ,  à  ce  qu'il  parait ,  à  for- 
mer de  vrais  architectes,  des  architectes  utiles  ,  des  architectes 
nationaux.  Nous  n'en  voulons  pour  ])reuve  que  le  monument 
de  juillet  joint  par  M.  Duc  à  ses  travaux  si  habiles  d'archéologie 
antique.  Ce  sont  trois  zones  de  petits  tombeaux  surmontées 
d'une  colonne  massive  dont  les  profils  ont  la  prétention  d'être 
grecs  et  ne  sont  que  bizarres.  Un  tableau  de  forme  carrée  et 
qui  porte  pour  inscription  :  j-tux  victimes  de  juillet  i83o, 
contrarie  le  galbe  de  la  colonne  où  il  est  attaché;  et  cette  mul- 
titude infinie  de  tombeaux,  qui  règne  autour  de  la  forme  cir- 
culaire, est  dénuée  de  ce  caractère  de  gravité  et  de  grandeur 
que  réclamait  impérieusement  le  sujet.  Somme  toute ,  c'est  un 
projet  au-dessous  du  médiocre,  et  qui  ne  sert  qu'à  donner  une 
confii-mâtion  de  plus  à  nos  critiques  sur  la  direction  des  tra- 
vaux académiques. 

Les  faits  sont  entêtés,  et  celuin-i .  comme  tant  d'autres,  pronre 
d'où  vient  le  mal  :  ce  mal,  l'.'Vcadémie  le  commence,  l'école  de 
Rome  l'achève,  et,  avec  tous  ces  sublimes  travaux,  pour  n 
ter  l'agtique,  ce  ne  sont  jamais  des  architectes  que  l'un 


90 


L'ARTISTE. 


])rodiiirej  mais  tout  au  plus  de  pâles  antiquaires  ,  adroits  des- 
sinateurs ,  mais. théoriciens  inhabiles.  L'un  des  phis  sévères  re- 
proches qu'on  puisse  adresser  à  l'Académie  ,  c'est  qu'elle  n'ait 
point  de  cours  sur  l'histoire  des  arts  ;  et  cependant  les  fonds  de 
ce  cours,  depuis  long-temps  invoqué  par  l'opinion  publique, 
sont  faits  par  l'administration  ;  et  cependant  la  chaire  existe ,  et 
!M.  Jarry  de  Mancy,  depuis  plusieurs  années  qu'il  est  investi  de 
ce  professorat ,  à  titre  onéreux  pour  le  budget ,  n'a  pas  encore 
rompu  le  silence  devant  les  élèves  délaissés. 

L'architecture  d'un  peuple  est,  comme  son  langage  et  ses 
mœurs ,  le  résultat  d'une  lente  et  successive  aggrégation  d'élé- 
mcns  disparates.  Ces  élémens ,  d'abord  simples  et  peu  nom- 
breux, se  multiplient,  agissent  et  réagissent  les  uns  sur  les 
autres.  Les  climats ,  les  mœurs  publiques  et  privées ,  les  insti- 
tutions-civiles et  religieuses,  les  progrès  plus  ou  moins  rapides 
de  la  civilisation ,  la  nature  géologique  du  sol ,  mille  autres  cir- 
constances, ou  générales  ou  de  localité,  exercent  leur  influence 
et  impriment  leurs  modifications  caractéristiques  sur  cette  masse 
d'idées  d'emprunt;  de  là  naît  dans  chaque  pays  un  ensemble 
diversement  coordonné,  qu'on  appelle  architecture  nationale. 
Tel  est  le  vaste  et  philosophique  sujet  qu'un  cours  sur  l'his- 
loire  de  l'architecture  serait  destiné  à  commenter  aux  élèves; 
et  si  ce  cours  était  fait  avec  tout  le  talent  que  le  professeur  ac- 
tuel saurait  y  répandre  sans  aucun  doute,  alors  son  jeune  audi- 
toire apprendrait  à  connaître  les  richesses  architectoniques  de 
Ions  les  temps  et  de  tous  les  lieux;  alors  il  cesserait  de  se  can- 
tonner exclusivement  dans  les  traditions  grecques  et  ausonicn- 
ncs;  alors  il  comprendrait  qu'indépendamment  des  nécessités 
résultant  de  la  diversité  de  climats  ,  les  mœurs  tout  extérieures 
et  publiques  des  anciens  réclamaient  une  architecture  à  part  , 
une  architecture  que  repoussent  nos  mœ\u-s  plus  intimes  cl  plus 
domestiques  ;  alors ,  quand  ,  sortis  des  bancs  de  l'école ,  les 
jeunes  élèves  prendraient  leur  essor  ,  ils  ne  verraient  pas  de  sa- 
lut que  dans  le  style  rectiligne;  ils  ne  s'étudieraient  pas  à  ré- 
duire à  grand' peine  nos  habitations  publiques  et  privées  à  une 
belle  et  incommode  régularité ,  sans  rapport  avec  notre  climat 
et  nos  matéiiaux ,  nos  idées  et  nos  mœurs ,  notre  nationalité  et 
nos  souvenirs. 


UIV  ARTISTE  AL   MOYEN  AGE. 

Ce  n'était  pas  alors  un  homme  comme  un  autre  :  il 
vivait  d'une  vie  sur-humaine;  il  avait  ses  habitudes,  son 
costume,  ses  mœurs,  son  moi.  Un  niveau  de  ploml)  n'a- 
vait point  encore  passé  sur  les  rangs,  sur  les  conditions, 
sur  les  états  ;  tout  n'était  pas  encore  confondu  dans  l'uni- 
formité, au  grand  profit  sans  doute  de  la  philosophie, 
mais  au  grand  dommage  du  pittoresque.  Un  médecin, 
un  avocat,  un  magistrat,  un  artiste,  se  reconnaissaient 
tout  d'abord.  Aujourd'hui,  l'artiste  est  avant  toutliomme 
du  monde,  comme  l'avocat,  le  médecin,  le  banquier  ou 
le  magistrat  ;  il  prendra  bientôt  une  patente  ;  il  est  policé, 


compassé,  calculateur,  souple  comme  un  chambellan. 
S'il  veut  se  marier  il  vise  a  une  dot.  Il  est  juré,  garde  na- 
tional; il  se  répand  dans  les  Lais,  dans  les  routs  et  dans 
les  dîners;  il  court  les  bureaux  et  les  ministères ,  vètn, 
comme  tout  le  monde,  d'un  habit  noir;  s' asseyant  a  la 
même  table;  parlant  bourse,  politique;  jouant  à  l'écarté  ; 
dansant  une  contredanse,  et  qui  sait?  abomination  !  can- 
didat peut-être  aux  élections  prochaines,  s'il  paie  cinq 
cents  francs  d'impôt.  Au  moyen  âge,  il  n'en  était  pas  de 
même  :  l'artiste,  le  savant,  le  poète,  formaient  une  classe 
à  part ,  la  classe  de  ceux  qui  s'occupaient  des  choses  de 
l'esprit,  de  l'intelligence  et  de  l'imagination.  Elle  n'était 
pas  nombreuse  :  aussi  devait -elle  naturellement  saillir 
davantage  au  milieu  de  la  tourbe  ignorante  et  vulgaire. 
Comme  dans  ce  temps-la  les  études  étaient  bien  plus  len- 
tes et  plus  difficiles,  il  fallait,  pour  s'y  livrer,  une  grande 
résolution,  une  vocation  déterminée;  il  fallait,  marqué 
d'avance  d'un  sceau  mystérieux ,  se  sentir  poussé  par 
l'irrésistible  force  de  la  destinée.  Ce  n'était  pas  pour  s'ar- 
rêter en  route  que  l'on  pouvait  tenter  cette  carrière  in- 
accessible aux  profanes  ;  l'on  ne  connaissait  point ,  dans 
les  arts,  le  fléau  vivant  que  nous  appelons  amateurs.  La 
point  de  juste  milieu  :  on  était  savant,  artiste,  poète,  tout- 
a-fait,  ou  bien  on  ne  l'était  pas  du  tout  ;  on  consacrait  ses 
facultés,  son  amour,  sa  vie,  tout  son  être  à  cette  idole  de 
l'art  ou  de  la  science.  Une  fois  qu'on  avait  embrassé  son 
culte ,  on  le  pratiquait  avec  d'autant  plus  de  ferveur  qu'il 
en  avait  plus  coûté  pour  parvenir  jusqu'il  elle.  Quel  génie, 
quel  travail  dans  ces  prodigieux  architectes  du  moyen 
âge,  dieux  qui  ne  se  sont  révélés  à  nous  que  parleurs 
œuvres  et  dont  nous  ignorons  souvent  le  nom,  en  admi- 
rant leurs  créations  immenses  !  Ces  trésors  de  connais- 
sances acquis  a  force  de  peines,  avec  quelle  ardeur,  avec 
quelle  fierté  l'heureux  adepte  les  possédait  et  les  fécondait 
en  lui  !  Aussi  par  quelles  nobles  jouissances  l'art  le  ré- 
compensait de  ses  efforts  !  C'était  une  langue  comprise- 
seulement  d'un  petit  nombre  d'initiés,  et  que  des  bouches 
indignes  n'essayaient  pas  de  balbutier. 

Dans  ses  labeurs  comme  dans  ses  plaisirs,  l'artiste 
gardait  quelque  chose  de  l'impétuosité  à  demi  civi- 
lisée d'un  siècle  où  les  passions  se  développaient  dans 
toute  leur  rudesse  et  leur  énergie  ;  il  gravitait  dans  une 
sphère  à  part  ;  l'air  qu'il  respirait  était  moins  grossier. 
Son  monde  a  lui ,  c'était  l'atelier  témoin  de  ses  rêves  de 
gloire  et  de  bonheur,  quand  il  donnait  a  la  femme  aimée 
rimmortalilé  en  échange  de  l'amour  passager.  Que  lui 
importaient  les  intérêts  qui  se  débattaient  au-dehors  de 
son  sanctuaire?  N'avait-il  pas  le  ciseau,  le  pinceau,  que 
lui  presque  seul  savait  faire  parler?  Aujourd'lmi  l'art 
court  les  rues;  mais  l'art  incomplet,  mesquin,  rabaissé  ; 
l'art  rédiu't  a  n'être  plus  qu'ime  affaire  de  commerce,  un 


L'ARTISTE. 


91 


métier,  une  marchandise.  Alors  c'était  un  sacerdoce  qui 
avait  ses  prêtres,  vénérés  souvent ,  raillés  parfois,  mais 
toujours  au-dessus  de  la  foule  qui  riait  d'eux,  ignorante 
et  aveugle,  ou  bien  sC' prosternait  sur  leurs  pas  :  car  il  y 
avait  en  eux  quelque  chose  de  divin  et  de  mystérieux. 

Quand  l'artiste  quittait  un  moment  sa  retraite,  naïf, 
préoccupé,  sauvage,  le  voyez-vous  au  milieu  de  ces  po- 
pulations aux  yeux  de  qui  son  essence  est  un  problème? 
C'est  pour  eux  un  fou,  si  ce  n'est  pas  un  dieu.  Dante 
passe  dans  les  rues  de  Florence,  et  l'on  s'écarte  avec  une 
sorte  de  crainte  superstitieuse  sur  le  chemin  du  chantre 
des  cercles  invisibles.  «  Regarde,  dit  a  son  enfant  cette 
»  mère,  en  se  signant,  regarde;  cet  homme  sait  les  choses 
«  de  l'autre  monde  ;  il  va  dans  l'enfer  et  il  en  revient  quand 
»  il  lui  plaît.  »  Et  un  légersourire  déridait  le  front  austère 
du  poète,  qui  devait  presque  a  ses  vers  le  renom  de  sorcier. 

Au  moyen  âge,  où  la  foi  catholique  était  si  crédule, 
où  l'Europe  ébranlée  se  précipitait  sur  l'Asie  pour  la  con- 
quête d'un  tombeau,  oii  chaque  église  avait  son  saint  et 
ses  reliques,  n'était-ce  pas  un  don  sublime  que  d'enfanter 
à  son  gré  le  bienheureux  patron  dont  la  province  entière 
vantait  les  miracles,  d'offrir  "a  la  piété  des  fidèles  les  ob- 
jets de  leur  adoration,  de  se  dire  :  »  Cette  vierge  que  l'on 
»  vient  prier  de  si  loin,  cette  vierge  consolatrice  des  af- 
«  fligés ,  c'est  de  mes  mains  qu'elle  est  sortie.  »  Ces  ima- 
ges, créées  par  l'atiste,  n'étaient  pas  seulement  une  toile 
colorée,  un  marbre  taillé  ;  l'on  y  voyait  une  espérance 
céleste  sous  une  forme  visible,  toute  une  religion  réalisée. 
L'artiste  aussi  croyait,  et  dans  sa  croyance  vive  et  sincère, 
il  se  fût  agenouillé  devant  ses  propres  ouvrages.  Heureux 
Raphaël,  a  qui  le  ciel  lui-même  révélait  la  beauté  idéale 
de  ses  madones  !  C'était  le  double  enthousiasme  de  l'art 
et  de  la  foi  qui  transportait  les  Florentins ,  quand  les  ma- 
gistrats allaient  chercher  en  grande  pompe,  dans  l'atelier 
de  Cimabùe,  la  vierge  qu'entouraient  les  acclamations 
d'un  peuple  entier.  A  présent  les  magistrats  et  le  peuple 
ne  promènent  plus  en  triomphe  l'artiste  et  son  œuvre  ;  on 
ne  le  suit  plus  en  foule  avec  des  couronnes  et  des  chants 
d'allégresse  :  la  loi  contre  les  attroupemens  s'y  opposerait. 
Il  n'y  a  pas  long-temps  qu'une  sérénade  donnée  a  l'un  de 
nos  compositeurs  les  plus  célèbres  a  donné  lieu  à  des 
poursuites  judiciaires.  On  fait  l'artiste  baron,  on  l'attache 
a  une  décoration,  on  le  couche  au  Moniteur  entre  une 
ordonnance  de  voierie  et  une  loi  sur  les  centimes  addi- 
tionnels ;  jadis  il  était  respecté  et  courtisé  par  des  rois. 
Quelquefois  il  mourait  de  faim  ;  tantôt  un  manteau  de  ve- 
lours, tantôt  un  pourpoint  déchiré;  mais  c'était  une  exis- 
tence animée,  a  large  horizon  ,  une  vie  de  prince  :  voyez 
Léonard  de  Vinci,  et,  près  de  son  lit  de  mort,  le  vainqueur 
de  Mariguan  qui  pleure;  une  vie  de  bandit  parfois  :  Sal- 
vatorRosa;  une  vie  étrange,  aventureuse,  désordonnée 


comme  cette  époque,  où  tout  n'était  pas  connu,  vérifié, 
battu,  toisé  au  compas;  où  il  y  avait  des  secrets  a  péné- 
trer, des  mondes  ii  découvrir;  où  l'esprit  humain  avait 
tant  de  sujets  pour  s'exercer  ;  où  se  révélaient  tour  à  tour 
la  boussole ,  la  poudre,  l'imprimerie.  Des  voyageurs  reve- 
naient de  pays  lointains  après  maintes  aventures  et  maints 
dangers  :  combien  ils  avaient  de  coutumes  nouvelles,  de 
peuples  nouveaux,  de  prodiges  à  raconter  à  Ifurs  auditems 
avides  !  On  ne  communiquait  pas  régulièrement  avec  l'hé- 
misphèreaustral  par  la  poste  ou  le  bateau  a  vapeur,  comme 
on  pourrait  le  faire  de  Paris  a  Lyon  en  1831.  L'imagination 
avait  carrière;  elle  pouvait  se  jouer  a  plaisir  dans  le  vaste 
champ  du  merveilleux.  Alors  il  y  avait  des  astrologues 
en  bonnet  fourré,  qui  lisaient  dans  les  constellations  et 
prédisaient  l'avenir  au  cavalier  et  a  la  noble  dame,  comme 
on  en  voitdans  les  talîleaux  flamands  :  il  y  avait  des  Faust 
et  des  Marguerite  {)our  les  conceptions  du  poète.  Aujour- 
d'hui ,  s'il  est  encore  des  Faust  et  des  Marguerite,  Méph's- 
tophelès  est  traduit  en  police  correctionnelle.  Pour  le 
Dante ,  il  peut  venir  au  monde  en  toute  sûreté.  O  pauvre 
poète  !  ô  pauvre  artiste ,  n'espère  pas  a  présent  que  l'on 
t'accuse  de  sorcellerie,  ni  que  l'on  s'ameute  à  ton  aspect 
pour  rire  de  toi  ou  t'adorer  !  N'espère  pas  que  l'on  soit 
tenté  de  te  soumettre  au  jugement  de  la  sainte  Inquisi- 
tion, comme  recevant  les  inspirations  du  monde  infernal  ; 
on  ne  te  fera  pas  même  l'honneur  de  le  supposer.  Nul  ne 
se  précautionnera  d'un  signe  de  la  croix  sur  ton  passage. 
Rien  en  toi  de  diabolique  ni  de  surnaturel  ;  tu  n'es  plus 
qu'un  homme  que  le  premier  venu  juge,  examine,  dis- 
sèque. Le  prestige  est  tombé,  pauvre  artiste;  ou  ne  te 
brûlera  plus  :  ton  règne  est  fini. 

Théodore  Muret. 


Cittf'raturf. 


UNE  CONFESSION. 


f/teiU  titrit 


i/à.y 


(W^a. 


UBERTo  POLANi,  rt  gcrioux  près  de  (autel  de  lit  fierté. 

Sainte  Vierge ,  mère  de  douleur  !  vous  qui  connûtes 
les  peines  et  les  joies  de  ce  monde.  Vierge  saiii'e ,  prenez- 
moi  en  pitié!  celle  que  j'ahne  est  belle  conune  vous, 
comme  vous  innocente;  son  amour  était  la  .seule  félicité 


92 


L'ARTISTE. 


qui  me  fût  demeurée  ici  bas.' — L'enfer  a  tout  détruit.  Oh  ! 
que  si  votre  puissance  ne  s'étend  pas  assez  loin  pour  me 
rendre  l'amour  de  Marie 

Entre  le  père  Bartolomeo. 

UBERTO ,  l' apercevant. 
Ah  !  mon  père,  vous  ne  pouviez  arriver  plus  à  point. 

LE    PÈllE   BARTOLOMEO. 

Qu'attendez-vous  de  moi,  comte  Uberto? 

UBERTO. 

Un  mauvais  destin  pèse  sur  ma  tête.  Je  ne  sais  si  c'est 
expiation  de  quelque  crime  ignoré ,  ou  si  le  démon  me 
pousse  dans  le  piège  qu'il  tend  sans  cesse  autour  de  nous, 
ainsi  que  vous  le  disiez  dans  votre  dernier  sermon.  Quoi 
qu'il  en  soit,  ma  conscience  n'est  plus  en  repos. —  Je  me 
veux  confesser  a  vous. 

LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

Faites,  mon  fils.  Peut-être  les  prières  indignes  d'un 
pauvre  frère  dominicain  parviendrout-elles  k  fléchir  en 
votre  faveur  le  courroux  de  Dieu.  Si  les  peines  qu'il  vous 
a  infligées  sont  la  punition  d'une  faute  dont  vous  n'auriez 
pas  demandé  l'absolution  a  notre  sainte  Eglise ,  cette 
confession  y  remédiera.  Mais  si  c'est  le  malin  qui  rôde 
autour  de  vous,  qiiœrens  leo  quem  deuoret,  (n'oubliez 
jamais  les  textes)  nous  prononcerons  sur  lui  le  terrible 
te  conjuramus ,  Satané  :  puis,  les  pénitences  d'usage,  et 
tout  sera  dit.  Commençons,  mon  fils. 

Le  confessionnal. 


UBERTO. 


Je. 


LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

Non  ;  il  sied  mieux  que  j'établisse  moi-même  une  série 
de  questions  auxquelles  vous  répondrez ^ans  toute  la  sin- 
cérité de  votre  cœur. 

UBERTO. 

Ainsi  qu'il  vous  plaira  ,  mon  père. 

LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

Mais  surtout,  point  d'arrière- pensées. 

UBERTO. 

Ayez  l'esprit  en  repos. 

LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

Qu'aucun  respect  humain ,  qu'aucune  crainte  n'arrê- 
tent, sur  vos  lèvres,  votre  ame  prête  a  s'épancher. 


UBERTO. 


Ma  seule  crainte  est  de  ne  pouvoir  dévoiler  assez  tôt  les 
maux  affreux  que  j'endure. 


LE  PERE  BARTOLOMEO. 

Songez,  mon  fils,  que  le  plus  petitpéché  véniel  que  vous 
auriez  celé  a  votre  confesseur,  vous  serait  plus  domma- 
geable dans  la  vie  future  que  dix  énormes  péchés  mortels. 

UBERTO. 

Ou  me  l'a  dit. 

LE    PÈRE    BARTOLOMEO. 

L'indulgence  de  notre  sainte  Église  est  immense... 

UBERTO. 

Je  le  sais. 

LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

Et  si  quelquefois  les  pénitences  qu'elle  inflige  parais- 
sent sévères... 

UBERTO. 

Elles  ne  peuvent  trop  l'être  pour  moi. 

LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

C'est  afin  de  ne  pas  laisser  la  moindre  souillure  dans 
l'ame  du  pécheur. 

UBERTO. 

Mon  père  !  au  nom  du  ciel ,  confessez-moi  ! 

LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

Patience,  mon  fils,  patience.  Cette  vive  ardeur  est  di- 
gne d'éloges,  sans  doute,  annonçant  en  vous  des  re- 
mords salutaires;  cependant  vous  ne  deviez  pas  interrom- 
pre ma  petite  allocution  préparatoire. 

UBERTO. 

J'écoute. 

LE   PÈRE    BARTOLOMEO. 

Eh  bien  donc!  commençons.  Le  crime  dont  vos  mains 
se  sont  chargées  était  horrible? 

UBERTO. 

Un  crime  !  je  ne  sache  pas  en  avoir  commis. 

LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

Ne  niez  rien ,  et  me  répondez  franchement. 

UBERTO. 

Mais,  mon  père,  en  conscience,  je  ne  puis  avouer  ce 
dont  je  ne  suis  pas  encore  coupable. 

LE    PÈRE    BARTOLOMEO. 

11  est  vrai.  Mais  observez-vous  exactement  le  précepte 


3ggJM 


L'ARTISTE. 


93 


de  l'Église  qui  impose  a  chaque  fidèle  le  devoir  d'assister 
au  divin  sacrifice  de  la  messe  les  dimanches  et  jours  de 
fêle? 

CBEBTO. 

Je  n'y  ai  jamais  manqué. 

LE  PÈRE  BA.IIT0LOMEO. 

Fort  bien.  L'observance  de  ce  devoir  n'est  pas  rigou- 
reusement exigée  pour  chaque  jour  de  l'année,  pro  sin- 
gulis  anni  diehus;  néanmoins ,  si  des  soins  pressans  ne 
l'en  empêchent ,  un  chrétien  véritable  doit  s'y  sou- 
mettre. 

tIBERTO. 

Ainsi  fais-je. 

LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

Encore  mieux.  — N'avez- vous  pas  mangé  de  la  cliaù- 
des  bêtes,  bestiarum  camem,  les  jours  où  l'usage  en  est 
interdit  par  les  canons  de  notre  Église? 

UBERTO. 

Jamais. 

LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

Je  pourrais,  s'il  était  nécessaire,  citer  le  texte  de  ces 
canons. 


UBERTO. 


I-a  chose  est  inutile. 


LE  PERE  BARTOLOMEO. 


Ne  m'interrompez  pas.  — N'avez-vous  jamais  médit  ni 
mal  pensé  du  chef  de  l'Église  catholique,  apostolique  et 
romaine,  et  de  ses  serviteurs  indignes,  qui,  vous  le  sa- 
vez ,  sont  quelquefois  aussi  fragiles  que  le  commun  des 
mortels  ? 

UBERTO. 

Pour  Dieu ,  mon  père ,  écoutez-moi  ! 

LE    PÈRE    BARTOLOMEO. 

Car  ce  point  est  des  plus  importans.  — Sans  doute  vous 
donnez  h  l'Église  et  aux  pauvres  le  superflu  de  votre 

bien? 

UBERTO. 

Jesuisen  cela  l'exemple  que  m'a  légué  ma  mère.  Mais. ., 

LE    PÈRB    BARTOLOMEO. 

C'était  une  digne  femme  que  la  comtesse  Polani ,  tou- 
jours charitable,  et  d'une  grande  munificence  dans  sa  cha- 
rité. J'espère  que  ses  vertus  et  les  quinze  cents  messes 
dites  a  son  intention,  auront  puissamment  contribué  a  ar- 
racher sou  ame  du  purgatoire. 


UBERTO. 


Ainsi  soit-il  !  permettez-moi  cependant  de  croire  qu'elle 
a  pu  monter  directement  au  ciel. 

LE    PÈRE    BARTOLOMEO. 

Mon  fils,  que  l'amour  de  vos  proches  ne  vous  aveugle 
pas  au  point  de  vous  faire  tomber  dans  le  péché  d'orgueil 
qui  perdit  Satan ,  qui  Satanum  perdidit.  Vous  enseignant 
qu'il  faut  distribuer  aux  pauvres  et  a  l'Église  le  superflu 
de  votre  argent,  j'ai  négligé  de  m'expliqiier  sur  le  sens 
véritable  de  ce  mot.  Superflu  s'entend  de  ce  qui  est  au-delà 
du  nécessaire ,  extra  necessarium.  Cette  définition  est 
renfermée  quelque  part  dans  nos  canons.  Or,  le  nécessaire 
d'un  chrétien  étant  chose  assez  mince,  il  s'ensuit  que  la 
part  de  l'Église  et  celle  des  pauvres  doivent  être  abon- 
dantes. Retenez  ma  parole. 

UBERTO. 

Je  n'entends  pas  l'oublier. 

LE   PÈRE    BARTOLOMEO. 

Allez,  vous  êtes  un  saint  homme.  Dites  à  voix  basse 
votre  confiteor.  (Pause)/»  nomine  Patris ,  et  Filii  et 
SpiritûsSancti ,  absoli^ote,  carissimejili.  Pour  votre  pé- 
nitence, vous  direz  deux  fois  les  litanies  des  saints,  ayant 
soin  de  les  répéter  a  rebours  la  seconde  fois.  Allez  en  paix, 
mon  fils. 

UBERTO. 

Que  je  m'en  aille ,  mon  père ,  et  je  n'ai  rien  dit  encore  ! 

LE    PÈRE    BARTOLOMEO. 

Que  vous  reste-t-il  ?  N'avons-nous  pas  passé  en  revue 
tous  les  péchés  que  peut  commettre  un  chrétien? 

UBERTO. 

Par  tous  les  saints  et  saintes  du  paradis ,  écoutez-moi 
donc! 

LE    PÈRE    BARTOLOMEO. 

Remettez-vous,  mon  fils.  Que  vous  est-il  survenu? 
J'entends  votre  cœur  battre  avec  violence  dans  votre  poi- 
trine oppressée.  Vos  cheveux  se  hérissent.  Il  sort  de  vos 
yeux  des  éclairs  qui,  maigre  moi ,  me  font  frémir. 

UBEHTO. 

Je  parlerai.  Père  Bartolomeo,  j'ai  médité  la  mort  d'un 
homme. 

LE    PÈRE     BARTOLOMEO. 

Misérable,  que  viens-tu  d'avouer!  C'est  dans  le  tem- 
ple redoutable  du  Seigneur  que  tu  m'annonces  à  i 
ministre ,  que  tu  veux  détruire  une  créature 
image  ! 


9-4 


L'ARTISTE. 


UBEUTO. 

La  rage  de  l'enfer  a  passé  dans  mon  cœur.  Quel  qu'il 
soit,  le  téméraire,  il  périra. 

LE  PÈRE  BARTOLOMKO. 

Il  périra? 

UBERTO. 

Oui,  sur  mon  ameet  sur  celle  de  mes  ancêtres  !  dussé- 
je ,  pour  ma  punition ,  brûler  près  de  lui  dans  les  flammes 
éternelles. 

LE    PÈRE    BARTOLOMEO. 

Sors  d'ici ,  insensé  !  ta  présence  souille  le  saint  parvis. 

UBERTO. 

Mon  père,  ayez  pitié  de  moi  !  je  suis  le  plus  malheu- 
reux des  hommes! 

LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

Non  pas  ;  tu  me  fais  horreur. 

UBERTO. 

Mon  père ,  ayez  pitié  de  moi  ! 

LE  PÈRE  BARTOLOMEO. 

A  genoux ,  superbe ,  humilie-toi. 

tIBERTO. 

Etendez  sur  ma  tête  la  main  du  pardon.  Je  suis  venu 
demander  l'absolution  de  notre  sainte  mère  l'Église ,  car 
ce  qui  a  été  médité  s' exécutera.  Je  lui  fais  don,  s'il  le  faut, 
des  richesses  que  m'a  léguées  le  comte  mon  père  ;  terres  , 
châteaux ,  palais,  meubles  somptueux,  tout  est  à  vous  dès 
ce  jour  ;  mais,  parla  miséricorde  divine,  ne  livrez  pas  mon 
ame  à  la  damnation  éternelle  si  je  parviens  plus  tard  à 
assouvir  ma  vengeance. 

LE    PÈRE     BARTOLOMEO. 

Réponds  a  cette  seule  question .  L'homme  que  lu  veux 
mettre  a  mort  a-t-il  attenté  a  l'honneur  de  l'un  des  tiens? 
a-t-il  trempé  ses  mains  dans  un  sang  qui  te  soit  cher? 

CBERTO. 

Il  a  fait  plus.  J'idolâtrais  la  plus  belle  des  femmes ,  et 
j'étais  aimé  en  retour.  Pour  moi ,  infortuné  ,  lassé  de  la 
vie  ,  c'était  le  seul  lien  qui  désormais  m'y  rattachât  :  il 
l'a  brisé  impitoyablement.  Le  cœur  de  Marie  n'a  plus 
battu  pour  Uberto.  Ses  grands  yeux  noirs  ne  se  sont  plus 
levés  sur  lui  comme  ils  avaient  coutume  de  faire.  Elle 
n'a  plus  eu  pour  lui  de  douces  paroles.  Le  froid  ,  le  vide 
le  néant,  ont  été  dès  lors  mon  partage. 

LE    PÈRE   BARTOLOMEO. 

Malheureux  !  je  te  plains. 


UBERTO. 


Homme  secourable ,  vous  comprenez  ma  misère  ;  vous 
me  plaignez.  Hélas  !  il  n'y  avait  enfin  qu'un  prêtre  du 
Dieu  vivant  qui  pût  me  plaindre.  —  Donnez-moi  votre 
absolution. 


LE  PERE  BARTOLOMEO. 


0  mon  fils  !  abandonne  tes  passions  charnelles.  Ne 
vois-tu  pas  que  c'est  le  démon  qui  souffle  sa  rage  dans 
ton  cœur  ?  Quand  le  fils  de  Dieu  se  fit  homme  ,  il  souf-  ; 
frit  plus  que  toi ,  et  pourtant  il  but  jusqu'à  la  lie  le  calice 
des  douleurs.  Imite  son  divin  exemple.  Offre  en  expia- 
tion tes  peines  au  Seigneur  Dieu  tout  puissant. 

UBERTO. 

Mon  père,  dites  seulement  que  vous  me  donnez  l'ab- 
solution. 

LE    PÈRE    BARTOLOMEO. 

Malédiction  sur  toi ,  cœur  endurci ,  pécheur  obstiné  ! 

UBERTO. 

Adieu  donc.  Je  saurai  trouver  un  prêtre  plus  accom- 
modant. 

R. 


I 


2i\i(vai  îr^ô  publtcattottô. 


M 


orùraita. 


MADEMOISELLE   SONTAG. 

GRAVÉ    A    PARIS  ,    PAR    GIRARD  ,     d' APRÈS    DELAROCHE. 

MADAME  MALIBRA.\. 

CRATÉ  EH  ANGLETERRE j  PAR  TURMER  ,  d'aPRÈs  DECAISSE  '. 

Depuis  long-temps  la  reconnaissance  des  dilettanti  reclamait 
de  chacune  de  ces  deux  célèbres  virtuoses  un  souvenir  qui  fût  à 
la  fois  un  objet  d'art  digne  de  prendre  place  dans  un  cabinets 
d'amateur.  Leur  vœu  vient  d'être  rempli;  et,  annoncer  cettel 
publication  nouvelle ,  c'est  enregistrer  un  succès  et  un  succès  j 
mérite'.  Une  ambition  que  je  dirai  seulement  différente  ,  mais! 
non  plus  élevée  que  celle  de  la  gloire  dont  nos  mains  à  renvif 


'  Chez  Riuncr  et  Goupil,  cdiiciirs,  marchands  dVslampcs,  boule 
vard  Montmartre  ,  n°  12. 


L'ABTISTE. 


9d 


lui  dc'ccrnaient  les  couronnes ,  a  ravi  à  notre  admiration  crois- 
sante la  jeune  cantatrice  que  nou»  avait  cédée  l'Allemagne. 
Certes,  cette  légèreté  qu'on  nous  attribue,  parce  qu'il  est 
des  choses  qui  une  fois  dites  se  répètent  sans  cesse,  oscrait-on 
nous  la  reproclicr  à  son  égard  ?  Non  ,  la  jeune  comtesse  de 
Rossi  vit  dans  la  mémoire  de  tous  les  amateurs  de  l'art ,  et 
son  nom  est  inséparable  des  noms  illustres  dont  sa  voix  était 
le  mélodieux  organe.  A  côté  de  notre  admirable  Malii)ran  il 
y  avait  place  à  mademoiselle  Sontag  ,  pour  un  peu  de  gloire, 
comme  il  est  place  au  même  titre  à  la  fille  de  Garcia ,  près  du 
talent  immense,  gigantesque,  qui  écrase  aujourd'hui  de  sa 
puissance  les  renommées  af'fennies  et  les  renommées  vulgaires. 
Groupez-vous  autour  du  soleil,  astres  satellites  du  dieu  de  la 
lumière  :  votre  part  d'honneur  est  assez,  belle  encore  si  vous  ne 
disparaissez  pas  éclipsés  dans  l'éclat  de  ses  rayons. 

C'est  pour  la  première  fois  que  M.  Girard  s'essaie  dans  un 
genre  de  gravure  où  les  Anglais  ne  connaissaient  point  de  ri- 
vaux. Mais  il  était  trop  habile  dans  les  autres  branches  de  son 
art  pour  que  son  coup  d'essai  nouveau  ne  fût  pas  remarquable. 
On  le  sait,  ce  portrait  original  est  de  M.  Dclaroche,  l'une  des 
gloires  de  l'école  française  et  comme  homme  et  comme  peintre. 
Tout  le  monde  connaît  ce  portrait  :  je  crois  donc  inutile  de 
rappeler  qu'il  reproduit  mademoiselle  Sontag  sous  le  costume 
de  l'un  de  ses  rôles  favoris,  donna  Anna  de  Don  Giovanni. 
Qu'il  me  suffise  de  féliciter  le  graveur  sur  l'heureux  succès  de 
la  tête,  partie  principale  qu'il  paraît  avoir  étudiée  avec  prédi- 
lection. C'est  bien  l'expression  des  regards ,  c'est  bien  la  touche 
moelleuse  et  souple  de  la  chevelure.  Peut-être ,  en  revanche  , 
eût-on  désiré  qu'il  donnât  plus  de  délicatesse  au  modelé  des 
mains;  plus  de  transparence,  d'éclat  et  de  légèreté  aux  ajusle- 
mcns  divci's.  Mais  le  mérite  de  la  tête  ferait  pardonner  bien 
d'autres  négligences. 

Jusqu'ici  on  n'avait  de  la  belle  transfuge  que  des  souvenirs 
menteurs  :  il  y  a  vérité  et  talent  dans  celui-ci. 

Beaucoup  est  à  louer  dans  le  portrait  de  madame  Malibran.' 
Qui  n'a  vu  au  Salon  le  portrait  original,  l'un  des  plus  remar- 
quables de  la  séduisante  galerie  exposée  par  M.  de  Caisne?  Ce 
jeune  artiste ,  sur  les  pas  de  Lawrence,  a  trouvé  des  tons  pleins 
de  fiuessc,  des  poses  élégantes  et  gracieuses,  un  parfum  de  bon 
goût  et  de  bonne  compagnie,  attribut  essentiel  du  portraitiste 
appelé  à  l'honneur  de  peindre  le  sexe  qui  fait  les  réputations. 
M.  de  Caisne  mérite  la  sienne  :  il  la  mérite  surtout  dans  son 
portrait  de  madame  Malibran.  La  pose  est  bien  trouvée;  la  tête, 
oii  l'admiration  s'est  peut-être  trop  confiée  à  ses  souvenirs,  est 
modelée  à  merveille,  et  les  accessoires  ont  la  légèreté  de  touche 
qui  fait  le  cachet  particulier  du  talent  de  l'auteur.  Certes  il  doit 
s'applaudir  d'avoir  tiouvé  dans  M.  Turner  un  interprète  si  ha- 
bile des  traits  de  son  pinceau.  Lcgèrelc,  grâce,  finesse,  tout 
est  là.  M.  de  Caisne  ne  sera  pas  le  seul  à  .s'en  applaudir  :  le 
public  et  l'éditeur  auront  aussi  leur  tour. 


SALOIV  DE  183^, 


£^ar  Ç.  ^UncL. 


Le  Salon  est  déjà  bien  loin  de  nous ,  et  puis  pendant  troi.s 
mois  la  presse  périodique  s'est  occupée  si  activement  et  si  assi- 
dûment des  quatre  mille  ouvrages  réunis  au  Louvre ,  que  le  pu- 
blic des  lecteurs  et  des  curieux  est  arrivé  à  la  satiété  de  toutes 
manières. 

Et  cependant  nous  osons  recommander  à  nos  abonnés  un  livre 
publié  sans   trop  d'éclat  ni   de  retentissement,   le  Salon  de 
i83i  ,  par  M.  Gustave  Planche.  C'est  une  énorme  rt  diffuse 
conversation  de  3oo  pages ,  oii  il  n'est  question  que  de  peinture, 
de  sculpture,  de  gravure,  sans  un  mot  de  digression.  Paroles 
tranchantes,  incisives,  amères ,  outrecuidantes  ;  c'est,  il  faut 
le  dire  ,  une  critique  hardie  ,  mais  ,  souvent ,  aussi  voisine  du 
scandale  que  de  la  vérité.  L'auteur  s'en  est  pris  à  une  vingtaine 
de  noms  tout  au  plus  ,  qu'il  a  epelés  dans  tous  les  sens.  A  ces 
vingt  noms  il  a  demandé  compte  de  leurs  œuvres,  des  motifs  in- 
times qui  avaient  décidé  la  composition  et  l'exécution  d'un  ta- 
bleau ou  d'une  statue.  Parfois  le  goût  d'une  analyse  subtile  et 
déliée  entraîne  sa  pensée  et  sa  parole  dans  de  singubères  excur- 
sions métaphysiques.   Du  reste  M.  Gustave  Planche  fait  lui- 
même  bon  marché  de  son  blâme  et  de  son  approbation.  Hmi 
une  conclusion  empreinte  d'une  tristesse  sincère ,  il  proclame 
hautement  l'inutilité  de  la  critique  sous  toutes  ses  formes  et  la 
nécessité  de  démontrer  par  des  œuvres,  et  seulement  par  des 
œuvres  ,  toutes  les  intentions  ,  tous  les  projets  de  la  pensée.  Si 
cette  conclusion  doit  servir  d'introduction  et  de  préface  à  une 
œuvre  d'imagination,  roman  ou  poème,  nous  attendrons  l'au- 
teur à  l'œuvre  pour  le  juger.  En  attendant  nous  nous  plaisons  à 
reconnaître  que  ses  conversations  sur  la  peinture  sont  toutes 
personnelles  ,  et  ne  représentent  ni  l'opinion  des  ateliers  ni 
celle  des  journaux,  mais  seulement  celle  qui  peut  résulter  d'une 
méditation  générale  et  solitaire  ,  appliquée  à  une  forme  déter- 
minée de  l'art.  Le  Salon  de  i83i  se  trouve  chez  M.  Lequien 
fils  ,  libraire  ,  quai  des  Grands-Augustins,  n°  47- 


ROMAIVS  ET  CONTES  PHILOSOPHIQUES, 

PAIV   M.    oe   B.VLZAC. 

liCS  Contes  philosophiques  de  RL  de  Balzac  ont  paru  cette 
semaine  chez  le  libraire  Gossclin  ;  la  Peau  de  Cltagrin  a  été 
jugée  comme  ont  été  jugés  les  admirables  romans  d'.\nnc  Rad- 
cliffe.  Ces  choses-là  échappent  aux  analystes  et  aux  commenta- 
teurs. L'avide  lecteur  s'est  emparé  de  ces  livres;  ils  jettent  l'in- 
somnie dans  l'hôtel  du  riche  et  dans  la  mansaide  du  poète ,  ils 
animent  la  campagne.  L'hiver,  ils  donnent  un  reflet  plus  vif  au 
sanuent  qui  pétille;  grands  privil^es  du  conteur I  c'est  qu'en 
effet  c'est  la  nature  qui  fait  les  conteurs.  Vous  aurez  beau  être 


96 


L'ARTISTE. 


savant  et  grand  écrivain ,  si  vous  n'êtes  pas  venu  au  monde 
conteur,  vous  n'atteindrez  jamais  cette  popularité  qui  a  fait  les 
Mystères  d'Udolphe ,  la  Peau  de  Chagrin,  les  Mille  et  une 
Nuits  et  M.  de  Balzac.  J'ai  lu  quelque  part  que  Dieu  mit  au 
monde  Adam  ,  le  nomenclateur ,  en  lui  disant  :  Te  voilà , 
nomme  !  Ne  pourrait-on  pas  dire  qu'il  a  mis  aussi  dans  le 
monde  Balzac  le  conteur ,  en  lui  disant  :  Te  voilà ,  conte  ! 
Et  en  effet  quel  conteur  !  que  de  verve  et  d'esprit  I  quelle  infa- 
tigable persévérance  à  tout  peindre ,  à  fout  oser ,  à  tout  flétrir  ! 
Comme  le  monde  est  disséqué  par  cet  homme!  Quel  analyste  ! 
quelle  passion  et  quel  sang  froid  ! 

Les  Contes  philosophiques  sont  l'expression  au  fer  chaud 
d'une  civilisation  perdue  de  débauches  et  de  bien-être  que 
M.  de  Balzac  expose  au  poteau  infamant.  C'est  ainsi  que  les 
Mille  et  une  Nuits  sont  l'histoire  complète  du  mol  Orient  et  de 
ses  jours  de  bonheur  et  de  rêves  parfumés  j  c'est  ainsi  que  Can- 
dide est  toute  l'histoire  d'une  époque  où  il  y  avait  des  bastilles, 
un  parc  aux  cerfs  et  un  roi  absolu.  En  prenant  ainsi  et  du  pre- 
mier bond  une  place  à  côté  de  ces  conteurs  formidables  ou  gra- 
cieux, M.  de  Balzac  a  prouvé  une  chose  qui  n'était  pas  dé- 
montrée encore ,  à  savoir  que  le  drame  qui  n'était  plus  possible 
aujourd'hui  sur  le  théâtre ,  était  encore  possible  dans  le  conte  ; 
que  notre  société  ,  si  dangereusement  sceptique ,  blasée  et  rail- 
leuse ,  véritable  Phœdora  sans  ame  et  sa  cœur,  pouvait  encore 
cependant  être  remuée  par  les  galvaniques  secousses  de  cette 
poésie  des  sens,  colorée,  vivante,  en  chair  et  en  os,  prise  de  vin 
et  de  luxure  ,  à  laquelle  s'abandonne  avec  tant  de  délices  et  de 
délire  M.  de  Balzac;  de  sorte  que  la  surprise  a  été  grande  lors- 
que ,  grâce  à  ces  contes ,  nous  avons  encore  retrouvé  parmi  nous 
quelque  chose  qui  ressemble  à  la  poésie  ;  les  festins ,  l'ivresse , 
la  fille  de  joie  folle  de  son  corps  ,  dénouant  sa  ceinture  au  mi- 
lieu de  l'orgie,  le  punch  qui  court  environné  de  flammes  bleues, 
la  politique  en  gants  jaunes ,  l'adultère  musqué ,  la  petite  fille 
s'abandonnaut  au  plaisir ,  à  l'amour ,  rêvant  tout  haut  j  la  pau- 
vreté propre  et  reluisante,  et  si  entourée  de  décence  et  d'heu- 
reux hasards;  nous  avons  vu  tout  cela  dans  Balzac  ;  l'Opéra  et 
ses  fêtes ,  le  boudoir  rose  et  les  molles  tentures ,  le  festin  et  les 
indigestions ,  nous  avons  même  vu  apparaître  encore  la  méde- 
cine de  Molière ,  tant  cet  homme  a  besoin  de  sarcasmes  et  de 
grotesques.  Puis  vous  trouverez  dans  la  Peau  de  chagrin,  toute 
l'époque,  vices,  vertus  manquées,  misères,  ennui,  profond  silence, 
satire,  science  riche  et  décharnée,  scepticisme  anguleux  et  sans 
esprit ,  égoïsme  ridicule ,  vanités  puériles ,  amours  soldés ,  juifs , 
brocanteurs,  que sais-je?  tout  ce  monde  masqué,  toutes  ces  phy- 
sionomies effacées  et  sans  style ,  et  vous  reconnaîtrez  avec  éton- 
nement  et  douleur  qu'ainsi  est  construit  en  effet  ce  dix-neuvième 
siècle  où  vous  vivez.  La  Peau  de  chagrin ,  c'est  Candide  avec 
des  notes  par  Béranger;  c'est  la  misère,  c'est  le  luxe,  c'est  la  foi, 
c'est  la  moquerie ,  c'est  la  poitrine  sans  cœur  et  le  crâne  sans 
cervelle  du  dix-neuvième  siècle  ,  ce  siècle  si  paré,  si  coquet ,  si 
musqué ,  si  révolutionnaire ,  si  peu  athée ,  si  peu  quelque 
chose;  ce  siècle  de  fantasmagories  brillantes  dont  on  ne  pourra 
rien  saisir  dans  cinquante  ans ,  excepté  la  Peau  de  chagrin  de 
M.  de  Balzac. 

Xletle  nouvelle  édition ,  tant  attendue ,  a  été  cevue  avec  le  plus 


grand  soin,  je  veux  dire  avec  la  plus  excessive  misanthropie. 
Les  œuvres  de  Balzac  forment  à  présent  un  seul  et  même  tout 
dans  lequel  vous  verrez  clairement  dominer  la  pensée  morale 
et  satirique  qui  a  fait  toute  la  destinée  de  l'auteur.  Sous  ce  rap- 
port, la  Peau  de  chagrin  et  les  contes  c'est  même  chose;  c'est 
toujours  le  même  texte  reproduit  à  l'infini  dans  ses  variétés  les 
plus  charmantes  et  les  plus  naïves.  Tour  à  tour  colère  et  tendre, 
sceptique  et  passionné ,  toujours  environné  du  nuage  transpa- 
rant dont  se  voile  la  fiction ,  infatigable  coquette  à  laquelle  nous 
devons  de  si  chastes  plaisirs,  tel  est  M.  de  Balzac.  M.  de  Balzac 
sait  pourtant ,  quand  il  le  faut ,  renoncer  aux  habitudes  les  plus 
chères  de  sa  pensée;  il  peut  verser  de  véritables  larmes;  il  peut 
s'émouvoir  et  s'attendrir  tout' de  bon;  il  peut  vous  attendrir  vous- 
même  sans  rire  à  vos  larmes  l'instant  d'après  :  lisez  V Enfant  mau- 
dit, suivez  l'histoire  de  cette  idéale  existence,  si  fragile;  histoire 
simple  et  morale  d'un  pauvre  enfant  tout  poétique  dans  un  siècle 
où  la  foreephysiqiie  est  la  seule  force.  Ce  récit  est  plein  de  char- 
mes; c'est  la  création  d'un  poète;  c'est  un  tour  de  force  dans  cette 
époque  de  la  ligue ,  d'avoir  trouvé  V Enfant  maudit.  Voltaire , 
faisant  la  Henriade,  n'a  pas  trouvé  cela.  Je  me  contenterai  de 
citer  un  passage  de  l'Enfant  maudit;  le  moment  terrible  où  le 
comte  revient  de  la  guerre  surprendre  cette  pauvre  mère  ,  qui 
joue  avec  son  enfant  et  qui  tremble  d'être  mère  en  présence  de 
son  cruel  époux. 

Un  matin ,  la  comtesse ,  livrée  à  la  folle  joie  qui  s'empare 
de  toutes  les  mères  quand  elles  voient  pour  la  première  fois 
marcher  leur  premier  enfant ,  jouait  avec  Etienne  à  ces  jeux 
aussi  indescriptibles  que  le  charme  des  souvenirs.  Tout  à  coup 
elle  entendit  craquer  les  planchers  sous  un  pas  pesant ,  et  à 
peine  s'était-elle  levée  par  un  mouvement  de  surprise  involon- 
taire ,  qu'elle  se  trouva  devant  le  comte.  Elle  jeta  un  cri  d'ef- 
froi; mais  elle  essaya  de  réparer  ce  tort  involontaire,  en  s' avan- 
çant vers  le  comte  et  lui  tendant  son  front  avec  soumission  pour 
y  recevoir  un  baiser. 

—  Si  j'avais  été  prévenue  de  votre  arrivée... 

—  La  réception,  dit  le  comte  en  l'interrompant,  eut  été  plus 
cordiale  et  moins  franche. 

Il  avisa  l'enfant ,  et  l'état  de  santé  dans  lequel  il  le  revoyait 
lui  arracha  d'abord  un  geste  de  surprise  empreint  de  fureur  ; 
mais  réprimant  soudain  sa  colère ,  il  se  mit  à  soutire. 

—  Je  vous  apporte  de  bonnes  nouvelles...  reprit-il.  J'ai  le 
gouvernement  de  Champagne ,  et  la  promesse  du  roi  d'être  fait 
duc  et  pair.  Puis,  nous  avons  hérité  d'un  parent...  Ce  maudit 
huguenot  de  Chaverny  est  mort. 

La  comtesse  pâlit  et  tomba  sur  un  fauteuil.  Elle  devinait  le 
secret  de  la  sinistre  joie  répandue  sur  la  figure  de  son  mari ,  et 
que  la  vue  d'Etienne  semblait  accroître.  C'était  le  rire  d'un 
démon. 

—  Monsieur,  dit-elle  d'une  voix  émue,  vous  n'ignorez  pas 
que  j'ai  long-temps  aimé  mon  cousin  de  Chaverny.  Vous  répon- 
drez à  Dieu  de  la  douleur  que  vous  me  causez. . . 

A  ces  mots  ,  le  regard  du  comte  étincela ,  et  ses  lèvres  trem- 
blèrent sans  qu'il  pût  proférer  une  parole  ,  tant  il  était  ému  par 


L'ARTISTE. 


97 


la  rage;  mais,  enfin,  jetant  sa  dague  sur  une  table  avec  une 
telJe  violence ,  que  le  fer  résonna  comme  un  coup  de  tonnerre  : 

—  Ecouto/.-moi  ! . . .  cria-l-il  d'une  voix  étourdissante,  et  sou- 
venez-vous de  ceci  !  Je  veux  ne  jamais  entendre  ni  voir  le  petit 
monstre  que  vous  tenez  dans  vos  bras.  11  est  votre  enfant  et  non 
le  mien...  A-t-il  un  seul  de  mes  traits?...  Jour  de  Dieu!  cacliez- 
le  bien,  ou  sinon... 

—  Juste  ciel!...  cria  la  comtesse. 

—  Silence  !...  repondit  le  colosse.  Si  vous  ne  voulez  pas  que 
je  le  heurte,  faites  en  sorte  qu'il  ne  se  rencontre  plus  sur  mon 
passage... 

—  Alors,  reprit  la  comtesse,  qui  se  sentit  le  courage  de  lutter 
contre  son  tyran ,  jurez-moi  de  ne  point  attenter  à  ses  jours ,  si 
vous  ne  le  voyez  pas...  Puis-je  compter  sur  votre  parole  de 
gentilhomme  ?... 

—  Mais,...  reprit  le  comte. 

—  Eh  bien!  monstre,  tuez-nous  donc  ,...  s'e'cria-t-ellc  en  se  , 
jetant  à  genoux  et  serrant  son  enfant  dans  ses  bras... 


—  Levez- vous ,  madame  !  Je  vous  engage  ma  foi  de  gentil- 
homme de  ne  rien  entreprendre  sur  la  vie  de  ce  maudit  em- 
bryon ,  pourvu  qu'il  demeure  sur  les  rochers  qui  bordent  la 


mer  au-dessous  du  château;  mais  malheur  à  lui ,  si  je  le  retrouve 
jamais  au-delà  de  ces  limites  !... 

La  comtesse  se  mit  à  pleurer  amèrement. 

—  Voyez-le  donc!...  dit-il.  C'est  votre  fils... 

—  Madame  !... 

A  ce  mot ,  la  comtesse  épouvantée  emporta  son  enfant,  dont  le 
cœur  palpitait  comme  celui  d'une  fauvette  surprise  dans  son  lit 
par  un  pâtre. 

Mais ,  soit  que  l'innocence  ait  un  charme  auquel  les  hommes 
les  plus  endurcis  ne  sauraient  se  soustraire,  soit  que  le  comte 
se  reprochât  sa  violence  ou  craignit  de  plonger  dans  le  déses- 
poir une  créature  nécessaire  à  ses  plaisirs  et  à  ses  desseins ,  sa 
voix  était  redevenue  aussi  douce  qu'elle  pouvait  l'être,  au  mo- 
ment où  sa  femme  revint  pâle  et  presque  mourante. 

—  Jeanne,  ma  mignonne ,  lui  dit-il ,  donnez-moi  ia  main  , 
et  ne  soyez  pas  rancunière  !...  On  ne  sait  comment  se  comporter 
avec  vous.  Je  vous  apporte  de  nouveaux  honneurs ,  de  nou- 
velles richesses  ;  et ,  têle-dieu  I  vous  me  recevez  comme  un 
maheustre  dans  un  parti  de  manans!  Mon  gouvernement  va 
m'obliger  à  de  longues  absences  jusqu'à  ce  que  je  l'aie  échangé 
pour  celui  de  Normandie;  ainsi,  ma  mignonne^  au  moius  faites- 
moi  bon  visage  pendant  mon  séjour  ici... 

La  comtesse  comprit  le  sens  de  ces  paroles;  leur  feinte  dou- 
ceur ne  pouvait  plus  la  tromper. 

—  Je  connais  mes  devoirs  !... .répondit-elle  avec  un  accent 
de  mélancolie  que  son  mari  prit  d'abord  pour  de  la  tendresse. 

Il  y  avait  trop  de  pureté  ,  trop  de  grandeur  chez  cette  timide 
créature,  pour  qu'elle  osât  essayer,  comme  certaines  femmes 
adroites  ,  de  gouverner  le  comte  en  mettant  du  calcul  dans  sa 
conduite  ou  en  prostituant  son  coeur;  die  soupira  ,  s'éloigna  en 
silence,  soumise  et  cachant  son  désespoir. 

—  Tête-dieu  pleine  de  reliques  !  je  ne  serai  donc  jamais 
aimé  ! . . .  s'écria  le  comte,  en  surprenant  une  larme  dans  les  yeux 
de  sa  femme ,  au  moment  où  elle  sortit. 

Par  une  espèce  de  sortilège,  dont  toutes  les  mères  ont  le  se- 
cret ,  et  qui  avait  encore  plus  de  force  entre  la  comtesse  et  son 
fils  ,  elle  réussit  à  lui  faire  comprendre  le  pril  qui  le  menaçait 
sans  cesse ,  et  lui  apprit  à  redouter  l'ajjproche  de  son  père.  L.i 
scène  terrible  dont  Etienne  avait  été  témoin  se  grava  dans  sa 
mémoire,  de  manière  à  produire  en  lui  une  maladie.  Il  finit 
par  pressentir  la  présence  du  comte  avec  tant  d'instinct  que,  si 
un  de  ces  sourires  dont  les  mères  connaissent  les  signes  imper- 
rcptiblçs ,  animait  sa  figure  au  moment  où  ses  organes  imp;ir- 
fdits,  déjà  fafonnc's  parla  crainte,  lui  annonçaient  la  marche 
lointaine  de  son  père,  ses  traits  se  contractiient ,  et  l'oreille  de 
la  mère  n'était  pas  plus  alerte  que  le  sentiment  intérieur  du 
fils.  Avec  l'âge,  celte  faculté  de  terreur  grandit  si  bij-n  ipi'É- 
tiennc,  senibhible  aux  sauvages  de  l'Amérique,  distinguait  le 
pas  de  son  père,  savait  écouter  sa  voix  éclatante  à  des  distances 
éloignées ,  et  prédisait  sa  venue. 


08 


L'ARTISTE. 


îlnmf  Utrumatiquc. 


THEATRE   ITALIEN. 


Unie,  d  Ole^io. 


Otellû  est  un  des  plus  beaux  fleurons  de  la  couronne  de  Ros- 
sini.  Dans  cet  ouvrage  surtout ,  il  a  prouvé  que  la  musique  la 
plus  vive  et  la  plus  variée  pouvait  s'ajuster  au  scénario  le  plus 
sombre,  sans  en  affaiblir  l'expression.  Le  troisième  acte  est  un 
chef-d'œlivre  de  génie  et  d'originalité  qui  laisse  bien  loin ,  à 
mon  sens ,  le  fameux  dénouement  du  Romeo  e  Giulietta  de 
Zingarelli.  La  situation  est  terrible,  accablante,  et  le  sentiment 
musical  en  est  parfait,  sans  la  moindre  monotonie.  C'est  Sha- 
kespeare tout  entier,  avec  sa  romantique  poésie  et  les  caprices 
de  sa  brillante  et  fougueuse  imagination.  Depuis  huit  ou  dix 
ans  que  VOtello  de  Rossini  n'a  pas  cessé  de  figurer  au  réper- 
toire du  Théâtre  Italien,  aucun  ouvrage  n'a  eu  de  si  nombreuses 
représentations ,  ni  d'aussi  suivies  :  cette  observation  en  dit  plus 
que  tous  les  éloges. 

L'orchestre  a  exécuté  l'ouverture  avec  vigueur,  ainsi  que  la 
ritournelle  du  chœur  d'introduction  vjV  Otello!  Mais  la  partie 
du  chant  a  été  attaquée  avec  une  hésitation  évidente ,  qui  dis- 
paraîtra sans  doute  aux  représentations  suivantes.  Les  chœurs 
sont  loin  d'être  satisfaisans  au  Théàlre  Italien  ;  mais  il  est  juste 
de  reconnaître  qu'ils  foftt  des  progrès,  et  dans  le  second  acte  de 
Tancredi  notamment,  ils  ont  montré  que  le  travail  pouvait  les 
rendre  excellons. 

Une  marche  brillante  et  variée  avec  beaucoup  d'élégance 
annonce  l'entrée  d'Othello  ;  la  modulation  et  le  rhythmc  dans  un 
ton  et  un  mouvement  différens  ,  offrent  quelques  traits  de  res- 
semblance avec  la  marche  triomphale  de  Tancredi  et  la  marche 
funèbre  de  la  Gazza  Ladra.  C'est  ainsi  que  le  pas  redoublé 
qui  sert  de  phrase  finale  à  la  sympliunie  de  Guillaume  Tell, 
rappelle  d'une  manière  assez  frappante  le  C'^ant  guerrier  des 
Grecs  dans  le  Siège  de  Corinthe.  Tous  ces  morceaux  ont  entre 
eux  un  air  de  famille ,  avec  une  expression  et  un  caractère  fort 
différens ,  et  ce  sont  de  ces  réminiscences  auxquelles  le  compo- 
siteur le  plus  original  ne  peut  échapper. 

Rubini  est  un  Othello  de  contrebande ,  un  usurpatore  dei 
béni  altrui ,  comme  dit  Tancrèdc.  Son  véritable  emploi  serait 
le  rôle  de  Rodrigo ,  qu'il  chante  ordinairement  en  sa  qualité  de 
second  ténor.  Mais  déjà ,  lors  de  sa  première  apparition  sur 
noire  Théâtre  Italien ,  il  avait  tenté  cette  excursion  hors  de  son 
domaine,  et  le  plus  éclatant  succès  avait  justifié  son  audace.  On 
avait  pu  craindre  un  Othello  brillant,  gracieux  peut-être;  on 
l'avait  trouvé  fort,  entraînant,  terrible.  Il  semble  que  cette  fois 
il  déploie  une  puissance  de  moyens  plus  grande  encore.  L'air  : 
Ah!  si  per  voi  già  sento,  les  deux  duos  du  second  acte,  la 


grande  scène  du  troisième,  ont  été  dits  par  lui  avec  une 
énergie  admirable.  C'est  bien  là  le  chant  dramatique  dans  sa 
plus  grande  expression. 

Il  est  certain  que ,  comme  cantatrice ,  madame  Pasta  a  fait 
encore  des  progrès.  Les  cordes  basses  de  sa  voix,  qui  man- 
quaient déjà  de  timbre  et  de  sonorité,  ont  perdu  peut-être;  mais 
dans  les  modulations  élevées ,  cette  même  voix  se  joue  avec  plus 
d'aisance  et  se  soutient  avec  une  pureté  d'intonation  tiès-remar- 
quable.  Il  est  impossible  d'avoir  une  articulation  plus  nette  et 
plus  franche  dans  les  plus  grandes  difficultés  de  la  vocalisation. 
Madame  Pasta  introduit,  au  premier  acte  d' Otello,  la  fameuse 
cavatinc  de  Malcolin  dans  la  Donna  del  Lago,  et  elle  la  chante 
d'une  manière  ravissante.  Dans  le  duettino  qui  suit,  elle  de 
ferait  pas  moins  d'effet  si  elle  était  mieux  secondée. 

Le  premier  final  est  d'une  gi-ande  beauté  ;  madame  Pasta 
l'anime  encore  par  la  vérité  de  son  jeu.  Sa  pantomime  exprime 
merveilleusement  la  crainte  que  lui  fait  éprouver  son  père  et 
son  dédain  pour  l'amour  de  Rodrigo.  Mais  c'est  dans  le  final 
du  deuxième  acte  surtout  qu'elle  s'élève  à  la  plus  grande  hau- 
teur :  la  phrase  error  d'un'  infelice ,  et  le  trait  se  il  padre 
m'abandona,  arrachent  des  larmes.  Jamais  musique  plus  ad- 
mirable ne  fut  rendue  avec  une  plus  sublime  expression. 

La  manie  des  comparaisons  nuit  quelquefois  à  nos  plaisirs,  et 
l'on  devrait  s'en  défendre.  Qui  le  peut  cependant?  Il  n'y  a  pas 
un  des  habitués  du  Théâtre  Italien  qui ,  après  chaque  morceau, 
ne  se  surprenne  à  dire  :  C'est  mieux  ou  moins  bien  que  madame 
Malibran.  Les  avis  sont  généralement  partagés ,  et  il  serait  dif- 
ficile de  les  concilier  de  manière  à  satisfaire  tous  les  goûts.  Ce- 
pendant il  nous  semble  qu'avec  une  voix  plus  fraîche  et  incom- 
parablement plus  belle ,  madame  Malibran  a  moins  de  charme 
et  de  naïveté  de  son  que  sa  rivale ,  j'allais  dire  son  modèle  : 
sa  manière  a  plus  d'éclat;  mais  des  ornemens  de  copcert,  des 
tours  de  force ,  se  reproduisent  dans  son  chant  trop  souvent;  il 
y  a  chez  elle  abus  de  force,  exagération  :  c'est  un  jeune  coursier 
plein  de  fougue,  emporté,  sauvage,  à  l'allure  ficre  et  décidée, 
mais  qui  parfois  aurait  besoin  du  mors  pour  arrêter  ou  régler 
sa  course.  Madame  Pasta  est  actrice  plus  consommée ,  cantatrice 
plus  sage  ;  rien  chez  elle  qui  vise  à  l'effet ,  rien  qui  ne  soit  d'un 
goût  exquis,  d'une  élégance  parfaite;  dans  quelques  détails  elle 
sera  inférieure ,  mais  dans  l'ensemble  elle  ne  laissera  rien  à  dé- 
sirer. 

Dans  la  romance  du  troisième  acte  :  Assis' al  pié  d'un  sa- 
lice ,  tout  l'avantage  reste  à  madame  Malibran  ;  mais  ,  dans  le 
duo  final ,  on  serait  embarrassé  pour  décerner  la  palme , 
si  l'on  ne  savait  que  les  inspirations  de  madame  Pasta  ont  été 
la  source  où  madame  Malibran  a  puisé  les  siennes.  Le  trait  :  E 
potesti,  crudele,  fidarti  al  traditore  !  a  été  dit  avec  un  accent 
si  profondément  douloureux ,  si  déchirant  ,  que  la  salle  a  éclaté 
en  transports  d'enthousiasme,  qui  se  sont  renouvelés  à  la  fin  du 
morceau. 

C'est  un  grand  et  légitime  succès  que  celui  de  madame  Pasta 
et  de  Rubini  dans  Otello ,  et  cet  opéra ,  ainsi  rendu  ,  ne  peut 
manquer  d'avoir  encore  une  longue  suite  de  représentations 
fructueuses.  On  nous  a  annoncé  le  Pirate,  la  Somnambule , 
de  Bellini ,  et  la  Semiramide  ;  ne  reverrons-nous  donc  p]us  le 


I 


L'ARTISTE. 


99 


Crociato  de  Meyerbcer,  qui  nous  a  laissé  de  si  beaux  sou- 


7 


THÉÂTRE   DE   L'ODÉON. 


CATHERINE    II. 


C'est  un  ouvrage  bien  entendu  et  comple'tcraent  spirituel  ;  il 
est  gai  surtout ,  gai  de  mots,  de  carartèrcs  et  de  situations.  C'est 
une  anecdote  du  boudoir  de  Catherine;  dangereuse' à  raconter 
pour  les  oreilles  cliastes  et  pleines  de  de'ccncc  et  de  bonne  com- 
pagnie; c'est  une  intrigue  oii  il  y  a  un  peu  de  tout  avec  mesure, 
et  soit  amour,  politique,  intrigue,  courtisancrie ,  despotisme, 
grandeur  de  reine  et  misère  de  femme,  il  y  a  même  au-delà  de 
ce  mérite  ordinaire  conçu  et  fait  par  des  gens  d'esprit,  quelque 
cliosc  de  portée  haute  et  bien  sentie.  C'est  la  figure  de  Potcm- 
kin  à  peine  crayonnée  et  ressemblante ,  mise  en  trois  scènes , 
comme  fait  Grandvillc  d'un  homme  en  trois  coups  de  crayon  , 
cependant  complète  et  frappante.  Ajoutons  à  ces  éloges  que  l'ou- 
vrage a  eu  du  succès  et  qu'il  en  aura  beaucoup.  MM.  Arnoult 
et  Lockroy  sont  les  auteurs  de  cette  ])iècc.  M.  Harel  leur  doit 
des  romcrcicmcns. 


PORTE  SAINT -MARTIN. 

>  /('.iraOïdii  ,     ^rinnr-  mi,  aun/ir  irc/ni  f/  en  /i)\tttr 

Les  auteurs,  MM.  Gustave  Lemoine  et  Lcmoine-Montigny , 
ont  pris  leur  héros  dans  le  donjon  de  Vincennes  pour  ne  le 
quitter  qu'à  soii  lit  de  mort.  Il  y  avait  là  un  inconvénient  im- 
possible à  éviter ,  c'est  que  l'intcrêt  du  spectateur  ne  saurait 
s'attacher  aux  personnages  si  diffcrens  du  malheureux  prison- 
nier, de  l'impe'tueux  tribun,  et  à  aucun  titre  au  Mirabeau 
vendu  à  la  cour.  La  pièce  contient  quelques  intentions  drama- 
tiques ,  dont  il  faut  tenir  compte  pour  l'avenir  aux  jeunes  au- 
teurs; mais  ils  ont  pu  s'apercevoir  eux-mêmes,  à  la  repre'scn- 
tation ,  que  leur  œuvre  aurait  eu  besoin  d'être  revue  et  complétée 
dans  plusieurs  endroits;  par  exemple,  dans  l'entrevue  de  la 
reine  avec  Mirabeau. 

Le  personnage  de  Jacques  Bonhomme ,  attache  à  Mirabeau 
par  la  reconnaissance,  est  heureusement  conçu  et  joué  par 
Jemnia  d'une  manière  toute  digne  d'éloges.  On  ne  peut  en  dire 
autant  pour  (lobert ,  qui  a  trouvé  des  acccns  dignes  de  Mira- 
beau pour  exprimer  les  tourmens  de  la  captivité  et  de  l'agonie, 
mais  qui  ne  nous  a  fait  entendre  qu'un  orateur  lourd  et  vulgaire. 
Cet  acteur  devrait  se  rappeler  que  des  lapsus  lingiiie  ne  %ont 
pas  excusables  dans  la  bouche  de  l'homme  qui  n'a  dû  sa  puis- 
sance qu'à  la  parole. 


Nous  ferons  remarquer  en  ])assant ,  h  l'administration  du 
théâtre,  que  partie  de  l'effet  est  perdue  dans  les  scènes  où  le 
peuple  pai-aîl ,  parce  qu'il  ne  peut  suffire  pour  figurer  le  peuple 
de  la  révolution  du  même  noml)re  de  têtes  que  pour  une  noce 
de  village.  Reproduite,  à  cela  près,  avec  beaucoup  de  fidélité  , 
la  grande  scène  du  jeu  de  Paume ,  d'après  David ,  a  excite  de 
vifs  applaudissemens. 


nouudlfs. 


Le  frontispice  pour  chaque  volume  de  i.'Abtiste  est  aujour- 
d'hui entre  les  mains  du  graveur,  et  sera  livré  à  nos  souscrip- 
teurs très-incessamment.  Les  nombreuses  et  importantes  ocai- 
pations  de  M.  Chcnavard  ont  causé  les  délais  dont  le  mérite 
de  ce  frontispice  dédommagera,  nous  nous  plaisons  à  le  croire, 
le  public  ami  des  arts. 

—  Le  Roi  a  commandé  à  M.  Alfred  Johannot,  pour  la  gale- 
rie historique  du  Palais-Royal,  un  tableau  dont  le  sujet  est  de 
nature  à  produire  un  grand  effet  en  des  mains  si  habiles  :  c'est 
la  duchesse  d'Orléans  annonçant,  en  1767  ,  au  peuple,  du  haut 
du  balcon  du  Palais-Royal,  la  Victoire  d'Ilastembeck. 

—  M.  Decaisne  vient  de  terminer  le  portrait  du  duc  d'Or- 
léans, qui  lui  avait  été  commandé  par  le  ministère  des  travaux 
publics.  La  réputation  méritée  que  ce  peintre  distingué  s'est  ac- 
(]uise  depuis  long-temps  comme  portraitiste  nous  dispense  de 
louer  encore  son  nouvel  ouvrage  destiné  à  la  ville  de  Lyon.  Les 
portraits  de  M.  Decaisne  sont  des  tableaux  complets. 

•—  M.  Barye  est  chargé  de  sculpter  im  buste  du  Roi.  M.  An- 
tonin  Rloine  a  reçu  la  commande  de  celui  de  la  Reine.  Cesdcux 
ouvrages  feront  partie  <jg  l'exposition  de  i83a. 

—  Le  peintre  anglais,  M.  Pickersgill ,  venu  à  Paris,  comme 
nous  l'avons  annoncé,  pour  faire  les  portraits  de  MM.  le  "éné^ 


^00 


L'ARTISTE. 


rai  Lafayette ,  Cuvicr  et  Hiimboldt ,  a  déjà  termine  deux  de  ses 
ouvrages.  Ils  excitent  un  grand  intérêt  parmi  les  artistes  ,  ad- 
mis à  les  voir  dans  l'atelier  du  peintre.  La  mort  de  Jackson  , 
qui  tenait  à  Londres  le  sceptre  du  périrait ,  depuis  le  décès  de 
Thomas  Lawrence  ,  a  laissé  M.  Pickersgill  sans  rival  chez  nos 
voisins  d'outre-mer.  Les  amis  de  l'art  regrettent  vivement  que 
les  portraits  de  cet  artiste  ne  soient  pas  destinés ,  ici ,  à  une 
exposition  publique. 

—  En  Hollande  ,  ni  les  événemens  politiques  ,  ni  les  em- 
prunts ,  ni  la  guerre  n'ont  arrêté  la  marche  pacifique  des  arts. 
Suivant  son  usage ,  l'Académie  des  beaux-arts  d'Amsterdam 
avait  ouvert  son  concours  pour  un  grand  prix  de  peinture.  Tous 
les  sujets  du  royaume  des  Pays-Bas  sont  admis  à  disputer  ce 
jirix  ,  et  l'on  a  remarqué  que  c'est  un  élève  de  l'Académie 
d'Anvers,  M.  H.  Cramer,  qui  l'a  obtenu,  et  que  l'accessit  a 
été  donné  à  un  élève  de  l'Académie  de  Bruxelles ,  M.  G.  Von- 
schendel. 

—  Dans  toute  l'histoire  de  France,  on  trouverait  difficilement 
une  époque  plus  pittoresque  et  plus  favorable  aux  compositions 
historiques  que  celle  de  la  Fronde.  Ces  mœurs  originales ,  sur 

•h'squelles  n'avait  pas  encore  passé  le  niveau  de  la  civilisation 
monarchique;  ces  nobles  turbulens,  ces  magistrats  guerriers, 
ces  abbés  et  ces  belles  dames  diplomates ,  ces  assemblées  du 
palais,  où  chaque  robe^  ronge  ou  noire,  cachait  parfois  un 
poignard,  où  la  foule  terminait  souvent,  le  fer  nu  poing,  les  déli- 
Ijérations  commencées  par  Messieurs  du  parlement;  ces  grandes 
journées  des  barricades,  ces  revues  étranges  des  insurgés  à  la 
Place-Royale ,  l'élégance  du  costume  ,  à  la  fois  ample  et  gra- 
cieux ,  également  éloigné  de  le  mignardise  efféminée  des  cour- 
tisans d'Henri  HI  et  de  la  majesté  fausse  et  outrée  de  l'étiquette 
du  grand  roi ,  tout  se  réunit  pour  recommander  cette  période , 
si  courte  et  si  remplie,  à  l'attention  des  artistes  comme  des  lit- 
térateurs. Plusieurs  tableaux  remarquables ,  relatifs  à  l'histoire 
de  ce  temps ,  ornent  déjà  la  galerie  du  Palais-Royal  :  qui  n'a 
vingt  fois  admiré  Y  Arrestation  des  princes  de  M .  Horace  Ver- 
net?  On  retrouvera  avec  plaisir  quelques-uns  des  sujets  qui 
font  partie  de  celte  galerie,  parmi  des  scènes  capables  d'en 
fournir  bien  d'autres,  dans  un  ouvrage  qui  va  paraître  inces- 
samment ,  sous  le  titre  de  la  Vieille  Fronde ,  scènes  histori- 
ques,  par  M.  Henry  Martin.  Nous  nous  occuperons,  lors  de 
son  apparition ,  de  cette  œuvre ,  à  laquelle  tout  présage  un  fa- 
vorable accueil  ,  dans  ce  temps  ,  où  il  ne  devient  que  trop  né- 
cessaire ,  sous  plus  d'un  rapport ,  de  remettre  la  Fronde  à  l'or- 
dre du  jour. 

—  Il  y  a  bien  long-temps  que  le  Conservatoire  n'avait  produit 
de  véritables  talens  de  chanteur;  en  voici  un,  pourtant,  qui 
peut  donner  de  légitimes  espérances.  Les  débuts  de  Dérivis  fils, 
à  l'Opéra,  sont  très  remarquables  :  avec  une  voix  de  basse  d'un 
bon  timbre  ,  et  qui  peut  gagner  encore,  en  volume  et  en  puis- 
sance ,  ce  jeune  homme  a  du  goût  et  de  la  métliode.  Un  travail 
assidu  lui  assurera  infailliblement  un  beau  rang  dans  la  troupe 
chantante  de  l'Académie  Royale  de  Musique. 


—  Les  ouvrages  d'architecture,  de  peinture,  de  sculpture 
et  de  gravure  de  MM.  les  élèves  qui  ont  obtenu  les  premier  et 
deuxième  grands  prix ,  sont  exposés  depuis  quelques  jours  à 
l'École  des  Beaux-Arts. 

—  Dès  que  M.  Henriquel  Dupont  aura  terminé ,  d'après  ma- 
dame Pasta,  le  portrait  si  impatiemment  attendu ,  il  s'occupera 
de  la  gravure  du  beau  tableau  de  Cromwcll,  de  M.  Paul  Dela- 
roche. 

—  L'Odéon  va  donner  très-prochainement  le  drame  de 
Schneider,  reçu  à  l'unanimité,  et  attribué  à  M.  Villenave  fils, 
jeune  poète,  dont  la  lyre  a  toujours  été  animée  par  un  véritable 
et  chaud  patriotisme. 

—  Les  Deux  Mondes  attirent  en  ce  moment  la  foule  au 
théâtre  du  Palais-Royal,  où  Rabelais,  le  Philtre  et  les  Chan- 
sons de  Bèranger  sont  toujours  vus  avec  grand  plaisir.  Cette 
parodie ,  montée  avec  luxe  ,  est  d'ailleurs  fort  bien  jouée  par 
MM.  Lepeintre  ,  Paul ,  Préval,  et  par  mademoiselle  Éléonore; 
elle  offre  surtout  de  l'attrait  pour  certains  amateurs  ;  nous 
voulons  parler  du  costume  des  haljitans  de  Vile  de  Cocaïbo 

—  Parmi  toutes  les  publications  qui  encombrent  la  librairie, 
se  distingue  un  recueil  de  chansons  patriotiques  et  philosophi- 
ques, par  M.  Charles  htmcûc  ,  et  vaûVaXé  la  Petite  Fronde 
iie  1 83 1 . 

C'est  une  satire  mordante  et  fort  spirituelle  contre  les  Ma- 
zarins  du  jour.  Que  l'auteur  continue  à  allier  la  gaieté  et  la  phi- 
losophie ,  et  le  public  applaudira  toujours  à  ses  compositions. 

Cet  ouvrage  se  trouve  chez  Madame  veuve  Béchet,  libraire, 
quai  des  Auguslins,  n°  5g. 

—  Grande  séance  aujourd'hui  à  l'Académie ,  pour  la  distri- 
bution des  couronnes  aux  élèves  qui  ont  obtenu  les  grands  prix. 
Tout  s'est  passé  avec  le  cérémonial  obligé.  C'était  une  vraie 
séance  académique. 


L'ARTISTE. 


Wi 


6faur-art0. 


INSTITUT   DE   FRANCE. 

siANCE    ANNUELLE    DU    L'ACADEMIE    DES    BEAUX-ARTS. 

M.  Lelhièrcpresidait  cette  réunion  solennelle,  qui  avait 
attiré  beaucoup  de  uionde. 

Un  rapport  de  M.  Ramey  sur  les  ouvrages  des  pen- 
sionnaires français  a  Rome  a  précédé  l'exécution  d'une 
ouverture,  ouvrage  d'un  de  ces  jeunes  artistes,  M.  Paris. 
Le  public  ,  bienveillant  connne  le  rapport  de  M.  Ramey , 
a  vivement  applaudi  ce  morceau  d'une  facture  un  peu 
terne  ,  mais  brillamment  rendu  par  l'orchestre  de 
M.  Grapet. 

Puis  on  a  passé  a  Ij^distribution  des  prix. 

Le  premier  grand  prix  de  peinture  a  été  obtenu  par 
JJjI.  Henri-Frédéric  Schopin,  élève  de  M.  Gros. 

Le  deuxième  grand  prix ,  par  M.  Paul- Auguste  Blanc, 
élève  de  M.  Lethière. 

L'Académie  n'ayant  pas  jugé  "a  propos  de  décerner  un 
premier  grand  prix  de  sculpture ,  un  premier  second  grand 
prix  a  été  accordé  a  M.  Pierre-Charles  Simart ,  élève  de 
M.  Pradier,  et  un  deuxième  second  prix  a  M.  Louis- 
Achille  Bouly ,  élève  de  M.  Bosio. 

M.  Matbieu-Prosper  Morey,  élève  de  M.  Leclère ,  a 
remporté  le  premiergrand  prix  d'architecture  ;  le  deuxième 
grand  prix  a  été  décerné  à  M.  Jeau-Arnould  Léveil , 
élève  de  M.  Huyot. 

La  première  de  ces  nominations  a  été  accueillie  par  la 
désapprobation  d'une  partie  de  l'assemblée,  qui  a  couvert 
d'applaudisscmens  unanimes  le  nom  de  l'autre  lauréat, 
M.  Léveil. 

MM.  Eugène- André  Ondiné,  élève  de  M.  Galle,  et 
Jacques-Auguste  Fauginet,  élève  de  MM.  David  et  Gat- 
teanx,  ont  obtenu,  l'un  le  premier,  l'autre  le  deuxième 
grand  prix  de  gravure  en  médaille  et  en  pierre  fine. 

Le  concours  de  musique  ayant  été,  disait-on,  fort 
brillant  celte  année,  on  s'attendait  "a  plusieurs  nomina- 
tions. Effectivement  l'Académie  a  décerné  trois  prix  et 
une  mention. 

Premier  grand  prix,  M.  Eugène  Prévost,  élève  de 
M.  Lcsueur. 

Deuxième  grand  prix,  M.  Pierre  Legrave,  élève  de 
MM.  Bcrtonct  Fétis. 

Deuxième  second  grand  prix ,  M.  Antoine  Elvart, 
élève  de  MM.  Lesueur  et  Fétis. 

TOME    II.        10*    LIVRAISON. 


Mention  honorable,  M.  Ambroise  Thomas ,  élève  de 
MM.  Lesueur  et  Barbereaa. 

L'Académie  des  beaux-arts  a,  comme  l'Académie  fran- 
çaise, ses  Montlijon.  Ce  sont  MM.  deCaylusetde  J.»tlour 
qni  lui  ont  légué  le  soin  d'encourager,  par  deux  prix  qu'ils 
ont  fondés,  les  brillantes  dispositions  des  jeunes  artistes 
que  leur  âge  exclut  du  concours. 

Le  premier  de  ces  prix  a  été  partagé  entre  M.  Emile 
Signol,  peintre,  élèvede  M.  Gros,  et  M.  Honoré  Ilusson , 
sculpteur ,  élève  de  M.  David.  Le  deuxième ,  entre 
M.  Hippolyte  Holfeld,  élève  de  MM.  Hersent  et  Abel  de 
Pujol,  et  M.  Eugène  Roger,  élève  de  M.  Hersent.  Une 
mention. honorable  a  été  accordée  à  M.  Pcysou. 

Il  ne  restait  plus  qu'à  décerner  la  grande  médaille  d'é- 
mulation, récompense  du  plus  grand  nombre  de  succès 
en  architecture.  C'est  M.  Alphonse  Girard,  élève  de 
MM.  Vaudoyer  et  Lebas,  qui  l'a  obtenue.  Son  nom  a  été 
proclamé  au  milieu  des  plus  vifs^'applaudissemens. 

La  séance  s'est,  selon  l'usage,  terminée  par  l'exécutiou 
de  la  scène  lyrique  qui  avait  remporté  le  grand  prix  de 
composition  musicale.  Le  sujet,  assez  mal  développé  et 
versifié  par  un  membre  de  l'Académie  française ,  est  l'a- 
venture de  Bianca-Capello,  séduite  et  enlevée  par  un  jeune 
homme  de  Florence.  La  composition  de  JE  Prévost  est 
correcte  et  ne  manque  pas  de  grâce  ;  on  am'ait  voulu  y 
trouver  plus  de  mouvement  et  de  chaleur.  Sa  charmante 
sœur  et  Chollet  l'ont  chantée  avec  leur  verve  accoutu- 
mée. 


HISTOIRE    DX:   Ii'ART. 


^/.7.'/. 


y 


Pierre  Puget  naquit  a  Marseille  le  51  octobre' 16S2, 
six  ans  après  la  mort  de  Shakesjware  et  de  Cervantes.  Sa 
première  éducation  fut  assez  négligée.  A  quatorze  ans,  il 
futplacé  par  son  père  chez  un  sculpteurde  galères  nommé 
Roman.  Au  bout  d'un  an ,  son  maître  s'aperçut  qu'il  n'a- 
vait plus  rien  "a  lui  apprendre ,  et  lui  confia  la  dii-ection  de 
plusieurs  travaux  importans.  A  seize  ans,  Puget  construi- 
sit et  sculpta  lui-même  en  grande  partie  une  galère  dont 
il  avait  de.ssiné  le  plan. 

Mais  ce  travail  ingénieux  et  mesquin  ne  pouvait  suffire 
a  son  intelligence.  A  dix-sept  ans ,  il  partit  en  Italie  avec 
le  projet  de  devenir  un  grand  peintre.  Il  voyageait  a  pied 
et  pauvrement.  Arrivé  a  Florence,  il  demanda  vainement 
de  l'ouvrage,  et  fut  partout  éconduit.  Déjii  même  il  avait 
misses  bardes  en  gage,  lorsquele hasard  lui  fit  rencontrer 

10 


^02 


L'ARTISTE. 


un  sculpteur  en  bois,  qui,  sur  sa  demande,  voulut  bigu 
mettre  son  talent  a  l'épreuve.  Le  jeune  Marseillais  impro- 
'visa  sur-le-champ  plusieurs  dessins  de  meubles  enjout 
genre.  Dès  ce  moment,  il  fut  accueilli  et  cboyé  dans  la 
maison.  Son  nouveau  maître  l'admit  a  sa  table  et  le  traita 
comme  son  fils.  Cette  année,  si  obscure,  dont  les  œuvres 
nous  sont  inconnues,  fut  sans  doute  une  des  plus  heureu- 
ses de  sa  vie. 

Mais  son  premier  goût  de  peinture  ne  s'était  pas  refroi- 
di. 11  quitta  sans  peine  et  sans  regret  le  sort  paisible  qu'il 
avait  trouvé,  et,  sur  la  recomn^findation  d'un  des  amis 
de  son  père,  a.dix-huitans  il  fut  présentéaCortone.  Bien- 
tôt il  l'aida  dans  ses  travaux,  il  devint  son  élève  de  pré- 
dilection, et  l'on  montre  encore  aujourd'hui,  dans  un  pla- 
fond du  palais  Barberini ,  deux  figures  de  tritons  que  la 
tradition  lui  attribue. 

Cortone  voulut  l'emmener  dans  ses  voyages  pour  par- 
tager avec  lui  la  décoration  de  nouveaux  palais  ;  mais 
Puget  désirait  revoir  sa  patrie,  et,  en  1643,  malgré  les 
offres  les  plus  séduisantes,  il  était  de  retour  a  Marseille. 

Il  avait  alors  vingt-un  ans.  Appelé  a  Toulon  par  le  duc 
de  Brézé,  il  exécuta  un  vaisseau  de  60  canons.  11  porta 
dans  cette  œuvre  nouvelle  toute  l'énergie  et  toute  la  har- 
diesse de  son  invention.  Pour  la  première  fois  on  vit  une 
poupe  ornée  de  deux  galeries  superposées  ,  de  quatre 
figures  colossales  en  ronde-bosse ,  et  de  plusieurs  bas-re- 
liefs. L'artiste  avait  composé  plusieurs  allégories  en  l'hon- 
neur d'Anne  d'Autriche,  devenue  régaitedu  royaume.  Ce 
vaisseau  fut  terminé  en  i  646  et  prit  le  nom  de  la  Reine. 
A  peine  cet  ouvrage  était-il  terminé  qu'un  religieux, 
chargé  par  la  reine-régente  de  mesurer  et  de  dessiner  les 
principaux  monumens  de  l'Italie,  prit  avec  lui  le  jeune 
Puget.  Ce  fut  dans  ce  nouveau  voyage  qu'il  conçut  pour 
l'architecture  une  passion  décidée.  Dès  ce  moment,  dans 
sa  pensée ,  il  devait  être  d'abord ,  et  pour  sa  gloire ,  archi- 
tecte ,  peintre  pour  se  distraire  et  se  délasser ,  et  sculpteur 
seulement  a  ses  piomens  perdus.  La  postérité  n'a  pas  con- 
firmé son  choix. 

En  i  655  il  était  de  retour  a  Marseille.  Il  exécuta  succes- 
sivement plusieurs  tableaux  d'église  pour  Marseille,  Aix, 
Toulon, Cuers,  la  Ciotat.  De  ce  nombre  sont  V  ylnnoncialion 
et  la  Fisitation  ^  le  Sauueur  du  monde,  destinés  a  Aix, 
et  exécutés  dans  les  proportions  de  la  nature,  et  plusieurs 
•petits  tableaux,  entre  autres  les  baptêmes  de  Constantin 
et  de  Clouis ,  destinés  a  la  ville  de  Marseille. 

Au  milieu  de  ces  travaux,  une  maladie  grave  vint  le 
surprendre  vers  1655.  Les  médecins  lui  défendirent  de 
continuer  la  peinture,  et  c'est  à  cette  époque  seulement 
qu'il  commença  la  sculpture  en  marbre  ;  car  aucun  mo- 
nument public  ne  témoigne  que  jusque  Ta  il  s'en  fût  jamais 
occupé.  Il  avait  alors  trente-trois  ans,  et,  pour  la  pre- 


mière fois ,  il  venait  de  rencontrer  sa  véritable  vocation, 
celle  qu'il  a  suivie  et  qui  lui  assure  l'immortalité. 

En  1 656  il  construisit  la  porte  et  le  balcon  de  l'hôtel- 
de-ville  de  Toulon.  Ce  balcon,  chef-d'œuvre  de  sculp- 
ture, est  soutenu  par  deux  termes  ou  atlas,  et  sert  de 
couronnement  a  la  porte.  Comme  ces  deux  figures,  en 
raison  même  de  leur  altitude,  se  distinguent  par  des  con- 
tractions musculaires  énergiques  et  prononcées ,  un  bio- 
graphe, dont  il  faut  louer  d'ailleurs  la  candeur  et  la  naïveté, 
a  supposé  que  Puget  avait  voulu  faire  allusion  aux  travaux 
exécutés  dans  l'arsenal  par  les  prisonniers.  Je  voudrais 
bien  savoir  a  quoi  font  allusion  les  prisonniers  de  Michel- 
Ange,  que  nous  avons  au  musée  d'Angoulême,  et  s'il 
faut  pour  les  expliquer  et  les  comprendre  autre  chose 
que  le  génie  ardent  du  statuaire. 

lia  même  année  il  fut  appelé  en  Nonnandie ,  et  il  exé- 
cuta, dans  la  terre  de  Vaudreuil,  deux  groupes  en  pierre 
de  Vernon,  de  la  hauteur  de  huit  pieds  et  demi.  Her- 
cule, et  Janus  et  la  Terre.  Et  à  ce  propos  nous  nous 
étonnons  que  ce  genre  de  décor«ion  peu  dispendieux 
soit  aujourd'hui  abandonné.  La  pierre  bien  choisie,  et 
travaillée  avec  soin,  atteint  quelquefois  a  la  même  finesse 
d'exécution ,  à  la  même  expression  délicate  et  souple  que 
le  Carrare  ou  le  Paros. 

L'année  suivante  il  vint  k  Paris  pour  la  première  fois; 
il  y  fit  la  connaissance  d'ini  architecte  nommé  Le  Pautre. 
Ce  nouvel  ami,  émerveillé  de  son  talent,  le  présenta  au 
surintendant  Fouquet,  le  vanta  avec  chaleur;  Fouquet 
le  chargea  de  décorer  son  château  et  ses  jardins  de  Vaux- 
le- Vicomte,  et  l'envoya  choisir  des  marbres  a  Carrare.  Le 
bruit  de  son  nom  parvint  jusqu'à  Mazarin ,  qui  le  fit  prier 
par  Colbert ,  alors  son  secrétaire ,  de  travailler  pour  lui  ; 
mais  Puget  n'avait  qu'une  parole  :  il  résista  généreusement 
aux  promesses  et  aux  propositions  du  cardinal.  Plus  lard, 
peut-être  ,  Colbert  s'en  souvint  avec  dépit.  Le  jeune  ar- 
tiste partit  pour  Carrare,  en  exécution  du  contrat  passé 
avec  Fouquet. 

Au  moment  de  partir,  consulté  par  sa  ville  natale,. il 
donna  pour  le  nouvel  hôtel-de-ville  des  plans  et  des 
dessins  très-détaillés  qu'on  a  suivis  assez  exactement , 
mais  qu'on  apprécierait  mal  aujourd'hui ,  à  travers  les 
nonijjreuses  altérations  qu'a  subies  le  travail  primitif. 

Arrivé  en  Italie ,  il  séjourna  long-temps  a  Gènes.  Il 
apprit  la  disgrâce  de  Fouquet,  et  dut  renoncer  aux  nom- 
breux projets  qu'il  avait  conçus  au  départ.  Toutefois  il 
mit  le  temps  a  profit,  et  il  exécuta  successivement  la 
statue  dite  l'Hercule  français,  qui  se  voit  aujourd'huij 
dans  la  salle  d'assemblée  de  la  chambre  des  pairs  ;  une 
statue  colossale  d'Alexandre  Sauli,  un  saint  Sébastien,^ 
un  groupe  de  l'Assomption,  une  figure  de  la  Vierge,  ni 
saint  Philippe  de  Neri ,  et  un  groupe  de  l'enlèvement^ 


L'ARTISTE. 


103 


d'Hélène.  Bernini ,  ayant  vu  ces  difiërens  ouvrages  et  la 
porte  de  l'hôtcl-de-ville  de  Toulon ,  eut  la  générosité  de 
s'étonner  (ju'on  l'eût  appelé  en  France,  puisqu'on  avait 
un  tel  homme.  11  proclama  hautement  sa  supériorité. 
Etait-il  de  bonne  foi ,  et  dans  l'ivresse  du  succès  et  de  la 
fortune,  pouvait-il  croire  qu'il  lui  restât  encore  quelque 
chose  a  apprendre  ?  Peut-être  ses  paroles  n'étaient-elles 
qu'un  nouveau  moyen  de  réussir,  une  modestie  officielle 
destinée  a  populariser  son  nom. 

Quoi  qu'il  en  soit,  sur  la  recommandation  de  l'artiste 
italien  Colbert  rappela  Puget  d'Italie.  Et  quel  emploi 
croyez-vous  qu'il  lui  offrit  ?  l'embellissement  de  Versailles 
ou  de  Fontainebleau?  Oh  que  non  pas!  Le  rusé  ministre 
n'avait  pas  oublié  son  échec  auprès  de  Puget.  Il  avait  en- 
core sur  le  coeur  la  commission  dont  Mazarin  l'avait  char- 
gé et  le  noble  refus  qu'il  avait  essuyé  !  Il  nomma  Puget 
directeur  de  la  décoration  des  vaisseaux  "a  Toulon ,  avec 
un  traitement  de  trojs  mille  six  cents  livres. 

Malgré  la  mesquinerie  d'un  pareil  emploi,  Puget  n'hé- 
sita pas  a  revenir  dans  sa  patrie ,  et  renonça  sans  amer- 
tume au  sort  brillant  qu'il  avait  trouvé  en  Italie.  Il  s'oc- 
cupait aloi's  d'une  église  paroissiale  pour  la  maison  Doria. 
Déjà  les  plans  et  les  dessins  étaient  tracés.  Il  allait  se  mettre 
à  l'œuvre  et  poser  la  première  pierre.  Les  familles  Sauli  et 
Lomellini  lui  faisaient  chacune  une  pension  annuelle  de 
trois  mille  six  cent  livres,  et  en  outre  lui  payaient  tous  ses 
ouvrages.  Le  sénat  de  Gènes  venait  de  le  choisir  pour 
peindre  et  décorer  la  salle  du  grand  conseil. 

Néanmoins  Puget  ne  balança  pas  un  seul  instant  entre 
l'Italie  et  la  France.  Arrivé  à  Toulon  en  1 669,  il  s'occupa 
immédiatement  de  la  construction  et  de  la  décoration  du 
vaisseau  commandant,  leMagnificjue,  de  \ 04 canons,  celui 
que  montait  le  duc  de  Beaufort  dans  l'expédition  mal- 
lieureuse  où  il  perdit  la  vie,  et  qui  fut  englouti  la  même 
année.  Il  apportait  à  cette  œuvre  immense  une  infatigable 
activité.  Un  jour  cependant  le  duc  se  permit  de  le  gour- 
mander  sur  la  lenteur  de  ses  travaux.  Monseigneur,  lui  dit 
Puget  impatienté ,  si  mes  services  ne  sont  pas  agréables  a 
votre  altesse,  je  la  prie  de  me  donner  mon  congé  !  Le  roi, 
répondit  le  prince,  ne  retient  personne  malgré  lui.  A  ces 
mots  Puget  le  quitta  brusquement,  rentra  chez  lui,  et  déjà 
il  s'occupait  de  tout  préparer  pour  retourner  a  Gênes  lors- 
que le  duc,  après  un  instant  deréllexion,  lui  députa  un  de 
ses  pages  pour  le  prier  de  revenir  ;  il  fit  quelques  pas  vers 
lui,  l'embrassa,  le  pria  d'oublier  le  passé,  et  Puget  acheva 
son  ouvrage,  admirable,  au  récit  des  contemporains,  mais 
dont  il  n'existe  pas  même  un  débris.  Il  avait  sculpté  sur  la 
poupe  d'innombrables  figures  de  vingt  pieds  de  haut, 
ronde-bosse  ,  vivantes  et  animées,  groupées,  entrelacées. 
C'était  une  merveille  :  poiu-quoi  le  temps  nous  l'a-t-il 
enviée? 


Après  avoir  décoré  quelques  autres bâtiroens  de  moindre 
importance,  et  dont  l'arsenal  de  Toulon  possède  aujour- 
d'hui plusieure  fragmens  précieux,  il  construisit  pour  son 
habitation  personnelle  une  maison  élégante  et  simple,  pa- 
reille à  peu  près  h  celles  du  Cours  de  Marseille.  Il  peignit 
sur  un  des  plafonds  les  trois  parques.  Cette  peinture  est 
aujourd'hui  perdue. 

A  la  même  époque  il  sculpta  pour  le  tabernacle  en  mar- 
bre de  l'église  des  Minimes  de  Toulon  deux  anges  enfans. 
Il  enrichitde  ses  ouvrages  plusieurs  monumens  de  la  même 
ville  ;  puis  il  conçut  im  projet  qui  allait  admirablement  a 
son  génie,  qui  flattait  sa  passion  favorite,  un  projet  d'ar 
senal.  Il  avait  dessiné  et  fait  approuver  ses  plans.  Il  l'avait 
emporté  sans  peine  sur  tous  ses  rivaux ,  car  les  rivaux  ne 
manquent  jamais  au  génie  ;  déjà  même  la  construction  était 
commencée.  L'envie  découragée, -en  désespoir  de  cause, 
ne  trouva  d'autre  moyen  que  d'incendier  les  travaux  com- 
mencés, et,  depuis,  ce  monument  n'a  jamais  été  repris. 

Cette  basse  et  ignoble  vengeance  fut  un  coup  terrrible 
et  douloureux  pour  Puget.  Il  demanda  et  obtint  son 
congé,  et  revint  dans  sa  ville  natale.  De  retour  à  Marseille, 
il  se  construisit  unemaison.  Ce  qui  frappe  dans  cet  édifice, 
encore deboutaujourd'hui,  c'est  le  caractère  mélancolique 
et  religieux  de  la  décoration.  Au-dessus  du  premier  étage 
se  trouve  ime  niche  où  l'auteur  avait  placé  un  buste  du 
Christ ,  remplacé  maintenant  par  une  copie.  Au-dessous 
on  lit  ces  mots  :  Salfator  mundi ,  miserere  nohis;  et  plus 
haut,  à  l'c'tage  supérieur,  dans  le  couronnement  qui  sur- 
monte la  corniche  :  Ntd  bien  sans  peine. 

Depuis  la  mortdu  grand  artiste,  ce  monument  si  simple 
et  si  grave ,  symbole  vivant  et  complet  de  son  ancienne 
destinée,  a  été  dégradé  par  l'établissement  d'une  boutique. 
L'ignorance  de  ses  compatriotes  n'a  pas  même  respecté  sa 
douleur.  Profanation  !  tout  récemment  M.  Pencliaud,  ar- 
chitecte du  département ,  en  a  retrouvé  le  dessin  original 
et  complet. 

La  même  année  Puget  construisit  pour  sa  patrie  un  mo- 
nument d'utilité  publique  :  une  halle  aux  poissons,  qui 
porte  aujourd'hui  sou  nom  ,  la  Ilalle-Puget ,  et  dont  il 
avait  obtenu  l'adjudication  au  prix  de  huit  mille  trois 
cent  cinquante  livres.  C'est  une  œuvre  pleine  d'élégance 
et  de  légèreté. 

En  1675,  il  exécuta  pour  l'hôtel-de-ville  de  Marseille 
un  écussonaux  armes  de  France,  .soutenu  par  deux  anges 
enfans ,  f  t  destiné  à  onier  le  portail.  Il  désirait  tellement 
embellir  de  ses  œuvres  les  lieux  oii  il  avait  passé  sa  pre- 
mière jeunesse,  qu'il  livra  cet  ouvrage  aux  échevins  pour 
la  somme  de  quinze  cents  francs  ,  prix  inférieur  à  ses  dé- 
boursés. 

Quelques  années  auparavant ,  pendant  son  séjour  a 
Toulon,  il  avait  commencé  pour  lui-même,  et  sans  des- 


AOi 


L'ARTISTE. 


tiiiation  spéciale  ,  son  AJilon  et  son  bas-relief  de  Diogène. 
Ces  deux  ouvrages  sont  aujourd'hui,  l'un  a  Paris ,  au 
musée  d'Angoulème  ,  dans  la  salle  qui  fait  suite  a.  celle 
de  la  Diane,  l'autre  au  château  de  Versailles  ,  à  gauche 
sous  le  portique,  en  entrant  dans  le  jardin.  Le  Nôtre  vit  le 
Milon ,  l'admira  vivement,  en  fit  l'éloge  "a  Ct)!bert,  a 
Louvois,  au  roi  lui-même.  Sur  la  recommandation  de  l'ar- 
chitecte a  qui  nous  devons  l'un  des  plus  ennuyeux  et  des 
plus  monotones  châteaux  qui  soient  au  monde ,  le  roi 
demanda  le  Milon  pour  son  château  de  Versailles ,  et ,  en 
1685,  ce  groupe  magnifique  arriva  dans  l'Orangerie 
en  présence  de  Louis  XIV  et  de  sa  cour.  Marie-Thérèse, 
présente  au  moment  où  on  le  découvrit ,  s'écria  avec  une 
douleur  naïve  :  Ah  !  le  pauvre  homme.  Ce  mot  fit  fortune 
parmi  les  courtisans ,  et  dès  ce  moment  la  réputation  de 
Puget  fut  assurée. 

Mais  Puget  n'assista  pas  a  l'avènement  de  sa  gloire,  il 
demeura  tranquille  "a  Marseille ,  et  n'apprit  l'enthou- 
siasme de  la  cour  que  par  une  lettre  de  Lebrun ,  pre- 
mier peintre  du  roi. 

S'il  est  vrai ,  comme  on  l'assure  ,  que  M.  Eugène  De- 
véria  achève  en  ce  moment  un  plafond  pour  le  Louvre  , 
dont  le  sujet ,  donné  par  l'administration  des  Musées 
royaux ,  est  conçu  en  ces  termes  :  Puget  -présentant  son 
Milon  à  Louis  XIV ,  en  -présence , de  sa  cour ,  il  faut 
■  avouer  que  ce  choix  a  été  bien  mal  inspirée  La  peinttS'e  , 
dit-on ,  vaut  mieux  que  la  ISaissance  d'Henri  IV.  A  la 
bonne  heure  ;  et  nous  le  souhaitons  ,  et  nous  serons  des 
premiers  a  le  proclamer  s'il  y  a  lieu.  Mais  pourquoi  choi- 
sir un  épisode  imaginaire  dsns  la  vie  de  l'arliste?  Pour- 
quoi le  mettre  a  la  cour,  puisqu'il  n'y  a  pas  mis  les  pieds 
une  seule  fois  dans  sa  vie?  Pourquoi  inventer  à  plaisir,  et 
si  malheureusement,  un  fait  que  sa  vie  entière,  modeste  et 
retirée,  contredit  formellement?  Serait-ce  par  hasard  pour 
faire  suite  au  discours  de  M.  de  Chabrol  ?  On  se  souvient 
peut-être  que  dans  une  de  ses  harangues  officielles  ,  le 
préfet  de  la  Seine  remerciait  leZoM/VX/J/dcDupaty  d'a- 
voir donné  a  la  France  Pierre  Corneille.  Cette  fois-ci,  sans 
doute ,  on  a  voulu  remercier  Louis  XIV  d'avoir  donné 
à  la  France  Pierre  Puget.  Maladroit  mensonge,  gauche 
remerciement  ! 

Que  Jules  II  ait  fait  Raphaël ,  je  le  veux  bien  !  On  n'a 
pas  oublié  que  sur  les  dessins  du  jeune  artiste  il  se  décida 
a  faire  effacer  les  loges  commencées  et  à  lui  confier  le 
Vatican.  Le  nom  de  Jules  II  est  consacré  dans  l'histoire 
de  l'art ,  et  l'éternelle  reconnaissance' du  génie  lui  est  ac- 
quise. 

Mais  je  défie  que  l'on  m'explique  comment  Colbert  ou 
son  maître  ont  participé  au  Milon,  en  nommant  Puget 
directeur  de  la  décoration  des  vaisseaux  a  Toulon. 

Voici  quelques  fragmens  de  la  lettre  de  Lebrun  à  Pu- 


get :  «  Lorsque  Sa  Majesté,  lui  dit-il,  me  fit  l'honneur 
de  me  demander  mon  sentiment ,  je  tâchai  de  lui  faire  re- 
marquer toutes  les  beautés  de  votre  ouvrage.  Je  n'ai  fait 
en  cela  que  vous  rendre  justice  ;  car,  en  vérité,  cette  fi- 
gure m'a  semblé  très-belle  dans  toutes  ses  parties  ,  et  tra- 
vaillée avec  un  grand  art.  »  Puis,  quelques  lignes  plus 
bas  :  «  Je  vous  témoignais  ,  dans  une  précédente  lettre  , 
l'estime  que  je  fais  de  votre  mérite ,  et  vous  demandais 
part  en  votre  amitié ,  faisant  plus  de  cas  de  l'affection 
d'une  personne  de  vertu  comme  vous  que  de  celle  des 
plus  qualifiées  de  notre  cour.  »  On  peut  voir  le  reste  de 
la  lettre  dans  le  P.  Bourgerel ,  pages  55  et  56,  Mémoires 
pour  servir  à  f  histoire  de  plusieurs  hommes  illustres  de 
Proi^eiice. 

Ainsi  il  reste  prouvé  avec  toute  l'évidence  et  toute 
l'authenticité  possibles  que  Puget  n'était  pas  a  Versailles 
et  n'a  pas  présenté  son  3Iilon  au  roi. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  Louis  XIV  ftit  si  charmé  de  ce 
nouvel  ouvrage  qu'il  chargea  Louvois  de  demander  à  l'ar- 
tiste un  autre  groupe  qui  pût  servir  de  pendant  "a  celui- 
ci.  Nous  donnerons  ici  quelques  lignes  de  la  réponse  de 
Puget,  en  date  du  20  octobre  1685;  il  propose  sou 
groupe  d! Andromède,  commencé  depuis  quelques  an- 
nées, puis  il  ajoute  :  «  Je  suis  dans  ma  soixantième 
année  ;  mais  j'ai  des  forces  et  de  la  vigueur,  Dieu  merci , 
pour  servir  encore  long-temps.  Je  suis  nourri  aux  grands 
ouvrages ,  je  nage  quand  j'y  travaille ,  et  le  marbre  trem- 
ble devant  moi,  pour  grosse  que  soit  la  pièce.  »  Puis  , 
après  ces  paroles ,  si  naïves  et  si  sublimes ,  il  ajoute, 
avec  une  candeur  trop  vraie  pour  être  jouée  :  «'Toute- 
fois, Monseigneur,  avant  de  penser  à  aucun  autre  ou- 
vrage ,  je  crois ,  sauf  votre  bon  plaisir ,  qu'il  faudra  at- 
tendre que  mon  Andromède  soit  posée  a  sa  place  ,  et  j'es- 
père qu'alors  vous  serez  persuadé  de  ma  suffisance.  >> 
(  Bourgerel ,  pages  58  'a  48  ,  oper.  citât.  ). 

Nous  voyons  par  cette  lettre  que  Puget ,  contre  l'usage 
aujourd'hui  malheureusement  adopté,  travaillait  lui-même 
le  marbre,  et  ne  livrait  pas  au  praticien  le  soin  de  tra-. 
duire  son  œuvre,  et  de  la  mettre  au  compas  ;  quelquefois 
même,  comme  on  le  sait  d'ailleurs  par  le  récit  de  ceux 
qui  l'ont  connu  et  qui  l'ont  vu  à  l'œuvre,  il  commençait 
sans  esquisse  a  équarrir  le  marbre.  Ainsi  faisait  aussi 
Michel-Ange.  Tous  deux  avaient  dans  leur  cerveau  le 
programme  qu'ils  voulaient  suivre.  Je  sais  bien  que  c'est 
a  cette  déplorable  habitude  qu'il  faut  attribuer  ce  qui 
manque  au  pied  d'un  prisonnier  ;  mais  a  ce  compte  je 
crois  que  nous  n'avons  rien  perdu.  Que  manquc-t-il  aux 
statues  qui  écrasent  la'Chambre  des  députés?  ni  pieds 
ni  mains  :  il  leur  manque  de  la  sculpture. 

Je  sais  bien  qu'Antonio  Canova  avait  souvent,  dans 
son  ateliej,  jusqu'à  soixante  praticiens  plus  ou  moins  ha- 


L'ARTISTE. 


-105 


liiles,  qui  mettaient  au  point  ses  esquisses,  ou  qui  fai- 
saient des  répliques  de  ses  œuvres  déjà  vendues.  C'est  fort 
Lieu  pour  ses  liéritiers,  pour  la  ])arure  de  ses  uiaîtresses; 
mais  pour  l'art,  je  ne  connais  que  la  rcpouse  d'Alceste  : 
Le  temps  ne  fuit  rien  à  r  affaire. 

Reveuous  a  Pui^et.  Deux  ans  plus  tard,  sur  la  demande 
du  roi ,  le  groupe;  d'Andromède  l'ut  eu  effet  placé  dans  le 
parc  de  Versailles,  à  la  place  qu'il  occupe  encore  aujour- 
d'hui. Et  h  ce  projios,  nous  saisirons  l'occasion  de  deman- 
der pourquoi  Ton  expose  k  la  pluie  l'œuvre  d'un  niallre  ; 
pourquoi ,  malgré  les  dégâts  nombreux  qu'elle  a  déjà  su- 
bis, on  coiiiiiuie  de  la  laisser  se  détruire  de  jour  en  jour, 
taudis  qu'on  réserve  pour  les  galeries  les  statues  et  les 
groupes  des  artistes  vivans.  Encore  si  on  savait  choisir 
une  place  conveualile  !  Mais  on  ne  veut  pas  comprendre 
que  telle  chose,  boiuie  en  Grèce  ou  en  Italie,  sous  un 
soleil  éclatant  et  cliaiul ,  est  absurde  dans  un  climat  plu- 
vieux et  humide  comme  le  nôtre.  Et  pour  que  rien  ne 
manque  a  l'ineptie  d'une  pareille  conduite,  ou  a  mis 
l'Andromède  a  l'omlire  sous  un  taillis  épais,  impénétrable, 
qui  recueille  et  thesauri.se  la  pluie  connue  un  réservoir, 
et  qui  la  distille  goultc  a  goiute  sur  les  épaules  et  le  sein 
d'Andromède,  sans  permettre  an  soleil  de  la  sécher.  De 
cette  façon,  comme  l'Académie  des  Sciences  le  constate- 
rait au  besoin  ,  dans  un  nippoit  au  ministre,  si  l'on  vou- 
lait consulter  une  commission  ad  hoc,  le  marbre  se  décom- 
pose de  jour  en  jour  par  l'action  combinée  de  l'air  et  de 
l'eau  ;  il  se  nuance  et  se  colore,  il  s'use  et  se  rouge.  Qu'on 
y  preiuie  garde ,  la  gorge  et  les  cheveux  de  l'Andromède 
y  passeront;  taudis  que  les  cuisses  et  les  épaules  de  la 
Biblls  de  ]\I.  Diipaly  s.;  conserveront  pures  et  entières  à 
l'ombre  du  musée  d'Angoulème.  Allons  ,  messieurs  de 
l'Institut,  que  l'exemple  de  M.  Bosio  ,  premier  sculpteur 
du  roi,  vous  encourage  ;  voyez  connue  sou  groupe  fait  bon 
effet  aux  Tuileries,  en  face  du  Meléagre.  Cédez  la  place 
à  Puget,  et  allez  conquérir  en  plein  vent  mie  renommée 
populaire. 

L'Audroitiède  fut  présentée  au  roi  par  François  Puget 
fils  de  l'auteur,  et  le  roi  daigna  lui  dire  :  «Votre  père  est 
grand  et  illustre,  et  il  n'y  a  personne  dans  l'Europe  qui 
puisse  l'égaler.  »  Ce  groupe  fut  payé  quinze  mille  francs; 
le  marbre  avait  coûté ,  eu  y  joignant  les  frais  de  trans- 
port,  neuf  mille  cinq  cents  francs.  Si  l'on  ajoute  six  an- 
nées de  travail ,  on  voit  qu'il  ne  restait  rien  a  l'artiste. 
Voilij  comme  Louis-le-Graud  encourageait  les  arts.  Voilii 
le  siècle  que  Voliaire  a  mis  a  côté  des  siècles  de  Périclès, 
de  Léon  X  et  d'Auguste  ! 

Puget  ajjprochait  de  la  fin  de  sa  carrière  et  cependant 
son  génie  ne  se  refroidissait  pas.  Il  fai.saii  tous  h  s  jours 
de  nouveaux  projets.  Il  voulait  faire  pour  Vei-sailles  une 
statue  équestre  de  Louis  XIV,  luie  figure  d'Apollon  de 


trente-huit  pieds  de  haut ,  qui  se  serait  élevée  au-dessus 
du  canal ,  portée  par  des  rochers,  autour  desquels  se« 
raient  venus  se  grouper  des  sirènes  et  des  tritons. 

En  même  temps  qu'il  travaillait  aux  esquisses  de  c« 
différens  ouvrages  il  exposait  au  roi  que  le  prix  alloué 
pour  son  Andromède  payait  "a  peine  ses  déboursés.  Mais 
son  placet  demeura  sans  réponse. 

Pour  se  consoler  de  cette  injustice  dédaigneuse,  il  com- 
mença de  nouveaux  ouvrages;  il  fit  p)ur  Marseille  l'es- 
quisse d'une  statue  éque^re  et  colossale  de  Louis  XIV; 
Le  cheval  était  au  galop  et  devait  être  soutenu  par  des 
ligures  de  soldats  ennemis  morts  ou  mouraus;  il  avait 
déjà  travaillé  deux  ans  aux  dessins  et  aux  plans  détaillés 
de  la  place  au  milieu  de  laquelle  on  devait  élever  cette 
statue.  Ou  était  convenu  de  -150,000  francs  pour  la  sta- 
tue, et  l'artiste  devait  fournir  les  matériaux  :  l'ignoble 
statue  de  la  place  dçs  Victoires  coûte  quelque  chose  de 
plus.  Par  pudeur,  nous  ne  voulons  pas  dire  le  chiffre. 
Un  sculpteur  obscur,  Clérion,  fil  espérer  une  économie 
de  i  2,000  francs.  Sur  cette  parole  en  l'air,  le  contrat  fut 
rompu.  Pugft  pririit  pour  Paris.  Louvois  le  présenta  au 
roi;  mais  sa  rtilamation  fut  inutile.  Pour  toute  réponse, 
le  roi  lui  remit  une  médaille  d'or,  avec  celte  inscription  : 
Félicitas  publica.  Dérision  ! 

Le  projet  de  Clérion  ne  fut  pas  exécuté  ^  malgré  l'éco- 
nomie. Puget  revint  a  Marseille,  et  se  bâtit  une  maison 
dans  un  jardin  hors  de  la  ville;  il  y  ajouta  une  fondation 
pieuse.  C  est  dans  celte  maison  qu'il  passa  les  dernières 
années  de  sa  vie.  De  1689  a  1694.,  il  construisit  l'égl  se 
de  l'hospice  de  la  Charité.  Cet  édifice  a  été  achevé  par 
son  iils.  Sou  dernier  ouvrage  est  un  bas-relief,  de  cinq 
pieds  de  haut  et  de  trois  et  demi  de  large ,  la  Peste  de 
3Iilan ,  qui  se  voit  aujourd'hui  ii  Marseille  dans  la  sjille 
du  conseil  de  sauté.  Cet  ouvrage,  qui  n'est  pas  complète- 
ment terminé,  dailleui-s  un  des  meilleurs  de  l'auteur,  a 
été  acheté  au  pelit-fils  de  Puget,  moyennant  la  somme  de 
10,000  francs,  plus  une  rente  viagère  de  500  livres.  Il  se 
compose  de  quinze  figures. 

Puget  mourut  dans  son  lit  le  i  décembre  1694-,  après 
une  courte  maladie,  a  l'âge  de  soixante-douze  ans. 

Comnie  on  le  voit ,  sa  vie  n'a  guère  été  mêlée  au  mou- 
vement et  au  bruit  du  monde  ;  il  a  vécu  dans  son  art  et 
pour  son  art,  il  n'a  guère  participé  a  l'éclat  de  son  siècle. 
11  était  naïf  comme  La  Fontaine,  et  recueilli  cumme  lui. 

Maintenant  que  nous  savons  sa  vie  extérieure,  il  nous 
reste  il  voir  ce  qu'il  a  fait  pour  l'art,  ee  que  >aleut  ses 
œuvres ,  quelle  place  il  occupe  dans  Thisloire,  et  s'il  faut 
inscrire  sou  nom  h  côté  de  Rubens  ou  de  Michel-Ange  ; 
l'analyse  du  Milon  et  de  ï Andromède  tésoudra  nos 
doutes. 

L'Andromède  et  le  Milon  sont  les  deux  œuvres  capi- 


-lOG 


L'ARTISTE. 


taies  de  Puget.  Il  nous  est  impossible  d'apprécier  d'une 
façon  exacte  et  précise  sou  talent  d'architecte  et  de  pein- 
tre; mais  d'après  des  témoignages  honorables,  en  com- 
parant les  avis  des  hommes  éclairé?  de  son  temps  et  du 
nôlre  qui  ont  pu  "a  loisir  parcourir  la  ï'rance  et  l'Italie  et 
contempler  îi  leur  gré  toutes  les  merveilles  si  variées  et  si 
riches  de  l'artiste  marseillais  ,  il  faut  croire  que  son  apti- 
tude spéciale  l'appelait  h  lu  statuaire. 

L'Andromède  ne  vaut  pas  le  Milou,  "a  beaucoup  près  , 
et  cependant  elle  fait  tache , .  par  son  mérite  éclatant 
et  singulier,  au  milieu  des  statues  innombrables  que 
Louis  XIV  avait  semées  dans  le  parc  de  Versailles.  Quand 
on  arrive  devant  ce  groupe  après  avoii-  parcouru  les  allées 
et  conXre-allées  où  s'entassent  dans  un  oubli  profond  et 
mérité  tant  de  nymphes  et  de  demi-dieux  dont  Chompré 
pourrait  seul  dresser  le  catalogue,  lor.squ'après  avoir  sin- 
cèrement déploré  le  fastueux  gaspillage  de  tant  de  marbre 
où  le  ciseau  de  Phidias  aurait  trouvé  des  chefs-d'œuvre, 
on  rencontre  enfin,  adroite  dans  l'avenue  du  Canal, 
l'œuvre  de  Puget,  on  éprouve  un  vif  saisissement,  on 
croit  assister  'a  la  résurrection  violente  d'un  autre  âge.  Et 
en  effet,  Puget  ressemble  si  peu  et  de  si  loin  a  son  siècle , 
il  y  a  si  peu  d'analogie  entre  le  travail  de  son  ciseau  et 
celui  de  ses  contemporains,  que  selon  toute  apparence, 
ceux  qui  l'ont  connu  ne  l'ont  pas  apprécié  à  sa  vraie  va- 
leiu'.  Voici,  entre  autres  témoignages,  ce  qu'on  1  t  dans 
Voltaire:  «Puget,  architecte,  sculpteur,  peintre,  cé- 
lèbre par  plusieurs  chefs-d'œuvre  qu'on  voit  a  Marseille 
et  "a  Versailles.  »  Et  quelques  lignes  pins  bas  :  «  Girardon 
a  égalé  tout  ce  que  l'antiquité  a  de  plus  beau ,  par  les 
bains  d'Apollon  et  le  tombeau  du  cardinal  de  Richelieu.  « 
Voila  où  en  était  le  goût  de  l'instorien  du  siècle  de 
Louis  XIV.  Évidemment,  aux  yeux  de  Voltaire,  Girar- 
don était  très-supérieur  a  Puget ,  et  en  cela ,  sans  doute, 
il  n'était  que  l'écho  de  son  siècle  ;  car  il  ne  paraît  pas 
d'ailleiu's  qu'il  fût  capable  de  se  former  la-dessus  un  avis 
personnel. 

Quoiqu'il  en  soit,  dans  le  groupe  que  nous  exami- 
nons ,  l'Andromède  surtout  mérite  d'être  remarquée. 
C'est  un  type  fin  et  délicat,  souplement  traité,  plein  de 
mollesse  et  de  souffrance,  d'un  mouvement  heureux  et 
vrai ,  d'une  inflexion  bien  sentie,  mais  "a  peu  près  dé- 
pourvu d'idéalité,  au  moins  dans  le  sens  ordinaire  qui 
s'attache  a  ce  mot.  Le  Persée  est  loin  de  valoir  l'Andro- 
mède ;  il  n'est  pas  traité  aussi  délicatement.  Le  mouve- 
ment en  est  bon  et  hardi  ;  mais  l'exécution  des  détails  est 
inférieure ,  et  de  beaucoup.  Quant  a  la  composition  gé- 
nérale du  groupe,  elle  doit  être  blâmée.  Il  paraît  que 
Puget  avait  mal  pris  ses  dimensions,  ou  que,  selon  l'ha- 
bitxulc  que  nous  avons  signalée,  il  a  voulu  trouver  dans 
le  bloc,  sans  avoir  cherché  et  déterminé  probablement  ce 


qu'il  voulait  faire  :  son  rocher  n'est  qu'un  fuseau.  Ce 
défaut  est  a  coup  sûr  très-mesquin,  pour  ce  qui  concerne 
la  sculpture  proprement  dite;  mais  "a  la  réflexion  il  ac- 
quiert quelque  gravité  en  ce  qu'il  nuit  a  l'harmonie  des 
lignes. 

Le  chef-d'œuvre  de  Pujet,  c'est  "a  coup  sur  son  Milon. 
Jamais  la  sculpture  ne  s'est  élevée  si  haut  ;  jamais  l'art  ne 
s'est  aventuré  si  loin  dans  l'expression  de  la  douleur  hu- 
maine :  tous  les  muscles  du  corps  se  contractent  doulou- 
reusement ;  les  lèvres  de  la  plaie  se  plissent  et  se  déchirent 
sous  la  dent  du  lion  ;  tout  concourt ,  avec  une  merveil- 
leuse énergie,  îi «traduire  une  souffrance  iuouie,  accrue 
encore  par  le  sentiment  de  l'impossibilité  de  la  défense. 

Le  Milon  est  en  contradiction  flagrante  avec  Laocoon 
et  en  effet  ces  deux  morceaux  représentent  assez  nelt( 
ment  l'antagonisme  de  l'art  antique  et  de  l'art  moderne 
comme  Sophocle  et  Shakspeare.  La  douleur  de  Laocoon , 
bien  que  belle  et  majestueuse,  bien  que  vive  et  vraie  ,  a 
cependant  subi  sous  la  main  et  la  volonté  du  sculpteur 
inie  mutilation  violente  et  profonde.  Sous  la  toute-puis- 
sance de  son  ciseau,  elle  a  répudié  la  plupart  des  détails 
humains  qui  la  rapprochent  de  nous,  mais  qui  l'éloignent 
de  l'idéalité.  L'art  néglige  les  élémens  prosaïques  et 
réels  qui  facilitent  l'intelligence  d'une  œuvre,  mais  qui  la 
compliquent  et  la  surchargent. 

Et  c'est  en  cela  surtout  que  Puget  .se  sépare  profondé- 
ment de  son  siècle.  Son  ignorance,  s'il  faut  appeler  de  ce 
nom  le  singulier  privilège  qui  lui  a  permis  de  vivre  loin 
des  traditions  de  l'école,  lui  apporte  un  singulier  profit. 
C'est  a  elle  qu'il  a  dû  de  suivre  une  route  personnelle  et 
neuve.  liC  premier  entre  les  modernes,  il  a  voulu  et  su 
traduire  la  musculature  telle  qu'il  la  voyait,  telle  que  ses 
études  la  lui  avaient  montrée,  sans  la  diviser  par  places 
systématiques  et  convenues.  Il  faut  le  dire  hautement,  la 
sculpture  de  Puget  est  tine  formelle  insurrection  contre 
l'art  grec  et  romain.  C'est  un  art  nouveau,  étranger  aux 
deux  autres,  mais  aussi  haut  que  les  deux  autres,  plus 
profond  et  plus  difficile  peut-être.  C'est  la  lutte  corps  a 
corps  du  marbre  et  de  la  nature.  C'est  un  engagement  de 
tous  les  inslans,  une  rivalité  qui  se  poursuit  jusque  dans 
les  moindres  détails. 

En  même  temps  que  tout  le  dix-septième  si  ècle,  d'un  con- 
sentement et  d'un  effort  unanime,  recommençait  les  deux 
antiquités  auxquelles  il  réduisait  tout  le  passé  qui  l'avait 
précédé,  en  même  temps  que  Boileau  se  calquait  infidè- 
lement sur  Juvénal  et  sur  Horace  ,  que  Racine  essayait  de 
traduire  Euripide  et  Sophocle,  tandis  que  La  Fontaine  et 
Molière  ,  échappant  par  l'irrésistible  originalité  de  leur 
génie  a  cette»inn'tation  officielle,  croyaient  cependant 
suivre  les  trace  de  Phèdre  et  de  Piaule,  seul  entre  eux 
tous,  Pierre  Puget  ne  suivait  personne  ,  ne  voulait  rien 


L'ARTISTE. 


iO'i 


rappeler,  ne  puisant  ses  modèles  qu'en  lui-même,  et 
plaçant  toute  sa  volonié  dans  l'avenir  qu'il  s'ouvrait  lui- 
même. 

Son  génie  original  et  individuel ,  qu'on  a  accusé  parfois 
de  l)izarr(Mie,  ne  relève  d'aucune  époque  connue  île  l'his- 
toire (le  l'art.  11  est  aussi  loin  de  Jean  Goujon  que  de  Phi- 
dias. L'huguenot,  qui  fut  tué  au  balcon  du  Louvre  en 
loTJJ,  n'auraitpas  fait  le  Milon,  mais  l'artiste  marseillais 
n'aurait  pas  fait  la  Diane.  Voyez  l'Andromède  et  com- 
parez. 

Mais  c'est  précisément  à  son  individualité  qu'il  devra 
de  vivre  et  de  durer.  Il  n'a  pas  fondé  d'école,  mais  il  a 
ouvert  une  voie  nouvelle.  Il  a  montré  qu'on  pouvait 
faire  autrement  que  les  anciens,  et  aussi  hien  qu'eux, 
aller  aillein's  et  aussi  loin  ,  prendre  un  autre  point  de  dé- 
part et  s'élever  aussi  haut.  Pour  moi,  je  n'hésite  pas  a  le 
déclarer,  et,  sans  redouter  qu'on  m'accuse  d'hérésie  ,  de 
blasphème  ou  de  profanation,  je  professe  hautement  la 
même  et  sincère  admiration  pour  le  Milon  que  pour  le 
Laocoon  ;  j'avouerai  niêuie  que  je  sympathise  plus  volon- 
tiers et  plus  vile  avec  la  première  de  ces  deux  œuvres,  et 
l'impression,  bien  que  plus  rapide,  n'en  est  pas  moins 
durable. 

L'art  antique,  dans  son  exquise  et  idéale  simplicité, 
est-il  encore  possible  aujourd'hui?  Je  ne  le  crois  pas.  Il  y 
a  folie  a  vouloir  remonter  violemment  le  torrent  des  âges 
qui  ne  sont  plus.  Ou  ne  domine  son  siècle  qu'il  la  condi- 
tion de  le  suivre  avant  de  le  précéder.  Il  faut  accepter  les 
problèmes  tels  qu'ils  sont  posés,  et  les  résoudre  selon  la 
force  qu'on  a  reçue,  selon  l'énergie  naturelle  ou  acquise 
dont  on  peut  disposer. 

Que  si  trompé  par  l'œuvre  sur  la  nature  du  fruit,  on 
se  laisse  prendre  ii  des  charmes  inintelligiMes  aujour- 
d'hui pour  le  plus  grand  nombre,  alors  il  arrive  qu'on 
n'exécute  aucune  sympathie.  Ce  qui  a  conserve  jusqu'il 
nous  les  épopées  homériques  ,  c'est  le  travail  et  la  perfec- 
tion de  la  forme.  Mais  cette  fonne,  toute  parfaite  qu'elle 
soit,  sert  d'enveloppe  et  de  moule  à  une  idée  primitive, 
simple,  naïve,  que  notre  civilisation  avancée  ne  saurait 
accepter  aujourd'hui.  Malgré  l'évidente  infériorité  de  la 
forme,  considérée  en  soi,  de  l'exécution  proprement  dite, 
de  la  ciselure  d'Orteste,  appréciable  seulement  pour  les 
yeux  des  hommes  spéciaux ,  Iwaiihoé  excite  aujourd'hui 
de  plus  vives  sympathies  que l'/Z/ar/e. 

C'est  la  le  sccrel  de  la  popularité  de  Candide  et  de  l'en- 
nui que  nous  cause  lallenriaile. 

C'est  aussi  pour  la  même  raison  que  Puget,  en  rajeu- 
nissant, en  renouvelant  l'art,  et  le  mettant  a  la  hautctir 
des  études  nouvelles,  des  besoins  nouveaux  ,  de  noti'c 
intelligence,  s'est  acquis  un  npm  immortel.  Il  a  fait  de 
la  chair  charnue,  comme  personne  n'en  avait  fait  avant 


lui.  Il  a  fondé  dans  l'art  moderne  une  nouveauté  qui  lui 
appartient. 

Que  si  l'on  se  demande  où  il  a  pris  l'art,  où  il  l'a  laissé, 
on  s'aperçoit  bien  vite  qu'il  n'a  posé  ni  résolu  aucune 
question  dans  le  sens  que  la  critique  ofEcielle  attache  or- 
dinairement a  ces  mots.  Il  ne  fait  suite  a  aucun  système, 
et  aucun  système  ne  relève  de  lui. 

Il  n'a  sculpté  que  le  nu,  et  il  a  laissé  ]>cndantes  toutes  les 
nombreuses  questions  qui  se  rattachent  a  la  traduction 
sculpturale  du  vêtement  moderne. 

Mais  tel  qu'il  est,  avec  sa  préoccupation  exclusive  des 
sujets  tragiques  ou  graves  ,  comme  Jean  Goujon  avec  sa 
prédilection  marquée  pour  les  sujets  gracieux  et  tendres  ; 
il  est  avec  Unie  plus  grand  statuaire  que  la  France  puissf 
opposer  aux  deux  antiquités. 

Gustave  Pla:»che. 


JCittcniturf. 


LES    POLITIQUES. 

M"»C    LAMBERT. 

Joseph,  VOUS  êtes  passé  chez  Franchetpour  ma  parure? 

JOSEPH. 

Madame  sait  bien  que  j'y  suis  allé  deux  fois  aujour- 
d'hui; je  l'ai  dit  à  Madame. 

M^e    LAMBERT. 

Et  Richard,  a-t-il  renvoyé  le  coupé? 

JOSEPH. 

11  l'a  promis  pour  midi. 


108 


L'ARTISTE. 


M™*    LAMBERT. 

Vous  irez  a  celte  heure-la  et  vous  ne  reviendrez  pas 
sans  lui. 

JOSEPH. 

Sans  M.  Richard  ? 

M""=    LAMBERT. 

Sans  le  coupé.  {Joseph  veut  sortir.)  Attendez  un  peu. 
Monsieur  a-t-il  tout  ce  qu'il  lui  faut? 


Oui,  Madame. 

L'épée  aussi  ? 
L'épée  aussi. 


JOSEPH. 


M™C    LAMBERT. 


JOSEPH. 


M™'^    LAMBEET. 


Vous  savez  où  on  la  place  :  a  gauche.  On  l'attache  un 
peu  lâche  afin  qu'elle  pende  d'une  manière  horizontale  ; 
regardez-moi,  Joseph,  comme  ceci. 

JOSEPH. 

Madame  trouve  cette  manière  plus  jolie? 

M^S    LAMBERT. 

C'est  d'étiquette.  On  n'en  avait  pas  d'autre  a  l'ancienne 


cour. 


JOSEPH. 


C'est  que,  commeMonsieur  est  un  peu  gros,.nous  aurons 
de  la  peine  îi  faire. ce  que  Madame  désire  a  cet  égard. 

M^e    LAMBERT. 

Peine  ou  non,  il  est  essentiel  que  cela  se  fasse  ainsi. 
—  A  propos ,  et  votre  livrée  ? 

JOSEPH. 

Je  l'ai.  Je  voulais  demander  a  madame  s'il  était  indis- 
pensable de  prendre  les  culottes  courtes  ;  comme  je  n'en  ai 
jamais  porté  dé  ma  vie 

M™^    LAMBERT. 

Comment,  si  c'est  indispensable!..  J'irais  en  cour  avec 
un  valet  en  pantalon  et  en  bottes  !  Mon  pauvre  Joseph , 
vous  êtes  encore  bien  peu  formé.  N'oubliez  pas, de  me 
faire  voir  votre  livrée  cet  après-midi  et  de  l'endosser  telle 
quelle.  Staub  a-t-il  eu  soin  d'y  joindre  l'épaulette  de  ru- 
bans noirs  que  j'ai  indiquée? 

JOSEPH. 

Non ,  Ma(iame  ;  il  m'a  dit  qu'il  n'y  avait  que  les  am- 
bassadeurs et  les  pairs  de  France  qui  eussent  le  droit  d'en 
faire  porter  a  leurs  domestiques. 


M"":    LAMEISRT. 

Staub  se  moque-t-il  de  moi,  avec  ses  observations  et 
ses  prétentions  a  m'instruire  de  ce  que  je  sais  mieux  que 
lui?  —  Reportez  votre  habit  sur-le-champ ,  Joseph  ,  et 
qu'on  y  attache  l'épaulette  dont  j'ai  donné  le  modèle.  11 
ferait  beau  voir  qu'après  la  révolution  de  juillet,  un  dé- 
puté des  221  n'eût  pas  le  droit  d'habiller  sa  maison 
comme  habille  la  sienne  un  pair  de  France.  Allez. 

{Joseph  sort.) 

M™^    LAMBERT,    Seule. 

Je  vous  demande  un  peu  a  qui  ressemblerait  mon  Jo- 
seph sans  cetie  épaulette?  au  laquais  d'un  nolaire  ou  d'un 
agent  de  change.  Fi  donc  !  {L'heure  sonne.)  Onze  heures 
seulement  :  je  ne  puis  pas  commencer  ma  toilette  avant 
trois.  Pourvu  que  Baptiste  ait  pensé  a  mon  coiffeur;  c'est 
que  celui-lii  avait  tant  d'autres  commissions.  J'en  serai 
quitte  pour  y  envoyer  le  garçon  de  caisse  de  M.  Lambert  ; 
dans  un  jour  comme  celui-ci,  il  faut  bien  que  chacun  se 
prête  "a  tout.  —  Je  n'aurais  pas  dû  laisser  aller  M.  Lam- 
bert a  sou  déjeuner  de  gardes  nationaux  :  il  rentrera  tard , 
i!  ira  tard  a  la  Chambre ,  il  en  reviendra  lard ,  et  il  faut 
être  rendu  chez  le  roi  à  sept  heures  et  demie  précises 
si  on  ne  veut  décliner  son  nom  a  tous  les  huissiers.  Ah!  que 
de  gens  de  counaissance  vont  être  surpris  quand  ils  liront 
demain  dans  le  Moniteur Ah  mon  dieu,  mais  j'ou- 
bliais de  faire  cette  note...  {Entre  Gustafe.)  Vous  arrivez 
à  propos ,  mon  cher  Gustave  ;  vpus  allez  me  rendre  un 
service. 

GUSTAVE. 

Qu'est-ce,  ma  belle  cousine? 

M™E    LAMBERT. 

Mettez-vous  "a  cette  table  et  écrivez.  {Dictant.)  «  Hier, 
>)  a  huit  heures  du  soir,  M.  et  M""'  Lam!)ert  ont  été  reçus 
»  par  le  Roi ,  la  Reine ,  et  par  les  princes  et  princesses  de 
»  la  famille  royale.  »  —  Pourquoi  riez- vous,  Gustave? 
vous  savez  que  vous  me  faites  de  la  peine. 

GUSTAVE, 

Pardon,  c'est  un  souvenir  involontaire  et  qui  n'a  aucun 
rapport  a  vous. 

M™e    LAMBERT. 

Mon  dieu,  je  devine  votre  pensée  sans  que  vous  me 
la  disiez.  Parce  que  mon  mari  a  refusé  de  paraître  a  la 
cour  de  l'autre  roi,  vous  le  trouvez  inconséquent  de  se 
présenter  "a  celle-ci  quand  on  le  persécute ,  c'est  le  mot , 
pour  y  aller.  Vous  avez  assez  d'esprit  cependant  pour 
voir  que  ce  n'est  pas  la  même  chose. 

GUSTAVE. 

Assurément,  ma  cousine  ;  et  si  je  ris,  ce  n'est  pas  tant 


H 


L'ARTISTE. 


^09 


du  droit  qu'il  s'est  acquis  de  s'y  montrer,  que  de  l'idée 
qu'il  a  aujourd'hui  d'user  de  ce  droit. 

M™«    I,,\.MBEnT. 

Je  conviens  que  mon  mari  n'est  guère  fait  pour  figu- 
rer ;  il  n'a  pour  cela  ni  une  instruction  assez  solide ,  ni 
des  manières  assez  brillantes  ;  mais  vous  m'avouerez  que 
ce  n'est  pas  la  non  plus  une  raison  de  nous  priver  des 
avantages  de  notre  position. 

GUSTAVE. 

Écoutez  donc,  si  c'est  vous  en  priver  que  d'en  faire 
usage? 

M""*    LAMBERT. 

Trêve  'a  vos  subtilités.  Monsieur.  Jusqu'à  présent  vous 
vous  êtes  fort  mal  conduit  dans  cette  affaire  ;  n'aggravez 
pas  vos  torts ,  je  vous  en  prie. 

GUSTAVE. 

Moi  j'ai  eu  des  torts,  ma  cousine? 

M°"^    LAMBEUT. 

Certainement  que  vous  en  avez  eus.  Que  vous  avais-je 
proposé?  de  me  donner  la  main  pour  cette  cérémonie  : 
vous  n'avez  pas  voulu. 

GUSTAVE,  avec  fatuité. 

Je  ne  vois  pas  pourquoi  ;  parce  qu'on  à  jugé  a  propos 
de  m'attacherau  conseil  d'Etat.... 

M^nc  LAMBERT,  le  Contrefaisant. 

Je  ne  vois  pas  pourquoi Monsieur  porte  le  même 

nom  que  nous,  il  est  comte,  il  a  une  tournure  distin- 
guée et  deux  décorations ,  et  il  ne  voit  pas  pourquoi  ! . . . 
Vous  n'avez  pas  voulu  m'accorapagner  parce  que,  "a  vous 
entendre,  vos  principes  vous  en  empêchent. 

GUSTAVE. 

J'ai  dit  principes,  moi!  Je  crois  m'jtre  servi  du  mot 
opinion. 

M""'    LAMBERT. 

Vos  opinions,  allons.  {Haussant  les  épaules.)  Je  vous 
demande  un  peu  quelles  opinions. 

GUSTAVE. 

Chère  cousine,  ne  parlons  pas  politique;  nous  avons 
tant  d'îiutres  choses  k  nous  dire. 

M""'    LAMBERT. 

Vous  craignez  que  je  ne  vous  convertisse. 

GUSTAVE. 

Vous  savez  bien  que  si  c'eût  été  possible ,  il  y  a  long- 
temps que  cela  serait  fait. 


M™*:    LAMBERT. 

Mais  enfin  pourquoi  cette  rage  d'opposition  ?  Une  belle 
fortune  et  maître  des  requêtes  a  vingt-cinq  ans!  que  vous 
manque-t-il? 

GUSTAVE. 

Une  bagatelle ,  une  niaiserie ,  moins  que  rien  :  la  foi  i» 
l'ordre  de  choses  actuel, 

M"*    LAMBERT. 

Comment!  vous  ne  croyez  pas  à  notre  Louis-Philippe, 
a  la  Charte,  a  la  garde  nationale,  pour  assurer  l'ordre... 

GUSTAVE. 

Si  fait ,  mais  je  ne  crois  pas  "a  la  durée  du  ministère  , 
ni  au  maintien  de  son  système — 

M™^    LAMBERT. 

Et  c'«t  ce  qui  vous  empêche  d'aller  à  la  cour. 

GUSTAVE. 

En  partie  ,  oui. 

M'"«    LAMBERT. 

Vous  me  faites  rire  malgré  moi,  je  vous  assure. 

GUSTAVE. 

Je  vous  ai  dit  les  raisons  que  j'ai  de  refuser  aujourd'hui 
des  honneurs,  me  direz- vous  les  vôtres  pour  courir  après? 
Pourquoi  brûlez-vous  tant  de  paraître  au  Palais-Royal! 

M^e    LAMBERT. 

D'abord  ce  n'est  plus  au  Palais-Royal ,  mais  aux  Tui- 
leries. Pourquoi?  plaisante  question;  pourquoi?  parce  que 
c'est  notre  droit,  notre  devoir.  Ne  sommes-nous  pas  obli- 
gés de  soutenir  un  trône  que  nous  avons  élevé ,  un  roi 
que  nous  avons  fait  ? 

GUSTAVE. 

Nous  sommes  d'accord  sur  le  but,  mais  nous  différons 
dans  l'emploi  des  moyens. 

M^s    LAMBERT. 

C'est- a-dire  que,  selon  vous,  un  roi  ne  doit  pas  avoir 
de  cour. 

GUSTAVE. 

11  y  a  cour  et  cour. 

M™*    LAMBERT.  * 

Quoi  !  nous  ne  serions  pas  d'assez  bonne  maison  pour 
vous,  monsieur  le  républicain. 

GUSTAVE. 

Peut-être. 

m""    LAMBERT. 

Voili»  la  cause  de  votre  opposition  ? 


MO 


L'ARTISTE. 


GUSTAVE. 

Cette  cause  et  celle  que  je  vous  disais  tout  a  l'heure  ;  je 
n'en  ai  pas  d'autre.  Je  ne  veux  pas  plus  d'une  cour  bour- 
geoise que  d'un  ministère  anti-national. 

M™<=    LAMBERT, 

Mais  je  n'ai  jamais  pensé  autrement. 

GDSTAVE. 

Alors  vous  n'agissez  pas  comme  vous  pensez. 

M™^    LAMBERT. 

La  cour  n'est  pas  bourgeoise ,  j'espère  :  il  y  a  le  maré- 
G...,  la  comtesse  D...,  madame  de  V...  et  le  baron  S... 

GUSTAVE,    riant. 

Quelle  brillante  noblesse  ! 

M">«    LAMBERT.  •       ■ 

Vous  regiettez  la  noblesse? 

GUSTAVE- 

Ce  n'est  pas  moi  qui  la  regrette,  mais  bien  ceux  qui 
vont  aux  Tuileries. 

JOSEPH ,   entrant. 

Je  viens  de  ramener  la  voiture  de  madame.  Comme 
j'arrivais,  madame  de  Luceval  descendait  de  la  sienne  ; 
elle  sera  ici  dans  un  moment. 

GUSTAVE. 

Du  monde  !  je  me  retire. 

M""^    LAMBERT. 

Restez  donc  :  c'est  une  carliste  un  peu  vive ,  mais  en- 
tendue et  au  fond  de  bonne  composition. 

[Paraît  madame  de  Lucet^al.) 

M™^    DE    LUCEVAL. 

Bonjour,  ma  toute  belle;  il  y  a  bien  long-temps  que 
nous  ne  nous  sojnmes  vues. 

M^E    LAMBERT. 

Vous  n'avez  pas  été  la  seule  a  vous  en  apercevoir. 

M™<=    DE    LUCEVAL. 

Mais  pourquoi  ne  pas  venir  chez  moi  ?  Est-ce  que  ma 
société  vous  fait  peur?  Je  conviens  qu'elle  diffère  un  peu 
de  la  vôtre.  Nous  ne  voyons  que  d'honnêtes  gens. 

M™<^  LAMBERT,  gaiement. 

Vous  voulez  dire  des  gens  bien  pensans, 

M^E    DE    LUCEVAL. 

Sans  doute  ;  mais  pour  cela  je  ne  suis  pas  intolérante  : 


je  sais  très-bien  me  rendre  compte  des  opinions  des  autres 
et  des  nouveaux  devoirs  que  ces  opinions  peuvent  impo- 
ser. J'ai  un  cousin  par  exemple ,  un  joli  garçon  que  je 
veux  vous  amener,  {montrant  Gustai^e)  de  l'âge  et  de 
la  tournure  de-monsieur,  à  peu  près Eh  bien,  la  ré- 
volution, qui  l'avait  trouvé  capitaine  de  là  garde,  l'a 
replacé  chef  d'escadron  dans  les  hussards  ;  il  est  toujours 
bon  royaliste,  mais  pas  aussi  décidé  qu'avant  le  29  juillet. 
Croyez-vous  que  je  lui  en  veuille?  Non.  Je  suis  sûr  de  ses 
sentimens,  je  le  laisse  libre  de  sa  conduite.  Sa  mère,  ma 
pauvre  tante,  n'exigeait-elle  pas  qu'il  quittât  le  service, 
qu'il  sortît  de  France;  elle  eût  voulu  le  voir  émigrer  en 
Espagne  ou  ailleurs.  Cela  n'était  pas  raisonnable,  je  ne 
l'ai  pas  voulu  et  il  est  resté. 

M™«    LAMBERT. 

Je  vois  que  vous  jouissez  d'un  certain  empire  sur  son 
esprit. 

M™^    DE    LUCEVAL. 

C'est  si  naturel  :  nous  avons  été  élevés  ensemble  et  je 
siris  son  aînée. 

M™^    LAMBERT. 

Il  va  a  la  cour? 

M^fi    DE    LUCEVAL. 

Certainement  j  ils  sont  enchantés  de  l'avoir.  Le  mar- 
quis de  Raizeville,  ce  n'est  pas  Ik  un  nom  "a  dédaigner. 

M™*     LAMBERT. 

Et  vous  ne  vous  fâchez  pas  de  ce  qu'il  y  va  ? 

M""^    DE    LUCEVAL. 

M'en  fâcher,  et  pourquoi?  D'abord  c'est  son  service 
qui  l'y  appelle;  et  puis,  je  vous  l'ai  dit,  je  ne  suis  pas 
intolérante.  Je  ne  répondrais  même  pas  qu'on  m'y  vît 
quelque  jour. 

M"^    LAMBERT. 

Vous  !  ah ,  par  exemple  I 

M™^    DE    LUCEVAL. 

Jugez  donc,  ma  chère,  de  l'effet  que  je  produirais  au 
milieu  de  cette  réunion  d'avocats  et  de  boutiquiers. 

M™"    LAMBERT. 

M.  Lambert  ne  serait  pas  très-content  de  vous  en- 
tendre. 

M™''    DE    LUCEVAL. 

M.  Lambert  est  banquier  :  un  banquier  n'a  pas  de  bou- 
tique. D'ailleurs,  vous  ne  doiuiez  pas ,  j'espère,  dans  ce 
que  vous  appeliez  le  travers  d'une  cour. 

M™^    LAMBERT. 

n  y  a  des  nécessités  de  position. 


I 

m 


L'ARTISTE. 


m 


M™e    DE    LUCEVAL. 

C'est-a-dire  que  ce  travers,  vous  l'avez. 

M™"    LAMBERT. 

Mon  mari  est  reçu  aux  Tuileries  comme  député,  moi 
comme  la  nièce  d'un  général. 

M'"«    DE    LUCEVAL. 

Comme  ta  nièce  d'un  général  de  la  République,  je  suis 
fâchée  de  vous  le  faire  observer. 

M™e    LAMBEUT. 

Mais  ne  dirait-on  pas  qu'il  en  manquait  auprès  des 
Bourbons  de  la  branche  aînée. 

M^E    DE   LUtEVAL. 

Ceux-là  s'étaient  ralliés. 

M"^"    LAMBERT. 

Les  autres  ont  fait  de  même  pour  les  Bourbons  de  la 
liranche  cadette. 

M™6    DE    mCEVAL. 

Ponvez-vous  comparer? 

M"*    LAMBERT. 

Je  vous  vois  venir.  La  légitimité,  m' allez -vous  dire; 
vous  en  êtes  encore  la. 

M^E    DE    LUCEVAL. 

Mais,  ma  chère,  nous  en  sommes  encore  tous  la. 

Mine    LAMBERT. 

La  légitimité  !  Un  mot,  vous  me  l'avez  dit  souvent. 

M""*    DE    LUCEVAL. 

Un  mot  qui  a  sa  valeur,  sa  magie,  auquel  beaucoup 
des  vôtres  sont  forcés  de  croire,  maintenant  que  le  mot 
révolution  n'en  a  plus  guère. 

GUSTAVE. 

Madame  a  parfaitement  raison. 

M^^    LAMBERT. 

Monsieur  est  du  mouvement,  vous  devez  être  tous 
deux  d'accord.  '  • 

M"<=    DE    LUCEVAL. 

A  voir  la  réserve  de  monsieur,  je  l'aurais  parié. 

GUSTAVE. 

Ce  n'était  pas  de  la  réserve.  Vous  parliez,  mesdames, 
j'écoutais. 

M™«    LAMBERT. 

Eh  bien ,  vous  devriez  mieux  profiler. 


GUSTAVE. 

C'est-à-dire  vous  accompagner  ce  soir. 

M"'"î,  DE  LUCEVAL,  fiant. 
Ah ,  ah  !  Monsieur  ne  donne  pas  dans  le  travers. 

M"«    LAMBERT.  '■    ''■"•'■'■ 

Ne  fût-ce  que  par  devoir,  il  devrait  y  donner  comme 
votre  cousin,  madame. 

M"e    DE    LUCEVAL. 

Monsieur  est  militaire? 

M"*!    LAMBERT. 

Il  est  maître  des  recjuètes. 

M™»:    DE    LUCEVAL. 

Et  qu'attend- il  poiir  aller  à  la  cour? 

GUSTAVE. 

Peu  de  chose,  madame  :  j'attends  que  ce  soit  une  cour. 

j,me    DE    LUCEVAL. 

Mai^  nionsieur  pense  très-sensémeut. 

M°><î    LAMBERT. 

Pour  un  républicain  ! 

GUSTAVE. 

Je  crois  vous  avoir  dit  souvent ,  ma  cousine ,  que  l:i 
république  n'était  pas  possible  en  France. 

M^e    LAMBERT. 

Nierez-vous  que  vous  l'ayez  aimée. 

GUSTAVE. 

Je  l'aimais  en  théorie. 

.    M™«    DE    LUCEVAL. 

Cela  se  voit.  On  a  «ne  conviction  et  on  la  subordonne 
aux  circonstances.  Par  exemple,  je  suis  carliste,  moi,  je 
ne  m'en  cache  pas ,  et  cependant 

M™c  lam'bert.  • 

Vous  vous  rallierez  à  notre  Louis-Philippe. 

m""*    de    LUCEVAL. 

Je  ne  dennande  pas  mieux ,  s'il  parvient  à  nous  assurer 
pour  toujours  la  tranquillité. 

GUSTAVE. 

Et  à  s'assurer  lui-même.  Jusques-la,  madame  et  moi 
nous  lui  refusons  notre  présence  aux  Tuileries. 

M"e   DK   LUCEVAL. 

Je  promets  à  monsieur  de  n'y  mettre  les  pieds  qu'en 


\i2 


L'ARTISTE. 


même  temps  que  lui.  —  Adieu ,  ma  chère ,  il  faut  que  je 
vous  quitte. 


M™«    LAMBEUT. 


Déjà! 


jime    DE    LUCEVAL. 

Ma  tante  m'attend  dans  ma  voiture.   (Riant.)  Elle  n'a 
pas  voulu  monter. 

M™''    LAMBEUT. 

Probablement,  vous  ne  lui  rapporterez  pas  notre  con- 
versation. 

M""^    DE    LUCEVAL. 

Je  m'en  garderai  bien . 

GUSTAVE. 

Madame  ne  refusera  pas  mon  bras  jusqu'en  bas. 

(  Gustai'e  et  madame  de  Luceval  sortent.) 

M™c    LAMBERT  ,    Seuls. 

Qui  eût  jamais  pensé  que  ces  deux  personnes  s'enten- 
draient? Ceux-là  du  moins  ne  sont  pas  fort  dangereux  : 
ils  laissent  faire.  Pauvre  roi,  que  d'ennemis  et  d'indiffé- 
rens  il  a!  Et  on  ne  veut  pas  qu'il  s'entoure  d'amis,  de 
gens  qui  ne  craignent  pas  de  se  sacrifier  pour  lui  !  Quant 
a  moi ,  je  me  sacrifierai ,  j'y  suis  bien  décidée.  —  Voilà 
trois  heures,  songeons  à  ma  toilette  et  n'oublions  pas  la 
note  au  Moniteur. 

Philippe  Busoni. 


îtouufUfs. 


—  Le  Chevreuil,  vaudeville  de  MM.  Le'on  et  Symcy ,  a 
réussi  aux  Varie'te's ,  moins  par  le  mérite  réel  de  la  pièce  que 
par  le  jeu  invariablement  comique  d'Odry.  C'est  une  imitation 
lil}re  de  Kotzebue  ;  quiproquos  et  reconnaissances ,  déguiscmens 
et  imbroglio j  mais  l'allemand  a  cédé  la  place  au  français,  puis- 


que le  rive  s'est  naturalise  dans  cette  bluclte.  Il  est  question 
d'un  jeune  homme  qui  se  cache  après  un  duel ,  d'une  baronne 
qui  se  de'guise  sous  des  habits  d'homme ,  d'un  marquis  féodal 
et  d'un  fermier  John ,  qui  a  tué  un  chevreuil  ;  tout  cela  et  da- 
vantage est  amalgamé  avec  esprit  et  obscui'ité  :  ce  chevreuil 
pourrait  être  plus  mal  accommodé. 

—  M.  Blown-a  envoyé  à  l'Institut  la  description  et  le  dessin 
de  maisons  de  son  invention ,  maisons  portatives  et  commodes , 
et  dont,  selon  lui,  nous  devrions  faire  adopter  l'usage  dans 
notre  colonie  d'Alger,  où  nos  courageux  bataillons  sont  réduits 
à  coucher  sub  dio. 

Les  maisons  de  M.  Blown  ne  ressemblent  point  aux  cabanes 
informes  et  massives  de  Moscow  ou  de  Norwège  :  les  siennes 
sont  composées  de  compartimcns  artistement  ajustés  l'un  à  l'au- 
tre, comme  qui  dirait  les  différentes  pièces  de  nos  armoires.  Il 
n'est  nul  besoin  d'architectes  pour  composer  une  métairie ,  un 
château  ou  une  petite  ville  suivant  le  plan  de  M.  Blown;  il  ne 
faut  tout  simplement  que  des  menuisiers.  Vous  pouvez,  ainsi 
logé,  changer  d'air  et  décamper  quand  bon  vous  semble,  ou  si 
l'ennemi  vous  assiège  :  vous  donnez  deux  coups  de  marteau , 
vous  rompez  une  cheville ,  dévissez  un  écrou ,  et  crac ,  voilà 
une  maison  démontée,  et  que  vous  pouvez  transporter  sur  les 
épaules  de  votre  valct-de-chambre  ou  de  votre  cuisinière...  On 
peut  faire  ainsi  le  tour  Au  monde ,  aussi  philosophiquement  que 
Scarmantado. 

—  L'église  de  Saint-Benoît ,  construite  sur  les  ruines  de  la 
chapelle  de  Saint-Bache ,  laquelle  avait  remplacé  un  temple  de 
Bacchus ,  va  être  transformée  en  théâtre  :  c'est  là  que  furent 
enterrés  le  poète  Pradon  et  le  comédien  Baron,  ainsi  elle  ne 
changera  pas  de  destination  ;  mais  les  artistes  regretteront  les 
belles  pai-ties  d'architecture  gothique ,  qui  ont  déjà  commencé  à 
disparaître  sous  le  marteau.  Le  portail  sur  la  rue  Saint-Jacques 
ne  fait  pas  honneur  à  Perrault ,  qui  nous  a  donné  la  colonnade 
du  Louvre;  on  n'aura  presque  rien  à  faire  pour  transformer  en 
portique  de  théâtre  ce  frontispice  mesquin  et  écrasé;  mais  on 
perdra  les  admirables  détails  de  sculpture  qui  servent  aux  or- 
nemens  de  l'ancienne  entrée  du  côte  du  cloître  :  mieux  il  valait 
encore  laisser  l'église  à  l'abandon  ,  remplie  de  sacs  de  farine. 

—  La  bande  noire  semble  concentrée  dans  la  capitale ,  de- 
puis qu'on  a  nommé  un  inspecteur  de  monumens  historiques;  on 
détruit  tous  les  jours  quelque  vénérable  reste  de  nos  ruines  na- 
tionales, qui  sont  devenues  des  propriétés  particulières,  des 
magasin»,  des  échopes.  En  Grèce ,  ou  bâtit  les  villages  avec  des 
deliris  de  colonnes  et  de  bas-reliefs  ;  en  France  ,  on  fait  du 
moellon,  du  plâtre,  de  la  chaux  et  du  salpêtre  avec  les  plus 
précieux  morceaux  d'antiquité.  Le  cloître  de  la  Sorbonne  ,  la 
seule  partie  qui  survécût  aux  bâtimcns  primitifs  du  collège , 
après  avoir  été  occupé  par  l'atelier  de  David,  un  dépôt  de  pa- 
pier et  des  conférences  de  droit ,  vient  d'être  aligné  et  rebâti  en 
maisons  neuves;  les  curieux  connaissaient  de  réputation  les 
hautes  fenêtres  à  ogives  et  les  voiltcs  hardies  de  cet  édifice. 
M.  Vitet  n'a  jamais  sans  doute  inspecté  la  place  Sorbonne. 


i 


L'ARTISTE. 


415 


Beaux- xlvt&. 


HISTOIRE    D£  I.'ART. 

VIES  DES  PEINTRES  ANGLAIS ,  PAR  ALLAN  CUNNINGIIAM. 

Dans  cet  ouvrage,  publié  a  Londres  l'année  deraière, 
l'auteur,  M.  Cunninghani,  ne  s'annonce  pas  comme  un 
artiste  (|ui  a  long-temps  manié  le  pinceau ,  il  se  donne 
simplement  pour  un  amateur ^  chez  ([ui  la  réflexion  et  l'é- 
tude ont  dé\eloppé  le  goût  ;  le  gont ,  qui  dans  les  hom- 
mes inappris  n'est  que  le  sentiment,  plus  ou  moins  juste, 
des  beautés  de  la  nature. 

Assurément  c'est  quelque  chose,  à  notre  avis,  c'est 
beaucoup  même  que  ce  sentiment ,  que  cet  instinct  du 
beau ,  qui ,  de  lui-même  ,  s'accuse  à  la  vue  d'un  chef- 
d'œuvre  ,  sans  que  pour  se  produire  il  ait  besoin  d'une 
étude  pénible  et  d'une  attention  obstinée.  Cet  instinct, 
première  disposition  pour  l'art,  les  artistes  l'ont  :  sans 
cela  ils  ne  seraient  point  artistes.  Il  est  aussi  le  privilège 
de  quelques  critiques ,  et  des  meilleurs  ,  car  celui-ia  par- 
lera mieux  de  l'art  qui  sentira  le  plus  vivement  ses  beau- 
tés ;  il  dira  mieux  qu'un  autre  en  quoi  tel  ou  tel  auteur 
s'éloigne  ou  se  rapproche  de  la  nature  ;  comme  ses  inspi- 
rations seront  plus  lidèles,  sa  critique  sera  plus  sûre, 
mais  seulement  en  ce  qui  touche  à  l'art  intime,  à  l'art 
considéré  comme  représentation  réelle  et  absolue  de  la 
nature ,  et  non  pas  sous  le  rapport  de  ses  procédés  et  de 
ses  moyens. 

Si  la  nature  seule  donne  l'instinct,  le  premier  jet  ;  si  la 
nature  seule  donne  ce  qui  peut  un  jour  devenir  le  feu  sa- 
cré, il  n'y  a  que  le  travail  et  la  réflexion  qui  l'assurent, 
et  chez  les  critiques  il  n'y  a  que  l'étude  des  procédés  ma- 
tériels qui  puisse  donner  a  leurs  observations  l'autorité 
nécessaire  pour  qu'on  y  croie ,  la  solidité  indispensable 
pour  qu'on  s'y  fie.  ' 

Pour  écrire  la  vie  des  plus  célèbres  artistes»anglais  , 
M.  Cunningham  n'a  pas  pensé  qu'on  pût  exiger  de  lui  de 
profondes  éludes  prélinn'uaires,  non  plus  que  les  dehors 
fardés  d'iuic  critique  tranchante  ;  il  n'est  ni  savant  ni  pé- 
dant. De  l'art ,  il  n'en  a  que  le  goût  avec  la  sûreté  de 
jiigemcnt  qu'il  donne  :  aussi  n'a-t-il  pas  voulu  tordre  et 
forcer  ses  facultés  pour  dire  des  choses  qu'elles  ne  pou- 
vaient lui  inspirer,  ni  pour  montrer  des  objets  qu'elles  ne 
lui  faisaient  point  voir.  Sa  critique ,  s'il  y  en  a  une  dans 
son  livre,  est  historique,  cl  non  dogmatique;  elle  n'en- 
seigne pas  ,  elle  raconte.  11  donne  avec  fidélité  la  biogra- 
phie des  artistes;  parfois  il  hasarde  ce  qu'il  pense  de  leurs 

TOME    11.        )1*    LIVRAISUS. 


ouvrages  ;  il  dit  souvent  ce  qu'il  en  a  entendu  dire  et 
toujours  ce  qu'ils  lui  ont  fait  éprouver. 

A  tous  ces  titres  son  livre  mériterait  d'être  traduit.  Un 
tableau  des  premiers  temps  de  la  peinture  en  Angleterre 
en  est  l'introduction  obligée  ;  nous  en  avons  extrait  les 
détails  qui  suivent  :  ce  sont  de  précieux  matériaux  jwur 
une  histoire  générale  de  l'art ,  telle  que  notre  siècle  nous 
la  donnera  sans  doute. 

Ei^ngleterre,  le  génie  original  et  élevé  des  poètes  na- 
tionaux s'était  déjà  fait  connaître  dans  plus  d'un  noble 
ouvrage ,  tandis  que  la  peinture  et  la  sculpture  ne  ser- 
vaient encore  qu'à  conserver  de  grossières  légendes  et  a 
reproduire  la  figure  du  dernier  saint  que  l'ignorance  et  la 
crédulité  ajoutaient  au  calendrier.  Henri  III,  roi  pieux 
et  trenibleur ,  fonda  beaucoup  d'églises  qu'il  enrichit 
de  peintures  avec  un  soin  digne  d'éloges.  Avant  lui 
(  ô  honte  !  )  un  artiste  n'était  considéré  que  comme  un 
ouvrier  ;  il  était  souvent  tout  à  la  fois  découpeur  de  sta- 
tues, barbouilleur  défigures,  peintre  de  bàtimens ,  ta- 
pissier ,  maçon ,  et  quelquefois  ,  par-dessus  le  marché , 
tailleur.  Le  génie  n'était  pas  encore  venu  au  secours  de 
l'art,  et  les  tableaux  se  faisaient  de  commande,  comme 
aujourd'hui  un  meuble  ou  un  carrosse. 

Henri  III  mit  en  réquisition  tous  les  talens ,  petits  et 
grands  ,  de  son  royaume  ,  pour  décorer  ses  églises  ;  un 
Florentin  ,  Guillelmo ,  fut  mis  à  la  tète  de  la  manufacture 
de  saints  et  légendes. 

Les  mœurs  guerrières  ,  chez  une  nation  ,  ont  toujours 
été  contraires  au  développement  des  arts  :  c'est  ce  qui 
explique  en  partie  leur  engourdissement  sous  les  deux 
premiers  Edouard.  Sous  Edouard  III,  on  vit  poindre, 
mais  faiblement ,  le  retour  de  mœurs  plus  douces  et  plus 
élégantes  ;  l'art  de  la  peinture  se  ressentit  toutefois  encore 
de  l'esprit  guerrier.  Aux  commandes  de  saints  et  de  sain- 
tes succédèrent  des  commandes  d'armures,  de  bannières, 
d'écussons.  Saint  Edouard  fit  place  h  saint  Georges. 

Les  guerres  civiles  qui  suivirent  menacèrent  un  mo- 
ment de  replonger  dans  la  barbarie.  Les  artistes  d'alors 
ne  montrent  encore  ni  originalité  de  conception  ni  habi- 
leté d'exécution.  Les  figines  sont  sans  expression ,  les 
corps  sans  proportions  et  les  ornemens  ridicules. 

Pamii  les  essais  informes  de  cette  époque,  il  en  est  un 
cependant  qui  mérite  de  fixer  l'attention  :  c'est  une  pein- 
ture sur  bois.  Les  personnages,  moins  grands  que  nature, 
représentent  le  roi  Henri  V  et  sa  famille  :  au  milieu  ,  sur 
le  premier  plan,  un  ange  tient  déployées,  dans  ses  mains, 
les  couvertures  de  deux  tentes,  de  l'une  des«]uelles  sort 
le  roi ,  accompagné  de  trois  princes ,  et  de  l'autre  la 
reine  ,  suivie  de  princesses.  Sur  le  second  plan,  on  voit 
saint  Georges  cohibattant  le  dragon,  tandis  que  sainte 
Cloliude  est  ii  côté  dans  l'attitude  de  la  prière. 

Il 


MA 


L'ARTISTE. 


Vers  le  même  temps  ,  on  essayait  des  portraits,  mais 
ils  sont  grimaçans  et  grotesques.  La  position  d'un  artiste 
était  alors  singulière  :  il  était  a  la  fois  architecte,  orfèvre, 
sculpteur,  peintre ,  armurier  ^  lien  cx'ste  un  singulier 
monument  :  c'est  un  contrat  entre  le  comte  de  Warwick 
et  John  Ray,  tailleur  de  Londres,  par  lequel  ce  dernier 
s'oblige  à  exécuter  les  armoiries  de  la  maison  du  lord. 
Dans  le  compte  du  tailleur  se  trouvent  compris  des  grif- 
fons d'or  et  la  vierge  Marie ,  des  bannières  pour  la  euerre 
et  des  banderolles  pour  une  procession,  les  douze  apôtres 
et  un  habillement  pour  Sa  Grâce. 

C'était  alors  le  temps  d'une  splendeur  barbare.  Ne  sa- 
chant pas  émouvoir  par  des  peintures  vraies  ,  les  artistes 
travaillaient  sur  des  objets  d'une  valeur  matérielle.  On 
ne  voyait  que  rois  et  reines  dorés,  vierges  sur  des  nuages 
d'or,  etc. 

Alors  aussi ,  et  par  compensation  à  ce  mauvais  goût , 
les  peintres  enjolivaient  les  missels.  C'était  une  occupa- 
tion fort  lucrative  pour  eux.  Il  y  a  de  ces  peintures  qui 
sont  très-bien  faites  ;  leur  beauté  consiste  dans  le  coloris; 
on  y  admire  une  richesse  et  une  délicatesse  de  couleurs 
qui  imite  le  lustre  de  la  peinture  a  l'huile. 

Ces  livres,  sortes  d'album,  étaient  richement  reliés,  fer- 
més par  des  agrafes  d'or,  et  serrés  dans  des  armoires  d'où 
on  ne  les  tirait  qu'aux  grandes  occasions  ,  pour  les  faire 
admirer  aux  belles  dames  ,  aux  poètes  et  aux  chevaliers. 
Ces  trésors ,  assez  peu  regrettables  aujourd'hui ,  furent 
brûlés  lors  de  l'insurrection  qu'alluma  contre  le  papisme 
le  zèle  pour  la  réforme. 

A  l'avènement  de  Henri  VIII ,  les  arts  étaient  tombés 
très-bas.  Dans  le  siècle  précédent,  l'abus  du  savoir  avait 
amené  l'allégorie.  Jupiter ,  Junon ,  Vénus ,  Mars  ,  figu- 
raient dans  les  tableaux  a  la  suite  des  rois  chrétiens;  on  y 
voyait  tout  l'Olympe  en  bottes  a  hauts  talons,  avec  des 
cravates  de  dentelles  et  des  perruques. 

Ceux  qu'on  appelait  sous  Henri  VIII  des  artistes 
portaient  la  livrée  et  recevaient  des  gages.  C'est  tout 
dire. 

Dans  ce  grand  naufrage  ,  seule ,  la  peinture  de  por- 
traits échappa.  Henri  VIII  n'avait  pas  le  goût  des  arts  ; 
mais  il  possédait  ces  salutaires  défauts  qui  en  tiennent 
lieu  :  il  était  vain  et  somptueux.  Sa  vanité  lui  fit  protéger 
Holbein. 

Hans  Holbein  est  le  premier  peintre  remarquable  dont 
l'Angleterre  puisse  se  vanter.  M.  Cuimingham  vante  le 
naturel  et  la  vérité  de  la  ressemblance  de  ses  portraits.  Il 
cite  cependant  une  anecdote  qui  prouverait  que ,  dans 
l'occasion ,  Holbein  faisait  céder  cette  ressemblance  à  des 


■  C'est  a   peu  près   ce  qu'on  exige  aujourd'hui  d'un  auteur  dramati- 
que ou  d'un  romancier. 


considérations  de  courtisan  :  il  avait  fait  un  portrait  si 
joli  d'Anne  de  Clèves ,  que  le  roi ,  en  voyant  la  peinture, 
s'éprit  de  l'original.  Quand  l'original  fut  en  sa  posses- 
sion, Henri  s'écria  :  «  Holbein  est  un  flatteur  ;  il  m'a 
fait  une  femme  ,  et  c'est  une  jument  flamande.  » 

Les  ouvrages  d'Holbein  étaient  fort  nombreux  ;  quel- 
ques-uns furent  détruits  dans  les  guerres  civiles  ,  d'autres 
lors  de  l'incendie  de  Whitehall  ;  il  y  en  a  eu  de  vendus  à 
des  étrangers  par  le  parlement  puritain.  Les  quatre-vingt- 
neuf  portraits  originaux  des  principaux  personnages  de  la 
cour  de  Henri  VIII  sont  a  peu  près  ce  qui  reste  de  plus 
curieux  dans  la  collection  du  roi  d'Angleterre.  La  plu- 
part de  ces  portraits  ,  dit  Walpole  ,  sont  très-beaux  ;  la 
touche  ferme  et  hardie  de  Holbein  est ,  sous  certains  rap- 
ports ,  bien  préférable  à  un  fini  plus  moelleux  ;  et  quoi- 
qu'ils n'offrent  guère  que  le  trait  presque  sans  ombre, 
avec  de  la  couleur  de  chair  sur  les  figures  ,  on  y  distingue 
une  vigueur  et  une  vivacité  qui  les  mettent  au  rang  des 
meilleurs  ouvrages.  Holbein ,  qui  méritait  peut-être  une 
plus  longue  notice  que  celle  que  M.  Cunningham  lui  h 
consacrée ,  n'était  pas  seulement  peintre  ,  il  savait  mode- 
ler, était  bon  graveur  et  bon  architecte,  il  faisait  aussi 
des  ornemens  et  des  dessins  pour  les  livres.  Aujourd'hui 
encore  il  en  existe  un  de  sa  façon  que  l'on  conserve  au 
Musée  Anglais. 

La  fameuse  Elisabeth ,  qui  défendit ,  par  proclama- 
tion, a  tout  peintre  de  faire  son  portrait,  se  laissa  pein- 
dre néanmoins  par  Luc  de  Heere.  Cette  peinture  est  res- 
tée ;  on  y  voit  la  reine,  dans  un  riche  costume,  sortant 
de  son  palais ,  entourée  de  Junon ,  Minerve  et  Vénus  : 
Junon  laisse  tomber  son  sceptre ,  et  Vénus  sa  ceinture. 
Invention  mesquine  !  grossière  flatterie  ! 

C'est  vers  la  fin  de  ce  régne  qu'Hilliard  et  Olivier 
commencèrent  a  se  faire  connaître.  Hilliard,  aimé  de 
la  cour,  fut  le  maître  d'Olivier,  qui  fut  plus  aimé  de  la 
nation.  Il  n'a  fait  que  des  miniatures  ,  qui  rivalisent  avec 
celles  d'Holbein. 

C'est  sous  le  règne  de  Jacques  I'^'"  que  Vandick  com- 
mença son  immense  réputation.  C'est  a  la  cour  de  Char- 
les l'^i'qu'dl  eut  ses  plus  beaux  momens,  qu'il  fit  ses  meil- 
leurs ouvrages.  Le  premier,  il  copia  en  petit  les  ta- 
bleaux des  maîtres  italiens. 

Charles  I<=''  est  le  seid  des  rois  d'Angleterre  qui  ait  eu 
une  véritable  collection  digne  de  son  rang.  Son  goût 
connu  pour  les  arts  lui  valut  des  présens  précieux  de  la 
part  des  princes  étrangers.  C'est  ainsi  qu'il  reçut  du  roi 
d'Espagne  la  Vénus  ciel  Prado,  du  Titien ,  et  le  Caïn  et 
Abelj  de  Jean  de  Bologne  ;  les  états  de  Hollande  lui  en- 
voyèrent des  Tintoret  et  des  Titien.  Il  employait  d'ha- 
biles artistes  "a  copier  ce  qu'il  ne  pouvait  acheter.  Rnbens 
lui  procura  les  cartons  de  Raphaël ,  et  il  acquit ,  par  l'en- 


% 


L'ARTISTE. 


H5 


treraise  de  Buckingham ,  la  collection  du  duc  de  Man- 
toue,  composco  de  quatre- vingis  tal)lcaux  ,  ouvrages, 
pour  la  plupart ,  du  Titien  et  du  Corrège.  Il  est  peut-être 
curieux  de  connaître  la  composition  de  la  galerie  de  Char- 
les I"  :  elle  contenait  quatre  cent  soixante-seize  tableaux 
de  trente-sept  peintres.  Il  y  en  avait  onze  d'IIolbein  ,  onze 
du  Corrège,  sept  de  Parmegiano,  neuf  de  Raphaël,  sept 
de  Rubens,  seize  de  Julio  Roinano,  sept  de  Tintoret, 
trois  de  Rembrandt ,  seize  de  Vandick,  quatre  de  Paul 
Véronèse,  et  deux  de  Léonard  de  Vinci.  Cette  collection 
s'accrut,  en  -I62S,  de  celle  de  Rubens,  que  Bucking- 
ham acheta  de  cet  artiste.  La  galerie  de  Whitehall 
s'enrichit  alors  de  trois  nouveaux  Raphaël  et  de  plu- 
sieurs Titien ,  Paul  Véronèse  et  Léonard  de  Vinci. 

Charles  I''""  ne  considérait  les  nombreux  tableaux  de  la 
galerie  de  Whitehall  que  connue  le  noyau  d'une  collec- 
tion plus  considérable  dont  il  rassemblait  les  matériaux. 
Ce  fut  en  vain  qu'il  écrivit  de  sa  main  a  l'Albane  ,  pour 
l'engager  à  venir  en  Angleterre  :  Buckingham  fit  de  vains 
efforts  pour  attirer  Carlo  Maratti.  Le  hasard  fit  obtenir 
ce  que  les  offres  les  plus  brillantes  n'avaient  pu  procurer. 
L'infante  d' Espagne  envoya  Rubens  pour  la  représenter 
à  la  cour  d'Angleterre.  On  le  reçut  en  triomphe ,  et  on 
obtint  de  lui  qu'il  peignît,  dans  la  grande  salle  de  White- 
hall ,  l'apothéose  de  Jacques  1er.  Rubens  resta  nn  an 
en  Angleterre ,  et  donna  une  grande  impulsion  à  l'art. 
On  ne  vit  plus  guère  de  ces  formes  raidcs  ,  de  ces  froides 
copies,  qui  pullulaient  naguère.  L'Angleterre  possède 
aujourd'hui  quatre-vingt-huit  tableaux  de  ce  maître. 

Charles  eut  encore  le  bonheur  de  s'attacher  Vandick. 
Celui-ci  s'était  rendu  en  Angleterre,  en  1632;  il  avait 
alors  trente-quatre  ans.  Après  y  avoir  séjourné  quelque 
temps,  sans  qu'on  fît  attention  a  lui,  il  se  dégoûta  et  re- 
passa la  mer.  Le  roi  apprenant  alors  qnel  trésor  il  avait 
négligé ,  chargea  un  de  ses  gentilshommes  de  le  ramener. 
Vandick  revint ,  et  fut  mis  au  nombre  des  peintres  pen- 
sionnés par  le  roi.  On  sait  que  la  reine  posa  devant  lui 
avec  ses  en  fans. 

Vandick  avait  étudie  a  Rome  sons  Rubens.  «  Le  bniit 
courut ,  dit  Walpole ,  que  le  maître  était  jaloux  de  l'é- 
lève ,  parce  qu'il  lui  conseilla  de  cultiver  la  peinture  du 
portrait.  Rubens  donna  effectivement  ce  conseil  a  Van- 
dick ,  et  ce  fut  certainement  de  bonne  foi  et  avec  raison. 
Vandick  semble  né  pour  peindre  le  portrait,  ses  orne- 
mens  sont  faits  avec  luie  exactitude  et  nn  fini  merveil- 
leux ,  son  genre  est  tranquille  et  peu  élevé  ,  et  il  ne  sem- 
ble pas  avoir  une  grande  idée  des  passions.  »  Ce  jugement 
n'est  qu'une  froide  justice  rendue  au  talent  de  ce  grand 
peintre,  dont  les  portraits  seront  le  sujet  d'une  admira- 
tion éternelle.  L'Angleterre  possède  plus  de  deux  cents 
de  ses  ouvrages.  Il  n'a  jamais  eu  que  deux  rivaux  :  Rey- 


nold ,  pour  la  hardiesse  du  pinceau  ,  et  Lawrence ,  pour 
le  charme  qu'il  a  su  répandre  sur  ses  figures  de  femmes  ; 
mais  personne  n'a  égalé  Vandick  pour  la  noblesse  des 
tètes  d'hommes,  pour  l'ame  et  la  vie  qu'il  a  su  y  jeter. 
Malgré  la  vigueur  de  son  trait ,  il  n'a  {wint  de  posture 
exagérée  ,  rien  de  forcé  ;  quelle  que  soit  la  pose  de  ses  fi- 
gures, tout  en  est  doux  et  giacieux.  Il  dédaignait  ces  loin- 
tains vaporeux  dont  les  peintres  se  servent  si  souvent. 
Ses  figures  de  femmes  ne  sont  pas ,  'a  beaucoup  près , 
aussi  bonnes  ;  elles  manquent  de  fraîcheur  et  de  grâce. 

Les  peintures  de  Vandick  ,  observe  Barry  ,  sont  évi- 
demment faites  d'un  seid  jet  et  rarement  retouchées  ;  elles 
ne  sont  pas  moins  remarquables  par  la  vérité ,  la  beauté 
et  la  fraîcheur  du  coloris ,  que  par  la  supériorité  du  des- 
sin. Reynold  a  dit  du  Saint-Sébastien  et  de  la  Suzanne 
de  cet  artiste,  que  «  ce  sont  des  ouvrages  de  sa  jeunesse, 
et  que  plus  tard  il  ne  retrouva  plus  un  si  brillant  coloris.  » 
La  première  manière  de  Vandick  était  d'imiter  Rubens 
et  le  Titien  ,  en  supposant  le  soleil  dans  la  chambre  ; 
dans  ses  autres  peintures  il  se  servit  de  la  lumière  ordi- 
naire. 

Nous  continuerons,  dans  un  autre  article,  l'examen  de 
l'ouvrage  de  M.  Cunningham. 


Ctttf'raturf. 


LE  bii.i.z:t  doux. 

Eles-vous  de  ceux  qm'  regrettent  l'amour?  Quand ,  en 
France,  l'amour  était  partout ,  le  beau  temps  !  L'Italie  et 
l'Espagne  affluaient  dans  nos  moeurs  françaises  ;  alors  la 
femme  avait  l'empire  ;  le  roi  soupirait  a  ses  pieds  ;  le  trou- 


ii6 


L'ARTISTE. 


\ère  chantait  pour  elle  ;  le  héros  se  battait  armé  de  pied 
en  cap;  le  vieux  moine  usait  sa  sandale  "a  l'éviter.  Noble 
passion  !  L'Italie  a  dû  à  l'amour  son  langage;  la  langue 
nouvelle,  ses  poèmes,  ses  contes.  A  l'amour  le  dix-sep- 
tième siècle  a  dû  toute  sa  poésie.  Mais  aussi  l'amour  était 
une  science  singulièrement  compliquée  dans  ce  temps-lk. 

C'était  une  guerre  savante  toute  composée  de  petites 
ruses,  de  petits  détours,  démarches  et  de  contre-marches  ; 
petits  soins  et  fleuve  du  Tendre  ont  été  des  réalités. 
Puis  ce  monde-Fa  était  paré  en  rubans,  en  dentelles,  en 
beaux  cheveux ,  en  galons  doi'és ,  tout  préparé  pour  l'art 
et  la  poésie  ;  puis  des  fortunes  et  de  grands  noms  et  ces 
grands  noms  et  ces  fortunes  aux  pieds  d'une  femme.  Le 
premier  surnom  que  cherchait  un  cavalier,  c'était  celui- 
là  :  le  magnifique,  avec  lequel  La  Fontaine  a  fait  le  beau 
conte  que  vous  savez. 

Ainsi  poursuivie  par  l'ambition,  par  l'amour;  ainsi 
entourée  par  les  soins,  parles  présens,  par  la  beauté,  par 
le  courage,  la  vie  d'une  femme  était  un  long  poème.  Jo- 
lie, volage,  capricieuse,  coquette,  on  souffrait  tout,  on 
lui  pardonnait  tout ,  elle  était  reine  !  Jamais  une  femme 
n'était  seule  comme  de  nos  jours;  ime  femme,  c'était  un 
chef-d'oeuvre  étudié,  aimé,  fêté,  qui  suffisait  "a  toute  une 
vie.  Tout  le  dix-septième  siècle  était  une  espèce  de  ché- 
rubin au  jeune  coeur  tout  occupé  k  soupirer. 

Un  poète  arrivait  ;  il  n'avait  plus  de  sujet  pour  sa  lyre , 
les  dieux  étaient  absens,  les  hommes  étaient  épuisés, 
rOlympe  était  vide,  la  terre  déserte  :  le  poète,  a  défaut 
du  ciel  et  de  la  terre/  prenait  une  femme;  il  l'appelait 
Lycoris  ou  Néehra.  Il  avait  quelquefois  un  nom  de  femme 
et  rien  de  plus  ;  il  faisait  à  ce  sujet  une  élégie  ou  un 
drame  ;  la  femme  de  son  idéal  ou  de  son  amour  lui  servait 
de  poème  épique ,  et  tout  était  dit. 

De  même  le  peintre.  Laisse  la  le  moyen  âge,  laisse  la 
le  paysage  monotone ,  laisse  là  les  fleurs,  les  arbres  ,  les 
nuages,  le  soleil  qui  se  lève  ou  qui  se  couche,  les  vi- 
traux gothiques ,  les  varlets ,  les  damoiselles  aux  gants 
dorés,  tout  l'attirail  ordinaire  du  tableau  vieux  ou  mo- 
derne; laisse  là  tous  les  lieux  communs,  prends  une 
femme ,  rien  qu'une  femme  !  Qu'elle  soit  belle ,  fais-la 
belle  :  tu  la  feras  vraie  après.  Que  ce  soit  d'abord  une 
femme  ;  tu  la  jetteras  dans  une  action  dramatique ,  si  tu 
veux  ;  découvre-la-nous  belle  et  jeune,  élégante ,  jolie.  Il 
y  a  d'inépuisables  tableaux  à  faire ,  d'inépuisables  vers  à 
écrire  ;  il  y  a  de  grandes  pensées  et  de  bons  poèmes  :  pour- 
vu qu'on  aime,  qu'on  sente,  qu'on  estime ,  qu'on  respecte 
son  modèle  ! 

Une  femme  ! 

Ainsi  a  fait  Sigalon.  Il  a  trouvé  une  belle  femme,  un 
jour  ;  la  trouvant  belle,  il  se  l'est  facilement  racontée  elle- 
même  ;  la  tête ,  les  mains,  les  bras,  le  sein  qui  bat,  toute 


la  femme.  Puis  il  l'a  facilement  placée  dans  un  drame. 
Hélas  !  hélas  !  il  s'agit  encore  dans  son  tableau  de  ce  drame 
perpétuel  dont  la  femme  est  tour  à  tour  l'héroïne  et  la  victi- 
me. Quand  une  femme  se  rencontre  entre  deux  passions , 
la  passion  du  vieillard  et  celle  du  jeune  homme,  la  pre- 
mière riche,  les  mains  pleines  de  diamans  et  d'or,  la  seconde 
vive  et  vraie,  le  cœur  plein  de  poésie  et  d'amour  ;  toute 
l'histoire  de  la  femme  est  là,  réunie  en  un  seul  trait. 
D'une  part,  le  riche  collier  de  perles;  d'autre  part,  la 
simple  lettre  d'amour  ;  ici  un  vieillard ,  là  un  jeune  ■ 
homme.  Qui  l'emportera,  du  riche  ou  du  pauvre?  qui 
l'emportera,  du  vieillard  ou  du  poète?  A  qui  se  livrera- 
t-elle,  cette  femme  insouciante  et  jolie?  Voilà  toute  la 
question.  A  présent  nos  deux  passions  sont  en  présence ,  d 
haletantes,  troublées,  pleines  de  délire!  A  moi  ce  trésor  I 
que  je  paie  !  dit  le  vieillard  ;  à  moi  cette  femme  que  j'aime  !  | 
dit  le  jeune  homme.  Elle,  penchée,  inquiète,  timide, 
sourit  à  l'un  et  à  l'autre;  elle  est  indécise  et  vaniteuse , 
elle  est  femme,  elle  est  belle ,  elle  sait  que  même  dans  son 
indécision  elle  est  belle.  Voyez  d'ailleurs  :  le  précieux 
coffret  est  tout  ouvert  devant  elle,  la  lettre  d'amour  est 
encore  toute  cachetée.  Pauvre  jeune  homme! 

Les  sages  regardent  tour  à  tour  la  femme,  le  coffret  et 
la  lettre  ;  les  sages  n'écrivent  point  de  lettres ,  ils  n'en- 
voient point  de  collier ,  point  de  présent  :  ils  regardent 
et  ils  aiment  toutes  les  femmes,  c'est  le  moven  de  ne  rien 
leur  envoyer. 


ARLEQUIN. 


Je  ne  sais  quelles  histoires  on  a  contées  sur  son  origine. 
Un  savant  de  ma  connaissance ,  membre  correspondant 
de  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres ,  de  celles 
de  Leipsick,  de  Berlin,  de  Saint-Pétersbourg,  des  Ar- 
cades de  Rome ,  de  la  Crusca,  de  Florence  et  de  plusieurs 
autres  que  j'oublie,  a  fait  sur  ce  sujet  six  tomes  in-quarto 
illustrés  de  gloses  et  annotations,  travail  fort  précieux, 
je  vous  assure,  et  qui  ne  lui  a  pas  coûté  moins  de  quatorze 
ans  de  recherches  très-assidues.  Le  même  auteur  prépare 
en  ce  moment  un  livre  très-remarquable  sur  la  quesîioij 
de  savoir  si  l'empereur  Charlemagne  portait  à  sou  couj 


L'ARTISTE. 


ii-, 


ronnenient  des  bottines  ou  des  sandales.  Plusieurs  autres 
éiudits  dont  l'autorité  est  d'un  grand  poids  se  sont  faits 
aussi  les  généalogistes  d'Arlequin.  Pauvre  Arlequin  !  ils 
l'ont  traité  comme  un  vers  d'Homère  ou  connne  un  fos- 
sile; ils  l'ont  examiné,  retourné,  torturé  dans  tous  les 
sens  ;  ils  l'ont  élendu  sur  une  table  d'anatomie,  afin  de 
l'inspecter  au  microscope.  A  lui ,  être  tout  de  caprice  et 
de  poésie,  a  lui,  si  leste  et  si  folâtre,  ils  ont  fait  impitoya- 
blement traîner  le  boulet  de  leurs  commentaires.  Eh  1  que 
m'importe  a  moi  si  trois  écoliers  rencontrèrent  ini  jour 
un  petit  nègre  abandonné;  si,  de  trois  morceaux  de  drap 
de  couleurs  diflërentes  dérobés  chez  leurs  parons,  ils  fi- 
rent a  l'orplielin  un  vêtement  bigarré,  puis  l'armèrent 
d'un  sabre  de  bois  et  dans  cet  équipage  le  promenèrent 
dans  la  ville?  Que  m'importent  cette  origine  et  tant  d'au- 
tres? S"inquièle-t-on  si  fort  de  la  naissance  de  ses  amis  ? 
et  c'est  mou  ami  qu'Arlequin  ;  nous  nous  connaissons  de 
longue  date;  j'ai  étudié  son  caractère  ;  Arlequin  ,  si  sim- 
ple ,  si  bon  ,  si  naïf,  avec  ses  petites  colères  enfantines  qui 
s'apaisent  si  vite,  ses  petits  caprices  si  faciles  "a  satisfaire; 
Arlequin  qui  pleure  et  rit  tout  a  la  fois  ,  Arlequin  qui  se 
réjouit  d'une  mouche  qui  vole  ou  d'un  rayon  de  soleil. 

Je  l'ai  vu  amoureux  ;  bien  plus ,  vous  me  croirez  si 
vous  voulez,  je  l'ai  vu  aimé,  malgré  sa  figure  noire  :  car 
il  eût  tout  sacrifié  pour  son  Argentine ,  tout ,  jusqu'à  sa 
pitance  de  macaroni ,  jusqu'il  sa  batte  et  son  feutre  gris  a 
queue  de  lapin  ;  c'est  beaucoup,  quand  on  ne  possède  pas 
autre  chose.  Et  n'imaginez  pas  que,  pour  être  bon  ,  Arle- 
quin n'ait  pas  d'esprit  ni  de  malice  :  il  raille  parfois ,  mais 
le  moyen  de  s'en  fâcher  !  ses  plaisanteries  sont  aussi  inof- 
feasives  que  sa  pacifique  épée. 

Oh  !  messieurs  les  savans,  laissez  là  mon  ami ,  je  vous 
en  supplie  ;  vous  l'étoulferiez  sous  votre  science,  vous 
l'enlaceriez  dans  vos  dissertations  comme  un  papillon 
dont  en  aurait  englué  les  ailes  ;  vos  gros  volumes  le  fe- 
raient mourir  de  peur;  ils  les  prendrait  pour  des  grimoi- 
res, lui,  pauvre  ignorant  qui  fut  forcé  l'autre  jour  de  re- 
courir 'a  Mazzetin  ,  son  rival ,  pour  se  faire  lire  un  billet 
doux.  S'il  lui  faut  des  titres  de  noblesse,  apprenez, 
sangodémi  !  qu'Arlequin  fut  une  fois  le  camarade  d'un 
siint-père;  mais  il  n'en  est  pas  plus  fier  pour  cela.  D'ail- 
leurs, messieurs  les  académiciens  ,  je  sais  bien  sans  vous 
comment  il  est  né.  Ce  fut  en  Italie ,  par  un  beau  soir  de 
carnaval ,  a  l'éclat  des  flambeaux ,  au  son  des  mandolines, 
parmi  les  rires ,  les  baisers  d'amour ,  les  signaux  d'éven- 
tail ,  les  brocards  et  les  concetti  qui  se  croisaient  comme 
une  pluie  ;  ce  fut  au  milieu  d'une  course  de  masques,  au 
moment  animé  et  le  plus  fou  ,  quand  il  faut  a  la  gaieté 
des  boufl'onneries  nouvelles.  11  eut  tout  d'abord  son  mas- 
que a  lui ,  son  costume  a  lui.  Pourquoi  ce  masque  fnl-il 


noir?  pourquoi  ce  costume  fut- il  bariolé?  Demandez 
compte  il  l'imagiuation  de  ses  fantaisies.  Arlequin  n'est 
pas  le  fruit  d'un  labeur  de  cabinet,  comme  \\n  Grec  ou  un 
Romain  conçu  et  procréé  à  grands  efforts  de  rhétorique  et 
d'hémistiches  :  le  voila  tel  qu'un  caprice  folâtre  le  mit  sans 
peine  au  monde,  en  lui  disant  :  Va,  sois  Arlequin;  le  voilà 
tel  que  l'Italie  entière  l'adopta.  Mais  c'est  à  Bergame  qu'il 
a  pris  droit  de  bourgeoisie  ;  Bergame  possède  son  Arle- 
quin comme  Naples  a  son  Pulcinella  au  teint  bourgeonné 
et  à  la  double  bosse  ;  Bergame  est  fière  de  son  Arlequin 
comme  Mantoue  de  son  Virgile.  J'irai  visiter  Bergame 
en  pèlerinage;  ou  plutôt,  non,  je  n'irai  pas:  car  mou 
désappointement  serait  trop  amer  si  les  habitans  n'avaient 
point  d'habits  aux  couleurs  bigarrées  ni  de  queue  de  la- 
pin à  leur  chapeau.  Que  j'aime  ce  costume,  élégant,  bi- 
zarre comme  celui  qui  le  porte  !  Heureux  peuple  que  c« 
peuple  d'Italie ,  chez  qui  un  caprice  des  mes  enfante  de 
si  riantes  et  si  poétiques  créations  !  Peuple  en  qui  l'art  est 
un  instinct ,  l'imagination  un  don  de  nature  comme  son 
beau  soleil  et  son  ciel  bleu  !  Là  Pasquino  lui-même  parle 
en  vers.  Combien  il  est  plus  artiste  que  toutes  les  Acadé- 
mies du  monde,  ce  Façchino  qui ,  le  soir,  assis  sur  le  ri- 
vage vis-à-vis  de  Caprée  et  d'Ischia ,  prête  l'oreille  aux 
récits  pompeux  du  Narratetir  ou  s'épanouit  aux  saillies 
vives  et  pétillantes  des  Burattiiù ! 

Arlequin  est  un  type.  Arlequin,  c'est  le  peuple  ita- 
lien, peuple  léger,  spirituel,  insouciant  du  reste,  pourvu 
qu'il  ait  de  la  musique  à  savourer,  sa  polenta  de  tous  les 
jours  ;  peuple  qui  se  lai.sse  aller  au  plaisir  avec  bonhomie, 
sans  prétention  et  sans  apprêts,  ne  faisant  rien  et  ne  s'ab- 
stenant  de  rien  parce  qu'on  le  regarde.  O  maladroits  et 
lourds  farceurs  que  nous  sommes,  avec  nos  grossiers  Jan- 
nots  ,  nos  ignobles  Jocrisses,  et  surtout  nos  vils  etdégoù- 
tans  May  eux!  Nation  prosaïque,  chez  qui  M.  le  préfet 
donne,  par  ordonnance ,  le  signal  de  la  gaieté ,  et  lance 
des  masques  dans  les  carrefours  ,  afin  qu'il  soit  dit  que 
l'on  s'amuse  !  Pour  la  bonne  compagnie ,  oh  !  ne  pensez 
pas  qu'elle  coure  les  mascarades  comme  au  Corso  ou 
dans  la  rue  de  Tolède  !  Non  pas  vraiment  ;  elle  est  trop 
prude.  Tout  au  plus  se  permet-elle  les  bals  travestis,  où 
tous  les  temps  ,  tous  les  costumes  font  cercle  aussi  gra- 
vement qu'à  une  réception  de  cour;  où  le  moyen  âge 
cause  bourse  et  politique  ,  et  joue  à  l'écarté  avec  le  siècle 
de  Louis  XIV.  Quant  à  nos  danses,  fi  de  la  tarentelle  et 
de  la  soltarello!  les  nôtres  sont  bien  plus  raisonnables  : 
on  dirait  la  danse  des  morts.  O  mon  gentil  Bergamasque, 
dans  notre  prétendu  carnaval,  j'ai  vu,  pour  comble  d'in- 
famie, j'ai  vu  des  arlequins  de  police  souiller  ton  gra-^^^BR^ 
cieux  habit;  les  misérables  qu'ils  sont!  Viens,  Arletf^ 
chino  mio ,  toi ,  le  seul  digne  du  nom ,  viens  rasseif 
batte  sur  les  épaules  de  ces  usurpateurs  et  les  souffle 


MS 


L'ARTISTE. 


d'un  revers  de  ton  chapeau.  Mon  Arlequin,  voila  ta  gui- 
tare favorite  ,  voila  des  macaronis  et  du  parmesan.  Toi , 
tu  n'as  pas  besoin  d'une  autre  mise  en  scène  ;  oh  !  je  t'en 
prie ,  monte  sur  nos  tristes  théâtres  avec  tes  grâces  de 
chat ,  caressantes  et  flexibles ,  avec  ton  atmosphère  de 
poésie  libre  et  fantasque  ;  venge-nous  de  tous  les  pédans  , 
jeunes  ou  vieux  ,  qui  nous  assomment  ;  saute  sur  leur  ta- 
ble ,  danse  sur  leur  papier,  envoie  au  plafond  leur  écri- 
toire,  et  puis  fais-leur  une  gambade  et  une  grimace.  Arle- 
quin, que  ton  petit  chapeau  nous  console  de  tous  les 
petits  chapeaux  historiques  dont  on  nous  a  dernièrement 
assiégés.  Arlequin,  soulage-nous  des  extraits  dialogues  du 
Moniteur,  des  gros  drames  plaqués  de  soi-disant  chroni- 
ques, des  héros  mélancoliques  et  furibonds,  qui  poignar- 
dent, violent  et  empoisonnent.  Oh!  pour  toi,  mon  cher 
Arlequin,  pour  une  de  tes  bonnes  et  réjouissantes  para- 
des telles  que  tu  les  improvisais  devant  tout  un  sacré- 
collége  de  cardinaux  pâmant  de  rire,  je  donnerais 
soixante  actes  de  vers  a  césure  ou  sans  césure  ,  je  doiuie- 
rais  douze  volumes  d'élégies  ou  de  rêves  noirs  ,  je  donne- 
rais l'Institut,  je  donnerais  plus  de  choses  que  le  pacha 
de  M.  Victor  Hugo  pour  sa  Grecque.  Mais  tu  as  peur 
de  notre  ciel  froid  et  blafard  ,  de  notre  public  pincé ,  de 
nos  journaux  ,  de  nos  critiques  k  lunettes;  ce  sont  choses 
que  tu  ne  connais  pas,  mon  pauvre  Arlequin.  Eh  qui 
sait  encore  si ,  a  ton  petit  chapeau  giis ,  on  ne  te  pren- 
drait pas  pour  un  sectateur  de  la  république  ?  Ils  seraient 
capables  de  le  confisquer,  ton  joli  chapeau,  et  tu  pleu- 
rerais; grande  au  moins  serait  ta  surprise,  car,  la  répu- 
blique ou  la  royauté  ,  tu  ne  t'en  soucies  guère.  Oui ,  tu 
as  raison  ,  laisse-nous ,  Arlequin  ;  tu  as  besoin  de  ton 
pays,  de  ton  soleil,  de  ton  public,  de  ton  macaroni  na- 
tal ;  ici  le  soleil  n'est  pas  chaud  ,  le  macaroni  n'est  pas 
bon ,  le  public  ne  rit  pas.  Oui ,  c'est  l'Italie  qu'il  te  faut  ; 
c'est  dans  ta  patrie  qu'il  faut  te  voir. 

Reste  dans  ta  patrie  ,  Arlequin ,  reste  dans  ta  patrie  ; 
c'est  Ta  qu'il  faut  te  voir,  c'est  la  qu'il  faut  t' entendre. 
Va  ,  si  Saint-Charles  et  la  Scala  te  sont  orgueilleusement 
fermés,  plutôt  une  loge  de  marionnettes  sur  les  quais  de 
Naples ,  bien  animée ,  bien  bruyante ,  bien  italienne  ; 
car  l'on  t'y  connaît,  l'on  t'y  comprend.  L'a  j'irai  te  re- 
trouver et  t'applaudir  ;  Ta  je  me  ferai  lazzarone  ,  afin 
de  rire  avec  toi ,  mon  cher  Arlequin,  si  quelque  part  on 
rit  encore. 

Théodore  Muret. 


DE  M.  SCRIBE  ET  DE  SOIV  THÉÂTRE  ■. 

On  a  tant  répété  que  le  talent  de  M.  Scribe  et  son  théâ- 
tre étaient  populaires,  que  cette  opinion,  qui  sérieuse- 
ment n'en  fut  jamais  une  pour  persoime ,  a  fini  par  deve- 
nir générale  ou  a  peu  près.  S'inscrire  eu  faux  contre  elle 
aujourd'hui ,  ce  serait  prêcher  un  paradoxe ,  et  nous  ne 
sommes  malheureusement  pas  arrivés  a  un  point  assez 
avancé  de  civilisation  pour  qu'un  paradoxe  de  cette  im  ■ 
portance  puisse  être  établi  impunément.  Galilée  (  c'est 
une  bien  vieille  citation,  j'en  conviens),  Galilée  fut  jeté 
en  prison ,  vous  savez  pourquoi  ;  on  en  ferait  bien  d'au- 
tres a  celui  qui  soutiendrait  ce  qu'heureusement  pour 
moi  je  n'ai  pas  envie  de  soutenir.  Et  puis,  voyez  donc 
quelle  érudition,  quel  travail  il  me  faudrait  pour  appré- 
cier l'état  de  la  littérature  dramatique  en  France  depuis 
Jodelle  jusqu'au  moment  où  l'influence  de  M.  Scribe  est 
venue  la  modifier  !  que  de  recherches  pour  pouvoir  dire , 
avec  l'espérance  de  n'être  pas  démenti  :  l'auteur  du  Ma- 
riage de  Raison  a  pris  ceci  et  rendu  cela  ;  il  s'est  inspiré 
de  cet  écrivain  ,  mais  cet  autre  ne  lui  a  été  utile  en  rien  ; 
et  notez  bien  que  beaucoup  de  ces  écrivains  sont  vivans, 
que ,  d'un  moment  "a  l'autre ,  vous  êtes  exposés  a  dîner 
avec  eux  et  à  en  recevoir  un  démenti ,  car  ils  connaissent 
mieux  que  vous,  que  moi  ,  que  tous  les  commentateurs 
présens  et  a  venir,  le  fort  et  le  faible  du  talent  de 
M.  Scrihe  ;  ils  savent  de  science  certaine  où  et  com- 
ment M.  Scribe  s'est  inspiré ,  a  qui  il  a  emprunté  ce  mot 
piquant ,  a  qui  cette  scène ,  à  qui  cette  pièce,  a  qui  son 
théâtre.  D'ailleurs  ce  théâtre,  dont  on  parlait  tant  hier, 
devient  tous  les  jours  pour  nous  de  l'histoire  de  plus  en  plus 
ancienne,  et,  pour  écrire  cette  histoire ,  il  serait  convenable 
de  se  sentir  doué  d'un  de  ces  courages  l'obustes  et  naïfs, 
qui  accomplissent  en  conscience  une  tâche  qu'ils  croient 
utile  parce  qu'elle  les  amuse ,  et  méritoire  parce  qu'elle 
ennuie  les  autres. 

De  toutes  les  conséquences  de  la  révolution  de  juillet,  il 
y  en  a  deux  principales  accomplies  jusqu'à  ce  jour  :  ce  sont 
l'abolition  de  l'hérédité  de  la  paiiie  et  la  décadence  du 
théâtre  de  M.  Scribe.  Celle-ci  n'a  été  que  la  conséquence 
forcée  de  l'autre ,  bien  qu'elle  l'ait  précédée.  Qu'on  y  re- 
garde en  effet  d'un  peu  près,  et  l'on  verra  qu'il  y  avait 
solidarité  entre  ces  deux  grands  faits  de  la  restauration , 
comme  dirait  un  doctrinaire  :  tout  le  talent  de  M.  Scribe 
c'est  d'avoir  compris  comment  il  fallait  faire  la  comédie 
sous  la  restauration ,  c'est  de  s'être  placé  avec  beaucoup 
de  tact  dans  un  juste  milieu  qui  lui  permît  de  flageller 


'  Chez  Houdaille  et  Veniger,  rue  du  Coq-Saint-Honoré,  n"  6. 


L'ARTISTE. 


U9 


des  ridicules  de  peu  d'importance  et  de  caresser  des  pré- 
jugés qui  eu  avaient  beaucoup.  Ainsi,  cju'iminole-t-il sur 
la  scène?  des  parasites,  des  fats,  des  bourgeois  bonasses, 
des  boutiquiers  dont  les  babiliides  sont  communes  et  les 
manières  triviales.  Non-seulement  il  n'attaque  jamais  un 
viceen  face,  et  son  genre,  il  faut  le  dire,  ne  l'y  autorise  pas, 
mais  il  lui  vient  rarement  dans  l'idée  de  le  ridiculiser,  ce 
qui  lui  réussit  si  bien  d'ordinaire  :  en  revanche,  M.  Scribe 
semble  sympathiser  avec  ces  idées  impitoyables  qui  sacri- 
fient sans  remords  les  passions  aux  usages  et  les  sentiraens 
aux  convenances.  Il  nous  suffir  de  citer  le  Mariage  de 
Raison ,  Malvina  j  Philippe.  Voyez,  dans  la  première  de 
ces  pièces,  Suzette,  qui  aune  passion  vraie,estsacrifiée  sans 
pitié  ;  elle  sera  malheureuse  avec  Bertrand  sans  qu'il  soit 
bien  certain  qu'Edouard  trouve  le  bonheur  dans  une 
union  mieux  assortie.  Malvina,  dont  l'inclination  est 
comme  la  tète,  toute  romanesque,  ne  trouve  dans  Baren- 
tin  qu'une  ame  sèche  et  froide;  et  ne  pensez  pas  que  l'idée 
de  l'auteur  ait  été  de  présenter  ici,  comme  il  l'a  fait  de- 
puis dans  une  nouvelle  qu'a  publiée  la  Ile(^uedePaiis,\c 
caractère  d'une  jeune  fille  égarée  par  la  lecture  de  romans, 
et  qui  aime  avec  son  imagination  sans  qu'il  en  résulte 
rien  de  làcheux  pour  elle  ,  si  ce  n'est  un  tête-'a-tète  d'une 
journée  avec  un  jeune  homme.  La  faute,  si  faute  il  y  a, 
de  Malvina  et  celle  de  Matliilde  sont  les  mêmes  ;  mais 
dans  son  proverbe  M.  Scribe  ayant  traité  la  chose  beau- 
coup plus  sans  façon,  il  n'a  pas  besoin  de  sacrifier  la 
jeune  fille  pour  la  corriger.  Malvina  au  contraire  sera  mal- 
heureuse toute  sa  vie  pour  avoir  cru  aimer  et  pour  avoir 
caché  cette  fâcheuse  illusion  a  ses  parens. 

Si  dans  le  Mariage  de  Raison  Suzette  est  cruellement 
punie  d'avoir  levélesyeux  au-dessus  d'elle,  mademoiselle 
d'Harville  de  Philippe  n'est  pas  moins  digne  de  pitié 
pour  s'être  mésalliée.  Cette  demoiselle  d'Harville  a  les 
plus  grandes  obligations  au  soldat  Philippe  qui  lui  a  sauvé 
la  vie.  Elle  l'a  épousé  an  moins  autant  par  amour  que 
par  reconnaissance.  N'importe,  l'auteur  arrangera  si  bien 
les  choses  que ,  sous  prétexte  de  punir  mademoiselle 
d'Harville  de  son  caractère,  qui  n'est  pas  beau,  ce  sera 
bien  réellement  de  sa  mésalliance  qu'il  la  punira. 

M.  Scribe  a  fait  cinquante  autres  pièces  où  celte  pensée 
de  peindre  les  mœursd'une  société  raffinée  dans  l'élégance 
et  dans  la  corruption  morale  n'est  pas  si  tranchée  que 
dans  celles-ci  ;  mais  alors  même  cet  esprit  de  bienveillance 
pour  le  privilège,  et  qui  semble  parfois  sympathiser  avec 
ce  qui  n'est  pas  la  justice,  n'est  pas  moins  reconnaissable 
à  une  foule  de  traits  mordiuis,  satiriques,  d'un  cynisme 
de  bon  ton  qui  cache  son  liel  sous  les  dehors  de  la  frivo- 
lité et  de  l'élégance.  A  Dieu  ne  plaise  que  notre  intention 
soit  ici  de  faire  le  procès  a  l'auteur  pour  ses  sentimens  et 
la  couleur  qu'il  leur  donne  !  de  la  société  il  a  pris  le  côté 


qu'il  lui  convenait  de  prendre,  et  ce  côté  il  l'a  peint 
comme  ill' entendait.  \\  est  arrivé  très-souvent  qu'ilavait 
touché  vrai  ;  d'autres  fois  aussi  il  est  tombé  dans  le  faux, 
et  alors  sans  le  vouloir  a  coup  jûr,  il  a  calomnié  un 
monde  qu'il  voulait  expliquer  et  en  quelque  sorte 
justifier. 

Sous  ce  rapport,  du  Teste,  M.  Scribe  a  rendu  un  grand 
service.  En  remettant  sous  nos  yeux  les  prétentions  exclu- 
sives d'une  classe  qui,  à  d'autres  époques  et  sous  d'autres 
noms,  s'est  attiré,  par  ses  envahissemens  irréfléchis,  tant 
de  tristes  défaites,  il  nous  a  mis  en  garde  contre  le  danger 
de  son  retour,  contre  ce  danger  pour  elle  et  pour  nous 
plébéiens,  qui  comprenons  et  aimons  les  mœurs  douces, 
élégantes,  les  molles  habitudes,  si  favorables  a  l'art ,  d'oîi 
l'art  tire  sa  force,  et  son  prestige  qui  en  est  la  moitié; 
mais  qui  voudrions  qu'il  s'arrêtât  à  ce  point  où,  dé- 
bordant avec  trop  d'empire  dans  les  mœurs,  il  en  vient  à 
menacer  les  institutions ,  a  les  mettre  en  question ,  a  s'y 
remettre  lui-même;  car  il  n'est  point  de  bouleversement 
qui  ne  l'atteigne. 

Espérons  que  les  nuances  nouvelles  que  nos  institutions 
vont  développer  trouveront  dans  M.  Scribe  un  interprète 
aussi  spirituel  et  un  peintre  plus  varié.  Celte  fois,  s'il 
veut  prendre  "a  partie  encore  l'aristocratie,  il  n'en  sera 
plus  le  héraut,  mais  le  satirique,  et  tout  le  monde  y  ga- 
gnera. 

Car  si  une  aristocratie  nobiliaire  est  quelquefois  dange- 
reuse, ime  aristocratie  bourgeoise  n'est^heureusement  que 
ridicule.  P.  B. 


:Hpfrçu  îïf0  JJubltçationô. 

CHRONIQUES  ET  TRADITIONS  SURNATURELLES, 

PAR  V.   HENRI  BERTHOUD'. 

Aujourd'hui ,  qu'on  reprend  un  à  un  et  avec  amour  tous  les 
souvenirs  du  moyen  .îge ,  que  l'on  s'en  empare  comme  on  fait 
d'un  fruit  trop  long-temps  défendu ,  leiivredeM.  Berthouddoit 
avoir  été  bien  lu ,  c'est-à-dire  bien  froissé,  bien  cliifTonné,  bien 
tordu  depuis  tantôt  six  mois  qu'il  a  v"  le  jour;  livre  d'une  sim- 
plicité pleine  de  grâce,  et  qui  amuse,  tant  on  a  peur.  Ce  n'est 
pas  autre  chose  que  l'histoire  du  diable ,  découpée  en  quarante 

'  Un  vol.  in-S",  'chez  Werdet,  ne  dei  Gnodi- Angiulia* ,  ■*  il 


-120 


L'ARTISTE. 


petites  histoires ,  de  ces  histoires  qu'on  aime  à  se  faire  conter 
lorsque,  tapis  dans  le  coin  d'une  cheminée  dont  le  feu  pétille  et 
réchauffe  suffisamment,  vous  entendez  la  neige  qui  tinte  douce- 
ment contre  les  carreaux ,  et  le  vent  qui  siffle  à  travers  les  ormes 
dépouillés,  et  qui  vient  même,  hôte  malicieux.,  ébranler  la 
porte  que  vous  interrogez,  d'un  oeil  mal  assuré ,  parce  que  vous 
en  êtes  à  l'endroit;  à  quel  endroit?...  à  la  Partie  d'échecs 
du  Diable ,  si  vous  voulez. 

«Le  sire  de  Clairmarais  était  à  la  chasse  depuis  l'heure  de 
matines.  La  châtelaine  son  épouse  occupait  les  loisirs  d'une 
longue  soirée  d'automne  à  broder,  dans  son  oratoire,  un  voile 
de  drap  d'or ,  tissu  précieux  destiné  à  l'ornement  de  la  châsse 
miraculeuse  du  bienheureux  saint  Bertin.  Sts  dames  d'atour 
ouvraient  autour  d'elle  en  silence  ;  car  leur  maîtresse  était  trop 
hautaine  pour  deviser  avec  des  vassales ,  et  même  pour  leur 
permettre  d'élever  la  voix  devant  elle  lorsqu'elle  ne  les  en  re- 
quérait point. 

Depuis  une  heure  le  vent  avait  cessé  d'apporter  au  château 
les  derniers  sons  du  couvre-feu  tinté  au  beffroi  de  Saint-Omer , 
ville  distante  d'une  demi-lieue  environ ,  quand  tout  à  coup  on 
ouït  à  la  poterne  du  manoir  le  son  du  cor.  Il  y  avait  dans  cette 
fanfare  je  ne  sais  quoi  d'étrange  et  de  sauvage  qui  fit  tressaillir 
la  châtelaine  et  ses  femmes.  Un  page  alla  s'enquérir  de  ce  que 
c'était ,  et  il  revint  apprendre  à  sa  maîtresse  qu'un  chevaRer  de 
haute  apparence  et  se  disant  le  sire  de  Brudemer  demandait 
l'hospitalité. 

Si  quelque  pauvre  manant  en  danger  de  vie  eût  été  se  lamen- 
tant au  bord  des  fossés ,  la  châtelaine  n'aurait  eu  garde  de  faire 
abaisser  le  pont-levis  pour  lui  donner  asile  dans  le  manoir  ;  mais 
il  en  était  tout  autrement  d'un  noble  seigneur.  Elle  donna  ordre 
qu'on  l'admît  dans  le  château  et  qu'on  l'introduisît  auprès  d'elle. 

Et  puis  elle  se  mit ,  suivant  la  coutume ,  à  préparer  de  ses 
propres  mains  l'hypocras  que  l'on  doit  offrir  à  ses  hôtes  en 
signe  de  bienvenue.  Elle  n'avait  point  fini  de  verser  le  breuvage 
dans  une  coupe  d'argent ,  lorsque  le  sire  de  Brudemer  fut  amené 
par  le  page. 

Il  s'avança  vers  la  châtelaine  avec  cette  courtoisie  avenante  et 
noble  qui  appartient  à  un  chevalier  de  haut  lignage ,  et  com- 
mença par  remercier  gentillement  la  dame  de  l'hospitalité  qu'elle 
lui  octroyait. 

«  Je  me  suis  égare'  dans  ce  domaine,  dit-il.  Je  maudissais 
naguère  encore  la  fougue  de  mon  destrier,  qui ,  me  séparant  de 
mes  veneurs ,  m'entraîna  parmi  des  marais  et  des  ravins ,  au 
plus  fort  de  ce  bois  ;  mais  depuis  que  j'ai  l'heur  d'être  admis  en 
la  présence  d'une  dame  aussi  merveilleusement  belle ,  je  ne 
compte  plus  pour  rien  fatigues,  dangers  ni  inquiétudes.  » 

Au  premier  abord,  la  voix  de  l'étranger  avait  quelque  chose 
d'amer  et  de  rude  ,  que  faisait  bientôt  oubber  néanmoins  la 
grâce  emmiellée  de  ses  propos. 

Les  dames  d'atour,  qui,  suivant  l'usage,  s'étaient  retirées 
dans  le  fond  de  la  salle ,  de  manière  à  voir  ce  qui  s'y  passait  sans 
toutefois  entendre  les  discours  que  l'on  pouvait  y  tenir,  se  fai- 
saient tout  bas  remarquer  entre  elles  la  richesse  des  vêtemcns 
de  Brudemer ,  l'élégance  de  sa  tournure .  la  régularité  de  sa 


physionomie  et  l'expression  sauvage  de  son  regard  de  feu  :  aussi 
n'était-il  pas  étonnant  que  la  châtelaine  trouvât  un  charme  inex- 
primable dans  la  société  de  son  hôte,  elle  qui  n'avait  d'au- 
tres compagnes  que  des  vassales  sans  naissance ,  et  dont  les  en- 
tretiens se  bornaient  aux  longs  récits  de  batailles  et  de  tournois 
du  vieux  seigneur  son  époux,  meilleure  lance  que  galant  ai- 
mable. 

Profitant  avec  habileté  de  ses  avantages ,  Brudemer  ne  tarda 
pas  à  mêler  dans  ses  discours  quelque  chose  de  plus  flatteur  et 
de  plus  tendre  que  ne  le  permettaient  même  les  mœurs  chevale- 
resques de  l'époque.  La  châtelaine ,  ordinairement  si  dédai- 
gneuse et  si  fîcre ,  subjuguée  par  un  pouvoir  inconnu ,  l'écouta 
sans  colère,  puis  bientôt  avec  une  émotion  toujours  croissante. 
Se  plaçant  alors ,  sans  affectation ,  de  manière  à  cacher  la 
dame  de  Clairmarais  aux  regards  de  ses  femmes  d'atour,  il 
s'empara  d'une  main  qu'on  ne  songea  pas  à  lui  retirer,  et  la  porta 
tendrement  à  ses  lèvres;  puis  son  genou  pressa  tendrement  un 
genou  qui  tremblait. 

Il  serait  difficile  d'exprimer  les  sensations  de  la  châtelaine. 
Un  feu  âpre,  infernal,  circulait  douloureusement  dans  ses  vei. 
nés  ;  il  étreignait  son  front ,  il  faisait  haleter  sa  poitrine.  Elle 
n'éprouvait  rien  de  cette  douce  langueur ,  de  cette  ivresse  inef- 
fable, doux  et  cruels  symptômes  du  mal  d'amour  :  c'étaient  plu- 
tôt l'angoisse ,  la  sueur  froide  et  les  frissons  d'un  pécheur  qui 
trépasse  ;  c'était  plutôt  l'horrible  stupéfaction  d'un  pèlerin  qui 
voit  s'attacher  sur  lui  le  regard  mortel  d'un  basilic. 

Dans  son  trouble ,  la  dame  de  Clairmarais  laissa  tomber  le 
voile  qu'elle  brodait.  «  Oh!  si  l'on  m'octroyait  le  don  d'une 
semblable  écharpe,  dit  Brudemer;  si  la  dame  dont  les  belles 
mains  l'ont  façonnée  me  prenait  pour  son  chevalier,  que  de  lances 
je  romprais  en  l'honneur  d'elle ,  en  champ  clos  et  dans  les  ba- 
tailles I  » 

Elle  la  releva  avec  un  mouvement  convulsif  et  lui  dit  :  «  La 
voilà.  » 

Brudemer  porta  l'écharpe  à  ses  lèvres  pour  cacher  un  hor- 
rible sourire  qu'il  ne  pouvait  réprimer...  Mais  il  la  jeta  soudain 
avec  un  frisson  de  terreur  et  comme  si  elle  eût  été  de  feu  :  or , 
le  chapelain  l'avait  examinée  le  soir  même ,  après  vêpres,  et  les 
mains  encore  humides  d'eau  bénite. 

Mais  remis  aussitôt  de  son  émotion ,  il  se  rapprocha  plus  en- 
core de  la  châtelaine ,  et  baissant  la  voix  : 

«  J'ai  été  conduit  jusqu'à  votre  châtel  par  un  vieillard  ayant 
grande  hâte  de  rencontrer  le  sire  de  Clairmarais.  Il  l'attend  à  la 
poterne  pour  lui  révéler  un  secret  important  et  qui  vous  con- 
cerne. » 

La  châtelaine  pâlit  à  ces  mots. 

«  Je  me  suis  informé,  continua  Brudemer,  des  motifs  qui 
lui  faisaient  rechercher  votre  époux  avec  tant  d'empressement. 
C'est,  m'a- 1- il  répété,  pour  lui  découvrir  un  mystère,  un 
mystère  qui  amènera  bien  du  changement  dans  le  manoir  de 
Clairmarais. 

—  »  La  châtelaine  m'a  fait  chasser  ignominieusement  du  châ- 
teau; elle  m'a  menacé  d'un  cul-de-basse-fosse  si  j'y  revenais. 
L'ingrate  !  je  la  dépouillerai  de  ses  titres  et  de  ses  richesses,  dont 
elle  est  si  orgueilleuse. 


L'ARTISTE. 


Ui 


»  Comme  je  ne  voulais  point  ajouter  foi  h  ses  menaces ,  il  me 
raconta  que  sa  ftinmc  avait  etc  nourrice  de  la  fille  du  comte 
d'Érin;  que  le  nourrisson  était  mort  sans  que  personne  au  monde 
le  sût ,  excepté  lui  ;  qu'il  vous  avait  mise ,  vous  sa  propre 
fille ,  dans  le  berceau  de  la  jeune  comtesse  trépassée ,  et  que 
vous  aviez  été  élevée  et  mariée  comme  l'enfant  du  seigneur 
d'Érin.  Il  m'a  fourni  des  preuves  nombreuses  et  irrécusables 
de  sa  fraude. 

»  Une  fois  ce  mystère  connu ,  le  sire  de  Clairmarais  ne  tar- 
dera pas  à  répudier  une  vassale,  la  fille  d'un  serf  ignoble  dont 
il  a  été  dupe.  » 

La  châtelaine  se  tordit  les  mains  avec  désespoir. 

«  Écoutez ,  continua  Brudcmer  en  baissant  encore  davantage 
la  voix  et  de  manière  pourtant  que  la  dame  de  Clairmarais  ne 
perdît  pas  une  de  ses  paroles,  écoutez!  Le  vieillard,  enveloppé 
de  son  manteau,  dort  au  pied  de  la  poterne  :  ce  poignard.... 
venez. 

—  »  Mon  père  ! . . . 

—  »  Non ,  vous  avez  raison ,  répliqua  Brudemer  avec  une 
froideui'  ironique.  Que  sait-on?  On  daignera  peut-être  par  pitié 
vous  admettre  parmi  les  dames  d'atour  de  la  nouvelle  épouse 
du  sire  de  Clairmarais.  Au  pis-aller,  vous  ne  serez  que  rasée, 
enicrmée  dans  un  couvent.  » 

La  cliâtelaine  seleva  brusquement,  fit  un  geste  à  ses  femmes 
pour  leur  défendre  de  la  suivre ,  et  donnant  la  main  à  Brudc- 
mer, tous  deux  prirent  le  cbcmin  de  la  poterne. 

Après  avoir  cbassc  toute  la  journée,  le  sire  de  Clairmarais 
revenait  où  il  lui  tardait  de  se  trouver,  près  d'un  foyer  bien 
chaud ,  à  côte  de  la  belle  châtelaine  son  épouse. 

Il  avait  tant  de  hâte  d'arriver  qu'il  précédait  de  quelques  pas 
ses  veneurs ,  quand  tout  à  coup  voiLi  son  cheval  qui  refuse  d'a- 
vancer, qui  se  cabre,  et  qui  donne  tous  les  signes  d'un  grand 
effroi.  Force  est  au  vieux  seigneur  de  mettre  pied  à  terre.... 
Oh  !  quelle  est  sa  surprise  et  son  chagrin .'  Le  père  nourricier  de 
son  épouse  est  là  ,  étendu  sans  mouvement ,  une  large  blessure 
à  la  poitrine. 

On  s'empresse  autour  de  lui,  et  les  secours  qu'on  lui  pro- 
digue ne  restent  pas  inutiles.  Le  voilà  qui  entr 'ouvre  les  yeux; 
il  se  soulève  avec  effort,  et,  se  penchant  vers  l'oreille  du  sire 
de  Clairmarais ,  il  y  murmure  d'une  voix  défaillante  quelques 
paroles  qui  font  tressaillir  d'horreur  le  châtelain,  puis  il  retombe 
et  expire. 

Le  vieux  seigneur ,  sans  proférer  un  seul  mot ,  marche  droit 
à  l'oratoire ,  où  se  trouvait  son  épouse.  Le  front  couvert  d'une 
pâleur  mortelle,  elle  était  assise  devant  une  table  étroite,  et, 
pour  déguiser  son  trouble  affreux,  elle  feignait  de  jouer  aux 
échecs  avec  Brudemer. 

Celui-ci,  à  la  vue  du  sire  de  Clairmarais,  partit  d'un  horrible 
éclat  de  rire  ;  la  châtelaine  partagea  cette  exécrable  hilarité  ,  et 
il  fallait  bien  soulïrir  pour  rire  ainsi. 

Alors  le  sire  de  Clairmarais  ne  douta  plus  de  ses  malheurs  : 
car  jusque  là  il  n'avait  pu  croire  aux  crimes  dont  le  viellard 
■mourant  avait  accusé  la  châtelaine.  «  Satan  1  s'écria-t-il  au  com- 
ble de  l'indignation  et  du  désespoir,  Satan!  je  t'abandonne  la 


prricidc ,  l'épouse  adultère  et  le  château  qu'elle  a  souillé  de  sa 
présence.... 

—  »  J'accepte!  »  dit  Brudemer,  et  en  même  temps  une  cou- 
ronne de  fcujaillitautour  de  sa  tête,  et  il  étendit  sur  les  blanches 
épaules  de  la  châtelaine  deux  terribles  mains  armées  tout  a  coup 
de  griffes  infernales. 

Il  y  avait  plus  de  deux  cents  ans  que  le  sire  de  Clairmarais 
était  mort  en  odeur  de  sainteté,  dans  l'abbaye  de  Saint-Bertin  , 
l'orsqu'un  soir,  un  religieux  de  l'ordre  de  Saint-Benoist  s'infor- 
ma d'un  bourgeois  de  Saint-Omcr  quel  était  le  manoir  dont  on 
voyait  s'élever  les  tours  au  milieu  d'un  bois  entouré  de  marais 
immenses. 

«  Que  Notre-Dame  et  les  saints  vous  soient  en  aide!  répon- 
dit le  bourgeois  en  se  signant  avec  dévotion.  C'est  le  château  de 
Clairmarais,  endroit  maudit,  hanté  par  le  démon.  Chaque  nuit 
il  est  éclairé  par  une  lueur  soudaine;  chaque  nuit,  le  diable  et 
je  ne  sais  combien  de  revenans  s'y  rendent  dans  leurs  chariots 
de  feu. 

»  S'il  faut  en  croire  les  anciens  du  pays,  le  démon  qui  ha- 
bite ce  château  a  nom  Brudemer ,  et  force  les  insensés  qui  pénè- 
trent dans  sa  demeure  à  jouer  aux  échecs  leur  ame ,  en  échange 
de  la  propriété  du  domaine  et  de  tous  les  trésors  qu'il  renferme. 
Vous  sentez  bien  que  nul ,  jusqu'à  présent ,  n'a  su  gagner  le 
diable ,  et  que  nul  par  conséquent  n'est  revenu  de  Clairmarais.  t 

Le  moine  écouta  le  bourgeois  en  silence ,  et  puis  ,  après  avoir 
réfléchi  quelques  instans ,  il  marcha  d'un  pas  ferme  vere  le  ma- 
noir diabolique. 

Il  y  pénétra  sans  obstacle  et  alla  s'établir  dans  un  oratoire 
meublé  richement  et  au  milieu  duquel  se  trouvait  une  table 
étroite  sur  laquelle  étaient  posés  un  damier  et  toutes  les  pièces 
du  jeu  d'échecs. 

Tandis  que  le  moine  examinait  ces  objets  que  l'obscurité  com- 
mençait à  ne  plus  rendre  très-distincts ,  une  lumière  vive  se  ré- 
pandit tout  à  coup  dans  l'oratoire ,  et  le  religieux  fut  au  même 
instant  entouré  d'une  foule  de  varlets ,  de  pages  et  de  dames 
d'atour  velus  à  l'antique.  Tous  s'acquittèrent  en  silence  des  de- 
voirs de  leur  charge,  sans  qu'on  entendit  le  bniit  de  leurs  pas. 
et ,  chose  merveilleuse ,  sans  que  leurs  corps  produisissent  une 
ombre  lorsqu'ils  passaient  devant  la  lumière. 

Peu  après  s'avança  lentement  un  seigneur  richement  vêtu  qui 
portait  sur  son  pourpoint  blasonné,  en  guise  d'armoiries,  un 
écu  aux  deux  fourches  de  sable ,  avec  cette  devise  :  Brudemer. 
Sur  son  bras  s'appuyait  une  femme  jeime  encore  et  dont  la  belle 
physionomie  était  couverte  d'une  pâleur  de  cadavre;  et  puis 
suivaient  huit  pages  courbés  sous  le  poids  de  quatre  lourds  cof- 
frets rem[)lis  d'or. 

Brudemer  se  mit  près  de  l'écliiquier  et  fit  signe  au  moine  de 
s'ass<;oir  devant  lui.  Le  moine  obéit,  et  tous  deux  commencèrent 
à  jouer  sans  proférer  un  seul  mot. 

Par  une  combinaison  savante ,  le  moine  croyait  avoir  (ait  mat 
son  adversaire,  quand  la  dame  pâle,"q)ii  ifeit  restée  debout 
derrière  Brudemer  et  appuyée  sur  le  dossier  de  son  grand  f-W^^V'v 
teuil,  se  pencha  vers  lui  et  du  doigt  lui  montra  un  pion,  -^firs     ^*.. 
la  partie  changea  de  face ,  et  ce  fut  le  moine  qui  se  trouu  cr 

H-^nir/ïi"  A  ofrn  mat  '^J 


danger  d'être  mat. 


122 


L'ARTISTE. 


Ce  coup  joué ,  Brudemer  et  la  dame  se  mirent  à  rire  aux 
éclats ,  et  tous  ceux  qui  se  trouvaient  dans  l'oratoire  se  grou- 
pèrent autour  des  joueurs  et  prirent  part  à  cet  effroyable  accès 
de  gaieté'  que  ne  sauraient  faire  comprendre  des  paroles  hu- 


Le  religieux  commença  à  se  repentir  de  sa  te'me'rité.  Une 
sueur  de  glace  ruisselait  sur  son  front ,  et  il  aurait  donne'  tout 
au  monde  pour  se  trouver  à  cette  heure  dans  son  couvent.  Ne'an- 
moins  il  ne  de'sespe'ra  pas  de  la  bontc  divine ,  et  il  se  mit  à  in- 
tercc'dcr  mentalement  son  bienlicurcux  patron  saint  Benoist  : 
car  un  miracle  seul  pouvait  le  tirer  de  ce  pas  dangereux.  Tout 
a  coup  et  par  une  inspiration  céleste,  il  s'aperçut  qu'une  com- 
binaison nouvelle  pouvait  encore  lui  faire  gagner  la  partie,  et 
il  allait  faire  avancer  le  pion  qui  la  lui  assurait,  quand  les  éclata 
de  rire  qui  retentissaient  ^utour  de  lui  se  cbangèrent  en  liurle- 
mens  effroyables;  puis  il  n'entendit  et  ne  vit  plus  rien. 

Le  moine ,  après  avoir  passé  toute  la  nuit  en  oraison ,  vit  en- 
fin renaître  le  jour  avec  une  joie  que  l'on  se  figure  aisément. 
U  trouva,  à  la  place  occupée  la  veille  par  la  dame  si  pâle,  un 
squelette  couvert  de  lambeaux  de  riches  vêteraens  de  femme. 

Resté  possesseur  du  château  et  des  trésors  qu'il  renfermait , 
le  religieux  fit  de  cet  endroit  maudit  un  monastère  dont.il  fut 
nommé  supérieur.  U  ne  reste  plus  aujourd'hui  que  de  faibles 
vestiges  de  ce  cloître,  détruit  à  l'époque  de  la  révolution. 

Telle  est  la  légende  de  la  partie  d'échecs  du  diable. 

Combien  je  regrette  de  n'avoir  pu  la  raconter  dans  le  patois 
naïf  et  avec  l'expression  de  crédulité  de  la  bonne  vieille  femme 
qui  me  l'a  dite ,  un  soir  d'automne ,  dans  une  pauvre  chaumière 
éclairée  par  une  seule  lampe  et  le  feu  rouge  de  l'âtrc ,  tandis 
que  la  pluie  tombait  par  torrcns  et  que  le  vent  s'engouffrait  en 
mugissant  dans  le  1>oi«.  immense  de  Clairmarais  !  » 

'^'  '  Je  ne  dirai  pas  au  juste  quelle  est  la  moralité  de  cette  his- 
toire ;  mais  elle  ressemble  singulièrement  à  celle-ci  :  «  Le  diable 
est  plus  fin  que  la  femme;  mais  un  capucin  est  plus  rusé  que  le 
diable.  » 


JXnnu  Uramrttiquf. 


THEATRE   FRANÇAIS. 

Hélas  !  où  est  le  temps ,  le  beau  temps  des  de'buts  !  quand  le 
public  accueillait  avec  émotion  et  curiosité  un  jeune  de'butant 
dont  on  lui  avait  dit  le  nom  un  mois  d'avance.  Alors,  au  moins, 
soit  qu'il  sifflât,  soit  qu'il  applaudît,  le  public  avait  un  en- 
thousiasme ,  et  le  pauvre  artiste  ,  même  éconduit ,  pouvait  se 
dire  :  On  a  fait  attention  à  moi ,  j'étudierai  et  je  reparaîtrai.  Si 
quelque  chose  peut  calmer  les  regrets  de  temps  si  regrettables , 
c'est  de  penser  qu'alors  on  avait  des  couronnes  ou  des  sifflets, 
suivant  l'occasion ,  pour  l'auteur  d'une  pastorale  ou  d'un  poème 
épique. 

M.  Alfred,  qui  s'est  présenté  ces  jours  derniers  à  la  Comédie- 
Française,  est  un  jeune  homme  qui  a  de  l'aplomb,  de  la  chaleur, 
des  études  et  une  diction  saine.  Il  a  joué  Séide  comme  on  le 
joue  rarement ,  même  à  la  Comédie-Française ,  et  dans  Saint- 
Mégrin  de  Henri  III,  le  souvenir  de  Firmin  ne  lui  a  pas  nui. 


THEATRE   ITALIEN. 

•ouS  de   t^Wa-aaine    (cct/faacyri.  aanJ  fe  <':!Ôa'>'Mer, 

Paraître  sur  la  scène  des  Pasfa,  des  Malibran,  des  Sontag  , 
des  Schrœder-Devrient  !  on  serait  ému  à  moins. 

Tenons  donc  compte  à  madame  Caradori  de  l'extrême  frayeur 
qui  a  semblé  ,  aux  premières  représentations ,  paralyser  ses 
moyens  et  altérer  son  chant;  elle  s'est  relevée  aux  représenta- 
tions suivantes.  Nous  en  reparlerons ,  ainsi  que  d'un  autre  début 
qui  promet  de  faire  sensation  :  celui  de  Nicolini,  qui  laissera, 
pour  quelque  temps  du  moins ,  reposer  le  zèle  extrême  de 
Rubini. 


VAUDEVILLE. 

^tie-    d'ituort,   ou-     Tca/Aertne    II , 

PAR  H.  ANCELOT. 

Il  y  a  dans  l'histoire ,  et  surtout  dans  l'histoire  du  dernier 
siècle,  un  coin  qui  appartient  nécessairement  au  Vaudeville. 
La  toilette  de  madame  Dubarry ,  la  langueur  maladive  de  ma- 
dame de  Pompadour  à  la  Muette ,  les  salons  de  Catherine  II , 
où  on  laissait  à  la  porte  l'orgueil ,  le  rang ,  le  chapeau  et  l'épe'e, 


L'ARTISTE. 


iS3 


sauf  à  reprendre  le  tout  en  sortant ,  sont  des  sujets  qu'on  ne 
peut  pas  traduire  sur  une  toile  de  (|uin7.c  pieds,  mais  dont  il 
faut  absolument  faire  des  tableaux  de  genre.  Si  dans  la  compo- 
sition on  laisse  une  place  pour  le  pathétique ,  si  on  jette  au  mi- 
lieu de  passions  prive'es ,  des  intérêts  de  nation ,  alors  on  a  at- 
teint un  but  e'ievc,  et  on  fait  succéder  le  rire  aux  larmes,  ce 
qui  n'est  pas  précisément  le  genre  du  Vaudeville  ;  mais  cela 
intéresse,  émeut,  amuse;  et  on  sait  qu'en  littérature  il  n'y  a 
qu'un  mauvais  genre.  Dans  la  pièce  de  M.  Ancelot ,  dont  le 
héros  est  un  jeune  Polonais  aimé  de  sa  souveraine ,  et  qui  la 
dédaigne,  Potemkin  joue  le  rôle  d'ambitieux  que  tous  les  mé- 
moires lui  ont  donné  ;  les  proportions  un  peu  grêles  du  genre 
exploité  à  la  rue  de  Chartres  n'ont  pas  trop  affaibli  le  carac- 
tère étrange  de  cette  figure  moscovite ,  où  sont  confondus  les 
traits  de  l'Européen  et  de  l'Asiatique,  du  Cosaque  et  du  Fran- 
çais d'alors. 

L'ouvrage  se  ressent  de  l'impression  produite  par  les  derniers 
événemens  de  Varsovie,  et  on  pourrait  chercher  et  trouver, 
sans  beaucoup  de  peine,  quelque  personnification  de  la  Pologne, 
dans  les  deux  amans  que  le  courroux  de  l'impératrice  menace, 
et  que  sauve  le  crédit  du  prince  de  Ligne ,  grand-maître  de  cette 
cour  demi  civilisée. 

Madame  Albert,  madame  Doche,  Lafont,  Volnys  et  Fonte- 
nay  ont  fort  bien  saisi  les  nuances  difficiles  et  variées  de  leurs 
rôles  :  Volnys  surtout  a  produit  beaucoup  d'effet  dans  Potem- 
kin. L'illusion  scénique  ne  va  guère  plus  loin. 

Les  costumes  sont  dessinés  avec  une  exactitude  et  un  goût 
qui  font  le  plus  grand  honneur  aux  soins  persévérans  et  aux 
éludes  d'artiste  qui  distinguent  M.  Etienne  Arago.  Le  succès  a 
été  complet;  il  est  mérité,  et  il  promet  d'être  productif. 


THÉÂTRE  DES  VARI1ÉT1ÉS. 

PAR    MM.    ROCIIEFORT   ET    G.  LEMOIHE. 

C'est  un  petit  tableau  de  genre,  un  intérieur;  l'intérieur  de 
Carlin  vieux  et  dévot.  Le  comédien  est  marguillier  de  Saint- 
Roch;  nous  sommes  à  Rome,  dans  la  ville  sainte.  Ici  tout  est 
pieux  :  de  masque  et  de  collerette,  point;  plus  de  pantalon  ni 
de  colouibine,  plus  de  laz.zis,  force  signes  de  croix;  et  puis,  un 
bréviaire  au  lieu  d'un  rôle;  Bossuct,  Massillon,  l'Evangile  à 
côté  du  théâtre  italien;  un  rosaire,  une  madone,  un  bénitier, 
le  diable  dedans  et  s'y  trouvant  bien  ;  puis  un  arlequin,  ami  de 
saint  Pierre,  le  saint  Père  ami  d'un  arlequin  ;  le  sabre  de  bois 
donnant  une  poignée  de  main  aux  foudres  pontificales  ;  la  batte 
et  la  tiare  qui  se  tutoient;  enfin,  un  pape  aimable  et  malin 
comme  im  arlequin ,  un  arlequin  dévot  et  grave  comme  un  ]iape; 
le  théâtre  qui  met  son  obole  à  la  quête  de  l'église ,  im  dénou- 
ment  ingénieux,  un  vaudeville  final  assez  piquant,  et  par-dessus 
tout  le  jeu  de  Vernet ,  qui  aurait  presque  donné  de  la  jalousie 


à  Carlin ,  voilà  ce  qui  a  assure'  le  succès  de  cette  petite  pièce  , 
dont  le  tour  décent  et  le  l>on  goût  contrastent  agréa})lcmcDt  avec 
le  répertoire  ordinaire  du  théâtre  des  Variétés. 


PORTE   SAINT-MARTIN. 


^a.  tjan/mcèye  ae  C't/'ranaenr , 


•'tiae 


PAR  MM.  TILLEHEIVE  ET  MASSOBI. 


Louis  XIV,  jeune,  beau,  galant,  aimable  comme  il  fut  tou- 
jours, est  ici  rival  et  rival,  dédaigné  d'un  marchand  de  bœu£s. 
Le  grand  monarque  veut  séduire  Pcrretle ,  la  jardinière  de  To- 
rangerie  à  Versailles;  mais  éclairée  par  les  bienveillans  conseils 
de  madame  de  Montcspan ,  la  pauvre  petite  s'avise  qu'il  vaut 
mieux  être  la  femme  d'un  bourgeois  que  le  caprice  d'un  sire. 

Cette  bluette^a  réussi ,  grâce  aux  mots  piquans  et  aux  couplets 
spirituels  dont  elle  est  semée. 


ttouufllfe. 


Hier ,  samedi ,  a  paru  chez  Pieri-  Bénard ,  marchand  d'es- 
tampes ,  boulevard  des  Italiens ,  la  gravure  exécutée  en  taille- 
douce,  par  M.  Henriquel-Dupont,  d'après  le  tableau  de  Gustave 
fVasa  aux  états-généraux  de  Stockholm ,  peint  par  M.  Her- 
sent, de  l'Académie  des  beaux-arts.  Le  tableau  original  fait  par- 
tie de  la  galerie  particulière  du  roi. 

Le  brillant  succès  de  cette  gravure  ratifie  les  honneurs  qu'a 
obtenus  M.  Dupont  au  salon  dernier.  Dans  notre  prochain  nu- 
méro nous  donnerons  un  examen  étendu  de  ce  bel  ouvrage,  qui 
réunit  à  la  finesse  de  dessin  de  l'école  française  toute  la  séduc- 
tion d'effet  et  d'exécution  des  productions  de  l'école  d'Angle- 
terre. 

L'impression ,  qui  exerce  une  si  grande  influence  sur  le  succès 
d'une  estampe,  a  été  confiée  à  M.  Chardon  aîné  :  aussi  le  ti- 
rage ne  laisse-t-il  rien  à  désirer ,  et  désormais  M.  Chardon  est 
[)lacé  au  premier  rang  des  imprimeurs  en  taille-douce. 


THIX    riE   L  UTAMrE  : 


Avec  la  lettre ,  papier  blanc.  .   . 

Idem,  papier  de  Chine. 

Avant  la  lettre,  papier  blanc.   .  . 

Idem,  papier  de  Chine. 


60  fr. 

70 
120 
140 


11  n'a  été  tiré  qu'un  très-petit  nombre  d'épreuves  avant  la 


lâi 


L'ARTISTE. 


lettre ,  et  cliaquc  épreuve  est  numérotée ,  pour  garantir  le  petit 
nombre  re'cl  de  ce  tirage. 

Il  est  à  observer  toutefois  que ,  dans  le  nume'rotage ,  on  s'est 
gardé  de  marquer  une  à  une  les  e'prcuves  au  fur  et  à  mesure , 
et  dans  l'ordre  du  tirage  avant  la  lettre  :  les  numéros  ont  e'té 
mis  au  hasard,  et  le  dernier  a  chance  tout  aussi  bien  que  le  pre- 
mier d'appartenir  à  la  première  épreuve  tirée. 

—  Le  succès  des  Soirées  de  fFalter  Scott ,  toujours  croissant 
et  grandissant  avec  celui  de  chacun  des  ouvrages  que  nous  livre 
incessamment  la  verve  inépuisable  du  bibliophile ,  appelait  de- 
puis long-temps  une  troisième  édition  de  leur  première  partie  : 
elle  sera  enlevée  aussi  rapidement  que  ses  deux  devancières. 
Quelle  que  puisse  être  en  effet  la  supériorité  des  productions 
postérieures  du  bon  P.  L.  Jacob,  bien  que  les  développemens 
ea  puissent  être  plus  larges ,  que  la  science  de  l'érudit  eût  pu  y 
gagner  en  profondeur,  l'art  du  romancier  en  facture  et  en  éclat, 
c'est  toujours  avec  une  prédilection  dont  on  ne  saurait  se 
défendre  qu'on  en  revient  à  ces  contes  que  nous  ont  révélés 
pour  la  première  fois  un  talent  si  vrai  et  si  naïf,  un  genre 
si  neuf  et  si  heureusement  trouvé ,  que  chacun ,  le  lendemain  de 
cette  apparition ,  s'étonnait  que  cela  fût  créé  d'hier ,  et  que  per- 
sonne ne  se  fût  avisé  jusque  là  d'un  secret  si  simple  et  si  facile 
à  découvrir.  Ce  n'était  pourtant  pas  une  entreprise  de  mince  la- 
beur ,  sans  tenir  compte  des  vastes  connaissances  préliminaires, 
dont  l'acquisition  a  dû  coûter  des  années  ;  ce  n'était  pas  petite 
chose  que  d'attirer  la  foule  à  ce  vieil  monument ,  qui  semblait 
devoir  être  le  sanctuaire  de  quelques  hommes  studieux. ,  que 
d'en  faire  les  amours  de  l'homme  du  monde  comme  du  littéra- 
teur instruit.  Le  langage  même ,  cette  bonne  et  chère  vieille 
langue  ressuscitée  de  Rabelais  et  de  Montaigne ,  aujourd'hui  le 
lustre  et  la  gloire  des  œuvres  de  P.  L.  Jacob  et  de  ses  imita- 
teurs, fut  peut-être  d'abord  un  obstacle  à  la  propagation  des 
Soirées.  L'obstacle  est  surmonté,  Dieu  merci ,  et  le  bibliophile 
n'a  plus  maintenant  qu'à  se  féliciter  du  service  immense  qu'il  a 
rendu  aux  lettres ,  en  réaccoutumant  le  public  à  l'usage  de  tant 
de  richesses  presque  enfouies.  Nous  devons  encore  lui  rendre 
grâces  d'un  autre  :  le  faux  goût,  qui  nous  a  gâté  l'antiquité, 
menaçait  aussi  l'histoire  moderne.  U  y  a  quelques  années,  nous 
avions  un  moyen  âge  vraiment  classique  j  ce  moyen  âge  de  trou- 
badours et  de  chevaliers ,  tout  reluisant ,  tout  fantastique ,  tout 
conventionnel ,  il  l'a  envisagé  avec  son  malin  bon  sens  et  son 
vigoureux  instinct  de  réalité  ;  il  a  soufflé  sur  cette  bulle  colorée 
par  le  caprice  et  l'a  fait  évanouir. 

Louanges  donc  au  bibliophile ,  et  relisons  vitement  la  troi- 
sième édition  des  Soirées  ! 

—  On  pousse  avec  activité  les  travaux  entrepris  cet  été  sur 
le  terrain  qui  prolonge  et  domine  la  nouvelle  rue  Hauteville. 
Au  lieu  d'une  église  qu'on  avait  dessein  de  construire  ,  c'est  une 
caserne  qu'on  va  faire.  La  façade  de  l'édifice  présente  déjà  un 
couronnement  de  colonnade  du  côté  de  la  rue  Lafayctte. 

—  Dans  le  jardin  de  M.  Guilbcrt  de  Pixerécourt ,  à  Fontenay- 
sous-Bois ,  on  remarque  une  ruine  d'agrément  de  l'effet  le  plus 


romantique  :  elle  est  formée  de  fragmens  de  démolition  ache- 
tés à  divers  endroits,  notamment  d'une  suave  sculpture  de 
Jean  Goujon  et  d'un  très-vieux  tombeau  provenant  du  cimetière 
des  Innocens. 


—  Voilà  qu'on  défigure  le  jardin  des  Tuileries.  Depuis  trois 
jours,  des  ouvriers  sont  occupés  à  creuser  un  fossé  circulaire 
à  i5o  pieds  de  distance  des  murs  du  château.  Ce  fossé  aura 
i5  pieds  d'ouverture  à  la  surface,  8  pieds  de  largeur  et  g 
pieds  de  profondeur.  Les  deux  fossés ,  s'appuyant  au  mur  de 
chaque  côté  du  pavillon  du  milieu ,  qui  restera  en  communica- 
tion libre  avec  le  jardin  public,  retourneront  en  équerre  du 
côté  de  la  rivière  et  de  la  rue  de  Rivoli.  La  grille,  placée  exté- 
rieui-ement  à  hauteur  d'appui ,  laissera  les  fossés  comme  enceinte 
à  des  jardins  particuliers ,  destinés  aux  différens  membres  de  la 
famille  royale.  Pour  mettre  tous  ces  travaux  à  exécution ,  on 
sera  obligé  de  reculer  la  terrasse  du  bord  de  l'eau ,  c'est-à-dire 
qu'on  va  faire  en  sorte  que  le  jardin  n'ait  plus  ni  forme ,  ni 
physionomie ,  ni  beauté  :  pauvre  Le  Nôtre  I 

—  Le  théâtre  Ventadour,  réouvert  un  moment ,  s'est  refermé 
par  suite  de  querelles  intestines.  Espérons  qu'un  conciliateur 
officieux  interviendra  ;  tout  le  monde  doit  sentir  la  nécessité  de 
l'entendre  :  le  public  ne  refusera  pas  de  ratifier,  pai-  sa  pré- 
sence ,  cette  réconciliation  qui  presse. 

—  On  dit  que  l'inspecteur  des  monumens  historiques  de 
France ,  M.  Vitet ,  libre  aujourd'hui  de  soins  politiques ,  va 
parcourir  les  départcmens  qu'il  n'a  pas  encore  visites  :  jusqu'à 
jirésent,  M.  Vitet  en  a  visité  cinq  sur  quatre-vingt-six.  Nous 
félicitons  le  jeune  savant  de  cette  résolution;  l'art  ne -peut  qu'y 
gagner  :  en  route  donc,  M.  Vitet,  et  bon  voyage! 


—  Dans  l'article  sur  Pn;j;pt,  du  numéro  dernier,  un  accident 
imprévu  et  absolument  involontaire  a  jeté  sur  les  dernières  pages 
une  obscurité  très-réelle,  et  même  a  donné  lieu  à  des  non-sens. 

On  me  fait  dire  que  probablement  Piiget  ne  cherchait  pas  ce 
qu'il  voulait  faire,  avant  de  commencer  le  travail  du  marbre. 
C'est  préalablement  qu'il  faut  lire.  —  J'ai  dit  que  l'art  antique 
négligeait  les  élémens  prosaïques.  Le  mot  antique,  supprimé, 
rend  la  phrase  inintelligible.  —  Ailleurs,  quand  je  parle  des 
plans  systématiques  du  Laocoon  ,  on  me  fait  dire  places.  —  Je 
veux  dire:  on  n'excite  aucune  sympathie;  on  lit  o?i  n'exécute. 
—  Quand  je  parle  de  ciselure  d'artiste,  on  lit  ciselure  A' Orteste. 
Voilà  les  fautes  principales;  je  compte  sur  l'attention  des  lec- 
teurs pour  corriger  les  autres.  G.  P. 


L'ARTISTE. 


ûcaxxx-^vtQ, 


PAR    QUI    DOIVENT    ÊTRE    DÉCERNÉS    LES    ENCOURAGEMENS 
ACCORDÉS    AUX    ARTISTES    SUR    LA    LISTE    CIVILE. 

Au  moment  où  les  débats  de  la  Chambre  des  députés 
vont  s'ouvrir  sur  la  fixation  du  chiffre  de  la  liste  civile, 
nous  croyons  devoir  présenter  quelques  considérations  en 
faveur  des  beaux-arts,  que  le  gouvernement  actuel  n'a 
pas  l'air  de  vouloir  mieux  traiter  que  ne  l'a  fait  le  régime 
tombé. 

Il  y  a  d'abord  deux  questions  h  se  poser. 

Y  aura- 1 -il  des  encouragemens  accordés  comme  par  le 
passé  ? 

Qui  sera  chargé  de  distribuer  ces  encouragemens? 

Nous  n'élevons  pas  le  moindre  doute  sur  la  solution 
affirmative  de  la  première  de  ces  deux  questions.  Il  y  aura 
(les  encouragemens  accordés  comme  par  le  passé  ;  et  dans 
notre  opinion  il  est  légitime  qu'il  y  en  ait.  Nous  n'avons 
pas  besoin  d'en  donner  les  raisons  ;  on  comprend  en  ef- 
fet, sans  qu'il  soit  nécessaire  de  le  dire,  que,  quel  que  soit 
l'état  de  nos  lumières  en  France,  le  goût  des  arts  ,  leur 
culte ,  le  sentiment  de  leur  importance  pour  l'avenir  de 
la  civilisation  n'est  malheureusement  ni  assez  répandu 
ni  assez  reconnu ,  pour  que  les  artistes  puissent  se  passer 
de  toute  espèce  d'encouragemens.  Beaucoup  de  personnes, 
dont  l'autorité  est  fort  recoinmandable,  pensent  sur  ce 
point  autrement  que  nous ,  et  elles  seraient  d'avis  de  lais- 
ser le  seul  public  dispensateur  des  couronnes  et  des  ré- 
compenses ;  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  le  public  a 
besoin,  eu  cela  comme  en  beaucoup  d'autres  choses,  de 
recevoir  une  inipulsion ,  une  direction.  Cette  nécessité 
est  si  reconnue,  que  nous  sommes  convaincus  que  ceux- 
là  même  la  partagent  qui  se  montrent  le  plus  parti- 
sans d'une  réforme  absolue;  c'est,  en  effet,  bien  moins 
contre  les  récompenses  qu'ils  se  prononcent ,  que  contre 
leur  mode  de  répartition.  Ils  ont  vu  tant  de  fois  la  faveur 
et  l'intrigue  y  présider,  qu'ils  en  sont  venus  "a  croire  que 
réformer  était  impossible,  et  qu'il  fallait  détruire. 

Nous  sommes ,  nous ,  pour  une  réforme  et  non  pour 
une  destruction.  A  notre  avis,  il  faut  corriger  l'abus  qui 
est  mauvais,  et  garder  le  principe  qui  est  bon.  La  princi- 
pale réforme,  celle  qui  presse  aujourd'hui ,  et  sur  la  néces- 
sité impérieuse  de  laquelle  nous  ont  éclairé  suffisamment 
les  résultats  étranges  de  la  dernière  exposition,  c'est 
d'ôter  à  la  maison  du  roi  toute  initiative  de  récompenses 
et  toute  part  dans  les  distributions.  Les  influences  de  cour 
sont  en  tout  radicalement  mauvaises  ;  c'est  leur  essence 

TOM.E    II,       )2°    LIVnAISOM. 


propre  d'être  mauvaises ,  on  ne  se  le  figure  pas  assez.  Je 
sais  qu'on  peut  citer ,  dans  la  suite  des  siècles ,  quelques 
princes,  amateurs  des  arts,  qui  les  ont  soutenus,  proté- 
gés, favorisés  ;  par  malheur,  ces  rois  furent  pour  la  plu- 
part mauvais  comme  rois,  et  les  faveurs  dont  ils  grati- 
fièrent les  arts  leur  valurent  plus  tôt  ou  plus  tard  les 
malédictions  de  leurs  sujets.  De  là  cette  croyance  assez 
généralement  et  assez  faussement  répandue,  d'une  part 
que  les  gouvernemens  absolus  sont  meilleure  pour  les 
artistes,  et  de  l'autre  qu'il  y  aurait,  sous  un  régime  re- 
présentatif, des  inconvéniens  à  les  entourer  de  trop  d'hon- 
neurs. Il  me  semble  qu'on  peut  remédier  a  ces  imperfec- 
tions en  gardant  le  principe  que  les  artistes  doivent  être 
récompensés,  mais  en  enlevant  le  droit  de  récompense  a 
la  volonté  personnelle  du  monarque.  L'art,  ce  nous  sem- 
ble, mérite  bien,  comgie  toute  autre  chose,  d'être  pro- 
tégé par  une  institution  contre  les  envahissemens  et 
contre  les  dédains,  de  quelque  part  qu'ils  viennent,  qu'ils 
viennent  du  monarque  ou  de  la  démocratie.  Il  s'agit  de 
le  placer  dans  une  sphère  assez  élevée  pour  que  nul  n'y 
porte  les  mains;  et  comment  l'honorer  mieux  qu'en  écar- 
tant toute  idée  de  supcrclierie  et  d'intrigue  dans  la  part 
de  gloire  et  d'honneur  décernés  a  ceux  qui  lui  en  fout  le 
plus! 

Pourquoi ,  je  ne  dis  pas  «ne  commission ,  mais  un 
grand  jury  composé  de  tous  les  artistes ,  de  tous  ceux,  par 
exemple,  jusqu'à  présent  admis  aux  expositions,  ne  se- 
rait-il pas  appelé  à  prononcer  sur  le  mérite  de  ceux 
de  leurs  confrères  qu'au  nom  de  la  France  récompense- 
rait ensuite  le  monarque?  Il  y  aurait  des  inconvéniens 
peut-être  dans  l'adoption  d'un  système  entier  d'élection 
appliqué  à  ces  distributions  d'encouragemens  ;  mais  le 
corps  destiné  à  remédier  à  ces  inconvéniens  n'est-il  pas 
tout  trouvé?  L'Académie  des  beaux-arts  n'est-elle  pas  la 
pour  casser  les  jugemens  trop  évidemment  entachés  de 
partialité,  s'il  s'en  trouve,  et  pour  renvoyer  à  un  second 
jury?  On  entend  déplorer  sans  cesse  le  mode  d'organi- 
sation donné  aux  arts,  mais  ou  n'observe  pas  qu'on  se 
refuse  à  combiner  ce  mode  avec  nos  mœurs  actuelles  : 
faites  pénétrer  partout  l'élection ,  et  l'artiste  ne  se  plain- 
dra plus,  ne  se  découragera  plus,  parce  qu'il  se  sentira 
jugé  par  ses  pairs. 

Mais  avant  que  cette  amélioration  soit  introduite  dans 
le  régime  des  beaux-arts,  il  deviendrait  nécessaire  que  la 
somme ,  qui  leur  est  allouée  à  titre  d'encouragemens  soit 
par  le  budget,  soit  par  la  liste  civile,  fût  réunie  en  un 
seul  chifl're,  et  que  ce  chiffre  fût  fixé.  Outre  récouoinie 
d'une  administration  très-coûteuse  qui  en  résulterait,  on 
obtiendrait  encore  celle  des  surenchères  qui  ne  manquent 
pas  de  s'établir  entre  les  deux  administrations  lorsqu'il 
s'agit  d'acquérir  tel  ou  tel  objet  d'art,  circonstance  qui 

4S 


126 


L'ARTISTE. 


enlève  au  fonds  commun  des  ressources  qui  seraient  em- 
ployées ailleurs  avec  fruit. 

Les  encouragemens  aux  arts  figurent  au  budget  de  cette 
année  pour  une  somme  de  quatre  cent  mille  francs  :  ces 
encouragemens  figiu'aient,  pour  une  somme  beaucoup 
plus  forte ,  sur  la  liste  civile  du  dernier  roi.  Je  crois  qu'ils 
approchaient  de  six  cent  mille  francs;  ce  qui  constitue 
une  somme  d'un  million  à  peu  près.  D'ici  k  long-temps, 
sans  doute,  cette  somme  ne  sera  pas  augmentée;  mais  il 
est  permis  de  croire  aussi  qu'elle  ne  subira  guère  de  di- 
minution; en  supposant  que  la  moitié,  ou  un  peu  plus, 
soit  affectée  a  l'entretien  du  Garde-Meuble  et  du  Musée,  et 
qu'un  cinquième  de  cette  autre  moitié  soit  donné  a  l'ad- 
ministration, c'est  environ  quatre  cent  mille  francs  qui 
restent  pour  encouragemens  aux  artistes,  somme  a  distri- 
buer soit  en  acquisitions  d'ouvrages,  soit  en  récompenses 
matérielles. 

Ce  secours,  annuellement  distribué,  peut  avoir  les  plus 
heureux  effets  ;  il  ne  s'agit  que  d'en  diriger  convenable- 
ment la  répartition  ;  et  quelles  mains  devront  la  faire  si  ce 
n'est,  encore  un  coup,  celles  des  artistes  eux-mêmes. 
Agir  autrement ,  ce  serait  encourager  un  privilège  abusif. 

Une  autre  fois  nous  reviendrons  sur  ces  idées  som- 
maires que  nous  ne  faisons  qu'indiquer  aujourd'hui ,  et 
nous  essaierons  de  montrer  que  le  mal  qui  arrête  l'art 
dans  son  essor,  et  qui  le  ferait  périr  s'il  était  possible 
qu'il  périt  jamais  en  France,  c'est  justement  ce  privilège 
laissé  à  une  volonté  personnelle,  et  quelquefois  "a  un  mi- 
nistre qui  la  méconnaît  et  en  abuse  ;  ce  privilège  d'en- 
courager ce  qu'il  ne  sent  ni  ne  comprend ,  ce  qui  peut 
même  quelquefois  être  l'objet  de  sa  secrète  aversion  et  de 
son  dédain  caché.  Il  n'y  a  qu'une  institution  qui  puisse 
mettre  à  l'abri  de  tous  ces  caprices  :  qu'on  n'oublie  pas 
aussi  qu'un  prince,  et  sous  lui  un  ministre  ennemi  des 
arts,  peut  leur  faire  plus  de  mal  que  dix  rois  bienveillans 
ne  leur  feraient  de  bien. 


Cittrraturf. 

PORTRAITS  ET  CARACTÈRES  CONTEMPORAINS. 

TpÂartai    ^ë^ocuer. 

Le  temps  emporte  si  rapidement  toutes  nos  impres- 
sions, les  souvenirs  se  succèdent  et  s'effacent  avec  une  si 
prodigieuse  facilité,    qu'on  a  souvent  grand'peine,   à 


quelques  années  de  dislance ,  ii  les  rajeunir  et  les  renou- 
veler. Quand  les  nombreux  épisodes  d'une  vie  active  et 
troublée,  tristes  et  gi-aves,  ou  gais  et  bouffons,  ont  rem- 
pli notre  mémoire  et  en  ont  presque  chassé  les  différens 
spectacles  auxquels  nous  avons  assisté  dans  notre  jeu- 
nesse ,  alors  nous  essayons  laborieusement  et  vainement 
de  reconstruire  un  édifice  dont  toutes  les  pierres  ont  été 
dispersées ,  et  comme  nous  n'avons  pas  pris  de  ces  frag- 
mens  précieux  le  même  soin  religieux  que  lord  Elgin 
des  ruines  d'Athènes,  si,  par  un  hasard  inattendu,  quel- 
que puissance  mystérieuse  nous  les  rendait  séparément, 
nous  ne  saurions  pas  les  remettre  a  leur  place. 

Il  faut  donc  ,  et  c'est  un  devoir  impérieux  ,  profiter 
d'hier  pour  aujourd'hui ,  et  d'aujourd'hui  pour  demain  , 
écrire  et  retracer  ce  qu'on  a  vu  presque  au  moment  oîi  on 
le  voit ,  prendre  sur  le  fait  les  physionomies  et  les  carac- 
tères qui  passent  sous  nos  yeux  ,  les  dessiner  d'après  na- 
ture, lorsqu'ils  posent  "a  leur  insu  devant  nous,  avec 
laissez-aller,  négligemment,  mais  naturellement,  sans 
grâce  ni  majesté  factice,  sans  tristesse  étudiée,  sans  gaieté 
menteuse  et  coquette.  J'imagine  que  Van-Dick  et  Velas- 
quez  prenaient  leurs  séances  sans  prévenir  les  rois  et  les 
princes  dont  ils  nous  ont  laissé  le  portrait.  Ils  surpre- 
naient ,  a  des  heures  inattendues ,  les  attitudes  caractéris- 
tiques, les  physionomies  intermittentes  mais  régulières 
d'une  figure,  les  regards  qui  ne  voient  pas,  mais  qui 
laissent  voir ,  qui  traduisent  l'ame  involontairement,  au 
rebours  de  ceux  qui,  sous  l'influence  d'une  volonté  ferme 
et  froide ,  habile  et  paisible,  la  voilent  et  la  déguisent  en 
affectant  de  la  révéler. 

Et  ainsi  le  portrait  de  Charles  I^f,  un  des  plus  beaux 
de  Van-Dick,  nous  en  dit  plus  sur  la  famille  des  Stuarts, 
quand  on  sait  le  regarder  attentivement,  que  les  mille 
volumes  publiés,  des  deux  côtés  de  la  Manche,  sur  la  ré- 
volution anglaise.  Mais  a  coup  sûr  le  modèle  que  l'élève 
de  Rubens  nous  a  transmis,  n'a  pas  volontairement  liA'ré 
au  pinceau  du  peintre  le  secret  de  ses  gestes  et  de  sa 
nature  intime  et  personnelle.  L'élégance,  la  faiblesse, 
l'entêtement,  le  dévouement  chevaleresque,  la  mollesse 
efféminée,  l'intelligence  vive  et  courte,  superficielle  et 
paresseuse ,  qui  se  lisent  dans  les  traits  du  monarque  ;  ^ 
tout  cela ,  croyez-vous  que  Van-Dick  en  ait  pris  le  secret 
dans  une  séance  officielle?  Oh  que  non  pas  !  Il  a  vécu 
avec  son  modèle  ,  il  l'a  épié  ,  il  a  été  aux  informations , 
comme  on  y  va  de  nos  jours  quand  on  prend  une  femme, 
un  valet  de  chambre  ou  un  cheval.  Et  puis,  quand  il  a 
pu  se  dire ,  dans  toute  la  sincérité  de  sa  conscience  : 
Maintenant  je  sais  mon  roi  par  cœur,  je  le  tiens  sur  le 
bout  du  doigt,  il  s'est  mis  a  l'œuvre,  il  a  commencé, 
en  apparence ,  des  études  tenuinées  la  veille  ;  et  voilà 
précisément  pourquoi  son  portrait  est  admirable. 


L'ARTISTE. 


-127 


Dites  a  un  homme  que  vous  voulez  le  peindre,  et  il 
composera  sa  figure  ;  que  vous  écrirez  sa  vie  ,  et  il  men- 
tira tous  les  jours;  a  une  femme,  que  vous  la  demanderez 
en  mariage ,  et  elle  mettra  de  la  douceur  et  de  la  soumis- 
sion dans  les  bandeaux  de  ses  cheveux ,  dans  les  mouve- 
mens  de  ses  coudes ,  dans  l'abaissement  de  ses  paupières, 
dans  la  pose  de  ses  genoux  et  de  ses  pieds. 

C'est  que  les  caractères  les  plus  francs  et  les  plus  sin- 
cères, les  plus  primesautiers ,  les  plus  soudains,  ont  une 
sorte  de  pudeur  ,  un  instinct  de  mensonge  et  de  dissimu- 
lation. 

François  Bacon  dit  quelque  part  que  le  mensonge  est 
lui  plaisir  ,  et  il  a  raison.  Et  malheur  a  ceux  qui  mécon- 
naissent la  vérité  de  ces  paroles,  ils  seront  dupes  toute 
leur  vie.  La  franchise ,  même  incomplète ,  est  une  vertu 
violente  et  laborieuse.  C'est  peut-être  tant  pis ,  et  la  vie 
sociale  serait  peut-être  plus  simple  et  i>lus  aisée  sans  celte 
difficulté.  A  supposer  que  tout  le  monde  eût  naturelle- 
ment et  toujours  le  cœur  sur  les  lèvres ,  on  ne  dépense- 
rait peut-être  plus  une  moitié  de  la  vie  pour  appi'endre 
comment  on  se  conduira  dans  l'autre  ;  je  dis  peut-être , 
car  cette  utopie  n'est  rien  moins  que  certaine  ,  et,  pour 
ma  part,  jusqu'à  plus  ample  informé,  je  me  résen'e  de 
croire  qu'une  franchise  universelle  et  constante  ne  serait 
pas  un  moindre  embarras  qu'une  dissimulation  adroite 
et  ménagée.  Que  le  lecteur  rentre  en  lui-même,  et  qu'il 
se  demande  avec  bonne  foi  s'il  n'a  pas  cent  fois  maudit 
l'indiscrète  franchise  de  ses  meilleurs  amis.  Je  lui  laisse 
le  loisir  de  résoudre  la  question. 

Je  ne  sais  rien  ;. peut-être  que  mon  nom  ne  sera  jamais 
prononcé  par  trois  personnes  ,  au  même  instant,  à  dix 
lieues  de  distance.  De  la  vie  active  et  réelle  je  sais  peu  de 
choses  par  moi-même.  Je  m'éveille  tous  les  jours  avec 
une  idée  amère  et  inévitable,  la  plus  fantasque  et  la  plus 
bizarre  qui  se  puisse  imaginer,  la  plus  rare  qui  se  puisse 
rencontrer  :  je  me  demande ,  et  sincèrement ,  ce  qu'il 
faut  souhaiter  ;  je  me  propose  successivement  et  de 
bonne  foi  une  demi  -  douzaine  d'ambitions  diverses, 
comme  une  tante  de  province  proposerait  à  un  neveu  pro- 
digue et  dérangé  les  meilleurs  partis  du  département ,  et 
je  ne  réussis  jamais  a  me  décider. 

Au  rebours  de  tous  les  romans  publiés  en  Europe  de- 
puis cinquante  ans ,  je  suis  d'avis  que  rien  n'est  si  difficile 
que  de  devenir  amoureux  ,  et  je  professe  qu'il  n'y  a  pas 
maintenant ,  en  France  ,  deux  cents  personnes  qui  puis- 
sent ,  sans  fatuité,  se  vanter  de  l'être.  Je  pardonne  qu'on 
se  vante  d'un  livre ,  d'un  succès  au  théâtre  ,  à  la  Cham- 
bre ,  au  conseil,  au  bal  ou  aux  coui-ses,  d'une  spécula- 
tion a  la  Bourse,  d'une  maîtresse  et  d'une  bonne  fortune; 
mais  d'une  passion  sincère  et  profonde,  d'un  amour 
intime  et  sérieux  ,  qu'on  préfère  a  toute  chose ,  et  pour 


lequel  on  oublie  tout  le  reste  de  bon  cœur  !  c'est  a  coup 
sûr  la  fatuité  la  plus  réelle,  l'outi-ecuidance  la  plus  fas- 
tueuse et  la  plus  fière,  et  le  plus  souvent  le  plus  impu- 
dent mensonge. 

Avec  ces  dispositions  on  ne  construit  pas  facilement 
une  vie  heureuse,  on  n'a  pas  grande  envie  d'ajouter  au- 
jourd'hui à  demain  ,  et  demain  a  aujourd'hui  ;  mais  on 
peut  voir  et  observer,  se  souvenir  et  raconter  ;  on  assiste 
à  la  vie  sans  y  participer  ;  mais  on  apporte  au  spectacle 
de  la  vie  active  de  singulières  et  rares  conditions  d'ana- 
lyse et  d'impartialité  1  et  puis  personne  ne  se  défie  de 
vous  ;  on  ne  va  sur  les  brisées  de  personne  ;  tout  le  monde 
vous  connaît  et  vous  tolère ,  vous  coudoie  et  vous  accepte 
comme  une  idée  inoffensive  et  paisible  ;  mais  de  caractère, 
on  ne  vous  en  connaît  pas.  Ambition  ou  amour ,  tout 
passe  sous  vos  yeux  avec  une  entière  sécurité  ,  sans  dé- 
fiance et  sans  masque  ;  on  peut  vous  confier  sans  dan- 
ger l'emploi  qu'on  recherche  et  la  femme  qu'on  souhaite , 
on  est  assuré  d'avance  que  vous  ne  serez  pas  de  moitié 
dans  le  projet,  que  vous  n'essaierez  pas  d'escamoter  a  vo- 
tre profit  une  apostille  ou  uu  regard. 

Donc  j'ai  ctmnu,  et  je  vois  encore  très-souvent ,  des 
hommes  dont  le  nom  retentit  tous  les  jours  dans  les  salons 
et  les  journaux  ,  dont  les  paroles  et  les  volontés  gouver- 
nent la  société  où  nous  vivons,  qui  mènent  a  leur  gré  les 
caprices  prétendus  de  la  foule ,  qui  obéit,  le  plus  souvent, 
lorsqu'elle  croit  commander ,  qui  éveillent  ou  qui  endor- 
ment le  flot  de  l'enthousiasme  populaire. 

Je  n'ai  pas  vécu  dans  leur  familiarité  de  tous  les  jours , 
comme  Boswell  avec  Samuel  Johnson  ;  trois  vies  d'hom- 
mes n'y  suffiraient  pas  ;  mais  j'en  sais  assez  de  leur  vie  et 
de  leurs  habitudes,  de  leurs  souhaits  avortés  ou  accomplis, 
de  leurs  conversations  et  de  leurs  confidences,  vraies  ou 
apprêtées,  de  celles  qu'ils  n'ont  pu  retenir  et  qu'ils  ont 
laissé  surprendre,  et  de  celles  qu'ils  ont  habilement  placées 
en  apparence  sur  le  bord  de  leurs  lèvres  ,  mais  qui .  dans 
la  réalité,  devaient  leur  rendre  le  même  service  que  le 
chien  d'Alcibiade. 

Connaissez-vous  Charles  Nodier?  Je  gagerais  qu'oui  : 
vous  l'avez  rencontré  cent  fois  sur  les  quais ,  feuilletant 
de  vieux  livres  ,  dont  il  connaît  le  prix  mieux  que  per- 
sonne ,  des  Elzevirs  et  des  Plantin  ;  étudiant ,  avec  une 
curieuse  minutie ,  le  millésime  romain ,  la  couleur  du 
titre  ;  s' épanouissant ,  conune  un  enfant ,  à  la  sonorité  du 
papier,  aux  vergeures  distantes  et  profondes,  aux  nervures 
cordonnées  et  réelles ,  préférables  ,  cent  fois ,  pour  la 
durée  et  la  solidité,  aux  nervures  postiches  et  menteuses 
de  nos  jours. 

Vous  l'avez  coudoyé  sur  le  boulevard ,  et ,  sans  savoir 
pourquoi ,  vous  avez  remarqué  sa  figure  anguleuse  et 
grave ,  son  pas  rapide  et  aventureux  ,  son  œil  vif  et  las  , 


-128 


L'ARTISTE. 


••^a  démarche  pensive  et  fantasque.  Il  est  grand  et  vigou- 
reux ;  tons  les  portraits  qiic  j'ai  vus  de  lui,  depuis  celui 
de  Paulin  Guérin  ,  envoyé  au  salon  de  i  824  ,  jusqu'à 
celui  que  Tony  Juliaiinot  a  placé  dans  le  Roi  de  Bohème, 
ne  donnent  de  lui  qu'une  idée  très-incomplète. 

Tout  le  monde  a  lu  Jean  Sbogar ,  Thérèse  Auhert , 
Adèle,  le  Peintre  de  Saltzbourg,  c'est  partout  et  "a  tout 
propos ,  dans  la  description  d'un  paysage  comme  dans 
l'analyse  d'une  passion  ,  dans  la  révélation  d'un  carac- 
tère ,  dans  le  récit  d'une  catastrophe,  et  dans  la  peinture 
d'un  amour  frais  et  jeune ,  le  même  style  harmonieux  et 
souple  ,  diapré  comme  les  ailes  d'un  papillon  ,  nuancé 
de  mille  couleurs,  délicat  et  parfumé,  comme  les  fleurs 
du  gazon  aux  premiers  jours  de  mai  ;  sa  parole  ne  res- 
semble "a  aucune  autre  parole,  il  la  dévide,  la  festonne 
et  la  ])rode  ;  elle  ne  s'arrête  jamais  comme  un  cheval  ef- 
frayé par  un  éclair  ,  il  la  coupe  volontairement ,  comme 
un  ruban  inépuisable,  qui  commence  on  ne  sait  oià,  a 
lui ,  au  dedans  de  lui-même,  dont  il  ne  peut  pas  même 
prédire  d'avance  les  coulems  variées  ,  et  qui  ne  finit  que 
lorsque  lui-même  en  tranche  la  trame,  et  qui,  sans  cela, 
se  déroulerait  a  l'infini  et  incessamment. 

Il  a  tout  étudié  ,  depuis  l'entomologie  jusqu'à  la  lan- 
gue basque.  Il  peut  causer  de  plein  pied  avec  M  La- 
treille  et  M.  Guillaume  de  Humboldt ,  ce  que  ni  vous  ni 
moi  ne  pourrions  faire.  Il  sait  les  étymologies ,  les  racines 
et  les  origines  des  langues ,  la  paléographie,  comme 
Heyne ,  Heinsius ,  ou  M.  Hase.  Il  sait  l'histoire  des 
Etienne  ,  et  des  Aide ,  et  des  Manuce.  C'est  un  savoir 
effrayant ,  et  a  tel  point ,  qu'il  ne  sait  pas  lui-même  le 
nombre  des  livres  qu'il  a  faits.  Ce  qu'il  a  publié  suffirait 
seul  pour  composer  une  bibliothèque. 

Mais  comme  il  a  tracé  son  sillon  dans  tous  les  champs 
de  l'intelligence ,  chacun  le  connaît  par  le  côté  qui  le  re- 
garde. Aux  érudits ,  il  se  recommande  par  son  Diction- 
naire des  onomatopées ,  son  Examen  critique  des  Dic- 
tionnaires de  la  langue  française ,  par  son  édition  de 
Philomèle. 

liCS  femmes  et  les  gens  du  monde  ne  connaissent  de  lui 
que  ses  romans  :  le  souvenir  Aa'Smarra  a  troublé  plus 
d'une  fois  leur  sommeil  au  retour  du  bal. 

Et  cependant  son  nom  ,  répété  de  bouche  en  bouche , 
n'a  pas  aujourd'hui  l'éclat  qu'il  devrait  avoir.  Il  a  touché 
"a  toutes  les  questions  qui  intéressent  l'humanité!  De 
l'art,  il  en  a  fait  a  profusion.  Il  a  donné  des  pages  que 
Goethe  et  Byron  ne  désavoueraient  pas;  il  a  trouvé,  dans 
la  parole  humaine,  des  secrets  et  des  merveilles  que 
Werther  et  Lara  semblaient  garder  et  défendre  comme 
une  autre  toison  d'or. 

Aujourd'hui  que  sa  vie  s'avance,  qu'il  peut  regarder 
en  arrière,  compter  les  jours  qui  ne  sont  plus,  et  revenir, 


par  la  pensée ,  surun  passé  irrévocablement  accompli ,  il 
se  demande  si  le  siècle  est  injuste ,  s'il  n'a  pas  été  com- 
pris ,  si  l'envie  s'est  acharnée  k  ternir  son  nom.  Tout  ré- 
cemment il  di.sait,  en  parlant  de  Cyrano  :  «  Je  me 
connais  en  vieux  livres  aussi  bien  que  Walter  Scott,  et 
j'ai  tiré  le  pistolet  aussi  bien  que  lord  Byron.  »  Et  il 
conclut  en  déclarant,  avec  une  mélancolique  résignation, 
qu'ime  fatalité  capricieuse  préside  "a  la  répartition  de  la 
gloire. 

Qu'est-ce  donc  qui  lui  a  manqué  pour  vivre  glorieux 
et  révéré?  pour  éveiller  et  nourrir  une  curiosité  de  tous 
les  instans ,  pour  attacher  sur  lui-même  ,  sur  ses  œuvres 
et  ses  moindres  pensées ,  l'attention  de  la  France  et  de 
l'Europe? 

Le  savoir  et  le  talent  ne  lui  ont  pas  manqué  ;  mais  il  a 
divisé  sa  puissance  et  son  génie  en  autant  de  parcelles  que 
Descartes  propose  de  diviser  une  question  dans  les  pre- 
mières pages  de  sa  méthode. 

Si  au  lieu  de  découper  sa  vie  avec  une  enfantine  in- 
souciance entre  les  insectes,  les  plantes ,  les  voyages,  les 
étymologies ,  les  origines  historiques  ,  la  bibliographie , 
les  enthousiasmes  de  toutes  sortes ,  il  eût  concentré  sa 
pensée  sur  un  ordre  d'idées  spécial  et  un  ,  qui  peut  dire 
qu'il  n'était  pas  capable  Slvanhoë  ou  de  Don  Juan  ? 

Croyez-vous  que  si  Napoléon  ,  au  lieu  de  s'en  tenir  a 
sa  destinée,  celle  du  plus  grand  capitaine  des  temps  mo- 
dernes ,  eût  voulu  rivaliser  avec  Laplace  et  Lagrange , 
croyez-vous  que  l'Europe  retentirait  de  son  nom  comme 
elle  fait  aujourd'hui  ?  que  son  seul  souvenir  suffirait  a 
troubler  des  populations  inquiètes  ?  que  chez  les  peupla- 
des sauvages  du  Nouveau-Monde  il  serait  adoré  comme 
un  dieu?  que  les  lettres  de  son  nom  seraient  épelées  a 
Canton? 

Malgré  tout  ce  qu'on  a  dit  de  l'universalité  de  son 
génie  ,  il  est  atijourd'hni  reconnu  qu'il  n'a  pas  su  pré- 
voir le  discrédit  où  David  et  Girodet  sont  aujourd'hui 
tombés.  Il  n'avait  en  architecture  qu'un  goût  médiocre  et 
mesquin;  ce  qu'il  savait  de  littérature ,  "a  en  juger  par  le 
Mémorial,  n'atteignait  pas  très-haut. 

Mais  il  a  suivi  la  voie  où  ses  pieds  savaient  marcher, 
d'un  pas  ferme  et  assuré  !  Ses  yeux  n'apercevaient  qu'un 
point  de  l'horizon  ,  il  ne  voyait  au  ciel  qu'une  étoile  ,  il 
n'avait  qu'un  projet  dans  sa  pensée  ;  il  n'a  voulu  ,  toute 
sa  vie  ,  qu'une  chose  :  la  puissance  ;  de  l'art  ,  des  pas-  ^ 
sions,  de  la  rêverie,  du  savoir,  de  la  vérité  en  elle-même, 
il  s'en  est  peu  soucié.  Il -était  en  musique  d'une  ànerie 
ridicule ,  et  Méhul  l'a  mystifié  comme  un  enfant  ;  mais 
pour  l'œil  de  son  intelligence  l'humanité  tout  entière 
n'était  qu'une  chose  qu'il  devait  remuer.  Il  avait  mons- 
trueusement atrophié  toutes  les  parties  de  son  cerveau 
qui  ne  servaient  pas  a  vouloir,  et  il  a  voulu  toute  sa  vie. 


L'ARTISTE. 


1S9 


Tous  les  jours  qu'il  a  vécu  n'ont  été  qu'une  perpétuelle 
réalisation  d'une  pensée  échappée  a  Schiller,  à  propos  de 
Christophe  Colomh  :  «  Il  est  impossible  que  ce  que  le 
génie  a  voulu  ne  soit  pas.  » 

Et  ainsi,  au  lieu  d'éparpiller  sa  puissance,  de  toucher 
à  tout  sans  rien  manier  avec  résolution  et  profondément  , 
au  lieu  de  partagçr  sa  parole ,  comme  les  sept  pains  mer- 
veilleux ,  a  tous  les  domaines  de  la  pensée,  au  lieu  de 
colorer  du  reflet  de  son  éloquence  jusqu'aux  moindres 
facettes,  jusqu'aux  détails  les  plus  puérils,  en  apparence, 
du  savoir  humain,  si  Charles  Nodier  avait  voulu  réunir 
toutes  ses  forces  dans  une  idée  unique  et  constante ,  si  , 
avec  la  chaleur  de  tête  de  Diderot ,  et  l'imagination  ca- 
pricieuse et  maladive  d'Hoffmann,  il  avait  pris  parti  entre 
l'encyclopédie  et  le  violon  de  Crémone,  il  aurait  eu  la 
destinée  retentissante  et  vaste  qu'il  méritait. 

Et  voila  pourquoi  ceux  qui  lé  connaissent  le  trouvent 
si  supérieur  à  toutes  les  œuvres  qu'il  a  laissées  ;  voila 
pourquoi  sa  conversation  déborde  de  si  haut  et  de  si  loin 
tous  les  livres  qu'il  a  faits  et  qu'il  fera.  C'est  un  conteur 
qui  réalise  les  merveilles  de  la  tente  arabe.  Quand  une 
fois  il  commence  un  récit  d'aventure  ou  de  guerre,  de 
sang  ou  d'alcôve ,  de  voyage  ou  de  prison ,  vous  êtes  à 
lui  pour  le  temps  qu'il  lui  plaira  de  vous  garder  ;  les 
heures  s'en  vont  et  on  ne  les  entend  pas.  Selon  la  belle 
expression  du  poète  épique,  vous  demeurez  suspendu  a 
ses  lèvres.  11  possède  au  plus  haut  degré  une  qualité 
merveilleuse,  dont  le  conteur  ne  peut  se  passer,  mais  qui , 
dans  la  vie  réelle ,  porte  souvent  plus  de  préjudice  que 
de  profit  ;  il  a  passé  en  revue  une  profusion  si  incroyable 
de  faits  et  d'idées,  il  a  thésaurisé  tant  de  souvenirs,  qui 
se  croisent  comme  la  soie  d'une  broderie  d'Orient ,  qui 
s'enfouissent  mutuellement  comme  les  couches  géologi- 
ques de  notre  planète,  qui  se  recouvrent  comme  les  em- 
pâtemens  d'une  vieille  peinture  flamande;  il  a  tant  vu  et 
tant  su ,  il  se  rappelle  tant,  et  de  si  lointaines  choses, 
qu'il  n'est  plus  capable  que  de  la  foi  d'imagination.  Don 
rare  et  précieux  1  difficile  a  conquérir ,  plus  difficile  a 
perdre.  Il  croit  a  ce  qu'il  dit,  quand  il  l'a  dit  ;  mais  dit- 
il  ce  qu'il  croit  ?  Il  se  défend  a  sa  manière  el  de  toutes  ses 
forces  de  cette  qualité  si  intimement  épique.  Il  prouve, 
])ar  d'irrésistibles  argumens ,  la  vérité  littérale  de  son 
dire;  et  dix  minutes  après,  il  vous  rejette  dans  le  même 
doute  ,  et  plus  profond  encore. 

Il  ne  trompe  jamais,  il  est  sincère  et  loyal  dans  le  récit 
qu'il  brode  et  qu'il  cisèle  comme  un  vase  de  la  renais- 
sance ,  avec  toute  l'adresse  et  toute  l'exquise  élégance  de 
Benvenuto.  Mais  sa  pensée  en  est  aujourd'hui  venue  à  ce 
point  de  satiété,  que  le  faux  et  le  vrai  n'existent  plus  poui 
lui  !  La  passion  ,  la  beauté,  le  merveilleux  ,  le  romanes- 
que, voilii  le  monde  qu'il  s'est  composé  a  son  usage  ,  où 


il  concentre  sa  vie.  Heureux  ceux  qui  l'entendent  conter! 

Mais  il  lutte  contre  sa  nature;  comme  il  sent  que  sa 
vérité,  autrefois  vraie  pour  lui ,  se  lézarde  et  s'éraiette, 
tombe  en  ruines  ,  en  poussière,  et  va  se  disperser  sous  le 
souffle  du  vent ,  il  veut  s'en  refaire  une  autre ,  person- 
nelle, exclusive,  incroyable  à  tous,  a  laquelle  il  croira. 
Comptez  les  derniers  pas  qu'il  a  faits  dans  cette  nouvelle 
route.  Il  a  démontré,  avec  une  rare  éloquence,  que  l'im- 
primerie a  rétréci  et  ralenti  le  savoir,  que  l'instruction, 
loin  de  servir  au  bonheur  de  la  race ,  a  seulement  ouvert 
les  yeux  des  classes  pauvres  sur  leur  misère.  Il  a  voulu 
réhabiliter  Cyrano. 

Jusqu'ici  il  n'avait  vu  qu'une  face  de  la  pensée  hu- 
maine ,  les  idées  ;  il  s'en  est  rassasié  ;  ses  yeux  se  sont 
usés  à  les  voir  dans  toutes  leurs  combinaisans  possibles , 
il  n'en  veut  plus  ;  il  a  tellement  émoussé  sa  sensibilité 
intellectuelle,  qu'il  lui  faut,  pour  vivre,  pour  nourrir  sa 
parole,  pour  remplir  ses  journées ,  une  série  éclatante  de 
paradoxes,  qui  vont  à  leur  tour  recevoir,  comme  une 
rosée  fécondante  ,  sa  voix  si  pure  et  si  mélodieuse.  Vous 
avez  lu  Clémentine ,  vous  lirez  Maxime  OJin. 

Il  possédait  un  magnifique  camée,  saillant ,  fin ,  déli- 
cat,  d'une  couleur  fraîche  et  pure,  ciselé  avec  une  in- 
comparable délicatesse  ;  il  pouvait  le  briser ,  il  ne  l'a  pas 
voulu.  Il  s'est  laissé  aller  a  un  caprice  singulier.  Le  voilà 
qui  se  met  a  graver  en  creux ,  comme  dans  une  agate  sa- 
phirine,  le  camée  qui  jusqu'ici  suffisait  a  son  bonheur  et  à 
sa  joie.  La  première  figure ,  gracieuse  et  sévère ,  si  impo- 
sante par  ses  lignes  grecques,  naïve  comme  la  Pallas  de 
Velletri,  charnue  et  sensuelle  comme  la  Vénus  de  Milo, 
a  disparu ,  elle  a  volé  en  éclats  :  c'était  la  Vérité.  Au- 
dessous  de  la  place  qu'elle  occupait  profondément ,  Char- 
les Nodier  a  sculpté  en  creux  un  mascaron  fantasque ,  ad- 
mirable aussi,  mais  impossible  a  réaliser,  dont  le  modèle 
n'existe  nulle  part  :  c'est  le  Paradoxe. 


^30 


L'ARTISTE. 


ANGELO   RUFFO. 

C'est  un  nom  maudit,  et  qu'on  ne  prononce  pas  sans 
frémir  depuis  Vérone  jusqu'à  Florence  ,  celui  d'un 
homme  devenu  bandit  après  avoir  tué  son  oncle,  bailli 
(car  il  y  a  encore  des  baillis  en  Italie)  d'un  petit  village 
de  la  Lombardie ,  que  les  voyageurs  qui  se  rendent  a 
Venise  peuvent  visiter  au  pied  du  Monte-Bolca.  Ils  n'y 
perdront  pas  leur  peine,  car,  outre  qu'on  leur  racontera 
l'histoire  d'Angelo  Ruffo,  ils  pourront  y  admirer,  dans 
la  seule  auberge  malpropre  où  ils  aient  la  faculté  de 
s'arrêter,  un  des  plus  beaux  monumens  de  l'architec- 
ture moderne.  C'est  un  palais  "a  colonnes  ,  pavé  de  mar- 
bre, dont  les  plafonds  sont  peints  et  ornés  de  fresques 
noircies,  mais  très-belles,  et  qu'on  ne  pourrait  malbeu- 
reusement  pas  enlever  sans  les  détruire.  Dans  cette  im- 
mense auberge  s'agite  et  pullule,  presque  nuit  et  jour, 
une  foule  ignoble  de  mendians ,  dont  les  sept  huitièmes 
au  moins  exercent  la  noble  profession  de  filous ,  profes- 
sion peu  lucrative,  tant  le  pays  est  pauvre  et. tant  ceux 
qui  voudraient  le  piller  sont  poltrons. 

L'oncle  d'Angelo  Ruffo,  dont  on  voit  la  le  tombeau 
orné  d'une  épitaphe  ronflante,  était,  comme  je  l'ai  dit, 
le  bailli  du  lien  en  "18. .  C'était  un  homme  avare  et  res- 
pecté, renommé  pour  la  rigidité  de  ses  mœurs  et  les  beaux 
principes  de  probité  qu'il  avait  sans  cesse  a  la  bouche. 

On  l'aimait  dans  le  village  comme  on  aime  toute  auto- 
rité qui  se  montre  avide,  tracassière  et  hautaine. 

M.  le  bailli  était  tout  fier  de  cet  amour. 


7fÎBS? 


c  -  '^Li-i, 


Il  ne  faisait  pas  d'aumônes  dans  le  village:  aussi  ne 
passait-il  pas  pour  riche  ;  on  disait  seulement  que  le  bien 
qu'il  gérait  pour  le  compte  de  son  neveu  Angelo,  dont  il 
était  le  tuteur,  aurait  dû  le  rendre  moins  parcimonieux 
pour  l'éducation  de  cet  enfant,  mauvais  propos  dont  le 
noble  bailli  était  victime,  et  dont  la  suite  va  suffisam- 
ment le  justifier. 

Lorsque  Angelo  eut  dix-huit  ans,  c'était  un  beau  jeune 
homme,  grand,  noir,  aux  yeux  bleus ,  bien  découplé, 
bien  ardent  ;  les  jeunes  filles  du  moins  pensaient  cela ,  et 
bien  d'autres  choses  encore,  et  soupiraient.  Le  bailli  sou- 


pirait aussi,  mais  pour  un  autre  motif.  Quand  son  neveu 
eut  atteint  l'âge  de  tirer  a  la  milice,  il  avait  dit  publique- 
ment :  «  J'espère  qu' Angelo  sera  soldat ,  et  que  le  pays 
en  sera  débarrassé.  »  Ce  qui  faisait  que  plus  d'une  jeune 
fille  attendait  le  jour  du  tirage  avec  inquiétude.  Angelo 
eut  du  bonheur  :  il  amena  le  n"  1  ;  et  comme  c'était  le 
bailli  qui ,  en  sa  qualité  de  premier  magistrat  de  l'en- 
droit, organisait  et  dépouillait  les  bulletins,  on  ne  man- 
qua pas  de  dire  qu'il  avait  arrangé  les  choses  de  manière 
"a  ce  que  son  neveu  partît.  Pure  calomnie  ! 

Voila  donc  Angelo  au  régiment.  Indiscipliné,  querel- 
leur, quelque  peu  libertin ,  manquant  souvent  a  l'appel 
pour  courir  on  ne  sait  où  ,  se  prélassant  comme  un  ma- 
jor, lui  qui  n'était  qu'un  soldat.  C'était  intolérable.  On 
l'envoya  réfléchir,  sur  la  nécessité  de  la  subordination, 
dans  un  bataillon  de  discipline.  Cette  punition  lui  causa 
une  impression  profonde.  Il  changea  de  conduite  et  fut 
rappelé  au" régiment  ;  il  y  devint  en  peu  de  temps  capo- 
ral ,  puis  sergent. 

Cinq  ans  se  passèrent  ainsi ,  Angelo  pensant  quelque- 
fois au  pays  et  au  petit  bien  dont  son  oncle  était  le  gérant 
pour  lui. 

Un  beau  jour  son  colonel  lui  dit  :  «  Ruffo,  votre  temps 
est  fini;  mais  vous  ne  nous  quitterez  pas,  j'espère. 

—  Mon  colonel,  j'ai  besoin  de  revoir  le  Monte-Bolca. 

—  Bah!  qu'y  feriez-vous?  Ici  on  vous  aime,  on  vous 
estime;  vous  finirez  par  devenir  sergent-major  :  sergent- 
major  !  songez  donc.  » 

Angelo  branlait  la  tête,  comme  quelqu'un  qui  dirait 
non. 

—  Eh!  qu'iriez-vous  faire  dans  votre  village?  ajouta 
son  colonel,  travailler  a  la  teiTe... 

—  Mon  colonel,  j'ai  du  bien. 

—  Du  bien  !  votre  oncle  m'écrit  qu'il  a  fait  les  plus 
grands  sacrifices  pour  votre  éducation,  qu'il  est  hors 
d'état  de  vous  rien  donner  ;  et  comme  vous  êtes  détesté 
Ik-bas ,  ajoute-t-il,  personne  ne  voudra  vous  voir  ni  vous 
donner  d'ouvi'age. 

Angelo  sourit,  et  n'en  insista  pas  moins  pour  avoir  son 
congé.  On  le  lui  donna  ;  il  partit. 

En  chemin ,  il  faisait  les  plus  beaux  projets  du  monde  : 
se  rappelant  la  petite  ferme  de  son  oncle  qui  n'était  pas 
a  son  oncle,  les  bois ,  la  montagne  d'où  l'on  voyait  couler 
la  Brenta,  et  il  sautait  en  se  frottant  les  mains,  se  pro- 
mettant bien  de  donner  grand  gala  aux  amis  qu'il  allait 
retrouver ,  et  d'aller  faire  le  beau  ,  l'hiver  prochain ,  au 
carnaval  a  Bergame. 

Il  arriva  ainsi ,  ivre  de  joie,  a  la  porte  du  bailli. 

Pauvre ,  pauvre  Angelo  ! 


L'ARTISTE. 


iôi 


n  C'est  vous,  monsieur  le  mauvais  sujet,  dit  le  bailli, 
dont  Ifi  front  se  leinbriuiit  a  cet  aspect. 

—  J'ai  bien  changé ,  mon  cher  oncle  ;  présentement 

je  suis  doux  comme  un  agneau,  et  docile  et  rangé 

Voyez  plutôt.  «  Et  il  déroulait  fièrement  les  bons  certifi- 
cats que  sou  colonel  lui  avait  donnés. 

Cette  vue  ne  servit  qu'à  allumer  la  colère  du  bailli, 
qui,  d'un  coup  de  sa  canne,  fit  voler  au  loin  le  papier 
qu'Angelo  lui  présentait. 

Le  jeune  homme  devint  écarlate  ;  mais,  se  mordant  les 
lèvres ,  il  se  contint. 

«  Du  moment  que  les  écritures  ne  vous  reviennent 
pas ,  n'en  parlons  plus  ,  et  il  resserra  soigneusement  dans 
son  gilet  le  papier  qu'il  avait  ramassé. 

—  Mais  enfin  que  venez-vous  faire  ici?  demanda  le 
bailli,  prenant  précipitamment  une  prise  de  tabac  et 
frappant  avec  impatience  du  revers  de  la  main  gauche 

dans  la  paume  de  la  droite Que  voulez-vous?    Vous 

n'avez  rien  ;  vous  n'avez  plus  rien  ici.  Tout  ce  qui  vous 
revenait,  vous  l'avez  eu,  et  au-delà.  » 

Angelo,  stupéfait,  se  croisa  les  bras,  s'appuya  contre 
le  mur  et  regarda  ,  sans  proférer  une  syllabe,  son  oncle, 
qui  continuait,  mêlant  force  injures  a  ses  paroles,  et  qui, 
tout  haletant ,  finit  par  lui  dire  :  «  Dieu  merci ,  mes 
comptes  sont  en  règle;  on  verra  ce  que  m'a  coûté  votre 
éducation 

—  Elle  est  belle,  mon  éducation,  murmura  Angelo, 
dont  l'indignation  s'allumait,  moins  de  se  voir  disputer 
son  bien  que  de  s'entendre  dire  les  injures  qtii  se  pres- 
saient ,  nombreuses  et  variées ,  dans  la  bouche  du  bailli  : 
elle  est  belle  mon  éducation  ! 

—  Est-ce  ma  faute  si  vous  n'en  avez  pas  mieux  pro- 
fité, débauché  que  vous  êtes? Croyez- moi,  retournez  a 
votre  regiment;  la,  du  moins,  vous  ne  mourrez  pas  de 
faim. 

—  Parbleu  1  mon  oncle ,  vous  badinez,  je  pense ,  dit 
Angelo  tout-à-fait  en  colère. 

. —  Un  bailli  ne  badine  jamais  en  affaires  ;  retournez-y , 
ou... 

—  Ou? 

—  Ou  je  te  fais  mettre  en  prison  comme  fainéant ,  va- 
gabond, vaurien  ,  raange-tout...  » 

Ici  Angelo  eut  uu  accès  de  gaieté  vraiment  délirante  ; 
il  éclata  en  rires  et  en  boufl'onneries,  dont  les  éclats 
avaient  quelque  cliose  d'aigre  et  de  terrible;  son  oncle  en 
eût  été  très-certainement  effrayé ,  si  la  fureur  ne  l'eût  en 
ce  moment  aveuglé. 

Je  ne  sais  quel  incident  grotesque,  peut-être  une  atti- 


tude singulière  du  vieux  bailli ,  rendit  celte  gaieté  d'An- 
gelo  plus  expansive  encore  et  moins  effrayante,  si  bien 
qu'il  y  eut  un  moment  où  un  spectateur  eût  pu  croire  que 
cette  scène  finirait  comme  finissent  la  plupart  des  scènes, 
par  un  rapprochement;  qui  sait?  Angelo  était  peut-être 
au  moment  d'en  passer  par  où  son  oncle  voudrait,  pourvu 
toutefois  qu'il  n'exigeât  pas  son  retour  au  régiment  ;  mais 
voilà  qu'un  malheureux  mot,  le  mot  de  voyons  vos 
comptes^  jeté  sans  doute  par  Satan  en  personne  au  milieu 
de  ce  débat,  qui  devenait  tout  modéré ,  voilà  que  ce  mot 
a  rallumé  soudain  la  tempête  presque  apaisée. 

«  Mes  comptes  !  Tu  demandes  des  comptes  :  tu  en 
auras  ;  »  et  s'approchant  d'un  débris  de  bureau  ,  le  bailli 
tira  d'un  carton  ,  presque  aussi  noir  que  le  rabat  de  son 
manteau ,  un  ppier  long,  étroit,  et  traversé  par  une  in- 
finité de  raies  rouges  et  vertes ,  qui  encadraient  des  chif- 
fres rangés  avec  un  ordre  et  une  symétrie  vraiment  méri- 
toires ;  puis ,  plaçant  d'une  main  mal  assurée  ses  lunettes 
sur  son  nez  gonflé  par  la  rage,  le  vieillard  s' asseyant,  fit 
signe  à  son  neveu  d'approcher. 

Angelo  venait  de  recouvrer  tout  son  sang-froid  ;  il  s'ap- 
procha froidement. 

Le  vieillard  commença;  mais,  s' interrompant  tout-à- 
coup,  et  portant  le  papier  au  visage  de  son  neveu  :  «  Inso- 
lent, lis  toi-même! 

Le  jeune  homme  devint  pâle  comme  la  mort.  «  Mon 
oncle  !  cria-t-il  d'une  voix  terrible  ;  et  portant  la  main 
à  sa  ceinture,  il  se  redressait  de  toute  sa  hauteur;  mon 
oncle!  »  et  il  hochait  la  tète  d'une  manière  significative. 

Il  y  avait  déjà  du  meurtre  dans  son  mouvement ,  dans 
sa  voix ,  dans  son  geste ,  dans  sa  pensée  peut-être. 

«  Tu  me  menaces ,  dit  le  bailli  ;  tiens. . .  » 

Angelo  vit  l'intention,  reçut  le  coup,  s'arma  de  son 
stylet  et  en  fi-appa  le  vieillard.  Tout  cela  fut  l'ailàire  d'un 
clind'œil. 

On  relevait  le  bailli  mort  qu'Angelo  était  déjà  bien 
loin. 

Ce  jour-là  il  fit  quinze  lieues  au  moins,  courant  avec 
fureur  à  travers  les  montagnes,  les  blés,  les  forêts,  tra- 
versant les  ruisseaux  à  la  nage,  fuyant  non  comme  un 
bandit  qu'on  traque  ,  mais  comme  un  homme  bien  mal- 
heureux ,  qui  vient  de  commettre  un  crime,  et  qui  sait 
qu'on  flétrira  le  crime  sans  juger  l'action. 

Il  y  avait  aussi  du  remords  dans  son  esprit,  car  il  avait 
tué  un  vieillard  sans  défense,  son  oncle  le  bailli!  Ace 
souvenir,  il  fut  tenté  de  s'agenouiller,  et  déjà  il  cherchait 
des  yeux  une  madone  sur  la  route  ;  quand  il  se  rappela 
l'injure  qu'il  avait  reçue,  il  se  raidit ,  et,  plus  furieux  que 
jamais,  poursuivit  son  chemin. 

La  nuit  était  venue  ;  Angelo,  dévoré  par  la  fièvre,  la 
fatigue  et  le  besoin ,  frappait  à  une  cabane  presque  per- 


^32 


L'ARTISTE. 


due  au  milieu  d'une  immense  bruyère  :  une  pauvre  femme 
et  son  enfant  le  recurent. 


C'est  la  qu'il  passa  la  nuit,  une  nuit  affreuse,  une  de 
ces  nuits  où  les  ténèbres  pèsent  de  tout  leur  poids.  L'in- 
fortuné s'engourdit  un  moment  dans  un  sommeil  lourd  et 
fiévreux  ,  et  ce  moment  lui  suffit  pour  voir  en  rêve  toute 
sa  destinée  ;  destinée  sanglante  et  hideuse  !  destinée  de 
meurtre  et  de  gibet  ! 

A  son  réveil ,  son  parti  était  pris. 

Traqué  dès  lors  par  tous  les  gendannes  du  pays  ,  il  les 
attendait  la  crosse  haute  dans  les  chemins  creux  ;  il  en  tua 
quelques-uns,  seul  moyen  de  se  faire  respecter  des  autres. 

Il  revint  toujours  vers  son  village  :  les  environs  où 
l'attachaient  une  main  mystérieuse,  un  ordre  invincible, 
furent  le  théâtre  de  ses  expéditions,  assez  innocentes  du 
reste.  11  ne  tuait  pas,  il  ne  dévastait  pas,  il  ne  volait 
même  pas  ;  car  est-ce  voler  que  demander  le  plus  hon- 
nêtement du  monde,  a  un  riche  passant,  uu  quart  d'écu 
pour  acheter  du  pain  ,  de  la  poudre  et  du  plomb;  encore 
ne  le  faisait-il  que  quand  sa  provision  était  épuisée. 

Honnête  et  brave  bandit,  qui  aimait  les  arts,  les  ar- 
tistes ,  et  qui  les  protégeait. 

Souvent  il  indiqua  aux  voyageure  les  beautés  antiques 
des  environs.  «  Allez  voir,  leur  disait-il,  allez  voir  le  beau 
palais  de  mon  village  ;  Michel- Ange  l'a  bâti  (on  le  croit 
dans  le  pays)  ;  Cagliari  et  Pérugin  l'ont  orné.  Ce  palais, 
c'était  l'auberge  attenant  a  la  maison  du  bailli. 

On  dit  que ,  lors  d'un  de  ses  derniers  voyages  en 
France ,  Canova ,  retournant  a  Venise  par  Vicence  ,  fut 
arrêté  par  des  bandits,  et  délivré  par  un  inconnu  dans  les 
environs  de  cette  dernière  ville.  Ces  brigands  ont  depuis 
désigné  Angelo  Ruffo  comme  l'auteur  de  cette  délivrance, 
qui  leur  coûta  cher. 

Sept  ans  se  passèrent  ainsi.  Vie  misérable!  vie  admi- 
rable, si  on  ne  la  juge  pas  comme  le  commun  des  hommes. 
Et  sa  fin  !  plus  admirable  encore  :  c'est  une  page,  et  la 
page  la  plus  étonnante  de  l'histoire  de  Charles  XII. 


Angelo  ne  couchait  jamais  a  la  belle  étoile ,  de  peur  de 
tomber  aux  mains  de  ceux  que  le  peuple  de  Paris,  dans 
son  langage  trivialement  pittoresque,  appelle  les  hussards 
de  la  guillotine;  il  avait  coutume  d'entrer  'a  la  nuit  dans 
un  village,  pt  de  choisir  pour  son  sommeil  une  mai- 
son commode  :  c'était  d'ordinaire  au  presbytère  qu'il 
allait.  Par  précaution,  il  se  faisait  donner  les  clefs  de 
toutes  les  portes;  et  pour  plus  de  sûreté,  son  chien, 
barbet  noir ,  usé  ,  mais  sentant  l'ennemi  à  un  quart  de 
lieue,  ne  le  quittait  pas.  Il  arriva  qu'un  curé,  mieux 
avisé  que  les  autres ,  détourna  par  supercherie  une  clef 
du  trousseau  général  remis  à  Angelo.  La  gendarmerie, 
avertie  dans  la  nuit ,  cerna  les  environs.  Prévenu  "a  temps 
par  son  chien,  Angelo  s'évada  de  la  maison;  mais  il  ne 
put  sortir  du  village  :  il  se  réfugia  dans  l'église,  où  il  se 
barricada.  Au  moyen  d'une  fusillade,  qu'il  nourrit  toute 
la  journée,  il  tint  tète  à  une  cinquantaine  de  gendarmes, 
refusant ,  par  une  pudeur  de  héros,  de  remettre  ses  armes 
à  ceux  qui  devaient  le  mener  au  gibet  :  une  compagnie 
de  grenadiers  autrichiens  décida  sa  soumission.  Alors  il 
arbora  un  drapeau  blanc  au  haut  du  clocher ,  descendit , 
brisa  la  crosse  de  son  fusil ,  et  s'avançant  vers  l' officier 
étonné  :  «  Prenez  mon  chien,  lui  dit-il,  et  ayez-en  soin  , 
monsieur,  vous  en  serez  content.  «  Disant  cela  ,  Angelo 
essuyait  une  larme  :  son  chien  était  son  seul  ami. 

Il  attendit  son  jugement  pendant  neuf  mois ,  écouta 
son  arrêt  avec  beaucoup  d'attention  et  de  sang-froid ,  et 
subit  la  mort  sans  faiblesse  ni  fanfaronnade. 

Quelques  jours  avant  son  exécution,  une  femme  avait 
voulu  le  voir  et  l'avait  vu  dans  sa  prison.  Était-ce  une 
femme  qu'il  avait  aimée ,  ou  bien  avait-il  sauvé  cette 
femme ,  ou  celte  Vénitienne ,  car  c'en  était  une ,  avait- 
elle  désiré  le  voir  sur  le  bruit  de  son  nom  et  de  ses  ex- 
ploits?... On  n'en  sait  rien. 

Elle  vit  encore  ;  et  depuis  Vérone  jusqu'à  Venise,  c'est 
la  seule  ame  peut-être  par  qui  le  souvenir  d' Angelo  Ruffo 
ne  soit  pas  maudit.  P.  B. 


L'ARTISTE. 


-133 


U(vm  JPramatiqup. 


THÉÂTRE   FRANÇAIS. 

«i«    >JitnuC(e  (le  ^lun'an/y ,    ÙDrume  e/t,  (/-oij  a<Uat , 

PAU  MM.  FnÉDÉlUC  SOVLlé  ET  ADOLPHE  BOSSAKCE. 

On  prétend  que  M.  Lacretelle  aînc  a  fait  un  roman  d'où 
l'idée  de  cette  pièce  a  cte'  tirc'c.  Il  faut  alors  savoir  gre'  aux  au- 
teurs de  leur  trouvaille  comme  d'une  invention  qui  leur  serait 
])ropre.  Le  vol  ici  est  une  action  fort  méritoire ,  et  c'est  en  vé- 
rité un  petit  diamant  que  MM.  Soulie'  et  Bossange  ont  tiré  du 
luraier  littéraire  de  feu  Lacretelle. 

Disons  d'ahord  un  mot  de  l'avant-sccnc. 
Malherbe  est  le  fils  naturel  de  la  marquise  de  Lusigny,  la- 
quelle grandedame  l'a  eu,  son  mari  vivant ,  d'un  chevalierd'Estor 
tué  dans  le  siècle  dernier  à  je  ne  sais  plus  quelle  bataille.  Le  duc 
d'Harancourt ,  frère  de  la  marquise ,  homme  qui  entend  comme 
il  faut  l'honneur  de  sa  famille  ,  et  capable  de  tout  pour  le  con- 
sei-vcr  intact ,  a  envoyé  Malherbe  aux  Enfans-Trouvés  ;  mais 
par  une  maladresse ,  déplorable  dans  «ne  si  belle  ame ,  il  n'a 
pas  songé  à  retirer  des  mains  d'un  médecin  son  complice  ,  les 
j)reuvcs  de  cet  expédient  qu'il  a  trouvé  très-naturel  et  qui  est 
tout  bonnement  un  crime.  Quand  la  pièce  commence ,  Malherbe 
a  vingt-cinq  ans  ou  à  peu  près ,  sa  réputation  de  poète  com- 
mence, il  a  une  carrière,  un  état,  et  daus  la  société  un  rang 
déjà  assez  beau  pour  le  faire  accueillir  dans  le  grand  monde.  Il 
est  reçu  entre  autres  chez  M""'  de  Lusigny,  qui  éprouve  pour  lui 
une  affection  dont  elle  ne  se  rend  pas  tiès-bicn  compte. 

Au  premier  acte ,  nous  voyons  défiler  toute  la  famille  Ar- 
taud, famille  qui  a  adopté  Malherbe,  et  après  les  père,  mère, 
fils  et  frères ,  Courvillc ,  jeune  conseiller  au  parlement ,  qui 
é[)ouse  mademoiselle  Artaud,  et  un  cerUiin  Pontigiiy^  espèce 
d'irabécille  qui  se  croit  un  grand  génie  ])arcc  qu'il  a  montré 
l'orthographe  à  Malherbe. Le  pauvre  orphelin,  à  qui  les  bons 
parcns  voudraient  faire  accepter  une  partie  de  leurs  biens,  ne 
consent  à  en  recevoir  que  le  nom ,  nom  qu'il  voudrait  donner  à 
une  jeune  veuve,  madame  de  Lussan  dont  il  est  amoureux,  et 
ipii  le  paie  de  retour.  Ces  scènes  préparatoires,  peu  nécessaires 
.i  l'action  principale,  et  qui  ont  le  défaut  de  ne  pas  l'indiquer 
avec  assez,  de  précision ,  pourraient  cire  abrégées.  Sans  l'inté- 
rêt que  jette  au  milieu  de  cette  froideur  l'arrivée  subite  d'un 
iuconnu,  frère  du  médecin  complice  du  duc,  et  qui  vient  pro- 
])oser  à  Malherbe  de  lui  vendre  le  secret  de  sa  naissance ,  ces 
scènes  seraient  peu  supportables. 

C'est  avec  le  second  acte  que  commence  réellement  la  pièce. 
Malherbe  sait  (ju'il  est  fils  de  madame  de  Lnsigny;  et  le  duc 
d'Harancourt,  chez  qui  nous  sonnnes,  vient  d'apprendre  que  le 
k  secret  n'en  est  pliLS  un  pour  sa  victime.  Il  est  obligé  de  tout  dé- 
couvrir à  sa  sœur.  Dès  ce  moment ,  la  situation  est  complète- 


ment indiquée,  et  les  auteurs  vont  la  développer  jusqu'à  la  fin 
avec  beaucoup  d'énergie  et  une  rare  intelligence  des  effets  de  la 
scène.   Malherbe ,  en  retrouvant  sa  mère ,  va-t-il  rentrer  en 
possession  de  ses  biens  et  du  nom  que  la  loi  lui  reconnaît?  Voilà 
totjt  à  la  fois  le  noeud  et  la  péripétie.  Le  caractère  généreux  et 
passionné  du  jeune  homme,  aux  prises  avec  l'orgueil  et  l'in- 
sensibilité du  duc  ;  une  indication  finement  jetée ,  celle  du  jeune 
conseiller  luttant  pour  son  ami  contre  les  exigences  du  duc,  et 
qui  marque  bien  le  montent  oti,  dans  le  siècle  dernier,  la  vanité 
nobiliaire  commença  à  plier  sous  l'audace  du  parlement;  par- 
dessus tout  les  irrésolutions  déchirantes,  la  tendresse  combattue 
et  toujours  triomphante  de  cette  mère  qui  retrouve  son  fils,  dont 
elle  a  payé  la  naissance  par  tant  de  larmes ,  cela  joint  à  une  aé-, 
tion ,  dramatique  parce  qu'elle  est  vraie ,  et  vraie  parce  qu'elle 
naît  sans  effort  du  choc  régulier  de  ces  caractères  et  de  ces  in- 
térêts différens ,  tels  sont  les  mérites  qui  ont  décidé  le  succès  de 
l'ouvrage.  Le  dénoûmcnt  est  heureux;  l'intérêt,  habilement 
ménagé,   monte  au  plus  haut  point   lorsque  cette  mère ,  qui, 
l'instant  d'avant  vient  de  demander  à  son  fils  de  sacrifier  son 
amour  pour  ne  point  la  déshonorer  par  un  éclat ,  témoin  à  son 
tour  des  intrigues  du  duc  ,  dont  elle  va  devenir  une  seconde  fois 
la  victime,  se  lève  pour  le  défendre  et  menace  d'aller,  pour  le 
sauver,  déclarer  aux  tribunaux  sa  faute  et  le  crime  de  sa  fa- 
mille. 

La  pièce  est  plutôt  remarquable  sous  le  rapport  de  l'exécu- 
tion que  comme  invention  ;  chaque  scène ,  prise  isolément ,  est 
plus  habilement  faite  que  le  drame  dans  son  ensemble.  Il  y  a 
aussi  plus  d'art  dramatique  dans  la  donnée  que  de  nouveauté 
dans  la  pensée  qui  en  est  la  base  ;  mais  comme  les  auteurs  ont 
su  masquer  ces  imperfections,  dont  on  ne  s'aperçoit  qu'assez 
tard,  par  des  détails  on  ne  peut  mieux  mis  à  leur  place  dans  le 
drame,  la  critique  doit  déposer  sa  férule,  et  attendi-e  MM.  Sou- 
lie et  Bossange  à  un  autre  ouvrage,  où  une  pensée  plus  fraîche 
et  plus  féconde  n'aura  peut-être  pas  le  rare  privilège  de  leur  as- 
surer un  succès  aussi  brillant  que  celui-ci. 


THÉÂTRE   DE    L'ODÉON. 

CHARLES   VII    CHEZ    SES    GRANDS    \ASSAi;X, 
lOravMie  en  ana  aclej, 

PAK    H.    ALBXAilDHC    DUMAS. 

D'après  le  titre  de  l'ouvrage  on  devait  s'attendre  à  de  grands 
développemens  historiques  :  l'imagination  rêvait  ces  temps  de 
troubles  et  de  désordre ,  où  l'Anglais,  grâce  au  secours  qu'il 
trouvait  chez  les  grands  feudataircs  de  la  couronne ,  envahis- 
sait notre  pays  ,  nous  imposait  son  Henri  VI  ,  et  régnait 
sous  le  nom  du  duc  de  Bcdford,  tandis  que  Charles  VII 
dormait  dans  les  bras  d'Agnès  Sorel.  M.  Alexandre  Dumas 
a  envisagé  son  sujet  d'une  autre  manière  :  Charles  VII  n'est 
qu'un  titre,  un  accessoire  .  on  voit  bien  le  roi.  réveillé  par 
sa    maîtresse ,    rassembler  ce  qu'il   lui    reste  de  serviteurs 


^ol 


L'ARTISTE. 


fidèles,  et  marcher  à  la  conquête  de  son  royaume;  mais  c'est 
un  éclair,  un  feu  passager  :  la  pièce  c'est  le  comte  de  Savoisy, 
seigneur  Bourguignon  ,  qui  veut  répudier  sa  femme  Bérengère, 
parce  qu'elle  est  stérile  :  le  pape  casse  les  nœuds  que  l'Église 
avait  consacrés  :  la  nouvelle  épouse  arrive ,  la  chambre  nup- 
tiale est  ouverte,  les  fêtes  commencent;  mais  BéreDgère  outra- 
gée, se  servira,  pour  sa  vengeance,  de  l'amour  qu'elle  a  su 
inspirer  à  l'africain  Yaqoub,  son  esclave;  elle  commande,  et  le 
comte  tombe  sous  les  coups  du  mécréant;  mais  avec  la  ven- 
geance arrivent  les  remords ,  et  quand  l'esclave  croit  jouir  enfin 
dans  les  bras  de  sa  maîtresse  des  délices  de  l'amour ,  il  ne 
trouve  qu'un  cadavre  :  Bérengère  s'est  empoisonnée.  Ne  de- 
mandez point  de  la  raison  dans  cet  ouvrage ,  c'est  de  l'extrava- 
gance d'un  bout  à  l'autre ,  mais  de  l'extravagance  poétique ,  de 
l'extravagance  d'amour  :  la  fièvre  vous  saisit  au  lever  du  ri- 
deau ,  et  quand  la  pièce  finit ,  la  fièvre  dure  encore  :  si  vous 
voulez  savoir  ce  que  c'est  que  l'amour  ,  écoulez  Yaqoub;  si 
vous  voulez  que  les  accens  de  la  jalousie  bruissent  à  votre 
oreille ,  écoutez  Bérengère  ;  si  vous  êtes  sensible  aux  accens 
de  l'honneur ,  à  la  voix  mâle  et  franche  d'un  prince  qui  se 
réveille,  qui  saisit  une  épée ,  qui  crie  à  son  peuple  :  Fous 
voulez  la  guerre  !  eh  bien ,  la  guerre  !  allez  entcndi-e  Char- 
les VII.  Des  applaudissemcns  frénétiques  et  presque  toujours 
mérités  ont  constamment  accompagné  la  représentation  de  cette 
œuvre  remarquable;  c'est  un  succès  qui  place  M.  Dumas  en- 
core plus  haut  dans  l'opinion  publique ,  et  cependant  Hen- 
ri lil,  Christine  de  Suède  et  Jntony  sont  des  antécédens 
qui  pouvaient  sembler  difficiles  à  surpasser.  Nous  nous  propo- 
sons de  revenir  sur  cet  ouvrage;  en  attendant,  nous  donnons 
avec  plaisir  à  nos  lecteurs  quelques  fragmcns  des  scènes  qui 
ont  produit  le  plus  grand  effet. 

YAQOUB,  seul  et  rêvant. 

Pourquoi 
Toute  une  longue  nuit  a-t-elle ,  ainsi  que  moi , 
Veillé  sans  qu'un  instant  se  fermât  sa  paupière? 
Je  croyais  que  moi  seul  je  veillais  sur  la  pierre. 
Je  l'ai  vue  un  instant,  ses  pleurs  coulaient...  Ses  pleurs I 
Tout  mon  sang,  Mahomet ,  pour  toutes  ses  douleurs!... 
A  d'autres  comme  à  moi  la  vie  est  donc  fatale.... 
D'autres  souffrent!... 

bérengÈhe,  soulevant  la  tapisserie  et  s' assurant 
q' Yaqoub  est  seul. 

Yaqoub ! 

YAQOUB,  tressaillant  et  levant  la  tête. 

Oh  !  que  vous  êtes  pâle  ! 


BEBEKGEBE. 


Ce  n'est  rien ,  i'ai  souffert. 


YAQOUB. 

Vous,  souffrir! 


BERENGERE. 

Pourquoi  pas? 
Chacun  porte  sa  part  des  douleurs  d'ici  bas. 


YAQOUB. 


Vous  n'avez  point  dormi  ? 

bébengère. 

Non;  mais  vous ,  comme  une  ombre , 
Je  vous  ai  vu  debout,  quoique  la  nuit  fût  sombre; 
Je  vous  ai  reconnu  :  qu'est-ce  que  vous  faisiez? 

YAQOUB. 

Ce  qu'hier  je  faisais?  —  Mais  hier  vous  dormiez 

Et  ne  m'avez  pas  vu.  —  Combien  de  fois,  Madame, 

Comme  un  cerf  aux  abois  et  qui  pleure  et  qui  brame , 

N'ai-je  pas  cependant  passé  mes  longues  nuits 

Au  même  endroit  avec  des  sanglots  et  des  cris , 

Suivant  aur  vos  vitraux  une  ombre  passagère , 

Et  frappant  ma  poitrine  en  disant  :  «  Bérengère!...  » 

BERENGERE. 

Et  pourquoi,  dans  vos  pleurs  et  dans  votre  abandon. 
Chercher  des  yeux  mon  ombre  et  prononcer  mon  nom? 

YAQOUB. 

Pouquoi  le  matelot,  dans  une  nuit,  sans  voile , 

Fixe-t-il  ses  regards  sur  une  seule  étoile? 

Pourquoi  prononce-t-il  entre  ses  dents  ,  froissé, 

Un  nom  qu'il  a  déjà  mille  fois  prononce?... 

C'est  que  sans  espoir  même  il  est  doux  de  se  plaindi-e. 

C'est  qu'il  sait  bien  qu'aux cieux  son  bras  ne  peut  atteindre; 

Mais  que  si  bas  qu'il  est ,  sur  cette  étoile  d'or , 

Il  peut  du  moins  mourir  les  yeux  fixés  encor. 

BÉRENGÈRE. 

Oui ,  je  comprends ,  Yaqoub ,  dans  le  fond  de  votre  ame , 

A  tous  les  yeux  cachée  il  existe  ime  flamme. 

Sans  doute  aux  bords  du  Nil,  pendant  vos  premiers  jours. 

Une  voix  vous  promit  d'éternelles  amours  ; 

Et  vous  dans  votre  cœur,  comme  en  un  sanctuaire. 

Enfermant  les  accens  de  cette  voix  si  chère , 

Vous  les  avez  gardés  ,  et  dans  l'ombre ,  sans  bruits , 

C'est  elle  qui  vous  vient  parler  toutes  les  nuits  ; 

Et  sans  doute  ma  voix  ,  à  la  sienne  étrangère , 

Lui  ressemble  pourtant. 

YAQOUB. 

C'est  cela  ,  Bérangère  ! 

(  Amèrement  ). 
Vous  avez  deviné. 


BERENGERE. 


Mais  vous  ,  à  votre  tour , 
Yaqoub  ,  vous  avez  dû  lui  promettre  en  retour. 


L'ARTISTE. 


155 


YAQOrB. 

Moi ,  je  n'ai  rien  promis. . . . 

{Regardant fixement  Be'rangère). 

Mais  je  pourrais  prometlrc 
Ce  qu'on  demanderait  avec  sa  voix. 

beremgÈre. 

Peut-être 
Qu'on  demanderait  trop ,  et  qu'alors.... 

YAQOUB. 

Écoutez , 
Si  cette  voix  disait  :  ou  restez  ou  partez , 
Soyez  triste  ou  joyeux  ,  frappez  ou  faites  grâce , 
Soit  que  sa  voix  me  prie  ou  qu'elle  me  menace , 
Tous  SCS  ordres  seront  aussi  bien  observes 
Qu'un  seul  le  fut  bier,  quand  elle  a  dit  :  «  Vivez  !....  » 

berengÈre. 
Et  qii'exigcriez-vous  pour  tant  d'obe'issance  ? 

YAQOUB. 

Qu'exiger  de  celui  qui  vous  tient  en  puissance? 

Je  n'exigerais  rien  ,  j'attendrais  à  genoux 

Qu'elle  me  dit  :  «  C'est  bien.  Maintenant ,  levez-vous.  » 

bérengère. 
Si  plus  juslc  pourtant ,  de  sa  foi  qu'elle  engage , 


A  son  tour  en  vos  mains  elle  laissait  un 


gage:' 


YAQOUB. 

A  moi ,  vous  avez  dit  un  gage  de  sa  foi.' 

Oh  !  vous  raillez ,  madame  ,  ayez  pitic  de  moi  ! 

BÉRENGÈRE  ,  Uiissant  tomber  son  gant. 

Ramassez-moi  ce  gant. 

(  Pendant  qu'Vaqoub  est  baissé,  Bérangère  laisse 
tomber  la  tapisserie  et  ferme  la  porte  de  son  appar- 
tement. j4u  même  instant,  le  roi  et  Agnès  parais- 
sent sur  la  porte  opposée  ). 

YAQOUB,  se  relevant. 

Le  voici. 
(  Regardant  et  cherchant  en  vain  Bérengère  ). 
Ciel  et  terre .' 
Disparue  ! . . .  à  l'instant  elle  e'tait. . .  Bc'rengcre  ! . . . 
Be'rcngèrc  !...  ce  gant  entre  mes  mains  laisse... 
(  //  le  baise  avec  transport.  Il  aperçoit  le  roi  et  Agnès  ). 
File  a  craint  qu'on  la  vît  :  voilà  tout.  Insensé'  ! 


Ah!... 


lE    COMTE. 

Sire,  re'veillez-TOUs!... 

AGNÈS. 
tE    ROI. 


Qui  donc  entre  ici  sans  mon  ordre!....  Mon  hôte, 
Est-ce  vous?...  Les  valets  en  ce  château  font  iàute, 
Que  sans  être  annonce'  l'on  entre  près  du  roi. 

LE    COMTE. 

Sire ,  écoutez  ce  bruit ,  car  il  vient  comme  moi , 

(  On  entend  le  canon.  ) 
Sans  que  votre  pouvoir  l'intimide,  vous  dire, 
Comme  je  vous  ai  dit,  moi  :  «  Réveillez-vous,  sire!  d 

LE    ROI. 

N'est-ce  donc  pas  le  bruit  de  la  foudre? 

LE    COMTE. 


Non! 


LE    ROI. 


LE    COMTE. 


Non?.. 


Écoutez-donc ,  sire! 


Ah 


LE    ROI. 


Et  bien?... 


LE    COMTE. 

C'est  la  Toix  du  canon  ! 

LE    BOI. 
LE    COMTE. 


Et  bien  !  Je  dis  que  cette  voix  qui  parle 
Doit  trouver  un  écho  dans  le  cœur  du  roi  Charle; 
Que  d'un  profond  sommeil  il  a  dormi  long-temps, 
Et  que  s'il  veut  enfin  s'éveiller ,  il  est  temps. 


Comte!.. 


LE    COMTE. 


Je  dis  aussi  que  chaque  homme  qui  tombe , 
Avant  de  se  coucher  tout  sanglant  dans  la  tombe. 
Dit ,  jetant  un  dernier  regard  autour  de  soi  : 
«  Lorsque  je  meurs  pour  lui,  mais  où  donc  est  le  roi?  » 
Vos  aïeux  nous  ont  fait  prendre  cette  habitude 
De  voir  briller  leur  casque  où  l'affaire  était  rude; 
Et  peu  de  coups  tombaient  d'épc'e  ou  de  poignard 
Dont  leur  écu  royal  ne  reçût  bonne  part... 
Sire,  c'est  pour  un  peuple  une  dure  agonie , 
De  penser  en  mourant  que  son  roi  le  renie... 
Ciar  il  peut ,  se  croyant  dégagé  de  sa  foi , 


156 


L'ARTISTE. 


Lui  prendre  envie  aussi  de  renier  son  roi... 

Qui  peut  comme  un  faisceau,  dans  ces  temps  d'anarchie, 

Rallier  à  l'cntour  de  notre  monarcliie 

Tant  de  puissans  seigneurs  l'un  de  l'autre  jaloux , 

Si  ce  n'est  notre  roi ,  premier  seigneur  de  tous?... 

Chacun  ne  peut-il  pas  penser  que  Dieu  pardonne 

D'abandonner  le  roi  quand  le  roi  s'abandonne? 


Comte ,  vous  oubliez. 


LE    ROI. 


LE    COMTE. 


Sire  ,  je  dis  cncor 
Que  c'est  mal  calculer ,  qu'e'puiscr  un  trésor 
Dont  la  sueur  du  peuple  a  trempe  chaque  pièce 
En  grelots  de  faucons ,  en  joyaux  de  maîtresse  ; 
Que  c'est  un  luxe  vain  qu'il  vaut  mieux  étouffer  , 
Quand  on  n'a  pas  trop  d'or  pour  acheter  du  fer. . . 
Sous  chacun  de  ses  rois ,  si  j'ai  bonne  mémoire , 
Le  vieil  état  français  croissait  en  territoire  ; 
Au  patrimoine  ancien  que  se  léguaient  ses  rois 
Ils  ajoutaient  encor.  Philippe  de  Valois 
Apres  le  Dauphiné  conquérait  la  Champagne  ; 
Philippe-Auguste  au  loin  rejetant  la  Bretagne . 
Prenait  la  Normandie  et  le  Maine  et  l'Anjou  : 
Avec  les  clefs  de  Tours  il  ouvrait  le  Poitou; 
Par  un  traité  ,  Louis-Neuf  ajoutait  à  la  France 
Le  Languedoc...  Vous-même  aviez  sur  la  Provence 
Des  droits,  comme  beau-fils  de  Louis-d'Anjou. 

LE    KOI. 

Pardieu  I 
Si  je  m'en  souviens  bien  à  mon  tour  ,  c'est  de  Dieu 
Que  je  tiens  cet  état  de  France,  seigneur  comte  : 
Ce  n'est  donc  qu'à  Dieu  seul  que  j'en  dois  rendre  compte  j 
Et  s'il  me  plaît  d'en  faire  un  entier  abandon , 
Nul  ne  me  jugera  que  Dieu. 

LE    COMTE. 

Je  disais  donc 
Que  de  la  France ,  ainsi  que  l'on  faite  ses  princes  , 
Il  ne  vous  reste  plus ,  sire,  que  trois  provinces. 
L'Anglais ,  victorieux ,  à  grands  pas  envahit  ; 
Jean-Six,  son  allié  ,  vous  leurre  et  vous  trahit; 
Philippe  de  Bourgogne  à  belles  dents  dévore 

Vos  comtés  d'Armagnac,  de  Foix  et  de  Bigorre 

Sire ,  à  l'entour  de  vous  ne  les  voyez-vous  pas , 
Pour  vous  envelopper,  s'avancer  à  grands  pas? 
Dans  un  réseau  vivant  vos  troupes  enfermées 
Ne  peuvent  soutenir  le  choc  de  trois  armées. 
En  vain  Poton  ,  Xaintraille ,  et  Narbonne  et  Dunois 
Frappent  sans  se  lasser,  comme  dans  \m  tournois  : 
Attaquant  sans  projets ,  reculant  sans  ensemble , 
Un  jour  disperse  ceux  qu'à  peine  un  mois  rassemble; 
Ils  ont  le  bras  qui  frappe  et  le  cœur  qui  résout , 


< 


Mais  il  manque  le  chef,  ame  et  centre  de  tout. 
Sire  ,  sur  votre  nom  ce  serait  une  honte 
Que  de  tarder  encor  à  les  rejoindre!... 


Comte , 


Notre  forêt  d'Auxerre  est-elle  prise  ? 

LE    COMTE. 


Non. 


Nous  allons  y  chasser;  prépare  ton  faucon.... 
Venez,  Agnès.  {Il  sort.) 

LE  COMTE ,  arrêtant  Agnès. 

Non ,  non  ;  vous  resterez ,  madame , 
Car  je  veux  vous  parler  à  votre  tour....  0  femme, i 
Vous  êtes  belle  !  Oh  !  oui ,  belle;  et  de  votre  œil  noir 
Sur  votre  faible  amant  je  comprends  le  pouvoir; 
Votre  voix  est  d'une  ange  ou  d'une  enchanteresse , 
Et  je  comprends  encore  qu'elle  ordonne  en  maîtresse — 
Eh  bien  !  sur  mon  honneur  !  pour  vous  il  vaudrait  mieux 
Qu'un  fer  rouge  eût  éteint  votre  voix  et  vos  yeux. 


Oh  !  que  me  dites-vous  ! . 


LE    COMTE. 


Car  c'est  à  leur  puissance 
Que  doivent  les  Français  les  malheurs  de  la  France  ; 
Et  Charles,  l'insensé,  se  soumet  à  leur  loi 
Comme  à  celle  de  Dieu  ! ...  La  maîtresse  d'un  roi ,    • 
De  la  sphère  élevée  où  son  pouvoir  la  range , 
Peut  devenir  d'un  peuple  ou  le  dçmon  ou  l'ange  ; 
Vous  pouviez  de  la  France  être  l'ange;  mais  non  , 
Vous  avez  préféré  devenir  son  démon  I 


—  Grande  soirée  demain  aux  Italiens.  C'est ,  comme  on  sait, 
au  bénéfice  de  madame  Pasta.  On  donnera  la  Prova  d'un 
Opéra  séria,  précédé  de  la  première  représentation  de  la 
Somnanhiila ,  de  Bellini ,  dans  laquelle  on  entendra  la  bénéfi- 
ciaire et  Rubini. 

—  Sous  le  titre  d'Album  des  Pyrénées ,  madame  Sarrasin 
de  Belmont  publie  une  suite  de  dessins  litographiés  sur  les  nom- 
breuses études  peintes  qu'elle  a  rapportées  des  Pyrénées.  Deux 
livraisons  de  cet  Album  ont  déjà  paru  chez  Engelmann  ,  et 
cliez  l'auteur,  rue  Saint-Gcrmain-dcs-Prés ,  n.  ii.  L'une  con- 
tient la  vallée  d'Ossan,  l'autre  la  vallée  d'Argelès. 


i 


L'ARTISTE. 


iô'i 


jOfiuir-arts. 


SDR   LE   MONUMENT   DE  JUILLET. 

On  se  rappelle  que  le  14  juillet  dernier  M.  d'Argout 
promit  d'ouvrir  un  concours  pour  le  monument  destiné  à 
conserver  les  souvenirs  des  glorieuses  journées  de  1 850. 
Le  monument  postiche  de  Lois  et  de  carton,  orné  des 
grisailles  de  M.  Gosse,  digne  tout  au  plus  de  rire  ou  de 
pitié,  n'était  qu'un  chef-d'œuvre  provisoire,  un  pro- 
gramme incomplet  et  hâté  de  l'édifice  qu'on  doit  élever 
sur  la  place  de  la  Bastille.  Depuis  ce  temps  que  sont  de- 
venues les  promesses  du  ministre?  Quand  s'ouvrira  le 
concours?  A  quelles  conditions  s'ouvrira-t-il?  Sera-t-il 
puLlic,  ou  jugé  a.  huis  clos?  S'arrangera-t-on  en  ménage, 
sous  le  manteau  de  la  cheminée,  en  famille  et  de  bonne 
amitié  avant  de  l'ouvrir?  Tiendra-t-on  la  même  et  hon- 
teuse conduite  que  pour  la  médaille  de  juillet?  Se  pré- 
pare-t-on  "a  déclarer  nul  le  concours,  pour  adjuger  le  travail 
à  un  homme  approuvé  d'avance  dans  les  bureaux? 

Qu'on  y  songe  bien,  et  qu'on  pèse  les  paroles  de 
Volney,  en  leur  donnant  le  sens  profond  et  sérieux  qu'elles 
renferment  !  Changer  de  l'or  en  pierre,  troquer  contre  du 
bronze  et  du  marbre  quelques  millions,  c'est  chose  plus 
délicate,  un  engagement  de  responsabilité  bien  autrement 
dangereux  que  la  commande  d'un  tableau  ou  d'une 
statue. 

E^l^uis,  je  vous  le  demande,  quel  moyen  un  jeune 
^chitecte  a-t-il  de  se  faire  connaître,  si  ce  n'est  dans  les 
concours  publics?  Les  curieux  et  les  oisifs  ne  jugeront 
son  talent  que  sur  une  œuvre  achevée,  mais  les  hommes 
de  savoir  et  de  conscience  pourront  sur  un  projet  le  juger 
digne  d'élever  un  monument. 

Un  monument,  oublie- t-on  ce  que  c'est?  C'est  l'éloge 
ou  la  honte  d'une  génération,  un  éloge  qui  se  perpétue 
pendant  plusieurs  siècles,  une  honte  ineffaçable  et  que  la 
rouille  du  temps  respecte  et  laisse  debout  pour  souiller 
le  nom  qui  lui  a  permis  d'exister. 

On  brûle  une  toile ,  et  tout  est  dit.  Les  mauvaises  pein- 
tures se  pardonnent ,  on  en  peut  faire  des  parapluies  pour 
les  halles  !  Avec  des  statues  ignobles  on  peut  faire  des 
mortiers ,  des  cuvettes  ou  des  marches  d'escalier  !  Mais 
lui  monument  qui  témoigne  ii  la  postérité  de  l'impéritie 
et  de  la  négligence  de  nos  modernes  Périclès,  c'est  chose 
grave  a  coup  sûr  ' 


doutes  qui  nous  obsèdent.  Nous  ne  voulons  pas  mettre 
en  question  sa  loyauté;  mais  ceci  est  aussi  bien  une  af- 
faire d'honnête  liomme  que  le  vole  des  cinq  millions. 


Ctttrraturf. 


PORTRAITS  ET   CARACTERES  CONTEMPORAINS. 


II. 


tyé^U'd  ^A  %uavfy.. 


Que  M.  d'Argout  veuille  bien  prendre  en  considération 
nos  humbles  remontrances,  et  qu'il  se  hàle  de  dissiper  les 


TOHE    11.       13'    LITRAISOX. 


J'ai  vu  deux  portraits  d'Alfred  de  Vigny,  qui  le 
présentent  sous  deux  aspects  différens ,  le  médaillon  de 
David  et  le  portrait  lithographie  d'Achille  Devéria.  Le 
sculpteur ,  obligé  de  s'en  tenir  aux  ressources  du  profil, 
a  cherché  'a  tirer  parti  d'une  singularité  de  la  figure  ,  la 
courte  distance  qui  sépare  les  ailes  du  nez  de  la  commis- 
sure des  lèvres  ;  en  étudiant  finement  cet  accident  phy- 
sionomique,  il  a  rendu  assez  fidèlement  le  caractère 
général  de  la  tête ,  qui  donne  l'idée  d'un  cygne;  mais  le 
masque  est  un  peu  maigre. 

Achille  Devéria  s'est  attaché  surtout  à  traduire  sur  la 
pierre  la  bonhomie  mêlée  de  finesse  et  d'ironie  qui  règne 
dans  toute  la  figure  du  poète.  11  est  possible  avec  ces  deux 
portraits  d'en  composer  un  complet ,  ou  du  moins  avec 
ces  deux  élémens  on  aurait  peu  de  chose  a  regretter. 

C'est  d'ailleurs  une  tête  qui  ne  ressemble  à  aucune 
autre  ;  des  traits  qui  ne  respirent  que  la  pensée,  des  yeux 
qui  ne  réfléchissent  que  les  idées  qui  jouent  et  se  croisent 
au  dedans  ;  un  calme  pur  et  profond,  une  paix  sereine, 
un  singulier  détachement  des  désirs  vulgaires ,  une  in- 
dulgence sans  bornes  poiu-  les  faiblesses  auxquelles  il  au- 
rait peine  a  descendre;  et  parfois  un  de  ces  regards  qui 
oublient  le  monde  qui  les  entoure ,  qui  s'en  retournent 
au  cerveau  pour  converser  avec  des  souvenirs.  Sa  dé- 
marche est  lente  et  mesurée ,  élégante  et  simple.  Bien 
qu'il  aille  le  plus  souvent  tète  levée,  on  voit  qu'il  rêve  et 
qu'il  suit  le  cours  de  ses  visions  intérieures,  au  milieu 
d'une  rue ,  aussi  à  l'aise  que  dans  une  avenue  de  forêt 
ou  sur  le  bord  d'un  fleuve.  La  première  fois  que  vous  le 
rencontrerez ,  vous  le  reconnaîtrez. 

Tout  le  monde  à  lu  Ciiuf-Mars.  C'est  un  livre  d'un 
mérite  singulier,  aussi  beau  qult'on/ioe,  aussi  spirituel 
que  d'/jS/rtj,  écrit  d'un  styleélégantetserré,  plein  d'ima- 
ges poétiques  et  hautes ,  et  semé  à  propos  de  phrases  flot- 

i3 


i58 


,'  L'ARTISTE. 


tantes  et  inachevées ,  qui  commencent  avec  des  plis  on- 
doyans  et  majestueux  ,  et  qui  ne  ressemblent  pas  mal  a 
ces  robes  de  cour  qui  suivent  à  quelque  distance  la  femme 
qui  les  porte  ,  que  toutes  les  femmes  ne  savent  pas  porter 
avec  grâce  ;  je  ne  sais  personne  qui  donne  un  démenti 
plus  formel  au  mot  de  M.  Jourdain,  je  Jais  de  la  prose 
sans  le  sacoi'r.  A  coup  sûr  quand  on  écrit  comme  l'auteur 
de  Cinq-Mars  on  sait  bien  ce  qu'on  fait ,  pourquoi  et  com- 
ment on  le  fait.  Son  langage  écrit,  si  naturel  et  si  souple 
qu'il  soit  d'ailleurs,  ne  ressemble  guère  "a  la  langue  des 
salons  et  des  promenades.  C'est  une  prose  arrêtée,  pleine 
et  sonore ,  armée  de  toutes  pièces ,  où  l'ordre  des  mots 
n'est  ^as  indifférent  et  fortuit,  où  les  phrases  ne  sont  pas 
tirées  à  la  loterie.  C'est  un  rhythme  sans  césure ,  sans 
hémistiches  et  sans  rimes ,  le  rhythme  dont  parle  Quinti- 
lien  dans  ses  Institutions  oratoires,  où  les  périodes  se  ba- 
lancent et  s'enchâssent  ;  les  idées  sont  enchalonnées  et 
serties  dans  les  images  comme  les  diamans  dans  l'argent. 
Le  public  des  lecteurs  ne  s'en  soucie  guère,  n'y  fait  pas 
tant  de  façon ,  et  jouit  du  Kvre  sans  s'inquiéter  des  peines 
qu'il  a  coûtés.  Il  se  laisse  aller  aux  émotions  pathétiques 
de  ce  beau  poème  ;  car  Cinq-Mars  est  un  poème  dans 
l'acception  la  plus  élevée  du  mot;  et  vraiment  il  ne  faut 
pas  s'attendre,  a  moins  d'être  frappé  de  folie,  qu'il  re- 
cherche jamais  avec  une  attentive  curiosité  les  procédés 
d'artiste,  les  méthodes  délicates  par  lesquels  ou  arrive  "a 
l'émouvoir  et  à  le  charnier.  Quand  douze  cents  personnes 
sont  réunies  au  Théâtre-Italien  ,  croyez  vous  bien  qu'il  y 
en  ait  vingt  seulement  qui  s'inquiètent  des  fautes  d'harmo- 
nie, des  solécisraes  véniels  que  l'oreille  de  MM.  Fétis  et 
Reicha   signalerait  au  besoin  dans   la  Gazza  et   dans 
YOtello?  qui  sachent  bien  nettement  en  quoi  la  manière 
de  Rossini  diffère  de  Cimarosa,  et  pourquoi  cette  ma- 
nière est  plus  facile  à  saisir  et  a  imiter  que  celle  du  Ma- 
trimonio  ? 

Tant  que  l'art  vivra,  et  il  vivra  je  l'espère  autant  que 
le  monde,  il  y  aura  dans  son  temple  des  prêtres  et  des 
fidèles ,  des  âmes  initiées  et  des  âmes  dévotes.  On  peut 
voir  a  ce  sujet  la  définition  lumineuse  que  M.  Creuzer  a 
donnée,  dans  ses  Religions  de  l'Antiquité',  du  symbole  et 
du  mythe. 

Ce  que  les  femmes  ont  bien  su  trouver  dans  Cinq- 
Mars,  c'est  une  sensibilité  délicate,  pleine  de  réserve  et 
de  grâce,  c'est  un  talent  énergique  et  habile  qui  frappe 
juste  et  qui  sait  toujours  s'arrêter  a  temps.  Celles  qui  ai-» 
ment  dans  un  roman  que  tout  aille  vite  et  droit  au  but , 
tout  en  admirant  lemagnifique  épisode  d'Urbain  Grandier, 
se  sont  demandé  si  cet  épisode  était  bien  a  sa  place ,  s'il 
était  nécessaire  au  développement  de  la  fable ,  si  l'action 
générale  ne  s'en  serait  pas  volontiers  passée,  si  débarrassée 
de  l'inteiTogatoire  el  de  l'exécution  ducurédeLoudun, 


elle  n'aurait  pas  marché  d'un  pas  plu»  libre  et  plus  dé- 
gagé. On  ne  peut  pas  dire  qu'elles  aient  absolument  tort  ; 
mais  je  ne  sgurais  me  résoudre  non  plus  a  leur  donner 
raison.  Les  proportions  de  cet  épisode  si  terrible  et  si  vrai, 
si  utile  au  développement  d'un  caractère  important  et  qui 
domine  le  livre,  celui  du  cardinal-duc,  ne  sont  pas  avec 
le  reste  de  l'ouvrage  dans  un  rapport  convenable.  A  la 
bonne  heure!  Mais  où  est  celle  qui  consentirait  "a  le  voir 
disparaître?  Voulez  vous  aussi  demander  a  Virgile  de 
supprimer  Didon  et  son  bûcher,  parce  qu'il  est  authenti- 
quement  démontré  que  le  quatrième  livre  repose  sur  une 
anachronisme  de  six  cents  ans? 

Richelieu,  Anne  d'Autriche  et  Louis  XIII,  sont  peints 
de  main  de  maître.  Le  cardinal  et  le  roi  tels  que  je  les 
vois,  tels  que  je  les  entends,  dans  Cinq-Mars,  me  semblent 
plus  vrais  et  plus  vraisemblables  que  dans  la  Marion 
De  Lorme  de  M.  Hugo.  Le  cardinal-ministre  du  roman 
est  aussi  ambitieux ,  aussi  despote,  aussi  entêté  ;  mais  il 
n'a  pas  pour  le  sang,  pourl'échafaud  et  les  têtes  tranchées, 
un  amour  si  constant  et  si  exclusif:  il  tient  tout  aussi 
puissamment  le  roi  sous  sa  main;  mais  il  ne  ressemble  pas 
tant  a  un  ogre,  je  le  conçois  plus  volontiers,  etjesympa- 
thise  plus  facilement  a.vec  sa  volonté  de  fer.  Quant  au 
roi,  dans  le  roman  comme  dans  le  drame,  il  est  faible  et 
pusillanime,  il  a  des  caprices  et  des  superstitions  d'enfant 
et  de  femme.  Sa  conversation  avec  Cinq-Mars,  dans  une 
partie  de  chasse ,  est  une  peinture  achevée  des  craintes 
qui  l'assiègent,  des  ressouvenirs  de  vanité ,  des  coquet- 
teries de  royauté  qui  le  troublent  au  milieu  de  sa  sécurité 
paresseuse  et  endormie ,  qui  le  réveillent  en  sursaut  et  le 
poussent  a  la  révolte.  J'aime  beaucoup  dans  le  dranie  ce 
mot,  échappée  à  la  mélancolique  rêverie  du  monSIrque  : 
Toujours  de  la  pluie!  mais  je  sais  bon  gré  à  l'auteur  de 
Cinq-Mars  de  n'avoir  pas  imaginé  la  scène  où  le  roi  fait 
grâce  a  deux  condamnés  parce  qu'ils  sont  tous  deux 
d'excellens  fauconniers.  M.  de  Vigny  s'est  arrêté  a  la 
comédie;  M.  Hugo  touche  à  la  caricature.  Pour  la  reine 
Anne  d'Autriche,  je  l'entends  parler,  je  la  vois  agir  comme 
dans  madame  de  Motteville.  Je  crois  sentir  a  mon  front 
les  boucles  de  ses  cheveux  blonds ,  et  dans  les  scènes  d'al- 
côve et  de  toilette  auxquelles  le  poète  nous  fait  assister, 
je  partage  les  sentimens  et  presque  la  hardiesse  du  galant 
Buckiugham. 

On  a  beaucoup  blâmé  M.  de  Vigny  d'avoir  poétisé 
trop  complaisamment  la  figure  de  Cinq-Mars,  d'avoir 
prêté  à  son  héros  une  idéalité  trop  pure  et  trop  complète, 
d'avoir  altéré  le  témoignage  de  l'histoire,  d'avoir  de 
gaieté  de  cœur,  et,  comme  disent  les  jurisconsultes,  avec  J| 
préméditation,  retranché  de  la  figure  de  son  principal  -1 
personnage  tous  les  traits  disgracieux  ou  irréguliers  que 
les  contemporains  lui  attribuent.  A  ces  accusations  assez 


L'ARTISTE. 


^39 


valables  à  ce  qu'il  semble  ,  et  fondées  sur  des  pièces  au- 
thentiques, M.  de  Vigny  a  répondu  par  un  traité  spiri- 
tuel et  paradoxal  sur  la  vérité  dans  l'art,  où  il  prouve  a 
sa  manière  que  la  vérité  historique,  telle  que  l'entendent 
lescasuistes,  les  Iténédictins  et  les  géomètres,  estuu  être 
insaisissable,  changeant,  multiple,  d'autant  moins  évi- 
dent qu'on  cherche  à  l'approfondir  et  a  l'étudier  davan- 
tage. Il  remonte  "a  l'origine  des  plus  belles  paroles,  des 
traits  les  plus  éclalans  de  l'histoire  moderne,  et  h  mesure 
qu'il  approche  la  lumière  de  tous  ces  dieux  qu'on  adore, 
il  les  voit  successivement  pâlir,  se  décolorer,  et  tomber 
en  cendres  comme  un  chêne  frappé  de  la  foudre.  Dans 
l'ardeur  de  réfutation  qui  le  domine ,  il  ne  songe  pas 
même  a  invoquer  l'exemple  de  Niehbur,  qui  à  donné  a 
Tite-Live  de  si  nombreux  et  si  violens  démentis,  ni  a  la 
querelle  survenue  entre  MM.  Augustin  Thierry  et  Sis- 
mondi ,  au  sujet  de  Thomas  Bccket ,  dont  son  dernier  his- 
torien à  fait  uu  patriote,  on  ne  sait  trop  pourquoi,  si  ce 
n'est  pour  ajouter  a  son  système  une  preuve  de  plus,  au 
risque  de  torturer  les  faits. 

Si  j'avais  le  bonheur  de  posséder  un  hôtel  dans  la  rue 
<leVareunes,  ou  dans  quelque  autre  de  ces  rues  spacieuses 
et  muettes  du  faubourg  Saint-Germain,  je  vouerais  in- 
failliblement un  culte  d'amour  et  de  vénération  a  la  figure 
imposante, "au  front  chonu  de  Grandchamp.  Je  n'ai  pas 
.souvenir  d'avoir  vu  ailleurs  une  peinture  plus  poétique 
et  plus  belle  de  ces  vieux  serviteurs,  contemporains  de 
trois  générations ,  nestors  de  famille ,  qui  assistent  aux 
drames  de  la  vie  comme  les  arbres  d'une  avenue  aux 
chasses  des  rois  ;  qui  s'identifient  aux  eufaus  qu'ils  ont  vu 
naître  et  qu'ils  ont  élevés ,  comme  les  hamadryades  aux 
forêts  delà  mythologie  antique. 

Plutarque ,  où  l'on  trouve  tant  et  de  si  belles  amitiés, 
tant  de  nobles  dévoucmens,  n'a  rien  dans  ses  Hommes 
illustres  qui  puisse  ofUicer  la  générosité  et  l'abnégation  du 
jeune  de  Thou.  Tout  ce  que  les  études  les  plus  austères 
et  les  plus  graves  peuvent  ajouter  h  l'élévation  naturelle 
du  caractère  se  retrouve  dans  celte  belle  figure.  11  accepte 
l'amitié  comme  un  sacerdoce,  et  il  rend  témoignage  h  la 
religion  qu'il  a  embrassée  comme  un  martyr  des  premiers 
siècles  du  christianisme. 

Toute  spirituelle  et  toute  vive  que  soit  l'entrevue  de 
Milton  et  de  Corneille  dans  un  salon  de  la  Place- Royale, 
je  crois  que  le  livre  aurait  pu  s'en  passer  sans  préjudice. 
Une  femme,  dont  la  plume  ingénieuse  et  habile  a  traduit 
avec  une  rare  élégance  plusieurs  romans  d'Allan  Cunnin- 
ghamet  de  Maturin,  a  finement  caractérisé  la  différence 
qui  sépare  CiiKj-Mars  d'Luvi/ioe,  en  disant  que  M.  de 
Vigny  avait  vaincu  VV.  Scott  en  refusant  le  combat,  en 
fuyant 'a  la  manière  des  Parihcs.  Et  en  effet,  rien  ne  res- 
semble moins  "a  la  manièi-c  du  conteur  écossais  (jue  celle 


de  notre  poète.  L'histoire  sans  doute  se  modèle  sous  ses 
doigts  comme  la  glaise  sous  l'ébauchoir  du  statuaire ,  elle 
rend  les  sous  graves  ou  aigus  qu'il  lui  plaît  d'en  tirer, 
comme  le  clavier  sous  les  doigts  du  pianiste;  mais  c'est 'a 
l'histoire  seulement  qu'il  emprunte  son  charme  et  sa  puis- 
sance. Tous  ses  acteurs  ont  un  nom  connu.  Le  passé  ac- 
compli,  acquis  à  nos  souvenirs ,  lui  sert  a  la  fois  pour 
composer  son  cadre  et  son  tableau ,  au  reboui-s  du  grefGer 
d'Edimbourg  qui  prend  les  chroniques  comme  l'horizon 
d'un  paysage,  et  qui  lance  dans  la  plaine  diaprée  des 
fleurs  qu'il  lui  plaît  d'y  semer,  des  personnages  de  sa 
fantaisie,  des  héros  créés  pour  la  plupart  dans  son  cer- 
veau. Si  quelquefois  il  les  mène  "a  la  cour,  assure«-vous 
d'avance  que  le  roi  ne  paraîtra  guère  que  dans  le  fond , 
sur  le  dernier  plan.  Les  secrets  du  château  se  racontent 
à  l'officO  comme  dans  Nigel,  ou  a  l'auberge  comme  dans 
Kenihvorth. 

C'est  une  double  manière  d'envisager  l'histoire,  et 
toutes  deux  ont  un  égal  mérite ,  quand  elles  sont  traitées 
avec  la  même  habileté.  Cinq-Mars  est  à  coup  sûr  le  seul 
roman  que  nous  puissions  opposer  "a  Iwanhoe'. 

A  quoi  faut-il  attribuer  le  long  silence  de  M.  de  Vigny? 
Cinq-Mars  a  été  publié  en  1826,  et  depuis  cinq  ans,  mal- 
gré le  succès  éclatant  de  ses  débuts,  aucun  autre  poème  du 
même  genre  n'est  venu  réveiller  la  mémoire  si  ingrate  et 
si  oublieuse  des  lecteurs.  Depuis  trois  ans  bientôt ,  en 
publiant  la  quatrième  édition  de  ce  premier  chef-d'œuvre, 
M.  Gosselin  annonce ,  dans  ses  catalogues,  un  nouveau 
roman  du  même  auteur,  et  le  roman  n'arrive  pas.  S'il 
fallait  en  croire  les  indiscrètes  jaseries  des  amis  dç  l'au- 
teur, qui  souvent,  on  le  sait,  ne  ressemblent  pas  mal  aux 
diplomates ,  et  annoncent  au  besoin  ce  qu'ils  ne  savent 
pas,  ne  fût-ce  que  pour  s'entendre  complimenter  sur  le 
bonheur  qu'ils  ont  d'être  dans  la  confideuce,  M.  de  Vigny 
n'aurait  pas  en  portefeuille  moins  de  trois  romans  achevés. 
Nous  ne  voulons  pas  répéter  ce  que  nous  avons  entendu 
dire  sur  le  sujet  de  ces  nouveaux  romans,  nous  crain- 
drions qu'on  ne  nous  prît  pour  une  pie  babillarde;  mais 
nous  appelons  de  tous  nos  vœux  la  publication  de  ces 
travaux,  dans  l'espérance  que  nous  leur  devrons  de  nou- 
veaux plaisirs. 

En  attendant,  M.  de  Vigny  a  réuni  en  un  volume  les 
différentes  brochures  poétiques  qu'il  avait  publiées  à  di- 
vers intervalles,  en  1822,  182-t  et  1826.  Cette  seconde 
édition,  très-réelle,  est  venue  apprendre  au  public  l'exis- 
tence d'un  talent  original  et  complètement  séparé  des 
autres  tentatives  du  même  ordre.  Dolorida,  Moïse,  le 
Déluge,  Eloa,  sont  a  la  même  hauteur  que  les  Médita- 
tions de  Lamartine  et  les  Odes  de  Victor  Hugo,  et  "a  coup 
sûr  ces  différentes  pièces  ne  rappellent  en  rien  les  deux 
noms  que  nous  venons  de  signaler.  Dolorida  renferme  un 


iÂO 


L'ARTISTE. 


drame  complet  et  animé ,  d'une  rare  élégance,  d'une  ver- 
sification harmonieuse  et  imagée ,  semée  peut-être  d'un 
trop  grand  nombre  de  périphrases  ;  c'est  dans  la  poésie 
nouvelle  de  notre  siècle  ce  qui  touche  de  plus  près  à  Ra- 
cine. Eloa  n'est  que  le  développement  d'une  idée  indi- 
quée dans  la  Messiade  de  Klopstock  ;  mais  il  y  a  cent 
contre  un  a  parier  que  cette  idée  est  née  spontanément 
dans  le  cerveau  du  poète ,  et  qu'il  ne  l'a  pas  empruntée  à 
l'Allemagne.  C'est  un  poème  mystique,  dont  la  scène  et 
les  acteurs  sont  placés  bien  loin  de  l'humanité,  mais  qui 
ne  le  cède  en  rien  a  la  Méditation  de  Lamartine,  sur  les 
étoiles,  adressée  k  madame  de  P.  Quant  "a  Moïse,  il  nous 
semblé  que  jamais  la  poésie  française  ne  s'est  élevée  plus 
haut;  que  jamais,  depuis  ytthalie ,  la  Bible  n'a  été  si 
magnifiquement  et  si  profondément  interprétée.  H  y  a 
dans  la  douleur  et  la  prière  du  législateur  hébreu  une  vé- 
rité intime  et  poignante ,  que  Jean  Paul  a  indiquée  sous 
une  autre  forme;  la  lutte  du  génie  aux  prises  avec  l'hu- 
manité vulgaire ,  sa  poursuite  haletante  et  vaine  des  af- 
fections dont  il  a  besoin,  et  qui  le  repoussent,  parce 
qu'elles  ne  le  comprennent  pas ,  l'effroi  substitué  à  l'a- 
mour, composent  un  tableau  d'une  grandeur  imposante 
et  presque  surhumaine.  La  Femme  adultère ,  l'Uama- 
drjade,  rappellent  la  manière  d'André  Chénier;  la  Sé- 
rieuse ,  histoire  touchante  d'un  marin  qui  a  perdu  son 
navire,  peut  se  placer  "a  côté  des  plus  belles  créations  de 
Fenimore  Cooper.  C'est  la  même  sympathie  ardente  et 
passionnée  pour  la  mer  et  ses  dangers  que  dans  le  Pilote 
et  le  Corsaire  rouge ,  et  en  même  temps  la  poétique  so- 
lennité', la  religieuse  terreur  de  ï Old  Mariner  de  Co!e- 
ridge. 

Il  faut  dire  k  la  louange  de  ces  poèmes,  qui  n'ont  pas  eu 
le  retentissement  qu'ils  méritaient,  que  leur  date  les  re- 
porte "a  la  même  époque  que  les  premières  méditations ,  et 
les  premières  odes  de  M.  Hugo.  Ils  s'en  séparent  par  la 
manière ,  et  ils  sont  nés  comme  ces  poésies  rivales ,  spon- 
tanénïeiit  ;  c'a  été  une  inspiration  personnelle ,  un  délas- 
sement et  une  distraction  de  la  vie  militaire  de  l'auteur. 

On  sait  la  lutte  animée,  la  bataille  rangée,  des  repré- 
sentations à!  Othello  ;'on  sait  de  quel  côté  est  demeurée  la 
victoire.  M.  de  Vigny  a-t-il  eu  saison  de  débuter  au 
théâtre  en  traduisant  Shakespeare?  Ne  faut-il  pas  regretter 
qu'il  ait  dépensé,  dans  vni  travail  d'imitation,  toutes  les 
richesses  et  tous  les  secrets  de  son  talent  ?  N'eût-il  pas 
mieux  valu  se  mettre  k  l'œuvre  pour  son  compte,  parler 
en  son  nom,  et  ne  pas  se  placer  dans  la  pénible  alterna- 
tive de  prendre  les  sifflets  pour  soi,  ou  de  laisser  la  gloire 
à  l'auteur.  Nous  laissons  aux  casuistes  le  loisir  de  résoudre 
ces  questions.  Nous  avons  toujours  pensé  qu'il  n'y  a  rien 
au  monde  de  si  nécessaire  que  le  passé ,  de  si  libre  que 
l'avenir,  et  puisqu'il  s'agit  d'un  fait  accompli,  c'est  que 


sans  doute  il  devait  s'accomplir.  Que  M.  de  Vigny  eût 
mieux  fait,  dans  l'intérêt  de  son  nom,  de  ne  pas  traduire 
Othello,  c'est  possible  ;  mais  nous  y  aurions  perdu  un  des 
morceaux  les  plus  spirituels  de  notre  langue ,  la  préface 
dont  il  a  fait  précéder  Othello,  Thistoire  du  mouchoir  et 
du  fatal  tissu,  la  différence  d'un  livre  et  drame,  l'art  de 
prendre  le  public  dans  une  cage  comme  un  rat  dans  une 
souricière;  ingénieuses  bouderies,  coquetteries  de  femme 
qui  rappellent  la  fuite  de  Galatée. 

En  exécution  de  notre  théorie ,  contradictoire  en  appa- 
rence ,  sur  les  lois  de  l'histoire  humaine ,  nous  conseillons 
à  M.  de  Vigny  de  garder  en  portefeuille  le  Marchand  de 
Venise.  Après  la  Maréchale  d'Ancre  il  ne  peut  plus  re- 
venir k  Shakespeare. 

Le  succès  de  la  Maréchale  n'a  pas  répondu  au  mérite 
de  l'ouvrage,  et  cela  se  conçoit  sans  peine.  C'est  k  coup 
sûr  l'étude  dramatique  la  plus  intelligente  et  la  plus  fine 
que  l'on  ait  jamais  faite  en  France  sur  l'histoire  moderne; 
mais  ce  drame  n'est  pas  venu  en  son  temps.  Joué  en  1828, 
rue  de  Richelieu ,  devant  un  auditoire  plein  de  loisir  et 
d'attention,  il  aurait  obtenu  un  succès  d'enthousiame.  Le 
style  en  est  pur  et  châtié.  L'exposition  est  bien  faite  et 
habile.  C'est  une  grande  machine  et  bien  montée;  mais 
c'est  un  travail  délicat  et  qui  veut  être  étudié  ;  c'est  un 
plaisir  qui  a  plusieurs  couches  de  profondeur,  et  qui  ne 
peut  pas  se  pénétrer  tout  entier  du  premier  coup.  La  scène 
entre  la  maréchale  et  son  mari ,  celle  entre  le  Corse  et  la 
maréchale ,  sont  d'un  haut  intérêt  et  d'un  pathétique  sai- 
sissant. Le  duel  du  dernier  acte  peut  se  comparer,  pour 
le  sublime  et  la  terreur,  k  l'entrevue  d'Henri  Morton  et 
de  Balfour  Burley  dans  les  Puritains.  Jamais  la  scène  fran- 
çaise n'a  rien  eu  de  mieux  conduit  et  de  plus  effrayant. 

On  peut,  il  est  vrai,  reprocher  k  la  Maréchale  un  dé- 
veloppement trop  paisible  dans  quelques  scènes,  plus 
semblables  aux  chapitres  d'un  beau  livre  qu'aux  incidens 
de  Fa  vie  réelle.  En  choisissant  la  prose ,  l'auteur  paraît 
s'être  méfié  de  son  instinct  lyrique,  et  en  cela  peut-être 
a-t-il  bien  fait  pour  une  première  fois  ;  mais  cet  instinct 
dont  il  s'est  méfié  se  fait  jour  quelquefois,  se  fait  sentir  au 
milieu  d'une  scène  animée  et  vive.  La  vie  s'en  va  et  le 
poète  se  fait  sentir  et  domine  trop  évidemment;  on  voit 
que  c'est  lui  qui  parle  derrière  l'acteur.  Cette  première 
inexpérience,  si  naturelle  dans  un  homme  d'étude  et  de 
recueillement ,  qui  voit  les  choses  et  les  hommes  de  haut 
et  de  loin,  qui  ne  s'est  pas  mêlé  assez  souvent  aux  scènes 
de  la  vie  active ,  disparaîtra  sans  doute  dans  un  second 
ouvrage ,  et  nous  appelons  de  nos  souhaits  et  de  nos  espé- 
rances l'épreuve  de  notre  prophétie. 

Aujourd'hui  nous  devoûs  remercier  M.  de  Vigny  d'a- 
voir eu  les  hlue  détails,  les  diables  bleus,  espèce  de  mi- 
graine ou  de  spleen,  et  d'avoir  écrit  les  Consultations  du 


L'ARTISTE. 


Ui 


Docteur  noir.  Pour  la  première  fois,  il  s'est  montré  a 
nous  en  déshabillé,  tel  qu'il  est,  tel  que  nous  l'avons  en- 
tendu dans  quelques  salons  de  Paris,  lorsqu'il  n'a  autour 
.  de  lui  que  deux  ou  trois  interlocuteurs.  Dans  les  Consul- 
tations du  Docteur  noir,  comme  dans  la  conversation 
réelle  de  l'auteur,  on  retrouve  une  plaisanterie  fine,  une 
ironie  incisive,  mais  si  habilement  ménagée  qu'elle  u'a 
pas  l'air  de  songer  aux  blessures  qu'elle  fait.  Pour  parler 
le  langage  des  géomètres ,  c'est  une  moyenne  proportion- 
nelle entre  Hoffmann  et  Sterne ,  entre  les  contemplations 
du  chat  Murr  et  les  récits  railleurs  de  Tristram  Shandy.  Il 
y  a  loin  sans  doute  de  la  mélancolie  de  Moïse  aux  blue 
devils  dcStello;  mais  avec  un  peu  d'attention,  on  trouve 
dans  Stello  une  tristesse  plus  amère  et  plus  sombre,  un 
désenchantement  plus  complet,  un  savoir  plus  profond  du 
néant  de  toutes  choses.  Avec  moins  de  solennité,  moins  de 
majesté,  de  pompe  dans  la  forme,  c'est  aussi  un  hymne  de 
résignation,  un  chant  de  solitude  et  de  mépris;  l'histoire 
de  mademoiselle  de  Coulanges,  entremêlée  accidentelle- 
ment delà  folie  de  Gilbert,  rappelle  cette  création  bicé- 
phale sur  laquelle  Hoffmann  a  rendu  son  dernier  soupir, 
et  qu'il  dictait  à  son  lit  de  mort.  C'est  un  accompagne- 
ment funèbre  pour  une  mélodie  exquisement  maniérée , 
parodie  ingénieuse  de  Crébillon  et  de  tous  les  salons  de 
•1760.  Jamais  la  langue  française  ne  s'est  montrée  plus 
souple,  plus  frisée,  plus  poudrée,  plus  parfumée,  plus 
satinée,  plus  veloutée,  plus  dormeuse,  plus  amoureuse 
de  paresse  et  de  volupté.  Mademoiselle  de  Coulanges  et 
Gilbert  contrastent  ensemble,  comme  le  cantabile  et  la 
seconde  partie  dans  ces  beaux  airs  de  Gluck,  où,  tandis 
que  l'aclricc  module  les  accens  d'une  joie  menteuse,  l' or- 
chestre jette  l'ame  de  l'auditoire  dans  une  sombre  rêverie. 
Les  consultations  du  docteur  marquent  une  ère  nou- 
velle et  inattendue  dans  le  talent  de  M.  de  Vigny.  S'il 
faut,  comme  jele  pense,  attribuer  cette  révolution  soudaine, 
accomplie  au  sein  de  son  intelligence  ,  au  dégoût  qui  a 
saisi  épidémiquement  depuis  quinze  mois  tijnt  d'hommes 
qui  auparavant  se  nourrissaient  de  loisirs  et  d'espérances; 
si  l'écume  de  toutes  les  ambitions  basses  et  ignobles  que 
la  société  ébranlée  dans  ses  derniers  fondemens  vient  de 
rejeter  à  sa  surface ,  a  troublé  la  vue  et  donné  le  spleen  k 
l'auteiu'  d'^/ort,  j'y  verrais  une  nouvelle  confirmation  de 
ma  théorie  sur  la  nécessité  du  passé  ;  et  s'il  fallait  absolu- 
ment que  M.  de  Vigny  passât  par  une  mélancolie  rail- 
leuse et  amère  avant  d'écrire  les  drames  qu'il  projette  sans 
doute,  et  de  publier  les  romans  qu'il  a  faits  depuis  plu- 
sieurs années  ;  si ,  convaincu  de  l'inopportiniité  de  ces 
sortes  de  publications ,  au  milieu  de  la  crise  politique  qui 
absorbe  toutes  les  attentions,  il  réserve  pour  lui  temps 
meilleur,  pour  des  années  de  bonheur  et  d'oisiveté,  le 
fruit  de  ses  études,  nous  devons  nous  applaudir  d'avoir 


pu  surprendre  à  la  dérol)ée  l'écho,  si  lointain  qu'il  soit, 
de  ses  moindres  pensées. 

Jusqu'à  présent  Cinq-Mars,  Eloa  et  la  Maréchale  nous 
avaient  dpnné  la  mesure  et  la  porté-e  de  son  talent  poéti- 
que; mais  son  vrai  caractère,  sa  nature  intime  et  réelle, 
demeuraient  perdus  et  cachés  comme  un  secret  destiné 
seulement  a  un  petit  nombre  d'initiés ,  au  cercle  des  amis 
admis  a  l'entendre  et  à  dépenser  de  longues  journées  dans 
les  caprices  et  les  confidences  de  sa  conversation.  Je  me 
souviens  de  l'avoir  entendu  comparer  a  Mercutio,  par 
quelqu'im  qui  le  voyait  beaucoup.  Je  n'avais  jamais  soup- 
çonné qu'à  moitié  la  justesse  de  cette  comparaison ,  d'au- 
jourd'hui seulement  j'en  puis  comprendre  l'exactitude 
littérale.  Stello  ressemble  en  effet  k  Mercutio  par  bien  des 
côtés.  Si  l'on  veut  tenir  compte  des  dates  et  pardonner  a 
M.  de  Vigny  l'absence  de  tous  les  concetti  si  bien  goûtés 
au  seizième  siècle,  k  la  cour  d'Elisabeth,  et  si  dédaignés 
dans  le  nôtre ,  où  l'économie  politique  menace  d'envahir 
toutes  les  admirations,  on  ne  tarde  pas  k  saisir  entre  Stello 
et  l'ami  de  Romeo  certain  air  de  parenté. 

A  tout  prendre ,  c'est  un  rc-el  acheminement  vers  la 
comédie  qui  se  fait  et  se  réalise  de  nos  jours ,  et  que  la 
poésie  sera  bientôt  appelée  k  traduire  et  a  formuler. 
Après  avoir  semé  d'excellentes  railleries  sur  les  hommes 
et  les  choses  de  notre  temps  quelques  histoires  du  siècle 
dernier,  M.  de  Vigny  ne  résistera  peut-être  pas  k  essayer 
en  pleine  comédie  son  ironie  et  ses  sarcasmes.  Depuis 
Molière  et  Beaumarchais,  la  comédie  est  morte  en 
France.  Elle  s'en  va  par  miettes  et  par  lambeaux  dans  les 
rimes  boiteuses  et  les  couplets  affadis  de  nos  boulevards. 
Les  mœurs  politiques  delà  nouvelle  France  n'ont  pas  en- 
core trouvé  d'Aristophane,  et  cependant  depuis  1784,  de- 
puis Le  Mariage  de  Figaro ,  le  directoire  ,  le  consulat, 
l'empire ,  les  deux  restaurations ,  ont  apporté  avec  elles 
leur  cortège  de  ridicules  et  de  vices.  Où  est  le  peintre  qui 
les  traduira  sur  la  scène  ?  où  est  le  poète  qui  les  traitera 
comme  les  chevaliers  et  les  juges  d'Athènes?  Nous  ne 
voulons  pas  des  Nuées;  mais  les  Guêpes,  mais  Clebn, 
qui  nous  les  rendra?  Stelb  serait -il  destiné  a  recueillir 
l'héritage  de  Beaumarchais? 


CROQUIS. 

Bon  !  voiis  attendez  un  chef-d'œuvre  pour  juger  notre 
homme.  L'an  prochain  h  l'exposition ,  n'est-ce  pas  ?  quand 
son  œuvre  sera  encadrée  entre  quatre  bâtons  d'or ,  numé- 
rotée, a  une  belle  place,  sous  le  beau  jour  du  grand  salon , 
et  expliquée  dans  la  très-mauvaise  prose  du  livret?  C'est 


^4â 


L'ARTISTE. 


alors  seulement  que  vous  jugerez  mon  artiste,  bourgeois 
que  vous  êtes!  C'est  uue  si  belle  chose  que  l'exposition, 
le  cadre  d'or,  le  numéro  d'ordre  et  le  livret!  Attendez 
donc  encore  un  an,  et  pendant  tout  ce  temps  gardez-vous 
d'acheter  un  seul  tableau  de  notre  peintre.  Vous  achète- 
rez le  tableau  de  l'exposition ,  fait  pour  l'exposition ,  fait 
tout  exprès  pour  elle,  jugé  par  les  jugeurs,  jugé  par  vous, 
profond  connaisseur  du  beau;  attendez  donc  l'exposition. 

A  vous  le  tableau  d'apparat ,  léché,  joli ,  poli ,  vernis, 
paré ,  exposé  en  public  avec  toutes  ces  humiliations  que 
l'art  doit  subir  quand  il  veut  plaire  à  la  foule  ;  à  moi  le 
tableau  naïf ,  rude ,  échappé  tout  a  l'heure  k  la  brosse  : 
à  vous  le  tableau  fait  au  pinceau  ;  a  moi  cette  esquisse  : 
a  vous  toutes  les  couleurs  amoncelées  ;  à  moi  ce  premier 
jet  :  à  vous  tout  le  reste  !  Moi  je  veux  encore  moins  que 
cela.  Voila  un  poète  qui  passe  ;  prenez  son  poème  épi- 
que en  douze  chants,  prenez  sa  méditation  la  plus  polie, 
sa  nïéditation  en  bateau  (c'est  l'usage  d'être  en  bateau 
pour  les  poètes),  prenez  sa  brochure  politique  (M.  de  La- 
martine vient  de  faire  une  brochure  chez  Gosselin) ,  pre- 
nez sa  brochure ,  prenez  son.  poème ,  prenez  ses  vers , 
moi  j'attendrai  que  mon  poète  vienne  a  rêver ,  qu'il  ait 
un  rêve  bien  confus ,  bien  difforme,  haut  et  bas ,  enfer  et 
ciel,  chaumière  et  palais,  échafaud  ou  trône,  exil, 
royauté ,  joie ,  douleur,  amour,  passions ,  vengeance , 
larmes  amères,  éclats  de  rire;  prenez  tout  ce  que  le  pein- 
tre a  fait  de  mieux ,  prenez  jusqu'à  son  discours  k  l'Aca- 
démie ,  moi  je  prendrai  son  rêve  tout  seul ,  tout  nu  ,  je 
serai  mieux  partagé  que  vous  avec  vos  livres  reliés  par 
Thouvenin. 

Ainsi  pour  le  peintre,  j'entends  le  grand  peintre  comme 
M.  de  Lamartine  est  grand  poète ,  prenez  ses  chefs-d'œu- 
vre, laissez-moi  ses  rêves.  Le  croquis  c'est  le  rêve  de 
l'artiste;  c'est  sa  pensée  qui  court,  diffuse,  scintillante, 
capricieuse,  sentimentale,  rieuse,  folle,  qui  passe  du 
portrait  k  la  caricature,  de  la  joie  aux  larmes,  du 
grand  seigneur  au  bourgeois.  Allons,  artiste  fantas- 
que, jette  éparses  sur  ce  papier  toutes  les  folies  de  ton 
cerveau  ,  le  soir  quand  il  pleut  au  dehors,  quand  ton  feu 
est  allumé,  quand  ton  livre  favori  est  ouvert,  quand  ton 
bordeaux  est  débouché  !  Allons  fantasque,  compose  pour 
toi  et  pour  moi,  oublie  le  marchand,  le  bourgeois,  le 
grand  seigneur ,  le  ministère  de  l'intérieur  et  la  liste  ci- 
vile ,  ces  fléaux  de  l'art  ;  sois  bon  homme ,  sois  artiste  en 
bonnet  de  nuit,  en  robe  de  chambre  et  en  pantoufles  ;  ar- 
tiste comme  tu  l'étais  a  quinze  ans,  quand  tu  couvrais  de 
figures  informes  tes  livres,  tes  papiers,  les  murs  de  ton 
père,  tous  les  murs  de  la  rue,  charbonnant  toujours  et 
partout,  montant  sur  l'échelle  pour  faire  ton  premier 
plafond  avec  un  tison  a  peine  éteint.  Oh!  les  délicieuses 
compositions  que  tu  faisais  alors.  Le  dernier  plafond  de 


M.  Ingres,  notre  Raphaèl ,  n'égale  pas  ces  premiers  jets 
de  ton  cerveau.  Encore  une  fois  donc  mets  la  bride  sur  le 
cou  de  ta  pensée,  marche  à  ta  guise.  Jette  la  forme  sur 
ton  chemin ,  jette-la  a  pleines  mains,  çk  et  la,  dans  le 
coin  de  ta  planche,  au  milieu ,  dans  le  ciel,  plus  bas  que 
terre.  Qu'importe,  je  te  prie,  la  logique  et  la  perspective? 
le  caprice  sera  ton  dieu ,  le  hasard  sera  ton  mentor.  Heu- 
reux mentor,  il  est  si  facile  de  lui  obéir  a  ce  premier  gen- 
tilhomme de  l'imagination  et  de  la  pensée,  toujours  prêt 
a  approuver,  k  louer,  k  vous  récompenser  de  votre  ou- 
vrage ,  quel  qu'il  soit  ! 

Et  voila  Charlet  dans  sa  barque,  lui  aussi  ;  voila  Char- 
let  qui  rêve  comme  Hoffmann.  La  rêverie  fantastique, 
c'est  si  admirable  et  si  beau  !  Le  monde  au-delà  des  sens 
scintille,  varie  et  marche  dans  tous  les  sens;  monde 
étrange  qui  se  démène  dans  un  fluide  coloré,  qui  nage 
k  petites  brassées  dans  cette  mer  de  vagues  parfums  ; 
enthousiasme  incertain  qui  donne  une  vie,  une  forme,  un 
langage ,  une  animation  a  la  table  du  cabaret ,  au  verre 
qui  gémit,  a  la  bouteille  qui  éclate ,  au  feu  qui  s'anime, 
k  l'horloge  qui  se  dandine  comme  un  maître  de  danse  k 
son  premier  entrechat.  Et  quoi,  il  n'y  aurait  de  monde 
fantastique  que  pour  le  buveur,  et  l'amoureux,  et  le  poète? 
il  n'y  aurait  de  sixième  sens  que  pour  ces  fous  privilégiés? 
Oh  !  que  non  pas!  l'artiste  estfantasqueaussi,et  le  peintre 
a,  lui  aussi,  son  dieu  aveugle,  son  hasard.  L'imagination 
vaporeuse  de  la  nuit  tend  aussi  k  Charlet  ses  bras  de 
nuages,  elle  le  berce  lui  aussi  sur  son  sein  k  demi-nu ,  elle 
le  réchauffe  de  ses  tièdes  baisers  ;  elle  le  couvre  "de  ses 
cheveux.  Dors,  mon  timide  Charlet;  dors,  mon  fils, 
dors  ,  balancé  par  elle ,  rêve  ta  gloire  ;  un  instant 
quitte  le  tableau  qui  te  fatigue.  Cesse  un  instant  de  cher- 
cher des  couleurs  et  des  ombres ,  et  d'arranger  méthodi- 
quement tes  personnages  ;  cesse  de  faire  de  la  peinture 
pour  les  autres ,  fais-en  pour  toi  ;  renvoie  avant  l'heure 
ton  charmant  modèle,  Jenny  qui  tremble,  qui  tient  d'une 
main  son  dernier  jupon  ;  Jenny  que  le  froid  a  saisie  dans 
l'atelier,  que  son  amant  attend  dans  la  mansarde,  et  qui 
aura  k  souper  ce  soir  pour  elle  et  pour  Ini.  Rêve  donc, 
Charlet.  Et  voilk  Charlet  qui  rêve  ;  le  voila  qui  se  laisse 
aller  k  l'imaginîtion  de  la  nuit ,  jolie  courtisane  aux 
yeux  bleus ,  aux  cheveux  cendrés,  a  la  robe  grise.  Rêve 
dans  ses  bras  jusqu'k  minuit  si  tu  veux ,  bon  Charlet  ; 
enivre-toi  une. nuit  avec  elle,  Charlet  ;  encore  un  rêve 
dans  ses  bras ,  bon  Charlet  ;  nous  aurons  un  tableau  de 
moins,  mais  aussi  un  croquis  de  plus. 

Voyez  son  rêve.  Il  rêve  de  ses  amours  de  la  veille.  Le 
chasseur  rêve  de  chasse,  le  chien  aboie  contre  un  cerf 
imaginaire ,  le  comédien  s'entend  applaudir  par  un  par- 
terre enthousiaste ,  l'amant  embrasse  les  blanches  mains 
de  sa  maîtresse,  l'écolier  s'échappe  a  travers  champs  et 


L'ARTISTE. 


U3 


il  entre  dans  la  vie  littéraire,  pauvre  enfant,  qui  ne 
voit  pas  l'abîme  caché  sous  les  fleurs  ;  a  celte  heure  le 
rêve  est  partout,  prenant  toutes  les  formes ,  usurpant  toutes 
les  places.  L'exilé  est  sur  son  trône ,  la  duchesse  règne 
encore  et  galope  dans  ses  vastes  palais;  la  courtisane 
a  tendu  son  piège  le  plus  habile,  elle  a  appliqué  son 
plus  beau  rouge,  elle  tient  h  la  main  son  plus  fin  mou- 
choir, elle  a  graissé  ses  cheveux  de  la  meilleure  pom- 
made ,  elle  s'est  embaumée  de  son  parfum  le  plus  fort , 
elle  attend  bouche  béante  un  chaland  qui  va  passer.  Oh 
le  rêve  !  le  rêve  !  que  c'est  beau  et  bon  !  le  rêve  dans  un 
temps  de  révolution ,  dans  un  temps  sans  progrès,  époque 
d'ennuis,  de  déceptions  cruelles,  de  mortifications  sans 
fin  pour  nous  artistes;  le  rêve  qui  fait  jaillir  le  vin  à 
longs  flots,  qui  fait  jaillir  l'amour,  le  rêve  qui  venge,  qui 
punit,  qui  récompense;  le  rêve,  c'est  la  vie,  c'est  le 
bonheur;  c'est  notre  vie  colorée,  diminuée,  amoindrie, 
embellie,  rendue  supportable;  c'est  le  croquis  de  notre 
existence  si  belle  encore  !  quand  ou  a  "a  ses  ordres  du 
style  ou  de  la  couleur. 

Voyez  comme  rêve  Charlet.  Il  a  les  rêves  tout  neufs  du 
chien  ou  de  l'enfant.  Il  est  tout  "a  sa  passion  ;  il  rêve ,  il 
sait  rêver  ;  il  n'a  pas  de  cauchemar ,  on  le  voit.  Il  ne 
tient  pas  la  bouche  ouverte  en  rêvant,  il  ne  trouve  pas  à 
son  réveil  son  gosier  aride  et  desséché  ;  il  rêve  la  tête 
penchée,  bien  couché,  mollement  couché,  il  rêve  alors 
des  en  fans  qu'il  a  faits.  Jolis  enfans  tout  nus,  tout 
riaiis,  tout  ébouriffés ,  vrais  bohémiens  de  grandes  villes  ; 
ces  enfans  sont  à  lui,  Charlet,  il  lésa  habillés  en  blouse 
et  en  casquette,  il  leur  a  donné  un  nom  et  une  cou- 
leur ,  il  leur  fait  des  mots  comme  M.  Beugnot  en  faisait 
à  Louis  XVIII  ;   c'est  Charlet  qui  lève  ces  enfans  le 
matin,   c'est  lui  qui  les  promène  le  matin,   qui  leur 
donne  'a  déjeuner;  c'est  lui  qui  les  mène  "a  l'école  avec 
les  mutuels;  enfans  curieux,  enfans   malins,  bons  en- 
fans, entourez  le  rêve  de  Charlet,  penchez-vous  sur  son 
front  et  rafraîchissez -le  de  votre  souffle  parfumé.  Puis 
l'enfant  s'en  va,  Charlet  reste  seul  dans  la  rue,  soyez 
tranquilles ,  Charlet  trouvera  quelque  chose  dans  la  rue, 
quelque  jeune  femme  blanche  portant  son  enfant  dans  ses 
brus,  ou  bien  un  enfant  sur  un  cheval,  ou  bien  quelque 
pauvre  diable  cheminant  avec  le   sac  sur  le  dos,  ou 
bien  quelque  vieillard  sur  sa  porte  dans  son  fauteuil ,  ne 
pensant  à  rien;  Charlet  verra   tout  cela.   Heureux,  il 
verra  tout  un  drame  aux  mêmes  lieux  où  nous  ne  voyons 
rien ,  nous  autres  qui  passons  ;  il  saisira  la  vie  vulgaire 
et  il  en  fera  une  poésie.  Charlet  dormant,  Charlet  en 
croquis  va  animer  toutes  ces  places,  faire  marcher  toutes 
ces  formes;  il  a  des  rires  et  des  grimaces  pour  tous  ces 
visages;  il  a  des  ombres  pour  lier  entr'eux  tous  ces  per- 
sonnages épars,  pour  donner  une  vérité  quelconque  à 


son  rêve.  Il  est  l'a  tout  entier  dans  cette  page  si  vague , 
si  rêveuse,  si  vivante.  Il  a  des  femmes,  des  enfans,  des 
chevaux ,  des  hommes  qui  se  reposent,  des  hommes  ha- 
letans,  des  figures  qui  grimacent.  Cherchez  la  figure  de 
l'empereur  dans  cette  planche,  l'empereur  y  est  sans 
doute.  Où  l'empereur  n'est-il  pas  dans  les  ouvrages  de 
Charlet,  dites-moi  où  il  n'est  pas  dans  les  chansons  de 
Béranger.  Charlet,  comme  Béranger,  comme  Byron,  a 
deviné  des  premiers  que  l'empire  était  tout  une  poésie. 
Il  a  vu  les  camps ,  il  a  bu  avec  les  vieux  soldats ,  il  a 
embrassé  la  jeune  cantinière,  il  s'est  découvert  quand  le 
grand  homme  passait ,  il  s'est  mis  à  deux  genoux  et  le 
front  prosterné  dans  la  poussière  quand  il  a  appris  sa 
mort.  Aussi  Charlet  est  un  des  rois  de  ce  monde  impérial , 
vu  sous  son  côté  poétique  ;  à  lui  ce  monde ,  à  Byron  ce 
monde,  à  Béranger  ce  monde,  à  eux  trois  ce  monde;  ce 
monde,  sous  les  tentes,  dans  les  camps,  dans  les  corps- 
de-garde,  au  bivouac;  d'autres  peut-être  le  prendront 
plus  haut;. ce  monde  impérial  ils  le  reprendront  en  ba- 
tailles rangées,  dans  les  palais,  dans  les  villes  conquises, 
au  Saiut-Gothard ,  à  Dresde  ou  à  Berlin.  A  Charlet  la 
comédie  de  l'empire ,  le  drame  de  l'empire,  le  drame 
bourgeois  du  soldat  ;  aux  autres  l'histoire  et  la  tragédie 
en  cinq  actes  ;  à  Charlet  le  croquis,  a  Béranger  la  chan- 
son ;  aux  autres  le  volume ,  le  poème ,  le  grand  tableau , 
la  gravure  de  Forster,  a  moi ,  s'il  vous  plaît,  l'esquisse, 
le  trait ,  le  croquis ,  à  moi  le  rêve. 

.le  suis  le  mieux  partagé  de  tous,  après  Béranger,  après 
Charlet. 

Jules  Jàsiit. 


VIVE   SCÈNE   DE   LA  VENDÉE. 

C'est  une  histoire  sans  nom ,  une  tragédie  sans  bap- 
tême, qui  n'a  trouvé  ni  Tacite  ni  Eschyle;  qui  se  ra- 
conte sous  le  chaume,  qui  passe  de  bouche  en  bouche,  une 
tradition  livrée  aux  caprices  de  la  mémoire  des  laboureurs 
et  des  nourrices.  C'est  une  scène  de  la  vieille  Vendée, 
une  trahison  sanglante  et  infâme,  un  crime  honteux , 
comme  il  s'en  commet  tant  dans  les  guerres  civiles ,  et 
qui  ne  trouvent  dans  la  postérité  qu'un  écho  lointain  et 
confus. 

•  En  attendant  que  cette  tragédie  trouve  un  poète  qui 
l'élève  aux  proportions  du  théâtre,  qui  lui  prête  la  gran- 
deur et  l'effroi  de  ses  vers,  Tony  Johannot,  qu'une  pré- 
dilection puissante  emporte  vers  les  sujets  pathétiques  et 
violens,  vei-s  les  drames  passionnés  et  sombres,  Tony 
Johannot  à  qui  nous  devons  de  si  belles  eaux-fortes  jx)ur 
les  romans  américains  de  Fenimore  Cooper,  vient  de 


Ul 


L'ARTISTE. 


graver  la  scène  que  nous  allons  simplement  expliquer. 

Pendant  la  première  émigration  une  famille  puissante 
de  la  Vendée,  composée  d'un  vieillard,  d'une  femme  et 
de  sa  fille  ,  n'avait  pu  réussir  encore  "a  quitter  la  France  ; 
le  père  cependant  se  procura  un  passeport  sous  un  faux 
nom ,  et  partit ,  confiant  sa  femme  et  sa  fille  a  un  vieux 
serviteur,  devenu  par  ses  bienfaits  un  de  ses  fermiers  et 
marié  à  la  nourrice  de  son  enfant. 

Les  deux  femmes  attendaient  avec  anxiété  le  moment 
de  rejoindre  le  chef  de  la'famille ,  lorsqu'un  domestique, 
chassé  l'année  précédente  du  château  pour  son  mconduite, 
vendit  pour  ime  somme  modique  l'asile  de  sa  maîtresse. 
Comme  il  avait  conservé  dans  le  voisinage  de  nombreu- 
ses relations ,  il  n'avait  pas  eu  de  peine  a  se  procurer  les 
renseignemens  nécessaires;  il  offrit  même  de  la  poignar- 
der pour  quelques  pièces  d'or  de  plus. 

Le  marché  de  sang  une  fois  conclu ,  il  s'achemine  vers 
la  ferme  où  les  proscrits  étaient  réunis  ;  il  frappe  et  réussit 
à  se  faire  ouvrir  en  donnant  un  faux  signal.  11  cherche  des 
yeux  ses  victimes.  Il  poignarde  d'abord  la  jeune  fille  qui 
roule  a  ses  pieds  et  qui  n'est  bientôt  plus  qu'un  cadavre. 
Au  moment  où  il  veut  poignarder  le  vieux  serviteur,  que 
la  terreur  a  rendu  muet  et  immobile ,  et  presque  privé 
des  dernières  forces  qui  lui  restent ,  la  mère  se  jette  à  ses 
genoux  ,  et  le  supplie  de  la  tuer  et  de  laisser  vivre  sa 
fille ,  dont  les  derniers  soupirs  n'ont  pas  encore  cessé ,  et 
pour  laquelle  elle  conserve  encore  un  reste  d'espérance. 

Le  ^raitre  fut  sans  pitié,  la  mère  et  le  fermier  mou- 
rurent de  sa  main  ;  mais  a  cent  pas  de  là ,  comme  il 
comptait  avec  une  joie  féroce  l'emploi  qu'il  ferait  de  l'or 
qu'il  avait  reçu,  il  tomba  dans  un  parti  de  chouans, 
balbutia  quelques  explications  dont  on  ne  voulut  pas  se 
contenter ,  et  dix  minutes  après  il  était  fusillé. 

C'est  une  scène  de  cette  tragédie  sanglante  qui  com- 
meiîce  parla  fuite  d'un  vieillard  ,  qui  se  continue  par  le 
dévouement  d'un  vieux  serviteur  et  l'asile  offert  a  deux 
femmes ,  qui ,  pour  troisième  acte ,  nous  présente  im 
marché  de  chair  et  de  sang,  dont  le  quatrième  acte  se 
compose  d'un  triple  meurtre,  et  le  cinquième  d'une  ven- 
geance toute  providentielle,  c'est  un  moment  de  ce  drame 
que  Tony  Johannot  a  retracé. 

Je  ne  sais  si  l'amitié  nous  abuse ,  mais  il  nous  semble 
que  depuis  les  eaux-fortes  de  Rembrandt ,  on  n'a  jamais 
rien  fait  d'aussi  fin  et  d'aussi  simplement  coloré.  Ses  pré- 
cédens  essais  dans  ce  genre  étaient  bien  loin  encore  d'être 
aussi  lumineux  et  aussi  riches  d'harmonie.  La  gravure 
anglaise  n'a  rien  de  plus  saisissant,  rien  qui  étonne  da- 
vantage par  l'éclat  et  la  magie  des  tons. 


2iptcn  ÎTfsi  |)ubltcatian0. 


GUSTAVE    IVASA, 

GRAVURE,   PAR   HENRIC^UEL-DUPONT. 

Nous  avons  toujours  pensé  et  souvent  répète'  que  la  peinture 
e'tait  appelée  avant  tout  à  retracer  les  grandes  actions  des 
hommes ,  ou  les  choses  qui  pouvaient  être  d'une  moralité  quel- 
conque. Gustave_Wasa  à  l'assemblée  des  États  de  Suède,  en 
1 56o ,  est  une  scène  imposante ,  bien  digne  sous  ce  rapport  du 
pinceau  de  l'artiste  qui  comprend  sa  mission.  Un  roi  qui  abdi- 
que parce  qu'il  se  sent  incapable  de  gouverner  est  d'un  fort  bon 
exemple  pour  tout  le  monde ,  et  je  sais  un  pauvre  pays  où  les 
choses  en  iraient  un  peu  mieux  si  l'on  voulait  bien  imiter  notre 
vieux  modèle. 

Gustave  Wasa  ou  Gustave  I"  était  ce  que  l'on  appelle  com- 
munément un  usurpateur  :  fils  d'un  seigneur  suédois ,  et  em- 
mené prisonnier  en  Danemark  par  Christine  II ,  lorsque  celui- 
ci  s'empara  de  la  couronne  de  Suède  ,  il  parvint ,  aidé  des 
])aysans  de  la  Dalécarlie,  à  renverser  le  vainqueur  et  fut  mis  à  sa 
place  par  ses  amis  qui  se  constituèrent  les  mandataires  du  peu- 
ple. C'est  toujours  ainsi  que  se  passent  ces  sortes  de  choses. 
Dès  lors  i\fut  roi,  il  s'empara  des  châteaux-forts  des  évcques, 
fit  verser  au  trésor  tous  les  biens  du  clergé  qu'il  redoutait , 
menaça  les  bourgeois  et  les  propriétaires  de  l'anarchie  qui  sui- 
vrait sa  retraite  si  on  ne  lui  accordait  tout  ce  qu'il  demandait , 
et  quand  les  braves  Dalécarliens  qui  l'avaient  mis  sur  le  trône 
se  soulevèrent  irrités  de  ce  qu'on  enlevait  jusqu'aux  cloches  de 
leurs  églises  pour  les  verser  aussi  au  trésor  de  l'état,  il  les  fit 
rentrer  dans  le  devoir  en  leur  envoyant  la  garde  nationale  de 
son  temps  qui  les  tua  saintement  au  nom  de  l'ordre  public.  Mal- 
gré ces  crimes  politiques ,  Gustave  Wasa  n'en  fut  pas  moins  un 
grand  prince  ,  noble  ,  généreux ,  sans  petites  passions  ,  et  dis- 
tingué par  une  force  d'ame  remarquable.  Jamais  pour  se  main- 
tenir sur  son  trône  chancelant,  il  ne  ploya  lâchement  sous  la 
volonté  des  ennemis  de  son  pays ,  il  encouragea  le  commerce  , 
il  ouvrit  des  écoles  pour  l'instruction  publique ,  il  mit  la  musi- 
que en  honneur  parmi  ses  peuples  à  demi  barbares  ;  ce  fut  lui 
enfin  qui  plaça  la  Suède  au  rang  des  puissances  européennes.  Il 
vivait  au  temps  de  l'Arioste ,  du  Tasse,  de  Raphaël ,  de  Michel- 
Ange  ,  de  Léon  X  ,  de  Jules  II ,  de  François  I'"'' ,  d'Elisabeth  , 
de  Charles-Quint,  au  milieu  de  ce  siècle  de  régénération  et  de 
progrès,  fertile  en  grands  hommes,  avili  encore, il  est  vrai,  par 
la  féodalité ,  mais  pittoresque ,  inspirateur,  brillant ,  magnifique 
domaine  des  arts,  dans  lequel  il  ne  faut  pas  s'étonner  qu'un 
peintre,  aussi  instruit  que  M.  Hersent,  ait  été  prendre  son 
sujet. 

Lorsque  Gustave ,  épuisé  par  l'âge ,  les  fatigues  et  l'inquié- 


< 


L'AH3!1STE. 


iië 


tude,  sentit  sa  fin  approcher,  il  comprit  qu'il  était  sage  d'a- 
bandonner le  pouvoir;  il  convoqua  les  états ,  parut  noblement 
au  milieu  d'eux,  soutenu  par  ses  quatre  fils,  et  fit  lire  devant 
tous  les  ordres  du  royaume  son  testament,  dont  ses  enfans  ju- 
rèrent l'exécution.  Ce  fut  le  dernier  acte  d'autorité  de  Wasa , 
qui  n'abdiqua  pas  réellement  la  couronne  ,  mais  qui  de  ce  jour 
laissa  à  Erick ,  son  fils  aîné,  les  rênes  du  gouvernement.  Sitôt 
que  cette  lecture  fut  terminée ,  le  vieux  roi  prit  lui-même  la  pa- 
role, pour  remercier  la  nation  de  l'avoir  élevé  au  trône,  lui  et 
ses  descendans.  Un  de  mes  amis ,  qui  s'est  avisé  de  fouiller  les 
chroniqueurs  suédois  pour  écrire  son  histoire,  prétend  qu'il 
prononça  à  cette  occasion  un  discours  fort  élo(juent ,  terminé  par 
ces  pro[)rcs  mots  :  «  Si  j'ai  fait  quelque  bien  ,  c'est  à  Dieu  seul 
»  qu'il  faut  en  rendre  grâce;  mais  si  j'ai  commis  quelque  faute, 
»  n'en  accusez  que  la  faiblesse  humaine ,  et  daignez  me  les  par- 
»  donner.  »  Après  ces  paroles,  remplies  comme  on  voit  d'une 
onction  toute  royale ,  le  vénérable  vieillard  étendit  les  mains  et 
donna  sa  bénédiction  à  l'assemblée  qui  fondait  en  larmes.  C'est 
ce  moment  solennel  qu'a  choisi  M.  Hersent;  tout  le  monde  sait 
comment  il  l'a  traité,  et  nous  n'avons  pas  ici  à  nous  occuper  de 
son  tableau.  Lorsqu'il  parut ,  il  y  a  huit  ou  dix  ans,  on  pouvait 
le  regarder  connnc  l'expression  d'une  grande  audace  de  l'ar- 
tiste; M.  Hersent  était  alors  un  novateur,  ce  que  l'on  appelle 
aujourd'hui  un  romantique.  Là,  plus  de  jambes  ni  d'épaules, 
mais  des  habits,  du  drap,  de  la  fourrure;  ce  ne  sont  plus  des 
Grecs  ou  des  Romains  posant  toujours  comme  des  alcides  du 
nord  ou  des  héros  de  théâtre;  ce  sont  des  Suédois  de  i5Go,  en 
bas  de  soie  et  en  souliers  à  bouffettes,  avec  de  bons  et  beaux 
manteaux  à  la  François  F''.  Il  y  avait  en  ce  temps-là  de  la  har- 
diesse à  faire  ainsi.  Depuis  ,  Sigalon  et  Delacroix  ont  en- 
ti'aîné  dans  leur  voie  brillante  leurs  obscurs  détracteurs;  et 
M.  Hersent,  resté  stationnaire  comme  un  aai  après  la  révolu- 
tion de  juillet,  a  été  dépassé;  mais  encore  faut-il  lui  tenir 
compte  de  ce  qu'il  a  fait ,  et  convenir  que  si  son  tableau  manque 
d'élévation,  il  est  du  moins  plem  de  goût  et  de  sensibilité.  Oc- 
cupons-nous donc  de  la  gravure;  c'est  une  œuvre,  belle,  grande, 
puissante;  un  de  ces  ouvrages  de  longue  haleine  qui  sont  un 
pas  dans  l'art,  que  la  postérité  juge,  et  qui  inscrivent  le  nom 
de  leur  auteur  dans  les  fastes  des  nations.  M.  Henriquel-Dupont 
vient  de  populariser  Gustave  fVasa,  et  il  n'est  pas  un  salon  de 
femme  de  goût ,  pas  un  cabinet  d'amateur  qui  puisse  se  passer 
maintenant  de  sa  nouvelle  planche. 

\ujourd'hui ,  que  l'on  vit  si  vite,  que  la  gloire  est  si  prompte 
et  si  courte  ;  aujourd'hui  qu'il  est  si  difficile  d'avoir  du  génie , 
aujourd'hui  que  l'ambition  d'un  homme  de  mérite  est  si  cruel- 
lement aiguillonnée  chaque  matin ,  pai-  le  succès  nouveau  de 
quchiue  rival ,  il  n'y  a  qu'une  conviction  profonde  et  amoureuse 
qui  puisse  entraîner  un  homme  à  faire  ainsi  de  la  grande  gra  - 
vure ,  et  surtout  ipii  le  puisse  soutenir  dans  une  pareille  tâ- 
che. Pour  ceux  qui  connaissent  les  dessins  promj)ts  et  légers 
de  M.  Dupont,  il  n'y  a  pas  assez  d'admiration  en  voyant  ce 
bouillant  jeune  homme  livrer  sa  vie  avec  persévérance  à  la  pau- 
vreté et  au  travail  le  plus  pénible  ,  pour  garder  à  son  pays  un 
art  qui  s'en  va.  Du  moins,  plus  heureux  que  d'autres,  il  est  ré- 
compensé de  son  dévoûment;  il  jouit  de  son  triomphe ,  et  tout 


le  monde  a  battu  des  mains  quand  on  est  venu  lui  donner  une 
des  deux  croix  du  salon  :  aussi ,  quelle  belle  chose  n'a-t-il  pas 
faite  !  Élégance  de  style ,  fermeté ,  lumière  admirablement  sen- 
tie, fertilité  inimaginable  de  moyens  et  d'effets  ,  on  trouve  tout 
cela  dans  Gustave  tVasa;  et  si  l'on  est  charmé  de  la  grâce  infi- 
nie des  femmes  qui  sont  dans  la  galerie  supérieure,  on  loue  sans 
restriction  la  pureté  de  la  grande  figure  du  chancelier  qui  est  au- 
dessous  d'elles ,  comme  l'étonnante  vigueur  de  ton  qui  fait  saillir 
sur  le  devant  les  courtisans  prosternés.  Je  laisse  à  ceux  qui  sont 
plus  initiés  que  moi  aux  mystères  de  la  main-d'œuvre,  si  je 
puis  m'exprimer  ainsi,  le  soin  de  louer  ce  travail  fin,  délicat, 
et  savamment  gradué  ;  pour  moi ,  je  n'ai  plus  qu'un  mot  à  ajou- 
ter, c'est  que  toutes  ces  hachures  noires  sur  du  papier  blanc  sont 
si  merveilleusement  disposées,  que  j'y  ai  bien  trouvé  des  chairs, 
du  drap ,  du  poil ,  de  la  barbe ,  du  cuir ,  en  un  Aot  de  la  vie  et 
de  la  couleur.  Je  ne  comparerai  M.  Dupont  à  personne,  car  il 
a  un  talent  à  part;  il  est  lui.  Je  n'ai  jamais  approuvé  d'ailleurs 
ces  parallèles  dans  lesqucb  la  critique  trouve  rarement  quelque 
profit,  et  qui  ne  servent  presque  toujours  qu'à  fausser  le  goût 
du  public  pour  satisfaire  la  vanité  d'un  écrivain  adroit.  Je  loue 
le  Gustave  ff^asa  ,  parce  que  c'est  beau  ,  parce  qu'à  mon  avis 
ceux  qui  aiment  les  arts  trouveront  des  jouissances  infinies  dans 
sa  possession  ,  et  voilà  tout.  Peu  m'importe  que  Baimbach  , 
Desnoyers ,  Forster  ou  Heath  aient  fait  autrament  :  à  chacun 
selon  ses  œuvres,  comme  dit  Saint-Simon  ! 

Maintenant  une  réflexion  pénible  nou.s  agite  ;  tant  de  travaux , 
d'études,  de  conviction,  seront-ils  perdus,  et  M.  Henriquel-Du- 
pont ,  après  tant  de  sacrifices ,  devra-t-il  quitter  la  partie  ?  La 
grande  gravure  est  comme  la  grande  peinture ,  on  ne  saurait 
raisonnablement  l'abandonner  à  ses  propres  forces ,  pas  plus  que 
la  sculpture  elle  ne  peut  se  suffire  à  elle-même  ,  c'est  à  la  na- 
tion à  les  so\itçnir;  et  cependant  on  entend  courir  de  terribles 
rumeurs;  on  nous  a  parlé  à  nous  d! économies ,  de  suppression  ■ 
d'allocation  pour  les  arts  et  les  sciences ,  comme  si  les  arts 
n'étaient  point  une  nécessité ,  comme  si  la  société  pourrait  vivre 
sans  les  arts ,  comme  si  les  arts  n'étaient  pas  un  pain  intellec- 
tuel ,  une  nourriture  de  l'esprit  aussi  indispensable  au  monde 
que  la  nourriture  du  corps.  Espérons  que  ces  bruits  d'éco- 
nomie sauvage  et  imbécille  perdront  bientôt  toute  consistance  , 
nous  ne  sommes  pas  suspects,  et  ceux  qui  ont  daigné  nous  lire, 
savent  que  personne  plus  que  nous  n'est  disposé  à  accepter  cer- 
taines vues  des  utilitaires;  mais  les  réformes  doivent  toucher 
seulement  aux  abus.  Que  l'argent  de  l'académie  de  Rome,  donné 
tous  les  ans  à  quelques  nullités  protégées  par  les  vieux  raaitres, 
paie  les  tableaux  d'un  homme  de  mérite,  que  la  peinture  ne 
soit  plus  traitée  comme  un  métier,  que  l'arbitraire  et  la  faveur 
soient  un  peu  moins  à  l'ordi'c  du  jour,  que  des  juges  prévarica- 
teurs ne  soient  plus  charçés  de  donner  les  entrées  du  salon  à  tel 
ouvrage  que  la  police  saisirait  dans  les  rues  comme  obscènes , 
pour  les  refuser  à  d'autres  dont  la  moralité  ne  leur  convient 
pas  ;  que  la  Chambre  s'explique,  qu'elle  se  fasse  rendre  compte, 
qu'elle  porte  la  lumière  dans  cet  inextricable  chaos  du  ministère 
des  travaux  publics,  qui  administre  les  beaux-arts,  qu'elle 
lui  donne  une  meilleure  direction,  tout  le  monde  l'en  bénira; 
mais,  qu'elle  le  sache  bien,  supprimer  les  fonds  des  beaux- 


M6 


L'ARTISTE. 


arts  et  des  sciences ,  comme  on  prétend  qu'elle  en  a  l'intention , 
serait  se  coUTrir  de  honte  et  de  ridicule  aux  yeux  de  l'Europe 
entière  et  de  l'avenir. 

V.    SCHOELCHER. 


ANDREA, 


PAR     M.    REY  -  DUSSEUIl 


Andréa  est  un  jeune  Grec  jeté  par  la  tempête  à  Marseille. 
Jeune  homme ,  pâle  et  triste ,  timide  enfant ,  aimé  par  la  Cata- 
lina  espagnole  et  française ,  fille  de  la  mer.  Toute  celte  histoire 
se  passe  sous  l'empire.  Vous  voyez  de  nouvelles  recrues  ,  vous 
entendez  battre  le  tambour  ;  il  y  a  des  sergcns  qui  ont  la  pa- 
role haute  comme  des  rois.  Puis  Marseille  la  nonchalante  qui 
dort.  Catalina  est  une  belle  création.  Elle  pleure  ,  elle  crie, 
elle  s'arrache  les  cheveux ,  elle  est  douce ,  elle  est  bonne.  Elle 
se  tient  dans  la  cabane  de  son  père,  elle  se  chauffe  aux  flammes 
d'un  punch  ,  elle  sauve  Andréa  dans  l'orage.  Puis  un  jour , 
pour  implorer  la  grâce  de  son  frère,  elle  va  voir  le  roi  d'Es- 
pagne; son  roi  à  elle,  son  roi  légitime;  pauvre  monarque  vain- 
cu ,  détrôné ,  qui  chasse  dans  les  bruyères ,  qui  n'a  pas  de  gi- 
bier, pas  de  gibier  pour  son  chien,  qui  prête  l'oreille  pour 
savoir  si  Godoy  n'est  pas  en  colère,  bon  prince!  Il  est  pau- 
vre ,  il  est  malheureux  ,  il  a  pitié  de  vous  Catalina;  il  donne  sa 
montre  à  la  pauvre  fille  ,  sa  montre  espagnole  ;  mais  celte  mon- 
tre ne  peut  pas  acheter  un  homme ,  celle  montre  d'Espagne  ne 
vaut  pas  la  moitié  d'un  conscrit  français.  Catalina  prie  de  nou- 
veau le  bon  Charles,  Charles  se  lève  :  —  Allons  ma  fille!  et 
les  voilà  tous  deux ,  le  roi  et  la  fille  du  pêcheur ,  bras  dessus 

'  Chez  Gossclin  ,  libraire ,  rue  Saint-Germaln-des-Prés ,  n°  9. 


bras  dessous  ,  qui  s'en  vont  au  palais  de  la  sœur  de  Bonaparte. 
La  scène  est  belle.  Voilà  la  vieille  royauté  d'Espagne  qui  se 
découvre  devant  la  toute  -  puissance  impériale,  née  d'hier, 
et  qui  joue  avec  les  sceptres  comme  l'enfant  avec  le  hochet. 
Cette  scène  du  roman  de  M.  Dusscuil  est  fort  belle  et  fort  bien 
sentie.  La  princesse  rend  son  frère  à  la  Catalina  ,  la  Catalina 
retourne  chez  son  père ,  elle  va  revoir  Andréa ,  Andréa ,  son 
amant ,  son  frère  ;  elle  le  revoit ,  elle  l'embrasse  :  A  la  santé 
du  roi  d'Espagne!  mon  père!  à  la  santé  de  mon  frère,  à 
votre  santé,  Andréa!  Joyeuse  nuit!  Puis  Andréa  tombe  as- 
sassiné. Assassiné  parce  qu'il  a  trahi  la  sainte  cause  de  la 
Grèce,  assassiné  dans  les  bras  de  sa  belle  maîtresse;  ce  dramq 
finit  par  des  larmes.  C'est  une  action  simple  et  vive ,  bien  con- 
duite et  habilement  ;  c'est  une  passion  simple  et  vraie  ,  une 
action  historique  ;  des  mœurs  riches;  on  s'anime  ,  on  rit ,  on 
s'inquiète,  on  pleure,  on  a  peur,  cela  dure  tout  un  volume. 
Andréa  est  un  livre  à  lire.  C'est  le  meilleur  roman  de  M.  Dus- 
seuil  ,  qui,  dans  ce  genre  de  littérature  historique  et  populaire, 
s'est  déjà  placé  au  premier  rang. 


Ufuuf  JPramatIque. 


OPERA  COMIQUE. 

^C^e  O'iot.  ae   t/ccue ,    d/joti//(ynnerce  en  un  ecU , 

Hl'SIQl'E  DE  H.  CASimn  GIDE. 

Nous  ne  sommes  pas  de  ces  gens  qui  règlent  leur  vie  sur  le 
thermomètre,  et  qui  soumettent  leurs  actions  au  compas;  nous 
prenons  le  bien  où  il  est ,  et  nous  acceptons  assez  volontiers  cette 
devise  écrite  sous  les  armes  d'un  yicux  négociant  hambourgcois  : 
«  Comme  je  trouve  »  ;  mais  cela  ne  nous  empêche  pas  de  croire 
que  si  chaque  chose  a  son  temps,  chaque  plaisir  a  son  lieu  ; 
aussi  ne  sommes-nous  pas  étonnés  de  voir  une  bouffonnerie  qui 
ravirait  en  extase  les  spectateurs  des  Variétés  trouver  froids  et 
sans  rire  ceux  de  l'Opéra  Comique.  Il  ne  faut  pas  s'y  tromper  : 
vraiment ,  chaque  théâtre  à  Paris  a  son  public ,  ses  habitués , 
qui  ont  leurs  habitudes  et  qui  reculent  devant  une  pièce,  quel- 
que bonne  qu'elle  soit ,  du  moment  où  elle  sort  de  leur  cercle 
ordinaire ,  du  moment  où  elle  effarouche  la  monotonie  de  leurs 
goûts  particuliers.  Les  théâtres,  en  un  mot,  ont  des  genres  di- 
vers que  le  public  adopte  selon  son  caractère ,  et  l'on  peut  les 
considérer  comme  des  hommes  à  tempérament  différent ,  dont 
les  uns  s'engraissent  d'un  régime  qui  tue  les  autres.  C'est  assu- 
rément pour  avoir  méconnu  celle  vérité  que  les  auteurs  du 
Roi  de  Sicile  n'ont  pas  obtenu  tout  le  succès  que  l'on  pouvait 
attendre  de  gens  aussi  spirituels.  Heureusement  une  pièce  où 


L'ARTISTE. 


U7 


M.  Frcdcric  Soulic  a  mis  la  main  ne  saurait  manquer  de  beau- 
coup d'esprit  j  celle-ci  donc  se  soutiendra  au  répertoire,  aidc'c  de 
l'agrcablc  partition  (pii  a  produit  le  nom  de  M.  Casimir  Gide 
d'une  manière  tout  avantageuse.  La  musique  de  ce  jeune  dc'- 
butant  est  douce  ,  gracieuse ,  et  de  bon  goût  j  on  y  a  surtout  re- 
marque' des  efl'cls  d'instrumentation  neufs,  qui  semblent  annon- 
cer un  lionmie  jicu  dispose  à  se  traîner  dans  les  sentiers  battus , 
et  le  l)on  accueil  qu'a  reçu  M.  Gide  va  sans  doute  l'engager  à 
travailler;  mais  nous  lui  conseillons,  s'il  ne  veut  pas  se  sacriCer 
tout-à-fait,  de  livrer  désormais  ses  rôles  à  d'autres  acteurs  que 
ceux  qui  chantent  le  Roi  de  Sicile.  Il  n'est  pas  de  misérable 
troupe  de  village  qui  ne  l'eût  mieux  servi  en  cette  occasion  j  et 
Rossini  lui-même,  avec  tout  son  génie  et  toute  la  faveur  du  pu- 
blic, serait  étouffe  sous  une  aussi  pitoyable  exécution.  Il  est 
lionleux  pour  no;is  d'entendre  de  pareilles  mediocrite's  au  second 
thcàire  lyrique  de  France;  et  le  nouveau  directeur  se  trompe 
e'trangement  s'il  pre'tend  rcge'nc'rcr  l'Opcra-Comique  avec  de 
tels  sujets. 


THÉÂTRE   DE    L'ODÉON. 


CHARLES    VU    CHEZ    SES    GRANDS    VASSAUX. 

De  l'histoire  extraire  la  poésie ,  établir  cette  poésie ,  source 
toujours  abondante  de  beau  et  de  vrai,  dans  une  donnée  simple 
et  claire,  l'incorporer  à  une  action  qui  ajoute  à  sa  propre  unité 
celle  d'intérêt  qui  en  est  inséparable  ,  la  développer  par  la  mise 
en  jeu  des  caractères ,  l'animer  du  choc  des  passions ,  la  person- 
nifier par  la  peinture  des  mœurs ,  puis  formuler  cette  œuvre 
<lans  un  style,  fidèle  reflet  de  toutes  les  inspirations  qu'on  a 
eues ,  et  nuancé  par  tous  les  sentimens  qu'on  a  éprouves ,  telle 
est  la  tâche  que  s'impose  le  poète  dramatique. 

C'est  là  aussi  la  lâche  que  M.  Alexandre  Dumas  se  sera  sans 
doute  imposée  ;  malheureusement  ce  n'est  pas  celle  qu'il  a  tout 
à  fait  rem;)lie.  * 

Le  titre  de  la  pièce,  Charles  f^IT ,  est  ici  donné  comme  le 
Xut  le  nom  de  Henri  III  à  celle  qui  nous  offrit  les  amours  de 
la  duchesse  de  Guise  et  de  Saiut-Mégrin  ;  seulement  dans 
Henri  III  l'exactitude  historique  fut  mieux  atteinte ,  parce  que 
l'étude  de  l'époque  avait  été  moins  incomplète  qu'ici.  Comment 
reconnaître  en  effet  Charles  VII  dans  ce  souverain  sans  cour  , 
qui  arrive  à  l'iniproviste  chez  un  de  ses  vassaux,  suivi  seule- 
ment de  sa  gentille  maîtresse,  Agnès  Sorel  ?  Je  sais  bien  que 
cette  apparition  gratuite  nous  vaudra  tout  à  l'heure  une  belle 
scène;  mais  celte  scène  après  tout  ne  sera,  comme  toute  cette 
partie  prétendue  iiistoriqne,  qu'un  hors-d'œuvre  qui  aurait  be- 
soin d'exciter  plus  d'intérêt  et  de  curiosité  pour  effacer  sa  cou- 
leur de  lieu  commun.  La  situation  de  Charles  YII,  rappelé  à 
des  sentimens  plus  dignes  d'un  roi  ,  par  la  menace  que  lui  fait 
sa  maîtresse  de  le  quitter ,  est  très-dramatique  dans  la  Jeanne 
d'Arc  de  Schiller ,  parce  que  là  du  moins  elle  est  à  sa  place , 
parce  qu'elle  ressort  merveilleusement  des  entrailles  du  sujet; 


mais  ici ,  à  la  fable  du  comte  Savoisy  renvoyant  sa  femme  sté- 
rile, qui  l'assassine  par  jalousie,  donner  |>our  accessoire  et 
comme  idée  des  cvénemcns  et  des  mœurs  du  temps  un  fait  de 
cette  importance ,  d'oît  dépend  l'existence  et  l'avenir ,  d'une  na- 
tion ,  c'est ,  on  l'avouera  ,  une  licence  dramatique  un  peu  forte  , 
à  laquelle  M.  Dumas  lui-même  ne  nous  avait  pas  encore  ha- 
bitués. 

La  pièce,  réduite  en  trois  actes,  etiout  simplement  intitulée 
Bérengère,  eût  gagne  en  vérité  ce  que  la  venue  de  Charles  VII 
lui  fait  perdre  d'intérêt  ;  car  ,  en  dépit  de  tous  les  détails  au 
moyen  desquels  l'auteur  essaie  d'occuper  l'attention  du  specta- 
teur et  de  dépayser  sa  curiosité,  ceux  qui  la  captivent  exclusive- 
ment ,  ce  sont  les  suites  de  l'amour  méprisé  de  Bérengère  pour 
son  époux;  c'est  dans  les  alternatives  de  cet  amour  et  de  la 
vengeance  qu'il  allume  que  M.  Dumas  a  placé  son  drame. 

Il  est  vrai  que  l'auteur ,  réduit  à  cette  seule  ressource ,  d'un 
amour  et  d'une  vengeance  de  fenmie ,  aura  senti  se  rétrécir  le 
cercle  de  ses  inspirations.  En  allant  un  peu  loin  peut-être  dans 
la  critique,  sans  doute  qu'on  trouverait  là  de  nombreuses  raisons 
de  blâmer  ce  choix  d'un  sujet  qui  ne  se  suffit  pas  à  lui-même,  et 
qui  met  l'auteur  dans  l'obligation  toujours  périlleuse  d'avoir  re- 
cours à  un  intérêt  aulre  et  à  des  ornemcns  étrangers;  mais  il  est 
reçu  aujourd'hui  qu'il  ne  faut  juger  les  poètes  que  sur  ce  qu'ils 
font  et  non  sur  ce  qu'ils  peuvent  faire;  ce  n'est  pas  de  leur  ta- 
lent mais  de  leur  œuvre  que  la  critique  est  tenue  de  leur  de- 
mander compte;  et  quand  elle  trouve  l'ouvrage  au-dessous  du 
talent ,  elle  peut  le  dire  si  la  fantaisie  lui  en  prend;  mais  cher- 
cher à  établir  ce  qu'elle  dit,  voilà  ce  qui  ne  lui  est  guère 
pennis.  .  i  :  •  ■  . 

En  somme ,  nous  avons  bien  retrouvé  dans  les  scènes  de  pas- 
sion ,  et  notamment  dans  la  dernière  ',  la  même  aptitude  à  les 
dramatiser ,  et  la  même  vigueur  de  dialogue  ;  c'est  toujours 
cette  manière  vive  et  résolue  d'aborder  une  situation  et  de  la 
mener  au  but  à  travers  une  multitude  de  gradations  et  d'alter- 
natives habilement  combinées,  et  pour  l'intelligence  entière 
du  drame,  pour  la  disposition  de  ses  parties,  pour  le  concours 
de  tous  les  détails  à  l'ensemble ,  et  surtout  pour  le  mérite  assez 
secondaire  peut-être,  mais  d'une  grande  importance  au  théâtre. 
celui  de  la  mise  en  scène  nous  praît  avoir  été  aussi  heureux 
que  dans  Christine. 

On  sait  que  d'ordinaire  le  style  marche  avec  la  pensée  des 
auteurs,  et  qu'il  se  teint  de  leurs  sentimens,  nous  le  trouverions 
ici  tantôt  faible  et  indécis  dans  son  allure ,  tantôt  abondant  et 
passionné.  Cette  abondance  facile  et  quelquefois  stérile ,  M.  Du- 
mas fera  bien  de  s'en  défier.  Il  sait  mieux  que  tout  autre  ce  que 
l'on  gagne  à  se  borner  en  écrivant.  —  En  en  châtiant  le  style 
on  fait  pour  un  drame  ce  qu'un  artiste  fait  i>our  un  beau  vase 
dont  il  exécute  les  oniemens ,  il  le  cisèle.  Il  n'y  a  pas  de  grand 
poète  sans  cela. 

Charles  fil  a  été  joue  arec  ensemble ,  quoiqu'un  peu  mol- 
lement. Lockroi  est  bien  placé  dans  le  rôle  d'Yaqoub.  Dans 
.Bérengère  ,  mademoiselle  Georges  a  déployé  son  talent  toujours 
grand  et  si  plein  de  ressources,  Ligier  prouve  chaque  fois  qu'il 
joue  qu'il  mériterait  plus  de  réputation  qu'il  n'en  a.  Mais  ^.  .^^^^ 
après  ces  trob  acteurs ,  on  ne  citerait  plus  un  seul  comédin^O^  q  *0^ 


■^^ 


U8 


L'ARTISTE. 


dans  la  pièce  de  M.  Dumas  ,  c'est  dire  qu'il  n'y  en  a  pas  d'au- 
tres à  rOdéon. 


GYMNASE  DRAMATIQUE. 


^a-  ^^vMiae   MJuine,    ^(JcucdevMe  eii^  aeujo  acfeJ , 


PAR  H.  BIYARD. 


Est-ce  la  Grande  Dame  ou  une  Grande  Dame  7  un  type 
ou  une  individualité',  la  règle  ou  l'exception ,  un  caractère  ou 
une  fantaisie? 

On  dit  vraie  l'histoire  qui  fait  le  fond  de  cette  pièce.  L'his- 
toire est  horrible ,  mais  la  pièce  est  jolie  :  jugez  combien  elle 
doit  plaire.  La  voici  dans  sa  coquette  nudité'. 

Une  grande  dame,  une  duchesse  a  jjour  amant  un  jeune  et 
beau  roturier^  elle  l'a  lance'  dans  ce  qu'on  appelle  la  carrière 
des  honneurs ,  c'est-à-dire  qu'on  l'a  attaché  à  une  ambassade. 
Jusque-là,  rien  que  de  très-légitime j  il  n'y  a  pas  besoin  d'être 
grande  dame  pour  en  agir  ainsi  avec  son  amant.  Mais  voilà  que 
la  duchesse  s'ingère  de  marier  celui  qu'elle  aime;  à  qui?  à  une 
belle  personne ,  riche ,  mais  élevée  loin  du  monde  et  sans  édu- 
cation. «  C'est  une  femme  que  je  lui  donne ,  se  dit  à  part  soi  la 
duchesse,  mais  je  garde  un  amant.  » 

Ce  calcul ,  qui  n'est  ni  beau  ni  charitable ,  est  au  moment  de 
devenir  une  maladresse;  vous  allez  voir  comment. 

Adèle,  c'est  le  nom  de  la  nouvelle  épouse,  est  folle  de  son 
inari ,  sans  cela  point  de  pièce  ;  Ferdinand  est  infidèle ,  cela  se 
conçoit;  Adèle  est  jalouse,  c'est  dans  l'ordre.  Ne  voyant  pas  au 
doigt  de  son  mari  la  bague  conjugale,  elle  conçoit  un  premier 
soupçon,  bientôt  confirmé  par  la  découverte  qu'elle  en  fait  au 
doigt  de  la  duchesse. 

C'est  à  cette  bague  que  va  se  rattacher  toute  la  destinée  de  la 
pauvre  Adèle.  Ferdinand  reprend  l'anneau  à  la  duchesse  et  le 
fait  rendre  à  sa  femme;  le  bonheur  renaît  dans  le  cœur  de  celle- 
ci.  Mais  voilà  qu'en  l'examinant  elle  n'y  trouve  plus  son  nom  : 
c'est  celui  d'Emma  qu'elle  y  voit,  le  nom  de  la  grande  dame! 
Désespoir  d'Adèle  ;  retour  vers  elle  de  Ferdinand  qui  a  décidé- 
ment rompu  avec  sa  maîti-esse,  mais  trop  tard  pour  s'éviter 
l'affreux  spectacle  de  sa  femme  qui  s'est  empoisonnée  et  qui 
vient  mourir  sur  la  scène. 

Il  y  a  dans  ce  petit  drame ,  un  peu  noir  pour  le  Gymnase  , 
deux  ou  trois  situations  attachantes,  un  caractère  vrai,  celui 
de  la  duchesse;  un  caractère  faux,  celui  de  Ferdinand;  un  ca- 
ractère qui  n'est  ni  vrai  ni  faux ,  celui  d'Adèle.  Ajoutez  à  cela 
des  scènes  passablement  filées ,  des  mots  comme  il  ne  s'en  dit 
qu'au  Gymnase,  un  dialogue  qui  déguise  assez  bien  sa  vieille- 
rie sous  un  cliquetis  de  jolies  antithèses  ,  véritable  pastiche  de 
M.  Scribe ,  et  vous  aurez  une  idée  du  succès.  Madame  Gréve- 
don  y  a  contribué  ,  mademoiselle  Léontine  Fay  y  est  pour  beau- 
coup ;  comme  on  voit,  il  reste  quelque  chose  à  M.  Bayard. 


THEATRE  DES  VARIÉTÉS. 

^£afUara.  éf  J^orvianu, ,    ^Laïuievi^fe  en  un  a  de. 

Vieille  parade ,  rajustée  tant  bien  que  mal  ;  Madame  Gré- 
goire,  Préville  et  Taconnet,  Lantara  et  une  douzaine  d'au- 
tres vaudevilles  aidant  :  une  pièce,  n'en  cherchez  pas.  Il  y  a 
des  demandes  et  des  réponses,  ce  qu'en  langue  vulgaire  on 
nomme  un  dialogue;  et  puis  des  couplets  assez  ronds,  assez 
francs,  que  Cazot  a  chantés  gaiement  et  de  bonne  grâce.  C'est  à 
lui  la  réussite ,  si  toutefois  il  y  en  a  une. 


THÉÂTRE  DU  PALAIS-ROTAL. 

.^a-    i/icce  u/tiiau^ , 

PAB  M.  ALEXAMOBE. 

Il  y  avait  une  idée  comique  dans  l'acte  notarié  que  signe  un 
jeuve  fasliionable ,  acte  par  lequel  prenant  une  femme  ,  il  s'i- 
magine prendre  belle  dot  et  grandes  espérances  ,  tandis  qu'il 
devient  le  beau-frère  de  quatre  ou  cinq  marmots,  le  gendre  d'un 
magot,  le  neveu  d'un  bedeau  ,  et  le  cousin  d'un  nigaud. 

Le  public  n'a  pas  ri,  quoiqu'il  en  eût  bonne  envie  :  demi- 
succès  quand  Samson  était  en  scène ,  demi-chute  quand  la  toile 
a  baissé. 


ttauuflkô. 


—  M.  le  général  baron  Athalin  vient  de  présenter  au  Roi 
M.  Henriquel-Dupont,  auteur  de  la  gravure  du  Gustave  fVasa. 
Sa  Majesté  a  manifesté  à  ce  jeune  artiste  sa  haute  satisfaction 
pour  ce  bel  ouvrage. 

—  On  pousse  avec  vivacité  à  l'Opéra  les  répétitions  de  Ro- 
bert-le-Diable ,  grand  opéra  féerie  en  cinq  actes.  Ce  nouvel 
ouvrage,  de  MM.  Scribe,  Delavigne  et  Mayerbeer ,  pour  le- 
quel M.  Véron  a  fait  de  grandes  dépenses  de  costumes ,  de 
décorations  et  de  mise  en  scène,  sera  représenté  dans  les  pre- 
miers jours  de  novembre.  Cet  opéra  promet  de  ramener  à 
l'Académie  royale  de  musique  les  beaux  jours  de  la  Lampe 
merveilleuse ,  qui  à  son  apparition  a  eu  un  succès  de  deux 
cents  représentations. 

—  La  deuxième  édition  des  Mémoires  de  M.  Lavalelte  est 
sous  presse  ;  elle  paraîtra  dans  le  courant  de  la  semaine  pro- 
chaine. Un  nouveau  succès  l'attend. 


L'ARTISTE. 


U9 


I3frtuir-:2lrte. 


PROSPECTUS 


^a  t/ffcte/e  ar-j  tyôiiuJ  flro    (yK>r/j. 


EXTRAIT    DES    STATUTS. 


La  société  des  Amis  des  Arts,  recréée  en  1816,  s'est 
reconstituée  sur  de  nouvelles  bases,  sous  la  protection  du 
Roi ,  qui  a  délégué  à  S.  A.  R.  M''  le  duc  d'Orléans 
l'exercice  de  son  protectorat. 

1°  Elle  est  administrée  par  un  comité  de  62  membres 
dont  42  titulaires  et  20  honoraires.  Ces  membres  nommés 
par  l'assemblée  générale  des  actionnaires  seront  annuelle- 
ment renouvelés  par  quart;  ils  doivent  être  propriétaires 
de  -i  actions  au  moins. 

,  %  Parmi  les  62  membres,  il  y  a  16  artistes. 

3"  Le  prix  de  chaque  action  est  de  vingt-cinq  francs. 

4"  Les  fonds  de  la  société  sont  employés  de  la  manière 
suivante  : 

1°  Ln  dixième  pour  les  frais  d'administration  et  les 
dépenses  imprévues. 

2°  Trois  quarts  (déduction  faite  du  dixième  ci-dessus) 
en  acquisitions  de  tableaux,  dessins,  statues,  vases, 
bas-reliefs,  bronzes,  et  terres-cuites,  le  tout  original, 
et  provenant  des  ateliers  des  artistes  vivans  de  l'école 
française. 

3°  Un  quart  pour  la  gravure  et  la  lithographie. 

1)0  Les  lots  se  composent  des  acquisitions  d'objets 
d'art,  et  de  125  épreuves  avant  la  lettre  de  la  gravure 
de  l'année ,  de  telle  sorte  qu'il  y  ait  un  lot  sur  huit  actions. 

6"  Toute  action  non  favorisée  du  sort  donne  droit  à 
une  épreuve  avec  la  lettre  de  la  gravure,  ou  h  une  épreuve 
de  la  lithographie  importante  que  le  comité  fait  exécuter 
chaque  année. 

7»  Après  le  tirage  les  planches  et  les  pierres  sont  bri- 
sées. 

8°  L'unique  but  de  la  société  étant  la  prospérité  de 
l'art ,  et  rencourageuient  des  artistes  aux  travaux  des- 
quels il  importe  de  donner  une  grande  publicité,  il  y  aura 
chaque  année  une  exposition  publique  de  tous  les  ouvrsges 
qui  seront  adressés  au  comité. 

Cette  exposition,  divisée  en  périodes  dont  chacime  sera 

TOME    II.       H'    LIVRAISOK. 


au  plus  de  deux  mois,  aura  lieu  depuis  le  l*'  novembre 
jusqu'au  50  avril  ;  elle  ne  donnera  lieu  a  aucuns  frais  pour 
les  artistes,  et  l'entrée  en  sera  gratuite. 

9"  A  l'expiration  de  chaque  période,  tout  ouvrage  qui 
n'aura  pas  été  acquis  par  la  société  ou  par  des  tiers  sera 
remis  a  l'auteur;  toutefois  les  productions  des  artistes- 
actionnaires  pourront  rester  exposées  pendant  une  seconde 
période. 

10"  Sera  admis  a  exposer  dans  le  local  de  la  société 
tout  artiste  ou  amateur  qui  aura  eu  un  ouvrage  au  salon, 
ou  dont  la  production  sera  reconnue  par  le  comité  digne 
d'être  présentée  au  public. 

11°  En  déposant  un  ouvrage  au  secrétariat,  l'auteur 
sera  tenu  d'en  indiquer  le  prix  invariable ,  qui  sera  enre- 
gistré et  communiqué  aux  acquéreurs. 

12"  Un  mois  apvrs  le  tirage,  le  comité  rend  a  l'assem- 
blée générale  des  actionnaires  le  compte  de  la  gestion 
de  l'année  qui  vient  de  s'écoiiler,  et  de  la  situation  de  la 

société. 

L'exposition  de  i83i  aura  lieu  le  i5  novembre  prochain. 
On  délivre  des  à  présent  les  actions  à  la  calcograpLie  du  Muse'e 
Royal ,  hôtel  d'Angevilliers  ,  rue  de  l'Oratoire  ,  n"  4  >  •ous  les 
jours,  excepte  les  dimanches  et  fêtes,  depuis  1 1  heures  jusqu'à  4- 
S'adresser  à  M.  Coulom  ,  prépose'  à  la  vente  des  estampes. 

Nota.  On  peut  prendre  connaissance  des  statuts  dans  la  salle 
des  séances  de  la  société  des  Amis  des  Arts,  au  Louvre. 


jTittcraturf. 


LE   BENITIER. 

Toutes  les  merveilles  de  l'architecture  du  moyen  âge 
s'en  vont  en  ruines,  sur  toute  la  surface  de  l'Europe.  L'Al- 
lemagne et  l'Angleterre,  soit  indifférence  ou  respect,  ne 

«4 


^50 


L'ARTISTE. 


sont  pas  si  hâtives  a  détruire  ;  mais  le  temps  et  l'ignorance 
sauront  bien  faire  pour  eux  ce  que  la  France,  pour  son 
compte,  accomplit  avec  une  ardente  impiété.  Encore 
quelque  vingt  ans ,  et  l'on  aura  peine  à  retrouver  uue 
cathédrale  qui  se  tienne  sur  ses  deux  tours ,  comme  un 
cavalier  sur  ses  élriers. 

Allez  a  Soissons,  et  vous  verrez  des  ruines;  allez  a 
Reims ,  et  vous  verrez  Saint-Remi  chancelant  et  trem- 
blant presque  au  moindre  vent.  On  badigeonne  Notre- 
Dame  et  on  affuble  de  chapiteaux  soi-disaut  corinthiens 
les  ogives  du  portail.  Dérision  et  misère  !  je  ne  déses- 
père pas  de  voir  notre  église  métropolitaine  arriver,  au 
bout  d'un  certain  nombre  de  transformations  successives, 
a  la  même  régularité  officielle,  a  la  même  maçonnerie 
militairement  alignée ,  que  la  rue  de  Rivoli.  Que  Dieu  en- 
voie seulement  une  douzaine  de  neveux  a  nos  architectes, 
ma  prophétie  se  trouvera  bientôt  incomplète.  Réparations 
et  corrections  c'est  tout  un. 

Aujourd'hui  qu'il  en  est  temps  encore,  il  faut  savoir 
gré  à  ceux  qui  essaient  de  conserver  les  derniers  souve- 
nirs  de  cette  forme  de  l'art ,  qui  fut  pendant  dix  siècles 
l'expression  la  plus  complète  et  la  plus  haute  de  la  pensée 
humaine.  Cologne,  Reims,  Canterbury,  Paris,  Chartres, 
Amiens,  Strasbourg,  n'ont  pas  retenu  le  nom  du  poète 
qui  a  construit  leur  plus  beau  poème,  leur  épopée  de  mar- 
bre et  de  pierre.  Mais  qu'importe  a  la  beauté  de  l'œuvre 
le  nom  de  l'ouvrier? 

Dans  un  voyage  en  Normandie,  M.  Paul  Huet,  connu 
déjà  par  de  naïfs  et  vrais  paysages,  et  placé  cette  année  a 
la  tête  d'une  nouvelle  école,  a  recueilli  un  fragment 
d'architecture.  Il  a  copié  fidèlement;  et  il  se  trouve  que, 
grâce  a  la  sincérité  de  son  crayon ,  un  accident  dénature, 
si  simple  en  apparence,  renferme  un  symbole  religieux 
poétique.  Une  vieille  femme  et  deux  cnfans  assis  sur 
les  ruines  d'une  église  ;  une  famille  de  désespoir  et  de 
misère  aux  pieds  d'un  bénitier!  Pour  Lamartine,  Words- 
worth  ou  Kirkewhite,  c'est  xm  beau  sujet  de  poème. 
Pour  ceux  qui  aiment  l'architecture  et  qui  comprennent 
tout  ce  qu'il  y  a  de  grand  et  de  profond  dans  un  temple 
brodé  à  profusion  de  toutes  les  fantaisies  de  l'imagination, 
de  toutes  les  inventions  de  la  poésie,  la  plus  haute  et  la 
plus  sainte  de  nos  facultés,  c'est  tout  simplement  un 
fragment  précieux ,  qui  console  du  vandalisme  et  de 
l'impéritie  des  vitruves  parisiens,  qui  maçonnent  un  mo- 
nument comme  une  rue ,  et  pour  qui  la  Bourse  est  le  der- 
nier mot  du  génie. 


L'INTERIEUR    D'UN   HAREM. 


PERSONNAGES. 


MADHAVIA  ,  rajah  indien. 
MA'l'ALI,  chef  de  ses  eunti(|ucs. 
MANTAMI,  un  de  ses  esclaves. 
MAMIA ,  maîtresse  de  Tippo. 


SACONTALA,)   femmes  de 
DARMA,  j    Madhavia. 

Un  Santon  ou  homme  de  lois. 
Eunuques,  Femmes,  etc. 


La  scène  est  à  31ulaca. 

SCÈNE  PREMIÈRE. 

Jardins  du  rajah. 
MANTAMI  seul ,  travaillant. 

Travaille,  Mantami,  travaille  I...  Bêche,  plante;  que  la 
sueur  ruisselle  de  ton  front  comme  l'eau  de  ton  arrosoir  I...  Ce 

soir  une  douce  main  l'essuiera Oui,  je  suis  plus  heureux 

que  mon  maître  le  rajah....  plus  heureux  cent  fois!...  Il  ne 
sait  que  faire  de  toute  sa  joumc'e;  au  lieu  de  ma  fatigue  ,  il  a 
l'ennui  :  c'est  encore  pire....  Lorsqu'arrit'e  la  nuit,  il  ne  sait 
qui  choisir  de  toutes  ses  femmes ,  car  il  n'en  aime  aucune ,  et 
pas  une  ne  l'aime.  Une  plus  belle  taille ,  des  yeux  plus  n^irs^ 

des  formes  plus  riches,  voilà  tout  ce  qui  peut  le  décider 

Infortuné!  il  a  toujours  acheté'  et  jamais  reçu  de  faveurs....  Et 
nloi ,  quand  le  soleil  disparaîtra  derrière  les  montagnes ,  alors 
commencera  mon  jour  :  alors  une  déesse  m'attendra  dans  ime 
pauvre  chaumière ,  au  bord  du  fleuve,  sous  un  bosquet  de  pal- 
miers; et  quand  j'arriverai  fatigue,  haletant ,  elle  cssjiicra  ma 
sueur,  me  fera  un  repas  des  fruits  qu'elle  a  cultivés,  un  lit  de 
la  natte  qu'elle  a  tressée...  Tout  me  vient  d'elle;  tout  en  moi 
n'est  que  par  elle...  Alors  plus  d'esclavage  ,  de  soucis,  de  fa- 
tigue :  il  ne  reste  plus  que  deux  âmes...  etbieutôt  qu'une  arae... 
Oli  !  tant  que  j'aurai  ces  douces  nuits  pour  couronner  mes  misé- 
rables jours,  tant  que  cet  espoir  fera  raidir  mes  bras  contre  la 
fatigue,  peu  m'importe  le  reste Aussi  bien,  voilà  mon  tré- 
sor qui  grossit  :  encore  quelques  mois  de  gages,  et  je  rachèterai 
ma  liberté  et  je  ne  vivrai  que  pour  elle....  J'irai  lui  porter  ce 
soir  mon  salaire  de  trois  jours ,  car  voilà  trois  jours  que  mes 
travaux  m'ont  retenu  Ibin  d'elle Le  rajah  !... 

SCÈNE   II. 

MADHAVIA  ,  MANTAMI. 

MADHAVIA. 

C'est  toi,  Mantami...  Tu  travailles...  Comment  vont  mes 
plantations  de  palmiers?...  Bien  ,  à  ce  qu'il  me  semljle  :  voici 
de  beaux  fruits!  ils  attestent  les  soins  du  jardinier...  Tiens  , 
prends  ces  trente  pagodes. 

MANTAMI. 

Je  vous  rends  grâce,  seigneur,  {yi part.)  Encore  cola  à  lui 
porter.  Le  bonheur  ce  soir ,  la  liberté  bientôt. 


L'ARTISTE. 


im 


MADHAVIA. 

Je  destinais  cette  l)ourse  à  Matali,  le  chef  de  mes  eunuques; 
mais  il  s'acquitte  si  mal  du  soin  de  recruter  mon  harem  que 
j'ai  pense  qu'il  ne  devait  y  avoir  nul  salaire  là  où  il  n'y  avait 
nul  mérite...  Voilà  trois  mois  qu'il  ne  m'a  amené'  de  femmes  I 
Toutes  les  miennes  commencent  à  ni'cnnuyer...  J'en  ai  à  peine 
trente...  c'est  si  monotone!...  Aussi ,  si  la  maladie  qui  me  dé- 
vore me  force  à  tracer  bientôt  mes  dernières  volontés ,  je  ne  dé- 
signerai pour  être  brûlé  sur  mon  bûcher  que  lui,  pour  le  punir, 
et  mon  épouse  Sacontala  qui  me  l'a  demandé  par  ambition. 

MANTAMI. 

Et  vos  autres  esclaves,  vos  autres  femmes  ? 

MADUAVIA. 

Liberté  à  tous  comme  à  moi!  Délie  de  la  vie,  je  les  délierai 
de  l'esclavage...  A  toi,  dont  le  langage  et  les  sentimens  annon- 
cent un  homme  au-dessus  de  son  état ,  je  te  laisserai  quelque 

bien  :  justice  à  toust  Tes  travaux  ont  mérité  récompense 

Mais  j'aperçois  Matali,  avec  un  palanquin  fermé  qui  le  suit  : 
qu'est-ce  que  cela  ? 

SCÈNE  IZX. 

Les  mêmes  ,  MATALI. 


Vous  ne  vous  plaindiez  plus ,  maître ,  de  mon  inactivité  à 
servir  vos  plaisirs  :  je  vous  amène  ime  femme  aussi  belle  qu'une 
déesse. 


Où  l'as-tu  achetée  ? 


MADHAVIA. 


MATALI. 


Elle  n'a  pas  voulu  se  vendre;  alors  nous  l'avons  enlevée  de 
force...  Elle  était  seule  dans  une  petite  chaumière  au  bord  du 
fleuve,  sous  un  massif  de  palmiers. 

MANTAMi  ,  <jue  saisit  la  plus  vive  agitation. 
Au  bord  du  fleuve  ! . . .  sous  un  massif  de  palmiers  ! 

MADHAVIA. 

Bon  :  c'est  une  affaire  que  j'arrangerai  avec  le  santon.  Je 
mettrai  un  bâillon  doré  à  la  loi  :  c'est  à  lui  que  je  paierai  le 
prix  de  mon  esclave...  Maintenant  je  veux  la  voir. 

MATALI. 

Elle  est  dans  ce  palanquin  fermé  à  tous  les  regards ,  excepté 
aux  vôtres. 

MADHAVIA. 

Fai.s-le  avancer...  Et  toi ,  Mantaini ,  va-t-en. 

MANTAMI. 

Maître... 


MADBAVIA. 

Eh  bien!...  Sais-tu,  malheureux,  que  si  ton  œil  la  voyait , 
il  verrait  en  même  temps  sa  mort? 

MANTAMI  ,  à  part. 
Je  le  crains... 

MADHAVIA. 

Sors  ,  et  ne  regarde  point  derrière  toi. 

(  Mantami  son  un  instant,  puis  rentre  sans  être  vu  cl  «e  cache  derrière 
des  arbres,  ) 

MÀTAhi,  faisant  signe  aux  autres  eunuques  d'apporter  le 
palanquin. 

Maître ,  vous  pouvez  maintenant  la  voir;  mais,  si  vous  m'en 
croyez,  vous  différerez  jusqu'à  ce  soir. 


MADHAVIA. 


Pourquoi  ? 


Elle  est  si  défigurée  ])ar  la  douleur  ;  ses  joues  et  ses  yeux 
sont  si  rouges  et  si  boiifCs  de  larmes;  elle  est  tellement  couverte 
de  poussière  et  de  sang  par  suite  de  la  lutte  qu'elle  a  soutenue 
contre  nous,  qu'elle  n'est  point  digne  même  de  vous  être  mon- 
trée :  vous  jugeriez  trop  mal  de  sa  beauté  et  de  mon  goût. 

MADHAVIA. 

Eh  bien ,  à  ce  soir. . .  D'ici  là ,  que  le  bain ,  les  essences  et  la 
parure  lui  rendent  toute  sa  fraîcheur  et  sa  beauté...  Faites  en- 
trer le  palanquin  dans  le  harem. 

(  En  ce  moment  le  palanquin  passe,  porté  par  quatre  esclaves.  —  On 
entend  une  voix  de  femme  qui  pousse  des  sanglots  et  crie  :  ^u  J.-- 

cours.'j 

MANTAMI ,  tombant  la  face  contre  terre. 
C'est  elle!... 

MADHAVIA. 

Il  paraît  que  celle-là  est  sauvage....  Eh  bien!  tant  mieux  ! 
Je  suis  las  de  l'intrépide  bonne  volonté  et  des  complaisances 
inépuisables  de  mes  femmes;  et,  ne  fût-ce  que  par  curiosité, 
je  veux  savoir  ce  que  c'est  que  de  ravir  des  faveurs  après  en 
avoir  tant  reçues.  I-a  paix  vaut  mieux  que  la  guerre  ;  mais  la 
guerre  pour  un  temps  vaut  mieux  que  la  paix  éternelle —  Ren- 
trons. 

(  Rentrent  Madliavia  ,  Matali  et  Ions  les  eunuques.) 

SCÈNE  XV. 

MANTAMI ,  resté  quelques  momens  sans  connaissance , 
reprenant  ses  sens  et  se  relevant  péniblement. 

C'est  elle!....  c'est  elle!...  plus  de  doute....  Ils  m'ont  pris 
mon  trésor,  ma  vie,  mon  seul  bien  ,  mon  seul  amour  !...  Mal- 
heureux! je  n'étais  pas  là  pour  la  défendre  et  jiour  réduire  en 
poussière  ces  vils  euuuqtirs  avec  mon  bras  d'homme!...  Mal- 


^m 


L'ARTISTE. 


heur!  malheur  !...  Ils  ont  trouvé  le  nid,  ils  ont  enlèves  les  petits 
quand  la  mère  était  absente  !...  Pauvre  Mamia  !  ils  t'ont  enle- 
vée malgré  tes  pleurs ,  tes  cris ,  ta  résislance  ! ...  Ils  t'ont  blessée 
peut-être!...  Ah!  les  tigres!...  Non!  te  perdre,  c'est  plus  que 
la  mort  ! . . .  Je  vais  trouver  le  rajah. . .  je  lui  dirai  :  «  Vous  avez 
trente  femmes ,  des  trésors ,  des  maisons ,  des  jardins  ;  moi  je 
n'ai  qu'elle  au  monde  :  ne  me  la  prenez  pas  !...  »  Je  lui  parle- 
rai; je  le  supplierai,  je  le  menacerai...  je  le  dévorerai  s'il  ne 
veut  pas  me  la  rendre  ! . . .  Ne  perdons  pas  un  instant  ! 
(  Il  s'élance  à  la  porte  du  harem  et  y  frappe.  ) 

MATAU,  sortant. 
Qui  est  là? 

MANTAMI. 

Moi. . .  je  veux  parler  au  seigneur  rajah. 

MATALI. 

Personne  ne  peut  lui  parler  :  il  est  dans  son  harem. 

MANTAMI. 

Misérable  !  je  suis  perdu  !  Il  l'a  déjà  vue  :  il  ne  voudra  pas 
me  la  rendre!...  Matali,  au  nom  du  ciel,  laisse-moi  entrer  ! 

MATALI. 

Ce  serait  notre  mort  à  tous  deux...  Va  t-en ,  te  dis-je. 


MANTAMI. 


Malheureux  que  je  suis  ! . . 


(Il  sort. 


SCENE  V. 


MATALI  ,    seul. 


Malheureux  ! . . .  il  se  trouve  malheureux,  cet  homme,  à  qui, 
pour  recouvrer  le  bonheur  ,  il  ne  faut  que  des  crimes!...  Et  il 
ose  se  plaindre,  lui  qui  peut  encore  retrouver  l'espoir,  fût-ce 
dans  le  sang  !...  Ah  !  si,  comme  pour  moi,  les  hommes  sans  pi- 
tié ,  dès  son  enfance ,  lui  avaient  été  le  bonheur  pour  le  faire 
servir  à  leurs  plaisirs;  s'ils  l'avaient  jeté  comme  moi,  misérable, 
sanglant  et  mutilé,  sous  un  ciel  de  feu,  sur  une  terre  de  feu  , 
avec  une  ame  de  feu  et  devant  des  regards  de  feu!...  S'ils 
lui  avaient  crée,  comme  à  moi,  un  sexe  inconnu  pour  le- 
quel il  n'est  ni  amour,  ni  paternité,  ni  maternité,  ni  af- 
fections, ni  gloire,  ni  rien  au  monde;  où  l'homme  disparu 
n'a  laissé  que  le  geôlier!...  Pourquoi  n'ont-ils  pas  étoufle  en 
moi  un  germe  de  passion  qui  ne  peut  fleurir  et  meurt  sans 
cesse  avorté?...  Pourquoi  n'avoir  pas  éteint  tout-à-fait  ce  vol- 
can sans  cratère?...  Ah!  les  hommes!...  les  cruels!  qui  ne 
m'ont  pas  écrasé  la  tête  entre  deux  pierres  ! . . .  Je  les  hais 
comme  un  proscrit  abhorre  ses  concitoyens  qui  l'ont  exilé!... 
Un  eunuque ,  cela  ne  peut  pas  être  aimé ,  mais  cela  peut  être 
craint;  cela  ne  peut  assouvir  de  passion  que- la  vengeance  :  je 
satisferai  du  moins  celle-là  ,  si  on  peut  le  faire!...  Guerre  à 
l'humanité  entière  ! . . .  Que  d'époux  j'ai  trouljlés ,  que  de  cœurs 
j'ai  désunis,  que  de  familles  j'ai  désolées,  pour  peupler  le  ha- 


rem de  mon  maître!...  Mais  j'ai  rendu  celui-là  heureux  en  pu- 
nissant les  autres ,  et  cette  pensée  m'est  insupportable!..,  Au- 
jourd'hui encore ,  cette  femme  que  j'ai  mise  dans  son  lit ,  celte 
Mamia ,  je  l'aime ,  je  la  voudrais ,  fût-ce  sur  une  couche  de 
charbons  ardens  !..  En  la  voyant,  j'ai  senti  ce  que  je  ne  croyais 
pkis  sentir...  J'ai  oublié!...  Mon  sang  écume  de  rage  en  pen- 
sant que  je  la  livre  au  rajah!...  Mais  elle  était  heureuse  avec 
Mantami  :  j'aime  mieux  qu'elle  soit  à  celui  qu'elle  n'aime  pas. 
Pour  le  plaisir  d'une  créature,  c'est  le  malheur  de  deux  autres  : 
j'y  gagne...  Mais  cependant  lorsqu'il  faudra  la  déshabiller,  la 
faire  baigner  et  parfumer,  et  la  conduire,  par  le  passage  secret, 
au  lit  de  mon  maître...  Rage!...  Et  dire  que  jamais!..  0  Man- 
tami !  tu  te  plains  !  toi  qui ,  à  défaut  du  présent ,  as  l'espoir  ou 
le  souvenir  !.. .  tu  te  plains  !...  Allons,  il  est  temps  de  rentrer; 
voici  bientôt  la  nuit.  Que  ce  reste  d'homme  qui  est  en  moi 
s'endorme...  Place  à  l'eunuque! 

(II  sort.) 

SCÈNE   VI. 

L'intërieur  do  harem.  —  Salle  donnant  sur  les  jardins  particuliers. 
MATALI,  seul. 

Allons ,  voici  l'heure  où  mon  maître  va  choisir  sa  compagne 
pour  la  nuit  :  il  faut  lui  amener  tout  son  troupeau  de  créatures 
humaines...  Ah!  qu'il  les  prenne  toutes  pourtant,  je  n'en  tuis 
point  jaloux;  mais  qu'il  en  laisse  une...  Mamia!  Mamia!...  Il 
faudra  bien  pourtant  qu'il  arrive  un  moment  où  je  te  mènerai  à 
lui ,  où  je  te  laisserai  dans  ses  bras...  Oh!  d'ici  là  que  la  terre 
s'cntr'ouvre  ou  que  les  murs  du  harem  croulent  sur  ma  tête!.. 
Il  va  vouloir  la  voir  ce  soir,  et  s'il  la  voit,  peut-il  hésiter  à  la 
choisir?...  Misérable!...  Ah!  quoi  qu'il  arrive,  il  ne  la  possé- 
dera pas  :  je  le  tuerai  plutôt!... 

(II  ouvre  la  porte  des  appartcmcns  de  toutes  les  femmes,  qui  entrent 
très-parées.  — Une  d'elles  entre  en  se  traînant.) 

SCÈNE   VII. 
MaTALI,  SACONTALA,  DARMA,  et  autres  femmes. 

SACONTALA. 

Ah!  qu'on  aime  à  respirer  l'air  du  soir,  quand  on  a  étouffé 
toute  une  journée  dans  l'atmosphère  d'une  prison  ! 

DARMA,  s' approchant  de  la  fenêtre. 

Que  la  brise  du  soir  est  douce  quand  elle  passe  par  les  jar- 
dins! Qte  mon  front  brûlant  sent  avec  délices  ce  vent  qui  le 
rafraîchit  avec  son  grand  éventail  de  palmiers!...  Oh!  il  me 
semble  qu'une  main  invisible  berce  ma  douleur  dans  mon  cer- 
veau pour  l'endormir. 

SACONTALA ,  s' approchant  d'elle. 
Qu'avez-vous? 

DARMA. 

Je  ne  sais,  mais  je  souffre;  je  sens  mon  corps  se  dissoudre  et 
mon  ame  qui  veut  fuir. 


L'ARTISTE. 


■135 


UNE  FEMME ,  à  uitc  auti'e. 
Comme  Darma  est  pâle .' 

DEUXIÈME    FEMME. 

Que  sa  parure  est  négligée  ! 

PREMlÈnE    FEMME. 

En  revanche ,  Sacontala  n'a  jamais  mis  plus  de  lusc  et  de 
rccLcrchc  dans  la  sienne. 

SACONTALA ,  à  Darma. 

Comment  avez-vous  trouvé  ce  fruit  d'Europe  que  je  vous  ai 

envoyé? 

DARMA. 

Ail  !  Combien  je  vous  rends  grâce  !  Cela  a  réveille'  tous  mes 
souvenirs  de  ma  patrie...  Oh.'  la  France!...  la  France!  Là  sont 
la  liberté,  le  bonheur,  vers  lesquels  s'envole  mon  arae  comme 
un  oiseau  qui  retourne  à  son  nid  !...  Là,  le  soir,  de  riches  ap- 
partemens  inondes  de  lumière,  des  danses,  des  spectacles  mer- 
veilleux, les  promenades  sous  des  bosquets  parfumés...  Là  on 
peut  choisir  "entre  mille  adorateurs,  au  lieu  d'être  ramassée 
entre  mille  esclaves...  Oh  !  j'ai  revu  tout  cela  le  temps  que  la 
saveur  céleste  de  ce  fruit  a  rafraîchi  mes  lèvres...  {Avec  dou- 
leur.) Oh!... 

(  Elle  tombe  sur  un  lit  de  coufsins. 


SACOMTALA. 

Vous  souffrez  encore?... 


• 


DARMA ,  délirante. 

Plus,  plus!..  Oh  !  des  convulsions!...  des  hoquets  de  mort!... 
C'est  l'agonie  ! . . .  Tout  tourne  autour  de  moi. ...  Oh  !  ma  mère  ! 
elle  me  berçait...  elle  me  chantait  une  chanson  monotone...  elle 
a  pleuré  quand  je  me  suis  enfuie  avec  Gabriel....  Gabriel,  ils 
t'ont  tue,  les  infâmes  corsaires!...  Tu  voulais  me  défendre  :  ils 
t'ont  assassiné...  Oh  !  mon  ame  s'est  éteinte  avec  la  tienne.... 
Les  embrassemens  d'un  maître  m'ont  toujours  laissée  froide , 
inanimée  :  avec  toi  seul  le  sang  me  bouillonnait  au  cœur...  Oh  ! 
les  beaux  momens!...  Leur  souvenir...  je  me  sens  heureuse!... 

(Elle  meurt.) 
SACONTALA. 

Elle  se  sent  heureuse...  Oh!  c'est  qu'elle  meurt. 

(  Toutes  les  rcmmcs  entourent  Darma,  cherchent  inutilement  \  la  ré- 
veiller ,  et  répètent  en  déguisant  mal  leur  joie  :  HIoru!  ) 


S  CENS  VIII. 

1,ES  HÊMEaj  LE  RAJAH  entrant  avec  MATALI. 
(  Les  femmes  se  rangent  en  cercle.  ) 
MATALI. 

Non,  maître,  elle  ne  peut  paraître  devant  vous  :  loin  de  ces- 


cer  de  pleurer,  sa  douleur  a  encore  redouble;  clic  a  réellement 
perdu  toute  sa  l>eauté  :  attendez  qu'elle  l'ait  recouvrée. 


MADHAVIA. 

Attendre —  toujours  attendre!...  Suis-je  fait  pour  attendre? 
Toutefois,  je  veux  bien  y  consentir  encore....  Mai»  qui  vais^c 
choisir  ? 

SACoriTALA ,  à  part. 

Brahma ,  dirige  son  œil  sur  moi  ! 

MADHAVIA. 

Eh  bien  !  je  choisis  Darma. 

TOUTES. 

Darma!... 

MADHAVIA. 

Mais  ou  donc  est-elle? 

SACONTALA. 

Une  maladie —  subite  comme  la  foudfc....  Elle  est  morte  à 
l'instant. 

MADHAVIA. 

Morte  à  l'instant!....  elle  hier  si  pleine  de  fraîcheur  et  de 
beauté!....  Je  ne  sais,  mais  cela  n'est  pas  naturel....  Je  ne 
passerai  la  nuit  avec  aucune  des  femmes  de  mon  harem  :  je 
craindrais  aussi  une  mort  subite....  Matali ,  amène-moi  ta  nou- 
velle capture. 

MATALI. 

Maître... 

MADHAVIA  ,  la  main  sur  son  poignard. 
Eh  bien!... 

(Matali  sort.  ) 

MADHAVIA. 

Pauvre  Darma!....  Je  me  sens  ému On  ne  connaît  le 

prix  de  ce  qu'on  aime  que  loi-squ'on  le  perd  ;  on  ne  sent  com- 
bien votre  cœur  tient  à  vous  que  lorsqu'on  l'arrache. 

SCÈNE    IX. 

Les  mêmes  ,  MATALI ,  MAtlIA. 

(  Chnchotcmens  parmi  les  femmes  a  Tarrivce  de  Mamia.  —  Sacontala 
lui  lance  des  regards  d'envie  cl  d«  colère.  ) 

MADHAVIA. 

Entrez,  entrez,  farouche  rebelle....  Mais,  malgré  sa  dou- 
leur, elle  est  jolie  encore! 

MAMIA. 

Où  rae  conduisez- vous  ? 


A  mon  maître. 


^u 


L'ARTISTE. 


MAMIA. 


Tant  mieux  :  je  vais  lui  demander  justice...  Seigneur,  ce 
misérable  esclave  m'a  enlevée  de  force  à  mon  amant,  à  mon 

maître,  à  mon  époux Vous  n'êtes  pas  complice,  seigneur, 

de  cette  lâcheté'  :  veuillez  me  rendre  à  lui. 

MADHAVIA. 

Vous  me  demandez  im  sacrifice  trop  grand  :  je  ne  sais  point 
blâmer  un  excès  de  zèle  qui  sert  si  bien  mes  intérêts. 

MAMiA,  palissant. 

Ainsi  vous  refusez!.. 

MADHAVIA. 

Sans  votre  propre  inte'rêt  :  jamais  e'pouse  n'aura  été  comblée 
de  plus  de  présens  et  de  plus  d'amour  j  toutes  les  félicités  se 
disputeront  votre  vie. . . 

MAMIA. 

Vos  félicités  ne  fojit  point  le  bonheur....  0  seigneur,  rendez- 
moi  la  liberté  et  l'amour  de  mon  époux!.... 

MADHAVIA. 

L'un  et  l'autre  peuvent  se  remplacer. 

MAMIA. 


Jamais  ! 


MADHAVIA ,  à  Matali. 


Vous    la  ferez   préparer ,    et  vous   me  l'amènerez  à  ma 
chambre  dans  une  heure. 


MAMIA. 


Moi!  dans  une  heure?.. 


Vous-même. 


Oh!  me  prend-il  pour  une  bayadère?...  Seigneur  rajah  , 
savez-vous  ce  que  peut  faire  une  femme  en  fureur? Ma  dé- 
faite pourrait  vous  couler  cher  !  Il  serait  plus  prudent  d'y  re- 
noncer  Prenez  garde!  l'amour  rend  forte,  et  j'en  ai,  mais 

non  pour  vous. 


Qu'importe  ? 


MADHAVIA. 


MAMIA ,  a  genoux, 


genou 


Une  dernière  fois ,  rendez-moi  à  mon  époux  ! 

MADHAVIA. 

Mais  quel  est-il  cet  époux  ? 

MAMIA. 

Son  nom? —  Oh!  je  ne  peux  pas  vous  le  livrer  j....  mais  il 


viendra  vous  bénir  lui-même  s'il  retrouve  sa  Mamia!....  Sei- 
gneur rajah.... 

(  Elle  s'approche  du  rajali ,  dont  elle  embrasse  les  genoux.  ) 


MADHAVIA. 


Qu'elle  est  gracieuse  et  touchante! Les  beaux  bras  !. 

Matali ,  vous  me  l'amènerez  dans  une  demi-heure. 


MAMIA ,  a  part. 

Ah  I  si  je  trouvais  une  arme!...  N'importe  :  je  m'en  ferai 
une. 

(  Matali  Temmène,  et  fait  signe  de  se  retirer  au\  femmes,  qui  sortent 
•    avec  des  gestes  de  colère  et  de  depit.  ) 

o 

SACONTALA ,  à  part ,  d'un  air  découragé. 

Ce  n'est  pas  moi  qu'il  choisit!....  A  quoi  m'a-t-il  servi 
d'empoisonner  Darma? 

SCÈNE   X. 

Jardins  intérieurs  du  liarem.  — Il  fait  nuit. 
MANTAMI  ,  seul. 

Oîi  trouver  Mamia?....  Il  faut  que  je  lui  parle! J'ai  es- 
caladé les  murs  de  ces  jardins  :  si  l'on  m'y  voit ,  je  suis  mort; 
mais  peu  m'importe!...  Mamia  aura-t-elle  succombé?....  Cette 
idée  me  fait  bondir Je  sais  son  amour  pour  moi,  son  cou- 
rage j  mais  la  force s'il  a  employé  la  force Ah!  ma 

vengeance  serait  terrible! Mais  qu'est-ce  que  se  venger? 

c'est  panser  une  blessure  sur  un  cadavre...  Mamia  !  Mamia!... 
(  Mamia  paraît  à  une  fenêtre.  )  C'est  elle  ! . . . .  Mamia  ! 


C'est  toi,  malheureux,  dans  ces  jardins!....  Fais,  ou  tu  es 
perdu  ! 

MANTAMI. 

Eh!  qu'importe  moi?...  Réponds.  Le  rajah  a-t-il  osé?... 

MAMIA. 

Il  va  venir! 


\ 


L'ARTISTE. 


im 


MArfTAMI. 

Il  va  venir.'...  et  tu  le  recevras?., 


Oui. 


MAMIA. 


MANTAMI. 


Comment  ! . . . 

MAMIA,  quittant  la  fenêtre ,  puis  revenant  avec  un  long 
ruban  dont  elle  lui  jette  lu  bout. 

Mets  ton  poignard  au  bout  de  ce  ruban  ;  il  servait  à  attacher 
les  pre'scns  que  le  rajah  m'a  envoyés...  II  servira  au  même 
usage  pour  celui  que  je  veux  lui  faire. 

MANTAMI. 

Que  veux-tu  faire  de  ce  poignard  ? 

MAMIA. 

Donne  toujours. 

(  Mantami  attaclie  le  poignard  au  ruban  ,  que  Maraia  remonte.  ) 
MAMIA. 

Maintenant  je  vais  l'atlcndre.  C'est  moi  qu'il  a  choisie  pour 
lui  donner  une  nuit  agréable  :  ami ,  si  je  ne  la  lui  rends  pas 
bonne,  je  la  lui  ferai  longue....  Sois  tranquille  .  il  ne  me  tou- 
chera pas....  Va-t-cn,  ou  tU'CS  perdu  ! 

(  Elle  quitte  la  fenêtre.  ) 

MANTAMI ,  seul. 

Chère  Mamial...  El|e  le  tuera  ,  j'en  suis  sûr....  Mais  quelle 
mort  horrible  vengera  celle  du  rajah!  A  quels  supplices  n' est- 
elle  pas  réservée!...  Oh!  je  Depuis  supporter  cette  idée  I... 
J'aimerais  mieux  encore,  je  crois...  {appelant.  )  Mamia!.... 
Mamia!...  Que  faire?...  Elle  ne  jicut  reparaître  à  la  fenêtre  . 
sans  doute  quelqu'eunuquc  la  surveille....  Elle  le  fera  comme 
elle  l'a  dit....  Oh  !  par  quel  moyen  lui  épargner  les  tortures  et 
la  mort?...  Il  n'en  est  qu'un  :  c'est  de  les  attirer  sur  moi...  Si 
le  rajah  entre  chez  elle ,  c'est  leur  mort  infaillible  à  tous  deux. . . 
Il  n'y  entrera  pas  :  je  vais  aller  chercher  mon  arc  et  mes  flè- 
ches, et  tuer  le  rajah!... 

SCÈNE  xr. 

Une  autre  partie  des  jardins  du  harem. 
MADHAVIA. 

Oh  !  qu'elle  est  belle  cette  nuit  ! . .  .  Mais  elle  le  sera  moins 
pourtant  pour  moi  dans  ce  jardin  que  dans  l'intérieur  du  ha- 
rem. ...  Oh  !  qu'elle  est  douce  cette  rêverie  du  bonheur  aussi 

charmante  que  le  bonheur  même! Il  me  plaît  de  conquérir 

par  la  force  ces  faveurs  que  la  cupidité  ou  l'ambition  m'ont  tou- 
jours livrées  sans  résistance...  Voici  l'heure  :  allons  dompter  la 
rebelle...  {En  ce  moment  une  flèche  tirée  de  V intérieur  du 
massif  d'arbres  vient  le  frapper  au  cœur.)  Ah!  qu'est-ce 


que  cela?...  Je  suis  mort!...  Au  secours!...  Qui  m'a  frappe'?... 
Oh!  misérable  assassin!...  Au  secours^... 

(Il  tombe.) 

(Entre  Matali,  un  poignard  à  la  main.) 

MATALI.  • 

Tu  n'entt-eras  pas  dans  le  harem ,  ou,  tu  passeras  sur  mon 
corps!...  Non  ,  nul  ne  la  possédera!...  Mais  que  vois-jc?...  Le 
rajah  blesse  à  mort!...  Mantami  m'aura  prévenu...  Sa  flèche  a 
gagné  de  vitesse  mon  poignard. 

KADBAviA ,  apercevant  Matali. 
Matali ,  c'est  toi...  Par  grâce,  vient  me  secourir! 

HATALl. 

Je  suis  à  vous,  maître. 

MADUAVIA. 

Porte-moi  dans  le  harem...  {Matali le  soulève  )  Non  ,  non; 
cela  me  fait  trop  souffrir  :  j'aime  mieux  mourir  ici...  Donne- 
moi  à  boire.  {Matali  lui  apporte  de  l'eau  d'une  fontaine.) 
Merci...  Seul  de  mes  esclaves  tu  m'as  secouru  :  seul  tu  auras 
part  à  mes  faveurs  dernières...  Mais  qui  m'a  frappe? 


Je  le  ; 


Qui 


i? 


MATALI. 


MAEHAVIA. 


MATALI. 


Mantami....  à  qui  j'avais  enlevé  pour  vous  sa  maîtresse 
Mamia. 

MADHAVIA. 

Le  misérable  !...  Je  te  charge  de  me  venger. 

MATALI. 

Je  le  poursuivrai  aveiî  ardeur....  Mais  n'est-il  pas  un  moven 
plus  simple  et  plus  sûr?  La  loi  vous  permet  de  vous  faire  sui- 
vre au  tombeau  par  ceux  de  vos  esclaves  ou  celles  de  vos  fem- 
mes que  vous  voudrez  :  désignez  ces  deux  auteurs  de  votre  mort 
pour  être  brûlés  sur  le  même  bûcher  à  vos  funérailles. 


MADHAVIA. 


Tu  as  raison. 


MATAi.i ,  à  part. 

Ils  eussent  été  trop  contens  si  le  bonheur  eût  été  pour 
prix  de  l'assassinat  du  rajah.  Ils  comptaient  retroii)*0^ 
nuptial  :  voilà  celui  que  je  leur  prépare. 

MADBATIA.  "'  '  " 

Quoi  !  nul  moyen  d'écrire  ?. . . 

MATALI. 

Je  cours  chercher  ce  qu'il  faut. 


iôG 


L'ARTISTE. 


MADHAVIA. 

Non,  non....  La  mQrt  n'attendrait  pas....  Je  n'ai  plus  le 
temps  :  tout  tourne  à  mes  yeux...  Ma  main  faiblit...  Encore 
quelques  instans ,  je  ne  pourrai  plus  faire  un  seul  mouvement... 
Ce  sa«g  et  le  sable  me  suffiront.  [Il  trempe  son  doigt  dans  le 
sang  de  sa  blessure,  et  écrit  sur  la  terre.)  «  Gi-oyez  Matali 
»  comme...  moi-même...  Je  le  charge  de  mes  dernières  volon- 
»  tés....  Je  veux  qu'on  brûle  au  même  bûcher....  après  ma 
»  mort,  un...  de  mes  esclaves  et  une  de  mes...  femmes.  ».... 
Oh!  la  mort  !  horrible  souffrance  !... 

MATALI. 

Maître,  un  dernier  mot  :  Mantami  seulement. 

MADHAVIA.. 

Je  ne  puis...  Je  meurs... 

,  (Il  meurt.) 
MATALI. 

Ah!  tout  est  perdu  !....  Il  a  oublié  ma  fortune  et  ma  ven- 
geance !...  Ma  fortune,  peu  m'importe!  Mais...  n'a-t-il  pas  dit 
qu'on  me  crût  comme  lui-mîme?...  Tout  peut  se  réparer. 

(Entrent  des  eunuques.) 

UN   EUNUQUE. 

Qu'est  devenu  notre  maître?... 

<,  MATALI. 

Vous  le  voyez  :  il  est  mort ,  frappé  par  une  main  inconnue. 
Il  a  tracé  son  testament  sur  ce  sable  avant  de  mourir 5  je  suis 
chargé  de  ses  dernières  volontés....  Allez  chercher  un  santon. 
[Un  des  eunuques  sort.  —  J  part.)  J'aime  mieux  qu'il  n'ait 
point  tracé  le  nom  des  coupables ,  cel^  m'offre  deux  chances  au 
lieu  d'une.  Je  pourrai  toujours ,  après'tout,  les  envoyer  au  bû- 
cher. 

(Entre,  quelques  instans  apiès,  un  santon.) 

MATALI. 

Savant  interprète  de  la  loi ,  je  vous  ai  fait  appeler  pour  con- 
stater la  validité  de  ce  testament  tracé  sur  le  sable  avec  du  sang, 
faute  d'autres  moyens....  On  vous  a  appris  comment  est  mort 
notre  maître?... 

LE    SANTON. 

Quel  est  l'assassin  ? 

MATALI. 

On  l'ignore  ;  mais  nous  le  découvrirons. 

LE    SANTON. 

Mais  est-ce  bien  lui  qui  a  tracé  ces  caractères  ? 

MATAU. 

Je  ne  sais  pas  écrire. 


LE    SANTON. 


Oui...  d'ailleurs  je  reconnais  la  main  du  rajah...  Faites-nous 
donc  part  de  ses  dernières  intentions. 


Liberté  à  tous  ses  esclaves  eunuques  ;  il  donne  tous  les  autres 
à  son  neveu;  il  envoie  ses  femmes  à  son  ami  le  vieux  nabab  de 
Delhaï.  (^  part.)  C'est  cela  :  le  vieux  nabab  est  décrépit ,  et 
les  femmes  sont  comme  perdues.  [Haut.  )  Ses  biens,  terres  et 
argent  à  ses  héritiers  naturels ,  excepté  dix  mille  pagodes  à  son 
eunuque  Matali  et  mille  à  chacun  de  ses  autres  eunuques. 

LES    EUNUQUES. 

Brahma  sauve  l'ame  du  généreux  Madhavia  ! 

LE  SANTON,  à  part. 

Allons ,  il  faut  en  passer  par  ses  volontés.  (  Haut.  )  Mais 
quels  sont  l'esclave  et  la  femme  qui  doivent  le  suivre  au  tom- 
beau par  le  bûcher? 

MATALI. 

Faites  célc'brer  les  funérailles  et  allumer  le  bûcher j  qu'on 
ferme  toutes  les  portes  du  palais;  que  nul  ne  puisse  sortir  jus- 
que là,  et  je  désignerai  les  deux  victimes. 


LE    SANTON. 


Il  suffit. 


SCÈNE  XII. 

(Le  jardin  du  harem  sous  les  fenêtres  de  Mamia.  —  Le  matin.) 
MANTAMI,  MAinA. 

MANTAMI. 

Mamia!... 

MAMIA  ,  paraissant  à  la  fenêtre. 
C'est  toi,  Mantami!...  Où  donc  est  le  rajah? 

MANTAMI. 

Mort!...  Tu  voulais  le  fi-apper;  mais  c'était  moi,  rhomme, 
que  ce  soin  regardait...  Je  l'ai  tué. 


T'a-t-on  découvert? 


MAMIA. 


MANTAMI. 


Non,  pas  jusqu'ici.  Espérons  :  je  trouverai  moyen  de  te 
faire  échapper  dans  le  tumulte  des  funérailles  qui  vont  se  faire 
aujourd'hui;  nous  retrouverons  encore  le  bonheur  et  la  liberté. 


MAMIA. 


J'aperçois  Matali  qui  se  promène...  Sauve-toi ,  Mantami  ;  ta 
présence  ici  ferait  tout  découvrir. 


L'ARTISTE. 


1Ô7 


SCENE   XXII. 

Une  grande  salle  d'cntrëc  du  harem.  —  Au  fond  ,  une  tapisserie  qui 
sert  de  porte  et  qui  cache  la  cour. 

MATALI ,  SACOISTALA ,  qui  entre  en  te  suivant. 

SACONTAl.A. 

Oh  !  au  nom  du  ciell  Matali,  accorde-moi  cet  lionncurl.... 


MATALI. 

Non  ,  te  dis-jcj  laisse-moi. 

SACONTAl.A. 

Que  t'importe? Toi  seul  sais  l'heureuse  femme  désignée 

pour  suivre  le  rajah  ;  tout  le  monde  l'ignore  :  dc'signe-moi. 

MATALI. 

Mais  la  vie  n'a  donc  plus  de  charmes  pour  toi? 

SACONTALA. 

Pour  vivre  veuve ,  déshonorée ,  abandonnée  ,  esclave ,  ou 
pour  être  confondue  dans  une  foule  de  femmes ,  inutile  troupeau 
d'un  pasteur  décrépit;  pour  être  dévouée  à  une  solitude  et  à 
une  prison  pcrpc'lucUe  où  vous  dévorent  et  vous  minent  peu  à 
peu  une  soif  d'amour  et  un  besoin  de  liberté',  ou  prostitue'e  atix 
caprices  misérables  d'un  vieillard  que  l'âge  a  glace',  c'pousc  de 
cet  eimuqtie  fait  par  la  main  du  temps...  {Matali  tressaille  vi- 
vement.) Pardonne;  ce  mot  te  blesse...  Oh!  accorde-moi  la 
mort  ! 


Sais-tu  ce  que  c'est  que  d'être  brûlée ,  que  de  vivre  ,  ne  fiJt- 
ce  qu'un  instant,  dans  une  atmosphère  d'épouvantables  souf- 
frances, de  sentir  son  sang  se  dessécher,  sa  chair  se  calciner, 
ses  nerfs  se  tordre?...  Sais-tu  ce  que  tu  demandes? 


SACONTALA. 


Je  demande  la  gloire  acquise  par  quelques  minutes  de  souf- 
frances; je  demande  à  être  applaudie,  admirée;  je  demande 
que  chacun  dise  :  «  Je  n'oserais  en  faire  autant!...  »  Ou  me  pa- 
rera de  mes  plus  beaux  habits;  je  serai  conduite,  au  son  des  in- 
strumcns  de  uitisique ,  par  une  escorte  de  bramines  et  de  rajahs; 
je  ferai  trois  fois,  d'un  pas  fcnne,  le  tour  du  bîicher,  et  la 
flamme  emportera  mon  ame  au  ciel....  J'ai  des  parcns  riches  et 
qui  m'aiment;  je  te  donnerai  pour  eux  un  mot  de  moi,  et  ils  te 

paierons  mieux  que  tu  n'oserais  espérer Dis,   Matali, 

veux-tu?... 

MATALI. 

Laisse-moi....  Je  ne  t'aime  pas,  toi. 

(Sacoutalasort  en  pleurant.) 


SCENE  XIV. 

MATALI ,  à  un  eunuque. 

Mcsrou,  amcne-moi  Mamia.  [L'eunuque  sort.)  Oui,  le  mi- 
sérable eunuque  peut  encore  retrouver  un  semblant  d'amour  rt 
de  bonheur...  Je  suis  bien  malheureux;  mais  cependant  quelque 
chose  me  bat  encore  au  cœur,  l'espérance. 

(Entre  Mamia.) 

MAMIA. 

Que  me  veux-tu? 

MATALI. 

Causer  avec  toi.  Écoute  les  dernières  volontés  du  défunt  :  il 
a  légué  tous  ses  esclaves  à  son  neveu ,  et  ses  femmes  au  vieux 
nabab  de  Dclhaï  ,  hors  un  esclave  et  une  femme  qui  doivent  être 

brilles  sur  son  tombeau. 


MAMIA,  vivement. 


Quel  est  l'esclave? 


MATALI. 


Je  te  dirai  tout  à  l'heure  les  deux  noms...  Mais  toi ,  te  rési- 
gneras-tu à  aller  peupler  le  harem  triste  et  oisif  d'un  rajah  dé- 
crépit? Si  tu  pouvais  fuir,  ne  le  fcrais-tu  pas? 

MAMIA. 

Oh  !  si  c'était  possible  ,  si  ton  secours  m'y  aidait ,  qne  je  te 
bénirais!  Le  peu  que  j'ai  d'or  serait  à  toi. 

MATALI. 

Ce  n'est  point  ton  or  en  toi  qui  me  tente. 
MAMIA  étonnée. 

Ce  n'est  point  mon  or!...  Et  quelle  autre  chose  pourrait  te 
tenter? 


Ton  amour. 


Mon. 


MAMIA ,  reprimant  un  sourire. 
our!... 

MATALI. 


Ce  seul  mol  dans  ma  bouche  te  fait  rire  :  tu  rac  crois  abruti 
par  cet  esclavage  de  l'amc  et  du  corps  où  j'ai  été  plongé  trente 
ans;  tu  crois  que  jamais  le  misérable  condamné  n'a  levé  la  tète 
en  criant  grâce;  tu  doutes  enfin  que  l'eunuque  se  soit  aperçu 
qu'on  lui  ait  soustrait  sa  part  d'homme  dans  l'héritage  d'amour 
et  de  bonheur  que  Brahma  nous  a  légué  :  détrompe-toi...  Tout 

l'amour  chex  moi  s'est  réfugié  au  cœur Mets  la  main  sur  ce 

cœur,  et  tu  verras  s'il  ne  bat  pas  plus  fort  vingt  fois  que  celui 
de  ton  amant...  Oh!  si  tu  voulais,  je  pourrais  encore  être  heu- 
reux!... qu'est-ce  que  les  plaisirs  des  sens,  si  vile  évanouis  j-.i^rtiif- 
moins  vite  encore  qu'on  ne  s'en  lasse?...  Quand  l'ame  a.-^       iTi  *  c 


^58 


L'ARTISTE. 


plaisirs,  on  peut  rêver  le  reste  ...  Oh  !  tu  n'imagines  pas  quels 
soins,  quelle  reconnaissance,  quel  dévoûmcnl  entier,  profond, 
fanatique,  remplacerait  en  moi  ce  qu'il  n'est  plus  en  mon  pou- 
voir de  donner!...  Que  dis-jci...  n'ai-je  pas  encore  des  bras 
pour  t'etreindre  et  des  lèvres  à  presser  contre  les  tiennes!... 
Oh  !  suis-moi  :  je  te  ferai  échapper....  Je  suis  riche  :  tu  seras 

riche;  je  suis  libre  ,  tu  seras  libre Je  serai  heureux  et  tu 

seras  heureuse  ! 

MAMiA ,  à  part. 

Contraignons-nous  :  mon  sort  dépend  de  lui.  {Haut.)  Vous 
ne  seriez  pas  heureux  avec  moi  j  tous  vous  abusez  :  ce  serait  un 
plus  grand  tourment  encor.... 


Il  n'égalera -jamais  celui  que  j'endure,  non  !...  L'avare  n'est- 
il  pas  content  auprès  de  son  trésor?  Il  n'y  touche  pas,  il  n'en 
jouit  point j  mais  il  sait  que  cela  est  à  lui....  C'est  déjà  le  bon- 
heur pour  moi  que  tu  ne  sois  point  à  d'autres. 

MAMIA. 

Pourquoi  alors  m'avez-vons  amenée  au  Rajah? 

MATALI. 

C'était  le  seul  moyen  de  te  ravira  mon  heureux  rival 

Mais  après  t' avoir  amenée  à  lui ,  je  n'aurais  pas  souffert  qu'il 

t'approchât J'en  jure  par  Brahma!  je  vous  eusse  plutôt  poi- 

gnai'dés  tous  deux. 

MAMIA. 

Ah  I  le  monstre ,  qui  m'a  enlevée  à  Mantami  !         ^ 

MATALI. 

Ne  perdons  plus  de  temps  :  suis-moi,  et  tu  es  sauvée. 
(  Il  1  entoure  de  ses  bras.  ) 

MAMIA. 

Ah  !  c'en  est  trop  !...  Quoi  qu'il  doive  arriver,  je  ne  puis 
plus  contenir  mon  indignation  ! . . .  Laisse-moi ,  monstre  ! . . .  N'es- 
père pas  me  toucher  :  je  n'ai  pas  moins  horreur  de  ton  ame 
basse ,  cruelle  et  jalouse ,  que  de  ta  forme  hideuse  et  disgra- 
ciée!... C'est  ton  cœur  qui  est  eunuque,  c'est  ton  ame  qui  est 
mutilée....  Laisse-moi!...  Tu  es  le  premier  auteur  de  tous  mes 
maux  ;  tu  m'as  ravi  le  seul  bonheur  de  la  terre  et  du  cjel  :  un 
amour  immense,  idolâtre,  un  amour  égal  et  partagé!...  Et  c'est 
à  moi ,  toute  palpitante  encore  de  ce  sentiment  fécond  en  mille 
joies ,  en  mille  plaisirs  inconcevables ,  c'est  à  moi  que  tu  viens 
proposer  de  partager  ta  moitié  d'amour  et  ton  débris  d'exis- 
tence!... Laisse-moi!...  Va  ronger  seul  le  frein  éternel  que  les 
hommes  ont  mis  à  tes  passions  brutales  et  cruelles  ! . .  Tout,  plu- 
tôt que  toi  ? 

MATALI. 

Ah  !  par  le  ciel!  femme,  tu  es  imprudente!...  Les  hommes 
n'ont  pas  mutilé  en  moi  la  vengeance  :  je  la  sens  encore  en- 
tière!... Mais  je  n'aurai  besoin  que  d'un  mot  pour  la  satis- 
faire!... Madhavia  a  dévoué  au  bûcher  une  de  ses  femmes  : 
cette  femme  c'est  toi  !.. . 


Moi!.. 


Oui ,  c'est  toi  qui  seras  plongée  vivante  dans  cette  mer  de 
flammes  que  j'allumerai  moi-même....  Ah!  tu  pâlis!...  Eh 
bien!  je  veux  oublier  tes  injures  :  le  rajah  n'a  prononcé  ton 
nom  que  devant  moi  ;  nuls  caractères  écrits  ne  te  désignent  plus 
qu'une  autre  ;  Saeontala  me  demande  par  aml)ition  de  la  nom- 
mer à  ce  lugubre  honneur  :  je  puis  te  la  substituer;  mais  si  tu 
vis,  que  ce  soit  pour  moi  !...  Tu  ne  peux  plus  être  heureuse  , 
mais  je  puis  l'être  encore ,  moi  :  je  t'accorde  l'existence ,  si  tu 
veux  la  faire  servir  à  ma  félicité...  Réponds-tu?... 


Je  refuse. 


Tu  refuses  la  vie!. 


MAMIA. 


Avec  toi  :  le  tourment  du  bûcher  n'est  pas  plus  cruel  ,  et 
c'est  moins  long  à  finir Après  tout ,  ce  n'est  que  ma  vie. 


Non ,  ce  n'est  pas  que  la  tienne  :  Madhavia  a  dévoué  en  même 
temps  un  de  ses  esclaves  au  bûcher  :  (^t  esclave,  c'est  Mantami. 


Mantami  ! . . .  Oh  !  c'est  trop  de  malheur  î . 


Mais  ce  n'est  pas  assez  du  bûcher....  Non,  il  ne  mourra 
point  avec  toi  :  les  flammes  ne  vous  envelopperont  point  d'une 
même  étreinte,  et  ne  confondront  pas  vos  cendres....  Non,  je 
sens  que  je  l'envierais  encore....  On  le  réserve  à  des  supplices 
plus  horribles,  à  des  supplices  que  nous  ne  pouvons  ici  ni 
compter  ni  connaître....  Par  qui  a  été  assassiné  le  rajah? 


Oh! 


Par  lu 


Qui  te  l'a  dit? 


Mon  amour  !  Allant  tous  deux  au  même  but ,  nous  nous  ren- 
contrions sur  la  même  route  ;  j'allais  frapper  le  rajah  au  mo- 
ment oîi  il  l'a  tué Je  suivais  en  moi-même  tous  ses  mouve- 

mcns,  et,  dans  mon  cœur,  je  le  voyais  assassiner  Madhavia 
comme  dans  un  miroir...  Eh  bien,  je  vais  le  dénoncer —  Un 
esclave  qui  assassine  son  maître!...  On  sait  ce  que  dit  la  loi  : 
on  le  livrera  au  parent  du  mort;  alors,  vois-tu,  femme?  ils  le 
prendront ,  ils  lui  arracheront  les  yeux — 


L'ARTISTE. 


io9 


MAMIA. 


Ils  l'ccoicheroiit  vif. . . . 


Assez  ! . . . 


MAMIA. 


Ils  lui  cmilcront  du  plomb  fondu  dans  les  veines ,  ou  le  cou- 
peront en  deux  et  jetteront  son  buste  expirant  sur  une  plaque 
de  fer  rouci...  ou  tout  autre  chose...  Et  moi ,  vois-tu ,  femme? 


je  nr 


C'est  trop!....  Je  ne  puis  supporter  cette  pensée! —  Par- 
donne, Bralima;  niaise' est  au-dossus  de  ma  force...  {AMatali) 
Oh  !  si  tu  veux  le  sauver,  je  me  livre  à  toi  :  prends-moi ,  et  fais 
de  moi  ce  que  tu  voudras... 

MATALi ,  reculant  comme  mordu  par  un  serpent. 

Que  dis-tu,  femme?... 

MAMIA. 

Je  consens  à  tout  :  emmène-moi,  rends-moi  ton  jouet,  ton 
plaisir,  tout  ce  que  tu  voudras —  mais  sauve-le  ! 

MATAI.I . 

Tais-toi ,  femme  ;  est-ce  une  amcre  dérision  ? 


N'est  ce  pas  ce  que  tu  demandais  tout  à  l'heure  pour  être 
heureux? 


Ce  que  je  demandais!....  Oh!  misérable  !  que  je  m'abusais 
quand  je  croyais  encore  au  bonheur!...  Laisse-moi!..  Tu  jettes 
du  feu  sur  mes  blessures... 


Non!  je  ne  te  quitte  pas!...  Tu  sauveras  Mantanii ,  il  le 
faut!...  Oh!  fais-le  :  désigne  à  la  mort  un  autre  esclave;  et 
mon  cœur,  mon  ame,  ma  beauté,  ma  vie,  je  t'offre  tout  !... 


Brahma,  tu  l'entends!...  Ce  que  j'osais  à  peine  rêver  depuis 
si  long-temps,  elle  me  l'offi c  ! . . .  Oh  !  la  voir  là ,  étendue  à  mes 
pieds  ,  sa  beauté  livrée  à  mon  pouvoir,  et  sentir  avec  rage  mon 
né.int!...  Oh  !  plus  rien  pour  moi  sur  cette  terre,  je  le  sens  !... 
Mon  malheur  est  incurable  ;  les  hommes  m'ont  blessé  à  mort!... 
Quoi,  la  voilà  tout  entière,  belle  à  enflammer  un  dieu!... 
Elle  pourrait  (tre  à  moi!...  Oh!  qui  me  donnera  des  ongles 
qui  m'entrent  jusqu'au  cœur? 

(  La  tapisserie  ilu  fend  se  lève  ,  et  laisse  voir  la  cour  du  harem  ,  avec 
un  l>tjt-hor  au  milieu.  —  Les  parens  et  les  amis  sont  rassemblés  au- 


tour. —  Entrent  de  tout  cMit  dîna  la  ulle  le*  femme*  et  le*  «cUtu. 
—  Parait  le  santon.  ) 

LE   SAMTON. 

Tout  est  prêt ,  Matali  ;  il  ne  reste  qu'une  volonté  du  défunt 
à  exécuter  :  dites -nous  donc  quelle  est  la  femme  ,  quel  est  l'es- 
clave qui  doivent  mourir  sur  le  incme  bûcher. 

(  Matali ,  sortant  d'un  long  accablement  où  il  est  toinb^,  relire  I*  tê»e, 
marche  vers  Marmia  ,  et  la  saisit  par  le  bra».  ) 

MATALI  au  santon,  d'une  voix  ferme. 
Elle!...  Et  moi! 

Paol  Fobcheh. 


îtouucUfô. 


—  C'est  par  erreur  que  nous  avons  annoncé  dans  un  des  nti- 
méros  de  l'Artiste  que  M.  Barye  était  chargé  deiaire  un  buste 
du  Roi  ;  c'est  celui  du  duc  d'Orléans  que  cet  artiste  doit  exé- 
cuter. M.  Moyne  fait  celui  de  la  Reine ,  et  JI.  Chaponnière 
celui  du  duc  de  Nemours. 

—  Buste  de  Victor  Hugo.  —  Une  statue  de  Roland  furieux 
a  déjà  attiré  sur  M.  Duseigneiir  l'attention  des  artistes  et  des 
gens  du  inonde  :  ce  morceau  ,  d'unç  exécution  ferme  et  chaude, 
se  distinguait  de  la  foule  des  statues  insignifiantes  et  mytholo- 
giqiiement  glaciales  par  un  nerf  et  une  verdeur  de  jetme  homme 
malheureusement  bien  rares.  Il  y  avait  révolte  évidente  dansée 
plâtre  charnu  et  cette  musculature  à  la  façon  de  Puget  et  de  Mi- 
chel-Ange ;  c'était  un  parti  pris  à  tout  jamais  de  rompre  avec  le 
convenu  ,  le  pensif,  tout  ce  qui  sont  l'école  et  l'antique  ;  peut- 
être  seulement ,  à  force  de  se  colérer  contre  le  raide  et  le  froid , 
M.  Dusfigneur  est-il  tombé  dans  le  tourmenté;  mais  Texcus* 
est  cette  fois  au  fond  du  sujet  lui-même;  et ,  à  part  quelques 
négligences  et  exagérations  qui  disjwraitraient  au  marbre,  cette 
a'uvre  tenait  et  promettait  beaucoup.  Dans  le  buste  de  M.  Vic- 
tor Hugo,  M.  Duseigneur  prouve  qu'il  sait  joindre  à  la  fougue 
et  à  la  soudaineté  que  nous  lui  connaissons  une  étude  patiente 
et  consciencieuse  ;  il  a  senti  en  poète  la  tête  du  poète ,  et  l'a 
rendue  de  même  sans  que  la  resscmbl.ince  la  plus  exacte,  la  plus 
géométriquement  vraie ,  ait  nui  le  moins  du  monde  à  l'expres- 
sion :  pourtant  rien  d'exagéré  ,  rien  qui  pose;  le  front  est  mo- 
delé avec  un  grand  bonheur,  les  méplats  en  sont  francs  sans  être 
durs;  la  tête,  inclinée  en  avant  comme  celle  de  Bonap.irtc,  vit 
bien  et  |)cnse  profondement  ;  on  peut  reprocher  un  peu  de  lour- 
deur aux  cheveux  ,  et  quelque  négligence  dans  l'exécution  du 
cou,  surtout  par  derrière.  Quant  à  la  ressemblance,  à  part  la 


-IGO 


L'ARTISTE. 


tiop  grande  épaisseur  des  sourcils,  elle  est  complète.  Le  mou- 
lage a  e'te'  confié  à  M.  Lambcrt-Misson ,  rue  Mazarine. 

—  Yseuh  Raiinhault,  drame  joué  avec  succès  à  l'Odéon  il  y 
a  quelques  mois,  avait  rc'vclé  au  public  des  connaisseurs  un  ta- 
lent de  plus,  talent  frais  et  vif,  jeune  et  par  conséquent  sujet  à 
toutes  ces  gracieuses  fautes  de  la  jeunesse.  L'auteur  ,  M.  Paul 
Foucher,  va  publier  ',  sous  le  litre  de  Saynètes,  un  volume  oii 
se  retrouvent  les  qualités  et  les  défauts  de  son  talent  j  seulement 
les  qualités  sont  plus  marquées  que  dans  Yseult  Raiinhault , 
les  défauts  le  sont  moins.  C'est  un  recueil  de  petits  drames  tou- 
jours im  entés  ,  presque  toujours  habilement  composés  ,  écrits  de 
verve  ,  noués  d'un  nœud  très-serré  et  dénoués  en  général  d'une 
façon  brusque,  imprévue  et  saisissante.  On  sent  quelquefois  , 
dans  ces  scènes  si  actives  et  si  rapidement  entraînées  vers  le 
but,  au  milieu  de  ces  personnages  poétiques  qui  étincellent 
peut-être  trop  souvent  les  uns  contre  les  autres ,  entrechoqués 
qu'ils  sont  par  le  jeu  vif  et  fréquent  des  péripéties  ,  on  sent  que 
l'auteur  est  Ircs-jcune. 

—  On  dit  que  Bocage  est  engagé  au  Théâtre-Français ,  ses 
débuts  à  ce  qu'il  paraît  n'attenfknt  que  la  rentrée  de  mademoi- 
selle Mars  qui  doit  prendre  le  rôle  de  madame  Dorval  dans 
Antonj.  Si  ce  bruit  est  vrai ,  et  rien  jusqu'à  présent  n'est 
venu  le  démentir  ,  ce  serait  une  bonne  fortune  pour  le  Théâtre 
Français.  Bocage  en  effet  n'a  Ijesoin  que  d'acquérir  plus  de 
souplesse  et  de  variété  dans  l'accent  et  le  débit.  Il  possède  une 
rare  intelligence;  .son  jeu  témoigne  d'études  profondes ,  de  con- 
naissances variées.  Ce  qu'il  lui  faut  c'est  de  vivre  plus  habituel- 
lement avec  Molière  et  Marivaux,  deux  grands  maîtres  pour 
les  comédiens,  le  théâtre  de  la  rue  de  Bichelieu  lui  rendra, 
nous  l'espérons  ,  cet  c'mincnt  service;  et  nous  aurons  im  grand 
artiste  de  plus. 

—  Madame  Schrœder-Devrient  a  obtenu  un  grand  succès  au 
tlicâtre  Italien.  Madame  Malibran  fera  sa  rentrée  jeudi  prochain. 

—  Un  nouveau  volume  de  poésies  ,  intitulé  les  Feuilles 
d'Jutomne ,  par  M.  Victor  Hugo,  est  sous  presse  pour  paraî- 
tre le  1 5  novembre  chez  Eugène  Rcndupl  :  un  beau  succès  est 
assuré  à  cette  nouvelle  production  du  grand  jJoète. 

—  Le  même  éditeur  annonce  pour  le  mois  suivant  la  Sala- 
mandre,  nouveau  roman  maritime  de  M.  Eugène  Sue,  auteur 
de  Plik  et  Plok  ,  i  vol.  in-8". 

—  M.  Drouincau  termine  en  ce  moment  un  roman  de  mœurs, 
qui  paraîtra  dansie  courant  de  décembre. 

—  Sous  le  titre  de  Georges  Rey  ,  il  vient  de  paraître  chez  1 
Cil.  Gossclin,  rue  Saint-Germain-des-Prés ,  une  nouvelle  qui  ! 
obtient  un  grand  succès. 


—  On  avait  pensé  que  le  bibliophile  Jacob,  content  desa 
spécialité  de  romancier  érudit,  ne  sortirait  pas  du  genre  qu'il 
s'est  créé  dans  la  chronique  locale  de  l'histoire  de  France  au 
moyen  âge  ;  mais  ses  plus  beaux  succès  lui  avaient  laissé  le  re- 
gret d'être  peu  à  la  portée  des  femmes  qui  s'épouvantent  du 
style  de  Froissard  et  de  Rabelais.  C'est  pour  répondre  à  ses 
critiques  et  poj)ulariser  ses  ouvrages  avec  son  nom  qu'il  fait 
paraître  aujourd'hui  im  roman  contemporain  ,  dont  la  lecture 
ne  demande  aucune  étude  préliminaire ,  quoique  l'histoire  de 
l'invasion  de  i8i4  occupe  un  coin  du  tableau.  On  voit  que  le 
bibliophile  sait  peindre  les  moeurs  modernes  aussi  fidèlement 
que  les  anciennes  :  c'est  dans  ce  livre ,  tout  différent  des  précé- 
dens,  neuf,  actuel  et  dramatique,  qu'il  a  déposé  l'expression  de 
son  individualité ,  de  sa  philosophie.  Un  Divorce  '  est  un  ou- 
vrage de  haute  conception  et  de  longue  portée ,  qui  aura  du  re- 
tentissement même  en  dehors  de  la  littérature;  la  prochaine  loi 
en  faveur  du  divorce,  qu'on  prépare  à  la  Chambre  des  députes, 
a  déjà  un  corollaire  rempli  de  vérité  et  d'émotions  :  vienne 
maintenant  la  discussion  de  la  tribune.  Mais  le  roman  du  bi- 
bliophile doit  sunivre  à  la  circonstance  qui  l'a  inspiré  :  on 
s'intéressera  toujours  à  une  femme  qui  fait  le  sacrifice  de  son 
bonheur  à  celui  de  son  mari ,  et  qui  consent  à  subir  la  peine 
d'une  faute  qu'elle  n'a  point  commise. 

Ce  nouveau  volume,  dont  nous  rendrons  un  compte  détaillé, 
obtient  une  immense  vogue  ,  et  plusieurs  théâtres  annoncent  des 
pièces  qui  en  sont  tirées.  La  délicieuse  vignette  de  Tony  Johan- 
not  représente  la  scène  où  l'époux  déclare  à  sa  femme  innocente 
qu'il  va  se  séparer  d'elle. 


5      ^  1  ■  P 


'  Chez  Lcmcjle ,  «éditeur,  rue  de  l'Odéon ,  n"  38. 


Un  beau  voliimc  in-8°.  Chez  Elisent  Rondiiel.  Pri\  :  7  fr.  50  c 


L'ARTISTE. 


^c^ 


jDfauiT-artô. 


LES  MÉDAILLES  D'OB  DK  LA  BIBLIOTHÈQUE  DU  KOI. 

On  a  volé  cette  semaine  trois  mille  médailles  d'or  îi  la 
Bibliothèque  du  roi  :  trois  mille  médailles  que  des  mil- 
lions ne  rachèteraient  pas,  uniques  en  Europe,  la  plus 
riche  collection  connue,  que  l'Allemagne  et  l'Angleterre 
nous  enviaient ,  et  qui  à  présent  peut-être  ne  sont  plus 
que  des  lingots.  C'est  pour  l'histoire  et  l'archéologie  une 
perte  irréparable. 

Le  vol  a  été  consommé  avec  une  adresse  accablante. 
Ce  serait  folie  maintenant  d'espérer  qu'on  les  retrouvera. 
Le  creuset  destiné  a  les  recevoir  était  déjà  rouge  depuis 
long-temps  quand  la  clef  tournait  dans  les  tiroirs  du  ca- 
binet des  médailles  :  les  recherches  les  plus  actives  n'a- 
boutiront qu'à  de  stériles  regrets. 

Un  seul  moyen  reste  peut-être  de  rendre  h  l'histoire  et 
à  l'étude  ces  monumens  précieux ,  sans  lesquels  il  n'y  a 
pas  de  vrai  savoir;  c'est  d'amnistier  publiquement  les 
coupables,  de  leur  promettre  même  mic  riche  récom- 
pense :  si  tout  n'est  pas  encore  détruit ,  on  en  pourra 
sauver  quelques  débris. 

La  plus  coupable  négligence  nous  a  privés  de  ce  trésor 
qui  avait  coûté  tant  de  veilles,  tant  de  lointains  voyages, 
tant  de  recherches  savantes,  tant  de  bonheurs,  tant  de 
hasards.  Étrange  malheur  !  L'abbé  Barthélémy  et  tous 
nos  antiquaires  perdent  leur  vie  a  rassembler  cette  collec- 
tion, et  il  faut  que  cela  meure  entre  les  mains  du  conser- 
vateur, ce  facile  et  douteux  savant,  qui,  à  défaut  de 
science,  eût  bien  fait  d'être  vigilant.  N'est-ce  pas  déplo- 
rable en  effet  de  voir  dépérir  et  se  perdre  dans  des  mains 
pareilles  tant  de  richesses  que  nous  enviaient  nos  voisins, 
tant  de  science  dont  nous  avions  si  grand  besoin?  Au 
reste  on  informe;  on  est  a  la  recherche  des  voleurs  ;  ou  a 
déjà  arrêté  les  registres  de  la  Bibliothèque.  C'est,  dit-on, 
un  épouvantable  désordre.  Cela  arrivera  toujours  ainsi 
tant  qu'on  donnera  au  charlatanisme  et  à  l'intrigue  d'ho- 
norables places,  qui  ne  s'accordaient  autrefois  qu'a  la 
science  ràodeste,  au  courage  éclairé ,  au  désintéressement 
et  à  la  surveillance  la  plus  complète.  Il  faut  une  peine  ii 
qui  laisse  éteindre  le  feu  sacré  :  les  vestales  coupables 
étaient  punies  de  mort.  Qu'est-ce  qu'un  misérable  et  mes- 
quin intérêt,  je  vous  prie,  a.  côté  d'une  médaille  tout 
entière  qui  se  perd  et  qui  se  change  en  lingots  dans  le 

TOME    II.       15'    LITBAISOM. 


creuset  de  quelques  voleurs,  parce  qu'il  a  plu  au  conser- 
vateur d'aller  chez  Tortoui  le  matin,  ou  a  l'Opéra  le  soir, 
eu  longue  barbe,  en  gants  jaunes  et  le  lorgnon  en  sautoir? 
Voici  la  liste  très-exacte  des  objets  perdus. 

Objets  d'or  :  i  °  Une  patère  ou  grande  coupe  de  six 
pouces  de  diamètre,  avec  un  bas-relief  dans  le  fond,  et 
des  médailles  romaines  du  haut-empire  incrustées  dans 
le  bord  ; 

2°  Une  coupe  montée  en  or,  avec  le  buste  d'un  roi 
sassauide,  gravé  en  relief; 

5*  Bijoux,  consistant  en  divers  objets  trouvés  dans  le 
tombeau  de  Childéric  ,  tels  que  :  abeilles  d'or,  un  anneau 
d'or  gravé,  etc.  ;  plus,  le  sceau  d'or  de  Louis  XII ,  une 
bulle  d'or  antique,  une  grande  médaille  d'or  de  LouisXIV, 
représentant  la  façade  du  Louvre. 

Médailles  d'or  grecques  et  romaines:  Médailles  d'or 
de  Syracuse  au  nondjre  de  55;  trois  médailles  d'or  des 
rois  d'Epire  :  un  Néoptolème  et  deux  Pyrrhus. 

La  suite  impériale  d'or,  y  compris  les  grands  médail- 
lons, au  nombre  de  93  pièces.  Les  médailles  a  partir  de 
Sextiis  -  Pompée  jusqu'au  règne  de  Justin  II ,  en  tout 
5,192  pièces  d'or. 

Me'daillons  modernes  en  or  :  i'  Les  médailles  des  rois 
de  France,  depuis  Charles  VII  jusqu'à  Louis  XIII,  57 
pièces;  2"  médailles  d'or  de  Louis  XIV,  12a  pièces;  5° 
médailles  de  Napoléon,  75  pièces;  4"  quatre  pièces  de 
Louis  XVIII  et  de  Charles  X  ;  5"  les  grands  honnnes  de 
France,  20  pièces  ;  6°  la  suite  iniifonne  de  Louis  XIV  et 
de  Louis  XV,  434- pièces;  7"  la  suite  des  papes,  en  or, 
65  pièces. 

On  estime  à  près  de  cinq  cent  mille  francs  la  valeur 
matérielle  de  tous  ces  objets. 

Nous  ne  croyons  pas ,  comme  le  conseillait  ces  jours 
derniers  un  économiste,  qu'il  faille  exiger'  d'un  conser- 
vateur des  médailles  un  cautionnement  de  plusieurs  mil 
lions ,  ni  que  M.  Baring  doive  servir  de  garant  au  savoir 
d'im  autre  abbé  Barthélémy;  mais  un  vol  pareil  a  été 
commis  il  y  a  vingt  ans,  et  l'on  aurait  dû  se  tenir  pour 
averti.  A  cela  on  a  une  répouse  toute  prête.  A  quoi  bon 
veiller,  puisque  jusqu'ici  on  ne  veillait  pas?  Pitié  ! 

Il  eût  mieux  valu  laisser  biader  hn  moitié  des  volumes 
qui  sont  rue  de  Richelieu ,  on  pouvait  les  remplacer. 
Mais  les  médailles,  ces  témoins  authentiques  et  irrécusa- 
bles de  tout  le  passé,  ces  récits  qui  enseignent  l'hi 
sans  l'altérer,  siuis  passions  et  sans  fiel ,  qui  nous  lotfJtnViî 
dra?  Un  siècle  ne  suffira  pas  a  retrouver  un  trés#d'un 
pareil  prix. 


IGâ 


L'ARTISTE. 


£ittjYrtturf. 


DE  LA    CRITIQUE   SPIRITUELLE 


DE  LA  CRITIQUE  SPECIALE. 

Il  y  a  deux  manières  de  juger  un  livre,  un  opéra,  lui 
tableau,  une  statue.  La  première,  et  la  plus  facile  sans 
contredit,  c'est  de  n'étudier  ni  l'histoire  ,  ni  les  lan- 
gues modernes ,  de  ne  pas  connaître  une  seule  note  de 
musique,  de  n'avoir  pas  mis  les  pieds  dans  un  musée  ou 
un  atelier,  et  alors  on  est  en  droit  de  dire  et  de  jurer  que 
les  romans  publiés  a  Edimbourg  sont  d'une  fidélité  locale 
et  historique  a  toute  épreuve,  d'affirmer  que  la  manière 
de  Rossini  ne  ressemble  à  aucune  autre ,  que  Mozart  et 
Ciniarosa  étaient  de  petits  garçons ,  'que  le  Matrimonio 
n'est  qu'une  comédie  passable  mêlée  d'agréables  ariettes , 
que  le  Don  Gioi>aiini  a  vieilli  et  n'est  plus  guère  de 
mode ,  que  le  Cromwell  de  Paul  Delaroche  est  dans  le 
goût  d'Hoibein,  que  l'Hercule  de  M.  Bosio  est  précisé- 
ment de  la  sculpture  antique.  Pour  peu  d'ailleurs  qu'on 
soit  doué  d'une  certaine  volubilité  de  paroles,  qu'on  puisse 
et  qu'on  veuille  dans  sa  journée  faire  une  douzaine  de 
Visites,  écouter  attentivement  ce  qui  se  dit,  avec  une 
mémoire  médiocre ,  on  peut ,  sans  peur  et  sans  crainte 
d'être  démenti ,  s'intituler  homme  d'esprit.  Il  est  absolu- 
ment inutile  de  se  fatiguer  les  yeux  et  le  cerveau  par  des 
lectures  sérieuses.  A  quoi  bon?  a  brouiller  ,  a  confondre, 
à  ébranler,  à  détruire  peut-être,  cette  classe  d'idées  si 
complaisantes  et  si  souples,  si  flexibles  et  si  dociles,  qui 
se  prêtent  à  tout ,  qui  répondent  a  toutes  les  objections, 
qui  au  besoin  fourniraient  la  question  et  la  réponse,  les 
idées  générales.  Admirable  invention  !  découverte  ines- 
timable et  sans  prix  !  avec  deux  idées  générales ,  il  y  a  tel 
homme  qui  jugerait  sans  broncher,  sans  hésiter  un  in- 
stant, les  écoles  italienne,  flamande,  espagnole  et  fran- 
çaise. Je  .dis  deux  et  c'est  beaucoup  !  C'est  un  luxe 
blâmable,  une  fastueuse  prodigalité,  une  profusion  que 
les  lois  somptuaires  do  l'intelligence  ne  doivent  pas 
permettre.  On  peut  choisir  entre  ces  deux-ci,  et  si  on 
sait  les  employer  a  propos  ,  si  on  sait  les  ménager, 
comme  Napoléon  ménageait  les  grenadiers  de  sa  vieille 
garde,  il  n'y  a  guère  de  problème  qu'on  ne  puisse  ré- 
soudre :  la  correction  du  dessin  et  la  vérité  delà  couleur, 
ou  bien  encore  :  la  finesse  de  l'expression  et  la  pureté  des 


lignes.  A  ce  propos  je  me  rappelle  une  parole  échappée 
aux  lèvres  d'un  homme ' éloquent  a  coup  sûr,  homme 
d'esprit  s'il  en  fut  :  «  Raphaël  possédait  un  grand  mérite 
d'expression.  Il  ne  lui  a  ijianqué  que  deux  choses,  la 
couleur  et  le  dessin.  »  Le  prophète  qui  rendait  cet  oracle 
était  certainement  de  bonne  (bi,  et  la  crédulité  de  son 
auditoire  n'était  pas  moins  sincère  que  son  ignorance.  Je 
sais  un  autre  mot  qui  peut  servir  de  pendant  a  celui-ci. 
Un  de  nos  premiers  peintres  vivans,  a  qui  nous  devons 
plusieurs  compositions  d'un  mérite  incontestable  et  incon- 
testé ,  insistait  auprès  d'un  homme  d'esprit  pour  qu'il 
se  mît  a  l'étude  du  dessin  et  de  la  peinture.  Savez-vous 
bien  quelle  fut  sa  réponse  ?  Je  vous  la  livre  pour  ce  qu'elle 
vaut,  et  je  n'y  veux  pas  ajouter  une  ligne  de  commen- 
taire :  Si  j'avais  une  fois  le  malheur  de  tenir  un  crayon, 
je  n'oserais  plus  parler  peinture. 

On  se  souvient  d'un  mot  qui  fit  fortune  au  dix- 
huitième  siècle ,  et  qui  représente  avec  une  merveilleuse 
fidélité  l'état  de  l'intelligence  à  l'époque  où  il  fut  pro- 
noncé :  C'est  aux  musiciens  a  faire  de  la  musique ,  et 
aux  philosophes  k  en  parler.  Cet  axiome,  si  peu  axio- 
matique  qu'il  soit  d'ailleurs,  a  long-temps  eu  force  de 
loi  en  France  ;  et  le  nombre  des  musiciens  qui  écrivent 
sur  leur  art  est  encore  aujourd'hui  bien  restreint,  si 
on  le  compare  aux  milliers  de  paroles  qui  se  débitent 
et  se  publient  sur  les  partitions  nouvelles  de  l'Allemagne 
et  de  l'Italie,  et  qui  n'ont  pas  d'autre  mérite  "a  faire  va- 
loir que  l'esprit  du  journaliste. 

Je  ne  parle  pas  de  ces  éruditions  improvisées  ei>  vingt- 
quatre  heures ,  si  rapidement  acquises ,  et  perdues  plus 
rapidement  encore  ;  de  ces  sciences  de  feuilleton ,  qui 
consistent  à  tenir  dans  la  matinée  Froissard  ou  Co- 
mines ,  si  l'on  doit  assister  après  dîner  'a  la  représenta- 
tion de  quelque  drame  nouveau ,  bagage  plus  nuisible 
qu'utile,  et  dont  la  conséquence  la  plus  immédiate  et 
en  même  temps  la  plus  inévitable  est  de  blâmer  l'auteur , 
de  toutes  les  pages  qu'on  a  lues  et  qu'il  n'a  pas  mises 
en  œuvre,  et  de  le  remercier  de  tous  les  détails,  même 
oiseux  et  déplacés ,  qu'on  retrouve  dans  sa  pièce  avec 
une  fièvre  de  vanité. 

Ceci  est  encore  de  l'esprit,  quoi  qu'on  fasse.  C'est,  il 
est  vrai ,  un  charlatanisme  pitoyable  pour  ceux  qui  le 
découvrent,  mais  imposant  pour  ceux  qui  l'ignorent. 
C'est  tout  simplement  la  prétention  des  qualités  que  l'on 
n'a  pas ,  la  manie  d'afficher  la  richesse  qu'on  ne  pos- 
sède pas,  et  je  préfère  de  beaucoup  l'esprit  ignorant  et 
naïf,  qui  se  borne  au  rôle  de  kaléidoscope,  qui  se  donne 
pour  ce  qu'il  est ,  pour  un  enfant  gâté ,  amoureux  avant 
tout  de  sommeil  et  de  paresse,  faisant  fi  du  savoir,  comme 
d'une  conquête  trop  pénible,  tirant  toutes  ses  paroles  a 
la  loterie ,  se  souciant  peu  d'ailleurs  de  ce  qu'elles  ren- 


L'ARTISTE. 


4G3 


fennent  ou  signifient ,  pourvu  qu'à  leur  naissance ,  au 
moment  où  elles  s'échappent  de  la  bouche  pour  tomber 
sur  le  papier  ,  elles  produisent  un  certain  bruit ,  qu'elles 
cliquetisscnt  avec  éclat ,  faisa\it  bon  marché  de  leur 
mesure  et  de  leur  portée.  A  ceux-là  il  n'y  a  rien  a 
dire  ;  si  vous  leur  montrez  une  bévue  ils  en  recon- 
naîtront deux.  Ils  riront  les  premiers  de  leur  ignorance. 

Il  faut  les  prendre  pour  ce  qu'ils  sont,  les  estimera 
leur  valeur,  et  s'en  amuser;  mais  il  ne  faut  pas  non  plus 
s'étonner  si  les  poètes  et  les  artistes  n'ont  pas  la  même 
indulgence ,  et  si  l'on  surprend  parfois  sur  leurs  lèvres 
un  sourire  de  dédain  ou  de  mépris.  Un  livre,  on  le 
sait ,  est  toujours  un  acte  de  vanité ,  et  quand  on  songe 
au  "petit  nombre  d'hommes  qui  pensent  par  eux-mêmes, 
quand  on  réfléchit  a  l'influence  terrible  d'un  mot  sur 
ce  qu'on  appelle  l'opinion  publique,  on  s'explique  sans 
peine  la  douleur  et  la  colère,  en  présence  d'un  juge- 
ment ignorant  et  frivole. 

Qu'un  homme  en  effet  dépense  une  année  de  sa  vie 
à  étudier  une  idée  dans  tous  les  sens,  qu'il  la  creuse 
et  la  décompose  dans  ses  moindres  élémens  ;  qu'il  passe 
à  la  vérifier,  ii  l'éprouver,  les  nuits  et  les  jours  ;  qu'il 
fasse  subir  a  sa  pensée  toutes  les  combinaisons  imagi- 
nables avant  de  s'arrêter  a  une  forme  décisive  et  dernière,et 
croyez-vous  qu'il  puisse  demeurer  impassible  et  indulgent, 
quand  une  frivole  ignorance  peut  d'un  seul  mot  flétrir  le 
fruit  de  ses  veilles.  Je  sais  bien  qu'un  mot ,  si  spirituel 
qu'il  soit,  disparaît  et  s'efface,  et  que  les  ceuvres  demeu- 
rent ;  mais  la  vie  est  courte ,  et  les  louanges  de  la  pos- 
térité sont  une  récompense  bien  tardive. 

Que  si,  au  contraire,  avant  déjuger,  on  veutsavoirde 
quoi  il  s'agit  ;  si  avant  de  prononcer  un  arrêt  ou  veut 
étudier  l'affaire;  si  l'on  veut  renoncera  la  critique  spiri- 
tuelle pour  entre  prendre  la  critique  spéciale,  alors  il  arrive 
inévitablement  qu'on  apporte  dans  toutes  les  discussions 
une  modération  singulière  ,  une  réserve  grave  et  réflé- 
chie. On  pèse  mûrement  le  sens  et  la  valeur  de  toutes  ses 
paroles. 

Et  ainsi,  quand  on  a  étudié  l'histoire  des  littératures 
modernes,  quand  ou  s'est  associe  de  cœur  et  d'esprit  aux  sa- 
vantesinvesligationsde  Bouterveck,  deSismondi,  deWar- 
ton,  quand  on  a  suivi  avec  une  laborieuse  attention  le  dé- 
veloppement et  les  évolutions  du  génie  humain,  en  Italie, 
en  Espagne ,  en  Angleterre  ;  quand  on  sait  ce  que  valent 
les  noms  de  Schiller  et  de  Caldéron  ,  quelle  place  ils  oc- 
cupent parmi  les  hommes  de  leur  pays ,  a  quelle  heure  ils 
sont  venus,  quel  rôle  ils  ont  joué ,  s'ils  ont  frayé  ou  suivi 
la  voie  ,  s'ils  ont  fondé  ou  s'ils  ont  trouvé  l'édifice  con- 
struit, et  si  leur  tâche  s'est  bornée  à  y  ajouter  une  galerie 
ou  un  portique  ;  chaque  fois  qu'ils  se  fait  un  livre  de 
quelque  importance  ,  signé  d'un  nom  dont  toutes  les  syl- 


labes renferment  une  pensée  et  un  gage  de  conscience,  on 
hésite  long-temps  avant  deprononcer  une  parole  de  blâme 
ou  d'enthousiasme.  On  sait  ce  qu'il  en  coûte  pour  créer  et 
pour  produire ,  que  toutes  les  heures  ne  sont  pas  bonnes 
au  génie.  Habitué  qu'on  est  a  vivre  familièrement  dans  la 
société  des  hautes  intelligences,  qui  résument  en  elles  les 
passions  et  les  moeurs  d'un  peuple  sous  leur  forme  la 
plus  exquise  et  la  plus  complète ,  on  ne  croit  jamais 
qu'une  chose  ait  été  faite  sans  raison.  Avant  de  blâmer  , 
on  écoute  et  l'on  va  jusqu'au  bout.  Comme  on  a  pénétré 
les  différences  qui  séparent,  selon  les  climats  et  les  habi- 
tudes locales,  les  créations  de  l'art  et  de  la  poésie  ;  comme 
on  est  convaincu  que  la  Marie  Stuart  de  Schiller  n'était 
pas  possible  au  temps  de  Shakespeare  ;  que  la  comédie  de 
Cape  et  d'Epe'e  j  si  goûtée  a  Madrid  ,  ne  serait  pas  com- 
prise a  Vienne  ou  a  Berlin  ;  que  chaque  siècle  apporte 
avec  lui  son  expression  et  son  génie ,  malgré  soi  et 
quoi  qu'on  fasse,  on  est  d'abord  disposé  a  l'indulgence. 
De  ces  voyages  dans  tous  les  domaines  de  l'intelligence, 
on  rapporte  de  singulières  conditions  d'impartialité.  On 
reconnaît  et  on  proclame  plusieurs  sortes  de  beauté  ;  à 
l'exemple  des  touristes  qui  apprécient  comme  il  faut  un 
pied  espagnol,  des  lèvres  anglaises,  un  œil  de  France,  des 
épaules  italiennes,  une  chevelure  allemande ,  on  est  guéri 
a  tout  jamais  d'une  maladie  honteuse  et  misérable,  l'ex- 
clusion. 

La  critique  spéciale  ,  formée  'a  l'étude  et  la  réflexion  , 
préfère  de  beaucoup  l'histoire  a  l'esprit.  Elle  met  volon- 
tiers un  fait,  si  minime  qu'il  soit,  avant  un  bon  mot. 
Elle  ne  croit  pas  que,  pour  juger  \m  opéra,  il  soit  hors  de 
propos  de  lire  et  de  consulter  le  docteur  Bumey  ,  de  re- 
chercher les  origines  et  les  phases  delà  musiquemoderne. 
A  ses  yeux  l'histoire  de  la  peinture  ,  la  fréquentation  des 
musées  et  des  galeries ,  un  séjour  habituel  dans  les  ateliers, 
sont  des  préliminaires  indispensables.  Elle  décide  rare- 
ment "a  la  hâte  et  du  premier  coup.  Elle  compare  vo- 
lontiers et  long-temps  ce  qu'elle  voit  à  ce  qu'elle  a  vu. 
Elle  se  demande  ce  que  le  peintre  a  voulu ,  pourquoi  il 
l'a  voulu  ,  de  quelles  ressources  il  pouvait  disposer ,  com- 
ment il  en  a  profité. 

S'agit-il  d'un  portrait,  par  exemple?  en  faisant  la  part  du 
temps  et  du  pays,  elle  n'iitlendra  pas  de  MM.  Delacroix 
ou  Champmartin  l'élégance  ou  la  gravité  de  Van- 
Dyrk  ou  de  Velasquez  ;  elle  jugera  les  portraits  de 
madame  de  Mirbel  ou  du  duc  de  Crussol  à  leur 
point  de  vue  ;  elle  n'aura  gaixle  d'oublier  que  la  toilette 
de  nos  femmes,  bien  que  sensiblement  améliorée  depuis 
une  douzaine  d'années,  et  assurément  beaucoup  moins 
ridicule  que  sous  l'empire  et  dans  les  premières  années 
de  la  restauration,  est  loin  encore  d'offrir  les  mêmes 
ressources  que  les  beaux  costumes  du  temps  de  Louis  XIII 


mi 


L'ARTISTE. 


et  de  Charles  I>'r.  Que  s'il  s'agit  d'expliquer  pourquoi  les 
sculpteurs  répuguent  si  obstinément  de  nos  jours  a  com- 
poser leurs  statues  modernes  dans  le  costume  du  temps , 
elle  reconnaîtra  volontiers  les  molils  de  cette  répugnance, 
mais  elle  s'autorisera  contre  M.  David  de  la  statue  de 
Pitt ,  par  Chantrey  ,  tout  en  blâmant  le  sculpteur  anglais 
de  n'avoir  pas  franchement  accepté  et  résolu  le  problè- 
me tel  qu'il  l'avait  posé,  et  d'avoir  jeté  sur  les  épaules 
du  ministre  un  manteau  drapé  "a  l'antique. 

Et  cependant,  toute  sérieuse  et  polie  que  soit  et  que 
puisse  être  la  critique  spéciale,  une  objection  plus  grave 
et  plus  emi)arrassante,  plus  difficile  a  réfuter,  s'élève  con- 
tre elle  :  a  quoi  sert-elle,  et  a  qui  peut-elle  servir? 

Eu  la  supposant  consciencieuse  et  sévère,  son  usage  a 
coup  sûr  ne  serait  pas  douteux,  et  se  définirait  sans  peine  ; 
mais  le  public  insouciant  et  frivole  se  donnera-t-il  la 
peine  de  l'écouter?  il  y  a  cent  conti-e  un  à  parier  qu'il 
nen  fera  rien  et  qu'il  passera  outre.  Est-ce  aux  artistes? 
mais  ne  doit-on  pas  craindre  qu'ils  n'opposenta  la  critique 
même  spéciale  et  logique  une  fin  de  non-recevoir,  fon- 
dée d'ailleurs  sur  des  motifs  spécieux  et  assez  valables  ? 
ne  sont-ils  pas  en  droit  de  se  dire  :  A  quoi  sert  de  com- 
j)rendre  si  ce  n'est  k  vouloir?  a  quoi  sert  de  vouloir  si  ce 
n'est  "a  pouvoir?  Toute  délibération  sur  l'art  qui  ne  se  ré- 
sout pas  en  conception  ou  en  volonté  de  faire  vaut-elle , 
après  tout,  qu'on  y  prenne  garde  ?  et  toute  volonté  d'ar- 
tiste, si  parfaite  qu'elle  puisse  être  d'ailleurs  dans  les 
chambres  du  cerveau,  n'est-elle  pas  comme  non  avenue  ?  A 
cela  il  n'y  a  rien  à  répondre.  Est-ce  au  critique  par  hasard 
que  la  critique  doit  profiter?  mais  n'est-ce  pas  une  perpé- 
tuelle mystification,  un  continuel  gaspillage  de  réflexions, 
d'idées,  de  jugemens  et  de  comparaisons,  qui  n'abou- 
•^  tissent  "a  rien  ?  je  finirai  par  ou  j'aurais  dû  commencer,  k 
quoi  sert  la  critique  ? 


LE  VOYAGC  EN   SUISSE. 

Allons ,  postillon  mon  ami ,  fouette  tes  chevaux  ,  et 
vite,  bien  vite  en  route!  Adieu  Paris,  ville  de  boue  ,  de 
bruit  et  de  fumée  !  adieu  Paris  et  sa  vie  factice  ,  sa  vie  de 
convention  et  de  théâtre ,  sa  vie  aux  bougies  et  au  gaz  hy- 
drogène !  Paris  nous  pèse  sur  les  épaules  comme  les  man^ 
teaux  de  plomb  que  traînent  durant  l'éternité  tout  en- 
tière je  ne  sais  plus  quels  damnés  de  l'enfer  du  Dante.  La 
politique  nous  y  poursuit,  politique  carliste,  politique  mi- 
nistérielle,  politique  républicaine  ,  monstre  qui  s'est  in- 
carné dans  une  feuille  de  papier  timbrée  quatre  centimes, 
qui  nous  assiège  k  notre  chevet ,  que  nous  rencontrons 


dans  la  rue  ,  qui  nous  rattrape  au  bal,  au  spectacle  et  par- 
tout. Adieu  le  ridicule  et  fatigant  dédale  des  convenances  I 
Adieu  l'existence  uniforme  et  blasée  où  nous  tournons 
comme  les  pauvres  chevaux  encapuchonnés  d'un  moulina 
manège  !  Oh  !  la  triste  chose  que  la  civilisation  avec  son 
masque  et  son  fardk  chaque  visage,  ses  intérêts  mesquins 
dont  chaque  homme  est  préoccupé  ,  immense  comédie  où 
nous  jouons  tous  notre  rôle  sans  pouvoir  un  seul  moment 
eu  déposer  les  habits  et  l'ennui  dans  la  coulisse!  N'est-il 
plus  en  Europe  une  contrée  où  n'ait  point  encore  passé 
l'impitoyable  niveau,  où  l'ame  retrouve  des  émotions  nou- 
velles et  pures,  où  puisse  librement  palpiter  un  cœur  d'ar- 
tiste et  de  poète?  Ce  n'est  point  l'Italie  qu'il  nous  faut  , 
car  en  Italie  se  sont  les  œuvres  des  hommes  que  l'oif  va 
chercher,  se  sont  leurs  vestiges  que  l'on  rencontre  k  cha- 
que pas,  et  nous  voulons  ,  nous  ,  lui  pays  où  les  traces 
humaines  ne  soient  pas  empreintes  en  tous  lieux ,  où  la  ci- 
vilisation n'ait  point  tout  marqué  de  son  désolant  cachet, 
où  la  nature  nous  apparaisse  vierge  encore  dans  sa  fran- 
che et  pittoresque  nudité  ! 

Oh  !  la  Suisse  !  la  Suisse  avec  toutes  les  émotions  que 
son  nom  réveille  !  La  Suisse  avec  ses  chalets  et  ses  bergers, 
avec  l'innocence  de  ses  mœurs  simples  et  primitives,  avec 
sa  rustique  et  naïve  hospitalité  !  Oh  !  les  délicieuses 
tyroliennes  que  M.  Panseron,  M,  Bruguière  et  M.  Plan- 
tade  ont  composées  pour  nos  salons  sur  les  montagnes  et 
les  campagnes,  les  pasteurs ,  les  troupeaux  et  les  lacs  lim- 
pides !  Les  ravissans  costumes  helvétiques  que  nou^  offrent 
a  leur  étalage  les  marchands  d'estampes  du  boulevard  !  La 
belle  Suisse  que  nous  avons  vue  a  l'Opéra  dans  Guillaume 
Tell!  Est-il  personne  qu'elle  n'ait  bercé  dans  sa  stalle  ou 
dans  sa  loge  de  rêves  bien  rians  et  bien  champêtres, 
qu'elle  n'ait  transporté  en  esprit  siu-  les  rives  de  l'Aar  ou 
les  sommets  du  Rigi?  Oui,  la  Suisse  !  la  Suisse  !  Oh  ! 
Gessner  et  ses  idylles  !  Le  doux  et  tendre  Gessner  !  La 
nous  oublierons  le  monde  ;  la,  isolés  du  reste  de  l'Europe, 
nous  trouverons  des.  aventures  k  raconter,  des  sui"prises 
et  des  émotions  de  voyageur.  Allons ,  vite ,  bien  vite  en 
route  !  Adieu ,  Paris  !  adieu ,  en  passant,  la  Bourgogne  ! 
adieu  la  Franche-Comté  !  Nous  sommes  en  Suisse. 

Mais  ô  désappointement  ! . .  Faites  donc  les  rêves  les 
plus  délicieux  de  paix ,  d'innocence  et  de  solitude  !  Re- 
construisez Gessner;  créez-vous  pour  votre  usage  un 
monde  d'idylle  et  de  romance.  Vous  aurez  beau  gravir 
les  montagnes ,  vous  enfoncer  dans  les  gorges  les  ^us 
profondes,  la  civilisation,  l'inévitable  civilisation,  ver 
qui  ternit  et  qui  gâte  tout  ce  qu'il  touche,  saura  bien 
vous  y  retrouver.  Elle  est  venue  s'y  installer  pour  le 
désespoir  du  poète  et  de  l'artiste,  elle  est  venue  tout  des- 
enchanter et  tout  flétrir.  La  Suisse  est  usée,  la  Suisse 
n'est  plus  qu'une  promenade  banale  où  toute  l'Europe 


L'ARTISTE. 


-fCS 


se  donne  lenJez-voiis  eu  été  ;  c'est  une  vraie  succur- 
sale du  bois  de  Boulogne  et  du  parc  de  St-James ,  où 
l'on  arrange  pour  Tliiver  suivant  des  hais  déguisés  Ct  des 
intrigues.  On  y  salue  ses  connaissances  connue  au  foyer 
des  Bouffes  ou  dans  une  allée  des  Tuil^ies  ;  on  s'y 
presse,  ou  s'y  heurte,  ou  s'y  dispute  les  chaises.  C'est 
le  Romainville  de  la  bonne  compagnie.  Sur  ce  rocher, 
nu  bord  de  cette  cascade,  voici  des  os  de  volaille  et 
des  croûtes  de  pâté.  Si  ce  n'était  la  distance,  les  grisettes 
et  les  commis  marchands  iraient  en  Suisse  passer  le 
dimanche  ;  mais  les  voitures  a  six  sous  ne  vont  pas  en- 
core jusque-là  :  n'eu  désespérons  pas.  Vous  retrouvez 
en  Suisse  toute  l'Europe  ,  l'Angleterre ,  la  France ,  l'Al- 
lemagne ,  la  Russie ,  tous  les  pays  enfin ,  excepté  la 
Suisse ,  ct  vous  avez  l'inappréciable  avantage  d'y  ren- 
contrer surtout ,  de  chacun  d'eux  ,  ses  ridicules  et  ses 
originaux.  Quand  les  médecins  ont  inutilement  ordonné 
contre  le  spleen  et  les  vapeurs  Baden  et  Spa ,  Tœpliiz 
et  Barèges,  allez  en  Suisse  est  leur  dernière  ressource. 
Aussi  grande  y  est  la  collection  de  figures  ennuyées , 
de  désœuvrés  de  bon  ton,  qui  viennent  voir  pour  dire 
ensuite  :  J'ai  vu  ;  de  petites  maîtresses  qui  bâillent  en 
présence  du  Mont-Blanc ,  et  se  plaignent  que  la  chute 
du  Rhin  fait  trop  de  bruit.  Rangez-vous  au  bord  du 
chemin,  car  voici  des  berlines,  des  coupés,  des  lan- 
daus qui  scudjlcnt  se  disputer  le  prix  de  la  course. 
Figurez-vous  conune  ces  gens  apprécient  dignement  les 
beautés  du  paysage!  Gardez-vous  de  vous  établir  dans 
cette  vallée  avec  votre  portefeuille  ,  vos  crayons  et  tout 
votre  appareil  de  dessinateur  ;  car  une  caravane  de  pro- 
fanes, hommes,  femmes,  enfans,  laquais  en  livrée,  sou- 
brettes de  boudoir,  viendrait  en  masse  vous  y  relancer. 
Les  Anglais  surtout!  les  Anglais,  fléau  vivant,  desen- 
chantement continuel  en  Suisse  comme  en  Italie  !  Oh  ! 
vraiment,  Byron  avait  mille  fois  raison  de  les  fuir  et  de 
les  détester!  Wont-ils  pas ,  les  bourreaux  ,  établi  a  luter- 
lachen,  entre  le  lac  de  Thun  et  celui  de  Brientz,  dans 
lui  endroit  qui,  avant  eux,  était  le  plus  délicieux  du 
monde ,  une  véritable  colonie  britauuiqiie ,  où  il  ne 
tiendra  qu'a  vous  de  vous  croire  dans  u^  quartier  de 
Londres  bien  aristocratique  et  bien  empesé  ?  0  profa- 
nation !  pour  un  Sterne ,  que  d'oisifs  qui  promènent 
sur  tous  les  grands  chemins  du  continent  leur  mor- 
gue, leurs  manies  et  leur  eunui  !  Entrez  dans  inie 
auberge  suisse,  ct  vous  eu  retrouverez  vingt  pour  le 
moins  qui  sont  bien,  je  vous  assure,  la  compagnie  la 
plus  dédaigneuse  ,  la  plus  maussade  et  la  moins  accom- 
modante qui  ait  jamais  affligé  un  voyageur.  Ils  vieuiu>ut 
tous  les  étés  s'abattre  en  Suisse  par  milliers.  C'est  pour  le 
pays  une  récolte  annuelle ,  une  branche  de  revenu  qu'il 
exploite  comme  ses  pâturages  et  ses  troupeaux.  La  Suisse 


redoute  une  guerre  européenne ,  parce  qu'alors  les  étran- 
gers donneraient  beaucoup  moins.  Elle  la  redoute  pour 
son  industrie,  comme  un  armateur  }>our  la  sienne,  et 
voyez  un  peu  les  résultats  ! 

Va  maintenant,  mon  cher  poète,  va  maintenant,  mou 
pauvre  artiste,  chercher  en  Suisse  des  émotions  de  jwésie 
et  de  mœurs  antiques  !  Va-t-en  lui  demander  son  inno- 
cence pastorale  et  sa  vieille  hospitalité  !  Elle  porte  encore, 
il  est  vrai,  ses  costumes  nationaux,  parce  que  l'expérience 
lui  a  appris  que  ces  costumes  étaient  jolis  aux  yeux  des 
voyageurs  et  s'encadraient  a  merveille  dans  ses  points  de 
vue,  comme  ceux  que  dessine  pour  l'Opéra  M.  Dupon- 
chel  vont  bien  avec  les  décorations  de  M.  Cicéri.  La  Suisse 
tient  boutique  de  pittoresque;  elle  a  vu  que  ses  chants 
plaisaient,  et  elle  chante  a  la  portière  des  voitures  qui 
viennent  a  s'arrêter  dans  ses  villages,  comme  les  virtuoses 
ambulaus  du  boulevard  de  Gand.  Les  fameuses  batelières 
de  Brientz  sont  devenues  des  actrices  qui  bientôt  mettront 
du  rouge.  Le  programme  du  spectacle  ne  vous  manquera 
pas.  Voici  chez  tous  les  libraires  des  guides,  des  itiné- 
raires, où  l'on  vous  dresse,  chose  commode,  le  prospec- 
tus de  vos  émotions,  où  le  pittoresque  est  noté  par  ordre 
alphabétique,  où  l'admiration  vous  est^toute  mâchée  d'a- 
vance. Voici  des  gens  du  pays  qui  n'ont  d'autre  métier 
que  de  se  faire  vos  cicérone  de  rocher  en  rocher,  de  cata- 
racte en  cataracte  ;  ils  ont  une  leçon  toute  apprise  dont 
vous  entendez  la  deux  ccnt-imième  répétition.  —  Mon- 
sieur ,  posez  le  pied  ici  ;  monsieur ,  appuyez -vous  sur  cet 
arbre  ;  monsieur  retournez-vous  a  cet  endroit  pour  admi- 
rer. —  Et  puis  après ,  une  main  de  se  tendre  vers  ^  ous  et 
deréclamerson  salaire.  — Voici  la  chapelle  de  Guillaume 
Tell.  —  Malheureux  Guillaume  Tell  !  en  a-t-on  assez 
abusé  ?  L'a-t-on  assez  traîné  de  tréteaux  en  tréteaux?  Dieu 
me  pardonne,  on  l'a  fait  délivrer  sa  patrie  sur  des  airs  de 
vaudeville  !  on  a  fait  de  sa  pomme  quelque  chose  d'aussi 
ennuyeux  que  celle  de  Paris  ou  que  le  classique  poignard 
des  Atrides.  De  grâce  ,  laissez-la  cette  pomme!  ne  nous 
jetez  plus  cette  pomme  "a  la  tète  !  Quant  a  l'innocence 
proverbiale  des  mœurs  suisses,  cela  est  tombé  de  nos  jours 
dans  les  rosières  de  la  banlieue  de  Paris ,  dont  on  cou- 
ronne la  vertu  par  ordonnance  de  M.  le  maire.  Pour  ce 
qui  concerne  l'hospitalité  helvétique ,  vous  trouverez  des 
hôtels  magnifiques ,  sur  le  modèle  de  ceux  de  Calais  ou 
de  notre  capitale,  mais  seulement  un  peu  plus  chers, 
avec  un  cuisinier  qui  a  fait  son  apprentissage  ii  l'école  de 
Véfour  ;  des  lits  excellens ,  des  garçons  très-officieux , 
a  cravate  élégamment  tournée,  un  maître  d'hôtel,  la  ser- 
viette sous  le  bras ,  qui  vous  reçoit  avec  grâce  et  urbanité 
'a  votre  descente  de  voiture,  les  journaux  de  toute  l'Eu- 
rope ,  afin  de  vous  tenir  au  courant  des  affaires  publiques. 
Voici  de  belles  grandes  routes  tirées  au  cordeau  ,  sablées 


-106 


L'ARTISTE. 


comme  l'allée  des  Feuillans ,  qui  aboutissent  a  de  très- 
beaux  ponts  de  pierre  de  taille  ;  il  y  aura  sans  doute  avant 
peu  des  chemins  en  fer. . .  N'ètes-vous  pas  ravi ,  charmé  ? 
Tout  cela  n'est-il  pas  fort  bien  entendu  et  merveilleuse- 
ment commode?  —  Eh!  laissez-moi,  de  grâce!  épargnez- 
moi  vos  perfectionnemens  de  luxe  et  de  civilisation  mo- 
derne !  Oui ,  tout  cela  est  commode,  très-commode ,  d'une 
commodité  désespérante!  Vos  routes  sont  unies  et  larges, 
elles  s'allongent  devant  moi ,  entre  deux  rangées  d'arbres, 
avec  toute  la  grâce  d'un  monotone  et  interminable  ruban; 
mais  pour  en  voir  de  pareilles,  je  n'avais  pas  besoin  de 
sortir  du  département  de  la  Seine.  Ce  qu'il  me  fallait, 
c'était  quelque  chemin  étroit ,  raboteux ,  accidenté  ,  un 
de  ces  chemins  de  chèvre ,  qui  se  replient  en  coudes,  qui 
s'enfonceilt  a  travers  les  bois ,  qui  surgissent  du  fond  du 
ravin,  qui  serpentent  et  s'accrochent  aux  flancs  de  la 


Moi  ,  je  ne  vais  pas  en  berline  ,  je  voyage  h  pied  ; 
que  m'importe  votre  belle  grande  route?  que  m'importe 
aussi  votre  beau  pont  de  pierre?  Mettez-le  sur  l'Aube 
ou  sur  la  Marne  ;  mais  laissez  donc  "a  vos  torrents  le  sapin 
jeté  avec  toutes  ses  branches  d'un  bord  à  l'autre,  le 
sapin  que  mouille  l'écume  jaillissante,  et  que  l'on  regarde 
avec  une  joie  mêlée  d'un  reste  de  frayeur  secrète  quand 
on  l'a  traversé,  vacillant  et  mobile  sous  les  pas  du  voya- 
geur. Arrière  vos  Manuels  et  vos  Itinéraires  !  je  ne  les 
aime  pas  plus  que  je  n'aime  au  spectacle  ces  voisins  com- 
plaisans  qui  me  racontent  d'avance,  scène  par  scène,  la 
pièce  où  je  viens  chercher  un  plaisir  de  surprise  !  Arrière, 
maître-d'hôtel  a  la  serviette  bien  blanche ,  au  sourire  sté- 
réotypé sur  les  lèvres  pour  tous  les  gens  a  équipage,  à 
l'accueil  peu  flatteur  pour  ceux  qui  n'ont  par  devers  eux 
que  le  modeste  bagage  du  bon  Yorick  !  Oui,  ton  hôtel  est 
superbe,  tes  corridors  et  tes  parquets  sont  bien  cirés  ;  mais 
j'aime  mieux  quelque  pauvre  chaumière  de  pâtre,  isolée 
au  milieu  des  montagnes  ,  dont  la  faible  lumière  m'appa- 
raisse  de  loin  comme  un  faual  sauveur  ;  quelque  hutte  où 
je  frappe ,  las  et  égaré  dans  ma  route ,  et  dont  un  paysan 


au  rude  et  sauvage  costume  m'ouvre  la  porte  mal  jointe 
en  me  disant:  «  Entrez.  »  —  Oui,  ton  chef  de  cuisine 
est  un  second  Vatel  ;  on  dîne  chez  toi  aussi  bien  qu'au 
Café  de  Paris  ;  mais  je  préfère  cent  fois  le  morceau  de 
pain  gris,  le  fromage  et  le  lait  de  mon  pâtre.  On  trouve 
dans  ta  salle  a  manger  compagnie  fort  distinguée  de  tous 
les  coins  de  l'Europe  ;  on  pourrait  y  organiser  un  bal  et 
un  concert  admirables,  voire  même  une  succursale  de  Fras- 
cati  ou  de  la  conférence  de  Londres;  mais  plutôt,  plutôt 
le  vieux  récit  de  mon  hôte  et  sa  légende  de  sorciers  et 
d'esprits,  le  soir  près  d'un  feu  qui  fait  danser  nos  ombres 
sur  les  murs  de  la  cabane,  au  bruit  des  vents  qui  mugis- 
sent dans  les  gorges  et  dans  les  bois.  Tes  journaux ,  je  les 
ai  en  horreur  :  ce  sont  des  ennemis  que  je  fuyais  et  que  je 
retrouve  en  embuscade  sur  mon  passage.  Tes  lits ,  ils  sont 
excellens  ;  mais  ils  ont  un  défaut ,  c'est  précisément  d'être 
parfaits.  Je  hais  tes  quatre  matelas  et  tes  rideaux  de  soie  ; 
délicieux  partout  ailleurs ,  ils  ne  sont  qu'une  monstrueuse 
anomalie  en  face  du  Splùgen  et  de  la  Yung-Frau  :  vive 
le  lit  de  mousse  et  de  feuilles  sèches  où  l'on  dort  tout  ha- 
billé !  Abomination!  des  lits  de  chanoine  et  des  parquets 
cirés!  horreur!  un  dîner  lin  et  délicat!  la  Suisse  trans- 
formée en  restaurant!  Sujet  ravissant,  perspective  admi- 
rable "a  jeter  sur  un  album  qu'une  salle  de  billard  et  de 
café  !  mieux  vaut  voir  sans  se  déranger  la  Suisse  de  l'O- 
péra. 

Tourne  bride  ,  postillon  ,  tourne  bride  !  Paris  du 
moins  se  donne  tout  franchement  pour  ce  qu'il-  est  ;  il 
n'affecte  point  de  prétentions  aux  mœurs  champêtres  ; 
mais ,  pour  votre  Suisse  désenchantée  et  spéculatrice , 
vos  restaurans  parmi  des  glaciers,  vos  Anglais  vis-a-vis 
d'un  site  sublime ,  vos  laquais  en  livrée  sur  le  sommet  du 
Griitli ,  autant  vaudrait  rencontrer  en  chemin  une  cita- 
lion  d'huissier  ou  un  bordereau  de  finances  intercallé  par 
le  relieur  au  milieu  d'un  roman  de  Walter  Scott  ou  d'une 
méditation  de  Lamartine. 

Théodoue  Muret. 


L'ARTISTE. 


^G7 


%tmt  Brumatlque. 


THÉÂTRE   FRANÇAIS. 

^£a-  é/bcMte  et  Oo/uiyne ,  ^ouieaie  tut  coiy   i/c/a/   6^ 

PAR  M.  DEUTOUCHE. 

Voyez  la  morale!  un  des  hommes  de  noire  Paris  qui  ont  le 
plus  d'esprit,  de  style  et  de  verve,  M.  Delatouclic;  un  homme 
qui  a  du  drame  en  tête  et  qui  l'a  prouvé ,  consent  un  matin  à 
laisser  son  livre  commencé  ,  à  interrompre  sa  page  inache- 
vée, à  faire  ce  qu'il  y  a  de  plus  ingrat  à  faire,  une  comédie 
en  cinq  actes!  Sans  la  morale,  la  Reine  d'Espagne  avait  le 
succès  du  Mariage  de  Figaro. 

Mon  Dieu ,  l'affaire  était  toute  simple.  Il  s'agissait  de  mon- 
trer comment  finissent  les  monarchies  ,  comment  se  continuent 
les  monarchies ,  comment  elles  commencent  ;  une  monarchie 
espagnole  encore  !  Vous  croyez,  que  le  moment  était  bien  choisi , 
n'est-ce  pas?  Nous  sommes  dans  une  révolution  qui  a  mis  fin 
cllc-mcme  à  une  monarchie;  il  était  donc  permis  de  rire  à  notre 
aise  de  la  monarchie  espagnole  :  il  y  a  si  long-temps  de  cela  I 

Le  parterre  n'a  pas  voulu  rire.  Comment  donc  !  un  roi  im- 
puissant !  horreur!  une  jeune  reine  restée  vierge  après  un  an, 
infamie!  Un  moine,  jeune  et  beau  ,  grand  d'Espagne  et  moine, 
amoureux  comme  un  français  de  Louis  XIV,  ô  dégoût!  Un 
drame  qui  commence  par  les  rires ,  qui  finit  par  les  larmes  , 
cela  est  si  commun  !  Et  de  l'esprit,  et  de  la  verve,  et  de  la 
moquerie,  et  du  sang  froid,  et  du  style,  et  de  tout  ce  qui  fait 
la  comédie,  le  drame,  l'intérêt;  qu'est-ce  que  cela  à  côté  d'un 
vaudeville  de  M.  Scribe,  ou  d'une  comédie  de  M.  Bayard? 

Il  leur  faut  du  Scribe,  à  ces  messieurs;  du  musc,  de  l'ambre, 
tic  la  gaze  transparente;  pas  trop  de  gaze,  mais  un  peu  de 
gaze;  aussi  peu  que  vous  voudrez,  mais  il  en  faut,  n'est-ce 
j)as?  Qui  donc  supporterait  l'esprit  de  Molière  aujourd'hui  : 
Tarte  à  la  crème  et  les  enfans  qui  se  font  par  les  oreilles? 
Tarte  à  la  crème  !  Enfans  par  les  oreilles!  la  Reine  d'Er- 
p(\gne  !  Molière  !  sifQe  donc  ,  chaste  parterre  ;  bouche  tes 
oreilles!  il  n'en  sortira  jamais  d' enfans! 

Voici  l'analyse  : 

Le  roi  d'Espagne  est  vieux ,  très-vieux ,  et  infirme  comme 
l'honnête  malade  de  Molière  :  M.  Purgon  m'avait  promis  de 
me  faire  faire  un  enfant  ! 

Le  confesseur  du  roi  fait  à  Sa  Majesté  la  même  promesse  que 
M.  Purgon  à  son  malade.  Le  médecin  français,  envoyé  de 
Louis  XIV,  qui  prépare  un  roi  fi'ançais  à  l'Espagne,  a  promis 
à  son  maître  que  le  nouveau  roi  ne  ferait  pas  d'cnfans,  non- 
seulement  le  roi,  dont  on  doute,  mais  la  jeune  reme,  dont 
personne  n'a  douté  un  seul  instant.  Ainsi  l'intrigue  commence. 


Toute  une  légitimité  suspendue  à  ce  hasard  de  soixante-dix  ans  ! 
toute  une  légitimité  qui  dépend  d'un  entêtement  de  cœur  de 
cette  jeune  reine!  Les  intrigues  se  croisent;  l'amour  va  eo  avant 
et  recule.  C'est  oui ,  c'est  non ,  c'est  peut-être.  Étes-vous  jamais 
entre  dans  une  alcôve  ?  êtes-vous  au  moins  entré  dans  la  vô- 
tre? Croyez-vous  qu'il  n'y  ait  pas  une  comédie  à  faire  avec  les 
accidens  d'un  amour  royal?  surtout  quand  on  a  l'cspiit ,  la 
verve  et  la  malice  cruelle  de  M.  Henri  Delatouche? 

D'autant  plus  que  notre  auteur,  qui  connaît  son  peuple,  avait 
sacrifie  la  moitié  de  sa  comédie;  de  sa  comédie,  il  avait  fait  un 
drame.  A  côté  de  la  passion  tronquée  du  monarque,  il  avait  placé 
l'exubérante  jiassion  d'un  sujet  et  d'un  moine;  derrière  le  de'- 
bile  vieillard  il  avait  montré  l'énergie  de  l'inquisition  ;  auprès 
du  joli  visage  de  la  reine  se  dessinait  le  voile  noir  de  l'inquisi- 
teur. S'il  n'y  avait  eu  que  cela ,  la  foule  était  ravie  :  elle  applau- 
dissait avec  transport,  elle  était  dans  l'ivresse,  comme  à  une 
comédie  de  M.  Casimir  Bonjour  !  et  le  bourgeois  rentrait  dans 
sa  maison  fort  content  de  son  esprit  d'abord ,  et  ensuite  de  l'es- 
prit de  son  auteur  !  Mais  tarte  à  la  crème  ;  l'enfant  par  les 
oreilles!  L'hôtel  Rambouillet  se  cache  le  visage  derrière  son 
éventail.  Pudeur  bien  entendue  !  Que  voulez-vous  qu'on  fasse 
avec  l'hôtel  Rambouillet  ? 

Je  vous  le  dis ,  l'hôtel  de  Rambouillet  est  éternel  ;  il  ne 
meurt  pas;  il  est  vivace  comme  le  lierre.  Il  a  changé  de  nom, 
mais  non  pas  d'esprit  et  de  mœurs.  En  bas  bleus  ou  en  robe  de 
soie ,  l'hôtel  de  Rambouillet  salit ,  décolore ,  et  flétrit ,  et  déna- 
ture, et  se  moque  et  s'évanouit,  et  se  crispe  les  nerfs  et  s'inonde 
d'eau  de  Cologne.  Ayez  donc  de  l'esprit  et  du  cœur;  faites 
donc  un  drame,  et  remplissez  un  théâtre  avec  l'hôtel  Ram- 
bouillet ! 

D'abord  la  comédie  de  M.  Delatouche,  écoutée  avec  intérêt 
et  plaisir ,  marchait  vivement  au  succès.  On  écoutait  avec 
transport  ce  dialogue  incisif  et  nerveux  :  les  caractères  se  des- 
sinaient ,  l'esprit  se  faisait  jour ,  la  comédie  se  nouait ,  tout  al- 
lait au  mieux;  nous  avions  un  chef-d'œuvre  de  plus.  Les  hon- 
nêtes gens  du  parterre  étaient  ravis ,  les  femmes  honnêtes  des 
loges  écoutaient  sans  se  trouver  mal;  mais  tarte  à  la  crème! 
Le  premier  qui  a  sifQé  tarte  à  la  crème  était  un  clerc  de 
procureur,  à  coup  sûr;  à  coJJ)  sûr,  la  première  qui  s'est  éva? 
nouie  aux  enfans  par  l'oreille  est  une  comtesse  à  quatre 
amans.  Lâchez  la  bride  à  ces  prudes  de  premières  loges,  à  ces 
puritains  de  parterre  :  les  imes  chargées  de  fard  au  ra1>ais ,  les 
autres  pris  de  bière;  il  n'y  a  plus  de  comédie  possible.  On  va 
crier  à  l'infamie,  à  la  doljauche;  ce  monde-là  va  s'évanouir  de 
honte.  Alors  les  honnêtes  femmes,  qui  croyaient  comprendre, 
s'épouvantent  sans  savoir  pourquoi  ;  les  hommes  comme  il  faut 
se  demandent  s'ils  savent  encore  le  français;  on  s'interroge  pour 
savoir  si  c'est  bien  l'auteur  de  FrugoUtta  et  de  Carlin  qu'on 
raille  ainsi.  Ah!  monsieur,  monsieur,  vous  n'avez  pas  chasse 
de  votre  théâtre  les  hommes  et  les  femmes  équivoques;  s'il  n'y 
eût  eu  que  des  orcillfc  chastes  ce  premier  jour,  la  Reine  d'Es- 
pagne était  sauvée. 

L'auteur,  mécontent,  a  retire  sa  pièce  ce  soir  même  :  il  n'a 
plus  voulu  la  laisser  jouer.  Il  fait  imprimer  sa  pièce  pour  les 
honnêtes  gens ,  avec  des  notes  qui  vaudront  une  seconde  corne- 


-1C)H 


L'ARTISTE. 


die,  comme  en  faisait  Molière  quand  il  avait  l'honneur  d'être 
siffle.  Gare  au  parterre  !  gare  aux  prudes  des  deux  sexes  !  Quoi 
que  leur  dise  l'auteur ,  ils  l'auront  bien  mérité.' 

La  pièce  tout  entière  dans  un  conte  cliai-mant  de  Voltaire , 
que  j'aurais  cité  tout  entier  il  y  a  huit  jours ,  dont  je  ne  citerai 
pas  une  seule  phrase  aujourd'hui  ;  car  je  n'ose  j)lus  ouvrir  la 
Ijouche ,  sachant  à  présent  combien  nous  sommes  difQciles  sur 
les  mœurs. 

IM.  Delatouche  a  été  sifflé  pour  avoir  voulu  placer  l'ame  d'un 
roi  entre  les  deux  vessies  dont  parle  Voltaire,  dans  le  conte  que 
je  ne  cite  pas. 

Si  encore  M.  Delatouche  n'avait  rais  en  jeu  qu'un  bourgeois 
comme  Voltaire  ! 

Mais  une  monarchie  ! 

Ce  qui  a  été  fort  bien  expliqué  chez  le  ministi'e  ,  au  commis- 
saire royal  du  Théâtre  Français. 

—  0  mon  fils,  fi  tu  veux  faire  un  drame,  respecte  les  rois, 
les  prudes  du  parterre:  le  ministre,  et  le  commissaire  de  police 
de  ton  quartier  ! 


THEATRE   ITALIEN. 


mo> 


X5 


y 


.Sv'-   (/ax^^'i  t/it/ff/. 


Depuis  le  départ  de  madame  Pasta ,  qui  a  eu  grand  tort,  se- 
lon nous ,  de  jouer  à  Paris  un  rôle  qui  ne  convient  ni  à  son  âge 
ni  à  sa  figure  ,  il  y  a  eu  deux  débuts  au  théâtre  Italien.  On  sait 
la  médiocrité  élégamment  triviale  de  la  musique  de  Bellini  ;  la 
Sonnambula  est ,  à  tout  prendre ,  une  œuvre  mesquine  qui  ne 
comptera  pas  dans  l'histoire  de  l'art.  Mais  c'est  un  singulier 
égai-ement ,  avec  une  tête  posée  comme  un  camée  antique ,  avec 
une  démarche  héroïque  et  hautaine,  de  vouloir  lutter  avec  mes- 
dames Perrin,  Léontine  Fay  et  Montessu.  Malgré  le  talent  très- 
réel  que  madame  Pasta  a  déployé  dans  plusieurs  scènes  de  la 
Sonnambula,  nous  croyons  qu'elle  s'est  çiéprise. 

Madame  Schrœdcr-Devricnt ,  qui  avait  obtenu  l'année  der- 
nière un  succès  éclatant  dans  le  Don  Juan  allemand,  s'est 
aventurée  à  l'étourdi  sur  la  scène  italienne,  sans  tenir  compte  des 
obstacles  sans  nombre  qu'elle  allait  rencontrer  dans  celte  nou- 
velle carrière  :  dès  son  entrée ,  elle  a  paru  sentir  la  difficulté  de 


sa  position.  Pendant  tout  le  cours  de  la  représentation  ,  elle  a  été 
timide  et  embarrassée;  son  gosier,  qui  a  prêté  à  la  langue  alle- 
mande des  accens  si  passionnés  et  si  vrais ,  n'est  pas  encore  as- 
soupli à  la  prononciation  italienne. 

Rubini  était  ennuyé  de  son  rôle.  Lablache  ne  convient  pas  au 
rôle  de  don  Giovanni ,  et ,  malgré  sa  verve  entraînante  dans 
plusieurs  passages ,  a  été  presque  toujours  déplacé. 

Madame  Malibran ,  dans  Ninetla ,  s'est  montrée  à  naus  telle 
que  nous  l'avions  vue  l'année  dernière  ,  séduisante ,  passionnée, 
coquette ,  prodigue  d'attitudes  et  de  gestes;  sa  voix  est  toujours 
belle  et  riche;  mais  elle  ne  la  ménage  pas ,  et  trop  souvent  ses 
sanglots  nuisent  à  l'émission  du  son.  Santini  dans  Fernando 
est  très-inférieur  à  Galli;  Lablache  a  été  magnifique  dans  le 
Podesta. 


îtauDfllfô. 


—  On  assure  que  MM.  Gros  et  Gérard  feront  partie  de  la 
prochaine  promotion  pairiale  qui  doit  aider  le  ministère  à  ob- 
tenir la  majorité  dans  la  chambre  haute.  On  ne  parle  d'aucun 
sculpteur  destiné  à  prendre  place  près  de  ces  messieurs  parmi 
nos  législateurs. 

—  Bernard-Léon  ,  le  vif,  hardi  et  spirituel  comédien,  a  fait 
sa  rentrée  au  Vaudeville  par  un  ouvrage  nouveau  ,  le  Baron 
d'ffilburgaushen.  C'est  une  bonne  et  comique  farce.  Un  baron 
qui  se  fait  agriculteur,  qui  va  à  la  cour  en  traînant  une  char- 
rette pleine  de  navets  et  de  carottes  ;  son  fds  qui  se  déguise  en 
colonel  :  on  chante,  on  danse,  on  fait  des  quiproquos;  la  petite 
fille  se  marie  ;  le  baron  redevient  baron  :  cela  est  très-amusa^t. 
Bernard-Léon  est  de  toute  excellence  dans  ce  rôle  ;  Arnal  fait 
rire  aux  éclats.  Le  Vaudeville  est  le  seul  théâtre  à  Paris  qui  ait 
eu  cette  semaine  un  succès. 

—  On  annonce  pour  lundi ,  1 4  »  une  représentation  au  béné- 
fice de  Madame  Malibran,  dont  la  composition  doit  vivement 
piquer  la  curiosité  des  dilcttanti.  Il  s'agit  à' Othello  j  madame 
Malibran  chantera  le  rôle  de  Donzelli ,  et  madame  Schrœder- 
Devrient  remplira  la  partie  de  Desdemona.  Nous  faisons  des 
vœux  pour  que  cette  distribution  soit  autre  chose  qu'une  singu- 
larité. 


5 


L'AllïJUSTE. 


i69 


I3mui*-:?lrt6. 


I.I:  MONT  SAINT-MICHEI.. 


Un  tableau  de  Gudin,  exposé  au  dernier  Salon,  a  sans 
doute  appris  a  bien  des  gens  qu'il  existait  en  France,  en- 
tre la  Normandie  et  la  Bretagne,  une  île,  un  rocher,  un 
{)ointau  milieu  de  l'Océan,  dont  l'aspect,  a  la  fois  impo- 
sant et  pittoresque,  do  t  attirer  le  peintre  et  détourner  les 
pas  du  voyageur.  Poussé  par  le  hasard  sur  le  rivage,  j'ai 
visité  en  détail  ce  singulier  monument  de  la  nature  et  des 
hommes ,  et  je  livre  sans  prétention  aux  lecteurs  de  l'ar- 
tiste j  dont  la  curiosité  aurait  été  éveillée  sans  être  satis- 
faite, quelques  pages' arrachées  a  mon  albiun  de  voyage. 

Le  peintre  peut  faire  au  mont  Saint-Michel  de  nom- 
breuses études  en  tournant  autour  de  cet  immense  vais- 
seau de  roc  mouillé  a  deux  lieues  du  rivage ,  et  auquel  les 
flèches  gothiques  de  la  chapelle  semblent  servir  de  niàts, 
et  les  créneaux  de  sabords;  le  philosophe  doit  y  venir  cher- 
cher une  sérieuse  leçon  dans  la  physionomie  et  dans  les  ha- 
bitudes des  huit  cents  prisonniers  qui  y  sont  réunis,  en  les 
comparant  avec  les  motifs  de  leur  condamnation  ;  mais 
l'architecte  surtout  trouve  la  le  sujet  de  profondes  médita- 
tions sur  son  art  dans  la  prodigieuse  construction  qui 
s'élève  dans  les  airs  au  sommet  d'un  rocher  baigné  de 
tous  côtés  par  la  mer  ,  et  dont  les  détails  prouvent  qu'a 
plusieurs  époques  différentes  des  hommes  ont  vaincu  la 
toutes  les  difficultés  que  leur  opposait  la  nature.  Les  lé- 
gendes apprenaient  a  nos  pères  que  des  saints  les  y  ont 
aidés  par  leur  puissance  miraculeuse  ;  mais  nous  autres 
esprits  forts ,  nous  avons  le  malhein  de  ne  plus  croire  aux 
miracles ,  et  il  nous  faut  trouver  la  possibilité  de  ces  in>- 
menses  travaux,  dont  nous  voyons  les  résultats,  dans  la 
volonté  puissante  et  continue  d'une  réunion  de  moines  , 
propriétaire  immortelle  et  complexe,  renfermant  dans" 
une  pensée  unique  le  génie  et  la  vie  de  plusieurs  hommes, 
et  faisant  travailler  ii  son  profit  des  populations  entières 
par  le  mobile  de  la  superstition. 

Deux  époques  bien  distinctes  se  recoimaissent  dans 
l'ensemble  des  bàtimens  composant  actuellement  la  pri- 
son, l'église  et  les  fortifications.  D'abord,  de  nombreux 
restes  de  l'architecture ,  dont  le  plein  cintre  générateur  de 
toutes  les  courbes  a  précédé  l'ogive  du  gothique  ,  et  ii  la- 
quelle ,  parmi  toutes  lesépilhètes  nominatives  qui  lui  ont 

TOME    II.        1G'    LIVKAIiON. 


été  données,  celle  de  romane  me  paraît  la  plus  convena- 
ble, on  retrouve  ses  colonnes  élt.-vées  et  sunnontécs  de 
chapiteaux  écrasés  et  couverts  d'ornemciis  toujours  gra- 
ves et  quelquefois  liizarrcs.  Celte  partie  de  l'édilice  ine 
paraît  avoir  été  construite  vei-s  le  milieu  du  dixième  siè- 
cle, bien  que  la  tradition  du  pays  l'attribue  a  une  date 
plus  reculée  de  deux  cents  ans.  Si  un  monastères'est  éle\é 
alors  pour  des  religieux  réunis  sur  ce  roc  isolé,  il  est  im- 
possible de  retrouver  aucune  trace  distincte  des  construc- 
tions qu'ils  y  avaient  faites  ,  el  les  détails  du  petit  nom- 
bre de  chapiteaux  restés  intacts  ont  identiquement  le 
même  caractère  que  ceux  des  deux  grandes  abbayes  de 
Caen,  fondées  en  95i  par  Guillaun»e  et  Malhilde.  Des 
souterrains  de  cette  époque  supportent  la  nef  de  l'église, 
composée  maintenant  d'un  seul  des  entrecolonnemens,  et 
une  plate-forme  prise  sur  la  continuation  de  la  nef,  vers 
l'ouest.  Un  incendie  qui,  en  1445  ',  détruisit  la  plus 
grande  partie  du  monastère,  ht  reconstruire  le  chœur  de 
l'église,  et  la  plupart  des  autres  édifices  de  l'abbaye,  dans 
le  goût  gothique  alors  a  son  apogée. 

Un  superl)e  souterrain  soutient  ce  chœur;  ses  voûtes 
élevées  qui  se  ploient  en  ogives  sur  neuf  piliei-s  énormes 
et  éclairées  par  quelques  fenêtres  étroites,  aux  vitraux 
noircis,  produisent  un  des  plus  admirables  effets  qu'on 
puisse  imaginer  ;  et  si  l'artiste  s'émeut ,  le  praticien  n'ad- 
mire pas  moins  par  quelles  savantes  combinaisons  de 
force  ces  masses  énonnes  ont  été  amenées  et  construites 
à  une  si  grande  élévation.  A  l'extrémité  ouest  <lu  .souter- 
rain un  escalier  conduit  en  tournant  daus  une  tourelle 
gothique  sur  la  goullièie  du  toit  de  l'abside  ;  de  la  une 
porte  s'ouvre  sur  le  clocher ,  malheureusement  rebâti  et 
sans  caractère ,  et  dont  le  toit  d'ardoise  est  surmonté  de 
la  petite  plate-Jbnne  du  télégraphe.  La  salle  de  réception 
des  chevaliers  de  l'ordre  de  Saint-Michel  est  une  admi- 
rable production  gothique;  cinq  rangées  de  treize  colon- 
nes basses  et  surmontées  de  chapiteaux  du  meilleur  goût 
titillés  dans  le  gianit  en  supportent  les  voûtes  et  les  ogives. 
Du  côté  des  fenêtres  deux  vastes  cheminées  dont  les  man- 
teaux énormes  suspendus  a  la  nu;raille  étaient  autrefois 
chargés  d'armoiries ,  échauffaient  cet  immense  local;  les 
parois,  les  nervures  étaient  couvertes  de  peintinrs  aux 
couleurs  éclatantes ,  des  vitraux  renvoyaieut  leurs  bril- 


'  Viii)>t  ans  aupantvaot ,  le  mont  Sainl-Michcl  arait  éii  lànoin  d'au 
lies  pins  beaux  fait»  d'armes  qui  ont  si  souvent  illustré  le  courage  fran- 
fais.  Cent  vinp,t  chevaliers,  sous  le  commandement  du  capitaine  d'Et- 
tnuteville  ,  et  aides  par  leii  liabitan»,  n'sislircnl  à  toutea  l«i  forces  d'une 
arniec  au|tlai»e.  Deux  énormes  canons  de  fer,  laisséi  par  elle  daiw  une 
retraite  précipitée  par  le  couraj-.e  des  assiéj^és,  témoignent  à  la  porte  dm 
for!  de  leur  vaillante  résistance;  et  les  noms  ^s  cent  vini»t  braves  sont 
inscrits,  avec  leur  blason  ,  sur  un  vaste  tableau  dam  l'église  de  P«i»- 
cicnnc  abbaye. 

46 


no 


L'ARTISTE. 


lans  reflets  sur  îles  pavés  de  marbre;  niainteiianl  des  pri- 
sonniers vêtus  de  bure  grise  se  pressent  autour  de  métiers 
dégouttans  d'huile  entre  des  murailles  nues  et  sur  un  sol 
de  plâtre  ;  les  cheminées  sont  veuves  de  feu,  et  les  fenê- 
tres de  vitrail  ;  mais  les  outrages  des  hommes  et  du  temps 
ont  respecté  la  pensée  de  l'artiste  et  n'ont  pas  pu  détruire 
l'effet  merveilleux  d'une  aussi  belle  ordonnance. 
.  Celte  époque  d'architecture,  outre  le  chœur,  des  sou- 
terrains, plusieurs  beaux  escaliers,  deux  salles  dont  on 
a  fait  des  corps-de-garde  et  la  plupart  des  fortifications, 
a  fourni  encore  un  cloître  d'un  goût  délicieux.  La  rangée 
d'ogives  supportée  par  des  colonnetles  est  double  et  con- 
trariée de  manière  a  obtenir  de  tous  les  points  de  vue  un 
croisement  de  lignes  plein  de  légèreté  et  de  richesse.  Les 
ornemens  sculptés  en  granit  sont  d'une  conservation  par- 
faite et  d'une  élégance  qui  doit  les  faire  attribuer  au  rè- 
gne de  Charles  VII  ou  de  Louis  XI.  Une  suite  de  rosaces 
remplit  d'un  dessin  différent  chaque  intervalle  entre  les 
ogives.  Ce  cloître  entoure  une  terrasse  de  plomb ,  et  le 
mur  élevé  au-dessus  des  arcades  a  malheureusement  été 
réparé  de  manière  a  perdre  tout  son  caractère.  Sous 
Louis  XIV  on  a  fait  a  l'église  une  façade  fort  simple  ou 
plutôt  d'une  Ipurde  pauvreté  qui  donne  sur  la  plate- 
forme destinée  aux  promenades  des  prisonniers.  Six  cha- 
piteaux de  l'ancienne  église  ont  été  appliqués  par  écono- 
mie ,  sans  doute,  aux  colonnes  qui  supportent  le  fronton 
de  cette  ignoble  construction  ;  depuis  encore  on  a  exécuté 
de  nombreux  travaux  sur  le  mont  Saint-Michel ,  mais 
tous  destinés  a  des  habitations  particulières  ou  a  des  ré- 
parations exigées  par  le  temps,  et  défigurant  comme  à 
l'ordinaire,  pour  la  plupart,  les  monumens  auxquels 
elles  devaient  seulement  rendre  de  la  solidité. 

Tout  occupé  de  mes  recherches  d'architecture,  j'ou- 
bliais de  conter  qu'il  y  a ,  outre  les  huit  cents  prison- 
niers que  contient  l'abbaye,  et  le  bataillon  destiné  a  les 
garder,  tout  un  village,  trois  cents  feux  au  moins,  des 
gens  qui  vivent,  s'aiment,  se  marient  et  meurent  sur  ce 
roc,  qui  s'habillent  en  gardes  nationaux,  et  vont  faire 
l'exercice  sur  la  grève  quand  la  mer  leur  en  laisse  la  place. 
Ils  vivent  en  marins  à  bord,  sans  prairies,  sans  bes- 
tiaux, et  quelquefois  la  mer  les  sépare  pour  plusieurs  jours 
de  la  terre,  en  couvrant  de  ses  vagues  irritées  les  deux 
chemins  tracés  seulement  dans  la  mémoire  des  guides,  au 
milieu  des  sables  mouvans  de  la  grève,  pour  gagner 
Avranches  et  Pontorson.  A  peu  de  distance  est  un  autre 
roc,  dont  la  croupe  peu  élevée  sort  k  peine  de  la  mer; 
quelques  solitaires  y  avaient  autrefois  choisi  leur  domi- 
cile; d'autres  habitations  s'étaient  groupées  autour  des 
leurs;  plusieurs  forts  y  furent  successivement  construits 
par  les  Normands  et  les  Anglais  ;  mais  il  n'en  reste  que 
quelques  ruines  informes ,  et  le  rocher  de  Tombelaine  a 


retrouvé  son  ancienne  solitude  ,  que  l'oiseau  de  mer 
vient  seul  troubler  quelquefois  de  son  cri  triste  et  sau- 
vage. 

E.  Grille  de  Beuzeliiv. 


iTittmiturf. 


m\ 


POBTRAITS  ET  CARACTERES  CONTEMPORAIIIS^ 
IIL 

Rien  ne  manque  "a  sa  gloire  :  M.  Viennet ,  l'auteur  de 
YEpUre  aux  Mules ,  l'a  insulté  mardi  passé  en  pleine 
Chambre  des  députés.  Soyez  donc  grand  horaqte  et  grand 
poète,  écrivez  les  Martyrs  et  la  Monarchie  selon  la 
Charte ,  pour  être  insulté,  vous  absent,  par  un  littéra- 
teur de  l'empire  ,  un  faiseur  de  tragédies  classiques ,  un 
poète  burlesque  !  aussi  la  Chambre  s'est-elle  levée  en  masse 
contre  l'insolent  déclamateur.  L'écho  a  répété  en  frémis- 
sant ce  grand  nom  de  Chateaubriand  que  M.  Viennet 
glapissait  d'une  voix  fausse  et  criarde,  et  chacun  s'est 
découvert  devant  cette  gloire  dont  la  France  a  tant  be- 
soin. 

Écrire  sur  M.  de  Chateaubriand  et  dire  ce  qu'il  est,  et 
le  suivre,  ce  grand  citoyen ,  dans  ses  voyages,  dans  ses  rê- 
veries, dans  son  dévouement  aux  rois,  quel  pas  de  géant 
il  faudrait!  quel  ame  !  quel  souffle  !  Voyez  !  l'enfant  gen- 
tilhomme gravit  les  Alpes.  Il  fuit  la  terreur  qui  a  décimé 
sa  famille,  et  l'échafaud  où  son  nom  le  conduirait;  il  tra- 
verse les  montagnes  d' Annibal ,  c'est  encore  en  chantant  ; 
il  couche  sur  la  paille  "a  côté  d'un  prince  du  sang  dans  le 
chalet  d'un  pâtre ,  et  le  matin  quand  il  se  réveille ,  quand 
*il  a  fait  sa  prière  sous  le  ciel  bleu ,  quand  il  a  lavé  son  jeune 
visage  de  gentilhomme  et  ses  mains  dans  la  source  voisine, 
il  descend  dans  l'Italie  aux  chants  déjà  italiens  du  monta- 
gnard ,  il  respire  la  vapeur  des  roses ,  il  sent  Naples.  Il  de- 
vine Venise,  cité  croulante,  il  précède  eu  Italie  la  répu- 
blique du  général  Bonaparte  ;  Chateaubriand  la  soumet  le 
premier  par  les  dons  du  poète,  cette  vieille  terre  que  Bona- 
parte va  soumettre  par  les  armes.  Rome  !  il  devine  Rome. 
Il  comprend  Rome  la  grande  ville  !  Il  la  voit  le  matin  et 
le  soir.  Il  parcourt  la  voie  Appieime  en  poursuivant  la 


L'ARTISTE. 


4?f 


jeune  Romaine  de  paroles  d'amour  ;  il  s'agenouille  dans 
l'église  de  Saint-Pierre ,  dans  la  nuit ,  au  moment  où  tout 
dort  dans  le  monde  !  Puis  quand  il  a  tout  vu  dans  la  ville 
éternelle,  les  sciences,  les  tableaux ,  les  statues  jeunes 
toujours ,  les  saints  anges  dans  le  ciel  et  sur  la  teire;  quand 
il  eut  baisé  la  mule  du  saint  père,  lui,  esprit  fort,  et 
croyant,  de  celte  France  qui  ne  croyait  plus  a  rien  !  il 
partit  de  nouveau;  il  s'embarqua  sur  la  mer,  il  visita 
l'Amérique ,  le  vaste  désert ,  il  prêta  l'oreille  a  ces  bruits 
de  villes  qui  grandissent,  et  de  vieilles  forêts  qui  pous- 
sent leurs  denn'ers  cris.  Dans  ce  désert  qui  s'effaçait  sous 
les  pas  des  hommes  ,  Chateaubriand  plaça  le  drame  chré- 
tien, le  drame  solennel,  le  drame  moderne  ,  le  vrai  dra- 
me. Le  premier  il  s'occupa  d'un  sauvage  comme  on  s'oc- 
cupe d'un  homme.  Il  raconta  ses  amours  ,  ses  prières,  ses 
souffrances ,  .ses  colères  ;  il  rêva  au  bord  de  ces  grands 
fleuves,  il  raconta  les  vers  d'Homère  a  ces  rivages  incul- 
tes, il  réunit  dans  son  cœur  les  deux  civilisations  extrê- 
mes. Ce  fut  une  rude  étude ,  mais  délicieuse.  L'histoire 
de  France  se  faisait  avec  fracas ,  Chateaubriand  faisait 
sa  poésie  dans  le  cîjlme  et  le  silence.  Il  traversait  ainsi 
tous  les  extrêmes.  Il  se  plaisait  dans  les  extrêmes.  Au- 
jourd'hui, enfoncé  dans  les  doctrines  de  la  Convention  , 
demain  prosterné  aux  pieds  du  pape;  aujourd'hui  perdu 
dans  les  savanes  des  forêts  ,  demain  le  voilà  sur  les  bords 
du  .lourdaii) ,  répétant  les  chants  d'Isaïe  aux  ruines  de 
Jérusalem,  s'enivrant  des  vapeurs  du  (Jolgha ,  puisant 
l'eau  saumàtre  du  Jourdain  pour  en  baigner  le  front  d'un 
jeune  prince  aux  fonts  du  baptême.  Quelle  orageuse  vie! 
Quel  voyageur  infatigable!  Quels  soleils  ont  brûlé  sa  tète! 
Que  sou  a-il  noir  a  vu  de  choses  dans  ces  forêts  incultes, 
dans  ces  mers  sauvages,  dans  ces  ruines  toutes  noires , 
dans  ces  civilisations  ruinées,  inachevées,  refaites!  bou- 
leversées !  Que  c'est  un  beau  spectacle  que  notre  voya- 
geur parcoiu'ant  le  premier  les  ruines  d'Athènes  ,  précé- 
dant Uyron  dans  Athènes ,  comme  il  a  précédé  Cooper 
en  Amérique,  jetant  toutes  les  idées  nouvelles  qui  ont 
fait  vivre  l'Europe  pendant  trente  ans,  trouvant  tout  le 
drame  moderne  sur  lequel  nous  vivons  encore,  jetant  les 
fondemens  du  seid  poème  épique  qui  fiit  possible  parmi 
nous,  réveillant  la  foi  païenne,  la  foi  chrétienne,  la 
poésie  d'Homère  et  la  poésie  de  saint  Augustin;  honune 
de  toutes  les  croyances,  pourvu  que  ces  croyances  soient 
poétiques;  homme  de  toutes  les  poésies,  pourvu  que  ces 
poésies  soient  dignes  de  foi  :  aussi  je  l'aime  marchant  au 
hasard,  errant  an  hasard,  entassant,  amassant,  arran- 
geant dans  son  ame  ,  dans  sa  tête  ,  dans  son  cœur  les 
élémens  dotant  de  choses  qu'il  a  produites,  de  tant  de 
choses  qu'il  a  gardées  :  aussi  vous  allez  voir  ce  que  lit  ce 
voyageur  quand  il  rentra  dans  notre  France,  de  retour  de 
ces  voyages  hasardeux! 


Quand  il  entra  en  France ,  cette  France  il  eut  peine 
à  la  reconnaître.  Il  l'avait  laissée  bouleversée ,' libre , 
allant  en  avant,  érhevelée  et  vagabonde,  en  armes;  il  la 
retrouvait  conquérante,  glorieuse,  esclave,  pleine  de  con- 
quêtes et  riche,  mais  esclave;  il  la  retrouvait  soumi.se  a 
son  jeune  capitaine,  se  livrant  h  lui  dans  l'or  des  palais 
encore  moins  que  sur  la  paille  des  bivouacs  :  quel  hymen  ! 
délicieux  souvent  comme  l'inceste.  Quel  inceste!  chaste 
et  pur  souvent  comme  un  hymen  entre  deux  familles  du 
moyen  âge  qui  se  réconcilient  !  Que  de  villes  en  feu  pour 
servir  de  flaml)eaux  au  lit  nuptial  !  Que  d'armées  immolées 
en  guise  d'hécatombe  pour  célébrer  ses  jeux  olympiques! 
Que  M.  de  Chateaubriand  ,  qui  était  né  avec  le  souvenir 
des  rois  et  dans  les  émotions  du  palais  des  Tuileries,  dut 
s'étonner  de  voir  la  France  accon[)lée  a  cet  homme  étran- 
ge !  de  la  voir  soumise  à  ses  moindres  caprices ,  et  obéis- 
sante jusqu'aux  coups  de  cravache  comme  un  maréchal 
fait  de  la  veille  !  Cependant  tout  cela  était  couvert  de  tant 
de  gloire,  de  tant  de  lauriers  verts,  de  tant  de  drapeaux 
conquis,  de  tant  de  rois  humiliés,  de  tiint  de  terres  loin- 
taines qui  courbaient  le  front ,  tout  cela  était  si  nouveau , 
si  étrange,  si  glorieux  !  que  M.  de  Chateaubriand  fut  sub- 
jugué un  jour.  Ajoutez,  cela  devait  faire  tant  de  poètes, 
et  cela  n'en  fit  pas ,  et  cela  ne  fit  que  des  poètes  de  la 
force  de  M.  Viennet!  Chateaubriand  seul  fut  poète;  et, 
chose  étrange,  il  ne  fut  pas  poète  avec  l'empire!  Il  fut 
poète  avec  quelque  chose  de  bien  singulier,  n'est-ce  ptLS, 
et  qui  semblait  fort  usé  et  a  jamais? 

Il  fut  poète  avec  la  religion  catholique,  avec  le  gé- 
nie du  christianisme  ,  le  christianisme  ,  ce  grand  fait 
battu  en  brèche  ,  avec  tant  d'acharnement ,  par  Vol- 
taire et  tous  les  écrivains  du  dix-huitième  siècle;  voilà 
comment  Chateaubriand  fut  poète  !  Il  fallait  avoir  ce 
génie,  cette  ame,  et  ce  cœur  pour  imaginer  qu'il  y 
avait  encore  de  la  poésie  autour  de  saint  Jean  Chry- 
sostôrae  et  de  Bossuet  !  Chateaubriand  l'a  prouvé. 
Puis  ,  comme  il  était  tout  préoccupé  de  celle  imion 
intime  de  la  poésie  grecque  et  de  la  poésie  du  moyen 
âge,  de  la  Rome  païenne  et  de  la  Rome  chrétienne,  il 
inventa  une  fable  j  dans  laquelle  il  fit  agir  tous  ces 
dieux ,  le  dieu  naissant  et  les  dieux  qui  tombent.  L'église 
de  Saint-Pierre  et  le  cirque  de  Néron,  les  catacombes  et 
les  sophistes,  le  ver  et  le  Dieu  :  il  a  fait  les  Martyrs,  il  a 
trouvé  Kudorect  Cymodooée;  il  a  trouvé  la  Gaule;  il  a  trou- 
vé la  propbétesse  Velléda;  il  a  trouvé  tout  cela.  Chateau- 
briand ;  et  en  même  temps  qu'il  se  jette  ii  corps  jierdu 
dans  ce  monde  des  épopées,  il  s'instruit  des  secrets  les 
plus  intimes  du  genre  humain  ;  il  rarontail  les  douleurs 
et  l'ennui  de  l'homme  exilé  du  ciel  ;  il  faisait  René  ;  il 
nous  doimait  la  poésie  allemande  comme  il  nous  arnit 
déjà  donné  la  poésie  du  moyen  âge  :  Chateaubriand , 


-IT2 


L'ARTISTE. 


voyez- vous,  nous  a  rendu  des  services  immenses!  Nous 
serions  dans  la  honte  littéraire.  Notre  théâtre  était  perdu. 
Les  poèmes  épiques  en  vers  débordaient  de  toutes  parts  ; 
l'Empereur,  amoureux  de  l'art  par  instinct  et  par  dignité, 
n'en  avait  ni  la  conscience  ni  la  science.  Chateaubriand 
nous  a  sauvés  d'une  dégradation  complète;  il  nous  a 
donné  ce  qui  nous  eût  manqué  sans  lui  :  une  littérature , 
un  stjde  ,  des  livres  dignes  d'une  grande  nation.  Sans 
M.  de  Chateaubriand  et  madame  de  Staël ,  la  France  de 
l'empire,  comme  nation  littéraire,  serait  la  nation  la  plus 
déshonorée  qui  se  puisse  imaginer.  Ce  sont  la  de  ces  ser- 
vices qu'on  ne  devrait  jamais  oublier. 

Parlerons-nous  de  sa  carrière  politique?  Parlerons-nous 
de  cette  haute  intelligence  avec  laquelle  il  dessina  la  si- 
tuation véritable  des  faits  et  des  hommes  dans  cette  Eu- 
rope si  mobile,  où  la  disparition  de  l'Empereur  lai.ssait 
un  grand  vide  ,  ne  fût-ce  que  comme  étonnement  ou 
terreur?  Chateaubriand  ,  au  retour  des  Bourbons  ,  expli- 
qua le  premier  ce  que  c'était  que  la  Charte.  Il  trouva  , 
d'un  coup  d'oeil ,  ce  que  devait  êlre  cette  fusion  de  la 
vieille  royauté  et  de  la  liberté  moderne.  Voyez!  qui  fut 
moins  courtisan  que  lui?  Qui  fut  plus  honnête  homme, 
plus  artiste,  plus  poêle ,  plus  consciencieux,  plus  homme 
d'imagination,  d'amitié  et  de  cœui*  11  n'a  jamais  flatté 
personne,  lui  ;  il  n'a  pas  mè.ne  flatté  le  peuple,  ce  peu- 
ple que  tout  le  monde  a  flatté  !  Toujours  pauvre  et  pro- 
digue, grand  seigneur  et  poète,  voyageur;  aimé,  aimant, 
s'abandonnant  a  l'heure  présente,  isolé  dans  la  foule,  se 
taisant  des  mois  entiers,  puis  parlant  des  mois  entiers, 
écrivain  du  journal  des  Débats,  orateur  actif  de  la  Cham- 
Ijre  des  pairs  ,  ministre  qui  veille  et  qui  se  dispute  avec 
le  pouvoir,  et  qui  se  dispute  avec  le  roi,  et  qui  donne 
au  roi  des  enseigncmens  sévères  ,  et  qui  s'en  va  quand  il 
n'est  plus  utile,  les  mains  dans  ses  poches,  dans  sa  mai- 
son de  la  rue  d'Enfer. 

Ce  sont  des  histoires  merveilleuses.  Un  matin,  par  un 
beau  soleil ,  un  homme  sort  incognito  de  l'hôtel  des  af- 
faires étrangères.  Le  suisse  ne  le  voit  point  passer;  la  sen- 
tinelle ne  lui  porte  pas  les  armes  :  on  ne  traiterait  pas 
avec  moins  de  politesse  un  simple  expéditionnaire.  Notre 
homme  est  habillé  simplement  ;  sa  belle  figure  s'épanouit 
"a  l'air  libre;  il  marche  "a  pas  comptes,  il  s'arrête,  il  flâne, 
il  regarde  de  côté  et  d'autre;  il  s'arrête  a  tous  les  endroits 
oii  s'arrête  un  homme  assez  heureux  pour  être  oisif,  aux 
chanteurs  de  carrefours ,  k  la  porte  des  bouquinistes  et 
des  marchands  d'estampes;  il  va ,  il  vient  ;  il  est  heureux; 
il  passe  le  pont  des  Arts,  et  il  achète  un  bouquet  de  vio- 
lettes a  la  bonne  femme  du  pont  ;  puis  il  arrive  au  Luxem- 
bourg, et  il  s'arrête  devant  les  cygnes  du  bassin  ;  enfin  il 
ai;rive  chez  lui  au  moment  où  les  habitans  de  l'hospice 
que  sa  femme  a  fondé  déjeunent  tranquillement  au  so- 


leil. Cet  homme  si  simple,  ce  bourgeois  flâneur,  pet  oisif 
heureux,  c'était,  il  n'y  a  pas  deux  heures,  le  ministre 
des  affaires  étrangères;  à  présent,  c'est  bien  mieux  que 
tous  les  ministres,  c'est  M  de  Chateaubriand. 

Il  est  ainsi  fait ,  simple  et  bon  et  affable.  Sa  porte  est 
toujours  ouverte  a  tous.  On  entre ,  on  sort ,  on  se  trouve 
ilans  un  cabinet  en  noyer ,  au  milieu  des  papiers  et  des 
livres;  un  homme  est  assis  dans  un  fauteuil,  la  tête  nue, 
en  pantoufles  ,  l'air  riant  et  serein  :  c'est  le  maître  de  la 
maison.  Entrez  ,  vous  ne  le  dérangez  pas,  il  dicte  un  li- 
vre. Tout  en  dictant  son  livre,  poésie  ,  roman,  histoire, 
drame ,  il  va  vous  parler  des  affaires ,  juger  les  hommes , 
expliquer  ou  prédire  une  révolution.  Que  si,  dans  son 
chemin ,  il  rencontre  l'art'et  le  talent ,  alors  il  ne  se  con- 
tient plus ,  il  se  lève ,  il  éclate  ,  il  admire,  il  vous  prend 
les  mains.  Si  c'est  un  pauvre ,  il  cherche  s'il  lui  reste  des 
économies  de  la  veille  ,  et  il  les  donne  a  ce  pauvre,  il  est 
plus  pauvre  que  lui  pourtant.  Mais  la  poésie  a  fait  la  vie 
de  cet  homme.  Il  vit  a  présent  de  souvenir,  de  gloire, 
de  regrets.  Quand  il  a  vu  la  royauté  perdue,  cette  royauté 
qui  l'avait  traité  si  mal ,  il  a  pleuré ,  il  s'est  mis  a  l'aimer 
de  nouveau,  elle  si  malheureuse;  il  l'a  prise  dans  ses 
bras,  elle  si  faible;  il  a  élevé  le  voix  pour  elle  dans  la 
Chambre  des  pairs  ,  il  a  abdiqué  son  titre  de  pair ,  il  s'est 
dépouillé  plus  qu'il  n'était  dépouillé ,  son  discours  a  re- 
tenti en  Europe  comme  une  oraison  funèbre  de  Bossuet. 
Puis  il  s'est  exilé  volontairement,  laissant  pour  adieu  une 
histoire  qu'on  dirait  écrite  avec  le  sang  froid  de  Tacite  et 
le  style  de  Tite-Live.  Il  est  donc  allé  a  son  Ferncy  a  lui. 
De  ce  Ferney  ,  il  a  dominé  l'Europe.  Le  moindre  bruit  de 
sa  voix  a  sauvé  Saint-Germain-l'Auxerrois,  qu'on  devait 
livrer  aux  exécuteurs  des  projets  de  la  voirie;  il  n'a  pas 
tenu  que  de  lui  de  sauver  aussi  les  Tuileries  à  la  dégrada- 
tion qui  les  menace.  Enfin  ,  quand  on  a  parlé  h  la  Cham- 
bre des  députés  de  faire  une  loi  de  sang  et  de  sanction- 
ner par  la  mort  l'exil  des  Bourbons  déchus  ,  c'est  encore 
(Chateaubriand  qui  le  premier  a  élevé  la  voix  en  faveur 
de  l'honneur  français.  Eh!  quelle  voix,  je  vous  prie? 
quelle  puissance  sur  nos  destinées!  Comme  toute  l'Europe 
a  été  attentive  !  Comme  elle  a  été  rendue  plus  sonore 
encore  par  les  glapissemens  de  M.  Fonfrède  ou  de 
]\I.  Viennet  ! 

Gloire  à  vous ,  Chateaubriand  ,  le  glorieux  voyageur , 
le  saint  pèlerin,  le  barde  poétique  de  la  Gaule  !  Chateau- 
briand ledévoué  au  malheur!  Chateaubriand,  aussi  grand 
par  son  génie  que  par  sa  loyauté ,  sa  constance  et  ses 
vertus! 


I 


L'AKTlSTËfc 


iT3 


NINA, 


-!//■/    ^y'ûÛc,  //aa  •  tyôi 


'fof  tyomofir. 


L'opéra  comique  a  tué  le  naturel  en  France  ;  quand  je 
«lis  l'opéra  comique ,  l'opéra  en  a  bien  aussi  sa  bonne 
part.  Cette  espèce  de  nature  guindée,  fardée  et  malsainea 
tout  envahi  parmi  nous  :  elle  a  traduit  en  roucoulemens 
et  en  entrechats  la  passion  la  plus  vraie  et  le  sentiment 
le  mieux  compris  ;  elle  a  vêtu  de  mauvaise  gaze  et  cou- 
vert de  fleurs  fanées  la  vertu  ,  l'amour,  la  douleur,  tout 
le  cœur  de  l'homme  ;  elle  a  soumis  toute  notre  existence 
aux  machines,  aux  q^inqucts,  aux  coulisses,  au  fard,  au 
blanc  de  céruse,  a  M.  Grétry,  an  souffleur,  à  M.  Gar- 
del,  à  M.  Dalayrac,  à  M.  Albert,  a  la  danse  noble,  et  a 
tous  ces  faquins  enluminés,  aux  bras  arrondis  et  aux  faux 
mollets,  qui  font  le  désespoir  des  vrais  artistes;  et  la 
preuve,  je  vous  raconterai  l'histoire  de  la  vraie  Nina, 
de  Nina  en  robe  de  bure  et  en  sabots,  le  visage  chargé  de 
rides,  les  cheveux  blancs,  et  boiteuse,  la  pauvre  femme, 
a  force  d'aller  attendre  son  mari  sur  le  grand  chemin. 

P'i  !  des  pirouettes  et  des  ciiansons  :  il  est  besoin  de 
beaucoup  de  simplicité  dans  un  sujet  aussi  touchant;  la 
simplicité,  c'est  si  beau,  mais  si  difficile  :  je  vais  vous 
raconter  l'histoire  de  la  véritable  Nina. 

La  vraie  Nina  n'était  pas  une  grande  dame  ;  elle  n'avait 
pas  de  sénateur  poudré,  pas  de  soubrette  égrillarde,  pas 
de  satin  à  ses  pieds,  pas  de  velours  :  rien  de  l'Opéra- 
Comique  ou  de  l'Opéra  ;  elle  était  pauvre  et  toute  simple, 
et  tout  amour;  elle  était  de  Rouen  ,  la  ville  marchande, 
et  égoïste  comme  toute  ville  marchande  :  elle  était  ma- 
riée, ce  qui  est  moins  poétique,  mais  plus  honnête  ;  ce 
qui  est  moins  de  l'Opéra  de  Paris,  mais  plus  delà  société 
de  Rouen.  Quand  elle  dit  adieu  a  son  mari,  elle  l'em- 
brasse simplement,  sans  crier,  sans  se  tordre  les  mains, 
sans  s'arracher  les  cheveux  comme  fait  une  douleur  bour- 
geoise ;  son  mari  parti ,  elle  ne  s'occupe  ni  a  broder ,  ni  à 
<'.hanter,  ni  "a  danser,  ni  à  écrire  des  lettres  parfumées  en 
anglaise  ou  en  hâtanJe;  mais  bien  à  faire  son  ménage,  a 
raccommoder  ses  bas  cl  son  linge,  et  a  pendre  des  raisins 
au  plancher,  bien  qu'elle  fût  Normande  :  les  Normandes 
aiment  beaucoup  le  raisin. 

Six  mois  se  passèrent  ainsi,  puis  six  autres  mois,  puis 
six  mois  encore  ;  le  percepteur  des  contril)utions  passa 
douze  fois  dans  la  rue,  emportant  le  plus  clairet  le  plus 
net  du  revenu  de  cette  pauvre  fennne.  Le  bien-aimé  ne 
revient  pas.  Quand  je  dis  le  bien-aimé,  j'ai  tort  :  c'est  un 
mot  de  l'Opéra  de  Paris,  un  mot  qu'il  faut  laisser  h  l'Opéra  : 
les  femmes  de  Rouen  n'ont  pas  de  bien-aimé,  elles  ont 


des  maris  qu'elles  attendent  et  qu'elles  pleurent  quelque- 
fois. Notre  pauvre  femme  attendit  son  mari  long-temps, 
puis  elle  le  pleura  long-temps,  après  quoi  elle  ne  le 
pleura  plus  ,  elle  devint  folle;  la  folie,  ce  graïul  remède 
à  tous  les  maux.  Folle,  elle  fut  moins  malheureuse;  elle 
rajeunit  de  cinq  ans  ;  elle  retrouva  l'espoir  ;  elle  entra 
dans  l'avenir  par  sa  raison  fermée;  chaque  soir  alors 
commença  cette  seconde  vie;  cette  vie  de  l'ame  dans  la- 
quelle le  corps  n'est  plus  compte  pour  rien;  cette  \iedu 
cœur,  quand  le  cœur  bat  dans  une  poitrine  qui  n'a  plus 
rien  de  mortel;  ce  rêve  tout  éveillé  d'une  pauvre  femme 
qui  n'a  plus  qu'une  chose  a  faire  avant  d'aller  au  ciel  . 
attendre  ! 

Elle  était  tous  les  jours  a  Sotteville,  a  deux  lieues  de 
Rouen.  Sotteville  tout  rempli  de  rouliers  ,  de  diligeaces 
qui  se  reposent,  de  messagers  qui  entrent  et  qui  sortent, 
de  curieux  qui  regardent ,  d'aubergistes  qui  se  promènent, 
fie  chiens  qui  aboieiit,  de  marins  qui  s'enivrent  et  de 
marchands  qui  volent  tant  qu'ils  peuvent.  Eh  bien  !  dans 
ce  chaos,  dans  cette  confusion  mercantile,  dans  ce  pêle- 
mêle  de  faubourgs  qui  annonce  la  grande  ville ,  comme 
l'odeur  infecte  annonce  le  cloaque ,  la  dotdeur  de  cette 
pauvre  femme  fut  si  grande  qu'elle  fut  remarquée;  on 
trouva  le  temps  de  la  plaindre  et  de  voir  couler  ses  larme.s 
silencieuses  ;  on  lui  garda  sa  place  tous  les  jours  sur  le 
banc  où  elle  devait  s'asseoir,  vis-a-vis  l'hôtel  des  Trois- 
Rois.  Les  habitans  du  village  lui  donnèrent  un  nom ,  ne 
sachant  pas  son  nom.  Elle,  assise  sur  son  banc,  l'egardait 
au  loin  sur  la  grande  route  ,  l'œil  tendu ,  l'ame  tendue  : 
chaque  fois  que  s'approchait  la  poussière  ondoyante  du 
chemin,  entrecoupée  par  les  rayons  du  soleil ,  elle  croit  le 
voir  ,  celui  qu'elle  attend  ;  jeune ,  frais  ,  bien  dispos  ,  le 
chapeau  goudronné  et  portant  sur  son  épaule  le  bissac  de 
voyage  suspendu  au  bâton.  «  C'est  loi,  n'est-ce  pas,  mon 
mari,  Pierre  ?  »  Hélas  1  hélas  !  ce  n'est  pas  Pierre  encore, 
c'est  un  soldat  brutal,  c'est  un  pauvre  eu  guenilles  qui 
passe,  c'est  le  forçat  chargé  de  fers  qui  se  traîne  entre 
deux  gendaraies  :  ce  n'est  pas  Pierre.  Pierre  ne  viendra 
pas  aujourd'hui  ;  il  viendra  demain,  Pierre.  Elle  se  lève 
de  son  banc  ,  elle  court  sur  ses  pas,  la  tète  penchée ,  elle 
rentre  dans  sa  demeure,  au  foyer  éteint  ;  elle  lève  les 
yeux  an  plancher  qni  n'a  plus  de  raisin  ;  elle  se  jette  sur 
son  lit  vide  qui  n'est  plus  garni  de  son  matelas;  elle  s'en- 
dort en  murmurant  pour  toute  prière  ces  deux  mots  qui 
font  sa  vie  :  «  A  demain,  Pierre.  » 

Toute  sa  vie  s'est  passée  ainsi  a  parcourir  le  même  che- 
min sous  le  soleil  de  l'été,  dans  les  glaces  de  i'hi  ver  :  elle 
vieillit  ainsi,  la  jwuvre  femme,  toujours  jeune  de  cœur  ; 
elle  tortba  au  degré  de  mendiante  ,  toujoiu^  riche  d'a- 
mour. Quand  la  force  lui  manque  pour  faire  ses  deux 
lieues  de  chaque  jour,  elle  n'alla  pas  jusqu'au  TÏUage, 


^n 


L'ARTISTE. 


elle  s'arrêta  au  tiers  du  chemin,  puis  le  chemin  fut  en- 
core trop  long  d'tm  tiers;  puis  enfin  les  forces  liii-man- 
quèrent  tout-a-fait  :  elle  s'assit  sur  les  bords  de  sa  chau- 
mière qu'on  avait  vendue ,  répétant  toujours  quand  le  so- 
leil se  couchait  :  «A  demain,  Pierre.  » 

Dans  la  tombe  où  elle  est ,  je  suis  sûr  qu'elle  attend 
encore. 

Voila  toute  l'histoire  très-véridique  et  très-simple. 
C'est  un  amour  en  haillons ,  aux  grosses  mains,  aux  yeux 
rouges.  Ce  sont  des  larmes  qui  coulent  sur  la  bure  et  qui 
ne  tachent  pas  le  satin  rose  :  il  n'y  a  là  ni  musc  ,  ni  am- 
bre ,  ni  mouchoirs  brodés ,  ni  musique  brodée,  ni  ballets. 
11  y  a  de  la  douleur  et  du  bon  vieil  amour  ;  je  préfère  mon 
histoire  a  toutes  les  folles  par  amour  qui  ont  tant  fait 
pleurer  à  nos  opéras. 


Ucmt  Untmattquf. 


THEATRE   FRANÇAIS. 

Nous  avons  obtenu  de  M.  Henri  Latouclie  une  scène  de 
la  Reine  d'Espagne.  Comme  il  le  dit  lui-même  si  naïvement 
et  avec  tant  d'esprit ,  il  nous  a  donne'  la  scène  la  plus  sifflée 
de  l'ouvrage  ;  à  quoi  nous  avons  répondu  :  Tant  mieux!  Nous 
ne  reviendrons  pas  sur  ce  que  nous  avons  dit  de  cet  ouvrage  ; 
nous  nous  bornerons  à  expliquer  que  la  scène  que  nous  donnons 
ici  se  passe  justement  au  moment  critique  où  la  jeune  reine, 
sauvée  de  l'incendie  par  un  jeune  moine,  tout  entière  à  son 
amour  naissant ,  ne  songe  plus  ni  au  roi  son  vieux  mari ,  ni  à 
l'héritier  que  lui  demande  l'Espagne.  Ici  était  toute  la  pièce. 
Si  le  parterre  eût  voulu  ,  rien  n'eût  été  plaisant  comme  le  roi 
bon  catholique  et  plein  de  foi,  qui  se  croit  pcrc  par  l'eflet 
d'une  grâce  toute  spéciale ,  et  qui  remercie  le  Tout-Puissant  de 
lui  avoir  donné  un  héritier  à  si  peu  de  frais.  Mais  hélas!  le 
parterre  n'a  pas  voulu ,  et  notre  excès  de  pruderie  a  privé  le 
ihéâtre  de  ce  drame  si  plein  de  passion,  d'esprit,  d'intérêt,  de 
malice ,  de  style ,  en  un  mot ,  de  tout  ce  qui  fait  le  succès  d'un 
drame,  quand  on  consent  à  l'écouter,  et  à  le  juger  comme  il  a  été 
fait,  très-sérieusement,  très-artistement ,  et  de  très-haut. 

Cette  scène  (  du  quatrième  acte  )  est  la  ])lus  importante  du 
rôle  de  Paquita,  confie  à  mademoiselle  Anaïsj  elle  a  fourni  à 
M,  Eugène  Larai  l'idée  de  reproduire,  avec  la  finesse  de  crayon 
qu'on  lui  connaît,  le  costume  exactement  étudié  de  la  gtnlille 
actrice. 

i.E  noi. 
Or  ça ,  ma  àeine,  vous  qui  vous  amusez  rarement  ici ,  et  re- 
grettez peut-être  les  divcrtissemens  de  Versailles ,  nous  allons 
avoir  une  occasion  de  spectacles  et  de  fêtes. 
LA  HEINE  ,  avec  joie. 
A  cause  du  péril  passé,  Sire? 


LE  ROI. 

Eh  !...  ceci  solcnnisera  aussi  l'événement.  Pieuses  fêtes  que 
celles-là,  madame.  Vous  verrez  dès  demain  se  dresser  un  saint 
théâtre  à  la  porte  d'Arragon.  Concours  de  spectateurs ,  proces- 
sion de  la  croix  verte,  f^eni  creator,  et  bûcher.  Mousque- 
terie,  fanfares,  et  un  feu  d'expiation  et  de  joie  élevé  parle 
saint-office  pour  puiifier  ce  royaume  de  la  présence  de  quel- 
ques judaïsans ,  trompeurs ,  blasphémateurs ,  bigames  ,  supers- 
titieux et  hérétiques. 

LA  REINE. 

Grand  Dieu  !  Mais  n'est-ce  point  là ,  Sire ,  ce  que  vous  appe- 
lez un  auto-da-fé? 

LE    ROI. 

Précisément.  Notre  présence  à  cette  cérémonie  est  d'un  très- 
bon  exemple.  Elle  nous  méritera  des  indulgences,  d'abord;  et 
peut-être  ensuite  l'accomplissement  de  ifts  désirs  d'époux. 

LA  HEINE. 

Ah!  Sire,  épargnez  ma  faiblesse.  Si  je  n'ai  pas  le  crédit  de 
changer  vos  mœurs,  ne  rac  forcez  pas  de  les  adopter. 

LE  ROI. 

Une  reine  d'Espagne  assiste  à  cette  solennité.  Votre  place 
est  marquée,  ainsi  que  la  mienne,  un  peu  au-dessous  du  trône 
de  l'inquisiteur  général.  Les  capitaines  de  la  foi  viendront  en 
cérémonie  vous  offrir  ce  soir  quelques  branches  de  myrthc  et 
d'aloès,  entourées  de  mille  rubans;  c'est  un  petit  bouquet  qui 
devra  vous  servir  d'éventail  pendant  la  première  partie  de  la 
fête,  et  que  vous  aurez  soin  ensuite  d'envoyer,  de  votre  part,  à 
l'inquisiteur  général ,  afin  qu'il  soit  consumé  le  premier  en 
l'honneur  du  bon  Dieu  que  nous  vengeons.  Ceci  est  l'usage  en 
Espagne. 

LA    REIWE. 

L'usage!  Eh!  quel  bien  peut-il  donc  résulter  de  votre  pré- 
sence, et  surtout  de  la  mienne,  à  voir  souffrir  nos  semblables? 

LE  ROI. 

Les  hérétiques  ne  sont  pas  mes  semblables. 

LA    REINE. 

Si  je  n'ai  pas  même  la  liberté  d'un  refus ,  que  suis-je  ici  ? 

LE  ROI. 

Vous  êtes  ma  femme. 

LA   REINE. 

Je  ne  suis  rien.  Inutile  partout ,  si  je  ne  puis  intervenir  dans 
les  affaires  do  l'état,  même  par  le  droit  de  faire  grâce,  comment 
croire  que  vous  m'aimez  ? 

LE  ROI. 

Et  je  vous  aime  pourtant éperdument!    Si  les  occasions 

de  commander  en  maître  sont  rares  pour  vous ,  elles  sont  infail- 
libles. 11  en  est  une  ,  madame,  une  surtout  que  nous  vous  en- 
gageons toujours  à  faire  naître. 

LA   REINE. 

Laquelle,  Sire? 

LE  ROI. 

On  vous  le  dira  de  reste  à  cette  cour  affamée  de  faveurs. 


L'ARTISTE. 


^75 


PAQUiTA  à  l'oreille  de  la  reine. 
Celle  que  je  vous  ai  dite,  madame. 

LE   ROI. 

Cette  occasion  vous  rend  plus  puissante  que  moi-même.  11 
n'est  rien  qui  ne  plie  alors  devant  votre  volonté ,  tandis  qu'il 
est  des  conjonctures  où  nous  devons ,  nous,  fouler  aux  pieds  jus- 
qu'à la  reconnaissance  pour  accomplir  notre  vocation  de  roi.  Au- 
jourd'hui,  par  exemple,  tout  à  l'iieurc,  il  a  fallu  faire  arrêter 
un  criminel  que  je  regrette  sincèrement  de  n'avoir  pu  sauver. 

LA  REINE. 

Qui  donc  ,  Sire? 

LE  ROI. 

Eh  !  ce  malheureux  Fra-Hcnarès. 

LA  REINE. 

Lui!.'..  Arrêter  ce  jeune  homme!  Qui  l'a  ose? 

LE    ROI. 

Mais  moi,  par  exemple,  sur  les  avis  de  l'inquisition. 

LA    REINE. 

Et  pourquoi?... 

LE    ROI. 

Ne  savez-vous  pas  qu'une  loi  commande  expressément  de  pu- 
nir quiconque  a  osé  toucher  le  corps  sacré  de  la  reiue? 
LA  REINE ,  avec  un  sourire  pénible. 

Ah!  quelle  dérision  ainère!  Osciait-on  fausser  à  ce  point 
l'intention  de  la  loi  ! 

LE  ROI. 

C'est  ce  que  j'ai  dit  comme  vous.  Mais  il  est  téméraire  d'in- 
terpréter les  lois  selon  sa  fantaisie;  celte  loi  est  textuelle  et  pré- 
cise. Mon  premier  mouvement  a  été  semblable  au  vôtre;  mais 
on  m'a  ouvert  les  yeux  :  le  cardinal  s'est  échaufic  tout  à  l'heure 
d'un  saint  zèle  et  a  désabusé  ma  haute  conscience. 

LA    REINE. 

Conscience!  Ah!  sire,  vous  frémiriez  à  l'idée  de  faire  ôter  la 
liberté  à  un  homme  que  vous  devriez  remercier ,  combler  de 
biens  ! 

LE    ROI. 

Remercier frémir Nous  avons  des  droits ,  madame; 

jamais  d'obligations. 

LA  REINE. 

Mais  sans  lui  je  périssais  dans  les  flammes  ! 

LE  noi. 
Du  tout. 

LA   REINE. 

Que  scrais-je  devenue,  s'il  vous  plait,  s'il  fût  resté  specta- 
teur déconcerté  et  immobile  comme....  comme  tout  votre  cor- 
tège?. 

LE  noi. 

Notre-Dame  des  Sept-Douleuis  vous  eût  infailliblement  se- 
courue. Encore  un  moment  et  nous  allions  voir  ce  prodige.  Ce 
n'est  pas  le  premier,  et  ce  ne  sera  pas  le  dernier  miracle  opéré 
en  faveur  de  notre  maison.  Mais  Hénarès  a  osé  devancer  la  Pro- 
vidence, il  a  mérité  uu  chàliment  Un  hérétique,  vous  toucher! 


LA  BEINE,  à  Paquita. 
Abomination  ou  stupidité!   Mais  on  ne  le  croira  pas.  Ceci 
est  indigne  d'un  pays  oii  l'on  croit  à  Dieu  et  des  lumières  qni 
commencent  à  éclairer  ce  siècle. 

LE  ROI. 

Lumières!  Ce  root  a  quelque  chose  de  rebelle,  d'irréligieux. 
Heureusement  que  l'inquisiteur  général  ne  vous  a  point  enten- 
due, madame.  Du  reste,  Hénarès  n'est  point  encore  condamné. 
LA  REINE,  éperdue. 

Mais  pourquoi  condamné?... 

LE   ROI. 

Le  saint  tribunal  qui  le  juge  est  composé  de  trois  familiers 
très-clémcns.  On  trouvera  peut-être  moyen  de  ne  pas  le  con- 
damner à  mort. 

LA  BEINE ,  à  Paquita. 

Ah  !  l'absurde  pourrait  dispenser  de  l'indignation  et  de  la 
crainte  I 

PAQUITA. 

Ne  vous  y  fiez  pas,  madame;  il  est  dans  les  mains  de  l'in- 
quisition! 

LA    REINE. 

Ce  jeune  homme  a  donc  autour  de  lui  des  ennemis  bien  lâ- 
ches, pour  ramasser  ce  moyen,  cette  loi  absurde!  On  essaie  donc 
ici  à  tuer  comme  on  peut ,  avec  une  loi  quand  on  n'a  pas  le 
courage  de  combattre  autrement  !  Eh  !  Sire ,  écoutez  la  voix  de 
votre  propre  intérêt ,  l'Europe  vous  condamnera  ,  la  postérité' 
vous  regarde  ,  ce  sang  retombera  sur  nous  ! 

LE    ROI. 

La  postérité?...  Certainement,  madame,  la  postérité  m'est 
chère;  mais...  l'élemité  :  mon  salut...  —  Qui  est-ce  qui  ose 
nous  interrompre? 

UN    FAMILIER. 

De  la  part  du  saint- office. 

LE    ROI. 

Entrez.  —  Pardon,  mon  père  {il  lit)  :  «  Convaincu  d'héré- 
»  sie  et  autres  crimes  sur  ses  propres  aveux...  »  —  C'est  bien- 
vous  direz  ,  mon  père  ,  h  l'inquisiteur  général  que  nous  assis- 
terons à  l'acte  de  foi.  • 

LA    REINE. 

Je  me  meurs  ! 

PAQUITA. 

Calmez-vous.  Les  folies  peuvent  se  combattre  et  les  préjuge's 
s'cnlre-détruire.  Si  j'osais!... 

LA    REINE. 

Ah  !  tout  ce  qui  sauvera  Hénarès. 

PAQUITA,  à  part. 

Mon  Dieu  !  il  s'agit  de  la  vie  d'un  jeune  hom 
au  mensonge  et  faites  descendre  l'aveuglement 
ce  vieillard.  Il  est  rof,...  roi  d'Espagne...  elevl 
nés!...  Essayons.  (^/<  roi.  )  —  \a  reine  ne  col 
ordre  juste...  puisque  vous  le  trouve*  ainsi,  Si 
dessus  de  la  justice  il  y  a  la  clémence. 


-170 


L'ARTISTE. 


C'est  le  plus  bel  apanage  de  la  royauté ,  le  plus  beau  fleuron 
des  couronnes!.,  après  un  héritier. 

PAQUITA. 

Heureux  prince  !  vous  allez  réunir  ces  deux  palmes  sur  le 
même  front. 

LE     ROI. 

Déjà?..  Mais  que  dis-tu  donc,  petite? 

PAQUITA. 

N'existe-t-il ,  Sire ,  aucun  événement  qui  pourrait  être  favo- 
rable à  la  miséricorde   que  demande  à  exercer  la  reine? 

LE  ROI. 

Celui  que  je  me  tue  à  vous  rappeler.  Un  usage,  plus  saint  que 
toutes  les  lois,  veut  qu'on  accorde  tout  à  une  reine  d'Espagne  le 
jour  où  elle  se  sent,  ou  croit  se  sentir  mère.  Mais  cela  se  pratique 
même  en  faveur  de  toutes  les  épouses ,  ne  fussent-elles  que  sim- 
ples paysannes  dans  notre  galant  royaume  d'Espagne.  Elles  ont 
droit  alors  à  tout  ce  qui  n'est  pas  impossible;  désirs,  envies, 
caprices ,  on  leur  accorde,  on  leur  pardonne  tout.  En  voulez- vous 
un  exemple  ?  tenez  :  Isabella  ,  la  femme  d'Alphonse  VII ,  s'é- 
chauffa un  jour  dans  l'intimité  d'une  conversation  jusqu'à  pren- 
dre fantaisie  d'appliquer  un  soufflet  conjugal  sur  la  joue  de  mon 
illustre  prédécesseur.  Le  roi  allait  s'irriter,  la  reine  avoua  à 
l'instant  qu'elle  portait  dans  son  sein  Alphonse  VIII,  et  Al- 
phonse VII  couvrit  de  baisers  les  doigts  qui  s'étaient  dessinés 
sur  sa  joue. 

PAQCITA. 

Eh  bien!  Sire,...  si  la  reine  vous  demandait  aujourd'hui  la 
grâce  d'Hénarès? 

LE    ROI. 

Je  serais  oblige'  de  la  refuser. 

PAQUITA. 

Si...  elle  l'exigeait? 

LE  noi. 
Pas  possible. 

PAQUITA ,  à  part. 

Oh  !  la  pénible  intelligence,  et  qu'il  nous  fait  souffrir  ! 

LA  REINE. 

Paquital 

LE  ROI ,  avec  espoir. 
Eh  bien  ? 

PAQUITA. 

Eh  bien  !  Sire ,  c'est  Charles  III  qui  demande  à  Charles  II 
la  grâce  d'Hénarès. 

LE  ROI ,  avec  hésitation. 

Eh!  Ahl  madame...  je  tombe  à  vos  pieds;  confirmez  cet  heu- 
reux aveu  I  « 

PAQUITA.  •   . 

Le  peut-elle  ,  Sire  ?  Qu'exigez-vous  de  sa  pudeur  ?  Son  si- 
lence ne  vous  le  dit-il  pas  ,  et  n'a-t-il  pas  cent  fois  plus  de  grâce 
et  d'éloquence? 


LE  ROI,  à  genoux. 
Eh  bien  !  ne  parlez  pas,  je  crois.— Est-il  possible  !  Voulez- 
vous  faire  l'épreuve  de  votre  toute-puissance,  madame?  — Vou- 
lez-vous vous  donner  la  satisfaction  d'Isabelle  ?  voilà  mes  deux 
joues,  frappez. 

LA  REINE. 

C'est  assez  de  satisfaction  en  un  jour.  (  a4  part.  )  J'ai  failli 
mourir  de  honte  et  d'émotion. 

PAQUITA. 

Sans  de  telles  circonstances ,  Sire ,  nous  ne  vous  aurions  pas 
dit  cela 

LE  ROI. 

Entrez  tous ,  mes  amis  !  apprenez  ma  joie.  Entrez  tous  !  Ré- 
génération ! . . . 

LA  REINE ,  timidement. 
Mais,  Sire.... 

LE  ROI. 

Ail!  je  comprends  :  voire  pudeur!...  Je  lui  permets  de  se  re- 
tirer un  moment;  mais  vous  n'échapperez  pas  aux  félicitations. 
Que  demandez-vous  ? 

LA  REINE. 

Je  l'ai  dit,  la  grâce  d'Hénarès,  et  de  plus  la  faveur  de  la  lui 
annoncer  moi-même.  Ordonnez  qu'on  le  fasse  venir. 

LE    ROI. 

Vos  paroles  ne  sont  plus  des  prières  ,  madame  ,  ce  sont  des 
ordres  absolus.  (  A  Paquita.  )  Veillons  bien  sur  elle!  {Seul.  ) 
0  mon  Dieu  ,  je  te  remercie.  Je  puis  mourir  à  présent ,  j'ai 
rempli  ma  tâche  sur  la  terre  !  Auguste  maison  d'Autriche  ,  ne 
dis  plus  que  ta  branche  se  dessèche.  —  Holà  !  chambellan  , 
capitaine  de  mes  gardes,  nourrice,  hussards,  gardes  wallonnes, 
accourez  tous  !  Régénération  ,  splendeur  et  gloire  ! 


ttauufUfô. 


M.  Daguerre  vient  de  terminer,  pour  le  Diorama,  un  tableau 
représentant  la  vue  du  Mont-Blanc. 

—  Les  cours  de  l'Athénée  royal  de  Paris  seront  ouverts  in- 
cessamment. 

Le  programme  détaillé  de  chacun  de  ces  cours ,  qui  n'ont  lieu 
que  le  soir,  ne  tardera  pas  à  paraître. 

—  M.  Urbain  Canel  va  faire  paraître,  dans  le  courant  de  la 
semaine  prochaine,  un  recueil  de  vers  sous  le  titre  à' ïambes , 
par  M.  Auguste  Barbier. 

—  La  Dédaigneuse  de  feu  Vulpian  a  obtenu ,  vendredi  der- 
nier ,  au  Vaudeville ,  un  succès  non  conteslc. 


I 


L'ARTISTE. 


<77 


l3frtui*-3rt$. 


SOCIETE  DES  AMIS  DES  ARTS. 

EXPOSITION    DE    PEINTURE. 

L'exposition  de  peinture  faite  au  Louvre  par  la  Société 
des  Amis  des  Aris  est  généralement  très-faihle.  Dans  l'in- 
térêt de  lu  raison  ,  du  goût  et  de  l'art  Ini-mèine  ,  nous  ne 
devons  pas  hésiter  un  seul  instant  "a  le  dire.  Les  grands 
noms,  éclatans  et  célèbres  depuis  long-temps,  ou  qui  ont 
acquis  au  Salon  dernier  un  éclat  nouveau,  plus  ou  moins 
durable,  n'ont  pas  paru  cette  fois-ci.  MiVL  Delacroix 
et  Decainps ,  MM.  Léopold  Robert  et  Paul  Delaroche 
n'ont  rien  envoyé  an  Louvre,  et  cela  se  conçoit  sans  peine. 
Le  Salon  s'est  fermé  le  i6  août  et  doit  se  rouvrir  le 
i"  avril.  On  ne  peut  donc  guère  que  peloter  en  atten- 
dant partie,  et  on  doit  réserver  pour  la  grande  épreuve 
tous  les  morceaux  iinportans  dei'atelier. 

Cependant,  nous  avons  distingué  a+ec  plaisir  et  nous 
signalerons  volontiers  a  l'attention  publique  MM.  Jan- 
ron ,  Lessore  et  Paul  Iluet.  Dans  les  premiers  jours  de 
l'ouverture  ,  nous  avons  aperçu  quelques  sépia  de 
M.  Cbaponière,  a  qui  son  groupe  si  gracieux  de  Daph- 
nis  el  C/iloe  a  f'dh  une  réputation  méritée;  mais  ce  cadre  a 
disparu ,  nous  ne  savons  pourquoi. 

Le  nouveau  tableau  de  I\î.  .lanron,  une  Scène  de 
maj-c/ie_,  nous  a  paru  supérieur  a  ses  Petits  Patriotes, 
sous  le  rapport  de  l'exécution.  Toutefois,  nous  devons 
dire  que  la  petite  fille  de  gauche  nous  semble  profilée  avec 
une  dureté  exagérée.  Le  principal  défaut  de  cette  toile 
consiste,  selon  nous,  dans  l'identité  de  la  touche  en  ce 
qui  concerne  les  chairs,  les  vèteinens  et  les  murs. 

Le  Mendiant  de  I\L  Lessore  n'a  pas  les  qualités  et  garde 
tous  les  défauts  de  ses  Enfans  malades  envoyés  au  Salon 
de  celte  année  ;  c'est  la  même  dureté,  la  même  monotonie 
de  modelé!  mais  les  Ions  sont  encore  plus  crus  que  dans 
ses  précédentes  compositions.  Que  M.  Lessoiese  défie  de 
sa  facilité.  Son  dernier  oiivragequi  assurément  ne  manque 
pas  de  mérite  ,  laisse  beaucoup  a  désirer.  Un  petit  cadre 
placé  près  de  la  {un  f'ieillard  qui  lit  )  et  qui  a  devant  lui 
une  jeune  fille,  vaut  beaucoup  mieux  sous  tous  les  rap- 
ports. 

Un  Lever  de  soleil,  par  M.  Paul  Huet,  est  une  com- 
position naïve  et  simple.  Le  point  de  vue  est  bien  pris. 
La  fuite  des  dunes  est  habilement  ménagée.  Mais  les  pre- 
miers plans  ne  sont  pas  assez  sévèrement  exécutés.  Le 
chemin  de  droite  ne  creufe  pas  assez. 

M.  Becœur  a  exposé  une  scène  de  la  Fiancée  deLam- 


mermoor.  Nous  blâmerons  la  touclie  molle  et  cotonneuse 
des  vètemens  et  le  geste  mélodramatique  de  la  sorcière; 
mais  nous  louerons  volontiers  la  tête  de  la  jeune  fille  , 
dont  l'expression  est  bien  sentie  et  bien  rendue. 

Nous  ne  terminerons  pas  cette  rapide  relation  de  notre 
visite  au  Louvre  sans  désigner  a  l'admiration  deux 
groupes  d'animcux  a  l'aquarelle,  par  !VL  Barye.  Ce  jeune 
sculpteur  ,  qui ,  pour  la  seconde  fois ,  au  Salon  de  celte 
année  ,  a  fait  preuve  d'un  talent  si  rare  et  si  sévère  dans 
un  genre  absolument  nouveau,  mériterait  de  la  part  du 
gouvernement  d'autres  et  plus  éclatans  encouragemens 
que  ceux  qu'il  a  reçus.  Il  a  un  buste  'a  faire  :  c'est  bien  ; 
mais  puisqu'il  a  une  aptitude  spéciale,  pourquoi  tarde-t-on 
à  l'utiliser  glorieusement?  Au  lieu  de  bouleverser  comme 
on  fait  les  Tuileries  de  Philibert  Delorme  et  de  Lenôtre, 
que  n'a-t-on  demandé  a  M.  Barye  deux  ou  trois  groupes 
d'animaux  en  bronze  ou  en  marbre  pour  ce  magnifique  jar- 
din? Vax  vérité,  on  ne  peut  se  défendre  de  penser  involon- 
tairement aux  lignes  de  Beaumarchais,  qui  n'ont  jamais 
trouvé  une'plusjusteapplication  :  H  fallait  un  calculateur , 
ce  fut  un  danseur  qui  t obtint. 

Les  deux  aquarelles  dont  nous  parlons  n'ont  peut-cire 
pas  une  couleur  suffisamment  franche  ;  mais  le  dessin  fe- 
rait envie  a  Landsecr.  —  Nous  attendrons  les  renouvelle- 
mens  qu'on  nous  promet  pour  reparler  de  cette  exposition, 
et  peut-être  alors  serons-nous  assez  heureux  pour  avoir  ii 
examiner  quelques-unes  de  ces  charmantes  improvisa- 
tion dont  MM.  Alfred  et  Tony  Johannot,  Eugène  Isal^v 
et  Camille  Roqueplan,  enrichissent  tous  les  jours  les  al- 
bum et  les  cabinets. 


DIOR  ABU. 


4i««  i/u.  ^éon/.éô/'iH 


PAK  M.  DAGDEKRE. 


M.  Dagiierrc  [loursiiit  laborieusement  et  avec  un  succès  tou- 
jours croissant  la  voie  heureuse  et  nouvelle  qu'il  .1  ouverte  il  y 
a  quelques  années.  Il  profile  habilement  des  critiques  et  des 
e'Ioges  ;  il  e'tudie  soigneusement  les  goûts  et  les  plaisirs  du  pu- 
blic ,  et  cependant  il  ne  dédaigne  pas  les  avis  des  connaisseurs 
éclaires  et  se'veres  :  il  sait  écouter  un  conseil  et  le  rc'aliscr.  Un 
des  soins  les  plus  louables  de  son  talent,  c'est  la  varie'le'.' 

El  ainsi ,  il  ne  fatigue  jam.iis  et  change  volontiers  de  sujets 
et  de  climats  :  l'Ecosse  et  l'Italie  n'onl  pas  épuise  les  rirhesses 
el  les  ressources  de  son  pinceau.  Après  Canterbury  cl  le  Cam|>o- 
Sanlo,  le  voilà  qui  nous  mène  en  Suisse.  I^  vue  du  Mont- 
Blanc  ,  prise  de  la  vallée  de  Chamouny ,  el  soumise  aux  regards 
du  public  depuis  quelques  jours  seulement ,  est  une  preuve 
nouvelle  elsinguHèrcinenl  éclatante  de  la  souplesse  du  talenl  de 
M.  Dagueire. 


^78 


L'ARTISTE. 


La  partie  pittoresque,  proprement  dite,  est  finement  et  déli- 
catement exécutée.  Les  lignes  des  derniers  plans  sont  savam- 
ment disposées  ,  et  les  tons  se  dégradent  et  fuient  merveilleuse- 
ment. C'est  un  voyage  bien  fait  et  qui  laisse  de  profonds  sou- 
venirs. 

Faut-il  blâmer,  faut-il  louer  M.  Daguerre,  d'avoir,  à  l'exem- 
ple de  M.  Langlois,  ajoute  aux  moyens  que  la  pemture  lui 
donnait  des  moyens  artificiels  et  mécaniques  ,  étrangers  à  l'art 
proprement  dit  ?  Sans  nul  doute ,  la  maison  où  le  spectateur 
est  placé  ajoute  beaucoup  à  l'illusion.  La  toile  gagne  en  pro- 
fondeur apparente  ce  que  la  réflexion  et  la  critique  perdent  en 
précision  et  en  sévérité  ;  mais  ce  moyen ,  si  heureux  qu'il  soit , 
ne  veut  être  employé  qu'avec  de  grands  ménagcmens ,  et  à  de 
certains  momens,  on  cède  involontairement  à  debrusquos  mouve- 
raens  d'impatience;  il  devient  quelquefois  impossible  de  tracer 
et  d'apercevoir  la  limite  qui  sépare  la  réalité  vraie  de  bois  ,  de 
paille  et  de  fer,  de  la  réalité  imitée  ,  de  la  réalité  peinte. 

Que  si  l'on  veut  pourtant  se  laisser  aller  naïvement  au  plai- 
sir qui  s'offre  à  vous  sous  un  aspect  si  saisissant  et  si  simple  ,  si 
l'on  consent  à  se  laisser  distraire  et  intéresser ,  sans  chicaner 
avec  une  curiosité  trop  minutieuse,  sur  les  moyens  employés 
par  l'artiste  ,  toutes  nos  critiques  et  toutes  nos  interpellations 
ressemblent  volontiers  aux  caprices  d'une  satiété  impcitinente. 
Peut-être  convient-il  d'assister  à  la  pièce  sans  compter  le  fard  , 
les  faux  cheveux ,  le  clinquant,  des  visages  et  des  costume?. 

Il  vaut  mieux  sans  doute  jouir  sans  troubler  son  plaisir  par 
d'importunes  réflexions  ;  mais  à  tout  'prendre,  le  Mont-Blanc 
de  M.  Daguerre  est  d'un  mérite  assez  solide  pour  résister  à  nos 
critiques.  Nous  n'avons  qu'un  souhait  à  former,  c'est  que 
M.  Daguerre  continue  long-temps  encore  la  série  de  voyages 
qu'il  fait  pour  nous  plus  encore  que  pour  lui-même. 

Mais  nous  ne  voulons  pas  négliger  de  lui  dire  qu'il  a  tort  à 
coup  sûr  de  toucher  parfois  avec  im  soin  trop  uniforme  toutes 
les  portions  de  sa  composition.  Il  en  résulte  de  graves  inconvé- 
nicns.  Quand  tout  acquiert  la  même  importance,  l'intérêt  di- 
minue d'autant.  Avec  moins  de  peine  et  une  grande  économie 
de  temps  ,  il  arriverait  à  des  résultats  meilleurs ,  à  une  illusion 
plus  complète  encore. 


^ïtUuxtuvc. 


PORTRAITS  ET  CARACTERES  CONTEMPORAINS. 


IV. 


ielacrmi:c. 


C'est  xiiic  de  ces  figures  comme  il  y  en  a  si  peu  dans  la 
sculpture  antique,  comme  on  en  trouve  dans  les  médail- 


les repoussées  et  ciselées  de  la  renaissance,  fouillée  a  pro- 
fusion ,  où  chaque  idée  a  tracé  son  sillon ,  où  chaque 
souci  nouveau  a  laissé  une  ride  pour  témoigner  de  son 
passage.  Des  yeux  vifs  et  peu  saillans,  un  front  d'une 
singulière  complication,  riche  a  nourrir  pendant  une 
quinzaineles  études  d'un  craniologiste;  des  cheveux  noirs 
et  soyeux  ramenés  sur  les  tempes ,  une  physionomie  pen- 
sive et  recueillie  quelquefois,  mais  le  plus  souvent  ironi- 
que ;  la  lèvre  supérieure  rétrécie  par  une  contraction  ha- 
])ituelle ,  expression  assez  constante  et  assez  fidèle  de 
mépris  et  de  tristesse  ;  dans  le  regard ,  l'animation  fébrile 
d'un  homme  qui  porte  en  soi  quelque  chose  dont  il  sent 
la  valeur  et  la  durée  inévitalile  ;  parfois  un  abattement 
profond,  im  découragement  douloureux,  ou,  le  lende- 
main d'une  œuvre  achevée  avant  d'avoir  subi  le  rire  ou 
l'indifférence  des  curieux  et  des  oisifs ,  le  calme  et  l'é- 
puisement qui  succèdent  aux  désirs  ardens  ;  un  contente- 
ment infini  ,  mais  tranquille ,  sans  mouvement  et  sans 
brusquerie ,  sans  expansion  vive ,  sans  excentricité ,  la 
joie  si  rare  et  si  vraie  d'avoir  pu  ce  qu'on  voulait,  d'avoir 
mené  à  bien  et  "a  fin ,  selon  ses  forces,  un  projet  qui  est 
venu  vous  trouver  et  qu'on  ne  cherchait  pas,  qui  ne 
souffrait  ni  cesse  ni  délai,  qui  demandait  impérieusement 
une  forme  extérieure  et  réelle,  qu'on  ne  peut  ni  chasser 
ni  oublier,  rêve  de  toutes  les  nuits,  rêverie  de  toutes  les 
journées,  qui  ne  vous  quitte  pas  avant  d'avoir  reçu  un 
entier  et  fatal  accomplissement,  démon  invisible  et  puis- 
sant qui  étreint  toute  la  vie ,  qui  veut  êlre  obéi ,  qui  parle 
à  l'ame  une  langue  soudaine  et  sans  parole ,  mais  irrésis- 
tible, et  dont  la  voix  ne  connaît  pas  le  silence. 

Il  a  trente-trois  ans  ou  "a  peu  près.  Parmi  les  hommes 
qui  font  métier  d'écrire  ou  de  parler,  parmi  ceux  qui  pro- 
fessent ou  qui  pratiquent  la  conversation ,  qui  se  flattent 
d'avoir  recueilli  l'héritage  de  madame  de  Staël  ou  de 
Benjamin  Constant,  causeurs  par  excellence ,  comme  on 
sait,  délices  et  prodiges  des  salons  de  l'empire,  je  n'en 
sais  pas  qui  possèdent  une  parole  plus  vive ,  plus  étin- 
celante,  plus  souple,  une  mobilité  d'idées  plus  spirituelle, 
une  rapidité  plus  grande,  plus  habile  et  plus  merveil- 
leuse k  saisir  des  rapports  inattendus,  a  établir  des  com- 
paraisons soudaines  ;  c'est  une  érudition  variée  ,  une 
lecture  immense ,  une  galerie  de  souvenirs  précis,  actuels 
et  vivans,  sans  pédanterie,  sans  recherche.  S'il  n'avait 
pas  été  peintre,  il  aurait  été  inévitablement  et  a  son  choix 
historien ,  romancier  ou  poète.  Il  n'assiste  pas  à  un  évé- 
nement si  mince  qu'il  soit  sans  le  comprendre,  sans  en 
pénétrer  les  motifs  et  l'origine,  sans  en  prévoir  les  con- 
séquences prochaines  ou  éloignées. 

Un  des  caractères  distinctifs  de  son  esprit ,  un  des  si- 
gnes particuliers  qui  le  distinguent  entre  mille,  c'est  une 
aptitude  unique  a  concevoir  les  idées  les  plus  contraires 


L'AttTlSTE. 


"% 


en  apparence ,  une  complaisance  rare  a  tout  accepter  pro- 
visoirement jusqu'à  ce  qu'il  ail  épuisé  toute  la  substance 
du  système  ou  de  la  série  de  principes  qu'on  lui  présente. 
A.U  premier  abord  on  le  prendrait  pour  un  sceptique  ou  un 
sophiste,  on  croirait  qu'il  se  joue  de  toutes  choses,  qu'il 
n'a  foi  en  rien,  qu'il  se  raille  de  toutes  les  vérités,  qu'il 
les  adopte  et  les  abandonne,  qu'il  les  épouse  et  les  ré- 
pudie, comme  un  père  sans  entrailles  ou  comme  un 
amant  sans  cœur,  qui  ne  voit  dans  la  vie  que  le  plaisir  et 
la  débauche ,  à  voir  comme  il  défend  les  œuvres  les  plus 
opposées;  comme  il  les  protège  contre  les  sarcasmes  et  le 
mépris  de  l'ignorance  ou  de  la  fatuité ,  comme  il  les  cou- 
vre du  bouclier  de  sa  parole,  comme  il  les  creuse  et  les 
explique,  conune  il  en  déroule  les  plus  secrets  mystères, 
comme  il  se  prête  avec  empressement  aux  soucis  et  aux 
impatiences  de  l'initiation,  on  se  demande  s'il  peut  croire 
à  quelque  chose  ,  s'il  ne  considère  pas  le  travail  de  l'in- 
telligence comme  un  délassement  fatal  mais  frivole,  iné- 
vitable ,  mais  sans  importance  morale ,  comme  une  sym- 
phonie ou  comme  une  fête,  mais  sans  lois  précises,  sans 
caractère  obligatoire. 

Et  cependant  il  n'en  est  rien.  Comme  tous  les  esprits 
sérieux,  il  a  sa  religion  et  sa  foi,  il  sait  et  il  sent  la  vé- 
rité ;  mais  il  réalise  admirablement  le  précepte  de  Bacon  : 
il  faut  croire  pour  apprendre.  Avant  de  juger  il  se  laisse 
aller,  avant  de  condamner  il  écoute,  et  au  besoin  il  la 
fait  belle  a  celui  qui  veut  le  convertir ,  il  se  met  delà  par- 
tie ,  il  l'aide  a  déduire  et  "a  exprimer  ce  que  son  idée  peut 
renfermer;  il  continue  ce  que  vous  voulez  dire.  Selon  le 
conseil  de  la  Bruyère ,  il  vous  sait  bon  gré  de  l'esprit  qu'il 
a  pour  vous. 

Ce  qu'on  prend  pour  un  scepticisme  aveugle,  pour  un 
sophisme  incrédule,  n'est  qu'une  forme  particulière  de 
son  attention.  Vous  pensez  qu'il  raille,  et  il  vous  écoute; 
avant  d'avoir  un  avis  il  commence  par  être  du  vôtre,  et 
quand  ou  a  pénétré  le  sens  de  sa  conduite ,  on  trouve 
qu'il  a  raison.  C'est  un  talent  rare  et  précieux.  Savoir 
écotuer!  cela  vaut  mieux  "a  coup  sûr  que  de  s'enfermer 
dans  une  obstination  étroite  et  sourde.  Je  ue  sais  pas  d'é- 
tude plus  profitable  et  plus  féconde. 

Et  ainsi  personne  de  nos  jours  n'a  siu'les  hommes  et 
les  choses  d'hier  et  d'aujourd'hui  des  idées  plus  impar- 
tiales, plus  justes,  plus  complètes,  moins  arbitraires  et 
moins  passionnées.  Malgré  les  combats  nombreux  qu'il  a 
livrés ,  malgré  la  constante  alternative  de  ses  défaites  et 
de  ses  triomphés ,  il  n'a  rapporté  de  la  guerre  qu'une  ar- 
deur plus  grande  encore  a  soutenir  la  lutte  qu'il  a  com- 
mencée, mais  il  proclame  hautement  le  mérite  et  la  va- 
leur de  ses  adversaires. 

Dante  et  Firgile ,  le  Massacre  de  Srio ,  le  Christ  aux 
Oliviers  ;  Justinien  ,  Sardanapale ,  V Évéque  de  Liège ,  la 


Liberté',  marquent  les  différens  momens,  les  transforma- 
tions, les  phases  de  son  talent. 

Et  pour  ceux  qui  aiment  à  retrouver  l'homme  dans  l'ar- 
tiste, le  cœur  dans  l'esprit,  la  volonté  dans  l'œuvre,  ce 
n'est  pas  une  étude  sans  intérêt  que  de  suivre  ses  pas,  de 
compter  la  distance  qu'il  a  parcourue,  de  saisir  daas  le 
choix  des  sujets  et  dans  la  manière  dont  il  les  a  traités 
les  symptômes  des  révolutions  qui  ont  dû  s'accomplir  au 
sein  de  son  cerveau,  d'écouter,  d'entendre  et  de  trans- 
crire s'il  se  peut  le  retentissement  des  paroles  intérieures, 
des  conseils  secrets  qui  ont  présidé  a  l'accomplissement 
de  toutes  ses  œuvres. 

Que  si,  par  exemple ,  on  veut  comparer  son  point  de 
départ  ati  dernier  pas  qu'il  vient  de  faire,  Dante  a  la  Li- 
berté', sans  tenir  compte  des  momens  intennédiaires,  des 
anneaux  successifs  qui  servent  à  nouer  les  deux  bouts-de 
la  chaîne,  on  s'étonne,  et  avec  raison  selon  nous,  de  la 
différence  profonde  qui  sépare  ces  deux  peintures.  Com- 
position, dessin ,  couleur,  tout  est  changé  ;  ce  n'est  plus 
le  même  homme.  Dans  l'épisode  de  la  Divine  Come'die, 
c'est  une  grande  simplicité  de  ligne  pour  les  deux  person- 
nages principaux ,  le  poète  florentin,  le cygnede  Mantoue; 
pour  le  fond,  quelque  chose  de  vague  et  d'inarrêté;  pour 
les  suppliciés  du  premier  plan  ,  une  couleur  grise,  mais 
uniforme  ;  une  souffrance  profonde,  mais  vraiment  dou- 
loureuse ,  vivement  exprimée,  mais  trouvée  sans  peine, 
sans  coraplicaion  et  sans  recherche  ;  c'est  une  œuvre  so- 
lennelle et  grande,  d'un  effet  puissant ,  empreinte  du  ca- 
ractère épique.  Jamais  Dante  n'a  été  mieux  ni  plus  vrai- 
ment interprété. 

Dans  la  Z//iertecen'cstplusla  même  manière;  c'est  une 
élude  plus  consciencieuse  et  plus  sûre  dans  le  modelé  des 
chairs,  dans  les  plis  et  les  ombres  des  étoffes  ;  c'est  le  be- 
soinde  reproduire  avec  finesse  et  fidélité  les  différens  tvpes 
de  figures,  de  complexion,  d'attitudes  que  la  nature  hu- 
maine présente  a  robscr\'ateur.  C'est  une  exécution  plus 
laborieuse  et  plus  savante,  et  en  même  temps  une  compo- 
sition plus  cherchée,  plus  logique  dans  les  détails,  moins 
naïve  et  moins  simple  dans  l'ensemble.  Est-ce  une  ode? 
est-ce  une  satire?  Si  l'on  veut  prendre  ces  deux  questioDs 
au  sérieux  ,  les  dépouiller  de  la  forme  bizarre  que  je  leur 
donne,  faute  d'en  trouver  une  plus  convenal)le  et  meil- 
leure, si  l'on  veut  y  voir  ce  qu'elles  renferment  vraiment, 
l'expression  d'un  doute  sur  l'idée  qui  a  dû  lU'éocuper  le 
peintre  au  moment  ovi  il  a  commencé  son  travail ,  je  crois 
qu'on  les  résoudra  difficilement.  Est-ceen  effet  une  ironie 
amcre,  un  hymne  de  mépris  et  de  dérision  ?  est-ce  un 
chant  de  gloire  et  de  triomphe?  est-ce  Pindare  célébrant 
la  victoire  d'Héron?  est-ce  Horace  reprochant  a  Paris  sa 
lâcheté?  Le  sang  qui  coule  "a  flots,  les  crânes  meurtris,  les 
figures  salies  de  boue  et  de  sang,  ces  précoces  vieillesses 


^80 


L'ARTISTE. 


qui  dégradent  des  tètes  d'enfans,  et  ce  héros  improvisé  qui 
raconte  avec  ses  yeux  éteints,  ses  joues  caves,  et  ses  lèvres 
jjleues  ,  toute  sa  vie  de  cabaret ,  d'ivresse  et  de  hideuses 
orgies,  est-ce  une  satiredu  combat,  une  raillerie  delà  vic- 
toire et  du  prix  qu'elle  a  coûté?  ou  bien  ne  faut-il  croire 
qu'à  l'expression  joyeuse  et  céleste  de  cette  figure  allégo- 
rique ,  de  cette  vigoureuse  et  jeune  Liberté  qui  domine 
toute  la  composition,  qui  plane  comme  un  ange  aux  ailes 
déployées  sur  cette  scène  de  meurtre  et  de  misère?  S'il 
faut  dire  ma  pensée  tout  entière,  au  risque  de  me  tromper 
et  de  m'égarer  en  folles  conjectures,  je  dirai  que  j'aperçois 
dans  le  tableau  des  traces  incontestables  ,  pour  moi ,  de 
ces  deux  sentimens  opposés  :  ode  et  satire,  enthousiasme 
et  mépris,  admiration  et  dégoût,  aspiration  vers  un  avenir 
meilleur,  et,  en  même  temps,  souvenir  amer  et  douloureux 
du  passé  !  Que  ce  ne  soit  la  qu'une  erreur  de  dialectique, 
une  de  ces  impertinences  de  chiromancie,  comme  l'ana- 
lyse et  la  critique  en  font  par  centaines,  je  le  veux  bien, 
je  m'y  résigne  sans  regret.  Je  suis  sincère  dans  ma  faute, 
et  j'accepte  d'avance  le  blàrae  et  la  condamnation. 

Entre  ces  deux  formes  de  sa  pensée ,  que  trouvons- 
nous  ?  Par  quels  milieux  la  lumière  de  son  intelligence 
a-t-elle  passé  avant  d'arriver  a  ce  dernier  terme  ?  Il  faut 
en  convenir,  elle  a  subi  de  singidicrs  accidens  de  dif- 
fraction et  de  réfraction  ;  elle  a  dévié  très-souvent  de  la 
direction  primitive  qu'elle  avait  prise.  Après  Dante,  le 
Massacre  de  Scio,  ivresse  et  libertinage  s'il  en  fut  ja- 
mais; mais  aussi  amour  et  puissance  :  amour  de  la  cou- 
leur, puissance  du  pinceau.  Le  sang  qui  ruisselle  sur  les 
vètemens  ,  les  cadavres  foulés  aux  pieds  des  chevaux,  les 
cimeterres  qui  fauchent  les  têtes  comme  les  épis  d'un 
champ  ,  quelle  profusion  de  poésie  et  en  même  temps  que 
de  problèmes  posés,  que  de  problèmes  a  résoudre!  Eh 
bien  !  le  Massacre  de  Scio  est  une  merveille  de  verve  et 
de  couleur.  Je  sais  tout  ce  qu'on  peut  dire  et  tout  ce  qu'on 
a  dit  contre  le  dessin  et  les  lignes  du  tableau;  mais  je 
veux  l'oublier  et  n'en  tenir  aucun  compte  pour  me  rap- 
peler seulement  que  ce  tableau  peut  se  placer  ,  pour  la 
chaleur,  l'énergie  et lentraînement ,  a  côté  du  Tournoi, 
esquisse  de  Rubens. 

Le  groupe  des  anges,  dans  le  Christ  aux  Olii'iers,  est 
d'une  invention  ravissante.  Les  jambes  repliées  sous  le 
corps,  cette  mutuelle  et  idéale  confiance  qui  anime  ces 
trois  tètes,  le  flot  des  draperies,  composent  un  ensemble 
au-delà  de  tous  les  éloges  ;  mais  le  Christ  ne  vaut  pas  les 
anges.  Le  torse  ,  la  tète  ,  bien  qu'admirablement  doulou- 
reuse et  résignée ,  les  bras ,  et  en  particulier  l'attache 
des  épaules,  sont  modelés  malheureusement. 

Le  Justinien,  où  des  j^eux  vulgaires  n'apercevraient 
qu'un  portrait,  est  une  idée  poétique,  grande  et  bien 
rendue.  C'est,  pour  la  couleur,  ce  qu'Eugène  Delacroix 


a  jamais  fait  de  plus  éclatant  et  de  plus  pur.  Il  y  a  une 
main  qui  est  un  chef-d'œuvre  :  on  aperçoit  le  sang  qui 
court  sous  la  peau.  La  tète  du  législateur  est  belle,  fine  et 
recueillie;  le  livre  et  l'ange  sont  inventés  et  peints  avec 
un  grand  bonheur. 

6'flrJartrtprt/eapassépartouteslesépreuvesqu'unouvrage 
humain  peut  subir ,  par  la  raillerie,  le  rire,  le  dédain  et  le 
mépris  ;  les  quolibets  glapissans  qui  sont  venus  se  ren- 
contrer sur  le  cadre  n'ont  pu  atteindre  cependant  la  haute 
poésie  ni  la  verve  qui  a  présidé  à  celte  composition.  C'est 
aussi ,  comme  leMassacre  de  Scio,  un  libertinage  effréné, 
une  hardiedébauche.  Qualités  et  défauts,  attitudes  vraies, 
énergiques,  bien  trouvées,  douleur  et  désespoir,  dessin 
incorrect,  exéculion  inégale,  inachevée,  découragée  à 
de  certains  intervalles,  tout  se  rattache  "a  ce  premier  ca- 
ractère d'improvisation  et  de  soudaineté.  La  figure  prin- 
cipale, Sardanapale,  dont  on  a  si  justement  blâmé  la 
perspective,  est  d'ailleurs  admirablement  posée  et  pleine 
d'une  horrible  satiété.  Il  s'étend  sur  son  bûcher  comme 
sur  son  lit;  il  dit  adieu  a  la  vie  comme  "a  la  veille  :  on  dirait 
qu'il  s'endort.  Les  femmes  écheveléeset  nues,  les  chevaux 
hennissans,  les  eunuques  fidèles  et  serviles  jusqu'au  der- 
nier soupir  du  maître,  composent  a  coup  sûr  un  ensem- 
ble imposant;  mais  ce  qui  a  manqué  au  tableau  ,  c'est  la 
perspective  et  la  durée  de  la  volonté  pour  traduire  plus 
complètement  la  première  et  ardente  conception  de  l'au- 
teur. 

Quant  "a  l'Euêque  de  Liège,  je  défie  qu'on  troave  dans 
toute  l'histoire  de  la  peinture  une  composit'on  plus  éner- 
gique et  plus  pleine;  je  me  souviens  d'avoir  entendu  les 
vétérans  de  l'école  de  l'empire,  ceux  "a  qui  David  a  trans- 
mis l'héritage  de  ses  traditions  et  de  sa  gloire,  rendre  a 
cette  reuvre  une  éclatante  justice  ;  et  en  effet  les  lignes 
générales ,  la  profondeur ,  le  ton  vieilli  des  boiseries 
sculptées,  l'orgie  et  le  sang,  les  soldats  ivres  morts,  qui 
roulent  sous  les  bancs  ou  s'endorment  sur  la  table,  an 
milieu  des  brocs  renversés,  les  filles  de  joie,  autre  lie, 
contrastant  liideuseraent  avec  la  démarche  grave  et  rési- 
gnée du  prélat ,  et  au  bout  de  la  table,  le  démon  qui  do- 
mine cet  enfer,  le  sanglier,  les  yeux  hébétés,  le  regard 
plein  de  vin  et  de  sommeil ,  essayant  de  ressaisir  les  restes 
de  sa  raison  fugitive  pour  commander  un  dernier  meurtre, 
en  voifa  plus  qu'il  ne  faut  pour  défrayer  quelques  dou- 
zaines d'inventions  pittoresques  ,  si  paisibles  et  si  simples, 
si  peu  dispendieuses  pour  l'imagination  ,  si  faciles  "a  saisir, 
et  si  faciles  aussi  a  oublier.  Exécuté  sur  une  toile  de  vingt 
pieds ,  rEuéi/tie  de  Liège  serait  bien  placé  entre  la  Cène 
de  Léonard  et  le  Jugement  dernier  de  Rubens. 

Et  si  l'on  veut  résumer  toute  la  vie  jusqu'à  présent 
accomplie  d'Eugène  Delacroix,  on  verra  qu'il  recom- 
mence toujours  sa  tâche  sur  nouveaux  frais,  qu'il  n'in- 


L'ARTISTE. 


iH\ 


vente  qu'eu  chcrchaut,  qu'il  essaie  Ji versement  tous  les 
jours  sa  destinée  d'artiste  et  de  poète,  qu'il  remet  sans 
•cesse  eu  question  les  principes  et  les  données  de  son  art. 
Or  celte  résignation  laborieuse  est  lisililenicnt  inscrite 
dans  son  regard,  tracée  eu  caractères  iueffaçaldes  sur  sou 
front,  et  dans  le  pli  de  ses  lèvres.  Chaque  volonté  nou- 
velle se  traduit  par  nue  ride  ;  et  a  ce  compte  on  conçoit 
qu'il  ait  vieiHi.  Mais  il  est  maintenant  en  pleine  sève,  et 
il  lui  reste  encore  h  produire  autant  d'œuvres  inattendues 
et  distinctes  que  nous  en  connais.sou5. 


LE   CHATEAU   DE   ROnERT-LE-DIAIiLE. 

Voici ,  au  sujet  de  Robcrt-lc-Diablc  cl  son  cliàteau ,  une  tra- 
dition qui ,  dans  ce  moment ,  aura  peut-être  nn  intc'rêt  de  cir- 
constance. Nous  la  donuons  telle  que  nous  l'avons  recueillie  sur 
les  lieux. 

A  quatre  lieues  de  Rouen  ,  sur  une  li.iuteur  qui  domine  au 
loin  toute  la  campagne  et  les  sinueux  détours  que  Jc'crilla  Seine 
en  s'avançant  vers  la  mer,  voici  quelques  débris  ,  quelques 
vieux  jians  de  muraille  informes  et  menaçans.  Us  surgissent  du 
milieu  d'un  épais  taillis  de  buissons  et  d'arbrisseaux,  tandis 
qu'à  l'entour  un  fosse  profond  marque  encore  une  enceinte  qui 
n'enferme  plus  rien  que  ces  ruines.  A  la  place  de  l'eau  qui  jadis 
a  dû  le  remplir,  une  ve'gc'lation  vigoureuse  s'est  cramponnée  à 
ses  parois  ,  et  du  fond  de  cette  espèce  de  ravin  clcvc  la  tète 
jusqu'au  niveau  du  terre-plein  de  la  colline.  Descendez  cin- 
quante pas  environ ,  et  vous  trouverez ,  sur  le  flanc  assez  escarpe' 
de  la  hauteur ,  une  ouvcrtiu-e  basse  et  c'troite  qui  donne  entre'e 
dans  un  souterrain  dont  le  regard  voudrait  en  vain  percer  les 
tcni-'bres.  Gardez  bien  que  la  curiosité'  ne  vous  engage  témérai- 
rement dans  cette  obscure  avenue ,  car  la  moindre  secousse 
pourrait  faire  ébouler  sur  votre  tète  les  pierres  qui  sont  comme 
suspcnlues  à  la  voûte,  et  si  la  lueur  d'une  torche  venait  à 
en  percer  la  nuit,  des  légions  de  chauves-souris  ,  e'bluuies  de 
cette  clarté  inaccoutumée,  se  lèveraient  eu  tourbillonnant  avec 
des  cris  aigus ,  et  du  battement  de  leurs  ailes  éteindraient  le 
(lambeau  qui  vous  guide.  Cet  endroit  est  solitaire.  La  route  de 
lloucn  à  C.icn  passe  non  loin  de  là,  au  ])i<d  de  la  colline; 
mais  nulle  habitation  ne  se  rencontre  à  une  assez  grande  dis- 
tance; tout  au  plusy  trouverez  vous  quelque  pâtre  qui  garde  sou 
troupeau,  encore  ne  le  fait-il  jamais  parquer  en  cet  endroit  : 
sitôt  que  vient  le  soir  ,  il  abandoiuie  à  leur  solitude  les  ruines 
et  leurs  environs,  car  elles  ont  un  mauvais  renom  dans  le  pays, 
et  la  tradition  rapporte  qu'il  ne  ferait  pas  bon  s'y  hasarder 
après  le  coucher  du  soleil  :  c'est  à  celte  heure-là  que  le  loup 
vient  y  rôder. 

Or  sachez  qu'au  temps  jadis  (il  y  a  bien  de  cela  huit  cents 
ans)  au  lieu  de  ces  deux  ou  trois  pans  de  murs  à  demi-écrou- 
lés,  un  château  s'élevait  avec  ses  créneaux,  son  haut  donjon 


et  ses  tourelles  percées  d'étroites  meurtrières.  I.e  voyageur 
se  détournait  de  son  chenun  pour  l'éviter  ,  et  le  niariniej- 
qui  remontait  ou  descendait  la  Seine  se  signait  quand  il  pas- 
sait en  vue  du  château  de  Robert- le- Diable  ,  car  il  n'était 
personne  qui  n'eût  mieux  aimé  avoir  affaire  au  seigneur  Satan 
en  personne  et  à  ses  griffes  ensoufrées  qu'à  celui  qui  par  ses 
faits  et  gestes,  s'il  faut  en  croire  les  légendes  ,  avait  si  bien  mé- 
rite son  terrible  surnom.  Ce  duc  de  Normandie  (toujours  d'a- 
près les  légendes  qui  ont  bien  mal  traité,  il  faut  en  convenir,  le 
père  de  Guillaume-le-Conquérant  )  était  en  effet  le  plus  déter- 
miné scélérat  qui  onc  fut  au  monde  :  il  faisait  la  terreur  de  toute 
la  contrée.  Comme  un  aigle  qui  sort  de  son  aire  ,  il  fondait  de 
son  caslel  sur  les  paisibles  marchands  et  voyageurs ,  et  ce  n'é- 
tait, je  vous  assure  ,  que  dans  ses  jours  de  bonne  humeur  qu'il 
leur  laissait  les  deux  yeux  pour  pleurer.  11  pillait  un  chrétien 
sans  plus  de  scrupule  qu'on  en  aurait  eu  à  piller  un  juif.  Du  reste 
il  jurait ,  il  maugréait  à  faire  pleurer  la  sainte  Vierge  et  ne  pa- 
raissait jamais  dans  les  églises.  Bien  loin  de  fonder  des  monas- 
tères ,  suivant  l'usage  de  tout  pieux  monarque  ou  seigneur,  bien 
loin  même  d'enrichir  ceux  qui  existaient  déjà  et  de  purifier  ses 
trésors,  acquis  par  des  brigandages,  en  en  donnant  une  part 
aux  serviteurs  de  Dieu ,  il  accablait  de  vexations  et  d'insultes 
le  père  abl)é  de  Juraièges ,  dont  il  était  voisin ,  et  lui  enlevait 
chaque  jour  un  morceau  de  ses  domaines.  Le  temps  que  Robert 
ne  passait  point  à  détrousser  sur  les-  grands  chemins,  il  le  consu- 
mait en  festins  et  en  orgies  qui  duraient  toute  la  nuit.  Il  serait 
difficile  de  dire  le  nombre  de  ceux  qu'il  retenait  dans  ses  sou- 
terrains pour  en  obtenir  le  paiement  d'une  énorme  rançon,  cl 
toutes  les  femmes  qu'il  y  plongeait,  jusqu'à  ce  que  cette  dure 
captivité  eût  lassé  leur  résistance.  Il  n'était  couvent  de  nonnes 
si  saint  et  si  révéré  qui  fût  à  l'abri  de  ses  entreprises.  Le  sca- 
pulaire  et  la  bure  ne  lui  inspiraient  pas  plus  de  respect  que  les 
joyaux  et  les  profanes  habits.  Les  princes  et  seigneurs  ses  voisins 
le  craignaient ,  ou  bien  ils  étaient  unis  d'intérêt  avec  lui;  mais 
la  justice  du  ciel  vient  à  défaut  de  celle  des  hommes,  et ,  comme 
dit  sagement  le  proverbe,  le  méchant  fait  tôt  ou  tard  une  mau- 
vaise fin. 

II  y  avait  à  Saint-Georges,  près  du  lieu  ou  fut  bâtie  vers  ce 
temps  la  superbe  abbaye  dont  nous  admirons  encore  les  restes,  un 
vieil  et  vénérable  ermite  renommé  pour  sa  piété  _dans  tout  le 
canton.  L'on  citait  même  de  lui  des  guérisons  qui  ne  pouvaient 
s'expliquer  que  par  le  don  des  miracles,  et  l'on  assurait  qu'il 
était  resté  une  fois  trente-sept  jours  et  trente  sept  nuits  de  suite 
en  prières  sans  manger  et  sans  boire.  Ce  saint  homme ,  afin  de 
faire  une  bonne  œuvre  et  de  gagner  plus  vite  son  entrée  en  pa- 
radis, résolut  d'essayer  la  conversion  de  Robert.  Muni  de  son 
chapelet,  il  traversa  la  Seine  dans  un  petit  bateau,  bien  qu'elle 
fût  très-agitée  ,  puis  il  se  rendit  au  caslel.  Après  avoir  donné 
sa  bénédiction  à  la  sentinelle,  qui  n'osa  lui  refuser  passage, 
il  arriva  près  du  pécheur  endurci  qui  dans  ce  moment  jouait 
aux  dés  avec  une  courtisane  sarrasinr.  Grand  fut  le  cour- 
roux de  Robert  en  voyant  chez  lui  paraître  un  moine,  et 
il  jura  de  châtier  ses  gens  pur  l'avoir  laissé  venir.  Ma 
sans  se  déconcerter  le  bon  père  se  mit  tout  de  suite  à 
Il  commença  à  le  prêcher  et  lui  fit  quantité  de  dévote; 


182 


L'ARTISTE. 


tranccs  et  de  bonnes  oraisons ,  entremêlées  de  textes  pieux  et  de 
citations  très-belles  j  à  quoi  le  méchant  duc  re'pondait  en  se 
riant  de  lui  avec  sa  courtisane  et  en  lui  tirant  la  barbe  par  ma- 
nière de  moquerie.  «  Prenez  garde,  lui  dit  enfin  l'ermite, 
prenez  garde,  sire  duc,  vous  qui  êtes  comme  le  loup  dans  le 
bercail  du  Seigneur  !  »  A  ces  mots  Robert  se  fâcha  tout  de  bon, 
et  d'un  revers  de  sa  main  (crime  abominable!  )  il  meurtrit  le 
visagedu  saint  moine,  qu'il  fit  ensuite  reconduire  dehors  à  grands 
coups  d'escourge'es  ,  ainsi  qu'il  eût  fait  d'un  de  ses  lévriers. 

A  quelque  temps  de  là  le  duc  fut  attaque'  d'une  terrible  maladie. 
Celait  comme  un  feu  qui  brûlait  son  corps  et  que  toute  l'eau 
de  la  mer  n'aurait  pu  e'teindre.  Il  se  tordait ,  il  se  roulait , 
il  poussait  des  cris  de  bête  sauvage  qui  effrayaient  un  chacun. 
Médecins ,  devins ,  astrologues  ,  anneaux  constellés  ,  rien  n'y 
pouvait  opérer.  Ses  serviteurs  n'osaient  l'approcher,  et  tout  le 
monde  voyait  dans  ce  mal  e'trange  une  punition  divine.  Il  expira 
le  troisième  jour  sans  vouloir  se  confesser.  Comme  vous  le  croi- 
rez facilement ,  il  ne  fut  regretté  de  personne ,  et  bien  au  con- 
traire ,  grand  nombre  de  braves  gens  dirent  au  ciel  une  neu- 
vaine  en  action  de  gr.4ces.  Avec  les  honneurs  dus  à  son  rang,  le 
corps  de  Robert  fut  exposé  sur  un  lit  de  parade  jusqu'à  ce  que 
l'on  eût  tout  préparé  pour  ses  funérailles  :  mais  comme  il  était 
mort  en  vrai  païen ,  nul  prêtre  ne  resta  pour  prier  auprès;  on 
ne  l'aspergea  point  d'eau  bénite,  et  le  varlet  chargé  de  le  gai-der 
avait  si  grande  peur  qu'il  ne 'tarda  pas  à  s'enfuir. 

Ainsi  le  cadavre  resta  seul.  Quand  on  revint  pour  le  prendre 
et  le  porter  à  la  sépulture  ,  ô  surprise  !  on  ne  le  trouva  plus. 
Rien  pourtant  n'était  dérangé;  nul  trace  n'apparaissait.  Toutes 
les  recherches  furent  inutiles.  Seulement  le  soldat  de  garde  au 
bout  du  pontlevis déclara  qu'il  avait  vu  un  loup  énorme  sauter 
du  haut  des  murailles,  franchir  le  fossé  d'un  seul  élan  ,  et  cou- 
rir vers  le  bois  voisin  en  poussant  dos  hurlemens  qui  semblaient 
tenir  de  la  voix  humaine. 

Après  la  mort  de  Robert ,  le  château  cessa  d'être  habité;  il 
finit  par  tomber  en  ruines.  Mais  tous  les  soirs  un  loup  de  très- 
grande  taille  venait  errer  aux  alentours  a^ec  des  cris  bizarres 
et  rôder  parmi  les  débris,  puis  il  disparaissait  au  lever  du  jour. 
Il  n'y  a  pas  long-temps  qu'on  l'a  vu  encore,  et  dans  tout  le  pays 
une  frayeur  superstitieuse  s'attache  aux  lieux  qu'il  visite.  Plu- 
sieurs fois  des  chasseurs ,  véritables  esprits  forts ,  se  sont  ré- 
unis afin  de  le  poursuivre,  mais,  lors  même  qu'ils  parvenaient  à 
le  découvrir,  toute  leur  adresse  était  en  pure  perte^  ce  loup 
semblait  protégé  par  un  talisman. 

S'il  faut  en  croire  la  tradition,  le  loup  mystérieux  n'est  autre 
que  Robcrt-le-Diable ,  qui ,  condamné  à  subir  cette  transforma- 
tion pour  châtiment  de  ses  méfaits  ,  revient  hanter  son  ancienne 
demeure,  jusqu'à  ce  qu'il  plaise  au  ciel  de  lui  faire  miséricorde. 

Théodore  Mi  ret. 


Tlptvcn  ïrcs  |)ubUcationô. 


THE  BRAVO, 

BI    FEIVIHORE   COOPEr'. 


LE  BRAVO, 

PAR  FÉniMOaE  COOPES  ' . 

Le  dernier  roman  de  Fcniraore  Coopcr  est  une  des  plus 
belles  choses  qu'il  ait  faites.  Le  drame  est  vif,  plein  de  bonne 
passion  et  de  terreur.  La  place  de  Venise  y  est  admirablement 
comprise;  le  palais,  le  sénat,  la  mer,  Venise,  la  prison,  le 
bourreau  ,  le  prélat  italien ,  Naples ,  dont  le  parfum  arrive  sur 
les  lagunes  ,  la  gondole  qui  glisse  ,  Venise  ,  toute  Venise  est 
dans  le  livre  du  Walter  Scott  américain. 

Vous  lirez  ce  livre,  vous  ,  heureux  oisifs  pour  qui  il  est  fait. 
A  propos  du  livre,  parlons  de  Venise ,  et  disons  ce  que  le  poète 
n'a  pas  dit.  • 

Quel  cœur  n'a  vibré  d'admiration  au  nom  de  Venise  .' 
Poètes ,  philosophes ,  soldats ,  magistrats  ,  artistes ,  tous  à  ce 
nom  s'inclinent  avec  cette  reconnaissance  que  les  cœurs  géné- 
i-eux  j)aient  aux  grands  hommes  ,  aux  grandes  nations.  L'as- 
pect de  Venise  se  refuse  à  toute  description  ;  Sabellius  pourtant 
en  donne  une  idée  assez  juste,  quand  il  dit  :  Ita  ut  qui 
superne  urhem  conlempletur,  turricam  telluris  imaginem 
inedio  Oceano  figuratam  se  putet  inspicere.  Quant  aux  vere 
du  Sannazar ,  qui  lui  valurent  six  mille  écus  d'or,  ce  sont  des 
louanges  qui  n'apprennent  rien.  La  peinture,  plus  heureuse  que 
la  poésie  en  ce  qu'elle  ne  choisit  qu'un  instant  pour'le  retracer, 
a  rendu  assez  fidèlement  les  tons  varies,  les  formes  de  ses  fa- 
briques. Bomington  est  de  tous  les  peintres  celui  qui  a  mieux 
compris  Venise  et  qui  fait  mieux  comprendre  cette  ville  aphro- 
dite.  Le  Canaletto,  dont  je  mérite  est  inarrivable  (pour  l'archi- 
tecture), peignait  Venise  belle  encore.  Sa  population  plus-forte 
du  double  qu'aujourd'hui,  était  plus  gaie,  plus  riche,  plus, 
active;  le  costume  des  habitans,  qui  contribue  tant'à  caractériser 
la  physionomie  d'une  ville  ,  est  tout-à-fait  changé;  les  modes 
des  Vénitiennes  surtout  ont  éprouvé,  en  1797,  une  révolution 
dont  les  influences  ont  été  plus  durables  que  celles  de  la  révo- 
lution politique;  car  nos  marchandes  de  modes  (et  l'Europe  en 
témoigne)  savent  conquérir  et  conserver.  Les  mœurs ,  la  mise 
des  femmes  de  l'Italie  et  de  l'Espagne,  la  contrainte  qui  entra- 
vait leur  existence ,  se  ressentait  encore,  au  moment  de  notre 


'  Paris,  Baudry,  i  vol.  in-S",  prix  5  fr. 
'  Paris,  Gosselin,  4  vol.  in-!!°,  prix  9  f r . 


L'ARTISTE. 


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révolution,  de  ririflucnce  que  les  rapports  avec  le  Levant  cl  les 
invasions  des  Arabes  avaient  apportée  en  Europe.  Silesfcmmcs 
ne  sont  point  assujétics  à  une  réclusion  aussi  sévère  que  celles 
de  l'Orient ,  ce  qu'elles  doivent  indubitablement  à  notre  reli- 
gion d'égalité,  Icui-s  libertés  au  moins  étaient  usurpées  en  grande 
partie  ,  et  leur  costume  était  asservi  à  de  véritables  lois  somp- 
tuaircs,  encore  en  vigueur  à  Venise  en  1707- 

liorsquc  nous  passâmes  en  Italie ,  nos  armées ,  dont  la  mission 
était  la  propagation  de  la  liberté  des  peuples,  et  dont  chaque 
victoire  créait  une  république,  comme  depuis  elles  ont  créé  des 
royaumes;  nos  armées,  dis-je,  portaient  aux  femmes  d'Italie  ce 
goût  delà  mise  et  la  liberté.  Plus  sages  que  leurs  maris,  elles 
surent  garder  l'un  et  l'autre.  Les  noires  mantilles  dont  les  longs 
])lis  épais  cachaient  les  formes  élégantes  et  voluptueuses  , 
comme  la  grossici-e  écaille  de  Ceylan  cache  la  perle  orientée, 
ces  voiles  sombres  que  les  yeux  qu'ils  couvraient  avaient  peine 
à  pénétrer;  la  contrainte,  ces  moyens  tyratiniques ,  eurent  tous 
le  même  sort,  tous  disparurent  devant  la  puissance  propaga- 
trice desTallicn,  des  Ilécamier,  des  Hinguertot,  et,  plus  tard, 
des  Caroline  Murât  et  d'Klisa  Vacciochi ,  apôtres  du  goût  que 
nos  victoires  conduisaient  en  Italie.  Gênes,  Florence,  Napics , 
Rome  même,  ont  gagné  à  ces  cliangeraens;  maisà  Veniseil  en  est 
.iiilrement  :  cette  gaieté  de  toilette  contraste  cruellement  avec  le 
ton  de  tristesse  qui  y  règne  ;  c'est  le  sourire  d'un  mourant. 

Venise  gît  en  ruines  dorées  comme  son  bucentaure;  orne- 
ment négligé  de  son  veuvage,  le  lion  de  Saint-Marc,  ceux  du 
Pyrée  et  de  Marathon  ,  monuraens  immortels  de  son  élévation  , 
témoignent  de  sa  gloire  et  du  néant  des  choses.  Athènes!  em- 
pire d'Orient!  Venise!  Napoléon!  ils  ont  assiste  à  toutes  les  pé- 
ripéties de  voire  existence,  ils  vous  ont  vu  maître  de  mourir. 
Les  gouvcrnemcns  agissent  le  plus  souvent  comme  les  proprié- 
taires avares  qui ,  lorsqffc  leur  maison  menace  ruine  ,  se  con- 
tentent de  l'éperonner  au  lieu  de  la  reconstruire. 

Les  journaux  autrichiens  ont  fait  grand  bruit  de  la  franchise 
du  port  rendue  à  Venise;  ils  ont  promis  monts  et  merveilles;  ils 
ont  fait  sonner  bien  haut  ce  qu'ils  appelaient  la  munificence  du 
souverain;  car  les  princes  rendent-ils  ce  qu'ils  ont  pris  aux 
peuples ,  ils  leur  présenlcnt  la  restitution  comme  un  don  gra- 
tuit; mais  les  gens  de  quelque  bon  sens  n'ont  rien  attendu  de  ce 
remède  tardif.  Le  malade  était  mort,"  et  les  bons  Vénitiens  en 
ont  été  pour  leurs  fêtes,  leurs  actions  de  grâce  et  leurs  sonnets , 
car  tout  est  poésie  h  Venise;  Otway,  .Schiller,  Shakespeare, 
Byron,  ont  puisé  abondamment  dans  cette  mine  fertile;  Saint- 
Réal  même,  qui  prétendait  écrire  l'histoire,  a  donné  à  sa  con- 
juration de  Venise  une  apparence  de  fiction  plus  convenable  au 
poème  qu'à  l'histoire.  Nulle  part  le  charme  des  souvenirs  n'est 
si  puissant;  j'invoque  le  témoignage  de  quiconque  y  est  allé. 
Paris,  Athènes,  Home  même,  .sont  loin  d'en  approcher.  Que  ce 
soit  jiarce  que  l'intérêt  des  faits  qui  se  passent  sur  les  trois  scènes 
que  je  viens  de  nommer  soit  amorti  jiar  les  travaux  rebutans  et 
peut-être  trop  prématuré  des  classes;  que  ce  soit  l'éloignemcnt 
(les  temps  ou  toute  autre  cause,  je  ne  le  recherche  pas;  je-citc 
un  fait,  et  si  j'avais  besoin  d'autorités  pour  appuyer  ce  que 
j'avance  ,  le  nom  de  Byron  ne  serait  pas  le  seul  que  je  pourrais 
citer.  .T'ai  monté  l'escalier  des  (léans  plus  ému  qu'en  montant 


celui  du  Capifole.  Les  échos  de  la  chambre  des  Dix  ont  parlé  à 
mon  amc  plus  puissamment  que  ceux  du  Forum ,  et  mon  conir 
a  frémi  plus  fortement  sur  le  pont  des  Soupirs  que  sur  la  roche 
ïarpéienne.  Quelle  ville  peut  offrir  dans  un  si  petit  csparc  de» 
sujets  si  nombreux  et  si  variés  de  méditation!  C'est  de  cette  tour 
que  la  reconnaissance  nomme  du  nom  de  Galilée  qu'en  1609, 
à  l'aide  du  premier  télescope,  il  découvrit  le»  astres  de  Mc'dici», 
exposa  leur  théorie,  et  posa  les  fondemens  des  grandes  décou- 
vertes. Cette  pierre  rouge  est  destinée  à  perpétuer  le  souvenir 
de  l'humiliation  de  Frédéiic  Bailicroussc ;  c'est  ici  qu'il  se  pros- 
terna de  toute  salongueurdevant  AlexandrelII,  et  comme  ditic 
chroniqueur  Leonina  ferilate  deposita,  ovinam  mansueludi- 
nern  indiii.  A  deux  pas  est  cette  cloche  de  Saint-Marc  dont  les 
vibrations  portèrent  la  mort  à  François  Foscari ,  de  qui  le  fil» 
suppliant  tendant  ses  mains  que  les  tortures  avaient  disloquées, 
ne  put  obtenir  qu'un  refus  plus  cruel  que  la  sentence  de  Bru- 
tus ,  puisque  la  question  même  n'avait  pu  lui  arracher  l'aveu  du 
crime  qu'on  lui  imputait  à  tort;  cette  porte  de  la  Carlâ,  ainsi 
nommée  des  décrets  du  sénat  qu'on  y  affichait  avec  les  décrets 
qui  asservissaient  à  la  république  Chypre ,  Corfou ,  la  Morée, 
enfin  letiersdel'cmpirercmdin.  Voilàcetescalier  duhautduquel 
lesdoges  prêtaientle  serment  de  fidélité;  il  a  vu  bondir  la  tète  de 
Marino  Faliéro.  Rappeler  les  souvenirs  qu'inspirent  Saint-Marc 
et  la  Piazetta,  c'est  rappeler  celui  de  Venise,  celui  du  monde. 

Nous  voilà  bien  loin  cl  bien  près  en  même  temps  du  Bravo 
de  Cooper.  Ce  livre  est  traduit  avec  beaucoup  d'élégance  et  de 
soin. 

Le  Bravo  vient  de  paraître,  en  anglais  ,  chez  Baudry.  Celle 
édition,  exécutée  avec  soin,  forme  le  xvii°  volume  d'une  col- 
lection des  romanciers  les  phis  célèbres  de  l'Angleterre,  depuis 
Richardson  jusqu'à  Waller  Scott ,  et  qui  comprend  jusqu'ici 
plusieurs  ouvrages  remarquables  et  d'un  prix  irès-clevé  de  l'au- 
tre côté  du  détroit  ,  tels  que  le  Tom  Jones  de  Fielding  et 
V Anastasius  de  Thomas  Hope.  Nous  consacrerons  prochaine- 
ment un  article  à  cette  publication  précieuse. 


îlfiiuf  Dramatique. 


ACADEMIE  ROYALE  DE  MUSIQUE. 

PAROI.es   DK  mm.  SCRIHE  et  CCHMAliC  DCLAViGSC, 
MISIQVE  DE  M.  MEYERBEEU. 

M.  Mcyerbeer ,  connu  déjà  en  l"i-ancc  par  son  admirable 
Crociato  in  Egilto,  jiar  sa  Margharita  d'Anjou ,  M.Meyer- 
Ixer,  rival  de  Rossini ,  débutant  sur  la  scène  française,  devait 
amener  unefoule  brillante  et  ehoisio,unc  foule  curieuse  déjuger 


-18-4 


L'ARTISTE. 


et  d'cntcnifre  une  nouvelle  composition  d'un  pareil  maestro  ; 
aussi  rien  n'a-t-il  manque'  à  cette  représentation,  pas  même  la  ma- 
ladresse du  machiniste.  La  fable  du  poème  est  simple,  maiselle  ne 
manque  ni  de  charme  ni  d'intérêt.  Au  lever  du  rideau  nors 
sommes  en  Sicile;  des  barques  élégantes  se  promènent  sur  le 
Lido  ,  et  au  premier  plan ,  des  chevaliers ,  parmi  lesquels  se 
trouve  Robcrt-le-Diable  ,  sont  occupés  à  boire  et  à  chanter. 
Robert ,  exilé  de  la  Normandie  pour  ses  méfaits ,  est  devenu 
amoureux  d'Isabelle,  fille  du  roi  de  Sicile.  11  a  voulu  l'enlever, 
mais  il  n'a  pu  y  réussir,  et  sans  le  secours  d'un  chevalier  nommé 
Bertram,  dont  il  a  fait  ensuite  son  ami,  il  était  perdu.  Une 
femme  se  présente,  c'est  Alice  sa  sœur  de  lait;  elle  lui  apporte 
le  testament  de  sa  mère;  Robert  refuse  de  le  lire,  parce  qu'il 
n'est  pas  digne  d'entendre  résonner  à  son  oreille  la  voix  mou- 
rante de  sa  vertueuse  mère;  il  raconte  ses  aventures  à  Alice,  qui 
se  charge  d'un  billet  pour  Isabelle  :  pendant  qu'elle  va  remplir 
son  message ,  Bertram  engage  Robert  à  jouer  ;  il  accepte ,  défie 
les  chevaliers,  joue,  perd  son  argent,  ses  bijoux,  sa  riche  vais- 
selle, ses  chevaux,  ses  armures;  bref,  il  ne  lui  reste  rien  ,  et 
cependant  la  main  d'Isabelle  doit  être  le  prix  d'un  tournoi. 
Comment  y  paraître?  Isabelle,  qui  l'aime,  y  pourvoit  :  Robert 
retrouve  des  armes  et  va  s'élancer  dans  la  lice  ;  mais  ce  n'est 
pas  le  compte  de  Bertram,  qui  le  fait  défier  furtivement  par 
un  héraut  aux  armes  du  prince  de  Grenade  ;  et  pendant  que 
Robert  poursuivra  nn  vain  fantôme ,  le  véritable  prince ,  débar  ■ 
rassé  du  jlus  redoutable  de  ses  adversaires,  vaincra  les  autres 
et  méritera  le  prix.  Cependant  le  poète  nous  transporte  aux  ro- 
chers de  Sainte-Irène;  là  nous  voyons  Bertram  qui  attend  l'heure 
du  sabbat.  Il  franchit  l'entrée  d'une  caverne,  et  dans  cet  inter- 
valle arrive  Alice ,  qui  a  donné  rendez-vous  à  son  fiancé  Raim- 
baut.  Un  bruit  étrange  frappe  ses  oreilles;  elle  se  dirige  vers  la 
caverne ,  regarde  ,  écoute  et  voit  l'horrible  cérémonie  qui  s'y 
célèbre;  mais  elle  ne  peut  cacher  son  trouble  à  Bertram,  qui 
reparaît;  alors  celui-ci  menace  de  la  mort ,  elle  et  tout  ce  qui 
lui  est  cher,  si  elle  parle  ;  la  pauvre  enfant  devient  muette  de 
terreur,  et  se  sauve  sans  oser  rien  dire  à  Robert  :  celui  est 
pâle  et  abattu  ;  le  prince  de  Grenade ,  en  son  absence,  a  gagné 
ia  main  d'Isabelle  ;  Bertram  lui  conseille  d'évoquer  les  puis- 
sances infernales;  Robert  accepte  et  se  dirige  vers  le  monastère 
de  Sainte- Rosalie;  là  il  est  entouré  par  des  nonnes  que  Bertram 
a  fait  sortir  de  leurs  tombeaux ,  et  qui  channent  Robert  par 
leurs  danses  voluptueuses.  Il  cueille  sur  le  tombeau  de  la  sainte 
un  rameau  magique  ,  qui  lui  assure  le  succès  de  ses  vœux  :  il 
part,  arme  de  ce  talisman  ,  frappe  de  stupeur  et  d'immobilité 
toute  la  cour,  et  va  se  saisir  de  sa  proie  ,  lorsque  les  prières 
d'Isabelle  le  ramènent  à  la  vertu.  Il  a  honte  de  ce  qu'il  a  osé 
concevoir,  il  brise  le  rameau;  tous  les  personnagesse  réveillent, 
mettent  l'épée  à  la  main  ,  l'entourent ,  le  défient  ;  lui  aussi  il  a 
tiré  son  épée  ,  mais  il  rougit  à  la  seule  pensée  d'ensanglanter 
l'appartement  de  celle  qu'il  aime;  il  brise  son  glaive,  et  se  jette, 
ainsi  désarmé,  au  milieu  de  ses  ennemis  qui  le  terrassent.  Ber- 
tram vient  à  son  aide,  le  délivre.  Mais  Isabelle  va  épouser  le 
prince  de  Grenade!  comment  la  lui  enlever?  Bertram  lui  pro- 
pose un  pacte  avec  Satan  ,  et  pour  le  décider  il  lui  apprend 
qu'il  est  son  père  ,  et  que  s'il   veut  l'entraîner  dans  l'étei'nel 


abîme,  c'est  afin  de  n'èlrepas  séparé  d(  lui.  Robert  va  céder  :heii- 
reusementAlicearrive,  Alicequi  lui  remet  le  testament  de  Berthe. 
Robert,  au  souvenir  de  sa  mère,  s'attendrit,  hésite;  l'heure 
sonne  :  c'est  minuit  ;  c'était  le  moment  fixé  par  l'Éternel  pour 
le  salut  ou  la  perte  de  Robert.  La  terre  s'entr'ouvre,  Bertram 
disparaît,  Robert  tombe  évanoui  aux  pieds  d'.Micc,  qui  cherche 
à  le  rappeler  à  la  vie.  Le  fond  s'ouvre,  et  laisse  voir  l'intérieur 
de  la  cathédrale  de  Palerme;  les  prêtres  sont  à  l'autel,  l'encens 
fume  ,  un  siège  vide  placé  à  côté  du  siège  d'Isabelle  attend  Ro- 
bert, et  un  choeur  céleste  s'unit  au  chant  religieux  de  l'orgue 
qui  accompagne  la  voix  des  fidèles. 

Telle  est  l'analyse  de  la  pièce.  Maintenant  je  vous  dirai  la 
physionomie  de  la  salle.  Amc>uie  que  l'intérêt  se  développait, 
que  le  chant  prenait  une  extension  large  et  majestueuse,  c'était 
un  silence,  une  surprise,  une  attention,  un  élonnement,  une 
admiration  que  d'unanimes  bravos  interrompaient  à  chaque  ins- 
tant. Et  ne  croyez  pas  que  ces  bravos  partissent  seulement  de 
ces  recrues  ignobles,  qui  salissaient  de  leur  présence  une  por- 
tion du  parterre  ;  non  ,  ils  suivaient  l'élan  qui  leur  était  donné 
par  les  loges  :  hommes ,  femmes ,  tous  applaudissaient  ,  toiîs 
étaient  dans  l'enivrement.  C'est  une  de  ces  compositions  qu'il 
est  facile  de  sentir,  mais  pour  l'analyse  de  laquelle  les  cxprei- 
sions  manquent  ;  il  faudrait  en  inventer  de  nouvelles  pour  arri- 
ver à  la  hauteur  où  M.  Meyerbeer  vient  de  se  placer.  Le  chœur 
d'introduction,  la  ballade  de  Raimbaut  (très-bien  chantée  par 
Lafont  ) ,  la  romance  d'Alice  ,  toute  la  scène  de  jeu  qui  fait  le 
final  du  premier  acte  ;  au  deuxième,  la  cavatinc  d'Isabelle  ,  le 
duo  avec  Robert ,  puis  le  final  qui  se  termine  par  un  mouve- 
ment de  walse  délicieux;  au  troisième  acte,  le  duo  de  Bertram 
et  de  Raimbaut,  les  couplets  d'Alice,  le  chœur  des  démons, 
exécuté  avec  des  porte-voix,  le  ductto  d'Alice  et  de  Bertram  , 
le  trio  sans  accompagnement ,  le  duo  :  des  Chevaliers  de  ma 
patrie ,  toute  la  scène  du  monastère  ;  au  quatrième  acte ,  le  duo 
de  Robert  et  d'Isabelle ,  ce  duo  à  mouvement  satanique, 
rompu  par  la  cavatinc  d'Isabelle,  ravatine  au  chant  pur^  vir- 
ginal, qa'un  hautbois 'et  deux  harpes  suivent  seulement  de 
leurs  acccns  angéliques,  le  final  de  cet  acte;  enfin  au  cinquième, 
le  chant  religieux  et  l'admirable  trio,  digne  lival  du  trio  de 
Guillaume  Tell ,  tout  cela  est  sublime  ,  admirable  ,  tout  cela 
fait  un  de  ces  succès  sur  lesquels  cent  représentations  passent 
sans  fatiguer  l'enthousiasme. 

Et  si  je  vous  dis  encore  que  Perrot ,  mademoiselle  Taglioni 
et  madame  Monicssu  dansent  d'une  manière  délicieuse  dans  ce 
nouvel   et  important  ouvrage  ,    douterez-vous  qu'avec  de  tels 
auxiliaires  la  musique  sublime  de  M.  Meyerbeer  soit  comprise     _ 
et  fournisse  la  carrière  qu'elle  mérite  ?  |l 

La  mise  en  scène  est  magnifique:  les  décorations  sont  admi- 
rables: celle  dutroisième  acte  surtout,  qui  représente  l'intérieur 
d'un  monastère ,  avec  un  effet  de  lune  :  c'est  un  tâBleau  dedio- 
rama,  un  tableau  qui  a  de  plus  le  mérite  d'èlre  animé. 


^è 


L'ARTISTE. 


185 


l3fauir-:Hrt0. 


LES  TUILERIES  ET  M.  FONTAINE. 

Nous  avons  publié  au  mois  de  février  dernier  les  bniils 
que  nous  avions  recueillis  au  sujet  des  travaux  projetés 
aux  Tuileries.  Bien  que  les  renseignemens  venus  jusqu'à 
nous  n'eussent  pas  un  caractère  complet  d'authenticité, 
cependant  nous  les  avions  puisés  a  bonne  source,  et  l'é- 
vénement qui  est  venu  les  démentir,  en  ne  les  réalisant 
pas,  n'a  pourtant  pas  réussi  "a  les  réfuter;  car,  sans  pré- 
somption et  sans  folie,  nous  pouvons  croire  que  la  dé- 
mence des  deux  projets  que  nous  avons  révélés  n'avait 
besoin  que  du  grand  jour  de  la  discussion  pour  se  guérir 
et  s'apaiser.  De  pareilles  et  si  folles  imaginations  ,  ime 
fois  livrées  a  la  réflexion  et  à  la  risée,  ne  pouvaient  plus 
trouver  ni  marbre  ni  pierre  pour  s'exécuter. 

Mais  M.  Fontaine  ne  s'est  pas  découragé  :  il  s'est  en- 
veloppé dans  sa  fierté ,  et  il  a  répondu  a  toutes  les  ques- 
tions importunes  qt^on  lui  adressait ,  comme  Mitinidate  : 

....  Que  pour  cire  approuvtSs , 

De  semblables  projets  veulent  éirc  achevés. 

A  la  bonne  heure  I  Ainsi  soit-il  !  Achevez  donc,  et 
nous  verrons  ensuite!  Les  Tuileries,  il  est  vrai,  courent 
entre  vos  mains  le  même  et  irréparable  danger  qu'un  pré- 
venu condamné  en  assises  "a  la  peine  capitale.  Une  fois 
que  vous  aurez  mutilé  et  blessé  "a  mort  cet  immense  et  ma- 
gnifique palais  ,  il  ne  sera  plus  temps  de  revenir  sur  une 
première  faute.  Le  code  n'atteint  pas  de  pareils  délits  ; 
les  lois  sont  muettes  et  impui.ssantes  pour  punir  ces  cri- 
mes de  lèse-architecture.  Le  moindre  attentat  contre  la 
propriété  privée  se  définit  facilement,  et  trouve  bien  vite 
un  tribunal  sévère  et  juste  ;  mais  ici  la  question  n'est  pas 
si  simple. 

Le  délit  que  nous  signalons  a  l'avance  présente  xni 
caractère  particulier.  En  qui  se  résume  et  se  pe'-sonnalise 
la  responsabilité  d'une  œuvre  pareille,  si  de  pareils  dé- 
gâts, de  semblables  désastres  méritent  encore  le  nom 
d'oeuvre?  A  qui  s'adresser?  A  qui  se  plaindre?  A  qui  ren- 
voyer le  blâme?  M.  Fontaine  agit-il  en  maître  absolu,  ou 
en  simple  conseiller?  Prend-il  les  ordres  d'un  conseil  su- 
périeur, ou  peyt-il  a  lui  seul  décider  ce  qu'il  veut,  et  ac- 
complir sans  résistance  ses  volontés  cl  ses  caprices?  Depuis 
dix  mois  bientôt  que  vous  èlcs  a  l'oeuvre,  quand  et  com- 
ment avez-vous  soumis  au  contrôle  de  la  nation,  ou'de 
l'élite  des  artistes  qui  la  représentent ,  vos  intentions  et 

TOME    II.       18"    LIVR4ISO». 


vos  plans  ?  A  qui  avez-vous  demandé  permission  pour 
toucher  un  monument  qui  est  nôtre  ,  avant  tout,  et  qui 
mérite  a  tant  de  titres  notre  sollicitude?  Où  est  le  jury 
qui  vous  autorise  à  déplacer  une  pierre ,  à  planter  un 
arbuste,  pour  nous  masquer  la  vue  d'une  galerie  ou  d'un 
chapiteau?  Comment  résoudre  toutes  ces  questions  si 
délicates  et  si  graves? 

Nous  avons  attendu  patiemment  jusqu'à  ce  jour  pour 
manifester  nos  sentimenset  notre  pensée.  Si  le  pouvoir  de 
la  loi  eût  été  remis  entre  nos  mains ,  nous  aurions  agi  au- 
trement. Nous  aurions  tout  d'abord  mis  opposition  aux 
premiers  travaux.  Mais  à  défaut  de  puissance,  la  parole 
nous  reste  encore.  Nous  ne  renonçons  pas  a  ce  droit  pré- 
cieux ,  et  nous  en  userons  pour  accomplir  un  devoir  obli- 
gatoire. Nous  avons  refusé  d'ajouter  foi  a  tous  les  bruits 
qui  ont  circulé  sur  les  Tuileries  et  sur  l'archiiecte  qui 
tient  leur  sort  a  sa  disposition.  Pour  donner  a  nos  récla- 
mations un  accent  plus  éclatant  et  plus  sAr,  nous  avons 
voulu  les  diriger  sur  quelque  chose  de  saisissable  et  de  vi- 
sible, que  chacun  pût  examiner  et  critiquer  a  sa  guise. 

Eh  bien  ,  la  moitié  déjà  de  ce  chef-d'œuvre  prétendu 
esta  découvert.  On  peut  sans  peine  présumer,  par  ce  qu'on 
voit,  du  mérite  infaillible  de  ce  qu'on  verra.  Attendez! 
disait-on  ;  ne  troublez  pas  l'enfantement  laborieux  d'une 
œuvre  que  vous  ignorez  par  de  glapissantes  criailleries  ! 
La  docilité,  la  soumission  résignée  que  vous  demandiez, 
nel'avons-nous  pas  eue  jusqu'au  bout? 

Qu'avez-vous  fait,  et  que  ferez- vous?  Vous  avez  mé- 
connu les  plus  simples  exigences  du  beii  sens  et  de  la 
raison  ;  vous  avez  insulté  Philibert  Delorme  et  Lenôtrc. 
Le  palais  se  compo.sail  de  deux  portions  bien  distinctes  : 
l'une,  gracieuse,  élégante,  d'une  finesse  florentine,  con- 
çue et  réalisée  dans  les  conversations  et  les  conseils  de 
Catherine  de  Médicis.  Le  premier  projet  de  Philibert  n'a- 
vait pas  reçu  une  entière  exécution  ,  et  au  lieu  de  suivre 
les  plans  qu'il  a  laissés,  on  avait  arrêté  à  mi-chemin  son 
invention  primitive  et  générale.  Un  jour  il  prit  fantaisie  ii 
Louis  XIV  d'agrandir  le  palais  de  Catherine,  et  il  fit  ajou- 
ter les  deux  ailes  que  vous  savez,  qui  jurent  et  crient,  et 
qui  ne  s'accordent  guère  avec  le  palais  de  Philibert.  Mais 
celte  première  faute,  qu'on  ne  saurait  nier  sans  injustice 
et  sans  ignorance,  moins  sensible  aujourd'hui  que  la 
pluie  et  le  temps  ont  fait  même  âge  et  même  visage  à  tou- 
tes les  parties  du  monument ,  le  talent  ingénieux  de  Le- 
nôtre  avait  presque  réussi  a  la  réparer,  a  la  corriger,  en 
dessinant  cette  large  terrasse  qui  reliait  tous  les  élémens 
de  l'édifice,  et  leur  donnait  en  apparence  l'unité  dont 
elles  ne  peuvent  se  passer,  et  qui  leur  rendait  le  même 
scrv  ice  qu'un  piédestal  à  une  statue. 

Le  fossé  que  M.  Fontaine  a  creusé  devant  j 
convenable  tout  au  plus  si  on  voulait  établir/ 


i96 


L'ARTISTE. 


nière,  un  plant  d'asperges  ou  une  plate-banJe  de  tulipes , 
détruit  l'harmonie  factice  que  Lenôtre  avait  créée.  Le 
cliâteau  est  maintenant  inintelligible  comme  une  statue 
qu'on  apercevrait  de  plain-pied  ;  les  différentes  portions 
de  l'édifice  n'ont  plus  en  elles-mêmes  ni  hors  d'elles- 
mêmes  aucune  raison  d'être,  aucun  sens  architectonique 
on  pittoresque.  L'ensemble  n'existe  plus.  Louis  XIV  et 
Catherine  riment  aujourd'hui,  comme  chef-d'œuvre  et 
miracle  dans  les  lihretti,  a  cause  de  Xe  muet  final.  N'était 
le  ciment  qui  soude  ensemble  le  seizième  et  le  dix-sep- 
tième siècle  ,  je  ne  vois  pas  pourquoi  l'un  fait  suite  à 
l'autre. 

On  éprouve ,  en  présence  des  Tuileries  telles  que 
M.  Fontaine  nous  les  a  faites,  la  même  et  douloureuse 
impression  que  devant  un  tableau  de  Léonard  et  du  Ti- 
tien restauré,  dans  les  ateliers  du  Musée.  J'ai  entendu 
conter  l'histoire  d'un  portrait  de  maître  qui  perdit  un 
eeil  a  l'humidité  des  murailles,  qui  fui  livré  au  pinceau 
d'un  ignorant  ou  d'un  habile,  n'importe,  et  qui  revint  au 
Louvre  complètement  métamorphosé.  La  raison  en  était 
simple  :  l'artiste  prétendu  avait  commencé  par  refaire 
l'œil  a  sa  guise ,  puis,  comme  la  tête  n'était  pas  à  la  gam- 
me de  l'œil ,  il  trouva  plus  simple  de  changer  la  tête  en- 
tière pour  l'accorder  avec  l'œil. 

Serait-ce  par  hasard  que  M.  Fontaine  veut  mettre  les 
Tuileries  d'accord  avec  la  rue  de  Rivoli ,  avec  l'arc  de 
triomphe  du  Carrousel?  Si  une  fois  eti  besogne  de  van- 
dalisme il  prétend  ne  pas  s'arrêter  en  chemin  ,  nous  en 
verrons  bien  d'autres.  C'est  peut-être  lui  qui  conseille 
d'abattre  Saint- Genuain-l'Auxerrois,  et  la  parole  de 
M.  de  Chateaubriand  ne  fera  pas  obstacle  à  la  pioche  de 
ses  maçons. 

Que  deviendront ,  que  deviennent  déjà  les  statues  si 
exquises  et  si  fines  de  Coustou ,  qui  se  placent  dans  l'es- 
time des  connaisseurs  immédiatement  après  les  chefs- 
d'œuvre  de  Puget.  Vous  avez  porté  la  main  sur  le  Joueur 
dejïûte  assis  au  coin  de  la  terrasse  du  bord  de  l'eau,  où 
l'avez-vous  mis?  Le  Faune  placé  a  l'extrémité  du  châ- 
teau, du  côté  de  ki'ue  de  Rivoli,  vous  l'avez  profané 
aussi.  Tous  ces  marbres,  qui  ont  vu  la  fin  du  grand  rè- 
gne ,  qui  ont  assisté  aux  débauches  de  la  régence  et  aux 
drames  sanglans  de  la  révolution,  voila  que  vous  les  ren- 
versez comme  ferait  un  fermier  d'un  mur  mitoyen.  Et 
ii'avez-vous  pas  tremblé  de  les  briser  en  mille  pièces, 
comme  celte  coupe  florentine  donnée  a  François  l^^ ,  et 
qui  gît  maintenant  dans  la  boue  aux  Petits- Augustins  ? 
Est-ce  donc  à  dire.  Monsieur,  que  vous  prétendez  rebâtir 
et  aligner  la  France  et  tous  les  monumens  S{)lendidcs  ou 
gracieux  qu'elle  renferme,  a  l'image  de  vos  étroites  et 
mesquines  inventions.  Laissez-nous  ,  je  vous  eu  prie,  les 
palais  de  nos  rois  !  Respectez ,  je  vous  en  conjure,  ces  té- 


moignages muets  et  impérissables  de  la  vie  et  du  goût  de 
nos  aïeux.  D'aventure,  votre  sommeil  ne  serait-il  pas  trou- 
blé par  les  tours  et  le  portail  de  Notre-Dame  ?  Souffrirez- 
vous  plus  long-temps  qu'un  monument  achevé  dans  les 
dernières  années  du  treizième  siècle  insulte  de  son  ombre 
aux  masures  de  tout  genre  que  vous  avez  maçonnées  pour 
votre  gloire  et  votre  fortune?  Peiineltrez-vous  a  Saint- 
Séveriii ,  a  Saint-Méry,  a.  Saint-Germain-des-Prés,  de 
protester  par  leur  présence  contre  les  maisons  échappées 
"a  votre  génie  et  que  vous  appelez  des  monumens? 

En  vérité,  à  voir  la  fièvre  d'ordre  qui  vous  dévore,  a 
suivre'tous  les  caprices  et  toutes  les  manies  .que  vous 
avez  montrées  jusqu'ici ,  je  ne  sais  pas  si  dans  dix  ans  il 
restera  sur  pieds  une  cathédrale  ou  un  château. 

Parpitié,  si  ce  n'est  parraison, Monsieur  Fontaine,  mon- 
trez-vous clément  et  généreux  pour  le  passé  qui  ne  vous  a 
rien  fait  et  qui  ne  peut  se  défendre  ;  l'avenir  vous  appar- 
tient tout  entier  :  c'est  encore ,  ce  nous  semble ,  un  assez 
bel  apanage.  Inventez  et  fondez,  et  puisque  vous  avez 
vos  entrées  au  Conseil ,  on  ne  vous  refusera  pas  l'or  que 
vous  devez  convenir  en  pierres. 

Vous  avez  gaspillé  les  Tuileries,  et  sans  doute  le  dé- 
sastre que  vous  méditez  n'est  pas  encore  achevé.  Plaise  a 
Dieu  qu'il  se  rencontre  dans  les  Chambres  quelques  têtes 
sérieuses  qui  comprennent  que  sous  le  régime  de  la  léga- 
lité', c'est  au  moins  une  singulière  outrecuidance  de  dis- 
poser des  domaines  de  la  Couronne  avant  le  vote  définitif 
de  la  liste  civile,  et  que  d'ailleurs,  à  tout  prendre  ,  le  roi 
n'est  qu'usufruitier  et  non  pas  propriétaire  des  châteaux 
que  la  nation  lui  prête  et  ne  lui  donne  pas.  Nous  y  re- 
viendrons ,  et  nous  espérons  que  nos  paroles  ne  manque- 
ront pas  d'écho. 

Gustave  Plakche. 


Cittcraturc. 


LE   RETOUR. 


.'•JÔa/cficic  tiiedtic  r/e   c/uoemrr. 


.     Il  y  a  deux  ans  qu'elle  est  partie,  la  jolie  fille.  ElU  '^ 
était  si  jeune,  et  les  yeux  si  bleus,  et  le  sein  si  frais,  et 
son  sourire  si  doux  et  si  boudeur  !  Elle  faisait  la  joie  de 
son  père ,  son  vieux  père  en  cheveux  blancs;  il  y  a  deux 
ans  de  cela  :  le  vieux  père  a  dix  ans  de  plus. 

Le  village  a  changé  d'aspect  depuis  deux  ans.  Le  lierre    j 


L'ARTISTE. 


m 


si  vert  a  détaché  ses  bras  joyeux  du  vieux  cliène  ;  le 
chêne  était  Irop  élevé  pour  ses  forces,  le  lierre  s'est  cou- 
ché par  terre  et  par  terre  il  a  attendu  ;  il  a  fait  comme  le 
j)ère  de  Marie.  Voyez  la  vigne,  elle  a  dix-huit  ans,  le  même 
iige  qu'avait  Marie  ;  elles  prirent  terre  toutes  deux  le 
même  jour,  elles  grandirent  ensemble,  s'épanouirent  en- 
semble. Un  jour  la  petite  fille  se  reposa  sous  l'ombre  de 
la  vigne,  elle  regardait  la  vigne  avec  tant  de  bonheur! 
la  vigne  se  penchait  sur  sa  sœur,  sa  sceur  jumelle ,  née 
comme  elle,  de  son  âge  à  elle.  Elles  se  comprenaient  si 
bien  toutes  les  deux  !  leur  taille  était  si  svelte  ,  droite  et 
flexible.  Hélas!  hélas!  la  jeune  fille  est  partie  un  jour 
d'été  :  la  foudre  a  frappé  la  vigne  un  jour  d'été.  Quel 
deuil  dans  la  maison  !  au-dehors  de  la  maison ,  quel 
deuil  ! 

Au  foyer ,  près  du  vieillard  ,  à  côté  de  la  fenêtre  lui- 
sante, sous  la  cage  de  l'oiseau  joyeux  ,  quel  vide!  Plus  le 
joyeux  propos ,  j)lus  de  chansons,  plus  le  bruit  du  rouet, 
plus  la  dispute  animée,  plus  les  causeries  du  soir  au  grand 
feu,  plus  la  fenêtre  qui  s'ouvre  la  nuit  pour  laisser  entrer 
la  lune,  plus  le  rideau  blanc  qui  s'agite,  plus  cette  jolie 
main  qui  se  plonge  dans  le  saint  bénitier  protégé  d'un  ra- 
meau vert  :  la  jeune  fille  est  partie  depuis  deux  ans. 

Au  dehors,  plus  d'ombrage  dans  l'été,  plus  de  fruit 
dans  l'automne,  plus  de  feuille  qui  se  plie,  qui  rougit, 
qui  devient  jaune  et  qui  tombe  desséchée  et  roulant  au 
gré  du  veut.  Au  dehors,  plus  de  murmure  dans  les  bran- 
ches, plus  de  soleil  qui  se  joue  dans  les  grappes  ,  plus 
d'ornement  sur  le  banc  de  pierre;  tout  est  pauvre  et  triste 
au  dehors  :  la  vigne  a  été  frappée  de  la  foudre  il  y  a  deux 
ans. 

La  désolation  a  visité  la  cabane  le  même  jour  au  de- 
dans et  au  dehors.  Le  séducteur  est  entré  comme  le  ton- 
nerre, le  tonnerre  a  agi  comme  le  lâche  qui  frappe  en  se 
cachant.  Que  pouvait  cette  triste  maison  contre  ces  deux 
forces?  Comment  se  défendre  contre  ces  deux  lâchetés? 
Non,  non,  cela  n'était  pas  possible;  courbe  la  tète,  veil- 
lard,  et  pleure! 

Pleure  ton  enfant  et  ta  vigne  ;  ton  enfant  la  joie  de  la 
vieillesse,  ta  vigne  l'espoir  de  les  repas.  Vieillard  ruiné 
au  ca-ur  et  a  l'esprit,  vieillard  sans  amour  et  sans  joie, 
vieillard  que  je  plains ,  que  je  pleure,  vieillard  qui  méri- 
tais d'être  plus  heureux ,  oui  plus  heureux  sur  tes  vieux 
jours. 

Toi,  vieillard  delà  sainte  Allemagne,  sacré  par  elle  ; 
toi,  l'homme  des  landwers,  l'homme  des  francs-juges, 
franc-juge  toi-même.  Que  ce  fut  une  horrible  nuit,  quand 
il  cita  dans  le  souterrain  sou  plus  cruel  dévastateur! 

Le  plus  cTuel  des  deux  ce  n'était  pas  la  foudre,  et 
d'ailleurs  on  n'appelle  pas  la  foudre,  cet  envoyé  de  Dieu, 
devant  des  juges  terrestres  :  c'était  le  lâche  qui  avait  frap- 


pé la  vierge,  qui  avait  taché  les  cheveux  blancs,  qui  avait 
dépouillé  le  foyer  domestique  de  son  ombrage,  de  ses 
fruits,  de  ses  fleurs  et  de  cette  respectable  feuille  d'au- 
tonnie  que  le  temps  emporte  pour  recouvrir  le  tombeau 
de  l'aïeul,  (juand  l'aïeul  est  mort. 

—  Voila  le  traître  que  j'accuse,  flancs-juges!  Voilà 
l'iulàme  qui  m'a  tout  ravi  :  ma  fille  et  ma  vigne,  nées  le 
même  jour;  ma  vigne  qui  ne  pouvait  pas  vivre  sans  ma 
fille;  ma  vigne,  linnocent  registre  où  j'avais  inscrit  mou 
jour  de  bonheur,  ma  page  de  félicité  dans  cette  vie,  ma 
paix  brisée,  anéantie,  détruite,  déchirée,  emportée  par 
les  vents,  emportée  comme  ma  fille,  plus  heureuse  que 
ma  fille!  Jugez  cela,  francs-juges,  et  dites  qu'il  me  faut 
du  sang! 

Ainsi  parlait  le  vieillard  ilans  l'ombre.  Sa  toix  reten- 
tissait, sou  œil  flamboyait,  sou  bras  nerv.eux  se  heurtait 
sur  sa  poitrine.  11  éclatait  ainsi  devant  des  juges  im- 
mobiles, muets,  l'a'il  flamboyant,  impassibles  comme 
le  granit  d'Egypte  qu'on  a  creusé  pour  la  tombe  des 
morts. 

Quand  il  eut  tout  dit  et  tout  crié ,  il  s'airèta.  Son  œil 
dévora  les  larmes,  sa  bouche  dévora  le  bruit,  sa  poi- 
trine se  brisa  au  dedans  ,  son  cœur  gonflé  fit  taire  tout  le 
saug  de  ses  veines,  son  front  était  hérissé  et  pâle.  Oh! 
que  n'avait-il  l'ombrage  de  sa  vigne  ou  bien  un  baiser  de 
sen  enfant!   Le  tribunal  prononça  l'arrêt. 

Le  tribunal  donna  au  vieillard  tout  le  sang  de  l'in- 
iàme.  A  loi  son  sang,  vieillard.  Tue-le.  Si  lu  le  trouves  a 
la  chasse ,  tue-le;  au  lit  de  son  père  mourant,  tue-le;  sur 
le  cercueil  de  sa  mère,  tue-le;  au  tribunal  du  juge,  lue- 
le;  la  vaile  d'une  bataille,  tue-le;  le  lendemain  d'une 
victoire,  tue-le.  Tue-le  partout  et  toujoure,  et  par  le  fer, 
et  par  le  feu  ,  et  par  le  poison  ,  et  par  la  calomnie.  Tout 
cet  homme  est  à  toi,  son  bien  ,  son  cœur,  son  corps,  sou 
ame,  son  sang;  écra.se-Ie ,  perce- le,  il  est  a  toi.  Oh  !  vieil- 
lard, on  peut  semer  une  vigne  et  voir  pousser  des  jets  vi- 
goureux sur  un  sol  engraissé  de  sang  ! 

Ainsi  dh  la  justice,  et  le  vieillard  releva  le  front.  Vieille 
et  sainte  Allemagne  !  quand  il  n'y  avait  pas  de  justice  sur 
sa  terre,  il  y  avait  de  la  justice  dans  ses  entrailles.  Juste 
comme  Dieu  ,  mon  Allemagne  ;  guerrière  comme  Dieu  , 
impitoyable  comme  Dieu  quand  il  a  jugé.  Ma  vieille  sainte 
patrie,  mon  Allem?gne  !  Croiriez- vous,  seigneur,  que 
voidant  punir  la  foudre  aussi ,  les  francs-juges  donnèrent 
au  vieillard  une  heure  pour  blasphémer? 

Le  soir  même  et  le  lendemain  du  jugement ,  le  cou- 
pable se  livrait  a  sa  passion  funeste.  Il  faisait  nuit  ;  les 
portes  du  château  étaient  fenuées,  les  volets  fermés,  les 
vastes  cheminées  grillées ,  les  poutres  du  plafond  se  croi- 
saient sous  les  dalles ,  les  tapisseries  étaient  recouvertes 
d'armures  et  de  vieux  tableaux  de  famille  ;  tout  dormait. 


-188 


L'ARTISTE. 


Le  brigand  avait  placé  le  vieux  lit  dans  l'oratoire  ,  afin 
que  sa  victime  eût  moins  peur  ;  il  avait  voilé  la  sainte 
image  de  la  Vierge  ;  il  avait  brûlé  le  bois  d'aloès  ;  il  avait 
allumé  les  bougies  de  cire  jaune  ;  tout  reluisait  dans  cet 
intérieur  formidable  du  vieux  baron  de  Sanderwerld,  de 
si  haut  lignage ,  et  qui  descend  du  diable,  a  ce  qu'on  dit. 
Ici  se  passe  une  scène  de  délire  et  d'amour.  Le  condamné 
se  jette  dans  les  bras  de  Marie.  Elle  délirante,  échevelée, 
rieuse,  grondante  (la  douce  Marie),  fascinée  qu'elle  était 
par  ses  paroles,  elle  ne  songeait  ni  a  Dieu,  ni  aux  hommes, 
ni  a  son  père,  lui  disait  :  Je  t'aime  Oscar!  Je  suis  à  toi, 
Oscar!  Lui ,  muet,  haletant,  éperdu,  sans  répondre  ,  la 
regardait  avec  des  convulsions  :  tout-a-coup  un  parchemhi 
tomba. 

Un  parchemin  couleur  de  sang  ,  tout  ouvert ,  tout 
chargé  de  grandes  lettres  écrites  d'une  formidable  façon. 
Il  faut  être  criminel  pour  savoir  lire  ces  lettres  ;  l'inno- 
cent, fût-il  clerc,  n'y  verrait  que  les  essais  timides  d'un 
enfant  qui  s'exerce  pour  la  première  fois  &  l'art  d'écrire, 
tant  ce  sont  des  caractères  indécis.  Mais  Oscar,  voyant  les 
deux  poignards  en  croix  ,  devina  qu'il  était  mort. 

Il  devina  le  jugement  ;  et  que  sa  tète  ,  ni  son  cœur,  ni 
même  son  crime  qui  était  fa,  étendu  sur  le  lit,  échevelé, 
la  gorge  nue,  délirant  à  l'amour,  ne  lui  appartenaient  plus. 
Oscar  se  sentit  devenir  cadavre.  Sa  passion  s'apaisa, 
épuisée  d'horreur.  Il  n'eut  plus  ini  seul  regard  pour  Ma- 
rie ;  son  œil  était  cloué  sur  les  deux  poignards  en  croix  , 
signature  toujours  comprise  et  toujours  obéie  du  saint  tri- 
bunal. 

Hélas!  c'était  un  jeune  homme  qui  avait  du  coeur;  bien 
que  ce  fût  un  cœur  gâté,  il  savait  le  respect  dû  aux  lois 
sacrées.  Voyant  Marie  pâlir  contre  ce  parchemin  rouge, 
il  releva  Marie,  et,  d'un  son  de  voix  triste,  mais  ferme 
et  assurée ,  il  lui  dit  ces  peu  de  mots  : 

Marie  ,  nous  avons  commis  deux  crimes  ;  nous  avons 
déshonoré  la  cabane  de  ton  père  ;  nous  avons  souillé  l'o- 
ratoire de  ma  mère  :  le  Saint- Wedah  nous  a  vus  et  jugés  ! 
Déjà  !  dit  Marie;  et  je  ne  sais  pas  si  le  parchemin  fut 
plus  rouge  ou  le  visage  de  Marie  plus  pâle,  quand  elle 
prononça  ce  mot  :  Déjà! 

Oui ,  déjà  !  déjà  Marie  !  dit  Oscar. 
Puis  ,  sans  rien  dire  ,  il  reprit  la  robe  de  Marie,  sa  robe 
de  villageoise  et  qu'elle  ne  croyait  plus  remettre,  et  il  lui 
lemit  cette  robe  si  pauvre  et  déchirée  parles  impatiences 
de  l'amour. 

Il  l'habilla  en  paysanne  comme  elle  était  venue  ,  en 
tablier  de  laine  et  en  souliers  de  bois. 
Elle  pleurait. 

Quand  elle  fut  habillée ,  il  la  prit  par  la  main  ,  il  la 
snida  long-temps  dans  les  vastes  salles  ;  les  portes  des 
sulles  étaient  fermées.  Ils  traversèrent  les  cours  où  pous- 


sait l'herbe  ;  ils  allèrent  jusqu'au  pont-levis  :  le  pont  était 
levé  sur  toute  sa  hauteur. 

Marie  tremblait  ;  Oscar  tremblait  aussi. 

Quand  ils  furent  dans  la  campagne,  ils  marchèrent 
long-temps.  Arrivés  au  carrefour  de  sa  forêt  a  lui ,  la  fo- 
rêt de  sa  mère ,  Oscar  s'arrêta.  Il  voulut  embrasser  Ma- 
rie ;  il  n'osa  pas. 

.  Il  attendit.  Une  heure  après  il  était  mort  :  une  main 
invisible  avait  exécuté  le  jugement  du  saint  tribunal. 

Plusieurs  fois  une  pauvre  fille,  tenant  son  enfant  dans 
ses  bras ,  est  venue  près  de  la  croix  attendre  le  poignard 
du  Saint-Wedah  !  mais  le  Saint-Wedah  n'avait  point  de 
poignard  pour  elle.  Il  a  ordonné  qu'elle  vécût,  triste  pu- 
nition qui  dura  long-temps  :  le  père  est  mort,  la  cabane 
est  vide,  et  la  vigne  ne  repoussere  jamais! 

KOERNER. 


PIERRE  ET  MARIE. 

Le  pilote ,  un  des  types  poétiques  de  la  mer  ;  le  pilote 
qui  naît  sur  le  sable,  dort  dans  un  filet,  meurt  enveloppé 
dans  une  vague. 

Vous  le  savez  ,  il  habite  l'endroit  le  plus  rapproché  du 
rivage,  a  un  pied  sur  le  rocher,  l'autre  sur  la  terre, 
l'horison  pour  jardin. 

Car  pour  lui  les  grandes  villes  ne  sont  point  ;  la  ver- 
dure est  inconnue,  le  bruit  et  la  joie  sont  un  langage 
qu'il  n'a  jamais  parlé. 

Sa  famille  est  nombreuse  ;  il  faut  au  pilote  la  femme 
active  qui  étende  au  soleil  le  linge  pénétré  par  l'eau  sa- 
lée, l'enfant  vigoureux  qui  borde  l'écoute;  la  jeune  fille 
qui  tresse  le  filet  et  couse  les  voiles. 

Tout  cela  vit  au  bord  de  la  mer  ,  avec  les  algues ,  les 
coquillages,  les  coraux,  l'écume  et  le  veut. 

Lèvent!  comme  ils  le  devinent!  c'est  un  ami  qu'on 
pressent  au  frémissement  de  la  cabane;  c'est  un  ennemi 
dont  le  pas  large  et  sonore  s'annonce  de  loin.  Alors  cha- 


L'ARTISTE. 


489 


rnn  écoute. L'enfant  dit  voila  l'orage!  elle  élève  son  petit 
doigt  rose,  tt  vous  ne  voyez  qu'un  ciel  pur,  une  mer 
silencieuse;  vos  cheveux  ne  sont  pas  agites  :  où  donc  est 
l'orage? 

L'entendez-vous  7  Voyez  la  mer  qui  monte ,  le  ciel  qui 
descend,  l'horizon  en  guerre  avec  l'horizon;  la  pluie 
oblique  ,  l'éclair  soniiire,  le  tonnerre  qui  glapit. 

Et  voilà  qu'au  milieu  de  tant  d'obscurité,  l'œil  du  pi- 
lote a  distingué  la  voile  grise  ,  ou  le  mât  sans  voile ,  ou 
le  navire  sans  mais;  le  mât  sans  navire. 

A  la  mer  !  à  la  mer ,  Pierre  !  Dans  le  bateau ,  Marie  ! 
Poussez  au  large  ;  adieu!  tous! 

Ira-t-il ,  ou  l'eau  remplira-t-elle  sa  coquille?  Oiseau  , 
papillon,  chiffon  qui  fume  dans  l'écume  comme  s'il  brû- 
lait, il  bondit,  il  vole,  il  roule,  il  disparaît,  il  avale  et 
rend  l'eau  salée  comme  un  poisson. 

Et  pourquoi  s'est-il  risqué,  lui  bon  père,  pauvre  pi- 
lote? pourquoi  a-t-il  quitté  sa  cabane  bien  chaude,  son 
lit  d'algues ,  si  profond  et  si  moelleux?  Est-ce  son  père 
qui  arrive?  est-ce  son  fils  qui  périt?  est-ce  un  trésor  qui 
lui  vient  de  Lima?  un  héritage  de  sucre,  de  café,  de  co- 
ton ,  de  tabac  qui  lui  arrive  de  la  Jamaïque  ou  de  Ma- 
racaïbo  ? 

Il  ne  le  connaît  pas.  Une  l'a  jamais  vu,  ce  navire,  c'est 
peut-être  son  ennemi,  l'ennemi  de  son  pays ,  de  sa  reli- 
gion, celin'  qui  fut  son  rival  ;  n'importe?  il  va  toujours. 

A  moi  !  un  bout  de  corde  ! 

Soyez  le  bien  venu,  pilote!  soyez  le  bien  venu!  mon- 
tez a  bord  ! 

Et  il  monte  ;  le  capitaine  l'embrasse,  les  raajflotsle  sa- 
luent ,  le  contre-maître  essuie  sa  pipe  et  la  lui  offre  ! 

A  toi  le  gouvernail,  tu  es  capitaine,  maintenant, 
maître,  après  Dieu,  sur  le  navire. 

Et,  modeste  et  bon,  il  évite  le  rocher  a  nu  comme  un  os, 
le  banc  de  sable,  la  rafale,  il  passe  un  golfe,  bouche  ar- 
dente, double  un  cap,  maîtrise  le  vent,  regarde  la  bous- 
sole, la  proue,  la  voilure ,  et  il  dit  :  Bon  courage  ! 

Bon  courage  !  par  lui,  par  le  bon  pilote,  vous  allez  voir 
vos  amis  sur  le  rivage,  vos  amis  sur  le  port ,  vos  sœurs 
toutes  grandies  depuis. 

Tout  sera  sauvé,  le  thé  que  ne  boira  pas  le  pilote,  la 
laine  sur  laquelle  jamais  sa  pauvre  femme  ne  se  reposera 
après  ses  couches ,  l'or  dont  sa  fille  ne  portera  point  une 
simple  bague  le  jour  de  ses  noces. 

C'est  fini  !  l'orage  est  passé  !  Voila  le  port  :  il  n'y  en- 
trera pas.  ';. 

Combien  ,  bon  pilote  ,  pour  avoir  sauvé  le'  vaisseau  , 
la  fortune  et  la  vie  ? 

—  Dix  francs. 


C'est  pour  dix  francs  q»»e  Piene  est  mort. 

Pierre  avait  remplacé  son  oncle,  mort  dans  le  fougueux 
ouragan  de  1788,  sur  la  côte  de  Paimpol  ;  son  grand-père 
aussi;  lui  ! Vous  le  voyez.  Pauvre  Marie! 

Mais  il  a  laissé  un  fils  blond  comme  un  ducat,  qui  est 
marin  aussi. 

Qui  a  su  sa  mort  ?  les  journaux  n'en  ont  rien  dit. 

Qu'importe?  le  peintre,  le  dessinateur  l'a  connue  et  il 
nous  a  fait  partager  son  émotion.  Le  pilote  aura  quelques 
larmes. 


DES    FEMMES. 

Il  (emble  qae  lo  femmu  «oient  Iv 
pire  de  ce  qui  s'est  einpir<!  depuis  son 
premier  être. 

(Les  quinze  joyts  de  Mariage  , 
tveriisseincni  de  l'imprimeur, 
édition  de  1606.) 

C'est  une  chose  étrange  et  merveilleusement  extraor- 
dinaire pour  un  nouveau  débarqué ,  encore  tout  enfiévré 
du  bruit  de  la  voiture  qui  le  conduisit  a  Paris,  que  de  se 
trouver  tout  "a  coup  le  soir  arrêté  sur  le  Pont-Royal ,  re- 
gardant le  Pont-Neuf,  le  Louvre,  la  Cité,  et  jeté  dans  de 
graves  pensées  par  la  solennité  de  ce  roulement  lointain 
qui  résonne  au-dessus  de  Paris,  et  la  lumière  mélancoli- 
que de  toutes  les  lanternes  s'apercevant  au  loin,  dispo- 
sées en  amphithéâtre,  parsemant  les  masses  noirâtres  des 
maisons,  comme  les  étoiles  le  ciel  de  la  nuit.  Alors,  pour 
peu  surtout  que  l'on  soit  jeune  et  que  personne  ne 
vienne  interrompre  vos  réflexions ,  il  est  inconcevable  \ 
combien  de  douces  et  profondes  rêveries  on  se  laisse  aller, 
les  deux  coudes  appuyées  sur  le  parapet.  C'est  une  longue 
fête  d'avenir  que  l'on  entrevoit  en  tremblant  d'espérance  ; 
ce  sont  des  joies  sans  fin  ;  et  quand  l'œil  plonge  a  droite 
et  i»  gauche,  a  travers  rimnieusiié  de  la  ville,  il  semble 
impossible  qtie  dans  ce  monde  inconnu  qui  vous  attend , 
une  part  de  bonheur  que  personne  avant  vous  n'a  saisie 


490 


L'ARTISTE. 


ne  vous  soit  réservée.  On  se  sent  si  courageux  à  suivre  lu 
moindre  lueur  de  félicité  qui  pourra  poiudre ,  si  préparé  a 
s'accrocher  de  toutes  ses  forces  à  quelque  apparence  de 
fortune  qui  se  présente  ,  le  cœur  se  gonfle  d'une  inno- 
cente joie ,  et  l'on  quitte  enfin ,  bien  tard ,  ce  pont ,  son 
étourdissant  spectacle  et  sa  brillante  magie ,  pour  y  reve- 
nir quelquefois  plus  tard  terminer  toutes  les  fausses  espé- 
rances que  l'on  s'y  créa  jadis. 

Mais  avant  ce  dernier  acte  de  la  comédie  humaine, 
combien  d'heureux  songes  vous  y  conduisent  !  Qui  ne  se 
rappelle  dans  sa  jeunesse  ses  promenades  dans  les  sombres 
allées  des  Tuileries ,  et  les  tourbillons  de  femmes  au  mi- 
lieu desquelles  on  marche  enivré,  cherchant  et  croyant 
toujours  trouver  l'être  admirable  auquel  on  doit  confier 
tout  le  bonheur  de  sa  vie!  Que  de  femmes  suivies,  de 
coups  d'œil  interprétés  !  Que  de  nuits  passées  a  rêver  celles 
que  l'on  ne  re  verra  peut-être  jamais  !  C'est  un  bonheur  de 
jeunesse ,  que  l'on  accepte  sans  calcul  et  sans  arrière-pen- 
sée, usant,  au  jour  le  jour,  les  facultés  de  son  ame  pour 
la  première  robe  bien  faite ,  le  premier  pied  bien  chaussé, 
ou-  le  joli  chapeau  qui  le  soir  aura  frappé  votre  vue.  Oh! 
femmes  de  Paris,  inimitables  et  perfides  créatures,  toutes 
douées  de  l'art  d'être  belles  ou  de  la  faculté  de  le  paraî- 
tre, causes  sans  fin  de  désespoir,  de  combats,  de  suici- 
des, de  querelles,  de  trahison  !  oh  femmes  de  Paris!  c'est 
ainsi  que  nous  vous  apostrophons  quand  nous  perdons 
notre  première  maîtresse,  accident  terrible  et  irréparable j 
suivi  de  combien  d'autres  semblables? 

Or  tout  ceci  était  manière  d'arriver  a  parler  des  fem- 
mes de  Paris ,  et  de  tâcher  de  les  faire  connaître  a  nos 
lecteurs ,  car ,  à  Paris ,  qui  connaît  les  femmes  connaît 
la  ville  et  le  monde,  et  tout  enfin.  Ne  vous  figurez  point 
des  provinciales,  ayant  chacune  leur  nature  et  s'y  lais- 
sant aller  d'une  manière  finement  gauche,  ou  gauche- 
ment fine,  comme  vous  voudrez,  le  tout  accompagné 
d'une  coquetterie  tellement  traditionnelle ,  que  le  plus 
grand  Tourangeau  du  monde  l'apercevrait  et  la  nomme- 
rait d'une  lieue;  ne  vous  figurez  non  plus  ni  une  An- 
glaise ,  ni  une  Allemanae  ,  ni  une  Espagnole  ,  ni  une 
Italienne ,  ni  rien  qui  s'y  rapporte  ;  une  Parisienne  est 
une  feunne  qui  ne  ressemble  en  rien  aux  autres  femmes. 
C'est  un  être  trop  occupé  de  vivre  pour  avoir  profondé- 
ment aucune  croyance,  et  qui  possède  des  sens,  des  sen- 
sations et  des  nerfs ,  puis  une  poitrine  couverte  de  dia- 
mans  ou  de  gaze ,  et  recelant  un  cœur  qui  transmet  du 
sang  a  la  tête  et  des  folies  a  l'imagination  ;  une  Parisienne 
est  le  plus  joli  instrument  du  monde  et  le  plus  mélodieux, 
suivant  la  manière  dont  il  sera  joué ,  son  aniour  une 
sorte  de  niont-de-piété  qui  .vous  prête  sur  gages  avec 
faculté  de  renouvellemens  ou  de  rengagemens ,  le  tout 
accompagné    d'intérêts  exorbitans ,   droit*  de  commis- 


sion, etc.  Vous  demanderez  sans  doute  quelle  sorte  d'é- 
trange personne-  nous  décrivons  là  et  s'il  est  possible 
qu'il  en  existe  de  semblable.  Écoutez,  écoutez  un  in- 
stant, et  vous  les  excuserez  vous-même,  vous  les  plaindrez 
et  ne  vous  étonnerez  plus  ;  voici  ce  qu'à  Paris  on  appelle 
bien  élever  de  jeunes  filles  et  comment  on  les  rend 
femmes. 

Au  sortir  du  berceau,  des  maîtres,  l'œil  sévère  d'une 
gouvernante  et  la  comédie  hypocrite  des  parens  ,  des  his- 
toires de  vertu  à  effrayer  un  saint;  pour  les  vices  et  les 
défauts  ,  les  grandes  fautes  de  sa  vie  ou  les  énormes  er- 
reurs de  femmes,  à  peine  des  noms,  quelques  mots  sans 
description ,  sans  narration  ,  dont  elles  doivent  avoir 
horreur  sur  parole,  sans  comprendre  ni  savoir.  A  Dieu 
des  prières  débouche,  bien  apprises,  dans  une  langue 
inconnue,  puis  toute  la  pureté  de  sa  morale,  sans  conces- 
sion 'pour  la  faiblesse  de  notre  nature  actuelle  et  les  im- 
perfections de  notre  société  ;  enfin  les  pauvres  filles  doi- 
vent marcher,  sourdes,  muettes,  aveugles,  insensibles, 
sans  heurter  personne ,  ni  se  laisser  heurter,  au  milieu 
de  nos  villes  corrompues  ;  ce  sont,  en  un  mot,  des  prê- 
tres solitaires ,  portant ,  pur  et  caché  à  la  foule  des  pro- 
fanes qui  les  admirent  de  loin ,  le  saint  viatique ,  réservé 
aux  souffrances  des  agonisans.  Vingt  ans  victimes  ex- 
piatoires, elles  effacent  par  leurs  vertus  les  péchés  de 
leurs  parens  ;  puis  un  beau  jour,  quelque  idée  de  libertin, 
une  convenance  de  famille,  un  voisinage  de  terres  agréa- 
bles à  réunir,  une  dernière  folle  idée  de  vieillard  ,  une 
raison  politique ,  une  voix  à  acheter ,  un  partisan  à  ga- 
gner, des  parens  à  établir,  on  seulement  un  caprice  venu 
un  instant,  idée  fixe  dans  la  tête  d'un  père  ,  formulée  tôt 
après  par'un  notaire,  un  mot  de  vouloir  dit  à  la  jeune 
fille ,  et  la  voilà  mariée.  Jusque  là  ceci  se  passe  à  peu 
près  de  même  partout;  mais  allons  plus  loin  :  elle  est  je- 
tée nue  et  vierge  aux  bras  d'un  homme  dont  le  nom  seul 
la  faisait  rougir  autrefois  ,  toutes  ses  pudeurs  sont  contes 
de  grand'mère  ou  niaiseries  d'enfant  qu'un  mari  tourne 
en  ridicule.  Oh!  stupide  énigme  de  l'éducation,  elle 
vient  innocente  à  l'église,  innocente  au  banquet  de  noces, 
innocente  jusqu'au  lit  nuptial,  et  là  sa  mère ,  en  lui  enle- 
vant ses  vêteraens,  que  la  veille  encore  elle  serrait  forte- 
ment autour  d'elle,  lui  glisse  quelques  paroles  à  l'oreille: 
vient  ensuite  l'homme  dont  elle  doit  toujours  se  souvenir. 
Une  nuit,  une  seule  nuit  se  passe ,  nuit  étrange ,  pendant 
laquelle  tous  les  vingt  ans  écoulés  sont  démontrés  pué-  _ 
riles  tromperies  ,  tous  les  trésors  gardés  inconnus  li-  I 
vrés  et  profanés,  les  enfantines  pudeurs  détruites  en  riant, 
et  le  lendemain,  d'un  air  de  triomphe,  un  mari  la  promène,  _ 
étourdie  de  toutes  ces  fièvres  d'une  nuit,  et  donnant  aux  ■ 
imaginations  ce  qui  fait  encore  sa  honte.  Mais  c'est  là  que 
le  rôle  de  la  femme  des  villes ,  de  la  femme  de  Paris  sur- 


i 


L'ARTISTE. 


^94 


tout,  coramence;  le  monde  l'entoure,  les  hommes  ,  les 
femmes,  lesparens,  conseillent,  et  conseillent  le  plaisir; 
tous  les  jours  ou  lui  dit  :  Je  vous  aime,  et  ce  mot  veut 
dire  :  Vous  êles  belle,  vous  me  pl.iiseî:,  -soyez  à  moi  ; 
mille  exemples  attrayans  sont  sous  ses  yeux ,  son  mari  lui- 
môme  rit  aux  histoires  des  maris  dupés  ;  elle  est  mariée , 
elle  peut ,  elle  doit  lire  tous  les  livres  corrupteurs  ,  et  son 
mari  les  lui  fournit.  Alors  son  imagination  s'agrandit, 
elle  comprend  la  vie  autrement  qu'on  ne  la  lui  expliqua 
dans  sou  enfance  ;  elle  rit  d'elle-même  ,  quelquefois  jette 
un  regard  en  signe  d'adieu  "a  l'ignorance  de  sa  vieille  in- 
nocence', et  part  pour  vivre  de  sa  vie  réelle ,  méprisant 
ceux  qui  l'instruisirent,  celui  qui  l'a  épousée  ,  ceux  qui 
l'ont  séduite  et  ceux  qu'elle  va  séduire.  La  fennne  de  Pa- 
ris part  en  riant  pour  son  champ  de  bataille,  dont  elle  ne 
sortira  qu'à  sa  vieillesse  ou  a  sa  mort. 

Alors,  après  les  libertins  ou  les  roués  du  monde,  qui  la 
prirent  eu  passant  sur  le  lit  de  son  époux  pour  la  mêler 
à  la  grande  ronde  du  sabbat  terrestre ,  dégoûtée  ,  fatiguée 
de  tous  les  désenchanteuieus  qu'elle  éprouva ,  elle  trouve, 
en  fouillant  bien  avant  dans  ce  qui  chez  elle  aurait  pu 
être  un  cœur,  le  désir  de  connaître  le  ravissement  d'un 
véritable  amour.  A  cet  instant  la  femme  de  Paris  grandit , 
se  développe  et  se  fait  habile  comédienne;  sa  primitive 
éducation  lui  revient  pour  en  revêtir  les  faux-semblans  , 
et,  masquée,  elle  se  met  en  quête  d'un  cœur  novice  a  aimer 
et  demandant  seulement  une  femme  pour  placer  le  tré.sor 
de  son  amour.  C'est  "a  ce  moment  que  mon  admirable  ni- 
gaud, sublime  rêveur  du  Pont-Royal,  se  présente,  la  foi 
dans  l'ame  et  la  tête  pleine  de  vagues  et  timides  espéran- 
ces ;  il  ose  a  peine  regarder,  parle  moins ,  agit  bien  moins 
encore,  et  cependant  huit  jours  après  sa  conscience  se 
trouve  chargée  de  la  faute  d'iuie  femme  qui  de  force  s'est 
fait  séduire.  Cela  dure  six  mois,  c'est  la  jouissance  de  la 
naïveté  ,  et  cela  plaît  a  la  femme  de  Paris  ;  mais  comme 
chez  elle  il  n'existe  plus  rien  que  des  désirs  de  curiosité , 
au  bout  de  six  mois  tout  est  fini  :  mon  jeune  homme 
meurt,  ce  qui  est  rare  ;  devient  fou,  ce  qui  est  extraordi- 
naire ,  ou  se  guérit ,  ce  qui  est  plus  commun.  N'importe, 
la  femme  passe,  donne  un  porte-cartes  de  visites  en  sou- 
venir, et  va  plus  loin  ;  elle  triomphe  des  sentimeus  reli- 
gieux d'un  cœur  dévot  en  se  faisant  dévote  ,  elle  enlève 
un  amant 'a  son  amie,  cela  est  un  joli  tour;  d'ailleurs  il  est 
curieux  de  savoir  pourquoi  son  amie  aimait  cet  homme  ; 
enfin  les  intrigues  se  croisent,  se  compliquent,  s'em- 
brouillent, la  est  le  triomphe  complet ,  le  succès  de  cette 
revanche  de  je»uie  fille  que  la  femme  mariée  prend  du 
monde  en  sortant  victorieuse  des  difficultés  de  position 
qu'elle  s'est  faite ,  y  laissant  seulement  comme  signet  la 
vie  d'un  ou  deux  hommes  qui  ont  pris  la  chose  au  sérieux 
et  se  sont  tués  ou  battus  pour  elle.  Maintenant  que  dites- 


vous,  lecteurs?  la  femme  a-t-elle  tort  ou  raison?  Nous 
prétendons  qu'elle  a  raison  ;  elle  joue  la  partie  telle  qu'on 
la  lui  présente ,  les  dés  sont  favorables  ,  bravo  a  qui  sait 
ainsi  guider  la  chance. 

Vous  croyez  peut-être  avoir  expérimenté  par  cette  nar- 
ration la  femme  parisienne,  oh!  que  nenni,  lecteurs 
commodes  et  faciles  ,  il  en  est  de  toutes  sortes,  de  toutes 
qualités,  etvousèîes  toujours  assuré  d'en  trouverpourvous 
d'une  disposition  nouvelle.  Soyez  persuadés  que  vous  pou- 

'    \C7.  devenir  défians;  mais  savans  en  ce  genre,  jamais.  Et 

:  ne  venez  accuser  la  nature  de  la  femme ,  la  sensibilité 
de  son  cœur ,  la  bonté  de  son  arae  :  vous  avez ,  il  est 
vrai ,  mis  quinze  ans  à  faire  genner  tout  cela ,  puis 
trois  années  des  soleils  du  monde  ont  détruit,  brûlé, 
anéanti  ce  que  vous  vous  êtes  plu,  pendant  ce  temps, 

j  a  souiller  de  toutes  manières ,  et  cependant  si  nous  avions 
à  choisir  une  maîtresse  ,   nous  la  prendrions  a  Paris  ;  si 

'  nous  avions  à  nous  marier,  nous  nous  marierions  à  Paris, 
parce  qu'au  milieu  de  tant  de  défauts  ,  au  travers  de  tant 
de  vices ,  il  reste  ce  je  ne  .sais  quoi  qui  colore  tout  cela 
des  brillans  vernis  que  Paris  seul  possède.  Vous  arrivez  a 
être  trompé ,  voire  même  déshonoré  dans  la  stupide  opi- 
nion du  monde ,  par  une  pente  si  douce ,  une  route  si 
facile  et  si  agréable  ,  que  lorsqu'un  beau  matin  vous  vous 
réveillez  a  la  face  du  public ,  marqué  et  désigné  du  doigt , 
vous  vous  trouvez  en  bonne  compagnie  ,  tout  fait  et  tout 
habitué  a  votre  nouvelle  position. 

En  un  mot,  les  femmes  ont  une  seule  grande  affaire 
dans  la  vie  dont  nous  les  avons  chassées  par  toutes  les  por- 
tes ;  cette  affaire  est  leur  combat  de  tromperie  :  chaque 
ruse,  chaque  désespoir  donné  au  cœur  d'un  homme  est 
compté  connue  une  victoire  ;  elles  se  servent  des  seules 
idées  que  vous  ayez  laissées  en  elles.  D'ailleurs  elles  sont 
bonnes ,  admirablement  charitables  et  prêles  'a  secourir 
toute  infortune.  Comme  spectacle,  rien  ne  leur  est  com- 
parable; comme  société,  elles  savent  toutes  les  paroles  et 
les  grâces  qui  peuvent  cliarmer;  mais  défiez-vous  quand 
l'amour  se  trouvera  mêlé  a  quelque  acte  de  leur  vie  :  elles 
n'ont  point  les  brûlantes  jalousies  des  Italiennes,  les  froi- 
des vengeances  du  Nord;  mais  elles  sont  armées  de 
ce  double  stylet  que  personne  n'ose  affronter,  le  ridi- 
cule, arme  empoisonnée  dont  les  blessures  vénielles  vous 
laissent  de  honteux  ulcères. 

De  cet  état  social,  dans  lequel  les  femmes  parisiennes 
se  sont  fortifiées,  il  est  résulté  une  nécessité  terrible  et 
dégoûtante,  c'est  qu'il  faut  se  montrer  au  public  et  se 
présenter  au  monde  alors  seulement  que  l'on  est 
vicié,  corrompu,  bronzé  a  toute  idée  naïve  ou  pudique, 
la  tête  levée,  l'impudeur  et  l'impudence  au  front,  décidé 
a  considérer  une  femme  comme  un  meuble  delà  vie,  des- 
tiné a  vieillir  dans  quelque  grenier,  quand  sa  mode  vient 


i92 


L'ARTISTE. 


à  changer ,  a  moins  qne  vous  n'ayez  trouvé  en  elle  quel- 
qu'une de  ces  qualités  rares  que  ne  changent  ni  l'âge,  ni 
la  mode,  ni  les  révolutions  physiques  ou  humaines. 

Comte  H.  de  V. 


îlnmf  Uramatiquf. 


VAUDEVILLE. 

^^ecuv  ryMiM ,     '(aomfkite.-'''lÀiiulevMe  mt,  Iroù  aclai , 

PAR  M.  AUCELOT. 

Les  auteurs  finissent  ordinairement  leurs  pièces  par  un  ma- 
riage ;  M.  Ancelot  au  contraire  en  a  fait  l'exposition  de  son 
nouvel  ouvrage.  Arthur  de  Ve'rigny  est  promis  à  Marie,  fille 
de  M.  Joblin  j  mais  avant  de  se  marier  ,  il  part  pour  l'Améri- 
que ,  tombe  malade ,  est  soigne  par  une  jeune  parente ,  et  la  re- 
connaissance amène  l'amour.  Comment  faire.'  Laurence  est 
mariée  :  Arthur  alors  subira  sa  destinée  ,  et  revient  en  France  j 
Laurence  l'y  suit ,  et  assiste  à  la  signature  du  contrat.  Marie  se 
croit  heureuse ,  car  elle  aime  son  mari  ;  quelle  est  donc  sa 
douleur  quand  elle  apprend  d'Arthur  son  fatal  secret.  Arthur 
n'he'site  pas  à  déchirer  son  cœur  ,  parce  qu'il  croit  que  la  va- 
nité a  seule  guidé  Marie  dans  ce  mariage.  La  jeune  fille  par- 
vient à  dompter  sa  douleur;  elle  excite  habilement  dans  l'ame 
de  son  mari  une  jalousie  utile  à  ses  desseins.  Effectivement  elle 
fait  naître  l'amour,  lorsqu'Arthur  se  croyait  entièrement  dévoué 
à  Laurence  :  celle-ci ,  généreuse ,  part  pour  le  Nouveau- 
Monde  ,  et  Arthur  revient  à  Marie ,  qui  ne  se  croyait  pas 
d'aboi'd  si  près  du  bonheur. 

De  cette  donnée  simple ,  M.  Ancelot  a  fait  une  pièce  atta- 
chante ,  rapide  et  bien  nouée ,  dont  le  talent  des  acteurs  a  com- 
plété le  succès.  Tour  à  tour  tendre,  gracieuse  et  passionnée, 
madame  Albert  a  rendu  avec  bonheur  le  pcrsonnnage  si  difficile 
de  Marie.  On  ne  saurait  critiquer  en  elle  qu'une  surabondance 
de  verve  cl  d'expression.  Madame  Théiiard  a  donné  au  person- 
nage de  Laurence  une  teinte  aussi  gracieuse  que  touchante. 
Toujours  bonne,  toujours  excellente,  madame  Guillemin  ,  dans 
un  rôle  de  tante,  a  plusieurs  fois  provoqué  un  rire  franc,  et 
son  excellent  ton  a  sauvé  quelques-uns  de  ces  mots  qu'on  est 


convenu  d'appeler  hasardés.  Lafont  fait  depuis  quelque  temps 
de  très-grands  progrès.  Il  a  senti  que  le  rôle  de  Darcy  dans 
Léontine ,  et  celui  d'Arthur  de  Vérigny  lui  ouvraient  une  nou- 
velle carrière^  et  il  apporte  dans  l'exécution  de  ce  nouvel  em- 
ploi autant  de  talent  et  d'intelligence  qu'il  en  déployait  dans  ses 
rôles  d'étourdis.  On  ne  saurait  être  plus  rond,  plus  franc  et 
plus  gai  que  Bernard-Léon  dans  le  rôle  de  Joblin ,  et  cet  habile 
comédien  en  a  sauvé  admirablement  toutes  les  difficultés. 


VARIÉTÉS. 


^OMii'  We-/iù) ,   ty^n^ceCoie  eii-  trou  acfeii  , 

PAS  MM.  JOLIEH  ET  PHILIPPE. 

Il  n'est  pas  malheureux  pour  MM.  Julien  et  Philippe  qu'une 
pseudonyme  comtesse  de  Chamilly  se  soit  donné  la  peine  de  pu- 
blier, il  y  a  deux  ou  trois  ans,  un  volume  de  Scènes  contempo- 
raines, où  ils  n'ont  eu  qu'à  prendre  leur  pièce  j  ce  qu'ils  y  ont 
ajouté  n'est  peut-être  pas  le  mieux.  Je  ne  pense  pas  que  jamais 
officier  de  la  vieille  armée,  si  soldat  laboureur  que  vous  le 
supposiez,  ait  eu  jamais  la  mise  et  le  langage  de  leur  capitaine 
Jérôme.  Nous  avons  vraiment  bien  assez  de  ces  éternels  gro- 
gnards à  jurons  et  à  couplets  ronflans  ,  épreuves  effacées  du 
Stanislas  de  Michel  et  Christine ,  qui  ont  tous  un  brai>e  colo- 
nel tué  à  Wagram  ou  bien  à  la  Bérézina,  ad  libitum,  dont  ils 
ne  parlent  qu'avec  des  soupirs  et  des  élancemcns  vers  le  ciel  , 
vu  que  ce  brave  colonel  leur  a  toujours  donné  en  moiu-ant  son 
portefeuille  ou  sa  croix  d'honneur. 

Si  les  phrases  de  bravoure  ds  ce  digne  capitaine  ont  semblé 
un  peu  vieilles ,  malgré  tout  le  talent  de  Vernct ,  en  revanche 
on  a  applaudi  de  charmantes  décorations  et  le  tableau  .des  pen- 
sionnaires de  la  maison  royale  de  Saint-Denis,  en  cornette  et 
en  déshabillé  de  nuit.  Leur  conjuration  féminine ,  leurs  barri- 
cades et  leur  révolte  sont  aussi  fort  divertissantes.  C'est  l'émeute 
delà  rue  du  Cadran,  mais  en  beaucoup  plus  joli.  Ici  point 
d'intervention  de  dragons  ni  de  garde  municipale  :  un  brave 
homme  de  maréchal  de  France  apaise  la  sédition  au  moyen 
d'un  bal  et  de  bouquets;  c'est  un  moyen  assez  bon  pour  avoir 
à  recommencer  le  lendemain. 


îtounellfe. 

M.  Harel  prendra  sous  pou  de  jours  la  direction  de  la 
Porte-Saint-Martin,  qu'une  administration  désordonnée  mena- 
çait d'une  ruine  prochaine.  Madame  Dorval ,  par  suite  de  cette 
mesure,  va  passer  au  faubourg  Saint-Germain  pour  quelque  temps 
et  jouera  à  l'Odéon  le  rôle  qu'elle  a  créé  dans  Antony;  M.  Loc- 
kroy  jouera  le  rôle  de  Bocage.  M.  Harel  saisira  probablement 
cette  occasion  pour  rattacher  à  l'un  des  deux  théâtres  qu'il  va 
diriger  M.  Bocage.  S'il  veut  rivaliser  avec  Barbaia,  sa  pre- 
mière tâche  doit  être  l'à-propos  et  l'activité. 

—  La  vie  d'un  cheval  que  le  Cirque-Olympique  offre  tous 
les  soirs  à  ses  habitués  est  le  développement  d'une  spirituelle 
lithographie  de  M.  Victor  Adam. 


L'ARTISTE. 


193 


i^miï-7lvt$. 


Nous  empruntons  au  Temps  l'article  suivant.  Ce 
morceau  nous  a  paru  renfermer  une  série  de  réflexions 
judicieuses  sur  les  questions  relatives  a  rencouragemeiit 
.et  à  l'administration  des  arts.  Plusieurs  points  de  la  dis- 
cussion engagée  mériteraient  sans  doute  d'être  plus  am- 
plement éclaircis,  et  nous  y  reviendrons  volontiers.  Mais 
aujourd'hui ,  en  forme  de  proœminm  et  d'introduction , 
nous  nous  hâtons  de  publier  ces  idées ,  avec  lesquelles 
nous  sympathisons  sérieusement. 

SUR   LA   RÉUNION   DES   BEAUX-ARTS   A  LA 
LISTE   CIVILE. 

Ce  n'est  pas  sans  regret  et  sans  avoir  fait  quelque  résis- 
tahce,  nous  assure-t-on,  que  M.  le  ministre  des  travaux 
publics  a  consenti  a  laisser  réunir  à  la  future  administra- 
tion de  la  liste  civile  une  des  plus  belles  et  des  plus  im- 
portantes attributions  de  son  ministère ,  la  division  des 
beaux-aits.  Il  paraît  que  c'était  un  point  convenu  depuis 
long-temps  avec  le  prédécesseur  de  M.  Périer  :  aussi 
tous  les  efforts  de  M.  d'Argout  pour  faire  prévaloir  dans 
cette  question  le  système  d'adniiinstration  responsable,  le 
seul  système  qui  eût  été  justement  applicable ,  ont-ils 
échoué  devant  les  volontés  ou  les  prétentions  de  la  cour. 

Ainsi  donc  les  beaux-arts,  sinon  les  choses  de  la  poli- 
tique ,  vont  retomber  entièrement  dans  l'ornière  de  la 
restauration. 

Au  lieu  d'un  chef  de  division  dont  les  actes  et  les 
propositions  étaient  nécessairement  soumis  "a  toutes  les 
formes  de  la  justice  administrative,  les  artistes  auront 
pour  administrateur  quelque  charge  qui  n'aïua  pour  tout 
code  que  son  caprice  ou  la  volonté  de  ses  prolecteurs. 

Au  lieu  d'un  ministre  responsable  et  de  la  publici'é, 
ils  auront  quelque  Mécène  au  langage  bienveillant  et 
}M>li ,  qui  les  appellera  mon  cher  et  leur  serrera  la  main, 
mais  qui  ne  lira  ni  leurs  pétitions  ni  leurs  projets,  caries 
affaires  a  la  cour  ne  se  traitent  guère  qu'en  de  doux  en- 
tretiens ou  pur  billets  parfumés. 

En  un  mot ,  h  la  coiu"  les  artistes  seront  prote'ge's  et 
secourus.  Au  ministère  ,  ils  seraient  goiwerne's  et  encou- 
ragés. 

La  Chambre  aura  a  juger  lequel  de  ces  deux  systèmes 
est  le  plus  digne  et  le  plus  juste.  KUe  examinera  si  les 
écoles  de  chant,  de  dessin,  de  peinture,  si  les  acadé- 
mies, les  bibliothèques,  les  musées,  les  manufactures 
d'ol)jcts  d'art ,  les  établissemens  scientifiques ,  les  théâtres, 

TOME    II.      t9'    LIVRAISON. 


les  exploitations  de  marbres ,  les  pensions  aux  gens  de 
lettres,  etc.,  seront  mieux  placés  sous  la  loi  du  bon  plai- 
sir que  soas  celle  de  la  responsabilité  et  du  contrôle.  Fille 
pourra  reporter  son  attention  sur  les  temps  de  l'empire, 
dont  il  ne  faut  pas  craindre  d'invoquer  les  actes  lorsqu'il 
^'agit  de  bonne  administration.  A  cette  grande  époque  , 
où  des  monumens  étaient  entrepris  de  toutes  parts ,  où 
chaque  peintre  avait  ime  victoire  a  consacrer,  chaque 
sculpteur  un  grand  homme  a  reproduire,  où  la  France 
avait  un  tiers  de  plus  d'étendue,  en  quoi  con.sistait-elle 
cette  administration  des  arts?  En  un  seul  bureau  placé 
sous  l'autorité  d'un  chef  de  division  du  ministère  de 
l'intérieur.  Ce  bureau  a  enfanté  une  division,  et  cette 
division  est  sur  le  point  d'enfanter  une  intendance.  Ainsi, 
à  mesure  que  les  travaux  ont  diminué,  les  cadres  de  l'ad- 
ministration se  sont  élargis.  La  Chambre  pèsera  ces  con- 
sidérations, et  ne  se  laissera  pas  entraîner  h  céder  sans  di.s- 
cussion  au  désir  qui  pourrait  être  manifesté  en  haut  lieu. 
Le  protectorat  des  arts  attribué  législativcment  au  roi 
est  un  non-sens' dans  notre  gouvernementconstitutioune!, 
car  ici  les  beaux-arts  ne  sont  qu'ifne  industrie,  et  l'état 
est  le  protecteur  naturel  de  toutes  les  industries.  On  peut 
juger,  au  reste,  par  le  potager  qu'on  vient  de  planter  de- 
vant le  château  des  Tuileries,  quelle  direction  élevée 
cette  branche  d'administration  recevrait  si  elle  tombait 
entre  les  mains  de  la  cour.  Elle  y  compte  cependant  bien, 
car  on  nous  assure  que  toutes  les  places  qui  en  dépndent 
sont  déjà  promises  ou  données.  On  nous  a  même  affiimé 
qu'une  grande  commande  avait  été  faite ,  mais  d'une  fa- 
çon si  singulière  que  nous  ne  saurions  y  ajouter  foi.  Il 
s'agit  des  portraits  du  roi ,  qu'en  termes  d'administration 
ou  peut-être  même  en  termes  d'art  on  appelle  officiels , 
et  qui  sont  destinés  aux  tribunaux  et  aux  mairies  de» 
grandes  villes.  U  paraîtrait  qu'un  marché  aurait  été  passe 
pour  l'exécution  de  ces  portraits  avec  trois  on  quatre 
peintres  favorisés  et  qui  les  feraient  tous  exécuter  a  forfait 
et  a  leurs  risques  et  périls.  Cette  habileté  de  se  procurer 
de  la  peinture  au  rabais  serait,  il  faut  l'avouer,  une 
étrange  manière  d'encourager  les  arts  :  aussi  désirons-nous 
vivement  que  ce  ne  soit  qu'un  bruit,  qu'on  juger»  sans 
doute  a  propos  de  démentir. 


M  tf   ■ 


Charlet ,  j'aime  vos  enfans  autant  que  j'aime  vos  soldats. 
Vos  soldats  sont  goguenards,  spirituels,  insoucians  ,  flâ- 
neurs; vos  enfans  .sont  vifs,  jolis  ,musards,  malins;  mais 
il  me  semble  que,  comparés  à  ce  que  vous  faites  pour  vos 

<9 


iOi 


L'ARTISTE. 


grognards,  ou   seulement  pour  vos  conscrits,  vous  êtes 
un  père  bien  <lur  pour  vos  enfans  ,  mon  bon  Ciiarlet  ! 

Vous  donnez  "a  vos  soldais  tout  ce  que  vous  pouvez 
leur  donner  :  du  pain  ,  du  vin ,  de  la  poudre,  du  fromage, 
des  fusils,  qui  ne  sont  pas  des  fusils-Gisquet  du  tout  ;  du 
tabac  à  fumer,  a  priser  et  a  chiquer,  des  cuisinières  qui_ 
mettent  en  reserve  le  premier  bouillon  de  l'amour  ,  toutes 
les  délices  de  la  vie ,  en  un  mot ,  vous  les  donnez  à  vos 
soldats.  Après  la  bataille  d'Austerlitz,  Napoléon  ue  fai- 
sait pas  mieux  pour  sa  bonne  armée  que  vous  pour  la  vôtre, 
Charlet. 

Eu  effet ,  que  manque-t-il  a  vos  soldats  ?  Ils  jouent,  ils 
chantent ,  ils  se  jjatteut ,  ils  font  l'amour ,  ils  s'en  vont  de 
chez  leurs  parens,  ils  rentrent  chez  leurs  parens  ;  autrefois 
même  vous  leur  donniez  la  croix  d'honneur  ,  et  aujour- 
d'hui ,  par  une  nouvelle  et  touchante  sollicitude,  depuis 
nos  légionnaires  par  boisseaux  ,  vous  ne  donnez  plus  la 
croix  d'honneur,  même  aux  plus  vieilles  moustaches.  Vous 
veillez  sur  la  considération  qui  leur  est  due  ,  et  plutôt  que 
d'en  faire  des  chevaliers,  vous  aimeriez  autant  les  appeler 
ducs  et  marquis,  d'autant  plus  que  vous  en  avez  le  droit, 
Charlet,  connue  cela  a  été  suivi  il  y  a  trois  jours. 

Enfin  ,  mon  ami ,  je  serais  trop  long  si  je  voulais  énu- 
luérer  tous  vos  bienfaits  pour  votre  armée.  Vous  êtes  un 
bon  compagnon  pohr  les  braves  ,  mon  général.  Quelle 
armée  est  plus  heureuse  que  la  vôtre  ?  Je  suis  sûr  qu'à 
voir  seulement  vos  guerriers  se  réjouir  et  à  les  entendre 
parler,  aux  portes  des  vitriers ,  dans  les  boutiques  de  bar- 
biers ,  et  cliez  nous  tous ,  qui  préférons  l'ombre  d'un 
Charlet  au  plus  excellent  tableau  de  genre  en  chair  et  en 
os,  il  s'est  faitplus  d'engagemens  volontaires  que  n'en  sau- 
rait faire  le  gouvernement  lui-même,  tout  gouvernement 
qu'il  est. 

Or,  ceci  me  préoccupe  et  m'afflige  pour  toi ,  mon  gé- 
néral, pour  toi,  le  petit  caporal  en  redingote  grise  de 
tant  de  corps-de-garde  et  de  bivouacs  ;  c'est  que  si  tu  es 
essentiellement  bon  et  complaisant  pour  les  guerriers ,  eu 
revanche  tu  es  essentiellement  dur  et  impitoyable  pour 
les  enfans. 

Je  te  le  demande,  quel  mal  t'ont  doue  fait  ces  jolis  enfans 
pour  être  si  acharné  contre  eux  ?  A  peine  as-tu  fait  un 
enfant  mutin,  railleur,  espiègle,  l'œil  vif,  la  peau  blan- 
che, la  dent  saine,  la  main  friponne,  le  pied  petit,  il 
faut  absolument  que  tu  mènes  cet  enfant  "a  l'école,  iflé- 
cliant  que  tu  es.  Vite  !  donnez  aux  enfaus  de  Charlet  un 
livre,  un  cornet,  uneécritoire,  un  bonnet  d'âne,  un  maître 
d'école,  condu  isrz-les  chez  les  Frères  ou  chez  les  Mutuels, 
ainsi  le  veut  Charlet.  11  faut  que  les  enfans  de  Charlet 
aient  un  livre  "a  la  main  et  un  pédagogue  derrière  le  dos. 
Pauvres ,  pauvres  enfans  !  et  les  voilà  qui  bâillent  à  se  dé- 
crocher les  mâchoires  !  les  voilà  qui  tendent  la  main  au 


châtiment ,  qui  font  deux  heures  de  faction  à  genoux ,  les 
voilà  qui  se  moquent  impitoyablement  de  leur  maître , 
sûrs  d'être  fouettés  à  leur  retour.  Appelles-tu  donc  cela 
èlre  bon  et  paternel,  Charlet?  Quand  tu  te  regardes  dans  la 
glace,  n'esl-tu  pas  honteux  de  ton  personnage  et  de  ton 
air  dur  pour  ces  enfans  ,  ta  création?  T'es-tu  donc  figuré 
qu'il  n'y  avait  dans  la  vie  d'un  enfant  que  ceci  :  appren- 
dre à  lire  !  0  quelle  erreur,  mon  pédagogue  !  Quel  crime, 
mon  bon  père?  Que  diable  voulez-vous  que  vos  enfans 
deviennent  s'ils  savent  lire  ?  Voici  encore  un  enfant  que 
vous  faites  !  L'enfant  n'est  pas  plus  tôt  fait  que  vous  le  pla- 
cez entre  les  genoux  d'un  vieillard  qui  lui  apprend  à  lire. 
Mais,  encore  une  fois,  vous  perdez  cet  enfant,  cruel  Char- 
let. Vous  lui  abrutissez  l'intelligence  ,  vous  déformez  cet 
esprit  si  naïf  et  si  jeune  !  Charlet  !  Charlet  !  il  en  est 
temps  encore,  c'estàpeine  s'il  sait  épeler  votre  nouvel  en- 
fant ,  arrachez  l'alphabet  des  mains  de  cet  enfant ,  ren- 
dez-le  à  ses  jeux  folâtres,  prenez  pitié  de  lui,  Charlet. 

Prenez  pitié  de  lui  !  Essayez  de  ne  pas  lui  apprendre  à 
lire.  Quand  il  saura  lire,  qui  vous  dit,  Charlet ,  qu'il  sera 
assez  sage  pour  ne  jamais  ouvrir  un  livre,  et  s'il  ouvre 
un  livre  n'est-il  pas  perdu  sans  retour?  A  vous  voir  faire 
ainsi  le  maître  d'école,  ne  dirait-on  pas  que  nous  sommes 
dans  un  temps  de  chefs-d'œuvre,  et  qu'on  publie  tous  les 
jours  des  livres  lisibles  ?  0  mon  ami ,  vous  qui  ne  lisez 
jamais,  j'imagine,  car  sans  cela  conmient  auriez -vous  tout 
l'esprit  que  vous  avez!  mon  ami  Charlet,  dans  votre 
ignorance  complète,  dans  votreatelier  en  désordre  ,  dans 
votre  molle  et  béate  paresse ,  improvisateur  nonchalant  qui 
jetez  au  vent  vos  chefs-d'œuvre  ,  comme  le  vieil  Homère 
jetait  ses  vers  à  la  foule,  pourquoi  voudriez-vous,  Charlet, 
qu'il  n'y  eût  que  vous  exempt  de  lire  nos  chefs-d'œuvre 
de  chaque  matin?  Voyez-vous,  l'art  délire  aujourd'hui , 
c'est  le  crétinisme  poussé  à  son  dernier  degré.  Savoir  lire 
aujourd'hui,  c'est  être  exposé  à  chaque  instant  aux  romans 
de  nos  femmes  bel  esprit ,  aux  mémoires  des  valets-de- 
chambre  et  des  dames  de  compagnie ,  aux  histoires  écri- 
tes par  les  préfets  de  police  ,  aux  statistiques  à  trois  cou- 
leurs ,  aux  comédies  en  cinq  actes  de  M.  Bonjour  ?  Savoir 
lire  aujourd'hui ,  c'est  n'avoir  en  soi-même  aucun  moyen 
d'éviter  les  journaux ,  les  brochures  ,  les  revues,  les  pros- 
pectus, les  chansons  séditieuses  et  autres,  les  injures  des 
écrivains  du  ministère,  en  un  mot  tout  l'attirail  de  la 
pensée  littéraire  et  politique  qui  déborde  de  toutes  parts 
et  qui  menace  d'inonder,  si  cela  continue,  nos  esprits,  nos 
âmes,  nos  cœurs  ;  et  tu  voudrais  avec  de  pareils  dangers 
continuera  faire  apprendre  à  lire  a  tes  enfans,  Charlet! 

Tu  ne  songes  tu  donc  pas,  malheureux,  que  presque  tous 
les  coupletiers  savent  lire?  que  sur  trois  faiseurs  de  mé- 
lodrames ,  il  y  en  a  deux  qui  savent  lire  ,  et  que  le  troi- 
sième connaît  presque  toujours  ses  lettres?  As-tu  songé  à 


L'ARTISTE. 


i96 


cela  ,  loi ,  insouciant  philosoplic!  père  dénaturé  !  homme 
immoral,  avec  ta  rage  dn  faire  épcler  les  eufans?  As-tu 
songé  à  cela  que  peut-être  tu  nous  élevais  des  faiseurs  de 
romans  en  quatre  volumes ,  des  créateurs  de  vaudevilles 
par  nioilié  et  par  tiers?  As-tt\  songé  a  tout  cela  ,  toi  leur 
ami ,  toi  leur  père.  As-tu  songea  l'ennui  qui  persécutera 
ces  enfans  s'ils  savent  lire,  a  l'ennui  qu'ils  nous  donne- 
ront s'ils  se  mettent  h  écrire?  Je  sais  bien  que  cela  t'est 
bien  égal  a  toiHaneur  qui  l)ois  et  qui  fiiiiie  ,  et  qui  t'épa- 
nouis au  soleil  comme  une  huître  !  Maisii  nous  qui  lisons, 
à  nous  qni  allons  au  théâtre ,  a  nous  oisifs  occupés  de 
livres  et  de  drames,  il  nous  importe  beaucoup  ([u'on 
n'apprenne  plus  a  lire  à  personne ,  plus  a  écrire  a  per- 
sonne, que  le  monde  des  écrivains  s'éteigne  d'épuisement, 
afin  que  nous  soyons  tous  aussi  libres ,  aussi  heureux  , 
aussi  insoucians  que  toi,  mous  Charlet,  afin  que  nous 
n'ayons  plus  rien  a  entendre,  plus  rien  à  juger,  plus  rien 
h  voir  que  ton  oeuvre  a  toi,  mon  génie,  ou  pour  mieux 
dire  les  trois  et  quatre  coups  de  crayon  que  tu  appelles 
ton  œuvre ,  celte  espèce  de  hasard  qui  ressemble  si  fort 
au  fini  du  gém'e,  ce  quelque  chose  que  tu  sais  faire  les 
yeux  fermés,  si  fort  ton  cœur  est  ouvert!  tant  il  y  a  d'in- 
telligence dans  ton  amc!  Ainsi  donc  arrache-moi  le  livre 
des  mains  de  cet  enfant. 

Plus  de  livre  pour  les  enfuns,  plus  de  livres,  plus  de 
maître.  Laissc-lcs  courir  dans  la  rue  comme  des  bohé- 
miens, laissc-lcs  se  vatitrer  dans  la  fange  comme  des  ca- 
nards ,  laisse-les  se  moquer  de  tout  ce  qui  respire  connue 
ferait  Molière  lui-même,  comme  tu  fais  toi-même,  inno- 
cent et  redoutable  Charlet.  C'en  est  fait ,  jette  la  bride 
sur  le  cou  de  les  enfans  comme  sur  le  cou  de  tes  soldats. 
Sois  aussi  bon  pour  les  uns  que  pour  les  autres ,  sois  la 
providence  des  uns  connue  tu  es  la  providence  des  autres, 
qu'on  bénisse  ton  nom  dans  les  quinconces  comme  dans 
les  casernes.  Soldats  et  enfans,  joignez  vos  mains  et  répé- 
tez voire  palor  la  bouche  pleine  :  Notre  père  Charlet,  f/iii 
êtes  à  yau^irard  entre  tesjleiirs  et  ta  femme ,  ton  pot  de 
bière ,  ta  pipe  et  quelques  grognards  de  la  première  es- 
pèce ,  priez  pour  nous  ! 

Voila  ce  que  j'avais  a  te  dire  ,  Charlet  ;  prends  pitié 
de  tes  enfans;  et  puis,  bénis-moi  qnt^lque  peu,  mon 
grand  artiste.  Envoie-moi  un  morceau  de  ta  vieille  che- 
mise ,  laisse-nioi  fumer  dans  ta  pipe  la  plus  noire,  Char- 
let, mon  héros,  mon  grand  saint,  mon  sublime  patron, 
que  je  puisse  baiser  quehju'nne  de  tes  reliques,  car  je  suis 
dévot  à  ton  génie,  car  je  suis  suis  le  Irès-inunble  scrvitem- 
de  tes  sodats  et  l'ami  le  plus  niais  de  les  petits  enfans. 

Tionjour,  Cliailel  ! 

Jui.Es  Jamn. 

Paris  ,  le  ty  ilcccinbrp. 


rtttcraturf. 


LES  FEUILLES   D'AUTOMNE, 


PAU  vicTon  uuuu 


Le  nouveau  recueil  lyrique  de  M.  Hugo  arrive  dans  un  mo- 
ment qui  présente  de  singulières  conditions  d'imparlialite  :  s'il 
est  vrai ,  Couiinc  l'a  dit  (luclqne  part  mad.imc  de  Duras  ,  qu'il 
n'y  a  pas  de  juge  plus  équitable  que  In  tristesse ,  jamais  époque 
ne  fut  plus  favorable  à  l'appréciation  sérieuse  et  dcsioteressec 
d'un  volume  de  poésies. 

Où  sont  allées  et  que  sont  devenues  toutes  ces  haines vivaocs, 
toutes  CCS  inimitiés  tumultueuses  ,  que  le  poète  a  rcnrontrers 
sur  sa  route  ,  qui  ont  accompagne  tous  ses  pas  de  glapissantes 
symphonies?  Où  sont  les  jours  où  M.  HolTinann  troiiTait  dans 
le  Corps  Bleu  trois  colonnes  de  journal ,  et  distribuait  à  s«s  lec- 
teurs les  parcelles  de  saliautnine  raillerie,  comme  Desc.ii  tes  pro- 
pose dans  les  premières  pages  de  sa  Méthode  de  diviser  lès  élc- 
mcns  d'une  question.  Depuis  i  Su'i  jusqu'en  i8i7,  M.Hugo  n'.i 
jamais  rencontre'  le  silence  ni  l'inattention.  Il  a  toujours  eu  af- 
faire à  des  ennemis  acliarnés  et  jaloux,  à  des  amis  empresses  ; 
\vsOdes,  les  Ballades,  les  Orientales,  ont  soulevé  sur  leur 
]:assage  de  glorieuses  tempêtes.  Bug  Jargal  et  le  Condamne' 
ont  eu  aussi  leurs  luttes  et  leurs  victoires.  Puis  sont  venues  les 
batailles  rangées,  1rs  engagemens  réguliei-s,  les  e'vulutioiis  slra- 
Irgiques  empruntées  à  l'oll.ird  et  à  Jomini ,  les  jo 
nani(\\ù,  après  V Othello,  ont  encore  tn>uvé  des 


'  Un  vol.  iii-8°,  chri  Eugène  Rendue!.  Pii\  :  i  r. 


i96 


L'ARTISTE. 


applaudissemens  que  le  rhume  et  l'engourdissement  n'avaient  pu 
atteindre. 

La  restauration,  avec  son  opposition  et  son  loyalisme  sytéma- 
tiqueraent  organises,  avait  fait  aux  lettres  ,  à  l'art,  à  la  poésie  , 
une  paix  profonde  ,  des  loisirs  et  un  bonheur  merveilleux ,  que 
nous  serons  long-temps  encore  à  retrouver  et  à  ressaisir.  Avant 
que  le  flot  des  passions  politiques  ait  creuse'  son  lit  et  pris  le 
cours  qu'il  doit  suivre,  nous  aurons  à  dévorer  bien  des  années 
d'indifférence  pour  les  choses  de  fantaisie  pure ,  bien  des  con- 
versations de  salon  et  de  rue  sur  la  chose  publique  ,  comme  on 
dit. 

Notre-Dame  de  Paris ,  la  plus  e'ieve'e ,  la  plus  complète  et 
la  plus  harmonieuse  de  foutes  les  compositions  épiques  de 
M.  Hugo ,  en  sait  bien  quelque  chose  et  s'en  est  ressenti.  Un  an 
plus  tôt,  même  sous  l'administration  de  M.  Labourdonnaye 
et  de  M.  dePolignac,  de  combien  d'encre  n'eût-on  pas  couvert  je 
ne  sais  quel  nombre  de  feuilles  de  papier  pour  ou  contre  l'archi- 
tecture gothique,  pour  ou, contre  la  vérité  historique  et  locale 
des  descriptions ,  la  création  et  la  conduite  des  caractères,  l'in- 
vention et  la  logique  de  la  fable ,  la  vraisemblance  et  la  combi- 
naison desincidens.  Aulieu  de  cela,  qu'avons-nous  vu?  Quelques 
lectures  silencieuses  et  recueillies,  et,  maigre  le  succès  très-réel 
du  livre  ,  quelques  remarques  échangées  et  presque  chuchotées 
à  l'oreille  par  ceux  qui  prennent  encore  au  sérieux  les  ouvrages 
d'imagination.  Il  s'est  bien  rencontre  quelques  censeurs  de  bonne 
foi  et  sincères,  qui  ont  signalé  la  longueur  des  développemens 
dans  la  première  moitié  du  récit,  et  qui  ont  blâmé  l'auteur  d'a- 
voir réservé  toutes  ses  forces  et  toute  sa  chaleur  d'entrailles 
pour  le  second  volume.  Mais  en  dehors  de  ces  rares  discussions 
il  ne  s'est  pas  fait  beaucoup  de  bruit  autour  de  Notre-Dame. 
L'attention  des  esprits  était  ailleurs. 

Les  Feuilles  d'automne  seront-elles  plus  heureuses  que  le 
dernier  roman  de  M.  Hugo?  Nous  le  souhaitons  de  grand  cœurj 
mais  sans  l'espérer.  C'est,  à  vrai  dire,  une  éluàe  curieuse  et  in- 
structive que  l'analyse  de  la  nouvelle  manière  poétique  que  l'au- 
teur vient  de  nous  révéler  dans  ce  volume.  Ce  n'est  plus  comme 
dans  les  recueils  publiés  en  i8'2'2,  1824  et  '827,  un  lyrisme 
ingénu,  et  pompeux  malgré  son  ingénuité,  qui  écoute  et  repro- 
duit naïvement,  sans  trop  d'apprcis  ni  d'efforts,  le  retentisse- 
ment douloureux  ou  joyeux  des  évonemcns  au  fond  de  son  auie^ 
rappelant  dans  la  forme  individuelle  et  dans  l'enchaînement  de 
ses  strophes ,  tantôt  l'enthousiasme  de  Pindarc ,  tantôt  la  rêve- 
rie satirique  d'Horace.  Les  Feuilles  d'automne  ne  ressemblent 
pas  davantage  aux  Orientales.  Le  poète  a  volontairement  dé- 
daigné et  répudié  comme  un  bagage  inutile  cette  profusion  d'i- 
mages gigantesques,  qui  éblouit  les  yeux  et  déguise  trop  souvent 
la  suite  et  la  simplicité  des  idées;  il  n'y  a  pas  dans  les  Feuilles 
d'automne  une  seule  pièce  qui  se  puisse  comparer,  pour  l'ap- 
pareil lyrique,  au  Feu  du  Ciel,  la  première  et  la  plus  riche  de 
toutes  les  Orientales.  L'auteur,  à  ce  qu'il  paraît ,  a  compris 
qu'il  était  arrivé  aux  dernières  limites  de  la  phraséologie  poéti- 
que, qu'il  avait  épuisé  les  dernières  ressources  de  la  langue  , 
([u'il  ne  pouvait  faire  un  pas  de  plus  sans  arriver  à  la  confusion 
et  à  l'obscurité  ;  que  s'il  voulait  im|)rimer  au  métal  qu'il  avait 
fondu  et  forgé  de  ses  mains  une  forme  nouvelle  et  inconnue ,  il 


< 


risquait  de  le  briser  en  mille  pièces  :  il  s'en  est  donc  tenu  aux 
cordes  qu'il  avait  trouvées;  et  encore  devons-nous  dire  qu'il 
n'a  pas  fait  vibrer  cette  fois-ci  toutes  celles  que  nous  lui  connais- 
sons et  dont  il  est  le  maître. 

Et  ainsi ,  les  Feuilles  d'automne  commencent  un  nouveau 
cycle  poétique  ,  et  l'on  ne  concevrait  guère  qu'il  en  fût  autre- 
ment. Comment  se  pourrait-il  faire,  en  effet,  qu'un  esprit  élevé, 
condamné  fatalement  au  progrès  et  à  la  rénovation,  assistât 
pendant  un  espace  de  douze  années  à  l'histoire  qui  se  fait ,  aux 
drames  qui  se  jouent  et  s'accomplissent ,  et  comprît  toujours  de 
même  sorte  les  scènes  et  les  actes  dont  la  pièce  se  compose?  Ici, 
qu'il  nous  soit  permis  de  le  dire,  la  logique  réside  irrésistible- 
ment dans  l'inconséquence,  et  l'absurdité  consiste  à  ne  pas 
changer. 

Nous  sommes  donc  bien  loin  de  nous  étonner  que  M.  Hugo 
ait  changé  sa  manière  ;  et  cette  question ,  si  c'en  est  une ,  est 
aussitôt  résolue  que  posée.  Mais  il  s'en  présente  une  autre  ,  et 
plus  grave ,  et  qui  ne  se  résout  pas  si  facilement.  Les  modifica- 
tions métriques  apportées  au  système  que  l'auteur  a  suivi  jus- 
qu'ici sont-elles  purement  personnelles  et  spontanées ,  ou  sont- 
elles  imitées ,  venues  d'ailleurs,  inspirées  de  plus  loin?  Au  pre- 
mier abord  on  se  prononce  volontiers  pour  l'affirmative  ;  mais 
à  mesure  qu'on  avance  dans  la  lecture  du  volume,  la  conviction 
s'altère,  la  certitude  chancelé,  et  on  change  d'avis.  Nous  décla- 
rons dans  toute  la  sincérité  de  notre  ame ,  et  après  un  examen 
approfondi ,  que  la  pente  de  la  rêverie  nous  semble  un  ressou- 
venirdu  procédé  dantesque  nationalisé  en  France  par  M.  Antony 
Deschamps,  et  que  Y  Ode  à  M.  Lamartine  reproduit,  à  s'y 
méprendre,  les  formes  et  le  mouvement  des  Méditations.  UOde 
à  David,  statuaire  ,  n'est  pas  non  plus  sans  analogie  avec 
ÏOde  à  M.  de  Bonald. 

En  dehors  de  ces  critiques,  que  la  justice  et  la  loyaHté  nor.s 
font  un  devoir  de  publier,  il  reste  encore  dans  les  Feuilles 
d'automne  assez  de  belles  et  poétiques  inspirations  pour  dé- 
border de  haut  et  de  loin  notre  blâme  et  nos  récriminations. 
Peut-être ,  il  est  vrai ,  faut-il  ajouter  que  le  poète  s'en  fie  trop 
souvent  à  la  rime  pour  le  développement  et  l'évolution  de  ses 
idées;  qu'au  lieu  d'encadrer  sa  pensée  dans  le  mètre  ,  il  prend 
volonticps  le  mètre  comme  un  instrument  d'étudeet  d'invention; 
qu'cn-un  mot  il  procède  avec  trop  de  complaisance  de  la  cir- 
conférence au  centre ,  plutôt  que  du  centre  à  la  circonférence  , 
du  mot  à  l'idée  ,  plutôt  (jue  de  l'idée  au  mot;  témoin  la  Prière 
pour  tous ,  qui  commence  naïvement ,  et  qui  continue  et  s'a- 
chève par  des  hors-d'œuvre  que  la  rime  déguise  et  justifie,  mais 
que  la  raison  condamne. 

Mais  au-dessus  et  au-delà  de  ces  remarques  étroites  et  spé- 
ciales, que  nous  livrons  pour  ce  qu'elles  valent  et  comme  elles 
nous  sont  venues,  pour  la  fidèle  expression  de  notre  pensée,  il 
y  a  une  question  plus  générale  et  plus  haute  que  l'auteur  a  sou- 
levée dans  le  prologue  et  l'épilogue  de  son  volume,  dans  la  pré- 
face et  la  dernière  pièce ,  la  position  et  la  mission  du  poète  en 
i83i.  Où  va  la  poésie  de  nos  jours,  à  qui  s'adresse-t-elle  et 
que  peut-elle  prétendre?  Peut-elle  et  doit-elle  recommencer  le 
rôle  de  Sophocle  ou  de  Pindare?  Les  jours  de  Tyrtée  et  d' .Aris- 
tophane ne  sont-ils  pas  plutôt  revenus?  Obtiendra  t-on  du  siècle 


i 


L'ARTISTE. 


197 


qu'il  se  détache  de  ses  intc'rêts  et  de  ses  passions  pour  écouter 
une  voix  solitaire  ?  Et  quand  mille  bouches  à  la  fois  s'ouvrent 
à  l'cnvi  pour  débattre  et  résoudre  les  questions  actuelles  et  vi- 
vantes, le  peuple  des  lecteurs  consent  ira- t-il  qu'une  rêverie 
calm^  et  paisible  le  distraie  de  sa  vie  d'ambition  et  de  haine  , 
pour  le  convier  à  la  réflexion  et  à  la  poésie?  Oh  1  que  non  pas. 
Résumez ,  si  vous  le  pouvez  ,  ce  qu'il  y  a  de  plus  intime  et  de 
plus  poignant  dans  la  discussion  commencée  en  Europe  depuis 
quinze  mois;  parlez-nous  de  la  lutte  engagée  entre  les  nations 
et  les  rois.  Mais  n'espérez  pas  que  la  forme  la  plus  exquise  et 
la  plus  parfaite  réussisse  jamais  à  concentrer  l'attention  et  l'en- 
thousiasme sur  vos  méditations,  dussiez-vous  les  entremêler  d'a- 
mères  satires  sur  les  Démosthcnes,  les  Cicérons,  les  Mirabeaux, 
dont  nos  rostres  sont  encombrés.  Votre  tribune  à  vous  n'est  pas 
si  élevée ,  si  supérieure  aux  choses  de  ce  monde ,  que  vous  ne 
puissiez  du  haut  de  vos  strophes,  de  vos  tercets  et  de  vos  sixains, 
haranguer  et  pacifier  les  passions  qui  se  heurtent  et  se  déchi- 
rent sur  la  place  publique.  Est-ce  au  Luxembourg  ou  der- 
rière la  statue  de  Condé  qu'il  est  permis  seulement  de  saisir  et 
d'analyser  les  questions  publiques?  Avez-vous  besoin  de  la  pairie 
ou  de  la  députation  pour  accomplir  vos  devoirs  civiques  ? 

Au  reste,  M.  Hugo  nous  promet  un  volume  de  poésies  histo- 
riques et  politiques.  Nous  l'attendons  avec  impatience  à  cette 
nouvelle  épreuve. 

Gustave  Planche. 


Jz^i 


///r/'Cfàerfi 


NOTICE 

stn 
LA  VIE,  ET  LES  OUVRAGKS  DE  HEISRIK  WERGÉLAnI)  , 

POÈTE    NORvéciER. 

La  littérature  moderne  des  nations  septentrionales  a  déjà 
fourni  de  gnuids  noms  à  la  renommée.  Les  harpesqui  retentirent 
des  louanges  d'Odin  ont  repris  la  voix  après  des  siècles  de  si- 
lence; des  chants  nouveaux,  notés  sur  la  même  clef  que  les 
hymnes  de  l'Edda  ,  ont  réveillé  de  nos  jours  les  échos  de  la 
Scandinavie.  De  beaux  génies  se  sont  montrés  dignes  de  re- 
cueillir l'héritage  des  formidables  traditions  que  les  dieux  du 
Nord  ont  laissées  sur  leurs  gigantesques  autels.  On  connaît,  sur 
cette  mythologie  sauvage  ,  un  drame  remarquable  d'un  poète 
suédois,  et  les  fouilles  littéraires  de  la  France  ont  donne  des 
fragmens  de  ce  poème  dont  les  héros  eurent  des  autels  so\is  la 
tente  d'Alaric  et  furent  invoqués  sur  les  ruines  de  Rome. 

Parmi  ceux  qui  ont  le  plus  aidé  à  cette  renaissance  de  la  lit- 
térature du  Nord,  un  jeune  poète,  Henrik  Wergéland,  doit 
être  mis  au  pienu'er  rang.  Bien  i{u'il  soit  encore  ignoré  parmi 
nous ,  il  est  déjà  célèbre  dans  sa  patrie ,  et  son  nom  se  mêle  glo- 
rieusement au  nom  des  OEslincleger  et  des  Ewald.  A  peine  à  la 


première  fleur  de  l'âge,  il  a  déjà  donné  de  nombreux  témoi- 
gnages d'un  génie  fécond  et  nerveux,  et  plusieurs  de  ses  poèmes 
parleront  de  sa  patrie  à  la  postéi  ité. 

Henrik  Wergéland  est  né  à  Eiswold  ,  en  Norvège  ,  dans  la 
ville  même  où  le  général  français  Bernadotte,  aujourd'hui 
Charles  II ,  a  reçu  des  mains  du  peuple  la  charte  constitution- 
nelle de  cette  nation.  Le  père  du  jeime  poète  exerce  à  Eiswold 
les  fonctions  de  ministre  du  cuhe;  poète  lui-même,  il  a  fait  don- 
ner à  son  fils  cette  éducation  sérieuse  qui  a  rendu  si  célèbre» 
les  écoles  de  l'Allemagne. 

Plusieurs  comédie$.ct  une  tragédie  ont  été  le»  premiers  essai» 
du  jeune  Wergéland  ;  plus  tard  il  a  fait  paraître  un  recueil  de 
poésies  lyriques,  et  c'est  là  surtout  que  son  talent  a  pris  im  es- 
sor remarquable.  La  concise  énergie  de  son  style ,  ses  idées  ser- 
rées et  rapides,  sa  manière  opposée  à  celledes  poètes  allemands, 
en  possession  de  donner  le  ton  de  la  poésie ,  ont  fait  regarder 
Henrik  Wergéland  comme  créateur  d'un  genre  à  part ,  comme 
novateur  et  chef  d'école,  k  ce  titre  on  lui  a  prodigué  la  louange 
et  le  blâme ,  et ,  comme  il  arrive  aux  hommes  de  génie  ,  tandis 
que  certains  l'élevaient  trop  haut,  d'autres  le  déprimaient  outre 
mesure;  mais  les  hommes  de  génie  ressemblent  à  ce  héros  de 
l'Iliade  qu'une  main  divine  avait  plongé  dans  le  Styx  :  ib  ont 
reçu  de  la  nature  une  trempe  qui  les  rend  invulnérables  à  tous 
les  traits.  Wergéland  ne  fut  point  arrêté  par  les  efforts  de  ses 
détracteurs  :  il  poursuivit  sa  carrière  et  agrandit ,  par  de  nou- 
velles œuvres  ,  sa  renommée  naissante. 

L  ouvrage  le  plus  remarquable  qu'ait  publié  jusqu'à  ce  jour 
Henrik  Wergéland  est  un  grand  poème  d'un  genre  nouveau 
qui  embrasse  toute  l'étendue  des  destins  de  l'humanité;  ce  poème 
a  pour  titre  :  la  Création ,  l'Homme,  le  Messie  ,  et  il  déroule, 
dans  l'espace  de  sept  cents  pages,  les  tableaux  nombreux  et  va- 
riés de  ces  trois  grandes  époques  de  l'existence  du  monde. 
Avant  que  d'entrer  dans  l'analyse  même  de  l'ouvrage ,  nous 
citwons  un  article  inséré,  par  un  compatriote  de  l'auteur,  dans 
un  journal  norvégien.  M.  Hielm,  un  des  plus  célèbres  députés 
de  la  Norvège,  homme  de  lettres  ,  rédacteur  d'un  journal  des- 
tiné à  répandre  les  lumières  dans  son  pays  ,  s'exprime  ainsi  à 
l'occasion  du  poème  de  la  Création ,  l'Homme ,  le  Messie  : 

«  Sous  ce  titre ,  Henrik  ^^  ergéland ,  le  plus  brillant  et 
»  le  plus  fécond  des  poètes  de  la  Norvège ,  a  donné  au  public 
»  un  ouvrage  aussi  étendu  que  solide.  Les  premiers  travaux  de 
»  ce  jeune  poète  suffisaient  pour  faire  concevoir  ime  haute  idée 
»  de  la  prefondcur  et  de  la  fécondité  de  son  génie.  A  la  variété 
»  de  ses  inspirations,  à  sa  verve  toujours  heiu-euse  à  rendre 
»  les  fantaisies  tantôt  sombres,  tantôt  riantes  de  V humour ,  on 
»  pouvait  reconnaître  qu'il  avait  hérité  de  la  harpe  de  Shaks- 
»  pcare  ;  mais  le  nouvel  ouvrage  que  nous  annonçons  aujour- 
»  d'hui  nous  semble  la  plus  brillante  production  de  cette  litlé- 
»  rature  naissante  de  la  Norvège,  qui  se  développe,  à  travers 
»  raille  obstacles ,  avec  toute  la  force  et  toute  la  hardiesse  de 
»  la  jeunesse.  »  ' 

Une  indication  rapide  des  principales  idées  qui  servent  de 

'  Journal  universet  Non^'i^ien,  qui  a  paru  aa  mois  d'oclobrc  (830, 
tume  I*',  art  ». 


i98 


L'ARTISTE. 


londemcnt  à  l'ouvrage ,  quelques  citations  courtes  et  sans  suite , 
seront  impuissantes  à  faire  concevoir  l'ensemble  gigantesque  du 
poème  de  la  Création.  Tout  ce  qu'il  peut  y  avoir  d'harmonie 
et  de  variété'  dans  un  ouvrage  d'aussi  longue  haleine  ne  se  ré- 
vèle qu'à  la  lecture.  Mais  quelle  que  soit  l'insuffisance  de  la 
critique  à  reproduire  toutes  les  beautés  de  l'ensemble,  la  singu- 
larité de  la  conception,  la  verve  et  l'originalité  qui  régnent  dans 
les  détails  ne  laisseront  pas  de  frapper  vivement.  Ce  poème  est 
jeté  dans  la  forme  dramatique.  Trois  divisions,  dont  la  pre- 
mière comprend  la  création  de  la  terre;  la  seconde,  la  création 
de  l'homme  et  son  histoire  jusqu'au  Messie;  la  troisième,  la 
venue  du  Messie  et  ses  œuvres,  partagent  comme  en  trois  ac- 
tes cet  immense  drame. 

A  la  levée  de  la  toile  ,  le  poète  présente  l'image  de  la  terre 
encore  imparfaite ,  sans  habitans ,  sans  soleil  et  sans  vie.  Dieu 
n'a  point  mis  la  dernière  main  à  son  œuvre.  L'artiste  invisible 
achève  quelque  autre  monde  ,  après  quoi  il  viendra  donner  ses 
Qidrcs  pour  la  future  demeure  de  l'homme.  Or  la  tsrre  est  le 
plus  jeune  des  mondes.  Les  étoiles  brillent  de  toutes  parts  autour 
d'elle,  et  des  multitudes  d'esprits  s'en  vont,  cheminant  de  l'un 
à  l'autre  dans  l'espace.  Leurs  entretiens  remplissent  la  scène;  ils 
parlent  des  merveilles  de  la  création,  ils  font  leurs  conjectures 
sur  ce  monde  nouveau  qui  sm-git  au  centre  de  l'univers ,  et  us 
chantent  les  louanges  de  Dieu.  Mais  Dieu  a  commandé  ses  an- 
ges; les  puissances  créatrices  vont  passer  sur  la  terre  ,  et  la  face 
de  la  terre  va  être  changée.  Le  soleil  paraît  à  l'Orient  :  un  es- 
prit le  gouverne.  Ils  s'en  vont  semant  les  fleurs  et  les  gazons 
dans  les  vallées.  A  leur  approche,  les  plantes  bienfaisantes 
croissent  de  tous  côtés  ,  et  les  animaux  paisibles  jouissent  de 
leur  premier  matin.  L'esprit  qui  règne  dans  l'astre  du  jour  est 
celui  qui  préside  à  la  vie,  au  bien  ,  au  bonheur;  mais  sa  puis- 
sance est  balancée  par  celle  d'un  autre  esprit  qui  règne  dans  les 
ténèbres  de  la  nuit,  et  qui  va  paraître  à  l'Occident.  A  peine  le 
soleil  a-t-il  atteint  le  terme  de  sa  course  que  les  deux  espri^f  se 
trouvent  face  à  face  :  chacun  poursuit  sa  mission.  La  nuit  vient 
couvrir  de  ses  ombres  les  solitudes  enchantées  que  le  jour  inon- 
dait naguère  de  ses  pures  clartés.  Les  poisons  se  cachent  sous 
l'herbe,  filtrent  dans  le  calice  des  fleurs;  les  bêtes  malfaisantes 
parcourent  les  déserts  et  promènent  dans  l'ombre  la  terreur  et  la 
désolation.  L'esprit  qui  règne  sur  la  nuit  est  celui  qui  préside  à 
la  mort ,  au  mal ,  au  malheur.  Les  deux  esprits  se  combattent 
sans  cesse,  et  l'un  se  hâte  de  dévorer  ce  que  l'autre  produit. 

Ainsi  se  conduit  le  premier  acte  du  drame.  Passons  au  second. 
Après  quelque  temps  d'une  lutte  continuelle ,  l'esprit  de  la  vie 
voulut  donner  à  la  terre  une  créature  qui  pût  se  soustraire  à  l'in- 
fluence de  son  ennemi.  «  Je  produirai,  dit-il  à  l'esprit  de  la 
mort,  une  chose  que  tu  n'oseras  pas  détruire;  je  formerai  l'être 
le  plus  parlait  de  la  création  :  cet  être  ce  sera  l'homme.  Le  li- 
mon avec  lequel  je  bâtirai  son  corps  sera  un  sacré  sanctuaire  où 
viendront  habiter  les  esprits  célestes.  »  L'esprit  de  la  mort  ré- 
;)ondit  .  «  Je  mêlerai  des  eprits  de  mal  et  de  ténèbres  aux  purs 
élémens  de  son  ame  ,  et  l'homme ,  comme  tout  le  reste ,  devien- 
dra ma  proie.  » 

Ici  le  j)octe  forme  l'ame  de  l'homme  d'une  réunion  de  bons  et 
de  mauvais  esprits;  et  certes,  quelque  étrange  que  puisse  paraître 


une  semblable  conception  ,  elle  n'a  pas  moins  de  sens  que  les 
systèmes  d'un  grand  nombre  de  métaphysiciens,  et  elle  fournit 
de  plus  au  poète  une  foule  de  rapprochemcas  ingénieux,  rem- 
plis de  charme  et  de  variété.  Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  ac- 
compagner le  chantre  de  la  création  quand  il  visite  les  liçux  oii 
1  humanité  a  laissé  quelque  profond  sotivenir.  Nous  voudrions 
errer  avec  lui  parmi  les  bosquets  de  l'Édcn,  nous  reposer  sous 
la  tente  du  patriarche,  et  contempler  ces  primitives  soHtudes 
qui  s'ouvraient  sans  fin  sur  la  terre  et  dans  les  cienx  aux  re- 
gards étonnés  des  premiers  voyageurs.  Une  scène  du  délu- 
ge ,  que  nous  regrettons  de  ne  pouvoir  citer ,  montre  de 
quelle  manière  nouvelle  le  poète  envisage  des  sujets  si  sou- 
vent traités.  Il  a  vu  sur  le  visage  de  ces  hommes  ,  que  le 
cercueil  mouvant  des  mers  poursuivait  de  rochers  en  rochers, 
jusqu'au  dernier  sommet  des  montagnes,  l'expression  de  la  vertu 
et  du  vice  poussés  à  leur  plus  haut  degré  de  puissance.  Dans 
cette  scène ,  parfois  sublime  ,  l'homme  vertueux  et  l'homme 
dépravé  se  montrent ,  chacun  à  sa  manière,  également  prodi- 
gieux. Déjà  les  vallées  et  les  plaines  sont  cachées  sous  les  vagues; 
la  tempête  règne  de  toute  part  au  cieux  et  sur  les  flots  ;  des 
hommes  sont  rassemblés  ,  à  la  cime  d'une  montagne  ,  autour 
d'un  autel. 

Le  poète  poursuit  et  arrive  à  l'époque  de  la  venue  du  Messie. 
Ici  finit  le  second  acte. 

Les  tableaux  de  la  naissance,  de  la  vie  et  de  la  mort  du  Mes- 
sie remplissent  le  troisième  acte.  L'auteur  ne  considère  point  le 
Messie  comme  dieu  :  Jésus  Chriet  n'est  à  ses  yeux  que  la  na- 
ture humaine  arrivée  à  son  plus  haut  point  de  perfection.  De  la 
venue  du  Messie  date  l'affranchissenient  du  monde.  Ses  doc- 
trines sont  le  type  de  toutes  les  doctrines  qui  tendent  à  faciliter 
parmi  les  hommes  l'établissement  de  la  liberté.  Lorsque  le 
Christ  a  péri,  victime  de  la  fatale  influence  qu'exerce  sur  l'hu- 
manité le  mauvais  principe  ,  lorsque  cette  croix ,  «  sur  laquelle 
se  doit  appuyer  le  monde  ,  »  s'est  élevée  au  sommet  du  Golgo- 
tha  .  tout  est  fini.  Un  chœur  d'esprits  célestes  annonce  que 
l'humanité  marchera  désormais  dans  la  voie  des  lumières  et  de 
la  liberté.  Ici  le  poète  chante  ses  adieux  à  cette  longue  caravane 
des  générations  humaines  qu'il  a  si  long-temps  suivie  à  travers 
les  siècles  et  les  révolutions.  Du  haut  des  rochers  de  la  mon- 
tagne sainte  il  r<  garde  l'errante  famille  des  cnfans  d'Adam  s'é- 
loigner de  lui  pour  jamais,  et  poursuivre  lentement  son  voyage 
sur  cette  route  infinie  oii  l'humanité  cherchera  éternellement 
une  perfection  qui  s'éloignera  toujours. 

Tel  est  le  fond  du  poème.  Nous  connaissons  peu  de  sujets  aussi 
])oétiques;  les  Français  n'en  ont  pas  jusqu'ici  traité  de  sembla- 
bles ;  mais  le  siècle  où  noue  vivons  est  destiné  à  doter  notre  pa- 
trie de  toutes  les  sortes  de  merveilles.  Dans  le  ii;êrae  temps  que 
le  poète  norvégien  écrivait  les  scènes  de  la  Création ,  un  poète 
français  mûrissait  une  idée  gigantesque.  Cette  conception  d'un 
jeune  écrivain,  dont  la  France  commence  à  pressentir  le  génie, 
nousa  rappelé  qiu'lque  chose  du  drame  de  Lt  Création;  mah  si  la 
hardiesse  du  poète  étranger  nous  avait  étonné,  la  supériorité  du 
poète  français  ne  nous  a  point  fait  une  impression  moins  vive.  Le 
sujet  est  envisagé  sous  un  point  de  vue  plus  original  ;  et  le  plan 
se  dessine  avec  plus  do  grandeur;  on  dirait  qu'imc  de  ces  muses 


L'ARTISTE. 


-199 


qui  inspirait  autrefois  les  poètes  Scandinaves  est  venue  sous  le 
beau  ciel  de  la  France  faire  entendre  ,  dans  toute  leur  harmo- 
nie, des  chants  à  peine  articules  au  milieu  des  vents  et  des  fri- 
mas du  Nord.  Nous  ne  voulons  pas  divulguer  le  secret  du  poète. 
Si  nous  venions  à  le  nommer  il  nous  en  voudrait  peut-être  à 
cause  de  notre  impatiente  amitié,  mais  il  nous  suffira,  pour  le 
faire  deviner,  de  dire  qu'il  montre  toujours  autant  de  génie  que 
de  savoir  ,  soit  qu'il  aille,  loin  de  sa  patrie  ,  se  frayer,  après 
le  passage  de  l'auteur  des  Martyrs ,  imo  nouvelle  route  sur  les 
ruines  de  la  Grèce,  soit  que,  du  fond  de  sa  retraite,  il  découvre  , 
à  travers  la  poussière  du  moyeffàgc  ,  une  ancienne  gloire  natio- 
nale cachée  depuis  des  siècles  dans  des  e'popc'es  inconnues. 

Revenons  au  chantre  delà  création.  Hcnrik  Wergcland s'ex- 
prime dans  tout  le  cours  de  son  drame  avec  l'accent  d'un 
homme  passionne  pour  la  liberté.  Un  grand  nombre  de  ses  poé- 
sies lyriques  sont  composées  à  la  louange  de  ceux  qui  l'ont  ser- 
vie. D'autres  célèbrent  les  époques  qu'elle  a  marquées  de  son 
passage.  Nous  citerons  en  ce  genre  un  fragment  d'un  poème 
consacre  à  perpétuer  le  souvenir  de  ces  années  mémorables  ^ui 
changèrent  la  face  de  l'Europe  vers  le  commencement  du  dix- 
neuvièrae  siècle.  On  trouve  dans  ce  poème  les  stances  sui- 
vantes. 

I. 

....  Quel  spectacle  s'offre  à  mes  regards!  Quel  bruit 
frappe  mes  oreilles  !  0  siècle  de  la  libellé  I  quel  symbole  assez 
merveilleux  pourra  conter  à  l'avenir  tes  prodiges  ?  Ou  sont  les 
mains  qui  creusèrent  l'abîme  sans  fond  de  la  chaudière  des 
gèans?  Où  sont  les  mains  qui  suspendirent  aux  nuées  du  ciel 
égyptien  les  hauteurs  de  la  pyramide?  Où  sont-elles  pour  écrire 
ton  histoire  avec  les  gouffres  des  déserts  et  les  rochers  des  mon- 
tagnes ? 

II. 

O  toi ,  que  la  mère  des  âges  enfanta  le  dernier ,  toi  dont  le 
jiassé  prépara  lentement  les  merveilles,  toi  qui  devais  recueillir 
l'héritage  de  six  mille  années,  siècle,  je  te  salue!  Lorequc  la 
main  de  Dieu  t'eut  lûncé  dans  les  temps ,  tu  parus  comme  le 
plus  grand  des  grands  siècles  qui  avaient  précédé  ta  naissance, 
et  ta  tèlc ,  encore  sans  chevelure ,  s'éleva  par-dessus  la  têlc 
chauve  des  siècles  tes  aines.  Tu  vis  à  ton  premier  réveil  deux 
monstres  pleins  de  jours  se  pencher  sur  ton  berceau  ;  Hercule 
gigantesque  des  âges,  tes  bras  écrasèrent  l'un  contre  l'autre 
leurs  fronts  jumeaux  :  la  tyrannie  des  vieux  troues  et  la  tyran- 
nie des  vieux  autels  tombèrent  sans  vie  à  tes  pieds. 


I. 


En  ce  temps-ci  chaque  soleil  qui  se  lève  verse  au  sein  de  l'u- 
nivers de  nouveaux  embrasenicns Les  trônes  s'en  vont  en 

flammes Les  plaintes  inutiles  des  rois  se  perdent  avec  les 

étincelles  de  leurs  ])alais  brùlans....  Les  sceptres  des  tyrans  se 
brisent  entre  leurs  royales  mains .  et  les  couronnes  tombent 
de  leurs  fronts  comme  les  cheveux  blanchis  de  la  tèlc  des  vieil- 
lards. 


IV. 

En  ce  temps-ci  la  course  irrcgolièrc  des  jours  trompe  l'ai- 
guille de  l'horloge  paisible  ;  les  Iwtlemcns  précipités  des  heures 
ressemblent  aux  inég;dcs  pulsations  de  l'artère  agitée  que  la 
fièvre  travaille.  Et  maintenant  donc  que  le  timbre  sonore  cesse 
de  retentir,  que  le  soleil  cesse  de  manjuer  sur  l'antique  cadran 
l'heure  accoutumée!  Seuls  aujourd'hui  le  fracas  des  troncs  l'un 
sur  l'autre  croûlans  et  la  lueur  des  palais  embrases  nous  révé- 
leront les  pas  du  temps! 

V. 

De  sourds  bourdonnemens  se  font  entendre  dans  les  hauteurs 
des  airs;  on  dirait  d'une  mer  agitée  roulant  ses  flots  orageux 
par-dessus  la  tète  des  cités,  dans  la  demeure  des  éclairs  et  des 
foudres.  Un  solennel  écho  porte  ces  bruits  de  montagne  en  mon- 
tagne et  de  royaume  en  royaume ,  d'un  bout  à  l'autre  bout 
de  l'univers.  C'est  le  tocsin  des  nations  qui  sonne  le  bap- 
tême d'un  siècle  nouveau.  Ce  siècle,  que  le  sang  a  régénéré  , 
n'empruntera  point  son  nom  au  nom  d'un  roi  ni  d'un  pontife. 
•Filleul  auguste  des  peuples,  il  sera  baptise  siècle  de  la  liberté! 

Il  ne  nous  reste  plus  qu'un  mot  à  dire  sur  le  poète  nor- 
végien. 

Henrik  Wergcland  a  visité  la  France.  Les  i)rodiges  de  nos 
annales  ont  été  ,  jusqu'au  fond  de  la  Norvège,  exalter  le  nour- 
risson de  la  muse  étrangère,  et  l'arracher  aux  poétiques  souve- 
nirs de  sa  terre  natale.  Nousavons  connu  l'illustre  voyageur;  plus 
d'unefois  nous  avons  été  son  guidesurlescheminsde  notre  patrie. 
N'est-ce  pas  un  devoir  pour  nous  de  lui  servir  aujourd'hui  d'in- 
terprète auprès  de  cette  France  dont  gous  lui  faisions  jadis  ad- 
mirer  les  merveilles?  Si  nous  avons  eu  assez  de  bonheur,  mal- 
gré toute  notre  insuffisance ,  pour  faire  deviner  son  génie , 
l'héritier  des  bardes  Scandinaves  n'aura  point  quitté  les  rivages 
de  la  France  sans  remporter  dans  sa  patrie  un  laurier  de  la  pa- 
trie de  Racine. 

V.  DE  Castelpers. 


ÎVcimc  Dramatique. 


Quand  approche  la  fin  de  l'année,  les  administrations  théâ- 
trales se  hâtent  de  vider  leurs  cartons  par  ordre  d'ancienneté, 
et  alors  débordent  de  toutes  parts  drames ,  comédies ,  vaude- 
villes ,  se  poussant,  se  succédant  avec  une  telle  rapidité  que  les 
sifflets  de  la  veille  se  confondent  avec  les  applaudissemens  du 
lendemain.  Est-il  assez  de  spectateurs  pour  ce  torrent  de  pièces 
quelquefois  bonnes  et  souvent  mauvaises?  Les  feuilletons  de 
journaux  ne  suffisent  plus  à  les  contenir  ,  et  les  plumes  se  bri- 
sent d'ennui  ou  de  lassitude  lorsqu'il  faut  enregistrer  dix  chutes 
contre  un  succès.  Les  répertoires  de  théâtre  ne  sont  plus  que 
des  caUicombes. 

Les  mois  de  novembre  et  de  décembre  apportent,  comme  tou- 


200 


L'ARTISTE. 


jours,  un  énorme  tribut  aux  nécrologies  dramatiques,  etV artiste 
est  forcé  de  remuer  la  cendre  des  semaines  passées.  Heureux  si 
quelques  vivans  se  portent  bien  dans  cette  collection  posthume 
d'enfans  morts-nés. 

L'Académie  royale  de  Musique  peut  s'endoimir  sur  sa  caisse 
sonnante,  au  bruit  uniforme  des  bravos  adrairatifs ,  chaque  fois 
que  Robert-le- Diable  se  montre  entouré  des  prestiges  de  la 
féerie  scénique,  de  la  danse  et  de  la  musique.  M.  Sosthènes ,  le 
fameux  chargé,  qui  voulait  par  programme  ordonner  des  opéras 
historiques  nationaux ,  avait  prophétisé  Rohert-le-Diable. 

Le  Théâtre-Français,  qui  montait  jadis  laborieusement  trois 
ouvrages  par  année  ,  se  ravise  aux  conseils  de  M.  Taylor  ,  vé- 
ritable artiste,  ne  vivant  que  pour  l'art.  M.  Escousse  ,  tout 
jeune  auteur  de  Farruck-le-Maure ,  nous  a  donné  une  tragé- 
die en  cinq  actes  et  en  vers  que  nous  avons  reçue  comme  accou- 
tumés à  de  pareils  présens.  Il  y  a  pourtant  de  la  poésie  et  du 
drame  dans  Pierre  III,  déclamation  froidement  horrible  sur 
les  déportemens  de  Catherine  de  Russie,  qui,  avec  l'aide  d'Or- 
loffson  amant,  se  défait  de  son  mari  pour  prévenir  le  divorce 
et  la  punition  de  ses  deliauches.  Par  malheur  ,  ces  Moscovites  , 
ont  tour  à  tour  deux  ou  vingt  pieds  de  hautj  ce  ne  sont  pas  les 
héros  de  Corneille. 

Le  Theatie-Italien  a  repris ,  au  moyen  du  début  de  made- 
moiselle Rairabaux  ,  Vllaliana  m  ^Zgm  .  que  l'absence  de 
mademoiselle  Pesaroni  avait  laissé  reposer.  Mademoiselle  Raim- 
baux,  fille  de  madame  Gavaudan  et  élève  de  Garcia,  a  reçu  de 
sa  mère  une  voix  flexible,  agréable,  et  de  son  maître  une  mé- 
thode excellente  5  elle  prononce  seulement  l'italien  comme  une 
Française  qui  l'a  étudié  dans  Feneroni.  Cet  opéra,  monté  avec 
soin  etdélivré  de  Bordogny,  ne  vieillit  pas  et  peut  passer  pour 
nouveau  avec  Rubini ,  Stintini  et  le  très-p!aisant  Graziani.  Le 
goût  ne  change  en  musique  que  deux  ou  trois  fois  par  siècle. 

Le  Gymnase  est  tout  Scribe  :  le  bienheureux  Scudcri  n'en- 
fantait tous  les  mois  qu'un  volume;  M.  Scribe  produit  plusieurs 
pièces  empreintes  de  son  cachet  fin  et  spirituel,  de  petits  bijoux 
qu'il  enchâsse  et  polit.  M.  Scribe  a  fait  un  genre  par  forfait  et  à 
échéance;  on  s'aperçoit  que,  des  que  le  fertile  auteur  se  repose, 
le  caissier  se  repose  aussi. 

Le  io/>rareo  est  une  femme,  la  signora  Guimbardini,  qui 
s'introduit  sous  des  habits  d'homme  chez  un  cardinal  romain 
pour  obtenir  de  sa  sainteté  un  ordre  de  deliut.  Elle  retrouve 
dans  cette  pieuse  maison  son  mari,  qu'elle  avait  cru  assassiné 
par  des  voleurs.  Ce  bon  époux  voit  sa  moitié  protégée  par  un 
prince  de  Forli ,  et  pense  comme  Candide  que  tout  est  pour  le 
mieux.  M.  Scribe  s'est  adjoint  M.  Mélesville  pour  un  succès 
de  gros  rire.  Le  Luthier  de  Lisbonne  a  été  préparé  mysté- 
rieusement ,  et  les  noms  réunis  de  MM.  Scribe  et  Bavard  ne 
promettaient  pas  un  médiocre  succès.  Les  amis  de  don  Miguel 
ont  riposté  par  une  cabale  à  des  peintures  de  mœurs  flagrantes, 
à  de  l'esprit  prodigué  ,  à  une  intrigue  habilement  nouée.  Le 
monstre  du  Portugal  remplit  ce  drame  de  son  absolutisme 
amusant  et  odieux.  Bouffé  a  été  moins  comique  encore  que  co- 
médien; mademoiselle  Léontine  Fay  est  une  vignette  anglaise 
vivante. 

Le  théâtre  des  Nouveautés  est  entré  franchement  dans  la  car- 


rière de  l'opéra-comique;  adieu  le  pastiche  et  la  castilblazade; 
voxi  de  la  musique  mignarde,  gentille  et  parlante.  M.  Adam  a 
bien  développé  les  situations  fournies  par  M.  Desnoyers.  Casi- 
mir, ancien  officier  de  la  garde  impériale  ,  dirige  l'apprentis- 
sage amoureux  d'un  innocent  qui  courtise  à  la  fois  l'argent  d'une 
vieille  et  les  yeux  d'une  jeune  ;  il  découvre  que  la  jeune  est  sa 
fille  naturelle,  et  il  expie  ses  péchés  en  épousant  la  vieille,  en 
mariant  son  élève.  Deux  mariages ,  ce  n'est  pas  trop  pour  un 
opéra-comique. 

Le  théâtre  du  Palais-Royal,  qui  procède  du  Gymnase,  est 
à  peu  près  le  seul  spectacle  où 4e  vrai  rire  s'épanouisse;  c'est 
une  rude  tâche  que  de  donner  à  rire  tous  les  jours  pendant 
quatre  heures.  Les  deux  Novices  de  MM.  Bayard  et  Warner 
est  une  cinquième  ou  sixième  contre-épreuve  de  la  Correspon- 
dance de  Clément  XIV  et  Carlo  Bertinazzi;  mais  la  der- 
nière vaut  mieux  que  les  premières ,  et  M.  Latouche  ne  se 
plaindra  pas  d'être  mis  en  pièces. 

Le  bon  Desaugiers  faisait  des  chansons  dans  un  temps  où 
on'  chantait  au  dessert  :  M.  Mathieu  est  un  singulier  homme 
qui  ne  fait  rien  comme  tout  le  monde  parce  qu'il  fait  mieux  ; 
il  est  maire  ,  secourt  les  pauvres ,  prêche  la  morale ,  refuse  la 
croix  d'honneur ,  adirfinistre ,  est  aimé,  et  prouve  enfin,  en  con- 
trefaisant le  mort ,  qu'on  le  regrettera  peu  malgré  tout.  M.  Bra- 
zier  ,  qui  chantait  avec  Desaugiers,  ne  déchante  pas  encore  ,  et 
ses  couplets  ont  un  parfum  de  Caveau  moderne. 

La  Gaîté,  ou  le  Corneille  du  mélodrame  ne  s'endort  pas, 
nous  ménage  des  |)laisirs  pour  les  étrennes ,  et  prend  patience 
avec  Seize  ans  et  mademoiselle  Vcrneuil. 

Le  Cii-que-Olympique  a  des  chevaux  qu'on  applaudit  sans 
cesse.  Les  Seranos  sont  des  montagnards  espagnols  qui  ont 
comploté  de  surprendre  les  Français  pendant  le  Te  Deum 
de  la  fête  de  l'empereur  à  Malaga  ;  mais  force  reste  à  la  loi  , 
comme  dit  le  ministère,  et  les  Français  sont  victorieux.  La  Vie 
d'un  cheval  n'est  qu'une  admirable  idée  jetée  aux  bêtes. 

Vingt-neuf  pièces  ont  férié  presque  chaque  soir  du  mois  der- 
nier. Décembre  nous  en  promet  davantage  ;  c'est  le  choléra- 
morbus  dramatique. 


—  Lo  bibliophile  Jacob  possède  au  plus  haut  degré  cette 
bonhomie  de  conteur  qui  plaît  à  tous  les  âges;  aussi  après  avoir 
dramatisé  son  érudition  historique  à  l'usage  des  gens  du  monde, 
il  en  garde  quelque  chose  pour  les  enfans ,  et  cette  jeunesse 
qu'il  voudrait  studieuse  à  son  image.  Les  Contes  du  biblio- 
phile Jacob  à  ses  petits-enfans  paraîtront  le  i5  chez  Louis 
Janet,  rue  Saint -Jacques,  n"  55,  formant  deux  gros  volumes 
avec  vignettes  coloriées  et  gravures  sur  bois.  Ce  livre,  instruc- 
tif et  amusant  à  la  fois,  que  le  bibliophile  nous  offre  en  étrennes, 
rcnfenne  la  peinture  fidèle  de  trois  siècles  du  moyen  âge,  re- 
présentées par  les  mœurs  des  jeunes  princes  de  France.  Nous 
rendrons  compte  de  cet  ouvrage  original  que  les  enfans  ne  liront 
pas  seuls,  malgré  son  titre. 


I 


I 


L'ARTISTE. 


20i 


6mui-:Hrts. 


DU  MINISTERE  ET  DE  LA  COUR 

COiNSIoin^S    DANS    LEURS    nAPPOUTS    AVKC    LES    ARTS. 

La  division  confiée  aujourd'hui  a  M.  Hippolyte  Royer- 
Collard  doit  être  prochainement  réunie  a  l'intendance  de 
la  liste  civile.  Il  paraît  que  c'est  une  affaire  définitive- 
ment conclue.  M.  d'Argout  n'a  pu  réussira  retenir  dans 
ses  attributions  celte  portion  si  importante  de  son  minis- 
tère. La  science ,  la  littérature  et  les  arts  seront  décidément 
soustraits  aux  formes  ordinaires  et  naturelles  de  l'admi- 
nistration . 

Ce  déplacement  de  pouvoir,  la  protection  substituée  a 
l'encouragement,  la  faveur  prenant  la  place  du  droit,  le 
placet  au  lieu  de  la  pétition ,  est  quelque  chose  de  plus 
qu'un  simpletraitde  plume.  Sitoutesles  conséquences  de 
cette  décision  devaient  se  réduire  a  la  suppression  d'un 
chapitre  dans  l'Almanach  royal ,  nous  ne  prendrions  pas 
même  la  peine  d'en  parler  ;  mais  le  résultat  de  cette  me- 
sure présente  plusieurs  inconvéniens  qu'il  importe  de  si- 
gnaler. 

Est-ce  au  Roi,  est-ce  au  ministre,  qu'il  appartient  de 
vivifier  la  science ,  la  littérature  et  l'art  ?  Est-ce  h  la  cour, 
est-ce  il  l'administration  que  les  savans  et  les  artistes  doi- 
vent demander  de  légitimes  eucouragemens? 

On  a  judicieusement  rappelé  ailleurs  que  tous  les  grands 
travaux  de  l'empire  avaient  été  ordonnés  par  l'état ,  et 
jamais  par  la  cour.  Cette  première  considération ,  si  spé- 
cieuse qu'elle  puisse  d'abord  paraître,  ne  résoudrait  pas 
la  question  ;  car,  on  le  sait ,  Napoléon  a  pu  dire  comme 
Louis  XIV:  l'etut  c'estmui.  Depuis  1799  jusqu'en  18-14 
il  n'y  a  pas  eu  en  France  d'autre  volonté  que  la  sicinie. 
Tant  qu'a  duré  sa  domination  souveraine,  il  s'est  rencon- 
tré des  aptitudes  spéciales  qu'il  .savait  choisir  et  qu'il 
pliait  a  l'exécution  de  .ses  projets;  mais  il  dispensait  du 
discernement  et  de  la  pensée  tous  les  hommes  qu'il  em- 
ployait comme  de  simples  iustrumens. 

La  restauration  a  suivi  d'^iutres  voies  :  elle  a  gardé 
l'organisation  impériale,  mais  elle  a  nettement  distingué 
ce  qui  se  coi^fondait  sous  l'cnipire,  a.  savoir  :  le  ministère 
et  la  cour,  le  pouvoir  responsable  et  le  pouvoir  souverain. 
Vraiment,  il  faut  le  dire,  ce  n'a  pas  été  sa  faute  si  M.  Gros 
n'a  pas  retrouvé  pour  ses  hauts  laits  la  ven  e  et  le  génie 

TOME   II.      20*   LIVRAISON. 


qu'il  avait  prodigués  pour  le  rx)usulat  et  pour  l'empire. 
C'est  tout  simplement  que  la  prise  mimo<Iraroatique  du 
Trocadéro,  et  la  promenade  militaire  de  Morée  ne  con- 
tenaient pas  la  même  sève  de  poésie  et  d'inspiration 
([WAboiikir  niJafa.  Et  puis  M.  Gros  avait  fait  son  temps. 
Sa  coupole  de  Sainte-Geneviève  est  a  ses  premières  et 
ardentes  inventions  à  peu  près  comme  l'explication  sym- 
bolique de  la  Jérusalem  est  a  la  Jérusalem  elle-même. 

Mais  il  ne  faut  pas  oublier  la  générosité  fastueuse,  quoi- 
que aveugle  et  irréfléchie,  de  la  restatiration,  pour  les  ma- 
gnificences et  les  fantaisies  de  l'art.  C'est  "a  la  restaura- 
tion que  nous  devons  le  Musée  italo-grec,  le  Musée  Egyp- 
tien. Si  le  bon  sens  et  le  goût  avaient  prc-sidé  il  la 
création  de  ces  deux  Musées;  si,  au  lieu  d'aller  choisir 
pour  décorer  les  salles  du  Louvre  l'inventeur  mesquin 
de  l'arc  du  Carrousel  et  du  mmuiment  de  la  rue  d'An- 
jou ,  misérables  copies  de  quelques  lamljeaux  d'antiquité 
mal  compris  et  mal  cousus,  on  avait  apj)elé  M.  Vi.sconti , 
M.  Fedel  ;  si,  au  lieu  de  confier  l'exécution  des  plafonds 
et  des  voussures  à  MM.  Allaux  et  Picot,  on  eût  appelé 
après  MM  Ingres  et  Eugène  Devéria,  qui  seuls, 
entre  tous  ,  ont  doté  la  France  de  deux  belles  pages, 
pour  l'embellissement  et  la  décoration  de  ces  salles , 
MM.  Delacroix  etChampmartin;  si,  au  lieu  de  badigeon- 
ner cinquante  pieds  carrés  avec  cette  absurde  allégorie  : 
Les  villes  de  l'Italie  venant  supplier  la  terre  de  les  recou- 
vrir jusqu'à  ce  que  la  France  soit  venue  les  explorer, 
ont  eût  prié  l'auteur  du  Justinien  et  du  Massacre  de 
Scia ,  et  le  peintre  a  qui  nous  devons  le  Massacre  des 
Innocens,  aujourd'hui  oublié  dans  quelque  galerie  obscure 
de  Vereailles  ;  si ,  au  lieu  de  dispo.ser  et  d'ordonner  les 
grisailles  et  les  portes  d'après  les  dessins  de  M.  Percier , 
on  eût  consulté  MM.  Chenavard ,  Moine  et  Triqueli , 
si  on  eût  laissé  pleine  liberté  h  mademoiselle  de  Fan  veau  , 
le  Musée  Charles  X  serait  luie  admirable  galerie. 

La  mesquinerie  boiu'geoise  de  ces  travaux,  opposée  aux 
millions  qui  sont  venus  s'y  engloutir,  ne  doit  jms  fermer 
nos  yeux  sur  la  réelle  générosité  de  la  dépense;  et  sans 
doute  nous  ne  pouvons  pas  raisonnablement  espérer  que 
les  Chambres,  élues  et  constituées  comme  elles  le  sont, 
arrivent,  d'ici  "a  quelques  années,  a  voler  de  semblables 
entreprises. 

La  liste  civile  de  Louis  XVIII  et  de  Charles  X  a  fait 
pour  les  arts  de  grands  sacrifices,  aveuglément,  à  l'é- 
tourdie, sans  sagesse  et  sans  goût  :  ma  is  elle  n'a  pas  regretté 
l'or  qui  allait  se  convertir  en  tableaux  ou  en  statues  II 
faut  déplorer  la  pauvreté ,  la  gaucherie  et  la  raideup-dS^ 
statues  placées  sur  le  pont  de  la  Bei'oltition ;  mais>|rVtar 
bi-e  a  été  noblement  prodigué  ;  et  tant  pis  si 
Jean  Goujon  ne  se  sont  pas  retrouvés  au  mom 
avait  besoin  d'eux;  tant  pis  si,  a  défaut  de  ces 


202 


L'ARTISTE. 


biles  génies,  la  cour  n'a  pas  su  distinguer  ceux  qui  pro- 
mettaient de  niarclier  sur  leurs  traces. 

H  faut  donc  le  dire,  si  la  cour  et  le  ministère,  sous  la 
restauration ,  n'ont  pas  enfanté  de  prodiges  dans  les  arts , 
c'est  que  les  lumières  et  le  goût  leur  ont  manqué  ;  mais 
la  faute  ne  saurait  être  attribuée  a  la  parcimonie.  Bornons- 
nous  à  rappeler  que  les  six  cent  mille  francs  de  l'Inté- 
rieur se  partageaient,  comme  une  curée,  entre  les  fauteuils 
de  l'Institut;  les  fauteuils  prenaient  ensuite  le  ciseau  ou 
le  pinceau,  selon  leur  force  ou  leur  épuisement ,  et  me- 
naient, vaille  que  vaille,  a  une  fin  ttUe  quelle  les com- 
mandes  qu'ils  avaient  accaparées. 

Le  gouvernement  représentatif,  renouvelé  comme  il 
l'est  aujourd'hui,  avec  les  principes  qu'il  veut  fonder  et 
dont  il  n'a  pas  encore  épuisé  la  discussion ,  traversera  fa- 
talement bien  des  années  encore  avant  de  trouver  les  loi- 
sirs et  la  paix  dont  les  arts  ne  peuvent  se  passer  ;  loisirs 
vrais  et  calmes,  paix  sérieuse  et  pleine  de  fantaisies  et  de 
caprices,  que  nous  n'avons  pas;  et  quand  les  aurons-nous? 

Or,  aujourd'hui,  que  propose-t-on  et  qu'a-t-on  ré- 
solu relativement  aux  arts?  D'escamoter  l'état  au  profit 
de  la  cour,  d'imposer  silence  "a  la  volonté  du  ministre 
pour  ne  laisser  plus  subsister  que  le  caprice  du  monarque 
ou  des  courtisans  qui  l'entourent. 

Ici ,  comme  on  le  voit,  ni  l'empire  ni  la  restauration  ne 
sauraient  résoudre  la  question  ;  car  ni  l'Empereur  ni  les 
deux  rois  que  la  mort  et  les  orages  politiques  ont  enle- 
vés n'ont  apporté  sur  le  trône  les  mêmes  dispositions  et 
les  mêmes  habitudes.  Napoléon  ne  gardait  rien  pnur  lui 
et  ne  se  réservait  aucune  pompe  théâtrale  "a  laquelle  la 
nation  ne  fût  conviée  pour  en  jouir  ;  la  branche  aînée  des 
Bourbons  avait  ses  plaisirs  et  nous  laissait  les  nôtres. 

Un  exemple,  dont  la  publicité  n'a  pas  encore  fait  jus- 
tice, je  ne  sais  trop  pourquoi,  un  exemple  récent  mon- 
trera clairement  les  munificences  qu'on  nous  prépare.  Le 
CromweU,  dont  nous  ne  voulons  pas  ici  discuter  le  mé- 
rite, le  CromweU  avait  été  commandé  parle  ministère 
des  travaux  publics  ;  est-ce  au  Luxembourg  ou  au  Palais- 
Royal  qu'il  sera  placé?  Le  livret  est  la  pour  donner  a 
notre  assertion  toute  l'authenticité  possible.  Le  CromweU 
a  été  du  goût  du  Roi ,  et  il  l'a  mis  dans  sa  galerie.  M.  De- 
laroche  a  fait  ses  conditions  comme  il  les  devait  faire,  et 
il  a  eu  raison  ;  nous  ne  voidons  ni  ne  pouvons  le  blâmer. 
Les  Moissonneurs  de  Robert  n'iront  pas  non  plus  au 
Luxembourg ,  le  Roi  les  a  choisis  et  triés  pour  sa  galerie. 

Est-ce  donc  Ta  le  sort  qu'on  réserve  à  nos  plaisirs  les 
plus  élevés?  Dieu  merci.  Napoléon  ne  mettait  pas  ses  ba- 
tailles aux  Tuileries  et  nous  laissait  les  regarder  ;  il  ne 
fermait  pas  aux  curieux  l'accès  des  chefs-d'œuvre  qui  se 
multipliaient  sons  ses  pas. 

Mais  si  une  fois  le  ministère  n'a  plus  voix  délibéra- 


tive,  si  la  cour  décide  souverainement  et  sans  appel,  le 
Roi  choisira  pour  ses  galeries  le  meilleur  de  nos  salons 
et  ne  nous  laissera  que  les  tableaux  et  les  statues  dont  il 
ne  voudra  pas. 

Quant  "a  la  question  de  caprice,  elle  ne  vaudrait  pas 
la  peine  d'être  soulevée  si  nous  vivions  an  temps  de 
Léon  X  ou  de  Jules  II  ;  mais  le  goût  des  arts  est  aujour- 
d'hui une  faculté  tellement  exceptionnelle,  tellement  rare 
dans  tous  les  rangs  de  la  société,  qu'on  ne  doit  jamais 
courir  les  chances  du  goût  royal,  ni  surtout,  comme  nous 
l'avons  montré  précédemment,  s'exposer  "a  subir  les  con- 
séquences de  son  choix. 

Nous  résumerons  toutes  nos  réflexions  en  une  seule  : 
il  faut  que  la  nation  délibère  et  veuille  par  l'organe  de 
ses  députés  et  des  ministres,  et  qne  la  couronne  limite 
sa  volonté  aux  choses  de  son  usage  ;  que  le  Roi  peuple 
comme  il  l'entend  ses  galeries,  mais  qu'il  nous  laisse  les 
nôtres  et  qu'il  ne  les  dépeuple  pas  pour  caresser  ses  goûts. 

Gustave  Planche. 


VUE  COLORIEE 


LA   CATHEDRALE  DE  LIMBURG. 

Nous  donnons  aujourd'hui  'a  nos  lecteurs  une  réduction 
fidèle  de  ce  grand  dessin  'a  l'aquarelle ,  contre  lequel  le 
jury  de  peinture  prononça  a  l'exposition  dernière  un  arrêt 
que  [Artiste  s'efforça  vainement  de  faire  casser  (  Voyez 
notre  numéro  du  12  juin.)  L'auteur,  M.  Daniel  Ramée,  a 
bien  voulu  présider  lui-même  a  l'exécution  de  ctfac  si- 
mile  de  son  ouvrage.  Peut-être  quelques  mots  de  commen- 
taire ne  sembleront-ils  pas  inutiles  pour  faire  apprécier 
le  mérite  tout  historique  qui  s'unit  dans  ce  dessin  à  l'ef- 
fet pittoresque. 

Ce  n'est  que  depuis  la  dernière  moitié  du  seizième  siècle 
environ  que  nos  églises  ont  été  revêtues  intérieurement 
de  ce  triste  enduit  grisâtre,  de  cette  robe  pâle  et  décolorée 
qu'on  nomme  badigeon.  C'est  une  malheureuse  invention 
du  protestantisme.  Au  risque  de  paraître  intolérant,  il 
faut  lui  faire  ici  son  procès.  Jamais  l'idée  de  couvrir  tout 
l'intérieur  d'un  vaste  vaisseau  d'une  seule  teinte  plate  et 
uniforme ,  et  de  rendre  ainsi  confuses  et  indistinctes  toutes 
les  séries  diverses  d'ornemens  architecturaux,  jamais  cette 
idée  froide  et  prosaïque  ne  serait  venue  k  ces  catholiques 
héritiers  des  traditions  de  la  croisade,  imitateurs  de  Rome 
et  de  l'Orient ,  qui  par  horreur  pour  les  teintes  unies  et  les     ^ 


4 


B 


L'ARTISTE. 


2C-3 


effets  monotones  ne  permettaient  pas  même  a  la  lumière 
du  soleil  d'entrer  toute  nue  dans  leurs  habitations,  et  la 
forçaient  a  briser  ses  rayons  "a  travers  un  semis  de  petits 
morceaux  de  verre  de  toutes  les  cotdeurs.  Grâce  à  ce  ca- 
tholicisme tout  oriental  de  souvenirs  et  d'habitudes ,  les 
sanctuaires  de  la  divinité  étaient  dans  tout  l'Occident  res- 
plendissansd'oret  decoidenrs:  toutes  les  églises  sansexcep- 
tion  étaient  peintes  depuis  le  sol  jusqu'au  faîte  :  seulement 
selon  l'importance  de  l'édifice  et  lafortune  des  desservans, 
ces  peintures  étaient  plus  ou  moins  riches,  plus  ou  moins 
recherchées.  Dans  les  cathédrales,  dans  les  églises  de 
grands  collèges  ou  de  grandes  abbayes,  l'or  était  prodigué 
et  les  couleurs  les  plus  fines,  les  enduits  les  plus  délicats 
recouvraient  les  murailles  dans  toute  leur  hauteur.  Pour 
les  chapelles  et  les  petites  églises  quelques  couches  de 
vert,  de  bleu,  de  rouge  étaient  appliquées,  selon  les  règles 
et  les  canons,  sur  telles  et  telles  parties  de  l'édifice.  Mais 
riche  ou  pauvre,  grande  ou  petite,  aucune  église  n'était 
livrée  au  culte  sans  que  ses  parois  n'eussent  été  revêtues  de 
couleurs.  On  eût  cru  faire  injure  "a  Dieu  en  lui  consacrant 
une  maison  laissée  toute  nue  et  sortie  toute  grossière  de 
la  main  des  maçons.  Sous  peine,  de  lèse  catholicisme , 
jamais  clergé  n'eût  officié  sous  des  voûtes  et  des  murailles 
blanches. 

Mais  lorsque  le  protestantisme  vainqueur  eut  fait  son 
tour  de  France;  lorsque  toutes  nos  villes  presque  sans 
exception  eurent  subi  la  visite  plus  ou  moins  passagère 
des  bandes  huguenotes ,  les  pauvres  églises  se  trouvèrent 
dépouillées  de  leur  l>rillaut  costume,  et  comme  envelop- 
pcesdans  unmornc  linceul. Les  huguenots  avaient,  comme 
on  sait,  l'Iiorreur  des  saints  et  de  tous  les  habitans  subal- 
ternes du  paradis  :  ils  fusillaient,  décapitaient,  martyri- 
saient leius  statues  de  pierre  ;  ils  grattaient ,  barbouil- 
laient, déchiquetaient  leurs  images  coloriés.  Guerre  h 
mort  à  tout  ce  qui  n'était  pas  abstrait,  à  tout  ce  qui  était 
symbolique  et  imagé.  Un  culte  sans  cérémonies,  un  temple 
sans  peintures,  sans  statues,  une  vraie  grange,  les  quatre 
murs  et  un  toit,  voila  ce  qu'il  fallait  "a  ces  hommes  aus- 
tères, "a  ces  esprits  froids  et  ennemis  de  l'imagination, 
auxquels  la  France  malgré  leur  courage  et  leurs  vertus  ne 
voulut  jamais  se  soumettre. 

Toutefois,  après  qu'ils  curent  ainsi  défiguré  presque 
toutes  nos  églises,  après  qu'ils  en  eurent  effacé  a  demi 
toutes  les  peintures,  les  catholiques  redevenus  maîtres  du 
terrain  ne  furent  ni  assez  riches  ni  assez  bien  inspirés 
pour  rétal)lir  leurs  temples  dans  leur  ancienne  splendeur. 
Le  prosaïsme  est  contagieux;  le  goût  de  l'abstrait  et  du 
décoloré  n'était  pas  la  maladie  des  seuls  protestans,  il 
était  devenu  peu  à  peu  la  maladie  du  siècle.  L'imitation 
des  classiques  en  littérature  avait  éteint  l'imagination  et 
les  couleurs  nationales  :  un  je  ne  sais  quoi  de  demi- réforme 


empêcha  les  catholiques  vainqueurs  de  rétablir  les  an- 
ciennes peintures  de  leurs  églises.  De  la  le  badigeon ,  es- 
pèce de  mezzo  termine  entre  la  couleur  et  rien  ,  destiné  a 
cacher  les  dévastations  du  vandalisme. 

Depuis  ce  temps ,  c' est-a-dire  depuis  Louis  XIII ,  le 
badigeon  est  entré  dans  les  mœurs ,  il  est  devenu  loi  de 
l'église.  L'ambition  de  tous  les  curés,  l'utopie  de  tous  les 
marguilliere,  c'est  d'amasser  assez  d'oboles  pour  donner  à 
leurs  murailles  une  nouvelle  chemise,  c' est-a-dire  pour 
ajouter  une  septième  ou  huitième  couche  de  badigeon  a 
celles  qui  depuis  la  défaite  du  protestantisme  sont  venues 
s'entasser  l'un  sur  l'autre  et  encroûter  tous  les  détails  de 
l'architecture.  Tel  est  en  effet  un  des  heureux  effets  du 
badigeon  :  il  s'introduit  dans  toutes  les  parties  creuses  et 
é vidées  et  il  y  forme  mastic  ,  si  bien  que  la  dentelle  la  plus 
finement  ouvragée  par  un  ciseau  du  quinzième  siècle  de- 
vient, après  deux  ou  trois  couches  de  cet  aimable,  enduit 
une  espèce  de  bloc  informe  et  incompréhensible.  Pour  re- 
médier a  cet  inconvénient,  quelques-uns  se  sont  avisés  de 
laver  les  églises  au  lieu  de  les  blanchir,  et  de  les  débarras-^ 
ser  de  leurs  couleurs  en  ramenant  la  pierre  a  son  état  pri- 
mitif de  nudité.  Ceux-là  étaient  un  peu  moins  barbares  : 
mais  personne  n'a  conçu  la  belle,  la  grande  idée  de  réta- 
blir une  église  dans  son  éclat,  dans  sa  parure  primitive  ; 
personne  n'a  songé  qu'au  lieu  d'effacer  ou  de  voiler  les 
anciennes  couleurs,  il  fallait  les  faire  revivre. 

Le  dessin  que  nous  donnons  fera  juger  en  miniature  de 
l'admirable  effet  que  produisait  cette  peinture  inlérieuie, 
et  combien  un  temple  ainsi  orné  était  plus  majestueux , 
plus  solennel ,  plus  digne  de  la  divinité,  que  nos  grandes 
halles  où  on  l'encense  aujourd'hui.  Il  appartiendrait  à 
notre  époque  si  intelligente ,  si  propre  à  tout  renouveler, 
comme  à  tout  innover,  de  faire  quelques  essais  en  grand 
de  ces  admirables  décorations  architecturales.  Si  ce  n'était 
dans  des  églises ,  au  moins  dans  d'autres  édifices  publics  ; 
car  il  ne  manque  pas  de  grands  vaisseaux  où  le  pincet.u 
du  décorateur  pourrait  ressusciter  les  merveilles  du  moyen 


âge. 


A  la  vérité,  c'est  surtout  dans  les  édifices  sacrés  que  ces 
peintures  monumentales  ont  produitleur  plus  grand  effet  : 
des  traditions  hiératiques  fixaient  l'emploi  de  telles  ou 
telles  couleurs  jwur  telles  ou  telles  parties  du  monu- 
ment ,  et  de  \ti  résultait  une  ordonnance  harmonieuse  et 
symétrique  que  le  simple  caprice  des  artistes  n'aurait 
jamais  su  atteindre. 

Le  dessin  de  M.  Ramée  reproduit  avec  une  fidélité 
scrupuleuse  cette  distribution  de  couleurs  telle  qu'elle 
était  consacrée  au  treizième  siècle.  Malgré  le  cliquetis  de 
tant  de  tons  crus  et  tranchés ,  il  a  su  répandre  de  l'har- 
monie dans  l'ensemble  :  nous  devons  faire  aussi  observer 
que  presque  toutes  les  teintes  jaunes  sont  en  or  dans  le 


mi 


L'ARTISTE. 


flessin  original ,  ce  qui  est  d'un  effet  beaucoup  plus  pi- 
quant, et  ce  qui  donne  une  idée  encore  plus  vraie  de  la 
décoration  de  ces  belles  églises  avant  que  le  vandalisme 
ptiis  ensuite  la  mode  fussent  venus  les  dépouiller. 

L.  V. 


CiUmiturf, 


PORTRAITS   ET   CARACTERES  CONTEMPORAINS. 


V. 


S^'M. 


^(tmiriÉ  t)aiiJ 


S<è,n 


Je  ne  veux  rien  ajouter  au  magnifique  récit  de  M.  Bal- 
lanche  :  je  n'ai  rien  a  dire  pour  expliquer  ce  mystère.  Je 
connais  des  hommes  qui  ont  voté  h  la  Convention.  J'en 
sais  qui  ont  balbutié.  J'en  sais  aussi  qui  sont  demeurés 
sans  voix ,  et  qui ,  au  moment  de  conclure  le  drame  qu'ils 
avaient  commencé,  ont  reculé  devant  le  dénouement  iné- 
vitable et  fatal  ;  ma;s  je  n'ai  pas  la  clef  de  l'énigme  su- 
blime proposée  a  notre  curiosité  paresseuse  par  l'auteur 
de  la  Palin°énesie  :  si  quelqu'un  la  pouvait  donner,  ce 
serait  Nodier  peut-3tre,  l'homme,  aujourd'hui  vivant,  qui 


a  recueilli  la  plus  riche  moisson  d'anecdoles  passionnées 
ou  terribles.  Mais  je  n'ai  pas  encore  songé  "a  le  question- 
ner là-dessus ,  et  puis  il  n'est  pas  impossible  que  la  clef 
du  poème  de  M.  Ballanche  ,  comme  celles  qu'on  a  faites 
pourLabruyère,  n'apprenne  rien  et  ne  soit  qu'un  secret 
inutile. 

L'homme  sans  nom  doïit  je  veux  parler ,  et  que  j'ap- 
pelle ainsi  faute  de  pouvoir  le  désigner  plus  clairement , 
n'a  pas  plus  de  trente  ans ,  au  moins  je  le  présume,  car 
il  ne  serait  pas  facile  de  fixer  avec  précision  l'âge  qu'il 
doit  avoir,  a  huit  jouis  de  distance.  Sa  figure  se  ressemble 
f-ipeu,  que  la  date  de  sa  naissance  semble  absolument 
dépendre  de  ses  rêves  et  de  son  sommeil. 

Il  n'a  jamais  rien  fait,  et  peut-être  ne  fera-t-il  jamais 
rien.  Ses  anns  s'en  plaignent,  et  je  ne  suis  pas  sûr  qu'ils 
aient  raison.  Toute  sa  vie ,  jusqu'ici ,  s'est  passée  en  lec- 
tures et  en  conversations.  A  seize  ans ,  il  a  quitté  le  col- 
lège ,  la  tète  remplie  de  plusieurs  centaines  de  poèmes  et 
de  romans ,  et  le  cœur  aussi  vieilli  que  s'il  avait  déjà 
éprouvé  et  analysé  les  désirs  et  les  affections  contrariées 
ou  satisfaites  quisufiiraient  à  défrayer  plusieurs  existences. 

C'était  un  mauvais  commencement.  Lire  Don  Jutm, 
en  même  temps  et  "a  la  même  heure  que  Clarisse  ;  épeler . 
du  premier  coup  et  d'un  seul  regard  la  première  et  la 
dernière  scène  de  la  comédie  qui  se  joue  sous  nos  yeux, 
c'était  le  moyen  le-plus  sûr  de  ne  prendre  aucun  intérêt 
'a  la  pièce  ;  mais  il  n'a  voulu  écouter  ni  conseils  ni  remon- 
trances. Il  n'a  guère  feuilleté  Quinte-Curce  ni  Salluste 
Il  a  mis  "a  profit  pour  sa  curiosité  un  accident  de  sa  pre- 
mière éducation ,  qui  a  singulièrement  influé  sur  sa  des- 
tinée. A  neuf  ans,  il  avait  étudié  une  langue  moderne, 
et  comme  il  trouvait  l'occasion  de  se  familiariser  tous  les 
jours  avec  les  secrets  de  ce  nouvel  idiome,  de  le  parler 
aussi  souvent  que  le  sien,  il  a  pu  tromper  sans  peine  la 
surveillance  ignorante  de  ses  maîtres.  A  douze  ans,  au 
sortir  d'une  leçon  de  catéchisme,  il  lisait  une  traduction 
anglaise  de  Volney. 

Il  est  entré  dans  le  monde  sous  de  mauvais  auspices  ; 
il  a  provoqué  l'étonnement  et  une  curiosité  mêlée  de 
défiance.  On  ne  comprenait  pas  qu'avant  d'avoir  mis  le 
pied  sur  la  scène  il  prétendît  établir  les  lois  que  l'on 
doit  suivre,  et  les  précautions  a  prendre  dans  le  conre 
des  répétitions  pour  préparer  un  succès  public. 

On  le  prenait  pour  un  homme  corrompu ,  pour  un 
cœur  gangrené,  et  c'était  tout  simplement  uu  homme 
vieilli  avant  l'âge;  mais  je  le  plaindrai  de  toutes  meS: 
farces  le  jour  où  il  se  laissera  prendre  a  une  ambition 
sincère,  a  un  amour  sérieux.  Car  après  avoir  expliqué  a 
loisir  et  si  librement ,  avec  une  délicatesse  si  déliée  et  si 
subtile ,  l'art  de  prendre  et  de  n'être  pas  pris  ,  il  tombera 
dans  une  profonde  confusion.  Il  lui  faudra  passer  par  de 


X'ARTISTE. 


SOiî 


poignantes  angoisses ,  par  le  mépris  de  lui-même  et  le 
sentiment  de  sa  vanité  humiliée. 

Cependant,  s'il  continue  ii  vivre  comme  il  fait,  s'il  ne 
change  pas  de  méthodes  et  d'habitudes ,  jene  connais  que 
le  suicide  qui  puisse  logiquement  terminer  son  ennui. 

Depuis  les  Études  dramatiijue s  de  M.  \Vilhelm  Schle- 
gel,  qui  ont  abouti  a  préférer  le  Hoirie  Cocagne  au 
Misanthrope ,  jusqu'aux  préfaces  de  Manzoni,  qui  n'ont 
produit  que  la  froide  tragédie  de  Carmagnola  ,  il  a  pro- 
mené ses  yeux  sur  la  plupart  des  pages  qui  ont  amusé  le 
public  des  lecteurs. 

Chaque  fois  qu'il  s'élève  un  nouveau  pouvoir ,  il  s'ap- 
plique "a  épier  la  première  seconde  de  la  première  heure 
où  il  pourra  se  dire  en  toute  assurance  :  Celui-ci  est  aussi 
méprisable  que  le  précédent. 

Toutes  les  fois  qu'il  parle  de  la  puissance  et  de  la  ri- 
chesse, on  voit  qu'il  ne  conçoit  ni  les  ambitions  subal- 
ternes ni  les  simples  désirs.  11  lui  faut  tout  un  peuple  a 
gouverner ,  ou  autrement  il  aimerait  autant  n'être  que 
portier.  S'il  songe  à  des  fêtes,  c'est  dans  un  palais;  sa 
fantaisie  ne  s'arrête  pas  en  chemin  ,  elle  compte  les  bou- 
gies et  les  candélabres  par  milliers  :  des  courtisans  il  s'en 
soucie  peu ,  si  ce  n'est  pour  les  broderies  dont  leurs 
épaules  sont  ourlées.  Quant  aux  femmes ,  il  a  pour  elles 
une  admiration  de  poète ,  de  peintre  et  de  statuaire.  Je  me 
souviens  qu'un  jour  il  en  mit  une  fort  en  colère ,  pour 
avoir  dit  d'une  jeune  fille  qui  passait  :  La  jambe  n'est 
pas  bonne.  On  avait  pris  pour  du  mépris  l'expression 
froide  et  aust«ue  de  son  jugement ,  que  d'ailleurs  on  ne 
voulait  pas  contredire. 

C'est  qu'en  effet,  a  force  de  réfléchir ,  il  a  réduit  toutes 
ses  émotions  en  idées.  On  croit  qu'il  ne  sent  rien  et  on  se 
trompe.  Ceux  qui  le  connaissent  familièrement  sont  assu- 
rés du  contraire.  Mais  il  a  une  manie ,  une  maladie  dé- 
plorable, facile  a  constater ,  mais  difficile  a  guérir ,  il  s'ar- 
range toujours  pour  mettre  son  esprit  au-devant  de  son 
cœur.  La  haine  chez  lui  s'appelle  mépris,  l'affection, 
même  la  plus  vive  et  la  plus  sincère,  prend  le  nom  d'es- 
time. 

Sa  préoccupation  de  l'idée  ,  en  tant  qu'idée,  l'entraîne 
souvent  dans  de  siugidiers  égaremens  ;  il  prend  le  vice  ou 
le  crime  connue  matière  b  discussion.  11  en  fait  la  théorie, 
il  en  développe  les  principes  ,  et  tout  cela  avec  un  sang- 
froid,  avec  un  calme  imperturbable.  Vous  pourriez  croire 
que  c'est  une  plaisaïuerie ,  un  goût  de  paradoxe ,  une  fa- 
tuité d'un  nouveau  genre  ;  eh  bien  !  il  n'en  est  rien.  11 
est  de  bonne  foi  dans  sa  leçon ,  quoiqu'il  ne  la  pratique 
pas.  Quand  on  lui  annonce  une  fraude  qui  n'a  pas  réussi, 
au  lieu  de  la  blâmer  et  d'exprimei-  haïUement  son  mépris  , 
il  explique  assez  finement  comment  la  dupe  aurait  dû  s'v 
prendre  pour  tromper  à  coup  sur. 


Du  re'ste  il  tire  quel(|uefois  bon  parti  de  sa  maladie  , 
et  j'en  sais  qui  s'amusent  a  ses  leçons. 

S'il  écrit  un  jour  ce  qu'il  a  vu  et  entendu,  il  y  aura,  le 
jour  où  le  livre  se  publiera,  d'étranges  désappointemens, 
de  singuliers  étonnemens  ;  bien  des  rougeurs  monteront 
aux  fronts,  bien  des  mains,  qui  la  veille  s'étreignaient 
avec  amitié ,  ne  se  toucheront  plus;  car  il  a  reçu  et  pro- 
voqué des  confidences  sans  nombre.  Je  l'ai  vu  quelquefois 
dans  une  même  soirée  changer  dix  fois  de  conversations 
et  d'interlocuteurs,  et  le  lendemain  on  devinait,  aux  pa- 
roles contenues  qui  lui  échappaient,  qu'il  avait  passé  avec 
l'indiscrétion  et  la  vanité  de  curieux  marciiés  qui  ne  lui 
avaient  rien  coûté. 

Il  a  fait  partie  du  cénacle;  mais ,  autant  que  j'en  puis 
juger ,  ce  devait  être  un  convive  muet.  Le  jour  où  fut  re- 
présentée cette  satire  si  long-temps  ajournée  de  la  ramara- 
detie  littéraire,  aussi  souventamèreet  spirituelleque  juste  et 
mordante,  sa  première  parole  fut  celle-ci  :  «  Le  maladroit  ! 
que  n'est-il  venu  me  consulter  ;  il  n'a  rien  vu.  »  Il  fourni- 
rait au  besoin  des  notes  précieuses.  Je  me  souviens  qu'un 
jour  il  m'a  conté  comment  un  prêtre  du  temple  expli- 
quait la  Genèse  de  la  nouvelle  religion  ;  je  n'en  sais  pas 
les  premiers  chapitres  ,  mais  les  lambeaux  qui  me  sont 
demeurés  en  mémoire  ne  valent  pas  qu'on  en  fas.se  fi.  Il 
était  dit  dans  la  prédication  qu'il  a  entendue  que  Cha- 
teaubriand est  un  homme  de  transition,  dont  le  nom  doit 
promptement  s'effacer  ;  que  Molière  manquait  del'élément 
lyrique  ,  et  que  c'est  grand  dommage  pour  Tartufe  et  le 
Misanthrope ,  qui  ne  marchent  que  d'un  pied  "a  cause  de 
cela  ;  que  les  Femmes  savantes,  brodées  de  quelques  otles, 
feraient  bien  meilleur  effet  ;  que  Lamartine  n'a  qu'une  spé- 
cialité monotone  ;  qu'Alfred  de  Vigny  n'a  pas  de  style  ,  et 
que  sa  poésie  est  par  trop  racinienne.  Voyez-vous  le  crime 
que  Rafine  ne  connaissait  pas  le  drame,  et  qu'il  aurait  dû 
s'en  tenir  aux  élégies.  Je  prie  Dieu  pour  qu'un  jour  il  ré- 
dige avec  soin  toutes  les  vérités  nouvelles  qu'il  a  recueil- 
lies dans  ces  agapes  littéraires. 

Ces  jours-ci,  quelqu'un  me  disait  qu'il  écrit  un  ro- 
man, et  je  suis  curieux  de  savoir  comment  il  va  s'en  tirer: 
j'ai  grand' peur  qu'il  ne  réduise  ruclion  et  la  fable  de  soi> 
rccit  a  rien  ou  presque  rien ,  et  qu'il  ne  couvre  un  mil- 
lier de  pages,  d'idées  et  de  réflexions,  qu'il  ne  fasse 
exécuter  à  sa  pensée  des  évolutions  sans  nombre,  sans 
arriver  "a  construire  une  scène,  "a  raconter  un  événement. 
Bien  qu'il  ait  la  prétention  d'avoir  mené  "a  bout  plusieurs 
ordres  de  sensations,  d'avoir  empli  ses  oreilles  de  svmpho- 
nics,  au  point  de  trouver  au  Théâtre-Italien  un  déficit  de 
cent  instrumens,  et  de  jwuvoire  dire  que  YOtello  est 
d'une  instnimentation  maigre  ;  bien  qu'il  se 
ti-ouvcr  au  rhum  moins  de  goût  qu'a  l'eau  fra^li 
puis  que  le  plaindre  de  toutes  les  satiétés  qu'ij_~s'csl  faites-.--' 


206 


L'ARTISTE. 


Mais  je  ne  crois  pas  qu'il  ait  assez  vécu,  dans  le'sens  ordi- 
naire qu'on  attache  a  ce  mot,  pour  tracer  et  peindre  un 
tableau  complet,  une  scène  vivante  et  animée  ;  et  s'il 
achève  cequ'ila,  dit-on,  commencé,  nous  assisterons  à  un 
singulier  spectacle,  à  celui  dont  parle  Hoffmann,  dans 
les  y^uenlures  de  maître  Flo/i.  Les  caractères  de  son  roman 
ne  seront  peut-être  pas  possibles,  mais  ils  serontexpliqués; 
les  passions  ne  seront  peut-être  pas  vraies  dans  leur  action 
et  leurs  résultats;  mais  il  en  décrira  le  mécanisme,  il  nous 
fera  voir  toutes  les  attitudes  qu'un  désir  ignoble  ou  géné- 
reux peut  prendre  avant  de  se  montrer.  Ce  sera  proba- 
blement une  perpétuelle  et  sincère  contradiction  de  toutes 
les  croyances  ordinaires,  mais  sans  jactance  et  sans  para- 
doxe, l'envers  de  toutes  les  étoffes  qu'on  a  jusqu'ici 
regardées  sans  les  retourner,  la  lie  des  bouteilles  qu'on 
n'a  pas  vidées,  la  vase  du  fleuve  où  l'on  navigue. 

Il  est  a  peu  près  impossible  que  vous  ne  l'ayez  pas 
rencontré  a  l'Opéra,  aux  Bouffes,  aux  Tuileries,  dans 
la  rue,  par  une  pluie  battante,  le  matin  pauvrement  vêtu, 
et  le  soir  vêtu  comme  un  fils  de  pair  avant  l'abolition  de 
l'hérédité  ;  chez  Delacroix  ou  chez  Charlet ,  un  cigarre  a 
la  bouche  ,  ou  le  mercredi  chez  le  baron  Gérard  ,  écou- 
tant, en  buvant  le  thé,  le  récit  spirituel  d'une  anecdote 
de  l'empire. 

Sa  tête  ne  manque  pas  de  gravité;  ses  yeux  sont  grands 
et  vifs,  bien  que  réfléchis  et  calmes.  11  a  le  front  élevé, 
large  et  découvert,  les  tempes  fouillées  et  creuses,  la 
chevelure  soyeuse  et  fine,  rarement  en  ordre;  mais  on 
peut  reprocher  "a  sa  figure  une  sorte  de  tristesse  empha- 
tique ,  officielle  et  déclamatoire  ;  on  dirait  qu'il  se  repro- 
che inie  physionomie  sereine  et  heureuse  comme  une 
faiblesse  mesquine  et  ridicule.  Il  s'est  fait  k  son  usage 
un  certain  nombre  de  grimaces  habituelles  qui  ont  laissé 
sur  son  visage  des  sillons  profonds  et  anguleux.  Mais  c'est 
moins  un  tic  que  le  retentissement  obligé  des  pensées 
qu'il  ne  veut  pas  révéler. 

Le  plus  souvent  il  va  tête  baissée,  et  l'on  croirait  qu'il 
se  livre  k  quelque  grave  méditation.  Si  vous  l'accostez  , 
il  vous  racontera  quelque  anecdote  graveleuse  et  cynique, 
quelque  scène  ignoble  et  hideuse ,  dans  laquelle  il  se 
complaira.  Mais  pour  peu  qu'on  l'en  prie,  il  vous  parlera 
volontiers  de  Kant,  de  Fichte,  ou  du  dernier  protocole 
du  Foreign- Office. 

Ses  manières  et  ses  attitudes  sont  a  la  fois  hautaines  et 
grossières;  il  salue  comme  un  soldat,  et  il  regarde  droit 
devant  lui  comme  s'il  était  traîné  par  une  calèche  attelée 
de  quatre  chevaux.  A  propos  d'une  femme  qui  danse,  il 
vous  parle  auatomie,  et  dix  minutes  après ,  il  lui  adresse 
des  complimens  dans  le  goût  de  Marivaux. 

C'est  y  amuseur  le  plus  ennuyeux  que  je  connaisse.  Il 
y  a  des  momens  où  la  conversation  lui  porte  a  la  tête 


comme  le  punch  ;  il  est  ivre  de  sa  parole  et  ne  veut  plus 
s'arrêter  ;  il  se  drape  dans  son  monologue  comme  un  con- 
fident de  la  Comédie  Française  dans  le  lambeau  de  laine 
rouge  qui  figure  la  pourpre  romaine.  D'abord  il  divertît 
comme  un  écureuil  ou  un  singe ,  mais  au  bout  d'une  heure 
le  blasement  qji'il  professe  vous  donne  des  nausées,  et  on 
ne  l'écoute  plul.  Quand  il  s'est  bien  moqué  de  ses  amis, 
qu'il  aime  d'ailleurs  et  qu'il  oblige  autant  qu'il  est  en  lui, 
il  se  moque  de  lui-même.  Il  fait  l'autopsie  de  ses  moindres 
souhaits  ;  il  promène  le  scalpel  dans  ses  moindres  ambi- 
tions, et  il  rit  quand  la  fibre  de  ses  vœux  se  déchire  sous 
le  tranchant  de  sa  parole.  Singulier  plaisir! 

Je  ne  crois  pas  qu'il  ait  jamais  été  timide;  mais  il  a  une 
telle  habitude  de  vivre  au-dedans  que  la  plus  simple  ac- 
tion extérieure  lui  semble  pénible  et  laborieuse.  Ce  qu'on 
prend  pour  de  la  gaucherie  pourrait  bien  n'être  qu'un 
doute  sérieux  de  lui-même  :  peut-être  qu'il  envisage  tous 
ses  niouvemens  et  toutes  ses  démarches  comme  des  choses 
folles;  qu'il  considère  le  succès  comme  invraisemblable. 
C'est  un  vrai  fakir,  et  qui  vit  dès  à  présent  dans  l'éternité 
de  sa  pensée.  Du  jour  où  il  cessera  d'être  l'homme  sans 
nom ,  quand  les  marchandes  de  modes  pourront  louer  sa 
pensée  à  tant  le  volume,  ce  sera  peut-être  tout  simple- 
ment un  homme  lidicule  et  médiocre. 


SUR  LES  CONTES  DE  VEILLEES 

S'il  est  une  calamité  redoutable  pour  un  peuple,  s'il 
est  un  signe  certain  de  sa  ruine  prochaine,  c'est  évidem- 
ment la  perte  de  son  caractère  national  ;  et  cette  cala- 
mité, cette  plaie,  ce  fléau ,  ce  désastre  est  aussi  imminent 
pour  nous  que  le  choiera- morhus.  Mon  cœur  saigne,  en 
voyant  notre  abâtardissement  s'accomplir  chaque  jour, 
soit  par  l'adoption  de  quelques  coutumes  étrangères,  soit, 
ce  qui  est  pire  encore,  parla  perte  d'un  usage,  trait  ca- 
ractéristique de  notre  physionomie  nationale  :  c'est  a  ces 
pertes  journalières  qu'on  doit  attribuer  les  changemens 
malheureux  arrivés  dans  nos  mœurs.  Qu'est  devenue 
cette  heureuse  légèreté,  bien  plus  capable  de  nous  aider 
a  supporter  nos  désastres  hebdomadaires  que  cette  appa- 
rente philosophie  qui  la  remplace?  Lord  Bacon  a  dit  : 
je  ne  sais  où,  que  les  Français  étaient  plus  sages  qu'ils 
n'en  avaient  l'air.  Je  craindrais  fort  qu'il  ne  dît  aujour- 
d'hui le  contraire.  Où  retrouver  cette  gaieté  française  pas- 
sée en  proverbe  chez  les  autres  nations,  cette  délicate 
galanterie  qui  faisait  non-seulement  de  la  cour  de  France, 
mais  de  chaque  salon  de  Paris,  autant  d'écoles  de  belles 


L'ARTISTE. 


207 


I 


manières  où  venait  se  former  la  jeunesse  de  l'Europe? 
Miserere  !  Miserere  !  Ces  titres  de  notre  suprématie ,  ces 
beaux  fleurons  de  notre  couronne  de  reine  des  nations , 
que  sont-ils  devenus? 

C'est  une  époque  de  nivellement  que  la  nôtre!  Plus  de 
contrastes,  partant,  plus  de  poésie;  les  illusions,  cette 
source  de  tout  bonheur  sublimaire,  s'évanouissent  sous 
le  bras  pesant  d'un  positif  glac'al  ;  la  vie  devient  d'une 
monotonie  accablante  ;  on  ne  distingue  plus  le  jour  du 
travail  de  celui  du  repos.  Qui  nous  rendra  Noël  et  son 
réveillon  ,  l'Epiphanie  et  son  akean  des  Rois,  le  Carême 
et  ses  pénitences,  le  Carnaval  et  ses  joies  tumultueuses? 
Comme  des  pierres  miliiaires  avertissent  le  voyageur  du 
chemin  qu'il  a  fait  et  de  celui  qu'il  doit  faire  encore ,  ces 
époques  nous  soulageaient  a  traverser  la  vie;  joyeuses 
étapes  où  le  voyageur  oubliait  ses  fatigues  passées  et  se 
préparait  à  d'autres  travaux. 

JVunc  viiio  peUite  curas  : 

Crus  ingens  ilerubiinus  œrjuor. 

Réunis  alors  en  famille ,  on  célébrait  le  retour  d'un 
parent,  d'un  ami,  qui  l'année  précédente  manquait  au 
rendez-vous;  on  buvait  au  retour  des  absens.  Ces  réunions 
étaient  le  prétexte,  le  motif  des  réconciliations;  et  comme 
les  émotions  sont  plus  fortes  clicz  les  hommes  quand  ils 
sont  réunis,  on  se  quittait  en  s'aimant  davantage. 

Parmi  les  usages  que  chaque  jour  nous  allons  per- 
dant*,,c'est  celui  des  veillées  que  je  regrette  le  plus.  Chez 
tous  les  peuples  on  allégeait  le  travail  du  soir  par  des 
récils  divcrtissans  ;  mais  chaque  pays  affectionnait  un 
genre  particulier  de  sujets,  qui  toujours  étaient  inspirés 
par  le  climat ,  les  mœurs,  les  coutumes.  L'esprit  des  peu- 
ples se  réfléchissait,  pour  ainsi  dire,  dans  leurs  contes 
populaires.  L'Italie,  cette  terre  des  amours,  offrait  dans 
ses  récits  un  recueil  prodigieux  de  faits,  dont  Boccace, 
Arioste,  Machiavel  et  Casii  de  nos  joure  ont  tiré  leur 
A'ow//e  Galanti.  Puissans  alchimistes ,  tout  ce  qu'ils 
touchent,  devient  or!  On  trouve,  dans  les  nouvelle  des 
Espagnols  un  égal  penchant  a  la  galanterie;  elles  eus- 
sent ressemblé  a  celles  des  Italiens  si  leurs  guerres  con- 
tinuelles contre  les  Maures  n'eussent  donné  naissance  il 
cet  esprit  belliqueux  qui  domine  sans  cesse  dans  leurs 
histoires  de  chevalerie. 

Le  Nord ,  sous  un  ciel  brumeux  ,  exposé  à  l'influence 
de  ses  nuits  longues  et  froides,  diffère  autant  des  autres 
peuples  par  cette  partie  de  sa  littérature  que  par  ses 
idiomes  :  c'est  la  patrie  des  sylphes,  des  gnomes,  de  ces 
nains  metallarii  toujours  vainqueurs  des  géans  malfaisans. 
L'Allemagne  possède  aussi  un  genre  de  contes  qui  lui  est 
tout-a-fait  propre  :  ceux  où  les  acteurs  principaux  sont 


des  animaux.  Le  renard,  qui  toujours  y  est  représenté 
avec  son  caractère  de  ruse  astucieuse ,  remplit  le  plus 
souvent  le  rôle  du  protagoniste.  Ces  contes  ont  une  mo- 
ralité très-pure ,  comme  les  apologues  indiens  ;  mais  ce 
serait  erreur  grossière  de  les  croire  ]H  imitations  de  ces 
derniers  :  ils  en  différent  essentiellement  et  par  les  faits, 
et  par  la  manière  de  les  rapporter.  On  y  remarque  surtout 
cette  peinture  de  détail  pour  laquelle  les  Allemands  font 
voir  leur  goût  décidé  dans  tous  les  arts  d'imitation.  Rol- 
lenhagen ,  les  deux  frères  Grimm ,  et  George  Gaal  dans 
ses  Contes  hongrois,  ont  recueilli  un  grand  noud)rede  ces 
productions  populaires ,  aussi  dignes  de  la  méditation  du 
philosophe  que  du  coup  d'oeil  de  l'artiste. 

L'Angleterre  et  l'Irlande  ne  sont  pas  moins  riches  en 
narrations  traditionuelles;mais  c'est  surtout  en  Ecosse  que 
les  recherches  en  ce  genre  sont  suivies  du  plus  giand  suc- 
cès. L' Ossian  de  Machperson  a  fait  voir  a  l'Europe  la  fer- 
tilité ,  ou ,  pour  mieux  dire,  la  perfectibilité  de  l'imagi- 
nation chez  les  Écossais;  car  cette  faculté  de  l'ame  est 
aussi  susceptible  de  s'étendre  que  la  mémoire  et  toutes  les 
autres  parties  de  l'entendement.  Scott,  Byron,  ont  aussi 
puisé  dans  les  contes  des  Highlanders  le  sujet  de  plu- 
sieurs compositions,  devenues,  comme  tons  leurs  ouvra- 
ges ,  si  populaires  qu'il  est  inutile  de  les  citer  ici. 

Comme  un  lac  reçoit  les  eaux  des  fleuves  qui  l'entou- 
rent ,  la  France ,  placée  au  centre  de  ces  peuples,  accep- 
tant leurs  usages,  leurs  contes,  et  souvent  même  leurs 
expressions ,  voifa  la  source  de  cette  riche  variété  qui  se 
■fait  remarquer  dans  nos  récits.  Je  crois  pourtant  que  nous 
ne  devons  qu'a  nous-mêmes  un  genre  de  contes  dont  je 
n'ai  pas  encore  parlé  :  les  histoires  de  revenans.  Contes 
d'enfans,  me  dira-t-on  ;  eh  oui!  contes  d'enfans;  mais, 
connne  les  bonbons  du  jour  de  l'an ,  c'est  pour  l'enfance 
qu'on  les  fait,  et  l'âge  plus  avancé  s'en  régale.  Précieux 
produits  de  l'imagination  !  sources  abondantes  de  sensa- 
tions délicieuses  pour  ces  amrs  nées  pour  savourer  la 
douleur,  peu  de  cœurs  vous  prisent  aujoui-d'hui;  les  au- 
tres vous  ignorent.  Malheureux  !  que  le  ciel  leur  par- 
donne. 

Quand  la  terre,  fatiguée,  honteuse  de  sa  pauvreté,  se 
cachait  sous  la  neige,  qu'il  n'était  plus  des  travaux  aux 
champs,  pendant  ces  tristes  nuits  d'hiver  la  famille  se 
réunissait  près  d'un  feu  presque  éteint,  chacun  occupé  de 
son  travail ,  que  l'attention  souvent  faisait  suspendre , 
écoutait  avec  avidité  l'hfctoire  que  le  sage  de  l'endroit 
débitait  d'un  ton  d'intérêt  capable  seul  de  réclamer  le  si- 
lence, si  la  curiosité  ne  l'eût  inspiré  par  avance.  La 
lampe,  que  personne  ne  songeait  a  soigner,  ne  répan- 
dait plus  qu'une  lueur  faible  et  vacillante.  Le  vent,  qui 
s'engouffrait  dans  le  vaste  manteau  de  la  chiminée,  qui, 
comme  la  tente  de  l'Arabe,  couvrait  tous  les  auditeurs. 


208 


L'ARTISTE. 


et  le  craquement  de  quelques  vieux  meubles,  dont  le  froid 
faisait  déjoiiidre  les  panneaux  vermoulus,  interrompaient 
seuls  la  voix  du  narrateur.  Le  moment  de  la  catastrophe 
était  surtout  digne  d'observation  :  les  yeux,  la  bouche, 
tout  le  corps  écout«it  ;  chacun  serrait  son  siège  auprès  de 
son  voisin;  la  respiration  était  suspendue,  les  regards 
immobiles  fixés  sur  le  conteur;  le  cou  tendu  semblait 
aller  au-devant  des  paroles.  Nulle  puissance  humaine 
n'eût  pu  faire  détourner  ces  têtes.  L'homme  n'était  cju'o- 
reille,  et  son  ame  passait  dans  son  tympan  jusqu'il  ce 
qu'un  pénible  soupir,  trop  long-temps  étouffé,  s'échappât 
avec  nn  bruit  sourd  de  tous  ces  coeurs  émus  ,  et,  signal 
de  la  conclusion ,  peririît  "a  chacun  de  faire  son  com- 
mentaire. Plus  d'une  fois  le  chant  du  coq  et  celui  des  ma- 
tines avertissaient  l'assemblée  de  se  séparer,  ce  qui  n'était 
jamais  qu'au  grand  regret  de  tous. 

C'est  a  la  suite  d'une  soirée  de  ce  genre  ,  passée  il  y  a 
quelque  temps  a  Ville-d' Avray,  chez  un  ami  dont  la  mai- 
son est  une  arche  de  préservation  de  nos  anciens  usa- 
ges (1),  que  je  revenais  pensif,  faisant  les  réflexions  que 
je  viens  de  vous  communiquer.  Je  suivaislentement  cette 
longue  avenue  de  peupliers  qui  conduit 'a  Saint-Cloud, 
et  dont  les  doubles  murs  de  verdure,  par  leur  régulière 
monotonie  ,  plongeaient  mon  ame  daus  une  mélancolie 
si  vague  et  si  délicieuse ,  qui  déjà  m'était  inspirée  par  les 
récits  que  je  venais  d'entendre.  De  sombres  nuages  ca- 
chaient entièrement  le  ciel  ;  la  nuit  était  des  plus  obscu- 
res ;  l'air,  d'une  tranquillité  rare  ,  laissait  même  la  feuille 
du  tremble  immobile  a  sa  tige  ;  le  plus  profond  silence 
régnait  dans  le  bois ,  il  n'était  interrompu  que  par  le  cri 
rauque  de  la  c'houette  et  du  hibou  ;  ce  son  lugubre,  ré- 
pété par  l'écho ,  faisait  remarquer  davantage  le  calme 
qu'il  avait  troublé.  L'heure  était  avancée ,  et  lorsque 
j'arrivai  k  la  grille  du  château  je  la  trouvai  fermée,  et  je 
fus  oljligé,  pour  regagner  le  village,  de  faire  un  détour 
par  le  parc.  J'avais  a  peine  marché  deux  cents  pas ,  que 
j'entendis  un  bruit  sourd  et  prolongé  tel  que  celui  d'un 
violent  oiu-agan,  contraste  frappant  avec  la  tranquillité  de 
la  nuit;  je  prêtai  l'oreille ,  et  j'entendis  distinctement  qu'il 
se  trouvait  dans  la  direction  que  j'avais  "a  parcourir.  Ma 
curiosité  s'augmente  par  cette  observation,  et  je  résous  de 
la  satisfaire.  J'avance  aussi  promptement  que  l'obscurité 
me  le  permet;  bientôt  j'aperçois  au  travers  des  arbres  une 
lueur  longue  et  blanche  qui  s'élevait  du  sol  et  se  dirigeait 
vers  le  ciel.  Ce,  bruit  que  j'avais  d'abord  entendu  comme 
un  bourdonnement  sourd,  devient  im  son  qui  se  répète  a 
intervalles  régulièrement  mesurés,  comme  les  coups  d'un 
pesant  martinet  ou  les  pas  de  la  statue  du  commandeur, 


*  Nous  avions  célébré  la  Saint-Mariio. 


mais  plus  sombre  et  plus  infernal  encore.  Je  sentis  mon 
cœur  s'en  aller,  j'avouerai  même  que  déjà  je  tremblais. 
Ma  petite  chienne ,  qui  jappe  au  moindre  bruit,  semblait 
saisie  d'effroi ,  et,  tremblante,  se  tenait  coite.  Cependant 
l'amour-propre  me  soutient ,  je  m'arme  de  tout  mon  cou- 
rage, et  je  me  décidais,  quoi  qu'arrive,  a  mettre  fin  à 
cette  aventure,  lorsqu'au  détour  d'une  allée  je  me  trouve 
face  a  face  avec  le  spectre  immense.  Sa  tête  et  tout  son 
corps  sont  couverts  d'un  long  linceuil  blanc  dont  les 
plis  onduleux  descendent  jusqu'à  terre.  Tantôt  il  cache 
entre  ses  épaules  cette tèji^orrible;  tantôt,  par  un  mou- 
vement rapide  et  convulsn,  il  la  relève  et  dépasse  de  plu- 
sieurs toises  les  arbres  les  plus  élevés.  Aussitôt  que  je  me 
trouvai  en  présence  de  cet  objet  d'effroi ,  j'entendis  un 
sifflement  affreux  ,  tel  que  celui  d'une  hydre,  le  rugisse- 
ment d'une  tigresse ,  le  rire  de  Satan  qui  voit  un  saint  pé- 
cher. Tout  mon  courage  m'abandonne  ;  mes  dents  cla- 
quaient, un  froid  frisson  courait  sur  tout  mon  corps,  mes 
cheveux  se  déracinaient ,  Bichette  poussait  un  cri  plaintif 
comme"^le  chien  qui  craint  le  châtiment  :  je  sens  une  sueur 
froide  ruisseler  de  mes  joues ,  et ,  voulant  l'étancher,  j'a- 
perçois mes  vêtemens  humides.  J'allais  fuir.  Tutissimus, 
m'écriais -je,  tutissimus  est  in  ferre  quum  timeas  gradum, 
et,  fort  de  mon  Sénèque,  mon  amour-propre  se  ranime  ; 
j'envisage  mon  adversaire  d'un  regard  d' Ajax  ;  j'avance  ; 
un  court  espace  notis  sépare  ;  son  rire  satanique  redouble, 

rien  ne  m'émeut,  j'avance  encore,  et  je  me  précipite 

dans  le  bassin  du  grand  jet  de  Saint-Cloud.  (Dans  la  jour- 
née on  avait  nettoyé  le  bassin,  et  dans  la  crainte  q^i/il  ne 
s'en  échappât  quelques  miasmes  malfaisans ,  on  avait  eu 
le  soin  d'ouvrir  le  conduit  du  jet  d'eau ,  et  la  négligence 
de  laisser  ouverte  la  grille  qui  ferme  cette  partie  du  parc 
réservé.) 

D,-D.  F. 


L'ARTISTE. 


209 


Tiptvai  îTfs  |)ublifation0. 


ROBERT  DE  PARIS, 

PAR    SIR    WALTEK    SCOTT. 
.  Quatrième  et  dernière  série  des  Coktfs  de  mon  llAit' . 

Le  nouveau  roman  de  Waltcr  Scott  vient  donner  un  éclatant 
démenti  aux  sonneurs  de  funérailles  qui  avaient  annonce'  l'ago- 
nie et  le  de'ccs  du  noble  baronnet.  Nous  ne  contesterons  pas  la 
distance  qui  sépare  Anne  de  Geierstern  à'Ivanhoé  et  des 
Puritains  ;  mais  nous  sommes  heureux  de  pouvoir  affirmer 
que  Robert  de  Paris  est  ime  véritable  rc'stii  rection  du  ge'nie 
épique  que  nous  admirons  depuis  plus  de  quinze  ans. 

Peu  de  carrières  ;  on  le  sait ,  ont  été  plus  remplies  que  celle 
de  W.  Scott.  Sa  gloire  n'a  commence  en  France  qu'avec  la  res- 
tauration; mais  elle  est  plus  vieille  que  le  siècle.  Le  premier  ou- 
vrage qu'il  ait  public,  une  imitation  ])oetiqHc  de  Goctz  de  Ber- 
lichinglicn,  remonte  à  l'année  même  du  consulat  de  Bonaparte, 
à  l'année  lygç). 

Or ,  ce  n'est  pas  sans  doute  un  médiocre  sujet  d'ctonnement 
qu'un  liommc  qui ,  pendant  trente-deux  ans  ,  ne  s'est  pas  un 
seul  instant  reposé ,  qui  ne  s'est  jamais  lassé  de  produire  et  d'é- 
tudier. Car,  outre  les  hautes  facultés  qu'il  a  reçues  du  ciel  pour 
.son  bonheur  et  le  nôtre  ,  il  a  pris  soin,  à  tous  les  instans  de  sa 
vie,  de  les  enrichir  et  de  les  développer  par  de  continuelles  in- 
vestigations dans  le  j)assé.  Il  a  compris  ce  que  jilusieiu's  poètes 
et  romanciers  de  notre  temps  semblent  méconnaître ,  que  la  plus 
ardente  inspiration  ne  devine  et  n'invente  qu'à  la  condition  de 
s'y  être  préparé*?  de  longue  main,  surtout  quand  il  s'agit  de 
toute  autre  chose  que  d'une  pensée  personnelle  et  spontanée  ;  je 
veux  dire  d'une  fttble  armée  de  toutes  pièces ,  avec  ses  carac- 
tères et  ses  épisodes,  son  exposition,  son  nœud  et  son  dénoue- 
ment. 

Une  fois  déjà  W.  Scott  avait  quitté  sa  chère  Ecosse  et  sa 
vieille  Angleterre,  pour  faire  une  excursion  sur  le  continent. 
l'-t  Quentin  Durward  ne  le  cède  en  rien  à  Jl^averley  ni  à  la 
Prison  d'Edimbourg.  Celte  fois-ci  c'est  au  bas-empire  qu'il  a 
cmprimté  le  cadre  et  les  principaux  personnages  de  son  nouveau 
])oème. 

Nous  ne  ferons  pas  à  l'ciotrdic  l'analyse  de  Robert  de 
Paris.  Nous  n'avons  pas  la  préteulioi!  de  resserrer  quatre 
volumes  en  trente  lignes  :  do  pareils  ccorchés  litttéraires  n'ap- 
lircnncnt  rien  à  celui  qui  les  fait,  et  ne  se  laissent  guère  com- 
ju-endre  par  ceux  qui  les  lisent.  Nous  ne  voulons  p.is  non  plus 
relever  la  partialité  toute  nationale  avec  laquelle  l'auteur  a  ca- 
ressé la  création  du  personnage  d'Hcreward  le  Varangien,  ni 

'  Piris ,  chei  Charles  Gosselin. 


la  malice  satirique  qu'il  a  mise  à  tracer  le  portrait  de  Robert 
de  Paris.  Nous  avon.s  toujours  été  d'avis  que  l'imagination ,  en 
se  condamnant  à  l'équité  réfléchie  de  la  raison  et  de  la  discus- 
sion, abdique  im  de  ses  plus  beaux  droits,  la  passion  et  l'cn- 
trainemcnt.  Nous  ne  pouvons  que  recommander  la  lecture  du 
roman,  et  nous  nous  abstiendrons  d'une  habitude  aujourd'hui 
fort  accréditée,  celle  de  démontera  sa  guise,  pièce  à  pièce, 
toute  la  machine  poétiqtie  que  l'auteur  a  construite  à  grands 
frais,  au  risque  de  s'accrocher  en  route  à  quelque  date  qu'on 
ignore ,  à  quelque  fait  obscur  qu'on  ne  soupçonnait  pa». 

Dans  quelques  jours  nous  aurons  le  Château  périlleux,  qui 
complette,  avec  Robert  de  Paris,  la  dernière  série  des  Contes 
de  mon  hôte.  La  scène  de  ce  dernier  ouvrage  est,  dit-on  ,  en 
Ecosse  :  à  la  bonne  heure  I  mais ,  dussent  les  critiques  ex  pro- 
fesso  renouveler  sur  l'auteur  di'Ivanhoë  le  blime  qu'ils  ont 
infligé,  du  haut  de  leur  chaire,  à  Fenimorc  Coopcr,  nous  sou- 
haitons de  toute  notre  ame  que  VV.  Scott  rapporte  d'Italie  im 
roman  italien  ;  et  s'il  doit  aller  voir  Goethe  à  Weimar ,  en  re- 
venant de  Naples,  notis  lui  conseillons  de  profiter  de  son  voyage 
pour  nous  peindre  quelques-unes  des  scènes  dramatiques  qui , 
Dieu  merci ,  ne  manquent  pas  dans  l'histoire  de  la  vieille  Alle- 
magne. J.  B. 


1.x:   TAI.ISMAlff, 

CHEZ    LEVAVASSEUR. 

Le  Talisman,  publié  jeudi  dernier  chez  Ix;vavasseur ,  est 
un  joli  volume  destiné  à  rivaliser  heureusement  avec  les 
l)lus  belles  publications  de  l'Angleterre.  C'est  un  recueil  fait 
avec  goût  et  orné  de  vignettes  délicieuses ,  chose  rare  dans  ces 
sortes  d'annuaires;  le  texte  n'a  pas  été  négligé.  Outre  les  gra- 
vures charmantes,  sur  lesquelles  les  yeux  se  promènent  et  s'ar- 
rêtent ,  on  trouve  aussi  dans  le  Talisman  des  morceaux  dus  à 
la  plume  de  nos  premiers  écrivains,  de  nos  meilleurs  poètes. 
Nous  citerons  volontiers  un  chapitre  de  M.  Jules  Janin  surma- 
dame de  Genlis ,  sorte  de  biographie  satirique ,  pleine  de  verve 
et  de  finesse;  des  remarques  judicieuses  de  M.  Eugène  Dela- 
croix sur  Thomas  Lawrence,  écrites  d'un  style  élégant  et  ima- 
gé ;  des  vers  de  madame  Tastu ,  où  le  rhytlime ,  malgré  sa 
prodigieuse  souplesse,  n'étrangle  jamais  la  pensée;  une  élégie 
de  madame  Menessier-Nodier ,  à  qui  son  père  semble  avoir 
transmis  le  secret  de  son  talent  ;  une  chanson  villonienne  de 
M.  Auguste  Barbier ,  qui  ne  serait  {las  déplacée  dans  son  beau 
volume  d'ïambes,  à  côte  de  l'Idole  ou  de  la  Curée;  et  enfiu 
un  combat  de  M.  E.  Sue. 

Quant  aux  vignettes,  qui  sont  au  nombre  de  dix,  elles  nous 
ont  paru  en  général  exécutées  avec  tm  grand  soin.  Mais  nous 
avonssurtout  distingué  le  portrait  de  la  Marquise  de  Salisbury, 
gravé  par  Ensom  d'après  Lawrence;  la  Tour  de  Londres, 
par  Miller  d'après  Turner;  le  Château  d'Ober-ff'esel  sur  le 
Rhin ,  par  Goodall  d'après  lloberts  ;  le  Départ  pour  la  messe, 
par  Purtbury  d'après  Tony  Johannot;  et  la  Saint-Jean  d'M- 
cantara,  par  Sangster  d'après  Eugène  Devéria. 


210 


L'ARTISTE. 


Nous  sommes  fiers  d'avoir  deux  noms  populaires  parmi  nous 
à  qui  la  gravure  anglaise  vient  de  prêter  un  nouvel  éclat.  Il 
faut  remercier  M.  Levavasseur  d'avoir  choisi  MM.  Tony  Jo- 
hannot  et  E.  Devéria  pour  figurer,  dans  son  Talisman,  à  côté 
de  Roberts  et  de  Turner.  Nous  aurions  voulu  y  voir  aussi  Dc- 
laroche  et  Delacroix  ;  mais  ,  tel  qu'il  est ,  c'est  un  volume  qu'on 
peut  mettre  hardiment  à  côte'  du  Landscape ,  du  Bijou,  du 
Forget  me  nol ,  et  de  toutes  ces  merveilles  que  décembre  voit 
naître  à  Londres,  et  qui  demeurent  long-temps  après  comme 
des  raonumens  inappréciables  d' élégance  et  de  goût. 

C'est  d'ailleurs  un  service  réel  rendu  à  la  gravure  française, 
que  de  mettre  sous  ses  yeux  les  chefs-d'œuvre  de  nos  rivaux. 
C'est  d'un  bon  exemple  ;  et  des  talens  tels  que  MM.  Henriquel- 
Dupont  ou  Cousin  ne  sauraient  en  être  jaloux. 


i.e:s  papili^otcs, 

SCkNES   DE    TÊTE,    DE    CŒUR  ET   d'ÉPICASTBE, 

PAR  JEAN-LOl'IS. 

(Deuxième  édition,  oriwSe  d'une  vignette  et  augmentée  d'une  Nouvelle  ' .) 

Je  n'avais  pas  encore  lu  les  Papillotes. 

J'étais  dans  une  de  ces  maisons  qu'on  est  convenu  d'appeler 
littéraires ,  parce  que  la  mère  passe  pour  être  l'auteur  d'un 
opéra  représenté  au  grand  théâtre  de  Milan ,  il  y  a  vingt  ans  ; 
et  que  sa  fille,  jeune  personne  au  teint  pâle  et  fort  instruite, 
n'attend  que  l'égide  protectrice  d'un  époux  pour  mettre  au  jour 
une  production  ,  véritable  29  juillet  en  son  genre. 

On  parlait  modes ,  saint-simonisme  et  colifichets ,  quelqu'un 
crut  continuer  la  conversation  en  faisant  cette  question  à  la  so- 
ciété :  «  Avez-Yous  lu  les  Papillottes,  et  connaissez-vous  Jean- 
Louis  ? 

—  L'auteur  est  quelque  vieille  fille  qui  se  venge  sur  nous , 
pauvres  femmes  du  monde ,  de  l'abandon  où  les  hommes  l'ont 
laissée.  (  Celle  qui  s'exprimait  ainsi  était  une  des  dames  de 
charité  les  plus  renommées  de  l'arrondissement.) 

—  Moi ,  dit  un  petit  homme  à  face  toute  philosophique , 
après  avoir  lu  ce  livre  ,  je  l'ai  donné  à  ma  femme  pour  s'en 
faire  des  papillotes ,  et  j'ai  été  tout  surpris  de  le  retrouver  hier 
superbement  relié  dans  sa  bibliothèque. 

—  Une  chose  m'a  offense  dans  ce  recueil ,  dit  un  individu 
connu  pour  avoir  échoué  dans  trois  élections ,  c'est  une  légèreté 
très-irrévérencieuse  pour  les  hommes  de  tous  les  partis  qui  of- 
frent le  concours  de  leur  capacité  aux  gouvernemens ,  n'im- 
porte leur  régime  respectif. 

—  Oh  !  dit  la  demoiselle  au  teint  pâle  et  fort  instruite ,  l'é- 
loge le  plus  sincère  que  je  puisse  faire  de  monsieur  Jean-Louis 


'  Un  vol.  in-S",  prix  7  fr.  50  cent.   Publie  par  H.  Souverain  , 
^ibrairie  Bécbet,  quai  des  Auguslins ,  n"  59. 


consiste  dans  le  reproche  d'avoir  enrichi  une  de  ses  créations  , 
ravissante  de  poésie  et  de  sentiment ,  d'un  caractère  qui  appar- 
tient à  mon  œuvre  inédite. 

—  On  ne  m'accusera  pas  d'indiscrétion ,  car  je  n'ai  jamais 
rien  ouï  de  celte  œuvre-là.  » 

Je  ne  sais  qui  balbutia  cette  phrase;  mais  chacun  parut  l'a- 
voir conçue. 

Tant  d'opinions  diverses  sur  tm  même  point,  et  d'autres 
encore,  me  donnèrent  enfin  le  désir  de  connaître  les  Papillotes. 
Une  large  histoire  du  monde  de  notre  époque  rangée  par  ca- 
tégories ,  divisée  par  ridicules ,  séparée  par  travers  et  manies  , 
racontée  avec  gaieté  par  ici,  avec  ironie  par  là,  avec  une  suave 
sensibilité  plus  loin  ;  puis  un  retour  brusque  après  un  accès  de 
sincérité;  une  mystification  fx)ur  dénouement  à  une  intrigue  at- 
tachante; ou  bien  encore  de  l'intérêt  dans  imc  futilité  noncha- 
lamment esquissée  ,  voilà  les  divers  sujets  qui  m'expliquèrent 
tant  d'émotions  opposées.  Dans  ces  pages,  au  titre  léger,  je  re- 
connus bien  des  portraits  de  connaissance.  Les  Mœurs  politiques 
et  les  Mœurs  de  convention  m'apprirent  que  j'avais  déjà  fré- 
quenté les  acteurs  offensés  de  cette  comédie  dans  la  maison  lit- 
téraire de  madame  de  ***. 

Mais  moi ,  qui  estime  encore  la  vérité'  vraie ,  quand  je  l'en- 
trevois ,  je  me  félicite  d'avoir  rencontré  les  Papillotes  pour  en 
recommander  l'usage  aux  lecteurs  ,de  bon  goût  qui  ne  les  au- 
raient point  encore.  Et  comme  moi,  ceux-là  trouveront  un 
avantage  à  ce  retard  ;  car  la  seconde  édition  ,  qui  vient  de  pa- 
raître, est  augmentée  d'une  Nouvelle  florentine  ,  dont  les  inci- 
dens  et  le  style  aux  larges  couleurs  révèlent  dans  l'auteur  une 
vigueur  très-dramatique. 

Rien  n'a  été  négligé  pour  le  luxe  du  volume  :  M.  Cherrier, 
graveur  sur  bois ,  dont  la  réputation  augmente  à  chaque  nou- 
veau travail ,  a  esquissé  im  portait  de  Jean-Louis  que  nous 
donnons  ici ,  pour  mettre  nos  abonnés  à  même  de  le  reconnaître 
à  sa  première  rencontre.  , 

On  le  dit  fort  ressemblant. 


.,-«:.>, 


L'ARTISTE. 


^U 


I 


îlfime  mnimatiquc. 

THEATRE   FRANÇAIS. 

* 

^aw ,    SÛrrune  en  Irou)  actej , 

PAR  M.  HENIECnET, 

Le  système  de  I>aw  est  l'épisode  le  plus  dramatique  de  la  ré- 
gence :  des  fortunes  hypothéquées  sur  les  brouillards  du  Missis- 
sipi ,  des  houleversemens  de  conditions ,  des  laquais  et  des 
commis  devenus  millionnaires,  des  ducs  et  pairs  ruinés,  la  cour 
enragée  d'agiotage,  puis  une  ruine  subite  et  générale,  voilà, 
certes,  la  matière  de  bien  des  romans  et  des  pièces  de  tiiéàtrc, 
puisque  M.  de  Lauriston  n'est  plus  là  pour  mettre  à  l'index 
l'oi'iginc  de  sa  maison.  Law,  au  reste,  était  un  amusant  per- 
sonnage ,  et  les  Mémoires  du  temps  fourmillent  d'anecdotes  sur 
cet  interrègne  fameux  des  banquiers. 

M.  Mennechet  n'écrit  pas  aussi  bien  qu'il  lisait  sans  doute 
en  sa  qualité  de  lecteur  du  roi  j  il  a  fait  de  Law  un  imbécille 
entouré  d'une  intrigue  commune  et  triviale  :  un  capitaine  qu'il 
a  enrichi  par  ses  actions,  et  qu'il  entraine  dans  sa  banqueroute, 
se  dévoue  pour  lui  sauver  la  vie  et  faciliter  sa  fuite  en  Angle- 
terre. Le  secrétaire  et  la  maîtresse  de  Law  jouent  d'étranges 
rôles.  Rien  de  moins  historique  et  de  moins  intéressant  que  cet 
intérieur  bourgeois  et  marin  de  Saint-Malo ,  oii  le  célèbre  agio- 
teur se  trouve  incognito. 

Le  Roi  et  sa  famille  assistaient  à  ce  pâle  imbroglio  qui  n'a 
pas  un  reflet  de  la  régence. 


VAUDEVILLE. 

^'tyért  de  Aauer  doi   ^M^/of, 

PAR  MM.  MÉI.ESTILLE  ET  VARilER. 

Un  jeune  homme  qui  se  voit  menacé  de  par  la  loi  ,  la  jus- 
lice  et  ses  créanciers  ,  de  devenir  locataire  de  Sainte-Pélagie  ; 
une  dette  qui  s'est  fait  homme  et  qui  le  poursuit  avec  acharne- 
ment j  un  brave  homme  d'oncle  qui,  suivant  l'usage  immé- 
morial ,  descend  tout  exprès  du  coche  de  Montargis  pour  se 
fii('hcr  contre  les  erreurs  de  son  coquin  de  neveu  ,  se  laisser 
prendre  à  ses  ruses ,  puis  crier  bien  fort  et  s'apaiser  ensuite  : 
tel  est  le  fond  de  la  pièce  ;  il  est  assez  commun  ,  mais  deux  ou 
trois  anecdotes  adroitement  mises  en  scènes ,  celle  entre  autres 
du  mariage  de  Dufrcsny  avec  sa  blanchisseuse,  des  couplets  spi- 
rituels et  beaucoup  de  gaieté  ont  rajeuni  ce  canevas.  Arnalest, 
comme  partout,  d'un  comique  achevé  dans  le  rôle  du  jeune 
homme  aux  expédicns  ,  et  on  peut  souhaiter  à  tous  les  neveux 
qui  ont  des  dettes  une  bonhomie  d'oncle  aussi  confortable  que 
celle  de  Lepeintrc  jeune. 


VARIÉTÉS. 

^Ce    tji^e  aoi  '^ui^rcat ,    o%evae  e/i.  un  ac/e. 

PAR  MM.  PBILIPPE,  JOUEH  ET  LHÉBIE. 

Voilà  une  pièce  qui  a  fait  grand  bruit  et  presque  émeute.  La 
scène  des  fusils  anglais  sera-t-elle  jouée  ou  ne  le  scra-t-ellc 
pas?  Telle  est  la  question  qui  a  occupe,  pendant  trois  ou  quatre 
jours,  les  habitués  du  théâtre  et  les  journaux.  Force  est  restée, 
je  ne  dirai  pas  à  la  loi,  comme  le  préfet  de  Lyon ,  mais  à  l'au- 
torité. C'était  bien  la  peine  de  donner  par  cette  prohibition 
tant  d'importance  à  une  scène  qui  d'ailleurs  n'était  pas  la  meil- 
leure de  l'ouvrage  I  11  y  reste  assez  de  mots  piquans  et  d'excel- 
lentes bouffonneries  pour  compenser  la  suppression  de» fusils , 
et  cette  rigueur  maladroite  ne  sert  qu'à  faire  applaudir  à  ou- 
trance tout  ce  qui ,  de  près  ou  de  loin ,  ressemble  à  une  épi- 
gramme.  Le  budget  personnifié  avec  ses  dimensions  énormes, 
la  fournée  politique  du  Luxembourg ,  les  voleurs  des  médailles, 
la  conférence  de  Londres  et  Robert-le-Diable  sous  les  traiu 
d'Odry,  défilent  tour  à  tour  dans  cette  revue ,  qui  obtient  un 
succès  de  fou  rire  et  àc fruit  défendu.  Odry  surtout,  en  di- 
plomate anglais,  dériderait  les  plénipotentiaires  des  cinq  puis- 
sances en  travail  de  leur  quarante-huitième  protocole. 


NOUVEAUTÉS. 

^Le  >yfwort  JouJ  la  ^ceMe,   ^araae  en  un  acU, 

PAR  MH.  BARTHÉLÉMY,  LBéniE  ET  CÉRAX. 

La  merveilleuse  invention  que  le  tribunal  de  commerce ,  an 
moins  comme  ressort  dramatique!  Ici,  de  même  qu'au  Vaude- 
ville, c'est  un  jeune  homme  qui  a  des  dettes;  puis  un  prétendu 
mort  saisi  après  son  décès  par  des  créanciers  qui  n'ont  pw  se 
faire  payer  de  leur  débiteur  vivant.  Parade  sans  prétention  oii 
il  y  a  une  scène  fort  drôle  qui  divertit  beaucoup  le  public.  Les 
acteurs  la  jouent  comme  les  auteurs  la  leur  ont  faite ,  c'est-à- 
dire  avec  une  verve  et  une  humour  très-plaisantes. 


PORTE  SAINT-MARTIH. 

PAR  MM.  DIIIAOX. 

Succès  immense,  légitime,  populaire,  plein  d'avenir I  Suc- 
cès qui  relève  les  ruines  ,  qui  sauve  les  empires  dramatiques  ! 
L'analyser  cette  œuvre  complexe,  multiface,  vagabonde,  dé- 
lirante, passionnée,  atroce  même.  Dieu  m'en  garde!  devons 
donner  avec  une  exactitude  vétilleuse  l'ordre  des  scènes,  la 
série  des  évcncmens ,  entrées  et  sorties  d'acteurs ,  ce  n'est  jms 


212 


L'ARTISTE. 


là  mon  affaire.  Assez  d'autres  viendront,  le  scalpel  en  main, 
enlever  les  chairs ,  disséquer  les  fibres ,  étaler  à  vos  yeux  le 
squelette  du  démon,  et  déplorer  vos  plaisirs.  Moi ,  je  veux  dire 
tout  ce  que  j'ai  senti ,  rien  de  plus.  C'est  ma  jouissance  à  moi , 
mon  travail  d'artiste. 

Et  puis ,  à  quoi  bon  une  analyse  ?  L' Ambitieux  !  là  est  tout 
le  drame.  Une  force  humaine ,  e^ouissante ,  qui  parcourt  sa 
vaste  carrière ,  et  puis  se  brise.  Encore  un  joueur,  un  tapis 
vert,  des  dés,  des  calculs,  et  puis  un  horrible  catastrophe! 
Mais  ici  le  joueur  est  prédestiné  :  c'est  une  existence  qui  com- 
mence et  finit  par  le  bourreau  ;  une  vie  d'homme  placée  entre 
deux  taches  de  sang  ;  l'ambitieux  Richard  part  du  billot  et  ar- 
rive infailliblement  au  billot.  C'est  un  cercle  vicieux;  la  guil- 
lotine est  pour  lui  ime  fatalité. 

Écoutez-bien.  Richard  n'a  ni  famille  ni  nom  ,  car  il  est  am- 
bitieux ;  Richard  est  fort,  car  il  faut  qu'il  lutte,  qu'il  pousse, 
qu'il  écrase  la  foule  qui  le  coudoie  à  droite  et  à  gauche;  il  a  le 
poing  ferme  pour  boxer  aux  élections  ;  de  vastes  poumons  pour 
dominer  de  sa  voix  puissante  toutes  les  voix  de  la  chambre  des 
communes;  de  larges  et  solides  épaules,  car  il  porte  Simpson  en 
croupe  ;  Simpson  ,  ambitieux  subalterne ,  lourd  comme  la  mé- 
diocrité qu'il  faut  nourrir,  comme  la  nullité  dévorante  ;  une  idée 
fixe ,  une  volonté  de  fer,  un  cœiu-  sec  qui  boit  les  larmes 
comme  un  vase  de  pierre;  un  manoir  triste  et  funèbre  comme 
un  tombeau  ,  éternel  séjour  de  sa  compagne  ,  et  près  de  son  ma- 
noir un  précipice  I 

Richard  a  une  femme,  car  il  lui  faut  un  marche-pied;  c'est 
l'instrument  de  cette  masse  ple'béienne;  c'est  l'instrument  de 
cette  laborieuse  grandeur;  Jenny,  adorable  créature  ,  amante 
sans  amours ,  épouse  saus  hymen ,  noyée  dans  les  larmes,  douce, 
passive,  faible,  qu'il  puisse  briser  au  besoin.  Sa  femme,  c'est, 
dans  ses  calculs  ,  le  chiffre  qui  a  donné  à  sa  destinée  une  va- 
leur dix  fois  plus  grande,  un  zéro.  Un  jour,  s'il  veut  centupler 
sa  fortune ,  il  ajoutera  un  second  zéro  ;  et  sa  femme ,  c'est  l'é- 
chelle qu'il  repoussera  du  pied  quand  il  sera  monté  au  faîte.  Il 
monte ,  Richard  ;  il  monte  avec  confiance ,  le  front  haut ,  la  tête 
altière  ;  et  on  lui  rit  au  nez ,  car  il  a  sur  le  front  un  point  noir  : 
infamie!  Il  monte  toujours;  comme  l'aigle,  il  s'élève  dans 
la  nue  ;  toiijoiu-s  le  même  rire  ironique ,  sanglant ,  car  le  point 
mystérieux  n'a  pas  disparu.  Il  passe  la  main  sur  son  front ,  la 
tache  est  ineffaçable.  Déjà  il  touche  au  trône.  Si  j'étais  du 
sang  royal  !  s'écriait-il  dans  ses  rêves  d'orgueil  ;  et  un  éclat 
de  rire  infernal  lui  répond,  car  sur  son  front  l'infamie  rayonne! 
Il  veut  monter  encore;  mais  la  tache  noire  s'élargit  et  l'absorbe 
tout  entier.  L'ambitieux  s'est  évanoui  comme  ces  figures  bril- 
lantes fantastiques  qui  commencent  à  poindre  du  sein  de  la  nuit, 
grandissent  peu  à  peu,  s'élargissent,  et  rentrent  subitement 
dans  les  ténèbres. 

Mademoiselle  Noblct  a  été  sublime  ;  d'un  bond  elle  s'est 
placée  au  premier  raug.  Mais  je  n'ai  pas  assez  d'éloges  pour 
Frédérik ,  si  brillant ,  si  terrible ,  acteur  tout  de  soudaineté  , 
d'improvisation;  l'homme  de  l'époque,  l'homme  drame!  Ne 
trouvez-vous  pas  qu'O  y  a  autour  de  cet  homme  un  luxe  d'é- 
nergie vitale  ,  et  comme  une  sorte  de  fascination  physique,  de 
magnétisme  animal ,  qui  vous  subjuguent  puissamment?  On  a 


nommé  Dinaux.  Mais  chacun  sait  que  notre  Dumas,  nojre  Schil- 
ler, a  remanié  l'œuvre  dramatique ,  marié  la  flamme  du  poète 
à  la  flamme  du  prosateur. 


THÉÂTRE  DU  PALAIS-ROT  AL. 

tz.a    ^eutu^e    de    ^oujà    Xll ,    ^Va/z^/evi^e  en 
u/>i,  ac/e, 

PAR  MM.  MéLESTILLE  ET  SIMONIN. 

L'historique  est  partout ,  même  en  vaudeville.  Potier  avait 
été  Henri  IV ,  le  voilà  jouant  le  rôle  d'un  ignorant  gouverneur 
à  la  cour  de  Louis  XI  :  c'est  toujours  Potier  avec  sa  gaieté , 
son  esprit  et  sa  verve.  La  Jeunesse  de  Louis  XII  est  imitée 
souvent  mot  à  mot  d'une  comédie  historique  de  M.  Rœdererqui 
inspirait  de  bonnes  et  injustes  épigrammes  à  Chénier.  Le  fouet 
de  nos  pères  immortalise  cet  usage  royal  qui  consistait  à  punir 
les  fautes  des  jeunes  princes  en  donnant  le  fouet  à  quelque  autre 
fondé  de  pouvoir.  Le  vaudeville  a  paru  nouveau,  et  le  rire  ne 
s'est  pas  effarouché  des  armures  et  des  costumes  du  xv*^  siècle  ; 
le  rire  est  de  fondation  au  Palais-Royal. 


L'éditeur  Renault  vient  de  publier  un  nouveau  roman ,  inti- 
tulé Blanche  et  Rose.  C'est  un  livre  vif,  animé ,  bien  fait , 
le  deTjut  d'un  jeune  homme  de  talent ,  qui  s'appelle  Jules  Sand. 
Le  récit  est  rapide;  les  aventures  sont  pleines  d'intérêt;  le  style 
est  excellent.  Nous  rendrons  compte  de  ce  livre,  composé  de 
deux  natures  bien  différentes  ;  c'est  la  tête  d'un  homme  qui  a 
pensé  cela,  c'est  le  cœur  d'une  femme  qui  l'a  dicté. 

—  L'exposition  de  la  Société  libre  des  Beaux-Arts  est  ou- 
verte depuis  le  i5  décembre,  rue  Vivienne,  n°  2,  galerie 
Colbert. 

—  M.  Abel  Rcmusat  a  fait  un  rapport  au  ministre  des  tra- 
vaux publics  pour  établir  un  musée ,  dans  le  but  de  conservei 
et  de  classer,  dans  l'ordre  convenable,  les  instrumens,  armes, 
costumes,  monumcns,  etc.,  de  tous  les  peuples  anciens  et  mo- 
dernes. 


—  Les  deux  belles  statues  en  marbre  trouvées  dans  u; 
chapelle  de  Florence ,  représentant  Titus  et  sa  fille ,  vont  être 
placées  au  Vatican. 


DESSINS. 

Eglise  de  Limburg.  —  Par  IM.  Ramee. 
Le  vieux  Ménage.  —  Par  M.  Bellangl. 


tre^^ 


L'ARTISTE. 


ii5 


i^miX'7lvt&, 


LITHOGRAPHIE   A   LA   MANIERE  NOIRE. 

Jusqu'ici  la  lithographie,  telle  que  nous  l'avons  con- 
nue, a  rendu  à  l'ail  de  nombreux  et  incontestables  ser- 
vices en  publiant  les  dessins  originaux  de  nos  peintres 
les  plus  habiles,  en  mettant  sous  nos  yeux  la  traduction 
immédiate  et  directe  de  leurs  moindres  fantaisies.  Sous  le 
double  rapport  de  la  fidélité  et  de  la  rapidité,  la  lithogra- 
phie a  sur  la  gravure  d'immenses  avantages  :  car  d'une 
gravure,  même  fine  et  patiente,  au  dessin  original,  l'in- 
tervalle est  souvent  douloureux  a  mesurer  pour  celui  qui 
avait  conçu  sa  pensée  complète  et  armée  de  toutes  pièces, 
et  qui  la  voit,  sous  le  travail  du  burin,  se  rétrécir,  sames- 
quiner  ,  se  métamorphoser  contre  son  gré,  et  revêtir  a  la 
lin  un  caractère  très-acceptable  d'ailleurs,  mais  absolu- 
ment différent  de  son  caractère  primitif. 

Mais  la  lithographie  elle-même,  si  soudaine  et  si  impro- 
visée qu'elle  soit,  bien  que  voisine  de  la  pensée  de  l'ar- 
tiste presqu'aulant  que  le  dessin  ordinaire  ,  présente  de 
graves  difficultés,  et  en  grand  nombre,  aupcintrequi  n'en 
a  pas  fait  une  étude  spéciale  et  sérieuse.  Malgré  la  simpli- 
cité apparente  de  ses  moyens,  elle  se  coni[)ose  réellement 
d'une  foule  de  détails  qui  lui  appartiennent  en  propre,  et 
que  le  maniement  habituel  du  crayon  et  du  pinceau  ne 
permet  pas  de  soupçonner. 

Déjà  plusieurs  tentatives  avaient  été  fiiites  successive- 
ment par  MM.  Achille  Devéria  ,  Camille  Roqucj)lan  et 
Paul  Huet,  pour  colorier  la  lithographie,  la  rapprocher  de 
la  manière  noire  anglaise ,  et  lui  donner  enfin  tout  le 
charme  de  la  peinture.  Pour  atteindre  ce  but ,  les  artistes 
que  nous  venons  de  nommer  ont  eu  recours  a  différcns 
procédés,  k  l'emploi  direct  du  pinceau  et  de  l'encre  litho- 
graphique, au  frottement  avec  la  flanelle.  Dans  ces  dif- 
férens  essais,  ils  opéraient  par  une  méthode  analogue  a 
^^  celles  qu'ils  suivent  dans  la  pratique  de  la  peinture  pro- 
^B  prement  dite ,  et  ils  voulaient  donner  au  crayon  lithogra- 
^B  phique  toute  la  souplesse  et  toute  la  docilité  du  pinceau. 
^B       Or  la  voie   qu'ils  avaient  ouverte  ,  ils  ne  l'ont  pas 
^K  poursuivie  jusqu'au  bout,  et  ils  n'ont  pas  réussi  h  em- 

^B  TOH£     II.    Sr    LIVR\ISU^. 


prcindre  leurs  compositions  de  l'harmonie  de  l'unité, don 
un  dessin  ne  saurait  se  passer. 

M.  Tudol,  qui,  de  son  côté,  avait  commencé,  "a  sa 
manière,  des  essais  dirigés  vers  le  même  objet,  avec 
l'assistance  de  M.  Lemercier ,  un  de  nos  premiers 
lithographes,  a  triomphé  heureusement  des  difficultc-s 
qu'il  a  rencontrées  sur  sa  route,  mais  qui  ne  l'ont  pas 
découragé. 

Le  procédé  qu'il  a  inventé  ne  ressemble  en  rien  aux 
essais  précédens,  non  plus  qu'a  la  lithographie  ordinaire, 
mais  se  rapproche  de  la  manière  noire  anglaise  jwr  de 
nombreuses  analogies. 

En  effet,  la  lithographie  ordinaire  procède  avec  un 
crayon  savonneux,  absolument  comme  fait  le  peintre 
avec  un  crayon  ordinaire  sur  une  feuille  de  papier  ;  elle 
travaille  stir  un  fond  blanc  et  crée  ses  noirs  sur  le  clair  : 
M.  Tudot ,  au  contraire,  trouve  les  clairs  sur  mi  fond 
préparé  en  noir,  comme  font  les  graveurs  anglais  sur  une 
planche  d'acier  amenée  aux  mêmes  conditions.  Pour 
trouver  les  clairs,  il  se  sert  d'un  outil  fait  cxpri-s,  co- 
nique, acéré,  mais  d'une  dureté  modérée,  qui  enlève 
l'encre  lithographique  sans  entamer  la  pierre.  11  a  déplus 
étudié  soigneusement  l'action  réciproque  du  crayon  et  de 
l'acide  dans  la  préparation  des  pierres,  de  façon  a  pou- 
voir assurer,  pour  le  tirage  et  l'impression ,  la  diuréc  des 
tons  que  l'aitiste  a  voulus  et  choisis. 

Nous  avogs  vu  des  compositions  exécutées  d'après  le 
procédé  de  M.  Tudot,  par  MM.  Achille  Devéria,  Eugène 
Isabey  et  Grenier,  dont  plusieurs  parties  rivalisent  déjà 
avec  les  plus  belles  manières  noires  de  Reynolds  et  de 
Cousins.  Nous  ne  doutons  pas  que ,  lorsqu'ils  auront 
ajouté  aux  cnseignemens  de  M.  Tudot  leur  expérience 
personnelle,  ils  n'arrivent  à  un  résultat  complet  et  sa- 
tisfiiisant.  Quand  MM.  Charlet  et  Decamps,  MM.  Eu- 
gène Delacroix  et  Louis  Boulanger,  MM.  Paul  Delà» 
roche  et  Camille  Roqueplan  auront  mis  à  l'épreuve  ce 
nouveau  procédé,  il  est  permis  d'espérer  que  nous  au- 
rons pour  nos  albimis  tt  nos  cabinets  de  gracieux  des- 
sins, qui  retiendront  toutes  les  qualités  de  rimpro>  isalion 
personnelle. 

Le  dcssin-deM.  Tudot  que  nous  publions  aujourd'hu 
explique  et  justifie  nos  espérances  et  nos  promesses 

Car  outre  les  avantages  visibles  et  saisissablcs  d^ 
procédé  ,  il  faut  ajouter  qu'il  possède  sur  la  manière 
proprement  dite  une  autre  supériorité  que  celle  de  1' 

SI 


2U 


L'ARTISTE. 


iioniie  et  de  la  rapidité,  celle  de  retoucher,  tfe  revenir  et 
(lo  corriger  absolument  comme  sur  une  toile,  ce  qui  est 
impossible  sur  l'acier. 

La  Société  d'Encouragement  a  rendu  justice  a  M.  Tu- 
dot  eu  lui  décernant  une  médaille  d'or  de  deux  mille 
lianes.  Nous  applaudissons  d'autant  plus  volontiers  a 
cette  décision,  qu'il  arrive  rarement  aux  Sociétés  savan- 
tes de  placer  leur  protection  d'une  façon  aussi  équitable 
et  aussi  éclairée. 


DES  BEAUX -ARTS  E!V   RUSSIE. 

Saps  être  artiste ,  j'ai  toujours  idolâtré  les  beaux-arts  ;  aussi 
dans'  mes  voyages  n'ai-je  jamais  néglige'  la  visite  des  cabinets 
les  plus  cc'lcbres ,  soit  publics ,  soit  particuliers  ,  et  je  connais- 
sais ,  j'admirais  la  riche  et  brillante  ccoie  espagnole  avant  qu'on 
la  connût  et  l'admirât  en  France ,  où  l'on  sembla  long-temps  la 
réduire  au  seul  Ribera,  que,  sous  le  nom  de  l'Espagnolel , 
on  classait  même  parmi  les  peintres  napolitains,  très-inférieurs 
pourtant  aux  Velasques  et  aux  Murillos. 

Qui  avait  pu  produire  et  prolonger  chez  nous  une  ignorance 
aussi  profonde,  ou  y  faire  naître  un  aussi  injuste  mépris  pour 
les  nombreux  chefs-d'œuvre  de  nos  plus  proches  voisins?  Si 
c'était  indifférence,  elic  était  coupable;  si  c'était  calcul  de  va- 
nité masqué  d'un  niais  patriotisme  ,  j'y  verrais  un  tort  aussi 
grave  qu'insensé  :  grave,  car,  ainsi  qu'à  l'égard  des  lettres  , 
nous  devrions  considérer  les  beaux-arts  comme  formant  une  vé- 
ritable et  universelle  république  où  le  génie,  quelque  part  qu'il 
se  soit  développé,  devient  une  propriété  commune,  comme 
lustre  ,  jouissance  et  modèle;  insensé,  car  le  pays  qui  produisit 
le  Sueur,  et  où  David  ressuscita  une  florissante  école  à  laquelle 
en  succède  une  toute  rayonnante  de  vérité ,  peut ,  dans  les 
beaux-arts  comme  dans  l'héroïsme ,  admirer  ses  rivaux  sans  les 
craindre  et  s'honorer  même  des  justes  hommages  qu'il  s'em- 
presserait à  leur  adresser. 

Mais  enfin,  Messieurs,  le  goût,   qui  est  la  justice  par  rap- 


port aux  beaux-arts,  semble  uniquement  présider  à  tous  vos 
jugemcns;  la  faveur,  qui  trompe  le  pouvoir  et  abuse  les  sots, 
ne  saurait  même  avoir  sur  vous  aucune  prise.  Aussi  avez-vous 
apprécié,  sans  sacrifiera  certaine  répugnance,  ce  magnifique 
Cromwell,  si  chaud  de  ton,  si  soigné  d'accessoires,  si  large- 
ment peint ,  où  la  vigueur  et  le  coloris  rappellent  à  la  fois  le 
pinceau  fier  du  Guerchin  et  celui  plus  caressé  de  Fan-Dyck. 
Si  l'auteur  de  ce  bel  ouvrage ,  qui  a  eu  d'heureux  émules  dans 
la  dernière  exposition,  n'a  pu  obtenir  l'un  de  ces  hochets  si  en- 
viés par  la  médiocrité,  que  le  vrai  talent  dédaigne  et  dont  la 
postérité  ne  tient  aucun  compte,  qu'a-t-il  à  regretter  ,  quand  il 
marche  à  pas  de  géant  vers  un  avenir  de  gloire  qu'ont  devancé 
pour  lui  vos  prophétiques  suffrages? 

Ne  concentrons  cependant  pas  en  nous  seuls  cette  répu- 
blique des  beaux-arts  dont  l'Italie  fut  jadis  le  foyer  sous  un 
ciel  et  sur  un  sol  également  inspirateurs  ;  leur  empire  s'étend 
tous  les  jours,  et  partout  ils  pénètrent  à  la  suite  de  la  civilisa- 
tion qui  enseigne  à  les  connaître,  à  les  aimer,  à  les  cultiver. 
Le  Nord  même  a  enfin  cessé  de  leur  être  étranger  ;  la  presqu'île 
Scandinave  possède  de  bons  paysagistes  ,  et ,  en  sculpture ,  le 
suédois  Goële  se  montre  le  digne  rival  du  danois  Torwaldsen 
comme  il  le  fut  de  Cajiova,  tandis  que  l'un  et  l'autre  pourraient 
trouver  d'heureux  émules  en  Russie. 

Ce  deniier  mot  vous  étonne  peut-être  :  car  la  France  ne  con- 
naît pas  mieux  le  grand  et  puissant  empire  du  Nord  qu'elle  ne 
connaissait  l'FLspagne  au  moment  où  ses  armées  croyaient 
n'avoir  ,  en  y  pénétrant ,  qu'à  y  faire  une  simple  et  paisible 
promenade  militaire. 

Les  beaux-arts  donc  ,  inconnus  en  Russie  avant  Pierre-le- 
Grand,  n'y  furent  ,  pour  l'impératrice  Elisabeth,  qu'un  objet 
de  luxe,  mais  en  devinrent  un  d'amour  pour  celle  qui  lui  suc- 
céda si  glorieusement.  La  première  avait  entassé  sans  choix 
nombre  de  tableaux ,  parmi  lesquels  se  rencontraient  quelques 
chefs-d'œuvre;  Catherine  II,  dès  son  avènement  au  trône ,  char- 
gea le  comte  jVTunich  ,  fils  du  maréchal  et  amateur  distingué  , 
de  les  trier,  de  les  classer,  d'en  diriger  la  restauration  et  le  pla- 
cement dans  les  salles  du  palais.  Bientôt  elle  acquit  en  France  , 
en  Angleterre,  en  Allemagne,  en  Hollande,  en  Italie,  de  riches 
cabinets  dont  une  partie,  malheureusement,  périt  dans  le  trans- 
port par  un  funeste  naufrage.  Biais  tant  de  précieux  achats  , 
auxquels  l'empereur  Alexandre  joignit  ceux  de  la  galerie  de  la 
Maimaison  et  d'un  grand  nombre  de  maîtres  espagnols ,  offrent 
maintenant,  dans  le  muséum  de  l'Ermitage,  sous  la  direction 
d'un  connaisseur  habile,  la  masse  de  près  de  cinq  mille  ta- 
bleaux ,  parmi  lesquels  on  distingue  la  plus  étonnante  des  col- 
lections de  peintres  flamands  qui  soit  au  monde. 

Le  goût  des  arts  ne  fut  pas  concentré  dans  le  palais  :  de  ri- 
ches amateurs  s'y  livrèrent  avec  émulation,  et  plusieurs  s'en 
montrèrent  dignes ,  tant  par  l'heureux  choix  de  leurs  tableaux 
que  par  les  judicieuses  descriptions  qu'ds  en  firent.  Les  citer 
tous  offrirait  une  liste  dont  la  longueur  étonnerait  et  ferait  rou- 
gir les  amateurs  de  tant  d'autres  contrées;  mais  en  ne  s'arrê- 
tant  ici  qu'à  un  très-petit  nombre,  que  de  chefs-d'œuvre  dans 
les  seules  galeries  des  comtes  Strogonof ,  Cheremetief ,  Rouch- 
c!of-Bedbarodko   et    Pouchkin,    chez  le   prince    Troubeskoi  , 


L'ARTISTE. 


24» 


M.  de  Nariclikiii ,  r.iiiiiial  Morilviiiof  !  C'est  clie/,  Naiichkin 
qu'on  admire  le  Saint-Jean  du  Dominiquin ,  pravc  par  Mill- 
ier; et  l'amiral  Mordvinof  possiîde  le  Saint-Jean  dans  le  dé- 
sert, l'un  des  trois  qui  se  disputent  l'iionucur  d'avoir  etc  peints 
par  Raphaël. 

Mais  passons  du  goût  à  la  eulturc  des  arts  en  Russie.  Le  gé- 
nie de  Catherine  II,  qui  pensait  et  suffisait  à  tout,  voulant  pro- 
curer à  son  empire  ce  genre  de  lustre  qui  en  reproduit,  trans- 
met et  partage  la  gloire,  s'empressa,  dés  y'fi!\,  d'instituer  une 
académie  destinée  à  créer  des  peintres  ,  des  sculpteurs  ,  gra- 
veurs', architectes  et  artisans. 

Les  bases  constitutives  et  les  dispositions  réglementaires  de 
cette  institution,  tout  à  la  fois  d'éducation  ,  d'clude  et  d'encou- 
ragement,  semlileraient  peut-être  bizarres  à  ceux  qui  ne  con- 
naissent pas  la  Russie,  sur  laquelle  on  parle  et  on  écrit  beau- 
coup avec  une  inconcevable  ignorance  et  dont  nos  ambassadeurs, 
hommes  de  salons  et  nullement  honuues  d'état ,  n'ont  rapporte' 
([ue  les  notions  les  plus  inexactes,  tandis  que  des  écrivains  sys- 
tématiques on  placés  dans  un  degré  inférieur  de  l'ordre  social, 
n'ayant  point  vu  ce  dont  ils  jiarlaicnt  ou  ue  voyant  qu'avec  une 
prévention  défavorable  tout  ce  qui  diffère  de  ce  qui  se  passe 
che?.  eux,  ne  savent  point  assez, ,  sur  cet  objet  comme  sur  tant 
d'autres,  combien,  dans  une  constitution  qui  ne  ressemble  qu'à 
elle-même,  mille  circonstances  locales  contribueraient  à  rendre 
nuisible  ou  impraticable  ce  qui  ,  ailleurs  ,  eût  été  licite  et  utile. 

Je  n'entrerai  donc  pas  dans  les  détails  de  l'institution  acadé- 
mique russe  des  beaux-arts,  et  me  contenterai  de  dire  que  si  elle 
n'est  pas  théoriquement  aussi  parfaite  qu'on  l'eût  pu  désirer  , 
une  sagesse  profonde ,  prévoyante  et  pratique  n'en  a  pas  moins 
présidé  à  sa  fondation  en  l'adaptant  haiTOonieusement  aux  be- 
soins comme  à  l'état  civil  et  politique  de  cet  empire,  qui,  ce 
<|u'il  ne  faut  pas  oublier  ,  ne  ressemble  en  rien  à  ceux  des  au- 
tres sociétés  curoi)éennes.  Je  dirai  de  plus  que  les  souverains 
de  ces  vastes  contrées  ont  fait  constamment ,  avec  une  inépui- 
sable bienfaisance ,  tout  ce  qu'il  était  humainement  possible  d'v 
tenter  |)our  la  culture  des  beaux-arts;  je  dirai  enfin  (|ue  les 
fruits  de  leur  sollicitude  à  cet  égard  ont  été  pins  abondans  qu'on 
eût  dû  raisonnablement  l'espérer,  et  que  l'école  russe,  quoique 
naissante,  devient  chaque  jour  plus  digne  de  l'estime  des  di- 
verses écoles  modernes. 

En  effet,  dans  le  premier  de  tous  les  genres,  celui  de  l'his- 
toire, elle  peut  citer  ïégorof,  dont  le  dessin  est  pur  ,  les  com- 
positions sages  ,  le  coloris  flatteur.  Sa  Fiagellation  est  vérita- 
blement un  bel  ouvrage. 

L\4ssomptiun  de  Chebonief,  remaquahle  aussi  j)0iir  la  com- 
position et  le  dessin  ,  par  le  choix  et  l'entente  des  accessoires . 
est  nuilheureusemcnt  d'un  coloris  trop^  terne ,  mais  non  cepen- 
dant sans  harmonie. 

J'ai  vu  et  admiré  de  Sassonofim  tableau  représentant  Dmi- 
tridoushi  au  moment  où  ou  lui  amène  des  jirisonniers  tatari. 
L'élégance  des  anciennes  armures  russes  ,  le  pittores(pie  des 
costumes  orientaux  ,  l'entente ,  le  style ,  l'heurciise  disposition 
des  groiq)cs,  la  vérité  et  la  convenance  des  expressions  diverses, 
en  font  un  ouvrage  qui,  partout  ailleurs,  eût  eu  du  succès. 

Bruno,  qui ,  sans  l'obtenir,  avait  mérité  le  prix  de  Rome 


par  son  charmant  tableau  d'Abraham  et  Agar ,  a  sn  pleine- 
ment justifier  la  protection  des  amis  des  arts  par  sa  Laveuse  et 
sa  Fendangeuse. 

Fourahiof  yieint  avec  un  égal  talent  des  marines  ,  des  pa\  - 
sages,  des  fabriques.  La  transparence  de  ses  eaux  ,  la  légèreté 
de  ses  feuillages ,  la  vérité  de  son  architecture  ,  laissent  peu 
à  désirer. 

Folkofel  Kiprinski  ne  le  cèdent  guère,  pour  le  portrait, 
à  nombre  d'arti.stes  étrangers  ;  et  quelques  élevés,  dont  j'ai  ou- 
blié les  noms,  ont  dernièrement  manifesté  de  véritables  dispo- 
sitions :  l'un  ,  par  un  tableau  de  Joseph  expliquant  les  songes 
des  prisonniers  enfermés  avec  lui;  l'autre,  par  celui  à'.itii 
atelier  de  peinture  égal  au  moins  à  celui  de  Droling;  \\n  troi- 
sième par  une  femme  dans  le  brillant  costume  russe ,  et  de  la 
plus  belle  couleur;  d'autres  par  de  fort  jolis  tableaux  de  genre 
ou  d'intérieur. 

Matvéif,  peintre  de  paysage ,  a  copié  du  Temperta  avec  une 
rare  perfection;  et  j'ai  vu  àcs  Paul  Polter  a\v\^\  reproduits  par 
des  artistes  russes  de  manière  à  tromper  l'œil  exercé  du  mai- 
chand  de  tableaux  même. 

Quant  à  la  sculpture,  elle  offre  en  Russie  des  talens  rivaux 
de  la  peinture  ,  et  pour  peut  qu'elle  y  fût  encouragée ,  on  venait 
le  Nord  s'élever  bientôt,  peut-être,  à  cet  égard,  au  niveau  du 
Blidi  de  l'Europe. 

Mettons  donc  à  l'écart  l'estimable  Martos  ,  dont  la  réputation 
est  assurée  par  les  cénota]>hes  des  temples  funéraires  de  Paw- 
loski,  et  le  groupe  gigantesque  de  Minin  et  Pajarki ;  arrê- 
tons-nous devant  les  gracieux  et  spirituels  bas-reliefs  du  comte 
Talztoi ,  devant  les  bustes  si  vrais  et  si  vivans  de  Suffanof  i 
devant  ce  modèle  d'une  statue  d'Âjax ,  si  belle  de  style ,  si 
nourrie  d'inspirations  puisées  dans  l'étude  de  l'art,  dans  la 
contemplation  des  beautés  que  l'antique  nous  présente ,  et  que 
le  jeune  élève  a  si  heureusement  su  reproduire. 

La  gravure  aurait  aussi  à  citer  les  portraits  du  maréchal  Sou- 
varofet  du  comte  Aratchef,  par  Oulkine ,  vénfables  créa- 
tions, tant  le  burin  l'enjporte  sur  les  origmaux  qu'il  copie. 

Déjà  une  société  d'amis  des  arts  cherche,  en  Russie,  à  les 
encourager  par  des  secours ,  des  achats ,  des  Iraitemens  accor- 
dés aux  artistes  qui  donnent  le  plus  d'espérances;  par  une  pro- 
tection éclairée  et  des  sollicitations  en  leur  faveur.  Grâces  leur 
soient  universellement  rendues  I  ils  ont  bien  mérité  de  la  plus 
noble  des  républiques  !  Nul ,  Messieurs ,  ne  doit  plus  que  vous 
applaudir  à  de  si  généreux  efforts  d'où  peut  rejaillir  un  jour, 
avec  gloire,  une  nouvelle  et  brillante  école.  Et  pourquoi  les 
contrées  qui  ont  vu  naître  le  pindarique  Lomonozof,  le  tragi- 
que Soumarokof,  l'épicpie  Keraskoj  ;  ce  Krilof,  digne  émule 
de  Lafontaine ,  et  cet  enchanteur  Pouchkin ,  ne  piwluiraient- 
ellcs  pas  des  Raphaël  et  des  Corrège  ? 

Dans  mon  ardent  amour  pour  les  beaux-arts,  dans  mon  lèle 
en  faveur  d'ini  nouveau  fover  de  génie  pittoresque,  j'avais  jeté 
sur  le  papier  quelques  idées  relatives  au  perfectionnement  pos- 
sible de  l'académie  impériale  de  Saint-Pétersbourg,  et  cela  sans 
chercher  à  altérer  en  rien  l'hannonie  nécessaisse  à  v  conserver 
entre  les  movenset  le  but,  entre  les  besoins  et  les  convenances; 
mais  les  événeinens  politiques ,  puis  mon  départ ,  m'ont  enipc- 


'M6 


L'ARTISTE. 


ché  de  les  présenter  à  un  prince  auquel  il  suffit  de  faire  entre- 
voir le  bien  pour  qu'il  l'accueille ,  suppose  même  que  sa  bien- 
veillante sagacité'  ne  l'ait  pas  déjà  entrevu  ou  projeté'. 

Le  comte  Armand  d'Allonville. 


cyv//^    )^irec/ear  (/e  /  ^uj-^iM/e. 


Monsieur  , 

Parmi  tant  de  raonuracns  qui  couvrent  le  sol  de  la  France  , 
un  des  ])lus  intcrossaus  ,  sous  le  rapport  des  souvenirs,  est  sans 
contredit  le  château  de  Pau.  Là ,  en  effet ,  comme  personne  ne 
l'ignore,  vit  le  jour  pour  la  première  fois  le  seul  de  nos  princes 
qui  ait  ve'cu  dans  la  mc'moire  du  peuple,  le  seul  à  qui  la  pos- 
le'rite  ait  décerne  les  deux  noms  qui  trop  souvent  rappellent 
deux  idées  opposées ,  de  bon  et  de  grand. 

Mais  ce  n'est  pas  à  ce  titre  seul  que  ce  monument  mérite  l'at- 
tention. Son  existence  se  lie  à  l'histoire  peu  connue,  et  pour- 
tant si  intéicssantc ,  des  longues  divisions  du  Béarn  et  de  lEs- 
pagne.  Long-temps  avant  Henri,  il  servait  de  demeure  aux 
princes  de  Navarre.  Maison  de  plaisance  d'abord,  puis  château- 
fort  à  une  époque  où  les  fréquentes  irruptions  des  Espagnols 
commandaient  aux  Béarnais  une  vigilance  continuelle;  sous  ce 
double  rapport,  bien  d'autres  souvenirs  viennent  se  grouper  à 
ceux  qu'y  ont  laissés  la  reine  Jeanne  et  son  fils. 

J'ai  cru ,  Monsieur ,  que  vos  lecteurs  ne  parcourraient  pas 
sans  intérêt  quelques  détails  sur  cet  édifice ,  digne  à  tant  de  ti- 
tres de  fixer  l'attention. 

La  cour  des  ])rinces  de  Navarre  se  tenait  ordinairement  à 
Orthezj  et  ce  n'était  que  pour  jouir  des  plaisirs  delà  campagne 
qu'elle  venait  faire  de  courts  séjours  à  Pau  :  le  site  ne  pouvait 
être  mieux  choisi  pour  une  maison  de  plaisance.  Par  sa  posi- 
tion, le  château  domine  une  riche  plaine  coupée  par  le  Gave, 
torrent  impétueux,  dont  le  lit  n'est  jamais  fixe;  chaque  année 
ses  eaux  ravagent  quelqu'un  des  champs  qui  s'étendent  sur  les 
rives,  et  cependant,  Monsieur,  ni  vous  ni  moi  ne  voudrions  le 


voir  plus  tranquille,  tant  son  impétuosité  même  rend  plus  pit- 
toresque le  paysage  qu'il  embellit  de  ses  capricieux  contours; 
au-delà  les  coteaux  de  Tarançon ,  dont  les  vins  sont  renommés; 
enfin  à  l'horizon,  aussi  loin  que  la  vue  peut  s'étendre  des  deux 
cotés ,  les  Pyrénées  apparaissent  comme  im  immense  colosse 
dont  les  bras  enveloppent  et  élreignent  l'univers.  Juste  en  face 
du  château ,  les  montagnes  s'abaissent  par  une  pente  rapide ,  et 
paraissent  se  diviser  pour  laisser  voir  le  pic  du  midi,  dont  les 
proportions  gigantesques  et  la  forme  fantastique  se  montrent 
bien  au-dessus  des  nuages. 

Aussi ,  attirés  par  la  beauté  du  site  ,  les  princes  de  Navarre 
construisirent  d'abord  une  aile  de  bâtiment  peu  considérable , 
mais  suffisante  pour  les  séjours  de  peu  de  durée  qu'ils  y  firent. 
Pau ,  qui  alors  se  bornait  à  quelques  rues ,  prit  insensible- 
ment de  l'accroissement.  On  songea  à  le  mettre  à  l'abri  d'un 
coup  de  main,  et  le  château  fut  fortifié  :  peu  de  travaux  étaient 
nécessaires  pour  cela.  Protégé  déjà  naturellement  par  un  ruis- 
seau qui  forme  un  ravin  profond ,  de  toutes  parts ,  excepté  du 
côté  de  la  ville,  la  terrasse  sur  laquelle  il  est  bâti  présente  plus 
de  soixante  pieds  d'élévation.  Vint  ensuite  Gaston  Phœbus,  qui 
construisit  la  grande  tour ,  et  ajouta  de  nouveaux  ouvrages  : 
quatre  portes  au  moins ,  d'une  énorme  herse ,  défendaient  la 
seule  entrée  qui  existât  du  côté  de  la  ville. 

Lors(|ue  la  cour  eut  fixé  son  séjour  à  Pau,  on  songea  moins 
aux  fortifications  et  plus  aux  commodités  intérieures.  De  nou- 
veaux corps  de  logis  s'élevèrent  sur  toute  la  ligne  des  retran- 
chemens  :  au  milieu,  on  réserva  la  cour,  qui  se  trouve  encore 
dans  le  même  état.  Des  constructions  postérieures  en  ont  seule- 
ment masqué  un  des  cotés. 

On  voit  que  ce  ne  fut  qu'à  diverses  reprises,  et  pour  ainsi 
dire  pièce  à  pièce,  que  le  château  fut  bâti  :  c'est^  là  ce  qui  en  ex- 
plique l'extrême  irrégularité.  Cette  irrégularité  est  telle  qu'on 
trouve  difficilement  quatre  fenêtres  pareilles  dans  la  façade  in- 
térieur»; et  l'extérieur,  hors  l'aile  primitive,  n'est  pas  moins 
irrégulier.  Il  est  vrai  que  la  main  de  vrais  vandales  en  a  défiguré 
plusieurs  parties,  et  que,  dans  certains  endi-oits,  des  construc- 
tions tout-à-fait  modernes  ont  remplacé  les  vieux  murs  qui 
avaient  assisté  à  la  naissance  d'Henri.  Jugez,  Monsieur,  de 
l'effet  merveilleux  produit  par  ces  murailies  blanches ,  ces  fe- 
nêtres mesquines,  dont  les  larges  carreaux  laissent  voir  dans 
l'intérieur  tout  le  Inxe  de  notre  société  actuelle,  à  côté  de  la 
masse  noire  et  informe  qui  porte  encore  le  nom  de  Gaston,  son 
fondateur  ! 

Si  après  cette  sèche  notice  historique,  vous  voulez  de  la 
poésie  et  des  émotions ,  consultez  un  ancien  du  pays ,  écoutez  le 
récit  des  traditions  parvenues  jusqu'à  nous  de  ces  temps  anciens, 
et  en  les  dégageant  des  obscurités  et  du  merveilleux  enfantés 
par  les  ans  et  la  crédulité  ,  vous  connaîtrez  peut-être  mieux  cet 
intérieur  féodal  dont  la  peinture  n'a  été  essayée  par  tant  d'auteurs 
qu'après  avoir  lu  leurs  volumineux  ouvrages. 

Dans  la  cour  est  un  puits  immense.  Un  bruit  populaire  veut 
que  le  fond  soit  garni  de  lames  d'épée,  de  fers  de  lance,  de 
saljres  tranchans.  C'est  là,  dit-on,  que  la  reine  Jeanne  faisait 
précipiter  ses  vassaux  rebelles,  ses  nobles  mécontens;  à  côté,  la 
tour  où  se  trouvaient  les  oiiblieltcs.   Le  peuple  lui  a  donné  le 


L'ARTISTE. 


2ir 


nom  de  mounte  a'ùset  (  monlo-oisc.m ) ,  p'arcc  qu'il  n'y  existe 
aucun  escalier.  La  porté  que  vous  voyez  n'y  était  pas  autrefois. 
Le  mur,  d'une  épaisseur  si  formidable,  n'avait  d'autre  ouver- 
ture que  cette  lucarne  que  vous  apercevez  vers  le  milieu  de  la 
tour.  Un  troft  énorme,  comble  lors  de  la  révolution,  à  l'épo- 
que où  la  porte  fut  pcrCce,  servait  à  recevoir  et  à  cacher  pour 
toujours  aux  yeux  du  monde  les  malheureux  conduits  sur  le 
plancher  mobile  qui  le  recouvrait  à  une  liaulcur  extraordinaire. 
Combien  il  est  à  regretter  qu'au  milieu  des  passions  auxquelles 
e'iait  livre  le  peuple  lorsque  la  tour  devint  ce  qu'elle  tst  aujour- 
d'hui, aucune  recherche  n'ait  pu  être  faite  dans  cette  immense 
cavité' dont  la  destination  ne  saurait  cire  douteuse!  Mais  la 
même  main  qui  mutila  les  médaillons  sculptés  dans  le  mur, 
dont  le  marteau  effaça  si  bien  ces  charmantes  arabesques  qui 
dc'coraient  les  portes  çt  les  fenêtres  ,  et  dont  on  voit  encore  des 
restes,  se  hâta  de  défigurer  sans-distinction  tous  h's  vestiges  de 
la  monarchie.  On  fit  du  château  une  caserne ,  et  maintenant  la 
place  où  furent  les  oubliettes  est  une  remise. 

Faites-vous  montrer  la  chambre  où  naquit  Henri.  Arrêtez- 
vous  à  i-éfle'chir  en  voyant  les  fleurs  de  lis  dont  on  a  bariole'  les 
cheminées,  et  cherchez  Henri  dans  cet  emblème.... 

Voyez  le  bertcau  du  bon  roi.  Une  fraude  heiu-euse  l'a  dérobé 
à  la  tourmente  révolutionnaire.  Quel  que  soit  le  pouvoir  qui 
iH'gnc  sur  la  France,  ce  berceau  sera  toujours  respecté  et  chéri 
des  BéaiTais  ;  non,  jamais  ils  ne  confondront  Henri  et  sa  pos- 
térité. 

Je  ne  finirais  pas,  Monsieur  j  si  je  voulais  vous  montrer  tout 
ce  qui  rappelle  de  grands  souvenirs.  Pour  moi,  dont  le  Béarn 
est  la  patrie,  chaque  pierre  est  précieuse  ,  chaque  p.1n  de  mur 
a  "sa  poésie.  Combien  de  fois  mon  imagin.1tion  n'a-t-elle  pas. 
peuplé  ces  appartemcns  solitaires?  Combien  de  fois  n'ai-je  pas 
entendu  le  pavé  intérieur  retentir  sous  les  pieds  des  deslrieis 
des  nobles  barons  de  Navarre  !...  La  cour  galante  et  polie  de 
Gaston  Pliœbus  m'apparaissait   telle  que  l'a  racontée  Frois- 

sard Oui,  c'est  devant  le  château  de  Pau  que  je  Sens  le 

moyen  âgcl 

Agréez,  Monsieur,  l'assurance  de  ma  considération, 


I'ré 


R. 


Cittcrrttiuf. 


Les  narrations  pleines  d'intérêt  que  nous  offrons  au 
lecteur  sont  extraites  des  Contes  hrwis  ,  recueil  qui  doit 
paraître  après  le  nouvel  an,  chez  Urbain  Canel.  La  ra- 
pidité, l'élan  ,  la  vigueur  d'un  styk  tout  dramatique  et 
tout  pittoresque,  nouS  ont  engages  *a  faire  paraître  inces- 


samment dans  1,'AnTisTE  une  suite  de  dessins  composes 
par  quelques-uns  de  nos  premiers  talens  ,  sur  les  sujets 
les  plus  intéressans  de  cet  ouvrage  remarquable. 

UNE    CONVERSATION  j| 

EKTKE  0«ZE  BEDIES  ET  MIXCIT. 

Je  fréquentais,  l'hiver  dernier,  une  maison, la  seule  peut-être 
où  maintenant,  le  soir,  la  conversation  échappe  à  la 'politique 
et  aux  niaiseries  de  salon.  Là  viennent  des  artistes  ,  des  poi;ies, 
des  hommes  d'état ,  des  savans ,  des  jeunes  gens  occupés  de 
chasse  ,  de  chevaux  ,  de  femmes,  de  jeu;  ailleurs,  de  toilette, 
mais  qui ,  dans  cette  réunion ,  prennent  sur  eux  de  dépenser 
leur  esprit,  comme  ils  prodiguent  ailleurs  leur  argent  'ou  leurs 
fatuités. 

Ce  .salon  est  le  dernier  asile  où  se  soit  réfugié  l'esprit  fran- 
çais d'autrefois,  avec  sa  profondeur  cachée,  ses  mille  détours  , 
sa  politesse  exquise.  Là  vous  trouverez  encore  quelque  sjionla- 
néité  dans  les  cœurs,  de  l'abandon,  de  la  générosité  dans  1rs 
idées.  Nul  ne  pense  à  garder  sa  pensée  pour  un  drame,  ne  voit 
des  livres  dans  un  récit.  Personne  ne  vous  apporte  le  hideux 
squelette  de  la  littérature,  -à  propos  d'une  saillie  heureuse  ou 
d'un  sujet  intéressant. 

Pendant  la  soirée  que  je' vais  raconter  ,  le  hasard,  ou  plutôt 
l'habitude  ,  avait  réuni  plusieurs  personnes  auxquelles  d'incon- 
testables mérites  ont  valu  des  réputations  européennes.  Ceci 
nest  point  une  flatterie  adressée  à  la  France;  plusieurs  étran- 
gers étaient  parmi  nous  ;  et,  par  cas  foituit,  les  hommes  qui 
brilli^rent  le  plus  n'étaient  pas  les  plus  célèbres.  Ingénieuses  ré- 
parties ,  observations  fines  ,  railleries  excellentes  ,  peintures 
dessinées  avec  une  netteté  brillante  ,  pétillèrent  et  se  pressèrent 
sans  apprêt,  se  prcdigucrent  sans  dédain  comme  sans  recher- 
che ,  mais  furent  délicieusement  senties ,  délicatement  savourées. 
Les  gens  du  monde  se  firent  surtout  remarquer  par  une  gr.icc  . 
par  une  verve  tout  artistiques. 

V^ous  trouverez  ailleurs ,  en  Europe  ,  d'élégantes  manières , 
de  la  cordialité,  de  la  bonhomie ,  de  la  science;  mais  à  Vans 
seulement ,  dans  ce  salon  et  dans  quelques  autres  encore ,  se 
rencontre  l'esprit  particulier  qui  donne  à  toutes  ces  qualités  so- 
ciales un  agréable  et  capricieux  ensemble,  je  ne  sais  quelle  al- 
lure fluviale  qui  fait  facilement  serj>enter  cette  profusion  de 
pensées,  de  formules,  de  contes,  de  documens  historiques. 
Paris  ,  capitale  du  goût ,  connaît  seul  cette  science  qui  change 
une  conversation  en  une  joute,  où  chaque  nature  d'esprit  se 
condense  par  un  trait ,  où  chacim  dit  sa  phrase  et  jette  son  ex- 
périence dans  un  mot ,  où  tout  le  monde  s'amuse  ,  se  délasse  et 
s'exerce. 

Aussi ,  là  seulement ,  vous  échangerez  vos  idées ,  là  vous  ne 
porterez  pas ,  comme  le  dauphin  de  la  fable ,  auelnuç  singe  sur 
vos  épaules  ;  là  vous  serez  compris  ^  et  vous 
de  mettre  au  jeu  des  pièces  d'or  contre  du  bil 
bien  trahis;  là  ,  des  causeries  légères  et  pi 
tournent,  changent  d'aspect  et  de  couleur 


â-fs 


L'ARTISTE. 


Les  critiques  vives  ,  les  récits  pressés  abondent;  les  yeux  écou- 
tent j  les  gestes  interrogent j   la- pliysionomie  répond;  tout  est 
esprit  et  pensée.  . 
\^^       Jamais  le  pliénomène  oral  qui,  bien  étudié,  bien  manié, 
ifait  la  piiissance  de  l'acteur  et  du  conteur ,  ne  m'avait  si  com- 
plètement ensorcelé;  je  ne  fus  pas  seul  soumis  a  ces  doux  pres- 
'liges  ;  nous  passâmes  tous  une  soirée  délicieuse. 
-;3r    Entre  onze  heures  et  minuit ,  la  conversation ,  jusque  là  bril- 
■'     lante,   antithétique ,   devint  conteuse;   elle  entraîna  dans  son 
4{j  cours  précipité  de  curieuses  confidences  ,  plusieurs  portraits  , 

'  mille  folies. 

Un  savant ,  avec  lequel  je  fis  de  conserve  la  route  de  la  rue 
Saint-Germain-des'-Prés  à  l'ObseiTatoire  royal,  regarda  celte 
ravissante  improvisation  comme  intraduisible;  mais,  dans  ma 
témérité  de  dis(mteur,  je  m'engageai  presque  à  reproduire  los 
plaisirs  de  cette  soirée,  moins  pour  soutenir  mon  opinion  que 
pour  damier  à  mes  émotions  la  vie  factice  du  souvenir  ,  la  dis- 
tance qui  se  trouve  entre  la  parole  et  récrit.  Mais  en  voulant 
tâcher  de  laisser  à  ces  choses  leur  verdeur,  leur  abrupte  natu- 
rel ,  leurs  fallacieuses  sinuosités  ,  j'ai  pris  la  conversation  à 
l'heure  où  chaque  récit  nous  attacha  vivement.  S'il  fallait  pein- 
dre le  moment  où  tous  les  esprits  luttèrent ,  où  toutes  les  opi- 
nions brillèrent ,  où  la  pensée  imita  les  gerbes  éblouissantes  d' un 
feu  d'artifice ,  cette  entreprise  serait  une  folie  et  une  folie  en- 
nuyeuse peut-être. 

Donc,- représentez-vous, assises  autour  d'une  cheminée,  dans 
un  salon  élégant ,  ime  douzaine  de  personnes  dont  toutes  les 
physionomies ,  plus  ou  moins  tourmentées  ,  plus  ou  moins  . 
belles  ,  expriment  des  passions  ou  des  pensées.  Trois  femmes 
aimables,  bien  mises  ,  gracieuses  ,  dont  la  vois  était. douce , 
présidaient  cette  scène,  à  laquelle  aucune  séduction  ne  manqua, 
pour  moi,,  du  moins.  A  la  lueur  des  lampes,  quelques  artistes 
dessinaient  en  écoutant ,  et  souvent  je  vis  la  scpia  se  sécher  dans 
leurs  pinceaux  oisifs.  Le  salon  était  déjà  par  lui-même  nn  ta- 
bleau tout  fait,  et  plus  d'un  peintre  se  li-ouvait  là,  capable  de 
le  bien  exécuter. 

Nous  fûmes  redevables  à  un  vieux  militaire  de  la  tournure 
que  prit  la  conversation.  Il  venait  d'achever  une  partie  dans  un 
salon  voisin ,  et  lorsqu'il  se  planta  tout  droit  devant  la  chemi- 
née ,  en  relevant  les  deux  pans  de  son  habit  bleu ,  l'une  des 
dames  lui  dit  : 

—  Eh  bien  !  général ,  avcz-vous  gagné  ?... 

—  Ohi  mon  Dieu  non...  Je  ne  puis  pas  toucher  une  carte... 

Même  question  faite  à  quelques  jjDueurs  qui  songeaient  "sans 
doute  à  s'évader;  il  se  trouva  ,  comme  toujours,  que  tout  le 
monde  avait  à  se  plaindra  du  jeu. 

Récapitulation  savamment  faileil advint  qu'un  sculpteur  qui, 
à  ma  connaissance,  avait  perdu  vingt-cinq  louis,  fut  atteint  et 
convaincu  d'avoir  gagné  six  cents  francs.  . 

—  Bah  !  les  plaies  d'argent  ne  sont  pas  mortelles...  dit  moT) 
sây#J}!t','j;t  tant  qu'ub  homme  n'a  pas  perdu  ses  deux  oreilles... 

^-  Un  homme  peut-il  perdre   ses  deux  oreilles  ?  demanda 


—  Pour  les  perdre  il  faut  les  jouer...  répondit  un  médecin. 

—  Mais  les  joue-t-on?... 

—  Je  le  crois  bien  !...  s'écria  le  général  en  levant  un  de  ses 
pieds  pour  en  présenter  la  plante  au  feu. 


J'ai  connu  en  Espagne ,  reprit-il ,  un  nommé  Bianchi ,  capi- 
taine au  6"  de  ligne,  —  il  a  été  tué  au  siège  de  Tarragone  , 
—  qui  joua  ses  oreilles  pour  mjlle  écus.  Il  ne  les  joua  pas,  par- 
dieu,  il  les  paria  bel  et  bien;  mais  le  pari  est  un  jeu.  Son  ad- 
versaire était  un  auti'e  capitaine  du  même  régiment.  Italien 
comme  lui^  comme  lui  mauvais  garnement,  deux  vrais  diables 
ensemble,  mais  bons  officiers,  excellens  militaires. 

Nous  étions  donc  au  bivouac,  en  Espagne.  Bianchi  avait  be- 
soin de  mille  écus  pour  le  lendemain  inatin ,  et  comme  il  ne 
possédait  que  quinze  cents  francs  ,  il  se  mit  à  jouer  aux  dés  sur 
un  tambour  avec  son  camarade,  pendant  que  leurs  compagnies 
préparaient  le  souper. 

11  y  avait,  ma  foi ,  trois  beaux  quartiers  de  chèvre  qui  cui- 
saient dans  une  marmite,  près  de  nous;  et  nous  autres  officiers 
nous  regardions  alternativement  et  le  jeu  et  la  chèvre  qui  frison- 
nait  fort  agréablement  à  nos  oreilles;  car  noifs  n'avions  rien 
mangé  depuis  le  matin.  Nos  soldats  revenaient  un  à  un  de  la 
chasse,  apportant  du  vin  et  des  fruits.  Nous  avions  un  bon  re- 
pas en  perspective.  La  marmite  était  suspendue  au-dessus  du 
feu  par  trois  perches  arrangées  en  faisceau ,  et  assez  éloignées 
du  foyer  pour  ne  pas  brûler;  mais  d'ailleurs  les  soldats,  avec 
cet  instinct  merveilleux  qui  1rs  caractérise,  avaient  fait  un  petit 
rempart  de  terre  autour  du  feu.  —  Bianchi  perdit  tout;  il  ne 
dit  pas  un  mot  ;  ri  resta  comme  il  était ,  accroupi  ;  mais  il  "se 
croisa  les  bras  sur  la  poitrine,  regarda  le  feu,  le  ciel,  et  par 
tnomcns  son  adversaire.  Alors  j'avais  peur  qu'il  ne  fît  quelque 
mauvais  coup;  il  semblait  vouloir  lui  manger  les  entrailles. 
Enfin  il  se  leva  brusquement,  comme  pour  fuir  une  tentation. 
En  se  levant,  il  renversa  l'une  des  trois  perches  qui  soutenaient 
la  marmite,  et  —  voilà' la  chèvre  et  notre  souper  à  tous  les 
diables!...  Nous  restâmes  silencieux;  et^  quoique  ventre  affamé 
ne  porte  guère  de  respect  aux  passions ,  nous  n'osâmes  rien  lui 

dire,  tant  il  nous  faisait  peine  à  voii' L'autre  comptait  son 

argent.  Alors  Bianchi  se  mit  à  rire.  Il  regarda  la  marmite  vide, 
et  pensa  peut-être  alors  qu'il  n'avait  pas  plus  de  souper  que 
d'argent.  Il  se  tourna  vers  son  camarade ,  puis  avec  un  sourire 
d'Italien  :' 

.  —  Veux-tu  parier  mille  écus  ,  lui  dit-il,  en  montrant  une 
sentinelle  espagnole  postée  à  wnt  cinquante  pas  environ  do 
notre  front  de'bandière ,  et  dont  nous  apercevions  la  baïonnette 
au  clair  de  la  lune  ,  veux-tu  parier  tes.  raille  écus  que,  sans 
autre  ai'me  que  le  briquet  de  ton  caporal,  —  et  il  prit  le  sabre 
d'un  nommé  Garde -à-Pied,  —  je  vais  à  cette  sentinelle,  j'en 
apporte  le  cœur,  je  le  fais  cuire  et  le  mange... 

—  Cela  va  I....  dit  l'autre;  mais.  —  si  tu  ne  réussis  pas 

—  Eh  bien  !  corpo  di  Baccho  -=-  il  jura  un  peu  mieux  que 
cela;  mais  il  faut  gazer  le  mot  pour  ces  dames,  —  '.u  me  cou- 
peras les  deux  oreilles... 


L'ARTISTE. 


219 


—  Convenu  I...  dit  l'auttc. 

—  Vous  êtes  témoins  du  pari!....  s'e'cria  Éianehi  d'un  air 
triotT)[)l!anl,  en  se  retournant  veï-s  nous... 

Et  il. partit. 

Nous  n'avions  plus  envie  de  manger,  nous  autres.  Cependant 
nous  nous  Icvàiurs  tous,  pour  voir  caniment  il  s'y  prendrait  ; 
u-ais  nous  ne  vîmes  rien  du  tout.  En  effet,  il  tourna  par  un. 
sentier,  rampa  comme  un  seq)ent;  bref,  nous  n'entendimes 
pas  seulement  le  bruit  (pie  peut  faire  une  feuille  en  tombant. 
Nos, yeux  ne  quiltaient  pas  de  vue  la  sentinelle.  Tuut-à-coup, 
un  petit  gémissement  de  rien ,  un  —  heu  !....  profond  et  sourd 

nous  lit  tressaillir.  Quelque  chose  tomba l'àoud!  —  Et  nous 

ne  vîmes-  plus  la  sacrc'c  —  cicusez-moi,  mesdames!  —  baïon- 
nette. 

Ciuq  minutes  après,  ce  farceur  de  Bianchi  galopait  dans  le 
lointain  comme  un  cheval ,  et  revint  tout  pâle  ,  tout  haletant. 
11  tenait  à  la  main  le  cœur  de  l'Espagnol,  et  le  montra  en  riant 
à  son  adversaire.  . 

Celui-ci  lui  dit  d'un  air  sérieux  : 

—  Ce  n'est  pas  tout  !... 

—  Je  le  sais  bien!..-,  re'pliqua  Bianchi. 

Alors,  sans  laver  le  sang  de  ses  mains,  il  releva  les  perches, 
rajusta  la  marmite  ,  attisa  le  feu  ,  fit  «lire  le  cœur  cl  le  mangea 
sans  en  être  incouunodc.  11  empocha  Us  mille  e'cus... 

—  11. avait  donc  bien  besoin  de  cet  argent-là 2. ■•••  demanda 
la  maîtresse  du  logis. 

—  11  les  avait  prorais  à  une  petite  vivandière  parisienne 
dont  il  e'tait  amoureux... 

—  Oh  I  madame ,  reprit  le  gênerai ,  après  une  petite  pause  , 
tous  ces  llahcns-là  étaient  de  vrais  cannibales,  et  des  chiens 
linis...  —  Ce  Bianchi  venait  de  l'hôpital  de  Como,  où  tous  les 
enfans  trouves  reçoivent  le  même  nom  ;  ils  sont  tous  dr s  Bian- 
chi :  c'est  unç  coutume  italienne.  I/empereur  avait  Ciit  dépor- 
ter à  l'Ile  d'Elbe  les  mauvais  sujets  de  l'Italie,  les  fils  de  fa- 
mille incorrigibles  ,  les  malfaiteurs  de  la  bonne  socic'tc  qu'il  ne 
voulait  pas  toùt-.'i-fa it  flétrir.  Aussi  ,  plus  lard,  il  les  enrégi- 
menta, il  en  fit  W légion  italienne;  puis  il  les  incorpora  dans 
SCS  armées  et  en  composa  le  G'',  de  ligne,  auquel  il  donna  pour 
colonel  un  Corse ,  'nomme'  Eugène.  Cotait  un  régiment  de  dé- 
mons. Il  fallait  les  voir  n  un  assaut,  ou  dans  une  mêlée!.,. 
Comme  ils  étaient  presque  tous  décores  pour  des  actions  d'e- 

Iclat,  ce  colonel  \e\\t  criait  naïvement,  en  les  menant  au  plus 
fort  du  feu  : 
r 


•^  Avanti,  avanti,  signori  Indroni,  cavalicri  ladri....^ 
îin  avant,  chevaliers  voleurs,  en  avant,  seigneurs lirigands  !... 


Pour  un  coup  de  main ,  il  n'y  avait  pas  de  meilleures  troupes 

dans  l'armée;  mais  c'étaient  des  chenapans  à  voler  le  bon  Dieu. 

^^  Un  jour,  ils  buvaient  l'eauile-vie  des  pansemens;  un  autre,  ils 

I^Btiraient,  sans  scrupule,  un  coup  de  fusil  à  nn  payeur,  et  met- 

■^^laient  le  vol  sur  le  con:ptc  des  Espagnols.  Et,  cependant,  ils 

avaient  de  bcns  inomrns!...  A  je  ne  sais  quelle  batailL-,  un  de 


k 


ces  hommes-là  tua  dans  la  mêlc'e  un  capitaine  anglais,  qui ,  en 
mourant ,  lui  reconnnanda  sa  femme  et  son  enfant.  La  veuve  et 
l'orphelin  se  trouvaient  dans  un  village  voisiij.  L'Italien  y  alla 
sur-le-champ,  à  travers  la  mêlée,  et  les  prit  avec  lui.  La  jeune 
dame  était ,  ma  fui ,  fort  jolie.  L<;s  mauvaises  langues  du  régi- 
ment prétendirent  qu'il  consola  la  veuve;  mais  le  fait  est  qu'il 
|}artagea  sa  solde  avec  l'enfant  jusqu'en  i8i4-  Dans  'a  déroute 
de  Moscou,  l'un  de  ces  garnemcns,  ayant  un  camarade  attaque' 
de  la  poitrine,  eut  pour  lui  des  soins  inimaginables  depuis 
Moscou  jusqu'à  Wilna.  Il  le  mettait  à  cheval,  l'en  descendait, 
lui  donnait  à  manger,  le  défendait  contre  Ic-s  cosaques,  l'enve 
loppait  de  son  mieux  avec  les  haillons  qu'il  pouvait  trouver ,  le 
couchait  comme  une  nière  couche  son  enfant,  et  veillait  à  tous 
ses  besoins.  Un  soi'r,  le  diable  de  malade  alla  ,  maigre  la  dé- 
fense desoffami,  se  chauf'ferà  uii  feu  de  cosaques,  et  lorsque 
celui-ci  vint  pour  l'y  reprendre,  un  cosaque  croyant  qu'on  vou- 
lait leur  chercher  chicane  tua  le  pauvre  Italien. 

—  Napole'on-avait  des  idées  bien  philosophiques!  s'écria  une 
dame.  Ne  faut-il  pas  avoir  réfléchi  bien  profondément  sur  la 
nature  humaine,  pour  chercher  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  héros 
dans  une  troupe  de  malfaiteurs?... 

—  Ob'!  JTapoléoii ,   Napoléon  !  répondit  un  de  nos  grands 
poètes  eti  levant  les  liras  vers  le  plafond,  par  un  mouvement 
théâtral.  Qui  pourra  jamais  expliquer,  peindre  ou  comprendre 
Napoléon  !...  Un  homme  qu'on  représente  les  bras  .croisés ,  et 
qui  a  tout  fait  ;  qui  a  été  le  plus  beau  pouvoir  connu-,  le  pou- 
voir le  plus  concentre,  le  plus  mordantj  le  plus  acide  de  tous 
les  pouvoirs;  singulier  génie,  qui  a  j)romené  paitout  la  civili- 
sation armée   sans  la.  fixer  nulle  part;  un  homme  qui  pouvait 
tout  faire  parce  qu'il  voulait  tout;  prodigieux  phénomène  de  vo- 
lonté, domptant  une  maladie  par  une  bataille,  et  cependant  il 
devait  mourir  de  maladie  dans  son  lit,  après  avoir  vécu  au  mi- 
lieu des  balles  et  des  boulets  ;  un  homme  qui  avait  dans  la  tête 
un  code  et  une  épée,  là  parole  et  l'action;  esprit  perspicace  qui 
a  tout  deviné  ,  excepté  sa  chute;  politique  bizarre  qui  jouait  les 
hommes  à  poignées  ,  par  économie,  et  qui  respecta  deux  télés, 
colles  de  Tallcyran  et  de  TMettcrnich ,  diplomates  dont  la  morl 
eût  évité  la  combustion  de  la  France  ,  et  qui  lui  paraissait  peser 
plus  que  des  milliers  de  soldats;  homme  auquel,  par  un  rare 
privilège-,  la  nature  avait  laissé  un  cœur  dans  son  corps  de 
bronze;  homme  rieur  et  bon  à  minuit  enlit;  des  femmes,  cl,  le 
matin  ,  maniant  l'Europe  comme  une.jeune  fille  fouette  l'eau  de 
son  bain!.,.  Hypocrite,  généreux,  aimant,  le  clinquant,  sans 
goût  ;  et  malgré  cela  grand  en  tout,  par  instinct  ou  par  orga- 
nisation ;  César  à  vingt-deux   ans,  Cromwell  à  trente;  puis, 
comme  un  épicier  du  Père  La  Chaise  ,  bon  père  et  bon  épous. 
Enfin ,  il   a  improvisé  des  monumcns  ,  des  empiTes  ,  des  rois , 
des  codes ,  des  vers ,   un  roman  ,  et  le  tout  avec  plus  de  portée 
que  de  justesse?.  N'a-t-il  pas  fait  de  l'Europe  la  France?  Et, 
après  nous  avoir  fait  peser  sur  la  terre  de  manière  à  changer  les 
luis  de  la  gravitation  ,  il  nous  a  laisst's  plus  pau^Tcs  que  le  jour 
OÙ  il  avait  mis  la  main  sur  nous.  Et  lui ,  qui  avait  pris  un  em- 
pire avec  son  nom,  perdit  son  nom  au  bord  de  son  empire  , 
dans  une  mer  de  sang  rt  de  soldats.  Homme  qui ,  tiuite  pcBsce 


220 


L'ARTISTE. 


et.  toute  action,  comprenait  Dcsaix.  et  Fouclié...  Tout  arbitraire 
et  toute  justice!  — le  vrai  roi!... 

—  J'aurais  bien  voulu  qu'il  fût  un  peu  moins  roi —  dit  en 
riant  un  de  mes  amis ,  je  n'aurais  point  passé  six  ans  dans  la 
forteresse  où  sa  police  m'a  jelc' ,  comme  tant  d'autres. 

—  Mais  ne  vous  êtes-vous  pas  singulièrement  e'vadc?...  de- 
manda une  dame. 

—  Non,  ce  n'est  pas  moi ,  re'pondit-il. 

•  —Racontez  donc  cette  avcnlure-là ,  dit  la  maîtresse  du  lo- 
gis, il  n'y  a  que  nous  deux  ici  qui  la  connaissions.... 

—  Volontiers,  répliqua-t-il ,  et  chacun  d'écouter. 

>  .         '  ■ 

Peu  de  temps  après. le  1 8 brumaire,  dit  le  meilleur  de  nos 
philologues  et  le  plus  aimable  des  bibliophiles,  il  y  eut  une  le- 
vée de  boucliers  dans  la  Bretagne  et  dans  \&  Vendée.  Le  pre- 
mier consul,  empressé  de  pacifier  la  France,  entama,  comme 
vous  le  savez ,  des  négociations  avec  les  principaux  chefs ,  dé- 
ploya les  plus  vigoureuses  mesures  militaires;  et,  tout  en  com- 
binant des  plans  de  séduction ,  mit  en  jeu  les  ressorts  machiavé- 
liques de  la  police,  alors  confiée  à  Fouché.  Rien  de  tout  cela  ne 
fut  inutile,  et  il  réussit  à  étouffer  la  guerre  de  l'Ouest. 

A  cette  époque,  un  jeune  homme,  appartenant  à  la  famille  de 
Maillé,  fut  envoyé  par  les  chouans,  de  Bretagne  à  Sanmur,  afin 
d'établir  des  intelligences  entre  certaines  personne  delà  ville  on 
des  environs  et  les  chefs  de  l'insurrection  royaliste.  Instruite  de 
son  voyage,  la  police  de  Paris  avait  dépêché  des  agens  chargés 
de  s'emp.-irer  du  jeune  émissaire  à  son  arrivée  à  Saumur.  Effec- 
tivement, il  fut  arrêté  le  jour  même  de  son  débarquement,  car 
il  vint  en  bateau ,  sous  un  déguisement  de  maître  maiinicr;  mais 
c'était  un  homme  d'exécution!...  Il  avait  calculé  toutes  les 
chances  de  son  entreprise  ;  et  son  passe-port ,  ses  papiers  étaient 
si  bien  en  règle  ,  que  les  gens  envoyés  pour  se  saisir  de  lui  crai- 
gnirent de  s'être  trompés. 

Le  chevalier  de  Beauvoir ,  —  je  me  rappelle  maintenant  son 
nom ,  —  avait  bien  médité  son  rdle.  Il  tita  sa  famille  d'em- 
prunt ,  son  faux  domicile  ,  et  soutint  si  hardiment  son  interro- 
gatoire ,  qu'il  aurait  été  mis  en  liberté  sans  l'espèce,  de  croyance 
aveugle  que  les  espions  eurent  en  leurs  instructions  ;  elles 
étaient  trop  précises;  dans  le  doute,  ils  aimèrent  mieux  com- 
mettre un  acte  arbitraire  que  de  laisser  échapper  un  honniie  à 
la  capture  duquel  le  premier  consul  paraissait  attacher  une 
grande  importance.  Dans  ces  temps  de  liberté,  les  agens  du 
pouvoir  national  se  souciaient  fort  peu  de  ce  que  nous  nommons 
aujourd'hui  la  légalité.  Le  chevalier  fut  donc  provisoirement 
emprisonné,  jusqu'à  ce  que  les  autorités  supérieures  eusseivf  pris 
une  décision  a  cet  égard.  Celte  sentence  bureaucratique  ne  se 
fit  pas  attendre,  et  la  poîice  ordonna  de  garder  trcs-élroitcmcnt 
le  prisonnier ,  malgré  toutes  ses  dénégations.     • 

Alors  le  chevalier  de  Beauvoir  fut  transféré,  suivant  de  nou- 
veaux ordres  ,  au  château  de  l'Escarpe.  Ce  nom  indique  la  si- 
tuation de  la  forteresse  :  assise  sur  des  rochers  d'une  grande 
élévation,  elle  a  pour  fusses  des  précipices  ;  et  l'on  n'y  peut  ar- 
river que  par  une  pente  rapide  et  dangereuse ,  aboutissant , 


comme  dans  tous  les  anciens  châteaux  ,  à  la  porte  principale , 
qui  est  défendue  par  un  fossé  sur  lequel  s'abaisse  un  pont-levis. 

Le  commandant  de  cette  prison ,  charmé  d'avoir  un  homme 
de  distinction,  dont  les  manières  étaient  fort  agréables,  qui  s'ex- 
primait à  merveille  et  paraissait  instruit,  qualités  assez  rares  à 
cette  époque  ,  accepta  le  chevalier  comme  un  bienfait  de  la  Pro- 
vidence. Il  lui  proposa  d'être  à  l'Escarpe  sur  ii  parole  ,  et  de 
.faire  ciuse. commune  avec  lui  contre  l'ennui.  Beauvoir  né  de- 
mar-la  pas  mieux.  C'était  un  loyal  gentilhomme;  mais  c'était 
aussi,  par  malheur,  un  fort  joli  garçon.  Il  avait  une  figure  at- 
tray.mte  ,  l'air  résolu,  la  parole  engageante,  une  force  prodi- 
gieuse. C'eût  été  un  excellent  chef  de  parli.  Il  était  surtout  leste 
et  bien  découplé.  Le  commandant  lui  assigna  le  plus  cominode 
des  appartcmens  du  château,  l'admit  à  sa  table;  et,  d'abord  , 
n'eut  qu'à  se  louer  du  Vendéen. 

Ce  commandant  était  un  officier  corse  ;  il  était  marié,  et  très- 
jaloux,  parce  que  sa  femijie  ,  assez  jolie,  lui  semblait  difficile  à 
garder.  11  paraît  que  Beauvoir  plut  à  la  dame,  et  qu'il  la  trouva 
fort  à  son  goût.  Ils  s'aimèrent  sans  doute.  Commirent-ils  quel- 
que imprudence .'  Le  sentiment  qu'ils  eurent  l'un  pour  l'autre 
dépassa-t-il  les  bornes  de  cette  galanterie  superficielle  qui  est 
presque  un  de  nos  devoirs  envers  les  femmes?  Beauvoir  ne  s'est 
jamais  expliqué  franchement  sur  ce  point  assez  obscur  de  son 
histoire;  mais  toujours  est-il  constant  que  le  commandant  se 
crutcn  droit  d'exercer  des  rigueurs  extraordinaires  sur  son  pri- 
sonnier. 

Beauvoir,  jnis  au  donjon  ,  fut  nourri  de  pain  noir,  abreuvé 
d'eau  claire  ,  et  enchaîné  suivant  le  perpétuel  programme  de 
divcrtissemens  prodigués  aux  captifs.  Sa  cellule ,  située  sous  la 
plate-forme  du  donjon  ,  était  voûtée  en  pierre  dure;  les  mu- 
railles avaient  une  épaisseur  déscsj)érante;  il  n'y  avait  pas  la 
moindre  chance  de  .'■alut. 

Lot-sque  le  pauvre  Beauvoir  eut  reconnu  l'impossibilité  d'une 
évasion,  il  tomba  dans  ces  rêveries  qui  sont  tout  ensemble  le 
désespoir  et  la  consolation  des  prisonniers.  11  s'occupa  de  ces 
riens  qui  deviennent  de  grandes  affaires.  Il  compta  les  heures, 
les  jours  ;  il  fit  l'apprentissage  di)  tri.<fte  état  de  prisonnier.  II 
reçut  le  baptême  des  douleurs.  Il  se  replia  sur  lui-même ,  et  sut 
ce  que  c'était  que  l'air  et  le  soleil  ;  puis ,  après  une  quinzaine  de 
jours,  il  eut  cette  maladie  terrible,  cette  fièvre  de  liberté  qui 
pousse  les  prisonniers  à  ces  entreprises  sublimes  dont  nous  ne 
pouvons  expliquer  les  prodigieux  résultats  que  par  des  forces  » 
inconnues ,  par  des  conccntratLons  de  volonté  qui  font  le  dés- 
espoir de  notre  analyse  physiologique  ,  mystères  dont  les  savans 
craignent  presque  de  sonder  les  profondeurs.  Mais  il  se  rongeait 
le  cœur  ;  car  il  n'y  avait  que  la  mort  qui  pût  le  rendre  libre. 

Un  matin,  le  porte-clefs  chargé  d'apporter  la  nourriture  de 
B<auvoir,  au  lieu  de  s'en  aller  après  lui  avoir  donné  sa  maigre     m 
pitance,  resta  devant  lui  les  bras  croisés, "et  le  regarda  singu-    fl 
licrement.  Leur  conversation  se  réduisait  de  coutume  à  peu  de 
chose;  et  jamais  son  gardien  ne  l'entamait.  Aussi  le  chevalier 
fut-il trcs-étonnélorsque cet  homme  lui  dit  : 


il 


—  Monsieur,  vous  avez  sans  doute  voire  idée  en  vous  fai- 
sant toujours  appeler  M.  Lebrun  ou  citoyen  Lebrun.  Cela  ne 


L'ARTISTE. 


22^ 


I 


me  regarde  pasj  mon  affaire  n'est  point  de  ve'rifier  votre  nom  : 
que  vous  vous  nommiez  Pierre  ou  Paul  ,  cela  m'est  bien  c'galj 
mais  je  sais ,  dit-il  en  clignant  de  l'œil ,  que  vous  êtes  M.  Char- 
les-Félix. Théodore,  chcvalierdc  Beauvoir  et  cousin  de  madame 
la  duchesse  de  Maille.... 

—  Hein?....  ajouta-t-il  d'un  air  de  triomphe,  après  un  mo- 
ment de  silence  en  regardant  son  prisonnier. 

Beauvoir ,  se  voyant  incarce're'  fort  et  ferme ,  ne  crut  pas  que 
sa  position  pût  s'empirer  par  l'aveu  de  son  véritable  noni  j  et 
alors  il  repondit  : 

—  Eh  bien  !  quand  je  serais  le  chevalier  de  Beauvoir,  qu'y 
gagnerais-tu?... 

—  Oh  I  tout  est  gagne!...  rcpliipiu  le  porte-clefs  à  voix  basse. 
Écoutez-moi.  J'ai  reçu  de  l'argent  pour  faciliter  votre  évasionj 
mais  un  instant  !....  Comme  on  me  fusillerait  tout  bellement  si 
j'étais  soupçonne  de  la  moindre  chose,  j'ai  dit  que  je  ne  trem- 
perais dans  celte  affaire- là  que  juste  l'histoire  de  gagner  mon 
argent.  Tenez,  monsieur,  voilà  une  clef.... 

Et  il  sortit  de  sa  poche  une  petite  lime. 

—  Avec  cela  ,  reprit-il ,  vous  scierez  un  de  vos  barreaux. 
Dam!  ce  ne  sera  pas  commode. 

Et  il  montra  l'ouverture  étroite  par  laquelle  le  jour  entrait 
dans  le  cachot.  C'était  une  espèce  de  baie  pratiquée  entre  le 
cordon  qui  couronnait  extérieurement  le  donjon  et  ces  grossières 
saillies  en  pierre  dcsiinccs  à  figurer  les  supports  des  créneaus. 

—  Dam,  monsieur,  dit  le  geôlier,  il  faudra  scier  le  fer  assez 
près  pour  que  vous  puissiez  passer... 

—  Oh  !  sois  tranquille  !  —  je  passerai. . . . 

—  Et  assez  haut  ponr  qu'il  vous  reste  de  quoi  attacher  votre 
corde... 

—  Où  est -elle? 

—  La  voici ,  répondit  le  guichetier  en  lui  jetant  une  corde  à 
nœuds.  Elle  a  été  fabriquée  avec  du  linge,  afin  de  faire  supposer 
que  vous  l'avez  confectionnée  vous-même.  Elle  est  de  longueur 
suffisante.  Quand  vous  serez  au  dernier  nœud  ,  laissez-vous 
couler  tout  doucement,  le  reste  est  votre  affaire.  Vous  trouverez 
probablement  dans  les  environs  une  voiture  toute  attelée  et  des 

amis  qui  vous  attendent De  cela,lje  n'ai  rien  voulu  savoir. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  qu'il  a  une  sentinelle  au  dret  de 
la  tour....  Vous  saurez  ben  choisir  une  nuit  noire  ,  et  guetter  le 
inoniont  où  le  soldat  de  faction  dormira.  Vous  risquerez  peut- 
être  d'attraper  un  coup  de  fusil j  mais.... 

—  C'est  bon!  c'est  bon!.,  je  ne  pourrirai  pas  ici...  s'écria 
le  chevalier. 

—  Ah  !  ça  se  pourrait  ben  tout  de  même  !. .,  répliqua  le  geô- 
lier d'un  air  bêle. 

Beauvoir  |)rit  cela  pour  une  de  ces  réflexions  niaises  que  font 
ces  gens-là.  I/espoir  d'être  bientôt  libre  le  rendait  si  joyeux 
qu'il  ne  pouvait  guère  s'arrêter  aux  discours  de  cet  homme, 
espèce  do  ynys.w  renforcé.  Il  se  mit  à  l'ouvrage  aussitôt ,  et 
la  journée  lui  suffit  pour  scier  les  barreaux. 


Craignant  une  visite  du  commandant ,  il  cacha  son  travail  en 
bouchant  les  fentes  avec  de  la  mie  de  pain  roulée  dans  la  rouille, 
afin  de  lui  donner  la  couleur  du  fer  ;  puis  ayant  serré  sa  corde, 
il  épia  quelque  nuit  favorable,  avec  cette  impatience  concentrée 
et  cette  profonde  agitation  d'ame  qui  font  vivre  si  potHiquemcnt 
les  prisonniers. 

Enfin  par  une  nuit  grise ,  une  nuit  d'automne ,  il  acheva  de 
scier  les  barreaux,  attacha  solidement  sa  corde,  s'accroupit  à 
l'extérieur  sur  le  support  de  pierre ,  en  se  cramponnant  d'une 
main  au  bout  de  fer  qui  restait  dans  la  baie  ;  et  là  il  attendit  le 
moment  le  plus  obscur  de  la  nuit  et  l'heure  à  laquelle  les  sen- 
tinelles doivent  dormir C'est  vers  le  matin  ,  à  peu  près.... 

Connaissant  la  durée  des  factions  ,  l'instant  des  rondes,  toutes 
choses  dont  s'occupent  les  prisonniers,  même  involontairement, 
il  épia  un  moment  où  l'une  des  deux  sentinelles  serait  aux  deux 
tiers  de  sa  faction  et  retirée  dans  sa  guérite ,  à  cause  du  brouil- 
l;ird  ;  puis,  certain  d'avoir  réuni  le  plus  de  chances  favorables  à 
son  évasion,  il  se  mit  à  descendre,  nœud  à  noeud,  suspendu 
entre  le  ciel  et  la  terre ,  mais  tenant  sa  corde  avec  une  force  de 
géant. 

Tout  alla  bien.  Il  était  à  l'avant-demier  nœud,  lorsque,  pi-cs 
de  se  laisser  couler  à  terre ,  il  s'avisa ,  par  une  pensée  pru- 
dente, de  chercher  le  sol  avec  ses  pieds,  et  —  il  ne  trouva  pas 
le  sol....  Diable!  c'était  un  cas  assez  embarrassant.  Il  était  en 
sueur,  fatigué  ,  perplexe  ,  et  dans  celte  situation  où  l'on  joue 
sa  vie  à  pair  ou  non.  Il  allait  s'clanccr  par  une  raison  frivole, 
son  chapeau  venait  de  tomber.  Heureusement  il  écouta  le  bruit 
que  la  chute  devait  produire,  et  n'entendant  rien,  il  conçut  de 
vagues  soupçons  sur  sa  situation,  et  commença  à  croire  qu'on 
pouvait  lui  avoir  tendu  quelque  piège j  mais  dans  quel  intérêt?.. 

En  proie  à  ces  incertitudes ,  il  songea  presque  à  remettre  la 
partie  à  une  autre  nuitj  et  provisoirement  il  résolut  d'attendre 
les  clartés  indécises  du  crépuscule,  heure  qui  ne  serait  peut- 
être  pas  tout-à-iait  défavorable  à  sa  fuite.  Sa  force  prodigieuse 
lui  permit  de  grimper  vers  le  donjon;  mais  il  était  presque 
épuisé  au  moment  où  il  se  remit  sur  le  support  extérieur,  giiet- 
tant  tout  comme  un  chat  sur  le  bord  de  sa  couttière. 

Bientôt,  à  la  faible  clarté  de  l'aurore,  il  aperçut,  en  faisant 
flotter  sa  corde,  une  petite  distancede  cent  cinquante  pieds  en- 
tre le  dernier  nœud  et  les  rochers  pointus  du  précipice. 

—  Merci ,  commandant  !  dit-il  avec  le  sang  fioid  qui  le  ca- 
ractérisait. 

Puis,  après  avoir  quelque  peu  réfléchi  à  cette  habile  ven- 
geance, il  jugea  nécessaire  de  rentrer  dans  son  cachot.  Il  mit 
toute  sa  défroque  en  évidence  sur  sou  lit  ,  laissa  sa  corde  en 
dehors  poiu-  faire  croire  à  sa  diule;  et,  tranquillement  tapi  der- 
rière la  i)orte,  il  attendit  l'arrivée  du  perfide  guichetier,  en  te- 
nant à  la  main  une  des  barres  de  fer(|u'il  avait  sciées. 

Le  guichetier  ne  manqua  pas  devenir,  et  plus  lût  qu'à  l'or- 
dinaire ,  pour  recueillir  la  succession  du  moit  ;  il  ouvrit  la  porte 
en  sifflant  j  mais  quand  il  fut  à  une  distance  convenable,  Beau- 
voir lui  asséna  sur  le  crâne  un  si  furieux  coup  de  barre  que  le 
traître  tomba  comme  une  masse ,  sans  jeter  un  ai  ;  la  barre  lui 


222 


L'ARTISTE. 


avait  brise  la  tète.  Le  chevalier  désliabillapromptemcntlemort, 
]mt  ses  habits,  imita  son  allure  ,  et,  grâce  à  l'heure  matinale 
et  au  ])eu  de  défiance  des  sentinelles  de  la  porte  principale ,  il 
s'évada. 


:?lpfrçu  îice  pubUfatione. 


ïambes  , 

PAR  M.    AUGUSTE   BARBIEJl'. 

En  attendant  qu'il  nous  vienne  un  Aristophane  qui  continue 
sur  les  Almaviva  et  les  ïurcaret  que  l'empire  et  la  restauration 
nous  ont  laissés  l'œuvre  si  glorieusement  commence'e  par  Lesage 
et  Beaumarchais ,  nous  pouvons  nous  réjouir  au  moins  d'avoir 
trouvé  un  digne  rival  de  Juvénal  et  d'Archiloque. 

Jamais  en  effet  le  vers  d'Horace  : 

Archiloquum  proprio  rabies  armavit  iambo , 

n'a  reçu  une  plus  mémorable  et  plus  brillante  réalisation  que 
dans  les  iambes  de  M.  Auguste  Barbier.  La  Revue  de  Paris  a 
])ublié  la  Curée  et  la  Popularité'.  La  Revue  des  Deux  Mon- 
des a  eu  les  prémices  de  l'Idole;  et  ces  trois  chefs-d'œuvre  de 
verve  et  de  poésie  n'ont  rien  à  s'envier.  'On  peut  justement  les 
comparer  aux  plus  beaux  iambes  d'André  Chénier. 

Mais  nous  signalerons  aussi  dans  ce  recueil  un  morceau  com- 
plet et  qui  ne  le  cède  en  rien  aux  trois  autres ,  Melpomène. 
C'est  un  admirable  résumé  des  combats  engagés  depuis  quelques 
mois  par  MM.  Locvc-Veimars  et  Jules  Janin  contre  l'avilisse- 
ment ignominieux  où  le  théâtre  est  descendu.  Nous  partageons 
de  toute  notre  ame  l'indignation  de  M.  Auguste  Barbier  contre 


Clioz  T'rbain  CancI ,  1  vol.  in-!)''. 


les  sales  immoralités  qui  souillent  notre  scène  depuis  dix-huit 
mois. 

Quant  au  style ,  il  a  toutes  les  qualités  qui  conviennent  aux 
sujets  traités  par  M.  Auguste  Barbier;  la  crudité  énergique , 
que  plusieurs  critiques  lui  ont  reprochée ,  est  à  nos  yeux  un 
mérite  éminent  dont  sa  pensée  ne  saurait  se  passeï' ,  et  les  re- 
montrances adressées  au  poète  nous  ont  remis  en  mémoire  un 
mot  qui  a  couru  par  le  monde  et  qui  siège  aujourd'hui  à  l'Aca- 
démie :  Quel  dommage  que  les  comédies  de  Molière  n'aient 
pas  été  écrites  par  Racine. 

Toutes  les  objections  faites  à  M.  Barbier  reviennent  à  peu 
près  à  celle-ci  :  Quel  domm.age  que  les  iambes  de  M.  Bar- 
bier n'aient  pas  été  versifiés  par  M.  jilexandre  Soumet. 

Mais  si  l'on  excepte  quelques  pages  oîi  le  travail  de  conden- 
sation nuit  au  développement  et  au  relief  de  la  pensée ,  les 
ïambes  sont  un  beau  et  durable  monument.  Plaise  à  Dieu  que 
l'auteur  nous  envoie  d'Italie  un  autre  livre  aussi  plein  de  verve 
et  de  généreuse  poésie. 


Hcuuf  Drmnatiquf. 


THEATRE-FRANÇAIS. 

Ou  assure  que  le  monde  est  en  progrès  ;  à  chaque  pas  en 
avant ,  c'est  comme  une  moisson  de  perfections  nouvelles  et  de 
bonheur  qui  germent  et  naissent  sous  nos  pieds.  On  ne  dira  pas 
ces  choses-là  du  Théâtre-Français  j  les  diligences  a  la  vapeur  et 
l'éclairage  au  gaz  font  merveille.  Nous  avons  les  habits  sans 
couture,  le  canon  de  M.  Paixhans  et  les  fusils  de  M.  Gisquet, 
notre  amé  et  féal  préfet  de  police;  mais  le  Théâtre-Français  , 
comment  va-t-il ,  s'il  vous  plaît  ?  à  reculons  I  Oui ,  ce  que  If 
siècle  trouve ,  dit-on ,  en  avant ,  le  vieux  théâtre  de  la  rue 
de  Richelieu  le  cherche  en  rétrogradant;  ce  n'est  pas  du  bout 
du  pied  qu'il  tâche  de  revenir  à  la  fortune,  c'est  du  talon.  Pau- 
vres sociétaires  de  i83'2,  maigres  et  éclopés ,  tristes  pension- 
naires, race  pâle  et  étique,  allons!  recrutez,  pour  élaycr  votre 
jeunesse  efflanquée ,  les  vieilles  ombres  de  quelques  anciens  hé- 
ros de  la  belle  et  antique  comédie  française;  que  le  talent  ex- 
humée de  Dandin  ou  âî -4rgon  réjouisse  de  quatre  ou  cinq 
cents  spectateurs  le  désert  de  vos  banquettes  ;  que  votre  caissier 
saute  de  peur ,  en  entendant  des  philippcs  d'or  tomber  au  fond 
de  sa  besace.  Allons  ,  demandez  de  la  force  aux  invalides,  mes 
pauvres  comédiens  ! 

Or  voilà  qu'ils  ont  recours  au  vieux  Baptiste,  qu'à  soixante- 
dix  ans  on  n'ose  plus  appeler  Baptiste  cadet;  Baptiste,  prête  à 
ces  tristes  comédiens,  pour  huit  jours  seulement,  ta  niaiserie  si 
spirituelle,  ta  bonhomie  si  maligne,  ce  visage  oii  la  comédie 
circule  partout  dans  tes  yeux ,  dans  ton  sourire,  dans  la  raoindi-e 
ride,  dans  le  plus  léger  mouvement  de  tes  cils  ou  de  tes  lèvres  ; 


L'ARTISTE. 


aâ5 


Baptiste,  montre -leur , à  ces  pauvres  abonnes,  comme  on  éveille 
lii  foule,  cointnc  on  l'ait  riii;  un  public  qui  ne  rit  pins;  montre- 
leur  ce  qu'étaient  Beaumarchais  cl  Molière,  qu'on  a  cesse  de 
comprendre  depuis  la  découverte  du  drame  amphigourique  as- 
saisonne par  le  bourreau. 

Et  voilà  Baptiste  qui  fait  rire;  voilà  la  foule  qui  vient  voir 
Baptiste;  voilà  Molière!  voilà  Molière  et  Beaumarchais!  voilà 
Dandin;  le  vieux  fou,  et  toi  aussi,  te  voilà,  Brid' oison! 
Bonjour,  nos  vieux  amisde  comédie.  Oh!  nos  amis ,  faites-nous 
rire  avant  fc  budj^ct  ! 

Le  Théâtre  Français  serait  décidément  un  beau  et  grand 
thc'àtre  ,  s'il  pouvait  ressusciter  les  morts. 

Un  mot  encore.  Baptiste  donne  ses  représentations  ,  devinez 
à  quel  prix:  i,ooo,  i  ,5oo  fr.  par  représentation  ?  Plus  que 
cela  ,  Baptiste  joue  gratis  ;  et,  pour  tout  gain  ,  vient  à  l'aide  du 
théâtre  et  de  ses  camarades  :  i,5oo  fr.  ?  Fi  donc!  Prenic7,-vous 
mon  Baptiste  pour  un  joueur  de  flûte  ou  im  fausset  d'Opéra- 
Comique. 


NOUVEAUTÉS.   ' 

,,^e  i^o<(ojl(i ,    O/i^n  •  coiiuaut  en  u/i  iic/e. 

Un  officier  de  hussards  qui  fait  la  bouche  en  cœur  et 
chante  faux;  une  innocente  qui  fait  l'amour  et  cliantefaux; 
un  amant  qui  fait  le  niais  et  chante  faux;  un  père  qui  fiit  l'im- 
hcVille  et  chante  faux;  des  chœurs  qui  font  l'office  d'amis  intimes 
et  de  parcns  qui  chantent  faux,  un  mariage  que  l'officier  de  hus- 
sards, l'innocente,  l'amante,  le  père  et  les  chœurs  célèbrent  en 
chantant  faux,  voilà  le  Podesta.  Le  Podesta  ressemble  à  bien 
des  opéras-comiques;  et  que  d'opéras-comiques  ressemblent  au 
Podesla  ! 


VAUDEVILLE. 

'%tjr/i//.   ICmOri'f ,    ^Oaaaevt/Je  eih  Iroù  nc/nf. 

Quoi  !  voilà  ce  que  vous  avez  voulu  faire  d'Henri  Monnier  ! 
un  marchand  de  lieux  communs,  un  dcliitant  de  grosse  morale  ; 
vous  allez  prendre  au  râtelier  de  M.  Bouilly  pour  donner  à 
Henri  Monnier!  Vous  ave?.  Henri  Munnicr,  un  observateur  in- 
;',i'nicuxet  spirituel;  un  hoiumc  qui  se  glisse  dans  cette  foule  , 
i(ui  tombe  en  extascdevant  cet  abdomen  et  ces  jambes  cagneuses, 
qui  s'arrête  à  côlc  de  cotte  modiste  au  pied  fin,  au  corsage 
élancé; Monnicrqui  regarde, qui  voit ,  qui  écoule,  qui  retient; 
Monnier  quijoltc  en  esquisse  cet  abdomen  et  ces  jambes  cagneuses; 
anime  d'un  trait  d'après  nature  le  prolil  de  celte  jolie  grisette; 
prend  au  vol  ccraot,ce  geste  ,  ce  ridicule,  et  traduit  à  sa  guise; 
vous  avez  cet  Henri  Mounicr,  et,  maladroits  auteurs,  vous  em- 
barrassez sa  verve  soudaine,  son  oliscrvation  originale  dans  trois 
longs  actes  de  déclamations  ridicules  et  de  sentimentalité  postiche. 
Laissez-là  voti-c  Trubeit,  votre  ouvrier  de  contrebande,  votre 
ouvrier  emprunté    au  théâtre  d'éducation;  votre  ouvrier  qui 


grimace  ,  qui  saule  lourdement ,  qui  jure  lourdement ,  qui  fait 
du  pathos  et  dit  son  med  culpd  pour  la  plus  grande  cdincatioii 
de  ses  cnfans  ,  et  rendez-nous  notre  Henri  Monnier. 

Les  auteurs  de  Joseph  Trubert  ont  trop  songé  à  leur  métier 
d'auteur  (métier  qui  mesure  les  pièces  à  l'aune)  ,  et  trop  oublie 
l'artistc-actcur  ,  qui  ne  devait  pas  aller  se  perdre  ainsi  dans  le 
labyrinthe  d'une  triste  paraphrase.  C'était  noyer  un  talent  in- 
telligent et  délicat  dans  un  océan  de  trivialités  burles<jues  et  de 
niaiseries  sentimentales.  L'artiste ,  l'auteur  ,  la  pièce,  tout  s'en 
est  ressenti. 


THEATRE  OU  PALAIS-ROYAL. 

A  moi  parodie  !  venge-notis  de  nos  grands  hommes  d'Elat , 
de  nos  aimables  diplomates ,  dos  protocoles ,  des  marchés  d'ar- 
mes à  feu  et  des  grands  airs  d'opéra.  Ole  à  celui-ci  son  masque 
de  sauveur  ,  et  sa  pompeuse  métaphore  d'ordre  public  fait  voir 
le  creux  de  son  éloquence  ,  le  néant  de  son  patriotisme  ,  le  vide 
de  son ame;  chasse  ,  parodie,  de  leurs  fauteuils  diplomatiques 
ces  six  pcseurs  de  peuples ,  et  mets  Odry  à  leur  place  :  l'uni- 
vers n'y  perdra  rien.  Parodie,  tu  es  une  providence  sur  la  terre, 
tu  es  la  vérité,  la  seule  philosophie;  sanstoi,  il  faudrait  mourir, 
car  sans  toi  le  monde  serait  livré  sans  conteste  à  l'éloge ,  au  pa- 
négyrique et  au  dithyrambe.  Le  monde  mourrait  d'ennui. 

Rohert-le-Diable  vient  d'être  parodié  très-spirituellcracnt 
par  MM.  Villeneuve  et  Xavier.  Diable,  ciel,  enfer,  morts, 
rcvenans ,  le  chef-d'œuvre  entier  de  Meyerbeer ,  tout  y  passe. 
La  parodie  est  la  voix  de  l'esclave  qui  se  mêlait  au  triomphe 
romain. 


CIRQUE-OLTHIPIQUË  ■ 


^^  ^ofo. 


M^c 


■  aaa/re 


acâett. 


Magnifique  oraison  funèbre;  seulement,  au  rebours  des  orai- 
sons de  Bossuet ,  ce  n'est  pas  la  parole  qu'il  faut  entendre;  rien 
n'est  plus  niais  et  plus  barbare.  C'est  du  drame  écrit  avec  un 
peu  de  corne  de  cheval;  mais  tout  ce  qui  va  à  l'anje  en  jwssant 
par  les  yeux,  tout  cela  est  admirable;  le  pont  de  Praga  et  les 
flots  de  la  Vistule ,  la  prise  de  Varsovie ,  la  fumée ,  la  fusillade , 
la  mitraille,  le  sang  qui  coule  des  blessures,  les  soldats  qui 
meurent  entassés,  les  chevaux  qui  hennissent,  et  Varsovie  suc- 
combant après  cette  grande  bataille,  Varsovie  qui  disparait 
tout  entière  et  ne  laisse  aller  que  son  aigle  blanc  qui  monte  aux 
cieux  avec  les  ombres  de  ses  héros  et  son  drapeau  déchiré;  voilà 
le  drame  ;  drame  triste  ,  drame  accusateur  qui  s'agrandit  de 
toutes  les  douleurs  du  souvenir. 

On  a  crié  vive  Varsovie!  C'est  parler  de  vie  sur  la  tombe 
d'un  mort.  Mais  ces  morts-là  reviennent  ! 


22i 


L'ARTISTE. 


tîouufUf0. 

—  La  France  depuis  un  siècle  a  perfectionné  son  industrie  ; 
une  seule  de  ses  Ijrancbes  a  e'ic  négligée  et  présente  pourtant  de 
grands  avantages  à  toutes  les  classes  de  la  société'  :  l'art  du  son- 
deur est  loin  d'atteindre  le  but  qu'on  se  propose,  toutes  les 
personnes  qui  s'en  sont  occupées  ne  sont  pas  encore  arrive'es  à 
des  re'sultats  exacts  ,  et  les  efTtts  ont  c'te  si  éphémères  qu'ils 
n'ont  inspire'  que  peu  de  confiance.  Mais  nous  pouvons  affir- 
mer que  cet  art  va  prendre  une  extension  nouvelle  et  rendre  de 
grands  services  aux  départcmeus  prive's  d'eau  ;  une  nouvelle  so- 
ciété dirigée  par  MM.  Langlct,  Chabert  et  Sellier,  a  levé 
toutes  les  difficultés  qui  se  rencontrent  dans  l'csécution  de  ces 
sortes  de  travaux  ;  les  moyens  mécaniques  par  eux  combinés 
offrent  une  force  de  rotation,  de  percussion  et  de  pression  telle- 
ment puissante,  qu'ils  perforent  en  peu  de  temps  les  couches  les 
plus  dures  et  atteignent  les  grandes  masses  d'eau  souterraines , 
ayant  la  facilité  d'aller  à  des  profondeurs  iramensesj  leur  méca- 
nisme est  si  ingénieux  que  deux  hommes  suffisent  pour  mettre 
en  mouvement  une  force  de  'douze  chevaux  et  faire  le  travail 
sans  interruption  ;  ils  sont  si  convaincus  de  l'avantage  de  leurs 
moyens  ,  qu'ils  passent  leurs  marchés  à  forfait ,  et  ne  reçoivent 
le  paiement  que  lorsque  les  eaux  ont  jailli  hors  du  sol. 

Ce  moyen  'peut  être  employé  avec  succès  pour  la  recherche 
des  mines,  et  la  géologie  pourra  s'enrichir  des  couches  que  la 
sonde  ramène  sans  leur  faire  éprouver  aucun  mélange. 

Le  siège  de  la  société  est  établi  à  Paris  ,  rue  de  Cléry,  n"  9, 
chez  M.  Surmulet,  agent  et  conseil  de  la  société. 

—  Après  une  absence  de  près  d'un  an  ,  mademoiselle  Mars, 
enfin  rétablie  d'une  longue  et  douloureuse  maladie ,  reparaîtra 
mardi  prochain  au  Théàlre-Français  :  elle  jouera  Célimène  du 
Misanthrope  et  À raminte  àes  Fausses  Confidences.  Celle 
rentrée,  et  celle  de  Baptiste  cadet,  donnent  l'espérance  fondée 
de  voir  renaître  encore  quelques  beaux  jours  de  la  Comédie- 
Française. 

—  La  'vieille  Fronde,  scènes  historiques  par  Henri  Martin, 
])ubliées  par  Ch.  Lemesle ,  paraîtront  dans  quelques  jours  chez 
madame  veuve  Bécliet ,  quai  des  Augustins  ,  n°  iQ.  Les  arts 
ne  peuvent  avoir  qu'à  se  féliciter  de  voir  rappeler  l'attention 
du  public  sur  une  époque  aussi  pittoresque  et  moins  souvent 
aljordée  que  celle  de  la  Ligue.  Quelle  mine  inépuisable  que  ce 
chaos  de  passions  ardentes  et  colossales ,  d'intc'rcis  mesquins  et 
ridicules  ,  de  scènes  terribles  et  bouffonnes  à  la  fois  ,  de  com- 
bats, d'émeutes  et  d'intrigues!  M.  Henri  Martin  a,  dit-on  ,  re- 
produit ,  d'un  pinceau  aussi  vrai  qu'énergique  ,  le  caractère  bi- 
zarre de  cette  tragi-comédie  de  quatre  années,  sorte  de  prologue 
séparé  par  un  siècle  et  demi  du  drame  immense  qu'il  annonçait. 
Nous  nous  empresserons  de  rendre  compte  de  cet  ouvrage  ,  au- 
quel son  titre  seul  semble  promettre  un  favorable  accueil.  Hélas! 
jamais  la  Fronde  ne  fut  plus  de  saison  ! 

—  n  vient  de  paraître ,  chez  le  libraire  Dumont ,  Palais- 
Eoyal ,  n"  88  ,  au  premier,  un  nouveau  roman  de  M.  Régnier- 
Destourbct  :  Charles  II  et  l'amant  espagnol.  Le  sujet  traité 
dans  ce  livre  est  à  peu  près  le  même  qu'avait  choisi  M.  Dela- 


touche  dans  la  Reine  d'Espagne  :  un  style  élégant ,  des  dé- 
tails intéressans,  et  des  situations  dramatiques  assurent  à  ce 
roman  la  même  vogue  qu'ont  obtenue  ceux  qu'a  déjà  publiés 
l'auteur  sous  le  pseudonyme  de  l'abbé  Tiberge. 

—  Au  moment  du  jour  de  l'an  ,  nous  recommandons  avec 
instance  l'excellent  ouvrage  de  miss  Edgeworth ,  intitulé  : 
Education  familière.  Aucun  ouvrage  ne  mérite  plus  une 
men'ion  particulière  auprès  des  parens  qui  auront  l'assurance , 
en  le  mettant  dans  les  mains  de  leurs  enfans ,  de  voir  leur  but 
rempli.  C'est  un  cours  complet  de  morale  pour  les  deux  sexes  , 
raconté  sous  la  forme  de  contes  ,  et  présentés  en  drames  ,  qui 
offrent  toujours  un  intérêt  varié  et  soutenu. 

—  Les  Contes  du  bibliophile  Jacob  à  ses  petits  enfans, 
sont  en  vente  chez  Louis  Janet ,  rue  Saint- Jacques,  n°  Sgj 
2  vol.  in-i2,  imprimés  avec  luxe  et -ornés  de  gravures  sur  bois 
et  de  vignettes  coloriées.  Il  est  temps  que  les  livres  d'éducation 
ne  soient  plus  d'insignifiantes  platitudes  qui  retardent  le  déve- 
loppement moral  du  jeune  âge.  Le  bibliophile  ne  dédaigne  pas 
d'instruire  et  d'amuser  les  enfans  :  un  autre  fera  pour  les  arts 
ce  qu'il  fait  pour  les  lettres. 

—  Sous  le  titre  modeste  de  Saynètes,  qui  désigne  en  Espagne 
une  sorte  d'imbroglios  assez  semblables  ,  pour  la  forme  ,  aux 
canevas  de  notre  ancien  Théâtre-Italien,  M.  Paul  Foucher  nous 
a  donné  cinq  véritables  drames  pleins  de  situations  attachantes, 
et  de  vives  et  fortes  scènes;  nous  citerons  particulièrement  Fa- 
talité et  le  Mariage  du  Moine.  Les  Saynètes  n'ont  pas  dé- 
menti les  promesses  d'Isault  Raimbault. 

Il  y  a  du  drame  dans  la  tête  de  M.  Paul  Foucher,  et,  parmi 
nos  jeunes  talens ,  il  en  est  peu  sur  qui  doivent  se  fonder  plus 
d'espérances;  car  il  y  a  chez  lui  autre  chose  que  du  faire;  il 
saura  créer,  et  c'est  chose  rare. 

..A 


DESSINS. 

Lithographie  à  la  manière  noire.  —  Par  E.  Tcdot. 

M.  Pottier  et  Mademoiselle  Dejazet ,  dans  la  Jeunesse 
de  Louis  XII.  —  Par  M.  Bécoeur. 


L'ARTISTE. 


SSK 


6fiuu-3li*t0. 


CURIOSITÉS   PITTORESQUES. 

ANCIEN  PASSAGE  DES  I.CHELLES. 

La  puissance  de  l'homme  n'est  jamais  plus  admirable 
que  dans  ses  luttes  avec  la  nature:  les  Romains  n'a\  aient 
pas  seuls  cette  patience  qui  triomphe  des  obstacles.  C'est 
dans  les  routes  pratiquées  a  travers  1rs  montagnes  et  siu' 
le  bord  des  précipices  que  l'art  emprunte  la  baguette  des 
fées  ;  c'est  a  l'aspect  de  ces  impossibilités  vaincues  que 
l'on  comprend  le  mot  d'Ar(himède  :  Donnez-moi  lu)  point 
<rappui ,  je  remuerai  le  monde  avec  un  levier. 

L'ancien  passage  des  Kchellcs  eu  Savoie  est  un  phéno- 
mène d'entreprise  et  d'exécution  ;  ces  rochers  taillés  et 
ouverts,  ces  voûtes  menaçantes,  ces  arcades  et_ces  gale- 
ries qui  rivalisent  en  hardiesse  et  solidité  avec  l'architec- 
ture des  Alpes  ;  on  dirait  lui  ouvrage  des  génns  :  quelques 
ingénieurs  et  des  bras  ont  tout  fait.  Le  duc  de  Savoie, 
Charles-Emmanuel ,  qui  conunença  et  acheva  la  Montée 
lie  la  grotte ,  méritait  le  monument  qu'on  a  élevé  en  son 
honneur  a  l'entrée  de  celte  route  suspendue  en  l'air,  et 
l'inscription  qu'on  lui  avait  décernée  : 

CAROLVS    KMMANVEL   II 

SABAVDI^.    DV\    rKHEMOSTIS    miNCEPS    CTPRI    T.TX 

l'TBLlCA    FELICITAT  E    P4RTA    SINGTLORVM    COMMOIKS    IXTEKTVS 

rREVIUREM    5ECVniOI1EM(^VE    VIAH    REblAM 

k     SATURA     Orr.LVSÏM     FOMAMS     IMF.NTATAM      C^EIERIS     OESPEUATAM 

BF.IFCTIS    SroVVI.ORVM    REPAGVI.IS    X.CrVklk    MOMTIVM    IMIQVITATE 

QV.S  CEBÏlCriVS   IMMl^•EnAHT  PEniBVS  PR^CIPITIA  SVPSIERNENS 

jETERNIS    POPVI.OUA  m    «OSIMERtliS    PATEFICIT 

AXSO    MDCIMX 

Traduction.  —  L'.in  mil  six  cent  soixante-dix ,  .iprès  avoir 
rrndii  heureux  ses  peuples,  voulant  onrorc  c'tcndrc  ses  bienfaits, 
Ciharles-Emmanuel  II,  duc  de  Savoie,  prince  de  Piémont,  roi 
de  Chypre  ,  força  les  rochers  h  s'ouvrir ,  soumit  au  niveaii  les 
nionLignes,  fit  rouler  sous  les  pieds  leurs  cimes  menaçantes; 
ft,  supérieur  aux  Romains,  qui  n'essayèrent  pas  une  si  glorieuse 
entreprise,  supérieur  à  tant  d'autres  cpii  ne  purent  qu'en  de's- 
espc'rer  en  la  tentant,  vainqueur  enfin  de  la  nature,  il  ouvrit 
cette  voie  triomphante  ,  qui,  pour  toujours  ,  assure  aux  peuples 
divers  les  moyens  de  s'unir  entre  eux. 

Voici  comment  deux  vojageurs  estimés  (Coyer  et  Ri- 
chard) s'expriment  en  parlant  de  ce  monument  : 

«  Revivez,  Romains,  et  voyez  une  niasse  énorme  de 
»  rochers,  effrayante  par  sa  hauteur,  peitée  vers  son  mi- 

TOUE    11.       28'    MTRAItOH. 


»  lieu  dans  la  longueur  d'une  demi-lieue.  Imaginez-YOïis 
»  les  terrasses  qu'il  a  fallu  faire  pour  s'élever  ju.squ'à  l'en- 
>>  tréc  de  l'ouverture,  et  quels  murs  pour  les  soutenir. 
»  Après  avoir  franchi  cesThermopyles,  on  tourne  les  ro- 
»  chers  sur  une  espèce  de  gah  rie  eu  l'air,  où  l'on  a  bc- 
)>  soin  de  sa  tète.  L'entreprise  d'un  tel  chemin  aurait  ef- 
»  frayé  le  plus  granil  potentat  de  l'Europe.  Un  duc  de 
»  Savoie ,  dans  le  dernier  siècle ,  osa  la  commencer  et 
»  l'achever;  tant  il  est  vrai  que  la  vertu  économique 
»  dans  un  chef  de  nation  suffit  aux  plus  grarules  choses... 
»  L'inscription  composée  par  l'abbé  Saint-Réal ,  quelque 
»  Diaguifîque  qu'elle  soit,  ne  dit  rien  de  trop.  La  hauleiir 
»  des  rochers  et  leur  épaisseur  rendaient  le  chemin  de 
»  Chambéryen  Daupbiné  impratic^de  aux  voitures:  les 
1)  bêtes  de  charge  ne  pouvaient  y  passer  qu'avec  peine 
»  et  îj  force  de  détours.  »  Le  célèbre  Lalandc  ajoute  les 
déîails  suivans.  «  On  passait  aiarcfois  sous  une  caverne  au 
>)  travers  des  rochers  ;  maisle duc  Charles-Emmanuel  II, 
»  qui  avait  épousé  une  fille  de  Gaston  d'Orléans,  frère  de 
»  Loiu'sXIII,  aimait  la  France;  il  en  avait  été  secouru 
»  pendant  les  troubles  de  sa  minorité,  et  voulut  en  faci- 
»  liter  la  communication  :  il  fit  faire  en  1 670  un  très- 
»  beau  chemin,  qu'on  appelle  la  Montée  de  la  grotte, 
»  et  il  y  a  en  effet  luic  grotte  des  plus  singidières  que  la 
»  nature  ait  formées.  Charles-Emmanuelmourut en  16715, 
1)  de  la  révolution  que  lui  causa  un  accident  arrivé  °a  Vic- 
»  tor-Amédée  son  fils,  renversé  de  cheval  en  faisant  ses 
»  exercices  ;  la  ville  de  Turin  lui  doit  plusieurs  de  ses  em- 
«  bellissemens.  Ce  travail  immortel,  digne  d'Annibal, 
>)  lui  fit  plus  d'honneur  qu'une  conquête;  il  fut  consacré 
»  par  un  monimient,  sur  lequel  on  lisait  l'inscription  ci- 
1)  dessus,  laquelle  a  été  mutilée  au  commencement  delà 
>>  révolution  par  ordre  des  représentans  du  peuple  en- 
»  voyés  en  mission  dans  ce  département.  Le  nom  de  ce 
»  prince  mérite  de  passer  "a  la  postérité ,  par  son  esprit 
»  et  par  la  protection  qu'il  accorda  aux.  savans.  » 

En  1 803 ,  le  gouvernement  français  ayant  jugé  la  raoi[>c 
de  la  Grotte  trop  pénible,  donna  ordre  a  MM.  les  ingé- 
nieurs de  faire  plusieurs  projets  tendant  a  la  diminuer;  le 
seul  que  l'on  jugea  propre  a  remplir  ce  but ,  fut  de  percer 
le  rocher  énorme  où  la  route  se  touve  établie.  Maintenant 
cette  nouvelle  route  a  une  lieue  de  poste  d'étendue;  elle  est 
traversée  par  plusieurs  ruisseaux  sur  lesquels  on  a  établi 
vingt  aqueducs  et  cinq  pouls  ,  dont  deux  sont  remar- 
bles  par  leur  élévation  ,  la  lx>auté  de  leur  architecture, 
leur  solidité ,  et  la  précision  <lc  la  coupe  des  pierres  de 
taille.  La  galerie  formée  dans  le  roc  est  de  la  longueur  de 
trois  cent  sept  mètres,  sur  huit  de  largeur  et  huit  de 
hauteur.  Elle  est  éclairée  par  trois  réverbères. 

Cette  nouvelle  routeprréente  nue  vue  pittoresque,  sur- 
tout en  venant  de  Chambéry ,  où  ,  après  avoir  pa^sé  une 

1» 


ââG 


L'ARTISTE. 


vallée  étroite  de  trois  lieues,  on  entre  dans  la  galerie  , 
qu'on  traverse  en  huit  minutes  ,  et  tout  a  coup  on  aper- 
çoit, avec  une  grande  surprise,  un  vaste  vallon  qui  s'é- 
tend jusqu'aux  montagnes  au  pied  desquelles  coule  l'Isère. 
Elle  a  été  commencée ,  suspendue  et  reprise  a  trois  dif- 
férentes fois  par  le  gouvernement  français  ,  et  achevée  par 
les  soins  de  Victor-Emmanuel. 


DES  BEAUX- ARTS  ET  DE  LA  LISTE  CIVILE. 

Les  arts  aiment  la  liberté  ,  et  vous  les  emprisonnez  sous  la 
tutelle  d'un  roi.  • 

Qu'y  a-t-il  de  commun ,  je  vous  prie  ,  entre  les  arts  et  la 
royauté  ?  Y  avait-il  un  roi  à  Athènes  ,  lorsqu'aux  applaudisse- 
mens  de  la  foule  enivrée  ,  Zeuxis  ornait  de  ses  sublimes  pein- 
tures les  murs  de  l'clcgant  Parlbe'non ,  ou  lorsque,  sous  le  ciseau 
créateur  des  Phidias  et  des  Pygmalion,  respiraient  les  grâces 
de  Pandore  et  la  majesté'  vivante  des  dieux?  Y  avait-il  un  roi^ 
lorsque  David  jetait  ses  Sabines  entre  deux  armées ,  ou  que  ce 
fier  génie  peignait  Léonidas  mourant  aux  Thermopyles  ?  Y 
avait-il  un  roi  loi'squ'il  ouvrait  aux  Gérard ,  aux  Gros ,  aux 
Guérin  ,  son  immortelle  école  de  peinture  ?  Y  avait-il  un  roi- 
lorsquc  les  statues  de  l'Apollon  et  de  la  Vénus  de  Médicis  ,  et 
les  tableaux  de  Raphaël  et  du  Corrége  ,  couronnés  des  lauriers 
de  la  république  ,  entraient  dans  nos  musées ,  avec  une  pompe 
triomphale  ? 

Les  arts  se  rapetissent  et  se  taillent  sur  le  patroa  de  nos  ca- 
marillas. 

Sous  Louis  XV,  ils  s'enluminent  de  rouge  et  de  blanc,  et 
ils  portent  de  la  poudre  et  des  paniers  ,  comme  les  poupées  de 
la  cour. 

Sous  Charles  X  ,  prince  dévot ,  il  faut  que  des  peintres , 
sans  foi  religieuse  et  par  conséquent  sans  inspiration  ,  suspen- 
dent au  dôme  du  musée  des  tableaux  de  sacristie  ,  froids  et 
inanimés  comme  la  palette  des  artistes. 

On  fabrique  des  sacres  où  les  seigneurs  de  la  cour  veulent 
que  leurs  traits  communs  et  leur  stature  voûtée  se  relèvent 
sur  la  toile  dans  une  attitude  colossale.  Puis,  comme  nous  chan- 
geons souvent  de  rois  ,  et  que  ces  figures  d'un  autre  règne  pour- 
raient blesser  le  nouveau  protecteur  des  beaux-arts ,  à  chaque 
avènement  on  les  décroche  du  plafond,  on  les  ôte  de  leurs  ca- 
dres dorés,  on  les  roule  et  on  les  relègue  au  grenier.  Voilà  où 
vont  les  sacres.  0  vanité  ! 

Aujourd'hui,  l'on  nous  fera  des  médaillons  de  famille,  et  des 
Jemmapes  et  des  Flcurus  ,  où  nous  verrons  ressortir  en  relief 
de  petits  héros  sur  de  grands  champs  de  bataille.  Voilà  ce  qui 
s'appelle  parler  à  l'imagination  !  Eh  !  mon  Dieu  ,  ne  prétendez 
pas  à  diriger  les  arts  ,  ne  donnez  pas  tant  d'argent ,  mais  faites 
de  grandes  choses  ,  et  servez  de  modèles  ! 

Si  le  roi  doit  diriger  les  bea;ix-arts,  pourquoi  ne  dirige-t-il 


pas  l'académie  de  peinture  ,  de  sculpture  et  d'architecture  , 
puisque  vous  lui  laissez  les  châteaux  ,  les  palais  et  les  musées  ? 
Pourquoi  ne  braque-t-il  pas  dans  les  espaces  du  ciel ,  sur  Jupi- 
ter et  sur  Vénus  ,  les  lunettes  de  l'Observatoire  ?  Pourquoi  ne 
préside-t-il  pas  à  la  dissection  anatomique  des  éléphans  ,  des 
baleines  et  des  insectes  I  Pourquoi  ne  ranime-t-il  point  du  souffle 
de  son  génie  les  os  et  la  chair  morte  de  l'Institut  ?  Vous  voulez 
qu'il  soit  maçon  ,  peintre  ,  graveur  ,  statuaire  ,  médailliste ,  et 
vous  ne  voulez  pas  qu'il  soit  naturaliste  ,  historien ,  géomètre  , 
ingénieur,  poète  ,  astronome  î  Qui  oserait  donc  sans  irrévé- 
rence affirmer  que  le  roi  ne  sait  pas  tout  ?  Qui  serait  assez 
mauvais  citoyen  pour  cela  ?  Pourquoi  souffie-t-on  aussi  que  le 
ministre  de  l'intérieur  achève  l'arc  de  triomphe  ,  ordonne  le 
fronton  de  la  Madeleine ,  et  couvre  nos  ponts  et  nos  places  de 
fontaines  monumentales  et  de  statues  ?  Pourquoi  faire  une  sottise 
à  demi  lorsqu'on  peut  la  faire  complète  ? 

Si  le  prince  n'entend  rien  aux  arts ,  c'est  un  commis  en  frac 
ou  en  épaulettes  qui  jugera  le  mérite  des  artistes.  Si,  ce  qui 
serait  pire  ,  il  est  à  demi  connaisseur ,  il  leur  fera  subir  la  bi- 
zarrerie de  ses  préférences.  S'il  porte  dans  les  arts  l'entêtement 
d'un  esprit  sans  flamme  et  sans  couleur  ,  il  faudra  donc  que , 
pendant  toute  la  durée  de  son  règne  ,  les  arts  restent  station- 
naires  comme  les  institutions  politiques.  S'il  est  avare,  il  gar- 
dera l'argent  pour  lui  ou  il  les  traitera  mesquinement.  Si  son 
commis  n'a  pas  de  goût ,  il  peut  gâter  l'art ,  en  favorisant  le 
burlesque.  Et  si  ce  commis  est  un  fripon ,  et  qu'il  s'avise  de 
vendre  ,  de  détourner  ou  d'échanger  des  tableaux  et  des  sta- 
tues qui  appartiennent  à  la  nation  j  s'il  est  despote  et  qu'il  pré- 
tende fermer  au  public  l'entrée  des  musées  •  s'il  est  fantasque  , 
et  qu'il  veuille  envoyer  en  province  ou  claustrer  dans  les  gale- 
ries inaccessibles  des  palais  de  la  couronne  ,  les  chefs-d'œuvre 
de  nos  grands  maîtres  ,  qui  l'en  empêchera  ?  Est-il  respon- 
sable ? 

Mais  on  dit  :  le  ministre  n'a  pas  le  sentiment  des  arts.  Un 
roi  l'a-t-il  davantage?  non.  Mais  il  mettra  à  leur  tête  un  direc- 
teur instruit.  Et  qui  empêche  donc  le  ministre  d'en  faire  au- 
tant ?  Mais  le  ministre  ne  pourra  commander  de  grands  ou- 
vrages ,  car  il  se  verrait  borné  par  le  vote  annuel  des  chambres  ! 
Je  répondrai  que  les  chambres  n'ont  jamais  refusé  de  fonds 
pour  les  grands  ouvrages  qui  sont  en  cours  d'exécution.  Les 
chambres  ne  sont  pas  si  welches  qu'on  le  suppose.  Elles  ai- 
ment les  arts  autant  que  les  courtisans  ,  et  elles  ont  un  senti- 
ment plus  vif  qu'eux  de  la  grandeur  nationale  •  elles  ne  souffri- 
raient pas  qu'un  ministre  responsable  sacrifiât  les  arts  à  la 
coterie ,  et  lorsque  nos  charges  diminueront ,  elles  voteraient 
pour  leur  encouragement,  soit  en  écoles,  soit  en  commandes  , 
soit  en  achats ,  des  fonds  beaucoup  plus  considérables  que  s'ils 
vivaient  dans  la  maison  du  roi  ,  à  la  portion  congrue. 

Dans  les  monarchies  absolues,  le  roi  représente  la  nation 
personnifiée ,  et  l'artiste  peut  recevoir ,  sans  se  dégrader ,  des 
encouragemens  de  sa  main.  Mais  dans  les  gouvernomcns  libres, 
la  nation  se  représente  elle-même  ,  la  nation  est  souveraine  ,  la 
nation  est  tout ,  la  nation  punit  cl  récompense  ,  la  nation  paie 
et  reçoit ,  la  nation  inspire  cl  contrôle  ,  et  la  fière  indépendance 


*9 


L'ARTISTE. 


227 


de  l'artiste  s'indi-jÇiierait  d'être  obligée  de  se  plier  aux  directions 
capricieuses  d'un  courtisan  ,  et  de  tendre  la  main  au  plus  riche 
des  citoyens,  fût-il  roi. 

Mais  M.  Casimir  Pe'rier  ne  se  contente  pas  de  ravir  aux 
Ijcaux-arts  leur  indépendance,  en  les  assujétissant  au  servage 
du  monopole  royal  ;  il  veut  encore  ôtcr  à  tous  les  palais  de 
l'ctat  leurs  revenus  et  leur  nationalité'. 

«  Il  faut  conserver,  selon  lui ,  pour  l'honneur  de  la  reVolu- 
»  tion,  et  léguer  à  l'avenir  les  châteaux  de  Versailles,  Com- 
»  ])icgne  ,  Fontainebleau  ,  qui  ne  sont  pas  seulement  des  re'si- 
»  dcnces  royales  ,  mais  des  monuraens  nationaux ,  de'corc's  par 
»  les  arts  et  illustre's  par  l'histoire.  » 

Le  ministiïre  mêle  la  révolution  de  juillet  à  tout,  en  paroles. 
Il  lui  a  fait  faire  volte-face  ,  il  lui  tourne  la  tête,  et  il  ne  lui 
fait  plus  regarder  que  le  passe. 

Il  semble  oublier  que  les  monumens  de  l'architecture  ne  sup- 
posent pas  toujours  la  civilisation.  Ils  n'obtiennent  le  respect 
des  nations  que  s'ils  répondent  à  leur  gc'nie. 

La  prodigieuse  hauteur  des  monumens  égyptiens  qui  éton- 
nent l'imagination  ,  se  liait  par  tous  les  points  au  système  de  la 
théocratie.  A  des  dieux  immenses  de  granit ,  il  fallait  des  tem- 
ples colossaux.  Le  peuple,  qui  se  nourrissait  de  quelques 
oignons  ,  élevait  de  magnifiques  tombeaux  pour  la  vanité  des 
rois  et  des  sanctuaires  impénétrables  pour  la  tourbe  des  prê- 
tres. 

L'élégance  des  temples  grecs  respirait  ks  gracieuses  créations 
de  la  mythologie. 

Des  que  Rome  quitta  les  exercices  vivaces  de  la  liberté  ,  on 
lui  bâtit  des  cirques  et  des  temples  avec  les  esclaves  et  l'or  du 
monde. 

Les  châteaux  de  la  féodalité  découvraient ,  au  loin  dans  la 
plaine,  les  huttes  des  serfs  misérables  et  abrutis. 

Les  cathédrales  du  moyen  âge  ajoutaient  par  leur  grandeur 
à  la  grandeur  sombre  et  mystérieuse  du  christianisme,  et  sou- 
tenaient la  religion  des  peuples. 

Les  pompeuses  inutilités  de  Versailles  n'allaient  pas  mal  avec 
celte  tourbe  de  courtisans  et  de  valets  qui  formaient  la  cour 
d'un  roi  absolu. 

Mais  à  mesure  que  le  goût  de  la  liberté  arrive  aux  peuples, 
k  commodité  succède  à  la  magnificence.  Il  faut  que  l'utilité 
plus  que  la  grandeur  éclate  dans  les  monumens  publics.  On 
construit  des  canaux  ,  des  routes  ,  des  écoles  ,  des  quais,  des 
ports  ;,  des  hospices  ,  des  théâtres  ,  des  fontaines,  des  jionts. 

C'est  une  fausse  idée  de  croire  que  les  monumens  inutile- 
ment fastueux  de  l'architecture  et  des  arts  attirent  chez  nous 
l'étranger  j  c'est  plutôt  la  douceur  du  climat  ,  la  facilité  des 
mœurs,   la  commodité  de  la  vie ,  l'abondance,  le  luxe  ,    les 

Blés  plaisirs  ,  la  liberté. 
CoRMENIN. 


Cittc'raturf. 


LA   CONFESSION. 


Artiste!  que  vous  êtes  puissant!  Vos  études,  vos  plai- 
sirs ,  l'instinct  des  formes,  l'observation  du  contour  ex- 
térieur, de  la  lumière  et.de  l'ombre,  vous  ont  donc  fait 
deviner  ce  que  l'histoire  des  hommes  a  de  plus  profond 
et  de  plus  étrange! 

Voici  le  catholicisme  tout  entier  ;  voici  la  passion 
jeune,  naïve,  ardente,  et  qui  s'ignore,  aux  pieds  de  la 
décrépitude  qui  connaît  le  monde,  qui  juge  et  qui  pu- 
]iit  ;  voici  la  force  de  la  vie,  la  ptu'ssance  de  l'aine,  pros- 
ternées sous  la  loi  tcrrilde  d'un  fantôme  d'homme  qui  n'a 
plus  ni  sang,  ni  vie,  ni  d'autre  pensée  que  celles  de  la 
vengeance  et  de  la  mort  prochaine! 

Mais  détournons  nos  regards  de  ces  deux  figures  si 
heureusement  contrastantes,  si  naïves  dans  leur  expres- 
sion. 

Voyez  ce  pan  de  boiserie ,  ces  sculptures  éiaillées  par  le 
temps,  CCS  vierges  frustes,  cette  hainionie  d'antiquité  et 
de  sainteté  :  ne  sufiiraient-ils  pas  pour  vous  émouvoir 
profondément?  H  y  a  des  siècles  accumulés  dans  ce  coin 
d'une  nef  d'église  ;  elle  est  uée  dans  le  moyen  âge,  dans 
le  vrai  moyen  âge,  non  dans  ce  moyen  âge  menteur  que 
l'on  nous  recrépit  tous  les  jours  ;  elle  eu  porte  le  cacncf 
et  l'empreinte.  Dans  l'église  elle-uième  vous  distinguez 
les  tourelles  et  les  créneaux  de  la  suze'.aincté  ;  vous  re- 
connaissez les  poses  simples  et  les  airs  de  tète  pieux.  Les 
années,  eii  brisant  toutes  les  saillies  de  la  pierre,  eu  jetant 
comme  un  voile  de  vapeur  sur  ces  ornemens  et  ces  bas- 
reliefs,  les  ont  embellis  encore. 

Après  avoir  contemplé  ces  témoins  immobiles  du  pas- 
sé ,  ces  témoins  éloquens ,  ces  pierres  brisées  ou  plutôt  ar- 
rondies ,  si  votre  œil  retlescenu  vers  le  vieillard  et  la  jeune 
fdic,  la  transition  se  fait  sans  peine.  Vous  n'êtes  pas  sur- 
pris qu'une  si  vieille  foi ,  après  avoir  courl)é  des  généra- 
tions et  laissé  des  traces  colossales  sur  le  monde ,  ploie 
celte  jeune  tète  de  vierge,  toute  fraîche,  toute  palpitante, 
toute  rayonnante  de  pureté  et  de  grâce ,  devant  le  reprc- 
scutant  du  Catholicisme  chenu,  du  Catholicisme  immua- 
ble ;  vieillard  a  blanilie  barbe  et  au  front  sillouué! 

Et  ce  que  les  longs  développcmens  de  la  parole  écrite 
réussissent  a  peine  à  exprimer,  voici  un  artiste  qiu'  le  dit , 
sans  ambages,  sans  rélicences,  sans  efforts;  tout  cela,  ces 
siècles,  cette  religion,  cette  croyance,  celte  domination 
d'un  cidle  vieux  sur  les  jeunes  amcs,  l'art  gothique,  la 
confession  toute  puissante  ,  pénètrent  la  pensée  comme 
l'éclair  sillone  la  nue.  Des  volumes  d'histoire  auraient  de 
moins  grands  enseignemens  que  votre  page,  artiste;  un 


228 


L'ARTISTE. 


roman  de  Waltcr  Scotl  frapperait  moins  vivement  l'esprit 
ému  et  cliaruié. 

Mais  quel  crime  peut  donc  peser  sur  ton  cœur,  quels 
scrupules  penchent  Ion  front  blanc  et  poli  vei-s  la  terre, 
et  courbent  les  genoux  sur  le  pavé  du  vieux  temple,  jeune 
fille? 

Il  n'y  a  pas  de  remords  sur  ton  visage.  Tes  traits  sont 
candides  ;  le  repentir  laisse  d'autres  vestiges  chez  le  cou- 
pable; il  ride  la  paupière,  il  affaiblit  l'éclat  du  regard. 
L'amour  heureux  a  des  larmes  plus  abondantes  et  plus 
amèrcs.  Ah  !  je  le  vois,  c'est  un  crime  innocent  et  invo- 
lontaire, la  faute  de  ta  jeunesse,  de  ta  beauté,  de  ta  can- 
deur même;  ce  sont  les  premiers  scrupules  d'un  cœur 
agité  ,  ce  sont  les'premières  émotions  des  sens  qui  s'éveil- 
lent, c'est  la  divination  des  voluptés  inconnues,  c'est 
l'émotion  d'une  ame  chaste  en  proie  a  ses  vagues  désirs. 
Tu  viens  les  avouer  a  ce  vieillard  glacé  par  lâge. 

Dans  ta  famille  même,  un  mot  du  mari  a  l'épouse, 
le  baiser  conjugal,  le  silence  des  nuits  troublé  par  un 
murmure ,  ont  éveillé  ta  curiosité  de  jeune  fille.  Et  le 
printemps  est  venu  ;  a  l'aspect  de  ta  propre  beauté,  je  ne 
sais  quel  orgueil  et  quelle  terreur  se  sont  emparés  de  toi  ; 
tes  nuits  ont  été  moins  calmes,  et  ton  sang  plus  rapide 
a  gonflé  tes  veines  et  fait  battre  ton  cœur.   ' 

Pauvre  jeune  fille!  voilii  le  crime  dont  tu  t'accuses,  et 
tu  viens  demander  une  punition  et  une  vengeance  'a  ce 
spectre  investi  de  l'autorité  divine  !  Se  souvient-il  d'avoir 
existé  et  d'avoir  aimé?  Il  l'écoute  sans  te  comprendre; 
il  pèse  la  faute  dans  sa  froide  balance,  il  oppose  au 
premier  appel  delà  volupté  absente,  mais  comprise  et 
devinée,  l'autorité  de  sa  parole  évangélique.  Déjà  elle 
se  sent  purifiée;  déjà  elle  oublie  ces  mots  qu'elle  a  en- 
tendus, ces  mystères  qu'elle  a  pénétrés.  Mais  si  vous  m'en 
croyez,  mes  amis,  vous  que  la  pensée  de  l'artiste  a  émus, 
vous  qui  croyez  "a  sa  création  ,  vous  qui  vous  intéressez 
à  la  jeune  fille  blonde  prosternée  "a  genoux  aux  pieds 
du  vieillard,  vous  la  marierez  avant  un  mois. 


LETTRES  SUR   LE  LEVANT. 


,9àit, 


de  iS^&avafH.n 


yflce/jène. 


Vous,  qui  connaissez  d'autres  jouissances  que  d'entendre 
Sontag  ou  devoir  Taglioni,  qui  pouvez  vous  passer  de  Vcfouret 
du  Café  de  Paris,  et  qui  croyez  possible  à  toute  force  de  voya- 
ger autrement  que  sur  les  coussins  d'une  cbaise  de  poste ,  n'a- 
vez-vous  jamais  eu  le  désir  de  voir  les  murs  cc'lèbres  de  Misso- 
longhi  ,  le  rocher  d'Ipsara  plus  glorieux  encore,  et  la  rade  de 
l'antique  Pylos ,  où  les  trois  plus  grands  peuples  du  monde, 
réalisant  cette  sainte-alliance  rêvée  par  la  pliilantropic  de  Bc- 
ranger,  se  donnèrent  la  main  pour  défendre  une  nation  cliré- 
tiennc  contrôles  forces  conjurées  de  l'islamisme?  Embarqu?z- 
vous  donc  sur  notre  belle  frégate  de  60  bouches  à  feu ,  et  vous 


entrerez  comme  un  triomphateur ,  toutes  voiles  dehors ,  pavillon 
floUant ,  dans  ce  vaste  bassin  de  plus  de  trois  lieues  de  circon- 
férence ,  dont  les  flots  ont  englouti  naguère  six  mille  malionié- 
lans.  Si  vous  vous  êtes  fait  une  brillante  idée  des  côtes  du  Pé- 
loponcse  ,  elle  sera  bientôt  détruite  par  la  vue  de  ces  roches 
grises,  de  cette  nudité  affreuse,  de  celle  solitude  immense  qui 
vous  entoure  de  toutes  parts  et  vous  attriste  le  cœur.  Quoi!  di- 
rcz-vous,  voilà  la  Grèce!  Et  vos  illusions  seront  effacées,  et  le 
prisme  sera  rompu ,  et  vous  verrez  les  choses  dans  leur  triste 
léalité.  Dix  relations  de  voyage  ne  vous  apprendraient  pas  ce 
que  vous  voyez  là.  Mais  si  vous  ne  voulez  vous  abuser  étrange- 
ment ,  défiez-vous  de  cette  première  impression ,  et  n'allez  pas 
préjuger  par  analogie  ce  que  vous  ne  connaissez  pas  encore. 

On  vous  montrera  à  l'ouest  en  entrant  la  carcasse  de  la 
Guerrière ,  une  de  ces  frégates  construites  à  Marseille  pour 
l'asservissement  des  Grecs  ,  et  coulées  à  Navarin  pour  leur  dé- 
livrance. Vous  reconnaîtrez  dans  ce  rocher  étroit  et  long  qui 
ferme  la  rade  du  côté  de  l'ouest  la  fameuse  île  de  Sphactérie. 
Ce  cap,  qui  n'en  est  séparé  que  par  un  chenal  de  quelques  toises, 
et  où  l'on  aperçoit  les  ruines  d'un  fort  vénitien  ,  Pausanias 
vous  apprend  que  les  Grecs  d'autrefois  l'ont  nommé  Corypha- 
sium ,  et  notre  pilote  Dimitris  vous  dira  que  les  Grecs  d'au- 
jourd'hui l'appellent  Zonchio.  Vous  gémirez  sur  une  funeste 
imprévoyance ,  quand  vous  saurez  que  le  marais  compris 
entre  ce  cap  et  les  montagnes  qui  bornent  la  vue  du  côté 
du  nord-est ,  a  frappé  de  ses  émanations  mortelles  huit  cents 
jeunes  soldats  qui  n'ont  pas  revu  la  France  !  Si  vous  cherchez 
quelque  trace  de  végétation  dans  ce  désert  de  pierres  et  de  sa- 
ble ,  vous  apercevrez  au  pied  du  mont  Saint-Nicolas  un  oli- 
vier qui  se  balance  tristement  au-dessus  de  quelques  masures. 
Vous  demanderez  enfin  la  ville  de  Navarin ,  et  l'on  vous  mon- 
trera cet  amas  de  décombres  où  s'élève  l'olivier  cfqui  j)ara!t 
comme  un  point  sur  ce  vaste  horizon.  Et  vous  direz  cneoie  : 
Est-ce  la  Grèce  que  je  vois  ? 

Examinons  ensemble  ce  rivage  d'un  aspect  si  nu  ,  et  cher- 
chons d'abord  Pylos  ,  qui  fut  la  capitale  de  la  Mcssénie ,  sous 
le  règne  de  Nélée  et  de  ses  fils,  jusqu'à  ce  que  l'infortuné 
Chrcsphontc  ,  victime  de  l'ambition  des  grands  ,  eîit  établi  sa 
cour  au  Stényclaios.  Barthélémy,  qui  ne  connaissait  pas  les  lo- 
calités par  lui-même  ,  place  celte  ville  ,  d'après  Strabon ,  sur  \r 
mont  OEgalc'e.  Pouqueville,  après  avoir  cru  long-temps  qu'elle 
se  trouvait  sur  le  cap  Zonchio  ,  décide  enfin  ,  sans  dire  pour- 
quoi ,  qu'elle  était  située  sur  une  montagne  à  l'oppositc  de 
Sphactérie  et  à  l'origine  de  l'aqueduc  :  ce  qui  déterminerait  son 
emplacement  à  dix  lieues  environ  de  Modon.  Or  Pausanias  dit 
positivement  :  «  De  Mothone  au  promontoire  Coryphasium  , 
on  compte  environ  cent  stades.  Sur  ce  promontoire  même  est  la 
ville  de  Pylos ,  que  Pylas ,  fils  de  Cléson ,  bâtit  autrefois  ,  et 
qu'il  peupla  de  Hélèges  venus  avec  lui  de  Mégare.  Ne  vous 
senible-t-il  pas  que  l'assertion  précise  de  Pausanias ,  qui  avait 
vu  Pylos  ,  doive  prévaloir  ici  sur  toutes  les  conjectures  anciennes 
et  modernes?  Pourquoi  donc  élever  des  doutes  sur  la  position 
de  cette  ville  ?  Pourquoi  ne  pas  lui  donner  l'emplacement  occupé 
par  les  ruines  de  Zonchio,  qui  se  trouve  précisément  sur  le  cap 
Coryphasium  et  à  trois  lirues  et  demie ,  c'est-à-dire  à  cent  stades 


L'ARTISTE. 


2â<> 


de  Modon?  A  ces  inductions  si  naturelles  se  joignent  encore  des 
probabilités  résultant  de  l'inspection  des  lieux  mêmes.  Sous  les 
murailles  gotliiqucs  de  Zoncliio  ,  dont  les  uns  attribuent  la  fon- 
dation aux  Vénitiens,  et  les  autres  à  une  dame  française  du 
treizième  siècle  ,  on  a  reconnu  les  vestiges  d'une  construction 
pélasgique.  De  plus  ,  en  dc|>it  des  préventions  qui  s'élèvent  tou- 
jours contre  une  opinion  populaire,  cet  immense  souterrain 
qu'on  trouve  non  loin  des  ruines  ne  pourrait-il  pas  être  celui- 
là  même  où  Nestor  enfermait  ses  bœufs  ,  ce  riche  troupeau 
d'Ipli.eilus  que  JNèlc'e  avait  exige  de  ceux  qui  prétendaient  à  la 
main  de  sa  fille.  Au  reste  les  travaux  de  la  commission,  dirigée 
par  le  savant  colonel  J5ory  de  Saint-Vincent ,  c'clairciront  tous 
ees  doutes,  et  il  me  semble  que  de  telles  recherches  ne  seront 
pas  dépourvues  d'importance  ni  d'intérêt,  si  elles  rappellent  à 
«es  malheureuses  contrées  le  souvenir  de  leur  glorieuse  histoire. 

Revenons  à  l'ilc  de  la  Sphaclêric,  défendue  autrefois  par  une 
citadelle  altiqiic ,  dont  le  temps  n'a  pas  laissé  la  trace,  et  na- 
guère par  une  batterie  qui  a  disparu  sous  les  boulets  de  la 
Carnhrian  et  de  la  Glascow  '.  Je  ne  fais  quelle  loi  du  ha- 
sard soumet  souvent  les  choses  de  la  nature,  comme  les  hommes, 
à  une  série  d'événemens  semblables ,  ramenés  par  un  cncliaînc- 
ment  secret  et  prédestiné.  N'esl-il  pas  étrange  que  cette  île  de 
Sphactéric,  comme  une  autre  Scylla,  devicnncntdctoiittemps  le 
tombeau  de  ceux  qui  se  réfugieut  sur  ses  bords?  JjCS  Messcniens 
-exilés  de  leur  patrie  et  retirés  à  Naupacte,  sous  la  protection 
d'Adiènes,  épiaient  le  moment  de  la  vengeance  :  Comon  ap- 
prend que  ceux  de  Sparte  viennent  de  s'emparer  de  Sphactéric, 
il  tombe  sur  eux  à  la  lêlc  d'un  corps  de  frondeurs,  et  les  as- 
somtnc  sous  une  grêle  de  pierres.  En  1770,  lors  de  l'expédi- 
tion que  Catherine  confia  au  prince  Dolgnrinski  ,  dans  le  noble 
but  d'alïraûchir  la  Moréc  ,  les  Grecs  abandonnent  leurs  défen- 
seurs et  se  reli-anchcnt  dans  Sphactéric  ,  où  ils  expient,  sous  le 
«imcterre  des  Turcs  ,  leur  défection  et  leur  lâcheté.  Au  débar- 
quement des  troupes  d'Ibrahim ,  douze  cents  Grecs  y  périrent 
encore,  mais  ceux-là  moururent  en  braves,  pour  la  défense  de 
Ja  patrie.  Enfin  au  fameux  combat  de  Navarin  ,  les  Arabes  à 
leur  tour  étanchèrent  de  leur  sang  la  soif  de  ce  fatal  rocher. 

Visitons  maintenant  le  Nouveau-Navarin  (Neo-Castro)  situé 
au  pied  du  Saint-Nicolas,  vis-à-vis  la  pointe  sud  de  l'ile  ,  et 
bâti  sur  un  rivage  si  accorc  que  les  vaisseaux  de  ligne  peuvent 
le  raser  à  portée  de  pistolet.  La  citadelle,  à  laquelle  Ibrahim 
avait  fait  une  large  brèche  du  côte  de  l'est ,  vient  d'être  réparéi' 
par  nos  troupes,  et  entourée  d'un  glacis  qui  la  met  du  moins  à 
l'abri  d'un  coup  de  main.  La  muraille  gothique  qui  s'appuie 
contre  ce  ])etit  fort  n'enferme ,  comme  je  vous  l'ai  dit ,  qu'un 
monceau  de  ruines,  cloaque  inhabitable  où,  à  défaut  d'autre 
.isile  ,  on  caserna  tant  bien  que  mal  un  de  nos  bataillons.  Ainsi 
cette  citadelle  ,  placée  près  du  goulet  de  la  rade,  n'est  qu'un 
vain  épouvantai!  qui  n'en  saurait  défendre  l'entrée.  On  y  voit 
encore,  ainsi  qu'à  Modon,  parmi  des  canons  turcs  et  vénitiens  , 
les  pièces  que  le  général  Orlovv  fut  obligé  d'abandonner.  Nous 
trouvâmes  leurs  affûts  en  si  mauvais  état,  que  nous  pûmes  ju- 


Frcf;ale<  «nglaUet. 


ger  qu'elles  n'avaient  reçu  aucune  réparation  depuis  l'époque  uù 
les  Russes  .les  avaient  apportés,  c'est  à-dire  depuis  cinquante 
ans.  Cette  remarque  ne  vous  étonnera  pas,  si  vous  connaissez 
l'apathie  léthargique  des  Turcs  ,  qui ,  endormis  sur  des  mines, 
ne  se  réveillent  que  pour  détruire  ce  que  le  temps  éjwi'gnc  en- 
core. 

Les  caboteurs  de  l'Archipel  et  des  îles  Ioniennes,  attires  sur 
ce  rivage  par  les  débouchés  que  le  séjour  des  Français  ofli'c  a 
leur  comraei'ce  ,  se  sont  bâti ,  dans  un  ravin  près  de  la  ville,  des 
baraques  de  sapin  qui  forment  comme  le  faubourg  de  la  place. 
Tristes  débris  d'une  population  presque  anéantie ,  quelques  fa- 
milles indigènes  ,  récemment  affranchies  du  joug  égyptien  ,  se 
réfugient  dans  les  cavités  des  roches ,  ou  sous  des  haillons  sus- 
pendus à  des  roseaux. 

Figurez-vous  un  cimetière  dont  les  morts  se  seraient  tout  d'un 
coup  réveillés  ,  et  vous  aurez  une  faible  idée  du  spectacle  qu'of- 
frent ces  malheureux,  desséchés  par  la  faim,  noircis  par  le  soleil, 
nus  comme  les  rochers  que  foulent  leurs  pieds  meurtris  ,  et 
soutenant  à  peine,  avec  les  alimens  les  plus  grossiers,  le  reste 
d'une  vie  usée  par  le  malheur. 

Rien  de  remarquable  à  Navarin,  si  ce  n'est  un  aqueduc  qui 
parcourt  deux  lieues,  du  nord  au  sud.  Souterrain  lorsqu'il  con- 
tourne le  versant  des  coteaux  ou  qu'il  traverse  les  plaines,  il 
s'élève  cpiand  il  joint  deux  rochers  sur  des  arcades  plus  ou  uiuias 
hautes,  selon  l'inégalité  du  sol.  Quoi((u'on  n'aie  pas  plus  de 
données  sur  sa  fondation  quesurcelledc  la  ville  même,  lesaiceaux 
qu'on  trouve  vers  le  nord  de  la  rade  attestent ,  par  la  hardiesse 
de  leur  construction ,  que  cet  hydragoguc  est  l'ouvrage  des  Eu- 
ropéens, des  Vénitiens  ,  sans  doute,  qui  ont  laissé  dans  tout 
l'Orient  tant  de  monumeus  de  leur  génie  et  de  leur  puissance. 

Pour  se  rendre  de  Navarin  au  village  de  Nisi ,  on  contourne 
une  partie  de  la  rade,  en  suivant  les  aqueducs;  puis  ,  mar- 
chant vers  le  nord-est,  on  prend  un  sentier  dont  la  trace  dis- 
paraît bientôt  au  milieu  des  montagnes.  Grâce  au  pas  sûr  et 
hardi  de  nos  petits  chevaux  moraïtcs  ,  nous  traversâmes  rapi- 
dement deux  lieues  de  ravins  et  de  mornes  arides,  lieux  aujour- 
d'hui déserts  et  naguère  l'asile  de  l'insurrection.  Car  c'éUiit  à 
l'abri  de  ces  pics  escarpés  que  les  Pallicares  ,  enveloppés  dans 
leurs  chlamydcs  de  laine ,  le  yatagan  dégainé ,  le  mousquet  au 
poing,  attendaient  en  silence  les  partis  d'Egyptiens  qui  s'avan- 
çaient à  la  découverte  !  trop  confians  dans  une  tactique  encore 
imparfaite.  Là  une  cascade  se  précipite  avec  fr.icas  de  rocheis 
en  rochers,  ici  une  lame  d'eau  tombe  d'une  seule  chute,  comme 
un  rideau  d'argent.  Nous  suivions  quelquefois  un  ctmit  sentier 
au  lx)rd  d'un  précipice ,  et  le  bruit  d'un  torrent  nous  révélait 
l'abîme  qu'im  fcuillagedc  lierre  et  de  broussailles  dérobait  à  nos 
yeux.  Rien  dans  ces  solitudes  profondes  ne  ra|)pellc  le  souvenir 
des  hounnes,si  ce  n'est  quelques  arceaux  d'aqueducs,  dont 
les  canaux  disjoints  par  les  racines  des  figuiers  sauvages  laissent 
échapper  l'eau  qui  mine  leurs  fondemcns  :  image  d'un  cmpir.' 
vieilli  dont  les  digues  ne  peuvent  plus  retenir  le  torrent  d 
surrection,  et  où  la  liberté  déborde  de  toutes  parts.  Après 
licuresdc  marche,  on  arrive  sur  le  vaste  et  fertile  plate, 
Conibai  :  on  entre  ensuite  dans  une  forêt  de  chênes ,  q 
Grecs  appellent  Chila  Choria  (raille  villages).  Le  bois  trav 


230 


L'ARTISTE. 


l'on  perd  de  vue  les  montagnes  qui  avoisinent  Navarin  ,  et  l'on 
commence  à  apercevoir  les  neiges  du  Taygètc. 

Ici  la  Messe'nic  cliange  entièrement  d'aspect.  Ce  n'est  plus 
cette  nature  morte ,  ce  chaos  de  précipices  et  de  rochers ,  dés- 
ordre horrible  comme  l'cnlrce  du  Tcnare.  Ce  sont  encore  des 
vallées,  des  montagnes,  miis  tapissées  de  gras  pâturages  et 
d'arbres  à  fruit  de  toute  espèce.  Les  accidcns  de  terrain  les  plus 
liizarrcs  variaient  sans  cesse  à  nos  yeux  de  ravissans  tableaux. 
Les  ruisseaux  étaient  bordés  de  mûriers,  l'olivier  couvrait  les 
coteaux  et  les  terrains  secs.  L'aubépine ,  l'arbre  de  Judée ,  le 
myrte,  le  laurier-rose  ,  prodiguaient  leurs  parfums,  étalaient 
leur  parure.  Tous  les  champs  étaient  ensemencés  ,  des  trou- 
peaux paissaient  dans  toutes  les  prairies.  L'on  reconnaissait  en- 
core la  trace  du  fléau  qui  avait  désolé  la  contrée;  car  Ibrahim, 
comme  s'il  eût  craint  de  ne  pas  laisser  des  souvenirs  assez  du- 
rablcsde  sa  barbarie,  avait  brûlé  tous  les  arbres  qui  se  trouvaient 
sur  sa  route  :  mais  cette  terre -si  long-temps  ravagée  se  rani- 
mait pour  goûter  les  jiremicrs  fruits  de  l'indépendance  et  de  la 
])aix ,  semblable  à  une  veuve,  encore  jolie,  qui,  dépouillant 
enfin  ses  habits  de  deuil  ,  revêt  une  tunique  de  fête  et  se  cou- 
ronne de  roses  pour  s'asseoir  au  banquet  d'un  nouvel  liyménéc. 
Nous  traversâmes  jilusicurs  ruisseaux  qui  se  jettent  tous  dans 
la  rivière  de  J\îavro-Zoumena.  Nous  crûmes  reconnaître  entre 
autres  le  Cacus  ,  père  de  Latone,  l'Electre,  fille  d'Atlas,  que 
l'on  trouve,  dit  Pausanias,  en  allant  d'Andanie  à  Cyparissie  : 
plus  loin  l'Achéa,  près  de  laquelle  Homère  place  la  ville  de 
Doriura,  et  ou  Thamyris  ,  fils  de  Philaramon  et  d'Argiope  , 
perdit  la  vue  pour  s'être  glorifié  de  chanter  mieux  que  les 
Muses.  Ces  notions,  qui  nous  parviennent  si  vagues  et  si  con- 
fuses à  travers  les  ténèbres  de  la  théologie  païenne,  ne  vous 
paraîtront  peut-être  ici  qu'une  réminiscence  surannée  des  leçons 
de  l'école;  mais  si  A'Ous  saviez  de  quels  charmes  elles  se  revê- 
tent quand  on  parcourt  les  lieux  où  elles  ont  pris  naissance  ! 
Et  ce  n'est  pas  à  l'imagination  seule  à  s'emparer  de  ce  legs  pré- 
cieux de  l'antiquité;  il  appartient  surtout  aux  théories  exactes, 
aux  recherches  positives  de  l'histoire.  C'est  en  rapprochant  les 
anneaux  primitifs  de  la  chaîne  sociale  que  la  science ,  remon- 
tant aux  premiers  âges  du  monde ,  lèvera  le  voile  mystérieux 
qui  enveloppe  encore  l'enfance  des  peuples  et  l'origine  de  leurs 
institutions. 

Nos  guides ,  qui  nous  suivaient  en  psalmodiant  un  cantique 
ou  un  refrain  national,  s'étonnaient  de  nous  voir  arrêtés  à  cha- 
que pas  pour  relever  le  cours  d'une  rivière  ou  la  position  d'une 
montagne.  Nous  n'étions  encore  qu'à  huit  lieues  de  Navarin, 
(piand  nous  découvrîmes  la  plaine  de  Calamate ,  vaste  bassin  de 
verdure  ,  bordé  au  sud  par  le  golfe  du  même  nom  ,  à  l'est  par 
la  chaîne  du  Taygètc ,  et  au  nord-ouest  par  le  mont  Itliome. 
Après  avoir  passe  le  Pamisus  qui ,  à  l'endroit  ou  nous  le  traver- 
sions, n'avait  qutf  denx  pieds  de  profondeur,  nous  suivîmes 
plus  d'une-lieue  ,'en  faisant  face  à  la  Laconie,  un  chemin  borde 
d'aloës,  de  cactus,  et  nous  arrivâmes  à  Nisi. 

Ce  village  est  bâti  en  terre  glaise,  à  peu  près  comme  les  bour- 
gades des  environs  de  Lyon  :  je  ne  vois  pas  de  quelle  ville  an- 
cienne il  pourrait  occuper  l'emplacement.  Aurestcon  n'y  trouve 
aucunes  ruines.   Nous  descendîmes  chez  un  brave  père  de  fa- 


mille qui  heTiergeait  les  voyageurs  ,  pour  suppléer  aux  trop 
modiques  ressources  d'un  commerce  de  grains  et  de  maïs.  Une 
jalouse  concurrence  ne  venailpoint  entraver  ses  modestes  spé- 
culations ,  car  sa  maison  était  à  peu  près  la  seule  qui  fût  con- 
struite en  bois,  et  qui  eût  un  étage  au-dessus  du  rez-de-chaussée. 
Je  ne  vous  ferai  pas  entrer  avec  nous  dans  cette  espèce  de 
poulailler,  dont  tout  l'aracublcmcnt  consistait  en  une  petite  ta- 
ble ,  deux  escabelles  ,  et  trois  nattes  ;  mais  je  dois  vous  dire 
un  mot  de  la  conversation  que  nous  eûmes  avec  notre  hôte;  elle 
fera  suite  aux  détails  que  je  viens  de  vous  donner. 

Rien  n'est  plus  commun  en  Grèce  que  l'esprit  naturel  et  le 
bon  sens.  Je  ne  parle  pas  ici  de  la  Grèce  de  Périclès  et  d'Alci- 
biade ,  mais  de  ce  malheureux  pays  ,  livré  depuis  tant  de  siècles 
aux  ténèbres  de  la  barbarie  et  de  l'ignorance;  et,  je  le  répète, 
il  n'est  pas  rare  d'y  trouver  des  hommes  du  peuple,  même  de 
la  dernière  classe,  qui,  par  leur  jugement  et  leur  élocution  ,  se 
montrent  supérieurs  à  la  condition  où  ils  sont  nés  :  tel  était 
notre  hôte.  En  i8'28  il  avait  été  forcé,  comme  ses  compatriotes, 
d'abandonner  son  pays  trop  voisin  des  garnisons  albanaises  , 
pour  se  réfugier  au  village  d'Armyro,  situé  de  l'autre  côté  du 
golfe  de  Calamate ,  au  pied  du  mont  Taygète.  Je  me  trouvais 
alors  moi-même  dans  ce  pays ,  et  j'y  avais  vu  les  pâtres  de  Sou- 
lima  et  du  Gérennios ,  les  débris  des  bandes  de  Colocotroni  et 
de  Pétro-Bey  retranchés  derrière  une  muraille  construite  à  la 
hâte ,  qui  s'appuyait  aux  montagnes  des  Maniotes  et  descendait 
jusqu'au  rivage.  Contre  cette  barrière,  si  faible  en  apparence, 
les  efforts  d'Ibrahim  avaient  échoué  trois  fois.  Les  Pallicares  , 
embusqués  sur  les  hauteurs ,  compensaient  par  l'avantage  du 
terrain  leur  infériorité  numérique,  et  jjarvenaient  toujours  à  re- 
pousser les  Arabes.  Enfin  le  pacha ,  dont  une  croisière  inter- 
ceptait les  communications  avec  l'Egypte,  et  qui  ne  trouvait 
plus  de  ressources  dans  un  pays  qu'il  avait  lui-même  ravagé  , 
assiégé  dans  son  camp  par  la  famine  et  la  peste,  résolut  une 
attaque  décisive  contre  ce  village  d'Armyro,  qu'il  supposait 
l'entrepôt  de  tout  ce  que  les  Moraïtes  avaient  soustrait  à  sa  ra- 
pacité. Un  vaisseau  français  ,  le  Trident,  qui  vint  mouiller  au 
fond  du  golfe,  l'intimida  tellement  qu'il  n'osa  pas  même  ten- 
ter l'exécution  de  son  projet. 

Comme  mon  hôte  me  rappelait  toutes  ces  circonstances  avec 
un  peu  trop  de  cette  vanité  nationale  dont  les  Grecs  ne  man- 
quent pas,  je  ne  pus  m'empêiher  de  lui  avouer  l'opinion  défa- 
vorable que  j'avais  conçue  à  cette  époque  de  la  jeunesse  de  son 
pays.  «  Auprès  de  vos  vieillards  défaillans  de  besoin ,  lui  dis-je, 
auprès  de  vos  enfans  expirant  sur  le  sein  épuisé  de  leurs  mères, 
j'ai  vu  les  jeunes  Messéniens,  occupés  de  leur  parure  et  de  leurs 
jeux,  insulter  par  le  sourire  de  l'indifférence  aux  maux  qui  ac- 
cablaient la  faiblesse  de  l'âge  ou  du  sexe;  on  les  aurait  crus  au 
milieu  d'une  fête ,  à  les  voir  marcher  fiers  de  leur  chevelure 
parfumée ,  de  l'élégance  de  leur  taille  et  de  la  blancheur  de 
!  leurs  fustanelles.  Au  lieu  de  se  joindre  aux  Kleftes,  qui  défen- 
î  daicnt  leur  pays,  ils  s'exerçaient  à  la  course,  sans  doute  pour 
fuir  plus  prompteraent  au  moment  du  danger;  enfin  sur  votre 
marché ,  où  l'on  aurait  vainement  cherché  une  oque  de  pain  , 
on  ne  trouvait  qu'un  étalage  insolent  de  rubans,  de  fourrures  et 
de  soieries.  Jugez  quels  scnlimcns  in'insj)ira  le  contra.te  rcvol- 


L'ARTISTE. 


S3i 


tant  de  cette  frivolité,  avec  les  angoisses  d'une  population  me- 
nacée fie  la  servitude  ou  de  la  mort ,  et  déjà  en  proie  à  la  plus 
affreuse  misère. 

^-  Il  n'est  que  trop  vrai,  me  répondit  mon  hôte,  la  mollesse  et 
l'indolence  sont  ))orlees  à  l'excès  dans  celte  province.  Le  canton 
de  Galamatc,  dont  le  terroir  est  si  fertile,  ne  rapportait  pas  le 
(piart  de  ce  qu'il  aiuait  dû  produire  :  ses  liabilans  en  confiaient 
la  culture  à  des  mains  étrangères ,  pour  mener  celte  vie  effémi- 
née des  Turcs ,  dont  ils  prennent  les  liabitudes  et  le  costume. 
Mais,  par  une  anomalie  dont  vous  avez  dû  trouver  plusieurs 
exemples  en  Grèce,  les  Messcnienn's,  lialntuecs  dès  l'enfance 
au  travail  ,  semblent  réunir  toutes  les  qualile's  qui  manquent  à 
leurs  maris  :  c'était  à  l'active  industrie  des  femmes  de  Culu- 
mate  que  le  canton  devait  son  riche  commerce  de  soie  ,  de  cire 
et  de  tabac.  Aujourd'hui  le  malheur  a  instruit  les  Mtsscnicns  , 
et  la  nécessité  les  a  rendus  nieilleuis.  Trop  pauvres  |)our  ])ayer 
des  mercenaires  ,  ils  se  sont  enfin  résignes  à  labourer  leurs 
champs  eux-mêmes  ;  et  vous  les  trouverez ,  en  traversant  leurs 
plaines,  occupés  de  leurs  travaux  aratoires.  Toutefois,  la  plu- 
part préfèrent  encore  le  soin  et  la  garde  des  troupeaux  aux  fa- 
tigues de  l'agriculture.  » 

Notre  hôte  nous  parla  politique  :  c'est  l'objet  favori  de  la 
^  conversation  des  Grecs.  ,fe  vous  fais  grâce  de  ses  systèmes  et  de 
ses  plans  de  réforme,  où  le  Panhellcnium  pourrait  peul-êlre 
puiser  quelque  idée  heureuse.  Je  vous  dirai  seulement  comijien 
ce  brave  homme,  ainsi  que  tout  son  village,  regrettait  le  colonel 
Fabvier ,  qui ,  se  rendant  de  Napoii  à  Navarin  pour  retourner 
en  France  ,'  avait  couché  la  veille  dans  la  chambre  que  nous 
occupions.  Notre  hôte  connaissait  parfailement  les  campagnes  du 
colonel;  il  savait  apprécier  l'importance  et  le  désintéressement 
de  ses  services.  Oui ,  disait-il ,  si  le  président  a  refusé  en  effet 
l'offre  que  Fabvier  nous  faisait  encore  de  son  épée ,  il  y  a  été 
porté  par  une  jalousie  honteuse,  tout-à-fait  contraire  aux  senti- 
mens  de  la  nation.  Mais  patience I  quand  Miaolis  sera  nommé  à 
la  présidence ,  comme  nous  le  désirons  tous ,  il  rappellera  le 
brave  que  nous  regrettons  ,  celui  qui  nous  a  appris  à  nous  ser- 
vir de  la  baïonnetle  et  à  nous  battre  à  la  française  :  aussi  bifcn 
l'amiral  doit  faire  oublier  ([u'obéissant  à  des  ordres  que  son 
cœur  désavouait  sans  doute,  il  abandonna  le  pauvre  Fabvier  lors 
de  la  malheureuse  expédition  de  Scio. 

Le  lendemain  nous  quittâmes  Nisi  à  la  [)ointedu  jour.  Apres 
avoir  suivi  quelque  temps  la  route  d'Androussa  ,  nous  la  lais- 
s.àmes  un  peu  sur  notre  droite  :  nous  savions  que  cette  ville  , 
dont  le  nom  rappelle  la  Sainte-Andanie,  n'est  plus  qu'un  mon- 
ceau de  décombres.  Nous  prîmes  donc  à  travers  chamjis  pour 
gagner  le  mont  Ithome  par  la  voie  la  plus  courte,  et  nous  y  ar- 
mâmes apris  avoir  marché  pendant  quaire  heures  dans  une 
direction  parallJle  au  Taygète.  En  suivant  ainsi  la  lisière  occi- 
dentale de  la  plaine  de  Calamate,  nous  pûmes  juger  parfaitement 
la  position  respective  des  deux  jiays  limitrophes. 

Quand  Montesquieu  représente  la  forme  des  gouvernemens 
comme  une  conséquence  nécessaire  d(s  climats,  fixant  d'une 
manière  invariable  la  situation  politique  d'un  pays  d'après  sa 
latitude ,  et  réglant  ])nur  ainsi  dire  le  destin  des  sociétés  hu- 
maines à  l'édullc  du  tiicrmouièlre ,  il  n'cuiel  qu'un  ingénieux 


paradoxe.  Mais  dans  son  erreur  il  y  a  un  fonds  de  véritc  incon- 
testable. S'il  se  trompe ,  c'est  qu'il  donne  trop  de  développe- 
ment à  un  principe  vrai ,  c'est  qu'il  généralise  ime  identité  qui 
n'existe  qu'entre  certain»  rapports.  N'avoues^vous  pas  en  effet 
que  la  position  géographique  d'une  contrée,  sa  température,  le.s 
qualités  du  sol  exercent  sur  le  peuple  qui  l'habite  une  influence 
primitive,  qui  imprime  à  son  génie  et  à  ses  moeurs  une  direc- 
tion particulière,  et  qui  se  fait  encore  sentir  après  bien  des 
sièc!es  et  des  révolutions?  Lorsque  Cccrops  eut  abandonné  sa 
patrie;  que  Moïse  éclairait ,  du  flambeau  d'un  génie  divin,  pour 
coloniser  un  sol  vierge  et  s'y  faiie  aussi  législateur,  les  diverses 
sociétés  gouvernées  par  ceux  qui  l'imitèrent  prirent  toutes  un 
caractère  distinct,  selon  la  nature  des  pays  où  elles  s'étaient 
fixées.  Sous  le  beau  ciel  de  l'Attique,  la  civilisation  germa  fa- 
cilement et  fit  de  rapides  progrès  :  les  bassins ,  creusés  par  la 
nature  à  Plialerès,  à  Munychie,  au  Pyrée,  devinrent  bientôt  des 
ports  peuplés  de  marchands  cl  de  matelots ,  et  le  commerce  ne 
tarda  pas  à  rendre  Athènes  le  centre  des  arts  et  de  toutes  les 
gloires.  Plus  fertile  que  l'Attique,  la  Laconic  contenait  plus  de 
rochers  arides  que  de  terre  végétale;  delà  les  moeurs  sauvages, 
la  frugalité  ,  la  vie  austère  de  ses  habilans  :  la  course,  la  lutte, 
la  chasse  furent  les  occupations  exclusives  des  fiers  Lacédémo- 
niens ,  qui  abandonnaient  à  leurs  paisonniers  de  guerre  la  cul- 
turc  d'un  sol  ingrat.  La  Mcssénie,  au  contraire,  qui  renfermait 
les  plaines  fertiles  comprises  entre  le  Nedès  et  le  mont  Taygète, 
devint  agricole  et  pastorale  :  cette  différence  des  mœurs  décida 
de  tout  temps  du  destin  des  deux  pays.  Le  peuple  guerrier  as- 
servit le  peuple  pasteur,  dont  le  courage  n'était  pas  secondé 
par  une  tactique  exercée,  et  qui  n'avait  pas  fait  de  la  guerre  son 
unique  apprentissage.  Aujourd'hui  même,  que  le  despotisme  a 
confondu  toutes  ces  physionomies  nationales  sous  un  aspect  uni- 
forme de  misère  et  d'asservissement ,  il  existe  toujours  des  dif- 
férences sensibles  qui  les  distinguent  :  le  Maniote  farouche  et 
voleur  descend  encore  de  ses  montagnes  pour  enlever ,  par  la 
force  ou  la  ruse,  les  troupeaux  et  les  moissons  du  paisible  Mes- 
sénien. 

Sur  le  versant  oriental  du  mont  Ithôme ,  nous  trouvâmes  un 
couvent  de  Caloyers  ,  qui  s'appelle,  je  ne  sais  pourquoi ,  Ma- 
vromati  (  œil  noir  ).  Ce  petit  monastère,  qui  domine  le  golfe  et 
la  plaine  de  Calamate,  est  bâti  sur  un  joli  plateau  à  côté  d'un 
bouquet  de  cyprès.  Nous  espérions  y  trouver  l'hospitalité  ((u'une 
retraite  de  religieux  semble  promettre  aux  voyageurs.  Si  vous 
traversez  jamais  la  Messénie ,  n'allez  pas  chercher  un  asile  an 
couvent  du  mont  Ithôme  :  couché  sur  un  pavé  glacial ,  expose 
à  tous  les  vents  et  dévoré  par  des  myriades  d'insectes ,  vous  ne 
trouveriez  sous  ce  toit  inhospitalier  qu'une  pénible  insomnie  ; 
vous  n'y  verriez  que  des  hununes  grossiers  et  vicieux  qui  vous 
vendraient  des  privations  cruelles  pour  vous  persuader  qu'ils  se 
les  imposent  à  eux-mêmes.  Savez-vous  ce  que  c'est  qu'un  ca- 
loyer?  Imaginez  la  taciturnité  d'un  trappiste,  l'indolence  d'un 
moine,  le  fanatisme  d'un  missionnaire,  la  fourberie  d'un  jé- 
suite et  la  crasse  d'un  capucin.  ÎMais  je  vous  donnerai  plus  tard 
des  détails  sur  cette  caste  ,  plaie  la  plus  funeste  et  la  plus  incu- 
rable peut-être  de  la  malheureuse  Grèce? 

Le  premier  ])ic  ,  selon  -M.  Yictti ,  est  le  mont  Kvan. 


232 


L'ARTISTE. 


Le  sommet  du  mont  Illiôme  se  divise  en  deux  pics  sépares 
par  une  gorge  aride ,  qui  sans  descendre  jusqu'au  niveau  de  la 
plaine  forment  cependant  un  précipice  large  et  profond.  Nous 
contournâmes  le  mamelon  de  Mavromati ,  et  après  avoir  tra- 
verse' diagonalement  le  ravin  qui  sépare  les  deux  crêtes ,  nous 
nous  trouvâmes  sur  le  versant  occidental  de  Vourcano.  C'est  le 
nom  que  les  Grecs  ont  donne'  au  pic  du  nord.  Dp  cette  position 
nous  découvrîmes  un  vaste  et  magnifique  tableau.  Une  pelouse 
parsemée  de  lauriers-roses  et  d'orangers  s' étend  vers  le  midi 
jusqu'à  la  plaine  de  Calamate  dont  elle  est  séparée  par  la  chaîne 
Ithomicnne.  En  regard  de  Vourcano  et  à  l'occident  de  la  plaine 
s'élève  une  montagne  aride  et  nue  ,  plus  loin  une  autre  fertile 
et  boisée  :  la  première  est  Kalliga ,  la  seconde  Psoriari.  Au 
nord  une  muraille  circulaire  et  flanquée  de  tours  se  détache 
par  une  teinte  blanchâtre  sur  la  verdure  des  coteaux  :  c'est 
Mcssène. 

Au  sommet  du  Vourcano  s'élevait ,  il  y  a  vingt-trois  siècles^ 
la  citadelle  d'Ithôrae ,  fameuse  par  un  siège  de  vingt  ans  au- 
quel il  ne  manqua  qu'un  Homère.  Sur  les  restes  de  cette  place 
rasée  par  les  vainqueurs ,  Epaminondas  bâtit  la  forteresse  de 
Messène  ,  et  enfin  un  couvent  de  religieux  fut  construit  sur  les 
fondemens  des  deux  citadelles.  Si  vous  montez  au  sommet  du 
pic,  vous  n'y  verrez  que  les  murailles  ruinées  du  monastère; 
mais  poussé  par  ce  besoin  moral  qui  nous  excite  toujours  à  con- 
templer les  restes,  la  place  même  de  ce  qui  n'est  plus,  vous 
voudrez  franchir  le  séjour  du  tomierre  ,  vous  voudrez  peser 
dans  vos  mains  cette  poussière  où  le  temps  a  confondu  la  cita- 
delle des  guerriers  païens  et  la  sainte  retraite  des  hommes  de 
paix.  En  descendant  du  Vourcano ,  vous  chercheriez  vainement 
quelque  vestige  du  temple  de  Ju])ilcr  Ithomatc ,  que  Glaucus, 
fils  d'Épylus  et  petit-fils  de  Cresp!)onte  avait  fait  bâtir  sur  la 
montagne;  mais  vous  trouverez  la  fontaine  de  Clcpsydra,  et  si 
vous  voyez  comme  nous  une  jeune  Messénienne  baignant  son 
enfant  dans  cette  source  sacrée ,  vous  vous  rappellerez  que  les 
nymphes  Nédès  et  Ithôme  y  lavaient  le  dieu  dont  les  Curetés 
leur  avaient  confié  l'enfance.  Non  loin  dans  la  plaine  vous  ren- 
contrerez le  bassin  d'Arsinoc ,  qui  est  alimenté  par  les  eaux  de 
Clcpsydra,  et  qui  se  divise  en  plusieurs  ruisseaux  pour  arroser 
les  plans  d'oliviers.  Autour  de  cette  fontaine  était  la  place  pu- 
blique de  Messène ,  qui  renfermait  la  statue  de  Jupiter-Sauveur , 
les  temples  de  Neptune  et  de  Vénus ,  et  enfin  une  statue  de  Cy- 
bcle  en  marbre  de  Paros.  Vous  dirigeant  ensuite  vers  le  nord  , 
vous  entrerez  dans  un  parc  de  myrte  ,  car  telle  est  l'apparence 
de  ce  joli  bois  dont  l'art  semble  avoir  .sablé  les  chemins,  des- 
siné les  labyrinthes  et  ménagé  les  délicieux  points  de  vue.  Il  y 
a  là  un  enchantement  que  le  chantre  des  Martyrs  ne  pourrait 
rendre ,  que  les  pinceaux  de  Cicéri  ne  pourraient  reproduire  : 
vous  apercevrez  par  dessus  les  branches  les  sommités  les  plus 
saillantes  des  murs  de  Messène  ;  ni  le  lierre  ni  la  mousse  ne 
révèlent  leur  vétusté,  le  temps  en  a  détruit  une  partie,  mais 
celle  qui  reste  debout  n'a  pas  ressenti  ses  atteintes;  les  pierres 
détaille,  dont  les  arêtes  sont  vives  et  régulières,  sont  posées  là 
de  la  veille  :  ces  murs  enfin  semblent  plutôt  s'élever  que  tom- 
ber en  ruines".  Tels  ils  devaient  paraître  il  y  a  deux  mille  ans 
aux  yeux  charmés  des  Messéniens  ,  quand  les  Ivres  béotiopnes 


suspendant  leurs  accords  ' ,  le  'peuple  cessait  les  travaux  pour 
célébrer  en  silence  ces  mystères  des  grandes  déesses  *.  Arrivé 
au  pied  des  muradies,  vous  les  verrez  s'étendre  environ  l'es- 
pace d'un  mille  vers  le  mont  Kalliga.  Si  vous  êtes  de  ces  voya- 
geurs curieux  qui  ne  se  contentent  pas  des  aperçus  généraux , 
et  qui ,  la  toise  et  le  compas  à  la  main ,  mesurent ,  comparent , 
analysent  les  choses ,  vous  remarquerez  que  les  pierres  tirées 
de  la  montagne  même  ont  presque  toutes  cinq  pieds  de  long 
sur  deux  de  large  et  dix  pouces  d'équarrissure  :  vous  admire- 
rez cette  architecture  merveilleuse  des  anciens,  qui,  par  un  art 
dont  nous  avons  perdu  le  secret ,  superposaient  les  pierres  sans 
chaux  et  sans  ciment ,  engrenées ,  pour  ainsi  dire  ,  les  unes  sin- 
les  autres,  par  la  seule  puissance  du  frottement  et  de  l'attraction. 
Vous  compterez  sept  tours  encore  debout ,  carrées  ,  rondes  ou 
hexagones,  toutes  percées  de  meurtrières  pour  lancer  les  flèches, 
et  bâties  suivant  un  système  uniforme  de  fortification  :  vous  ob- 
serverez surtout  la  seconde  tour,  à  partir  de  l'est ,  construite  sur 
une  circonférence  de  46  pieds  de  diamètre;  c'est  la  porte  par  oi'i 
l'on  sortait  pour  aller  à  Mégalopolis ,  en  Arcadic ,  qui  fut  aussi 
fondée  par  Epaminondas  :  vous  y  verrez  deux  niches  pratiquées 
dans  le  mur.  L'une,  au  rapport  de  Pausanias,  était  orné  d'un 
Hermès  attique;  l'autre  contenait  sans  doute  la  statue  d'Aristo- 
mène;  car  en  écartant  les  branches  de  ce  vieux  figuier  qui  sein-  . 
ble  jaloux  de  la  gloire  du  héros ,  vous  distinguerez  dans  une 
inscription  effacée  quelques  lettres  de  son  nom.  Mais  si 
vous  êtes  peintre ,  si  votre  coloris  peut  rendre  la  suavité  d'un 
ciel  de  la  Grèce ,  si  vous  savez  assortir  un  heureux  ensemble 
des  ouvrages  de  l'art  et  des  jeux  de  la  nature,  asseyez-vous  sur  , 
ce  fût  brisé ,  devant  la  porte  de  Mégalopolis  ,  et  quand  vous  au- 
rez reproduit  sur  votre  toile  celte  tour  inégalera<?ct  crénelée 
par  les  outrages  du  temps,  cette  pierre  énorme  qui  tombe  en 
travers  de  la  porte  comme  pour  en  défendre  l'entrée  aux  pro- 
fanes, cette  ombre  mystérieuse  d'un  bois  sacré  qui  se  projette 
sur  un  chemin  pavé  de  pierres  larges  et  blanches ,  ce  je  ne  sais 
quoi  d'antique  et  de  divin  qui  inspire  ici  un  silencieux  recueille- 
ment, promettez  à  Wateletia  compositionlapluspittoresquedont 
son  imagination  puisse  lui  offrir  le  modèle.  Cependant  les  souve- 
nirs s'offriront  en  foule  à  vos  méditations,  et  vous  admirerez  les 
auteurs  fameux,  les  péripéties  sanglantes  de  ce  grand  drame 
dont  le  dénouement  fut  la  fondation  de  Messène.  11  fallait ,  en 
effet ,  pour  que  ces  ruines  vous  offrissent  aujourd'hui  le  sujet 
d'un  joli  tableau,  que  deux  peuples  frères  s'égorgeassent  pendant 
trois  siècles  dans  ces  plaines  qui  furent  leur  berceau  commun; 
il  fallait  qu'une  nouvelle  Iphigénie  ,  vainement  défendue  par 
son  amant ,  fût  sacrifiée  par  son  père  ,  et  que  ce  père  malheu- 
reux répandît  ensuite  son  propre  sang  sur  le  tombeau  de  safille; 
il  fallait  qu'une  Ivre  magique  brisât  le  glaive  du  vaillant  défen- 
seur d'Ira  ,  et  qu'un  pédagogue  boiteux  ,  la  risée  des  petits  en- 
fans  d'Athènes  ,  fit  vibrer  dans  les  cœurs  des  guerriers  ses  brû- 
lantes inspirations,  comme  la  voix  du  tonnerre  roule  d'échos  en 


'  Messène  fiitbàiie  au  son  des  instrumcns. 

'  Cërès  cl  ProscrpiDC,  dont  les  mystères  avaient  été  apporlc's  d'Eli 
sis  par  (lamon  ,  fils  de  Cdlénus,  à  Méssèno  ,  fille  de  Triopas  et  femme 
de  Polycann  I^',  roi  de  Messenie. 


m 


L'ARTISTE. 


233 


(Ichos  dans  l\  chaîne  du  Taygctc  ;  il  fallut  enfin  qn'un  Ki)anii- 
iiondas,  Icndanl  la  nmin  à  un  pruplc  alialtu ,  vliil  rc|i.ii-er  l'in- 

jnslico  dii  SDit  et  la  cruaiiU;  des  hommes Que  de  chose» 

dans  Us  dchris  d'une  muraille I 

Lucien  D. 

LiculeiianI    de    \aU»c«u. 


:apfrçu  Îif6  publtcatlouô. 


I.E  LORGNON, 


PAK    MADAME    EMILE    UE    CIRARDIB'. 


k^ 


Un  croquis  du  niundo ,  fait  avec  la  recherche  de  l'amateur  et 
le  talent  de  l'artiste,  a  paru  cette  semaine  sous  le  titre  du 
Lorgnon . 

Le  cadre  choisi  par  l'auteur,  nous  pourrions  dire  par  le  pein- 
tre ,  est  clegant  et  simple;  les  dcftails  et  la  délicatesse  du  trait 
y  ressortcnt  mcrveilleusonienlcn  relief;  le  monde  y  jiaraîl  avec 
sa  surface  brillante  et  polie ,  faiblement  colorée  ;  sa  physionomie 
aussibrillanteque  si  Horace  Vernet  l'eût  esquissée;  ses  mo<]es, 
ses  façons  d'être  aussi  scrupuleusement  reproduites  que  si  Eu- 
gène Lami  les  eût  dessinées. 

L'auteur  du  Lorgnon  suppose  ira  jeune  sccre'iairc  d'ambas- 


'  CliM  A.  LcvaYaswur  ,  'ibraivc  ,  PataU-Royal.  PrU  :  7  fr.  50  cnnl. 


sade  au  moment  de  terminer  »cs  Toyage»;  il  rencontre,  au  fond 
d'une  petite  ville  de  la  Uohênie,  un  savant  inconnu  du  monde, 
et  d'autant  plus  instruit,  car  il  avait  employé'  à  son  instruction 
le  temps  que  l'on  use  ordinairement  à  La  faire  valoir.  A  la  fois 
physicien,  médecin,  opticien  ,  mécanicien,  ce  savant  était  tout, 
excepté  bohémien.  Cet  homme  étonnant,  à  force  d'étudier  le» 
diverses  pioj)riétés  de  la  vue,  les  variantes  qualités  du  cristal, 
les  mvslcres  de  la  myopie,  et  tous  les  secrets  de  la  science  ocu- 
laire, étiit  parvenu  ,  après  bien  des  années,  bien  des  travaux  , 
bien  des  veilles ,  nprès  ces  longs  jours  de  découragement  qui 
servent  de  repos  à  la  science ,  et  ces  heures  enivrantes  ou  l'i- 
magination s'enflamme  aux  premières  lueurs  d'une  découverte... 
Après  avoir  plus  d'une  fois  consulté  le  célèbre  (iall  et  Lavaler, 
après  avoir  cndonni  et  réveillé  plus  d'une  somnambule,  il  était 
parvenu  à  composer  une  sorte  de  verre  si  parfaitement  harmo- 
nise aux  rayons  visuels,  qui  reproduisait  si  fidèlement  les  moin- 
dres expressions  de  la  physionomie,  qui  monti-ait d'une  manière 
si  merveilleuse  ces  détails  imperceptibles ,  ces  fugitives  contrac- 
tions des  traits  causés  par  les  divers  mouvemens  de  l'ame ,  que 
l'œil,  aidé  de  ce  flambeau,  pénétrait  la  jKnséelaplus  profonde, 
et  traduisait  pour  ainsi  dire  la  fausseté  la  plus  intime.  En  un 
mot ,  le  possesseur  de  cet  anti-prisme ,  de  ce  télescope  mural , 
voyait  aussi  loin  dans  la  pensée  que  l'astronome  dans  les  cieux, 
et  quel  que  fût  le  masque  qui  recouvrit  le  visage ,  on  n'avait , 
à  travers  ce  cristil  dilatcur,  que  la  physionomie  de  ses  vérita- 
bles sentimens. 

Vivant  dans  la  retraite ,  et  avec  de  bonnes  gens  qui  ne  ta- 
chaient pas  leurs  pensées ,  le  pauvre  savant  n'avait  pas  même 
songé  à  prendre  un  brevet  de  perfectionnement ,  pour  les  qua- 
lités merveilleuses  du  Lorgnon  dont  il  était  l'inventeur ,  et 
dont  il  fit  présent  au  jeune  héros  du  livre  pcir  reconnaître 
quelques  services  qu'il  lui  avait  rendus. 

C'est  à  Paris  q.i'un  pareil  Lorgnon  devenait  un  don  jiré- 
cicux  ;  Paris  ,  ville  de  prestige  ,  où  le  regard  est  juge ,  où  l'ap-  ' 
iiarcnce  est  reine  ,  où  la  beauté  est  dans  la  tournure  ,  la  con- 
duite dans  les  manières  ,  l'esprit  dans  le  bon  goût ,  où  les 
prétentions  dénaturent  ,  où  l'homme  le  plus  distingué  rougit  de 
ses  qualités  primitives  ,  et  s'efforce  d'en  imiter  d'impossibles  à 
son  naturel  ,  où  la  vie  est  un  long  combat  entre  un  caractère 
de  naissance  qu'on  subit  et  un  caractère  d'adoption  qu'on 
s'impose  j  où  chacun  est  en  travail  d'hypocrisie,  où  l'esprit 
profond  se  veut  faire  léger  ,  où  l'esprit  léger  se  fait  pédant ,  où 
chacun  vit  des  autres  avec  de  la  fortune  ,  imite  celui  qui  le 
copie  ,  et  emprunte  souvent  le  costume  qu'on  lui  a  volé. 

Paris  ,  sa  société  ,  ses  plaisirs  ,  ses  ennuis,  sont  passés  en  re- 
vue au  travers  de  ce  Lorgnon  ,  dont  le  lecteur  jouit  autant 
pour  le  moins  que  si  un  aussi  précieux  bijou  se  vendait  chet 
Fossiu  ou  chez  Houssaye.  Le  Lorgnon  ,  quand  on  a  lu  le  livre 
qui  porte  ce  nom  ,  cesse  de  f.araitre  un  talism.m  inventé  à 
plaisir  par  l'imagination.  N'avez-vous  jamais  oublie  votre  lor- 
gnette ,  et  emprunté  celle  de  votre  voisin  ,  pour  chercher  dans 
une  salle  de  specUcle  ,  prmi  les  spectateurs  ,  quelques  visages 
amis  ,  quelques  figures  de  connaissance  ,  qiielques-uiis  de  ces  _  . 
inévitables,  que  l'on  e.-.t  toujours  assuré  de  retrouver  quelqu««-\iÇiu:,^ 
heures  plus  tard  au  même  bal  ,    au  même  concert  ,  au  m^nM        'v#^ 


254 


L'ARTISTE. 


raout ,  dans  trois  salons  diffe'rens  ?  eh  bien  !  quand  on  a 
ferme  ce  livre,  qu'on  a  retrouvé  tous  les  gens  qu'on  connaît,  tous 
ceux  qu'on  a  rencontres  ,  on  se  surprend  à  dire  :  «  Voici  votre 
Lorgnon. ...  Je  vous  remercie. ... 

Ce  livre  ne  saurait  donc  manquer  d'obtenir  un  grand  succès  , 
car  il  a  l'effet  pittoresque  d'un  tableau  ,  et  la  précision  d'un 
instrument  d'optique. 


ROSE    ET    BLANCHE, 


LA  COJIEDIEN^E  ET  LA  RELIGIEUSE, 

PAR  M.   JULES   SAND. 

Voici  un  livre  nouveau  qui  vient  de  paraître  j  il  s'est  glisse' 
furtivement  sans  valet  pour  l'annoncer  durant  qu'il  faisait  anti- 
chambre, sans  parrain  pour  le  recevoir  ,  le  choyer,  lui  laver 
la  tête.  L'in-octavo  ne  lui  a  pas  prête'  ses  habits  ,  les  Johannot 
leurs  crayons ,  le  ve'lin  ses  pages  blanches  et  lisses.  Il  est  entré  , 
mis  simplement ,  les  yeux  baissés ,  petit  de  taille.  Début  origi- 
nal ,  presque  neuf  aujourd'hui ,  qu'il  faut  toutes  les  cloches  de 
la  littérature  pour  carilloncr  le  nouveau-né ,  qu'il  a  fallu  tout 
un  homme  de  talent  pour  ennoblir  l'in-douze  et  l'arracher  des 
ra3'ons  de  la  friperie  littéraire  ,  aujourd'hui  que  tant  de  jeunes 
auteurs  nés  d'hier  se  présentent  au  public  en  gants  blancs  et  en 
préface ,  le  tête  haute  ,  l'éperon  aux  bottes  et  la  cravache  au 
poing. 

Et  puis  n'allez  pas  croire ,  si  le  papier  de  M.  Renault 
blesse  vos  yeux  et  vos  doigts,  que  le  charlatanisme  se  soit 
glissé  sous  la  couverture  et  qu'il  ait  gagné  le  cœur;  non,  si 
vous  comptez  sur  la  bizarrerie  des  événemens  ,  sur  l'attrayant 
du  meurtre  ,  sur  le  piquant  de  l'horrible  ,  tant  pis;  si  vous  ai- 
mez la  Grève  ,  fermez  le  livre.  Toutes  les  pages  sont  blanches  ; 
il  n'y  a  pas  une  goutte  de  sang  :  c'est  l'histoire  de  deux  pauvres 
fiUes ,  et  rien  de  plus ,  deux  pauvres  filles  qui  vivent ,  qui  s'ai- 
ment ,  qui  souffrent  ensemble  ;  une  histoire  qui  vous  fait  pleu- 
rer ,  mais  de  douces  larmes ,  et  qui  vous  laisse  de  longues  heures 
rêvant  au  coin  du  feu ,  plongé  dans  les  secrets  de  cette  vie  in- 
time que  l'on  ne  vit  qu'à  deux  et  dont  vous  venez  de  saisir  les 
mystères  naifs  et  les  émotions  virginales.  Lisez  donc ,  franchis- 
sez la  route  qui  vous  mène  au  couvent ,  près  de  Blanche  et  de 
sa  compagne  ,  et  vous  oublierez  bien  vite  le  chemin  qui  vous  y  a 
conduit ,  chemin  où  l'on  rit  peut-être  ,  mais  où  le  rire  n'ab- 
sout pas  l'auteur.  C'est  là  qu'est  le  défaut  du  livre ,  c'est 
par  le  péristyle  qu'il  manque.  Pourquoi  ce  chapitre  si  étran- 
gement bouffon  devant  ces  lignes  si  admirablement  vraies  ? 
pourquoi  cette  tête  au  rire  équivoque  ,  si  maladroitement 
greffée  sur  ce  corps  décent  et  pur  ?  pourquoi  danser  sur  la 
corde  devant  ce  drame  si  puissant  et  si  simple,  qui  doit  prendre 
le  cœur  et  le  remuer  long-temps  après  la  dernière  page?  C'est 
en  vain  qu'on  objecterait  ici  des  exigences  d'éditeur  ,  elles 
doivent  toutes  s'évanouir  devant  les  exigences  de  l'art ,  elles 
seules  font  loi  et  sont  souveraines.  Ne  déflorez  donc  pas  votre 


œuvre  ,  jeune  auteur  ,  n'effeuillez  pas  votre  couronne ,  ne 
laissez  pas  souiller  votre  robe  ;  donnez  une  belle  avenue  à  l'élé- 
gant château  que  vous  élevez  ,  un  beau  portique  à  voire  temple. 
Venons-en  à  l'appréciation  générale  de  l'ouvrage.  Le  livre 
de  Jules  Sand  est  du  nombre  de  ceux  qu'on  doit  traiter  avec 
sévérité  ,  pour  que  l'auteur  voie  clairement  la  route  qui  lui  est 
tracée  ,  et  qu'il  ne  promène  pas  son  talent  dans  des  sentiers 
où  il  s'égarerait.  Fou  qui  lutte  contre  sa  destinée ,  quand  elle 
peut  être  belle  ,  contre  sa  vocation  ,  quand  elle  est  grande  et 
pure.  Rose  et  Blanche  n'est  pas  un  ouvrage  artistement  fait , 
mais  c'est  une  délicieuse  peinture  de  sentimens  intimes,  de  vie 
intérieure  ,  d'émotions  vraies  et  délicatement  senties.  C'est 
l'histoire  du  cœur  humain  que  Jules  Sand  doit  écrire  ,  c'est 
dans  ses  replis  les  plus  cachés  qu'il  doit  nous  guider  ;  c'est  la 
vie  qu'il  doit  nous  compter  ,  triste ,  parce  qu'elle  est  vraie , 
mais  douce  aussi  et  caressante  ,  parce  qu'il  sait  lui  dérober  ses 
idées  les  plus  riantes  et  ses  rêves  d'amour  les  plus  suaves.  Il  y 
a  dans  Rose  et  Blanche  des  pages  trace'es  avec  un  goût  si 
exquis,  avec  un  tact  si  fin  ,  avec  une  na'iveté  si  gracieuse, 
qu'on  serait  tenté  de  croire  qu'une  femme  a  passé  par  là. 


L'ASSASSINAT, 

SCÈ>ES  MÉRIDIONALES   DE   18(5, 

PAU.   MÉRY  '. 

On  répète  depuis  long-temps  que  la  littérature  politique  est 
la  seule  qui  soit  possible  aujourd'hui.  Malheureusement  il  est 
difficile  que  les  haines  et  les  scandales  de  la  politique  laissent 
quelque  loisir  pour  les  méditations  paisibles  de  la  littérature. 
Voici  pourtant  une  œuvre  d'artiste  qui  vient  de  se  produire  , 
quoiqu'on  ne  puisse  guère  imaginer  de  sujet  plus  irritant  qu'un 
épisode  sanglant  de  la  réaction  de  i8i5.  Ce  livre  est  vraiment 
remarquable,  parce  qu'au  lieu  d'une  satire  haineuse  qui  eût 
fait  appel  à  de  vieux  souvenirs  de  discorde  civile,  on  y  trouve 
un  tableau  plein  de  vérité,  où  l'auteur  s'efface  pour  laisser 
voir  les  acteurs  qui  seuls  ont  droit  de  figurer  dans  cette  tragé- 
die contemporaine.  Il  a  choisi  la  forme  du  dialogue;  elle  est 
à  la  fois  plus  dramatique  et  plus  impartiale.  L'exaltation  poli- 
tique s'y  produit  à  son  aise  avec  ses  ridicules  et  ses  forfaits  , 
car  ce  sont  là  les  deux  extrêmes.  A  côté  d'une  vieille  femme  , 
nourrie  de  préjugés  absurdes,  et  qui  deviendrait  au  besoin  l'hé. 
rdt'ne  de  quelque  caricature  ,  paraît  un  homme  sombre  et  mena- 
çant, qui,  au  jour  de  l'action  ,  sera  héros  ou  assassin.  Cette 
alternative  n'est  que  trop  commune  lorsque  la  vengeance  autant 
que  le  courage  nous  met  les  armes  à  la  main.  M.  Méry  a  peint 
avec  une  admirable  vérité  cette  fermentation  de  tout  un  peuple 
que  la  fièvre  des  passions  tourmente,  qui ,  de  l'inquiétude  à  la 
haine  ,  do  la  haine  à  la  vengeance,  s'anime  et  s'exalte  jusqu'au 
fanatisme.  Il  nous  montre  celte  influence  toute  puissante  ,  cir- 

■  \  vol.  in-8\  Paris.  Urbain  Canel  ctGuyot,  rue  du  Rac  ,11°  104. 


L'ARTISTE. 


25o 


cillant  dans  les  plarcs  publiques  ,  à  travers  les  campagnes  et 
dans  l'intérieur  des  maisons.  C'est  im  spectacle  imposant  et 
terrible  que  cette  multitude  encore  paisible ,  mais  paisible  de  ce 
calme  qui  pre'cèdc  la  tempête  et  (jui  n'attend  que  le  signal  pour 
decliaîncr  son  indomptable  fureur.  Il  y  a  dans  les  scènes  suc- 
cessives que  nous  présente  l'auteur,  une  gradation  observée 
avec  autant  d'art  que  de  naturel.  C'est  d'abord  une  conspiration 
de  femmes  qui  s'organise  autour  d'une  table  de  jeu  ;  entre  le 
boston  et  le  souper  on  y  parle  de  vengeance  ,  parce  que  c'est  la 
mode  et  qu'il  ne  faut  pas  montrer  moins  d'ardeur  que  ses  amis. 
Le  ridicule  domine,  et  tout  serait  ridicule  en  effet,  s'il  n'y 
avait  pas  là  un  confesseur  qui  approuve  et  qui  excite  ce  délire. 
C'est  lui  qui  met  en  communication  le  dc'pit  de  quelques  têtes 
folles  avec  des  haines  plus  profondes  et  plus  énergiques.  Alors 
les  sympathies  naissent  vite  entre  les  femmes  qui  parlent  et  les 
hommes  qui  savent  agir  au  besoin.  Une  parole  imprudente  est 
avidement  recueillie,  et  faute  de  mieux,  la  conscience  du 
fanatique  s'en  arrange  pour  dtouffcr  ses  remords.  Cette  transi- 
tion du  commc'ragc  h  l'assassinat  est  parfaitement  rendue.  Les 
menaces  et  les  projets  de  vengeance  qui  se  répétaient  à  voix 
basse  dans  le  secret  d'une  retraite  ,  retentissent  bientôt  sur  les 
places  publiques.  Alors  l'orage  est  dc'chaînc'  et  le  drame  se  de'- 
noue  d'une  horrible  façon.  Certes  ce  livre  est  plein  d' émotions 
profondes  et  terribles;  mais  il  est  un  trait  plus  terrible  encore 
que  l'auteur  a  cite'  quelque  part  dans  une  note  ou  dans  sa  pre'- 
face.  Quand  le  ri;gne  de  la  terreur  fut  passé  ,  on  se  mit  à  se 
vanter  de  ses  exploits;  et  comme  de  vieux  soldats  disent:  J'étais 
à  Wagrani  ou  à  Austerlit/. ,  il  y  <'ul  des  gens  qui  osèrent  dire  : 
J'étais  à  l'affaire  de  la  rue  Saint-Basile.  Or,  c'est  au  coin  de  la 
rue  Saint-Hasilc  qu'un  vieillard  sepluagcDaire  tomba  frappe  par 
derrièic,  au  mépris  de  la  foi  jurée,  sousles  coups  d'une  bande 
d'assassins. 

N.  deW. 


flfintf  JPntmatiquf. 


THÉÂTRE-FRANÇAIS. 

Mademoiselle  Mars  a  fait  sa  rentrée  à  ce  théâtre  dans  l'ÉcoU 
des  Vieillards  et  les  Fausses  Confidences.  Il  y  a  long-temps 
que  mademoiselle  Mars  est  excellente  comédienne ,  que  sa  voix 
est  douce ,  et  que  les  vers  de  Molière  ou  la  prose  de  Marivaux 
retentissent  dans  sa  bouche  avec  un  art  élégant  et  sonore.  Heu- 
reux privilège  d'un  tilent  qui  lutte  ainsi  pied  à  pied  contre  le 
temps  ,  ce  grand  défaiseur  de  renommées ,  qui  ôte  à  toute  choM; 
son  éclat  et  sa  fleur  de  nouveauté  ,  aux  yeux  leur  flamme  pe'- 
nétrante,  au  sourire  sa  grâce,  à  la  toilette  sa  finesse  ,  au  vi$ag« 
ses  teintes  délicates.  Le  talent  de  mademoiselle  Mars  a  été  ap- 
plaudi plus  vivement  que  toutes  les  jeunes  et  fraîches  figures  , 
que  toutes  les  tailles  de  dix-huit  ans  ,  que  toutes  les  bouches 
blanches  et  roses  que  convoite  l'orchestre  de  nos  théâtres  grands 
ou  petits  ,  dansans ,  chantans  ou  hurlans.  Mais  si  je  vous  de- 
mandais laquelle  de  ces  deux  gloires  vous  préférez,  mesdames, 
être  jeune  ou  célèbre  ,  je  sais  quelle  serait  votre  réponse. 


GTBIHASS  DRAMATIQUE. 

0»iineu>ie  ou,  ui,  i^3>ric  ifeot^èU. 

C'est  une  histoire  des  plus  communes.  Le  secrétaire  de  je  ne 
sais  quel  duc  allemand  est  sur  le  point  de  contracter  une  union 
à  la  fois  sentimentale  et  champêtre  avec  mademoiselle  Emme 
line ,  jeune  fleur  des  champs  ,  abritée  sous  le  manteau  d'un 
ex-professeur  de  philosophie  qui  passe  pour  son  grand-père. 
Au  moment  du  contrat ,  ledit  secrétaire  trouve  dans  le  cabi- 
net de  monseigneur  le  duc  un  portrait  en  miniature  qui  res 
semble  comme  deux  gouttes  d'eau  (  passez-moi  l'expression  ) 
à  sa  chère  Emmeline.  Inde  soupçons  et  désespoir.  Le  vertueux 
secrétaire  s'imagine  que  sun  Emmeline  est  la  maîtresse  de 
S.  A.  S.  ,  et  envoie  les  noces  au  diable.  Plcnrs  d'Emmeline. 
colère  dfi  professeur  de  philosophie.  L'innocence  triomphe  enfin 
au  second  acte  ;  le  terrible  portrait  était  celui  de  mademoiselle 
Augusta  ,  ancienne  maîtresse  du  duc  ,  actuellement  défunte  . 
et  mademoiselle  Emmeline  se  retrouve  fille  de  cette  Augusta. 
On  se  ressemble  de  plus  loin.  Le  duc  avoue  sa  peccadille  et 
nomme  son  secrétaire  comte  de  Lowcnstein  en  l'honneur  de  son 
mariage  avec  sa  trbs-chèrc  fille.  Voilà  un  cVcnement  qui  fer* 
du  bruit  .' 


^5^) 


L'ARTISTE. 


VARIÉTÉS. 

Si/'a    ûi>oue//r   annâii'.ie .    '^laitrleiit/f. 

Vous  savez,  tous ,  messieurs  ,  ce  que  c'est  qu'un  quiproquo, 
î/honnêtc  homme  qui  prend  un  bâton  pour  un  navire  fait  un  grand 
quiproquo,  celui  qui  regarde  tel  mirmidon  politique  comme  un 
gcant  resscmlile  à  l'homme  aux  bâtons  flottans;  le  quiproquo  a 
fait  la  fortune  d'une  population  tout  entière  de  niais,  de  sols  et 
d'ignorans  ,  et  le  monde  n'est  guère  qu'un  quiproquo  perpétuel 
.];ii  cmpcclie  la  noble  'espèce  bumaine  de  s'entendre  ,  pendant 
cinq  minutes  seulement,  sur  les  hommes  et  sur  les  choses.  De 
là  la  belle  harmonie  qui  règne  partout  du  nord  au  midi  ,  et 
cette  fois  c'est  Odry,  le  grand  Odry  qui  est  le  lie'ros  d'un  qui- 
|)rcquo  assez  mince  et  peu  fait  pour  troubler  la  digestion  de  la 
conférence.  Il  prend  un  sergent  pour  le  duc  de  Cumberland  ,  et 
le  duc  de  Cumberland  pour  le  prince  Edouard ,  le  martyr  de 
Cnlloden.  Odry  est  Jarobite  ou  Hanovrien  ,  suivant  qu'il  con- 
fond les  princes  l'un  avec  l'autre.  Odry  girouette  politique 
n'est  pas  une  curiosité  bien  rare;  nous  avons  tant  de  grands 
hommes  de  toute  nuance  et  de  toute  couleur  qui  font  de  la  po- 
litique comme  Odry  ! 


UauufUfe. 


Dans  notre  dernier  nurae'ro ,  à  l'article  de  la  lithographie 
à  la  manière  noire  ,  nous  avons  omis  de  dire  que  les  dessins  de 
MM.  Isabey,  Devéria,  Grenier,  etc.  ,  e'taient  sortis  des  pres- 
ses de  M.  Motte.  Nous  nous  plaisons  d'autant  plus  à  rc'parer 
cette  omission,  que  M.  Motte,  depuis  l'importation  de  la  litho- 
graphie en  France  ,  a  constamment  travaillé  à  son  progrès ,  et 
sans  les  soins  et  l'intérêt  qu'il  prend  pour  tous  les  genres  nou- 
Teaux  ,  nous  n'aurions  peut-être  pas  les  beaux  dessins  que  nous 
nous  sommes  plus  à  citer. 

—  Notre  recueil ,  consacré  particulièrement  aux  arts ,  devait 
cependant  ne  pas  négliger  la  littérature ,  surtout  dans  un  temps 


où  elle  est  cxploilée  par  une  jeunesse  brillanle  ,  .spirituelle  et 
moqueuse,  dont  le  talent  justifie  les  écarts  d'imagination.  Sortir 
des  routes  frayées  serait  déjà  un  garant  de  succès.  L'auteur  du 
Manuscrit  vert ,  roman  publié  depuis  quelques  jours,  nou5 
avait ,  dans  un  ouvrage  précédent ,  Ernest  ou  les  trat'ers  du 
siècle  ,  montré  qu'il  possédait  toutes  les  qualités  que  nous  al- 
tribuons  à  la  littérature  contemporaine,  quelque  fonne  qu'elle 
adopte.  Une  première  lecture  du  roman  de  M.  Gustave  Droui- 
neau  ne  nous  permet  pas  de  porter  un  jugement  complet  sur  sou 
livre;  de  tels  ouvrages  veulent  être  relus  et  médités.  Avant  d'en 
rendre  le  compte  étendu  que  nous  voulons  lui  consacrer,  lià- 
tons-nous  de  signaler  l'intérêt  dramatique  et  saisissant  répandu 
dans  le  Manuscrit  vert ,  et  surtout  de  constater  les  immenses 
progrès  de  l'auteur  qui  prend  enfin  ses  libres  allures  ,  et  se  li- 
vre à  toute  l'originalité  de  ses  pensées.  Le  tableau  qu'il  trace  de 
l'époque  moderne  est  sombre ,  mais  il  offre  des  contrastes  con- 
solateurs ;  nous  y  reviendrons.  Le  Manuscrit  vert  forme  x  vo- 
lumes in-8°  ,  ornés  de  jolies  gravures  de  Porrcl,  d'après  1« 
dessins  de  Tony  Johannot.  Paris,  chez  Charles  Gosselin. 

—  lia  belle  statue  de  Spartacus,  par  M.  Foyatier,  vient 
d'être  placée  dans  le  jardin  des  Tuileries. 

—  Heureux  quand  l'uldc  et  l'agréalile  se  donnent  la  main. 
La  Monographie  du  Cacao  ,  par  A.  Gallais ,  associé  de 
M.  Debauve,  est  \cvade  juecum  de  l'amateur  de  chocolat.  Cet 
ouvrage  ,  ou  l'aridité  dç  la  science  disparaît  dans  un  style  élé- 
gant et  fleuri  ,  ferait  honneur  à  un  académicien.  L'auteur  en 
prépare  une  seconde  édition,  augmentée  d'une  foule  de  détails 
historiques ,  depuis  la  découverte  de  l'Amérique  jusqu'à  nos 
jours  ,  car  le  chocolat  a  joué  un  rôle  brillant  dans  les  cours 
d'Europe,  après  avoir  servi  de  nectar  aux  rois  .mexicains. 
M.  Gallais  joint  l'exemple  au  précepte. 

—  Mes  grands  Hommes  du  dix-neuvième  siècle,  croquis 
apologico-satiriques  en  vers  avec  drs  notes.  C'est  une  «atire  en 
vers  et  en  prose  de  trois  cent  pages.  M.  Duronceray  a  continué 
Boileau  ,  il  foudroie  à  coups  d'épigrammes  certaines  réputations 
lYJlmanach  des  Muscs  et  de  clubs  littéraires  ;  il  redouble 
SCS  attaques  contre  le  rimour  Vigée  ,  dont  la  mémoire  poétique 
est  un  mauvais  bouclier.  M.  Duronceray  a  le  tort  de  ne  point 
assez  distinguer  les  hommes  et  les  genres  ;  ainsi  on  le  voit 
frapper  du  même  tonnerre  Paccard  et  Victor  Hugo  ,  Labiée  et 
Emile  Descliamps,  un  quatrain  et  un  volume.  Néanmoins  il  y 
a  de  malignes  railleries  contre  les  petits  versificateurs  d'allié- 
néc ,  et  les  vers  qui  terminent  l'ouvrage  sont  presque  toujours 
spirituellement  tournés. 


DESSINS. 

Ancien  passage  des  Échelles.  —  Par  Lkborke. 

La  Confession.  —   Par  Alfred  Johaknot;  lithograptiée 
par  Lio;«. 


1 


L'ARTISTE. 


237 


I3faur-:3lrt0. 


DES   BEAOX-ARTS  ET  DE  LA  LISTE  CIVILE. 

La  division  des  arts  reste  a  M.  d'Argout  et  ne  sera  pas 
réunie  k  l'intendance  de  la  liste  civile;  au  moins  le  projet 
de  loi  soumis  a  la  discussion  desChandjres  n'en  fait  pas 
mention,  eta  moins  qu'un  amendement  imprévu  ne  vienne 
modifier  le  projet  dans  ce  point  capital,  l'art  continuera 
comme  par  le  passé  à' être  protège  j}»v  la  cour  et  encourage' 
par  le  ministère. 

Ainsi  la  question  que  nous  avions  essayé  de  résoudre 
ne  sera  prol)ablcment  pas  posée. 

MaistandisquelesChamhieset  les  feuilles  quotidiennes 
éprouvent  et  décomposent  le  chiffre  de  la  minorité  et  de 
la  majorité  de  la  commission ,  tandis  que  les  orateurs  in- 
scrits pour  et  contre  le  projet  réduisent  a  leur  guise  le  taux 
de  la  liste  civile,  il  reste  h  la  presse  un  autre  devoir  à 
remplir.  Dans  ce  débat  public ,  où  tous  les  avis  ont  leur 
valeur  et  leur  puissance,  leur  part  d'influence  et  d'action, 
en  dehors  de  la  question  politique  et  morale  ,  en  dehors 
de  la  question  de  finances,  il  y  a  encore  une  question  spé- 
ciale et  circonscrite  ,  celle  de  l'art  et  de  la  protection 
qu'il  doit  légitimement  attendre  de  la  liste  civile. 

Ce  serait  vraiment  se  méprendre  sur  le  sens  de  nos  pa- 
roles et  détourner  bien  loin  le  cours  réel  de  notre  pensée 
que  de  croire  qu'en  blâmant  la  confusion  présumée  de  la 
cour  et  du  ministère  relativement  aux  arts  ,  nous  avons 
prétendu  dire  que  les  arts  pouvaient  se  passer  de  la  cour. 
^K  Telle  n'a  jamais  été  notre  pensée,  et  nous  avons  besoin 
^re  démentir  positivement  cotte  interprétation. 

Nous  avons  signalé  les  inconvéniens  d'inic  décision 
qui  parais.sait  probable ,  et  ces  inconvéniens  nous  seni- 
^Jeut  encore  aujourd'hui  tels  que  nous  les  avons  signalés. 
f^Ê  Mais  si  l'on  veut  h'wn  se  rappeler  que  nous  avons  énu- 
^^Héré  les  services  que  les  deux  derniers  rois  ont  rendus  a 
^^Blrt ,  si  l'on  veut  bien  ne  pas  oublier  que  nous  avons  in- 
HPlsté  sur  la  nuniificcncc  a  laquelle  nous  devons  le  Musée 
italo-grec  et  le  Musée  égyptien,  on  comprendra  .sans  peine 
iue,  tout  eu  protestant  d'avance  contre  une  protection  de 
ur  qui  prétendrait  se  substituer  souverainement  aux 
encoin-agemens  régidicrs  et  publics  de  l'état ,  nous  ne 
puions  pas  nier  les  relatious  heureuses  et  nécessaires  de 
rt  et  de  la  cour. 

Nous  avons  regretté  les  Moissonneurs  de  Robert ,  et  a 
propos  nous  avons  dit  que  si  l'intendance  de  la  liste  ci- 
le  venait  a  tout  envahir,  les  galeries  publiques  n'offri- 
>ME  11.     23*  i.ivmisoK. 


f 

jfmU 


raient  bientôt  plus  aux  regards  des  curieux  que  les  ou- 
vrages médiocres  dédaignés  pr  le  goût  royal  ou  les  ca- 
prices des  courtisans. 

Et  ici  qu'on  y  prenne  garde  ;  il  ne  s'agit  pas  seulement 
de  satisfaire  l'exigence  ou  la  curiosité  de  la  nation.  Il  ne 
s'agit  de  rien  moins  que  de  la  gloire  des  artistes,  de  la 
gloire  qui  fait  aussi  partie  de  leur  fortune.  Ce  n'est  pas 
tout  de  vendre  ini  tableau  ou  une  statue  ,  il  faut  encore 
que  le  tableau  ou  la  statue  soient  vus  et  critiqués  ;  que  le 
public  soit  admis  à  les  juger  bien  ou  mal ,  qu'il  en  parle  , 
qu'il  en  médise ,  qu'il  s'en  moque  ,  qu'il  les  admire  ;  il 
l'aut  que  les  oisils  et  les  marchandes  de  modes  puissent  eu 
donner  leur  avis  ;  car  le  bruit  qui  se  fait  autour  d'un  nom 
ne  se  compose  pas  seulement  de  douze  voix  qui  disent  : 
C'est  bien. 

Or  pour  deux  ou  trois  personnes  assez  heureuses  ou 
assez  adroites  pour  se  procurer  l'entrée  du  Palais-Royal  ou 
desTuileries,  combien  n'y  en  aura-t-il  pas  qui  renonceront 
il  la  partie,  et  qui  ne  sauront  pas  la  distance  qui  sépare  la 
Madonna  Jel  Arco  des  Moissonneurs  ? 

Il  faut  donc  se  féliciter  de  voir  subsister  "a  la  fois  la  di- 
vision des  arts  au  ministère  de  l'intérieur  et  la  liste  civile 
avec  ses  attributions  nombreuses  et  variées. 
'C'est  pour  l'art  deux  sources  fécondes,  et  qui  pourront 
toutes  deux  à  leur  manière  ,  et  en  suivant  une  direction 
diverse,  fertiliser  et  multiplier  ses  travaux. 

Nous  l'avons  dit ,  et  nous  le  répétons  avec  une  ferme 
conviction  :  l'ère  poétique  des  gouvernemens  nouveaux 
n'est  pas  encore  arrivée  et  n'est  pas  procliaine.  D'ici  k 
quelques  années,  les  Chambres  voleront  d'abord  et  avant 
tout  des  canaux,  des  routes  en  fer,  des  routes  communa- 
les; l'économie  politique  aura  le  premier  pas;  on  ne  s'oc- 
cupera des  arts  qu'après  que  le  loisir  sera  venu. 

Et  ainsi ,  en  attendant  que  l'épuisement  de  toutes  les 
questions  politiqties  soulevées  par  l'établissement  des  in- 
stitutions nouvelles  permette  a  l'art  de  se  développer  li- 
brement, et  d'appeler  sur  lui-même  la  part  d'attention 
qu'il  mérite ,  il  est  bon  et  convenable  que  la  cour  et  le 
ministère  aident  violemment  a  l'éducation  publique,  en 
offrant  aux  regards  de  la  foule  des  sujets  de  comparaison 
et  d'étude  ,  afin  que  plus  tard  la  foule  elle-même,  formée 
a  l'admiration  et  a  l'intelligence  de  l'art  par  les  soins  d'un 
pouvoir  bien fai.sant,  demande  k  grands  cris  des  monu- 
mens,  des  tableaux  et  des  statues. 

Or,  a  l'heure  qu'il  est,  au  milieu  de  toutes  les  ques- 
tions sociales  qui  partagent  l'Europe,  les  plus  hardies 
prévisions  ne  peuvent  guère  a.ssigner  la  limite  où  com- 
mencera cette  popularité  de  l'art.  Le  siècle  s'achèvera 
peut-être  avant  que  nos  espérances  se  réalisent. 

Ce  n'est  pas  trop  dun  roi  et  d'un  ministre  pour  rap- 
procher le  terme. 


23B 


L'ARTISTE. 


Quel  que  soit  le  chiffre  de  la  liste  civile,  les  arts  ont  droit 
de  compter  sur  le  double  secours  de  Louis-Philippe  et 
M.  d'Argout. 


LITHOGRAPHIE   A   LA    MANIERE  NOIRE. 

Monsieur  , 

Un  article  insci-e'  dans  votre  excellent joxirnal, sur  la  lithogra- 
phie à  la  manière  noire,  renferme  quelques  erreurs  qu'il  m'im- 
porte de  relever.  Les  observations  que  je  viens  vous  soumettre 
sont  toutes  dans  l'intérêt  de  l'art  et  des  artistes  :  j'ose  espérer 
que  vous  voudrez  bien  leur  donner  place  dans  im  de  vos  pro- 
chains numéros. 

L'art  de  la  lilhograpliie  était  depuis  plusieurs  années  le  pa- 
trimoine de  la  Bavière,  oii  il  prit  naissance  ,  quand  il  fut  pour  la 
première  fois  introduit  en  France,  à  l'époque  du  consulat,  ])ar 
André  d'Offenbach,  qui  fit  de  vaines  tentatives  pour  l'accrédi- 
ter, éloigné  alors  de  pressentir  les  perfectionnemens  dont  cette 
heureuse  invention  était  susceptible  :  on  n'en  accueillit  qu'avec 
froideur  les  essais  très-peu  satisfaisans.  L'établissement  qu'il 
avait  fondé  à  Paris  disparut  bientôt ,  et  avec  lui  les  traces  de 
cette  belle  invention  ;  elle  fut  donc  totalement  oubliée,  lorsqnc 
IVI.  le  comte  deLasteyric,  au  retour  d'un  voyage  en  Allemagne, 
la  réimporta  en  France,  vers  l'année  iBi4.  H  établit  .i  Paris 
deux  imprimeries  lithographiques  :  l'une  d'elles  fut  de  suite 
consacrée  au  service  des  bureaux  d'un  ministère,  et  l'antre  fut 
ouverte  aux  artistes  et  aux  spéculateurs.  Dès  les  premiers  ré- 
sultats on  put  pressentir  quel  immense  extension  allait  prendre 
cet  art  nouveau. 

La  reproduction  d'un  dessin  fait  sur  la  pierre  ,  tel  que  la  pen- 
sée et  l'esprit  de  l'artiste  l'ont  créé ,  et  portant  avec  lui  le  ca- 
chet ,  l'empreinte  de  la  main  ,  le  caractère,  l'esprit  ou  le  génie 
qui  l'a  produit,  sans  qu'aucune  main  étrangère  soit  venue  l'al- 
térer, telle  est  la  propriété  et  l'immense  avantage  de  la  litho- 
graphie. La  gravure,  quelque  admirable  qu'elle  soit  par  la 
beauté  de  son  exécution  ,  la  finesse  et  la  variété  de  ses  tailles  , 
n'est  toujours  qu'une  traduction;  la  lithographie  ,  au  contraire, 
comme  l'eau-fortc,  ne   produit  que  des  originaux. 

Aussi,  dès  qu'elle  fut  réimportée  chez  nous,  tous  nos  ar- 
tistes célèbres,  Girodtt,  Piud'hon ,  Géricault,  Gros,  Gérard, 
(juérin ,  Isabey ,  Carie  et  Horace  Vcrnet ,  tracèrent  à  l'cnvi 
des  dessins  lithographiques.  On  les  imprima  dans  l'établisse- 
ment fondé  par  M.  de  Lasteyric,  qui  devint  ainsi  l'école  pri- 
mitive de  la  lithographie  en  France.  C'est  à  lui  qu'est  dû  le 
grand  nombre  d'imprimeries  lithographiques  établies  dans  la 
capitale;  ce  savant  philantrope  peut  jouir  aujourd'hui  de  ce 
succès ,  le  seul ,  j'en  suis  assuré,  qu'il  se  proposait.  Ce  fut  aussi 
dans  son  ('tablissement  qu'on  tira  le  premier  grenadier  de  Char- 
!et,  et  nous  n'aurions  peut-être  pas  aujourd'hiii  nttre  Wilkic 
si  la  lithographie  n'était  venue  multiplier  ses  œuvres  et  lui  faire 
obtenir  par  leur  publicité  Ifs  suffrages  et  les  encouragemens  so- 


lides et  réels  du  public,  qui  rendirent  son  beau  talent  popu- 
laire et  par  conséquent  durable. 

C'est  donc  par  la  reproduction  intacte  ,  inaltérée  de  la  pensée 
et  de  l'esprit  d'un  peintre,  que  la  lithographie  jouira  toujours  de 
la  considération  qu'on  attache  à  un  dessin  original  :  voilà  en 
quoi  consiste  sa  supériorité.  Si  elle  s'en  écarte ,  elle  prend  une 
fausse  route  et  elle  s'égare;  en  suivant  les  traces  de  la  gravure, 
elle  rampe  après  elle  au  lieu  de  l'atteindre. 

On  ne  peut  se  dissimuler  que  si  la  lithographie  n'avait 
produit  que  des  dessins  faits  sur  la  pierre  par  des  artistes  créa- 
teurs, elle  eût  été  bien  moins  répandue  :  aussi  il  a  fallu  qu'elle 
se  pliât  aux  exigences  d'un  grand  nombre  de  personnes  qui  ne 
voyaient  en  elle  qu'une  rivale  de  la  gravure;  et  le  commerce, 
impatient  de  spéculer  avec  elle,  fit  faire  par  des  mains  adroites 
des  lithographies  qu'il  aime  à  comparer  à  la  gravure,  et  qu'il 
vend  à  bas  prix ,  comptant  sur  ce  public  acheteur ,  plus  appré- 
ciateur d'une  estampe  lithographique,  résultat  d'un  travail 
poli,  que  du  dessin  d'un  homme  de  talent  lait  par  le  même  pro- 
cédé, et  moins  travaillé,  mais  qui  a  le  mérite  inconnu  à  celui 
qui  vend  et  à  celui  qui  achète  d'être  tm  objet  d'art.  De  ce 
succès  obtenu  au  détriment  de  ce  qui  est  bien,  il  découle  une 
foule  toujours  croissanle  de  lithographies  faites  par  toutes  les 
médiocrités  qui  peuvent  tenir  un  crayon  et  grcnerdouxct  serré  , 
médiocrités  que  l'éditeur  tient  toujours  à  ses  ordres  avec  de  très- 
petits  gages. 

Aussi  le  noble  but  que  devait  atteindre  cet  art  fut  en  partie 
manqué  (j'en  excepte  cependant  les  dessins  pittoresques  ,  les 
paysages  )  ;  et  si  un  petit  nombre  d'artistes  de  mérite  ont  con- 
tinué de  s'en  occuper,  c'est  qu'ils  ont  atteint  le  fini  exigé  par 
le  commerce,  ou  bien  que  leurs  compositions  ou  sujets  se  rat- 
tachent au  goût  ou  à  l'opinion  du  jour;  mais  rien  de  grave  , 
rien  de  raisonnable,  rien  de  capital  ne  se  fait  perdes  hommes 
de  talent. 

L'auteur  de  cette  lettre  a  prévu  depuis  long-temps  cette  dé- 
cadence, par  l'obstacle  qu'éprouveraient  les  artistes  de  talent 
de  s'astreindre  à  finir  un  dessin  lithographique;  il  introduisit 
donc  ,  contre  toutes  les  règles  jusqu'alors  établies  pour  obtenir 
à  l'impression  un  succès,  et  c'était  une  grande  innovation,  un 
moyen  d'estomper  et  de  laver  un  dessin  sur  la  pierre.  Ce  pro- 
cédé donnait  à  l'homme  de  talent  le  moyen  facile  et  prompt  de 
compléter  son  dessin  :  ces  lithographies  curent  un  grand 
succès. 

L'auteur  de  l'article  qui  a  paru  dans  la  '21°  livraison  de 
votre  journal ,  sur  le  nouveau  procédé  à  la  manière  noire,  s'est 
étrangement  mépris  sur  les  tentatives  qu'il  dit  avoir  été  faites 
précédemment  par  les  différens  artistes  qu'il  nomme  ,  et  aux- 
quels il  aurait  dû  ajouter  MM.  Louis  Boulanger,  Saint-Evre  et 
Zirgler.  Rien  n'a  été  plus  complet  que  les  dessins  lithographi- 
ques faits  par  ces  artistes  à  la  manière  noire  ,  n'importe  com- 
ment ils  les  ont  obtenus,  par  le  frottement  à  la  flanelle  ou  tout 
autre  moyen.  11  n'est  donc  pas  vrai  de  dire  qu'ils  n'ont  fait  que 
des  tentatives  ;  ces  artistes  ont  réellement  produit  des  lithogra- 
phies imitant  parfaitement  la  manière  noire  :  ces  dessins  eurent 
une  réussite  complète  à  l'impression.  M.  Saint-Evre  a  fait  plu- 
sieurs pièces  dans  ce  genre  :  Ze  Fauconnier  ;  une  Scène  de 


■^R^' 


L'ARTISTE. 


55î) 


H 


Henri  II,  etc.  ,  etc.  M.  Louis  Hoiilanger  a  fait  aussi  |ilu.sicurs 
dessins  d'animaux  :  des  Lions,  des  Tigres  ,  des  Chevaux ,  «n 
Mazeppa,  etc.,  etc.  ;  M.  Achille  Devéria  une  pierre  entièrement 
au  lavis  :  la  Conservation  anglaise ,  et  son  album  de  i83o. 
Dans  la  même  année,  j'ai  jnihlic  im  album  de  M.  Iluet,  de 
dou7,e  sujets,  aussi  estompes  et  laves;  et  enfin  M.  Camille 
Koqueplan  a  dessine  par  le  même  procède  ses  deux  albums  de 
i83oct  i83i.  Toutes  ces  lithographies  eurent  une  réussite 
parfaite,  et  furent  iniprime'cs  et  publiées  par  moi  à  im  très-grand 
nombre  d'exeinjilaircs  :  la  majorité  de  ces  estampes  ne  sont  pas 
dénuées  d'unité  et  d'harmonie,  comme  le  dit  l'auteur  de  l'ar- 
ticle sur  la  nouvelle  manière  noire  ;  et  s'il  avait  observe  avec 
plus  d'attention  ,  il  n'aurait  vu  dans  le  paysage  publie'  avec 
son  article  que  l'outil  qui  l'a  fait.  Pour  le  reste,  je  suis  d'ac- 
cord avec  lui  ;  on  peut  produire  de  très-belles  lilliogra])hies 
dvec^jt  inslriuuent ,  et  mon  intention  est  ici  de  relever  plutôt 
une  oRot  conunise  au  préjudice  de  plusieurs  artistes  recom- 
niandaU|s  ,  que  de  jeter  du  blâme  sur  une  découverte  que  j'ai 
diim  m  acquis  le  droit  de  faire  valoir. 

J'imprime  en  ce  moment,  dans  mon  e'tablissemcnt ,  plusieurs 
dessins  esccutés  par  les  anciens  proce'de's  d'estompés  et  de  lavis, 
auxquels  est  venue  se  joindre  l'application  de  l'instrument  in- 
vente par  M.  Tudot  ;  mais  il  ne  serait  pas  juste  de  dire  qu'a- 
vant cette  découverte  l'impression  lithographique  en  manière 
noire  ne  consistait  qu'en  de  simples  essais.  La  mise  à  ])lat  des 
teintes  sur  la  pierre ,  et  ensuite  retirées  en  clair  à  l'aide  de 
pointes  en  bois  ou  de  tout  autre  instrument ,  qui  est  la  base  vé- 
ritable de  ce  genre  de  dessins ,  a  c'ie  [)rati(iuce  avec  le  succès  le 
plus  incontestable  par  les  habiles  altistes  que  j'ai  nommes,  et 
tout  cela  sans  le  secours  de  l'outil  invente  par  M.  Tudot. 

CuAHLES  Motte. 


Cittcruturf. 


l'ROLOGLE  DU   DRAME  ROMA^TIQljE 


IiES   FII.S   DE    LA   VALLEi:, 

or    LES    TEMPLIER». 

(Tiuduit   de  rullctualid  de   /ACHARIE  \VmhNER.> 

Nous  offrons  "a  nos  lecteurs  un  fragment  peu  connu 
(le  Wcnicr  ,  auteur  alleniaïul  ,  chez  qui  le  plus  nniar- 
quable  génie  était  mêlé  de  ténèbres  et  de  bizarres  absur- 
dités. Dans  son  prologue  des  Templiers,  tragédie  en 
deux  volumes  et  en  dix  actes,  le  mysticisme  devient  sou- 
vent  pittoresque  ,  et  la  nébuleuse  profondeur  du  style  ne 
peut  parvenir  ii  voiler  complètement  une  énergie  de  pen- 
Bée  et  de  diction  très-peu  communes. 


PROLOGl'E  DES  TEMPLIEBS  DE  WEBNEII. 

Une  nuit ,  l'orage  et  la  foudre  uiugi-ssaienl  ;  une  lu- 
mière brillait  sur  le  cbanip  des  morts;  les  vents  conjurés 
essavaient  de  l'éteindre  ;  la  lueur  disparut,  mais  seulement 
aux  yeux.  Elle  monta  vers  le  ciel  ;  et  cjuiltant  la  pierre 
sépulciale,  son  rayon  d'or  alla  se  perdre  dans  l'azur  pro- 
fond. 

Tel  fut  l'ordre  des  Terapliei-s  ;  voila  quelles  nouvelles 
nous  apportent  les  tcmj)s  passés  de  ce  vieil  ordre  ,  auquel 
fut  coniiée  la  garde  du  Temple. 

Quels  furent  ses  causes ,  ses  principes  .  ses  idées,  ses 
my.stères?  On  ne  sait.  L'art  n'a  pu  soulever  encore  ce 
voile  qui  recouvre  le  mystérieux  sanctuaire;  une  profonde 
obscurité  le  recouvre,  et  l'œil  curieux  interroge  vaine- 
ment les  arcanes  de  l'abîme. 

Ainsi  vous  voyez  la  nature,  mais  vous  en  ignorez  les 
secrets.  La  création  est  sortie  de  sa  nuit  profonde ,  mais 
le  levier  qui  l'en  fit  sortir  n'est  pas  connu. 

Ce  que  les  hommes  ont  vu,  l'histoire  le  répète.  Quant 
aux  mobiles  invisibles  qui  la  déterminent,  elle  les  ignore  : 
c'est  a  nous  de  les  supposer  ;  c'est  a  la  poésie  de  les  ra- 
conter, a  elle  de  conmicnter  l'invisible. 

Ce  que  j'ai  a  conter  est  simple.  Il  s'agit  d'une  petite  réu- 
nion d'hommes ,  tels  que  vous  en  connaissez  beaucoup  : 
la  destinée  les  opprima. 

Ce  ne  sont  pas  des  héros  ni  des  géans  ;  ils  ne  font  pas 
trembler  le  globe  sous  leurs  pas.  La  rosée  des  larmes  hu- 
maines mouille  leurs  paupières.  Us  ne  veulent  pas  qu'un 
seul  s'élève  et  brille  parmi  eux  ;  tous  ne  sont  rien  ,  l'en- 
semble seul  est  tout  :  chacun  s'anéantit,  pour  que  tous 
s'élèvent. 

Et  cependant  cette  paisible  et  .sainte  abnégation,  ce 
renoncement  a  l'individualité  propre ,  est  le  degré  le  plus 
voisin  du  but  qu'ils  désirent.  Edifice  pieux,  dont  aucune 
çicrre  ne  dépasse  le  faîte  ;  sainte  communauté,  dont  aucun 
membre  ne  se  détache.  Là  l'égoïsme  se  supplicie,  il  s'at- 
tache sur  la  croix;  le  martyr  meurt  sans  demander  le  prix 
de  son  dévouement;  et  du  milieu  de  ces  débris  et  de  ces 
douleurs  s'élève  un  nuage  glorieux  ,  où  éclate  la  rose 
éternelle  ,  mystique ,  sacrée  :  la  Sainteté. 

Penseur,  arrèter-vous  près  de  ces  belles  images  des 
temps  qui  ne  sont  plus.  Voyez  renaître  ces  chevaliers  de 
la  croix  sainte  !  Que  ces  hounnes  nous  ressemblaient 
peu!  Us  ont  cessé  les  hymnes  du  pieux  amour.  Aujour- 
d'hui, plus  de  religion  ni  de  foi,  le  monde  est  vieux. 
L'enfant  a  quitté  le  sein  maternel  ;  il  a  pris  pour  armure 
le  bouclier  de  la  sagesse.  Mais  l'œil  de  son  ame  est  aveu- 
gle. Autour  de  lui  régnent  les  ténèbres  et  la  paix  des 
tombeaux  ;  la  sainte  flamme  a  cessé  de  briller  pour  lui. 


2i0 


L'ARTISTE. 


^ 


Au  moment  même  où  commence  notre  histoire ,  où 
va  se  lever  le  rideau  qui  vous  fera  communiquer  avec  le 
Passé,  déjà  les  Templiers  eux-mêmes  ont  vus' éclipser  cette 
lueur  sacrée.  L'ancienne  magnificence  du  Temple  n'est 
plusqu'une  ombre;  déjà  la  Terre-Sainte  ne  leur  appartient 
plus.  Les  voila  rejetés  a  travers  le  monde.  Les  saints 
d'autrefois  ne  sont  plus  que  des  débris  ;  et  l'ordre  est  voué 
a  la  mort.  Quelle  est  la  cause  de  leur  perte?  Ce  n'est  pas 
le  nombre  de  leurs  ennemis.  Mais  leurs  vertus  sont  dé- 
chues ;  ils  doivent  périr. 

Le  roi  de  France,  Philippe,  fait  un  signe.  Les  orages 
s'amoncèlent.  Le  tonnerre  gronde  :  ils  ne  l'entendent  pas. 
Déjà  du  sein  du  Vatican  des  flammes  s'élancent.  Molay 
seulles  voit;  les  autres  sont  aveugles.  Ils  pourraient  re- 
ceuillir  leurs  forces,  opposer  une  digue  a  la  puissance 
spirituelle  et  temporelle.  —  Dégradés  qu'ils  sont!  — Ils 
ne  l'oseraient.  Ainsi  .s'accunudent  les  vagues  redoutables 
de  la  destinée,  qui  les  engouffre  et  les  perd. 

Un  souffle  de  vie  leur  reste;  mais  leur  force  épuisée  ne 
suffit  plus  pour  les  soutenir.  Ils  voient  encore  planer  sur 
leurs  têtes  les  araes  des  aïeux  :  faible  étincelle,  scintillant 
danslanuitprofonde.  Les  meilleurs  d'entreeux  voudraient 
agir  avec  héroïsme;  mais  ils  tombent  sous  le  pouvoir  qui 
les  écrase.  Dieu  avait  ordonné  que  leur  communauté  su- 
birait la  mort ,  pour  se  régénérer  par  elle. 

C'en  est  fait;  le  bûcher  est  là.  C'est  dans  le  bûcher 
qu'elle  triomphe ,  la  vérité  pure  :  un  bûcher  ne  peut 
l'étouffer.  La  sainte  communauté  ne  meurt  pas;  de  ses 
cendres  la  lumière  émane.  La  chair  se  détache  des  osse- 
mens  humains;  enfin  la  dépouille  mortelle  laisse  l'ame 
libre.  Un  jour  viendra  où  les  ténèbres  de  la  tombe  feront 
place  à  l'éternelle  lumière. 

Venez  !  et  contemplez  dans  ces  tableaux  que  l'art  vous 
offre,  l'immortel  arc-en-ciel ,  le  pacte  de  céleste  alliance, 
la  vie  et  la  mort  d'une  communauté  vouée  à  Dieu ,  la 
grandeur  et  la  chute  des  Templiers  ! 


aperçu  îifô  |)ublicatio«0. 


LE    MANUSCRIT    VERT, 

PAU  M.  GUSTAVE   DROUINEAU  '. 

Voici  un  livre  qui  sera  lu,  critique,  acheté,  admire,  raille;  il 
fera  sensation,  époque  même,  autant  que  cela  est  jossible  aujour- 
a'hui,  parce  qu'il  se  rattache  aux  questions  politiques  les  plus  cle- 

'  Peux  volumes  ia-8°^  papier  Tin  saline.  Paris,  Charles  Gossclin. 


vées,  parce  qu'il  est  passionne',  parce  qu'il  est  raisonneur ,  parce 
qu'd  encbanle,  parce  qu'il  de'sole ,  parce  qu'il  mystifie,  parce 
qu'il  met  en  colère,  parce  qu'il  révèle  une  imagination  rêveuse, 
forte,  flexible,  pleine  d'avenir;  parce  qu'il  frappe  à  faux  et 
juste  quelquefois  aussi;  parce  qu'A  heurte  les  idées  du  temps. 
Livre-boutade ,  livre  bien  pensé ,  livre  actuel ,  le  roman  de 
M.  Drouineau  peut  compter  sur  de  belles  destinées  ! 

Mais  que  diable  le  christianisme  a-t-il  à  faire  ici?  Et  notre 
civilisation  molle,  épicurienne,  efféminée,  et  nos  femmes  occu- 
pées de  modes ,  d'opéra-buffa  ,  de  carlisme  ou  d'ambition ,  à 
propos  d'une  invitation  du  juste-milieu  I  et  nos  députés  sollici- 
teurs ou  sollicités,  sur  quelques  bancs  qu'ils  siègent!  et  notre 
bourse ,  théâtre  scandaleux  dont  la  scène  ou  la  coulisse  sont 
témoins  d'escroqueries  plus  ou  moins  légales!  et  nos  nouveaux 
dîners  ,  ministériels  ou  non,  où  viennent  se  vendre  ou  se  livrer 
tant  de  consciences  !  et  nos  égoïsmes  de  toutes  couleurs  I  et  nos 
raendians  en  tilbury!  Du  christianisme  au  milieu  defllUteivi- 
lisalion  vermoulue  qui  a  usé  le  christianisme  lui-mên^!...  Ba- 
digeonner les  vieilles  masures  !  mauvais,  mauvais  systme  :  efles 

n'en  sont  pas  plus  solides  et  efles  trompent Un  beau  matin, 

crac!  la  masure  vous  tombe  sur  le  dos!...  Mieux  valait  rebâtir 
à  neuf. 

Samt-Simon  a  le  piquant  de  la  nouveauté;  on  s'en  occupe  un 
peu ,  surtout  quand  il  ne  fait  pas  trop  froid  dans  la  salle  Tait- 
bout  et  quand  il  !y  a  de  jolies  femmes  dans  les  loges  ;  on  prend 
son  plaisir  en  patience  à  les  regarder  pleurer  lorsque  le  père 
suprême  parle  de  la  liberté  permise  à  leur  sensibilité.  Mais  du 
christianisme ,  bon  Dieu  !  qui  donc  y  a  pensé ,  au  milieu  de  la 
société  telle  que  les  événemcns  nous  l'ont  faite? 

Déclarons  toutefois  que  la  lecture  du  livre  de  M.  Drouineau 
a  reporté  un  moment  nos  idées  vers  cette  haute  question  ,  ainsi 
que  l'avait  fait ,  il  y  a  tantôt  vingt-cinq  ans  ,  le  beau  livre  de 
M.  de  Chateaubriand;  puis  après  l'avoir  lu,  nous  avons  été 
tenté  de  dire  à  l'auteur  du  Manuscrit  vert  :  Si  vous  vous 
croyez  appelé  à  devenir  un  petit  prophète ,  ne  faites  pas  les 
choses  à  demi  :  prêchez  !  prêchez  !  Nous  écouterons  votre  prose 
harmonieuse ,  et  peut-être  dirons-nous  comme  M.  de  Fontanes 
à  l'illustre  auteur  des  Martyrs,  que 

Votre  prose  cadencée 

A  la  douceur  des  plus  beaux  vers. 

Mais  prenez-y  garde,  nous  autres  mondains  nous  avons  le 
sommeil  facile  quand  on  nous  parle  trop  long-temps  morale  ou 
religion!  Le  siècle  est  impie,  dites-vous,  matérialiste,  voire 
même  fangeux  !  Eh  bien!  d'accord  ;  mais  il  est  ainsi  fait ,  et , 
croyez-moi  ,  vous  ne  le  changerez  pas,  quand  même  vous  pren- 
drez de  nouveau  pour  chaire  deux  beaux  volumes  in-octavo , 
aussi  remplis  d'intérêt  que  ceux  que  nous  avons  sous  les  yeux  ! 
Malgré  celte  boutade  contre  notre  jeune  Moïse,  qui  semble 
jeter  le  gant  au  ridicule  ,  qu'on  se  garde  de  croire  que  son  ou- 
vrage soit  une  plaisanterie;  c'est  un  livre  sérieux  et  tout  de 
conscience  digne  de  l'attention  d'un  public  éclairé.  Tant  que 
l'auteur  attaque  la  vénalité  du  siècle,  le  manque  de  bonne  foi  ; 
tant  qu'il  accuse  le  prosaïsme  actuel  (expression  de  :uadame  de 
Staël) ,  les  inculpations  sont  vraies  ,  et  l'auteur  a  des  vues  sur 


L'ARTISTE. 


2ii 


un  avenir  qu'il  dit  indépendant  des  hommes,  et  qui,  selon  lui, 
doit  enfanter  une  relif;ion,  œuvre  de  tous!  Ainsi  soit-il. 

Dans  le  Manuscrit  Fert  le  drame  est  vaste  ,  et  nons  ne 
pouvons  qu'en  esquisser  les  principaux  incidens.  Emmanuel  , 
jeune  spiritualisie,  aime  Loïse,  jeune  fille  lasse  des  pratiques 
du  catholicisme  ,  et  qui  prend  la  religion  en  de'goùt.  Sa  reli- 
gion à  elle  c'est  l'amour,  et  un  amour  de  dix-sept  ans:  naïve 
et  candide  ,  elle  se  livre  j  mais  Emmanuel  lutte  contre  la  séduc- 
tion et  l'en  pre'serve.  Loïse  se  marie  à  un  riche  et  vieux  cour- 
tisan. Vaincu  par  tant  de  grâces  et  par  l'expression  d'un  amour 
délirant  qui  a  résiste  à  l'épreuve  de  l'absence  ,  Emmanuel  va 
céder.  Un  rendez-vous  est  donné;  il  s'habille  et  va  partir... 
Mais  un  vieil  abbé ,  son  ami ,  arrive  comme  un  échappe  du 
ciel  ou  de  l'enfer  (à  votre  choix),  et  lui  montre  du  doigt  ce 
mot  tracé  sur  le  mystérieux  Manuscrit  vert  :  ADULTÈRE! 


f;-.-.. 


Emmanuel  frissonne  et  le  lecteur  aussi  ;  car  c'en  est  fait , 
plus  d'amour  :  la  haine  et  la  vengeance,  déguisées  parles  con- 
venances et  les  formes  du  monde  ,  vont  s'emparer  du  cœur  dé- 
sabusé ,  dédaigné  de  cette  jeune  femme.  Ici  l'action  se  noue; 
l'intérêt  subjugue  ;  on  ne  peut  plus  quitter  le  livre,  et,  répétons- 
le,  l'auteur  dût-il  s'en  dépiter,  ce  n'est  plus  la  partie  chré- 
tienne du  livre  qui  émeut,  qui  captive  le  lecteur;  c'est  la  partie 
toute  mondaine;  c'est  l'intrisiue. 

De  nouveaux  personnages  entrent  en  scène.  Une  jeune  fille, 
pleine  d'innocence ,  ravissante  de  charmes ,  ime  ame  prête  à 
toutes  les  impressions,  donunc  Emmanuel  lui-même;  c'est  la 
femme  qu'il  a  rêvée,  et  qu'il  épouse  malgré  la  fatalité  qui   l'a 

IWk  précédée  du  monde  et  qui  l'y  accompagne.  Fille  de  \'//o  i:me 
^^  sans  nom,  de  M.  Ëallanchc,  sœur  d'une  malheureuse  déjà 
déshonorée  par  le  jeune  vicomte  de  Matarieux,  elle  brave  avec 
résignation  toutes  les  traverses  d'une  vie  inquiétée  par  la  haine 
habile  de  Loïse. 


Marchons  au  dénouement:  il  est  jJoignaDt  et  terrible.  Un  soir, 
Emmanuel  heurte  près  du  Théâtre-Français  ime  prostituée,  qui 
l'invite  à  le  suivre.  Cette  prostituée  c'est  la  sœur  de  sa  femme, 
qui  devient  la  complice  de  ses  ennemis. 


^JMiT^ 


Par  ses  vertus  et  son  couiage,  ?2mmanuel  s'est  attiré  l'ani- 
madvcrsion  d'une  société  élégante ,  mais  corrompue  ;  sa  femme 
meurt ,  sa  fortune  est  détruite,  un  procès  le  ruine.  Un  jour  ses 
opinions  politiques  triomphent ,  et  ce  n'est  pas  lui  qui  après 
avoir  combattu  profite  de  la  victoire,  même  pour  obtenir  justice. 

Est-il  besoin  d'ajouter  que  l'auteur  a  placé  l'action  de  sou 
roman  au  commencement  de  la  restauration  ,  et  qu'il  la  termine 
peu  de  temps  après  les  journées  de  juillet  .' 

Des  épisodes  ,  qui  se  rattachent  au  sujet  et  coinph  tient  l'idée 
philosophique  qui  parait  être  le  dogme  de  l'auteur,  font  passer 
sous  les  yeux  des  lecteurs  certains  personnages  qui ,  sous  des 
noms  fictifs,  peuvent  bien  être  des  portraits.  Quelques-uns  , 
mais  c'est  le  petit  nombre,  nous  ont  paru  manquer  de  vérité. 

Bories ,  un  des  sergens  de  La  Rochelle,  se  montre  un  instant 
dans  les  pages  de  ce  livre  à  coté  de  Fétéran-poète ,  création 
originale  et  touchante.  Mais  la  figure  la  plus  habilement  des- 
sinée est ,  sans  contredit,  celle  du  Réf^icide;  et  nous  voudrions 
pouvoir  citer  toute  la  belle  scène  entre  Emmanuel  et  son  beau- 
père  siu-  la  place  de  la  Révolution  ,  au  moment  où  celui-ci  vient 
d'apprendre  le  déshonneur  de  l'une  de  ses  filles. 

Avec  ses  défauts,  qui  tiennent  peut-être  à  l'idée  même  du 
livre,  trop  didacliqucment  suivie,  mais  avec  ses  brillantes  qua- 
lités, qui  nous  promettent  un  grand  écrivain  de  plus,  le  Ma- 
nuscrit vert  doit  avoir  un  succès  vaste  et  i-etentissant. 

N'oublions  pas,  avant  de  terminer <  de  donner  à  notre  Tony 
Johannot ,  dont  les  charnians  dessins  ornent  ces  volumes ,  1rs 
éloges  que  mérite  son  ingénieux  cl  spirituel  cravon, 

J.  C. 


2iS 


L'ARTISTE. 


LE    DIVORCE, 

HISTOIRE  DE  1814, 


HBLIOPIIILE     JACOB' 


A  lire  le  Roi  des  ribauds  ,  cette  ve'ridique  et  naïve  peinture 
de  la  cour  du  bon  roi  Louis  XII,  je  me  figurais  le  vieux  Ja- 
cob, notre  ve'iieiablc  bibliophile,  courbé  sur  son  parchemin 
(car  le  papier  doit  lui  être  inconnu) cache'  sous  les  in-folios  qui 
l'enlouient ,  enveloppe'  d'une  atmosphère  d'érudition ,  et  enivre' 
des  parfums  du  moyen  âge  qu'exhalent  ses  chers  litres  vielz  et 
antiques  :  car  c'est  sa  liqueur  favorite  à  lui,  c'est  son  opium  ! 
Aussi  ne  vit-il  que  pour  eux,  pour  eux  il  a  renonce  à  la  société; 
et  qu'a-t-il  besoin  de  ce  monde  si  sec,  si  froid,  si  guindé,  si 
étiqueté?  il  évoque  les  souvenirs  du  passé,  des  joyeux  temps  de 
nos  chevaleresques  ancêtres  :  et  puis ,  compare  au  présent ,  le 
passe  est  si  beau  pour  un  esprit  tant  soit  peu  misanthrope  I 
Aussi,  quand  parfois  il  ouvre  la  porte  de  son  cabinet,  ce  n'est 
que  pour  jeter  au  monde  littéraire  le  produit  de  ses  laborieuses 
recherches  et  la  quintcscence  de  ses  élucubrations;  et  soudain 
il  la  referme,  de  peur  sans  doute  de  laisser  entrer  chez  lui  le 
vaudeville,  la  politique  ou  le  choléra,  les  trois  fléaux  du  siècle.' 
Mais  coite  fois  la  voix  de  la  tribune  a  pénétré  dans  la  cellule  de 
l'antiquaire  ;  la  proposition  d'un  honnête  homme,  d'un  bon  ci- 
toyen ,  a  trouvé  de  l'écho  dans  le  cœur  du  bibliophile  :  lui  qui, 
dit-on,  a  travaillé  au  titre  VI  du  Code  Napoiéon,  lui  qui  a  fait 
une  maladie  de  voir  la  censure  sacerdotale  et  jésuitique  de  la 
restauration  châtrer  la  plus  belle  des  législations;  il  a  recueilli 
ses  souvenirs  ,  il  s'est  rappelé  q  l'il  avait  autrefois  vécu  dans  le 
inonde ,  qu'il  y  avait  vu  bien  des  vilenies ,  bien  des  fautes ,  bien 
des  erreurs  :  alors  il  a  taillé  sa  plume  à  la  moderne,  et  nous  a 
donné  une  touchante  apologie  du  divorce  ,  ou  peut-être  même 
du  mariage;  car  il  ne  fait  que  raconter,  et,  après  avoir  pré- 
venu ses  lecteurs  que  sa  conviction  personnelle  tient  que  le  ma- 
riage sans  le  divorce  est  absurde  et  immoral,  il  leur  laisse 
prendre  de  son  livre  telle  opinion  qui  leur  conviendra  :  il  est 
historien  ,  il  n'est  pas  avocat. 

Félix  Rével,  malade  du  foie,  est  parti  pour  Barcges,  lais- 
saut  à  Paris  une  femme  jeune  et  belle ,  aimée  d'un  amour  de 
deux  années  que  la  naissance  d'un  fils  a  sanctionné ,  que  le  ma- 
riage a  légitime.  En  quittant  Adeline ,  il  l'a  confiée  aux  soins  de 
M.  Jenneval,  son  camarade  de  collège,  son  meilleur  ami.  Jen- 
neval  est  un  homme  de  quarante  ans;  il  a  servi  comme  chirur- 
gien dans  les  armées  ;  il  est  franc ,  plein  de  noblesse  et  de  droi- 
ture. Mais  une  malheureuse  passion  le  dévore  ;  comprimé  et 
couvant  sous  la  cendre  ,  ce  feu  s'allume  avec  d'autant  plus  de 
violence  qu'il  a  plus  long-temps  dormi.  Sans  méfiance  pour  les 
dangers  de  l'intimité,  il  aime  madame  Rével;  trop  franc  pour 
déguiser  sa  passion,  il  est  trop  généreux  pour  y  succomber.  Il 
part  donc,  il  s'expatrie,  il  va  porter  en  .'.mérique  son  amour 
et  ses  regrets,  sans  savoir  que  le  monde,  c'est-à-dire  l'envie  et  la 
médisance ,  crie  déjà  au  scandale ,  sans  se  douter  que  l'orage 
grossit  et  qu'il  ne  faut  plus  qu'un  mot  pour  le  faire  éclater. 

'  Un  vol.  in-8°,  chez  Eugène  Renducl,  libraire-éditeur- 


Jenneval  est  parti  parce  qu'il  aimait  trop  madame!  Le 
mot  lâché,  le  bonheur  finit,  l'angoisse  commence.  C'est  que 
Rével  ne  sait  pas  qu'il  a  réchauffé  dans  son  sein  une  vipère 
d'autant  plus  venimeuse  qu'elle  se  cache  sous  les  traits  d'une 
jeune  fille,  toute  idéale  de  beauté  et  de  grâce  ,  ange,  si  elle 
avait  bien  placé  son  amour,  démon,  parce  qu'elle  rêve  l'adul- 
tère. Mais  ne  serait-on  pas  tenté  d'excuser  Mariette  ?  (c'est  le 
nom  de  la  femme  de  chambre  de  madame  Rével  )  Félix  l'a 
sauvée  des  flammes  toute  petite  ;  il  l'a  recueillie  orpheline,  sans 
asile,  sans  vêteracns ,  sans  pain;  il  lui  a  tout  donné,  pain,  vê- 
teniens  et  asile,  il  ne  lui  manque  que  d'être  son  père.  Élcve'e 
sous  ses  yeux  ,  elle  voit  tous  les  jours  son  bienfaiteur  ;  sa  recon- 
naissance devient  amour  frénétique  pour  le  mari ,  haine  frénéti- 
que pour  la  femme.  Son  projet  est  arrêté,  son  |lan  est  fixe  ; 
elle  veut  faire  divorcer  les  époux  ;  elle  espère ,  aveugle  qu'elle 
est ,  se  rapprocher  de  Félix  en  écartant  Adeline.  Aussi  c'est 
elle  qui ,  depuis  deux  mois ,  intercepte  les  leltres  qu'il  écrit  à  sa 
femme;  c'est  elle  qui  a  vu  avec  plaisir  la  funeste  passion  de 
Jenneval ,  qui  Ta  favorisée  ;  et ,  lorsque  Félix  arrive  de  Barè- 
ges,  ivre  de  bonheur,  palpitant  d'amour,  c'est  encore  elle  qui 
lui  lance  ce  mot  fatal  :  Il  aimait  trop  madame  ! 

C'en  est  fait!  le  soupçon  est  au  cœur  de  Félix;  rien  ne  pourra 
l'en  déraciner,  ni  la  découverte  de  la  supercherie  de  Marielte  , 
ni  la  papillote  accusatrice ,  ni  les  aveux  mêmes  de  la  malheu- 
reuse, ni  les  reproches  déchirans  de  la  vertueuse  Adeline.  Il 
est  vrai  qu'un  moment  l'orage  semble  vouloir  se  calmer;  mais 
le  monde,  qui  naguère  chuchottait,  parle  haut  maintenant.  Dans 
un  bal,  chez  un  M.  d'Orvilliers,  Rével  apprend  sa  honte  de 
la  bouche  d'un  M.  de  Vei-zac ,  espèce  de  limace  qui  bave  et  ca- 
lomnie; Rével  lui  crache  au  visage  ,  quitte  le  bal  brusquement 
et  rentre  chez  lui.  «  Madame  ,  il  faut  nous  séparer  I  »  s'écrie-l- 
il.  L'éclat  d'un  divorce  n'a  plus  rien  qui  l'épouvante;  il  obtient 
le  consentement  ai  sa  femme.  Le  sacrifice  accompli ,  .Adeline  , 
innocente  et  résignée,  se  retire  à  l'Abbaye-aux-Bois.  Rével  veut 
s'étouj-dir ,  il  veut  faire  taire  sa  conscience ,  il  veut  noyer  ses 
remords  et  ses  chagrins  dans  une  joyeuse  vie ,  et ,  à  la  suite 
d'une  orgie  d'artiste ,  il  fait  la  première  infidélité  à  sa  femme 
divorcée.  Quel  est  sou  effroi,  lorsqu'en  sortant  de  sa  léthargie 
il  se  trouve  sur  le  sein  de  Mariette  dite  la  Lionne  ,  Mariette 
qui ,  chassée  de  chez  lui ,  a  passé  de  bras  en  bras  pour  tomber 
dans  la  boue  de  la  prostitution;  Mariette  qui,  souillée  et  in- 
fâme, possède  le  seul  homme  dont  elle  avait  rêvé  la  possession, 
pure  et  chaste  encore  ;  Mariette  qui  va  bientôt  périr  misérable- 
ment sous  le  sabre  brutal  d'un  cosaque  !  Car  avec  le  dénouement 
de  notre  drame  approchent  les  colonnes  alliées;  elles  se  pres- 
sent aux  barrières  de  Paris  ,  et  là ,  à  la  lueur  du  canon  russe  , 
au  bruit  des  fusillades,  au  milieu  d'un  cimetière,  la  catastrophe 
se  termine  par  un  duel  enlre  Félix  et  Jenneval.  A  la  suite  de  ce 
duel,  l'innocence  de  Jenneval  est  reconnue,  et  tout  finit  par  le 
rapprochement  des  deux  divorcés,  heureux  par  le  mariage, 
malheureux  dès  qu'ils  sont  séparés. 

Et  que  de  ce  touchant  é|)isode  on  argue  que  c'est  un  plai- 
doyer en  faveur  du  divorce ,  moi  je  ne  le  crois  pas;  telle  ne  fut 
pas  l'idée  du  bibliophile  Jacob.  C'est  à  des  voix  plus  élo- 
quentes que  la  sienne,  à  des  talens  mûris  à  la  tribune  politique , 


< 


L'ARTISTE. 


âi5 


» 


(|ii'il  3  laisse  lo  soin  dp  saper  la  loi  du  R  mai  i8i(J  ;  pour  lui , 
modeste  chroniqueur,  ilw  contente  de  nous  raeonlcr  son  histoire 
avec  celte  naïveté',  cette  simplicité'  qui  le  caracle'riscnt.  Son  ré- 
cit est  naturel,  SOS  situations  sont  peu  forcées  quoique  attachan- 
tes; tout  se  passe  comme  dans  la  vie  commune.  Point  de  ces 
épisodes  sanglans,  point  de  ces  pciipélics  nerveuses,  point  de 
CCS  émotions  éminemment  tragiques  dont  on  est  en  général  si 
prodigue.  Aussi  est-on  étonné  de  se  sentir  arracher  des  larmes 
sans  qu'on  puisse  les  retenir.  C'est  que  le  bibliophile  Jacob  n'a 
pas  le  cœur  tari  par  l'.'îge;  c'est  que  tous  les  scntimens  trouvent 
dans  son  anic  imr  corde  à  faire  vibrer  ;  c'est  le  feu,  c'est  la  pas- 
sion d'un  jeune  homme  cachés  sous  l'enveloppe  d'une  savante 
maturité.  Viennent  maintenant  la  Danse  Macabre  et  le  fantasti- 
que du  quinzic'me  sicclo  ! 

M.  Becrenr,  peintre  distingué  qu'un  tableau  du  Champ- 
d'asile  fit  connaître  à  la  dernière  exposition,  a  choisi  pour 
sujets  des  deux  dessins  qui  accompagnent  cette  livraison ,  la 
scène  où  la  vieille  Marguerite ,  mère  de  Mariette ,  est  trouvée 
morte  dans  sa  cabane  parrcfTct  d'une  combustion  spontanée  ,  et 
celle  où  madame  Rével  et  la  femme  de  Jcnneval  attendent  leurs 
mai'is  absensau  bruit  du  canon  qui  gronde  a  Montmartre. 

E.  L. 


CONTES  DU  lUBIJOPlilLK  JACOB 

A    SES    PETITS    KNFANS". 

J'aime  1rs  contes ,  surtout  les  contes  de  fées ,  les  contes  fan- 
tastiques ;  les  fantômes  et  les  loups-garous  me  font  encore  battre 
le  cœur  de  souvenir;  aussi  j'attends  le  jour  de  l'an  avec  autant 
d'imptience  que  les  en'ans,  et  je  suis  .i  l'affût  des  livres  d'é- 
trennes.  Malheureusement  le  merveilleux  n'est  plus  à  la  mode; 
il  n'y  a  que  les  carlistes  qui  croient  aux  revcnans;  nous  tom- 
bons dans  la  réalité  ;  le  positif  lue  l'idéal ,  et  Dieu  sait  quel 
[msitif  I 

En  ILsant  l'annonce  des  Contes  du  bibliophile  Jacob  à  ses 
petits  en/ans,  ma  joie  futgiande;  mais  quand  je  me  demandai 
ce  que  ce  pouvait  être,  plus  grand  encore  fut  mon  embarras. 
Je  relus  l'annonce  plusieurs  fois  sans  en  être  plus  avancé,  et  me 
résignai  à  attendre  la  publication  ,  non  sans  comparer  en  espoir 
les  contes  du  bibliophile  à  ceux  de  Pérauit ,  tant  il  y  a  de  n.Viveté 
dans  ce  titre  :  Contes  à  mes  petits  en/ans  ;  cependant,  me 
disais-je,  cela  ne  peut  valoir  \  Adroite  Princesse,  et  je  m'en- 
dormis là-dessus.  Le  jour  où  je  fus  possesseur  des  deux  jolis 
petits  volumes,  avec  vignettes  coloriées,  je  revins  chez,  moi 
henreux  comme  on  l'est  à  quinze  ans ,  me  défiant  cependant  du 
malin  bibliophile;  je  venais  de  lire  son  Divorce,  si  imprégné 
de  philosophie!  C'est  un  livre  d'amc,  dans  lequel  il  n'y  a  ni 
spectre  ni  voleur.  Je  reviens  à  mes  contes.  Après  avoir  vé- 
rouillé  ma  porte,  secoué  mes  volets  pour  m'assurer  tpi'ils  étaient 
bien  fermés,  et  que  le  vent  ne  pouvait  me  faire  de  fausses  peurs, 
je  m'enfonçai  dans  mon  large  fauteuil,  et  les  pieds  allonges  sur 


'  Deux  (rrot  votiimei  in-t2,  rlici  I.nius  Janct.  libraire- éditeur,  rue 

Saint-Jacqur-^.  n"  l;"i!). 


me.*  clien«^s,  je  me  mis  à  lire  la  préface,  moi  qui  ne  If»  lis  ja- 
mais. La  description  du  rhâteau  de  Paulmy  m'intéressa.  Dans 
ces  grandes  salles,  ces  longs  corridors,  ces  vastes  cmirs,  les  es- 
prits avaient  de  quoi  .se  promener;  et ,  je  vous  le  répète,  j'aimr 
les  esprits.  I«  bibliophile  raconte  qu'un  soir,  assis  avec  fcc 
petits  enfans  devant  une  large  cheminée  ,  un  bruit  extraor- 
dinaire s'éleva  de  la  vieille  salle  des  archives  dont  il  avait 
la  clef  dans  sa  poche;  personne  n'avait  donc  pa  y  pénétrer, 
a  C'était  comme  une  lutte  furibonde  dans  les  ténèbres;  on  glis- 
»  sait,  on  toiidiait,  on  se  relevait,  on  criait,  puis  la  querelle 
»  s'apaisait,  et  un  accent  lamentable  suppliait,  invoquait  Dieu 
»  et  les  saints;  après,  le  combat  recommençait  avec  des  cris 
»  étouffés,  des  soupirs,  des  larme-,  et  des  grinceraens  de  dents.  » 
Les  enfans  eurent  peur,  et  il  fallut  tout  l'empire  du  vieux 
M.  Jacob  sur  eux,  pour  les  déterminer  à  le  suivre  dans  la 
chambre  d'où  venait  le  bruit.  Je  vous  déclare  que  moi  je  n'y 
serais  jamais  allé,  et  j'aurais  eu  tort;  car,  au  lieu  de  trouver 
un  bal  de  spectres  ou  im  dîner  de  sorciers ,  ils  trouvèrent  tout 
simplement  M.  Poncel ,  sorte  de  professeur  enseignant  la  tem- 
pérance sans  la  pratiquer,  et  qui  ,  incapable  de  roiiintenir  son 
équilibre,  avait  roulé  par  un  escalier  secret  et  était  venu  tom- 
ber dans  un  grand  coffre  contenant  les  archives  de  la  famille  ; 
le  couvercle  s'était  refermé  sur  lui  :  les  efforts  de  ce  malheu- 
reux ,  pour  sortir  de  sa  prison  d'un  nouveau  genre ,  avaient 
seuls  occasioné  cette  terreur  panique. 

Pour  détruire  les  fâcheuses  impressions  des  histoires  surnatu- 
relles dont  les  nourrices  et  les  ])rccrpieurs  ne  sont  pas  avares , 
M.  Jacol)  promit  aux  enfans  de  leur  raconter  des  histoires 
vraisemblables,  dans  lesquelles  il  n'y  aurait  pas  plus  de  reve- 
nans  que  dans  la  vieille  salle.  Ce  sont  ces  histoires  racontées  le 
soir  au  coin  du  feu,  dans  le  but  d'instruire  en  amusant,  que 
M.  Jacob  a  réunies  jtour  en  fonner  deux  volumes,  qu'il  nous 
donne  aujourd'hui  en  étrennes. 

La  Gène  se  passe  en  1 35o.  Charles ,  jeune  dauphin  de 
France ,  témoin  de  l'exécution  du  comte  d'BJi ,  décapité  pour 
crime  de  trahison,  dont  il  s'était  déclaré  coupable  par  crainte  de 
la  torture  ,  exprime  son  indignation  à  Adam  Knoles ,  son  gon- 
vcrncur,  qui  lui  soutient  que  l'exécution  est  juste  ,  puisque  le 
supplicié  a  avoue'  le  crime.  Charles ,  n'ayant  pu  convaincre 
Adam  par  des  raisonnemens ,  lui  donna  une  leçon.  Pour  cela  , 
il  se  vole  lui-même  ,  et  accuse  Adam  ,  qui ,  comme  le  comte 
d'Eu  ,  n'a  pas  la  force  de  supporter  la  gène ,  avoue  le  vol ,  est 
condamné  à  être  pendu  au  gibet  de  Montfaucon  ;  et  ce  n'est 
qu'au  moment  de  l'exécution  que  Charles  découvre  la  vérité, 
lly  a  dans  ce  conte  de  la  terreur;  car  si  Charles,  qui  fut  depuis 
Charles-le-Sage,  fût  arrivé  dix  minutes  plus  tard  ,  la  leçon  était 
inutile  à  un  pendu. 

L'Emprise,  i4o5,  est  un  des  plus  jolis  contes  du  recueil. 
Marie,  fille  de  Charles  VI  et  d'Lsal)eau  de  Bavière  ,  destinée  a 
l'état  monastique,  passe  ses  premières  années  au  couvent  de 
Poissy,  dont  sa  tante ,  Marguerite  de  France ,  était  prieure  ;  là . 
dans  la  solitude  se  dévelop]  a  son  esprit  romanesque  que  la  lec- 
ture des  rom.iDS  de  chevalerie  exaltait  encore.  Un  matin  du 
mois  d'août,  elle  suivait  de  l'œil  des  ramiers  voltigeant  autour 
des  tiuts  de  l'abbaye  ;  tout  .i  coup  elle  vil  avec  eflbi  un  cor- 


2a 


L'ARTISTE. 


beau  fondre  sur  une  colombe,  qui  eût  infailliblrmcnt  succombe' 
si  une  flèche  partie  d'un  arc  invisible  ne  fût  venue  liier  le  cor- 
beau. Maiie  aperçut  au  même  instant  un  jeune  page  qu'elle 
nomma  ,  pour  cet  exploit,  le  chevalier  delà  colombe.  Plus 
tard,  elle  revint  à  la  cour  pour  se  marier,  retrouva  son  cheva- 
lier qui,  dans  un  transport  d'amant, se  jeta  dans  unbassinpour 
ramasser  un  gant  que  sa  dame  y  avait  laissé  tomber,  et  se  noya. 
Marie  obtint  de  son  ])ère  la  permission  de  retourner  dans  son 
couvent ,  où  elle  succéda  comme  prieure  à  sa  tante  Marguerite. 


Hfuuf  lïramatiquf. 


J'avais  l'intention  do  faire  la  courte  analyse  de  ces  iiuit  chro- 
niques, je  m'aperçois  que  j'ai  gâté  les  deux  premières  et  que, 
sans  les  lire ,  il  est  impossible  d'avoir  une  idée  des  détails  pit- 
toresques, des  scènes  attachantes  de  chacun  de  ces  contes,  où 
la  couleur  du  temps  est  fidèlement  reproduite  ,  malgré  le  style 
moderne.  Je  me  contenterai  de  les  nommer  :  le  Baiser,  i436j 
les  Poires,  1 482  ;  le  Tournoi,  1 53'2  ;  le  Secret  d'Etat,  1 56o; 
l'Embûche,  i5Gi ,  et  la  Leçon,  i6o3. 

Je  terminerai  en  remerciant  M.  Jacob  de  ses  étrennes  et  en 
faisant  des  vœux  pour  qu'il  nous  en  donne  de  pareilles  tous  les 
ansj  son  livre  importe  à  l'éducation  des  princes,  qui  appren- 
dront à  connaître  leurs  ancêtres  sans  flatterie  ;  ils  pourront  imi- 
ter la  générosité  précoce  de  Henri  IV,  qui  sauve  la  vie  à  son 
ami  Jacquot ,  après  avoir  été  sauvé  par  lui  de  la  morsure  d'un 
serpent  :  reconnaissance  n'est  pas  vertu  de  roi.  A. 


—  Baptiste  cadet,  ce  précieux  delsris  de  l'ancien  Théâtre- 
Français  ,  représente  une  sorte  de  culte  décerné  à  la  comédie 
de  Molière ,  qu'on  abandonnait  depuis  long-temps  aux  médio- 
crités de  coulisses  et  aux  solitudes  du  parterre.  Mais,  comme 
aux  beaux  jours  de  Préville  et  de  Mole  ,  la  salle  se  remplit , 
s'enthousiasme  ,  se  ranime,  et  le  classique  triomphe  encore  de- 
vant une  recette  :  il  eu  serait  ainsi  pour  la  tragédie  ,  si  Talma 
reparaissait  parmi  nous.  Baptiste  a  joué  le  Malade  imagi- 
naire comme  il  le  jouait  il  y  a  douze  ansj  c'est  un  interprète 
religieux  des  intentions  du  grand  comique;  il  connaît  la  portée 
d'un  mot;  '.1  n'oublie  pas  une  tradition  de  geste,  de  grimace 
et  de  son  de  voixj  il  est  admirable  dans  ce  rôle,  qui  demande 
tant  de  poumons ,  tant  de  finesse  et  tant  de  mémoire.  Autour  de 
lui  l'émulation  crée  des  talens  ,  évoque  des  souvenirs;  et ,  sauf 
le  parterre  assis ,  le  lustre  et  le  costume  des  spectateurs ,  on 
pourrait  se  croire  aux  premières  représentations  de  ce  chef- 
d'œuvre  qui  nous  enleva  Molière  avant  l'âge.  M.  Taylor,  dont 
la  vie  entièi  e  est  un  sacrifice  aux  arts ,  nous  a  rendu  la  bonne 
et  vieille  comédie. 

—  MM.  d'Epagny  et  Dupin  ,  non  contens  d'avoir  exploité 
de  trois  manières  le  sujet  du  Possédé,  qui  se  trouvait  dans  une 
scène  dramatique ,  imprimée  au  Mercure  ,  et  dans  les  Chro- 
niques de  Jacques  Gondard ,  ce  qu'ils  ignoraient  sans  doute, 
ont  déguisé  encore  la  même  donnée  sous  un  autre  titre  :  Geor- 
get,  ou  le  Possédé  de  village ,  qui  n'a  pas  réussi  à  la  Gaîté 
comme  Dominique  aux  Français,  n'est  qu'une  pâle  épreuve  de 
cette  pièce  ;  l'intrigue,  les  incidens  ,  les  caractères  sont  sembla- 
bles, excepté  les  noms  des  personnages.  La  Gaité,  qui  a  le 
diable  au  corps  pour  faire  de  l'argent ,  s'est  consolé  de  cet 
échec  avec  la  reprise  de  Robert-le-Diable  ,  mélodrame  fossile 
du  temps  jadis. 

—  Les  pièces  de  bonne  année  sont  passées  de  mode  avec  les 
bonbons.  Le  théâtre  du  Palais-Royal  a  pensé  que  son  voisinage 
des  confiseurs  l'obligeait  à  fêter  ses  habitués.  La  Salade  d'O- 
ranges Si  paru  assez  mal  accommodée  au  gros  sel  :  on  a  sifflé  plu- 
sieurs grivoiseries  de  mauvais  goût;  les  acteurs  auraient  fait  le 
succès  du  vaudeville  si  le  succès  eût  été  possible. 

—  Richard  Darlington  a  eu  son  contre-coup  à  l'Odéon; 
mais  les  contre-coups  ne  valent  rien;  la  parodie,  qui  faisait 
pâte  de  velours,  a  ennuyé,  malgré  une  charmante  décoration  et 
un  assaut  de  musique.  Piffard  Droledeton  ne  fera  que  mieux 
ressortir  le  singulier  mérite  et  la  prodigieuse  vogue  du  drame 
de  la  Porte-Saint-Martin. 

—  L'Ambigu-Comique  a  fait  irruption  dans  le  drame  histo- 
rique ,  mais  le  Paul  l"  de  MM.  Muret  et  d'Anglemont  n'a 
j>as  l'intérêt  poignant ,  les  coups  de  théâtre  et  de  poignard  qui 
|)laisent  tant  au  boulevard  du  crime.  C'est  une  conversation  po- 
litique ,  une  tragédie  en  prose  qui  se  termine  par  un  assassinat 
royal.  Les  auteurs  se  sont  trompés  de  scène. 


DESSINS. 

La  mort  de  la  vieille  Marguerite,    \  ivr    R  •  ■ 

Le  canon  grondait  encore. . .        1 


< 


L'ARTISTE. 


2^0 


Cittcniturf. 


Que  voulez-vous?  C'est  riiistoire  éternelle  du  libertin 
(ju'on  préfère  au  sage.  Nous  en  sommes  la  depuis  le  com- 
mencement du  monde.  Jetez  une  femme,  je  dis  une  femme 
du  premier  limon,  entre  Abel  et  Gain  son  frère',  cette 
femme  choisira  Gain;  c'est  Gain  qu'elle  aimera  a  coup 
sûr.  Gain  faiouclie ,  aux  cheveux  noirs,  à  l'reil  noir,  a 
l'anie  noire.  Elle  préfère  tout  cela  aux  cheveux  blonds ,  a 
l'ame  blonde  de  son  frère.  G'est  que  les  femmes  aiment 
tant  a  avoir  petu-  ! 

Haut  et  bas,  chaumière  et  palais,  c'est  toujours  le 
même  caprice  féminin.  La  même  adoration  du  faible  pour 
le  fort  ;  le  même  instinct  qui  fait  aimer  ce  qui  fait  peur. 
Voyez  les  divinités  sanglantes  d'autrefois!  La  plus  aimée 
était  celle  qui  voulait  le  pins  de  sang.  De  ce  penchant  du 
cœur  a  favoriser  les  passions  mauvaises,  de  celte  passion 
native  de  la  fenune  "a  aimer,  toute  chaste  qu'elle  est,  le 
vicieux  et  le  fort ,  la  poésie  a  fait  bien  des  récits ,  bien  des 
histoires,  bien  des  drames.  La  tr.igédie  de  tout  le  dix- 
septième  siècle  a  roulé  sur  ces  "contrastes.  L'aniaut  qui 
déplaît  est  toujours  l'amant  le  plus  aimable,  Pyrrhus  est 
préféré  a  Oreste ,  la  charmante  princesse  du  théâtre  de 
Racine  s'abandonne  de  préférence  aux  passions  qui  la 
poussent  a  sa  perte.  C'est  Phèdre  qui  dédaigne  le  père 
pour  le  fds,  un  méchant  et  intirpide  chasseur  de  bêtes 
fauves.  Ainsi  est  biktie  l'ame  humaine  !  Elle  vit  dt  con- 

TOME    n.       24*    LITHAISOII. 


trastes,  elle  aime  les  passions  qui  la  tourmentent,  elle 
bondit  de  joie  à  l'approche  d'accidens  inouis.  Qu'importe 
la  catastrophe  du  cinquième  acte?  pourvu  que  la  passion 
soit  satisfaite  aux  premiers  actes.  Qu'importe  a  Roxane  le 
retour  du  despote,  pourvu  qu'elle  voie  Bajazeten  liberté. 
Bajazet  si  fade,  si  mou,  si  cruellement  Français! 

Après  quoi  pour  absoudre  ces  emportemens,  pour  don- 
nerune  leçon  à  ces  passions  mauvaises  ,  arrive  nécessaire- 
ment la  catastrophe  de  la  fin.  La  coupe  de  Rodogune  ,  le 
voile  de  Monime  dans  Milhridate,  le  monstre  de  Phèdre, 
ou  bien  encore  le  poignard  du  sultan  dans  Bajazet ,  leçon 
tragique  en  beaux  verset  aux  allnresdécentes  dont  nous  ne 
faisons  plus  aucune  estime  et  qui  seraient  perdues  pour 
nous  ,  si  ce  n'était  pas  un  des  apanages  du  talent  de  se 
transformer  en  même  temps  que  les  passions. 

Lisez  l'histoire  dte  Louise.  Son  histoire  est  la  même  que 
l'histoire  de  toutes  ces  malheureuses  et  adorables  prin- 
cesses du  théâtre  ;  seulement  l'héroïne  est  desceiulue  de 
cinq  ou  six  degrés;  elle  s'est  mise  a  notre  niveau ,  elle  est 
devenue  citoyenne  et  bourgeoise;  elle  s'est  échevelée  pour 
nous  plaire  et  nous  convaincre  ;  elle  s'est  dépouillée  de  sa 
couronne  de  papier  doré ,  de  .son  manteau  d'écarlate  ,  de 
ses  perles  fausses  ,  de  son  fard,  de  son  cothurne  ,  de  tout 
son  attirail  dramatique  fané,  usé,  perdu,  souillé.  Voyez- 
la  comme  elle  s'est  faite  simple  ,  et  boiuie  ,  et  douce  ,  et 
humble  et  vraie.  Roxane  s'appelle  Louise  ,  Monime  s'ap- 
pelle Louise  ,  Phèdre  s'appelle  Louise  ,  tout  le  monde 
tragique  s'appelle  Lou'se.  Toutes  ces  histoires  guindées, 
réunies  en  une  seule  qui  pleure  et  qui  souffre,  ont  pris 
la  robe  de  bure,  le  tablier  noir,  le  décent  escarpin,  le  bas 
de  coton  blanc  et  la  simple  cornette  du  malin  ;  seulement 
Louise  a  gardé  cette  furieuse  passion  que  linnocencc  re- 
tient souvent  pour  lesméchansdont  je  vous  parlais  tout  a 
l'heure.  Bajazet  aussi ,  et  Oreste,  et  lous  les  antres,  chau. 
gent  de  nom  et  d'état.  Dans  l'histoire  de  Loni.se  il  n'y  a 
plus  de  prince  dans  le  monde  jias  plus  que  sur  le  théâtre. 
Plus  de  prince  ,  plus  de  roi  ,  plus  de  nobles,  plus  rien 
que  de  simples  bourgeois  ;  Philippe  le  bon  sujet ,  Nes- 
tor le  méchant  sujet  ;  celui-ci  doux  ,  c^dme  et  rangé , 
et  bien  rais,  qui  ne  va  jamais  a  l'infâme  usure  des  mont- 
de-piété  ,  actif,  sobre  et  honnête,  faisant  des  économies 
pour  ses  vieux  jours ,  amoureux  de  Louise  en  hoiinèlc 
homme,  implorant  la  main  de  Louise,  la  pauvre  et  hon- 
nête fille,  et  résolu  a  faire  sou  bonheur.  Philipp*  est  le 
type  perdu  de  nos  jeunes  premiers  de  théâtre,  de  nos 
amans  malheureux,  de  ceux  qui  pleurent ,  qui  soupirent, 
qui  se  frappent  le  front ,  qui  se  lamentent  et  qui  .sont  des 
héros  ,  et  tout  cela  très-vaiuemcnt  sans  même  s'attirer  un 
regard  de  l'objet  si  ardemment  idolâtré. 

Nestor,  tout  an  rebours,  Nestor  emporté,  violent,  rail- 
leur, ivi-ogne,  mauvais  sujet  déclaré,  bel  hoiume  ,  era- 

24 


UG 


L'ARTISTE. 


pi'unteur,  amuseur,  peu  amoureux!  celui-ra  n'a  qu'a 
paraître ,  il  n'a  qu'a  se  montrer.  Prends  garde  a  toi , 
pauvre  Louise  !  Vous  voyez  tout  de  suite  la  passion  tra- 
gique qui  recommence ,  aussi  vraie  mais  plus  emportée  , 
plus  neuve ,  plus  ornée  que  dans  vos  belles  grandes  tra- 
gédies !  Louise,  a  la  première  vue,  aime  Nestor  le  mau- 
vais sujet;  Roxane  oublie  tout  pour  Bajazet.  Mais ,  moins 
cruel  que  Bajazet  et  pourtant  plus  vrai  mille  fois ,  notre 
héros  bourgeois  se  laisse  aimer  par  son  humble  sultane. 
Bien  plus,  il  l'aime  autant  qu'il  peut  l'aimer ,  moins  que 
l'estaminet ,  le  vin  blanc  et  le  tabac.  O  quel  drame  !  alors, 
quel  drame  Iquellepassion  entre  ces  deux  frêles  créatures! 
: — •Viens  mon  amant  en  casquette  et  en  tablier!  — Viens 
ma  maîtresse  si  timorée ,  si  douce  !  Pendant  ce  temps  , 
Philippe,  c'est-k-dire  la  passion  innocente,  timide,  hon- 
nête ,  Philippe  se  désole ,  il  pleure ,  il  est  derrière  la  cou- 
lisse a  attendre,  il  est  là  derrière  celte  coulisse  occupé  'a 
se  draper,  a  arranger  son  manteau,  a  regarder  si  son  co- 
thurne va  bien!  Vraiment,  vraiment,  nous  sommes  bien 
heureux  que  le  drame  bourgeois  se  soit  rencontré  pour 
nous  dédoubler  la  tragédie  antique.  Nous  sommes  bien 
heureux  que  Louise  soit  venue  après  tant  de  grandes  prin- 
cesses nous  expliquer  ces  travers  du  cœur?  Nous  sommes 
bien  heureux  que  l'art  bourgeois  se  soit  emparé  de  cet  art 
de  grand  seigneur  ;  bienheureux ,  vraiment,  car  sans  cela 
que  voulez-vous  que  fit  la  peinture  avec  ces  passions  de 
vingt  coudées?  De  grands  tableaux  d'histoire  ,  n'est-ce 
pas,  des  héros  en  bras  nus  et  aux  jambes  nues?  ne  lais- 
saut  rien  a  faire  au  crayon  qui  jette  en  passant  des  formes 
indécises,  rien  a  faite  au  prosateur  qui  jette,  sa  pensée  çà 
et  là  ,  au  hazard  et  comme  elle  vient! 

Sur  cette  union  du  vieux  drame ,  le  drame  grand  sei- 
gneur et  le  drame  bourgeois ,  il  y  aurait  grandement  a 
dire.  Les  doctrines  dramatiques  de  Diderot  n'ont  pas  eu 
d'autre  fondement.  Suivons  toujours  l'histoire  de  Louise, 
c'est-a-dire  l'histoire  de  notre  drame.  Voyez  l'avantage 
du  drame  bourgeois  sur  tons  les  autres  !  Les  autres  se  ter- 
minent tous  par  le  poison  ou  le  poignard.  Poignard  et 
poison  vulgaire,  et  facile  moyen  d'en  linir  avec  ces  mal- 
heurs usés.  Dans  notre  drame  bourgeois  Louise  meurt  bien 
plus  horriblement  que  cela.  C'est  la  douleur  qui  la  tue. 
Rien  que  la  douleur.  C'est  le  cœur  qui  se  gonfle  et  qui 
éclate  k  force  de  chagrin.  Elle  meurt,  "a  son  cinquième 
acte;  elle  meurt  !  Pu's  voila  le  pauvre  Philippe  qui  sort  de 
sa  cachette  et  qui  baise  les  pieds  de  celle  qu'il  aime  en- 
core. Voila  le  père  qui  revient  a  ce  cadavre  et  qui  reste 
immobile  !  Voilà  enfin  notre  cruel  type  de  scélérat  aimé , 
qui  revient  de  quelque  orgie ,  et  qui ,  a  la  lueur  terne  du 
matin  ,  aperçoit  motte  et  blanche  cette  pauvre  femme  par 
laquelle  s'est  laissé  aimer!  Ici  je  ne  doute  pas  que  notre 
drame  n'ait  la  supériorité  sur  tous  les  drames ,  notre  pas- 


^ 


sion  sur  toutes  les  passions  de  la  même  famille ,  sur  tous 
les  héros  du  même  genre  !  Jugez  de  cela  par  vous  même! 
Ne  préférez-vous  pas  cette  douleur  muette  ,  ce  pauvre  lit, 
a  tout  l'appareil  du  cinquième  acte  ,  a  ce  sang  acheté  a  la 
boucherie ,  a  ces  contorsions  sur  des  tapis  tragiques ,  à 
cette  période  de  la  fin  que  l'acteur  en  mourant  jette  au 
parterre  au  milieu  d'un  hoquet  interrompu  par  des  ap- 
plaudissemens  payés? 

ScHELEGEL. 


LA  PETITE  CHAMBRE 


]:.'hotz:l  de  i.yons. 

—  Vrai  Dieu  !  voici  une  belle  soirée  !  —  Voyez  comme 
les  rayons  de  la  lune  dorment  doucement  dans  ce  léger 
brouillard  de  novembre  qui  s'étend  ainsi  qu'un  manteau 
de  vapeurs  sur  les  toits  fumeux  de  la  rue  de  La  Harpe.' — 
Qu'il  est  doux  et  calme  l'aspect  de  ces  longues  zones 
d'ombre  et  de  clarté  bleuâtre  qui  tombent  du  'haut  des 
maisons  jusqu'au  milieu  de  la  rue ,  auprès  du  ruisseau  qui 
scintille  par  intervalle  comme  un  ruban  d'argent.  — Tout 
est  paisible  et  silencieux  ;  l'air  est  frais  sans  être  froid.  — 
Vrai  Dieu  !  voici  une  belle  soirée  ! 

—  Tenez.  — Voyez-vous  cette  petite  fenêtre?  —  La- 
bas  tout  en  haut  de  ce  grand  mur  noir?...  Comme  elle 
brille  loin  au  milieu  de  cette  vapeur  sombre  et  bleue  !  on 
dirait  un  œil  rouge  et  enflammé  qui  inspecte  les  environs. 

—  Eh  bien  !  tous  les  jours  cette  lumière  est  la  première 
à  s'allumer  et  la  dernière  a  s'éteindre.  —  C'est  singulier  ! 

—  Depuis  trente  ans  ame  qui  vive  n'avait  mis  les  pied? 
dans  celte  partie  de  l'hôtel  de  Lyons,  et,  depuis  quinze 
jours,  lu  petite  fenêtre  reluit  comme  un  soupirail  d'enfer  ! 

—  Depuis  quinze  jours?...  Sainte  Vierge  i  c'était  la  nuit 
de  la  Toussaint  au  jour  des  Morts  !  — 

—  Mais  n'est-ce  pas  la  que  demeure  ce  vieux  seigneur, 
mcssire  Paul  de  Lyons  avec  son  fils  ,  un  jeune  et  joli  da- 
moiseau ,  ayant  toujours  beaux  écus  en  main  pour  les  bons 
boutiquiers  de  la  rue  de  La  Harpe,  belles  paroles  en  bou- 
che pour  leurs  filles  ?  —  Par  Dieu  !  il  n'est  malaisé  de  de- 
viner quel  gentil  oiseau  messire  Jehan  a  renfermé  dans 
cette  petite  cage! 

Ah  !  il  n'oserait  !  Ce  vieux  seigneur  est  si  sévère  !  —  Et 
puis,  il  en  trouve  assez  au-dehors. 

—  C'est  donc  son  père  '  Que  peut-il  mettre  dans  cette 
chambre? 

Il  y  fait  de  l'or  !..  —  Eh!  non.  —  Il  y  a  caché  quel- 


i 


L'ARTISTE. 


HT 


que  ennemi  de  sa  majesté  le  roi  !  c'est  un  homme  si  fier  et 
si  rude  que  mcssire  Paul  de  Lyous  !... — Oui,  mais....  la 
nuit  de  vendredi,  entre  la  Toussaint  et  les  Morts  !  Si  c'é- 
tait xni  sorcier  que  niessire  Paul  de  Lyons  !... 

Ventre  saint  Quciiet  !  qu'y  a  - 1  -  il  dans  cette  petite 
chambre? 

Et  tous  les  soirs  en  se  couchant,  chaque  bonne  femme 
du  quartier  jetait  lui  coup  d'œil  vers  la  petite  fenêtre.  — 
inic  brille  encore!  c'est  singulier!  Que  peut-il  y  avoir 
dans  cette  petite  chambre  ? 

Kt  le  bruit  grossit,  ee  répand  ;  chacun  se  dith  l'oreille  ; 
messire  Paul  de  Lyons  est  un  sorcier  !  Car,  que  fait-il  le 
soir  en  sa  petite  chambre?..  —  Faites  attention!  La  nuit 
(le  la  Toussaint  aux  Trépassés  !  —  Vrai  Dieu  !  il  serait 
bien  possible  que  niessire  Paul  de  Lyons  fût  un  sorcier! 

Voyons  un  peu  ce  qu'il  fait  dans  son  hôtel  ! 

—  C'est  une  belle  salle  que  la  grande  salle  de  l'hôtel  de 
Lyons  !  Du  milieu  des  soliveaux  du  plafond  délicatement 
sculpté  pend  une  riche  lampe  d'argent.  Devant  la  haute 
cheminée  est  placé  un  grand  fauteuil  travaillé  à  jour,  et 
sur  ce  fauteuil ,  messire  Paul  de  Lyons.  C'est  un  homme 
déjà  sur  l'âge ,  grand  ;  inie  longue  barbe  grise  qui  flotte  sur 
les  anneaux  de  sa  massive  chaîne  d'or  -,  d'épais  sourcils 
gris  sur  ses  yeux  noirs  et  percans  ;  un  large  front,  un  air 
calme,  plein  de  dignité,  ses  deux  jambes  sont  étendues 
sur  les  deux  hauts  lévriers  qui  servent  de  chenets.  —  Il 
se  chauffe. 

Un  jeune  homme  a  la  taille  élancée  et  svehe,  richement 
vêtu ,  est  debout  a  quelque  distaiice  demère  le  fauteuil , 
roulant  le  bord  de  sa  toque  entre  ses  doigts. 

—  Jehan ,  dit  le  père  rompant  le  silence.  Comptons  un 
peu.  —  Puis,  il  continua  écartant  les  doigts  de  sa  main 
gauche,  et  les  parcoiu-ant  successivement  de  l'index  de 
la  main  droite.  —  Vers  la  mi-septembre  ,  20  nobles  d'or. 
—  A  peu  près  autant  au  commencement  d'octobre.  — 
Huit  ou  dix  jours  après ,  vous  jugeâtes  a  propos  un  soir  de 
me  vider  la  bourse  et  de  vous  emparer  des  5  ou  6  angelots 
d'or  qui  s'y  trouvaient...  —  Le 29  octobre  500  livres;  il 
y  a  seulement  de  cela  dix-sept  jours.  —  Total  500  livres 
tournois.  —  Croyez-vous  qu'il  n'y  aurait  pas  la  de  quoi 
défrayer  luie  honnête  maison  pendant  trois  mois? 

A  cela  le  damoiseau  ne  répondait  pas  grand'chose. 

—  Faites  attention ,  mon  père ,  que  les  500  livres  ont 
été  dépensés  dans  le  ^oyage  que  vous  m'avez  ordonné 
vous-même. 

—  Très-bien.  —  Vous  êtes  parti  malgré  vous  a  ce  que 
je  vois;  et  c'était  une  indemnité  pour  votre  complaisance 
que  ces  trois  cents  livres  !  Elle  est  à  un  haut  prix  votre 


complaisance!  —  Et  alors,  puisque  je  payait  votre  vojage, 
pourquoi  l'avcz-vous  fait  si  court? 

Parce  que  je  n'avais  pas  de  quoi  le  faire  plus  long ,  mon 
père. 

—  Ecoutez  ,  Jehan.  Quand  comptez-vous  cesser  une 
pareille  conduite?  petit  a  petit  toute  ma  famille  s'en  est 
allée...  Encore  mon  dernier  frère,  il  y  a  huit  mois.  — 
Pour  perpétuer  notre  nom,  il  faut  vous  marier;  et  com- 
ment vous  marier  avec  une  pareille  conduite?  C'est  im- 
possible, Jehan,  c'est  impossible.  Quelle  est  la  demoiselle 
bien  née  qui  ne  rougirait  à  votre  nom?  Quelle  est  celle 
qui  pourrait  avoir  accointance  avec  vous  pcndantun  jour 
sansêlre  compromise... 

—  Grand  mercy ,  père.  Je  ne  me  croyais  pas  encore  si 
redoutable. 

— •  Trêve  de  vos  impertinences.  —  Quand  partez-vous, 
Jehan  ? 

—  Quand  vous  m'aurez  donnévotre  bourse,  mon  père, 
répondit  brusquement  le  jouvenceau  d'un  air  jovial. 

Malgré  sa  sévérité  messire  Paul  de  Lyons  sourit. 

—  Tenez  Malandrin ,  lui  dit-il ,  et  il  lui  jeta  sa  bourse. 

—  Le  cadeau  fait  digérer  le  compliment,  dit  le  jou- 
venceau en  la  vidant  dans  la  sienne. 

n  tint  parole  et  sortit. 

Messire  Paul  de  Lyons  resta  un  instant  a  regarder  le 
feu  et  h  se  chauffer  paisiblement.  Puis  il  jeta  un  coup- 
d'œnil  vers  la  porte  par  oii  Jehan  s'en  était  allé...  autour 
de  la  salle...  —  Il  prit  une  petite  lampe  accrochée  au  man- 
teau de  la  cheminée  et  partit. 

Or,  quelques  nùnutes  après  ou  entendit  cj-ier  les  mar- 
ches du  vieil  escalier  qui  conduisait  a  la  petite  fenêtre. 

Les  vieilles  femmes  remarquèrent  ce  soir  que  la  lumièn' 
se  détachait  plus  vivement  sur  le  ciel  bleu...  Elles  virent 
passer  et  repasser  une  ombre. . . 

Qu'y  avait -il  dans  cette  petite  chambre  ?.. 


K  Le  temps  sera  beau,  je  crois?  disait  nonchalam- 
ment messire  Jehan  tirant  ses  chausses  au  pied  de  son  lit, 
devant  le  feu  brillant  de  son  âtre.  —  Je  crois  que  je  vais 
m'amuser  bellement  aujourd'hui  !..  »  Et  le  tricot  de  soii' 
se  déroulait  lentement  autour  de  la  jolie  jambe  du  damoi- 
seau. Il  interrompait  même  ce  labeur  de  temps  a  autre 
pour  donner  nu  coup  d'œil  à  sa  boursette  qui ,  plus  arron- 
die qu'a  l'ordinaire ,  reposait  sur  le  coin  de  la  table.  — 
Je  m'anniscrai  bellement  aujourd'hui ,  répétait-il ,  et  un 
sourire  caressait  ses  lèvres  roses. 


ns 


L'ARTISTE. 


La  toilette  se  faisait  longue ,  et  un  jeune  et  pimpant 
damoiseau  tombant  en  la  chambre  ne  vint  pas  la  rendre 
plus  courte. 

Vrai  Dieu  !  c'était  plaisir  de  les  entendre  babiller  et  se 
gaudiren  riant. 

L'ami  ne  fut  lent  h  apercevoir  la  bourse.  —  Ah  !  !  !.. 
Ce  fut  un  cri  d'admiration. 

—  Ventre  saint  Quenet  !  et  qu'en  vas-tu  faire ,  notre 
ami  Jehan?  Tu  Dieu  !  nous  allons  nous  bien  ébattre  cette 
huitaine  !  Et  d'où  te  vient  cette  bonne  aubaine  ? 

—  Par  Dieu  !  et  le  père  donc!  dit  Jehan  en  riant  aux 
éclats. 

—  Par  Saint-Ferréol ,  c'est  un  joli  petit  homme  de 
père!  Vertus  d'Ahan,  que  de  morale  il  t'a  fallu  avaler 
pour  arriver  à  cette  agréable  conclusion  ,  que  je  voudrais 
toujours  ouir  :  Tenez  ,  et  cela  sera  le  dernier  !  —  Mais  si 
ces  jolies  pièces  allaient  se  changer  en  feuilles  de  chêne? 

—  Feuilles  de  chêne!.,  et  pourquoi? 

—  Par  Dieu  !  ton  père  ,  c'est  un  sorcier,  Jehan,  c'est 
un  sorcier. 

—  Comment. 

—  Oui ,  Mortmahon  !  c'est  un  sorcier,  il  va  au  sabat  ; 
on  le  voit  s'élancer  du  haut  de  la  cheminée  au  bout  d'un 
manche  k  balai  avec  feu  et  fumée  !.. 

—  Qu'est-ce  a  dire,  messire  Claude  de  Canteplure, 
dit  Jehan  eu  se  levant. 

—  Ventre  saint  Quenet  !  et  il  se  fâche  encore  !  qui  se 
sent  morveux  se  mouche ,  notre  ami  cher. 

—  Expliquons-nous,  messire  Claude,  dit  Jehan  avec 
sang-froid.  Il  me  semble  que  vous  poussez  la  plaisanterie 
un  peu  loin.  Où  avez-vous  pris  ce  mauvais  conte  dont 
vous  nous  rebattez  les  oreilles  ? 

—  Ma  foi,  noire  ami  cher,  je  l'ai  pris  dans  la  rue, 
dans  la  bouche  des  gueux  et  des  mauvais  garçons  du  quar- 
tier, messire  Jehan  —  Et  en  ami,  je  venais  t'en  avertir. 

—  Mais  encore!... 

—  Eh  bien,  sang-dieu,  c'est  mon  page! — Tu  vas 
voir. 

Et  prenant  le  sifflet  d'argent  qui  pendait  k  sa  ceinture, 
il  siffla.  —  Le  page  fut  d'un  bond  léger  auprès  de  son 
maître. 

C'était  un  jouvenceau  presque  enfant ,  mince,  rose,  ma- 
lin ,  qui  vous  regardait  en  face  avec  ses  deux  grands  yeux 
noirs. 

—  Page  mon  mignon ,  écoute ,  dit  messire  Jehan  je- 
tant un  angelot  sur  la  table,  ceci  est  pour  loi  si  tu  dis  la 
vérité  ;  —  et  les  étrivières  si  tu  mens. 


—  Accordé,  dit  messire  Claude. 

—  En  ce  cas,  dit  Jehan.  — Quel  est  ce  conte  de  sor- 
cier que  l'on  fait  sur  l'hôtel  ! 

Le  page  partit  d'un  grand  éclat  de  rire,  et  regarda  fixe- 
ment Jehan. 

—  Pardieu ,  messire ,  c'est  une  drôle  d'histoire ,  que  le 
grand  Guyl  disait  la  dernière  vêprée,  au  cabaret  de  la 
Gervaise,  et  que  j'ai  racontée  a  messire  Claude  pour  le 
faire  rire  a  son  coucher. 

—  Et  que  disait  le  grand  Guyl ,  puisque  grand  Guyl 
il  y  a. 

— Il  disait,  reprit  le  page,  s'efforçant  de  ne  pas  rire, 
que  de  la  rue  des  Cordeliers  on  pouvait  aviser  messire 
Paul  de  Lyons  exorcisant  le  diable  par  la  petite  fenêtre 
de  son  laboratoire.  —  Et  j'ai  eu  envie!...  que  messire 
Jehan  me  le  pardonne,  j'ai  eu  envie  de  voir  la  figure 
d'un  sorcier. 

—  Et  j'ai  vu  la  petite  fenêtre  de  la  tourelle,  la,  où 
personne  n'habite  depuis  ma  naissance ,  reluisante  comme 
un  soleil! 

—  Plaisanterie  !  interrompit  Jehan ,  et  du  geste  il  ren- 
voya le  page. 

Mais  le  soir^  une  figure  svelte  et  gracieuse,  envelop- 
pée d'une  cape  richement  brodée,  était  assise  sur  une 
borne  de  la  rue  des  Cordeliers,  regardant  la  petite 
fenêtre.  —  Le  ciel  était  bleu;  et  l'ombre  vaporeuse  des- 
cendait sur  la  masse  grisâtre  de  l'hôtel  de  Lyons/  —  Tout 
a  coup...  comme  d'un  éclat  phosphorique...  la  petite  fe- 
nêtre s'allume  et  brille  sur  le  ciel...  —  Le  jouvencel 
tressaillit;  sa  tête  se  baissa  sur  sa  poitrine  ;  et  à  cet  œil 
brillant  et  malin ,  a  ce  profil  régulier  que  dessine  le  pre- 
mier ravon  de  la  lune ,  vous  auriez  reconnu  messire  Je- 
han. —  Use  leva  et  rentra  furtivement  dans  l'hôtel. 

—  C'est  singulier!  qu'y  a-t-il  donc  dans  cette  petite 
chambre? Savez-vous  qui  pourra  me  l'apprendre? 

Or ,  le  père  et  le  fils  étaient  assis  k  côté  l'un  de 
l'autre ,  devant  la  vaste  cheminée  de  la  grande  salle. 

Messire  Paul  se  tourna ,  et  jetant  a  son  fils  un  regard 
ironique  : 

—  Eh  bien,  Jehan  ;  vous  êtes  céans  cette  vêprée  !  Vrai- 
Dieu  cela  est  extraordinaire!  Qui  donc  me  procure  le 
plaisir  de  votre  compagnie? 

—  Ma  foi,  père,  je  commence  k  m'apercevoir  que 
vous  avez  raison 

—  Très-flatteur  ! 

—  Tous  ces  plaisirs  nie  laissent  vide ,  — et  je  m'ennuie  ; 
—  aussi  je  leur  dis  adieu  pour  quelque  temps.  Je  veux  me 
livrer  b  l'élude. 


L'ARTISTE. 


UO 


Messire  Paul  de  Lyons  se  souleva  sur  son  fauteuil ,  et 
regarda  fixement  le  damoiseau. 

—  Quel  mauvais  tour  méditez-vous  aujourd'hui ,  Je- 
han, lui  demanda-t-il  avec  sang-froid? 

—  Moi!  mon  Dieu  ,  mon  pèie,  aucun  !  répartit  Jehan 
simplement.  Je  veux  sérieusement  me  livrer  a  l'étude  ;  et 
pour  vous  le  prouver,  je  vous  demanderai  un  petit  local 
dans  un  recoin  bien  tranquille  de  l'hôtel,  où  je  pourrai 
lire  et  méditer  en  paix. 

Messire  Paul  de  Lyons  lança  à  son  fils  un  regard  per- 
çant sous  ses  épais  sourcils  gris. 

—  Votre  appartement  est  assez  vaste;  Jehan,  répondit- 
il  après  un  instant  de  silence.  —  D'ailleurs  vous  avez  la 
bibliothèque. 

—  Je  crois,  cependant,  mon  père 

—  Je  vous  dis  que  votre  appartement  suffit  a  vos  grands 
projets  d'étude,  reprit  sèchement  messire  Paul. 

—  Oui ,  sang-dieu  !  répartit  Jehan  lestement ,  d'au- 
tant plus  qu'ils  pourraient  n'être  pas  de  longue  durée.  Et 
ventre  saint  Quenet,  il  faut  s'amuser  taut  qu'on  est  jeune. 
Encore  un  an ,  et  puis  nous  verrons  ! 

■ —  Jehan ,  je  ne  vous  ferai  pcs  inutilement  de  la  mo- 
rale ,  je  ne  vous  dirai  qu'un  mot.  C'est  que  dans  un  an 
vous  serez  majeur. 

—  Moi,  mon  père  !  Je  veux  toujours  être  sous  votre 
tutelle  jusqu'à  mon  mariage. 

—  Jehan ,  vous  ne  vous  marierez  de  mon  consente- 
ment qu'en  changeant  entièrement  de  conduite.  Amen- 
dez-vous ,  et  alors  je  verrai. 

—  Est-ce  que  vous  avez  une  demoiselle  en  vue  pour 
moi ,  père  ! 

Messire  Paul  de  Lyons  ne  répondit  rien. 

—  En  attendant  mon  futur  niariage ,  reprit  Jehan  avec 
une  joviale  insouciance,  un  de  mes  amis  est  venu  me  de- 
mander une  petite  chambre  pour  se  loger  un  jour  ou  deux. 
N'y  en  aurait-il  pas  dans  l'hôtel  ? 

—  Il  n'y  a  rien  dans  l'hôtel  pour  vos  amis ,  interrom- 
pit messire  Paul  brusquement.  11  faudrait  tout  un  palais 
pour  en  loger  un  seul  avec  ses  pages  ,  ses  chiens  et  ses 
chevaux. 

—  Mais ,  mon  père 

—  Vous  pouvez  lui  dire  qu'il  aille  chercher  forttme 
ailleurs. 

Jehan  secoua  la  tête  et  se  pencha  en  sifBotant  sur  son 
fauteuil. 

En  sortant  du  salon  il  alla  se  mettre  en  sentinelle  sur 


l'escalier  qui  conduisait  a  la  petite  chambre.  —  Mais  las! 
il  y  resta  bien  deux  grandes  heures  a  respirer  le  vent  de 

novemijre et  personne  ne  parut ,  ni  messire  Paul  de 

Lyons,  ni  même  le  diable H  rentra,  en  maugréant, 

dans  sa  chambre. 

Et  cependant  les  voisins  voyaient  toujours  la  petite 
fenêtre  comme  un  œil  rouge  et  brillant  sur  le  haut  mur 
noir. 

—  Vertu  d'Ahan  !  —  Qu'y  a-t-il  dans  cette  i)etite 
chambre  ? 

Ah  !  messire  Jehan  aurait  bien  donné  les  nobles  et  les 
saints  d'or  de  sa  bourse  à  qui  le  lui  aurait  appris! 

—  Je  le  saurai  demain  ,  dit-il  en  se  couchant. 

I,e  lendemain  ,  messire  Jean  s'esquive  après  le  repas  et 
court  vers  la  petite  chambre.  Il  monte  rapidement  l'esca- 
lier délabré.  — Tout  est  vieux  el  humide.  —  Une  vieille 
porte.  —  Dans  un  coin  une  espèce  de  vieux  galetas  rempli 
devieux  meubles  moisis,  de  vieilles  planches  rompues.  — 

Il  donne  un  coup   de   coude  dans   la  porte —  Elle 

sonne  creux  comme  un  tonneau  défoncé 

—  Ah!  bah!  c'est  vieux!  cela  ne  tient  il  rien!  mur- 
mura Jehan,  et  il  allonge  un  grand  coup  de  pied..  — 
Tout  retentit  'a  l'intérieur,  et  dans  le  galetas,  et  sur  l'es- 
calier.. —  Tintamare  infernal!  —  La  porte  tint  bon. 

Le  jouvencel  étonné  la  parcourt  des  yeux ,  l'ébranlé 
avec  les  mains.  —  11  aperçoit  des  clous  neufs..  —  Ah! 
ah  !  dit-il ,  nous  allons  éjnouver  celte  bonne  serrure.  — 
Un  second  coup  de  pied 

—  Hein!!! 

Il  se  retourna...  Sainte  Vierge!  c'était  son  père!  l'air 
calme,  mais  surpris. 

Ah  !  le  damoisel  était  grandement  déconfit. 

—  Eh  bien  !  Jehan,  que  faites- vous?  —  Qu'êtes- vous 
venu  faire  ici?... 

— •  Ma  foi,  mon  père,  reprit  Jehan  avec  malice,  je  ne 
m'attendais  pas  a  vous  y  rencontrer. 

—  Vous  vouliez  entrer,  Jehan?  répondit  le  père  avec 
calme.  Que  ne  le  disiez-vous?  Venez ,  Jehan  ,  voici  com- 
ment la  porte  s'ouvre. 

Et,  tirant  une  clef  de  sa  ceinture,  il  tourna  un  double 
tour.  —  La  porte  s'ouvrit. 

Jehan  se  rangea  contre  le  mur  pour  laisser  entrer  son 
père  qui  passa  devant...  —  Mais  au  moment  où  il  allait 
le  suivre,  la  porte  se  referma  brusquement  et  faillit  à  lui 
frapper  la  figure. 

—  Mortmahom  !!!,.. 
Ah!  le  jouvencel  était  furieux.  —  11  resta  un 


sso 


L'ARTISTE. 


tout  mamiiteux.  —  Puis  redescendit  rapidement  l'esca- 
lier, tempêtant,  maugréant,  jurant  a  chaque  marche. 

—  Ventre-Dieu  !  qu'y  at-il  dans  cette  chambre? 

Mais  il  y  avait  des  clous  neufs  a  cette  porte  !  —  Or  , 
celui  qui  les  avait  fait  mettre  devait  être  dans  la  confi- 
dence. Il  s'adressa  donc  au  vieil  intendant. 

—  Oui .  —  Il  est  vrai.  —  Avant  le  départ  de  monsieur 
pour  sa  terre.  —  Monsieur  aurait  pu  le  savoir  ;  —  mais 
monsieur  est  jeune  et  ne  s'occupe  pas  de  cela.  —  C'était 
quelques  jours  avant  le  départ  de  monsieur.  —  Monsieur 
votre  père  m'a  donné  l'ordre  d'apprêter  ce  petit  local  ;  — 
Cela  s'est  fait  sans  bruit  et  secrètement ,  mais  cela  a  été 
richement  arrangé  ;  ah  !  cela  est  vrai  !. . 

—  Et  qui  habite  maintenant  cette  chambre  ? 

—  O  mon  Dieu  !  je  ne  sais  même  pas  si  elle  est  habi- 
tée.—  Si  messire  Jehan  l'ignore,  comment  le  saurais-je? 
1 —  Vous  pouvez  le  demandera  monsieur  votre  père.  Oh  ! 
pour  lui  ,  il  doit  le  savoir. 

—  Mais  c'est  à  vous  que  je  le  demande ,  interrompit 
brusquement  Jehan. 

—  A  moi  !  Oh  mon  Dieu  !  je  n'en  sais  rien ,  rien  du 
tout. 

Jehan  tourna  sur  le  talon  et  sortit. 

Le  reste  de  la  matinée ,  messire  Jehan  fut  absent ,  il 
dînait  en  ville  ;  —  ou  plutôt  dans  le  petit  galetas  à  la 
porte  de  la  petite  chambre. 

Certes,  ce  n'était  pas  une  station  agréable  pour  l'élé- 
gant damoiseau.  — Une  odeur  de  moisi  et  de  poussière 
dans  ce  galetas.  —  Puis  le  vent  de  novembre  qui  se  faisait 
bellement  sentir...  Messire  Jehan  frappait  des  pieds,  et 
soufflait  dans  ses  mains.  — Enfin  il  ouit  monter  pesam- 
ment dans  le  petit  escalier...  «  Ventre  -Dieu!  si  c'était 
messire  Paul  !  »  Jehan  se  serre  contre  le  mur,  se  fait  pelit. 

Ah!  c'est  le  vieil  Anselme,  l'intendant.  Il  porte  un 
panier  bien  couvert.  Il  le  pose  à  teire,  puis  il  reprend 
haleine...  —  Il  cherche,  tire  lentement  une  clef,  souffle 
dedans ,  la  frappe  "a  plusieurs  reprises  contre  la  rampe  en 
fer  et  ouvre.  ■ —  Au  moment  où  il  se  baisse  pour  reprendre 
le  panier  et  qu'il  se  relève...  Ah  !..  Messire  Jeiian  était 
passé  devant  lui  >  et  soulevait  déjà  la  tapisserie  delà  porte 
intérieure... 

Le  bonhomme  leva  les  mains  au-dessus  de  sa  tête  aussi 
haut  que  ses  bias  pouvaient  s'étendre  ,  —  et  descendit 
précipitamment  l'escalier. 

La  porte  était  ouverte  et  Jehan  dans  la  chambre — 

mais  il  n'y  avait  personne. 

C'était  une  jolie  chambrette ,  élégamment  décorée.  — 
Une  riche  tenture,  —  un  lit  aux  rideaux  moirés  ,  —  un 


prie-dieu  auprès  du  bon  feu  de  l'àlre,  —  une  table  et  des 
cscabelles  bellement  sculptés  ,  —  une  lampe  d'argent 
aux  soliveaux  ,  —  un  air  d'aisance  et  de  richesse  dans 
cette  petite  chambre  ;  — mais  elle  est  vide 

—  Hein  !  hein  !  toussa  Jehan. 

—  Mon  bon  Anselme!  dit  une  douce  voix  féminine 
sortant  d'une  tapisserie  qui  fermait  sans  doute  un  cabinet 
—  Mettez  tout  cela  sur  la  table  ;  je  viens  tout  a  l'heure. 

—  Ahie!  dit  Jehan  entre  ses  dents.  Je  voudrais  bien 
voir  la  bouche  d'où  sort  cette  petite  voix  si  fraîche  !  — 
Ah  !  monsieur  mon  père  !  nous  verrons  si  cela  sera  pour 
vous  seul  ! 

Mais  le  temps  était  précieux  et  la  tapisserie  ne  bou- 
geait pas. 

—  Damoiselle  !  dit  Jehan  ,  c'est  que  j'ai  une  lettre... 

Le  jouvencel  oubliait  qu'il  n'avait  pas  la  voix  d'An- 
selme. 

—  Qu'est-ce  que  cela  !  dit  la  voix  ;  et  la  tapisserie  s'é- 
carta brusquement. 

Or  parut  ii  l'ouveiture  une  charaiante  figure  blanche 

et  rose  ;  deux  grands  yeux  bleus Ce  fut  l'apparition 

d  un  instant —  Elle  poussa  un  cri,  etle  rideau  tomba 

comme  un  nuage. 

—  Je  suis  sûr  que  c'est  mon  cousin  Jehan  ,  murmura 
la  voix  avec  une  frayeur  enfantine. 

—  En  vérité,  damoiselle^  dit  Jehan  s'avançant  vers  la 
tapisserie,  je  ne  puis  savoir  pourquoi 

—  Oh!  mon  Dieu,  dit  la  jeune  damoiselle  d'un  ton 
plus  effrayé  encore  ,  n'avancez  pas  messire  Jehan  !  J* 
vous  en  prie  et  supplie  ,  allez  vous-en  !  Si  on  savait  ! 

Et  la  jolie  figure  reparaissait  a  l'ouverture  de  la  tapis- 
serie joignant  les  mains. 

—  Par- Dieu ,  ma  jolie  cousine ,  dit  Jehan  en  riant ,  et 
s' élançant  d'un  bond  vers  la  tapisserie,  je  m'en  vais  vous 
faire  voir  si  je  suis  si  effrayant.... 

—  Très-bien ,  Jehan  !  dit  une  voix  forte  a  l'entrée. 

Le  damoiseau  se   retourna  brusquement....   Vent 
saint  Queuel  !  c'était  son  père  ! 

—  Mon  oncle  !  s'écria  la  damoiselle  avec  joie  ;  et  elle 
courut  se  pendre  a  son  bras. 

—  Parbleu  !  mon  père,  murmura  Jehan  en  suivant  de 
l'œil  le  contour  gracieux  de  sa  taille  svelte,  vous  êtes 
arrivé  bien  mal  à  propos  ! 

—  Jehan  !  répète  messire  Paul  d'un  ton  irrité.  —  Je 
vous  ordonne  de  sortir  ! 

Jehan  s'inclina  et.  sortit. 


I| 


L'ARTISTE. 


^ 


ir 


Un  quart  d'heure  après ,  messire  Paul  de  Lyons  faisait 
appeler  Jehan  dans  la  grande  salle. 

Jehan,  lui  dil-il,  je  consens  a  vous  pardonner  ce 
qui  s'est  passé,  mais  a  condition  que  vous  garderez  sur 
:ette  aventure  le  silence  le  plus  absolu. 

—  Je  vous  le  promets ,  père ,  répondit  Jehan. 
— Maintenant,  reprit  nicssire  Paul  de  Lyons,  je  vais 

tout  vous  expliquer.  Mon  pauvre  frère  qui  trépassa  il  y  a 
huit  mois,  laissait  une  fille  élevée  dans  le  couvent  de 
Noyon.  La  règle  l'obligeait  de  sortir  au  comuicncemeut 
de  ce  mois ,  et  la  sœur  de  sa  mère  ne  pouvait  la  recevoir 
de  plusieurs  jours.  Je  dus  donc  m'en  charger  :  mais  avec 
votre  conduite,  Jehan ,  avec  le  renom  que  vous  vous  êtes 
fait  dans  le  monde,  pouvais-je  la  laisser  seule  avec  vous? 

—  Devais-je  de  plus  exposer  cette  jeune  fille  sans  expé- 
rience a  voir  tous  les  jours  un  scélérat  bàli  comme  vous? 

—  Cela  était  impossible.  — Je  pris  le  parti  du  secret, — 
et  je  veux  le  garder  jusqu'au  bout.  Jehan ,  je  vous  défends 
de  chercher  "a  pénétrer  en  mon  absence  en  la  petite 
chambre  de  l'hôtel. 

—  Mais  avec  vous,  mon  père? 

— Je  ne  vous  dis  qu'un  mot,  Jehan.  Voulez-vous 
changer  de  conduite  ? 

On  ne  sait  quelle  fut  la  réponse  du  damoiseau,  mais 
au  bout  de  six  mois,  l'être  mystérieux  de  la  petite  chambre 
était  assis  en  la  grande  salle  entre  son  père  et  son  époux . 

Jules  Tonin. 


:Hj)frfu  îrce  |)ubUfatiojt0. 


TALES  OF  MY  LAÎÎDLORD, 

FOL'IVTH    A>'D    LAST   SESinS. 

CASTLE    DANGEROUS. 

(CosTïS  DE  MOs  Ilôrr. ,  4°  cl  dernière  série.  LeCiiatfac  niiiiLLKUX  '.) 

Lorsque  j'.ii  vu  celte  ((tiatrième  série  des  Contes  de  mon 
Hôte  annoncée  comme  l.i  dernière,  je  n'ai  pas  voulu  prendre  au 
sérieux  une  nouvelle  qui  devait  répandre  le  deuil  parmi  les 
nombreux  admirateurs  de  sir  Waltcr  Scott.  Mais  ce  que  je  pre- 
nais pour  une  ruse  do  libraire  n'est  jiourtant  que  l'exacte  vé- 
rité. Waltcr  Scott  a  vieilli  comme  tout  le  monde,  pendant  qu'il 
écrivait  ses  pages  délicieuses  où  l'art  du  romancier  sut  embellir 


'  Un  vol.  in-S",  conlcriant  aussi  lîobiut  of  Parts.  Prix  :  j  fr.  Paris, 
Baudry,  rue  du  Coq-Saint-Honorc. 


de  tant  de  charmes  la  science  de  l'antiquaire.  11  a  vieilli  l  Mais 
qu'on  ne  s'y  trompe  pas  :  cette  imagination  puissante  et  variée, 
cette  érudition  profonde  ,  ce  goût  délicat,  cette  sensibilité  ex- 
quise, tout  cela  «st  encore  plein  de  vie;  son  corps  seul  est  use 
par  les  veilles,  et  si  la  Providence  prend  en  pitié  notre  pauvre 
littérature  du  dix-neuvième  siècle,  elle  ne  refusera  pas  à  l'au- 
teur de  IFaverley  la  santé  qu'il  a  l'espoir  de  retrouver  loin  des 
montagnes  de  sa  chère  Ecosse ,  sous  l'influence  d'un  climat  plus 
heureux.  «  Alors  Walter  Scott  viendrait  revoir  ses  ancieas 
»  amis  ,  et  s'il  ne  reprenait  pas  ses  vieilles  habitudes  de  roman- 
»  eicr ,  il  trouverait  au  moins  quelque  autre  genre  de  Uttérature 
»  qui ,  peut-être ,  ne  ferait  pas  dire  au  public  : 

»  Qu'an  vétéraa  a  tort  de  rester  sur  la  icèae.  » 

Tels  sont  les  adieux  qu'au  mois  de  septembre  dernier  l'au- 
teur de  fVaverley,  sur  le  point  de  mettre  à  la  voile,  adressait 
aux  lecteurs  nombreux  qui ,  en  France  comme  en  Angleterre^ 
ont  payé,  par  leur  admiration,  tout  ce  qu'ils  devaient  de  jouis- 
sances à  l'heureuse  fécondité  de  son  talent. 

Je  ne  sais  quelle  serait  la  forme  nouvelle  sous  laquelle  vou- 
drait reparaître  un  des  écrivains  les  plus  populaires  du  dix- 
neuvième  siècle ,  mais  quelque  foi  qu'on  ait  au  nom  de  Waltcr 
Scott,  on  ne  peut  imposer  silence  à  ses  regrets,  lorsqu'on  se 
rappelle  tous  ces  ouvrages ,  qui  furent  si  nombreux  et  si  heti- 
i-euscment  variés,  que,  pendant  long-temps,  la  renommée  incré- 
dule partagea  entre  plusieurs  la  fatigue  et  la  gloire  de  leur  crta- 
tion.  Pourquoi  donc  abandonner  une  raine  si  riche  et  si  bien 
exploitée  ?  N'y  a-t-il  plus  en  Ecosse  quelque  site  pittoresque  a 
décrire ,  quelque  légende  à  raconter  ?  Si  Waltcr  Scott  n'a  pas 
épuise  tous  ces  souvenirs  ,  s'il  lui  reste  encore  à  nous  apprendre 
quelque  chose  de  l'histoire  de  sa  patrie ,  où  trouvera-t-il ,  ail- 
leurs que  dans  le  roman,  une  forme  plus  variée,  plus  complète 
et  plus  dramatique  ?  N'a-t-il  pas  su  y  faire  paraître  le  moyen 
âge  tout  entier ,  depuis  le  serf  sauvage  et  indompté  ,  qu'il  nous 
présente  sous  les  traits  caractéristiques  de  Gurth ,  jusqu'au 
frère  d'armes  de  Philippe-Auguste ,  le  superbe  Richard  Cœur- 
de-Lion?  Les  mœurs,  les  costumes,  les  préjugés,  tout,  jus- 
qu'aux paysages  pittoresques  des  montagnes  de  l'Ecosse ,  n'a-t- 
il  pas  été  mcr\-eillcusemcnt  décrit  dans  ces  romans  délicieux 
qui  ont  le  rare  privilège  d'intéresser  la  jeunesse  et  d'instruire 
l'âge  mûr?  Si  l'on  voulait  apprécier  à  son  juste  mérite  l'influen- 
ce de  ce  talent  remarquable ,  il  ne  suffirait  pas  de  vanter  la 
touche  délicate  et  la  fraîcheur  de  coloris  du  peintre  qui  a  réa- 
lisé tout  ce  que  l'imagination  d'un  artiste  peut  rêver  de  plus 
poétique,  lorsqu'il  a  offert  à  nos  regards  étonnés  les  traits  vifs 
et  spirituels  de  Diaua-Vernon  à  coté  de  la  noble  et  mélancolique 
figure  de  Rcbccca.  Il  faudrait  voir  aussi  dans  ces  tableaux  ani- 
més du  moyen  âge  la  critique  île  nos  froids  historiens ,  qui  s'i- 
maginent avoir  reproduit  les  siècles  passés  quand  ils  ont  minu- 
tieusement enregistré  la  série  chronologique  de  quelques  actes 
officiels.  Peut-être  même  devrait-on  reconnaître  au  romancier 
anglais  un  mérite  plus  grand  encore,  celui  d'avoir  amené  par 
la  paisible  influence  de  la  littérature ,  quelques  relations  d'ami- 
tié entre  deux  peuples  fait  pour  s'estimer  et  que  les  préjugés 
d'une  vieille  antipathie  nationale  divisaient  depuis  plusieurs  sic- 


252 


L'ARTISTE. 


des;  mais  un  paieil  examen  nous  mènerait  presque  à  faire  de 
la  diplomatie  et  nous  ferait  oublier  le  Château  périlleux ,  qui 
est,  pour  nous  ,  d'un  plus  liaut  intérêt. 

On  ne  s'e'tonncra  pas  que  le  dernier  des  Contes  de  mon  hôte 
consacre  un  souvenir  glorieux  pour  la  patrie  de  Waller  Scott. 
C'est  le  tableau  d'une  de  ces  luttes  nationales  qui  réveillait  in- 
cessamment la  rivalité  haineuse  de  l'Ecosse  et  de  l'Angleterre. 
Le  cliâteau  périlleux ,  antique  résidence  de  la  famille  des  Dou- 
glas ,  devint  par  sa  forte  position ,  et  plus  encore  par  l'audace 
des  seigneurs  qui  l'iiabitaient,  le  point  d'attaque  des  rois  d'An- 
gleterre et  le  théâtre  de  plus  d'un  combat  acharné.  La  posses- 
sion du  château  entraînait  la  soumission  de  toutes  les  campa- 
gnes environnantes  dont  les  habitans  /quoique  liés  de  cœur  à  la 
cause  des  Douglas  et  de  l'Ecosse ,  ne  pouvaient  cependant  pro- 
longer une  insurrection  sans  être  appuyés  par  la  garnison  de  ce 
poste  important.  L'époque  choisie  par  l'auteur  est  le  dernier 
mois  de  l'année  i3oG,  c'est-à-dire  le  mois  de  mars;  car  au 
quatorzième  siècle  ,  et  long-temj)s  après ,  le  dimanche  de  Pâques 
a  toujours  été  le  premier  jour  de  l'année.  Alors  le  château  pé- 
rilleux élait  au  pouvoir  d'un  gouverneur  anglais  ,  Sir  John  de 
Walton ,  qui  s'était  engagé  à  le  défendre  pendant  un  an  et  un 
jour  contre  les  efforts  du  jeune  Douglas,  et  qui  au  bout  de  ce 
terme  devait  recevoir  du  roi  d'Angleterre,  en  récompense  de 
son  dévouement ,  la  propriété  du  château  et  de  tous  les  domai- 
nes qui  en  dépendaient. 

Ce  n'était  pas  trop  d'une  promesse  aussi  magnifique  ,  si  l'on 
songe  que  le  château  périlleux  souvent  conquis  par  les  Anglais 
leur  avait  toujours  été  enlevé  au  bout  de  quelque  temps  par 
quelque  tentative  audacieuse  des  Douglas  et  de  leurs  intrépides 
partisans.  Sir  John  de  Walton  ne  négligeait  donc  aucun  moyen 
pour  remplir  avec  honneur  l'obligation  qu'il  s'était  imposée. 
De  son  côté  le  jeune  Douglas  menacé  d'une  ruine  complète  ,  et 
soutenu  d'ailleurs  par  l'amour  de  ses  vassaux ,  n'avait  pas  re- 
nonce à  rentrer  dans  le  châtaau  de  ses  ancêtres.  Des  prophéties 
d'anciens  bardes  étaient  répétées  de  bouche  en  bouche  ,  et  mal- 
gré le  courage  du  gouverneur  anglais,  malgré  la  sévère  disci- 
pline de  la  garnison  et  la  position  à  peu  près  inexpugnable  de 
la  forteresse  ,  c'était  une  croyance  populaire  que  Sir  John  de 
Walton  ne  pourrait  pas  accomplir  sa  promesse ,  et  que  par  un 
de  ces  stratagèmes  merveilleux  dont  la  tradition  avait  conservé 
le  souvenir,  le  propriétaire  légitime  avec  l'aide  de  Dieu,  de 
son  épée  et  de  quelqu'un  de  ces  êtres  surnaturels  auxquels  on  a 
foi  dans  les  montagnes  de  l'Ecosse  ,  finirait  par  planter  son 
étendard  victorieux  sur  les  murailles  du  château  paternel!  Si 
on  se  rappelle  d'ailleurs  qu'à  celle  lutte  déjà  si  populaire  se 
rattachait  la  cause  de  Robert  Bruce,  et  de  l'indépendance  na- 
tionale de  l'Ecosse  ,  on  devinera  tout  l'intérêt  qui  doit  s'attacher 
au  développement  d'un  sujet  aussi  dramatique. 

Le  Château  périlleux  est  en  effet  une  des  productions  les 
plus  attachantes  qui  soient  sorties  de  la  plume  de  Walter  Scott. 
On  voit  revivre  dans  ces  récits  pleins  de  charmes  les  chevaliers, 
les  troubadours,  les  moines  et  les  damoiselles  du  moyen  âge , 
avec  leur  passion  d'honneur  et  de  poésie  ,  de  dévotion  et  d'a- 
mour. C'est  une  vie  nouvelle  pour  nous,  mais  aussi  naturelle 
(ju'originale 5  c'est  l'humanité  avec  d'autres  passions,  d'autres 


mœurs,  d'autres  costumes;  mais  l'humanité  étudiée  avec  une 
infatigable  ardeur,  et  comprise  avec  une  merveilleuse  délica- 
tesse. Quand  on  n'est  pas  réduit  à  regarder  ces  peintures  char- 
mantes à  travers  le  miroir  toujours  infidèle  d'une  traduction , 
on  ne  peut  se  dissimuler  qu'en  France  le  mérite  de  Walter 
Scott  est  apprécié  au-dessous  de  sa  juste  valeur  :  car  on  le  juge 
sans  connaître  son  style,  et,  depuis  long-temps,  l'auteur  de 
fVaverlej  est  placé  au  premier  rang  parmi  les  prosateurs  anglais . 
Il  est  des  personnes  qui  demanderont  peut-être  si  le  Château 
périlleux  doit  être  mis  sur  la  même  ligne  ({ulvanhoé  ou  Roh 
Roj'.  Pour  moi ,  je  ne  conçois  guère  cette  manie  de  critiquer 
un  auteur  par  ses  propres  ouvrages.  D'ailleurs ,  les  parallèles , 
en  fait  de  grands  hommes  comme  de  romans,  me  paraissent 
fort  peu  instructifs.  Tout  ce  que  je  puis  dire ,  c'est  que  le  Châ- 
teau périlleux  est ,  à  mon  sens ,  la  publication  la  plus  remar- 
quable qu'ait  vu  éclore  l'année  i83i. 

N   ueW. 


—  M.  Paulin ,  libraire-éditeur ,  place  de  la  Bourse  ,  a  mi» 
en  vente  un  jitlas  géographique  et  statistique  des  départe- 
mens  de  la  France  et  de  ses  colonies.  Chaque  carte  compo- 
sant cet  atlas  se  vend  séparément  et  à  très-bon  marché.  Le  prix 
de  l'atlas  complet  et  relié  n'est  pas  lui-même  très-élevé  ,  et 
d'ailleurs  l'éditeur  offre  aux  acheteurs  des  facilités  qui  en  ren- 
dent la  possession  accessible  à  tout  le  monde.  On  reçoit  le  prix 
de  l'Atlas  complet  en  deux  ou  trois  petits  bons  pour  la  facilité 
des  acquéreurs. 

La  principale  intention  de  l'éditeur ,  en  choisissant  ce  mode 
de  publication ,  est  de  répandre  ses  cartes  jusque  dans  les  plus 
petites  communes  de  France.  Il  serait  à  souhaiter,  en  effet,  que 
chaque  salle  de  mairie  possédât  au  moins  la  carte  générale  de 
France  et  la  carte  spéciale  du  département  dont  la  commune  fait 
partie. 

—  Au  moment  oii  tout  ce  qui  a  rapport  à  la  Pologne  trouve 
en  nous  tant  de  sympathie ,  c'est  presque  une  bonne  fortune  que 
ce  qu'on  publie  sur  ce  malheureux  pays.  Un  des  hommes  qui 
s'est  le  plus  occupé  de  son  pays ,  le  feu  comte  Maleszewski  , 
grand  référendaire  d'état,  a  laissé  inédit  une  histoire  de  Pologne 
qui,  sous  le  simple  titre  d' Essai  historiqtte  et  politique,  contient 
beaucoup  plus  de  choses  que  l'essai  incomplet  de  Rulharès.  Ce 
volume,  écrit  en  français ,  vient  de  paraître  avec  un  portrait  de 
l'auteur  et  une  notice  historique  pleine  d'intérêt.  Chez  H.  Four- 
nier,  rue  de  Seine,  n°  ag. 

—  M.  le  Directeur  des  Musées  a  prévenu  les  artistes  que  l'oU 
verlure  du  Salon  aura  lieu  le  i"'  avril  prochain. 


DESSINS. 

Louise.  —  Par  Alfbed  Johan>ot. 
jt'Vie  Surprise.  —  Par  CuAroNMÈRE. 


L'ARTISTE. 


2o3 


r 


l3faur-^rtô. 


DE  L'AVENIR  DES  ARTS. 

«  Une  ère  nouvelle  s'ouvre  pour  l'humanité  :  adieu  les 
aits.  Dans  la  grande  ciisc  qui  se  prépare,  quelle  main 
d'honiuie  ne  s'empressera  de  quitter  pour  uu  fusil  le 
crayon  ,  la  plume  ou  l'archet?  » 

Depuis  Sauchonialon  ,  cette  phrase  se  transmet  de  gé- 
nération en  génération.  Toute  période  de  quinze  ans  a 
marché  grosse  d'une  conflagration  universelle  ,  et  bon 
nombre  de  ces  grossesses  sont  arrivées  jusqu'à  terme  ;  ce- 
pendant aucun  siècle  ne  s'est  fermé  encore  déshérité  de 
tout  culte  rendu  aux  arts. 

Que  font  nos  orages  aux  artistes,  ii  ces  fous  sublimes  , 
comme  nous  les  qualifions,  qui,  dans  leur  sphère  élevée, 
vivent  de  leur  vie  a  part ,  de  leur  vie  molle  et  rêveuse,  et 
redoutent  d'effleurer  du  pied  le  sol  de  la  politique  si 
mouvantet  si  volcanique?  Phidias  verse  son  anie  ix  l'ivoire 
JÈt  au  marbre,  et  oublie  de  conspirer  contre  Périclès  qui 
confisque  le  pouvoir.  Apelle  n'eut  jamais,  que  je  sache, 
la  velléité  de  poignarder  Alexandre.  Auguste  affronte  le 
matin  les  poignards  des  factions  qui  déchirent  l'empire , 
mais  le  soir  il  trouve  joyeuse  vie  dans  un  banquet  d'ar- 
tistes et  de  poètes.  Qu'importe  a  Michel-Ange  et  à  Raphaël 
que  les  tyranneaux  et  les  chétives  républiques  pour  qui 
ils  daignent  exercer  leurs  pinceaux  s'entre-dévorent  en 
invoquant  le  droit  divin  ou  populaire?  Les  grands  génies 
du  grand  roi  prennent  peu  d'intérêt  a  la  huile  Unigenitus 
et  a  la  guerre  de  succession.  David  s'égare  un  instant  sur 
les  bancs  de  la  Convention;  survient  la  face  héroïque  de 
Bonaparte,  et  le  peintre  du  Jeu  de  Paume,  de  Brutus  et 
^Horace  ,  abamlonne  ses  républicains  pour  peindre  un 
couronnement  d'empereur.  11  avait  fait  le  portrait  de  Ma- 
rat,  il  fait  celui  d'un  pape,  et  tous  les  deux  également 
chefs-d'œuvre,  et  cela  sans  bassesse  ,  sans  cupidité,  par 
cntrahiement ,  parce  que  dans  toute  chose  son  imagina- 
tion ardente  s'empare  du  côté  poétique  seul ,  et  rougirait 
de  compter  avec  de  mesquines  convenances.  Poiu-  lui  le 
monde  ne  se  fractionne  point  comme  pour  les  politiques 
en  peuples  et  en  partis.  Le  monde  ,  c'est  lui,  lui  dans  le 
cerveau  de  qui  bouillonne  une  pensée  ;  puis  vient  l'hu- 
manité entière  son  juge.  Est-il  mécontent  de  l'arrêt,  c'est 
à  la  postérité  qu'il  en  iippelle. 

Les  arts  continueront  donc  a  fournir ,  comme  par  le 
lassé ,  leur  contingent  d'hommes  célèbres  aux  corapila- 
eurs  de  biographie.  En  merveilles  d'arts,  le  producteur 
ne  manquera  pas;  mais  le  consommateur  où  le  trouve- 

TOME    n.       25'    LIVRAISON. 


rons-nous  ?  Dans  cette  France  cupide  ,  plus  de  nobles  oi- 
sifs ;  c'est  il  qui  prèt^hera  le  plus  haut  rn  faveur  del'nti- 
lité  !  Voyez  les  capitaux  se  ruer  vers  les  routes  en  fer,  les 
canaux,  les  bateaux  à  vapeur. 

Eh  !  messieurs  les  artistes,  tant  mieux ,  mille  fois  tant 
mieux  !  Notre  industrie  date  de  trente  ans  a  peine.  Les 
traités  de!  81  o,  en  nous  doiniant  une  position  secondaire, 
ont  jusqu'ici  restreint  son  essor.  La  France  est  pauvre 
encore ,  mais  commence  a  comprendre  par  quelles  voies 
une  nation  arrive  a  la  richesse,  et  bientôt  pourra  entrer 
largement  dans  cette  voie.  Qu'elle  prospère  au-dessus  de 
toutes  les  autres  nations,  que  parmi  nous  s"arron<lisscnt 
comme  en  Angleterre  ou  en  Hollande ,  comme  jadis  » 
Florence ,  a  Gênes ,  à  Venise ,  de  colossales  fortunes  ;  et 
cet  or  qui  aujoiu'd'hui ,  a  votre  grand  désespoir  ,  court 
aviver  une  usine  ou  aplanir  une  colline ,  reviendra 
demain  couvrir  les  toiles  de  vos  tableaux  ou  s'entas- 
ser en  piles  sur  le  socle  de  vos  statues.  C'est  pré- 
cédés par  le  commerce  que  les  arts  ont  visité  successive- 
ment les  villes  italiennes  au  moyen  âge.  Ils  ne  refusent 
plus  cet  honneur  a  certaines  villes  de  la  puritaine  Amé- 
rique depuis  que  les  spéculations  de  la  plus  haute 
industrie  y  ont  accumulé  des  fortunes  bien  au-dessus  de 
celles  que  les  premiers  Yankees  durent  "a  leurs  modestes 
opérations  agricoles.  Où  les  produits  des  arts  sont-ils  le 
plus  recherchés?  où  les  artistes  de  tout  genre  sont-ils  le 
plus  grassement  rétribués?  A  Londres,  dans  le  pays  où 
florissent  le  mieux  les  doctrines  utilitaires,  la  où  l'on  cal- 
cule le  plus  àprement  l'intérêt  d'un  schelling ,  mais  là 
aussi  où  se  rencontrent  le  plus  d'hommes  qui  ,  par  cela 
qu'ils  ont  consacré  leur  jeunesse  et  leurs  capitaux  à  un 
travail  fructueux ,  se  trouvent  à  même  de  consacrer  dans 
leur  âge  mûr  des  revenus  énormes  "a  leurs  délassemens  in- 
tellectuels. 

Sous  le  rapport  financier ,  les  arts  seront  un  jour  en 
France  dans  la  situation  la  plus  brillante  où  jamais  on  les 
ait  pu  voir.  Les  galeries  ont  disparu  avec  les  grands  sei- 
gneurs; mais  contre  dix  galeries  vous  gagnerez  mille  ca- 
binets de  riches  particuliei-s. 

La  liberté  qui,  après  une  courte  lutte  encore  peut- 
être,  va  se  consolider  pour  long- temps  parmi  nous, 
activera  le  plus  haut  développement  de  notre  indnstiie, 
et  ajoutera  d'immenses  capitaux  à  ceux  que  la  nation 
possède  déjà  :  le  tout  au  profit  de  chaque  classe  et  prin- 
cipalement de  celle  des  artistes ,  car  les  jouissances  du 
luxe  seront  alors  à  la  portée  de  plus  de  personnes.  Voilà 
le  sens  dans  lequel  il  faut  entendre  que  la  liberté  féconde 
les  arts;  et  non,  comme  on  le  répète  bonnement,  parce 
qu'aux  époques  de  liherté  l'inspiration  de  l'artiste  est 
plus  heureuse.  L'artiste  s'iu.spire  à  toutes  les  formes  de 
gouvernement ,  et  s'échauiïe  aussj  heureusement  à  tous 


2S-4 


L'ARTISTE. 


les  sentimens ,  a  toutes  les  passions.  Qu'est-ce  dans  les 
arts  que  le  choix  du  sujet?  Le  mérite  de  l'exécution  seul 
détermine  en  faveur  de  l'œuvre  la  sympathie  des  con- 
naisseurs et  de  la  postérité.  Les  hymnes  du  conventionnel 
Chénier  sont  restés  au-dessous  des  chœurs  d'Esther.  La 
statue  du  républicain  Desaix ,  sur  la  place  Dauphine ,  a 
moins  d'admirateuis  que  le  Faune  antique.  Le  Léonidas 
aux  T/iermopjles  pâlit  devant  une  Sainte-Famille  de 
Raphaël.  L'admirable  Marseillaise  ne  vaut  pas  \eStabat. 

Fatale  ressource,  objecterez-vous ,  que  la  munificence 
des  particuliers,  si  l'on  supprime  du  budget  le  chapitre 
heaux-arls !  adieu  le  grandiose,  tout  se  rapetisse  a  la 
taille  des  mécènes  bourgeois. 

Sous  un  gouvernement  libéral ,  quelque  forme  qu'il 
adopte,  les  arts  exilés  du  budget!  les  arts  qui  chez  nous 
ont  acquis  droit  de  cité,  et  en  échange  ont  doté  la  nation 
d'un  sens  nouveau  !  ne  le  redoutez  pas.  Nous  construi- 
rons désonnais  peu  de  Versailles,  peu  d'églises,  mais 
partout  des  palais  de  bourse  ,  et  des  salles  d'assemblées 
électorales.  Leur  façade  étalera  des  statues  et  des  bas- 
reliefs  ;  l'intérieur  resplendira  de  peintures.  Quand  tous 
nos  fleuves  seront  couverts  de  ponts,  nous  enrichirons 
nos  ponts  d'ornemens.  Le  Directoire  et  Napoléon  ont 
assez  accoutumé  nos  yeux  au  faste  monumental,  pour 
que  le  badaud  le  plus  encroûté  exige  aujourd'hui  au 
moins  une  colonne  ou  une  fontaine  sur  la  moindre  place. 
A  la  Bourse,  on  a  vu  certains  coulissiers  oublier  jusqu'à 
cinq  secondes  l'amertume  d'un  report  a  perte,  en  laissant 
leur  regard  usé  sur  des  chiffres  se  rafraîchir  aux  fresques 
du  plafond.  , 

Qu'une  voix  s'élève  pour  proposer  la  suppression  bru- 
tale du  subside  si  légitime  accordé  aux  aits,  et  la  France 
entière  répondra  par  l'épithète  de  vandale.  Mais  il  est  une 
mesure  vivement  réclamée  et  sur  laquelle  tout  le  monde 
est  "a  peu  près  d'accord  :  transporter  la  somme  votée  du 
chapitre  de  la  maison  du  roi  a  celui  du  ministère  de 
l'intérieur.  Cette  mesure  ,  le  respect  dû  "a  la  nation  la 
commande. 

Peu  de  députés  ont  le  consciencieux  héroïsme  de 
descendre  dans  l'-abîme  d'une  vérification  de  comptes, 
de  suivre  une  somme  Te  long  des  mille  échelons  sur  les- 
quels elle  a  dû  poser  avant  d'atteindre  sa  destination 
prescrite;  et  lorsque  le  Décius  se  présente,  que  d'ob- 
stacles a  vaincre  avant  qu'il  obtienne  seulement  de  se 
faire  indiquer  l'ouverture  du  gouffre  !  pour  an-acher  au 
dernier  commis  d'un  ministère  le  moindre  renseigne- 
ment, la  plus  chétive  expédition,  il  faut  faire  fende  tous 
ses  droits,  et  de  la  tribune  battre  long-temps  en  brèche 
le  banc  de  l'hcptarchie.  Dans  cette  lutte  les  persévérans 
n'ont  pas  tous  échoué;  on  triomphe  parfois  de  tout  un 
ministère,  mais  le  moyen  d'amener  à  capitulation  un  in- 


tendant de  liste  civile  !  Il  tire  entre  vous  et  lui  le  rideau 
dont  le  moindre  particulier  a  le  droit  de  voiler  ses  lares. 
Il  retranche  savamment  son  budget  spécial  derrière  le  res- 
pect dû  a  la  personne  du  monarque;  et  c'est  un  Gibraltar 
que  la  stratégie  législative  a  reconnu  inexpugnable. 

Si  le  bon  sens  doit  gagner  au  dépôt  des  fonds  nationaux 
en  des  mains  plus  régulièrement  comptables ,  les  artistes 
ne  peuvent  que  gagner  aussi  a  la  remise  du  sceptre  des 
arts  en  des  mains  responsables  plus  légalement.  Que  les 
commandes  de  tableaux ,  que  les  récompenses  se  distri- 
buent par  le  roi  en  personne,  ou  comme  c'est  l'usage  par 
son  délégué;  ou  qu'un  jury  national  prononce,  le  savoir- 
faire  et  non  le  savoir  emportera  constamment  la  première 
part.  Nous  le  savons,  l'intrigue  a  plus  que  le  génie  l'épine 
souple  en  cour,  et  le  jarret  mational  vers  les  antichambres; 
mais  plus  le  juge  se  trouvera  rapproché  du  coup  de  l'opi- 
nion publique,  et  moins  ses  lumières  seront  exposées  à 
faillir,  moins  l'erreur  sera  sujette  à  récidiver,  l'affection 
à  s'engouer,  la  prévention  haineuse  "a  s'invétérer.  Or  dans 
nos  mœurs  le  roi  habite  une  région  interdite  "a  la  critique, 
et  où  ses  délégués  parviennent  k  se  réfugier  aussi,  tandis 
qu'un  jury,  académiciens  ou  autres ,  siège  la  face 'a  face 
avecl'épigramme,  et  se  voit  contraint  demotiversonan'èt. 
Prévaricateurs  ou  ineptes,  ils  s'armeraient  en  vaio  d'une 
triple  cuirasse  de  suffisance,  mille  traits  les  percent  a 
jour,  jusqu'à  ce  qu'enfin  la  voix  publique  jette  a  bas  le 
tribunal.  Grâce  "a  elle ,  si  le  génie ,  inhabile  a  soigner  un 
succès,  et  d'une  allure  tant  soit  peu  flâneuse,  n'arrive  pas 
encore  aussi  vite  que  l'intrigue,  il  lui  restera  cependant 
l'espoir  presque  certain  de  toucher  le  but  après  elle. 

S.  G.  L. 


D'UNE   DESXrVATIOX   N'Ol'VELLE  DONMÉE  AU  MISÉE. 

Nous  ne  sommes  pas  de  ceux  qui  pensent  qu'une  cour, 
noble  ou  bourgeoise  peu  importe,  ne  doive  pas  avoir  ses 
fêtes,  ses  bals,  ses  plaisirs.  La  liste  civile  est  largement 
dotée,  donc  que  la  couronne  soit  libérale  et  magnifique; 
on  donne  de  l'argent ,  beaucoup  d'argent  au  roi  citoven , 
qu'il  le  rende  "a  la  nation  en  luxe ,  en  spectacles,  enencou- 
ragemens  "a  l'industrie  et  aux  arts ,  c'est  notre  avis. 

Aussi  est-ce  avec  joie  que  nous  avons  vu  la  cour 
s'égayer  ,  l'un  des  jours  de  la  semaine  dernière.  La  poli- 
tique, cette  déité  tracassière  grelottait  ce  jour-là  tristement 
à  la  porte,  laissant  députés,  pairs ,  excellences  ,  coaseil- 
1ers  d'état,  diplomates,  états-majors  de  toutes  sortes, 
sauter ,  tournoyer  dans  les  galopades  ou  la  chaîne  anglaise, 
pêle-mêle  avec  les  demoiselles  du  juste-milieu  ou  de  l'op- 
position, et  les  nobles  dames  qui  trouvent  toujours  les 
Tuileries  changées ,  mais  qui  commencent  à  voir  que  ce 


L'ARTISTE. 


*■ 


235 


H  n'est  plus  tant  à  leur  désavantage.  Que  voulez-^ous?  en 
France  on  se  fait  vite  aux  manières  de  cour. 
Une  chose  prodigieuse,  nous  a-t-on  dit,  après  le  nombre 
des  assistans,  c'était  celui  des  cristaux,  des  tentures,  des 
candélabres ,  des  chaises,  des  tabourets  (  vieux  style  )  tirés 
en  cette  occasion  de  la  poudre  du  Garde-Meuble  et  des 
caveaux  du  Louvre.  Il  y  a  tel  meuble  qui  n'avait  point 
servi  depuis  le  mariage  du  régent. 

Lorsqu'au  matin  la  fête  s'éteignit ,  les  cristaux  et  les 

I:  ^  A'ermeils  regagnèrent,  comme  on  pense  bien,  ponctuelle- 
B  ment  l'office  ;  mais  que  faire  des  vieilles  banquettes  et  des 
tabourets  séculaires  ?  On  ne  voiture  pas  tout  un  mobilier 

I'  ^^  des  Tuileries  au  vieux  Louvre  en  un  clin  d'oeil  ;  et  puis 
H  l'air  était  vif,  le  froid  piquant,  les  valets  harassés.  Ces 
messieurs  se  regardaient  soufflant  dans  leurs  doigts.  Ils  y 

I        seraient  peut-être  encore  si  une  forte  tête  de  l'endroit,  on 
■Ene  dit  pas  laquelle,  n'eût  conçu  une  idée,  idée  heureuse 
qu'on  exécuta  sur-le-champ.  Tout  Paris  sait  aujourd'hui , 

I        grâce  h  la  journée  du  29  juillet,  qu'une  certaine  porte 
^P  communique  des  Tuileries  a  la  grande  galerie  du  Musée  ; 
c'est  dans  cette  galerie  que  sont  .placés  les  tableaux  des  écoles 
espagnole,  flamande,  italienne  :  c'est  là  aussi  qu'on  mit 
IH(  à  couvert  les  vieux  meubles. 

Le  dimanche  arrive  et  avec  lui  le  public  au  Musée. 
^  Voyez-vous  d'ici  l'étonncment  et  les  figures,  à  l'aspect 
K  des  sergens  de  ville  et  de  la  livrée  gardant  le  mobilier 
^Broyai  ! 

^m  Notez  bien  que  le  mois  de  janvier  est,  de  tous  les  mois 
^Bde  l'année,  celui  qui  attire  le  plus  d'étrangers  et  d'habi- 
tans  de  la  province  dans  la  capitale.  S'ils  désirent  voir  la 
galerie,  je  les  engage  a  remettre  leur  visite  a  l'année  pro- 
chaine ,  il  faut  espérer  qu'a  cette  époque  les  salles  seront 
entièrement  désencombrées.  Et  toi,  pauvre  artiste,  qui 
obtient  a  grand'peine  le  privilège  de  visiter  dans  la  se- 
maine ces  salles  mal  chauffées,  ne  t'avises  pas  au  moins 
de  la  fantaisie  d'aller  ranimer  ta  verve  aux  rayons  de  ces 
vieux  chefs-d'œuvre.  Un  valet,  nonchalammenr  étendu 
sur  un  sofa  poudreux,  occupe  la  place  que  tu  convoite- 
rais vis-a-vis  de  Raphaël ,  le  chef-d'œuvre  de  Murillo 
est  offusqué  par  le  chapeau  a  cornes  d'un  alguazil; 
tu  verras  bien  un  des  portraits  de  Rembrandt,  mais  les 
trois  autres  je  te  défie  d'en  approcher;  des  Lebrun,  des 
Vanloo,  des  Boucher,  des  Jouvcnet,  les  voila,  rassasie-t- 
en;  mais  les  Guide,  les  Corrège,  les  Titien,  tu  ne  peux  pas 
les  voir.  Respect  aux  vieux  meubles  de  la  couronne! 

Nous  répétons  que  nous  ignorons  a  qui  peut  être  venue 
l'idée  d'une  aussi  étrange  innovation  dans  les  embellisse- 
mens  du  Louvre.  Il  est  présumable  que  les  plaintes  qui  se 
sont  élevées  de  toutes  parts  étant  parvenues  a  un  auguste 
personnage,  on  se  sera  empressé  aujourd'hui  de  rendre, 
au  public  un  privilège  que  personne  encore  n'avait  songé 


h  lui  contester,  et  aux  galeries  dn  Louvre  leur  véritable 
destination,  celle  d'être  un  musée  et  non  p.is  un  garde- 
meuble. 


Cittcniturc. 


I<'ŒZZ.    SANS    PAUPIERE'. 

«  I/allowe'en ,  Hallo^ve'en  !  criaicnt-ils  tous;  c'est  ce  soir 
»  la  nuit  sainte,  la  belle  nnit  des  skclpirs  *  et  des  fatries  '  ! 
»  Carritk  !  et  toi ,  Colean ,  venez-vous  ?  Tous  les  paysans  de 
»  Carrick-Border  '  sont  là;  nos  Mcgs  tt  nos  Jeannics  y  vien- 
»  dront  aussi.  Nous  apporterons  de  bon  whiskey  dans  des  brocs 
»  d'e'tain,  de  l'aie  fumeuse,  le  parritch  '  savoureux.  Le  temps 
»  est  beau;  la  lune  doit  briller;  camarades,  les  ruines  de  Cas- 
»  silis-Downans  n'auront  jamais  vu  d'assemblée  plus  joyeuse  I  » 

Ainsi  parlait  Jock  Muirland  ,  fermier  veuf  et  jeune  encore. 
Il  était ,  comme  la  plupart  des  paysans  d'Ecosse,  théologien  , 
un  peu  poète,  grand  buvenr,  et  cependant  fort  économe.  Mur- 
doi'k  ,  Will  Lapraik ,  Toin  Duckat,  l'entouraient.  La  conver- 
sation avait  lieu  près  du  village  de  Cussilis. 

Yons  ne  savez  sans  doute  pas  ce  que  c'est  que  rHallowc'en  : 
c'est  la  nuit  des  fées;  elle  a  lieu  vers  le  milieu  d'août.  Alors 
on  va  consulter  le  sorcier  du  vil'age;  alors  tous  les  esprits  fol- 
lets dansent  sur  les  bruyères,  travereent  les  champs  à  cheval , 
sur  les  pâles  rayons  de  la  lune.  C'est  le  carnaval  des  génies  et 
des  gnomes.  Alors  il  n'y  a  pas  de  grotte  ni  de  rocher  qui  n'ait 
son  bal  et  sa  fête ,  pas  de  fleur  qui  ne  tressaille  sous  le  souffle 
d'une  sylphide ,  pas  de  ménagère  qui  ne  ferme  soigneusement 
sa  poric ,  de  peur  que  le  spnnkie  °  n'enlève  le  déjeuner  du  len- 
demain, et  ne  sacrifie  à  ses  espiègleries  le  repas  des  enfansqui 
dorment  enlacés  dans  le  même  berceau. 

Telle  était  la  nuit  solennelle ,  raclée  de  caprice  fantastique  et 
d'une  secrète  terreur ,  qui  allait  s'élever  sur  les  collines  de 
Cassilis.  Imaginez  un'  terrain  montagneux ,  qui  ondule  comme 
une  mer ,  et  dont  les  nombreuses  collines  se  tapissent  d'une 
mousse  verte  et  briflante;  au  loin  ,  sur  un  pic  escarpé,  les  murs 
crénelés  du  château  détruit,  dont  la  chapelle,  privée  de  sa 
toiture,  s'est  conservée  presque  intacte,  et  fait  jaillir  dans  l'é- 
llier  pur  ses  pilastres  minces  ,  svcltes  comme  des  branchages  en 
liivcr  et  dépouillés  de  leur  feuillage.  La  terre  est  inféconde  dans 

'  F.Ktralt  dos  Contes  Bruns ,  «{ui  doivent  paraître  dans  q(iclqiir<  joiir< 
chez  Urbain  Cancl. 
'   T)cnion$  des  eaux. 
'  Fëc. 

*  Nom  de  eanton. 
'  Pudding  d'Ecosse. 
'  Lutin. 


Î66 


L'ARTISTE. 


ce  canton.  Le  genêt  doré  y  sert  de  retraite  au  lièvre  ;  la  rocLe 
paraît  à  nu  de  distance  à  distance.  L'homme  qui  ne  reconnaît 
un  pouvoir  suprême  que  dans  la  désolation  et  la  terreur  regarde 
ces  terrains  ste'riles  comme  frappes  du  sceau  même  de  la  Divi- 
nité'. La  bienfaisance  féconde  et  immense  du  Très-Haut  nous 
inspire  peu  de  gratitude  :  c'est  son  châtiment  et  sa  rigueur  que 
nous  adorons. 

Les  spunkies  dansaient  donc  sur  le  gazon  menu  de  Cassilisj 
et  la  lune ,  qui  s'elait  Icvce ,  paraissait  large  et  rouge  à  travers 
le  vitrage  casse  du  grand  portail  de  la  chapelle.  Elle  semblait 
suspendue  là  comme  une  grande  rosace  amarante  ,  sur  laquelle 
se  dessinait  un  débris  de  trèfle  de  pierre  mutile.  Les  spunkies 
dansaient. 

Le  spunkie  !  C'est  une  tête  de  femme  ,  blanche  comme  la 
neige ,  avec  de  longs  cheveux  ardens.  De  belles  ailes ,  drape- 
ries soutenues  par  des  fibres  minces  et  élastiques ,  s'attachent , 
non  pas  à  l'e'paule,  mais  au  bras  blanc  et  mince  dont  elles  sui- 
vent le  contour.  Le  spunkie  est  hermaphrodite  j  à  un  visage  fé- 
minin il  joint  celte  élégance  svclte  et  frêle  de  la  première  ado- 
lescence virile.  Le  spunkie  n'a  de  vêtement  que  ses  ailes ,  tissu 
fin  et  délié,  souple  et  serré,  impénétrable  et  léger,  comme 
l'aile  de  la  chauve-souris.  Une  nuance  brunâtre,  fondue  dans 
une  pourpre  azurée ,  chatoie  sur  cette  robe  naturelle  qui  se  re- 
ploie autour  du  s[>unkie  en  repos ,  comme  les  plis  de  l'étendard 
autour  du  bâton  qui  le  porte.  De  longs  filamcns,  qui  ressem- 
blent à  de  l'acier  bruni ,  soutiennent  ces  longs  voiles  dont  le 
spunkie  se  drape  j  des  griffes  d'acier  en  arment  l'extrémité. 
Malheur  à  la  ménagère  qui  s'aventure  le  soir  près  du  marais 
où  se  tient  blotti  le  spunkie,  ou  dans  la  forêt  qu'il  parcourt  I 

La  ronde  des  spunkies  commençait  sur  les  bords  de  la  Doon, 
quand  l'assemblée  joyeuse ,  femmes  ,  enfans,  jeunes  filles,  s'en 
approcha.  Les  lutins  disparurent  aussitôt.  Toutes  ces  grandes 
ailes ,  se  déployant  à  la  fois ,  obscurcissent  l'air.  Vous  eussiez 
dit  une  nuée  d'oiseaux  s'élcvant  tout  à  coup  du  milieu  des  ro- 
seaux bruissans.  La  clarté  de  la  lune  se  voila  un  moment; 
Muirland  et  ses  compagnons  s'arrêtèrent. 

«  J'ai  peur!  s'écria  une  jeune  fille. 

—  Bah  !  rei»rit  le  fermier,  ce  sont  des  canards  sauvages  qui 
s'envolent  ! 

—  Muirland ,  lui  dit  le  jeune  Colean  d'un  air  de  reproche , 
tu  finiras  mal  ;  tu  ne  crois  à  rien. 

—  Brûlons  nos  noix,  cassons  nos  noisettes,  reprit  Muirland, 
sans  faire  attention  à  la  réprimande  de  son  camarade;  asseyons- 
nous  ici  ,  et  vidons  nos  paniers.  Voici  un  beau  petit  abri  ;  la 
roche  nous  couvre;  le  gazon  nous  offre  un  lit  douillet.  Le  grand 
diable  ne  me  troublerait  pas  dans  mes  méditations  ,  qui  vont 
sortir  de  ces  brocs  et  de  ces  bouteilles. 

—  Mais  les  bogillies  '  et  les  brownillies  '  peuvent  nous  trou- 
ver ici,  dit  timidement  une  jeune  femme. 

'  Esprits  des  bois. 

"  Esprits  des  briivères. 


—  Le  cranrcuch  '  les  emporte!  interrompit  Muirland.  Vite, 
Lapraik,  allume  ici ,  près  du  roc ,  un  foyer  de  feuilles  mortes 
et  de  branchages;  nous  chaufferons  le  whiskcy;  et  si  les  filles 
veulent  savoir  quel  mari  le  bon  Dieu  ou  le  diable  leur  réserve, 
nous  avons  ici  de  quoi  les  satisfaire.  Bomc  Losley  nous  a  ap- 
porté des  miroirs ,  des  noisettes ,  de  la  graine  de  lin ,  des  as- 
siettes et  du  beurre.  Lasses  '  ,  n'est-ce  pas  là  tout  ce  qu'il  vous 
faut  pour  vos  cérémonies? 

—  Oui ,  oui ,  répondirent  les  lasses. 

—  Mais  d'abord  buvons  ,  reprit  le  fermier ,  qui  ,  par  son     m 
caractère  dominateur ,  sa  fortune ,  son  cellier  bien  garni ,  son     I 
grenier  plein  de  blé  et  ses  connaissances  agricoles,  avait  acquis 
une  certaine  autorité  dans  le  canton. 

Or,  mes  amis,  vous  saurez  que,  de  tous  les  pays  du  monde, 
celui  où  les  classes  inférieures  ont  le  plus  d'instruction  et  le  « 
plus  de  superstitions  à  la  fois,  c'est  l'Ecosse.  Demandez  à  | 
Waltcr  Scott ,  ce  sublime  paysan  écossais,  qui  ne  doit  sa  gran- 
deur qu'à  cette  faculté  qu'il  a  reçue  de  Dieu  de  représenter  sym- 
boliquement tout  le  génie  national.  En  Ecosse  on  croit  à  tous 
les  gnomes  ,  et  on  disette,  dans  les  cabanes,  des  sujets  d'ab- 
straite philosophie.  La  nuit  d'Hallowe'cn  est  consacrée  spécia- 
lement à  la  superstition.  L'on  se  réunit  alors  pour  pénétrer  dans 
l'avenir.  Les  rites  nécessaires  pour  obtenir  ce  résultat  sont  con- 
ntis  et  inviolables.  Point  de  religion  plus  stricte  dans  ses  ob- 
servances. C'était  surtout  cette  cérémonie  pleine  d'intérêt  ,  où 
chacun  est  à  la  fois  prêtre  et  sorcier  ,  que  les  habitans  de  Cas- 
silis  regardaient  comme  le  but  de  leur  exctirsion  et  le  délasse- 
ment de  leur  nuit.  Cette  magie  rustique  a  un  charme  inexpri- 
mable. On  s'arrête,  pour  ainsi  dire,  stir  le  point  limitrophe  de 
la  poésie  et  de  la  réalité;  on  communique  avec  les  puissances 
infernales  ,  sans  renier  Dieu  tout-à-fait;  on  transmiitc  en  objets 
sacrés  et  magiques  les  objets  les  plus  vulgaires;  on  se  crée  avec 
un  épi  de  blé  et  une  feuille  de  saule  des  espérances  et  des  1er- 
reurs. 

La  coutume  veut  que  l'on  ne  commence  les  incantations  d'Hal- 
lowe'cn qu'à  minuit  sonnant ,  à  l'heure  où  toute  l'atmosphère 
est  envahie  par  les  êtres  surhumains ,  et  où  non-seulement  les 
spunkies  ,  premiers  acteurs  du  drame  ,  mais  tous  les  bataillons 
de  la  féerie  écossaise  viennent  s'emparer  de  leur  domaine.  Nos 
paysans,  réunis  à  neuf  heures,  passèrent  le  temps  à  boire  ,  à  fl 
chanter  ces  vieilles  et  délicieuses  ballades  où  leur  langage  me-  " 
lancoliqiie  et  naïf  s'allie  si  bien  à  un  rhythme  saccadé ,  à  une 
mélodie  qui  descend  de  quarte  en  quarte  par  des  intervalles  bi- 
zarres, à  un  emploi  singulier  du  genre  chromatique.  Les  jeunes 
filles ,  avec  leurs  plaids  bariolés  et  leurs  robes  de  serge  d'une 
admirable  propreté;  les  femmes,  le  sourire  sur  les  lèvres;  les 
enfans ,  ornés  de  ce  beau  ruban  rouge,  noué  sur  le  genou ,  qui 
leur  sert  de  jarretières  et  de  parure  ;  les  jeunes  gens  dont  le 
cœur  battait  plus  vite  à  l'approche  du  moment  mystérieux  où 
la  destinée  allait  être  consultée;  un  ou  deux  vieillards  que  l'aie 
savoureuse  rendait  à  la  joie  de  leurs  jeunes  ans ,  formaient  un 


Vent  du  nord. 
Jeunet  Gîtes. 


L'ARTISTE. 


237 


groupe  plein  d'inte'rct ,  que  Wilkie  aurait  voulu  peindre  ,  et 
qui  aurait  fait  en  lùiropc  les  délices  de  toutes  les  araes  acces- 
sibles encore,  parmi  tant  d'c'motions  fcljrilcs,  aux  délices  d'un 
sentiment  vrai  et  profond. 

Muirland  surtout  se  livrait  tout  entier  à  la  gaieté'  bruyante 
qui  pétillait  avec  la  mousse  épaisse  de  la  bière,  et  se  coramu" 
niquait  à  tous  les  auditeurs. 

C'c'tait  im  de  ces  caractères  que  la  vie  ne  dompte  pas  ;  un  de 
ces  hommes  d'intelligence  vigoureuse  qui  luttent  contre  la  bise 
et  l'orage.  Une  jeune  fille  du  canton,  qui  avait  uni  sa  destine'e 
à  celle  de  Muirland  ,  e'iait  morte  en  couches  après  deux  ans  de 
mariage  ;  et  Muirland  avait  jure  de  ne  se  remarier  jamais.  Pei^ 
sonne  n'ignorait  dans  le  voisinage  la  cause  de  !a  mort  de  Tuil- 
7.ie;  c'était  la  jalousie  de  Muirland.  Tuilzie,  délicate  enfant  , 
comptait  à  peine  seize  années  quand  elle  e'pousa  le  fermier.  Elle 
l'aimait  et  ne  connaissait  pas  la  violence  de  cette  ame ,  la  fureur 
dont  elle  pouvait  s'animer,  le  tourment  journalier  qu'elle  pou- 
vait infliger  à  elle-même  et  aux  autres.  Jock  Muirland  était 
jaloux  j  la  tendresse  ingénue  de  sa  jeune  compagne  ne  le  rassu- 
rait pas.  Un  jour,  au  cœur  de  l'hiver,  il  lui  fit  faire  un  voyage 
à  Ediiiburgh ,  pour  l'arrarlier  aux  séductions  prétendues  d'un 
jeune  laird  qui  avait  eu  la  fantaisie  de  passer  la  mauvaise  sai- 
son à  sa  campagne.  Tous  les  camarades  du  fermier,  et  même 
le  curé ,  ne  lui  épargnaient  pas  les  remontrances  ;  il  ne  répon- 
dait rien  ,  si  ce  n'est  qu'il  aimait  ardemment  Tuilzic,  et  qu'il 
était  le  meilleur  juge  de  ce  qui  pouvait  contribuer  au  bonheur 
de  son  ménage.  Sous  le  toit  rustique  de  Jock,  il  y  avait  souvent 
des  plaintes ,  des  cris  ,  des  sanglots  qui  retentissaient  au  dehors; 
le  frère  de  Tuilzie  était  venu  représenter  à  son  beau-frère  que 
sa  conduite  était  inexcusable;  une  querelle  véhémente  avait  été 
la  suite  de  cette  démarche;  la  jeune  femme  dépérissait  par  de- 
grés. Enfin  le  chagrin  qui  la  consumait  l'emporta.  Muirland 
tomba  dans  un  profond  désespoir ,  qui  dura  plusieurs  années  ; 
mais ,  comme  tout  est  passager  dans  ce  monde  ,  il  avait ,  en 
jurant  de  rester  veuf,  oublié  peu  h  peu  le  souvenir  de  celle 
dont  il  avait  été  le  bourreau  involontaire.  Les  femmes,  qui 
pendant  plusieurs  années  l'avaient  vu  avec  horreur,  lui  avaient 
enfin  pardonné;  et  la  nuit  d'IIallowe'en  le  retrouvait  tel  qu'il 
avait  été  autrefois ,  joyeux ,  caustique,  amusant,  buvant  sec,  et 
fécond  en  excellens  contes ,  en  plaisanteries  rustiques ,  en  re- 
frains bruyans,  qui  mettaient  en  train  l'assemblée  noctune  et 
entretenaient  sa  bonne  humeur. 

On  avait  déjà  épuisé  la  plupart  des  vieilles  romances  de  fon- 
dation, quand  les  douze  coups  de  minuit  sonnèrent  et  propagè- 
rent au  loin  l'écho  de  leurs  vibrations.  Ils  avaient  bu  largement. 
Voici  venir  le  moment  des  superstitions  accoutumées.  Tout  le 
monde,  excepté  Muirland,  se  leva. 

«  Cherchons  le  kail  ' ,  cherchons  le  kail,  »  s'écrièrent-ils.'... 

Jeunes  gens  et  jeunes  filles  se  répandirent  dans  les  champs  , 
et  revinrent  tour  à  tour  apportant  chacun  une  racine  détachée 
du  sol  :  c'était  le  kail.  11  faut  déraciner  la  première  plante  qui 
se  présente  sous  vos  pas  ;  si  la  racine  est  droite ,  votre  femme 


Ces  usages  sont  encore  populaires  en  ÉcoMc. 


ou  votre  mari  seront  bien  faits  et  de  bonne  grâce;  si  la  racine 
est  tortue,  vous  épouserez  une  personne  contrefaite.  S'il  reste 
de  la  terre  suspendue  aux  filamens,  votre  ménage  sera  fécond 
et  heureux;  si  votre  racine  est  polie  et  mince,  vous  ne  serez 
pas  longtemps  en  ménage.  Imaginez  les  éclats  de  rire,  le  tu- 
multe joyeux,  les  plaisanteries  villageoises,  auxquels  cette  re- 
cherche conjugale  donnait  lieu;  on  se  poussait,  on  se  pressait; 
on  comparait  les  résultats  de  son  investigation;  jusqu'aux  petits 
enfans  avaient  leur  kail. 

«  Pauvre  Will  Haverel  !  s'écria  Muirland,  jetant  le»  yeux 
sur  la  racine  que  tenait  en  main  un  jeune  garçon,  ta  femme  sera 
tortue  ;  ton  kail  ressemble  à  la  queue  de  mon  porc.  » 

Puis  ils  s'assirent  en  rond ,  et  l'on  se  mit  à  expérimenter  la 
saveur  de  chaque  racine  :  une  racine  amère  désigne  un  méchant 
mari;  une  racine  sucrée,  un  mari  imbécillc;  une  racine  odo- 
rante, un  époux  de  bonne  humeur.  A  celte  grande  cérémonie 
succéda  celle  du  tap-pickle.  Les  jeunes  filles  vont,  les  yeux 
bandés ,  cueillir  chacune  trois  épis  de  blé.  Si  le  grain  qui  cou- 
ronne l'épi  se  trouve  manquer  à  l'un  d'entre  eux ,  on  ne  doute 
pas  que  le  mari  futur  de  la  villageoise  n'ait  à  lui  pardonner  une 
faiblesse  commise  avant  l'heure  nuptiale.  O  Nelly  I  Nelly  !  tes 
trois  épis  étaient  à  la  fois  prives  de  leur  tap-pickle ,  et  l'on  ne 
t'épargna  pas  les  railleries.  Il  est  vrai  que  la  veille  même  le 
fause-house,  ou  grenier  de  réserve,  avait  éié  témoin  d'une  cau- 
serie bien  longue  entre  toi  et  Robert  Luath. 

Muirland  les  regardait  sans  se  mêler  activement  à  leurs  jeux. 

«  Les  noisettes  !  les  noisettes  !  »  s'écrièrent-ils. 

On  tira  du  panier  un  sac  plein  de  noisettes  ,  et  l'on  se  rap- 
procha du  feu ,  que  l'on  n'avait  pas  cessé  d'entretenir.  I^a  lune 
brillait  pure  et  presque  radieuse.  Chacun  prit  sa  noisette.  Ce 
charme  est  célèbre  et  vénéré.  On  se  distribue  par  couples  ;  on 
donne  à  la  noisette  que  l'on  a  choisie  son  propre  nom  ;  et  l'on 
place  à  la  fois  dans  le  feu  la  noisette  baptisée  du  nom  de  sa 
fiancée ,  et  la  sienne  propre.  Si  les  deux  noisettes  brûlent  pai- 
siblement côte  à  côte,  l'union  sera  longue  et  paisible;  si  ks 
noisettes  éclatent  et  se  séparent  en  brûlant ,  trouble  et  sépara- 
tion dans  le  ménage.  Souvent  c'est  la  jeune  fille  qui  se  charge 
de  disposer  dans  le  foyer  le  double  symbole  auquel  toute  son 
ame  s'attache;  et  quel  est  son  chagrin  quand  ce  divorce  s'opère, 
et  que  son  mari  futur  s'élance  en  pétillant  loin  de  sa  compagne  ! 

Une  heure  sonnait ,  et  les  paysans  n'étaient  point  las  de  con- 
sulter leurs  oracles  mystiques.  La  terreur  et  la  foi  qui  se  mê- 
laient à  ces  incantations  leur  prêtaient  un  charme  nouveau.  Les 
spunkics  recommençaient  à  se  mouvoir  au  milieu  des  jours  agi- 
tés. Les  jeunes  filles  tremblaient.  La  lune,  qui  avait  monté  dans 
le  ciel,  se  cou\Tait  d'un  nuage.  On  fit  la  cérémonie  du  pot  de 
terre,  celle  delà  chandelle  soufflée,  celle  de  la  pomme,  grandes 
conjurations  que  je  ne  dévoilerai  pas.  Willie  INFaillie,  une  des 
plus  belles  entre  ces  jeunes  filles ,  plongea  trois  fois  son  bra'i 
dans  l'eau  de  la  Doon ,  en  s'écriant  :  «  Mon  époux  futur ,  mon 
»  mari  qui  n'es  pas  encore ,  ou  es-tu?  Voici  ma  main.  »  Trois 
fois  le  charme  avait  été  répété ,  lorsqu'on  l'entendit  pousser  un 
grand  cri. 


258 


L'ARTISTE. 


«  Ah  !  bon  Dieu  !  le  spunkie  a  saisi  ma  main ,  »  s'ccria-t- 
elle.  On  s'empressa  près  d'elle ,  et  tout  le  monde  frcinit ,  ex- 
cepté Muirland.  Maillie  montra  sa  main  tout  ensanglantée;  les 
juges  des  deux  sexes,  qu'une  longue  expérience  rendait  habiles 
dans  l'interprétation  de  ces  oracles,  convinrent  sans  hésiter  que 
l'égratignure  n'était  pas  causée,  comme  le  prétendait  Muirland, 
par  les  pointes  d'un  jonc  épineux ,  mais  que  le  bras  de  la  jeune 
fille  portait  réellement  l'empreinte  de  la  griffe  aiguë  du  spun- 
kie. On  reconnut  aussi  d'une  seule  voix  que  Maillie  était  me- 
nacée par  cette  expérience  d'avoir  ()lus  tard  un  mari  jaloux.  Le 
fermier  veuf  avait  bu  ,  je  crois,  un  peu  plus  que  de  raison. 

«  Jaloux  !  jaloux  !  »  s'écria-t-il. 

n  croyait  voir  dans  cette  déclaration  de  ses  camarades  une 
allusion  malveillante  à  sa  propre  histoire. 

«  Moi ,  continua  Muirland  en  vidant  un  pot  d'clain  rempli 
de  whiskey  qui  en  couvrait  les  bords ,  j'aimerais  mieux  cent 
fois  épouser  le  spunkie  que  de  me  marier  une  seconde  fois.  J  ai 
su  ce  que  c'était  que  de  vivre  enchaîné  :  autant  vaudrait  rester 
emprisonné  dans  une  bouteille  fermée  hermétiquement ,  avec 
un  singe ,  un  chat  ou  le  bourreau  pour  compagnons.  J'ai  été 
jaloux  de  ma  pauvre  Tuilzie  :  j'avais  tort  peut-être  ;  mais  com- 
ment,  je  vous  le  demande ,  ne  pas  être  jaloux?  Quelle  est  la 
femme  qui  ne  demande  pas  une  continuelle  surveillance  ?  Je  ne 
dormais  pas  la  nuit,  je  ne  la  quittais  pendant  le  jour  entier;  je 
ne  fermais  pas  l'œil  un  instant.  Les  affaires  de  ma  ferme  al- 
laient mal;  tout  dépérissait.  Tuilzie  elle-même  languissait  sous 
mes  yeux.  A  cinq  millions  de  diables  le  mariage!  » 

Les  uns  riaient,  les  autres,  scandalisés,  se  taisaient.  La  der- 
nière et  la  plus  redoutable  des  incantations  restait  à  essayer  : 
c'est  la  cérémonie  du  miroir.  On  se  place  ,  une  chandelle  à  la 
main ,  en  face  d'une  petite  glace  ;  on  souffle  trois  fois  sur  le 
verre  et  on  l'essuie  en  répétant  trois  fois  :  Parais,  mon  mari, 
ou  Parais ,  ma  femme  !  Alors  au-dessus  de  l'épaule  gauche  de 
la  personne  qui  consulte  le  destin  ,  se  montre  dtstinctcmcnt  une 
figure  qui  se  reflète  dans  le  miroir  ;  c'est  celle  de  la  compagne 
et  du  mari  que  l'on  invoquait. 

Personne  n'osait ,  après  l'exemple  de  Maillie ,  braver  encore 
les  puissances  surnaturelles.  Le  miroir  et  la  chandelle  étaient 
là  par  terre  sans  que  l'on  pensât  à  les  mettre  en  usage.  La 
Doon  frémissait  dans  les  roseaux;  une  longue  traînée  d'argent, 
qui  tremblait  sur  ses  vagues  lointaines,  était  aux  yeux  des  vil- 
lageois la  trace  élincelante  des  skelpies  ou  esprits  des  eaux  ;  la 
jument  de  Muirland,  sa  petite  jument  des  Highlands,  à  la  queue 
noii-e  et  au  blanc  poitrail ,  hennissait  de  toute  sa  force ,  ce  qui 
est  toujours  signe  qu'un  mauvais  esprit  est  voisin.  Le  vent  fraî- 
chissait; les  tiges  des  joncs  balancés  rendaient  un  triste  et  long 
murmure.  Toutes  les  femmes  commençaient  à  parler  de  retour; 
elles  avaient  d'excellentes  raisons  ,  des  réprimandes  pour  leurs 
maris  et  leurs  frères  ,  des  conseils  de  santé  pour  leurs  pères ,  et 
une  éloquence  de  ménage  à  laquelle ,  hélas  I  nous  autres ,  rois 
de  la  nature  et  du  monde  ,  nous  résistons  bien  rarement. 

«  Eh  bien  !  qui  de  vous  se  présentera  devant  le  miroir?  » 
s'écria  Muirland. 


On  ne  répondait  pas.... 

«  Vous  avez  bien  peu  de  cœur,  contiuua-t-il.  Le  souffle  du 
vent  vous  fait  trembler  comme  le  saule.  Quant  à  moi ,  qui  ne 
vciix  plus  prendre  de  femme,  comme  vous  savez,  parce  que  je 
veux  dormir  et  que  mes  paupières  refusent  de  se  fermer  dès 
que  je  suis  mari ,  il  m'est  impossible  de  commencer  le  charme. 
C'est  ce  que  vous  sentez  aussi  bien  que  moi.  » 

A  la  fin  ,  personne  ne  voulant  saisir  le  miroir,  Jock  Muirland 
s'en  empara.  «  Je  vais  vous  donner  l'exemple.  »  Alors  il  prit 
sans  hésiter  la  glace  fatale;  la  chandelle  fut  allumée,  et  il  ré- 
péta bravement  l'incantation. 

«  Parais  donc,  ma  femme!  »  s'écria  Muirland. 

Aussitôt  une  figure  pâle  ,  couverte  de  cheveux  d'un  blond 
fauve,  se  montra  surl'epaulc  de  Muirland.  Il  tressaillit,  se  re- 
tourna pour  s'assurer  que  l'une  des  jeunes  filles  du  canton  n"é- 
tait  pas  derrière  lui  pour  imiter  l'apparition.  Mais  personne 
n'avait  osé  parodier  le  spectre;  et  quoique  le  miroir  se  fût  brisé 
sur  la  terre  en  échappant  des  mains  du  fermier  ,  toujours  au- 
dessus  de  son  épaule  la  même  tête  blanche ,  la  même  chevelure 
ardente  se  pi'ésentaient. 


Muirland  pousse  un  grand  cri  et  tombe  la  face  contre  terre. 

Vous  eussiez  vu  alors  tous  les  habitans  du  village  fuir  çà  et 
là,  comme  les  feuilles  enlevées  par  le  vent;  il  ne  resta  plus  dans 
cet  endroit ,  où  ils  s'étaient  livrés  naguère  à  leurs  amusemcns 
rustiques,  que  les  detris  de  la  fête,  le  foyer  à  demi  éteint,  les 
pots  et  les  cruches  vides  ,  et  Muirland  couché  sur  le  gazon.  Les 
punkies  et  leurs  acolytes  revenaient  en  foule,  et  l'orage  qui  se 
préparait  dans  l'air  mêlait  à  leur  chant  surnaturel  ce  long  sif- 
flement que  les  Écossais  désignent  si  pittorcsquement  sous  le 
nom  de  Sugh.  Muirland  ,  en  se  relevant,  regarda  encore  par- 
dessus son  épaule  :  toujours  la  même  figure.  Elle  souriait  au 
paysan,  mais  ne  prononçait  pas  un  mot,  et  Muirland  ne  pou- 
vait deviner  si  cette  tête  appartenait  à  un  corps  humain,  car 
elle  ne  se  montrait  à  lui  que  lorsqu'il  se  détournait.  Sa  langue 
se  glaçait  et  restait  attachée  à  son  palais.  Il  essaya  de  lier  con- 


L'ARTISTE. 


239 


versation  avec  l'être  infernal ,  et  rappela  en  vain  tout  son  cou- 
rage; des  qu'il  apercevait  ces  traits  pâles  et  ces  boucles  arden- 
tes, il  frémissait  de  tout  son  corps.  Il  se  mit  à  fuir,  dans  l'es- 
poir de  se  délivrer  de  son  acolyte.  Il  avait  détaché  sa  petite 
jument  blanche  et  allait  mettre  le  pied  à  l'élricr,  quand  il  tenta 
encore  une  dernière  cxpc'iience.  Terreur  !  toujours  cette  tète  , 
devenue  son  inséparable  compagne.  Elle  était  attachée  sur  son 
épaule ,  comme  ces  têtes  isolées  dont  les  sculpteurs  gothiques 
Jetaient  quelquefois  le  profil  au  sommet  d'un  pilastre  ou  à  l'an- 
gle d'un  entablement.  La  pauvre  Meg,  la  jument  du  fermier, 
hennissait  avec  une  force  terrible  ,  et  par  des  ruades  fréquentes 
elle  annonçait  la  part  qu'elle  prenait  à  la  terreur  de  son  pauvre 
maître.  Le  spunkie  (  ce  devait  être  un  de  ces  habitans  des  joncs 
de  la  Doon  qui  persécutait  le  fermier),  toutes  les  fois  queMuir- 
land  se  retournait ,  fixait  sur  lui  deux  yeux  flamboyans  d'un 
bleu  profond,  sur  lesquels  aucun  cil  ne  dessinait  son  ombre  , 
et  dont  nulle  paupière  ne  voilait  l'insupportable  clarté.  Il  piqua 
des  deux;  la  même  curiosité  le  poussait  toujours  à  savoir  si  sa 
persécutrice  était  là;  elle  ne  le  quittait  pas;  en  vain  lançait-il 
sa  jument  au  galop,  en  vain  les  bruyères  et  les  montagnes  dis- 
paraissaient et  fuyaient  sous  les  pas  de  l'animal ,  Muirland  ne 
savait  plus  ni  quelle  route  il  suivait  ,  ni  vers  quel  but  il  con- 
duisait la  pauvre  Meg.  Il  n'avait  qu'une  idée ,  le  spunkie ,  son 
compagnon  de  route ,  ou  plutôt  sa  compagne ,  car  cette  figure 
féminine  avait  toute  la  malice  et  toute  la  délicatesse  qui  con- 
viennent à  une  jeune  fille  de  dix-huit  ans. 

La  voûte  du  ciel  se  couvrait  de  nuées  épaisses  qui  le  rétrécis- 
saient par  degrés.  Jamais  pauvre  pécheur  ne  se  trouva  lancé  seul 
au  milieu  de  la  campagne  dans  une  plus  satanique  obscurité.  Le 
vent  soufflait  comme  s'il  eût  voulu  éveiller  les  morts;  la  pluie 
tombait,  en)])ortée  diagonalcmcnt  par  là  violence  de  l'orage. 
Les  lueurs  rapides  de  l'éclair  disparaissaient ,  dévorées  par  les 
nues  ténébreuses  qui  se  refermaient  sur  elles  :  de  longs ,  pro- 
fonds et  lourds  mugisscmens  en  sortaient.  Pauvre  Rluirland  ! 
ton  bonnet  bleu  écossais ,  bariolé  de  rouge ,  tomba ,  et  tu  n'osas 
pas  te  retourner  pour  le  ramasser.  La  tempête  redoublait  de  fu- 
reur; la  Doon  débordait  sur  ses  rivages;  et  Muirland,  api  es 
avoir  galopé  pendant  une  heure  ,  reconnut  douloureusement 
qu'il  revenait  au  même  lieu  d'où  il  était  parti.  L'église  ruinée 
de  Cassilis  était  sous  ses  yeux  ;  on  eût  dit  que  l'incendie  em- 
brasait les  restes  de  ses  vieux  pilastres;  des  flammes  jaillis- 
saient de  toutes  les  ouvertures  inégales;  les  sculptures  appa- 
raissaient dans  toute  leur  délicatesse  sur  un  fond  de  clartés  lu- 
gubres :  Meg  refusait  d'avancer;  mais  le  fermier,  dont  la  raison 
ne  guidait  plus  les  démarches,  et  qui  croyait  sentir  cette  redou- 
table tête  appuyée  sur  son  épaule  ,  enfonçait  si  vigomeuscment 
son  éperon  dans  les  flancs  de  la  pauvre  bête  qu'elle  céda  malgré 
elle  à  la  violence  qu'on  lui  imposait. 

o  Jock ,  dit  une  voix  douce ,  épouse-moi ,  tu  cesseras  d'avoir 
peur.  » 

Vous  imaginez  la  profonde  terreur  du  malheureux  Muir- 
land. 

«  Épouse-moi ,  «  répétait  le  spunkie. 

Cependant  ils  fuyaient  vers  la  cathédrale  enflammée.  Muir- 


land, arrêté  dans  sa  course  par  les  pilastres  mutilés  et  les  saints 
de  pierre  renversés  ,  mit  pied  à  terre  ;  il  avait ,  pendant  cette 
nuit ,  bu  tant  de  vin ,  de  bière  et  d'cau-dc-vie ,  galope  si 
étrangement ,  éprouvé  tant  de  surprise  ,  qu'il  finit  par  s'accou- 
tumer à  cet  état  d'excitation  surnaturelle  :  notre  fermier  entra 
d'un  pied  ferme  dans  la  nef  sans  voûte  d'où  jaillissaient  ces 
feux  infernaux. 

Le  spectacle  qui  le  frappa  était  nouveau  pour  lui.  L'n  person- 
nage accroupi  au  milieu  do  la  nef  soutenait ,  sur  son  dos  courbé, 
un  vase  octangulaire  où  brûlait  une  flamme  verte  et  rouge.  Le 
maître-autel  était  charge  de  ses  vieux  orneraens  catholiques. 
Des  démons  à  la  chevelure  ardente  qui  se  hérissait  sur  leurléte 
étaient  debout  sur  l'autel,  et  tenaient  lieu  de  cierges.  Toutes  les 
formes  grotesques  et  infernales  que  l'imagination  du  peintre  et 
du  poète  ont  rêvées  se  pressaient ,  couraient ,  volaient ,  se  balan- 
çaient, se  traînaient,  se  contournaient  en  raille  étranges  façons. 
Les  stalles  des  chanoines  étaient  remplies  de  personnages  graves 
qui  avaient  conservé  les  costumes  de  leur  état.  Mais  sur  leurs 
aumusses  on  voyait  se  dessiner  des  mains  de  squelettes ,  et  de 
leurs  yeux  caves  aucune  clarté  n'émanait. 

Je  ne  dirai  pas ,  car  le  langage  humain  ne  peut  y  atteindre  , 
quel  encens  on  brûlait  dans  cette  église,  ni  quelle  abominable 
parodie  des  saints  mystères  y  était  jouée  par  les  démons.  Qua- 
rante de  ces  lutins  ,  perchés  sur  l'ancienne  galerie  qui  avait  sou- 
tenu autrefois  l'orgue  de  la  cathédrale,  tenaient  en  main  des 
cornemuses  écossaises  de  dimensions  différentes.  Un  énorme 
chat  noir,  assis  sur  un  trône  composé  d'une  douzaine  de  ces 
messieurs,  donnait  la  mesure  par  un  miaulement  prolongé.  La 
symphonie  infernale  faisa  t  trembler  ce  qui  restait  encore  des 
voûtes  à  demi  détruites,  et  tomber  de  temps  en  temps  quelques 
fragmens  de  pierres  ruineuses.  Il  y  avait  parmi  ce  tumulte  de 
jolies  skelpits  à  genoux;  vous  les  eussiez  prises  pour  des  vier- 
ges charmantes,  si  la  queue  démoniaque  n'avait  pas  soulevé  le 
coin  de  leur  robe  blanche  ;  et  plus  de  cinquante  spunkies ,  les 
ailes  étendues  ou  repliées ,  dansant  ou  en  repos.  Dans  les  niches 
des  saints  symétriquement  rangées  autour  de  la  nef  étaient  des 
cercueils  ouverts  ,  où  le  mort,  sur  son  linceul  blanc  ,  apparais- 
sait tenant  en  main  le  cierge  funéraire.  Quant  aux  reliques  sus- 
pendues au  parvis  ,  je  ne  m'arrêterai  pas  à  les  décrire.  Tous  les 
crimes  commis  en  Ecosse  depuis  vingt  ans  avaient  concouru  à 
parer  l'église  livrée  aux  démons. 

Vous  y  eussiez  vu  la  corde  du  pendu,  le  couteau  de  l'assas- 
sin, le  débris  épouvantable  de  l'avortement  et  la  trace  de  l'in- 
ceste. Vous  y  eussiez  vu  des  cœurs  de  scélérats  noircis  dans  le 
vice ,  et  des  cheveux  blancs  paternels  suspendus  encore  à  la 
lame  du  poignard  parricide.  Muirland  s'arrêta  ,  se  détourna  ; 
la  figure  compagne  de  sa  route  n'avait  pas  quitté  son  pos  te.  In 
des  monstres  chargés  du  service  infernal  le  prit  par  la  main;  il 
se  laissa  faire.  On  le  conduisit  à  l'autel;  il  suivit  son  guide.  Il 
était  dompté.  Sa  force  l'avait  abandonné.  On  s'agenouilla,  il 
s'agenouilla  ;  on  chanta  des  hymnes  bizarres  ,  il  n'écouta  rien  ; 
et  il  resta  là ,  stupéfait ,  pétrifié ,  attendant  son  sort.  Cependant 
les  chants  infernaux  devenaient  plus  bruyans;  les  spHnki( 
chargés  du  corps  de  ballet  tournaient  plus  rapidement  dans  leu/'* 


4 

260 


L'ARTISTE. 


ronde  infernale  ;  les  cornemuses  criaient ,  beuglaient ,  hurlaient 
et  sifflaient  avec  une  ve'he'raence  nouvelle.  Muirland  dctoiu-nala 
tète  pour  examiner  cette  fatale  épaule  sur  laquelle  un  liôte  in- 
commode avait  fait  élection  de  domicile. 

«  Ali  !  »  s'e'cria-t-il,  poussant  un  long  soupir  de  satisfaction. 

L^Bï  La  tête  avait  disparu. 

Mais  quand  ses  regards  clilouis  et  égarés  se  reportèrent  sur 
les  objets  qui  l'environnaient ,  il  futbien  étonné  de  trouver  près 
de  lui,  à  genoux  sur  un  cercueil ,  une  jeune  fille  dont  le  visage 
était  celui  même  du  fantôme  qui  l'avait  poursuivi.  Une  petite 
chemisette  écossaise  de  fin  lin  giis  descendait  à  peine  jusqu'à 
mi-cuisse.  On  apercevait  une  poitrine  cliai-mante;  de  blanches 
épaules ,  sur  lesquelles  roulaient  des  cheveux  blonds  ,  un  sein 
virginal ,  dont  la  légèreté  du  costume  relevait  toute  la  beauté. 
Muirland  fut  ému;  ces  formes  si  gracieuses  et  si  délicates  con- 
trastaient avec  toutes  les  hideuses  apparitions  qui  l'entouraient. 
W  Le  squelette  qui  parodiait  la  messe  prit  de  ses  doigts  crochus  la 
^  main  de  Muirland  et  l'unit  à  celle  de  la  jeune  fille.  Muirland 
crut  sentir  alors  dans  l'étreinte  de  cette  bizarre  fiancée  la  froide 
morsure  que  le  peuple  attribue  aux  griffes  d'acier  du  spunkie. 
C'en  était  trop  pour  lui  ;  il  ferma  les  yeux  et  défaillit.  A  demi 
Tajncu  par  un  évanouissement  qu'il  combattait ,  il  crut  deviner 
que  des  mains  infernales  le  replaçaient  sur  la  jument  fidèle  qui 
l'avait  attendu  à  la  porte  de  la  cathédrale;  mais  ses  perceptions 
étaient  obscures ,  ses  sensations  indistinctes. 

Une  telle  nuit,  comme  on  le  pense  bien,  laissa  des  traces 
chez  notre  fermier  ;  il  se  réveilla  comme  on  se  réveille  après 
une  léthargie,  et  fut  fort  étonné  d'apprendre  que  depuis  quel- 
ques jours  il  avait  pris  femme ,  que  depuis  la  nuit  d'Hallowe'en 
il  avait  fait  un  voyage  dans  les  montagnes  ,  et  qu'il  en  avait  ra- 
mené une  jeune  épouse ,  laquelle,  en  effet,  se  trouvait  placée 
près  de  lui  dans  le  lit  héréditaire  de  sa  ferme. 

Il  se  frotta  les  yeux  et  crut  qu'il  rêvait ,  puis  il  voulut  con- 
templer celle  qu'il  avait  choisie  sans  s'en  douter,  et  qui  était 
devenue  mistriss  Muirland.  C'était  le  matin.  Qu'elle  était  jo- 
lie !  quelle  douce  lumière  nageait  dans  ces  regards  prolongés  ! 
quel  éclat  dans  ces  yeux  !  Cependant  Muirland  était  frappé  de 
la  lueur  bizarre  qui  émanait  de  ces  regards  mêmes.  Il  s'appro- 
cha; chose  étrange!  sa  femme ,  à  ce  qu'il  pensa  du  moins ,  n'a- 
vait pas  de  paupière;  de  grands  orbes  d'un  bleu  foncé  se  dessi- 
naient sous  l'arc  noir  d'un  sourcil  dont  la  courbe  était  admira- 
blement légère.  Muirland  soupira;  le  souvenir  vague  du  spun- 
kie ,  de  sa  course  nocturne  et  de  sa  terrible  noce  dans  la  cathé- 
drale ,  se  représenta  tout  à  coup  devant  lui. 

En  examinant  de  plus  près  sa  nouvelle  épouse  ,  il  crut  ob- 
sei'ver  en  elle  tous  les  traits  caractéristiques  de  cet  erre  surna- 
turel ,  modifiés  seulement  et  comme  adoucis.  Les  doigts  de  la 
jeune  femme  étaient  longs  et  minces ,  ses  ongles  blancs  et  effilés; 
sa  chevelure  blonde  tombait  jusqu'à  terre.  Il  resta  comme  ab- 
sorbé par  uue  profonde  rêverie  :  cependant  tous  ses  voisins  lui 
dirent  que  la  famille  de  sa  femme  résidait  dans  les  Highlands  ; 
qu'aussitôt  après  la  noce  il  avait  été  saisi  par  une  fièvre  ardente; 
qu'il  n'était  pas  étonnant  que  tout  souvenir  de  la  cérémonie  se 


fût  effacé  de  son  esprit  malade ,  mais  que  bientôt  il  se  condui- 
rait mieux  avec  sa  femme,  car  elle  était  jolie ,  douce  et  bonne 
ménagère. 

«  Mais  elle  n'a  pas  de  paupières  !  »  s'écriait  Muirland. 

On  lui  riait  au  nez,  on  prétendait  que  la  fièvre  le  poursui- 
vait encore  ;  personne ,  si  ce  n'est  le  feimicr ,  ne  s'apercevait  de 
cette  étrange  particularité. 

La  nuit  vint  :  c'était  pour  Muirland  la  nuit  [des  noces  ,  car 
jusqu'à  ce  moment  il  n'avait  été  mari  que  de  nom.  La  beauté 
de  sa  femme  l'avait  ému ,  bien  que  selon  lui  elle  n'eût  pas  de 
paupières.  Il  se  promettait  donc  de  braver  résolument  sa  propre 
terreur,  et  de  profiter  au  moins  de  la  faveur  singulière  que  le 
ciel  ou  l'enfer  lui  envoyait.  Nous  demandons  ici  au  lecteur  de 
nous  concéder  tous  les  privilèges  du  roman  et  de  l'histoire ,  et 
de  passer  rapidement  sur  les  premiers  événcmens  de  cette  nuit; 
nous  ne  dirons  pas  combien  la  belle  Spellie  (c'était  son  nom) 
paraissait  plus  belle  encore  dans  ses  nocturnes  atours. 

Muirland  s'éveilla,  rêvant  qu'une  clarté  subite  du  soleil  il- 
luminait tout  à  coup  la  chambre  basse  où  était  placé  le  lit  nup- 
tial. Ébloui  par  ces  rayons  ardens,  il  se  lève  en  sursaut  et  voit 
les  yeux  éclatans  de  sa  femme  tendrement  fixés  sur  lui. 

«  Diable  !  s'écria-t-il ,  mon  sommeil ,  en  effet ,  est  une  in- 
jure à  sa  beauté!  »  Il  chassa  donc  le  sommeil ,  et  dit  à  Spellie 
raille  choses  aimables  et  tendres  auxquelles  la  jeune  fille  des 
montagnes  répondit  de  son  mieux. 

Jusqu'au  matin  ,  Spellie  n'avait  pas  dormi. 

«  Comment  dormirait-elle,  en  effet,  se  demandait  Muirland, 
elle  n'a  pas  de  paupière?  » 

Et  son  pauvre  esprit  retombait  dans  un  abîme  de  méditations 
et  de  craintes.  Le  soleil  se  leva.  Muirland  était  pâle  et  abattu  ; 
la  fermière  avait  les  yeux  plus  étincelans  que  jamais.  Ils  passè- 
rent la  matinée  à  se  promener  sur  les  bords  de  la  Doon.  La 
jeune  épouse  était  si  jolie  que  son  mari ,  malgré  sa  surprise  et 
la  fièvre  à  laquelle  il  était  en  proie ,  ne  put  la  contempler  sans 
admiration. 

«  Jock ,  lui  dit-elle ,  je  vous  aime  autant  que  vous  aimiez 
Tuilzie;  toutes  les  jeunes  filles  des  environs  me  portent  envie  : 
aussi  prencz-y  garde,  mon  ami,  je  serai  jalouse ,  je  vous  sur- 
veillerai de  près.  » 

Les  baisers  de  Muirland  arrêtèrent  ces  paroles  ;  cependant  les 
nuits  se  succédèrent ,  et  au  milieu  de  chaque  nuit  les  yeux  écla- 
tans de  Spellie  arrachaient  le  fermier  à  son  sommeil;  la  force 
du  fermier  y  succombait. 

«  Mais,  ma  chère  amie,  demanda  Jock  à  sa  femme,  est-ce 
que  vous  ne  dormez  jamais! 

—  Dormir ,  moi  ! 

—  Oui,  dormir!  il  me  semble  que  depuis  que  nous  sommes 
mariés  vous  n'avez  pas  dormi  un  moment. 

—  Dans  ma  famille ,  on  ne  dort  jamais.  » 

Les  orbes  azurés  de  la  jeune  femme  versaient  des  rayons  plus 
ardens. 


t-ce    . 


^ 


% 


L'ARTISTE. 


2«1 


«  Elle  ne  dorl  pas  !  s'c'cria  avec  désespoir  le  fermier,  elle  ne 
dort  pas.'  » 

11  retomba  cpiiisc  et  terrifie  sur  l'oreiller. 

«  Elle  n'a  pas  de  paupières,  elle  ne  dort  pas!  »  rc'peta-t-il. 

u  Je  ne  me  lasse  pas  de  te  voir ,  reprit  Spellie ,  et  je  te  sur- 
veillerai de  plus  près.  » 

PaiivrcMuirland!  les  beaux  yeux  de  sa  fcramcnelui  laissaient 
pasdc  leposjc'dlaient,  fommcdiscntlcspoètcs,  des  astres etcrncl- 
lemfnta]lumcsp<iiir  l'éblouir.  Ou  fadansiccanton  plus  de  trente 
ballades  adressées  aux  beaux  yeux  de  Spellie.  Quant  à  Muir- 
laud,  im  beau  jour  il  disparut.  Trois  mois  s'étaient  écoulésj 
le  supplice  qu'avait  éprouve  le  fermier  avait  épuisé  sa  vie  ,  dé- 
voré son  sang  ;  il  lui  semblait  que  ce  regard  de  feu  le  brûlait. 
S'il  revenait  des  champs  ,  s'il  restait  à  la  maison,  s'il  allait  à 
l'église,  toujours  ce  rayon  terrible  dont  la  présence  et  l'éclat 
pénétraient  jusqu'au  fond  de  son  être  et  le  faisaient  tressaillir 
d'horreur.  11  finit  par  détester  le  soleil ,  par  fuir  le  jour. 

Le  même  supplice  que  la  pauvre  Tuilzie  avait  souffert  était 
devenu  le  sien;  au  lieu  de  l'inquiétude  morale  qui ,  pendant  son 
premier  mariage  ,  l'avait  transformé  en  bourreau  de  la  jeune 
fille ,  et  que  les  honiincs  appellent  du  nom  de  jalousie ,  il  se 
trouvait  placé  sous  l'inquisition  physitiuc  et  inéclutable  d'un 
œil  qui  ne  se  fermait  jamais  :  c'était  encore  la  jalousie  ,  mais 
transformée  en  image  palpable,  l'inquisition  devenue  type.  11 
laissa  sa  femme ,  (juilta  ses  domaines ,  j)assa  la  mer  et  s'enfonça 
dans  les  forêts  de  rAméri(pie  septentrionale  ,  oii  beaucoup  de 
gens  de  son  pays  ont  été  fonder  des  habitations  et  bâtir  leur 
hutte  paisible.  Les  savanes  de  l'Ohio  lui  offraient  un  asile 
assuré,  à  ce  qu'il  croyait;  il  préférait  sa  pauvreté,  la 
vie  du  colon  ,  le  serpent  caché  dans  les  buissons  épais, 
une  uouirilure  sauvage  ,  grossière  et  incertaine,  à  son  toit  écos- 
sais, sous  le([uel  l'œil  jaloux  et  toujours  ouvert  reluisait  pour 
son  tourment.  Après  avoir  passé  un  an  dans  cette  solitude  ,  il 
(jiiil  par  bénir  son  sort  :  au  moins  il  trouvait  le  repos  au  sein 
de  cette  nature  féconde.  U  n'entretenait  aucune  correspondance 
avec  la  Giande-Bretagne  ,  de  peur  d'avoir  des  nouvelles  de  sa 
femme;  quelquefois  dans  ses  rêves  il  voyait  encore  cet  œil  ou- 
vert,  cet  œil  sans  paupière,  et  se  réveillait  en  sursaut;  mais 
c'était  tout  ce  qu'il  avait  à  souffrir;  il  s'assurait  bien  que  la  vi- 
gilanteet  redoutable  prunelle  n'était  plus  auprès  de  lui,  ne  le  pt^ 
nétrait ,  ne  le  dévorait  pas  de  ses  clartés  insupportables,  et  il  se 
rendormait  heureux. 

Les  Narraghaiiseits ,  tribu  voisine  de  son  habitation,  avaient 
pris  pour  sachem  ou  pour  chef  Massasoit ,  vieillard  maladif, 
dont  le  caractère  était  pacifique  ,  etdont  Jock  Muirland  se  con- 
cilia aisément  la  bienveillance  en  lui  donnant  de  l'eau-de-vie  de 
grain  qu'il  savait  distiller.  Massasoit  tomba  malade;  son  ami 
Muirland  vint  le  visiter  dans  sa  hutte. 

Imagine/,  un  wigvvam  indien  ,  cabane  pointue  ,  avec  un  trou 
pour  laisser  échapper  la  fumé  ;  au  milieu  de  ce  pauvre  palais , 
un  foyer  embrasé ,  sur  des  peaux  de  bufile  ,  étendues  par  terre, 
le  vieux  chef  malade;  autour  de  lui  les  principaux  sagmores  du 
canton ,  hurlant,  criant ,  pleurant  et  faisant  un  tapage  qui,  loin 


de  guérir  le  malade,  eut  rendu  malade  un  homme  en  bonne 
santé.  Un  powam  ou  médecin  indien  conduisait  le  chœur  et  la 
danse  lugubres  ;  les  échos  voisins  retentissaient  du  bruit  que 
faisait  cette  étrange  cérémonie  :  c'étaient  là  les  prières  publi- 
ques offertes  aux  divinités  du  pays. 

Six  jeunes  filles  étaient  occupées  à  masser  les  membres  nus 
et  froids  du  vieillard;  l'une  d'elles  ,  fort  jolie,  âgée  à  peine  de 
seize  ans ,  pleurait  en  s'acquitUnt  de  cet  office.  Le  bon  sens  de 
l'Écossais  lui  fit  bientôt  reconnaître  que  tout  cet  appareil  médi- 
cal n'aboutirait  qu'au  meurtre  de  Massasoit  ;  en  sa  qualité  d'Eu- 
ropéen et  de  blanc  il  passait  pour  médecin  inné.  Il  jirofita  de 
l'autorité  que  ce  litre  lui  donnait ,  fit  sortir  tous  les  hurleurs 
et  s'approcha  du  sachem. 

«  Qui  vient  près  de  moi?  demanda  le  vieillard. 

—  Jock ,  l'homme  blanc  ? 

—  Ohl  reprit  le  sachem  en  lui  tendant  sa  main  desséchée, 
nous  ne  nous  verrons  plus ,  Jock  I  » 

Jock  ,  bien  qu'il  eût  peu  de  connaissance  en  médecine ,  s'a- 
perçut sans  peine  que  notre  sachem  avait  tout  simplement  une 
indigestion;  il  le  secourut,  ordonna  que  l'on  se  tût  autour  de 
lui,  le  mit  à  la  diète,  puis  lui  fit  un  excellent  potage  écossais 
que  le  vieillard  avala  en  guise  de  médecine.  Bref,  en  trois  jours 
Massasoit  était  revenu  à  la  vie;  les  hurlemens  de  nos  Indiens 
recommencèrent ,  mais  ces  hymnes  sauvages  n'exprimaient  plus 
que  la  gratitude  et  la  joie.  Massasoit  fit  asseoir  Jock  sur  sa 
hutte,  lui  donna  son  calumet  à  fumer,  et  lui  présenta  sa  fille 
Anaulket,  la  plus  jeune  et  la  plus  jolie  de  celles  quo  Muirland 
avait  vues  dans  la  cabane. 

«  Tu  n'as  pas  de  squaw  ',  lui  dit  le  vieux  guerrier;  prends 
ma  fille  et  honore  ma  tête  blanchie.  » 

Jok  tressaillit;  il  se  rappela  le  souvenir  de  Tuilzic  et  de 
Spellie;  le  mariage  lui  avait  si  mal  réussi 

Cependant  la  jeune  squaw  était  douce,  naïve  ,  obéissante.  Un 
mariage  dans  les  déserts  s'environne  de  bien  peu  de  cérémonies; 
il  a  peu  de  conséquences  funestes  pour  un  Européen.  Jock  se 
résigna  ,  et  la  belle  Anauket  ne  lui  donna  aucun  sujet  de  se  re- 
pentir de  son  cheix. 

Un  jour ,  c'était  le  huitième  jour  de  leur  union ,  tous  deux , 
par  une  belle  matinée  d'automne ,  s'étaient  embarqués  sur  l'O- 
hio. Jock  avait  emporté  son  fusil  de  chasse.  Anauket ,  habituée 
à  ces  expéditions  qui  composent  toute  la  vie  sauvage ,  aidait  et 
servait  son  mari.  Le  temps  était  magnifique;  les  rives  de  ce 
beau  fleuve  offraient  aux  amans  des  points  de  vue  enchanteurs. 
Jock  avait  fait  bonne  chasse.  Une  pintade  aux  ailes  éclatantes 
frappa  ses  regards;  il  l'ajusta,  la  blessa,  et  l'oiseau,  frappe  de 
mort,  alla  tomber  en  gémissant  sous  d'épais  halliers.  Muirland 
ne  voulait  pas  perdi-e  une  proie  aussi  belle  ;  il  amarra  son  ba- 
teau ,  et  courut  à  la  recherche  du  résultat  de  sa  conquête.  Il 
avait  battu  inutilement  plusieurs  buissons  ,  et  son  obtfiiVrtTMt  'i^ 
d'Ecossais  le  plongeait  et  l'enfonçait  de  plus  en  plusldans  1'?^^ 
paisseur  du  bois.  Il  se  trouva  bientôt  environné  «arbrestte*'"  . 
haute  futaie  et  placé  au  centre  d'une  de  ces  salle^ub  ^Hdiire 
naturelles  que  l'on  trouve  dans  les  forêts  d'Améri)| 


262 


L'ARTISTE. 


une  clarté  traversa  le  feuillage  et  pénétra  jusqu'à  lui.  Il  tres- 
saillit :  ce  rayon  le  brûlait;  cette  lumière  insupportable  le  con- 
ti-aignait  à  baisser  les  yeux. 

L'œil  sans  paupière  était  là,  vigilant  et  éternel. 

Spcllie  avait  passé  la  mer;  elle  avait  trouvé  la  trace  de  son 
mari ,  elle  le  suivait  à  la  piste  ;  elle  avait  tenu  sa  parole ,  et  sa 
redoutable  jalousie  accablait  déjà  Muirland  de  justes  reproches. 
Il  courut  vers  le  rivage,  poursuivi  par  l'œil  sans  paupières,  vit 
l'onde  claire  et  pure  de  l'Ohio,  et  s'y  précipita  dans  sa  terreur. 
Telle  fut  la  fin  de  Jock  Muirland;  elle  se  retrouve  consacrée 
dans  une  légende  écossaise ,  les  bonnes  femme  l'expliquent  à 
leur  manière.  Elles  affirment  que  c'est  une  allégorie,  et  que 
VOEU  sans  paupière  c'est  l'œil  toujours  ouvert  de  la  femme 
jalouse  ,  le  plus  terrible  des  supplices. 


THEATRE  -  FRANÇAIS. 

^e  ^ttiice   éÇ  Ici    ù^rùMe. 

REPRÉSEKTATIO»  AU  BÉhÉF.'CE  DE  MADEMOISELLE  DDPUIS. 

Le  Prince  a  eu  deux  représentations  ainsi  que  la  Grisette, 
car  la  grisette  a  dû  partager  les  destins  du  prince ,  et  le  prince 
était  en  tout  point  digne  d'aller  de  pair  avec  la  grisette.  Le 
prince  est  un  joli  vaurien  comme  on  en  rencontrait  chez  M.  de 
Boufflcrs,  Demostiers,  Pesay ,  Gubières  de  Palmeseaux  et 
compagnie;  un  prince  blond  ,  un  prince  qui  sourit ,  un  prince 
qui  met  de  la  pommade ,  un  prince  en  rosettes ,  un  prince  en 
faveurs  roses ,  un  prince  blanc  de  céruse.  Mon  prince  cultive 
l'amour ,  comme  il  daigne  le  dire  lui-même  en  beau  langage  ! 
mais  non  l'amour  fidèle.  Oh!  le  petit  scélérat  de  prince.  Il 
est  à  bout  de  ses  conquêtes  de  cour  :  duchesses ,  marquises  , 
baronnes  ,  filles  d'honneur,  tout  y  a  passé.  Que  donnerez-vous 
à  mon  prince  pour  le  distraire  ?  une  beauté  pour  mon  prince , 
s'il  vous  plaît.  Un  abbé  des  plus  malins,  un  abbé  met  heureu- 
sement mon  prince  sur  la  piste  d'une  grisette.  Mais  un  prince 
aller  chez  une  grisette  avec  ses  cordons,  ses  crachats,  sa  livrée, 
ses  bas  de  soie,  sa  cravate  empesée ,  son  épée  à  poignée  de  dia- 
mans ,  tout  ce  qui  fait  un  prince  ,  allons  donc  !  cela  compro- 
mettrait les  familles  régnantes ,  gouvernantes  et  prenantes  de 
l'Europe.  Que  fait  mon  prince  pour  sortir  d'embarras  ;  mon 
prince  prend  un  habit  de  paysan ,  de  prolétaire ,  un  habit  de 
rien  du  tout,  et  s'appelle  Lucas;  puis,  ainsi  habillé  et  éti- 
queté, il  va  chez  la  grisette.  Oh  l'habile  prince  ! 

Chez  la  grisette ,  il  mange  du  fromage  blanc ,  il  s'assied  au 
comptoir,  il  sautille,  il  sourit,  il  est  adorable  ,  il  joue  aux  do- 
minos. Puis  le  bal  masqué ,  les  déclarations  à  bout  portant ,  de 
l'amour  entre  un  jeté  battu  et  un  pas  de  zéphyr ,  un  petit  sou- 
per, de  la  crème,  un  poulet  en  carton  peint;  une  véritable  vie 
de  prince  I  Folies  en  pure  perte  :  la  grisette ,  apprenant  qu'elle 
est  entre  les  griffes  d'un  prince,  crie  :  Au  secours,  ma  vertu  !  Sa 
vertu  arrive  au  galop,  et  l'arrache  aux  étreintes  du  prince  pour 
Ja  rendre  à  madame  Bertrand ,  Lubin ,  Joseph ,  Nicolas ,  Fran- 


çois ,  Jérôme ,  Denis  ,  Polycarpe.  Je  ne  sais  lequel  qui  n'est 
pas  prince ,  mais  fermier  et  vertueux. 

Le  public  ,  qui  avait  vu  la  première  représentation  de  la 
Grisette  et  le  Prince,  n'a  pas  voulu  voir  la  seconde,  ce  qui 
a  empêché  la  troisième. 

Une  semaine  après ,  mademoiselle  Mars ,  les  deux  Baptiste  , 
Armand,  Michelot,  dix  mille  francs  de  recette  au  lieu  d'une 
salle  déserte ,  un  chef-d'œuvre ,  le  Philosophe  sans  le  savoir, 
pour  remplacer  mon  Prince,  sa  partie  de  dominos  et  ses  verres 
à  l'eau  de  Cologne  de  Marie-Jean  Farina;  des  applaudissemens 
et  un  public  joyeux  ou  attendri  :  c'était  bien  là  ce  que  méritait 
mademoiselle  Dupuis  pour  bénéfice ,  en  mettant  de  côté  je  ne 
sais  quel  à-propos  en  l'honneur  de  Molière ,  léger  comme  une 
composition  de  l'université,  et  spirituel  comme  un  compliment 
du  i"' janvier. 


ODÉON. 


fjcanfte  "oauvei'ti 


j'iuer,    S^raMe  en  ana  acieJ , 

PAR  MM.  R0CGEHO9IT,  LAFITTE  ET  LIGRANGE. 

Jeanne  Vaubernier  et  Louis  XV,  une  petite  grisette  cham- 
penoise et  le  roi  de  France,  la  première  conquête  d'un  garçon 
pâtissier  prenant  son  essor  de  derrière  le  comptoir  d'une  mo- 
diste ,  pour  aller  disputer  à  Versailles  le  pouvoir  au  duc  de 
Choiseul ,  décidant  à  sa  toilette  le  renvoi  des  parlemens ,  chan- 
geant les  lois  fondamentales  du  royaume  ,  mariant  les  princes 
du  sang  ,  jetant ,  au  cou  de  ses  favoris  les  ordres  du  roi ,  à  se 
protégés  les  pensions  et  les  épaulettes ,  faisant  des  maréchauj 
de  France  et  défaisant  des  ministres ,  semant  l'or  à  poignées  > 
amenant  le  roi  de  France  à  régler  dans  son  boudoir  les  affaire 
de  son  royaume;  tout  cela  est  une  époque  ,  c'est  l'histoire  cnJ 
tière  des  mœurs  d'une  nation;  c'est  le  déclin  d'une  monarchie | 
l'avilissement  d'une  noblesse  et  l'abrutissement  d'un  peuple^ 
un  pareil  concours  de  circonstances  ne  pouvait  se  trouver  qii'l 
l'agonie  d'une  civilisation  ,  tellement  usée ,  tellement  blasée  i 
morale  et  en  politique,  qu'une  régénération  devenait  immn 
nente.  La  révolution  était  inévitable ,  le  jour  ou  une  prostituée , 
en  présence  de  la  cour,  disait  au  petit-fils  de  Louis  XIV  :  La- 
france  ,  ton  café  f. . .  le  camp  ! 

Tous  nos  bons  rois,  tous  nos  grands  rois,  ont  eu  des  maîtresses, 
c'est  de  tous  leurs  défauts  celui  que  nous  sommes  le  plus  disposés  à 
leur  pardonner,  mais  tous  dans  leurs  amours  ont  conservé  la  di- 
gnité de  leur  rang.  Françoise  de  Foix,  la  duchesse  d'Étampes ,  ne 
ternirent  pas  l'éclat  de  la  couronne;  les  amours  de  Henri  IV  se 
sont  associes  à  sa  popularité ,  et  la  France  a  adopté  Gabrielle 
par  amitié  pour  Henri.  Les  faiblesses  de  Louis  XIV  furent  en- 
noblies par  l'éclat  de  son  règne,  il  y  a  dans  les  noms  de  La  Val- 
lière ,  de  Fontange  ,  de  Montespan  ,  des  souvenirs  qui  ne  dé- 
parent pas  le  grarKl  siècle.  Il  y  avait  loin ,  il  faut  le  dire ,  de 
cette  noblesse  du  scandale,  de  cette  majesté  de  la  de^jauche  ,  à 
l'effronterie  dévergondée  de  la  Dnbarry,  au  spectacle  affligeant 
d'un  roi  sexagénaire  dans  les  bras  d'une  courtisane  de  vingt  ans, 
perdant  dans  les  orgies  de  Trianon  et  de  Luciennes  ce  nom  de 
Bien- Aimé ,  que  son  peuple  en  prière  lui  avait  donné  ,  en  de- 


1 


L'ARTISTE. 


S6S 


mandant  an  ciel  la  conservation  de  ses  jours.  Une  pareille  épo- 
que pouvait  fournir  à  la  fois  une  page  à  Tacite  ,  une  satire  à 
Juvdnal ,  ou  une  comc'die  à  Molière;  notre  littérature  moderne 
n'y  a  trouve  que  le  motif  de  deux  vaudevilles  et  la  matière 
d'un  drame.  La  première  de  ces  pièces  n'est  qu'une  hluette 
graveleuse ,  sans  importance  ;  la  seconde  un  e'pisode  romanesque 
puise  dans  les  annales  du  Parc-aiix-Cerfs  j  la  dernière  est  une 
conception  draniati({ue,  c'est  une  épopée  du  vice,  cncinq  chants, 
une  pentilogie  qui  embrasse  la  vie  entière  d'une  courtisane  et 
qui  la  montre  dans  toutes  ses  pliasesj  mais  ici  riie'roïnc  donne 
au  poème  un  caractère  particulier  de  merveilleux,  d'c'clat  et 
d'infortune.  Elcve'e  à  la  hauteur  du  trône,  la  Dubarry  en  partage 
la  proscription  après  en  avoirpartage'  les  faveurs.  Jeanne  Vauber- 
nier  sort  du  magasin  de  modes  de  madame  Labille ,  et  passe  par 
les  salons  de  Versailles  et  de  Marly  pour  aller  à  la  Conciergc- 
riej  la  pc'ripc'tie  de  celte  vie  de  faste  ,  d'intrigue,  de  plaisir  et 
de  volupté,  c'est  l'cchafaudj  deux  grandes  figures  se  groupent 
autour  du  principal  personnage  :  le  roi  de  France  et  le  bourreau. 

Les  trois  premiers  actes  de  cette  pièce  font  une  jolie  comédie 
à  eux  trois;  on  y  trouve  de  la  grâce,  du  naturel  et  surtout  de 
l'esprit  ;  le  quatrième  ilcvient  triste  et  froid  ,  c'est  un  acte  de 
cérémonial  et  d'cli(picttc,  termine  par  une  agonie  sans  intérêt  et 
une  consultation  ridicule  de  médecins  ;  le  cinquième  est  jeté' 
dans  le  moule  de  toutes  les  scènes  de  prison  dont  on  nous  fatigue 
depuis  dix-huit  mois;  celle-ci  est  de  plus  enjolivée  par  les  hor- 
reurs dégoûtantes  de  ()3  et  de  la  présence  obligée  de  l'exécuteur 
des  hautes-œuvres ,  qu'on  retrouve  dans  toutes  les  compositions 
dramatiques  de  l'école  moderne,  depuis  PoZtier  jusqu'à  Richard 
Darlington. 

Une  scène  cependant,  conduite  avec  art  et  denoue'e  avec  une 
grande  habileté,  me'rite  d'être  distinguée  au  milieu  d'un  fatras 
de  choses  oiseuses  et  de  conversations  fort  insignifiantes;  c'est 
celle  où  le  roi ,  averti  par  le  duc  de  Choiscul ,  surprend  ma- 
dame Dubarry  au  moment  d'un  rendez-vous  donne'  au  duc  d'Ai- 
guillon, son  amaut,  et  ne  laisse  à  celui-ci  que  le  temps  de  se 
cacher  sous  le  tapis  d'inie  table  à  bureau.  Celte  situation  se  com- 
plique d'un  billet  intercepte  et  remis  au  roi  par  Choiscul,  qui 
de'voile  à  Louis  XV  l'infidélité'  de  sa  maîlresse.  Ce  billet,  e'crit 
par  elle  à  d'Aiguillon ,  paraît  ne  devoir  lui  laisser  aucun  moyen 
de  se  justifier;  mais  l'adroite  courtisane  affirme  que  c'est  la  ré- 
ponse à  une  lettre  toute  politique  du  duc.  Le  roi  demande  celte 
réponse  ;  en  ayant  l'air  de  la  chercher  parmi  ses  papiers ,  ma- 
dame Dubarry  remet  adroitement  à  d'Aiguillon  ce  qu'il  faut 
pour  écrire  et  pour  ex|)liqucr  phrase  par  phrase ,  et  d'une  ma- 
nière naturelle ,  le  billet  accusateur.  Cette  ruse  réussit  à  mer- 
veille, et  Choiscul,  qui  avait  ourdi  cette  petite  intrigue,  perd 
son  portefeuille  pour  prix  de  sa  maladresse. 

Quelques  scènes  aussi  comiques  dans  l'ouvrage  ,  en  auraient 
assuré  le  succès;  celle-là  est  malheureusement  trop  isolée  dans 
les  cinq  actes  ;  c'est  presque  une  oasis  au  milieu  du  désert.  En 
donnant  à  leur  pièce  pour  second  titre  la  cour  de  Louis  XV, 
les  auteurs  devaient  au  public  de  ces  bonnes  intrigues  de  cour- 
tisans, si  noires,  si  perfides  ,  si  bien  nouées  ,  et  que  les  Broglie, 
les  Richelieu ,  les  Choiscul,  les  Grammont,  les  Soubise,  les 
Chauvclin,  les  Maupcou,  les  Maurcpas,  les  d'Aiguillon,  les 


d'Estrcs  et  les  Lavrillicrc ,  jetaient  aux  jambes  de  la  pauvre 
monarchie  et  qui  lui  ont  fait  faire  tant  de  faux  pas ,  jusqu'au 
moment  ou  elle  est  venue  s'engloutir  dans  l'abîme  de  la  révo- 
lution. 

Le  grand  mérite  de  la  pièce  est  d'être  admirablement  jouée; 
Ferville  a  donné  au  rôle  de  Louis  XV  de  la  bonhomie  sans 
trivialité,  et  de  la  dignité  sans  raideur;  il  a  été  tour  à  tour 
simple ,  noble  et  libertin ,  sans  rien  perdre  de  la  majesté  de  sa 
position.  Provosta  représenté  lecorale  Jean  avec  une  originalité 
très-piquante ,  et  en  lui  conservant  cette  impudence  et  cette  ef- 
fronterie du  vice  dont  il  ne  rougissait  pasdc  faire  parade  à  l'œil-de- 
bœuf.  Madame  Dorval  a  révélé  dans  le  rôle  de  madame  Du- 
barry un  talent  de  comédienne  qu'on  ne  lui  connaissait  pas. 
Cette  actrice ,  qui  ne  s'était  montrée  jusqu'ici  que  pathétique  et 
déchirante ,  a  prouvé  qu'elle  n'est  pas  moins  supérieure  dans 
les  scènes  qui  demandent  de  la  grâce,  de  la  gaieté  et  de  la  gen- 
tillesse; tout  son  rôle  a  été  composé  avec  un  tact  parfait  et  un 
sentiment  des  convenances  qui  n'a  rien  laissé  à  désirer.  Le  pu- 
blic lui  en  a  tenu  compte  et  l'a  suivie  avec  un  intérêt  soutenu 
dans  toutes  les  nuaiTces  qu'elle  a  données  au  développement  de 
son  caractère.  Demandée  après  la  représentation  par  ce  public  si 
éclairé  et  si  impressionnable  de  rOdéon,elle  a  recueilli  un  dou- 
ble hommage ,  et  comme  comédienne  et  comme  tragédienne  ; 
c'est  un  honneur  qu'elle  ne  partage  à  Paris  qu'avec  madame 
Malibran. 

VAUDEVILLE. 

^a,  "uù  (te  t^Wo/icKe,     TSomeOie-^OatulevtU'e  en 
h'iHà  ac/af. 

On  a  beaucoup  écrit  sur  Molière;  on  l'a  mis  souvent  en  scène, 
presque  toujours  avec  bonheur;  mais  jamais  comme  succès 
d'argent  :  aucune  de  ces  pièces  n'a  mérité  d'être  citée.  Molière 
n'est  donc  pas  dramatique?  Voilà  ce  que  l'on  disait  avant  la  re- 
présentation de  cette  nouvelle  comédie ,  et  ce  que  l'on  ne  pen- 
sait plus  après  le  succès  immense  et  mérité  qu'elle  a  obtenu. 
MM.  Etienne  Arago  et  Dupeuty  se  sont  tirés  avec  bonheur  de 
cette  tentative  hardie  ,  où  presque  tout  était  écueil ,  et  ils  ont 
résolu  avec  habileté  un  problème  auquel  on  attachait  une  sorte 
de  fatalité.  Ils  ont  pensé,  en  gens  d'esprit,  que  si  quelques  épi- 
sodes de  la  vie  de  notre  grand  poète ,  de  cet  homme  ,  une  des 
gloires  de  ce  siècle  si  fertile  en  gloire ,  froidement  abordes, 
froidement  rendus ,  n'avaient  point  suffi  pour  captiver  l'attention 
du  public ,  il  ne  pouvait  en  être  de  même  si  l'on  représentait 
toute  l'existence  de  Molière.  Existence  consacrée  à  flétrir  l'hy- 
pocrisie, les  vices,  et  à  bafouer  les  ridicules  de  son  époque.  Com- 
ment ne  pas  s'intéresser ,  en  effet ,  à  ce  jeune  fou  qui ,  dévoré 
de  la  passion  du  théâtre ,  qiiitte  la  maison  paternelle ,  déserte 
le  barreau  ,  s'engage  dans  une  troupe  de  comédiens  ambulans , 
s'en  fait  le  chef,  la  couvre  de  son  immense  talent ,  lui  obtient  la 
protection  du  roi,  et  sacrifie  à  l'avenir  de  ses' camarades  son 
avenir  à  lui,  le  bonheur  qu'il  devait  trouver  auprès  d'une  jeune 
fille  innocente  dont  il  est  aimé,  mais  que  de  sots  préjugés *to'pa- 
rent  de  lui ,  et  qui  de  désespoir  se  fait  sœur  de  la  Charité.  Com- 


2G4 


L'ARTISTE. 


ment  m  voyant  au  premier  acte  mademoiselle Bejart ,  si  vaine, 
si  coquette,  et  cependant  e'prisc  de  Molière,  ne  pas  deviner  les 
souffrances,   les  tourmens  ,  les    inqiiic'tiides  qui  le  dévoreront 
quand  il  l'aura  opousc'ej  comment   ne  pas  rire  de  la  bonhomie 
d  ■  ce  vieux  Benoît ,  qui  vient  prêcher  son  élève  et  finit  par  se 
faire  comédien  à  son  exemple ,  et  des  bêtises  que  débite  Lau- 
rent (le  valet  de  M.  Tartufoli  ,  type  du  Tartufe),  gros  garçon 
à  la  face  réjouie ,  bientôt  amaigri  par  le  jeûne,  et  qui  vient  ab- 
jurer son  abstinence  dans  la  maison  de  Molière ,  dont  il  se  fait 
domestique.  Lafoiêt  n'est-elle  pas  là  aussi  pour  vous  attacher, 
pour  donner  encore  de  la  vie  au  tableau  ?  Laforêt ,  la  franche  et 
naïve  Laforêt,  juge  et  censeur  des  œuvres  de  sonmaître.  Et  quand 
éclate  l'opposition  des  faux  dévots  à  propos  de  la  représentation 
de  V Imposteur ,  et  que  Louis  XIV  fait  une  espèce  de  coup  d'é- 
tat et  protège  Molière  contre  la  magistrature  et  leclergé;  quand  plus 
tard  le  grand  roi,  voulant  venger  le  plus  beau  génie  de  cette  admi- 
rable époque  des  insultes  de  quelques  plats  couitisans ,  l'admet 
à  sa  table;  enfin  lorsque  Molière,  miné  plutôt  par  le  chagrin 
que  lui  causent  les  infidélités  de  sa  femme  que  par  la  maladie, 
expire  au  milieu  de  quelques  amis,  et  de  ces  sœurs  de  Charité, 
discrètes  confidentes  de  ses  bienfaits  ;  ces  sœurs,  parmi  lesquelles 
se  retrouve  cette  jeune  orpheline,  au  cœur  toujours  aimant  et 
dévoué;  lorsque  sur  cette  main  défaillante  s'appuie  une  femme , 
qui  attend  un  pardon  généreux  qu'elle  n'obtient  pas  ,  et  que  le 
vieux  Benoît  se  plaint  de  ce  que  le  ciel  le  laisse  sur  la  terre 
lorsqu'il  en  retire   l'homme  de  tous  les  siècles  ,  dites-moi  si  de 
tous  ces   épisodes  il  n'est  pas  impossible  de  tirer  autre  chose 
qu'une  pièce  attachante,  et  dont  tous  les  détails  vont  à  l'ame  du 
spectateur  ? 

Comme  je  vous  l'ai  déjà  dit ,  le  succès  a  été  complet  et  pro- 
met de  devenir  un  succès  de  vogue.  Depuis  Marie  Mignot,  je 
n'ai  rien  vu  au  Vaudeville  qui  m'ait  procuré  un  plaisir  aussi 
vif,   j'en  excepte  Claire   d'Albe,   dont   l'intérêt  et    le  style 
pur     et    correct    méritaient    une    carrière  plus    longue  ;    les 
acteurs    ont  rivalisé   de    zèle    et    de   talent,  et   ils  ont   joué 
avec  cet  ensemble   que    l'on    chercherait    vainement   ailleurs 
qu'au  Vaudeville    et  au  Gymnase.    Chargé  du  personnage  de 
Molière,  Volnys  ,  sur  qui  pesait  la  plus  grande  responsabilité 
de  la  pièce,  en  a  parfaitement  rendu  toutes  les  nuances.  Volnys 
est  un  acteur  précieux  pour  les  rôles  qui  demandent  de  la  no- 
blesse, de  l'ame  et  de  l'énergie.  Fontenay  et  Bernard-Léon,  l'un 
dans  le  rôle  de  Tartufoli  et  l'ar.lre  dans  celui  de  Benoît,  ont  dé- 
ployé l'habileté  de   comédiens  consommés.  Arnal ,   l'Odry  du 
Vaudeville ,  est  toujours  l'acteur  le   plus  spirituellement  bête 
que  je  connaisse.   Guillemin-Louis  XIV  a  eu  toute  la  dignité 
du  grand  roi.  Les  rôles  de  femmes  sont  confiés  :  à  mademoiselle 
Brohan  qui,  dans  le  rôle  de  Laforêt,  pourrait  servir  de  modèle  à 
plus  d'une  soubrette  de  grand  théàtrej  les  servantes  de  Molière 
ne  sont  pas  aussi  faciles  à  débiter  quç  l'on  pourrait  le  croire , 
et  Molière  a  joué  de  bonheur  si  dans  la  véritable  Laforêt  il  a 
trouvé  autant  de  gaieté,  de  franchise  et  de  rondeur  que  made- 
moiselle Brohan  en  déploie  sur  la  scène  du  Vaudeville  ;  à  ma- 
dame Thénard ,  qui  a  été  fort  touchante  dans  le  personnage  de 
l'orpheline;  et  enfin  à  madame  Dussert ,  qui  a  été,  dans  le  rôle 
de   mademoiselle  Béjart,  ce  qu'elle  est  partout,  charmante. 


Quand  on  la  voit  on  conçoit  l'amour  de  Molière  pour  elle;  quand 
on  l'a  entendue,  on  comprend  toute  la  jalousie  de  son  mari. 

Des  décorations  fort  belles  ,  un  luxe  de  costumes  éblouissant, 
et  unridcau  nouveau,  offrant  le  nom  de  Molière  au  milieu  d'une 
auréole  de  gloire,  voilà  quels  sont  les  accessoires  d'une  pièce 
qui  aurait  réussi  même  sans  ce  cortège,  dont  pourtant  personne 
ne  se  plaindra. 


THEATRE  DU  PÂLâilS-ROTAL 

'^e    ^o/laior.'Ueur.  •  i£a-    (sÂayi,'ei(àc  ^ c'Ut4vrtè't'e. 

Vous  savez  quelle  consommation  d'huissiers,  quelle  dépense 
de  recors ,  de  lettres-de-change  et  de  gardes  du  commerce  on  a 
fait  depuis  le  déluge,  pour  alimenter  le  vaudeville  et  la  comé- 
die. L'huissier  est  un  gibier  faisandé,  un  lard  rancc,  un  vin 
tourné,  un  pain  moisi ,  un  habit  vermoulu  ;  mais  le  vaudeville 
tient  bon;  le  vaudeville  veut  encore  tâter  de  l'huissier.  Or  un 
huissier  poursuit  deux  pauvres  débiteurs;  les  débiteurs  font  une 
comédie.  Pour  les  prendre  tout  à  son  aise,  l'huissier  s'introduit 
chez  les  débiteurs  sous  le  titre  d'auteur  dramatique  et  la  qua- 
lité de  collaborateur;  les  débiteurs  vont  se  laisser  prendre, 
quand  une  veuve  charitable  paie  la  dette  et  désarme  l'huissier. 
Dieu  bénisse  l'huissier;  mais  qu'il  n'y  revienne  plus  ! 

Une  jeune  fille  chante ,  une  jeune  fille  travaille  ;  la  jeune  fille 
qui  chante  se  laisse  aller  aux  doux  propos  d'un  chanteur  ,  quitte 
son  père ,  court  le  monde ,  va  en  Italie ,  séduit  des  princes  et 
des  barons ,  porte  diamans  et  cachemire  ;  puis  tout-à-coup  avant 
perdu  son  la,  la  pauvre  chanteuse  descend  d'étage  en  étage  sur 
la  place  publique,  où  elle  accompagne  son  la  perdu  d'une  vieille 
guitare  et  d'un  violon  fêlé. 

La  jeune  fille  qui  travaille  n'a  ni  rubis  ni  châles  à  grandes 
palmes;  mais  elle  gagne  une  métairie  et  épouse  un  honnête  ci- 
toyen pour  prix  de  ses  vertus.  C'est  la  cigale  et  la  fourmi  ;  seu- 
lement la  fourmi  du  Palais-Royal  a  le  cœur  moins  dur  que  la 
fourmi  de  Jean  de  La  Fontaine;  elle  ne  dit  pas  à  la  pauvre  ci- 
gale : 

Eli  biCD  1  dansez  maintenant! 


mais  l'abrite  et  lui  fait  partager  son  feu ,  son  lit  et  sa  métairie; 
Bonne  cigale.' 


VARIÉTÉS. 


M.  Odry  a  eu  sa  représentation  à  bénéfice;  c'est  un  boufTon 
ti  ès-bouffon  que  M.  Odry,  et  la  sailc  était  remplie  du  parterre 
aux  amphithéâtres.  M.  Odry  a  été  admirablement  bête  dans  le 
rôle  de  Py^malion  ;  mais  M.  Odry  a  voulu  endosser  l'épée  et 
le  chapeau  de  Pourceaugnac  ,  et  M.  Odry  a  été  mauvais  en  con- 
science. Ne  touchez  pas  à  Molière ,  mon  bon  ami  Odry. 

DESSINS. 

L'Espion.  —  Par  Alfred  Johannot  ,  et  lithog.  par  Bouge. 
L'ceil  sans  paupières. 


Il 


L'ARTISTE. 


2G9 


iBfaur- art0. 


OUVERTURE  DU  SALON  DE  1832. 

Le  Salon  de  i  852  va  résoudre  une  question  posée  de- 
puis plusieurs  années  et  souvent  ai;itée  inutilement.  Nous 
saurons  dans  deux  mois  si  l'état  de  la  société  française 
exige  ou  permet  un  Salon  tous  les  ans.  Jusqu'ici,  toutes 
les  solutions  proposées  ont  été  purement  hypothétiques. 
L'expérience  qui  se  fera  dans  deux  mois  donnera  gain 
de  cause  a  l'affirmalive  ou  a  la  négative.  Mais  ce  sera 
certainement  et  dans  tous  les  cas  un  grand  bonheur  pour 
l'art  de  ne  voir  plus  son  importance  et  sa  destinée  re- 
mises aux  chances  de  la  discussion.  Les  plus  habiles  pa- 
roles, les  idées  les  plus  ingénieuses,  ne  sauraient  suffire  a 
décider  le  problème.  Mais,  dans  deux  mois  ,  grâce  aux 
faits  qui  vont  se  révéler  et  se  dessiner,  les  sophismes  du 
ministère  et  les  déclamations  d'atelier  n'auront  plus  au- 
cune prise  ,  et  seront  forcés  au  silence  par  le  spectacle 
qui  sera  sous  nos  yeux. 

Que  si  l'on  objectait  une  mesquine  argulie,  le  voisi- 
nage d'un  Salon  qui  ne  s'est  pas  ouvert  dans  les  mêmes 
conditions ,  il  faudrait  accepter  la  difficulté  ,  en  tenir 
compte  et  ne  pas  la  nier  ;  mais  la  plus  hâtive  réflexion 
en  aurait  bientôt  déterminé  la  valeur  précise. 

Je  conçois  en  effet  que  le  Salon  de  i  851  ait  pu  ,  dans 
une  certaine  mesure,  épuiser  ou  appauvrir  ii l'avance  le 
Salon  de  1852;  ques'ouvrant  aprc-s  un  interrègne  de  qua- 
tre ans,  il  ait  réuni  fatalement  \m  nombre  prodigieux  de 
tableaux  et  de  statues,  et  que  le  Salon  de  i  852  ue s'ouvre 
pas  sous  les  mêmes  auspices  et  avec  les  mêmes  avantages; 
qu'il  ne  soit  ni  probable  ni  possible  d'acrrochcran  Louvre 
cette  année,  comme  l'année  dernière,  quatre  mille  toiles. 
A  la  bonne  heure  !  je  suis  prêt  à  le  reconnaître.  Mais 
pour  mon  compte,  je  ne  puis  que  féliciter  de  toute  mon 
auie  le  public,  les  critiques  et  les  artistes,  de  ce  malheur 
prétendu  qu'on  fait  sonner  Lien  haut,  et  qui  se  réduit  à 
peu  de  chose.  Est-ce  donc  une  fête  pour  l'art  et  le  goût 
quecc  bazar  confusoù  lesouvragess'entasseiit pêle-mêle, 
avec  monis  d'ordre  et  d'harmonie  que  les  cachemires  et  les 
narghilé  dans  un  marché  d'Orient,  où  les  gammes  de  cou- 
leurs les  plus  disparates  fatiguent  et  taquinent  les  yeux 
éblouis  et  les  paupières  cuisantes ,  et  prodiguent  à  la  sa- 
tiété une  variété  detorturcs  qui  n'a  d'exemple  nulle  part? 
Ne  faut-il  pas  plutôt  plaindre  l'art  forcé  de  descendre  au 
rôle  des  bayadères  et  desalmeh?  Ne  doit-on  pas  compatir 
aux  jeunes  et  fraîches  imaginations,  dont  l'œuvre  est  cou- 
tome    II.      S6*   LIVRAISON. 


damnée  a  l'indifférence  et  a  l'oubli ,  forcée  qu'elle  est  de 
subir  le  voisinageet  la  luttedes plus  misérables  inventions? 
N'est-ce  pas  une  sorte  de  prostitution  injurieuse  que  cette 
comparaison  que  l'ignorance  établit  entre  des  poèmes 
chastes  et  contenus  et  ces  débauches  de  couleur  qui  se 
vengent  sur  la  foule  du  mépris  que  les  connaisseurs  leur 
[irodigucnt?  Qui  sait  si  la  Liberté  de  Delacroix  n'aurait 
pas  eu  le  succès  de  la  Méduse  sans  le  Moïse  de  M.  Orsel, 
ou  \e  Sixte-Quint  HeM.  Monvoisin?  Sans  la  présence  dés- 
astreuse de  ces  deux  toiles,  qui  oserait  dire  que  l'Euêque 
de  Liège  n'eût  pas  conquis  d'emblée  la  part  d'admiration 
qui  lui  est  due?  Se  serait-il  trouvé  un  critique  assez  maîen- 
contreux  pour  blâmer  la  poussière  des  pavés,  le  teint 
hâve  des  gamins ,  ou  le  teint  chaud  et  sombre  des  poutres 
sculptées  où  s'abrite  le  sanglier  des  Ardennes? 

Je  sais  qu'on  répète  partout  et  volonliersqueles  grands 
ouvrages  ne  s'improvisent  pas,  et  je  me  range  a  cet  avis, 
pour  peu  qu'on  entende  yiar grands  ombrages  des  toiles  de 
trente  pieds  comme  les  Noces.  Mais  a-t-ou  oublié  les 
douze  compositions  allégoriques  de  Rubens  exécutées  en 
un  an?  Si  l'on  veut  parler  da  Jugement  ou  de  Y  Homère, 
de  Michel-Ange  ou  d'Ingres,  nous  serons  les  premiers  a 
reconnaître  qu'un  an  ne  suffit  pas  généralement  ii  de  pa- 
reilles compositions.  Mais  de  tels  travaux  ne  s'exécutent 
pas  à  tout  hasard.  Aujourd'hui  que  la  division  des  for- 
tunes a  rétréci  et  a|niesquiné  toutes  les  formes  du  luxe,  que 
l'orfèvrerie  repoussée  et  ciselée  de  Benvenuto,  les  meubles 
sculjjtésde  la  renaissance  sont  devenus  impossibles;  au- 
jourd'hui que  le  Palais-Royal  a  demandé  deux  candélabres 
aux  fabriques  deM.  Romagnesi ,  an  lieu  de  faire  couler  en 
bronze  quelques-unes  de  ces  gracieuses  ou  énergiques  fi- 
gures que  l'imagination  moderne  se  serait  plue  a  retrouver 
en  souvenir  de  Jean  Goujon  ou  de  Puget;  aujourd'hui  que 
l'État  et  la  cour  ne  pensent  guère  aux  merveilles  et  aux 
pompes  de  l'art,  ne  vaut-il  pas  mieux  contenir  l'invention 
dans  un  cadre  plus  étroit ,  et  qui  puisse  tenter  les  loisirs 
du  riche,  ramener  la  peinture  aux  proportions  d'un  salon, 
puisque  les  palais  sont  livrés  aux  bandes  noires  et  ne  se 
relèvent  pas?  et  croyez-vous  que  le  Duukerque  d'Isabey , 
le  Cadji-bey  de  Decamps  ou  les  paysages  de  Paul  Huet 
et  de  Charles  de  Laberge  aieut  coûté  plus  de  six 
mois? 

Il  ne  faut  donc  pas  désespérer  du  Salon  prochain.  Plu- 
sieurs ouvrages  importans  et  du  premier  ordre  s'achèvent 
en  ce  moment.  M.  Ingres  enverra  son  martyre  de  saint 
Sympliorien.  Nous  aurons  de  beaux  portraits  de  M.  E. 
Champmartin,  de  fines  et  délicates  miniatures  de  madame 
L.  de  Mirliel .  Le  plafond  de  Schnetz  et  celui  d'E.  Devéria 
seront  enfin  découverts. 

Et  pour  peu  qu'on  trouve  moyen  de  concilier  le  déluge 
de  croix  de  la  semaine  dernière  avec  la  parcimonie  du 

S6 


&66 


L'ARTISTE. 


dernier  Salon,  l'exposition  du  Louvre  sera  encore  cette 
année  une  belle  et  grande  solennité  !  Mais  comment  le 
ministère  conciliera-t-il  la  décoration  donné  h  MM.  Ansiaux 
et  ï'orestier  avec  la  mention  honoraijle  de  madame  de 
Mirbel ,  la  médaille  de  M.  Decamps  ?  Dans  un  pro- 
chain discours  sans  doute  l'un  de  MM.  les  commissaires 
du  roi  présentera  quelque  ingénieuse  apologie ,  et  prou- 
vera, selon  Platon,  que  nous  vivons  précisément  dans  le 
meilleur  des  cinq  mondes  possibles. 

A  vrai  dire,  je  ne  devine  pas  dans  quelle  mesure  se 
pourront  dépenser  les  aunes  de  ruban  dans  les  derniers 
jours  de  juin,  ni  comment  on  pourra  convertir  en  fléau 
sporadique  l'épidémie  d'honneur  qui  menace  de  tout  en- 
vahir. 


Cittifraturf. 


UN  COMMEIVCEMEIVT  DE  CiXlTÈ. 

Je  vous  prie  de  prendre  "a  la  lettre  le  titre  de  mon  ar- 
ticle. Ce  chapitre  n'a  rien  de  politique.  Ce  n'est  rien  moins 
qu'une  de  ces  longues  allusions,  en  termes  souvent  trop 
couverts,  aux  affaires  et  aux  hommes  du  moment.  Ceci 
est  la  simple  histoire  d'un  accident  funeste  arrivé  a  l'un 
de  mes  plus  chers  amis  ;  et  comme ,  je  ne  sais  pourquoi , 
cette  histoire  a  pris  quelque  peu  une  teinte  artiste  et  lit- 
téraire ,  ne  fût-ce  que  pour  charmer  les  ennemis  de  mon 
cher  Jules  et  les  miens  propres,  j'ai  entrepris  de  vous  la 
raconter. 

Jules  est  un  homme  d'esprit  et  de  cœur;  c'est  un  scep- 
tique sans  fanatisme  et  sans  ostentation ,  simple  et  bon 
toutes  les  fois  qu'il  n'est  pas  en  colère  ,  facile  a  s'indigner, 
aimant  beaucoup  les  vrais  plaisirs ,  la  table ,  le  jeu  de 
piquet  a  un  prix  modéré,  la  conversation  avec  les  femmes, 
pourvu  qu'elles  ne  fassent  pas  de  romans  ou  de  vers  ;  il  ne 
déteste  pas  non  plus  le  vin  de  Bourgogne  quand  il  est 
vieux  et  le  cigare  quand  il  ne  vient  pas  de  la  régie;  du 
reste  bon  et  colère,  licencié  en  droit,  moqueur  et  s'in- 
quiétant  peu  de  ce  qui  s'imprime,  vers  ou  prose,  livre  ou 
journal. 

Cejeune  homme  s'était  fait  une  vie  heiu'ense  a  sa  ma- 
nière. Il  nes'étaitdévouéàla  politique  depersonne,  il  n'a- 
vait insulté  aucune  décadence,  il  n'avait  salué  aucun  avè- 
nement; il  méprisait  autant  le  fanatisme  que  l'admiration  ; 
la  foi  lui  paraissait  un  contre-sens  dans  une  créature  rai- 
sonnable ;  il  n'avait  de  haine  que  pour  ses  ennemis  et 


d'amitié  que  pour  ses  amis,  ce  qui  est  fort  rare,  remar- 
quez-le bien,  dans  cette  pauvre  espèce  humaine,  quise  pas- 
sionne a  tort  et  à  travers,  sans  que  le  plus  souvent  elle 
puisse  savoir  pourquoi. 

Ajoutez  a  cette  égalité  d'ame  une  absence  totale  d'am- 
bition. En  fait  de  puissance,  il  n'avait  jamais  rien  désiré 
pas  même  la  présidence  du  conseil  ;  en  fait  de  distinction 
honorifique,  il  n'avait  pas  même  songé  à  demander  la 
croix  d'honneur.  II  était  fait  ainsi  !  indifférent  "a  tout  ce 
que  le  vulgaire  appelle  de  ses  vœux.  L'amour  même  le 
comptait  au  dernier  rang  de  ses  élus.  C'était  un  enrôlé 
qui  allait  au  pas  sans  se  presser  et  toujours  sûr  d'arriver 
assez  tôt. 

Sans  compter  qu'il  avait  la  plus  sublime  indifférence 
pour  les  objets  extérieurs  ;  le  monde  allant  et  venant  le 
touchait|peu.Les  célébrités  les  plus  fortes,  cellcsde  la  veille 
le  touchaient  pefi.  Il  n'eût  pas  détourné  la  tête  pour 
voir  un  pape  saint-simonien.  On  lui  eût  dit  pendant  qu'il 
était  à  dîner  :  Foiciune  résolution  qui  passe!  il  ne  se  fût 
pas  mis  à  la  fenêtre  pour  la  voir  passer. 

Souventje  le  grondai» de  tant  d'indifférence! — Malheu- 
reux, lui  disais-je,  tu  ne  sauras  donc  jamais  un  mot  de 
l'histoire  contemporaine!  Tu  u'asvuniM.  Périer,niM.le 
général  Lafayetle ,  ni  le  père  Enfantin,  ni  Béranger!  Tu 
n'as  pas  été  voir  le  monument  en  bois  des  héros  de  juillet 
et  l'éléphant  en  plâtre  de  la  Bastille  !  Tous  nos  grands 
hommes  passeront,  tous  nos  monumens  crouleront,  et  tu 
ne  pourras  pas  dire  a  tes  petits  enfans  :  Je  les  ai  vus! 
Malheureux  et  insensible  ami ,  a  quoi  donc  te  sert-il  d'a- 
voir des  yeux  ? 

Ainsi  je  lui  parlais  souvent.  Lui  railleur,  se  moquait  de 
mon  enthousiasme ,  il  traitait  toute  l'histoire  contempo- 
raine comme  de  l'histoire  ancienne  ;  il  attendait,  disait-il , 
qu'on  l'eût  écrite  pour  l'apprendre  et  pour  y  croire,  et 
puis,  disait-il  encore,  navons-nous'^^sl' Iconographie  des 
contemporains  ?  n'avons-nous  pas  le  supplément  à  la  bio- 
graphie Michaud?  Et  la  lithographie  donc  qui  reproduit 
si  bien  tous  les  monumens,  et  toutes  les  figures  en  plâtre? 
Est-ce  donc  la  peine  de  nous  déranger? 

Et  il  allait  toujours  ainsi  sans  rien  regarder  ;  ou^  s'il 
regardait  quelque  chose,  ce  n'était  pas  l'histoire,  ce  n'était 
pas  le  fonds  solennel  de  cette  riche  et  bizarre  étoffe  qu'on 
appelle  le  dix-neuvième  siècle,  ce  fonds  qui  change  éter- 
nellement et  qui  pourtant  est  toujours  le  même  a  quelques 
nuances  près;  ce^qu'il  regardait,  mon  ami,  c'étaient  les 
franges  de  ce  vaste  lapis  ,  c'était  rinnocente  bordure  de 
cette  monotonehistoire;  des  chevaux  fringans,  des  chiens 
sveltes  et  quelquefois  de  jolies  lilles  sveltes  aussi ,  rieuses , 
boudeuses,  aimable  meute  qui  le  mit  si  souvent  aux  abois! 
Ainsi  s'inquiétant  peu  d'histoire ,  et  ne  sachant  rien  du 
siècle  où  il  était ,  le  malheureux  jeune  homme  s'arrêtait 


L'ARTISTE. 


267 


àes  mois  entiers  à  voir  folàircr  ce  inonde  d'accessoires, 
■ce  monde  de  snpeiflin'tés,  pendant  que  le  monde  grave 
«t  solennel ,  le  monde  de  M.  Persil  et  de  M.  d'Argout , 
allait  toujonrs  son  train. 

Moi  qn'alïligeait  tant  d'insouciance,  je  répétais  tou- 
jours :  —  Tu  n'y  vois  pas  !  tu  es  aveugle,  ami!  Vois 
tout  ce  que  tu  as  laisse  passer  sans  le  voir  !  L'empereur 
d'abord  ,  ce  géant  sous  lequel  tu  es  né,  tu  ne  l'as  pas  vu 
avant  son  départ  pour  sa  ton)be,  et  tu  pouvais  le  voir  ! 
La  première  et  la  seconde  restauration  ,  suivie  et  non 
pas  précédée  de  cosaques,  lu  pouvais  la  voir.  Louis  X  VIII, 
ce  roi  dans  son  char  de  triomphe  et  dans  sa  bière  ,  mé- 
créant et  si  habile ,  roi  et  cadavre  ,  tu  pouvais  le  voir  ! 
Tu  pouvais  voir  la  brillante  calèche  du  sacre  de  Reims  , 
donnant  la  nuit  au  vaisseau  de  Cherbourg!  Tu  pouvais 
voir  enfin  le  progrannne  de  l'Hôtel-de-Ville  ,  que  si 
peu  de  gens  ont  vu  ;  tu  n'as  pas  vu  tout  cela ,  ami  !  Tu 
n'as  rien  vu  de  tout  cela  !  pas  même  le  programme  !  Et  je 
lui  répétais  encore  ma  malheureuse  phrase  :  A  quoi  donc 
te  servent  tes  yeux,  mon  ami  ? 

Avoir  des  yeux  pour  voir  des  grisettes  et  des  caricatures 
en  plein  vent;  avoir  des  yeux  pour  ne  rien  voir.  A  quoi 
te  sert  d'avoir  des  yeux  ? 

Tant  et  tant  lui  répétais-je  que  la  phrase  maudite  me 
porta  malheur  et  à  lui  aussi,  mon  pauvre  ami.  Un  matin 
que  j'allai  le  voir  pour  lui  montrer  l'abbé  Cliatel,  je  trou- 
vai mon  eher  Jules  enfoncé  dans  un  fauteuil  et  dans  l'at- 
titude d'un  profond  recueillement.  Je  ne  l'avais  jamais  vu 
penser  comme  cela . 

Je  pris  un  fauteuil  a  côté  du  sien,  et  j'attendis  qu'il 
eût  poursuivi  son  idée  dans  ses  derniers  retranchetiiens. 

Après  un  quart  d'heure  de  silence  :  —  Pourquoi ,  me 
dit-il,  ne  m'as-tn  pas  fait  encore  ta  question  :  ^^h-tii  des 
yeux? 

—  J'attendais,  lui  dis-je,  que  lu  m'eusses  regardé  et  dit 
bonjour. 

—  Bonjour ,  me  dit-il  ;  mais  je  t'en  prie  ,  demande 
moi  :  Âs-tu  des  yeux? 

Moi  sans  me  déconcerter  je  lui  dis  :  — As-tu  des  yeux, 
Jules? 

Il  me  répondit  :  —  Jules,  je  ne  sais  pas  si  j'ai  des  yeux. 

Et  en  effet  il  était  devenu  presque  aveugle.  Une. seulenuit 
avait  obscurci  cet  œil  vif  et  perçant.  Un  épais  nuage  s'é- 
tait étendu  sur  ce  regard  qui  embrassait  tant  d'espace.  Soit 
que  ce  regard  peu  exercé  ait  perdu  tonta  coup  sa  vigueur, 
soit  que  mon  maudit  :  Js-tu  desyeiLi?  ait  porté  malheur 
au  pauvre  Jules,  c'était  a  peine  s'il  y  voyait  assez  pour 
lire  un  livre  de  messe,  en  gros  caractères,  h  l'usage  de 
ma  bonne  vieille  tante  de  quatre-vingt-dix  ans. 


—  Diable  !  lui  dis-je ,  la  question  prend  une  telle  gra- 
vité que  je  ne  te  la  ferais  plusqu'eii  tremblant,  àpn-sent. 

—  Mais,  dit  Jules,  "a  présent  aussi  fa  question  a  pris 
im  sens  tellement  re.streint  qu'il  faut  au  contraire  te  h&ter 
de  me  la  faire,  car,  entends-tu  bien,  avant  de  n'y  pins 
voir,  je  veux  tout  voir.  Tout  voir,  cnicnds-tu  bien?  voir 
tout  ce  que  je  n'ai  pas  vu  quand  j'y  voyais,  avant  de  ne 
plus  rien  voir. 

Je  gardai  le  silence.  Il  reprit  la  parole  l'instant  d'après. 

—  Tu  me  mèneras ,  entends-tu  bien?  aux  endroits  les 
j)lus  curieux  de  Paris,  que  je  puisse  dire  :  —  J'ai  vu  Pa- 
ris ,  mes  enfans  ,  tout  aveugle  que  je  suis  ! 

Moi  voulant  flatter  son  mal ,  je  lui  dis  :  ^s-tu  vu  les 

catacombes  ? 

Oh  !  dit- il ,  je  n'ai  pas  besoin  de  voir  les  catacombes. 
Je  me  figure  de  grandes  murailles  d'ossemens  et  des  in- 
scriptions latines ,  ou  à  peu  près,  et  des  vers  français  sans 
orthographe ,  et  des  passages  tirés  des  psaumes ,  des 
noms  inconnus  gravés  sur  la  pierre.  —  Non,  ami ,  j'ai  • 
assez  vu  les  catacombes  comme  cela. 

—  Et  la  Chambre  des  députés ,  mon  ami  ? 

—  lia  Chambre  des  députés  !  me  dit-il  ;  songe  donc  que 
c'est  une  méchante  baraque  en  bois  mal  peint  :  je  ne  puis 
pas  me  déranger  pour  si  peu,  conviens-en  ;  passe  encore 
si  on  me  laissait  pénétrer  dans  le  pavillon  a  côté  ! 

—  Veux-tu  monter  au  clocher  du  Panthéon ,  ou  des- 
cendre dans  les  souterrains? 

—  J'attendrai  que  le  sort  du  Panthéon  soit  décidé  ;  en 
attendant  tous  les  clochers  se  ressemblent  ;  je  suis  monté, 
il  y  a  quinze  ans,  auclocherdeOagny,  quia  cent  soixante- 
quinze  marches  de  hauteur. 

—  Si  nous  allions ,  répondis-je ,  à  l'Institut  un  jour  de 
séance,  tu  verrais  lii  plus  de  grands  hommes  que  tu  n'en 
peux  imaginer. 

—  Des  grands  hommes  d'Institut  !  un  crâne,  une 
perruque,  un  habit  brodé,  un  jabot  sale!  D'ailleurs  j'ai  vu 
les  deux  extrêmes  en  fait  de  grands  hommes,  M.  Cuvier 
et  M.  Viennet  :  cela  me  suffit ,  j'imagine ,  pour  juger  des 
plus  grands  et  des  plus  petits  ! 

—  Mais  songe  donc  ,  repris-je,  que  demain  peut-être 
ce  monde  si  riche  t'échappe  ;  profite  donc  de  la  clarté  qui  te 
reste  ;  hâte-toi ,  si  tu  veux  voir  encore  im  homme  d'état 
en  gi'and  costume,  nu  marcH-hal  en  uniforme,  une  du- 
chesse eu  robe  de  gaze,  lui  empereur,  un  roi,  quesais-je? 
Les  rois  deviennent  rares  dans  tous  les  cas  !  Il  faut  te  hâ- 
ter ,  Jules,  car  demain  ton  laquais  lui-même  n'aura  plus 
de  livrée  pour  toi. 


2G8 


L'ARTISTE. 


—  Que  m'importe  la  livrée,  lue  dit-il;  or  ou  galon, 
gaze  ou  bure,  tout  cela  n'est  qu'une  vaine  décoration  que 
mon  œil  ne  regrette  pas.  Au  demeurant,  et  en  y  réfléchis- 
sant bien ,  j'ai  vu  Paris  autant  qu'on  peut  le  voir  ;  j'ai  vu 
la  colonne,  voila  pour  la  gloire;  j'ai  vu  THôtel-Dieu, 
voilà  pour  l'iiumanité  ;  j'ai  vu  Saint-Sulpice  désert,  voilà 
pour  nos  croyances  ;  j'ai  vu  les  Tuileries  sans  vitres  aux 
fenêtres,  voilà  pour  la  sécurité  des  rois  ;  j'ai  vu  le  Palais- 
Royal,  voilà  pour  les  vices  du  peuple  ;  gloire,  croyances, 
royauté,  vices  populaires,  qu'ai-je  donc  de  plus  à  voir? 

Disant  cela ,  il  n'était  pas  triste ,  il  n'était  pas  gai  ;  il 
était  comme  un  gentilhomme  qui  va  faire  un  voyage  soli- 
taire, qui  ne  veut  pas  trop  surcharger  sa  monture,  et  qui 
discute  avec  un  ami  pour  savoir  ce  qu'il  emportera  dans 
sa  valise. 

Je  le  savais  quelque  peu  sensible  à  l'art.  —  Au  moins, 

'  luidis-je,  n'est-il  pas  quelque  visage  que  tu  regrettes 

dans  nos  théâtres ,  quelque  artiste  que  tu  veuilles  revoir 

avant  de  dire  adieu  à  la  lumière  du  lustre?  Il  réfléchit  un 

instant  ou  deux,  puis  il  reprit  : 

—  J'ai  beau  y  penser,  mon  cher  Jules,  je  ne  regrette  la 
vue  de  personne  dans  le  monde  théâtral.  Ce  monde-là  se 
divise  en  deux  parties,  le  vieux  et  le  jeune  monde.  Le 
vieux  monde  dramatique  a  été  beau  ,  j'en  conviens  ;  mais 
à  présent  sa  peau  se  contracte,  les  cheveux  lui  tombent, 
les  rides  le  sillonnent  de  toutes  parts  ;  veux-tu  donc  que 
je  demande  des  yeux  pour  voir  toutes  ces  horreurs;  ces 
premiers  d'un  demi-siècle,  ces  ingénues  de  soixante  ans? 
Non,  non,  ce  vieux  monde  n'est  pas  ce  que  je  regrette, 
ce  vieux  monde  du  drame  me  faisait  fermer  les  yeux 
quand  j'y  voyais.  Quant  au  jeune  monde,  avoue,  mon 
ami,  qu'il  est  peu  favorisé  des  dons  de  la  beauté.  Quelle 
est  la  jeune  fille  assez  belle  pour  qu'on  ne  regrette  pas 
qu'une  dent  lui  manque,  ou  qu'une  de  ses  hanches  ne 

"■^,,.  soit  trop  haute,  ou  que  sa  main  soit  trop  large,  son  pied 
trop  long?  Quel  est  le  héros  dramatique  qui  n'ait  à  se  re- 
procher quelque  imperfection  théâtrale?  La  beauté  physi- 
que n'est  plus  dans  le  monde  artiste;  pour  ce  monde-là, 
pauvre,  humilié,  malheureux,  qu'il  soit  vieux  ou  jeune, 
à  quoi  me  serviraient  mes  yeux? 

—  Au  moins,  lui  dis-je,  pense  à  toi ,  pense  donc  qu'un 
jour,  si  tu  es  aveugle,  tu  sentirans  dans  ton  ame  le  besoin 
d'aimer  et  de  choisir  ime  compagne  et  de  la  voir!  Et 
roîiiment  pourras-tu  la  voir  si  tu  ne  la  vois  pas  à  pré- 
sent? Comment  referas-tu  son  visage  si  tu  ne  la  vois  pas 
d'avance?  Viens  donc,  mon  Jules,  allons  au  bal  ce  soir. 
Tu  y  verras  la  foule  de  jeunes  filles  sans  époux ,  que 
leurs  mères  traînent  après  elles  au  bruit  de  l'orchestre  de 
Tolbecque  ou  deColinet,  espérant  pour  leni'S  filles  un  mari 
qui  ne  vient  pas;  viens  au  bal  ce  soir,  afin  que  tu  puisses 


choisir  et  jeter  ton  mouchoir  à  la  plus  belle  quand  tu 
n'auras  plus  tes  yeux  ! 

—  Ne  me  parle  pas  du  bal,  reprit-il  vivement  ;  le  bal 
est  le  plus  horrible  plaisir  que  je  connaisse  ;  le  bal  est  une 
prostitution  anticipée,  dont  la  fausse  nudité  est  mille 
fois  plus  indécenie  que  la  véritable  nudité.  Ne  me  parle 
pas  du  bal  ni  des  filles  à  marier  au  bal.  Le  bal  est  un 
théâtre  pour  elles. 

Au  bal ,  elles  s'étalent  à  plaisir  et  se  montrent  dans 
leur  beau  une  heure,  pour  être  maussades  le  reste  de  leur 
vie.  Ne  me  parle  pas  du  bal  !  Quant  à  chercher  une 
femme,  je  n'ai  pas  besoin  de  mes  yeux  pour  la  trouver  : 
quand  je  serai  aveugle,  je  la  verrai  à  sa  main ,  à  son  pas 
léger,  à  sa  voix  surtout,  à  son  visage  s'il  rougit  sur  mes 
lèvres,  à  son  cœur  s'il  bat  contre  mon  cœur,  à  son  ha- 
leine, au  parfum  de  ses  vètemens  :  à  ces  signes,  je  trouve- 
rai ma  maîtresse  ;  je  n'ai  pas  besoin  d'y  voir  pour  être 
encore  le  plus  heureux  des  hommes,  s»  je  dois  être  encore 
heureux . 

Puis  il  reprit  sur  un  ton  moins  sévère  :  —  Si  je  deviens 
aveugle ,  mon  ami ,  je  te  conseille  de  ne  pas  trop  me 
plaindre.  A  le  bien  voir,  il  n'y  a  plus  rien  de  bien  dans 
ce  vieux  monde.  Le  monde  est  laid,  vieux  et  monotone. 
Que  m'importe  la  vue,  si  j'ai  la  paix  et  le  calme  chez  moi; 
la  chaleur  du  soleil,  la  promenade  du  soir,  vieilles  en- 
core? Plaisirs  d'aveugle,  bonheur  d'aveugle,  sais-tu  rien 
de  mieux  que  cela?  La  vue  de  nos  grands  hommes  et  de 
nos  grands  monumens  fait  pitié  ;  à  l'entendre  parler , 
c'est  quelque  chose.  Lire  nos  poètes  c'est  dormir.  Moi , 
quand  je  voudrai  de  la  poésie  ,  je  me  répéterai  deux  ou 
trois  cents  vers  que  je  sais  par  cœur.  Moi ,  mon  exil 
est  fini  dans  ce  monde  mobile  ;  grâce  à  mes  yeux ,  je  suis 
sûr  de  rester  le  même  quand  tout  change  ;  si  j'y  vois 
moins,  j'entendrai  mieux  ;  et  qu'eit-ce  que  l'histoire  du 
bruit ,  plus  encore  que  du  mouvement? 

A  ces  raisons,  ne  sachant  que  dire,  j'allai  chercher  les 
dessins  de  Charlet,  la  gravure  de  Dupont,  les  croquis 
de  Delaroche  et  de  Roqueplan  ,  je  montrai  tout  cela  à  l'a- 
veugle. —  Tu  as  raison,  dit-il  ,  tout  cela  est  l'art  mo- 
derne :  Decamps ,  Charlet,  Ingres,  ajoutes-y  quelques 
vers  de  Hugo  et  de  Lamartine,  une  page  de  Chateau- 
briand et  de  La  Mennais ,  et  puis  c'est  tout  ! 

—  Donc  ,  tu  peux  devenir  aveugle ,  mon  ami ,  et  sans 
regret  ? 

—  Oui,  dit-il,  aveugle  et  sans  regret,  je  sais  tous  vos 
visages  amis  ,  j'entendrai  vos  voix  ,  je  vivrai  avec  vous , 
je  ne  verrai  plus  le  monde  extérieur,  qu'importe  au  monde 
et  à  moi? 

Je  sortis';  il  me  rappela.  — Cependant,  reprit-il,  il 
est  deux  choses  que  je  veux  voir  encore  avant  d'être  aveu- 


i 


L'ARTISTE. 


2G9 


gle  toiit-h-fait ,  c'est,  une  fantaisie  qu'il  faut  me  passer, 
mon  ami  ! 

—  Sans  nul  doute,  lui  dis-jc,  et  quelles  sont  ces  deux 
choses? 

—  D'abord  je  veux  voir  le  caniche  qui  doit  guider  mes 
pas  quand  je  serai  aveugle  tout-a-fait. 

Puis,  va  me  chercher  des  yeux  d'émail,  je  veux  choi- 
sir les  yeux  qui  renij)lacerout  les  miens.  Avec  des  che- 
veux noirs  comme  les  miens  ,  depuis  que  j'existe,  j'ai  tou- 
jours désire  des  yeux  bleus  de  ciel. 

Le  lendemain,  je  me  levai  de  bonne  heure,  j'allai  chez 
mon  ami  avec  mon  chien  à  la  main  et  mes  yeux  bleus 
dans  ma  poche.  Mais  mon  ami  était  sorti  avec  ses  yeux 
noirs  plus  clairvoyans  que  jamais ,  et  je  ne  trouvai  dans 
sa  chambre  que  le  père  de  Louise  ,  sa  lectrice,  qui  me 


dit 


Où  donc  votre  ami  l'aveuclc  a-t-il  conduit  ma 


fUlc  si  malin  ? 


Jules  Janin. 


LE  PEIXTRE  DE  UEIMVR. 


h 

^^^^  «  Oui ,  madame,  il  y  a  dix  ans  que  mon  pied  n'a  tou- 
^r  ohé  le  seuil  de  la  maison  paternelle.  J'avais  quinze  ans 
quand  je  la  quittai  ;  depuis  ce  temps,  j'ai  erré  en  Italie  et 
en  Allemagne,  ne  me  sentant  bien  nulle  part,  inquiet, 
malheureux ,  préoccupé  de  mon  art  qui  est  loin  de  me 
sufîfire.  L'idéal  dans  les  arts  et  dans  les  affections  est  de- 
venu mon  ennemi;  il  me  poursuit,  il  me  tourmente.  Je 
voudrais  créer  une  œuvre  immortelle,  raphaélesque,  su- 
blime, et  je  m'épuise  en  vains  efforts.  Ai-je  terminé  un 
tableau,  on  l'admire  d'abord,  et  moi ,  j'en  vois  soudain 
les  défauts ,  je  les  proclame ,  puis  je  rêve  au  mieux  pos- 
sible, je  médite,  tandis  que  mes  rivaux  agissent,  intri- 
guent et  l'cuqiorteut  sur  moi.  Je  m'irrite  alors,  je  m'in- 
digne d'une  injustice  connue  si  ce  n'était  pas  chose 
naturelle  aux  hommes.  Un  attachement  profond,  intime, 
me  consolerait;  je  le  cherche,  et,  ne  le  trouvant  pas,  je 
rentre  dans  cet  isolement  que  je  sens  aulour  de  moi ,  au 
milieu  de  la  société.  » 

Le  jeiuie  luunnie  qui  parlait  ainsi  donnait  le  bras  a  une 
dame  âgée.  Il  axait  une  slalure  élancée,  de  longs  che- 
veux retombaient  sur  son  Iront,  découvert  sur  une  des 
tempes;  il  cx[)os.iit  sa  lètc  au  soufile  frais  de  la  brise 
du  soir,  si  délicieuse  après  un  jour  d'été.  Sou  vi.sagc 
était  fatigué,  Lléme,  déjà  sillonné  de  quelques  vides; 
mais  son  œil  élincelant  trahissait  la  flamme  intérieure 
qui  le  dévorait.  La  vieille  dame  s'appuyait  fortement  sur 

kson  bras  et  paraissait  s'intéresser  a  ses  paroles. 


Auprès  de  lui  marchait,  silencieuse,  une  jeune  femme 
d'une  grande  beauté.  Sa  taille  souple,  svclle,  se  dessinait 
pure  et  admirable  dans  ses  proportions;  chacune  de  ses 
poses  révélait  une  grâce  nouvelle.  Un  .sculpteur  eût  trouvé 
peut-être  quelques  incorrectionsa  son  vis3ge,qni  )i'empi-UD- 
taitrieniaice  modèle  ani'uiue  que  la  médiocrité  des  peintres 
et  des  écrivains  vulgaires  reproduit  incessaiimient  ;  mais 
l'ensemble  harmonieux  de  ses  traits,, le  charme  des  fonnes 
sur  lesquelles  l'œil  glissait  axec  délices ,  sa  physionomie 
mobile,  charmante,  je  ne  sais  quoi  de  fatal  et  de  plissé 
sur  un  beau  front,  une  ame  tendre,  cachée  sous  des  de- 
hors timides  et  craignant  le  monde,  en  faisaient  ini  être 
a  part,  doux  a  voir,  ravissant,  mélodieux,  primitif.  Elle 
marchait  la  tête  un  peu  inclinée. 

Assez  loin  derrière  eux  roulait  pesamment  tine  lourde 
diligence,  que  les  chevaux  tralnaientsur  une  côte  rude;  de 
la  se  développaient  les  belles  plaines  de  la  Saxe  sillonnées 
de  coteaux  et  l'immensité  d'un  paysage  paré  de  ruines, 
d'une  verdure  d-;  sepleinlire  et  des  reflets  oidiques  du 
soleil  qui  se  couchait  cnlrc  deux  amas  de  nuages  pour- 
prés. 

«  Vous  êtes  bien  a  plaindre,  lui  répondit  la  vieille 
dame.  »  La  jeune  femme  baisra  légèrement  son  voile 
agité  parla  brise. 

«  Il  m'arrlve  aussi  de  me  renfermer  des  mois  entiers 
et  de  vivre  avec  les  fictions  de  mon  pinceau  ;  la  du  moins 
je  suis  heureux  ;  je  m'entoure  des  cires  selon  iijLon  cœur, 
je  suis  aimé  comme  j'aime.  Dans  le  monde,  on  me 
sait  si  impressionnable,  il  est  si  facile  de  me  faire  souffrir 
avec  un  mot  cruel ,  qu'en  vérité  je  ne  comprends  pas 
qu'on  .s'attaque  à  un  homme  aussi  inoffensif  que  je  le 
suis.  Pourtant,  ajouta-t-il ,  j'ai  fait  preuve  d'énergie; 
pourtant  je  me  lasse  de  tout  despotisme;  alors  ma  parole 
éclate,  soudaine,  pittoresque,  résumée,  caustique, 
incisive;  mon  imagination,  repoussant  l'allaquc ,  press<.' 
et  embarrasse  les  railleurs;  et  il  y  a  là  un  cœiu-  prêt  a 
aimer,  un  cœur  riche  en  affections  douces,  profondes, 
exaltées,  inépuisables  !»  11  se  frappait  la  poitrine  avec 
force. 

«  Et  vous  quittez  Vienne,  dit  la  vieille  dame  ? 

—  Je  vais  à  W^eimar;  mon  père  y  habite  une  maison  de 
campagne.  Voilà  dix  ans  que  que  je  ne  l'ai  vu.  Je  viens 
(le  Rome  ;  je  n'ai  séjourué  que  dix  jours  à  Vienne.  Ma 
famille  me  repousse  parce  que  je  veux  être  peintre  ;  ou 
rougit  de  moi ,  on  ne  m'écrit  jamais.  Je  vis  dans  une  soli- 
tude qui  aigrit  le  talent  tourmenté  ,  et  je  viens  me  jeter 

dans  les  bras  de  mes  parens Mais,  je  ne  sais  ,  plus 

j'approche  de  Weimar,  plus  le  chagrin  s'empare  de  moi  ; 
peut-être  que  cette  fatalité,  qui  me  suit  partout,  m'attend 
sur  le  seuil  de  la  maison  paternelle ,  où  je  ne  saurais 


270 


L'ARTISTE. 


trer,  ce  me  semble,  sans  heurter  une  nouvelle  infortune 
qui  est  là,  debout,  impitoyable! 

—  Chassez  ces  idées  noires,  mon  clier  monsieur;  vous 
avez  du  talent,  et  votre  famille  vous  pardonnera.  »  La 
jeune  femme,  sans  dire  un  seul  mot,  acheva  de  baisser 
son  voile.  Le  soleil  dardait  ses  derniers  rayons,  jetés 
comme  un  réseau  d'un  or  pâle  sur  le  vert  des  prairies. 
Us  s'étaient  enfin  arrêtés  et  regardaient  ce  tableau  grand 
et  majestueux  ,  empreint  de  calme  et  de  sérénité. 

«  La  belle  perspective,  dit  l'Allemand  !  Tout  est  large 
et  simple  dans  la  nature  ;  elle  est  un  désespoir  éternel 
pour  l'artiste.  L'infini  est  la  !  Dieu  est  la!  Nous  sommes 
périssables ,  nous  ,  tout  ce  qui  émane  de  nous  est  faible, 
imparfait!....  L'ame  seule  domine  et  dédaigne  ce  qu'elle 
ne  crée  qu'a  l'aide  d'organes  insuffisans  !...  mais  l'a- 
mour participe  de  l'immortalité  dans  les  âmes  pures;  l'a- 
mour rapproche  de  Dieu.  » 

La  jeune  femme  regarda  si  la  voiture  approchait  ;  elle 
chancelait  un  peu  en  se  retournant. 

Us  remontèrent  dans  la  diligence  ,  où  ils  étaient  seuls. 
La  vieille  dame  s'endorittit  dans  un  coin,  et  le  peintre 
chercha  vainement  a  lier  une  conversation  avec  la  jeune 
femme  qui  s'assoupit.  La  lune  s'était  levée  ;  sa  lueur  va- 
cillante ,  pénétrant  par  une  des  portières,  éclairait  ce  vi- 
sage ravissant  ;  il  n'osait  la  réveiUer,  et  il  n'était  plus  qu'à 
deux  lieues  de  Weimar  !  Depuis  (juelques  heures  seu- 
lement il  voyageait  avec  elle  !  il  s'attendrissait  à  la  con- 
templer; il  frémissait,  il  pleurait Elle  allait  dans  une 

petite  ville  à  trente  lieues  de  là  ;  il  la  suivrait  dès  qu'il 
aurait  embrassé  sa  famille.    Comment  se  résoudre  à  ne 

plus  la  revoir  ,  cette  femme  si  belle?  Il  la  suivrait 

Pendant  son  sommeil  il  crut  apercevoir  deux  larmes  qui 
coulaient  le  long  de  ses  joues.  Il  s'enhardit ,  et  le  coeur 
palpitant,  suffoqué  par  l'émotion,  il  chanta  à  mi-voix 
ces  strophes  mélancoliques  et  naïves  : 

Votre  voix,  est  siiave  et  tendre  , 

En  votre  prière  j'ai  foi  ; 

Je  souffre  ,  et  Dieu  peut  vous  entendre  î... 

Quand  vous  priez,  priez  pour  moi. 

Le  mal  dont  je  meuis  en  silence  , 
Il  le  faut  renfermer  en  soi  : 
Mon  secret  de  mon  cœur  s'élance... 
Quand  vous  priez  ,  priez  pour  moi. 

Si  je  parlais  ,  votre  visage 
Peut-être  en  pâlirait  d'effroi. 
A  vous  le  calme  !  à  moi  l'orage  !.. 
Quand  vous  priez  ,  priez  pour  moi. 


On  dit  que  deux  âmes  qui  prient 
L'une  pour  l'autre  en  même  foi 
Dans  l'étcrnitc'  se  marient... 
Quand  vous  priez ,  priez  pour  moi  ! 

Il  attira  à  lui  une  de  ses  mains  qui  frémissait ,  puis,  avec 
une  lenteur  pleine  de  précautions  ,  il  lui  tira  du  doigt  un 
anneau  d'or;  elle  s'agita  et  ne  s'éveilla  pas...  du  moins 
elle  n'ouvrit  pas  les  yeux.  Alors,  éperdu,  il  glissa  au 
doigt  qu'il  tenait  encore  une  bague  simple  et  presque  sem- 
blable à  celle  qu'il  dérobait  ou  qu'elle  lui  donnait  par  ce 
sommeil  prolongé  et  complice. 

«  Nos  âmes  se  sont  mariées  » ,  dit  l'Allemand  en  se 
penchant  vers  elle.  Il  y  eut  un  frissonnement  et  un 
soupir  dans  son  sommeil;  mais  la  voiture  roulait  déjà 
avec  fracas  sur  les  pavés  de  Weimar. 

La  voiture  s'arrêtait  quelques  heures  à  l'hôtel  de  la 
poste.  Les  deux  voyageuses  lui  dirent  adieu  et  montèrent 
à  leur  chambre  ;  une  émotion  contenue  se  trahissait  dans 
l'adieu  de  la  jeune  femme. 

Le  peintre  se  plaça  à  sa  fenêtre  qui  donnait  sur  la 
cour,  décidé  à  partir  et  à  suivre  l'être  auquel  il  s'était 
uni  par  un  mariage  mystique.  «  Les  hommes  auront  beau 
faire,  pensait-il,  des  rapports  existent  entre  nous  et  nos 
âmes  se  sont  mariées.  »  Il  fut  troublé  dans  sa  rêverie  par 
le  bruit  d'une  calèche  attelée  de  quatre  chevaux  entrant 
dans  la  cour;  deux  hommes  en  descendirent;  quelques 
instans  après,  ils  y  remontèrent  accompagnés  de  denx 
dames...  Etait-ce  elle?..  Oui!..  Il  crut  la  voir  pâle  se 
pencher  à  la  portière  et  disparaître  dans  l'ombre. 

11  se  trouva  seul ,  oh  !  bien  seul  ! . .  jamais  il  n'avait 
éprouvé  un  tel  saisissement ,  jamais  sa  solitude  accoutu- 
mée ne  lui  .avait  paru  si  vide,  si  morne;  jamais,  non 
jamais...  Sa  vie  lui  semblait  s'être  retirée  de  lui. 

Le  lendemain ,  il  monta  à  cheval  et  courut  à  francs 
étriers  à  la  campagne  de  son  père.  Depuis  trois  mois ,  il 
l'avait  vendue  ;  et  le  nouveau  propriétaire  dit  au  peintre 
qu'il  ignorait  la  résidence  du  vendeur.  Le  jeune  Allemand 
ne  retourna  à  Weimar  que  le  soir;  six  lieues  le  séparaient 
de  la  ville. 

Un   de  ses   amis ,  le  lendemain  ,  lui  nomme  la  ville 
qu'habite  son  père.  Il  jette  un  cri  de  surprise  dès  qu'il 
entend  ce  nom-là  !  Ce  nom  renferme  tout  ini  mptère 
tout  un  malheur,  toute  une  destinée. 

«  Vous  arrivez  donc  pour  la  noce,  lui  dit  cet  ami. 

—  La  noce  ! 

—  Votre  père  est  fiancé  depuis  quinze  jours  avec  anël 
jeune  femme  fort  belle... 

—  Fiancé! 


L'ARTISTE. 


271 


• —  El  marié  peut-être... 

—  Marié  ! 

—  Il  est  venu  au  devant  d'elle  jusqu'à  VVeiinar. . . . 

—  Quand? 

—  Hier  matin  ! 

—  A  deux  heures? 

—  A  deux  heures  de  la  nuit. 

—  Dans  une  calèche  attelée  de  quatre  chevaux  ? 

—  Oui  ! 

—  Ah  !  nialhcurcux  !  >> 

Il  sort,  et  court  précipitamment,  tel  qu'un  insensé. 
Dans  la  nuit,  une  diligence  part;  il  s'y  jette;  il  arrive 
enfui  a  la  ville  indiquée,  dans  un  trouble  indescriptible , 
le  corps  brisé  de  fatigue,  le  cœur  brisé  d'angoisses. 

Son  père  est  a  la  campagne.  «  Vite  un  cheval!  »  Il 
court,  il  vole,  an  devant  de  son  infortune,  il  déchire 
avec  l'éperon  lus  flancs  du  cheval. 

Il  arrive  ;  un  vieux  domestique  le  reconnaît  à  peine  : 

«  Mon  père  ! 

—  Il  est  avec  madame. 

—  Il  s'est  marié?.. 

—  Ce  malin.  » 

Ils  parlent  ainsi  devant  le  seuil  de  la  maison  ;  une  fe- 
nêtre s'ouvre;  une  femme  y  paraît  et  s'avance  sur  le 
balcon. 

«  Quelle  est  cette  femme,  dit-il? 

—  Votre  mère.  » 

Il  pousse  un  cri  affreux ,  remonte  à  cheval  et  part  au 
galop.  Il  n'a  jamais  franchi  le  seuil  de  la  maison  de  son 
père. 

G.  D. 


DE  LA  DICTION   PARLEMIiXTAIRE. 

Que  ce  dernier  mot  n'effraie  aucun  parti  :  nous  ne 
toucherons  "a  aucune  question  politique  ;  c'est  une  simple 
causerie  sur  le  dél)it  oratoire.  Nous  ne  prendrons  de  l'é- 
loquence de  la  tribune  que  ce  qui  rentre  dans  la  mimique; 
car  dans  cette  éloquence,  comme  dans  celle  du  barreau  et 
de  la  chaire,  il  y  a  beaucoup  de  l'art  du  comédien  (et  ceci 
sans  intention  d'épigraniine). 

Dans  les  collèges  anglais,  des  exercices  de  déclamation 
se  joignent  aux  autres  études.  En  même  temps  qu'on  en- 
seigne a  l'élèvch  vêtir  sa  pensée  d'iuie  expression  correcte 
et  élégante,  on  l'accoutume  aussi  a  travailler  son  organe, 


à  donner  de  la  justesse  et  de  la  variété  a  ses  inflexions. 
Lisez  ce  que  Byroii  raconte  de  ses  succès  en  ce  genre.  Il  y  a 
loin  de  la  a  nos  rhétoriciens  anonnant  une  amplification. 
Clicz  le  jeune  Anglais  ainsi  préparé  la  fréquentation  pres- 
que journalière  des  clubs  a  bientôt  achevé  de  développer 
la  facilité  d'improvisation  et  la  netteté  du  débit,  deux 
facultés  qui ,  grâce  a  l'incurie  de  nos  professeurs  et  a 
l'absurde  article  de  notre  code  contre  les  réunions  au- 
dessus  de  vingt  per.sonnes,  sont  eucore  loin  d'être  na- 
tionales en  France. 

A  lire  les  discours  imprimés  au  Moniteur ,  et  à  ne  con- 
sulter que  la  justesse  et  la  profondeur  des  vues,  nos 
Chambres  peuvent  se  glorifier  de  talcns  qui  ne  le  cèdent 
point  à  ceux  du  parlement  britannique.  Mais  allez  dans 
une  tribune  publique  recueillir  de  vos  oreilles  certains  de 
ces  chefs-d'œuvre,  quel  décousu,  quelle  incohérence  dans 
ces  bribes  de  périodes  qu'une  mâchoire  d'honorable  mar- 
telle  souvent  deux  ou  trois  fois  avant  d'en  faire  offrande  ii 
l'assemblée  !  Le  moyen  pour  une  ame  tant  soit  peu  poéti- 
que, et  pour  un  tympan  délicat,  de  sj-mpalhiser  une  heure 
de  suite ,  sans  remords,  avec  une  indignation  qui  s'enroue 
en  fausset,  ou  un  exposé  de  motifs  qui  nazille  en  guim- 
barde ! 

(îrand  nombre  de  nos  orateurs  se  bornent  a  la  lecture 
du  discours  écrit.  Ceux-là  je  les  engagerai  a  soutenir  l'or- 
gane d'une  virgule  à  l'autre,  "a  marquer  un  temps  d'ar^ 
rêt  au  point  et  virgidc,  et  dans  l'intérêt  de  leur  poitrine 
un  bon  repos  "a  chaque  fin  de  phrase.  Voilii  de  ces  talens 
que  tout  pair  reçoit  avec  sa  nomination  et  Iransmetlait 
jadis  par  hérédité;  de  ces  talens  auxquels  tout  Français  âgé 
de  trente  ans,  pour  peu  qu'il  paie  cinq  cents  francs  d'im- 
pôts et  qu'il  réunisse  la  majorité  des  suffrages  d'un  arron- 
dissement, ne  doit  point  désespérer  de  parvenir.  Il  suffira 
d'une  session  pour  arriver  a  nuancer  par  des  intonations 
le  point  qui  interroge  et  celui  qui  exclame. 

D'aucuns  cédant  à  une  faiblesse  (  l'honorable  conserve 
toujours  de  l'homme)  élucubrenl  en  cachette  ime  harangue, 
la  déposent  au  fond  de  leur  mémoire;  et  puis  un  beau 
jour,  sans  papier  et  sans  lunettes,  portant  la  main  a  Icnr 
cerveau  comme  pour  indiquer  le  roc  d'où  la  source  va 
jaillir,  ils  montent  "a  la  tribune  et  improvisent  d'une  ha- 
leine trois  heures  durant.  Ce  petit  charlatanisme  leur  a 
coûté  plusieurs  matinées  d'un  temps  que  des  pétitionnaires 
réclamaient  dans  lein-  antichambre;  mais  en  échange  ils 
sont  parvenus  a  duper  trois  ou  quatre  badauds  qui  bàilleut 
de  stupéfaction  sur  les  banquettes  publiques. 

A  part  ce  sentiment  de  vanité  enfantine,  moi,  flâneur, 
et  qui  prise  l'emploi  du  temps  d'autrui  à  l'égal  du  mien, 
j'ai  pources  messieurs  de  la  reconnaissance.  Leur  présence 
a  la  tribune  combat  le  brouillard  léthargique  épaissi  sur 
mes  yeux  par  la  lecture  des  manuscrits.  Comment  donc? 


27â 


L'ARTISTE. 


il  y  a  cliez  eux  des  inflexions  et  même  du  geste  !  Il  est  vrai 
que  le  geste  est  toujours  eu  retard  et  n'arrive  qu'après  l'ex- 
pression vocale,  tandis  que  chez  l'improvisateur  véritable 
il  la  précède  constamment.  Il  est  vrai  que  leur  inflexion 
ne  pose  pas  uniquement  sur  le  mot  incisif  de  la  phrase,  le 
mot  qui  colore  l'idée  la  plus  saillante,  tandis  que  dans 
l'improvisation  réelle  elle  ne  dévie  jamais  de  ce  mot  unique 
et  même  rarement  d'une  syllabe  unique  dans  ce  mot.  Il 
est  vrai  que  la  phrase  qui  résume  avec  le  plus  d'éner- 
gie la  pensée  se  montré  chez  eux  constamment  la  der- 
nière, parce  qu'en  écrivant  ils  sont  restés  libres  delui  assi- 
£;ner  cette  place,  et,  a  force  de  ratures,  de  ménager  l'expres- 
sion progressive,  tandis  que  dans  la  fougue  improvisa- 
trice cette  expression  énergique  échappe  très-souvent  la 
première,  laissant  les  développemens  qui  la  suivent  beau- 
coup plus  faibles.  Il  est  vrai  encore  que  si  quelque  voix 
adverse  les  interpelle  brusquement,  le  travail  secret  de 
mnémonique  qui  absorbe  leurs  facultés  les  laisse  sans 
répartie  aucune;  et  qu'ensuite  ils  suent  comme  maître 
Jean  à  renouer  le  fil  de  l'oraison  juste  au  point  oîi  il  s'est 
brisé.  Plus  heureux  celui  qui  se  borne  au  rôle  modeste 
mais  franc  de  lecteur!  Il  lui  suffit  de  poser  son  index  sur 
le  papier  pour  se  ménager  une  rentrée  certaine  dans  son 
sillon  inachevé. 

Le  véritalile  orateur,  maître  d'un  ensemble  d'idées,  se 
fie  pour  les  détails  a  l'inspiration  qui  ne  le  trahit  jamais. 
Dans  une  question  trop  ardue  croit-il  nécessaire  de  rédi- 
ger, il  n'en  fait  pas  mystère  et  se  présente  alors  manuscrit 
eu  main.  11  a  horreur  du  moindre  apprêt,  de  la  plus  lé- 
gère coquetterie;  mais  ce  sentiment  noble,  qu'il  se  garde 
(le  le  pousser  jusqu'à  l'exagération,  qu'il  ne  considère 
point  les  grâces  de  la  diction  comme  accessoires  a  négli- 
ger. Elégante  elle  fait  moins  mauvais  les  mauvais  dis- 
cours. Vicieuse,  elle  ôle  de  leur  prix  aux  excellens. 

On  a  dit  «  que  les  nations  modernes  avaient  changé  le 
»  forum  en  salon,  où  d'honnêtes  gens  se  réunissent  pour 
1)  causer.  »  11  y  a  salon  et  non  plus  forum  :  d'accord  ; 
pourtant  ce  salon  reste  encore  ime  vaste  enceinte  qui  re- 
çoit cinq  cents  délibéraiis  et  presqu'autant  de  spectateurs. 
Je  hais  ainsi  que  vous  ce  qu'on  appelle  la  phrase  dans  le 
style,  elle  ton  déclamatoire  dans  le  débit.  Plus  votre  ex- 
pression sera  d'iui  tour  simple  et  vrai ,  plus  j'y  applau- 
dirai. Causez  ;  mais  cependant  causerez-vous  a  la  tribune 
sur  le  même  diapason  que  dans  lui  salon  ? 

Il  vous  faudra  forcer  plus  ou  moins  votre  organe  ;  et 
alors  ce  qui  n'était  en  lui  qu'imperfection  presque  in- 
sensible deviendra  défaut  choquant.  Gracieuses  dans  le 
ton  ordinaire,  vos  intonations  deviendront  fausses  et  dis- 
cordantes. Vous  terminez  vos  périodes  par  une  chute  mo- 
notone, et  cela  s'aperçoit  à  peine  dans  le  monde,  où  les 
répliques  sont  brèves  et  où  l'on  n'a  ni  l'impolitesse  ni  le 


* 


loisir  de  pérorer;  a  la  tribune,  ce  sera  un  vice  insuppor- 
table. 

Votre  organe  est  l'instrument  qui  doit  porter  vos  pen- 
sées aux  intelligences  sur  lesquelles  vous  voulez  agir; 
prenez  donc  soin  de  l'étudier  d'abord.  Eprouvez  son  vo- 
lume ,  sou  intensité ,  son  degré  de  souplesse  ;  assurez-vous 
s'il  se  prête  ou  se  refuse  a  exprimer  tel  et  tel  sentiment.  Il 
est  des  gens  chez  qui ,  plein  et  fort  dans  l'état  de  calme, 
il  se  change  à  l'approche  de  l'émotion  en  un  filet  aigre  et 
discordant. 

Vous  n'avez  point,  comme  le  comédien,  une  échelle 
Immense  de  passions  ,  ni  jamais  une  exaltation  délirante 
a  exprimer.  Quelque  défectueux  que  soit  votre  organe , 
peu  d'exercice  vous  suffira  pour  le  maîtriser  et  le  modifier. 
S'il  tend  "a  devenir  criard,  vous  apprendrez  a  le  maintenir 
dans  le  médium ,  et  dans  les  momens  de  chaleur  a  préférer 
les  cordes  graves  aux  cordes  élevées.  S'il  est  peu  timbré, 
une  accentuation  ferme  lui  donnera  du  mordant. 

Etes-vous  certain  que  votre  prononciation  demeure 
aussi  puie,  vos  inflexions  aussi  justes  et  aussi  faciles  dans 
le  diapason  exigé  a  la  tribune  que  dans  celui  d'une  con- 
versation au  coin  du  feu  ?  pouvez-vous  répondre  que, 
dans  l'émotion,  votre  voix  ne  faiblira  point  et  ne  vien- 
dra point  a  s'abattre  comme  un  cheval  faible  sous  un  ar- 
dent cavalier?  alors,  mais  alors  seulement,  n'ayez  nul 
souci  de  votre  diction.  Causez  comme  dans  un  salon;  li- 
vrez-vous sans  crainte  à  votre  fougue  :  car  maintenant  a 
vous  l'auditeur  tout  entier.  Sa  raison  apprécie  votre  lo- 
gique sans  distraction  aucune;  son  ame  s'entretient  avec 
la  vôtre  sans  que  son  oreille  soit  occupée  a  rectifi'er  la  tra- 
duction d'un  truchement  infidèle.  L'assemblée  vous  ap- 
partient. 

Quant  an  geste,  je  vous  rappellerai  le  précepte  prover- 
bial parmi  les  comédiens  :  «  Le  peu  est  presque  toujours 
encore  trop.  »  Lu  port  aisé  de  la  tête  et  des  bras,  un  lé- 
ger mouvement  de  la  main ,  voila  qui  doit  suffire.  Et  pour 
cela  la  tribime,  derrière  laquelle  votre  corps  se  trouve 
plus  qu'a  moitié  voilé,  et  où  vos  bras  peuvent  se  poser 
sans  affectation  ,  offre  un  grand  avantage. 

On  a  beaucoup  attaqué  cet  usage  d'une  tribune.  En 
Angleterre  chacun  parle  de  son  banc.  Cela  va  bien  dans 
un  auditoire  flegmatique  qui  supporte  des  discours  de 
quatre  heures  sans  donner  signe  d'existence ,  sans  céder 
une  seule  fois  a  la  tentation  d'interrompre ,  et  souvent 
même  sans  éprouver  la  curiosité-  de  suivre  du  regard  le  j 
développement  du  discours  sur  le  visage  de  l'orateur. 
Imaginez  dans  nos  assemblées  impressionnables  et  vives 
chacim  parlant  de  sa  place  ,  les  interpellations  qui  se  croi- 
sent, la  discussion  a  chaque  instant  personnelle,  et  dan.s 
ce  tumulte  la  voix  de  l'orateur  étouffée  dans  quelque  coin. 
Tant  que  nos  mœurs  resteront  les  mêmes,  la  tribune  rcs- 


L'AUTISTE. 


273 


lera  la  garantie  la  plus  simple  et  la  meilleure  du  calme  et 
(le  la  digiiili:  dans  nos  assemblées.  Avant  de  la  supprimer, 
changez  notre  caractère  pendant,  noire  habitude  de  sail- 
lies, contre  la  gravité  et  la  pruderie  un  peu  gourmées  des 
Anglais  ,  autrement  vous  aurez  le  président  couvert  vingt 
fois  par  séance  cl  vingt  duels  a  la  sortie.  Figurez-vous  les 
débats  de  la  Convention  sans  tribune,  la  Gironde  et  la 
Montagne  se  renvoyant  leurs  terribles  accusations  a  deux 
pieds  de  dislance  ;  c'eût  été  chat|uc  jour  uue  lutte  corps 
a  corps. 

Je  sais  bien  (jue  la  tribune  entretient  le  fléau  du  dis- 
cours écrit;  que  Ici  improviserait  de  sa  place,  qui  ne  peut 
se  décider  a  monter  sur  une  espèce  de  théâtre,  et  que 
par  conséquent  la  faculté  de  discussion  se  trouve  en  cela 
restreinte  pour  quelques  lalens  trop  défians  d'eux-mêmes; 
mais  tel  aussi  dont  l'éloquence  se  résigne  au  mutisme , 
jusque  dans  les  bureaux  ,  a ,  pour  mettre  son  amour-pro- 
pre a  couvert ,  la  ressource  d'écrire  dans  son  département  : 
«  La  timidité  me  tient  éloigné  de  la  tribune  :  que  n'êles- 
vous  'a  même  de  m'entendre  dans  les  discussions  particu- 
lières !  » 

Nous  consacrerons  un  prochain  article  "a  l'examen  de 
la  diction  chez  quelques-uns  de  nos  orateurs  les  plus  dis- 
tingués. S.  G.  L. 


Tiptvcn  îïfô  IJubltcations. 


LE    I.IT    DE   CAMP, 

SCiî.MiS   DU  1,.4  VIE   MII.IT.VIIU;  , 
!*.ir  i^autrur  de  lii  Prima  Doua  et  U  Garçon  boucher  '. 

Maintenant  que  les  loisirs  consacres  aux  lectin-es  amusantes 
diminuent  graduellement  par  l'extraordinaire  consommation  de 
j)olili(|ue  (]ui  se  l'ait  chaque  jour,  les  grands  ouvriiges  deviennent 
impossibles.  Nous  n'avons  plus  de  livres ,  mais  des  feuilles  vo- 
lantes. La  lill('ralMrc  énervée,  réduite  aux  niiscialjles  propor- 
tions eu  harmonie  avec  nos  besoins,  ne  produit  plus  que  des  ro- 
mans, des  contes  ,  des  scènes  dc'laclic'es  ,  des  anecdotes.  Certes, 
s'd  est  vrai  ee  mot ,  que  la  liuei.iturc  est  l'expression  de  la  so- 
ciété, nos  neveux  |)reudront,  d'après  nos  livres,  ruic  bien  Irist? 
idée  de  notre  èpuque.  Ces  sombres  reflexions  m'ètaicnl  sugge'- 


■  Deux  voliimrs  in-B"  ,  swim's  et  orn<!»  Je  vip,nFncs  ;  le  premier  vo- 
lume ,  pul>lJc  par  Hippolytr  Souverain  ,  est  en  vrnie  ,  f|iiai  îles  Angus- 
lins  ,  n"  59  ;  prix  :  7  fr.  àU  cent. 


rc'es  par  le  joli  volume  que  j'ai  sous  les  yeux.  Dans  d'autres 
temps ,  me  disais-je ,  tout  le  talent  qu'il  y  a  là ,  et  il  y  en  a  beau- 
coup ,  mûri  dans  des  veilles  laborieuses  ,  aurait  produit  quelque 
chose  de  grand;  et  au  lieu  de  cela,  au  lieu  d'un  tableau,  je  n'ai 
que  des  crwpiis.  Mais,  disons-le  avec  franchise,  ce  sont  des 
croquis  charmans,  de  délicieux  croquis. 

Dans  celte  suite  de  récits  si  animes,  si  vifs,  si  varies,  quelle 
fécondité'  d'imagination  !  qu<'lle  foule  de  sensations  l'auteur  sait 
émouvoir  eu  rnoil  I)irais-je  la  Balle  mâchée,  cet  épisode  ter- 
rible qui  se  rattache  à  un  fait  célèbre  et  dont  le  dénouement  est 
si  inattendu  ;  le  capitaine  fiabe,  jouet  infortuné  d'uuc  fatale 
destinée,  entraîné  à  sa  perte  avec  une  force  irrésistible,  et  riant, 
d;ms  ses  affreuses  prévisions ,  d'im  rire  philosophique  sur  le 
bord  de  l'abîme  qu'il  n'a  pas  la  l.ichelé  d'éviter;  et  la  Sonate  in- 
fernale, dont  les  accens  causent  la  mort  de  deux  êlres  aimans  et 
dignes  d'un  meilleur  sort?  Et  ce  joli  chef-d'œuvre  intitule'  la 
Fosse  de  la  grande  année!  qui  pourra  le  lire  sans  se  sentir 
le  cœur  serré?  Ce  drame  si  court ,  et  pourtant  si  attachant ,  oii 
l'intérêt  est  ménagé  avec  tant  d'art  jusqu'à  l'épouvantable  péri- 
pétie qui  le  termine.  Je  ne  cesserais  de  citer,  si  je  voulais  raji- 
pelcr  tout  ce  qui  m'a  frappé,  qu'après  avoir  passé  en  revue  tout 
le  volume.  Et  cependant  je  ne  terminerai  pas  cet  article  sans 
rappeler  à  votre  souvenir  ce  fameux  brigand  deTerracine,  dont 
une  des  raille  aventures  a  été  arrangée  povir  le  théâtre. 

En  garnison  à  Ancône  ,  un  jeune  officier  fiançais  a  su  se  faire 
aimer  d'une  jolie  femme,  qu'il  croit  libre  et  indépcudante;  il 
ignore  que  ,  pour  céder  à  sa  passion  ,  la  dame  de  ses  pensées 
joue  sa  tête.  Mais  le  danger  arrête-t-il  inie  femme  qui  aime ,  et 
une  Italienne  surtout!  Mais  voilà  qu'à  la  suite  d'un  volupteux 
tête-à-tcte,  d'un  de  ces  courts  instans  que  le  cœur  n'oublie  ja- 
mais, les  pas  d'im  homme  se  font  entendre.  Que  faire?  Fuir 
est  impossible.  La  femme,  qui  a  entrevu  l'avenir,  toml>c  pdic 
et  échevelée;  l'officier  tire  son  épée la  porte  s'ouvre  et  vo- 
mit tin  nom  terrible ,  un  nom  qui  glace  d'effroi  les  plus  coura- 
geux   Fra  Diavolo 


Tih 


L'ARTISTE. 


MARIfi, 


Donner  par  l'analyse  quelque  idée  un  peu  exacte  de  ce  livre, 
vraiment  je  ne  saurais.  Le  poète  hii-mcme ,  qui  en  l'écrivant  ce'- 
dait  à  des  émotions  du  cœur,  au  sentiment  vif  et  réfléchi  de 
l'art,  ne  songeait  pas  sans  doute  qu'il  dût  le  livrer  un  jour  au 
libraire  sous  foiine  d'ouvrage  et  paré  d'un  titre  officiel.  Pour- 
quoi ce  nom  de  roman  donné  à  Marie?  Marie  n'est  pas  ime 
jeune  fille  qui ,  comme  tant  d'autres  ,  a  été  courtisée  ,  enlevée, 
séduite.  Vous  ne  trouverez  dans  sa  vie  ni  une  passion  qui,  long- 
temps couvée ,  éclate  à  la  fin  ;  ni  combats  de  la  vertu  ,  ni  re- 
mords, ni  avortcment ,  ni  empoisonnement,  ni  suicide.  Marie 
est ,  comme  l'imagination  de  l'auteur,  quelque  chose  d'à-part. 

C'est  d'abord  la  jeune  paysanne  que  lui,  jeune  homme ,  pres- 
qu'cnfant  encore,  a  vue  au  milieu  des  bruyères  de  la  Bretagne, 
blanche  sous  sa  coiffe  de  lin,  aérienne  sous  sa  robe  de  bure: 
allons  artiste ,  dépouille-la  de  ce  deshabillé  lourd  et  commun  , 
ôte-lui  cette  chaussure  grossière ,  plus  de  corset  rouge  ,  de  ba- 
volet'qui  la  vieillisse  ;  plus  ,  sur  sa  gorge  de  vierge  ,  de  mou  ■ 
choir  à  raies  rouges  et  bleues  ,  de  croix  de  cuivre,  imitant  l'or, 
suspendue  à  son  cou.  Laisse  la  nature  à  elle-même  et  voilà  ré- 
alisé un  des  types  de  la  Vénus  antique. 

Sous  le  toit  des  cabanes  , 

Portant  la  bure,  il  est  déjeunes  paysannes , 

Habitantes  des  bois  ou  bien  du  bord  des  mers, 

Toutes  belles  ;  leurs  dents  sont  blanches,  leurs  yeux  clairs, 

Et  dans  leurs  vêtemens  variés  et  bizarres 

Respirent  je  ne  sais  quelles  grâces  barbares. 

A  les  voir  : 

Sur  leur  vase  d'osier  s'accoudant  près  de  vous  , 

Ou,  pour  filer,  ployant  à  terre  les  genoux  , 

Vous  croirez  ,  tout  ravi  de  ces  beautés  naïves. 

Et  de  tant  de  blancheur  sous  des  couleurs  si  vives  , 

Voir  la  jeune  Suissesse  assise  en  son  chalet , 

Ou  la  Grecque  aux  yeux  bleus  de  l'antique  milet. 

Ou  bien,  n'est-ce  pas  encore  l'idéalité  de  quelqu'une  de  ces 
beautés  de  la  vijle^  étincelantcs  sous  leurs  vêtciasiis  de  soie  et 


tcn^gas 


de  gaze  t 

En  elle  je  n'aimai  d'abord  que  la  beauté, 

La  bouche  humide  et  fraîche,  et  le  sein  velouté. 

Et  l'or  bruni  de  ses  épaules  , 
Et  les  frêles  contours  de  ce  corps  souple  et  fin 
Qui  plie  à  chaque  pas,  comme  à  l'air  du  matin. 

Le  long  des  eaux ,  tremblent  les  saules. 

J'ai  connu  la  beauté  !  que  m'importait  alors 

Si  nulle  ame,  en  parlant,  n'animait  ce  beau  corps, 

Ces  longues  paupières  d'Arabe  ; 
Heureux  de  respirer  ce  souffle  virginal. 
Ou  d'écouter,  rêveur,  de  sa  voix  de  cristal 

Tomber  quelque  molle  syllabe, 

'  Chci  Urliain  Canel,  rue  du  Bac,  n"  104. 


Le  poète  voudrait  suivre  l'Iiistuire  de  cette  Marie;  mais  à 
chaque  pas  une  autre  préoccupation  le  saisit  :  cette  existence  de 
jeune  fille,  ignorée  et  monotone,  ne  saurait  suffire  aux  élans 
de  son  imagination,  aux  extases  de  sa  pensée  qui  delDordc,  et 
qui  va  bien  au-delà  chercher  des  images  et  des  couleurs. 

Et  puis ,  à  côté  de  cette  Marie  ,  symbole  harmonieux  et  pur 
de  tout  ce  qu'il  éprouve  d'amour  pour  l'art  et  pour  la  femme, 
n'a-t-il  pas  à  dire,  malgré  lui  peut-être,  quelque  chose  de  sa 
vie  réelle,  de  cette  vie  matérielle  qui  l'étreint ,  qui  lui  pèse,  qui 
par  momens  le  désenchante?  Le  poète  a  beaucoup  senti,  de 
même  il  a  beaucoup  pensé.  Si  ses  sensations  ont  été  d'abord 
douces  et  chastes  comme  son  ariie ,  le  contact  de  ce  monde  les  a 
bientôt  souillées  ;  il  est  resté  pur  tout  en  comprenant  l'impu- 
reté, innocent  tout  en  sachant  ce  qu'était  le  vice,  généreux 
parmi  des  lâches. 

Cette  science  terrible ,  c'est  l'apprentissage  de  la  vie  qui  la 
lui  a  donnée.  L'indignation  lui  est  venue  avec  elle. 

Lorsque  de  celle  vie  on  fait  l'apprentissage, 

Non  ,  ce  n'est  point  assez  de  s'armer  de  candeur. 

De  baisser  ,  en  marchant ,  les  yeux  avec  froideur  , 

Comme  au  creux  d'un  vallon  le  rocher  qui  s'écoule; 

Il  faut  sur  les  deux  bords  toucher  à  cette  foule , 

Réfléchir  dans  son  cours  bien  des  objets  hideux, 

Parfois  troubler  ses  eaux  en  passant  trop  prés  d'eux. 

Ce  monde  où  l'on  doit  vivre ,  ah  !  jugeons-le ,  mon  arae , 

Partout ,  haine ,  bassesse ,  ou  jalousie  infâme  ; 

Nulle  pitié  ,  le  sang  ,  l'or-dieu  ,  la  fausseté  , 

Et  sous  tous  ses  aspects  l'ignoble  lâcheté  ! 

Non ,  ce  n'est  pas  assez  pour  le  chevreuil  timide 

De  n'aimer  que  les  bois  et  la  feuillée  humide  ; 

Il  a,  pour  fuir  les  loups  ,  des  pieds  aériens  , 

El  deux  rameaux  aigus  pour  évcntrer  les  chiens  !    . 

Cependant,  et  après  les  mille  agitations  d'une  existence  ora- 
geuse, il  est  retourné  en  Bretagne;  il  y  a  revu  Marie,  Marie 
non  plus  enfant ,  mais  grandie,  embellie  encore,  et  qui  l'a  ou- 
blié, si  jamais  elle  pensa  à  lui.  Elle  est  mariée,  elle  est  à  un 
autre  ;  mais  il  n'en  gémit  pas.  Pour  la  savoir  à  un  autre,  il  n'en 
possédera  pas  moins  Marie  à  sa  manière;  car  Marie,  pour  lui 
ce  n'est  pas  une  passion  ardente  et  continue  ;  plutôt  que  la 
femme ,  il  adore  en  elle  l'objet  de  ses  illusions ,  le  rêve  de  sa 
jeunesse ,  l'être  idéal  que  son  cœur  de  poète  lui  a  fait  deviner. 

Et  lorsqu'allant  au  village  qu'habite  Marie,  aujourd'hui 
mère,  un  ami  doit  l'y  voir,  le  poète  lui  dit  : 

Va  voir 

Celle  qui  demeurait  chez  sa  mère  au  Moustoir  , 

••••) 

Attache  bien  tes  yeux  sur  celte  pauvre  femme  ; 
Est-elle  belle  encor  comme  au  fond  de  mon  ame  ? 
Et  ses  petits  enfans ,  prends-les  entre  tes  bras  , 
Et  s'ils  ont  de  ses  traits  ,  tu  les  embrasseras. 
Tu  lui  demanderas  si  d'une  ardeur  fidèle. 
Dans  la  grand'ville,  ici ,  nul  ne  languit  loin  d'elle; 
Puis,  revenant  encore  à  ton  prochain  départ. 
Dis-lui  :  N'aura-t-il  pas  un  mot  de  votre  part  ? 
Oh  I  s'il  croît  une  fleur  ,  une  feuille  à  sa  porte  , 
Daniel,  porte-les  moi,  déjà  sèches  ,  qu'importe!... 


L'ARTISTE. 


273 


Et  comme  ])oiir  "mieux  faire  comprendre  celte  pensée  qui  lui 
a  dicte  ce  «lu'il  ;ij)j)cllc  un  roman  ,  celle  pensée  qui  a  rc'sinné 
dans  la  création  de  Marie  tout  ce  que  la  nature  a  de  plus  pur, 
l'innocence  de  plus  suave,  l'art  de  plus  délicat,  l'auteur  dcsin- 
tessé  d'un  amour  vulgaire  et  toutà  failpersonnel ,  termine  ainsi 
son  épilogue  : 

Les  fruits  de  mes  amours  qu'il  me  reste  i  cueillir. 

Dans  mon  cœur,  pour  moi  seul,  je  les  laisse  vieillir. 

Elégaute  nature ,  oui ,  partout  sur  ta  route 

ïu  répands  la  heaulé  qui  charme  et  qu'on  écoule, 

De  l'Jiomuie  heureux  et  Cott  tu  distrais  les  regards  , 

Et  quand  noire  destin  gronde  de  toutes  parts 

Dans  ces  jours  de  discords  ,  de  haine  et  de  I  ourmente , 

Comme  on  baise,  en  pleurant ,  la  bouche  d'une  amante, 

A  ton  soufle  amoureux  on  -vient  se  ranimer. 

Et  dans  ton  sein  fécond  pleurer  et  s'enfermer  ! 

Nous  avons  beaucoup  cite' ,  et  peut-être  aurions-nous  dû  ci- 
ter plus  encore.  Au  moment  de  quitter  le  livre  nous  nous  aper- 
cevons qu'il  y  en  a  tout  un  autre  en  dehors  de  cette  fraîche  et 
naïve  histoire  d<^  Marie ,  et  de  ces  confidences  domestiques 
dont  la  sirajdicitc  est  rehaussée  par  une  expression  poétique  si 
vraie  et  un  goût  si  exquis. 

Et  h  ce  sujet,  si  l'on  est  tente  de  se  prévenir  contre  l'enivre- 
ment de  notre  auiilic,  qu'on  lise  les  Deux  Statuaires,  Lothéa , 
la  Chaîne  d'or  et  les  deux  petites  pièces  qui  portent  les  noms 
d'Ingres  cl  de  Farcy.  Peut-être  une  critique  pointilleuse  plus 
portée  à  se  piquer  des  défauts  qu'à  s'enthousiasmer  des  beautés, 
relcvera-t-ellc  le  spiritualisme  insaisissable,  h  force  d'être  délié, 
de  quelques  idées.  Peut-être  ,  et  à  meilleur  titre,  se  récrierait- 
on  aussi  contre  la  hardiesse  de  tours  trop  élyptiques;  mais  à 
part  ces  taches  légères,  qu'une  édition  nouvelle  fera  disparaître, 
je  ne  vois  pas  trop  ce  que  les  plus  difficiles  pourraient  y  re- 
prendre. 

Un  recueil  comme  celui-ci,  qui  annonce  tant  de  grâce  et  de 
fraîcheur  dans  l'imagination  ,  tant  de  maturité  dans  la  pensée, 
qualités  qui ,  sans  s'étioler  ni  s'endurcir,  ont  clé  fondues  avec 
ait  dans  un  style  d'un  dessin  pur  et  d'un  éclatant  coloris  ;  un 
tel  recueil  repose  doucement  l'esprit ,  fatigué  de  cette  foule  de 
productions  paies  et  tiraillées  que  cliaque  jour  voit  éclore  et 
chaque  soir  oublier,  P.  B. 


îifuuf  IDramatiqitf. 


GYMNASE  DRAMATIQUE. 

^£a  ^Oftiaeanoe  eJfa/u^Hi-e,    Isotiieftie  •  '■'C  atutevUo:, 

PAR  MM.  DELESTRE,  DESMOIER  ET  SCRIBE. 

C'est  un  roman  que  ce  vaudeville ,  un  petit  roman  assai- 
.sonné  de  sbiics  à  longues  moustaches,  de  duels,  d'enlèvemens 
cl  tout  ce  qui  s'ensuit.  \'oici  l'histoire  en  quelques  lignes  : 


Un  très-aimable  officier  français  (ils  lèsent  tous),  M.  de  Ré- 
thel  se  trouve  à  Florence  avec  l'armée  républicaine;  c'était  le  temps 
où  le  général  Bonaparte  menait  nos  affaires  au  pas  de  charge. 
Or  il  est  impossible  d'elle  colonel,  soldat  de  Buonaparte  et 
Français ,  sans  être  un  conquérant  accompli ,  conquérant  de 
cœurs  comme  de  citadelles  ;  ainsi  est  fait  M.  de  Réthcl.  Beau- 
lés  romaines  ,  bolonaises ,  milanaises ,  na{>olilaines ,  vénitien- 
nes, etc.,  il  enlève  un  cœur  à  chaque  pas,  à  chaque  victoire. 
Seulement  M.  de  Rcthel  est  peu  modeste  et  publie  effronté- 
ment, au  nez  de  qui  veut  l'entendre,  le  bulletin  de  ses  con- 
quêtes féminines.  Réthcl  même,  et  très- volontiers,  ferait  mettre 
le  nom  de  chaque  malheureuse  qui  succombe,  à  l'ordre  du 
jour  de  l'armée.  Faute  de  conquêtes  véritables  il  en  invente  au 
besoin.  C'est  un  être  charmant ,  mais  bien  léger,  que  le  mili- 
taire français!  (imité  d'Odry.) 

Dans  un  de  ses  accès  de  fatuité,  M.  de  Réthel  (c'est  le  nom 
comme  vous  savez,  du  troubadour  en  e'pauletfes  ) ,  M.  de  Ré- 
thel ,  dis-je ,  compromet  gravement  une  jeune  veuve  de  Flo- 
rence qui  s'apprêtait  à  convoler  en  secondes  noces ,  comme  dit 
le  code  civil.  Sur  un  propos  en  l'air  de  Réthel,  le  futur  se 
croit  trahi  par  la  veuve.  Le  mariage  est  rompu  et  les  deux  ri- 
vaux doivent  se  donner  le  lendemain  de  grands  coups  d'épée 
sur  les  bords  de  l'Arno,  si  chcrs  à  la  mélancolie  de  M.  de  La- 
martine. 

La  veuve  qui  comptait  fermement  sur  un  mari ,  cherche  le 
moyen  de  se  venger  à  la  fois  de  l'indiscret  et  de  prouver  à  son 
amant  sa  candeur  et  son  innocence ,  chose,  en  effet,  qui  a  besoin 
de  certificats  bien  en  règle  et  qu'on  ne  croit  plus  sur  parole. 
Que  fait  donc  la  chère  veuve  ?  par  son  ordre  une  douzaine  de 
braves  s'em|)arent  de  M.  de  Réthcl  au  moment  ou  il  part  pour 
tuer  ou  être  tué  au  doux  murmure  de  l'Amo.  On  emmène  le 
jeune  homme  de  vive  force  dans  un  château  mystérieux  ;  là  on 
lui  annonce,  de  par  la  veuve  qu'il  ait  à  se  préparer  à  mourir. 
Réthel  prend  son  jiarli  en  brave.  Tenant  l'affaire  pour  sérieuse, 
il  fait  tout  d'abord  ses  dispositions  testamentaires  ,  ce  qui  est 
très-sage  assurément  ;  après  quoi  il  vient  intrépidement ,  comme 
un  pauvre  diable  qui  sortirait  du  conseil  de  guerre  ,  s'offrir,  les 
yeux  bandés  et  les  mains  derrii-re  le  dos  ,  aux  balles  des  assas^ 
sins.  Au  préalable ,  Réthel ,  en  homme  rep<nlant ,  dclwlc  *a 
confession  à  haute  et  intelligible  voix,  disant  comme  quoi  il  a 
calomnié  une  femme  prodigieusement  vertueuse  et  comme  quoi 
il  s'est  conduit  à  proprement  dire  en  fat  dans  cette  circonstance. 
En  joue  I  feu  !  s'écrie  le  condamné  ;  après  ce  touchant  meà 
culpd.  0  surprise  !  on  lui  arrache  le  bandeau  des  yeux  et  au 
lieu  d'une  balle  dans  le  front,  Réthel  reganle  et  se  trouve  au 
milieu  d'une  fêle  charmante  ,  bouquets  de  fleurs  ,  figurantes 
en  robes  de  gaze ,  comparses  en  habit  noir  râpé ,  rien  n'y 
manque.  La  veuve  s'est  contentée  de  faire  peur  au  joli  officier 
et  de  l'amener  à  une  confession  publique.  Voilà  sa  vengeance. 
Tout  le  monde  se  marie  au  dénouement ,  les  amans  brouillés  e: 
M.  de  Réthel  qui  retrouve  dans  la  sœur  de  la  veuve 
mier,  son  véritable  amour.  Je  n'irai  pas  aux  noccsj 


276 


L'ARTISTE. 


VARIÉTI^S. 

.^  </(»/>t)ne  civù/ue   éÇ  C  à^oftune  ele  /a-  nalure , 
cyaitaevt/ce , 

PIR  MM.  DUPSUTr  ET  DE  KOCK. 

Suivant  MM.  Dupeuty  et  de  Kock  l'homme  de  la  nature  est 
un  monsieur  qui  a  une  grosse  canne,  jure,  donne  des  coups  de 
poings  pour  tout  argument ,  crève  les  yeux,  aux  passans,  mange 
les  économies  paternelles,  boit  ,  fume,  s'endette,  fait  des 
calembourgs  au  nez  de  M.  son  père ,  a  les  coudes  percc's  et  la 
barbe  mal  faite ,  aime  une  espèce  de  danseuse  de  corde  et  s'em- 
barque pour  Alger.  L'homme  civilise'  porte  des  bas  de  soie 
à  jour ,  un  pantalon  collant ,  un  habit  bleu  ou  noir  ,  est  fort 
estime'  de  son  banquier  et  prend  pour  femme  en  le'gitime  ma- 
riage ,  la  fille  d'un  lieutcnant-ge'neral ,  décore'  de  plusieurs  or- 
dres. C'est  ainsi  qu'on  entend,  aux  Variétés,  la  civilisation  et 
la  nature.  0  les  grands  philosophes  !  0  les  admirables  mora- 
listes ! 


AMBIGU-COMIQUE . 

i/toaii'  cl^JoCutule,    i./fiiewa>-a!ne  ew  (roù  acle./ , 

11  est  difficile  de  faire  une  horreur  plus  grotesque;  c'est  de 
la  parodie  avec  des  hurlemens  et  des  grincemens  de  dents  ,  un 
énigme ,  un  logogriphe  entouré  de  têles  de  morts  ,  de  cadavres 
et  de  miasmes  putrides.  M.  Victor  Hugo  assistait  aux  loges 
d'avant-scène  à  la  démolition  de  son  roman.  Il  faut  que  le  mé- 
lodrame en  veuille  terriblement  à  M.  Victor  Hugo  pour  l'avoir 
mis  en  cet  état.  Le  seul  homme  de  la  pièce  auquel  on  s'inté- 
resse ,  le  seul  qui  ne  fasse  pas  de  barbarismes  est  un  ours  blanc. 


GAIETÉ. 

c/'i'cn/i/io//fl ,    ■./((eYoamme, 

PAR  M.    ESCOUSSE. 

Raymond  est  le  citoyen  le  plus  complaisant  que  je  connaisse. 
Un  séducteur  des  plus  matois ,  M.  Paul,  a  séduit  mademoiselle 
Erameline,  sa  cousine.  Vous  savez  ce  qui  résulte  ordinairement 
d'une  séduction.  Raymond  prend  la  chose  sur  son  compte  afin 
de  sauver  l'honneur  de  sa  cousine,  et  puis  épouse  l'infortunée. 
Je  suis  réellement  fâché  que  pour  récompense  Raymond  soit 
forcé  au  S'  acte  de  se  brûler  la  cervelle.  Eh  quoi!  la  vertu  ne 
serait-elle  plus  récompensée?  le  crime  vivrait-il  gras  et  fleuri? 
l'innocence  n'auiait-ellc  d'autre-ressource  que  de  se  faire  sau- 
ter la  cervelle?  Toutes  les  bonnes  traditions  se  perdent. 


ÎÎ0mifIlf0. 


Le  second  volume  des  Esquisses  de  la  souffrance  morale , 
par  M.  Edouard  AUetz,  vient  de  paraître.  Comme  le  premier, 
qui  a  si  justement  mérité  d'être  couronné  par  l'Académie,  c'est 
l'œuvre  d'une  plume  habile,  d'un  esprit  sérieux  et  observateur, 
et,  par  dessus  tout,  d'un  cœur  droit  et  religieux.  Comme  le 
premier  aussi ,  c'est  un  ouvrage  de  psychologie ,  appliqué  à  la 
vie  extérieure;  c'est  une  suite  de  petits  romans  pleins  d'intérêt 
et  de  charme,  où  l'analyse  du  cœur  humain,  où  les  réflexions 
morales,  tissues  avec  un  merveilleux  à-propos,  un  art  extra- 
ordinaire au  milieu  du  récit,  captivent  et  entraînent  à  son  insu 
le  lecteur,  qui  croit  n'être  occupé  que  des  événemens.  C'est  un 
livre  q\ii  s'adresse  aux  âmes  tendres  et  recueillies  :  les  femmes 
en  feront  le  succès ,  et  le  philosophe  lui  réserve  une  place  dis- 
tinguée dans  sa  bibliothèque. 

Société  des  Beaux-Arts.  —  Une  société  a  été  formée  à  Pra- 
gue (Bohême)  sous  les  auspices  de  l'empereur  d'Autriche.  Le 
but  de  cetle  société  est  d'acheter  les  productions  les  plus  esti- 
mées des  artistes  allemands,  d'encourager  ainsi  les  artistes,  et 
de  propager  le  goût  des  beaux-arts.  Le  mode  proposé  pour  at- 
teindre ce  but  est  assez  simple.  La  société  se  compose  d'un  nom- 
bre illimité  de  membres ,  et  il  suffit ,  pour  être  membre  ,  de 
payer  une  contribution  annuelle  de  lo  francs.  Une  commission, 
nommée  par  les  membres ,  achète  au  moyen  de  cette  souscrip- 
tion ,  et  autant  que  le  permettent  les  ressources  de  la  société  , 
les  ouvrages  dont  elle  a  fait  choix  dans  l'exposition  que  l'Aca- 
dcuiic  royale  fait  annuellement.  On  a  soin  de  donner,  la  préfé- 
rence au  mérite  indigent.  La  commission  peut  aussi  faire  choix 
d'ouvrages  gravés  et  lithographies.  On  est  libre  de  prendre  plu- 
sieurs souscriptions  annuelles  de  lo  francs.  Les  ouvrages  ache- 
tés sont  mis  en  loterie  par  la  commission ,  et  chaque  membre  de 
la  société  a  droit  à  autant  de  billets  qu'il  a  pris  de  souscriptions. 
Cette  société  exerecra ,  nous  n'en  doutons  pas  ,  la  plus  heureuse 
influence  sur  les  beaux-arts  en  Allemagne ,  et  sera  d'un  grand 
secours  aux  ai  listes  sans  fortune  cl  sans  protecteurs. 

—  MM.  Camille  Roqueplan  et  Isabey  fils  viennent  d'être 
nommés  membres  de  la  Légion-d'Honneiir. 

—  On  assure  que  radrainislration  de  la  liste  civile  fait  les 
dispositions  nécessaires  pi;ur  acquérir  le  domaine  de  Rambouil- 
let ,  dans  le  cas  où  la  Chambre  des  pairs  sanctionnerait  l'amen- 
dement qui  a  distrait  cette  propriété  des  biens  de  la  couronne. 


DESSINS. 

Ha  !  le  beau  nez  !  Par  Charlet, 
Normandie.  Par  Menut, 


ETERÀT,  Imprimeur  ,  rue  ilu  Cadran  ,  u°  lU. 


IVitHaJe 


'It^â^sm^siii^m^ 


DEUXIEME    ANNEE. 


Nous  disions  il  y  a  un  an,  être  artiste!  Puis  nous  dou- 
tions quelque  peu  de  l'art.  L'art ,  cette  lielle  et  grande 
chose,  cette  chose  qui  prouve  si  bien  l'anie  lunuaine! 
le  beau  ,  cet  adniiraldc  compagnon  du  bon  !   où  étaieut- 

Iils ,  je  vous  prie,  quand  nous  avons  commencé  notre 
journal?  Nous  sortions  d'une  révolution  quand  parut 
l'Artiste.  Révolution  subite  et  incomplète,  révolution 
grandiose  a  son  principe,  mesquine  dans  ses  résultats  ; 
révolution  peu  artiste  dans  tous  les  cas  et  qui  n'a  su 
élever  aux  héros  de  juillet  que  des  statues  en  plâtre  et 

1^^  des  tombeaux  en  bois  verni  !  Le  moment  était  mauvais 
Ut  pour  notre  journal ,  c'est  justement  pour  cela  que  nous 
l'avons  choisi.  Nous  avons  voulu  prouver  îi  nos  ris- 
ques et  périls  que  nous  ne  désespérions  pas  de  l'art  eu 
France!  L'art  cependant  désespérait  de  lui-même;  quand 

TOME    lU.       )"    LIVRilSOK. 


I 


notre  journal  parut,  tout  ce  qui  soutenait  le  monde  arli.ste 
était  perdu.  Plus  de  cour,  plus  d'église,  plus  de  toute 
puissance  de  préfecture,  plus  de  daupliin,  plus  de  bals 
au  Pavillon  Marsan,  plus  de  clergé,  plus  de  noblesse, 
plus  aucune  de  ces  riches  et  élégantes  variétés  qui  ont 
besoin  pour  s'embellir  de  s'occuper  des  travaux  de  l'ar- 
tiste. Le  positif  delà  vie  constitutionnelle  envahissait  les 
nations  ;  les  doctriiu's  des  Etats-Unis  envahissaient  la 
monarchie  ;  le  positif  jetait  son  voile  uniforme  sur  tou^ 
nos  rêves  de  nation  policée  :  eh  bien  !  a  cet  instant  même 
nous  avons  fait  l'Autiste;  a  cet  instant  même  nous  avons 
élevé  une  double  tribune  a  l'art  français.  Te  voila,  bel 
art,  te  voila  seul,  pauvre  et  nu;  seul ,  abandonné  a  les 
propres  ressources  !  11  s'agit  a  présent  de  savoir  ce  que 
tu  vaux  par  toi-même  cl  ce  que  tu  peux  pour  toi-même! 
A  cette  inquiétante  interrogation  de  la  critique,  l'art  fran- 
çais a  ré-pondu.  Sa  réponse  a  été  vive  et  péremptoire. 
D'abord  il  a  répondu  par  de  charmaus  dessins  qui  oui 
charmé  la  ville  et  la  province.  L'art  nous  a  envoyé  lont 


L'ARTISTE. 


l'esprit  de  Cliarlet,  toute  la  grâce  Je  ses  élèves,  tout  son 
esprit,  toute  sa  couleur;  la  gravure  et  la  lithographie, 
ces  deux  rivales,  ont  lutté  dans  notre  recueil  à  qui  l'em- 
porterait en  vérité  et  en  vigueur  ;  mais  l'art  se  transfor- 
mant, l'art  devenu  parole,  s'est  exprimé  dans  les  pages 
de  l'Artiste  en  termes  éloquens,  pleins  de  goût  et  de  re- 
tenue. Le  conte,  le  récit,  l'histoire,  la  critique,  se  sont 
donné  la  main  et  nous  sont  venus  éclatans  de  jeunesse  et 
de  vigueur  ;  cette  union  tant  prèchée  par  les  sages  et  les 
habiles,  des  écrivains,  et  des  poètes,  des  musiciens  et 
des  peintres,  cette  grande  famille  d'artistes,  s'est  enfin 
formée  et  réunie  a  jamais  autour  du  simple  et  facile  jour- 
nal qui  les  appelait.  Grâces  soient  rendues  a  cette  frater- 
nité puissante  !  grâces  soient  rendues  a  cette  abnégation 
des  artistes  si  peu  jaloux  de  leur  gloire  personnelle,  si 
avides  de  la  gloire  de  tous  !  Notre  journal  a  réalisé  en  ceci 
un  très-difficile  problème  dans  les  arts,  une  seule  famille 
avec  mille  pensées  diverses,  une  seule  route  avec  mille 
allures  différentes,  un  seul  Dieu  avec  mille  manières  de 
l'adorer. 

Ainsi  a  commencé  notre  journal.  Il  a  éclaté  au  milieu 
des  embarras  d'une  révolution  improvisée;  il  s'est  fait  jour 
au  milieu  des  préoccupations  politiques.  Nous  avons  eu 
la  peste  au  dehors,  le  choléra  n'a  pas  arrêté  l'Artiste  ; 
nous  avons  eu  des  guerres  au  dedans ,  l'émeute  à  la  tête 
renaissante  n'a  pas  arrêté  l'Artiste;  nous  sommes  encore 
sous  le  poids  du  protocole  et  dans  l'attente  d'une  guerre 
universelle,  la  guerre  universelle  n'arrêterait  pas  1' Ar- 
tiste. Car  à  tout  prix,  et  malgré  toutes  les  catastrophes, 
il  nous  faut,  nous  voulons  des  arts:  l'art  aujourd'hui 
c'est  notre  bien ,  c'est  notre  vie  ,  c'est  le  charme  de  notre 
maison  des  champs ,  le  bonheur  de  la  ville  ;  la  jeunesse 
n'a  pas  d'autre  passion;  c'est  l'ambition  de  l'âge  mur,  ce 
sera  notre  rêve  encore  quand  nous  serons  devenus  vieux. 
Battez-vous  à  la  tribune,  battez-vous  a  la  frontière,  battez- 
vous  dans  la  Vendée ,  l'artiste  s'inquiète  peu  de  ces  ba- 
tailles ;  il  est  fatigué  de  victoires  et  de  défaites  ;  il  est 
fatigué  de  révolutions  ;  il  trouve  qu'il  a  déjà  perdu  trop 
de  temps  à  ces  luttes  sans  cesse  renaissantes ,  et  qui  ne 
profitent  qu'aux  ambitieux  vulgaires.  Il  faut  du  calme  à 
l'artiste;  il  lui  en  faut  "a  tout  prix  ;  il  saura  malgré  vous  se 
faire  une  paix  a  lui  au  milieu  des  orages. 

C'est  ainsi  qu'après  la  révolution  de  juillet  le  Salon  de 
185-1  est  -venu  protester  contre  les  bouleversemens  de 
cette  révolution.  Ce  Salon  de  iSoi  occupera  dansl'his-  ' 
toire  une  place  à  part  :  c'est  un  miracle  pour  le  temps  où 
il  fut  ouvert.  Jusqu'alors  la  pleine  paix  avait  été  jugée 
nécessaire  a  ces  productions  de  la  paix ,  loisirs  heureux 
d'une  nation  heureuse  ;  à  présent  voila  que ,  malgré  une 
révolution  ,  malgré  tant  d'inquiétudes  renaissantes,  vous 
voyez  s'ouvrir  le  plus  beau  concours  dont  il  fût  question 


depuis  long-temps  dans  nos  annales.  Au  Salon  de  1851 
surtout  s'est  décidée  cette  question  que  nous  avions  jetée 
avec  tant  de  tremblement  :  L'art  est-il  encore  possible  ? 
Oui,  répond  le  Salon,  l'art  est  possible.  Oui,  l'art  vit 
encore,  malgré  tout  ce  qui  l'aurait  tué  dans  un  autre  siè- 
cle !  Oui ,  l'art  existe  malgré  tout  ce  qui  devait  l'anéan- 
tir !  Voyez  !  que  de  pages  admirables  !  que  de  génie  qui 
éclate  !  que  de  vérités  trouvées  !  que  de  noms  inconnus 
qui  se  montrent  au  jour  !  Robert  grandit  de  deux  coudées  ! 
Dupont  porte  la  gravure  française  a  un  degré  qu'elle  n'a- 
vait pas  encore  atteint.  Chenavard,  talent  exquis,  dessi- 
nateur plein  d'imagination  et  de  goût,  se  révèle  à  la  ma- 
nière des  maîtres.  Voyez  !  voila  un  homme  qui  s'appelle 
Decamps;  saluez  Decamps  !  jeunes  artistes  ;  il  sera  votre 
maître  un  jour.  Or  tout  cela  arrive  encore  tout  froissé 
de  la  révolution  de  1 850  ! 

La  révolution  de  1 850  a  doublé  Delaroche;  elle  a  renou- 
velé Horace  Vemet;  elle  a  porté  très-haut  Roqueplan,  Eu- 
gène Lamy,  qui  ne  demandait  qu'a  marcher;  elle  a  glo- 
rieusement confirmé  tout  ce  que  promettaient  les  deux 
Johannot,  frères  gémaux,  nés  pour  un  si  beau  destin .'  Ar- 
rêtez-vous devant  les  portraits  de  madame  de  Mirbel.  Oh 
les  jolies  femmes  !  Les  belles  chairs  !  Quel  ton  velouté  ! 
Quelles  bouches  riantes  !  Voyez  les  portraits  de  Champ- 
martin.  Des  pairs  de  France  en  manteau  ducal  !  Et  ce- 
pendant ces  portraits  de  madame  de  Mirbel,  ils  paraissent 
en  France  quand  il  n'y  a  plus  en  France  de  faubourg 
Saint-Germain  !  et  cependant  ces  portraits  de  Champmar- 
tin,  ils  paraissent  au  moment  même  oîi  la  pairie  est  battue 
en  brèche  a  tout  jamais.  L'art  est  ruiné,  l'art  est  pauvre, 
l'art  est  abandonné  "a  lui-même,  et  cependant  l'art  est  plus 
beau,  plus  fort,  plus  grand  que  jamais!  Toutes  les  pré- 
visions se  perdent  a  l'aspect  de  ce  progrès  inoui.  Chose 
étrange!  Il  n'y  avait  que  nous,  nous  seuls,  nous  les  pre- 
miers, qui  eussions  dit  juste;  nous  disions,  nous,  bien 
avant  le  Salon  de  1851  :  L'art  ne  périra  pas  ! 

Voilk  de  quoi  nous  sommes  fiers  !  Nous  n'avons  pas 
désespéré  de  la  fortune  de  la  France,  nous;  cela  nous 
suffit.  Les  artistes  entendant  notre  voix  sont  venus  à  notre 
rencontre,  ils  sont  venus  a  notre  aide,  ils  sont  entrés  dans 
cette  famille  ouverte  "a  tous ,  ils  ont  fait  corps  avec  les 
lettres,  ils  ont  prouvé  qu'ils  se  suffiraient  "a  eux-mêmes; 
a  présent  donc  notre  question  change;  nous  ne  demandons 
plus  :  Y aura-t-il  de  Vart'i  Notre  question  s'agrandit, 
elle  entre  dans  les  secrets  les  plus  Intimes  de  la  critique  ; 
à  présent  que  l'art  existe  :  Oit  t'a  l'art?  Seconde  et  impor- 
tante question  que  nous  allons  débattre  avec  l'impartialité 
infatigable  qu'on  nous  connaît. 

Telle  sera  la  seconde  partie  de  notre  tâche.  Nous  étions 
il  y  a  un  an  dans  une  question  de  présent  ;  nous  sommes 
aujourd'hui  dans  une    question  d'avenir.  Vous  voyez 


L'ARTISTE. 


donc  que  notre  plan  s'agrandit,  que  notre  cadre  s'élargit, 
que  notre  but  se  recule.  Tant  mieux  pour  nous!  tant 
mieux  pour  l'art!  Tant  mieux  !  Nous  sommes  en  progrès 
l'art  et  nous  ;  encore  une  fois,  nous  nous  soutiendrons 
[  l'un  par  l'autre  ;  nous  sommes  l'écho ,  il  est  la  voix. 

I.' Artiste. 


I3mur-art0. 


L£  SALON  ET  LE  MUSÉE. 

^a  quelques  jours  a  peine,  nous  discutions  les  avan- 
tages et  les  iuconvéniins  d'un  Salon  annuel ,  et  tout  en 
tenant  compte  des  objections  très-réelles  qu'on  peut  faire 
valoir  contre  notre  avis,  nous  avons  essayé  de  démontrer 
notre  opinion  et  d'amener  a   notre   point  de   vue  ceux 
même  qui ,  par  leurs  habitudes  et  leurs  systèmes,  doivent 
naturellement  répugner  &  la  fréquence  des  expositions. 
Ces  sortes  de  questions,  qui,  au  premier  coupd'ceil,  peu- 
vent paraître  médiocrement  importantes   et  presque  oi- 
seuses, offrent  cependant  a  la  réflexion  un   intérêt  très- 
,  sérieux ,  quand  on  songe  qu'il  ne  s'agit  de  rien  moins 
pour  la  peinture  et  la  statuaire  que  de  l'interrogation  qui 
commencele  monologue  d'Handet  :  To  he  ornot  to  be?  Au 
train  que  suivent  les  choses,  le  public  n'est  que  trop  dis- 
posé h  oublier  l'art  et  la  poésie.  La  Bourse ,  les  Chambres 
et  les  journaux  remplissent  h  l'envi  tous  les  momens  de 
la  journée.  Les  plaisirs  même  qui  s'adressent  plus  direc- 
tement aux  sens  ,  qui  n'exigent  pas  de  sa  part  la  même  at- 
tention et  la  même  dépense  d'intelligence,  ne  réussissent 
qu'a   grand'peine  a  surprendre  ses  regards.   Il  y  a  cin- 
quante ans ,   l'arrivée  ou  le  départ  de  mademoiselle  Ta- 
glioni  aurait  mis  aux  champs  tous  les  habitués  de  l'Opéra. 
Son  mariage  projeté  avec  M.  G...t  des  V.-.s  aurait  eu 
les  honneurs  de  la  colère.   Qui  sait  même  si  les  gentils- 
hommes ordinaires  delà  chambrcdu  roi  n'eussent  pas  sup- 
plié sa  majesté  d'intervenir  "a  Berlin  ;  si  l'ambassadeur  de 
France  n'eût  pas  négocié  auprès  du  roi  de  Prusse  ,  pour 
retenir  a  Paris  l'illustre  virtuose?  On  eût  peut-être  fait  bon 
marché  d'une  province  ou  d'une  colonie  pour  sauver  le 
ballet.  Marie-Antoinette  et  la  princesse  Lamballe,  le  car- 
dinal de  Rohan  et  M.  de  Maupcou,  auraient  discuté  l'af- 
faire comme  renregisirement  d'un  édit  ou  la  nomination 
d'un  ambassadeur. 

C'était  la  veille  d'une  révolution,   et   toute  la  vie  se 
passait  en  fêtes,  en  folies,  en  oubli  de  toutes  choses.  La 


monarchie  s'endonnait  sur  le  cratère  d'un  volcan,  et  pas 
une  voix  ne  s'élevait  pour  lui  appliquer  les  paroles  du 
lyrique  romain  :  Jncedis  super  ignés  suppositos  cineri  do- 
ioso.  Boucher,  Vanloo  et  Dorat  étaient  alors  en  honneur. 
On  pleurait  aux  tragédies  de  M.  Campistron  ;  on  traitait 
Shakespeare  de  Cilles  en  pleine  Académie;  et  l'Académie 
croyait  faire  du  patriotisme  en  excommuniant  le  théâtre 
anglais. 

Beaumarchais  lY avait  pas  encore  préparé  Mirabeau.  Le 
Mariasse  de  Figaro  n'avait  pas  encore  servi  de  prologue 
au  serment  du  Jeu  de  Paume.  L'art  se  flétrissait  et  pre- 
nait de  mesquines  allures.  Le  madrigal  s'était  substituéii 
l'ode.  Les  duchesses  se  faisaient  peindre  en  bergères  ou 
en  Junon.  L'imagination  devenait  tous  les  jonrsde  plus  en 
plus  maniérée.  On  avait  dépassé  de  bien  loin  l'hôtel  de 
Rambouillet  :  les  Précieuses  ridicules  auraient^  semble 
d'une  grossièreté  impardonnable.  Mais  il  restait  aux  ar- 
tistes une  immense  et  magnifique  consolation  :  on  s'occu- 
pait d'eux,  on  parlait  de  leurs  tableaux  et  de  leurs  poèmes; 
les  spéculations  de  Bourse  et  les  tracasseries  de  l'ambi- 
tion ne  dévoraient  pas  toute  la  journée. 

Aujourd'hui,  nous  devons  l'avouer,  quoiqu'à  regret 
et  peut-être  a  notre  honte  ,  l'art  et  le  goût,  la  fantaisie  et 
l'enthousiasme  ,  sont  des  facidtés  exceptionnelles.  Il  est 
plus  vrai  que  jamais  que  les  poètes  sont  les  enfans  perdus 
de  l'himianité!  La  société  telle  qu'elle  s'est  constituée  de- 
puis quelques  années  s'arrangerait  très-bien  de  leur  ab- 
sence :  h  peine  si  quelques  esprits,  a  qui  la  vie  des  sens  ne 
suflit  pas,  daigneraient  s'en  apercevoir  et  les  regretter. 

Ou  ne  saurait  donc  attaquer  par  trop  de  côtés  l'indif- 
férence et  l'îïpalhie.  Nous  avons  demandé  un  Salon  tons 
les  ans  ;  nous  avons  cru  et  nous  croyons  encore  que  l'é- 
mulation des  artistes  et  l'éducation  du  goût  public  y 
trouveront  leur  compte. 

Noire  vœu  se  réalisera,  nous  devons  l'espérer;  mais  une 
fois  en  besogne  de  perfecliounemeni ,  nous  ne  devons  pas 
regretter  les  remontrances;  si  faible  que  soit  l'écho  de  nos 
paroles,  il  ne  faut  pas  nous  résigner  au  silence  par  dépit 
de  vanité. 

Dans, deux  mois  le  Salon  de  1852  va  s'ouvrir.  Nous  re- 
nouvelons a  l'avance ,  et  pour  que  l'autorité  ne  prétexte 
pas  cause  d'ignorance,  ini  vœu  déjà  souvent  manifesté, 
mais  qui  jusqu'ici  n'a  trouvé  que  des  oreilles  sourdes  ou 
des  yeux  fermés.  Nous  demandons  que  l'exposition  se 
fasse  dans  telle  partie  du  Louvre  qu'on  voudra,  pourvu 
que  la  galerie  des  trois  écoles  demeure  ouverte,  et  n'ait 
pas  a  subir  les  constructions  de  l'année  dernière. 

Le  bon  sens  et  la  raison  sont  de  notre  côté.  Il  sera  bon 
et  profitable  aux  artistes  et  au  public  de  pouvoir  visiter 
le  même  jour  et  presque  a  la  même  heure  le  Musée  et  le 
Salon.  Il  y  aura  peiri-èlre pins  d'une  vanité  blessée;  bi«i 


-4 


L'ARTISTE. 


(les  gloires  éclatantes  et  unanimes,  l'an  passé,  pâliront  et 
seront  soumises  aux  cliances  île  la  discussion  ,  quand  il 
sera  loisible  au  premier  venu  de  comparer  le  chef-d'œuvre 
(le  la  veille  aux  chefs-d'œuvre  qui  ont  vieilli  et  reçu  la 
consécration  du  temps. 

Il  se  pourra  faire ,  et  nous  offrons  de  le  parier,  que  la 
criiiqnc  et  l'amitié  se  voient  forcées  a  la  réserve  et  a  la 
modestie;  qu'on  ne  fasse  plus  si  bon  marché  du  blâme  ou 
de  l'éloge;  qu'on  y  regarde  a  deux  fois  avant  de  com- 
parer la  Liberté  aux  Jouvenet,  et  le  Cromwell  aux  Hol- 
beiu. 

Quand  l'histoire  vivante  et  réelle ,  en  chair  et  en  os, 
se  mettra  de  la  partie  et  votera  dans  la  discussion ,  il  sera 
peut-être  plus  difficile  d'emporter  d'assaut  une  réputation, 
comme  une  question  parlementaire;  on  ne  pourra  plus 
manœuvrer  le  succès  d'un  nom,  d'un  tableau  ou  d'une 
statue,  comme  un  paragraphe  de  projet  de  loi. 

Et  vraiment  où  serait  le  grand  mal  que  le  public  pût 
juger  par  lui-même  et  ne  fût  pas  obligé  d'en  croire  les 
journaux  sur  parole?  Où  serait  le  malheur  que  les  jeux 
les  plus  iguoraiis  pussent,  dans  la  saison,  faire  a  leur  usage 
un  premier  cours  de  peinture;  s'habituer,  par  quelques 
douzaines  de  promenades  au  Louvre,  a  deviner  a  peu 
près  la  valeur  d'une  tête,  d'un  arbre  ou  d'une  draperie? 

On  répète  tous  les  ans  que  M.  Destouches  a  retrouvé 
le  secret  de  Greuze.  Si  le  Salon  et  le  Musée  étaient  ou- 
verts à  la  même  heure ,  il  ne  serait  ni  long  ni  difficile  de 
se  convaincre  du  contraire;  on  verrait  bien  vite  qu'il  y 
a  entre  Greuze  et  M.  Destouclies  la  même  et  immense 
différence  qu'entre  Virgile  et  Slace. 

Eut-on  vécu  toute  sa  vie  avec  des  meutes  et  des  che- 
vaux de  main,  il  ne  sera  plus  permis  a  personne  de  com- 
parer les  portraits  de  M.  Court  aux  madones  italiennes  : 
la  fréquentation  du  Musée  dessillera  les  yeux  des  plus 
ignorans,  et  on  comprendra  qu'un  pareil  rapprochement 
est  une  grossière  insulte  "a  l'histoire. 

Les  beaux  paysages  français  et  hollandais  du  dix-sep- 
t'ème  siècle  aideront  les  curieux  a  savoir  ce  que  valent 
MM.  VVatelet  et  Bidauld,  MM.  Remond  et  Giroux.  On 
verra  ce  que  c'est  que  la  grandeur  et  la  simplicité ,  la 
grâce  naïve  et  l'imitation  ornée;  on  appréciera  comme  il 
faut  ces  prétendus  jansénistes  de  la  peinture,  qui  rédui- 
sent l'art  "a  copier  un  moulin,  qui  préfèrent  Montmartre 
a  Florence ,  ou  qui  croient  avoir  retrouvé  le  génie  de 
l'antiquité  en  plaçant  derrière  un  bouquet  d'arbres  Ulysse 
et  Nausicaa. 

En  présence  de  Titien,  de  Velasquez  et  de  Léonard', 
le  procès  de  MM.  Kinson,  Hayter  et  Rouillard  sera  bien- 
tôt instruit,  et  la  critique  n'aura  pas  même  besoin  de  don- 
ner ses  conclusions.  L'affaire  sera  jugée  sans  plaidoiries. 
On  renverra  M.  Dubufe  aux  galeries  du  Palais-Royal.  Les 


femmes  reviendront  de  leur  premier  et  impardonnable 
engouement.  Quand  on  pourra  contempler  à  dix  minutes 
de  distance  Catherine  d'Aragon  et  Léontine  Fa}\,  on 
rougira  de  honte  et  de  confusion  en  se  rappelant  comment 
ont  été  accueillies  la  Mésange  et  l'Alsacienne. 

A  vrai  dire,  je  ne  devine  guère  quelles  objections  tant 
soit  peu  valables  on  poturait  alléguer  pour  refuser  a  la 
France  un  Salon  et  un  Musée  a  la  fois. 

Si  l'on  veut  parler  de  dépense ,  je  répondrai  qu'il  y 
aurait  une  évidente  économie  à  suivre  la  marche  que  j'in- 
dique ;  cardes  qu'on  aurait  disposé  une  galerie  pour  rece- 
voir les  tableaux  modernes,  cette  galerie  servirait  tons  les 
ans  au  même  usage,  et  n'exigerait  que  très-peu  de  frais  nou- 
veaux. On  éviterait  ainsi  un  déboursé  de  quelque  quatre- 
vingt  mille  francs  devant  lequel  on  n'a  pas  reculé  l'année 
dernière,  et  cet  argent  serait  très-bien  employé  à  la  déco- 
ration intérieure  du  Louvre.  En  échange  des  cloisons 
dans  lesquelles  on  a  enfermé  les  trois  écoles  ,  on  aurait 
quatre  plafonds  comme  X Homère  de  M.  Ingres.  Ce  se- 
rait, à  ce  qu'il  semble  ,   un  bénéfice  évident. 

Que  si  l'on  parlait  sérieusement  du  contraste  affligeant 
qui  existerait  entre  le  Salon  et  le  Musée;  si  l'on  ne  rou- 
gissait pas  de  dire  que  les  Oduliscjues  de  M.  Jacquot  et 
les  Pépin  de  M.  Bougron  ne  soutiendraient  pas  sans 
honte  la  comparaison  avec  la  Vénus  de  Milo  ou  le  Mar- 
syas,  alors  nous  n'aurions  qu'une  repense  "a  faire,  simple, 
mais  significative.  Nous  prierions  le  minisire  de  fermer 
les  bibliothèques  toutes  les  fois  qu'un  de  ses  amis  publie- 
rait un  livre  on  une  brochure,  pour  empêcher  le  public 
de  comparer  l'accusation  et  l'apologie. 

Ceci  ne  devrait  pas  s'entendre  seulement  des  ouvrages 
politiques  ;  le  tliéâtre  et  la  poésie  devraient  avoir  leur  part 
dans  cette  protection.  On  pourrait  laisser  les  librairies 
ouvertes;  car  d'ordinaire  les  acheteurs  ne  sont  pas  liseurs; 
mais  il  ne  serait  pas  mal  d'interdire ,  rue  de  Richelieu ,  la 
lecture  de  Corneille  ou  de  Le.sage  le  jour  où  se  jouerait 
une  tragéilie  de  M.  Soumet,  où  se  publierait  un  roman 
de  M.  Mortonval 

Ces  conseils  ne  ressemblent  pas  mal  a  une  folie,  et 
cependant  la  logique  cpii  nous  y  conduit  est  la  même  qui 
ferme  le  Musée  pendant  la  durée  du  Salon. 


L'ARTISTE. 


£'\tUraUiv(. 


UNE  BONNE  FORTUNE. 

C'est  cliose  curieuse  qu'une  soirée  de  Palormc,  au  bord  de 
la  mer  murmurante,  sous  les  flots  du  soleil  d'etc,  au  milieu  de 
cette  population  grimaçante  et  mobile ,  plus  originale  mille 
fuis  et  moins  connue  que  la  race  classique  des  abbcs,  des  cour- 
tisanes et  des  Inzzaroni  napolitains.  Grâce  aux  romans  et  à  la 
scène,  Naplcs  est  vieux  ])our  moi  :  on  me  l'a  g.îtc;  on  m'a  use' 
ce  ciel  et  cette  mer  pleins  de  prestiges.  I,a  Sicile  est  neuve  et 
inconnue;  il  y  a  là  un  double  reflet  venu  de  l'Arabie  et  de  l'Es- 
pagne. Des  murailles  sarra/.incs  s'élèvent  autour  de  vous;  des 
costumes  espagnols  flottent  aux  fenêtres  et  étincellcnt  sur  les 
quais.  C'est  une  féerie  comique  et  fantastique  !  Et  l'air  est  si 
doux,  la  brise  apporte  tant  de  parfums  avec  sa  fraîcheur,  la 
chanson  du  pâtre  lointain  a  quelque  chose  de  si  sauvage  et  de 
si  tendre  I  Vous  ne  respirez  que  fleurs  ,  vous  ne  voyez  que  dé- 
bris de  marbres  et  fragmcns  de  temples.  C'est  encore  un  frag- 
ment de  grotesque  comédie  que  cette  aristocratie  en  guenilles,* 
et  sur  ces  guenilles  de  l'or  ;  ces  femmes  belles  comme  l'ancienne 
Syracuse,  et  vêtues  comme  on  l'était  il  y  a  quarante  ans  ;  puis 
au  milieu  des  clianletirs  et  des  promeneurs  ,  un  gros  moiuc  re- 
bondi qui  vous  offre  un  crâne  de  mort  au  bout  d'une  croix  noire, 
et  vous  demande  l'aumône  en  riant ,  son  urne  sépulcrale  tou- 
jours brandie  et  vacillante  sous  voire  menton  ;  puis  des  carros- 
ses découverts  roulant  doucement  sur  la  Marina  '  ,  charcc's 
d'abbés  qui  rient,  qui  s'éventent  avec  des  jilumcs  ,  qui  se  par- 
fument ,  qui  prennent  du  tabac ,  qui  savourent  des  sorbets.  Au- 
près des  abbcs  sont  des  princes  écrasés  de  noms  propres  et  d'en- 
nui ,  traînant  deîeur  mieux  leur  gloire  séculaire,  leur  obscurité 
profonde  et  leur  pauvreté  incurable.  Quelques-uns  d'entre  eux 
se  jettent  dans  la  dévotion,  d'autres  dans  la  débauche,  d'autres 
dans  les  arts.  J'ai  connu  un  prince  palermitain  qui  s'est  ruiné  en 
sculptures  d'un  genre  inoui  ;  il  faisait  exécuter  des  bouteilles 
hautes  de  trente  pieds  et  taillées  dans  le  marbre;  des  pions  d'é- 
checs de  dimensions  colossales ,  et  dont  le  régiment  garnissait 
une  vaste  cour  de  son  palais;  un  polichinel  giand  comme  Atlas, 
fn  agafhe  et  en  onyx;  au  milieu  de  l'étoile  du  parc  une  longue 
marotte  d'ébène  s'élevait  en  forme  de  pyiamide.  Toutes  ces  in- 
ventions fantasques  couplèrent  sa  fortune  au  prince  de  ***,  et 
l'envoyèrent  mourir  à  l'hôpital.  Ce  que  c'est  que  l'oisiveté  entée 
sur  la  sottise  et  la  richesse  ! 

Vous  qui  avez  de  belles  couleurs  sous  votre  pinceau  ,  mes 
.•unis,  donnez-nous  la  co])ie  du  tiuuultc  de  la  Marina,  repro- 
duisezce  bruit  d'un  peuple  indigent  qui  jouit  de  se  sentir  vivre, 
ces  baise-mains  jetés  au  vent  et  rendus  de  toutes  parts  :  bon- 
our!  bonsoir!  lancés  de  carrosse  en  carrosse,  avec  plus  de 
verve  que  de  bon  ton;  et  la  cloche  de  VJiiseliis  retentissant 


'  Ln  Marina  ,  quai  de  Païenne. 


sous  ce  beau  ciel  dont  l'a/ur  noir  se  fond  dans  une  teinte  d'é- 
racraudc  :  belle  et  ravissante  scènes  en  vérité  I  On  l'a  très-peu 
admirée  et  rarement  décrite.  Il  est  à  la  mode  d'aller  à  Rome  et 
à  Naples  ;  la  Sicile  n'est  pas  encore  fashionable. 

J'admirais  ce  spectacle,  et  je  m'éUiis  appuyé,  pour  en  mieux 
jouir,  contre  la  muraille  basse  ornée  de  petits  pilastres  d'archi- 
tecture sarrasine  qui  suit  le  rivage  de  la  mer,  et  présente  aux 
promeneurs  fatigués  une  longue  et  commode  banquette  de  ma"-- 
bre  fruste  et  usée  depuis  des  siècles.  Je  m'assis  sur  ce  Umc. 
L'air  maritime  soufflait  dans  mes  cheveux;  la  mobile  scène 
passait  devant  moi. 

Un  capucin  .i  longue  barbe  vint  prendre  place  à  mes  côtes. 
Il  avait  l'air  souffrant,  son  extérieur  était  plutôt  triste  et  sim- 
ple que  dévot  et  humble.  On  lui  aurait  donné  cinquante  ans, 
et  on  l'aurait  pr.'s  pour  un  ancien  militaire.  .Sa  physionomie 
n'était  pas  sicilienne.  Au  lieu  de  se  contracter  avec  une  mobi- 
lité presque  convulsive,  elle  était  froide,  sévère,  résignée.  Vous 
avez  rencontré  dans  votre  vie  de  ces  traits  heureux  qui  appel- 
lent la  confiance  et  la  fixent;  vous  vous  intéressez  involontai- 
rement à  celle  physionomie  inconnue;  ce  n'est  pas  de  la  l>cauté 
ni  même  de  la  grâce  ;  vous  vous  dites  :  «  La  souffrance  a  passe 
par  là;  elle  a  passé,  non  sans  se  faire  sentir;  elle  n'a  point 
renconti-é  un  corps  d'airain ,  une  arac  de  bronze ,  mais  un  cire 
faible,  tendre,  mais  une  organisation  délicate;  la  lutte  a  été 
cruelle.  Et  voici  cet  être ,  il  n'a  pas  été  brisé  ;  approchons  jiour 
en  toucher  les  restes.  C'est  en  lui  qu'a  eu  lieu  le  combat,  c'est 
lui  qui  a  été  le  théâtre,  la  victime  et  l'athlète.  » 

Je  voulais  lier  conversation  avec  le  capiicin;  je  lui  deman- 
dai l'heure.  Il  me  regarda  fixement,  reconnut  sans  doute  à  mon 
accent  que  j'étais  étranger  à  Palerme,  et  me  répondit  en  anglais  : 

«  Il  est  huit  heures.  » 

Puis  il  se  leva  et  partit. 

Je  sais  l'anglais;  la  prononciation  du  capucin  était  toute  na- 
tionale et  franchement  britannique ,  je  ne  {>ouvais  m'y  tromper. 
Mais  comment  cet  Anglais  était-il  venu  a  P.ilerme?  Un  homme 
de  cette  nation  en  Sicile  et  sous  le  robe  de  capucin!  Il  y  avait 
là  quelque  mystère  que  je  voulais  approfondir.  Je  revins  le 
lendemain  à  la  même  ])lace,  dans  l'espérance  de  l'y  retrouver; 
en  effet  il  y  était.  Les  jours  suivans,  même  manège.  Peu  à  peu 
sa  farouche  humeur  s'adoucit  ;  je  parlais  anglais  avec  lui ,  cela 
lui  gagna  le  cœur.  Il  vit  que  je  désirais  me  lier  avec  lui ,  et  s'y 
prêta  sans  peine.  Il  avait  de  l'instruction  et  une  connaissance 
pratique  assez  étendue  des  hommes  et  des  choses  ;  quinze  jours 
après  notre  première  entrevue  il  me  raconta  sa  vie. 

Rien  n'est  plus  touchant  qu'une  douleur  vraie  qui  se  juge, 
se  condamne  et  se  contraint.  La  voix  du  moine  était  ferme,  son 
œil  restait  s<'c,  mais  on  voyait  que  ce  calme  lui  coûtait.  Il  fai- 
sait l'hisloire  de  son  malheur  comme  un  brava  invalide  raconte 
la  campagne  où  il  a  perdu  un  de  .ses  membres.  La  conversation 
n'était  point  encore  tombée  sur  cette  matière,  et  il  ne  m'avnit 
parlé  ni  de  ses  autécédens  ni  de  ses  malheurs ,  lorsque  je  m'a- 
visai de  lui  demander  depuis  combien  de  temps  il  |iortait  celle 
robe. 


L'ARTISTE. 


«  Ne  me  jugez  pas  d'après  elle.  Vous  ne  me  connaissez  pas  , 
me  re'pondit-il.  J'ai  adopte  le  couvent  comme  un  lieu  de  paix 
et  de  retraite ,  et  cette  robe  comme  un  e'gidc  commode  contre  la 
vie  et  ses  tourmens;  je  ne  suis  pas  de  l'ordre  de  Saint-François. 
Les  moines  de  ce  pays,  classe  d'hommes  dont  on  dit  tant  de 
mal,  sont  d'une  admiralilc  tolérance;  ils  me  laissent  porter  leur 
costume,  parlagcr  leur  vie,  et  ne  m'imposent  pas  leurs  croyan- 
ces; ils  me  souffrent  et  m'aiment.  Je  suis  protestant.  Que  cela 
ne  vous  étonne  pas  :  nous  autres  philosophes  de  France  et  d'An- 
gleterre nous  ne  savons  pas  ce  que  les  couvcns  d'Italie  et  d'Es- 
pagne renferment  de  lumières  et  de  bon  sens.  Jamais  nos  moi- 
nes ne  me  font  subir  l'enntii  d'aucune  controverse  ;  je  vis  avec 
eux,  et  j'y  vis....  tranquille.  » 

A  ce  dernier  mot  il  hésita,  il  s'arrêta  ;  il  n'osait  pas  dire  heu- 
reux. Une  rêverie  plus  sombre  nuagea  ce  front  pensif  j  des 
idées  tristes  l'assiégeaient.  Il  garda  quelques  momens  le  si- 
lence ,  appuya  sa  tête  rasc'e  entre  ses  mains  et  me  dit  : 

«  Je  suis  du  comte'  de  Herford.  Quand  notre  arme'e  revint 
d'Alexandrie,  le  vaisseau  de  transport  sur  lequel  je  me  trouvais 
avec  plusieurs  autres  officiers  fut  incapable  de  tenir  la  mer,  et 
nous  relâchâmes  à  Messine.  Fatigués  des  incommodités  sans 
nombre  de  l'existence  orientale ,  des  détestables  appnrtemcns 
du  Caire  et  de  la  vie  de  vaisseau ,  nous  descendîmes  au  lazaret  ; 
nous  le  trouvâmes  commode  et  de  bon  goût.  Vous  savez  ce  que 
c'est  que  ce  lazaret  :  une  mauvaise  cour  carrée  avec  un  cime- 
tière au  milieu.  On  est  là,  isolé  des  vivans,  sans  communica- 
tion avec  la  terre,  et  sans  autre  récréation  que  l'espoir  d'en 
sortir  bientôt.  Mes  camarades  supportaient  très-bien  leur  posi- 
tion ;  les  journaux  anglais  que  l'on  nous  envoyait  fournissaient 
un  aliment  à  leur  curiosité  et  à  leur  gaieté.  Ils  jouaient ,  ils 
chantaient  ;  j'étais  triste  et  j'ignorais  la  cause  de  cette  tristesse. 
Un  indicible  pressentiment  pesait  sur  moi.  Dans  nos  journaux 
je  ne  trouvais  rien  qui  se  rapportât  à  ma  famille  ou  à  mes  amis  ; 
les  journaux  stériles  comme  celte  mer  aux  flols  plats  et  tristes, 
comme  ces  murs  jaunes  et  lugubres  qui  m'environnaient.  Mes 
camarades  me  raillaient  ;  je  ne  savais  que  leur  répondre.  Enfin 
notre  quarantaine  s'acheva. 

»  Vous  connaissez  sans  doute  la  disposition  des  théâtres  de 
Messine  :  ils  sont  distribués  en  stalles  où  chacun  trouve  la 
place  que  le  hasard  lui  assigne  ,  de  sorte  que  trois  ou  quatre 
l'angs  d'auditeurs  peuvent  vous  séparer  des  personnes  de  votre 
société.  C'est  ce  qui  m'arriva  le  soir  même  où  la  liberté  nous 
fut  rendue.  Toutes  les  loges  étaient  pleines;  nous  allâmes  pren- 
dre place  au  parterre,  mes  camarades  et  moi;  nous  fûmes  obli- 
gés de  nous  asseoir  à  de  grandes  distances  les  uns  des  autres. 
Dans  un  entr'acte  plusieurs  Siciliens  assis  près  de  moi  se  levè- 
rent, et  d'autres  officiers  anglais  ,  accompagnés  d'un  jeune  hom- 
me en  costume  de  ville ,  prirent  leur  place.  Ils  parlaient  très- 
hant,  et  j'appris  que  le  dernier  interlocuteur  était  arrivé  le  soir 
même  à  Messine  par  le  paquebot. 

»  C'était  un  homme  de  taille  moyenne,  l'œil  bleu  et  fixe,  le 
regard  attentif,  pour  ne  pas  dire  insolent;  un  véritable  Anglais 
de  l'école  moderne.  La  socle  était  nouvelle  aloi's,  le  Caire  et 
Alexandrie  ne  m'avaient  rien  offert  de  tel  :  aussi  l'examinais-je 


avec  curiosité  et  l'écotitais-jc  avec  attention.  L'officier  auquel 
il  s'adressait,  et  qui  semblait  fort  intime  avec  lui ,  avait  été  son 
condisciple  au  collège  d'Eton.  La  cravate  du  nouveau  venu 
l'emprisonnait  si  étroitement ,  ses  grandes  joues  étaient  d'une 
si  belle  couleur  safranée ,  son  affectation  d'austérité  sourcilleuse 
contrastait  si  ridirulcnient  avec  la  fatuité  de  ses  paroles  ,  que 
j'oubliais  le  spectacle  pour  le  contempler  et  pour  l'entendre. 

«  11  m'est  arrivé  bien  des  choses,  mon  cher,  disait-il  à  son 
camarade,  depuis  nos  vieilles  folies  d'Éton.  Vous  me  direz, 
vous,  combien  de  villes  nouvelles  vous  avez  visitées,  et  à  com- 
bien de  batailles  vous  avez  assisté  :  cela  est  très-héroïque  et 
très-beau;  moi  je  vous  dirai,  en  revanche,  combien  de  che- 
vaux j'ai  tué  à  la  chasse ,  et  combien  de  maris  désolés  m'ont 
envoyé  à  tous  les  diables.  La  liste  en  est  longue,  par  Dieu!  et 
je  ne  vous  en  ferai  pas  grâce.  Ce  qui  m'amène  à  Messine  au- 
jourd'hui et  me  force  d'assister  à  ce  spectacle  que  Dieu  damne, 
c'est  l'éclat  de  ma  dernière  affaire  de  ce  genre.  Il  s'agissait 
d'une  femme  mariée,  jolie  ,  intrigante,  et  dont  la  rouerie  pro- 
fonde eût  aisément  servi  de  modèle  à  tout  ce  que  la  France  et 
l'Espagne  possi-dentde  plus  consommé  en  ce  genre.  Vous  sentez 
que  la  délicatesse  m'empêche  de  la  nommer.  Tout  nous  ordon- 
nait une  conduite  prudente;  eh  bien!  malgré  notre  habileté 
mutuelle  ,  nous  fûmes  trahis.  Une  femme,  une  aubergiste  de  la 
route  de  Bath ,  que  j'avais  daigné  dans  le  temps  honorer  de 
quelques  regards  ,  éventa  notre  complot  anti-conjugal  et  me 
menaça  de  l'ébruiter.  C'eût  été  dangereux  de  toute  manière  :  la 
dame  a  des  parens  qui  ne  plaisantent  jamais  ,  et  nos  tribunaux 
font  payer  cher  les  maladresses  amoureuses.  J'achetai  le  silence 
de  notre  hôtesse ,  et  me  voici  à  Messine  où  je  compte  passer 
quelque  temps  loin  de  celle  dont  mon  absence  protégera  sans 
doute  la  réputation.  » 

»  Cette  conversation  fit  peu  d'impression  sur  moi  dans  le 
premier  moment.  Je  ne  remarquai  que  deux  choses  :  la  con'up- 
tion  froidem'ent  frivole  du  jeune  dandy,  et  la  dépravation  de  sa 
complice.  Je  rentrai  chez  moi.  Un  paquet  de  lettres  et  de  jour- 
naux se  trouvait  sur  ma  table.  Je  reconijjis  l'écriture  de  ma 
femme,  et  je  me  h.4tai  de  décacheter  sa  lettre.  On  ne  peut  être 
attaché  à  une  amante  ,  à  une  sœur,  à  une  épouse ,  par  des  liens 
plus  doux  que  ceux  qui  m'unissaient  à  Marie.  Sa  lettre  respi- 
lait  toute  la  tendresse  d'une  amc  pure  et  dévouée.  Depuis  que 
j'avais  épousé  Marie  ,  elle  ne  m'avait  pas  causé  un  seul  cha- 
grin. Jeune  fille  élevée  dans  un  des  comtés  les  plus  sauvages  de 
l'Angleterre  ,  appartenant  à  une  des  familles  les  plus  illustres 
de  la  pairie,  elle  unissait  à  la  grâce  et  à  la  dignité  aristocrati- 
que la  rare  magie  de  l'ingénuité  la  plus  touchante.  » 

Le  capucin  se  leva ,  le  soleil  baissait ,  nous  nous  dirigeâmes 
vers  son  couvent.  Il  me  fit  entrer  dans  sa  cellule ,  et  pendant 
que  la  nuit  commençait  h  tout  obscurcir,  il  continua  en  ces 
mots  : 

«  Dans  la  lettre  de  ma  femme  elle  faisait  mention  d'un 
voyage  à  Bath  et  d'un  retour  subit  à  Londres,  retour  causé  par 
la  mauvaise  santé  de  sa  mère.  Je  reconnaissais  dans  ces  lignes 
pleines  de  sensibilité  toute  son  ame  angclique ,  et  je  me  félici- 
tais d'avoir  rencontré  une  telle  épouse,  lorsqu'en  portant  la 


i 


L'ARTISTE. 


main  sur  le  paquet  de  journaux  une  singulière  reflexion  m'oc- 
cupa. Le  mot  Bath ,  si  souvent  reproduit  dans  la  conversation 
I^K  (lu  dandy  ,  se  montrait  aussi  dans  la  lettre  de  ma  femme;  ce 
^W  rapprochement  frappa  mon  esprit  d'une  e'trangc  terreur.  Ce 
^K  n'était  pas  un  doute,  ce  n'était  ])as  un  soupçon  ,  c'était  une  va- 
^^  guc ,  une  lugubre  et  lointaine  clarté.  Une  angoisse  jalouse  me 
saisit  le  cœur,  et  je  trcnililai  un  moment  comme  la  feuille.  Je 

Imc  rappelai  toute  la  vie  passée  de  ma  femme,  son  amour  pour 
ses  devoirs  ,  la  profondeur  simple  et  naïve  de  ses  affections  ,  je 
in'accusai  moi-même  ;  mai.s  je  ne  pouvais  échapper  à  ce  tour- 
ment. Entre  sa  vertu  et  ma  confiance,  il  me  semblait  qu'un  dé- 
mon gigantesque  s'élevait  pour  en  éclipser  la  clarté  et  me  plon- 
|^K|  gerdans  des  ténèbres  profondes. 

'^~  »  Cotnmcnt  vous  peindre  ,  monsieur,  ce  supplice  d'une  ja- 
lousie fondée  sur  la  plus  légère  hypothèse,  conçue  dans  un  pays 
étranger,  sans  aucun  moyen  d'en  vérifier  la  réalité  ou  l'injus- 
tice ?  Tous  mes  raisonnemcns  étaient  inutiles ,  le  dard  envenimé 
restait  là  enfoncé  dans  mon  sein.  Je  ne  pouvais  le  secouer  ni 
l'arracher.  L'horreur  de  la  même  i)ensée  me  poursuivait  sans 
relâche.  Je  me  levai,  me  promenai  à  travers  la  chambre  et 
ne  retrouvai  un  peu  de  calme  que  vers  une  heure  du  matin  , 
après  avoir  respire  à  longs  traits  l'air  embaumé  de  la  nuit  si- 
cilienne. Le  portrait  de  Marie  se  trouvait  dans  l'intérieur  d'un 
de  mes  portefeuilles;  je  l'ouvris,  je  contemplai  celte  image  qui 
s'offrit  à  moi,  pure,  naïve,  candide;  c'étaient  bien  ses  traits  si 
modestes  dont  l'expression  scndjiait  me  reprocher  mes  soupçons 
outrageux  et  se  plaindre  de  ma  défiance.  Un  sentiment  amer  et 
brûlant  comme  le  remords  s'empra  de  moi  ;  j'étais  prêt  à  de- 
mander pardon  à  ce  portrait.  Je  me  calmai  ensuite;  et ,  rallu- 
jj  raant  ma  lampe  que  le  vent  venait  d'éteindre ,  je  repris  le  pa- 
^■quet  de  journaux  que  j'avais  négligé  d'ouvrir. 
^B  »  Apres  avoir  parcouru  négligemment  plusieurs  paragraphes 
^H politiques  et  littéraires,  je  me  mis  à  lire  cette  partie  de  nos 
feuilles  pul)li([ues  où,  sous  le  titre  de  Bruits  de  la  ville  et  de 

IV-      la  cour,  on  accumule  hardiment  tous  les  scandales  semés  dans 
^■Ics  salons  et  dans  les  tavernes.  Voici  le  passage  étrange  qui 
.      frappa  mes  regards,  et  que  je  relus  plusieurs  fois  avec  une 
anxiété  que  vous  n'aurez  pas  de  peine  à  deviner  : 

I«  Il  n'est  bruit  dans  le  monde  que  de   la  piété  filiale  de  la 
belle  et  jeune  mistriss  Os qui  a  quitte  tout  à  coup  les  plai- 
sirs de  Bath  pour  suivre  sa  mère  souffrante.  On  dit  que  la  ré- 
putation de  la  fille  est  aussi  invalide  que  la  santé  de  la  mère.  » 
»   Je  laissai  tomber  le  journal.  Mon  nom  est  Os|u-ey.  I/ini- 
liale  dont  le  journaliste  s'était  servi   était  précisément  celle  du 
hom  de  ma  femme  et  du  mien. 
»  Vingt  balles  eussent  frappé  et  déchiré  ma  poitrine  à  la  fois 
que  je  n'eusse  pas  souffert  davantage.  Ces   lignes  du  journal 
ajoutaient  à  mes  soupçons  un  venin  mortel  et  une  liideuse  pro- 
babilité. Je  n'essaierai  pas  de  décrire  l'état  dans  lequel  je  lom- 
I^Lbai;  le  temps   s'écoula,    l'hoi luge  d'un  couvent  voisin  sonna 
^^Hquatre  heure.  Je  repris  machinalement   un  autre    numéro   du 
Hpncrae  journal ,  où ,  sous  la  même  rubrique  dont  j'ai  déjà  parlé , 
'^"  se  trouvait  le  paragraphe  suivant  . 

«,Les  insinuations  scandaleuses  et  injustes  dont  lady  0 


I 


et  sa  famille  ont  e'té  l'objet  sont  formellement  démcnlies  par  des 
personnes  dignes  de  foi.  » 

»  Je  méditai  long-temps  ces  paroles,  et  j'v  vis  non  une  at- 
testation de  l'innccencc  de  la  dame  accusée*  mais  seulement 
une  réponse  adroite  ,  et  la  preuve  irréfragable  d'une  rcputatioD 
déjà  flétrie.  D'ailleurs  le  dandy  n'avait-il  pas  répété  que  sa 
maîtresse  était  ingénieuse  dans  le  vice,  spirituelle  dans  ses  ex- 
cès ,  féconde  en  ressources  pour  les  voiler,  d'une  dissimulation 
profonde,  d'une  adresse  sans  égale,  d'une  perfidie  qui  eût  fait 
honte  aux  plus  habiles?  Plus  je  rêvais,  plus  mon  anxiété'  aug- 
mentait ;  la  fièvre  s'emparait  de  mon  cerveau.  Tourment  insup- 
portable !  Le  matin  je  me  jetai  sur  mon  lit ,  où  je  restai  étendu 
et  pleurant.  Tantôt  ma  femme  m'apparaissait  comme  l'ange  de 
nos  premières  amours  ,  tantôt  comme  un  monstre  odieux.  Dans 
le  flux  et  le  reflux  de  mes  pensées  je  ne  savais  à  quoi  me  fixer; 
je  ne  pouvais  aller  demander  raison  à  l'homme  dont  les  paroles 
avaient  soulevé  dans  mon  sein  cette  affreuse  tempête.  Le  mot 
Bath  retentissait  à  mon  oreille  comme  un  glas  funèbre. 

»  11  était  onze  heures  quand  je  sortis  au  hasard;  et  bientôt , 
par  un  mouvement  presque  machinal ,  je  m'acheminai  vers  un 
couvent  de  bénédictins  où  demeurait  un  homme  que  j'avais  re- 
marqué pendant  le  séjour  que  j'avais  fait  précédemment  à  Mes- 
sine. Il  se  nommait  le  père  Anselme;  sa  sagacité  était  rare  et 
puissante;  il  donnait  un  démenti  formel  à  l'opinion  vulgaire, 
mais  ridicule  et  fausse,  qui  peuple  les  couvens d'une  race  igno- 
rante ,  oisive  et  inutile. 

»  Ne  croyez  pas  que  toute  l'intuitutioD  du  cœur  humain  ap- 
partienne aux  gens  du  monde  :  la  solitude  donne  des  leçons.  Un 
moine  qui  a  l'instinct  de  l'observation  en  sait  plus  sur  vous  et 
sur  moi  que  le  favori  des  salons  et  des  boudoirs  n'en  saura  ja- 
mais. Ce  dernier  se  dissipe ,  sa  sagacité  se  perd  sur  une  surface 
plane;  son  esprit  de  détail  s'applique  à  des  riens.  Le  solitaire, 
s'il  a  l'esprit  droit,  creuse  à  une  profondeur  inouïe  ,  découvre 
des  rapports  ignorés  des  autres  hommes  ,  étudie  le  monde  sans 
le  voir,  devine  les  secrets  des  cœui-s  .sans  se  confondre  dans  la 
tourbe  sociale,  pénétre  le  ciel  et  l'enfer,  invente  dans  sa  cellule 
tout  ce  qui  doit  changer  le  globe  :  c'est  Roger  Bacon  devinant 
la  machine  à  vapeur  et  la  circulation  du  sang  ;  c'est  .4beilard 
et  Occam  préludant  au  scepticisme  de  Voltaire;  il  n'y  a  que 
les  esprits  sans  portée  qui  se  moquent  des  cénobites.  Le  ccnobi- 
tisme  est  le  nourricier  du  génie;  la  cellule  en  est  le  berceau. 
Croyez-vous  que  ces  jésuites  qui  émouvaient  le  monde  et  pé- 
trissaient les  amcs  royales  eussent  acquis  dans  le  tumulte  d'une 
société  bruyante  leur  génie  si  fécond  et  si  dangereux  ?  Non. 
Même  le  talent  de  l'intrigue  peut  émaner  de  la  cellule  :  là, 
dans  la  solitude ,  en  face  du  ciel ,  loin  du  mouvement  des  pen- 
sées tumultueuses,  qui  nous  enlèvent  à  nous,  germent  et  gran- 
dissent tous  les  bons  et  mauvais  génies. 

»  Le  père  .\nselme  ,  Vénitien  de  naissance ,  était  nn  remar- 
quable exemple  de  sagacité  et  de  finesse  mondaines  chez  un 
prêtre  enfermé  dans  le  cloître. 

»  J'avais  beaucoup  de  confiance  en  lui  et  je  crois  qu'il  m'ai- 
mait. Les  prêtres  siciliens  forment,  vous  ne  l'ignorez  pas  ,  une 
classe  à  part.  L"hércsie  ne  leur  fait  pas  peur,  combien  de  fois 
ai-je  entendu  le  père  Anselme  me  dire  : 


L'ARTISTE. 


«  Vous  autres  Anglais  ,  vous  êtes  une  grande  nation,  et  Dieu 
»  ne  voudra  pas  damner  des  lie'rc'liques  tels  que  vous.  » 

»  Je  lui  apprii  tout  ce  qui  m'agitait ,  je  ne  lui  cachai  pas  la 
moindre  particularité'  des  e've'nemens  de  ma  vie ,  pas  un  des  dé- 
tails que  je  viens  de  vous  donner.  Il  m'e'couta  paisiblement  et 
me  répondit  : 

—  »  Retournez  chez  vous ,  ce  soir  vous  reviendrez  a\i  cou- 
vent après  vêpres.  Peut-être  alors  scrai-jc  en  état  de  vous  don- 
ner quelques  conseils. 

»  J'allai  m' enfermer  dans  ma  cliambrc.  Mes  camarades  s'é- 
taient absentes ,  et  sous  la  conduite  d'un  cicérone  ils  visitaient 
les  ruines  dont  cette  partie  de  la  Sicile  est  seméo»  Je  fus  lieureux 
de  pouvoir  rester  seul  et  triste  dans  mon  appartement.  J'atten- 
dis avec  impatience  le  moment  de  notre  entrevue.  Le  jour  bais- 
sait ;  à  la  porte  du  couvent  un  religieux  appartenant  aux  or- 
dres raendians  causait  avec  Anselme;  quand  ils  me  virent,  leurs 
regards  sembl(;rent  se  fixer  sur  moi  avec  une  expression  de  ]ii- 
tié.  En  Sicile,  comme  dans  tout  le  reste  de  l'Italie,  la  police 
sccriîte  se  trouve  entre  les  mains  des  prêtres.  Je  ne  sais  si  le 
père  Anselme  avait  consulté  ce  moine  sur  ce  qui  m'intéressait 
si  vivement  ;  mais  quand  il  eut  fait  ses  adieux ,  il  me  prit  par 
Ja  main  et  me  dit  : 

»  —  Venez. 

i>  Sa  figure  était  plus  grave  qu'à  l'ordinaire.  Nous  entrâmes 
dans  l'église;  elle  était  déserte.  Qu'elles  sont  belles,  monsieur, 
nos  églises  siciliennes,  où  le  génie  de  la  mosqué  d'Orient  s'allie 
au  génie  du  catholicisme  occidental  !  Vous  aimez  sans  doute  ces 
mosaïques  incrustées,  ces  saints  de  couleurs  tranchantes,  ce  mé- 
lange d'éclat  et  de  ténèbres  ,  ces  nombreux  monumens  ,  un  ciel 
étliéré  apparaissant  à  travers  les  dentelures  et  les  trèfles  des 
hautes  voûtes;  l'or  et  la  pourpre  resplendissant  dans  les  cha- 
pelles ,  et  les  versets  du  Coran  (qui  se  lisent  encore  au  bas  des 
corniches  noircies  par  la  fumée  des  cierges  chrétiens  ?  Rlalgrc 
cette  pompe,  il  y  avait  autour  de  moi,  dans  cette  solitude  du 
temple,  une  tranquillité  pour  ainsi  dire  palpable  qui  m'enlaça, 
me  saisit,  pesa  sur  moi  comme  un  manteau  de  plomb  ,  et  dit  à 
la  fièvre  de  mes  passions  :  Fais  silence. 

»  Le  père  Anselme  me  conduisit  vers  le  fond  de  l'église,  s'ar- 
rêta derrière  le  maître-autel ,  et  là  il  me  dit  : 

»  —  Mon  fils,  quoique  nous  soyons  de  communion  diffé- 
rente ,  agenouillez-vous  ici.  Je  suis  prêtre  et  vieux  ,  vous  re- 
cevrez mes  conseils  d'homme  et  de  pasteur ,  vous  plierez  le  ge- 
nou ,  non  devant  moi ,  mais  devant  Dieu  qui  nous  frappe  et 
nous  sauve...  Nous  prierons  ensemble. 

»  J'étais  troublé,  je  fis  ce  qu'il  me  disait.  Après  quelques 
prières  communes ,  il  reprit  : 

—  »  Votre  soupçon  est  fondé. 

»  Un  long  soupirs' échappa,  de  mon  sein  et  je  ne  pus  rien  ré- 
poudre. 

»  —  Partez  pour  l'Angleterre ,  écrivez  à  votre  femme  sans 
lui  témoigner  aucun  soupçon;  passez  par  Bath  où  demeure  la 
femme  dont  on  a  acheté  le  silence  payée  pour  se  taire,  elle  par- 
lera si  vous  lui  offrez  un  meilleur  prix.  Que  rien  ne  trahisse 


votre  intention  avant  que  vos  soupçons  soit  éclaircis  ;  quand 
vous  connaîtrez  toute  la  vérité ,  vous  vous  conduirez  comme 
un  homme  d'honneur  doit  le  faire ,  et  vous  abandonnerez  la  cou- 
pable à  ses  remords,  ou  vous  rendrez  votre  confiance  à  l'épouse 
fidèle. 

»  En  ce  moment  quelques  personnes  entraient  dans  l'église  ; 
nous  étions  placés  de  manière  que  je  pusse  les  voir  sans  être 
aperçu  d'eux. 

»  —  C'est  lui  I  m'c'criai-je. 

»  En  effet  le  jeune  Anglais,  dont  le  nom  était  sir  Ormond 
Mondcville,  venait  d'entrer  dans  l'église,  accompagné  d'un  de 
ses  amis,  lln'était  pas  étonnant  que,  nouvellcinentarrivéà  Mes- 
sine ,  il  s'empressât  de  visiter  rintéricur  de  celte  nef  remar- 
quable, l'une  des  curiosités  les  plus  pittoresques  de  la  contrée. 
Le  père  Anselme  vit  mon  mouvement  et  me  retint. 

»  —  Je  suis  plus  calme  que  vous,  me  dit-il,  je  vais  lui  par- 
ler; vous  devez  vous  taire.  Le  moine  salua  sir  Ormond  et  lui 
fit  remarquer  une  belle  et  vieille  statue  debronzeplacée  à  droite 
du  maître-autel.  J'essayai  de  lier  conversation  avec  l'un  des  of- 
ficiers qui  se  trouvaient  là  ;  je  ne  sais  ce  que  je  lui  dis,  mais  , 
incapable  de  lier  deux  paroles  et  deux  idées  ,  je  suis  persuade 
qu'il  me  regarda  comme  un  fou  ou  comme  un  idiot. 

»  Anselme  s'exprimait  avec  facilité,  avec  élégance;  sa  cour- 
toisie envers  sirOrmondmcsurprenait.  Malgré  l'état  d'irritation 
felirile  où  je  me  trouvais,  j'étais  frappé  de  la  singularité  de  sa 
conduite.  Il  rac  semblait  qu'il  s'agissait  pour  lui  d'une  expé- 
rience à  faire.  Sa  froideur  se  communiqua  ,  pénétra  jusqu'à 
moi  ,  je  le  suivis  en  silence  et  beaucoup  plus  calme ,  plus  re- 
cueilli et  plus  attentif. 

»  J'avais  donné  à  ce  moine  des  rcnseignemens  exacts  qu'il 
m'avait  demandés ,  sur  ma  femme ,  sur  son  caractère  ,  sur  ses 
traits,  le  son  de  sa  voix  ,  la  couleur  de  ses  cheveux ,  la  forme 
de  son  visage  et  l'expression  de  sa  physionomie.  II  causait  vi- 
vement avec  sir  Ormond  et  arrêtait  son  attention  sur  les  por- 
traits des  saints  pères,  qui  peuplaient  le  temple,  profitant  de  la 
liberté  italienne  pour  commenter  ces  tableaux,  demander  au 
jeune  homme  son  opinion  sur  leur  beauté  relative  ,  et  déduire 
des  conséquences  morales  de  leur  extérieur  mélancolique  ou  sé- 
vère. Lorsque  sir  Ormond  parlait,  le  long  regard  noir  d'An- 
selme descendait  dans  l'ame  de  sod  interlocuteur  ;  mais  mon 
compatriote  restait  indifTércnt  et  calme,  et  toute  cette  investi- 
gation métaphysique ,  chef-d'œuvre  de  pénétration  intuitive  et 
d'inquisition  intellectuelle,  n'aboutit  qu'à  nous  montrer  un  cœur 
froid ,  des  sens  blasés  ,  un  faux  goût  pour  les  arts ,  et  un  cœur 
incapable  de  véritable  passion  dans  aucun  genre.  En  vain  An- 
selme éveillait  tout  ce  que  le  fond  d'une  ame  humaine  peut  ren- 
fermer d'associations  et  de  souvenirs  tendres  et  délicats,  rien 
ne  vibrait  à  l'unisson  chez  notre  dandy.  Il  développait  par  sail 
lies  un  épicuréisme  facile  et  sans  choix,  mêlé  d'une  vanité  de 
fat  :  puis  ,  sans  savoir  qu'il  avait  placé  dans  les  mains  de  l'é- 
tranger  une  clef  qui  découvrait  le  triste  trésor  de  ses  secrètes 
pensées,  il  remercia  Anselme  de  sa  complaisauce  et  s'en  alla. 

»  —  Vous  voyez  cet  homme ,  me  dit  le  moine  ;  la  femme 


L'ARTISTE. 


y 


(|ui  aura  ccdc  à  ses  instances  ne  mérite  pas  un  regret,  car  il  n'a 
pa»  lin  remords.  L'intrigue  dont  il  vous  a  fait  involontairement 
conlidrnco  n'est  qu'une  folie  de  jeune  liomnic;  si  nia'licurtusc- 
ment  votre  femme  est  rou])ahle ,  vous  devez  l'oublier  à  jamais. 

»  —  l'.llc  niouir.il  luidis-je. 
»  Il  me  jegarda  sévèrement. 

»  —  Une  erreur  de  ce  genre  ne  mérite  pas  votre  colère  et 
vous  d(''g;iç;('  de  loutc  affection.  I/e'preuve  à  laquelle  j'ai  soumis 
ce  jeune  liumme  est  certaine;  il  n'a  pas  aime' ,  il  n'aime  pas ,  il 
n'est  pas  aime'. Un  amour  profond,  même  quand  on  ne  le  partage 
pas,  laisse  son  cmjirciule  chez  la  personne  aimée.  Croye/.-moi, 
mon  (ils ,  ces  gens  ont  péclic  sans  vous  offenser.  Dans  le  cas  où 
le  ciime  que  vous  soiqjçonnez  serait  re'el,  bénissez  le  ciclj  il 
vous  delivic  d'une  compagne  qui  vous  aurait  déshonoré  tôt 
ou  tard. 

»  Ces  paroles  d'Anselme  me  semblaient  oraculaires;  je  ne 
cherchais  pas  à  les  comprendre  ou  à  les  discuter.  11  me  fallait 
un  guide  ,  ma  main  le  suivait  sans  réflexion. 

»  Mais  essayer  de  bannir  l'image  de  Marie  était  inutile;  je  ne 
pouvais  déraciner  ainsi  mon  premier  et  mon  seul  amour.  Tout 
rappelait  à  mou  esprit  sa  beauté ,  sa  simplicité ,  sa  piété ,  sur- 
tout celte  délicatesse  du  sens  moral  qui  s'accordait  si  ])cu  avec 
la  gro.ssièrc  erreur  et  l'enlraînement  sans  excuse  que  l'on  attii- 
buait  à  la  maîtresse  de  sir  Oiinond  Cependant  la  preinii're  rage 

1^^   élail  passée.  A  ma  fureur  succéda  une  douleur  plus  c.duic,  et , 
^b  si  je  puis  me  servir  de  cette  expression ,  plus  exquise.  Oh  !  l'an- 
,  ^^  goisse  de  ces  journées  !  Oh  !  la  douleur  de  perdre  une  (elle  con- 
solat:on,  un  Ici  soutien,  un  tel  amour,  tout  l'espoir  de  ma  vie! 

I»  Deux  jours  après  je  m'embarquai  pour  l'Angleterre,  et 
aussitôt  après  mon  arrivée  à  Falmoudi ,  je  pariis  pour  Balh. 
C'était  là  qu'claicnt  restées  les  ti-aces  du  crime ,  et  que  m'atten- 
daient les  seuls  renseignemens  que  je  pusse  espérer.  Me  voilà 
en  farc  île  l'auberge  que  sir  Ormond  avait  désignée;  j'entre, 
tout  mon  corps  frémit  de  crainle.  Une  femme  de  moyen  âge  et 
assez  jolie  se  présente  à  moi ,  c'est  la  maîtresse  de  la  maison. 
On  me  sert  du  thé.  Sous  prétexte  que  j'ai  quitté  depuis  lon"- 
tem|)s  l'Angleterre  et  que  je  désire  m'instruire  de  quelques  par- 
^^  ticidarités  relatives  à  l'état  de  mon  pays,  je  prie  la  servante 
\^Êt  de  demander  à  sa  maîtresse  si  elle  peut  venir  prendre  le  thé 
'^K  ."vcc  moi. 

'^f       »  J'étais  arrivé  à  mon  but,  et  j'allais  causer  avec  celle  qui 
connaissait  le  secret  fatal.  Elle  monta  dans  ma  chambre  ,  et  les 

I^_    discours  que  je  tins  furent  si  incohérens  qu'elle  s'en  étonna.  ,I'é- 
^K  tais  trop  préoccupé  du  seul  sujet  qui  m'intéressât,  luiurquemes 
'        autres   paroles  ne  fussent  pas  obscures  et  confuses.  Je  passais 
d'un  sujet  à  l'autre,  et  j'essayais  vainement  de  donner  à  ma  ron- 
I^B»  versation  l'ordre  et  la  suite  nécessaires  pour  inspirer  de  la  con- 
'^"  fiance  à  l'hôlesse.   Quand  je  vis  que  ses  regards  surpris  se  fi- 
xaient sur  moi  : 

»  —  Pardon ,  lui  dis-je ,  madame,  tous  vous  apercevez  de  mon 
inquiétude;  j'ai  des  sujets  de  chagrins  profonds,  des  soupçons 
cruels  à  édaircir  ;  je  suis  jaloux  d'une  femme  que  j'adore ,  et 
l'anxiété  où  je  suis  doit  se  peindc  dans  tous  mes  discours. 


I 
I 


»  Je  vis  que  son  cœur  de  femme  «'intéressait  à  mon  chagnn 
et  «pic  sa  curiosité  était  excitée. 

»  —  Hélas,  repris-jc,  le  lieu  même  où  je  suis  ne  fait  qu'ac- 
croître mon  émotion.  S'il  faut  en  croire  au  scandale  qui  est  venu 
jusqu'à  moi  dans  un  pays  étranger,  c'est  à  Bath  même  que  s'est 
formée  l'intrigue  qui  me  désespère.  » 

»  A.  mesure  que  je  parlais  j'examinais  à  la  dérobée  les  traits 
de  l'aubergiste,  dont  l'émotion  et  le  trouble  s'accroissaient  pen- 
dant mon  récit. 

»  —  Je  ne  connais  pas  assez  la  ville  de  Balh ,  continuai-je 
d'un  ton  assez  indifférent,  pour  trouver  sur  un  sujet  qui  m'oc- 
cupe si  ciucllement  des  informations  exactes.  Je  sais  seulement 
que  l'Iiomine  auquel  on  prétend  que  je  dois  mon  déshonneur  est 
sir  Orniond  de  Momleville. 

»  L'hôtesse  2)âlit;  je  n'eus  pas  l'air  de  m'en  apercevoir. 

»  —  Je  servais  à  l'étranger  :  ma  femme  et  sa  mère  vinrent 
passer  quelque  temps  à  Balh.  Voici ,  madame,  comment  on  m'a 
fait  le  cruel  récit  de  ma  honte  et  de  mon  malheur  :  sir  Ormond 
les  attendait  dans  une  auberge  de  Bath  ou  des  environs 

»  L'hôtesse,  qui  tenait  une  tasse  de  thé  à  la  main,  trembla 
et  en  répandit  le  contenu  sur  la  table.  —La  jeune  femme,  quelle 
qu'elle  soit,  sous  prétexte  d'une  indisposition  grave,  demanda 
une  chambre  séparée.  Au  milieu  de  la  nuit ,  l'hôtesse  entendant 
du  bruit  dans  la  chambre  de  cette  dernière  y  entra;  sir  Ormond 
Mondeville  s'y  tro\ivait  :  cent  livres  sterling  furent  offeiles  par 
sir  Ormond  à  cette  femme ,  qui  lui  promit  le  silence. 

»  Je  crus  que  l'hôtesse  allait  se  trouver  mal. 

»  Les  renseignemens  que  m'avait  donnés  le  père  Anselme 
étaient  si  précis,  j'affectais  une  si  complète  ignorance  du  rôle 
important  que  l'hôtesse  avait  joué  dans  l'aventure,  enfin  j'étais 
si  bien  instruit,  qu'elle  fut  obligée  de  convenir  que  tout  était  vrai 
et  que  son  auberge  avait  été  le  théâtre  de  l'aventure.  Je  ne  vou- 
lus pas  pousser  plus  loin  mon  enquête,  et  le  lendemain  je  partis 
pour  Londres  sans  vouloir  lui  dire  mon  nom.  11  me  restait  une 
dernière  et  fail)le  espérance,  la  possibilité  de  quelque  méprise 
qui  aurait  disculpé  Marie,  et  m'aurait  rendu  le  bonheur.Qu'on 
imagine  avec  quelles  palpitations  de  cœur  je  retrouvai  le  foyer 
domestique  ! 

»  Marie ,  en  me  voyant ,  se  jeta  dans  mes  bras  avec  une  effu- 
sion de  sensibilité  qui  me  toucha  d'abord  ;  puis  songeant  à  sa 
perfidie ,  je  crus  sentir  les  étreintes  d'un  serpent ,  et  je  fus  près 
de  la  repousser  :  je  me  contraignis.  .4vec  quelle  admiration  ma- 
ternelle elle  me  parla  de  la  beauté  de  nos  enfans,  de  leurs  grâ- 
ces rnf.intines  et  de  ses  espérances!  Comme  je  souffrais,  mon- 
sieur, de  tout  ce  qui ,  sans  cette  fatale  circonstance,  m'eût  pé- 
nétré de  bonheur!  Chaque  battement  de  mes  veines  était  une 
douleur;  chacune  de  ses  paroles  me  frappait  comme  une  bles- 
sure. Klle  pleurait ,  tout  agitée  encore  de  la  joie  de  mon  retour, 
et  comme  je  l'observais  d'un  air  sombre,  je  crus  découvrir  dans 
son  regard  je  ne  sais  quelle  lueur  étrange;  cet  indice  excepté  , 
tout  en  elle  respirait  la  tendresse  et  la  candeur.  Pour  moî ,  je  n'y 
voyais  que  ruse  et  déception.  Elle  m'amena  ses  enfans  avec  une 
allégresse  et  un  triomphe  de  mère  :  il  était  impossible  de  conser- 
ver l'ombre  d'un  soupçon  en  la  regardant;  mais  elle  se  détourna, 


iO 


L'ARTISTE. 


je  l'épiai,  et  je  la  vis  essuyer  furtivemAit  des  larmes  qui  cou- 
laient de  ses  yeux.  C'e'tait  pour  moi  la  preuve  d'un  remords  qui 
se  trahissait  involontairement,  le  témoignage  d'une  angoisse 
secrète  infligée  par  le  repentir  à  cette  ame  qui  n'était  point  en- 
core entièrement  corrompue. 

»  Je  ne  sais  si  ma  femme  s'aperçut  de  la  contrainte  et  du  tom^ 
ment  que  j'éprouvais,  il  y  eut  entre  nous  un  moment  d'embar- 
ras et  de  silence,  puis  je  pris  tout  à  coup  ma  résolution. 

»  —  Emmenez  les  cnfans  dans  la  chambre  de  leur  nourrice. 

»  On  les  emmena,  je  restai  en  silence  :  Marie  les  vit  partir 
sans  leur  adresser  un  mot,  sans  leur  faire  une  caresse;  sa  stu- 
jwur  acheva  de  me  convaincre.  Quand  la  porte  fut  fermée  je  la 
regardai ,  elle  était  pâle  ;  elle  arrêtait  sur  moi  un  œil  hagard ,  et 
restait  muette  devant  moi. 

»  —  Madame  ,  veuillez  répondre  à  quelques  questions. 

»  Elle  se  tut. 

»  —  Quand  avez-vous  fart  connnaissancc  avec  sir  Ormond 
Mondeville  ? 

»  Point  de  réponse. 

»  —  Est-ce  dans  votre  voyage  de  Londres  à  Bath? 

»  Même  silence. 

»  —  Répondez-moi,  malheureuse  femme;  je  voudrais  pour 
tout  au  monde  vous  arracher  au  coup  de  l'infamie  qui  vous  flé- 
trit. Répondez! 

»  A  ces  mots  je  me  levai;  elle  se  leva  aussi,  étendit  ses  bras 
vers  moi,  puis  laissa  échapper  un  éclat  de  rire  convulsif ,  mou- 
vement si  terrible ,  si  hideux  à  voir,  et  accompagné  d'un  cri  si 
aigu  que  vous  auriez  frémi ,  que  je  tremble  encore  d'hoireur  en 
me  le  rappelant.  Puis  elle  me  contempla  un  instant  d'un  air 
solennel ,  et  tomba  par  terre.  Je  commandai  au  domestique  de 
la  porter  dans  sa  chambre.  Un  reste  de  tendresse  me  parlait 
pour  elle;  je  pris  soin  d'elle,  et  aussitôt  qu'elle  eut  repris  l'u- 
sage de  ses  sens ,  je  sortis  pour  me  rendre  chez  son  père.  C'est 
un  des  plus  vénérables  vieillards  de  la  pairie  anglaise;  homme 
froid,  d'une  probité  à  toute  épreuve,  et  d'une  rare  hauteur  de 
raison.  J'étais  si  douloureusement  ému  que ,  lorsque  je  le  vis  , 
les  larmes  jaillirent  de  mes  yeux. 

»  Sa  froideur  m'étonna.Elle  contrastait  avec  mon  émotion  et 
semblait  me  la  reprocher.  D'un  air  de  réseiTC  et  de  hauteur  cé- 
rémoniale ,  il  me  demanda  ce  ([ue  je  venais  faire  en  Angleterre, 
depuis  combien  de  temps  j'y  étais,  etsi  je  comptais  y  rester  long- 
temps. Je  me  persuadai  qu'il  savait  d'avance  les  torts  de  sa  fille, 
et  que  sa  froideur  avec  moi  n'était  qu'un  moyen  d'éloigner  les 
reproches  que  j'avais  à  lui  faire.  Dans  tous  les  temps,  il  est 
vrai ,  je  l'avais  vu  froid ,  posé ,  et  ses  ennemis  taxaient  de  mor- 
gue et  d'insolence  aristocratique  la  réserve  de  ses  manières. 
Mais,  bouleversé  comme  je  l'étais,  il  me  semblait  que  cette  froi- 
deur était  une  insulte  à  mon  émotion.  Je  m'armai  de  courage, 
mes  larmes  se  tarirent,  et  je  lui  fis  à  mon  tour,  d'un  ton  calme 
et  concentré ,  le  récit  de  mon  aventuré  à  Messine  et  de  ma  vi- 
site à  Bath.  Je  ne  lui  cachai  aucune  particularité,  ni  la  lecture 
de  ce  fatal  article  de  journal ,  ni  les  conseils  du  père  Anselme  , 
ni  ma  conversation  avec  l'hôtesse. 

»  11  m'écoula  en  silence.  Sa  fille  avait  paru  consternée,  lui 


n'était  qu'attentif.  Il  fit  plusieurs  tours  dans  sa  galerie  d'un  air 
méditatif,  passant  souvent  sa  main  sur  son  front ,  mais  sans  tra- 
hir aucune  émotion  par  ses  gestes  ou  ses  paroles. 

»  —  Cela  n'est  pas  possible ,  me  dit-il  ensuite  en  croisant 
les  bras  et  s'arrêtant  devant  moi. 

»  C'était  un  caractère  profond  ,  parfaitement  maître  de  lui- 
même  dans  toutes  les  circonstances,  qui  exprimait  toujours  une 
pensée  par  ime  parole  et  cachait  la  plus  grande  partie  de  ses 
pensées.  11  continua  cependant  : 

»  —  Ce  que  vous  me  dites  est  étrange  ;  nous  verrons. 

»  Une  larme  roulait  dans  ses  yeux,  il  se  hâta  de  l'essuyer. 
La  douleur  de  cet  homme  vénérable ,  cette  double  souffrance 
de  l'orgueil  et  de  l'amour  paternel ,  cette  larme  arrachée  à  un 
vieillard  toujours  calme  et  maître  de  lui ,  m'eliranlèrent  jus- 
qu'au fond  de  l'ame.  Je  me  levai  brusquement.  Tout  semblait 
confirmer  nos  soupçons. 

»  —  Je  partirai  bientôt ,  lui  dis-je;  d'ici  à  mon  départ,  j'ha- 
biterai la  maison  de  ma  mère,  où  je  vais  faire  conduire  mes 
enfans. 

»  —  Vous  n'avez  pas  perdu  de  temps  ,  monsieur ,  et  vous 
allez  bien  vite  :  au  surplus  ,  je  passerai  chez  vous  dans  la  joiu- 
née. 

»  Nous  nous  quittâmes  froidement.  J'étais  détermine  à  faire, 
avec  la  plus  grande  promptitude  ,  les  démarches  nécessaires 
pour  hâter  le  divorce ,  et  je  ne  doutai  pas  un  moment  de  la  jus- 
tesse de  nos  soupçons.  Si  les  preuves  légales  du  crime  man- 
quaient ,  toutes  les  preuves  morales  concouraient  à  le  prouver  : 
la  consternation  de  Marie ,  le  long  silence  de  son  père ,  le  trou- 
ble et  l'aveu  de  l'aubergiste ,  ces  fatales  initiales  employées  par 
le  journaliste ,  ce  voyage  de  Bath  qui  se  trouvait  à  la  fois  dans 
le  récit  du  jeune  homme  ,  dans  la  lettre  de  ma  femme  et  dans 
l'article  du  journal.  Ma  tète  brûlait,  mon  corps  chancelait  quand 
j'arrivai  chez  ma  mère.  Les  caresses  de  mes  enfans  ,  que  j'en- 
voyai chercher  ,  ne  me  touchèrent  pas.  Ma  mère  ,  à  qui  l'on 
avait  appris  l'état  où  se  trouvait  ma  femme  et  mon  départ  préci- 
pité, était  sortie.  Je  sus  plus  tard  qu'elle  s'était  rendue  chez 
moi;  mais  dans  le  premier  moment,  son  absence  me  surprit. 
Craint-elle ,  me  dis-je ,  de  retrouver  un  fils  malheureux ,  et  a- 
t-elle  à  se  reprocher  de  n'avoir  pas  prévenu  ma  douleur  par  des 
conseils  assez  sévères  et  une  surveillance  assez  attentive?  Hé- 
las !  j'étais  injuste,  et  j'oubliais  que  le  premier  mouvement  d'une 
mère  est  de  s'élancer  chez  un  fils  souffrant. 

»  Je  m'étendis  sur  un  sofa  ,  et  j'attendis  avec  angoisses.  A 
l'instant  où  je  me  levais  pour  aller  à  sa  recherche  ,  ma  mère 
entra  ,  et  quelques  minutes  après  on  annonça  lord  Barndale  , 
père  de  Marie.  Ma  mère  n'avait  eu  que  le  temps  de  prononcer 
ces  paroles  : 

»  —  Je  viens  de  chez  vous  :  votre  femme  est  partie  dans  une 
voiture  de  louage ,  sans  dire  où  elle  allait. 

»  Lord  Barndale  vçnait  aussi  de  ma  maison  ;  il  y  avait  sur 
sa  figure  une  expression  de  résolution  et  de  douleur. 

»  —  J'ai  pensé ,  monsieur ,  me  dit-il ,  à  tout  ce  que  vous 
m'avez  appris;  ne  jouons  pas  notre  bonheur  et  notre  repos.  Il 


I 


L'ARTISTE. 


fl 


peut  y  avoir  erreur  dans  tout  cela.  Nous  allons  monter  dans 
la  même  chaise  de  poste ,  et  nous  irons  à  l'instant  trouver  celte 
femme  qui  n'imposera  pas  à  notre  crédulité.  Nous  la  paierons , 
mais  pour  nous  faire  des  re'vc'lations  complètes.  Venez ,  mon- 
sieur. 

»  Ses  mains  se  serraient  convulsivement.  Je  pris  mon  cha- 
peau. Nous  partîmes,  et  pendant  toute  la  route  nous  ne  pro- 
nonçâmes pas  un  mot.  Nous  arrivâmes  le  soir  même  de  bonne 
heure  à  l'auberge.  Quel  fut  mon  etonnement  ou  plutôt  mon  in- 
dignation quand  je  vis  Marie  dans  le  parloir!  Elle  était  donc 
venue  s'assurer  de  la  discrétion  de  l'hôtesse ,  et  sa  présence 
seule  dans  ce  lieu  était  une  preuve  de  sa  faute. 

»  — Vous  ici,  madame!  lui  dis-jej  comment  y  êtes- vous 
venue  ?  pourquoi  ?....  Qui  vous  a  donc  appris  que  je  fusse  ve- 
nu ici  avant  vous?....  N'espérez  pas 

»  Elle  m'interrompit  en  tirant  vivement  le  cordon  de  la  son- 
nette; l'hôtesse  se  présenta.  Marie  voulut  parler,  je  lui  impo- 
sai silence,  et  je  dis  à  la  maîtresse  de  l'hôtel  : 

»  —  Lady  Osprey  n'a-t-cUe  point  passé  une  nuit  dans  votre 
auberge  j  dans  le  même  lit  que  sir  Ormond  Mondevillc  ? 

»  L'hôtesse  pâle  hésita  un  moment. 

»  —  Vous  me  l'avez  dit,  repris-je  j  n'en  êtes- vous  pas  con- 
Tenue  ? 

»  —  Oui ,  monsieur. 

i>  —  Quel  nom  ?  Répondez.    Quel    est  le   nom  de   celte 
'  femme  ? 

»  —  Vous  venez  de  le  prononcer. 
»  —  Lady  Osprey  ? 
»  —  Oui. 

»  —  Je  vais  parler  à  madame,  disait  d'une  voix  cntrecou- 
jHîe  Marie ,  qui ,  depuis  son  enfance  sujette  à  des  palpita- 
tions violentes ,  avait  appuya'  sa  main  sur  son  cœur  et  avait 
peine  à  prononcer  ce  peu  de  mots.  lîlle  se  leva  en  tremblant, 
et  regardant  l'hôtesse  ,  elle  lui  dit  : 

»  —  Snis-je  lady  Osprey  ? 

»  L'hôtesse  se  tut  quelques  momens ,  parut  incertaine ,  et  dit 
enfin  : 

»  —  Non ,  madame. 

»  —  Ces  ruses  ne  me  tromperont  pas ,  Marie  ;  c'est  une 
adresse  inutile.  Combien  avez-vous  donné  à  celte  femme  ?  Sir 
Ormond  Mondcville  lui  a  donné  cent  guinées. 

»  Marie  me  regarda.  Au  nom  de  sir  Ormond ,  l'hôtesse 
tressaillit,  et  je  me  tournai  vers  lord  Barndalc. 

»  —  Croyez-vous ,  lui  demandai-je ,  que  l'on  puisse  trop 
payer  cette  femme  pour  savoir  d'elle  la  vérité  ? 

»  —  Non,  certes,  dit  le  père. 

»  Son  énergie  était  vaincue. 

»  —  Marie  ,  disait-il,  vous  que  j'ai  élevée,  vous  que  j'ai- 
mais !  est-il  possible  ?  répondez,  vous  clie  livrée  à  cet 
homme  ! 


»  —  Vous  n'êtes  pas  convaincu  ?  dit  Marie;  eh  bien  !  voici 
ce  que  j'exige  :  allons  à  Bath.  Faites  ce  que  je  désire;  il  faut 
que  cette  femme  vienne  avec  nous.  Et  vous,  mon  père,  prenez- 
moi  sous  votre  protection. 

»  Elle  avait  l'air  de  souffrir  beaucoup  en  parlant. 

»  —  Faisons  ce  qu'elle  demande,  dit  lord  Barndale  ,  nous 
déciderons  après. 

»  L'aubergiste  se  refusait  d'abord  à  nous  accompagner,  mais 
Marie  lui  dit  d'un  ton  impératif  et  avec  une  énergie  qui  m'é- 
tonna  : 

»  —  Il  le  faut  ! 

»  Le  changement  subit  qui  venait  de  s'opérer  chez  Marie  me 
blessa.  Etait-ce  donc  celte  femme  si  délicate  et  si  faible  qui 
prenait  tout  à  coup  une  attitude  arrogante ,  et  un  ton  auquel  la 
convenance  semblait  manquer  ?  Nous  partîmes. 

»  Lord  Barndale  était  avec  sa  fille  dans  une  chaise  de  poste, 
je  me  trouvais  avec  l'aubergiste  dans  une  autre.  Trois  fois  il 
fallut  s'arrêter  pour  secourir  Marie,  dont  les  évanuuissemens 
nous  affligeaient;  l'hôtesse  paraissait  très-cmue  et  à  peu  près  in- 
capable de  répondre  à  mes  questions. 

»  Lorsque  nous  descendions  de  voiture ,  Marie  semblait  af- 
fecter de  ne  faire  aucune  attention  à  moi.  Je  ne  sais  quelle  ré- 
solution violente  paraissait  l'animer.  Arrivé  à  Bath,  elle  fit  dire 
au  postillon  de  se  diriger  vers  un  hôtel  de  la  rue  Pultney  qu'elle 
indiqua  très-exactement.  Quand  nos  voitures  s'arrêtèrent ,  Ma- 
rie descendit  la  première  ,  frappa ,  dit  au  domestique  de  prier 
sa  maîtresse  de  descendre  un  moment ,  et  nous  fit  signe  de  la 
suivre.  Nous  étions  tous  debout  dans  le  parloir  de  cette  maison 
inconnue  quand  la  dame  du  logis  se  présenta  devant  nous.  A 
peine  avait-elle  rais  le  pied  dans  la  chambre  que  l'hôtesse ,  s'a- 
vançantd'un  pas  et  la  regardant  fixement,  s'écria  : 

»  —  Voici  lady  Osprey  ! 

»  La  dame  pâlit ,  recida  vers  la  porte,  et  eut  l'air  de  recon- 
naître l'aubergiste. 

»  —  Vous  vous  trompez,  lui  dit-elle,  je  suis  lady  Heath- 
stone. 

»  —  Non,  non,  s'écria  l'hôtesse  avec  beaucoup  d'émotion  et 
de  violence,  c'est  vous  qui  m'avez  dit  votre  nom  ,  vous-même, 
cette  nuit  où  vous  êtes  venue  dans  mon  auberge  avec  lord 
Mondeville,  et  où  je  vous  ai  surprise  !  Cette  jeune  dame,  ajou- 
ta-t-clle  en  montrant  Marie,  qui  se  trouvait  mal  pendant  cette 
explication,  logeait  aussi  chez  moi,  et  elle  vous  a  vue;  elle 
vous  a  même  saluée  le  matin ,  lorsque  vous  partîtes  avec  sir 
Mondeville. 

»  —  Il  y  a  ici  quelque  erreur  ,  reprit  lady  Heathstonc  ;  qne 
voulez- vous  dire? 

»  Je  m'avançai  vers  lady  Heathstone ,  en  priant  lord  Barn- 
dale d'avoir  soin  de  sa  fille. 

»  —  Sir  Ormond ,  que  j'ai  eu  le  plaisir  de  voir  à  Messine  , 
dis-je  à  cette  dame  ,  avait  raison  de  faire  l'éloge  de  votre  poli- 
tique et  de  voire  adresse  ;  cependant  elles  échouent  aujourd'hui. 
Rendez  son  nom  et  son  honneur  à  lady  Osprey,  madame. 


^â 


L'ARTISTE. 


cil 


»  Elle  se  jeta  sur  le  sof:i,  et  couvrant  son  visage  de  ses  mains. 


elle  s  ecna  : 


»  —  Quoi!  vous  l'avez  vu  à  Messine? 

»  —  Quittons  cette  femme,  dit  d'une  voix  sombre  lorJBain- 
dale,  qui  ne  pouvait  parvenir  à  rendre  à  sa  fille  l'usage  de  ses 
sens. 

»  Nous  la  replaçâmes  dans  la  cliaise  de  poste,  mourante, 
presque  inanimée ,  incapable  de  ressentir  la  joie  que  devait  lui 
causer  son  innocence  si  hautement  reconnue.  HclasI  monsieur, 
que  puis-je  vous  dire  de  plus  ?  pendant  deux,  mois  elle  languit  -, 
elle  me  pardonna  et  mourut  d'un  anc'vrisme  au  cœur,  dctci-ininc 
par  tant  de  secousses  et  d'émotions. 

»  Le  père  indigné  déclara  qu'il  ne  me  reverrait  jamais.  J'eus 
le  malheur  de  perdre  mes  deux  enfans.  Je  n'avais  plus  rien  à 
faire  au  monde ,  monsieur ,  je  revins  en  Sicile ,  où  j'espérais 
trouver  encore  lord  Mondeville,  à  qui  je  voulais  demander  ven- 
geance de  tous  les  maux  que  sa  fatuité  avait  fait  tomber  sur 
moi ,  et  de  l'indigne  supposition  de  nom  qui  avait  flélii  l'hon- 
neur de  ma  femme  :  i!  était  parti  pour  les  Indes  avec  une  com- 
mission du  gouvernement.  Le  père  Anselme  me  facilita  l'enlréc 
de  ce  cloître,  où  je  trouve  un  asile.  Hélas  !  tous  les  lieux  me 
sont  indifférens  I  Une  seule  pensée  de  haine  m  reste,  au  mi- 
lieu de  tant  dépensées  douloureuses!  J'ai  de  l'aversion  pour 
ces  institutions  sociales  qui  me  condamnent  au  malheur.  Ali  !  le 
mariage,  monsieur,  le  mariage  1  Posséder  un  femme,  l'aimer, 
la  croire  à  soi  et  tremblei'  toujours,  et  ne  jamais  savoir  si  un 
autre  ne  reçoit  pas  en  pur  don  ce  que  la  loi  nous  accorde  et  ce 
que  le  cœur  peut  nous  refuser;  u'èlre  jamais  certain  que  les  dé- 
sirs et  les  vœux  d'une  épouse  sont  pour  vous ,  sont  à  vous  ;  con- 
sei'vcrpour  un  autre  et  élever  pour  les  menus  plaisirs  d'un  ami 
ces  créatures  si  frêles  ,  si  délicates ,  que  nous  pouvons  briser 
en  les  adorant ,  et  que  nous  couvrons  de  nos  hommages  immé- 
rités, après  les  avoir  accablées  de  nos  injustices.  » 


VAUDEVILLE. 


i^û/    trna/uuiur  àe:uàeua!- 


/ib    "  t^ïwaraumU. 


Une  amc  candide  qui  frappe  à  la  porte  d'un  chapcUcr,  puis 
entre  pour  faire  mettre  ses  cheveux  blonds  ,  noirs ,  rouges  ou 
châtains,  à  l'abri  du  vent,  de  la  pluie,  de  la  neige  et  de  tous  les 
accidens  atiuospliériques  qui  produisent  le  rhume  de  poitrine 
ou  prennent  l'homme  au  nez  à  l'aide  du  rhume  de  cerveau  j  le 
paisible  et  innocent  citoyen  ,  dis-je ,  qui  achète  un  chapeau  pour 
se  couvrir  la  tête ,  et  rien  de  plus  ,  celui-là  songe-l-il  dans  sa 
naïveté  qu'il  y  a  quatre  ou  cinq  conspii  ations  flagrantes  au  fond 
d'un  magasin  de  la  rue  aux  Oins?  que  la  république  menace 
le  trône  et  le  sceptre  du  fond  d'un  chapeau  ciré,  tandis  que  la 
légitimité  se  déguise  astucieusement  en  chapeau  gris  ?  Quant  au 
bonapartisme,  il  est  d'une  effronterie  révoltante,  et  se  coiffe  en 
plein  air  du  chapeau  à  cornes  portant  cocarde.  Qu'il  y  prenne 


donc  garde,  le  cher  homme,  qu'il  choisisse  son  couvre-chef 
avec  attention  et  dextérité  et  n'aille  pas  donner  tête  baissée  dans 
le  premier  chapeau  venu;  sinon  il  court  risque  d'êlre  mené  qua- 
tre ou  cinq  fuis  par  jour  au  violon  ou  à  la  salle  de  police,  pour 
rendre  compte  au  gouvernement  de  la  forme  ou  de  la  couleur 
de  son  chapeau.  Témoin  ce  pauvre  M.  Baluchard  ,  arrivant 
tout  frais  de  Quimper-Corcntin  pour  prendre  femme  à  Paris,  et 
qui ,  par  le  fait  d'un  méchant  chipelier  son  rival ,  se  trouve 
coiffé  si  mal  à  propos  que  la  patrouille  l'arrête  à  tous  les  coms 
de  rue  ,  l'appelant  carliste  ,  bonapartiste  ,  républicain  ,  journa- 
liste, toutes  es  horreurs  du  monde;  et  même  Baluchard  man- 
que son  mariage ,  de  l'aventure.  Donc  si  vous  voulez  vous  ma- 
rier, (teTOsi  vous  voulez  acheter,  pour  faire  la  noce,  un  cha- 
peau neuf,  il  faut  au  préalable  vous  en  enlendrc  avec  le  préfet 
de  police,  en  causer  avec  le  srrgent  de  ville,  en  dire  deux  mois 
à  votre  voisin  le  garde  municipal. 

Vous  saurez  que  M.  Baluchard  et  mademoiselle  Marguerite 
ne  fout  qu'une  seule  et  même  personne,  unam  et  eamdem  per- 
sonam,  c'est-à-dire /pic  M.  Arnal  supporte  à  .la  fois  et  sur 
ses  deux  épaules  les  infortunes  politiques  de  M.  Baluchard  et 
les  amours  de  mademoiselle  Marguerite  ;  car  M.  Arnal  porte 
tout  au  Vaudeville  ,  amour  et  mystifications  ,  amour  surtout. 
M.  Arnal  est  un  Atlas  en  fait  de  passions  profondes  et  incura- 
bles. 11  ne  se  passe  pas  une  soirée  sans  que  M.  Arnal  aime  avec 
violence  trois  tu  quatre  beautés  à  la  fois  ,  cuisinières,  blanchis- 
seuses, brodeuses,  couturières  et  autres  ,  de  huit  à  dix  heures 
du  soir,  à  la  lueur  du  lustre,  et  ayant  pour  compère  M.  Le- 
peintre  jeune,  des  compères  le  plus  admirable,  le  plus  1  ;n.-.i  ■ 
des  compères. 

Or  c'est  encore  un  des  terribles  amours  de  INL  Arnal  quej'ai 
à  vous  raconter.  Othello  n'est  qu'un  amant  glace-panachée  au- 
près de  1\L  Arnal.  En  ce  moment  M.  Arnal  n'en  veut  ni  à  la 
couturière  ni  à  la  modiste,  mais  à  mademoiselle  Boisjean,  fille 
d'un  ex-marchand  de  farine  retiré,  stu|)ide  et  rente;  M.  Arn;d  est 
clerc  d'huissier  et  porte  le  nom  de  Bouginier;  s'allier  à  une 
famille  qui  a  grandi  dans  les  farines  quand  on  est  huissier  , 
quelle  ambitioni  Mais  farine,  avoine,  froment,  ou  blé  de  Turquie, 
l'amour  et  Arnal  ne  connaissent  pas  ces  distances  là.  Que  fais-tu, 
ô  sensible  Boug,inier ,  pour  mériter  le  cœur  de  la  dame  de  tes 
pensées,  débusquer  deux  rivaux  redoutables,  un  maquignon  et 
un  orfèvre?  quel  moyen  emplois-lu,  rusé  Bouginier?  M.  Bois- 
jean attend  une  cuisinière ,  tu  te  fais  cuisinière  ,  tu  déposes  la 
culotte  virile  et  tu  prends  le  tablier  pour  te  rapprocherde  ma- 
demoiselle Boisjean.  Après  quoi  tu  fais  des  sauces  incroyables, 
au  lieu  d'œufs  à  la  neige  tu  improvises  une  superbe  omelette 
au  lard,  tu  sucres  le  bœuf  et  poivres  les  marmelades  ;  enfin,  cher 
Bouginier,  tes  rivaux  te  cèdent  le  pas  et  t'abandonnent  la  main 
de  ta  belle  et  tendre  Boisjean  ;  pour  accompagnement  de  noce , 
tu  as  les  éclats  de  rire  et  les  applaudissemens  de  la  salle.  Sois 
heureux  avec  mademoiselle  Boisjean,  Bouginier,  mais  prends 
une  véritable  cuisinière  pour  faire  tes  sauces  :  sans  sauces  un 
peu  pro^ires  point  de  bonheur  vrai  en  ménage. 


Dessins. 


t     Uue  Bonne  Fortune,  par  DevÉrIA   i^Cuntes  Bnins.) 
{    Lue  lulrigiie.  j^ar  GavARKI. 


L'ARTISTE. 


^3 


6eaur-:3lrt$. 


LES  NOUVELLES  STATUES  DES  TUILERIES. 

Puisque  nous  sommes  chargés  de  recueillir  toutes  les 
semaines  les  anecdotes  qui  peuvent  servir  à  l'histoire  de 
l'art  au  dix-neuvième  siècle;  puisque  nous  n'avons 
pas  seulement  à  juger  les  œuvres  faites,  et  que  nous 
devons  aussi  tenir  compte  des  circonstances  au  milieu 
desquelles  ces  œuvres  se  produisent ,  ce  serait  de  notre 
part  une  étrange  maladresse,  ou  plutôt  une  coupable  né- 
gligence, que  de  taire  ce  qui  s'est  passé  ces  jours  derniers 
chez  le  secrétaire  des  Musées. 

Bien  souvent  en  effet  le  mérite  d'un  tableau  ou  d'une 
statue  ne  dépend  pas  seulement  du  mérite  du  peintre  ou 
du  sculpteur,  mais  bien  aussi  de  la  liberté  dont  il  jouit. 
Supposez  qu'on  eût  demandé  a  Géricault  le  portrait  du 

I-  ^.  roi  pour  les  préfectures  et  les  mairies,  quel  parti  croyez- 
^f-  vous  qu'il  eût  tiré  de  son  sujet?  Forcé  d'essayer  son  pin- 
ceau sur  une  œuvre  qui  n'aurait  pas  été  de  son  choix  ,  il 
Ieût  commencé  deux  ou  trois  toiles,  qu'il  aurait  bientôt  lais- 
sées pour  retournera /a  M</</«5e.  Et  cependant  Lawrence 
a  fait  un  admirable  portrait  de  Charles  X,  que  nous  con- 
naissons a  Paris  par  la  gravure  manzère  noire  de  Cousins, 
tandis  que  Gros,  comme  pour  expier  Ahoiikir,  Eylau  et 
Jaffa,  envoyait  au  Louvre  une  pitoyable  parodie  de  la 
même  tète. 

Que  faut-il  conclure  de  ces  trois  exemples  ?  C'est  que 
la  liberté  est  la  première  condition  de  l'art.  Olez  au  peintre 
ou  au  statuaire  le  libre  emploi  de  ses  factdtés,  et  vous 
faites  de  l'homme  un  eunuque. 

Jules  II  le  savait  bien  ;  et  quand  il  priait  Raphaël  de 
})eindreles  cinquante-deux  loges  du  Vatican,  il  se  gardait 
bien  de  parquer  son  géuiedans  un  sujet  plutôt  que  dans  tel 
autre.  Il  ouvrait  la  Bible  devant  lui  et  il  lui  disait  -.Allez 
et  choisissez.  Depiiis  la  Genèse,  le  Deute'ronome  et 
l'Exode  jusqu'aux  Evangiles  il  ne  lui  défendait  aucun 
épisode  de  l'histoire  sacrée.  Or,  au  seizième  siècle,  eu 
Italie,  eu  face  de  l'Allemagne  protestante ,  la  Bible  ren- 
fermait les  plus  magniliques  poèmes  de  toute  sorte  qu'un 
artiste  pût  rêver  et  concevoir.  Mais  Jides  II  avait  trop 
de  goût  et  de  bon  sens  poiu-  dire  à  Raphaël  :  Je  veux 
Rébecca  et  je  ne  veux  pas  Moïse;  je  veux  l'incendie  de 
Gomorrhe  et  je  neveux  pas  le  lévite  d'l]j)hraïm.  Il  con- 
naissait trop  bien  a  quelles  conditions  l'art  produit  ses 
plus  beaux  et  ses  plus  grands  ouvrages  pour  lui  imposer 
de  pareilles  restrictions. 

Cette  vérité  si  simple  et  si  facile  a  saisir  ne  paraît  pas 

'  TOME    111.       2"    LIVRAISON. 


avoir  frappé  le  secrétaire  des  Musées,  ou  tout  au  moins 
ceux  dont  il  expi-jme  et  n-piésente  la  volonté.  M.  Fon- 
taine, pour  excuser  le  désastre  qu'il  vient  de  consommer 
contre  l'avis  et  les  réclamations  de  tous  les  esprits  sérieux 
et  sensés,  a  songé  a  demander,  pour  la  façade  du  château, 
de  nouvelles  statues.  Puisque  aussi  bien  toutes  nos  pa- 
roles et  toutes  nos  remontrances  ont  été  comme  autant 
de  cailloux  qu'on  lance  dans  un  lac  et  qui  disparai.ssent, 
il  faut  bien  nous  résigner,  et  nous  confier  dans  l'avenir  : 
quand  la  raison  aura  le  dessus  on  pourra  peut-être  répa- 
rer le  dommage.  En  attendant,  nous  ne  pouvons  que  re- 
mercier l'architecte  d'avoir  pensé  a  faire  amende  hono- 
rable. Il  savait  bien  que  par  hu'-même  il  ne  réussirait  pas 
'a  se  justifier,  et  il  a  confié  sa  défense  a  de  plus  habiles 
interprètes.  Il  aurait,  enbcauconslniire  et  maçonner  quel- 
ques douzaines  de  gâteaux  de  Savoie  comme  l'arc  du 
(Carrousel ,  cela  n'eût  servi  de  rien  ,  et  il  fût  toujours  de- 
meuré sous  le  poids  de  l'accusation  :  il  a  demandé  des 
statues. 

M.  Cailleux,  par  ordre  supérieur,  a  convoqué  chez 
lui  les  sculpteurs  habituellement  chargés  des  travaux  du 
gouvernement ,  et  parmi  lesquels  deux  seulement  , 
MM.  David  et  Pradier,  méritent  d'être  mentionnés, 
puisque  seuls  entre  tous  ils  représentent  une  manière,  un 
5^)'fe  personnel. 

On  a  prié  MM.  les  sculpteurs  de  faire  et  de  présenter 
dans  un  délai  de  quinze  jours  l'esquisse  des  statues  qu'ils 
voudraient  faire  pour  les  Tuileries.  Jusque-là,  rien  de 
mieux;  tout  allait  selon  la  raison  et  le  bon  sens.  MM.  Da- 
vid et  Pradier  devaient  se  réjouir  sincèrement  de  l'occa- 
sion qui  leur  était  offerte  pour  se  produire  sous  une 
forme  populaire.  Ils  devaient  mutuellement  se  féliciter  de 
sculpter  enfin  une  statue  que  tout  le  monde  pût  contem- 
pler à  loisir  et  tous  les  jours ,  qui  ne  fût  pas  reléguée  loin 
des  regards  publics  dans  le  fond  d'une  galerie  et  d'un 
palais.  C'était  presque  un  succès  de  théâtre.  Celait  une 
bonne  fortune  pour  leur  ciseau  et  pour  leur  nom. 

Tous  deux  se  sont  mis  a  l'œuvre ,  et  ils  ont  apporté  , 
l'un,  M.  David,  une  esquisse  de  Léonidas  ;  l'autre, 
M.  Pradier,  l'esquisse  d'une  Jeanne  (C Arc.  Je  n'exami- 
nerai pas  s'il  n'eût  pas  nu'eux  valu  s'entendre  à  l'avance 
pour  établir  entre  les  huit  statues  qu'on  demandait  une 
sorte  d'ensemble  et  d'harmonie  ;  s'il  n'eût  pas  été  plus 
sensé  d'obtenir ,  puisqu'il  en  coûtait  si  peu,  l'unité  si 
utile  aux  ouvrages  d'imagination  ,  et  qui  leur  eût  prêté 
un  mutuel  intérêt.  Cette  question  n'est  pas  celle  que  je 
veux  soulever. 

Mais,  je  le  demande,  ne  devait-on  pas  croire,  puisque 
rien  n'avait  été  statué  à  cet  égard,  qu'on  laisserait  aux 
artistes  pleine  et  entière  liberté  ,  qu'on  ne  gênerait  en 
rien  leur  talent  dans  le  choix  et  l'exécution  du  sujet? 

i 


u 


L'ARTISTE. 


Voici  ce  qui  est  arrivé  :  M.  Cailleux  a  décidé  ou  du 
moins  a  révélé  que  Jeanne  d' Arc  et  Léonidas  ne  seraient 
pas  aux  Tuileries.  Vous  croyez  peut-être  qu'il  avait  mis- 
sion pour  expliquer  et  justifier  ses  répugnances;  vous 
croyez  qu'il  aura  dit  pourquoi  et  comment  l'iiéroïne  in- 
sultée par  Voltaire,  et  si  magnifiquement  réhabilitée  par 
Schiller,  ne  pouvait  pas  obtenir  une  statue  aux  Tuileries? 
Pourquoi  Léonidas,  dont  Napoléon  avait  permis  l'apo- 
théose ,  ne  monterait  pas  sur  un  piédestal  ?  Eh  bien  ! 
M.  Cailleux  ne  s'est  pas  expliqué  :  il  a  laissé  le  champ 
ouvert  aux  conjectures. 

Sorail-cè  par  hasard  que  la  Pucelle  de  Faucouleurs  , 
une  fois  (jue  son  souvenir  sortirait  de  la  poudre  de  nos 
bibliothèques  pour  revivre  dans  un  bloc  de  Carrare  ou  de 
l'aros  ,  serait  une  insulte  a  l'Angleterre,  un  reproche  ou- 
trageant "a  l'archevêque  de  Winchester?  Serait-ce  que  le  ci- 
seau de  M.  Pradier,  en  sculptant  la  tète  et  le  casque  de 
Jeanne  d'Arc  ,  aurait  pris  le  coutrepied  des  protocoles 
de  Londres,  et  retardéle désarmement  européen?  Si  cette 
raison  était  la  vraie  ,  ce  serait  une  grande  misère  ,  et  de 
pareilles  répugnances  mériteraient  sans  doute  plus  de 
pitié  que  de  colère. 

Et  Léonidas!  pourquoi  serait-il  exclu  des  Tuileries? 
Est-ce  que  sa  présence  embarrasserait  la  conclusion  des 
affaires  delà  Grèce?  Est-ce  que  Mahmoud,  en  apprenant 
que  Louis-Philippe  a  sous  les  yeux  la  statue  d'un  héros 
Spartiate ,  se  montrerait  moins  accommodant  avec  les  ca- 
binets de  Londres  ou  de  Paris?  Mais  si  cela  était ,  je  ne 
vois  pas  pourquoi  on  tolère  Spartaciis.  Est-ce  que  la 
statue  de  M.  Foyatier ,  qu'on  a  baptisée  de  ce  nom  ,  je  ne 
sais  trop  pourquoi ,  n'est  pas  un  démenti  donné  a  l'occu- 
pation des  états  romains  par  les  troupes  autiicbiennes? 

En  vérité,  si  une  fois  on  écoutait  de  si  mesquines  ar- 
guties, si  l'on  courbait  la  tête  devant  ces  misérables  sus- 
ceptibilités, il  ne  faudrait  bientôt  plus  toucher  a  l'histoire; 
il  faudrait  laisser  dormir  tout  le  passé,  l'enterrer  sous  les 
cendres  comme  un  brasier  ardent ,  pour  ne  pas  compro- 
mettre l'avenir. 

Mais  la  plus  aveugle  et  la  plus  docile  crédulité  répudie 
ces  incroyables  obstacles.  Charles  X  a  bien  pu  refuser  a 
Victor  Hugo  la  permission  de  mettre  Louis  XIII  en 
scène  ;  il  a  pu  croire  que  la  branche  entière  des  Bourbons 
serait  attaquée  dans  l'esc'ave  de  Richelieu  ;  mais  Louis- 
Philippe  ne  doit  être  pour  rien  dans  l'exclusion  de 
Jeanne  d' Aie  et  de  Léonidas. 

Pour  ma  part ,  je  soupçonne  que  cette  mesure  doit 
avoir  quelque  parenté  avec  le  choix  de  MM.  Coulan  , 
Hesse  et  Vinchon ,  pour  les  taljlcaux  de  la  Chambre  des 
députés.  On  a  dû  rejeter  la  Jeanne  d'Arc  par  les  mêmes 
raisons  que  MM.  Eugène  Devéria,  Chenavard  et  Eugène 
Delacroix.  Les  élèves  de  Rome  ne  sculptent  que  le  nu, 


et  la  Jeanne  aurait  été  habillée,  et  de  la  part  d'un  mem- 
bre de  l'Institut  un  tel  procédé  eût  été  dangereux  et  de 
mauvais  exemple. 

A  vrai  dire,  mes  soupçons  ne  peuvent  guère  s'appli- 
quer a  M.  David,  car  son  Léonidas  aurait  sans  doute 
offert  de  belles  études  myologiqucs.  Mais  peut-être  se  se- 
ra-t-il  trouvé  dans  le  conseil  intime  de  MM.  Fontaine  et 
Cailleux  quelque  tête  administrative  qui  aura  dit,  en  par- 
lant du  5^rtr?rt«w:  Ceci  n'est  qu'une  concession  suffisante 
a  l'esprit  démocratique  qui  souffle  partout.  Léonidas,  ac- 
cepté par  nous  ,  trahirait  de  notre  part  une  indigne  fai- 
blesse. 11  faut  respecter  l'enthousiasme ,  mais  ne  pas 
l'exalter. 

Ou  ne  sait  pas  encore  quelle  esquisse  prépare  M.  Da- 
vid. On  annonce  que  M.  Pradier  doit  présenter  une  sta- 
tue de  Phidias.  Le  moment  qu'il  a  choisi  est  celui  où 
l'artiste  grec  vient  de  terminer  l'esquisse  de  sa  Minert>e. 


FEU  CHARLES   BÉCCMiUR.  "^ 

11  existe  à  Paris  une  foule  de  jcimcs  artistes  ,  pleins  de  cœur 
et  d'espc'rancc ,  dédaignant  toutes  les  réalités  de  la  vie  et  ne  de- 
nicindant  au  inonde  que  de  la  gloire.  Un  atelier  dans  les  combles 
de  quelque  hôtel,  des  bosses,  des  gravures,  un  sqiiclelte,  un  peu 
de  couleur,  delà  toile  et  des  pinceaux,  voilà  toute  leur  richesse. 
Souvent  le  pain  même  leur  manque,  mais  le  monde  imaginaire 
est  à  eux,  et  ce  monde  est  bien  riche.  Rien  de  vénal  n'entre  dans 
leurs  aines,  aussi  les  appcllc-t-on  des  originaux;  ils  np  se  mêlent 
pas  de  politique,  ils  ne  sont  d'aucun  club  ,  pas  même  de  celui 
des  Amis  du  Peuple,  mais  vienne  un  coup  d'e'tat ,  ils  courront 
les  premiers  aux  barricades.  S'ils  voulaient  prendre  ce  qu'on 
appelle  un  état ,  ils  auraient  bientôt  laisse'  loin  derrière  eux  ces 
bourgeois  qui  haussent  les  épaules  devant  leur  généreuse  mi- 
sère ;  mais  il  faudrait  plier  sous  un  patronage ,  il  faudrait  s'as- 
souplir les  manières  et  se  rendre  la  voix  mielleuse ,  il  faudrait 
fermer  les  yeux  à  la  nature  et  laisser  l'art  à  la  routine  et  à  l'Aca- 
démie ,  et  ils  se  livrent  à  leur  destinée. 

Quelle  est-elle  le  plus  souvent,  leur  destinée? 

Quand  ,  faute  d'argent  ou  de  coterie ,  ils  n'ont  pu  parvenir  à 
sortir  de  la  foule,  le  découragement  les  saisit  tout  entiers,  cet 
enthousiasme  fiévreux  qui  avait  allumé  leur  cerveau  et  soutenu 
leur  chétive  existence  tomlie ,  et  ils  s'éteignent  dans  quelque 
grenier,  entre  les  bras  de  leurs  amis  mornes ,  et  quelquefois 
d'un  vieux  père  qui  comptait  sur  euxpour  se  reposer  et  mourir 
doucement. 

Tel  a  été  mon  pauvre  ami. 

U  avait  vingt-quatre  ans;  depuis  l'enfance  la  peinture  était 
son  idée  fixe,  il  lui  avait  rajipoité  toute  sa  jeune  vie  ,  toutes 
ses  chastes  et  ardentes  pensées.  D'un  caractère  doux  et  mélan- 
colique ,  il  imprégnait  ses  créations  de  la  sensibilité  la  plus  ex- 
quise ,  du  vague  le  plus  aérien ,  de  l'infini  le  plus  céleste.  Il 
avait  eu  de  nobles  encouragcmens ,  mais  c'était  tout;  l'époque 


i 


L'ARTISTE. 


^5. 


dans  laquelle  il  était  venu  était  si  malheureuse  pour  l'art  !  la 
poliliqnc  dessc'cliait  toute  la  poésie  de  ses  rêves ,  et  l'cgoïsnie 
de  ce  monde  positif  froissait  son  amc  aimante.  Que  d'amers  dé- 
scnclianlcmens  ,  que  d'illusions  déflorées  !  comme  tant  d'autres, 
il  étouffait  dans  Paris  ,  dans  le  dix-neuvième  siècle. 

«  Qui  m'emportera  ,  me  disait-il  souvent ,  dans  la  belle  et 
chaude  Italie?  je  frissonne  dans  cette  humide  cftc;  ce  ciel  gris 
et  froid  me  pèse  comme  du  plomb.  Ces  monumons  tirés  au 
cordeau  ,  ces  lourdes  maçonneries  importunent  mes  yeux;  ces 
hommes  replets  et  cagneux ,  ces  femmes  impudentes  et  jaunes 
me  fatiguent  le  jour,  et  viennent  grimacer  la  nuit,  autour  de 
moi,  comme  un  hideux  cauchemar.  Oh!  la  belle  et  chaude 
Italie,  oh!  le  beau  ciel  bleu,  les  beaux  hommes  licrs  et  les 
belles  jeimes  femmes  !  Chefs-d'œuvre  sublimes  de  Michel- 
Ange  et  de  Raphaël ,  admirables  ruines ,  poétique  nature ,  que 
ne  suis-je  au  milieu  de  vous  !  Vous  êtes  mes  amis ,  vous  êtes 
mes  frères  !  La  peinture,  la  poésie,  la  gloire,  et  Paris,  et 
rien;  oh! j'en  mourrai.  » 

Il  est  mort  d'une  fièvre  cérébrale,  le  4  de  ce  mois  ! 

Il  reste  de  lui  trois  tableaux  qui  ont  été  exposés  au  Musée, 
et  que  les  vrais  connaisseurs  ont  remarqués;  puis  quelques  li- 
thographies ,  des  cTiauches ,  des  pensées  incomplètes ,  des  mys- 
tères demi  dévoilés, et  puis  un  souvenir  doux  et  triste  dans 

le  cœur  de  tous  ceux  qui  l'ont  connu ,  de  tous  ceux  qui  l'ont 
aimé. 

FÉLIX  Davin, 


£ittcrrtturf. 


1.x:   BAI., 

Elirait  inédit  d'un  roman  intitule!  :  BAH  !  histoire  oe  province. 

Un  élève  de  Rembrandt  se  plaignait  un  jour  a  son  maître 
de  l'insignifiance  d'un  modèle  qu'il  était  chargé  de  pein- 
dre :  «  Ferme  les  volets  de  l'appartement,  lui  répondit 
le  grand  artiste,  tire  les  rideaux,  allume  une  lampe,  et 
ton  modèle  deviendra  sublime.  » 

Si  les  jeux  fantastiques  de  l'ombre  et  de  la  lumière  sont 
aussi  riches  et  produisent  de  tels  effets  sur  une  tète  vul- 
gaire, qu'est-ce  donc  lorsqu'ils  voltigent  sur  une  femme 
gracieuse  et  'a  demi  penchée  sur  ses  genoux ,  et  tout  en- 
tière a  la  tâche  qui  l'occupe?  Qu'est-ce  donc  lorsqu'ils 
obscurcissent  ou  qu'ils  dorent  un  front  pur  de  leurs  traits 
pâles  et  doux  ;  lorsqu'ils  font  étinceler  de  grands  yeux 
noirs  ? 

Ah  !  oui ,  c'était  un  tableau  digne  de  Rembrandt ,  un 
tableau  dont  l'aspect  aurait  fait  tressaillir  un  artiste,  que 
madame  Frcmout,  terminant  en_hàte  a  la  clarté  d'une 


lampe  le  travestissement  qui  devait  la  parer  tout  a  l'heure 
an  bal.  Mille  pensers  joyeux  et  tendres  tournoyaient  au- 
tour de  son  imagination  et  l'enivraient  de  bonheur. 

Et  puis  un  sourire  de  malice  entr  ouvrait  ses  lèvres,  et 
reflétait  je  ne  sais  quelle  naïve  taquinerie  sur  son  attitude 
rêveuse;  car,  voyez-vous,  Léopold  ne  l'attend  point  au 
bal.  Hier,  il  a  prié,  il  a  sollicité,  il  s'est  fâché  pour  qu'elle 
y  vînt,  à  ce  bal.  Eh  bien  !  elle,  la  joie  dans  le  cœur, 
et  prête  vingt  fois  a  se  trahir  et  a  lui  dire  :  «  Oui,  j'irai  ; 
»  oui,  mon  auge,  j'irai.  »  Elle,  méditant  déjà  de  quel 
costume  elle  se  parerait,  elle,  elle  a  eu  le  courage  d'al- 
léguer, pour  s'excuser  de  ne  point  y  aller,  mille  pré- 
textes, qu'elle  choisissait  faux  et  invraisemblables  a  plai- 
sir. Il  s'en  est  allé  mécontent;  mais  aussi  tantôt  il  sera 
joyeux  de  tout  son  mécontentement  de  la  veille  ;  tantôt 
ses  yeux  étincelleront  de  bonheur  "a  ce  bal,  qui  deviendra 
tout  a  coup  pour  lui  une  soirée  de  bonheur,  car  sa  Caro- 
line y  sera. 

Enfin,  voici  qu'elle  a  terminé  son  délicieux  travestis- 
sement, et  voici  que  la  femme  de  chambre,  la  bonne 
Marie,  a  mis  fin  également  a  sa  tâche.  Bien  vite  et  sans 
bruit,  car  son  fils,  bel  enfaut  de  deux  ans,  dort  là  dans 
son  berceau  ;  bien  vite  et  sans  bruit  elle  se  pare  de  toutes 
ces  bigarrures  de  satin  et  de  gaze,  chef-d'œuvre  d'élé- 
gance et  d'originalité ,  frais  et  piquant  comme  un  caprice 
mutin  déjeune  fenmic. 

Dieu  soit  loué  !  cette  longue  toilette  est  terminée.  Ma- 
dame Fremont  jette  encore  un  dernier  regard  dans  la 
glace  et  sourit  ;  puis  elle  couvre  son  front  et  ses  yeux 
d'un  demi-masque  noir  ;  puis ,  le  cœur  palp'tant ,  s'ap- 
prête 'a  parler,  lorsqu'un  cri  plaintif  part  de  la  barcelon- 
iiette  de  l'enfant.  Caroline  entr'ouvre  le  rideau  qui  l'enve- 
loppe, et  l'eufant  qui  pleure  lui  tend  les  bras. 

Un  cœur  de  mère  s'alarme  vite ,  et  le  cœur  de  ma- 
dame Fremont  se  serra  bien  fort  a  l'aspect  du  visage  em- 
pourpré et  souffreteux  de  l'enfant  ;  elle  ôta  son  masque  et 
s'assit  près  du  berceau. 

Elle  avait  renoncé  au  bal. 

c<  Cela  ne  sera  rien ,  »  dit  banalement  la  femme  de 
chambre. 

Madame  Fremont  saisit  fortement  cette  idée,  se  répète 
tout  haut  a  elle-même,  et  comme  pour  mieux  s'en  con- 
vaincre :  Cek  ne  sera  rien. 

La  fcnnne  de  chambre  comprit  l'effet  qu'elle  avait  pro- 
duit sur  sa  maîtresse;  elle  reprit:  «Cela  ne  sera  rien.  Mais 
que  madame  n'ait  pas  d'inquiétude  ;  quoique  cela  ne  soit 
rien  ,  je  ne  quitterai  pas  le  berceau  d'Arthur  avant  le  re- 
tour de  madame.  Tenez,  voyez,  dit-elle,  en  passant  la 
main  sur  la  joue  de  l'enfant ,  le  voici  qui  se  rendort.   » 

Madame  Fremont  se  leva  ,  la  poitrine  oppressée  d'un 


^6 


L'ARTISTE. 


vague  remords  ,  et  elle  partit  pour  le  bal ,  agitée  par  un 
malaise  indéfinissable. 

Son  premier  regard  ,  en  entrant  dans  la  salle  oii  l'on 
dansait,  fut  pour  cherclier  Léopold  ,  car  elle  avait  bien 
besoin  de  le  voir.  Enfin  elle  l'aperçut  ;  mais  un  joli 
masque,  une  femme  lui  tenait  le  bras  et  parlait  en  folâ- 
trant :  Léopold  l'écoutait  avec  un  profond  intérêt. 

Sans  qu'elle  sut  pourquoi ,  le  cœur  de  madame  Fre- 
mont  se  resserra  da\  antage  encore. 

Puis,  comme  le  masque  qui  s'était  emparé  de  1  artiste 
ne  paraissait  point  disposé  a  le  quitter  de  sitôt,  la  pauvre 
femme  alla  passer  son  bras  sous  le  bras  gauche  de  Léo- 
pold ,  et  l'attira  à  elle  par  une  douce  pression  ;  mais 
Léopold,  qu'absorbaient  les  discours  de  l'autre  masque,  ne 
reconnut  point  Caroline,  et  son  bras  ne  répondit  pas  au 
bras  qui  le  pressait. 

C'est  que  l'étrange  créature  qui  lui  parlait  s'était  forte- 
ment emparée  de  son  imagination ,  en  lui  rappelant  d«* 
joyeux  souvenirs  de  jeunesse  :  ini  amour  d'actrice  évapo- 
rée ,  spirituelle ,  fantasque ,  et  jolie  comme  une  débau- 
chée qui  ne  va  pas  par  trop  loin  ;  c'est  qu'il  l'avait  de- 
viné, celle  qui  lui  rappelait  tous  ces  souvenirs  élail  celle 
qui  les  avait  causés.  Il  se  livrait  au  plaisir  de  ce  fol  entre- 
tien avec  la  pétulance  enfantine  d'un  honnne  qui ,  préoc- 
cupé par  uue  idée  profonde ,  saisit  avec  empressement 
lui  mot  bouffon  qui  lui  détend  l'imagination.  L'amour 
grave  et  passioiuié  de  Caroline  semblait  avoir  fatigué  l'ar- 
listc,  a  présent  que  les  coquetteries  de  Zerbine  le  remet- 
laieut  dans  le  prestige  d'une  liaison  facile,  légère  et  parée 
du  charme  irrésistible  que  reflète  le  souvenir. 

Madame  Freinont  n'entendait  qu'à  demi  et  confusément 
les  paroles  de  l'actrice,  dites  à  voix  basse  et  perdues  dans 
le  bruit  du  bal  ;  mais  ce  n'était  déjà  que  trop  pour  éveil- 
ler vaguement  sa  jalousie  ,  et  augmenter  ses  inquiétudes 
et  son  malaise  a  la  fois.  N'y  pouvant  plus  tenir,  elle 
s'approcha  de  l'oreille  de  Léopold,  et  lui  murmura  : 
(c  Oh!  viens,  viens,  je  t'en  prie!  » 

A  cette  voix,  qui  seulement  alors  lui  fit  reconnaître 
Caroline,  Léopold  tressaillit;  car  il  semlilait  même  avoir 
oublié  qu'une  autre  femme  lui  donnât  le  bras.  Il  se  dé- 
tacha de  Zerbine,  mais  lentement,  et  il  y  avait  du  re- 
gret dans  son  regard.  El  il  eut  beau  faire,  pendant  le 
reste  de  la  soirée  il  ne  put,  malgré  bien  des  efforts,  dé- 
rober 'a  Caroline  une  préoccupation  et  une  sorte  de  froi- 
deur, bien  imperceptible  pourtant  et  bien  adroitement 
dissimulée. 

Mais  une  fois  que  la  défiance  s'est  emparée  du  cœur 
d'une  femme  qui  aime,  rien  ne  saurait  la  tromper  désor- 
mais ;  rien  de  ce  qui  renferme  des  soupçons  ne  saurait 
lui  échapper,  et  elle  met,  a  détruire  les  illusions  qui 
faisaient  son  bonheur,  un  art  cruel  et  infliillible. 


Tandis  que  madame  Freraont  se  promenait  avec  Léo 
pold ,  le  cœur  navré ,  épiant  ses  regards ,  commentant 
ses  moindres  gestes,  et  entendant  ses  paroles  sans  les  com- 
prendre, une  femme,  Marie,  accourt  pâle,  hors  d'elle- 
même. 

«  Madame  !  le  petit  Arthur  se  meurt.  «  ^Êm 

S.    HkWRI    BERTHOtID. 


CONTES   BRUNS', 


Cette  liorrible  tête ,  si  la  renommée  ne  ment  pas  ,  ce  sont  trois 
jeunes  talcns  pleins  de  verve  et  de  poe'sie,  MM.  Charlfs 
Babou,  de  Balzac,  Ph.  Chasles.  A  M.  de  Balzac  appartiennent 
le  Grand  d'Espagne ,  narration  qui  vous  fera  frémir  ,  et  une 
Conversation  entre  onze  heures  et  minuit ,  dont  un  fragment 
a  déjà  orne'  les  pages  de  ce  recueil;  conversation  incisive,  ra- 
pide ,  vraie  ,  e'nergique ,  qui  a  obtenu  un  succès  populaire  et 
qui  est  digne  du  beau  talent  Je  son  auteur. 

Je  ne  m'étonne  pas  de  ce  succiis  et  de  la  vogue  des  Contes 
Bruns;  c'est  chose  si  excellente  que  le  conte,  par  le  temps  qui 
court;  heureux  ceux  qui  en  font!  heureux  ceux  qui  les  lisent! 
Lâcher  la  bride  à  son  imagination  ou  suivre  celle  d'un  bon  con- 
teur, se  livrer  à  im  artiste  ,  à  un  poète,  à  un  homme  de  cœur  et 
de  pense'e,  qui  vous  emmène  à  travers  prairies  et  vallées,  vieux 
cliàtcaux,  belles  cavernes,  mers  murmurantes,  pays  éloignes! 
0  délices! 


l*ar;s,  Urbain  Canel. 


'^ 


L'ARÏISÏE. 


n 


Les  artistes  surtout,  les  artistes  sont  liciireiix  d'avoir  pour 
amuseurs  les  homriics  qui  jettent  clans  la  narration  une  couleur 
pittoresque,  animée,  dramatique.  11  y  a  de  grandes  querelles 
dans  le  sénat,  de  grandes  terreurs  à  la  Bourse,  un  ennui  pro- 
fond au  spectacle.  Kh  I  viens  donc,  faiseur  de  contes,  enchante 
nos  oreilles,  bcrcc-nous,  rends-nous  la  vie  de  l'imagination, 
cette  vie  colorée,  énergique,  ardente,  qui  nous  fuit,  qui  nous 
manque,  à  nous,  ctoufles  sous  le  poids  des  chiffres  et  du  budget  I 

Or,  s'il  y  a  rien  de  dramatique ,  d'artistique  et  de  pittoresque 
aujourd'hui ,  ce  sont  les  Contes  Bruns. 

Sara  la  danseuse ,  Tobias  Guarncrius,  le  Ministère  pu- 
blic et  les  Regrets,  i)roverbc,  se  font  remarquer  par  une  sim- 
plicité et  une  concentration  de  style,  ])ar  une  naïveté  et  une  vi- 
gueur de  pensée  rares  à  notre  e'poque.  Il  y  a  de  l'artiste  dans  ces 
morceaux  de  M.  Charles  Rabouj  le  jit,  l'inspiration  j)remière, 
la  pensée  intime  de  ces  contes,  annoncent  un  talent  puissant,  doue 
d'originalité  et  decrc'ation,  rebelle  à  toute  imitation,  se  reposant 
sur  lui-même,  dédaigneux  des  ornemens  et  des  afféteries  de  la 
parole.  11  faut  voir  celte  infortunée  danseuse,  Sara  la  juive, 
maudite  par  son  père ,  traverser  le  ciel  et  l'enfer ,  s'abattre 
comme  une  pauvre  colombe  dcv;int  le  trône  (Dieu  sait  quel 
trône  !  )  du  monarque  ténelireux  ,  et  finir  par  danser  e'terncllc- 
mcnt,  éternellement  seule  ,  dans  une  salle  déserte  ,  sans  admira- 
teurs ,  sans  princes  russes  pour  lui  escompter  leurs  hommages, 
sans  rivales  pour  la  haïr,  sans  public  pour  l'adorer .'  —  Tobias 
Guarnérius  me  plaît  davantage  encore  :  ce  bon  luthier,  qui 
poursuit  à  travers  tous  les  mystères  de  la  fabrication ,  tous  les 
arcanes  de  la  science ,  le  secret  des  violons  Stradivarius,  et  qui, 
dans  son  échoppe  allemande,  si  bien  décrite  par  l'auteur,  réus- 
sit ,  au  moyen  d'un  mécanisme  dont  on  nous  donne  le  détail ,  à 

faire  passer  dans  son  violon devine,  lecteur! Vame 

de  sa  mère  ! Aussi ,  quel   violon  fut  égal  à  celui-là!  quels 

sons  déchirans  émanaient  de  ses  entrailles  de  bois!  comme 
elle  gémissait  celle  ame  maternelle ,  emprisonnée  par  un  fds 
coupable!  Le  remords  que  lui  cause  un  vol  si  étrange,  sa  pour- 
suite de  r instrument-prison  ,  qu'il  a  vendu  et  qui  court  l'Eu- 
rope, sont  peints  de  main  de  niaîlre. 

Les  Regrets,  terrible  ironie  de  l'oublieuse  humanité,  et  le 
Ministère  public,  coule  fantastique ,  plein  d'une  moralité  qui 
épouvante  ,  offrent  les  mêmes  indices  de  talent  supérieur. 

Nous  avons  déjà  donné  à  nos  lecteurs  VOEU  sans  paupières 
cl  une  Bonne  ForUuir,  contes  de  M.  Pli.  Chaslesj  exccllens 
contes  dans  des  genres  différens  :  ici ,  c'est  la  jalousie  symbo- 
liquement représentée  par  une  femme ,  un  démon ,  dont  l'œil , 
privé  de  paupières  ,  ne  se  ferme  jamais;  surtout  ce  sont  les  in- 
téressantes mœurs  des  paysans  d'Ecosse ,  et  ces  superstitions  du 
village ,  étudiées  avec  la  sagacité  d'artiste  et  la  consciencieuse 
vérité  de  coloris  que  l'on  trouve  dans  tout  ce  que  M.  Cbasies 

I^m      écrit;  là,  une  narration  de  vie  privée,  simple,  pathétique  jus- 
^P      qu'aux  larmes.  La  Possède  l'a^'are,  bizarre  dans  sa  forme  dra- 
matique, est  imprégnée  de  poésie  rustique.  Nous  donnons  ici 
Iles  Trois  Sœurs,  récit  du  même  auteur  :  rien  n'est  plus  simple 
que  ces  pages;  et  cependant  quelle  émotion  en  émane! 


I.X:S  TROIS  SŒURS. 

Je  ne  s.iis  s'il  me  sna  possible  de  faire  passer  dans  le  récit 
suivant  l'intérêt  que  m'ont  inspiré  trois  jeunes  fdies  que  j'ai 
vues  mourir  dans  le  Rutlandshire,  en  Angleterre.  On  veut  au- 
jourd'hui des  émotions  terribles,  variées,  et  la  simple  narration 
des  derniers  momcns  de  trois  infortunées  condamnées  à  succom- 
ber jeunes  à  un  mal  héréditaire  offre  peu  d'incidem  et  de  con- 
trastes. Nous  prétendons  aussi  maintenant  nous  rapprocher  du 
vrai  en  littérature;  et  quand  le  vrai  se  présente  sans  parure, 
nous  lui  demandons  encore  le  trivial,  le  bizarre  et  le  niais,  pour 
relever  sa  faiblesse  et  assaisonner  sa  fadeur.  Je  n'offrirai  donc 
ces  souvenirs  que  comme  une  réalité  triste  que  j'ai  vue  et  qui 
m'a  touché  :  qu'on  prenne  ce  re'cit ,  non  pour  mien ,  mai»  pour 
vrai ,  comme  dit  Montaigne. 

Leur  |)ère,  resté  veuf  de  bonne  heure,  était  un  de  ces  gentils- 
hommes de  campagne  {countrj  gentlemen)  qui  réunissent  dans 
leurs  manoirs  demi  champêtres ,  demi  seigneuriaux ,  à  peu  près 
tout  ce  qui  peut  contribuer  au  bonheur  réel  de  l'homme ,  cl 
faire  passer  doucement  la  vie  :  considération  publique ,  bien- 
être  ,  richesse ,  le  moyen  et  la  fréquente  occasion  de  faire  le 
bien.  C'est  une  existence  dont  ne  peuvent  donner  l'idée,  ni  les 
villes  d'Italie,  ni  nos  anciens  châteaux,  ni  l'opulente  élégance 
de  nos  habitations  de  campagne.  Plus  domestique,  plus  agreste, 
elle  réunit  l'ordre,  l'aisance,  un  luxe  qui  n'est  pas  de  la  ma- 
gnificence, une  certaine  élégance  chaste,  qui  ne  semble  destinée 
qu'à  augmenter  le  bien-être  du  possesseur,  et  n'est  cependant 
privée  ni  d'agrément  ni  même  de  poésie.  Des  plantations  vastes 
et  bien  dirigées,  une  chasse  abondante,  de  bonnes  meutes, 
d' exccllens  chevaux;  enfin,  s'il  faut  tout  dire,  cette  position 
à  la  fois  aristocratique  et  nirale ,  que  le  philosophe  spéculatif 
peut  bl.îmer,  mais  qui  donne  à  chaque  petit  seigneur  une  im- 
portance idéale  en  même  temps  qu'une  influence  réelle;  tout 
cela  compose  une  douce  vie  qui  contraste  singulièrement  avec 
l'existence  agitée  des  riches  du  continent;  une  vie  dont  on  peut 
jouir  avec  délices ,  pour  peu  que  l'on  ait  de  ressources  en  soi- 
même  et  que  la  solitude  n'effraie  pas. 

Malheureusement  ce  dont  l'homme  est  le  moins  capable  de 
jouir,  c'est  ce  qu'il  possède.  Le  seigneur  ch.îtrlain  dont  je  parle 
ne  se  doutait  pas  qu'il  y  eût  dans  tout  cela  une  seule  source  de 
bonheur;  c'était  un  des  humains  les  plus  rapprochés  de  l'espèce 
animale  qu'il  soit  possible  de  rencontrer.  On  rcgiettcra  sans 
doute  que  je  n'introduise  pas  à  sa  place  un  père  sentimental , 
qui  eût  altendri  mes  pages,  et  augmenté  l'effet  pathétique  de  ce 
qui  va  suivre;  mais  la  vie,  mais  la  réalité,  mais  le  monde 
comme  il  est,  ne  se  prêtent  pas  à  des  combinaisons  aussi  sa- 
vantes. Le  père  des  trois  jeunes  filles  ,  ainsi  que  la  plupart  de 
ses  confrères,  était  un  intrépide  chasseur;  grâce  à  un  long  exer- 
cice, presque  toujours  i^Te  encore  du  vin  de  la  veille,  il  reve- 
nait cependant  sain  et  sauf  à  six  heures  du  soir  de  ses  excursions 
périlleuses.  Le  lendemain  malin  à  cinq  heures  il  i-ccoramençait , 
et  sa  vie  se  passait  ainsi.  Ses  filles  étaient  pour  lui  comme  si 
elles  n'eussent  pas  existé;  une  de  ses  sœurs  en  prenait  soin  ,  ou 


i% 


L'ARTISTE. 


plutôt,  depuis  qu'elles  avaient  perdu  leur  mère,  enlevée  à 
vingt-trois  ans  par  la  phtliisic ,  elles  e'iaipnt  absohnnent  livrées  à 
clles-mcraes  et  au  pressentiment  du  sort  qui  les  attendait. 

Caroline  devait  mourir  la  première.  ■ 

Elle  ne  ressemblait  en  rien  à  ses  deux  sœurs  ,  toutes  deux 
plus  âgées  qu'elle;  elle  avait  près  de  dix-sept  ans.  Plus  jolie 
que  l)ellc  et  plus  gracieuse  que  jolie  ,  ses  grands  yeux  bleus 
c'tincclaient  d'un  feu  vif,  dont  l'e'clat  attristait  :  c'était  la  lampe 
prête  h  finir.  La  Ic'gèrele  de  sa  course ,  la  promptitude  de  ses 
reparties  ,  l'abandon  de  ses  jeux  naïfs,  une  gaieté  vive  qui  se 
mêlait  à  la  prévision  de  sa  fin  procbaine,  contrastaient  étrange- 
ment avec  la  douceur  résignée  d'Emma  et  l'expression  ardente 
et  passionnée  de  Marie. 

Quand  les  trois  sœurs  étaient  ensemble  ,  c'était  la  plus  jeune 
qui  dominait  les  autres.  Une  nuance  de  son  caractère  se  com- 
muniquait à  ses  deux  sœurs,  et  ces  caractères  si  différens  s  liar- 
moniaient,  si  je  peux  employer  ce  mot,  avec  un  charme  qu'il 
est  également  difficile  d'exprimer  et  d'oublier. 

A  mesure  que  le  mal  faisait  des  progrès  chez  Caroline,  sa 
vivacité,  sa  gaieté,  augmentaient.  La  destruction  intérieure, 
qui  s'opérait  peu  à  peu,  semblait  embellir  sa  victime.  Vers  la 
fin  de  l'hiver  de  1 8 1 G ,  il  était  facile  de  prévoir  que  le  prin- 
temps, aussi  fatal  aux  poitrinaires  que  l'automne,  ne  se  passe- 
rait pas  sans  achever  le  sacrifice  commencé.  Je  voyais  avec 
terreur  s'accomplir  ce  phénomène  moral  et  physique,  et  les 
lentes  approches  de  la  mort ,  semblables  à  celles  d'une  mer  calme 
et  paisible,  qui,  dans  son  flux  insensible,  envahit  lentement 
sa  proie  réservée.  Alors  il  semble  que  toute  l'amo ,  effrayée  de 
voir  de  près  le  sort  qui  la  menace,  recule ,  se  ramasse  en  elle- 
même,  et  double  sa  force  et  son  énergie.  Le  visage  de  la  pauvre 
enfant  se  colorait  d'une  teinte  plus  rosée  chaque  jour ,  comme 
le  ciel  s'anime  et  s'enflamme  avant  la  nuit.  A  observer  l'ardeur 
de  ses  yeux,  l'agilité  de  ses  mouvemcns,  vous  eussiez  dit  que 
la  santé  tout  à  coup  renaissante  animait  d'une  sève  nouvelle 
cette  existence  délicate ,  et  que  la  vie ,  avec  ses  plaisirs  et  ses 
espérances ,  commençait  à  déployer  pour  elle  des  trésors  dont 
la  révélation  l'enivrait.  L'effet  produit  par  ce  mélange  et  cette 
lutte  de  la  vie  et  de  la  joie  avec  la  mort  inévitable  me  rai)pelait 
im  tableau  assez  peu  connu  de  je  ne  sais  quel  maître  de  l'école 
hollandaise;  ce  peintre,  plus  philosophe  que  ses  patiens  rivaux, 
a  représente  un  tout  petit  enfant,  qui  sourit  et  qui  se  joue  avec 
des  hochets  :  étendu  sur  un  blanc  linceul ,  il  est  entouré  de  tous 
les  emblèmes  de  la  destruction  :  un  crâne  desséché  soutient  sa 
petite  tête  blonde;  un  osselet  de  mort  roule  entre  ses  jolis  doigts. 
Le  même  contraste  se  trouvait  entre  cette  jeune  et  naïve  inno- 
cence et  le  tombeau  qui  la  réclamait.  Rien  n'était  plus  triste  ni 
plus  touchant. 

Jusqu'aux  derniers  instans  de  sa  vie ,  la  gaieté  de  la  jeune 
fille  se  soutint.  Personne  ne  la  vit  mourir.  Un  jour,  vers  la  fin 
du  mois  de  mai ,  elle  se  leva  de  très-bonne  heure  et  descendit 
doucement  dans  le  parloir  oii  sa  harpe  était  placée;  ses  deux 
sœurs  n'étaient  point  levées.  Sur  les  dix  heures,  elles  trouvè- 
rent Caroline,  souriant  encore  ,  appuyée  sur  une  ottomane,  la 
tête  penchée  pour  ne  se  relever  jamais;  ses  doigts  étaient  gla- 


cés, et  s'étendaient ,  comme  pour  ressaisir  l'instrument  qu'ils 
avaient  quitté. 

Je  l'ai  dit  plus  haut,  ce  récit  est  bien  simple;  il  n'a  ni  inci- 
dcns  ni  péripétie ,  et ,  pour  toute  catastrophe ,  une  seule  ,  la 
dernière.  Je  voudrais  pourtant  rappeler  et  faire  revivre  le  sou- 
venir de  ces  jeunes  filles,  qui  ont  traversé  le  monde  sans  y 
laisser  de  trace,  comme  le  chant  d'un  oiseau  traverse  la  feuillée. 
Je  voudrais  redire  qu'elles  ont  vécu ,  redire  comment  elles  ont 
péri.  Je  voudrais  que  leur  nom  inconnu  ne  fût  pas  perdu  tout- 
à-fait.  Je  serais  heureux  si  les  diverses  nuances  de  leur  vie  si 
passagère  et  si  pure  intéressaient  quelques  araes. 

Emma  Bcatoun  ,  plus  âgée  d'un  an  que  Caroline  ,  la  suivit 
de  près  ;  c'était  une  personne  supérieure  et  dont  la  raison  avait 
miiri  avant  l'âge.  11  y  avait  quelque  chose  de  singulièrement 
profond  dans  sa  pensée,  de  réfléchi  et  de  noble  dans  sa  con- 
duite; sa  figure  était  pâle;  ses  cheveux  étaient  blonds,  et  ses 
traits  d'une  régularité  frappante.  Dénuée  de  tout  pc'dantisme , 
mais  douée  de  talens  d'un  ordre  peu  commun,  d'une  facilité  de 
compreliension  et  d'une  justesse  d'esprit  dont  j'ai  vu  peu 
d'exemples,  elle  voulait,  comme  sa  sœur,  et  comme  la  plupart 
des  personnes  que  cette  cruelle  maladie  a  marquées  du  sceau 
funèbre,  vivre  beaucoup  en  peu  de  temps.  L'étude  et  les  arts 
occupaient  toutes  ses  journées  :  elle  vivait  de  cette  flamme  intel- 
lectuelle dont  l'intensité  et  l'éclat  augmentaient  chaque  jour. 
Ces  progrès ,  auxquels  la  vie  allait  bientôt  manquer  ,  causaient 
plus  d'effroi  encore  que  d'admiration.  Elle  n'avait  pas  vu  le 
monde  ,  mais  elle  le  devinait.  Un  remarquable  instinct  d'obser- 
vation ,  d'ailleurs  si  commun  aux  femmes  ,  s'était  développé 
chez  elle  dans  la  solitude  où  elle  avait  vécu;  et ,  comme  il  ar- 
rive souvent  aux  solitaires ,  ses  idées  sur  toutes  choses  étaient 
d'autant  plus  singulières  et  plus  profondes  qu'elle  ignorait  leur 
nouveauté  :  c'étaient  de  naïfs  paradoxes. 

11  nous  arrivait  assez  souvent  de  parler  d'ouvrages  récem- 
ment publics,  cl  même  du  théâtre,  qu'elle  ne  connaissait  que 
par  ses  lectures. 

»  Voyez-vous,  me  disait-elle ,  il  y  a  dans  la  plupart  de  res 
livres  mille  choses  que  je  ne  puis  souffrir;  je  sens  que  ce  n'est 
pas  vrai.  Le  faux  me  déplaît  comme  mensonge;  dans  les  ac- 
tions ,  dans  les  écrits ,  dans  les  arts ,  il  me  semble  que  le  faux 
c'est  le  mal.  Apprenez-moi  pourqiioi  je  le  retrouve  partout.  Ce- 
lui-ci affecte  la  simplicité;  tel  autre  la  grandeur.Volre  Diderot, 
dont  vous  m'avez  prié  de  lire  une  tragi-comédie  ,  avec  son 
amour  prétendu  pour  la  vérité,  est  le  plus  faux  des  hommes; 
chacun  de  ses  personnages  a  un  sermon  dans  la  bouche  ;  il  est 
imposteur  comme  un  chef  de  secte.  D'autres  sont  faux  et  seni- 
les  comme  des  esclaves.  Depuis  que  Waltcr  Scott  a  écrit  des  ro- 
mans gothiques,  tout  le  monde  l'imite,  c'est  insupportable. 
L'affectation  est  si  déplaisante  !  c'est  encore  un  mensonge.  Dans 
tous  ces  effoils  de  littérateurs,  la  conscience  manque;  ils  écri- 
vent ,  non  comine  ils  sentent,  mais  selon  la  manière  qui  doit, 
suivant  eux,  flatter  le  public  :  ce  sont  des  courtisans  et  des  ac- 
teurs; ils  jouent  un  rôle,  ils  n'ont  pas  de  personnage  qui  leur 
appartienne.  Je  crois  quelquefois,  quand  je   les   lis,  voir  un 


L'AUTISTE. 


iO 


hdminc  monté  sur  des  erhasses^  d'aiilrcs  fois,  ce  sont  dos  or- 
giicillcdx  qui  font  les  paiivcs,  cl,  dans  loin-  sini|ilioilé  préten- 
due, se  révèlent  de  haillons  ])onr  qu'on  les  remarque.  N'est-ce 
pas  un  Français  qui  a  dit  le  premier  que  le  langage  humain 
fui  donné  à  l'homme  pour  déguiser  sa  pensée?  La  plupart 
des  écrivains  ont  apparemment  clioisi  celte  ])lirasc  pour  mot 
d'ordre.  Je  conçois  que  vous,  messieurs,  qui  avez  e'tc  élevés 
dans  des  collèges  latins  et  grecs ,  et  qui  vous  préparez  à  pérorer 
dans  les  parlemens  et  dans  les  salons,  vous  trouviez  tout  cela 
fort  beauj  mais,  nous  autres  femmes,  nous  ne  comprenons 
guère  ce  travestissement  universel  que  vous  appelez  lilleralurc; 
ce  que  nous  aimons ,  ce  qui  me  plait ,  du  moins,  c'est  un  trait 
de  vérité,  non  affecte,  comme  il  y  en  a  tant  chez  Sterne,  mai^ 
franche  comme  chez  votre  Molicrej  de  ces  mots  qui  abondent 
dans  Sh.ikspcare;  de  ces  peintures  qui  se  reconnaissent  tout  de 
suite,  et  dont  on  dit  :  C'est  cela  ;  de  ces  échappées  de  vue  qui 
vous  éclairent  tout  à  coup,  sans  que  l'auteur  soit  devant  vous, 
la  plume  à  la  main ,  un  masque  sur  le  visage ,  tantôt  comme  un 
professeur  prêt  à  vous  endoctriner,  tantôt  comme  un  bouffon  ou 
un  comédien,  pour  vous  redire  ce  que  d'autres  ont  pense,  et 
détruire  par  là  votre  plaisir. 

Ainsi  une  jeune  fille  qui  n'avait  vu  que  les  beaux  gazons  de 
son  parc  et  les  murs  de  briques  du  manorhouse  avait  deviné  la 
grande  et  seule  division  qui  existe  réellement  dans  les  arts  et 
dans  les  ouvrages  d'esprit;  ainsi ,  dans  la  sini|)!icilé  de  ses  vues 
])rofondes ,  elle  avait  dépassé  de  bien  loin  La  Harpe  et  le  doc- 
teur Blair.  On  s'étonnera  de  cette  bizarrerie  apparente.  Cepen- 
dant, oublier  combien  il  y  a  de  rapports  entre  la  vraie  critique  et 
l'obsei-valion  de  la  nature  humaine,  c'est  oubliir  combien  ce 
qui  est  vraiment  simple  est  nécessairement  profond.  Par  leur 
instinctive  connaissance  du  cœur,  par  leurs  réflexions  de  tous 
les  jours  ,  ou  plutôt  par  leurs  émotions  ,  qui  se  transforment  en 
pensées ,  les  femmes  sont  constamment  plus  rapprochées  de  la 
vérité  que  nous;  et  ces  idées  justes  et  sagaces ,  ces  aperçus  d'une 
finesse  extrême,  dont  la  source  pure  ne  se  mêle  ni  des  préjuges 
de  collège,  ni  des  passions  d'école,  de  coterie,  de  secte,  de 
parti  ,  de  corporation,  de  profession,  meurent  presque  toujours 
avec  celles  qui  en  ont  été  dotées.  L'homme  a  raille  carrières  où  il 
peut  1  lisser  une  trace  de  sa  vie,  imprimer  son  passage  et  prou- 
ver qu'il  a  vécu.  Pour  les  femmes,  il  n'en  est  pas  ainsi;  la  ré- 
serve imposée  à  leur  vie  s'étend  à  leurs  pensées.  Rarement  des 
circonstances  spéciales  viennent  donner  de  la  publicité  et  de 
l'avenir  à  ces  sentimcns,  à  ces  opinions,  à  ces  observations;  soit 
que  leurs  jours  s'écoulent  au  milieu  des  occupations,  des  plai- 
sirs et  des  peines  de  la  vie  domestique,  soit  que  leur  tombeau 
s'ouvre  avant  la  vieillesse,  et  que  tout  s'évanouisse  à  la  fois, 
beauté,  grâces,  intelligence,  facrtltc  d'aimer,  de  sentir  et  de 
penser. 

-Vinsi  disparut  Emma  lîeatoun.  Le  seul  peut-être  entre  tous 
les  luimmes  qui  ait  pu  entrevoir  les  éclairs  du  génie,  les  trésors 
de  naïve  et  de  modeste  sagesse  que  cet  esprit  supérieur  renfer- 
mait ,  j'ose  .1  peine  inscrire  ici  quelques-uns  de  mes  souvenirs  à 
cet  égard  ,  de  peur  qu'une  légèreté  trop  conunune  n'élève  un 
doute  sur  la  véracité  de  ces  souvenirs  même.  Tous  les  jugemens 
qu'elle  portait  émanant  d'une  pensée  vierge  et  forte,  et  n'ayant. 


rien  d'emprunté  ni  de  factice  ,  étaient  cependant  précieux  à  re- 
cueillir. Je  ne  citerai  qu'une  de  ses  opinions,  qui  me  parait 
faite  pour  frapper  les  esprits ,  dans  un  temps  où  l'on  s'occupe 
beaucoup  de  littérature  étrangère.  On  sait  qu'aux  yeux  de  la 
[)lupart  des  critiques ,  le  Roméo  et  Juliette  de  Shaksprare  a 
semble  une  brillante  apothéose  de  l'amour,  un  chant  éiégiaquc, 
une  sorte  de  Bérénice  anglaise.  Dans  cette  supposition,  ils  se 
sont  fatigués  pour  expliquer  le  style  étrange,  les  conceltis  bi- 
zarres ,  les  métaphores  faDtas(|ues  de  Roméo  ;  et  Johnson ,  in- 
capable d'expliquer  l'énigme,  s'est  rx)ntenté  d'accuser  l'auteur  : 
mais  ce  qu'im  philologue  et  un  lexicographe  ne  découvrent  j>a.s 
dans  un  poète,  une  jeune  fille  peut  l'apercevoir. 

»  lime  semblc(mcdisait  unsoirEmma  ]ic;itoun)  qu'il  ya  quel- 
que chose  d'ironique  dans  liotiiéo,  et  que  ShaLspcare  s'est  un 
peu  moqué  de  l'amour.  Le  jeune  homuicest  un  aimable  garçon, 
plein  de  légèreté,  d'étourderic,  de  tendresse  et  d'inconstance; 
son  amour  est  de  fantaisie  et  de  caprice ,  et  son  langage  est  fan- 
tastique comme  sa  passion.  Il  aimait  Rosalindu  qui  repoussait 
son  hommage.  Jubctte  se  présente  et  reçoit  ses  vœux  incunslans; 
tout  entier  à  l'impulsion  nouvelle  qui  le  domine,  Roméo  ignore 
combien  sa  conduite  est  plaisante  et  insensée.  C'est  Vcrcutio, 
placé  à  côté  de  lui ,  qui  se  charge  d'exprimer  les  intentions 
de  Shakspeare,  et  qui  passe  son  temps  à  railler  l'amour  et  l'a- 
moureux. Aussi  quand  ce  rêve  bizarre,  cette  fantaisie,  ce  songe 
vaporeux  ,  se  terminent  par  le  meurtre,  la  douleur  et  le  dés 
espoir,  Mcrcutio,  dont  la  gaieté  devient  inutile  ou  déplacée , 
disparaît;  le  poète  le  lue  et  s'en  débarrasse.  Vous  voyez  bien 
qu'au  lieu  de  chauler  un  hymne  à  l'amour,  comme  vous  le  pré- 
tendez ,  Shakspeare  le  montre  ,  selon  moi ,  comme  un  caprice 
né  du  moment,  facile  à  détrnire,  fertile  en  douleurs  ,  aussi  pé- 
rilleux dans  ses  suites  que  léger  dans  ses  causes,  comme  un 
souffle  passager  qui  enivre  et  qui  empoisonne,  qui  exalte  et  qui 
tue.  »  C'est ,  je  l'avoue  ,  la  meilleure  critique  que  j'aie  jamais 
entendue  ou  lue  sur  ce  singulier  ouvrage  de  Shnkspcare. 

Le  mal  avait  pris  chez  Caroline  une  forme  brillante  et  gaie 
qui  semblait  se  moquer  de  sa  victime.  Pour  Emma ,  les  trois 
derniers  mois  de  sa  vie  furent  singulièrement  pénibles  :  elle 
passait  d'une  langueur  accablante  à  des  angoisses  insupporta- 
bles; ce  n'était  plus  qu'un  fantôme.  Sa  sœur  Marie  la  soignait, 
et  rien  ne  paraissait  l'attrister  comme  la  présence  de  celte  soeur, 
aussi  condamnée,  qui  oubliait  son  propre  destin  pour  adoucir 
les  derniers  raomcns  de  sa  sœur.  J'avais  remarqué  chez  Emma 
un  penchant  assez  vif  pour  l'exaltation  religieuse;  ses  sonf- 
frances  et  l'aspect  de  la  mort  accrurent  cette  disposition  qui  prit 
vers  la  fin  de  sa  vie  un  caractère  d'enthousiasme  très-prononcé. 
Si  sœur  Marie,  assise  auprès  de  son  chevet,  cVrivait  sons  sa 
dictée  des  hymnes  ou  chants  religieux  qu'elle  composait  quand 
elle  se  trouvait  mieux.  On  sait  que  la  versification  anglaise  of- 
fre peu  d'obstacles ,  se  charge  de  peu  d'entraves ,  et  que  le  sen- 
timent poétique  se  meut  librement  dans  le  rhvthme  qu'il  veut 
choisir.  Ces  hjmnes  de  la  mourante  sont  magnifiques  ;  nuis 
pour  les  reproduire  dans  leur  énergie  le  talent  de  Lamartine  se- 
rait nécessaire.  Un  soir  la  vieille  tante  s'aperçut  que  les  doigts 
blanrs  et  amaigris  d'Kmma  ne  remn.iient  pins  et  restaient  croi- 
ses sur  sa  puitri  c  ;  tout  était  fini  l 


2) 


L'ARTISTE. 


Marie  restait  seule;  c'était  la  ))liis  âgcc  et  la  plus  délicate  des 
trois  sœurs.  Dans  l'isolement  où  elle  se  trouvait,  et  douée  d'un 
caractère  passionne' ,  qui  sait  si  la  mort  ne  fut  pas  un  asile  pour 
elle?  Du  moins  elle  la  contempla  sous  cet  aspect.  Des  symptô- 
mes assez  le'gers ,  mais  heureux ,  nous  donnaient  une  lueur  d'es- 
pérance. Son  pouls  était  faible;  mais  le  médecin  s'applaudissait 
de  ne  pas  y  trouver  le  mouvement  jrrc'gulier  de  la  fièvre.  Ses 
joues  ne  se  teignaient  pas  de  cette  rougeur  pourprc'e  qui  appa- 
rait  ordinairement  et  fait  tache  au  milieu  de  la  livide  pâleur  des 
poitrinaires.  Nous  nous  efforcions  de  lui  communiquer  nos  es- 
pérances, et  son  père  lui-même  ,  que  la  mort  de  ses  deux  filles 
avait  fr.'ippé  d'une  sorte  de  terreur,  était  plus  assidu  auprès  de 
Marie  ;  mais  si  on  cherchait  à  lui  persuader  qu'elle  devait  [vi- 
vre, elle  secouait  la  tcte  et  gardait  le  silence.  Elle  semblait 
nous  dire  :  o  11  y  a  des  secrets  que  les  mourans  savent  seuls.  » 

Bientôt  une  lassitude  profonde  s'empara  d'elle;  elle  ne  pou- 
vait plus  se  lever  dès  qu'elle  était  assise.  La  mort  paraissait 
vivre  en  elle.  Quand  nous  l'avions  placée  sur  le  siège  d'osier 
qui  faisait  face  à  la  pelouse  du  château  ,  ses  membres  fatigués, 
ses  jointures  sans  ressort ,  ses  nerfs  détendus  ^refusaient  d'exé- 
cuter le  moindre  mouvement  :  il  fallait  la  reporter  dans  son  lit. 

Le  père  avait  repoussé  ,  une  année  auparavant ,  les  proposi- 
tions d'un  jeune  étudiant  d'Oxford,  qui  avait  demandé  Marie 
en  mariage.  C'était  le  fils  d'un  tory,  et  par  conséquent  un  objet 
de  haine  pour  le  country-ge/itleman ,  whig  sans  savoir  pour- 
quoi ,  et  d'autant  plus  invincible  dans  ses  décisions  ,  une  fois 
prises,  que  son  intelligence  était  plus  courte  et  plus  bornée. 
Marie,  dont  l'ame  ardente  avait  cru  entrevoir  le  bonheur  dans 
celte  union  ,  avait  ressenti  un  profond  chagrin  ec  voyant  son 
espoir  détruit.  On  conseilla  au  père,  qui  voyait  dépérir  sa  fille, 
maintenant  unique,  de  sacrifier  enfin  sa  vieille  haine  de  wigh 
à  l'espérance  de  sauver  Marie.  Il  se  résolut,  non  sans  peine, 
à  écrire  au  jeune  homme,  qui  malheureusement  était  parti  pour 
l'Italie.  Quatre  mois  s'écoulèrent,  pendant  lesquels  la  jeune  fiile 
s'éteignit  lentement. 

Lorsqu'il  arriva  ,  il  était  trop  tard.  Elle  vivait  encore,  mais 
quelle  existence!  On  voulut  lui  persuader  qu'un  voyage  en  Ita- 
lie la  ranimerait.  «  Non  ,  disait-elle ,  je  mourrai  près  de  mes 
deux  sœurs,  et  je  serai  ensevelie  près  d'elles.  Nos  trois  tom- 
beaux seront  réunis  dans  le  petit  cimetière  du  village  de 
Blantyre.  Je  veux  que  les  arbres  dont  j'ai  respiré  l'odeur  et 
écouté  le  murmure  soient  là,  près  de  moi,  pics  de  nous.  Ce 
sont,  je  le  sens  bien,  des  illusions  et  des  chimères,  les  caprices 
d'un  enfant;  mais  ne  me  les  ôtcz  pas  :  ils  me  consolent.  » 

La  vie  fuyait  lentement  de  son  sein,  comme  un  léger  filet 
d'eau  se  perd  en  été,  et  disparaît  dans  le  sable.  La  dernière 
scène  de  cette  tragédie  domestique  fut  déchirante.  Le  lieu  de 
sépulture  des  habitans  du  village  et  de  ceux  du  château  est  si- 
tué sur  une  colline  assez  élevée  ,  près  de  l'église.  Marie  souf- 
frait beaucoup  ;  elle  n'ignorait  pas  que  la  vivacité  de  l'air  qu'on 
respire  sur  les  hauteurs  hâte  les  progrès  de  la  phthisic;  et  plu- 
sieurs fois  on  s'était  opposé  à  ce  qu'elle  allât  visiter  les  tom- 
beaux de  Caroline  et  d'Emma.  Parvenue  au  terme  extrême  de 
la  maladie  ,  et  au  moment  où  le  dernier  souffle,  prêt  à  la  quit- 
ter, vacillait,  annonçant  la  venue  de  la  mort  par  de  nouvelles 


souffrances,  elle    voulut  qu'on   la  portât  auprès  de  ses  deux 
sœurs,  sur  le  siège  d'osier  de  la  pelouse. 

On  dut  lui  obéir  ;  toute  espérance  était  détruite  ,  et  résister 
à  ses  vives  instances  eût  été  une  cruauté  inutde.  Henri  et  son 
père  la  suivirent.  Quand  elle  fut  arrivée  au  lieu  qu'elle 
avait  désignée ,  elle  dit  : 

«  Je  me  souviens  d'avoir  été  là  dimanche  ;  on  me  soutenait , 
mais  je  pouvais  encore  marcher...  Maintenant...  » 

Henri  cachait  sa  figure  entre  ses  mains  et  pleurait. 

«  Mon  ami ,  lui  dit-elle  ,  je  vais  là  où  sont  mes  sœurs ,  là  ou 
nous  nous  retrouverons  tous.  Adieu....  embrassez-moi  une  fois 
avant  de  mourir.  » 

Il  se  baissa  ;  à  peine  eut-elle  la  force  de  l'entourer  de  ses 
bras....  un  long  soupir  s'échappa....  c'était  le  dernier. 

J'ai  assisté  aux  funérailles  de  la  dernière  de  ces  infortunées; 
je  l'ai  vue  descendre  dans  l'étroit  et  dernier  séjour  où  elle  re- 
pose. La  stupide  et  muette  douleur  du  père  me  pénétra.  L'ame 
de  cet  homme  elle-même  était  eliranlée.  Quant  à  moi,  le  souvenir 
des  trois  sœurs  ne  m'a  plus  quitte.  Que  sont  les  grandes  infor- 
tunes dont  on  nous  parle,  les  angoisses  des  ambitions  trompées 
qui  remplissent  l'histoire,  les  malheurs  bruyans ,  les  catastro- 
phes éclatantes  qui  nous  émeuvent  parce  qu'elles  nous  effraient, 
auprès  de  cette  vie ,  de  cette  mort ,  de  ce  long  supplice,  de  ce 
mouvement  continuel ,  sensible  ,  vers  le  terme  fatal ,  de  celte 
longue  souffrance  suivie  d'un  long  oubli! 

Nées  avec  tout  ce  qui  dounc  le  bonheur  et  le  fait  parlageraux 
autres,  faites  pour  aimer,  pour  être  aimées,  pour  sentir  toutes 
les  affections  du  cœur ,  quelles  traces  ont-elles  laissées  au  monde? 
Trois  pierres  funéraires  dans  le  Rutlandshire.  Souffrances  du 
martyr,  malheurs  du  génie,  revers  du  héros,  ont  leur  consola- 
tion et  leur  récompense  ;  mais  ici  tant  d'obscurité  et  tant  de 
douleur,  se  voir  mourir,  se  sentir  éteindre!  Non,  dans  la  lon- 
gue liste  des  douleurs  humaines  ,  il  n'en  est  pas  de  plus  dénuée 
de  compensation  et  d'allégement  que  le  sort  de  ces  trois  sœurs , 
cette  existence  qui  ne  fut  qu'un  sacrifice  à  la  mort,  une  consé- 
cration de  trois  victimes. 


X<A   VIEII.I.E   FRONDE        4|. 

(IGiH). 

PAR   UEKttl   MAUTIN  '. 

M.  Henri  Martin  n'a  pas  craint  d'aborder  la  portion  la  plus 
difficile  et  la  plus  scabreuse  de  notre  histoire  :  cette  Fronde  con- 
fuse, incroyable;  énigme  pour  tous;  révolte  en  chansons;  ma- 
zarinades  mêlées  de  massacres;  folies  et  grandes  actions;  carac- 
tères éclatans  et  frivoles;  il  a  fait  de  tout  cela  un  drame  plein 
d'intérêt,  de  vie  pittoresque  et  de  mouvement. 

'  Chez  Bïclict ,  t  vol.  in-8° 


L'ARTISTE. 


Curieuse  galerie  de  portraits!  Au-dessus  des  rois  et  des  prin- 
ces, l('coadjiitciir,rc  grand  arlequin  |)()lili(|iie,fif;iire(jui  ne  pou- 
vait se  montrer  ni  se  dcvcloppcr  qu'en  France,  admirai>ie  jouteur 
pour  un  Mazarin,  aussi  fin  que  le  renard  d'Italie,  mais  brave, 
mais  hardi  ,  mais  etincelant;  Anne  d'Autriche  avec  ses  mille  co- 
quetteries et  son  entêtement  de  fcujme,  ses  dentelles  et  ses  mains 
blanches  ,  sou  oratoire  et  ses  galanteries  es])agnolis  ;  feuune  rem- 
plie de  faiblesses,  et  retrouvant  du  courage  dans  les  grandes  oc- 
casions; puis  Mazarin  lui-même,  l'avare,  le  lâche,  le  sordide 
Mazarin ,  rendant  an  peuple  mépris  pour  mépris ,  et  remplis- 
s<int  ses  coffres  pendant  qu'on  le  chansonne ;  Mazarin,  homme 
accompli  dans  son  espèce,  parce  qu'il  ne  reculait  devant  aucun 
des  résultats  de  son  caractère  avoue  ;  enfin  toutes  ces  bonnes  fi- 
gures parlementaires ,  gens  qui  se  croient  des  sénateurs  ,  parce 
qu'ils  étaient  des  bourgucmestres  en  colère,  pauvres  jouets  du 
peuple  et  du  trône ,  à  cheval  sur  leurs  edits  ,  menés  par  la  co- 
hue des  enquêtes  et  la  canaille  des  anti-mazarins  ;  grands  hom- 
mes qui  s'évanouirent  quand  le  jeune  Louis  XIV  arriva  ,  crava- 
che en  main,  l'cperon  aux  bottes,  et  d'une  bouche  adolescente 
leur  dit  :  Je  ne  veux  plus  de  vous  ! 

Il  y  a  de  la  poc'sie ,  du  talent ,  de  la  pensée ,  de  la  vérité  dans 
ce  livre,  où  peut-circ  les  formes  du  style  de  l'époque  ne  sont 
pas  assez  fidèlement  reproduites ,  mais  que  l'on  achètera ,  que 
l'on  lira ,  et  qui  captive  l'intérêt. 

Il  faut  savoir  gré  à  l'auteur  d'une  excellente  création  que 
l'histoire  et  les  mémoires  ne  lui  donnaient  pas  ,  mais  qui  ap- 
partenait essentiellement  à  son  sujet,  et  sans  lacpielle  sa  vieille 
Fronde  n'eût  pas  été  complète,  c'est  le  personnage  du  vieus  li- 
gueur Frotté.  Oh  !  comme  les  mousqueladcs  réjouissent  le  cœur 
du  bonhomme  !  con)me  la  fumée  de  la  poudre  fait  une  belle  au- 
réole à  ses  cheveux  blancs,  que  le  légat  du  pape  a  bénis  autre- 
fois ,  vers  1 58o  I  que  ce  bruit  de  la  guerre  civile  est  doux  à  son 
oreille!  11  revoit  les  barricades;  il  espère  retrouver  bientôt  les 
quarteniers  et  les  seize.  Quoique. sa  main  tremble,  il  sait  en- 
core tuer.  Un  capitaine  tombe  frappé  de  sa  balle;  et  l'image  de 
Jacques  Clément ,  suspendue  à  son  cou  ,  n'est  pas  pour  lui  un 
souvenir  frivole,  un  symbole  sans  valeur;  c'est  une  inspiration, 
un  exemple ,  une  amulette  de  discorde.  Le  passé  de  la  France 
est  très-bien  indi<|ué  par  ce  rôle,  jeté  si  naturellement  à  travers 
la  Fronde.  En  efl'et ,  cette  Fronde  ,  qu'était-ce  après  tout?  La 
suite  ,  le  dernier  reflet ,  «t ,  si  l'on  nous  passe  ce  mot ,  la  ritour- 
nelle de  la  Ligue. 

Si  jamais  jieuple  avait  profité  des  enscignemens  du  passé,  il 
y  aurait  dans  ce  voliune  une  leçon  bien  forte  et  bien  instructive 
à  recueillir.  Quel  est  le  résultat  définitif  de  ces  mouvemens  ir- 
réguliers, de  ces  turbulences  sans  but  et  sans  règle?  Le  despo- 
tisme. Quand  le  monarque  apparut,  que  devint  la  Fronde?  Son 
berceau  avait  été  environné  d'orages;  et,  nourri  dans  la  haine 
des  émeutes  populaires.  Dieu  sait  quelles  précautions  il  sut 
prendre  contre  eHes.  Il  éblouit  la  nation  par  des  victoires,  il 
l'écrasa  sans  pitié;  elle  l'appela  Grand,  elle  baisa  ses  pieds, 
elle  le  coida  en  bronze  ,  elle  l'adora  sous  toutes  les  formes. 

C'est  là  qu'aboutit  la  Fronde.  O  mes  amis,  le  peuple  le  plus 
spirituel  et  le  plus  fin  de  la  terre,  ne  vous  persuadere/.-vous  ja- 
mais qu'un  excès  est  père  de  l'excès  contraire;  qu'en  exigeant 


la  gloire  des  armes  ou  la  frénésie  de  la  liberté,  on  se  condamne 
soi-même  aux  dernières  années  avilies  du  règne  de  Louis  XIV 
ou  au  régime  despotique  de  Napoléon?  Terrible  leçon  des  âges, 
sans  cesse  redite  et  toujours  oubliée  !  La  scène  suivante  donnera 
une  idée  de  la  vérité  et  du  style  simple  et  énergique  de  cet  ou- 
vrage. 


I>E  COADJUTEUR  A  LA  CROIX  DU  TRAHOIR. 

La  populace  ,  les  ge.^i  oes  halles  te  presitent  cl  s'agilcnt  de  toute* 
parts.  —  Un  gros  de  fripieiis  et  d'ARTiSAHS  eo  «rmcs  sont  arrÂlé*  à 
la  croix  du  Trahoir.  —  LE  ROL'X ,  suivi  d'une  trou|ic  de  boccheu 
armés  de  piques,  de  liacliet,  de  gourdins  et  de  pistolets,  descend  la 
rut  de  l'Arbre-See. 

LES     FRIPIERS, 

Vivat!...  Voilà  les  bouchers  qui  nous  viennent  donner  un 
coup  d'épaule  !...  Allons,  camarades,  arrivez!...  En  avant, 
pour  l'honneur  de  nos  corporations!...  Allons  essayer  qui  de 
nous  entreront  les  premiers  dans  la  cour  du  Palais-Royal  ! 

L'NE    FEMME    DE    LA    H.\LLE. 

Vous  êtes  un  brave  homme ,  maitre  Le  Roux  :  vous  nous 
ferez  rendre  Broussel  ,  ou ,  si  le  Mazarin  ne  le  veut  pas,  vous 
nous  l'écorclierez  tout  vif,  ce  cardinal  de  malheur  ! 

UN  BOUCHER ,  brandissant  un  énorme  maillet. 

Ne  vous  inquiétez  pas,  la  mère  :  je  vous  dépêcherai  ce  veau 
de  Sicile  comme  un  bceuf  dans  l'étable. 

LE    ROUX. 

Tout  beau  !  les  amis ,  tout  beau  !  Nous  allons  faire  halte  ici 
un  moment  :  nous  y  serons  joints  tout  à  l'heure  par  bon  nombre 
de  bons  garçons  qui  vont  nous  ramener  tous  les  gens  de  ces  pa- 
roisses-ci. (  Etendant  les  bras  du  côté  de  Saint- Eustache  et 
de  la   rue  Montmartre.  )  Ça  ne  sera  pas  long  ! 

UN    FRIPIES. 

Qu'ils  se  hâtent ,  morbleu!  savcz-vous  que  les  amis  sont  déjà 
en  fprce  jusque  sur  la  place  du  Palais-Royal  ? 


GRANDS    CRIS. 


Ohé!  ohé  !...  Vive  le  parlement  I  —  Ohé  I  Sorbonne  î  — 
ohé  I  Montaigu  !  —  A  nous ,  ks  Qiiatre-Nations  !  —  En  avant , 
la  sainte  basoche  ! 

Rémond  ,  bon  nombre  dVcoIiers et  de  basochiens,  suivis  d'une  foule  de 
(jcns  de  tout  étal ,  en  armes,  débourhent  par  la  rue  des  Proovaires. 

RÉMOKo  ,  à  Le  Roux. 

F.h  bien  I  nous  venons  bien  accompagnes  au  rendez-Tows , 
n'est-ie  pas  ,  mon  maiire?  Ce  n'est  pas  que  nous  ayons  p«uraii 
moins  ,  et  nous  le  prouverons  tout  à  l'heure. 


22 


L'ARTISTE. 


LE  noux. 
Maintenant ,  nous  pouvons  marcher. 

BEMOND. 

Sus  donc  !..  Allons  traquer  le  renard  dans  son  terrier! 

TOUT    LE    PEUPLE. 

Marchons  !...  —  Liberté'  aux  prisonniers! 


Trompettes  ,  brnil  de  chevaux.  —  Le  peuple,  qui  s'avan(ait  daiu  la  rue 
Saint-IIonoré  ,  recule  en  désordre. 

VOIX    DIVERSES. 

Les  gardes  de  la  reine  !  —  Ouvrez-vous.  —  Laissez-les 
avancer.  —  Qu'est-ce  qu'ils  veulent  donc  ?  —  Enveloppons- 
les  ! 

LA  MEiLLERAYE,  s' avançant  à  travers  la  foule ,  à  la  tête  d'un 
bataillon. 

Bas  les  armes  ,  mes  amis  !...  Vive  le  roi  !  Liberté  à  Brous- 
sel  ! 

VOIX    DIVERSES. 

Qu'est-ce  qu'il  dit  ?  —  Je  ne  sais  pas.  —  Il  dit  :  «  Bas  les 

armes  !  »    —    Qu'il  y  compte  !    —  Ah  !  il  agite  son  c'pce  :    il 

donne  sûrement  l'ordre  de  nous  charger.  —  A  vos  armes ,  ca- 
marades ! 

UN  CRocuETEUR,  <jran£  Ze  5fliire. 

Taillons  en  pièces  ces  mauvais  reîtres  ! 

LA  MEILLERAYE. 

Coquin  !... 

Il  lui  lâche  un  coup  de  pistolet.  — Lecrochctcur  tombe. 

LE    PEUPLE. 

Mort  aux  Mazarins  ! 

Le  peuple  fait  sur  les  gardes  une  décharge  d'armes  à  feu   et  de  pierres. 
—  Les  gardes  sont  assaillis  de  toutes  parts. 

LE  coKV)ivi-E.ve^ ,  accourant ,  à  part. 

Ah  !  le  fou  de  grand-maître  va  tout  perdre.  {Criant  de  toute 
la  force  de  ses  poumons .)  Arrêtez!  arrêtez,  mes  amis,  au  nom 
du  ciel!...  Que  tant  de  Français  ne  s'entr' égorgent  pas  pour  un 
malentendu!...  C'est  bien  assez  d'une  victime  !..  La  reine  [con- 
sent à  vous  rendre  Brousscl.  .  Pourvu  que  vous  vous  sépariez  , 
vous  aurez  Broussel  ! 

Les  combattans  s'arrêtent. 
voix  DIVERSES. 

Quoi  !  on  rendra  la  liberté  à  Broussel  ?  —  La  reine  cède? 

LE  COADJUTEUR. 

Oui  !  oui!....  Mais  conduisez-moi  vite  près  du  malheureux 
blessé...  Il  n'y  a  peut-être  pas  de  temps  à  perdre...  Qu'il  puisse 
au  moins  recevoir  les  secours  de  la  religion  avant  de  mourir  !.. 
Où  l'a-t-on  transporté? 


LE  ROUX ,  le  chapeau  à  la  main. 
Par  ici ,  monseigneur. . .  Dieu  vous  récompense  de  votre  cha- 


nte .' 


LE    COADJUTEUR. 


Je  ne  fais  que  mon  devoir.  (  Il  fend  la  foule ,  qui  s'écarte 
avec  respect  devant  lui,  et  s'approche  du  blessé.  )  Ah  !  mon 
ami ,  vous  êtes  dans  un  piteux  état  :  il  faut  vous  préparer  à  pa- 
raître devant  Dieu ,  et  oublier  les  choses  de  ce  monde. 


LE  CBOCHETEUB  ,  avcc  un  soupir. 
Ah  !  monseigneur,  j'ai  une  femme...  et  deux  enians. 

LE    COADJUTEUR. 

C'est  bon  ,  j'en  prendrai  soin. 

LE    CROCHETEUB. 

Merci ,  mon  bon  seigneur  ! 

LE    COADJUTEUR. 

Vous  repentez  vous  de  vos  fautes?  En  demandez-vous  par- 
don à  Dieu  ? 


LE  CBOCHETEUR. 


Oui,  monseigneur. 


LE   COADJUTEUR.  iH 

Cela  suffit  à  la  miséricorde  divine...  Absolvo  te  in  iiomine 
Patris,  et  Filii,  et  Spiritus  Sancti.  Amen. 

LA  MiELLERAYE ,  à  SBS  cavaUers. 

En  retraite ,  messieurs  î 

frotte'. 

Tu  n'échapperas  pas  ainsi ,  parpaillot  ! 

II  s'approche, 

FONTBAiLLES,  officier  uux  chevau-légers ,    le  menaçant  de 
son  épée. 

Place ,  vieux  drille  ! 

frotte.     . 

Va  chercher  place  en  enfer! 

II  fait  feu  sur  lui  :  Foniraillcs  tombe. 

Laudry,  troupe    de   mariniers  et  gens  DU  PEUPLE ,   ac- 
courant  de  la  rus  des  ProuCaires. 

Tue  !  tue  ! 

Ils  se  précipitent  avec  fureur  sur  les  soldats.  —  Mclée. 

LE  COADJUTEUR,  atteint  et  rcnvcrsé  d' ufi  coup  de  pierre  à 
la  tête. 

Morbleu  !  je  suis  blessé  !...  (  Un  homm£  du  peuple  se  pré- 
cipite sur  lui  et  lui  appuie  son  mousquet  sur  la  gorge.)  AhJ 
malheureux,  si  ton  père  te  voyait  ! 


1 


L'ARTISTE. 


23 


L  HOMME    DU    PEUPLE ,    étOntlé 

Que   dit-il  là?  (/Z  le  regarde  attentivement.)  Q\\\  mon 
Dieu!  seriez- vous  pas  M.  le  Coadjuteur? 

Il  jelte  son  mousquet ,  el  relève  le  coadjuleur. 


Oui 


I ,  mon  ami. 


LE  COADJUTEUB. 


L  HOMME  DU  PEUPLE. 


0  ciel!...  El  moi  qui...  Jeme  serais  brûle  la  cervelle  après  ! 

LE  Boux ,  accourant,  le  pistolet  au  poing. 

Le  Coadjuteur!...  Mallieur  à  qui  osera  touclicr  un  cbeveu 
de  sa  tête  ! 

VOIX    DIVERSES. 

Nous  n'avons  garde  !  —  Lui  !  uotrc  père  ,  noire  appui  !  — 
Vive  le  Coadjuteur  et  M.  Broussel  ! 

Le  peuple  s'amasse  autour  du  coadjulriir.  —  La  Mcillcraye  proGto  de 
ce  mouvement  pour  opi'rer  sa  iiiraile. 

LE  coÂT>3VTEVR ,  élevé  sur  les  e'paules  de  quelques  bourgeois. 

Ecoutez-moi,  mes  amis;  écoutez  les  paroles  de  pais  que  j'é- 
tais cbarge  de  vous  apporter...  Consentez  à  déposer  les  armes , 
à  vous  retirer  paisiblement  cbacun  cbez  vous ,  et  demain ,  de 
bonne  beurc,  messieurs  de  Broussel  et  de  Blancme'uil  seront 
rendus  à  leurs  familles. 

VOIX  DIVERSES. 

Est-ce  bien  si'tr  ,  au  moins  ?  —  Ne  cbercbe-t-on  pas  à  trom- 
per le  peuple  ?  —  Nous  êtes-yous  garant  de  ce  que  vous  venez 
de  promettre  ? 

LE   COADJUTEUR. 

C'est  la  reine  qui  l'a  promis  ,  mes  enfans Nous  devons 

croire  à  la  parole  de  Sa  Majesté! 

voix  DANS  LA  FOULE. 

A  la  bonne  beurc  !  nous  allons  poser  les  armes.  —  Nous  ver- 
rons si  elle  tiendra  sa  promesse.  —  Si  on  nous  trompait,  mille 
tonnerres  !  on  s'en  mordrait  les  pouces  !  —  Nous  verrons  de- 
main :  tout  ii'ctt  pas  fini. 

FROTTÉ  ,  branlant  la  lèle. 

Non  ,  tout  n'est  pas  fini  î  Par  saint  Jacques-Clc'mcnt  !  Je  m'y 
connais  ,  moi  :  nous  en  verrons  bien  d'autres!...  Ce  M.  de 
Gondy ,  c'est  singulier!  je  n'aurais  pas  ciiidc Ab  !  au  glo- 
rieux jour  des  barricades,  M.  de  Guise  apaisa  aussi  le  peuple! 

LE    COADJUTEUR. 

Adieu  ,  mes  amis  !  —  Je  vais  porter  à  Sa  M.ijcste'  la  nou- 
velle de  votre  soumission. 

LE    PEUPLE. 

Oui ,  pourvu  qu'on  ne  nous  trompe  pas  j  car  on  s'en  repen- 
tirait ! 


LE  COADJUTEUR,  bénissaut. 
C'est  bien ,  mes  ainis.  —  Vous  êlcs  de  bons  Français  ! 

FROTTK  ,  d'une  voix  sourde. 
A  demain ,  monsieur  le  C«adjiiteur. 

Le  Coadjiilrar  Irriuiaille.  —  II  ronlinae  •*  route  par  la  rue 
Sailli -Honoré  :  une  partie  do  peuple  le  tult;  le  relie  va 
diiposcr  le»  ai  met. 


VERS, 

PAR     EMMANUEL   ARAGO  '. 

Je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  demandent  à  un  jeune  bomme 
pourquoi  sa  voix  de  poète  vient  dans  ce  siècle  prosaïque  et  rcel 
se  mêler  aux  graves  préoccupations  qui  nous  agitent ,  et  livrer 
quelques  chants  de  plus  au  vent  politique  qui  les  balaie  et  les 
emporte.  Je  trouve  que  le  poète  n'a  pas  de  saisons  :  peu  lui 
importe  le  vent  qui  soul'ilc  et  le  ciel  sous  lequel  il  marche  I 
c'est  l'homme  du  Seigneur,  qui  a  foi  en  son  Dieu ,  et  qui  reste 
croyant ,  lors  même  qu'on  a  brise'  ses  autels.  Ainsi  je  n'ai  blâme' 
dans  Ar.-igo  ni  des  rêves  follement  ambitieux ,  ni  des  prt'tf  n- 
tions  étranges  ;  j'ai  pris  son  œuvre  cl  je  l'ai  jugée ,  mais  sans 
lui  demander  raison  de  sa  naissance. 

J'ai  lu  ces  vers  ,  vous  les  lirez  aussi ,  et  vous  verrez  que  le 
poète  est  jeune  ;  car  il  y  a  là  tous  les  c'gaiemens  de  la  jeunesse, 
toutes  les  erreurs  d'un  talent  qui  bourgeonne  :  des  rbytlimcs 
disloques,  des  vers  en  manière  de  prose,  des  strophes  en  toi- 
lette du  malin ,  des  pièces  tout  entières  jetées  dans  ce  livre 
connue  des  lazzaroni  sur  les  marches  d'un  ^vil.iis;  en  un  mot. 


A  Parii,  cbri  Paulin ,  place  de  la  Bourse. 


n 


L'ARTISTE. 


des  écarts  incroyables,  une  mise  par  trop  ne'glige'e,  une  allure 
par  trop  insouciante,  vous  venez  tout  cela  dans  ces  vers.  Vous 
y  verrez  Hoffman  qui  parle  comme  un  fou  ,  Cromwell  qui  parle 
comme  Hoffman  ;  vous  y  verrez  Arthur  Bâridon  qui  parle  comme 
HofFman  et  Cromwell. 

Mais  aussi  vous  y  trouverez  toute  la  sève  de  la  jeunesse, 
toute  la  grâce  ,  tout  le  ])arfum  de  la  poésie  en  fleur.  Lisez ,  et 
toutes  ces  erreurs  de  jeune  homme  vous  les  oublierez  bientôt , 
pour  vous  étonner  de  la  voix  souple  du  pocle  qui  a  des  chants 
pour  tous  vos  amours,  pour  toutes  vos  sympathies.  Certes,  dans 
Alice  et  Clara,  dans  le  Chien  de  Terre-Neuve ,  dans  les 
vers  adressés  au  grand  peintre  Isabcy,  il  y  aurait  de  quoi  cou- 
vrir d'éloges  les  critiques  sévères  que  no\is  avons  osées  ;  mais 
nous  craindrions  d'endormir  la  jeunesse  de  l'auteur.  M.  Arago 
a  de  l'avenir j  mais  pour  le  conquérir,  il  lui  faut  du  travail 
et  des  veilles.  Si  nous  avons  été  sévères,  c'est  que  pour  nous 
sa  jeunesse  n'était  pas  une  excuse  à  ses  égaremens  :  avec  le  nom 
qu'il  porte,  on  naît  vieux. 


Efuuf  Bramattquc. 

GYMNASE  DRAMATIQUE. 

iz^   t/enaéettr.    »   iz!^    &Aa/i,eron. 

PAR  MM.  PHILIPPE  ET  LAIinENT  ,  SCRIBE  ET  PALLIU. 

Prenez  les  chansons  de  Béranger. 

Quel  honneur! 

Quel  bonheur! 
Aïi  !  monsieur  le  sénateur 
Je  suis  votre  humble  serviteur. 

Allongez  les  cinq  ou  six  couplets  de  l'illustre  chansonnier  par 
quinze  ou  vingt  scènes  de  prose  inoffensive  ,  innocente,  qui  ne 
soulèvera  ni  le  peuple  ni  les  barricades ,  n'assemblera  pas  un 
conjuré  blanc  ou  rouge  dans  le  salon  de  la  rue  des  Prouvaires 
n'aiguisera  pas  même  la  pointe  d'un  canif  ou  d'un  couteau  de 
Saint-Claude  j  brochez  sur  le  tout  une  vingtaine  de  couplets 
qui  ne  sont  pas  du  Béranger  tout  pur,  et  vous  aurez  M.  le  séna. 
teur  mis  en  vaudeville;  le  sénateur  qui  cajole  la  femme  de  l'em 
ployé,  et  l'employé  qui  chante  : 

Quel  honneur! 
Ah  !  monsieur  le  sénateur 
Je  suis  bien  votre  serviteur! 

Quant  au  Chaperon  c'est  plus  joli ,  plus  fin  ,  plus  délicat , 
plus  musqué;  M.  Scribe  s'y  fait  reconnaître  à  la  gentillesse  de 
la  phrase  ,  à  l'étincelle  du  couplet  ;  on  sent  M .  Scribe  au  musc 
de  la  pensée,  à  l'ambre  de  l'expression;  c'est  M.  Scribe  comme 
vous  l'avez  connu  avant  la  révolution  ,  tout  parfum  et  tout  dia- 
mant ,  je  veux  dire  stras  et  simijor.  Quant  au  sujet  du  petit 
chef-d'œuvre ,  il  s'agit  encore  d'une  ruse  d'amour  :  l'amour,  au 
Gymnase ,  ne  vous  fait  pas  faute  de  ses  ruses ,  vous  en  savez  le 
faible  et  le  fort,  et  Dieu  me  damne  si  on  vous  y  prend. 


Un  amant  rebuté  par  une  belle  veuve  ,  pour  toucher  le  cœur 
de  la  cruelle  feint  d'aimer  sa  sœur  (  la  sœur  de  la  veuve  bien 
entendu);  la  veuve  se  laisse  tromper  à  ce  faux  semblant  et  la 
voilà  qui  meurt  d'amour  pour  le  pauvre  amant ,  puis  l'épouse. 
Passez-moi  les  détails  et  contentez- vous  d'apprendre  que  la  pièce 
a  fait  pâmer  d'aise  les  premières  galeries. 


VARIÉTÉS. 


^Z-e   t.yf((?ari,  de  la,    wan/cUn 


PAR  MM.  HALEVY  ET  JAIHE. 


Le  mari  de  la  cantatrice  c'est  Odry,  Odry  qui  arrive  d'An- 
gleterre, qui  joue,  qui  aime  la  roulette  et  pis  que  cela;  Odry 
garnement  ,  Odry  arrivé  au  sublime  de  la  corruption  de  carre- 
four et'd'estaminet.  0  grand  Odry,  que  tu  es  admirable  et  bouf- 
fon cessant  de  cultiver  la  vertu  !  Grand  succès  ! 


tiartctfô. 


—  L'opéra-comique  s'est  transformé  en  drame  :  Teresa  de 
M.  Alexandre  Dumas  a  réussi  comme  Henri  III ,  comme 
Christine  ,  comme  Antony ,  comme  Richard  d'Arlington. 
M.  Dumas  crée  des  succès  à  force  de  pathétique  ;  M.  Dumas 
excelle  dans  la  passion.  Ces  trois  actes  poignans,  palpitans  , 
étourdissans ,  ne  laissent  pas  le  temps  au  spectateur  'de  remar- 
quer les  réminiscences,  les  invraisemblances  et  les  défauts; 
tous  les  applaudissemens  partent  du  cœur.  Nous  reviendrons 
en  détail  sur  cette  composition  ,  où  Bocage  a  déployé  un  vrai 
talent  d'artiste;  Bocage  et  Dumas  se  comprennent  mutuellement. 

—  Le  Louis  XI  de  M.  Delavigne ,  tant  annoncé,  tant  prôné, 
tant  applaudi  depuis  sept  ans ,  est  enfin  sorti  du  portefeuille  de 
l'auteur  des  Messéniennes.  Le  public ,  qui  s'était  porté  en 
foule  à  cette  représentation  solennelle,  a  rendu  justice  au  mérite 
littéraire  d'un  ouvrage  si  soigneusement  élaboré  ;  les  comédiens 
sociétaires  exploiteront  cette  mine  d'or  le  plus  long-temps  pos- 
sible. La  mise  en  scène,  les  décorations  et  les  costumes,  rappel- 
lent que  M.  le  baron  Taylor  exerce  toujours  une  haute  influence 
d'art  et  de  goilt  sur  notre  théâtre  national.  Nous  avons  besoin 
de  recueillir  nos  souvenirs  pour  rendre  compte  de  cette  tragé- 
die, où  chaque  historien  de  Louis  XI  a  fourni  un  trait  pour 
l'ensemble  de  la  figure  historique  :  Mercier,  le  bibliophile 
Jacob  et  Victor  Hugo,  avaient  déjà  peint  de  vives  couleurs  le 
règne  du  plus  grand  des  mauvais  rois. 

—  MM.  Champmartin,  Scheftér,  Court,  Larivière,  Rouil- 
lard  et  Paulin  Guérin,  sont  chargés  de  faire  six  portraits  en  pied 
pour  la  salle  des  Maréchaux. 


Dessins. 


Le-i  Trois  Sœurs,  par  DevÉRI\   {Conlei  Bnir 
Le  Coadjuteur  ,  par  HARLE. 


■) 


L'ARTISTE. 


28 


I 


l3caur-:Hrt0. 


L'INSTITUT  AU  I^OUVRE. 

Le  Salon  est  retanlé  d'un  mois:  au  lieu  de  s'ouvrir, 
coiniue  ou  l'avait  annoneé  l'année  dernière,  le  i'-''' 
avril,  il  ne  s'ouvrira  que  le  1<^''  mai,  comme  en  1831. 
Bien  que  le  motif  de  ce  délai  ne  soit  pas  publiquement 
expliqué,  nous  croyons  savoir  que  plusieurs  artistes,  qui 
n'auraient  pas  été  prêts  pour  l'époque  fixée,  ont  demandé 
et  provoqué  la  mesure  dont  nous  parlons,  et  que  M.  le 
directeur  des  Musées  royaux  a  fait  connaître  ces  jouis 
derniers  par  une  circulaire  adressée  aux  journaux. 

Un  mois  de  plus  ,  un  mois  de  moins  ,  ne  changent 
rien  assurément  à  la  destinée  générale  de  l'art.  Le  triom- 
phe de  l'école  /iistori(/ue  ou  de  l'école  acade'mùjue ,  si 
toutefois  le  combat  dure  encore,  ce  qui  est  au  moins  très- 
improbable,  ne  dépend  pas  du  jnois  d'avril  ou  du  mois 
de  mai.  Cependant  puisque  le  Salon  ne  doit  durer  que 
deux  mois,  nous  pensons  qu'il  eût  mieux  valu  l'ouvrir 
un  mois  plus  tôt.  Puisque  toutes  les  amplifications  démo- 
cratiques, très-utiles  ailleurs  quand  il  s'agit  d'établir  un 
principe  politique,  ne  peuvent  rien  changera  l'histoire 
actuelle  de  la  société,  puisqu'il  faut  recoiniaîlre ,  bon  gré, 
mal  gré,  que  l'aristocratie  peut  seule  aujourdhui,  après 
la  cour  et  l'état,  encourager  les  arls  autrement  que  du 
geste  et  de  la  voix  ,  il  nous  semble  qu'il  eût  mieux  valu 
profiter  pour  le  Salon  du  mois  d'avril ,  car  "a  cette  épo- 
que la  vie  du  château  commence  "a  peine. 

Mais  une  fois  ce  préliminaire  débattu,  il  nous  reste  a 
présenter  d'autres  et  plus  sérieuses  remarques  sur  l'avis 
publié  par  M.  le  comte  de  Forbiu.  Il  est  bien  entendu  que 
nos  critiques  ne  s'adressent  pas  an  directeur,  mais  bien  ii 
la  direction  des  Musées. 

Nous  ne  voulons  pas  nous  arrêter  aux  premiers  para- 
graplics  de  l'avis,  qui  ressem!)le  a  tous  les  avis  du 
monde  sur  des  sujets  analogues.  Justice,  égalité,  impar- 
tialité parfaites!  C'est  "a  coup  sAr  une  belle  devise,  et 
nous  ne  serons  pas  assez  malavisés  pour  la  remettre  en 
doute.  Nous  verrons  bien  si  les  faits  vieiuient  "a  l'appui 
du  principe,  et  si  les  membres  de  l'Institut,  les  pension- 
naires de  Rome,  les  travaux  commandés,  ne  feront  pas 
une  exception  flagrante  aux  lois  qu'on  prétend  établir  ;  si 
toujours  et  comme  par  le  passé  le  privilège  des  bureaux 
n'envahira  pas  quand  et  comme  il  lui  plaira  les  places 
qu'il  aura  désignées  d'avance. 

Toutes  ces  questions,  qui  peu  vent  a  voir  leur  importance, 
ne  sont  pas  celles  que  nous  voulons  soulever.  jNous  ne 
parlerons  aujourd'hui  que  de  la  composition  du  jury. 


M.  le  comte  de  Forbiu  nous  apprend  que  tous  les  ou- 
vrages présentés  au  Louvre  seront  inévitablement  soumis  à 
la  quatrième  classe  de  l'Institut.  Vous  .savez  sans  doute  ce 
que  c'est  que  la  quatrième  classe  de  l'Institut:  ce  n'est 
pas  seulement,  comme  vous  pourriez  charitablement  le 
pen.ser  d'après  le  bon  sens  et  la  raison ,  les  sculpteurs  et 
les  peintres  qui  seront  appelés  a  juger  les  tableaux  et  les 
statues.  Cette  mesure  serait  trop  simple  et  trop  naturelle. 
Autant  vaudrait  prendre  du  drap  pour  faire  un  habit,  un 
bloc  de  Carrare  pour  tailler  un  groupe.  Il  n'y  aurait  la, 
vous  le  voyez  bien,  aucun  mérite  d'invention.  Un  enfant 
devinerait  cela. 

Les  musiciens  seront  admis  au  jury  du  Louvre.  MM. 
Auber  et  Cherubini  auront  le  droit  de  décider  si  une 
toile  peut  être  accrochée  dans  la  galerie  des  trois  écoles. 
M.  Lesueur  et  M.  Berton  pourront,  au  gré  de  leur  ca- 
price, selon  leur  sommeil  de  la  nuit  ou  leur  digestion 
du  matin  ,  accepter  ou  refuser  un  groupe  ou  un  bas-relief. 

Vous  croyez  que  je  veux  rire,  et  pourtant  je  ne  ris  pas. 
Rien  n'est  plus  vrai  que  la  nouvelle  que  vous  annonce  , 
et  que  j'essaie  de  vous  expliquer. 

Et  pour  vous  l'expliquer,  c'cst-'a-dire  pour  vous  la  faire 
comprendre,  il  faut  d'abord  que  je  commence  par  en  de- 
viner le  sens  et  la  portée. 

Nous  essaierons ,  si  vous  le  voulez  bien ,  toutes  les 
méthodes  que  la  logique  met  a  notre  disposition. 

Supposons  d'abord  que  le  principe  est  admis,  voyons 
les  conséquences  prochaines  ou  lointaines  qu'il  en  faut 
légitimement  et  rigoureusement  déduire. 

Je  ne  veux  pas  oublier  de  remarquer  en  passant  que  la 
composition  du  jury  que  j'étudie  maintenant  avec  vous, 
bien  qu'elle  prétende  an  mérite  de  l'invention,  n'est  ce- 
pendant ([ne  la  réalisation  d'une  idée  qui  a  sur  les  épaules 
quelques  cinquante  ans  ,  ou  peu  s'en  faut.  La  décision 
contresignée  comte  de  Fort)in  est  tout  bonnement  un  pla- 
giat fait  à  Beaumarchais.  Heureusement  il  est  riche  et 
peut  prêter  sans  s'appauvrir. 

Mon  Dieu  !  oui.  Figaro  disait  en  178-4,  'a  propos  de  la 
distribution  des  emplois  :  «  Il  fallait  un  calculateur,  ce  fut 
un  danseurqui  l'obtint.»  Or,  je  vous  le  demande,  ne  fait-on 
pas  aujourd'hui  absolument  la  même  chose?  On  vent  sa- 
voir à  quoi  s'en  tenir  sur  le  mérite  des  tableaux  et  des 
statues  présentés  au  Louvre,  avant  de  les  admettre  aux 
honueins  de  l'exposition  ;  il  faudrait,  "a  ce  qu'il  semble, 
des  statuaires  et  des  peintres.  Aussi  commence-t-on  par 
en  prendre.  Mais  on  ne  s'en  tient  pas  la.  On  ne  les  laisse 
pas  ainsi  livrés  a  eux-mêmes  et  aux  dangei-s  d'une  dis- 
cussion où  la  pratique  et  l'expérience  de  l'art  apporte- 
raient de  solides  argnmens.  On  veut  éclairer  leur  con- 
science, et  on  leur  adjoint ,  comme  conseil  et  comme  tu- 
teurs ,  les  meilleurs  musiciens  de  l'époque. 


TOME    III.       J     IIVRVIfOH. 


m 


L'ARTISTE. 


Jusqu'à  présent,  innocent  que  vous  êtes,  vous  ne 
soupçonniez  peut-être  pas  que  l'étude  du  contrepoint  pût 
servir  a  juger  Rubens  ou  Rembrandt ,  ou  a  défaut  de  ces 
messieurs,  ceux  qui  prétendent  k  leur  héritage  ,  sans  ap- 
porter dans  la  balance  d'autre  légitimité  que  celle  du  ta- 
lent. Détrompez-vous,  je  vous  en  prie,  et  profitez  ,  pour 
vous  convaincre,  d'une  preuve  pércmptoire.  Les  musi- 
ciens siègent  aussi,  au  même  titre  et  pour  les  mêmes 
fonctions ,  à  l'école  des  Petits-Augustins.  C'est  ce  qu'on 
appelle ,  au  parlement  anglais  ,  un  précèdent. 

Mais  je  vous  ai  promis  de  déduire  les  conséquences  du 
principe  que  j'expose,  et  je  me  hâte  d'y  arriver.  Les  géo- 
mètres disent  :  un  triangle  est  une  figure  à  trois  côtés  , 
et  ils  ajoutent  :  la  réciproque  est  également  vraie;  c'est- 
à-dire  une  figure  "a  trois  côtés  est  un  triangle. 

Appliquons  la  méthode  des  géomètres.  Un  musicien  se 
connaît  en  peinture.  Voilà  le  théorème  :  Quelle  est  la  ré- 
ciproque ?  La  voici  ;  méditez-la  bien.  Un  homme  qui  se 
connaît  eu  peinture  est  musicien. 

La  conséquence  est  rigoureuse  et  très-consolante.  A- 
t-on  le  désir  par  exemple  d'écrire  une  symphonie ,  un 
opéra ,  une  sonate ,  un  concerto  ,  la  moindre  chose  ,  la 
première  bagatelle  venue  ,  ariette  ou  romance,  sans  con- 
naître une  note  de  musique;  il  ne  faut  pas  se  mettre  en 
peine,  ni  feuilleter  un  solfège  ou  une  méthode  d'harmo- 
nie. A  quoi  bon?  Il  faut  laisser  cette  routine  grossière  aux 
élèves  de  Reicha  et  de  Fétis.  Vdus  avez  un  moyen  beau- 
coup plus  simple  de  vous  contenter  et  d'atteindre  votre 
l)ut.  Vous  obtenez  une  carte  pour  le  Louvre,  vous  ache- 
tez un  livret,  et  vous  étudiez  attentivement  trois  ou  quatre 
lois  par  semaine  la  galerie  des  trois  écoles  ,  eu  ayant  soin 
toutefois  de  ne  pas  choisir  l'époque  du  Salon  ;  car  autre- 
ment vous  risqueriez  ,  si  vous  en  êtes  aux  élémeus  ,  de 
])rendre  pour  Holbein  ,  Ruysdael  ou  Raphaël ,  ceux  qui 
se  font  appeler  de  ce  nom  par  leurs  amis  et  leurs  dis- 
ciples. Au  besoin  et  si  Dieu  vous  a  donné  le  goût  du  sa- 
voir, vous  consultez  l'histoire  de  la  peinture  ,  vous  feuil- 
letez les  biographies,  toutes  choses  a  la  vérité  qui  ne  dé- 
veloppent pas  le  goût ,  comme  une  matinée  passée  au 
Musée,  mais  qui  fixent  les  idées,  qui  donnent  aux  sou- 
venirs et  aux  sensations  plus  de  précision  et  de  netteté. 

Va  ainsi  je  ne  vois  pas  ce  que  les  artistes  ont  a  crain- 
dre cette  année.  Jugés  par  leurs  pairs,  pardes  hommes  qui 
auraient  comme  eux  voué  leur  vie  au  culte  spécial  de  la 
peinture  ou  de  la  statuaire,  ils  pourraient  redouter  les  ja- 
lousies, les  antipathies  d'école,  les  haines  systématiques. 
Soumis  a  la  criti(|ue  de  M.  Gros  ou  de  M.  Lçthière,  ils 
auraient  subi  les  conséquences  d'habitudes  qu'ils  ne  par- 
tagent pas.  Ils  auraient  vu  s'engager  devant  leurs  toiles 
une  discussion  animée,  sur  la  couleur  et  le  dessin  de 
leurs  figures,  sur  le  nu  et  la  draperie,  sur  la  lumière  et 


l'ombre,  sur  l'harmonie  des  lignes  et  la  composition  des 
groupes ,  sur  l'éloignement  et  la  disposition  des  plans. 

Grâces  à  Dieu  !  ces  questions  oiseuses  ne  prévaudront 
pas. 

Pour  la  sculpture  c'eût  été  pire  encore.  M.  Cortot,  ou 
M.  Nanteuil  auraient  pu  demander  compte  aux  jeunes 
statuaires  du  modelé  d'un  torse  ou  d'un  bras,  et  citer  au 
besoin  le  Gladiateur  et  le  Laocooii.  Mais  leur  voix  sera 
couverte.  Il  ne  sera  pas  dit  qu'on  absolve  ou  condamne  une 
statue  selon  qu'elle  peut  rappeler  Phidias ,  Jean  Goujon 
ou  Pujet.  Les  musiciens  appelés  "a  délibérer  trouveront, 
je  n'en  doute  pas,  d'autres  et  plus  sûres  méthodes  pour 
la  résolution  des  problèmes  qui  leur  seront  proposés. 

Que  s'il  arrivait  par  hasard  que  le  jury  ,  malgré  tous 
les  élémens  de  conviction  et  de  sagesse  qu'il  réunit ,  de- 
meurât indécis  a  propos  d'un  ouvrage,  on  pourrait,  ce 
me  semble  ,  en  appliquant  toujours  le  principe  si  fécond 
de  la  non-spécialité  ,  appeler,  pour  former  une  majorité, 
des  avocats  et  des  banquiers. 

Et  comme  a  coup  sûrFarithmélique  et  le  droit  romain 
ne  sont  pas  plus  étrangers  a  la  peinture  que  Pergolèse  on 
Palestrina ,  je  ne  doute  pas  un  seul  instant  que  la  faculté 
de  droit,  le  barreau,  la  magistrature  ou  la  Boui'se  ne 
puissent  être  lUilement  consultés. 

Je  conclus  en  votant  d'unauimes  remerciemens  a.  l'in- 
venteur, quel  qu'il  soit ,  du  jury  du  Louvre.  Je  renonce  à 
chercher  aujourd'hui  a  qui  reviennent  légitimement  les 
félicitations.  Mais  je  jouis  d'avance  du  bonheur  qui  ne 
peut  manquer  d'écheoiraux  jeunes  artistes.  La'  musique 
aidant,  je  l'espère,  il  n'y  aura  cette  année  ni  passe-droit, 
ni  injustice.  Nous  n'aurons  pas  quatre  mille  ouvrages,  ni 
même  deux  mille.  Les  musiciens  seront  sévères,  et  n'en- 
tendront pas  raillerie.  Les  marines  et  les  paysages  seront 
triés  avec  soin.  Les  portraits  en  pied  des  niouHnsde  Mont- 
martre subiront  l'ostracisme.  Nous  n'aurons  que  des 
Turner  et  des  Claude  Lorrain. 

Mais  je  ne  veux  pas  omettre  une  remarque  bien  simple 
et  qui  doit  déjà  s'être  présentée  a  tous  les  esprits  sérieux 
qui  s'occupent  des  questions  que  je  traite. 

Ne  serait-il  pas  raisonnable  et  naturel  de  soumettre  la 
jeune  génération  qui  s'élève  a  d'autres  juges  que  l'Institut? 
Ne  conviendrait-il  pas  de  mettre  les  tableaux  de  De- 
camps,  de  E.  Delacroix,  d'Eugène  Isabey ,  de  Charles  de 
La  Berge,  C.  Roqueplan,  sous  d'autres  yeux  et  plus  iudul- 
gensque  ceux  de  MM.  Hersent  et  Bosio ,  deux  types  d  im- 
puissance et  de  caducité?  Croyez-vous  donc  que  l'auteur 
de  Cadji-Bey  puisse  être  compris  par  l'auteur  de  Gustave 
Wasa?  Une  foi  pareille  ressemble  terriblement  a  un  pa- 
radoxe. Croyez-vous  que  les  sénateurs  de  l'Institut,  se- 
nioresartis,  puissent  deviner  ou  soupçonner  même  ce  qu'il 
y  a  de  grandeur  et  de  naïveté  dans  la  nouvelle  école  de 


L'ARTISTE. 


m 


paysage?  IIal)itiiés  qu'ils  sont  a  ne  voir  la  nature  que  dans 
certaines  lignes  convenues,  comment  voulez-vous  qu'ils 
arrivent  à  se  désaccoutumer  des  traditions  qu'ils  ont  ad- 
optées, à  voir  la  poésie  et  l'imagination  ailleure  que  dans 
quelques  bouquets  d'arhres,  rehaussés  tout  au  plus  d'un 
moine  ou  d'un  pèlerin? 

Bien  que  les  conseils,  par  le  temps  qni  court,  ressem- 
blent volontiers  aux  prophéties  de  Cassandre  ;  bien  que  les 
hommes  réfléchis  qui  se  mêlent  d'éclairer  le  pouvoir  sur 
les  dangers  de  l'inijMÎrilie  puissent  avec  une  littéralité  dé- 
plorable s'appliqua-  les  paroles  du  lyrique  latin  :  Nos 
catiimns  surdis ;  cependant,  pour  satisfaire  au  cri  de 
notre  conscience,  nous  indiquerons  ce  qui  nous  semble 
opportun,  ce  que  nous  regardons  comme  nécessaire. Pour- 
quoi ne  pas  instituer  pour  le  Salon,  comme  pour  le  der- 
nier concours  de  la  Chambre  des  députés,  im  jury  nommé 
partons  les  exposans?  De  cette  façon,  l'injustice  serait 
impossible,  ou  tout  au  moins  serait  excusée  de  l'aven 
même  des  plaignans.Que  tous  ceux  qui  envoient  au  Louvre 
ini  tableau  ou  une  statue  concourent  a  la  nomination  des 
juges  qui  devront  décider  de  leur  mérite,  et  alors  nous 
pourrons  sans  folie  espérer  que  justice  se  fasse  :  autrement, 
si  le  passé  juge  l'avenir,  ou  tout  au  moins  le  présent,  la 
jalousie  et  les  regrets  prononceront  dans  la  cause  qui  les 
intéresse,  et  l'excommunication  prendra  la  place  de  l'am- 
nistie. 


iTittcrnturf. 


I.A  TRANSACTION. 

SI". 

SCÈWE    d'étude. 

^T.llons!  voilà  encore  le  vieux  carrik  qui  monte 

Ayant  dit ,  le  petit  clerc  de  l'étude  fit  une  boulette 
avec  la  mie  du  morceau  de  pain  dans  lequel  il  mordait, 
et  la  lança,  par  un  vagistas,  sur  le  chapeau  d'un  inconnu 
qui  traversait  la  cour  d'une  maison  située  rue  Vivienne, 
où  demeurait  M""  Dervillc,  avoué. 

—  Le  patron  vient  de  se  coucher,  il  n'y  est  pour  per- 
sonne ! . . .  répondit  le  premier  clerc  en  achevant  l'addition 
d'un  mémoire  de  frais. 

—  Quel  tour  pourrions-nous  jouer  "a  ce  chinois-lii?... 
dit  a  voix  bosse  le  troisième  clerc ,  en  s'nrrétant  au  mi- 
lieu du  plus  faux  raisonnement  d'une  requête  dont  il 


improvisait  la  minute,  et  qu'il  écrivait  en  la  dictant  h 
trois  néophytes  venus  de  province,  lesquels  en  faisaient 
les  copies. 

Il  continua  sa  dictée  : 

...  Mais,  dans  sa  haute  sagesse ,  S.  M .  Louis  XV H  l, 
en  reprenant  les  rênes  de  son  rojaume ,  comprit. . . 

(Qu'est-ce  qu'il  comprit?...  ) 

...  La  haute  mission  de  son  règne ,  et  répara  toutes 
les  infortunes  de  sesjidèles  sen'iteurs ,  en  leur  restituant 
tous  leurs  biens  non  ttendus  ,  par  la  fameuse  et  loyale 
ordonnance  rendue  en. . . 

—  Attendez,  dit-il  aux  trois  clercs j  cette  scélérate  de 
phrase  a  rempli  la  page,.. 

—  Eh  bien  !...  reprit-il  en  mouillant  le  dos  du  cahier 
pour  tourner  la  page  la  plus  épaisse  de  son  papier  timbré  ; 
eh  bien  !  quelle  farce  avez-vous  trouvée? 

—  Il  faut  lui  dire  que  le  patron  ne  peut  parler  a  ses 
cliens  qu'entre  deux  et  tix>is  heures  du  matin...  Nous 
verrons  s'il  viendra,  le  vieux  malfaiteur!... 

Tel  fut  l'avis  du  quatrième  clerc. 

Puis,  le  troisième  clerc  reprit  la  phrase  coinmcncée  : 

—  Reiulue  en Y  êtcs-vous  ? 

—  Oui!...  crièrent  les  trois  copistes. 

Tout  marchait  à  la  fois ,  la  requête ,  la  causerie  et  la 
conspiration  !.... 

—  /?cn</«<î  fin...  hein?  quelle  est  la  date  de  l'ordonnance? 
il  faut  mettre  les  points  sur  les  i.,.  C^  fait  des  pages. 

—  Juin  1814!...  dit  le  premier  clerc  sans  interrompre 
son  travail. 

Trois  coups  frappes  "a  la  porte  de  l'étude  interrompirent 
la  phrase  de  la  requête  prolixe;etsix  clercs  bien  en<lentés, 
aux  yeux  vifs  et  railleurs,  aux  tètes  crépues  ,  levèrent  le 
nez  vers  la  porte ,  après  avoir  tous  crié  brusquement  d'une 
voix  de  chantre  : 

—  Entrez!... 

Le  premier  clerc  seul  resta  la  face  ensevelie  dans  lui 
monceau  d'actes,  nommés  broutille  en  style  de  palais,  et 
continua  de  dresser  le  mémoire  de  frais... 

L'étude  était  une  grande  pièce  ornée  du  poêle  classique 
dont  tous  les  antres  de  la  chicane  ."ïont  garnis;  les  tuyaux 
traversaient  diagonalement  la  chambre,  et  rejoignaient 
une  cheminée  condamnée,  sur  le  marbre  de  laquelle  il  \ 
avait  divers  morceaux  de  pain  ,  des  angles  de  fromage  de 
Rrie,  des  côtelettes  de  porc  frais,  des  verres  et  des  bou- 
teilles ,  puis  la  lasse  de  chocolat  du  maître-clerc. 

L'odeur  de  ces  co7nestibles  s'amalgiimait  si  bien  arec 
la  puanteur  du  poêle  trop  chaulfr',  avec  la  senteur  pir- 
ticulière  aux  bureaux  et  aux  paperasses,  que  le  parfum 
d'un  renard  n'aurait  pas  pu  dominer  celui  de  l'étude.  Le 


28 


L'ARTISTE. 


plancher  était  déjà  couvert  de  boue  et  de  neige  apportées 
par  les  clercs. 

Le  saute-ruisseau  mangeait  en  humant  l'air  frais  de  la 
cour  par  le  vasistas,  et  se  reposait  debout  a  la  manière  des 
chevaux  de  coucous. 

Près  de  la  fenêtre  se  trouvait  le  secrétaire  a  cylindre 
du  principal,  auquel  la  petite  table  destinée  au  second 
clerc  était  adossée;  mais  celui-ci  faisait  le  palais.  11  était 
de  huit  a  neuf  heures  du  matin. 

L'étude  avait  pour  tout  ornement  ces  grandes  affiches 
jaunes ,  annonçant  des  saisies  immobilières ,  ventes ,  etc., 
la  gloire  des  études  !...  Les  vitres  de  la  croisée  étant  sa- 
les laissaient  passer  peu  de  jour  ;  d'ailleurs,  au  mois  de 
février  il  y  a  très-peu  d'études,  a  Paris,  où  l'on  puisse  lire 
sans  le  secours  d'une  lampe  ;  i)ref ,  dans  celle-ci  tout  était 
sombre,  noir,  gras,  et  repoussait  le  plaideur.  S'il  n'y  avait 
pas  des  sacristies  humides  où  les  prières  se  pèsent  et  se 
paient  comme  des  épices,  s'il  n'y  avait  pas  des  magasins 
de  revendeuses  où  flottent  des  guenilles ,  une  étude  d'à  - 
voué  serait  la  plus  horrible  poésie  de  local ,  offerte  par 
notre   société.   Les  avoués  n'ont  pas  voulu  suivre  les 
-   progrès  d'élégance  qui  nous  ont  valu  les  inodores^  et  les 
études  sont  restées  poudreuses  comme  de  vieux  confes- 
sionnaux et  sales  comme  des  boutiques  de  barbier  ;  il  est 
vrai  qu'on  y  saigne  et  qu'on  y  confesse  les  plaideurs... 

—  Où  est  mon  canif? 

—  Je  déjeune  ! . . . 

—  Va  te  faire  lanlaire  ! . . . .  voila  un  pâté  sur  la  re- 
quête ! . . . 

—  dut!  messieurs... 

Ces  diverses  exclamations  partirent  a  la  fois  au  mo- 
ment où  le  plaideur  'a  vieux  carrik,  ayant  fenné  la  porte 
avec  l'attention  d'un  homme  malheureux,  chercha  quel- 
ques symptômes  de  politesse  sur  les  visages  inexorables 
et  indifférens  des  six  clercs.  Accoutumé  sans  doute  "a  ju- 
ger les  hommes,  il  s'adressa  fort  humblement  au  petit 
clerc ,  espérant  que  ce  souffre-douleur  aurait  de  la  pitié. 

—  Monsieur,  votre  patron  est -il  visible?... 
Le  malicieux  saute-ruisseau  ne  répondit  au   pauvre 

homme  qu'en  se  donnant  avec  les  doigts  de  sa  main  gau- 
che de  petits  coups  répétés  sur  l'oreille,  comme  pour  lui 
dire  : 

—  Je  suis  sourd  ! . . . 

Que  souhaitez-vous,  monsieur?  demanda  le  qua- 
trième clerc,  en  avalant  une  bouchée  de  pain  avec  laquelle 
on  eût  pu  charger  une  pièce  de  quatre,  en  brandissant  son 
couteau ,  en  croisant  ses  jambes  et  tenant  a  la  hauteur 
de  l'œil  le  pied  qui  se  trouvait  en  dessus. 

Je  viens  ici,  monsieur,  pour  la  cinquième  fois... 

répondit  le  patient  ;  je  souhaite  parler  a  M<'  Derville. 


—  Est-ce  une  affaire?... 

—  Oui,  mais  je  ne  puis  l'expliquer  qu'à  monsieur... 

—  Le  patron  dort...  Si  vous  désirez  le  consulter  sur 
quelques  difficultés,  il  ne  travaille  sérieusement  qu'a  mi- 
nuit. . .  Mais ,  si  vous  vouliez  nous  dire  votre  cause ,  nous 
pourrions,  tout  aussi  bien  que  lui,  vous.... 

Le  pauvre  plaideur  resta  impassible.  11  se  mit  a  regar- 
der modestement  autour  de  lui ,  comme  un  chien  qui  se 
glisse  dans  une  cu'sine  en  craignant  les  coups;  mais  les 
clercs ,  qui ,  par  une  grâce  de  leur  état ,  n'ont  jamais  peur 
des  voleurs,  ne  soupçonnèrent  point  l'homme  au  carrik  , 
et  le  laissèrent  observer  le  local,  où  il  cherchait  un  siège; 
car  le  vieillard  était  horriblement  fatigué. 

—  Monsieur,  dit-il ,  en  ne  trouvant  ni  chaise  pour 
s'asseoir,  ni  visage  amical  pour  se  consoler  ,  j'ai  déjà  eu 
l'honneur  de  vous  prévenir  que  je  ne  pouvais  dire  mon 
affaire  qu'a  M.  Derville...  Je  vais  attendre  soulever... 

Le  principal  clerc,  ayant  fini  son  addition,  et  sentant 
l'odeur  de  son  chocolat,  quitta  son  fauteuil  de  canne, 
vint  a  la  cheminée,  toisa  le  vieil  homme,  regarda  le  car- 
rik ,  fit  une  grimace  indescriptible  ;  et ,  pensant  proba- 
blement que  si  on  tordait  le  client  on  n'en  tirerait  pas  un 
centime,  il  intervint  par  une  parole  brève  : 

—  Ils  vous  disent  la  vérité,  monsieur  !..  Le  patron  ne 
travaille  que  pendant  la  nuit... .  Si  votre  affaire  est  grave, 
je  vous  conseille  de  revenir  a  une  heure  du  matin... 

Le  plaideur  regarda  stupidement  le  maître-clerc,  et 
demeura  pendant  un  moment  immobile. 

Habitués  a  tous  les  changemens  de  physionomie  et  aux 
singuliers  caprices  produits  par  l'indécision  ou  la  rêverie 
qui  caractérisent  les  gens  processifs,  les  clercs  continuè- 
rent a  manger,  en  faisant  autant  de  bruit  avec  leurs  mâ- 
choires que  des  chevaux  au  râtelier,  ne  s'inqu'étant  plus 
du  vieillard. 

Monsieur,  je  viendrai  ce  soir!...  dit  enfin  celui-ci, 

voulant,  avec  cette  ténacité  particulière  aux  gens  mal- 
heureux, prendre  en  défaut  l'humanité.  La  seule  épi- 
gramme  permise  a  la  misère  est  d'obliger  la  justice  et  la 
bienfaisance  a  des  dénis  injustes.  Quand  les  malheureux 
ont  convaincu  la  société  de  mensonge,  ils  croient  mieux 
en  Dieu  ! . . . 

En  voila  un  crâne  !...  dit  le  petit  clerc  sans  attendre 

que  le  vieillard  eût  fermé  la  porte. 

—  Il  a  l'air  d'un  déterré  !  reprit  le  dernier  clerc. 

—  C'est  un  colonel  qui  réclame  un  arriéré,  dit  le  pre- 
mier clerc... 

—  Non,  c'estun  ancien  concierge,  dit  le  troisième  clerc.  ; 

—  Parions  qu'il  est  noble,  s'écria  le  maître-clerc. 

—  Je  parie  qu'il  a  été  portier,  répliqua  le  troisième  j 


L'ARTISTE. 


W 


(  leics.  11  n'y  a  que  les  portiers  capables  d'avoir  des  car- 
riks  usés,  huileux  et  déchirjucU's  par  le  bas  comme  l'est 
celui  de  ce  vieux  boniiomme!  Vous  n'avez  donc  vu  ni  ses 
bottes  cculées  qui  prenuent  l'eau,  ni  sa  cravatte  qui  lui 
sert  de  clicnn'se...  il  a  couclié  sous  les  ponts. 

—  11  pourrait  être  noble  et  avoir  tiré  le  cordon  ,  s'écria 
le  quatrième  clerc. 

—  Non,  reprit  le  principal  clerc  au  milieu  des  rires, 
je  soutiens  qu'il  a  été  brasseur  en  1789,  et  colonel  sous 
la  république. 

—  Ah  !  je  parie  le  spectacle  pour  tout  le  monde  qu'il 
n'a  pas  été  soldat  !  dit  le  troisième  clerc. 

—  Cela  va  !  cria  le  pnncij)al. 

—  Monsieur  !  monsieur  !  cria  le  petit  clerc  en  ouvrant 
la  fenêtre. 

—  Que  fais-tu,  Simonin?  demanda  le  troisième  clerc. 

—  Je  l'appelle  pour  lui  demander  s'il  est  colonel  ou 
portier  !...  Il  doit  le  savoir,  lui. 

Tous  les  clercs  pouffèrent  de  rire. 
Le  pauvre  vieillard  remontait. 

—  Qu'allons-nous  lui  dire?...  s'écria  le  troisième  clerc. 

—  Laissez-moi  faire  !  répondit  le  principal. 

—  Monsieur,  dit-il  au  vieil  incurable,  au  moment  où 
celui-ci  entra  timidement  en  baissant  les  yeux  ,  peut-être 
pour  ne  pas  révéler  sa  faim  en  regardant  avec  trop  d'a- 
vich'té  les  comestibles;  monsieiu',  voulez -vous  avoir  la 
complaisance  de  nous  donner  votre  nom ,  afin  que  le  pa- 
tron sache  si? 

—  Chabert  !... 

—  Ce  n'est  pas  le  colonel  mort  h  Eylau  ?...  demanda 
un  clercqui  n'avait  encore  rien  dit,  mais  qui  était  jaloux 
d'ajouter  une  raillerie  a  toutes  les  autres. 

—  Si,  monsieur,  c'est  lui-même  !...  répondit  le  bon- 
homme avec  une  simplicité  antique. 

Et  il  se  retira. 

—  Chouit  ! . . .  dégommé  ! . . .  puff  ! ...  oh  ! ...  ah  ! ...  Bà- 
oud  ! . . .  Ah ,  le  vieux  ! . . .  C'est  drôle  ! 

Ce  fut  un  torrent  de  cris,  de  rires  et  d'exclamations. 

—  A  quel  théâtre  irons-nous?... 

—  A  l'Opéra!...  .s'écria  le  principal. 

—  D'al)ord,  reprit  le  troisième  clerc,  le  théâtre  n'a  pas 
été  désigné,  je  puis,  si  je  veux  vous  mener  à  l'Ambigii- 
Comiquc  ;  mais  il  n'est  pas  prouvé  que  ce  vieux  singe  ne 

se  soit  pas  moqué  de  nous En  conscience,  le  colonel 

Chabcit  est  mort ,  sa  femme  est  mariée  an  comte  Fer- 
rand ,  conseiller  d'état. . .  Elle  est  cliente  de  l'étude  ! 

—  La  cause  est  remise  a  demain  ! dit  lepremier 

clerc.  A  l'ouvrage,  messieurs  !. ..  Saca  papier!  l'on  ne  fait 
rien  ici,.. 


—  Si  c'eût  été  le  colonel  Chabert,  est-ce  qu'il  n'aurait 
pas  chaussé  le  bout  de  son  pied  dans  le  postérieur  de  ce 
farceur  de  Simonin  quand  il  a  fait  le  sourd?...  dit  le  qua- 
trième clerc,  regardant  cette  observation  commeplus  con- 
cluante que  celle  du  troisième  clerc. 

—  Piu'.sque  rien  n'est  décidé,  reprit  le  principal,  con- 
venons d'aller  aux  premières  loges  desFranrais  voir'l'alma 
dans  Néron.  Simonin  ira  au  parterre... 

La-dessus,  le  premier  clerc  s'assit  a  son  bureau  ;  cha- 
cun l'imita,  et  les  plumes  recommencèrent  "a  crier  sur  le 
papier  timbré... 

Tels  sont  les  plaisirs  qui,  plus  tard ,  nous  font  dire  en 
pensant  a  notre  jeunesse  :  C'était  le  bon  temps!... 

§"• 

LA      BÉSURBECTIOK. 

Vers  une  heure  dn  matin ,  le  susdit  colonel  Chabert 
vint  frapper  a  la  porte  de  M''  Derville ,  lequel  était  avoué 
près  le  tribunal  de  1  f  f  instance  du  département  de  la  Seine. 
Le  portier  ayant  répondu  au  solliciteur  que  M*  Derville  n'é- 
tait pas  rentré,  le  vieillard  allégua  un  rendez-vous,  moula 
chez  ce  célèbre  légiste,  qui,  malgré  sa  jeunesse ,  pas.sait 
pourunc  des  plus  fortes  tètes  qu'il  y  eût  au  palais;  il  sonna, 
et  ne  fut  pas  médiocrement  étonné  de  trouver  le  premier 
clerc  occupé  a  ranger,  sur  la  table  de  la  salle  a  manger,  les 
dossiers  des  affaires  qui  venaient  le  lendemain  ,  en  ordre 
utile. 

Le  clerc,  non  moins  étonné,  salua  le  colonel,  le  pria 
de  s'asseoir  sur  une  cliaise  ;  ce  que  fit  le  plaideur. 

—  Ma  foi,  monsieur,  j'ai  cru  que  vous  plaisantiez  hier 
en  m'indiquant  une  heure  atissi  matinale  pour  un  rendez- 
vous,  dit  le  vieillard  avec  une  fausse  gaieté,  la  gaieté  d'un 
homme  malheureux  qui  s'efforce  de  sourire. 

—  liCS  clercs  plaisantaient  et  disaient  vrai  tout  ensem- 
ble! reprit  le  principal  en  continuant  son  travail.  M""  Der- 
ville, soitpar  habitude,  soitpar  manie,  a  choisi  celle  heure 
pour  examiner  ses  causes,  en  résumer  les  moyens,  en  or- 
donner la  conduite  et  en  disposer  les  défenses.  —  Il  sem- 
ble que  son  intelligence  prodigieuse  ne  se  déploie  qu'en 
ce  moment.  Il  veut  être  seul ,  au  sein  d'ini  profond  si- 
lence. Vous  êtes  ,  depuis  six  ans  ,  le  troisième  exemple 
d'une  consultation  faite  a  cette  heure  nocturne  ;  il  désire 
que  le  secret  soit  gardésursa  manière  de  travailler.  — Après 
être  rentré,  il  discutera  chaque  chose,  liratout,  passera  peut- 
être  quatre  ou  cinq  heures  a  sa  besogne ,  puis  il  me  son- 
nera et  m'expliquera  ses  intentions.  —  Pendant  le  jour  , 
il  écoute  ses  cliens  ;  le  soir,  il  pense  à  ses  procès  au  milieu 
du  monde;  il  n>'a  dit  avoir  trouvé  ses  meilleures  idées  on 
causant  et  riant.  — Voila  sa  vie.  — Elle  est  singulière- 
ment active;  aussi  gagnc-t-il  beaucoup  d'argent. 


50 


L'ARTISTE. 


Le  vieillard  resta  silencieux ,  et  sa  figure  bizarre  avait 
pris  une  expression  si  dépourvue  d'intelligence  ,  que  le 
clerc,  surpr's,  ne  s'en  occupa  plus  nprès  l'avoir  regardé. 

Quelques  instans  après,  M''  Derville  rentra.  Son  maître- 
clerc  ouvrit  la  porte,  et  se  remit  k  achever  un  classement 
de  pièces.  Le  jeune  avoué,  mis  fort  élégamment ,  et  en 
costume  de  bal  ,  demeura  pendant  un  moment  debout , 
stupéfait  de  voir  dans  le  clair-obscur  le  singulier  client 
qui  l'attendait. 

Le  colonel  Chabert  était  aussi  parfaitement  immobile 
que  peut  l'être  une  figure  en  cire  du  cabinet  de  Curtius  ; 
mais  cette  immobilité  n'aurait  peut-être  pas  été  un  sujet 
d'étonnement  si  elle  n'eût  pas  complété  le  spectacle  sur- 
naturel queprésentait  l'ensemble  du  personnage.  L'homme 
était  sec  et  maigre;  ses  yeux,  au  lieu  d'avoir  de  l'éclat  ou 
de  briller,  paraissaient  couverts  d'une  taie  transparente  ; 
vous  eussiez  dit  de  la  nacre  sale ,  mais  dont  les  reflets 
bleuâtres  chatoyaient  "a  la  lueur  des  bougies.  Le  visage 
pâle,  livide,  et  eu  lame  de  couteau,  s'il  est  pemiis  d'em- 
ployer cette  expression  vulgaire,  semblait  mort.  Le  col 
était  serré  par  une  méchante  cravate  de  soie  noire;  et 
l'ombre  cachant  le  corps  "a  partir  de  la  ligne  brune  que 
décrivait  ce  haillon ,  un  homme  d'imagination  aurait  pu 
prendre  cette  vieille  tète  pour  quelque  silhouette  due  au 
hasard.  C'était  un  tableau  de  Rembrandt  sans  cadre.  Les 
bords  du  chapeau  dont  le  front  du  vieillard  était  cou- 
vert projetaient  un  sillon  noir  sur  le  haut  du  visage  ; 
et  cet  effet,  tout  naturel ,  mais  bizarre,  faisait  ressortir  par 
la  brusquerie  des  contrastes  les  rides  blanches ,  les  sinuo- 
sités froides ,  les  scntimens  décolorés  de  cette  physionomie 
cadavéreuse.  Enfin  l'absence  de  tout  mouvement  dans 
le  corps,  de  toute  chaleiu-  dans  le  regard,  s'accordait 
avec  une  certaine  expression  de  démence  triste ,  avec  les 
dégradans  symptômes  qui  caractérisent  l'idiot ,  répandus 
sur  cette  figtu'e,  pour  en  faire  je  ne  sais  quoi  de  funeste 
qui  ne  saurait  trouver  de  nom  dans  les  langages  humains... 

Mais  pour  un  observateur,  et  surtout  pour  un  avoué,  il  y 
avait  de  plus  chez  cet  homme  creusé,  flétri,  il  y  avait  dans 
ce  deiiris  de  vie,  les  signes  d'unedouleur profonde,  les  in- 
dices d'une  misèi'e  qui  avait  usé  l'ame  de  ce  visage  jadis 
beau  ,  commeles  gouttes  d'eau  tomliécsdu  ciel  défigurent 

à  la  longue  quelque  marbre  magnifique Un  médecin, 

un  auteur,  un  magistrat,  eussent  pressenti  tout  un  drame 
il  l'aspect  de  cette  sublinie  horreur,  dont  le  moindre  mé- 
rite était  de  ressembler  aux  fantaisies  impossibles  ,  fantas- 
tiquement dessinées  par  les  peintres,  au  bord  de  leurs  pier- 
res lithographiques,  pendant  qu'ils  causent  avec  leurs 
amis 

En  voyant  l'avoué,  le  vieillard  tressaillit  par  des  mou- 
vemcns  convulsifs  semblables  "a  ceux  qui  échappent  aux 
poètes,  quand  un  craquement  vient  les  détourner  d'une  rê- 


verie féconde,  au  milieu  dusilenceetde  la  nuit.  L'inconnu 
se  découvrit  promptement,  etse  levapour  saluer  lejeune 
homme;  mais  sa  perruque,  ét;uit  probablement  collée  au 
cuir  gras  qui  garnissait  l'intérieur  de  son  chapeau,  y 
resta;  et,  sans  le  savoir,  le  colonel  montra  tout-a-coup 
un  crâne  horriblement  mutilé.  Une  cicatrice  transver- 
sale, formant  une  couture  saillante,  prenait  sur  l'oc- 
ciput et  venait  mourir  a  l'œil  droit Les  boucles  de  la 

perruque  dissimulaient  celte  ancienne  blessure,  par  suite 
de  laquelle  la  tète  avait  dû  être  profondément  ouverte.... 
Ni  l'avoué  ni  son  clerc  n'eurent  envie  de  rire,  tant  ce 
crâne  fendu  était  épouvantable  a  voir;  vous  eussiez  dit  un 
supplicié  debout  sans  sa  tête  ;  car  la  première  pensée  que 
suggérait  l'aspect  de  cette  blessure  étaitj  celle-ci  :  —  Là 
dessous,  il  n'y  a  plus  d'intelligence!... 

—  Si  ce  n'est  pas  le  colonel  Chabert,  c'est  toujours  un 
fier  troupier!.,  pensa  le  principal  clerc. 

—  Monsieur,  lui  dit  M"  Derville,  'a  qui  ai-je  l'hon- 
neur de  parler... 

-p  An  colonel  Chabert...  celui  qui  est  mort  a  Eylau , . . 
répondit  le  vieillard. 

En  entendant  cette  singulière  phrase  ,  les  deux  hom- 
mes de  chicane  se  jetèrent  un  regard  qui  signifiait  :  — 
C'est  un  fou... 

—  Monsieur,  reprit  le  colonel,  je  désirerais  ne  con- 
fier le  secret  de  ma  situation  qu'a  vous 

Une  chose  digne  de  remarque  est  l'intrépidité  naturelle 
aux  avoués.  Soit  habitude  de  recevoir  un  grand  nombre 
de  personnes,  soit  par  un  profond  sentiment  de  la  protec- 
tion légale,  soit  confiance  en  leur  ministère,  ils  entrent, 
commeles  prêtres  et  les  médecins,  partout,  sans  rien 
craindre...  C'est  le  courage  civil. 

M<^  Derville  fit  un  signe  à  son  clerc,  et  celui-ci  disparut. 

—  Monsieur,  reprit  l'avoué,  pendant  le  jour  je  ne 
compte  jamais  les  instans;  mais,  au  milieu  de  la  nuit,  les 
minutes  me  sont  précieuses,  soyez  bref  et  concis;  je  vous 
demanderai  moi-même  les  éclaircissemens  sur  les  points 
qui  me  sembleront  obscurs.  Allez  !... 

Etle  jeune  homme,  faisant  rasseoir  son  singulier  client, 
s'assit  lui-même  au  bord  de  la  table,  en  lisant  les  dos- 
siers et  prêtant  tout  a  la  fois  son  attention  au  discours  du 
feu  colonel;  mais  il  quitta  bientôt  ses  procédures. 

— Monsieur,  dit  le  défunt,  vous  savez  peut-être  que  je 
conunandais  un  régiment  de  cavalerie  a  Eylau.  J'ai  été 
pour  beaucoup  dans  le  succès  de  la  célèbre  charge  que  fit 
Murât.  Ceci  est  un  fait  historique  ,  malheureusement 
consigné  pour  moi  dans  les  T-^ictoires  et  Conquêtes;  car 
ma  mort  y  est  rapportée  en  détail.  Nous  fendîmes  en  deux 
les  trois  lignes  russes,  qui  se  reformèrent,  et  nous  fûmes 
oliligés  de  les  relraverser  en  sens  contraire.  Lorsque  nous 


L'ARTISTE. 


5^ 


{>riiiics  dispersé  les  Russes,  et,  au  moment  où  nous  re- 
venions vers  l'empereur,  je  rencontrai  un  gros  de  cava- 
lerie ennemie.  —  Je  me  précipitai  sur  ces  rntètés-la;  mais 
deux  officiers,  devix  vrais  géans,  m'attaquèrent  a  la  fois 
it  me  partagèrent  le  crâne;  je  tombai  de  cheval;  Mnrni 
voulut  venir  a  mon  secours  ;  il  me  passa  sur  le  corps  lui 
et  tout  son  monde,  5,000  hommes.  Mxcnsez  du  peu  !.... 
Ma  mort  l'ut  annoncée  a  l'empereur;  par  prudence,  car  il 
m'aimait  un  peu,  le  patron,  il  voulut  savoir  s'il  n'y  aurait 
pas  quelque  chance  de  sauver  l'homme  auquel  il  était  re- 
devable de  cette  vigoureuse  attaque,  et  il  envoya,  pour 
me  reconnaître  et  me  rapporter  aux  ambulances,  deux  chi- 
rurgiens, en  leur  disant,  pcut-t'tre  négligemment:  — «Al- 
lez donc  voir  si,  par  hasard,  ce  pauvre  Chabert  vil  en- 
core?... » 

Mais,    ces    s chirurgiens,    sachant  que  j'avais 

été  foulé  par  les  pieds  des  chevaux  de  deux  régimens  fu- 
rieux ,  vinrent  ou  ne  vinrent  pas  me  tàtcr  le  pouls;  ils 
dirent  que  j'étais  bien  mort,  et  l'acte  de  mon  décès  fut 
proba!)lemcnt  dressé  d'après  les  règles  établies  par  la  ju- 
risprudence militaire 

En  entendant  son  client  s'exprimer  avec  une  lucidité 
parfaite,  et  raconter  des  faits  au  moins  étranges,  le  jeiuie 
avoué  posa  son  coude  gauciie  sur  la  table,  se  mit  la  tète 
dans  la  main;  et,  regardant  le  colonel  : 

—  Savez-vous,  monsieur,  dit-il,  qiie  je  suis  l'avoué 
de  la  comtesse  Ferrand  ,   veuve  du  colonel  Chabert. 

—  Ma  femme!...  —  Oui ,  monsieur.  —  Aussi,  après 
cent  démarches  infructueuses  chez  des  gens  de  loi  qui  m'ont 
tous  pris  pour  un  fou,  je  jue  suis  déterminéa  venir  vous 
trouver...  Je  vous  parlerai  de  mes  malheurs  plus  tanl... 
Laissez-moi  vous  établir  les  faits  ,  et  vous  les  expliquer 
comme  je  les  ai  conçus;  car  je  suis  obligé,  par  bien  des 
circonstances  qui  ne  doivent  être  couuuis  que  du  père 
(iteruel,  d'en  présenter  plusieurs  comme  des  hypothèses. 

—  Probablement  donc,  monsieur,  les  blessures  que  j'ai 
reçues  auront  produit  un  tétanos  on  m'auront  mis  dans 
une  crise  analogue  "a  une  maladie  nonmiée  catalepsie  ;  rar 
j'ai  été  dépouillé  suivant  l'usage,  je  suis  resté  un  connue 
un  ver,  et  les  gens  chargés  d'enterrer  les  morts  m'ont  en- 
seveli.... 

—  Permettez-moi  de  placer  un  détail  que  je  u"ai  pu 
connaître  que  postérieurement  a  l'événement  qu'il  faut 
bien  appeler  ma  mort 

—  J'ai  rencontré  a  Stutlgard  un  ancien  maréchal-des-lo- 
gis  de  mon  régiment;  ce  cher  lionunc,  le  seul  qui  ait  voulu 
me  reconnaître,  et  dont  je  vous  parlerai  tout-îi-l'heure, 
m'a  expliqué  le  phénomène  de  ma  conservation  ,  en  me 
disant  que  j'étais  tombé  sous  mon  cheval.  Mou  cheva' 
reçut  un  boulet  dans  le  flanc  an  moment  où  les  Russes 
me  saignèrent....  La  bète  et  le  cavalier  s'abattirent  comme 


des  capucins  de  cartes...  Il  paraît  que  je  me  serai  renver- 
sé, soit  a  droite,  soit  a  gauche,  et  que  le  corps  du  cheval 
m'aura  couvert  totalement. 

Lorsque  je  revins  a  moi ,  monsieur,  j'étais  dans  une 
position,  dans  une  almosphcrc,  dont  je  ne  vous  donne- 
rais pas  une  idée  en  vous  en  parlant  jusqu'il  demain.  — 
L'air  que  je  respirais  était  chaud  et  méphitique.  —  Je 

voulus  me  mouvoir  et  ne  trouvai  point  d'espace hn 

ouvrant  les  yeux  je  ne  vis  rien.  La  rareté  de  l'air  fut  le 
fait  prédominant  auquel  je  dus  une  idée  saine:  je  compris 
que  je  n'avais  pas  d'air ,  j'allais  mourir  asphyxié.  — 
Celte  pensée  m'ôta  le  sentiment  d'une  douleur  inexpri- 
mable par  laquelle  j'avais  été  réveillé Mes  oreilles  tin- 
tèrent violemment  ;  et  j'entendis,  ou  crus  entendre,  car  je 
ne  veux  rien  affirmer,  des  gémisscmens  qui  sortaient  des 
entrailles  du  matelas  de  cadavres  sur  lequel  je  gisais 

Quoique  la  mémoire  de  ces  moniens  soit  bien  téné- 
breuse, et  que  mes  souvenirs  soient  confus,  malgré  les 
impressions  de  souffrances  encore  plus  profondes  que  je 
devais  éprotiver  et  qui  ont  brouillé  mes  idées,  il  y  a  des 
nuits  où  je  crois  entendre  ces  soupirs  étouffés...  Mais  il  y 
a  eu  quelque  chose  de  plus  horrible  que  tout  cela  ,  c'est 
un  silence  que  je  n'ai  jamais  retrouvé...  —  Un  point 
d'orgue  fini,  monsieur! —  le  vrai  silence  du  tombeau 

Knhn,  en  levant  les  mains,  en  tàlant  les  morts  ,  je  re- 
connus un  vide  entre  ma  tète  et  le  fumier  humain  supé- 
rieur ;  alors  je  mesurai  l'espace  qui  m'avait  été  laissé  par 
un  hasard  dont  j'ignorais  la  cause.  — Il  paraît,  grâce  ii  l'in- 
souciance ou  a  la  précipitation  avec  laquelle  on  nous  avait 
jetés  pèle-mèle,  colonels  cl  soldats,  que  deux  mortss'éfaicnt 
croisésau-dessusdemoi  demanièrea  décrire  un  anglescm- 
blable  'a  celui  de  deux  cartes  mises  l'une  contre  l'autre,  par 
un  enfant  qui  veut  faire  un  château.  — Je  rencontrai,  en 
furetant  avec  une  promptitude  indicible  ,  car  il  ne  fallait 
pas  flâner,  je  fis  donc  la  rencontre  d'un  brasqui  heureu- 
sement ne  tenait  a  rien  ,  le  digue  bras  d'un  Hercule ,  un 
bon  os  auquel  je  dus  mon  salut.  —  Sans  ce  secours  in- 
espére  je  périssais  !  —  Mais  avec  une  rage  bien  condition- 
née ,  je  me  mis  "a  tracasseries  cadavres  qui  me  sépa- 
raient de   la   couche   de  terre,   sans   doute  jetée    sur 

lions je  dis  nous  comme  s'il  y  eût  eu  des  vivans — 

J'y  al!ai  ferme,  monsieur,  et  je  ne  sais  pas  encore  comment 
j'ai  pu  parvenir  ii  percer  le  dôme  de  chair  qui  u'.ettait 
une  barrière  entre  la  vie  et  moi;  mais  j'avais  trois  bras... 
et  mon  levier  en  jouant  rude  me  livrait  toujours  un  peu 
de  l'air  qui  se  trouvait  enli-e  les  cadavres  que  je  dépla- 
çais...  Aussi  je  ménageais  mes  aspirations 

1-nfin  je  vis  le  jour mais  ii  travers  la  neige,  mon- 
sieur !  !  1  Kn  ce  moment  je  m'ajH-irus  que  j'avais  la  tète 
ouverte  ;  heureusement ,  les  débris  de  ma  tète ,  ceux 
des  camarades  et  de  mon  cheval  ,  que  sais-je!  m'avaient  | 


32 


L'ARTISTE. 


comme  enduit  d'un  emplâtre  naturel.  —  Quand  mon 
crâne  toucha  la  neige,  je  m'évanouis  ;  cependant,  la  cha- 
leur fil  fondre  autour  de  moi  un  petit  rond  par  lequel  je 
criai  pendant  deux  heures,  aussitôt  que  j'eus  recouvré  la 
parole.  —  Et  lorsque  je  revins  'a  moi ,  le  soleil  se  le- 
vait... Je  me  haussais  en  faisant  de  mes  pieds  un  ressort 
dont  }c  point  d'appui  était  sur  les  autres ,  qui  avaient 
les  reins  solides....  D'ailleurs  quand  j'aurais  eu  du  respect 
humain  !...  c'eût  été  de  la  niaiserie...  Bref,  monsieur,  il 
n'y  eut  qu'une  femme  assez  hardie  pour  venir  voir  ma 
tête  qui  n'avait  guère  poussé  que  comme  un  champignon. . . 
.l'eus  la  douleur  ,  si  le  mot  peut  rendre  ma  rage  ,  de  voir 

pendant  long-temps,  —oh!  oui,  long-temps, — ces  s 

Allemands  se  sauver  en  entendant  une  voix  et  n'aperce- 
vant point  d'homme.  —  Je  fus  donc  dégagé,  puis  trans- 
porté par  cette  femme  et  son  mari  dans  une  barraque  de 
l)ois... 

Il  paraît  que  j'eus  une  rechute  de  tétanos,  passez- 
moi  celte  expression  pour  vous  peindre  un  état  dont  je 
n'ai  nulle  idée ,  mais  que  j'ai  jugé ,  sur  les  dires  de  mes 
hôtes,  devoir  être  voisin  delà  catalepsie.... 

Je  suis  resté  six  mois  entre  la  vie  et  la  mort ,  ne  par- 
lant pas,  ou  déraisonnant  quand  je  parlais Enfin  mes 

hôtes  me  firent  admettre   a  l'hôpital  de  Kreislaw. 

Vous  comprenez ,  monsieur,  que  j'étais  sorti  du  ven- 
tre de  la  fosse  aussi  nu  que  de  celui  de  ma  mère; en  sorte 
que  quand,  dix  mois  après  ,  je  me  souvins  d'avoir  été  le 
colonel  Chabert,  et  que,  reprenant  mes  idées ,  je  priai  ma 
garde  de  me  respecter ,  tous  mes  voisins  se  mirent  a  rire. . . 

Cependant,  le  chirurgien,  heureusement  pour  moi, 
avait  répondu  ,  par  amour-propre,  de  ma  guérison;  et, 
lorsque  je  lui  parlai  d'une  manière  suivie  de  mon  an- 
cienne existence  ,  il  fit  constater,  dans  les  formes  juridi- 
ques voulues  parle  droit  du  pays,  la  fosse  d'où  je  m'étais 
extrait;  le  jour  et  l'heure  où  j'avais  été  trouvé  parmaliien- 
faitrice  et  par  son  mari  ;  le  genre  et  la  positioli  exacte  de 
mes  blessures ,  ma  taille,  et  joignit  une  description  de  ma 
personne  h  ces  différens  procès-verbaux 

Eh  bien  !  monsieur,  je  n'ai  ni  ces  pièces  imporlantes^ 
ni  la  déclaration  que  j'ai  faite  chez  un  notaire  de  celle 
ville  pour  établir  mon  identité  I 

Depuisle  jour  où  je  fus  chassé  de  Kreislaw  par  lesévéne- 
mensdela  guerre,  j'ai  constamment  erré  comme  un  vaga- 
bond, mendiantmon  pain,  traité  de  fou  lorsque  je  racontais 
mon  aventure,  et  n'ayant  pas  un  sou  pour  faire  lever  les 
actes  qui  peuvent  appuyer  mes  prétentions. . .  —  Souvent, 
j'ai  été  arrêté  par  mes  douleurs  qui  me  retenaient  malade 
et  souffrant  pendant  des  trimestres  entiers  dans  de  petites 
villes  où  l'on  prodiguait  des  soins  a  l'homme  agonisant, 
mais  où  l'on  riait  au  nez  de  cet  homme  dès  qu'il  voulait 
être  le  colonel  Chabert...  Long-lemps  lafin-eur  a  laquelle 


j'étais  en  proie  me  nuisit  et  fut  cause  que  l'on  m'enferma 

comme  fou  "a  Stuttgard Jugez  s'il  n'v  avait  pas  dans 

mon  récit  dix  mille  raisons  d'enfermer  un  homme  ! 

Après  deux  ans  de  détention  que  je  fus  obligé  de  sul)ir, 
et  après  avoir  entendu  dire  mille  fois  "a  mes  gardiens  : 

—  Voila  un  pauvre  honuue  qui  croit  être  le  colonel 
Chabert  ! . . . 

Je  fus  convaincu  de  l'impossibilité  de  ma  propre  aven- 
ture  je  devins  triste,  résigné,  tranquille;  et,  comme 

je  ne  voulais  plus  être  le  colonel  Cliabert  afin  de  sortir 
de  prison  et  de  revoir  la  France!..  Oh!  monsieur,  re- 
voir Paris!...   c'était  un  délire... 

A  cette  phrase  inachevée  le  colonel  Chabert  tomba 
dans  une  rêverie  profonde,  dont  M*  Derville  respecta  les 
mystères 

—  Monsieur  ,  un  beau  jour,  un  jour  de  printemps  , 
on  me  donna  la  clef  des  champs  et  dix  ihalers,  sous  pré- 
texte que  je  parlais  très-sensément  sur  toutes  sortes  de  su- 
jets et  que  je  ne  disais  plus  être  le  colonel  Chabert.  —  Ma 
foi,  a  cette  époque,  et  encore  aujourd'hui,  il  y  eut  en  effet 
des  momens  où  mon  nomme  fut  désagréable. . .  Je  voudrais 
n'être  pas  moi.  Si  ma  maladie  m'avait  ôlé  tout  souvenir 
de  mon  existence  passée,  j'aurais  été  heureux  !..  Le  sen- 
timent de  mes  droits  me  tue....  J'eusse  repris  du  service 
sous  un  nom  quelconque,  et  qui  sait  si  je  ne  serais  pas 
devenu  feld-maréchal?... 

—  Moiisieiu-,  dit  l'avoué,  vous  me  brouillez  toutes 
mes  idées! . .  Je  crois  rêver  en  vous  écoutant.  De  grâce ,  ar- 
rêtons-nous un  moment  — 

—  Vous  êtes  ,  dit  le  colonel  d'un  air  mélancolique,  la 
première  personne  qui  m'ait  écouté  avec  tant  de  patience. 
— Vous  n'êtes  pas  tout-a-fait  incrédule...  Aucun  homme 
de  loi  n'a  voulu  m'avancer  dix  napoléons  afin  de  faire 
venir  d'Allemagne  les  pièces  nécessaires  pour  commencer 
mon  procès  — 

—  Quel  procès?  dit  l'avoué  qui  avait  oublié  tout. 

—  Comment,  monsieur,  la  comtesse  Ferrand  est  ma 
femme,  et  possède  trente  mille  livres  de  rente  qui  m'ap- 
partiennent ! Quand  je  dis  cela  a  des  avoués,  a  des 

hommes  de  bon  sens,  et  que  je  parle  de  plaider  contre  un 
acte  de  décès,  un  acte  de  mariage  et  des  actes  de  nais- 
sance  ils  éclatent  de  lire J'ai  été  enterré  sous  des 

morts;  mais,  maintenant,  je  suis  enterré  sous  des  vivans  , 
sous  des  actes,  sous  des  faits,  sous  la  société  tout  en- 
tière, qui  veut  me  faire  rentrer  sous  terre  !...  Merci  !.. 

—  Monsieur ,  daignez  poursuivre  maintenant —  dit 
l'avoué. 

—  Daignez.'...  s'écria  le  malheureux  vieillard  en  pre- 
nant la  main  du  jeune  homme...  A^'oila  le  piemicrmot... 

Le  colonel  pleura...  La  reconnaii^sance  étouffait  sa  voix. 


L'ARTISTE. 


33 


—  Ecoutez,  monsieur,  reprit  l'avoué;  j'ai  gagné  ce 
soir  trois  cents  francs  au  jeu  ;  —  ainsi,  je  puis  liien  em- 
ployer la  moitié  de  cette  somme  an  bonlieurd'un  liomme. 
—  Je  ferai  les  poursuites  et  diligences  nécessaires  pour 
vous  procurer  les  pièces  dont  vous  me  parlez.  Jusqu'à  leur 
arrivée,  je  vous  remettrai  cent  sous  par  jour;  si  vous 
êtes  le  colonel  Cliabert,  vous  saurez  pardonner  la  modi- 
cité du  prêt   il  la  défiance  naturelle  aux  gens  de  loi 

Mais   poursuivez!... 

Le  prétendu  colonel  resta  pendant  un  moment  immo- 
bile et  stupéfait.  Son  extrèuie  nialbcur  avait  détruit  sans 
doute  ses  croyances;  et,  s'il  courait  après  son  nom,  après 
sa  gloire,  après  lui-même,  c'était  pour  obéir  a  ce  senti- 
ment inexplicable,  en  germe  dans  le  cœur  de  tous  les 
hommes  et  auquel  nous  devons  les  recherches  des  alchi- 
mistes, la  passion  de  la  gloire,  les  découvertes  de  l'astro- 
nomie, de  la  pliysiqiie,  de  la  chimie...  A  ses  yeux,  il  n'é- 
tait plus ,  lui ,  y^'i^o,  qu'un  objet  secondaire,  de  même  que 
la  vanité,  le  plaisir  du  gain,  deviennent  plus  chers  au 
parieur  que  l'objet  du  pari 

Les  paroles  du  jeune  avoué  furent  donc  comme  un 
miracle  pour  cet  homme  rebuté  pendant  dix  années  par 
la  création  entière,  parla  femme,  parla  justice.  Trouver 
chez  un  avoué  ces  dix  pièces  d'or  qui  lui  avaient  été  re- 
fusées jiendant  si  long-temps,  par  tant  de  personnes,  de 

tant  de  manières! Le  colonel  ressemblait  a  cette  dame 

qui,   ayant  eu  la  fièvre  durant  quinze  années,  se  crut 

malade  le  jour  où  elle  fut  guérie H  y  a  des  félicités 

auxquelles  on  ne  croit  plus!....  Elles  arrivent,  c'est  la 
foudre,  elles  consument... 

Aussi  le  pauvie  homme,  avait  trop  de  reconnaissance 
pour  en  exprimer...  Il  eût  paru  froid  aux  gens  superficiels; 
mais  Derville  devina  toute  une  probité  dans  celte  stupeur; 
un  fripon  aurait  eu  de  la  voix. 

—  Où  en  élais-jc...  dit  le  colonel  avec  la  naïveté  d'un 
enfant,  on  d'un  soldat,  car  il  y  a  souvent  de  l'enfant  dans 
le  vrai  soldat,  et  presque  toujours  du  soldat  chez  l'enfant, 
surtout  en  France... 

—  A  Stuttgard!...  vous  sortiez  de  prison...  répondit 
l'avoué... 

— Vous  connaissez  ma  femme?...  demanda  le  colonel. 

—  Oui,  répliqua  Derville  eninclinantla  tête... 

—  Comment  est-elle? 

—  Toujours  ravissante!... 

Le  vieillard  fit  un  sgnede  main,  et  parut  dévorerquel- 
que  secrète  douleur  avec  cette  résignation  grave  et  solen- 
nelle qui  caractérise  les  hommes  éprouvés  par  le  sang  et 
par  les  feux  des  champs  de  bataille. 

—  Monsieur,  dil-il  avec  une  sorte  de  gaieté,  car  il  res- 
pirait ce  pauvre  colonel ,  il  sortait  une  seconde  fois  de 


la  tombe,  il  venait  de  fondre  encore  une  couche  de  neige, 
moins  soluble  que  celle  de  la  nature  ;  et  il  aspirait  l'air 
du  ciel  en  quittant  celui  d'un  cachot. 

—  Monsieur,  dit-il,  si  j'avais  été  joli  garçon,  aucun  de 
mes  malheurs  ne  me  serait  arrivé.  Les  femmes  croient  les 
grns  quand  ils  farcissent  le  discours  de  mots  d'amour;  et 
alors,  elles  trottent,  elles  vont,  elles  se  mettent  en  quatre, 
elles  intriguent ,  elles  affirment  les  faits,  elles  font  le  dia- 
ble ;  mais  j'avais  une  face  de  requiem ,  j'étais  vêtu  comme 
Dieu  fut  vendu ,  je  ressemblais  plutôt  a  un  Es<juimaii  qu'a 
un  homme  ;  moi  qui  jadis  passais  pour  le  plus  joli  des 
muscadins  en  1799  !  Moi  le  comte  Chabcrt  !... 

DE  Balzac. 
(  La  suite  au  prochain  numéro.) 


ALI  VEi  RENARD, 

ou  LA   CONQUÊTE  D'ALGER  (<830}. 

PAR    M.    EUSÈBE    de    salle  '. 


'•^i:>^  rai-^'»  -  -  s 


Ce  livre,  dont  les  allégories  et  le  tilrr  sont  assoi  Iransp.ircns. 
est  ainsi  explique'  par  son  auteur  d.ins  une  courte  préface  : 
a  .4ux  observations  que  j'enregistr.iis  rliaf(iie  jour  (M.  de  Salle 
ct,iit  secrcLiiioinlerprèle  altaclié  au  qii.irlier-gAiéral  de  rariBêe 
d'Afrique),  j'avais,  sans  y  penser,  m^lc  les  ouï  dire  dn  quar-. 
tier-général ,  des  causeries  de  cantine,  des  descriptions  du  pavs 

I         '  Paris,  rlici  Gojselin  ,  rue  Saint-G«rmain-<le«-Prrt. 


L'ARTISTE. 


et  des  scènes  dont  il  c'tait  le  tlieâtrc.  En  relisant  ce  jiournal ,  je 
m'aperçus  que  la  part  du  savant  e'tait  tout-à-fait  domine'e  par 
celle  du  conteur.  Cette  première  partie  supprimée,  il  restait 
deux  espèces  de  mémoires....  mais  les  me'moires  sont  personnels 
et  systématiques  ;  la  personnalité  diminue  l'intérêt,  et  le  système 
fausse  la  vérité.  L'idée  ti;e  vint  de  comple'ter  l'œuvre  du  conteur, 
en  me  cachant  derrière  des  personnages  imaginaires.  » 

Nous  laissons  à  d'autres  le  soin  d'examiner  si  celte  confusion 
primitive  dans  les  idées  de  l'auteur  n'a  pas  e'td  nuisible  à  l'exe'- 
cution  de  son  ouvrage;  si,  en  mêlant  du  romanesque  à  cette  réa- 
lité' si  récente  ,  il  n'en  a  pas  affaibli  l'effet;  si  enfin  il  n'eût  pas 
mieux  fait  de  choisir  entre  le  roman  et  l'histoire ,  au  lieu  de 
s'arrêter  à  un  genre  mixte,  qui  confond  souvent  dans  une  union 
discordante  les  grâces  fantastiques  de  l'un  avec  les  beautés  sévè- 
res de  l'autre. 

Nous  nous  occuperons  peu  ici  des  actions  d'éclat  et  des  servi- 
ces rendus  dans  cette  campagne  par  les  généraux  Bourmont, 
Desprez,  Bertbezène,  Loverdo,  l'amiral  Uuperré,  l'intendant 
Dcnnic,  tous  reconnaissables  sous  la  bigarrure  de  dénominations 
que  l'orientalisme  rend  parfois  grotesques  ;  ce  qui  nous  intéresse, 
ce  n'est  pas  ce  que  l'auteur  a  demandé  à  ses  notes,  mais  bien  ce 
que  son  imagination  lui  a  fourni;  arrière  le  Moniteur  et  les 
bulletins  d'c'tal-major  ;  vienne  le  roman  ;  le  roman ,  voilà  pour 
nous  le  livre,  le  vrai  livre. 

C'est  d'abord  l'histoire  du  commandant  d'Aubagne  avec 
Maria  ,  la  jeune  Espagnole  qu'il  a  enlevée ,  et  qu'il  délaisse 
ensuite;  dont  il  méprise  l'amour,  la  noire  prunelle  et  les  dévo- 
rantes étreintes ,  pour  s'éprendre  de  la  beauté  froide  et  raide 
et  des  coquetteries  à  la  glace  de  la  quakeresse  Fanny  Schalcr. 

Et  pourtant  celte  pauvre  Maria,  dont  la  tendresse  est  si  im- 
portune, les  caresses  amères  et  poignantes  comme  un  remords, 
dont  les  supplications  fatiguent ,  c'est  elle  qui  a  tout  donné ,  qui 
est  prèle  à  tous  les  sacrifices  ,  qui  ne  ciainl  pas  de  s'exposer  à  la 
contagion  pourvoir  d'Aubagne,  qui  ne  le  quille  plus  quand  il  en 
est  atteint,  qui  vent  mourir  comme  lui ,  et  qui,  en  définitive,  ne 
meurt  pas,  et  cela  par  un  pur  caprice, ;dc  l'auteur,  car  assuré- 
ment cette  pauvre  Maria  méritait  tien  cette  pitié.  En  vérité 
l'auteur  devait  celte  fin  tragique  au  dévouement  de  Maria  et  à 
la  vraisemblance  du  caractère  qu  i)  lui  a  donné. 

Mais  si  Maria  se  console ,  Fanny  Schalcr  s'est  consolée  aussi. 
Il  est  vrai  que  le  jour  qu'elle  se  sépara  de  son  amant  elle  sem- 
blait déjà  résignée  ;  rien  en  elle  n'annonçait  ni  un  regret  bien 
senti  ni  une  peine  bien  amère. 

«  Fanny  prêchait  d'Aubagne  en  faveur  de  Maria ,  mais  elle 
ne  di.'fflit  rien  de  direct  contre  elle-même  ;  le  consul  et  mistress 
Schàler,  en  prenant  congé  du  cousin,  le  saluaient  du  nom  de 
fils  ,  et  Fanny  ne  les  contredisait  pas.  L'exemple  de  la  mansué- 
tude et  de  l'égalité  du  caractère  de  ses  parcns,  une  religion  toute 
de  charité  et  de  modestie,  l'éducation  quaker,  en  un  mot,  ai'ait 
emprisonné  l'ame  de  Fanny,  mais  ne  l'avait  pas  tuée.  L'ame  se- 
couait parfois  sa  prison...  ;  alors  les  yeux  étincolaient,  les  traits 
s'agitaient;  mais  ces  secousses  n'étaient  pas  remarquées,  parce 
qu'elles  étaient  rares,  et  que  n'étant  ni  précédées  d'humeur  ni 
suivies  de  violences  ;  elles  n'interrompait  nt  pas  la  majesté  calme 
et  douce  de  sa  figure.  » 


Voilà  celle  dont  le  départ  fut  un  coup  de  foudre  pour  d'Au- 
bagne, et  quand  elle  le  quitta  il  ne  trouya  pas  de  larmes;  tant 
son  œil  c'tait  desséché  par  la  douleur.'  il  demeura  long-temps 
immobile,  les  yeux  attachés  sur  elle,  et  quand  la  jeune  quake- 
resse mit  le  i)icd  dans  la  chaloupe  et  lui  eut  donne  le  baiser 
d'adieu,  d'Aubagne  lui  serra  convidsivemcnt  la  main  ,  lui  di- 
sant ces  mots  qui  devaient  être  les  derniers  :  A  toi  Fanny,  à  toi 
seule ,  et  poui-  toujours  ! 


Onti'e  cet  épisode  qui  s'hannonise  assez  bien  avec  l'ensemble 
de  la  composition,  il  en  est  un  autre  non  moins  mtéressant, 
celui  de  Duclos  cl  de  la  Géorgiemic  Kirkor;  nous  en  donnons 
ici  une  des  scènes  principales. 

Duclos,  qui  avait  été  arrêté  par  deux  bédouins  au  moment  où 
il  se  jetait  sur  le  sabre  de  Kirkor  ,  se  débattit  quelques  instans 
pour  pouvoir  tirer  son  poignard  ;  deux  autres  étant  venus  au 
secours  des  premiers ,  le  lièrent  par  le  cou  ,  la  ceinture  et  les 
pieds  au  tronc  du  saule  pleweur. 

—  Ali-Théaleb,  dit  la  Géorgienne  au  vieux  bédouin,  cet  hom- 
me est  mon  ami ,  il  t'a  donné  l'hospitalité. 

—  Dieu  damne  son  père ,  répondit  le  vieillard  ;  il  mourra , 
car  il  est  Français.... 

Il  fit  un  signe  aux  quatre  jeunes  Arabes  :  Malheur,  s'écria 
Kirkor  en  trouvant  enfin  la  force  de  se  lever  et  de  se  jeter  au- 
devant  des  yatagans  qui  brillaient  aux  yeux  du  pauvre  Duclos, 
malheur  à  vous  !  le  sang  de  cet  homme  retombera  sur  votre 
tête....  Je  suis  Kalmirboulia!.... 

Ce  nom  magique  de  Kalmirboulia  sauve  la  vie  à  Duclos.  — 
Nous  renvoyons  au  roman  le  lecteur  désireux  de  savoir  ce  qu'il 
advient  des  deux  héroïnes  Fanny  Schaler  et  Kirkor.  Ceux  qui 
aiment  mieux  la  réalité  que  les  fictions  y  trouveront  un  récit  in-    1 
téressant  et  très-complel  de  la  campagne  d'Afiique. 


L'ARTISTE. 


35 


Unuif  Dramatique. 


THEATRE-FRANÇAIS. 

ZCoiuJ    XI ,    ^ùrarne  e  /.  »!>/»  aelfn  ei  eit   vent , 
1-AK  M.  CASIMIR  DELAVIGXE. 

I^'aiitcur  du  Paria  est  le  grand-prêtre  de  la  religion  classi- 
que dans  laquelle  les  boiteux  mairlicnt  et  les  aveugles  voient; 
on  le  eroit  génie  sur  parole,  et  sur  ce  point  les  incrédules  sont 
des  hugolàtrcs.  M.  Casimir  Dclavigne  ,  qui  fait  naître  l'enthou- 
siasme sans  le  communiquer  ,  et  qui  mérite  des  succès  d'estime 
que  ses  (idcles  transforment  en  triomphes  ,  trouve  jieu  de  Tho- 
mas ,  sans  doute  parce  qu'il  ne  ressuscite  point  comme  le  Christ , 
n'ayant  jamais  porte  sa  croix  littéraire,  n'clant  pas  couronne 
d'é|)iiies  poétiques;  il  ne  mourra  point  toutefois  sans  jugement. 

Louis  XI  est  en  vérité  un  draine  peigné,  compassé,  tiré  au 
cordeau  ,  admirable  de  costumes  et  de  décorations,  froid  et  en- 
nuyeux d'ensemble ,  brillant  de  versification  ,  nul  d'action  et 
d'intérêt,  faible  de  caractères  et  pauvre  de  couleur  locale, 
sauf  la  mise  en  siène.  Louis  XI  a  été  conçu  et  enfante  pendant 
sept  années ,  comme  ces  demi-dieux  de  l'antiquité  qui  se  pré- 
paraient longuement  dans  le  ventre  maternel  ;  Louis  XI  est 
Semblable  à  ces  raonumcns  religieux  de  l'Inde  où  chaque  pas- 
sant ap[)orte  sa  |)ierre.  Louis  XI  appartient  à  tout  le  monde 
depuis  Comincs  jusqu'aux  rhétoriciens  du  crllégc  Henri  IV, 
qui  s'exercent  infatigablement  sur  ce  sujet  d'aniplilication  ,  cent 
fois  retourné  coimnc  le  champ  de  la  fable.  M.  Delavigne  a-t-il 
découvert  le  trésor  ?  Les  applaudisscnicns,  les  recettes,  répon- 
drons oui  :  l'histoire  et  le  théâtre  diront  non. 

Le  comte  de  Rethcl  ,  (ils  du  malheureux  Nemours ,  exécuté 
aux  Halles  pour  crime  de  haute-trahison,  revient,  sous  la  sauve- 
garde du  titre  d'amjjassadeur  ,  bra\er  le  roi  de  France  dans  sa 
cour  au  nom  de  Charlcs-lc-Téméraire  ,  duc  de  Bourgogne  ;  il 
■K'Ut  venger  son  père  en  poignardant  Louis  XI ,  <pi'il  laisse  vivre 
avec  ses  rcmoids  ,  ses  angoisses  et  sa  maladie.  Louis  XI,  moins 
généreux  ,  le  fait  pendre  et  meurt.  Voilà  toute  l'intrigue,  in- 
vraisemblable et  mesquine.  (Vêlait  bien  la  peiiic  de  rimer 
Mercier. 

L'histoire  est  travestie  et  rapelissée  :  lisez  donc  les  vieux 
chroniqueurs  ;  lise/,  les  chroniqueurs  modernes.  Vous  faites 
mourir  au  troisième  acte  le  duc  de  Bourgogne,  à  qui  Louis  XI 
survécut  cin<i  ans  ;  vous  tirez  de  la  Bastille  un  iils  de  Nemours 
qui  en  sortit  enlant  à  l'avéncment  de  Charles  \  111.  Cet  enfant 
tout  contrefait  par  les  tortures  de  sa  cage  de  fer,  vous  le  dé- 
guisez en  comte  de  Rothel ,  envoyé  extraordinaire  et  plénipo- 
tentiaire du  Bourguignon.  Mais  une  tragédie  n'est  pas  une  his- 
toire ,  et  les  larmes  du  public  eussent  cflacc  de  plus  étranges 
fautes  de  chronologie. 

Le  personnage  de  Louis  XI ,  si  original,  si  bizarre,  si  ter- 
lililn  et  si  comiipie  .î  la  fois,  n'est  pas  entièrement  gAlé;  il  a 
de  belles  scènes,  quoique  déclamatoires  ,  il  a  de  beaux  mou- 


vemens,  quoique  la  plupart  imités  :  IJgicr  a  donné  de  la  vie  à 
ce  cadavre  colore  de  fard  d'empnmt  et  affublé  de  lambeaux 
proprement  recousus  de  fil  bluuc;  Ligicr  a  été  plus  historique 
et  ])lus  vrai  que  \t  poème. 

Nous  l'avons  déjà  dit ,  les  artistes  ont  rendu  pleine  justice  au 
matériel  de  l'exécution  ;  les  portefeuilles  de  Gaignières  four- 
nirent le  modèle  des  modes  du  quinzième  siècle;  les  Fojrages 
pittoresques  et  romantiques  dans  l'ancienne  France ,  par 
Taylor  et  Charles  Nodier,  servirent  de  guide  au  peintre  qui 
avait  à  reproduire  le  château  de  Plessis-lès-Tours  ;  de  là  cette 
fidélité  d'étoffes,  d'orncmcns  et  d'accessoires;  contraste  frap- 
pant avec  l'anachronisme  pompeux  de  M.  Dclavigue. 

l'^nfin,  si  on  reconnaissait  un  chef-d'œuvre  au  patronage 
royal,  aux  bravos  frénétiques,  à  la  foule  inondant  la  salle, 
aux  espèces  sonnantes  tombant ditns  la  caisse,  aux  éloges  ultra- 
sublimes, à  l'imprudence  des  amis,  Louis  A'/ serait  le  type  du 
drame  historique,  la  colonne  infranchissable  de  l'Hercule  du 
ihéàlre ,  le  nouveau  monde  du  Christophe  Colomb  de  la  poé- 
sie; enfin  il  faudrait  se  prosterner  devant  la  création  do 
Louis  XI,  si  nous  n'avions  pas  déjàComines,  Jean  de  Troyes, 
Naudé  ,  Duclos,  Mercier,  Bérangcr,  Walter  Scott  le  biblio- 
phi  e,  Jacob  et  Victor  Hugo. 

Eh  bien  1  malgré  ces  dcXiiits ,  Louis  XI  est  une  mosaïque 
curieuse,  et  M.  Delavigne  a  (nh  les Messéniennes,  les  Comé- 
diens et  l'Ecole  des  Vieillards. 


OPERA-COMIQUE. 

^efaia ,    Qû-m/n  •■ 

Magnifique  étude  d'artiste!  quatre  planches  ,  quatre  acteurs, 
et  puis  de  l'amour,  du  poison  ,  du  crime,  de  l'horreur  et  des 
larmes  !  Encore  un  drame  qui  violente  les  cœurs  et  les  bourse*-'. 

La  violence  !  voilà  toute  la  poétique  de  Dumas  ;  non  violence 
ouverte ,  franche  ,  armée  ,  mais  pcrllde  ,  souterraine.  C'est 
comme  une  trahison.  Voyez-le  prendre  son  spectateur  :  long- 
temps il  le  guette  ;  long-temps  il  menace  sa  proie.  Comine  il 
dispose  autour  d'elle  ruses ,  pièges ,  fascinations  1  Comme  il  s'in- 
troduit peu  à  peu  dans  le  cœur  I  Comme  il  le  fait  se  dilater, 
s'épanouir ,  se  livrer  sans  défiance  I  Comme  il  y  infiltre  un  in- 
térêt doux  et  tendre  !  Puis,  quand  il  voit  sa  victime  bien  enla- 
cée ,  bien  emprisonnée  dans  ses  filets ,  alors  il  bondit ,  il  s'e'- 
lancc  sur  elle;  il  la  serre,  il  l'étreiut  de  mille  nœuds;  alors, 
il  la  frappe  à  coups  redoublés;  alors  il  l'entraîne  sur  ses  pas, 
palpitante,  hors  d'haleine  :  «  Vous  voulez  arrêter?  —  Non.  — 
Vous  demandez  merci  ?  —  Non.  — Mais  c'est  affreux  I  —  Allez 
toujours.  — Vous  voulez  vous  soustraire  au  poids  qui  tous  suf- 
foque, vous  déliattre;  sa  main  puissante  vous  enchaîne,  vous 
fixe  là  muet,  iimnobilc,  sans  pouls  ;  vous  êtes  vaincu,  vgus 
vous  laissez  aller  à  la  jouissance  de  l'horreur ,  à  la  volupté  du 
cauchemar  ;  vous  râlez  de  plaisir  ;  il  vous  a  viole ,  et  vous  le 
remerciez. 

Ainsi  fait  Teresa  :  tranquille  au  fond  d'une  loge,  vous  exa- 
minez avec  intérêt ,  sans  défiance ,  l'intérieur  du  colonel  De- 


56 


L'ARTISTE. 


launoy,  soldat  cicatrise  de  l'empire,  deliris  vivant  de  la  grande 
arme'e.  Son  corps  c'ievé  ,  maigre ,  cassé,  paraît  use'  parle  temps 
et  la  fatigue  :  «  N'en  croyez  rien.  »  — Il  est  aile'  jusqu'au  bout 
de  la  route  de  sang  que  l'empire  a  trace'c  au  milieu  des  glaces 
de  la  Russie ,  et  il  est  revenu  !  Voyez.-vous  cette  vie  heureuse 
et  paisible ,  cette  maison  chaste  comme  sa  fille ,  pure  comme 
son  épc'e,  toute  reluisante  d'une  simplicité'  antique,  toute  bril- 
lante de  la  loyauté  d'un  vieillard  et  de  l'innocence  d'une  vierge. 
—  Eh  bicnl  un  jour  il  prend  fantaisie  au  guerrier  en  cheveux 
blancs  de  cueillir  à  Naples,  au  pied  du  Ve'suve,  sur  un  sol  de 
lave ,  une  rose  italienne  ,  non  pour  rechauffer  ses  sens  glaces , 
son  sang  bouillonne;  mais  pour  s'orner  d'une  jeune  épouse 
comme  d'une  parure  ;  pour  attacher  à  sa  boutonnière ,  veuve 
du  ruban  rouge  ,  cette  fleur  au  vif  incarnat  ,  au  coloris  fonce  , 
pour  respirer  le  parfum  de  son  calice  amoureux ,  pour  refleu- 
rir sa  vie. 

Mais  l'Italienne  apporte  de  son  climat  son  œil  noir ,  qui 
enivre  comme  un  philtre,  un  amour  logique  jusqu'au  crime,  et 
du  poison,  dénouement  oblige,  corollaire  rigoureux  des  pas- 
sions de  son  pays. 

Alors  c'est  pitié  de  voir  comme  toute  cette  pureté  s'efface  ! 
comme  toute  cette  maison  d'innocence  et  de  loyauté  est  ternie  I 
Le  manteau  militaire  du  vieux  soldat  devient  le  drap  de  l'adul- 
tère; on  flaire  déjà  l'horreur  qui  s'empare  de  cette  famille. 

Et  Tercsa  !  un  instant  flétrie  sur  sa  tige  ,  consumée  par  l'in- 
cendie secret  qui  la  dévore ,  pâle  ,  haletante,  elle  reverdit  plus 
bcUe^  plus  brillante  de  la  rosée  de  l'amour;  elle  se  colore  des 
baisers  impudiques  d'Artliur  ,  d'Arthur  le  mari  de  sa  fille  !  A 
présent  elle  est  heureuse,  Teresa  ;  elle,  bonheur  du  vice,  l'in- 
nocence du  crime.  La  passion  la  saisit  aux  cheveux;  elle  ira 
jusqu'au  bout,  sans  reculer,  sans  pâlir.  Quelle  différence  avec 
la  j)auvre  victime  d'Antony;  Adèle,  si  vertueuse,  si  aimante  , 
qui  fuit,  fuit  sans  cesse,  fuit  de  toutes  ses  forces  son  opiniâtre 
ravisseur ,  ne  cède  qu'à  la  ruse ,  ne  succombe  que  bâillonnée  , 
torturée  I 

Mais  ïeresa  :  reviens ,  ah  !  reviens  encore  une  fois  ,  cric-t- 
elle au  malheureux  Arthur,  qui  la  fuit;  et  quand  il  rentre,  sa 
porte  est  ouverte,  son  lit  est  ouvert.  Puis,  au  lieu  d'échapper 
à  son  mari ,  à  son  juge  par  sa  fuite,  par  le  poignard ,  elle  af- 
frontera sa  présence  ,  elle  soutiendra  héroïquement  son  regard  , 
elle  ira  même,  l'effrontée,  jusqu'à  grimacer  l'amour. 

Un  moment  le  noble  vieillard  m'a  fait  peine  ;  sa  couronne 
blanche  est  souillée;  sur  la  cicatrice  de  son  front  reluit  l'adul- 
tère; il  semble  courbé  sous  le  crime  de  sou  épouse  :  mais  com- 
ment le  vieillard ,  bon  ,  sensible  ,  est-il  devenu  terrible  et  san- 
guinaire? Le  vieux  lion  de  l'empire  a  secoué  sa  honte  en 
fiémissant;  il  hérisse  sa  crinière;  il  pousse  des  rugissemens;  il 
voudrait  briser  son  frêle  adversaire,  et  rien ,  rien  pour  me'.tre 
sous  sa  deut  I  Alors  il  faut  voir  comme  il  grince ,  comme  il 
s'attaque  à  tout  ce  qui  l'entoure  ;  comme  il  s'en  prend  à  la  fa- 
veur ,  aux  ministres,  à  la  cour,  et  jusqu'à  la  Vendée.  Plus  son 
affront  fermente  et  bouillonne  dans  son  sein ,  plus  son  injure 
déborde ,  moins  il  en  parle.  Il  faut  voir  comme  il  se  dédom- 
mage de  la  honte  rentrée  sur  la  fatuité  de  son  gendre;  de  l'af- 
front qr.e  lui  a  fait  le  fils ,  par  le  soufflet  qu'il  donne  à  la  mé- 


moire du  père;  de  la  tache  imprimée  sur  son  front,  parle  cra- 
chat qu'il  imprime  sur  la  face  du  séducteur  ! 

Puis  il  pleure,  le  vieillard;  car  il  est  père,  car  il  a  une  fille, 
car  cette  fille  lui  demande  à  genoux  la  vie  de  son  époux ,  la 
vie  du  père  de  son  enfant.  0  douleur  inconnue,  réservée  à  ses 
cheveux  blancs  I  douleur  qui  le  perce  de  part  en  part;  lui, 
vieux  corps  de  fer,  à  l'épreuve  du  feu  et  de  la  balle  !  0  rage 
d'un  pardon  arraché  par  les  larmes  d'une  fille  chérie.'  N'im- 
porte ,  il  trouve  dans  son  amour  pour  sa  fille ,  dans  son  cœur 
de  père ,  chef-d'œuvre  des  cieux ,  une  force  qu'il  ne  soupçon- 
nait pas;  il  dévorera  son  injure ,  il  boira  sa  honte  ,  il  mangera 
sa  vengeance ,  dût-elle  l'étouffer.  —  Il  fera  plus  ,  il  demandera 
pardon  de  l'outrage  qu'il  a  reçu.  —  Partez  ,  dit-il  à  son  gen- 
dre, mais  partez  vite  I  — Mais  Arthur  n'entend  pas,  sa  passion 
l'aveugle  ,  l'adultère  le  rend  sourd.  Il  demande  un  délai. 

Eh  !  qu'avcz-vous  donc  encore  à  lui  dire  ?  s'écrie  le  vieillard 
avec  une  explosion  terrible.  —  A  qui  ?  —  A  celle  que  ni  vous 
ni  moi  ne  pourrons  plus  nommer  en  face  l'un  de  l'autre.  Et 
alors  il  faut  le  voir  se  dresser  de  toute  la  hauteur  de  son  sque- 
lette osseux  ,  foudroyer  par  des  tonnerres  de  malédictions  le 
jeune  fat  qui  embrasse  ses  genoux,  et  lui  prouver  qu'il  pourrait 
le  briser  comme  verre. 

Je  ne  connais  rien  au  théâtre  de  plus  beau  que  cette  scène. 
Je  ne  connais  rien  de  plus  terrible  que  la  colère  d'un  vieillard 
dans  la  bouche  de  Bocage.  Il  m'a  épouvanté  ! 

Mais  bientôt  tombe  tout  ce  courroux  ;  car,  voyez-vous ,  il 
faut  qu'il  se  sépare  de  sa  fille ,  de  son  unique  enfant  !  Ce  n'est 
pas  assez  pour  son  gendre  de  lui  avoir  ravi  l'amour  de  sa  femme, 
il  faut  qu'il  le  prive  des  baisers  de  sa  fille  ;  c'est  à  fendre  le 
cœur  de  voir  les  étreintes ,  les  sanglots  de  ces  deux  êtres,  tous 
deux  si  purs  ,  tous  deux  si  misérables  ,  l'un  par  le  crime  de  sa 
femme  ,  l'autre  par  l'abandon  de  son  époux  ,  et  tous  deux  par 
la  nécessité  de  leur  séparation  !  C'est  à  fendre  le  cœur  de  voir 
ce  vieux  soldat  tout-à-l'hcure  si  dur  ,  si  affamé  de  ventreance  . 
si  altéré  de  sang ,  maintenant  pleurer  couune  une  femme , 
conune  un  père  ! 

Et  puis,  tout  est  fini.  —  Il  est  seul,  seul  à  présent,  lui  tout- 
à-l'hcure  si  heureux  I  si  entouré  d'amour  !..  Il  est  seul,  car  il 
n'a  jilus  que  son  épouse;  il  est  seul ,  pour  avoir  cueilli  la  rose 
de  Naples.  Le  terrible  ,  le  brave  guerrier  ,  tout  mitraillé  par 
les  combats  de  géans ,  sorti  vivant  du  feu  de  vingt  batailles , 
salamandre  de  l'incendie  de  Moscou,  est  venu  se  brtîler  au 
cœur  d'une  femme.  \  érilé  I 

Tout  sert  Bocage  dans  ce  rôle  ,  pour  en  faire  un  tvpc  idéal  ; 
tout,  jusqu'à  ses  défauts.  C'est  bien  la  longue  charpente  d'un 
vieux  général  de  l'empire  ,  amincie ,  ossifiée  par  la  souffrance 
physique  ,  croulant  sous  le  poids  de  la  souffrance  morale. 

Quant  à  la  jeune  actrice  qui  pleure  si  bien  avec  lui ,  qui 
m'a  fait  lant  de  mal  ,  et  dont  j'ignore  le  nom,  elle  doit  remer- 
cier Dumas  de  l'avoir  extraite  de  la  raine;  c'est  un  diamant  qu'il 
a  pcli  ,  et  qui  a  gagné  cent  pour  cent  depuis  qu'il  l'a  mis  en 
circulation.  E.  L. 


I 
I 


Des  suis. 


l     Bocage  et  Atlulpbe  ,  par  Alf.  JoUANNOT. 
(     Ma  euiade  .  par  GAVÂHM. 


L'ARTISTE. 


37 


6mur-:Hrt0. 


OB  LA  NÉCESSITÉ  DES  RE\Ol}VELLEMEIVS  AU  SALO\ 
PROCIIAIIV. 

Tous  les  ans  ,  à  l'époque  du  Salon  ,  on  fait  grand  bruit  du 
privilège  accorde  aux  membres  de  l'Institut,  aux  pensionnaires 
de  Rome  et  aux  vieilles  re'putations  ,  ou  même  aux  réputa- 
tions vieillies  ;  on  miirmufe  contre  le  délai  dont  ils  profitent 
pour  achever  à  loisir  ce  qu'ils  ont  commence'  quelques  jours 
avant  1  ouverture  de  l'exposition.  On  se  plaint  quelquefois  avec 
amertume  de  la  prérogative  académique  comme  d'une  injustice 
criante,  d'une  scandaleuse  usurpation,  d'une  violation  mani- 
feste et  impardonnable  du  droit  commun. 

Or,  à  ce  qu'il  semble ,  on  a  jusqu'ici  confondu  dans  ces  rc'- 
cnminations  animées  deux  questions  bien  distinctes  à  notre  avis; 
à  savoir  la  question  de  droit  et  la  question  de  fait;  en  même 
temps  qu'on  niait  la  légitimité  du  privilège,  on  déclarait,  sans 
examen ,  que  les  renouvcllemens  devaient  être  proscrits  ge'ne'- 
ralement  et  sans  aucune  exception. 

Nous  essaierons  de  sc()arer  nettement  les  deux  questions ,  et, 
contre  l'avis  gênerai ,  nous  tàdicrons  d'e'tablir  la  nécessite'  des 
rcnouvellemens  au  Salon  prochain. 

Quant  au  privilège ,  nous  l'abandonnons  de  grand  cœur  à 
ceux  qu'il  blesse  et  qui  no  peuvent  y  atteindre.  Nous  ne  croyons 
pas  qu  il  existe  dans  les  arts  d'autre  supériorité  admissible  que 
celle  de  l'invention  et  du  talent;  nous  ne  croyons  pas  que 
M.  Horace  Vernet,  ou  M.  le  comte  de  Forbin,  puissent  raison- 
nablement prétendre  à  jouir  d'un  avantage  qu'on  refuserait  à 
Decamps  ou  à  Eugène  Lsabey.  Dans  le  cas  où  les  exceptions  se- 
raient admises,  nous  serions  les  premiers  à  proclamer  haute- 
ment l'injustice;  le  droit  général  est  évident  et  ne  souffre  au- 
cune contestation. 

Venons  au  fait.  Le  Salon  doit  durer  deux  mois  ,  c'est-à-dire 
que  les  curieux,  bs  oisifs,  les  connaisseurs,  les  artistes,  les 
acheteurs,  pourront  faire  au  Louvre  soixante  visites,  en  sup- 
posant qu'ils  ne  perdent  pas  un  seul  jour  ;  or,  dans  le  cas  où  le 
nombre  des  ouvrages  admis  cette  année  s'élèverait  à  deux  mille, 
a  peu  près  la  moitié  de  ceux  admis  l'année  dernière ,  croyez- 
vous  qu'un  pareil  nombre  d'ouvrages,  exposés  à  la  fois  et  d'un 
seul  coup  ,  soumis  tous  ensemble  et  le  même  jour  à  l'attention  et 
a  la  critique,  ne  se  portent  pas  un  mutuel  dommage?  Gioycz- 
vous  qu'ils  ne  gagneraient  pas  à  ètie  vus  et  jugés  successive- 
ment, à  huit  jours,  ;i  quinze  jours  de  distance? 

Cette  (piestion  ,  sérieusement  posée ,  ne  saurait  avoir  deux  so- 
lutions. 11  est  évident,  pour  peu  qu'on  y  réllccliisse ,  que  les 
sensations ,  mî-nie  les  plus  vives  et  les  plus  distinctes ,  en  se 
multii)liant  triq)  rapidenieut ,  finissent  par  se  combattre  et  s'é- 
teindre mutiieilement.  Il  est  éviilent  que  les  plus  beaux  et  les 
plus  grands  ouvrages  ,  contemplés  à  la  même  heure ,  détruisent 
à  noire  insu  ,  par  la  simultanéité  des  impressions ,  l'action  qu'ils 
devraient  produire. 

TOME    III.       4'    Uvmi.SQN. 


Si  la  lettre  de  l'avis  circulaire  publié  dans  les  Journaux  par 
M.  le  comte  de  Forbin  était  fidèlement  exécutée ,  ce  qui  ne  sera 
pas ,  je  l'espère ,  puistjue  tous  les  ans  les  mêmes  protestations 
se  renouvellent  et  sont  régulièrement  violées  ;  si  tous  les  ou- 
vrages admis  le  i5  avril  prochain  demeuraient  au  Ixmvre  jus- 
qu'au r''  juillet,  et  ne  cédaient  la  place  à  aucun  ouvrage  nou- 
veau ,  ce  serait  pour  l'art  et  le  public  un  malheur  très-réel  ; 
les  peintres  et  les  statuaires  auraient  à  déplorer  la  plus  grande 
calamité  qui  puisse  les  frapper,  l'indifférence  et  la  satiété. 

Au  bout  de  huit  jours,  tout  le  monde  serait  las  du  Salon, 
tout  le  monde  se  vanterait  d'avoir  tout  vu  ;  et  corame  on  aurait 
la  certitude  de  ne  rien  apercevoir  de  nouveau  en  retournant  au 
Louvre  ,  le  Salon  ne  serait  bientôt  plus  qu'un  désert  ;  à  peine  si 
quelques  hommes  sérieux,  convaincus  de  la  nécessite  des  visites 
et  des  études  successives,  auraient  assez  de  bon  sens  et  de  pré- 
voyance pour  ménager  leurs  plaisirs,  et  ne  voir  dans  chacune 
de  leurs  matinées  qu'un  petit  nombre  de  toiles. 

Mais  il  ne  faut  pas  espérer  que  le  public  apporte  jamais  au 
Louvre  cette  sage  disposition;  car  le  public  se  compose ,  avant 
tout,  de  curieux  qui  cherchent  avec  avidité  une  distraction, 
quelle  qu'elle  soit.  N'attendez  pas  qu'il  introduise  dans  ses  pro- 
menades au  Salon  une  sage  économie ,  une  lenteur  sévëre  et  in- 
dispensable à  la  critique  ;  n'attendez  pas  qu'il  partage  sa  curio- 
sité, à  dificrens  inter^'alles,  entre  les  peintres  qui  suivent  des 
voies  diverses  ;  qu'il  étudie  au  commencement  de  la  semaine 
l'agonie  des  paysagistes  de  l'ancienne  école,  ou  les  efforts  im- 
piiissans  de  l'école  romaine  ;  qu'il  réserve  les  jours  suivans  à 
l'école  nouvelle  qui  se  fonde,  et  dont  l'avénemcnt  définitif  ne 
peut  long-temps  tarder. 

L'artiste  et  le  critique  sauront  bien  ne  pas  se  presser,  ne 
voir  un  jour  que  ce  qu'il  faut  pour  sentir  et  juger  nettement; 
ils  se  garderont  bien  d'observer  dans  la  même  matinée  les  in- 
ventions encyclopédiques  d'Horace  Vernet,  les  jiortraits  inani- 
més d'Hersent ,  et  les  délicieuses  miniatures  de  m.idame  de 
Mirbel  ;  ils  comprendront  que  de  pareils  ouvrages  ne  doivent 
pas  être  examinés  en  même  temps. 

Mais  le  public  n'est  pas  si  délicat  ni  si  réfléchi;  quoi  qu'il 
arrive  ,  il  court  au  plus  pressé  ;  il  veut  tout  voir  à  la  fois  ;  sou- 
vent il  arrive  qu'il  n'a  rien  vu,  après  avoir  beaucoup  et  long- 
temps regardé.  Il  répondrait  volontiers  aux  questions  qu'on  lui 
adresse  connue  fit  un  touriste  à  qui  on  demandait  son  avis  sur 
un  Velasquez  :  «  .le  ne  sais  pas  précisément  ce  que  j'en  pense; 
mais  cependant  je  dois  le  connaître ,  car  Je  connais  toute  la  ga- 
lerie. » 

Je  crois  donc^u'il  serait  positivement  avantageux  de  renou- 
veler le  Salon,  au  moins  deux  fois  par  mois  :  de  cette  manière, 
tout  le  monde  y  gagnerait.  Les  ouvrages  importans  ,  qui  ne  sont 
jamais  en  grand  nombre  ,  étudiés  séparément,  seraient  mieux 
appréciés  ;  la  discussion  qu'ils  feraient  naître  ne  serait  pas  si 
hâtive  ni  si  confuse  ;  on  ne  jugerait  pas  coup  sur  coup  une  vue 
de  Normandie  et  une  scène  historique.  Comme  on  ne  serait  pas 
blasé  d'avance,  on  entrerait  volontiers  et  h  loisir  dans  les  inten- 
tions de  l'auteur;  on  assouplirait  son  goût  et  sa  pensée  au  goût 
et  h  la  pensée  du  peintre  ;  on  se  ferait  simple  et  tranquille  de- 
vant les  études  de  M.  Jadin;  on  lui  pardonnerait  presque  la 

4 


38 


L'ARTISTE. 


froideur  de  ses  compositions  en  faveur  de  l'exactitude  conscien- 
cieuse qui  s'y  révèle  ;  on  s'étonnerait  avec  raison  de  tous  les  de'- 
tails  que  l'œil  découvre  successivement ,  et  dont  l'imitation ,  bien 
que  peu  animée,  est  au  moins  singulièrement  fidèle. 

Et  comme  on  ne  sauterait  pas  brusquement  d'une  toile  à  une 
autre  ,  quand  on  arriverait  devant  les  beaux  dessins  de  M.  Ali- 
gny,  qui  ressemblent  si  peu  à  sa  peinture  ,  on  retrouverait  pour 
les  juger  d'autres  ide'es  et  d'autres  souvenirs. 

Les  deux  liommes  qui  dominent  aujourd'hui  la  peinture , 
qui  repre'scntent  personnellement  les  deux  manières  les  plus 
distantes  et  les  plus  opposées  ,  mais  qui  tous  deux  sont  assurés 
de  la  même  durée,  sinon  de  la  même  popularité  ,  MiM.  Ingres 
et  Delacroix  ,  gagneront ,  je  n'en  doute  pas  ,  à  n'être  pas  jugés 
le  même  jour  et  à  la  même  heure. 

L' Homère  et  l'Evéqiie  de  Liège ,  qui  réalisent  l'antagonisme 
pittoresque  le  plus  parfait ,  ne  veulent  pas  être  analysés  d'après 
les  mêmes  principes  ;  car  entre  ces  deux  magnifiques  poèmes  il 
existe  le  même  et  immense  intervalle  qu'entre  l'Iliade  et  le  Pè- 
lerinage ;  c'est  la  lutte  du  génie  antique  et  du  génie  moderne. 
M.  Ingres  lient  par  plusieurs  côtés  aux  temps  de  la  Grèce  hé- 
roïque; il  est  peut-être  cl  plutôt  sculpteur  que  peintre  j  il  se 
préoccupe  exclusivement  des  lignes  et  des  formes ,  et  néglige 
volontiers  l'animation  et  la  couleur.  On  peut  croire  et  dire  sans 
injustice  que  son  plafond  rappelle  les  bas-reliefs  du  Partliénon, 
mais  ne  témoigne  d'aucune  parenté  avec  les  loges  du  Vatican. 
Le  ton  général  de  cette  composition  gigantesque  mérite  ,  je  crois, 
le  même  et  sérieux  reproche  que  le  Jugement  de  Michel-Ange. 
M.  Delacroix,  au  contraire,  sacrifie  sans  répugnance  les  ri- 
gueurs et  les  exigences  du  dessin  aux  nécessités  du  drame 
qu'il  compose  et  qu'il  exprime;  sa  manière,  moins  chaste  et 
moins  recueillie  ,  plus  ardente  et  plus  animée  ,  préfère  souvent 
l'éclat  de  la  couleur  à  la  pureté  des  lignes. 

Il  y  aurait  donc  plus  d'un  inconvénient  à  comparer  les  deux 
peintres  que  nous  venons  de  nonmier ,  autrement  que  parla 
pensée.  Le  parallèle  qui  peut  avoir  sa  valeur  et  sa  portée  doit 
se  faire  tout  entier  dans  la  conscience;  mais  les  yeux  ne  doi- 
vent pas  regarder  à  la  même  heure  V  Odalisque  et  la  Liberté. 
Il  faut  donc  souhaiter  que  le  Martyre  de  saint  S/mpho  ien 
et  la  Bataille  de  Nancy  se  succèdent  pour  ne  pas  se  nuire. 

Et  si  l'on  objectait  aux  renouvellemcns  que  je  propose  et  que 
je  demande  que  les  derniers  venus  auront  profilé  du  temps 
qu'on  leur  laisse  au  détriment  de  ceux  qui  les  auront  précédés, 
je  répondrai,  comme  Alceste  à  propos  du  sonnet,  que  le  temps 
ne  fait  rien  à  l'affaire;  qu'un  tableau  n'est  pas  excellent  par  cela 
seul  que  l'artiste  a  dépensé  sur  sa  toile  une  année  ou  davan- 
tage ;  que  tel  peintre  peut ,  en  moins  de  trois  mois,  achever  un 
tableau  de  vingt  pieds  et  n'y  rien  omettre  d'important,  tandis 
qu'un  autre  aura  besoin  de  quinze  mois  pour  arriver  au  même 
résultat.  Ainsi ,  pour  peu  qu'on  veuille  avoir  égard  au  droit  gé- 
néral qui  doit  être  respecté  dans  tous  les  cas,  pour  peu  que 
tous  les  peintres  puissent ,  sans  aucune  exception ,  concourir  au 
renouvellement ,  la  raison  et  le  goût  y  trouveront  leur  compte. 
Mais  je  ne  veux  pas  quitter  le  sujet  sans  montrer  que  les  pré- 
cédentes remarques  s'appliquent  plus  rigoureusemeni  encore  à 
la  sculpture.  Puisque  les  salles  consacrées  à  l'exposition  des  sta- 


tues sont  d'une  médiocre  étendue  et  ne  peuvent  contenir  qu'un 
nombre  assez  restreint  de  compositions ,  il  est  juste  et  naturel 
que  la  date  de  l'ouverture  du  Salon  ne  soit  pas  un  motif  d'ex- 
clusion pour  les  statuaires  qui  n'auraient  pas ,  à  cette  époque , 
acheté  ce  qu'ils  ont  commencé  ;  car,  on  le  sait ,  l'exécution  d'un 
groupe  ou  d'un  bas-relief,  ou  même  seulement  d'un  buste, 
exige ,  dans  les  mains  du  plus  habile  praticien ,  un  travail  de 
longue  durée  ;  une  statue  ne  s'improvise  pas ,  même  sous  les 
mainâ  de  Michel-Ange  ou  de  Puget.  Avant  que  la  pensée  de 
l'artiste  ait  trouve  dans  le  marbre  un  docile  et  fidèle  interprète, 
les  jours  et  les  mois  s'écoulent;  et  n'y  aurait-il  pas  injustice  fla- 
grante à  retarder  d'une  année  l'éloge  pu  le  blâme  dus  à  un  œu- 
vre ,  parce  que  le  ciseau  aura  mis  quelques  semaines  de  plus  à 
terminer  une  tète  ?  Faudra-t-il  que  le  statuaire  se  décourage  et 
attende ,  parce  qu'il  n'aura  pas  ciselé  assez  vite  le  pli  d'un 
manteau? 

Que  s'il  arrivait  que  le  Salon  de  cette  année  offrît  les  mêmes 
scandales  et  les  mêmes  anomalies  que  l'année  dernière ,  qu'on 
reçût  d'emljlée  un  tableau  ou  une  statue  à  cause  de  telle  ou  telle 
signature ,  tandis  qu'on  répudierait  le  même  jour  un  nom  in- 
connu ,  nous  blâmerions  l'exception ,  mais  sans  nier  le  prin- 
cipe. 


fittcVrtturf. 


LA  TRANSACTION. 

(suite.) 

§11- 

i.A  RÉSDKnECTioN.  (Suite.) 

—  Enfin  ,  monsieur,  dit  le  colonel  Chabert  en  conti- 
nuant, le  jour  même  où ,  a  Stuttgard ,  l'on  me  jeta  sur  le 
pavé  comme  un  chien,  je  rencontrai  le  maiéchal-des-logis 
dont  je  vous  ai  déjà  parlé.  Le  camarade  se  nommait  Bou- 
lin. Le  pauvre  diable  et  moi  faisions  la  plus  belle  paire  de 
rosses  que  j'aie  jamais  admirée.  Je  le  vis  a  la  promenade. 
Il  mendiait.  Si  je  le  reconnus,  il  lui  fut  impossible  de  de- 
viner qui  j'étais...  Nous  allâmes  ensemble  dans  un  café 
borgne;  et,  lorsque  je  me  nommai ,  la  bouche  de  Boulin 
se  fendit  en  éclats  de  rire  comme  un  mortier  qui  crève... 
Sa  gaieté  ,  monsieur,  me  fil  un  mal  affreux  !  Elle  me  ré- 
vélait sans  fard  tous  les  changemens  qui  étaient  survenus 
en  moi!..  J'avais  plutôt  l'air  d'être  un  marchand  d'allu- 
mettes que  d'être  un  comte  de  l'empire!...  J'étais  donc 
méconnaissable  pour  l'œil  du  plus  humble  et  du  plus  re- 
connaissant de  mes  amis  !  J'avais  sauvé  la  vie  à  Boulin  ;  j 
mais  c'était  une  revanche  :  je  la  lui  devais. 


L'ARTISTE. 


59 


Je  ne  vous  dirai  pas  comment  il  me  rendit  ce  service. 
La  scène  eut  lieu  en  Italie,  à  Ravenncs;  et  la  maison  où 
il  m'empôcha  d'être  poignardé  n'était  pas  une  maison  l'ort 
décente  ;  mais  alors,  je  n'étais  pas  colonel,  j'étais  simple 
cavalier  connne  Boutin.  Heureusement  cette  histoire  com- 
portait des  détails  qui  ne  pouvaient  être  connus  que  de 
nous  seuls;  et,  quan(ye  les  lui  rappelai,  son  incrédulité 
diminua.  Je  lui  contai  les  accidens  de  ma  bizarre  exis- 
tence; et  quoique  mes  yeux,  ma  voix,  fussent,  me  dit-il, 
singulièrement  altérés,  que  je  n'eusse  plus  de  cheveux  , 
plus  de  dents,  plus  de  sourcils,  que  je  fusse  blanc  de  poil 
comme  un  Al])inos,  il  finit  par  retrouver  son  colonel 
dans  le  jnendiaut ,  après  nn'lle  interrogations  auxquelles 
je  répondis  victorieusement. 

Alors  il  me  raconta  ses  aventures.  Elles  n'étaient  pas 
moins  extraordinaires  que  les  nn'ennes.  Il  revenait  des 
confins  de  la  Chine,  où  il  avait  voulu  pénétrer,  après  s'ôlre 
échappé  de  la  Sibérie.  Il  m'apprit  tous  les  désastres  de  la 
campague  de  Russie,  et  la  récente  abdication  de  Napo- 
léon... Cette  nouvelle  est  une  des  choses  qui  m'ont  fait  le 
plus  de  mal  !... 

Nous  étions  deux  débris  curieux ,  car  nous  avions  bien 
autant  roulé  que  les  cailloux  de  la  mer! 

Enfin,  étant  plus  ingambe  que  moi, Boutin  se  chargea 

d'aller  ii  Paris  le  plus  lestement  possible,  pour  instruire 

Ift  "'^  femme  de  l'état  dans  lequel  je  me  trouvais...  J'écrivis 

'"    ù  madame  Chabert  une  lettre  bien  détaillée....  C'était  la 

quatrième!...  monsiein-  !... 

Si  j'avais  eu  des  parens ,  tout  cela  ne  serait  peut-être 
pas  arrivé;  mais  je  suis  un  enfant  d'hôpital,  un  soldat 
qui,  pour  patrimoine,  n'avais  que  du  courage;  pour  fa- 
mille, tout  le  monde,  la  patrie,  le  bon  Dieu..  Je  me 
trompe  ! . . .  j'avais  un  père. ...  —  c'était  l'empcrein-  ! . . . 

Mais,  après  tout,  les  événemens  politiques  justifiaient  le 
silence  de  ma  fennnc!... 

Boutin  partit.  Il  était  bienheureux,  lui  !..  Il  avait  deux 
ours  blancs  supérieurement  dressés,  qui  le  faisaient  vi- 
vre ;  mais  je  ne  pouvais  pas  l'accompagner...  mes  dou- 
leurs ne  me  laissaient  pas  faire  de  longues  routes. 

Je  pleurai ,  monsieur,  quand  nous  nous  séparâmes , 
après  avoir  marché  aussi  long-temps  que  mon  état  put  me 
le  permettre  en  compagnie  de  ses  ours  et  de  lui..  Mais,  a 
Carisrue,  j'eus  un  accès  de  névralgie  a  la  tète,  et  je  restai 
six  semaines  sur  la  paille ,  dans  une  auberge  ! . . . 
IH.  ^'^  "^  finirais  pas ,  monsieur  ,  s'il  fallait  vous  raconter 
Iv  '""*  '"^^  malheurs  de  ma  vie  de  mendiant;  les  souffrances 
morales  font,  certes,  pâlir  les  douleurs  physiques,  mais 
elles  excitent  moins  de  pitié....  Je  me  souviens  d'avoir 
pleuré  devant  im  hôtel  de  Strasbourg  où  j'avais  jadis 
donné  une  fête ,  et  où  je  n'obtins  pas  même  un  morceau 
de  pain!... 


Ayant  déterminé  strictement ,  de  concert  avec  Boutin, 
l'itinéraireque  je  devais  suivre,  j'allais  à  chaque  bureau 
de  poste  demander  .s'il  y  avait  une  lettre  et  de  l'argent 
pour  moi  ;  mais  je  vins  jusqu'il  Paris  sans  avoir  rien 
trouvé.  Que  de  désespoire  j'ai  dévorés!... 

— Boutin  sera  mort!...  me disais-je. . , 

En  effet,  le  pauvre  diable  avait  succombé  "a  Water- 
loo ;  je  l'appris  plus  tard  et  par  hasard...  Sa  mission  au- 
près de  ma  femme  fut  sans  doute  infructueuse... 

Enfin  j'entrai  a  Paris  en  même  temps  que  les  cosa- 
ques... Je  n'avais  ni  souliers  aux  pieds,  ni  argent  dans  nia 
poche;  mes  vêlemens  étaient  en  lambeaux;  et,  la  veille 
de  mon  arrivée,  forcé  de  bivouaquer  dans  les  bois  de 
Claye ,  je  fus  repris  de  je  ne  sais  quelle  maladie  en  traver- 
sant le  faubourg  Saint-Martin...  Je  tombai  presque  éva- 
noui ,  a  la  porte  d'un  marchand  de  fer Je  me  réveillai 

dans  unlit  a  l'Hôtel-Dieu...  L'a,  je  restai  pendaiitunmois 
assez  heureux  ;  je  fus  bientôt  renvoyé.  J'étais  sans  argent, 
mais  bien  portant,  et  sur  le  bon  pavé  de  Paris...  J'allai 
promptcmcnt  rue  du  Mont-Blanc,  où  ma  femme  devait  être 
logée  dans  un  hôtel  a  moi  ;  mais  mon  hôtel  était  démoli  : 
des  spéculateurs  en  avaient  fait  plusieurs  maisons...  Ne 
sachant  pas  que  ma  femme  était  mariée  "a  M.  Ferraud,  je 
ne  pouvais  obtenir  aucun  renseignement.  Enfin  je  me 
rendis  chez  uu  vieil  avocat  qui,  jadis,  était  chargé  de 
mes  affaires;  mais  il  avait  cédé  sa  clientèle  a  un  jeune 
homme.  Celui-ci  m'apprit,  à  mon  grand  étonnemcnt, 
l'ouverture  de  ma  succession,  sa  liquidation  ,  le  mariage 
de  ma  femme,  la  naissance  de  ses  deux  enfans;  et  quand 
je  lui  dis  être  le  colonel  Chabert,  il  se  mit  à  rire  si  fran- 
clienieut  que  je  le  quittai ,  pensant  a  ma  détention  de 
Stuttgard  ;  et  ne  voulant  pas  la  recommencer  à  Charen- 
ton,  je  résolus  d'agir  avec  prudence.  Alors,  monsieur, 
sachant  où  demeurait  ma  femme ,  je  m'acheminai  Tcrs 
son  hôtel ,  le  cœur  plein  d'esjwir... 

—  Eh  bien  !  dit  le  colonel  avec  un  mouvement  de 
rage  concentrée,  je  n'ai  pas  été  reçu  lorsque  je  ine  fis 
annoncer  sous  un  nom  d'emprunt,  et  je  fus  consigné  a 
sa  porte  le  jour  où  je  voulus  arriver  jusqu'à  elle  en  don- 
nant le  véritable  ! . . . 

Je  suis  resté  pendant  des  nuits  entières,  collé  contre 
la  borne  de  sa  porte  cochère ,  pour  voir  la  comtesse  ren- 
trant du  bal  ou  du  spectacle,  au  matin....  Mon  regard 
plongeait  dans  cette  voiture  qui  passait  devant  mes  yeux 
avec  la  rapidité  de  l'éclair ,  et  je  voyais  a  peine  celle 
femme  qui  n'est  plus  a  moi!... 

—  Oh!  dès  ce  jour,  j'ai  vécu  pour  la  vengeance!... 
cria  le  vieillard  d'une  voix  sourde  en  se  dressant  tout  à 
coup  devant  M''  Derville!....  Elle  sait  que  j'existe  !.... 


40 


L'ARTISTE. 


Elle  a  reçu  de  moi,  depuis  mon  retour,  deux  lettres  écri- 
tes par  moi  ! Si  elle  ne  m'aime  plus  ;  moi ,  je  l'aime 

et  je  la  déteste  !...  je  la  veux  et  je  la  maudis  !...  Elle  n'a 
pasd'ame!...  Elle  me  doit  sa  fortune ,  son  bonheur!... 
Eh  bien  !   elle  ne  m'a  pas  seulement  fait  parvenir  cent 

sous  par  une  main  tierce....  £lle! Elle! —  Mais  — 

patience  !... 

A  ces  mots ,  le  vieux  soldat  retomba  sur  sa  chaise ,  et 
redevint  immobile 

Maître  Derville  resta  silencieux,  occupé  a  contempler 
son  client. 

—  L'affaire  est  grave!...  dit -il  enfin  machinalement. 
Même  en  admettant  l'authenticité  des  pièces  qui  doivent  se 
trouver  à  Heilsberg*,  il  ne  m'est  pas  prouvé  que  nous 
puissions  triompher. 

—  Oh  !.. .  répondit  froidement  le  colonel ,  en  relevant 
la  tête  par  un  mouvement  de  fierté ,  si  je  succombe ,  je 
saurai  mourir,  mais en  compagnie. 

La,  le  vieillard  avait  disparu.  Les  yeux  du  malheureux 
brillaient,  rallumés  aux  feux  du  désir  et  de  la  ven- 
geance... 

—  Il  faudra  peut-être  transiger,  dit  l'avoué. 

—  Transiger  I . . .  répéta  le  colonel  Chabert.  Suis-je  ou 
ne  suis-je  pas  ?. . . 

—  Monsieur,  reprit  l'avoué ,  vous  suivrez ,  je  l'espère , 

mes  conseils Votre  cause  sera  ma  cause —  Vous  vous 

apercevrez  bientôt  de  l'intérêt  que  je  prends  a  votre  situa- 
tion, presque  sans  exemple  dans  les  fastes  judiciaires 

En  attendant ,  je  vais  vous  donner  un  mot  pour  mon  no- 
taire; il  vous  remettra,  sur  votre  quittauce,  cinquante 
francs  tous  les  dix  jours;  car  il  ne  serait  pas  convenable 
que  vous  vinssiez  chercher  ici  des  secours  ;  si  vous  êtes  le 
colonel  Chabert ,  vous  ne  devez  être  a  la  merci  de  per- 
sonne; je  donnerai  a  ces  avances  la  forme  d'un  prêt. 

Cette  dernière  délicatesse  arracha  deux  laimes  au  vieil- 
lard  

M.  Derville  se  leva  brusquement  et  passa  dans  son  ca- 
binet. Il  n'était  peut-être  pas  de  costume  qu'un  avoué 
parût  s'émouvoir.  Bientôt  il  revint  avec  une  lettre  non 
cachetée ,  et  lorsque  le  colonel  Chabert  la  tint  entre  ses 
doigts,  il  sentit  une  pièce  d'or  a  travers  le  papier... 

—  Voulez-vous  me  désigner  les  actes,  me  donner  le 
nom  de  la  ville,  du  royaume...,  dit  l'avoué. 

Le  soldat  dicta  les  renseignemens,  vérifia  l'orthographe 
des  noms  de  lieu;  puis,  prenant  son  chapeau  d'une  main, 


'  Daas  le  premier  article ,  Kreislaw   a  élu  rais  par  inadver:ancc  au 
lieu  d'HeiUberg,  et  Ferrand  pour  Ferraud. 


il  regarda  maître  Derville,  et,  lui  tendant  l'autre  main, 
une  main  calleuse ,  il  lui  dit  d'une  voix  simple  : 

—  Ma  foi,  monsieur,  après  celui  qui  m'apprit  a  écrire, 
et  après  l'empereur vous  êtes  l'homme  auquel  je  de- 
vrai le  plus...  Vous  êtes  un  brai'e... 

L'avoué  frappa  dans  la  main  du  colonel ,  le  reconduisit 
jusque  sur  l'escalier,  et  l'éclaira... 

—  Boucard  ! . . .  dit  M'=  Derville  "a  son  premier  clerc , 
je  viens  d'entendre  une  histoire  qui  me  coûtera  peut-être 
vingt-cinq  louis  !...  Si  je  suis  volé,  je  ne  regretterai  pas 
mon  argent. . .  j'aurai  vu  le  plus  habile  comédien  de  notre 
époque. 

Quand  le  colonel  se  trouva  danslarueet  devant  un  ré- 
verbère, il  fit  glisser  la  pièce  de  vingt  francs  que  l'avoué 
lui  avait  donnée,  et  la  regarda  pendant  un  moment  a  la 
lumière. 

Il  revoyait  de  l'or  pour  la  première  fois  depuis  neuf 
ans! 

—  Je  vais  donc  fumer  des  cigares!.,  se  dit-il. 

§111. 

LES    DEUX    VISITES. 


m 


Quatre  mois  environ  après  la  consultation  faite  nui- 
tamment par  le  colonel  Chabert  chez  M^  Derville ,  le  no- 
taire chargé  de  payer  la  demi-solde  que  l'avoué  faisait  à 
son  client  vint  pour  affaire  dans  l'étude  de  celui-ci, 
auquel  il  réclama  six  cents  francs  donnés  au  vieux  mili- 
taire. 

—  Tu  entretiens  donc  l'ancienne  armée?,...  lui  dit  en 
riant  le  notaire. 

—  Je  te  remercie ,  mon  cher  maître,  répondit  Der- 
ville, de  me  faire  penser  k  cela.  — Je  n'ai  que  pour  vingt- 
cinq  louis  dephilantropie...  J'ai  peur  d'être  dupe  de  mon 
patriotisme 

Au  moment  où  Derville  achevait  cette  phrase,  il  vit 
sur  son  bureau  les  paquets  que  son  maître  clerc  y  avait 
mis;  et,  ses  yeux  furent  frappés  k  l'aspect  des  timbres 
oblongs,  carrés,  triangulaires,  rouges,  bleus,  apposés 
sur  une  lettre  par  les  postes  prussienne,  autrichienne  et 
bavaroise. 

—  Mais ,  dit- il  en  riant,  voici  le  dénouement  de  la  co- 
médie.... 

Il  saisit  la  lettre,  l'ouvrit ,  mais  elle  était  écrite  en  al- 
lemand. 

—  Boucard!....  cria-t-il. 
Le  maître  clerc  parut.... 

—  Allez  vous-même ,  reprit  Derville ,  faire  traduire 
cette  lettre  et  revenez  promptement 


I 
I 


L'ARTISTE. 


Ai 


Le  notaire  de  Berlin  auquel  maître  Derville  s'était 
adressé  lui  annonçait  que  les  actes  dont  il  lui  avait  de- 
mandé les  expéditions  lui  parviendraient  (jnelques  jours 
après  cette  lettre  d'avis.  —  Toutes  les  pièces  étaient  par- 
faitement en  règle,  et  revêtues  de  toutes  les  légalisations 
nécessaires.  Eu  outre,  il  lui  mandait  qu'il  exislail  a  Prus- 
sich-Eylau  plusieurs  témoins  des  faits,  consacrés  par  le 
procès-verbal  le  plus  important,  et  entre  autres  la  femme 
h  laquelle  M.  le  comte  Chabert  devait  la  vie.... 

—  Ceci  devient  sérieux  !....  s'écria  Derville.  Puis  re- 
gardant sur  la  première  quittance  donnée  au  notaire  par 
le  colonel  l'adresse  qu'il  y  avait  indiquée,  il  résolut  d'al- 
ler immédiatement  lui  annoncer  l'arrivée  des  pièces.... 

Le  comte  Chabert  demeurait  rue  d'Orléans-Saint-Mar- 
cel, où  il  habitait  une  de  ces  espèces  de  tanières  qui  se 
trouvent  dans  les  faubourgs  de  Paris.  —  C'était  ime  ma^- 
sure  étroite,  petite,  bâtie  jadis  avec  de  vieux  décombres. 
—  Un  nourrisseur  l'occupait  tout  entière.  La  cour  était 
remplie  de  fumier;  des  poules  y  coquctaient;  il  y  avait 
deux  toits  h  porc  ;  les  cochons  vaguaient  en  liberté;  des 
lapins  enfermés  y  faisaient  de  nombreuses  familles  sous 
la  protection  d'un  grillage  rouillé. 

L'aspect  de  celte  cour,  vue  par  une  mauvaise  porte  a 
claire-voie,  formait  un  de  ces  tableaux  parisiens  dont  rien 
ne  saurait  donner  une  idée  aux  étrangers  ou  aux  provin- 
ciaux. Il  faut  avoir  soi-même  bien  étudié  ces  arbres  grêles, 
ces  vignes  hautes  qui  cherchent  de  l'air  comme  des  pri- 
sonniers assis  sur  leurs  croisées  grillées,  avoir  admiré  ces 
grands  vases  de  fer-blanc  bossues,  ce  cheval  pacifique 
dont  la  race  ne  se  trouve  que  dans  les  faubourgs  de  Paris , 
ces  loques  trouées  qui  servent  à  essuyer  les  pots  "a  crème, 
et  qui  sèchent  au  soleil....,  puis  ces  gamins  de  faubourg 
nichés  dans  la  paille,  accrochés  sur  une  porte  comme  des 
lierres,  et  la  couleur  des  murailles  lézardées,  et  les  portes 
disloquées,  pour  comprendre  parfaitement  la  poésie  par- 
ticulière îï  ces  paysages  parisiens  ;  scènes  curieuses  qui 
s'opposent  si  brusquement  au  spectacle  du  luxe,  aux 
débauches,  aux  scènes  fantastiques  des  fabrications  qui 
se  cachent  dans  les  rues  sombres  du  Plàtre-Saint-Avoie , 

Ogniard,  de  Venise  ,  etc 

L'avoué  trouva  difficilement  son  client;  car  la  maison 
était  restée  sous  la  protection  de  trois  gamins  insoucians. 
L'un ,  grimpé  sur  le  faîte  d'une  charrette  cliargée  de  four- 
I  rage  vert,  jetait  des  pierres  dans  un  tuyau  de  cheminée 

i  delà  maison  voisine,  espérant  qu'elles  y  feraient  quelque 

dégât  ;  l'autre  tourmentait  un  cochon ,  et  le  troisième  se 
roulait  dans  la  paille  au  soleil ,  comme  un  animal  en  li- 

Iberté. 
Quand    Me   Derville   leur   demanda    où  demeurait 
M.  Chabert,  tous  trois  le  regardèrent  avec  une  stupidité 


I 


spirituelle  s'il  est  permisd'allirr  ces  deux  mots;  mais  ils 
ne  répondirent  pas....  Me  Derville  commença  par  réi- 
térer poliment  ses  questions;  mais  l'air  narquois  des  troi.s 
drôles  l'ayant  impatienté,  il  leur  dit  de  ces  injures  plai- 
santes que  les  jeunes  gens  se  croient  le  droit  d'adresser  aux 
enfaus... 

Les  gamins  rompirent  le  silence  par  un  rire  brutal  ;  et 
la  voix  de  Derville  grossissant,  le  vieux  colonel,  qui 
l'entendit ,  sortit  alors  d'une  petite  chambre  basse  située 
entre  la  laiterie  et  les  chambres  habitées  probablanent  par 
le  nourrisseur  et  sa  femme.  Le  soldat  apparut  sur  le  seuil 
de  la  porte  avec  un  flegme  militaire  inexprimable.  —  Il 
avait  "a  la  bouche  une  de  ces  pipes  noblement  culottées  (car 
telle  est  l'expression  technique  des  fumeurs) ,  nue  de  ces 
humbles  pipes  de  ten-e  blanche  nommées  brûle-gueule.... 
Il  leva  la  visière  d'une  épouvantable  casquette  huileuse  ; 
et,  apercevant  l'avoué  tout  "a  coup,  il  marcha  sur  le  fu- 
mier, vint  à  lui ,  en  ôtant  sa  casquette,  en  montrant  son 
crâne  sans  perruque;  puis,  d'une  voix  amicale,  il  cria 
aux  gamins  : 

—  Silence  dans  les  rangs  ! . . . . 

Les  enfans  gardèrent  un  silence  respectueux  qui  an- 
nonçait l'empire  exercé  sur  eux  par  le  vieux  soldat. 

—  Pourquoi  ne  m'avez  vous  pas  écrit? —  dit-il  a 
Me  Derville.  —  Allez  le  long  du  mur,  il  y  a  un  chemin 
pavé s'écria-t-il  en  remarquant  l'indécision  de  l'a- 
voué, qui  ne  voulait  pas  se  mouiller  les  pieds  dans  le  fu- 
mier.... 

Alors,  sautant  de  place  en  place,  Derville  arriva  sur 
le  seuil  de  la  porte  par  où  le  colonel  était  sorti  ;  mais  le 
comte  Chabert  parut  désagréablement  affecté  d'être  obligé 
de  recevoir  son  avoué  dans  cette  chambre — 

En  effet,  Derville  n'y  aperçut  qu'une  seule  chaise.  Le 
lit  du  colonel  consistait  en  quelques  bottes  de  paille,  sur 
lesquelles  la  charité  de  son  hôtesse  avait  étendu  deux  ou 
trois  lambeaux  de  ces  vieilles  tapisseries,  ramassées  je  ne 
sais  où ,  dont  se  servent  les  laitières  pour  garnir  les  bancs 
de  leurs  charrettes. 

Le  plancher  était  tout  simplement  en  terre  battue  jon- 
chée de  paille  fraîche.  Comme  les  murs  salpêtres,  ver- 
dâtres,  fendus,  devaient  répandre  de  l'humidité,  la  proi 
contre  laquelle  couchait  le  colonel  était  tapissée  par  une 
natte  de  paille.  Le  fameux  carrik  pendait  à  un  clou  ; 
deux  mauvaises  paires  de  bottes  gisaient  dans  un  coin  :  du 
reste,  nul  vestige  de  linge;  mais  sur  la  table  vermoulue, 
les  Bulletins  de  la  Grande-Armée  réimprimés  par  PI»r<<VY7x'' 
cher. 

La  physionomie  du  colonel  était  calme ,  sereine^^Vf»  •^kr?'^ 
poir  qu'il  avait  conçu  depuis  sa  visite  chez  M«  lMi»>'l»**-i^^ 
et  qui  paraissait  l'avoir  soutenu  jusqu'alors,  se 


>i5 


L'ARTISTE. 


avoir  changé  le  caractère  de  ses  traits.  Il  était  moins 
vieux,  moina  cassé,  mieux  portant. 

—  La  fumée  de  la  pipe  vous  incommode-t-elle?  dit-il, 
en  tendant  a  son  avoué  la  chaise  a  moitié  dépaillée. 

—  Non ,  répondit  celui-ci  ;  mais ,  colonel ,  vous  êtes 
horriblement  mal  ici  ! . . . 

Cette  phrase  fut  arrachée  a  Derville  par  deux  ré- 
flexions tristes  qui  lui  vinrent  a  l'esprit ,  réflexions  dictées 
sans  doute  par  la  défiance  naturelle  aux  avoués ,  et  par  la 
déplorable  expérience  que  leur  donne  de  bonne  heure  les 
combats  moraux  auxquels  ils  assistent. 

—  Voila  un  homme  qui  aura  certainement  employé 
mon  argent  k  satisfaire  les  trois  vertus  théologales  des 
vieux  troupiei-s,  le  jeu  ,  le  viu  et  les  femmes  ! 

—  C'est  vrai  ! . . .  monsieur.  11  n'y  a  pas  de  luxe  ici  !.. . 
C'est  un  bivouac  tempéré mais. . . . 

Ici  le  soldat  lança  un  regard  profond  h  l'homme  de 
loi. 

—  Mais,  reprit-il,  je  n'ai  fait  de  tort  a  personne  ;  je 
n'ai  jamais  repoussé  personne!...  et  je  dors  tranquille!.. 

L'avoué  songea  qu'il  y  aurait  peu  de  délicatesse  a  de- 
mander compte  à  son  client  des  sommes  qu'il  lui  avait 
avancées  ;  et  alors  il  lui  dit  : 

—  Vous  n'avez  donc  pas  voulu  venir  dans  Paris  ?  — 
Vous  y  auriez  vécu  "a  bon  marché,  cependant  ;  car  il  y  a^ 
au  centre  des  ressources 

—  C'est  encore  vrai  !...  répondit  le  colonel;  mais  ces 

braves  gens  m'avaient  recueilli,  nourri  depuis  un  an 

Le  père  de  ces  trois  gamins  est  un  vieux  égyptien  qui  a 
vu  les  Pyramides'...  Je  n'ai  pas  encore  fini  d'apprendre 
a  lire  a  ses  marmots...  Il  y  aurait  eu  de  l'ingratitude  à 
les  quitter 

—  Il  aurait  bien  pu  vous  mieux  loger,  pour  votre  ar- 
gent.... 

—  Bah  !..  dit  le  colonel,  ses  enfans  couchent  aussi  sur 
la  paille  ! . . .  Lui  et  sa  femme  n'ont  pas  un  trop  bon  lit. . . . 
Ils  sont  gênés,  voyez-vous!...  Ils  ont  pris  un  établisse- 
ment au-dessus  de  leurs  forces  !...  Mais  si  je  recouvre  ma 
fortune  ! . . .  Enfin ....  — ■  Suffit  ! 

—  Colonel ,  je  dois  recevoir  demain  ou  après  vos 
actes  d'Heilsberg,  et  j'ai  d'excellentes  nouvelles.  Votre 
libératrice  vit  encore  ! . . . 

—  S argent  ! . . .  Dire  que  je  n'en  ai  pas  ! . . . 

Et  il  jeta  par  terre  sa  pipe  ! ...  —  Une  pipe  culottée  /. . . 

'  Les  soldats  appellent  ceux  qui  survivent  à  Texpédilion  d'Egypte 
des  égjpiiem. 


une  pipe  précieuse!...  mais  c  était  par  un  geste  si  na- 
turel !  par  un  mouvement  si  généreux  ! 

—  Colonel,  j'ai  bien  réfléchi 'a  votre  affaire  ;  et  je  crois 
une  transaction  plus  sûre  que  le  procès...  Aussi  vais-je 
voir  aujourd'hui  même  madame  la  comtesse  Feriaud.  Ce- 
pendant je  n'ai  pas  voulu  faire  cette  démarche  sans  vous 
en  prévenir. . 

—  Allons  ensemble  chez  elle... 

—  Non,  dit  l'avoué,  vous  pourriez  y  perdre  votre  pro- 
cès... Songez  que  le  point  de  droit  de  votre  cause  est  en 
dehors  du  code;  il  ne  peut  être  jugé  par  les  juges  que 
comme  jugent  les  jurés C'est  une  question  de  con- 
science ;  vous  aurez  contre  vous  votre  femme  et  son  mari, 
deux  personnes  puissantes,  qui  pourront  influencer  les 
tribunaux.  — Le  procès  a  des  éléinens  de  durée  :  l'on  dis- 
cutera vos  actes  ;  il  y  aura  dix  ou  douze  questions  préli- 
minaires, qui,  toutes,  iront  contradictoirement  jusqu'il 
la  cour  suprême...  Vous  aurez  le  temps  de  vieillir.  —  Et 
comme  il  est  fort  douteux  que  les  tribunaux  vous  accor- 
dent nae proi'isioH,  ce  procès  vous  usera... 

—  Le  malheur  ne  m'a  pas  détruit  ! . . .  répondit  le  colo- 
nel   Mais  allez  chez  ma  femme  !.. .  j'ai  confiance  en 

vous 

La-dessus ,  le  comte  Chabert  accompagna  M^  Derville 
jusqu'à  la  porte  de  la  rue. 

A  peine  l'avoué  avait-il  fait  quelques  pas  pour  aller 
rejoindre  son  cabriolet ,  qu'un  homme  en  costume  de 
Dourrisseur  l'accosta  : 

—  Monsieur,  vous  êtes  sans  doute  parent  de  M.  Cha- 
bert... Je  voudrais  vous  proposer  une  chose  pour  lui... 
Pour  lors,  nous  l'avons  donc  ramassé,  le  pauvre  cher 
homme,  mourant  de  faim...  Nous  venions  de  m' établir, 
moi  et  ma  femme,  et  nous  avions  acheté  notre  fonds, 
quoique  nous  fussions  sans  le  sou  ;  mais  avec  de  l'écono- 
mie, que  je  médisais,  je  paierai...  J'ai  fait  donc  des  billets 
a  mon  vendeur,  dont  le  dernier,  de  six  cents  francs  ,  est 
échu  il  y  a  dix  jours...  Et  quand  j'ai  retiré  le  colonel  je 
lui  ai  dit  que  tout  ce  que  nous  pouvions  faire  c'était  de  lui 

donner  du  pain  et  du  lait...  Nous  n'avions  que  cela 

nous  autres...  Pour  lors,  il  nous  dit  qu'il  serait  riche  un 
jour,  et  qu'il  nous  tiendrait  compte  de  son  logement  et  de 
sa  nourriture...  Vous  lui  avez,  a  ce  qu'il  paraît,  avancé 
de  l'argent  sur  sa  fortune. . .  pas  vrai  ?. . .  Eh  bien  !  mon- 
sieur, il  a  su,  par  les  voisins,  que  nous  n'avions  pas  le 
premier  sou  de  notre  billet ,  et  le  vieux  grognard ,  sans 
rien  dire,  a  amassé  ee  que  vous  lui  donniez,  a  guetté  le 
billet,  l'a  payé  et  me  l'a  rendu.  —  Que  ma  femme  et  moi, 
sachant  qu'il  n'avait  pas  de  tabac ,  ce  pauvre  vieux ,  et 
que  c'est  ce  qui  le  prive  le  plus,  nom,  mille  noms  de 


I 


L'ARTISTE. 


43 


I 
I 


uonis  de  Dieu  !  nous  en  avons  joliment  bisqué  ! . . .  Donc, 
je  voudrais  vous  proposer  de  nous  prêter,  vu  qu'il  nous 
a  dit  que  vous  étiez  un  brave  homme,  une  centaine  d'écus 
sur  notre  établissement,  afin  que  nous  lui  fassions  faire 
des  habits,  meubler  sa  chambre;  parce  que,  voyez-vous, 

l'ancien  nous  a  endettés et  vexés!  Ce  n'est  pas  deux 

méchantes  tasses  de  crème  et  un  morceau  de  pain ,  que 

nous  lui  donnions  de  bon  cœur,  entendez-vous ce 

n'est  pas  le  loyer  de  sa  chambre...  qui  valent  six  cents 
francs...  Cela  nous  embête  !...  Aussi ,  foi  d'honnête  hom- 
me, aussi  vrai  que  je  m'appelle  Louis  Vergniaud,  je 
m'engagerais  plutôt  que  de  ne  pas  vous  rendre  cet  ar- 
gent-la.... 

Derville  regarda  le  nourrisseur,  fit  quelques  pas  en  ar- 
rière pour  revoir  la  maison ,  la  cour,  les  fumiers ,  l'étable, 
les  lapins ,  les  eufans  ;  et  mille  pensées  lui  passèrent  par 
la  tête. 

—  Te  grises-tu  quelquefois ,  mon  vieux  ?... 

—  Ma  foi,  monsieur,  par-ci,  par-la...  Il  faut  bien 
rire  ! . . . 

—  Hé  bien ,  j'en  suis  bien  aise!...  Va  ,  lu  auras  tes 
ceulécusl...  et  plus  même...  Mais  cène  sera  pas  moi 
qui  te  les  donnerai.  Le  colonel  sera  bien  assez  riche  pour* 
t'aider,  et  je  ne  veux  pas  lui  en  ôter  le  plaisir... 

—  Cela  sera-t-il  bientôt  ?. . . 

—  Mais  oui... 

—  Ah  !  j'en  suis  joliment  content  pour  lui  I... 

Et  la  figure  tannée  du  nourrisseur  sembla  s'épanouir... 

M.  le  comte  Ferraud  demeurait  rue  de  Vaicnnes,  et 
habitait  un  des  plus  beaux  hôtels  du  faubourg  Saint-Ger- 
main. Simple  maître  des  requêtes  sous  Napoléon,  M.  le 
comte  Ferraud  avait  dû  les  bonnes  grâces  du  maître  au 
nom  qu'il  portait ,  et  a  son  mérite  qui  était  réel  ;  mais 
sous  la  restauration  sa  fortune  politique  s'accrut  très-ra- 
pidement. 

Il  avait  suivi  Louis  XVIII  h  Gand.  Au  second  retour, 
il  était  très- influent  dans  le  conseil  privé ,  dont  il  faisait 
partie,  et  semblait  promis  a  la  pairie  ou  au  ministère.  Du 
reste,  n'ayant  pas  plus  de  trente-quatre  ans,  doué  de 
formes  agréables,  bien  fait ,  plein  de  grâce  et  d'élégance, 
il  plaisait;  et,  lorsqu'il  épousa  la  veuve  du  colonel  Cha- 
bert ,  les  coteries  n'acceptèrent  pas  l'annonce  de  ce  ma- 
riage comme  une  nouvelle.  M.  Ferraud  n'était  pas  riche 
alors ,  mais  il  appartenait  a  une  ancienne  famille  parle- 
mentaire, très-bien  alliée;  et  l'ordonnance  citée  dans  la 
longue  phrase  cléricale,  par  laquelle  cette  histoire  com- 
mence ,  lui  ayant  rendu  deux  forêts,  madame  Ferraud  se 
trouva  par  hasard  avoir  fait  tout  ensemble  un  mariage 
d'amour  et  de  fortune. 


La  comtesse  était  jeune  et  belle,  riche,  aimable;  mais 

gâtée  par  la  louange,  et  surtout  accoutumée  a  dominer. 
l>lle  jouait  le  rôle  d'une  femme  a  la  mode,  et  vivait  dans 
une  atmosphère  de  luxe,  de  grandeurs  et  d'insouciance, 
où  les  fêtes,  les  concerts,  les  soins  du  monde  lui  faisaient 
une  vie  superficielle,  exempte  de  réflexions,  une  vie  de 
tourbillon.  Elle  aimait  ses  eiifans  par  ton,  par  caprice; 
mais  elle  n'était  pas  mère  ;  et  si  elle  restait  fidèle  à  son 
amant,  devenu  son  mari,  c'est  que,  par  bonheur,  il  con- 
tinuait a  flatter  son  amour- propre.  11  était  joli  homme; 
il  avait  le  pouvoir;  il  était  toujours  amoureux;  de  plus, 
la  vertu,  la  messe  d'une  heure  a  Saint-Thomas  d'Aquin, 
étaient  de  mode.  La  comtesse  ressemblait  à  beaucoup  de 
Parisiennes,  dont  l'ame  n'est  pas  entièrement  exempte  de 
bons  sentimens  ;  mais  que  leur  éducation ,  la  flatterie  et 
la  vie  des  salons,  ont  rendues  moqueuses,  frivoles,  irré- 
fléchies, volontaires,  confiantes  en  leur  beauté,  dédai- 
gneuses et  avides  de  plaisirs... 

Ainsi  la  femme  du  comte  Chabert ,  riche  par  lui ,  se 
trouvait  pour  ainsi  dire  au  faîte  de  la  société ,  au  sein  du 
luxe,  tandis  que  le  malheureux  vivait  entre  le  fumier 
d'une  cour ,  entre  des  bestiaux  et  un  nourrisseur... 

Cette  réflexion  eût  été  faite  par  un  kamshadale;  mais 
l'avoué  la  formula  parisiennement  en  se  disant  : 

—  La  morale  de  ceci  est  qu'une  jolie  femme  ne  vou- 
dra jamais  reconnaître  même  son  amant  dans  un  homme 
en  vieux  carrik ,  en  perruque  et  en  bottes  qui  prennent 
l'eau. 

M'  Derville  fut  reçu  par  la  comtesse  dans  une  jolie  salle 
à  manger  d'hiver,  où  elle  déjeunait.  Elle  jouait  avec  un 
singe  attaché  par  une  chaîne  a  une  espèce  de  petit  poteau 
garni  de  bâtons  en  fer. . . 

—  Bonjour,  monsieur  Derville!  dit-elle  en  continuant 
à  faire  prendre  du  café  au  singe. 

Elle  était  divinement  habillée  avec  une  robe  dn  matin; 
les  boucles  de  ses  cheveux ,  négligemment  rattachés,  s'é- 
chappaient de  dessous  un  bonnet  qui  lui  donnait  un  air 
mutin.  Elle  était  élégante,  et  fraîche  et  rieuse  :  l'argent,  le 
vermeil  et  la  nacre  étincelaient  sur  une  jolie  table  :  il  y 
avait  autour  d'elle  des  fleurs  rares  plantées  dans  de  beaux 
vases  en  porcelaine. 

L'avoué  sourit  en  contemplant  ce  tableau  ;  mais  son 
sourire  était  malicieux,  mordant  ;  expression  des  idées 
moitié  philosophiques,  moitié  railleuses  qui  viennent  "a 
ces  hommes  placés  pour  voir  vrai ,  pour  connaître  le  fond 
des  choses,  malgré  les  mensonges  sous  lesquels  chaque 
famille  cache  son  existence.  L'usurier,  le  médecin,  l'a- 
voué, sont,  dans  l'ordre  social,  les  trois  grands-prêtres  de 
la  Vérité. 

—  Madame,  dit  brusquement  Derville,  assez  choqué 


kk 


L'ARTISTE. 


du  ton  léger  avec  lequel  la  comtesse  lui  avait  dit  :  — 
Bonjour  ,  monsieur  Derville;  —  madame,  je  viens  cau- 
ser avec  vous  d'une  affaire  extrêmement  grave. 

—  J'en  suis  désespérée,  mais  M.  Ferraud  est  absent... 

—  J'en  suis  enchanté,  moi ,  madame  ;  car  il  serait  dé- 
sispéranl  qu'il  assistât  a  notre  conférence...  Ecoutez, 
madame,  un  mot  suffira  pour  vous  rendre  sérieuse  :  le 
comte  Chabert  existe 

Elle  partit  d'un  éclat  de  rire. 

—  Vous  voulez  me  rendre  sérieuse  eu  me  disant  de 
telles  bouffonneries  !... 

Mais  la  comtesse  resta  tout  interdite  en  présence  de 
l'avoué,  domptée  par  l'étrange  lucidité  du  regard  fixe 
par  lequel  il  l'interrogeait  et  semblait  lire  au  fond  de  son 
ame. 

—  Madaine,  répondit-il  avec  une  gravité  froide  et  per- 
çante, vous  ignorez  l'étendue  des  dangers  qui  vous  me- 
nacent; et,  d'abord ,  permettez-moi  de  vous  dire  que  la 
certitude  la  plus  ample,  l' authenticité  la  plus  irréfragable, 
altestentVexistence  du  comte  Chabert.  Vous  perdrez  votre 
procès  si  vous  vous  opposez  a  notre  inscription  en  faux 
contre  l'acte  de  son  décès,  et  votre  mariage  sera  certaine- 
ment annulé...  Mais  l'a  n'est  pas  pour  vous  la  honte  et  le 
malheur  !  Vous  teniez  toute  votre  fortune  du  comte  Cha- 
bert et  vous  ne  l'aimiez  pas  ;  mais  si  vous  y  étiez  obligée 
par  les  lois  du  mariage,  les  lois  du  cœur  vous  excusaient; 
cependant  il  sera  prouvé  qu'il  vous  a  écrit  bien  avant 
l'expiration  des  délais  exigés  par  le  code  entre  la  mort 
d'un  premier  époux  et  la  célébration  du  mariage  d'une 
femme  avec  un  second 

—  Cela  est  faux  !.. .  dit-elle,  avec  toute  la  violence 
d'une  petite  maîtresse.  Je  n'ai  jamais  reçu  de  lettre  du 
comte  Chabert ,  et  si  quelqu'un  se  dit  être  le  colonel , 
c'est  un  intrigant ,  c'est  quelque  forçat  libéré ,  comme 
Cogniard  peut-èli'e...  Et,  certes... 

—  Heureusement  que  nous  sommes  seuls ,  madame,  et 
nous  pouvons  mentir  à  notre  aise...  Je  vous  dirai  donc 
que  la  preuve  de  la  remise  de  la  première  lettre  existe , 
car  elle  contenait  des  valeurs... 

—  Oh  !  pour  des  valeurs ,  elle  n'en.... 

La  comtesse  s'arrêta...  Elle  s'assit. . .  Elle  rougit,  pâlit, 
se  cacha  la  figure  dans  les  mains;  puis,  secouant  sa  honte  : 

—  Nous  plaiderons,  monsieur!...  dit-elle  avec  un 
sang  froid  dont  les  femmes  seules  sont  capables.  Vous 
êtes  l'avoué  du  prétendu  Chabert....  faites-moi  le  plai- 
sir alors  de  ne  me  parler  que  judiciairement....  Est- 
ce  que  le  colonel  peut  revenir,  monsieur?...  Bona- 
parte m'a  fait  complimenter  sur  sa  mort  par  un  aide-de- 


camp;  je  touche  encore  aujourd'hui  trois  mille  francs 
de  pension  accordée  a  sa  veuve  par  les  Chambres.  J'ai 
mille  fois  raison  de  repousser  tous  les  Chabert  qui  sont 
venus,  comme  je  repousserai  tous  ceux  qui  viendront.... 
Et  quand  un  faux  Chabert  m'aurait  écrit?  qu'est-ce  que 
cela  prouverait!.... 

—  Que  vous  avez  reçu  des  lettres...  reprit  l'avoué; 
que  vous  auriez  dû  ne  pas  vous  marier  aussi  prompte- 
ment  que  vous  l'avez  fait...  Nous  aurions  plus  d'un 
moyen  de  vous  arracher  de  précieuses  confidences,  si 
nous  plaidions  ;  mais  je  veux  vous  éviter  le  scandale  d'un 
procès  si  désagréable...  Une  transaction  peut  seule  vous 
en  sauver  la  honte...  Vos  enfans...  adultérins...  votre 
caractère...  attaqué!...  Vous  aurez  mis  sciemment  d'ef- 
froyables souffrances  sur  la  tête  de  votre  bienfaiteur.... 
Que  ne  dira  pas  le  monde!...  Les  avocats  ont  bien  de  l'é- 
loquence quand  les  causes  sont  éloquentes  par  elles-mê- 
mes... —  n  y  a  des  plumes  bien  acérées  qui  savent  écrire 
des  mémoires  cruels...  Celui  du  colonel  Chabert  peut 
être  un  mémoire  épouvantable!...  et  peut  faire  vouer 
votre  nom  à  l'exécration  publique...  11  n'est  plus  au  pou- 
voir de  personne  d'empêcher  la  justice  d'être  saisie  du 
procès;  les  actes  récognitifs  sont  k  Paris...  Voulez- vous 
savoir  ma  pensée,  rtiadame...  Eh  bien ,  en  mon  ame  et 
conscience,  il  y  a  des  malheureux  morts  en  place  de 
Grève,  justement  condamnés,  moins  coupables  que  vous 
ne  l'êtes...  Ils  ont  tué  pour  avoir  du  pain  !  vous  avez  en- 
fanté neuf  années  de  malheurs  inouis,  mille  morls  sur  la 
tête  de  votre  mari  !.. .  Sciemment!...  —  Oui,  Madame. 
Il  ya  eu  quatre  lettres  d'écrites!...  Et  vous  avez  vu 
Boutin  ! 

La  comtesse  était  anéantie!... 

—  Je  ne  sais  si  le  colonel  voudra  transiger  ;  mais  il 
vous  aime!... 

A  ce  mot ,  la  comtesse  dressa  la  tête,  et  un  éclair  d'es- 
pérance brilla  dans  ses  yeux;  elle  comptait  peut-être  spé- 
culer sur  la  faiblesse,  sur  la  tendresse  que  son  premier 
mari  avait  pour  elle 

—  J'attendrai  vos  ordres,  madame,  pour  savoir  s'il 
faut  vous  signifier  nos  actes ,  ou  si  vous  voulez  être  dans 
trois  jours  seule  chez  moi  pour  arrêter  les  bases  d'une 
transaction... 

Et  Derville  partit. 

DE  Balzac 
(  Lajin  au  numéro  prochain.  ) 


L'ARTISTE. 


AS 


I.X:S  BAI.S. 

On  danse  encore.  Les  rcvoltitions  poussent  au  plaisir;  le  bal 
est  le  contraste  tle  l'cmcutc.  Si  donc  un  pcnpic  s'amuse  Lcau- 
coup,  dites-vous  qu'il  a  beaucoup  souffert.  Si  le  peuple  s'aïuuse 
trop,  dites-vous  qu'il  va  bientôt  mourir.  Nous  n'en  sommes  pas 
encore  à  nous  am\iser  trop ,  Dieu  merci  !  le  Gymnase  et  le  The'a- 
tre-Français  y  ont  mis  bon  ordre.  Cependant  on  danse. 

Ou  danse  ma.s([uc  et  non  masque.  Des  bais  vulgaires,  nous 
n'avons  rien  à  dircj  le  bal  bourgeois  ressemble  à  tout  le  monde. 
En  avant  deux  !  et  puis  :  La  chaîne  anglaise!  voilà  tout.  Le 
bourgeois,  ce  type  éternel  du  niais ,  il  saute  ,  il  saute  I  11  se  met 
en  nage  et  en  gilet  de  flanelle  I  Sa  femme  porte  des  robes  de  gaze 
et  des  rubans  de  six  pouces  de  largeur  comme  ses  souliers.  Heu- 
reusement qu'il  y  a  des  bals  d'artistes.  C'est  d'un  bal  d'artiste 
que  nous  voulons  parler. 

Pauvre  et  ingénieux  diable!  l'artiste  se  jette  à  corps  perdu 
dans  toutes  les  folies  de  son  cerveau;  il  aime  l'éclat,  le  bruit, 
le  bizarre,  la  parure  ravie  au  moyen  âge;  il  consent  à  être 
pauvre  et  bonliommc  toute  l'anne'e,  pourvu  qu'il  soit  cbevalier, 
empereur,  roi  un  jour,  roi  une  heure,  roi  dans  un  bal  1  Appor- 
tez le  velours  ,  les  broderies ,  les  fines  dentelles  ,  les  bottes  re- 
troussc'es ,  les  éperons  d'or,  le  chapeau  orne  de  plumes  blan- 
ches I  Tout  cela  pour  toi ,  artiste  !  Demain  il  reprendra  sans 
murmure  son  feutre  cire' ,  son  pantalon  trop  long ,  son  habit  trop 
court,  son  manteau  ouvert  à  tous  les  vents.  Que  lui  importe? 
il  a  été  une  heure  dans  l'hermine ,  une  heure  dans  la  pourpre 
et  la  soie,  une  heure  ainsi  fait  aux  yeux  des  hommes  et  des 
femmes  !  Il  n'aura  plus  froid  tout  le  reste  de  l'hiver. 

Qu'importe  à  lui  s'il  est  humilie',  méconnu,  pourchasse',  si 
son  œuvre  est  marchande  comme  un  ouvrage  vulgaire?  il  a  rêve' 
une  heure  qu'il  c'tait  le  seigneur  féodal  d'un  grand  château , 
qu'il  avait  des  tourelles  gothiques  et  de  grandes  salles  oii  se 
promènent  ses  vassaux  armes.  L'artiste ,  dans  sa  joyeuse  folie  , 
ne  recule  pas  devant  les  noms  propres;  il  n'est  pas  de  costume 
qu'il  refuse  de  porter,  pouiTU  que  ce  costume  soit  à  sa  taille. 
Si  cela  lui  plaît,  il  sera  François  r'  à  longue  barbe  et  à  large 
fraise;  il  endossera  la  cuirasse  de  Charlcmagnc,  comme  s'il  était 
un  des  douze  pairs.  Offrez-lui  la  robe  de  Rabelais:  la  robe  de 
Rabelais  ne  lui  fera  pas  peur;  il  endossera  cette  robe  savante, 
et  avec  cette  robe  la  verve  caustique,  la  satire  ingénieuse,  la 
malice  inépuisable  de  celui  qui  la  portait. 

Cette  année  les  bals  déguises  sont  en  grande  faveur.  On 
échappe  par  tous  les  moyens  possibles  à  la  réalité  de  l'époque 
pre'sentc  :  triste  e'poquc  I  On  se  renverse  de  toutes  ses  forces  sur 
le  temps  passe  ;  on  revient  avec  délices  aux  jours  de  vieille  his- 
toire et  de  chevalerie  romanesque  ;  nos  fcuunes  constitutionnel- 
les se  parent  connue  pour  un  tournoi  ;  elles  aussi  ne  refusent 
aucune  transformation  bienséante.  Il  en  est  plus  d'une  qui  se 
pare  delà  robe  de  Diane  de  Poitiers,  et  qui  cache ,  sous  la  cole- 
rette  de  la  maîtresse  royale,  le  cœur  de  la  reine  Blanche.  Oh  ! 
c'est  un  beau  coup  d'œil ,  croyez-moi ,  à  minuit ,  quand  le  lus- 
tre étincelle  sous  la  clarté  des  bougies ,  quand  la  danse  animée 
se  re'pand  eà  et  là  dans  le  salon,  comme  un  vase  de  parfum  qiii 


de'coule  à  pleins  bords  ;  quand  la  valse  animée  ,  l'ail  en  feu , 
le  sein  haletant,  les  cheveux  épars,  bondit  comme  une  jeune 
lionne  au  son  dévorant  de  l'orchestre.  C'est  un  ravissant  plai- 
sir de  voir  revivre  soudain  tout  ce  moyen  âge  si  orne'  et  si  naif; 
c'est  un  beau  si)ectacle  de  voir  se  démener  ces  jeunes  hommes  et 
ces  jeunes  femmes  dans  ces  lumières,  dans  ce  bruit,  dans  ce  si- 
lence, dans  ces  murmures  flatteurs,  dans  cette  muette  admi- 
ration de  la  foide  qui  regarde  !  C'est  une  grande  joie ,  voyez- 
vous  ,  de  se  sentir  redevenir  jeune  à  l'aspect  de  tant  de  folâtre 
jeunesse  ;  une  grande  joie  d'oublier  la  Russie,  la  Pologne,  l'Es- 
pagne ,  la  France  même ,  le  monde  entier,  et  les  terreurs  de  ce 
monde ,  et  les  vanite's ,  et  les  re'volutions  ,  et  les  postes  errantes 
de  ce  monde  ,  au  milieu  de  l'enivrement  d'un  bal  1 

Voyez  tout  cela  ,  les  âges  et  les  siècles  et  les  passions  diver- 
ses se  confondent ,  Charles-Quint  donne  la  main  à  Bayard , 
Louis  XIV  est  tutoyé'  par  M.  de  Louvois  ,  mademoiselle  de  La 
Vallière  salue  eu  riant  Ninon  de  Lcnclos  ,  la  duchesse  de  Mon- 
tespan  embrasse  la  laitière  des  Alpes,  Pierrot  sert  de  partner 
à  M.  de  Metternich,  Gillc  donne  un  coup  de  poing  à  l'empe- 
reur Alexandre,  et  le  grand-turc  danse  la  gavotte;  voilà  pour 
le  fantastique  du  bal  ;  quant  au  grotesque ,  soyez  tranquille  :  le 
grotesque  n'est  pas  oublie  ;  le  grotesque  est  la  condition  indis- 
pensable de  toute  assemblée  sérieuse  ou  plaisante  ,  le  grotesque 
se  glisse  partout  en  France  ,  en  haut  et  en  bas  ,  dans  le  palais 
et  sous  le  chaume ,  chez  le  juge  et  chez  la  danseuse ,  le  grotes- 
que est  de  toutes  les  saisons  et  de  tous  les  âges.  Voyez  dans  le 
ciel ,  il  y  a  des  nuages  qui  sont  grotesques  !  regardez  un  grande 
ruine  vue  sous  im  certain  aspect ,  la  ruine  est  sublime  ,  avancez 
ou  reculez  d'un  pas  ,  elle  est  grotes(jue;  ce  grand  monument  qui 
vous  paraissait  si  beau  tout-à- l'heure  ,  à  présent  vous  faites  une 
liorrible  grimace.  Je  suis  sîir  que  Victor  Hugo  lui-même  a 
éclaté  de  rire  plus  d'une  fois  en  regardant  les  tours  Notre-Dame 
même  avant  la  conspiration. 

Aussi  pour  le  grotesque  de  notre  bal  et  pour  ne  citer  qu'un 
exemple ,  j'ai  vu  le  jésuite  Malagrida  présenter  une  glace  à 
luademoiselle  Taglioni ,  j'ai  vu  Christophe  Colomb  et  Louis  XV 
jouer  avec  acharnement  une  pièce  de  dix  sous  à  l'écarté ,  le 
même  soir  le  pacha  de  Janina  fumait  du  tabac  de  la  r^e  dans 
une  pipe  culote'e  par  un  Suisse  dans  le  corps-de-garde  du  Car- 
rousel. 

Ainsi ,  jeunes  gens  de  notre  époque,  quoi  qiie  fassent  les  révo- 
lutions ,  votre  jeunesse  aura  son  cours.  Samedi  passé,  n'élions- 
nous  pas  encore  au  milieu  de  la  vapeur  d'un  bal  ?  presque  tous 
nos  contemporains  étaient  venus  à  ce  bal  ,  ils  étaient  presque 
tuus  artistes ,  car  l'artiste  c'est  le  grand  seigneur  des  temps  de 
révolution. 

L'art,  c'est  la  seule  supériorité  qui  reste  debout  quand  toutes 
les  autres  sont  renversées  ;  ils  étaient  venus  à  ce  bal ,  parés  de 
leurs  plus  beaux  atours  ;  on  eût  dit,  à  les  voir  dans  ce  vieil  hôtel 
qui  touche  à  l'Opéra  ,  que  l'ancien  Opéra  s'éttit  déchaîné  tout 
à  coup.  Il  y  avait  là  réunis  tous  les  noms  possibles  ,  poètes  . 
historiens,  comédiens,  hommes  d'état ,  journalistes,  ce 
monde.  On  était  bon  ,  on  était  joveux ,  chacun  se 
homme ,  hommes  et  femmes  ;  vous  les  nommer  Ion 
est  impossible  ,  les  deux  Devéria ,  Dcvéria  l'aîné  i 


IG 


L'ARTISTE. 


siècle  de  Louis  XIII ,  donnant  le  bras  à  sa  jolie  femme;  Eu- 
gène Lami  ;  Le'on  Cognct  en  paysan  espagnol  ;  Alfred  de 
Wailly,  le  professeur  de  rhétorique  ,  si  ennemi  des  bourreaux, 
des  vampires  et  des  goules ,  habillé  en  l)ourreau  rouge  du 
moyen  âge;  mademoiselle  Mars,  italienne  sur  le  retour,  mais 
toujours  jeune  par  la  taille  ,  par  les  mains  ,  par  la  voix  ;  Arago 
en  tyrolien  des  montagnes  ;  mademoiselle  Taglioni  ,  dédai- 
gneuse célébrité  qui  s'est  retirée  à  onze  heures  comme  si  elle 
avait  déjà  fait  trop  d'honneur  à  la  fête  ;  Monnier  ,  si  triste  et 
si  sombre  qu'on  le  prendrait  pour  un  faiseur  de  vaudevilles  , 
Gavarni  travesti  comme  une  de  ses  gravures  de  la  Mode ,  et 
tant  d'aulres. 

Mais  il  faut  être  juste  ,  les  deux  rois  de  la  fête  ,  les  dieux  du 
grotesque  dans  cette  nuit  enflammée  ,  c'était  Dantan  d'abord  , 
et  ensuite  Ktiennc  Béquct. 

Vous  connaisse/,  tous  Dantan.  Il  a  fait  de  la  caricature  en 
plâtre.  11  a  anatomisé  la  ligure  humaine  ,  comme  Picard  a  fait 
les  ridicules  de  la  nature  humaine.  Il  nous  a  montré  Rossini 
sans  sa  peau,  il  a  métamorphosé  Pcrrot  en  grenouille,  Lé[)ante 
en  chien  ,  Cicéri  en  obélisque,  Alexandre  Dumas  en  nègre, 
Horace  V^ernet  en  Chinois  ,  et  jusque  dans  la  belle  et  pensive 
figure  de  madame  Malibran  ,  il  a  trouvé  une  difformité.  Jugez 
après  cela  du  talent  de  Dantan  I 

Dantan  est  venu  à  ce  bal  trois  fois.  La  première  fois  c'était 
un  plâtrier  amljulant,  portant  sur  sa  tête  ses  plâtres  enluminés; 
artiste  italien  et  pauvre  artiste,  qui  vous  vendra  pour  un  sou  la 
tète  de  Napoléon  ou  de  César. 

La  seconde  fois  qu'est  venu  Dantan  ,  il  était  habillé  en  capu- 
cin ,  accablé  sous  le  poids  de  l'âge  et  de  la  chaleur ,  tendant 
la  main  d'un  air  goguenard  comme  un  saint  homme  qui  est 
bien  sûr  de  n'être  pas  refusé.  La  robe  du  moine  venait  de 
Rome  ,  terre  classique  des  moines.  On  la  reconnaissait  à  ses 
taches  et  à  ses  trous. 

Enfin  h  sa  troisième  apparition  ,  Dantan  n'était  plus  qu'un 
turc  de  la  Courtille  ;  un  torchon  pour  turban  ,  une  veste  à  pail- 
lettes d'or,  un  pantalon  crotté  ,  et  au  beau  milieu  du  derrière 
un  large  coup  de  pied  ,  boue  de  cabaret ,  signe  distinctif  de  ces 
sortes  de  turcs. 

Le  bal  était  au  milieu  de  sa  joie  ,  quand  tout  à  coup  ,  les 
portes  ouvertes  à  deux  battans ,  on  a  vu  entrer  l'amour  ;  non 
pas  l'amour  d'aujourd'hui  ,  l'amour  qui  bâille  et  s'ennuie  , 
mais  l'amour  d'autrefois  ,  l'amour  du  dix-huitième  siècle  et 
des  mousquetaires  noirs  ;  gros  amour  replet ,  rebondi ,  rubi- 
cond, chauve,  qui  sort  des  grasses  tavernes  ,  spirituel ,  hardi , 
moqueur;  Voltaire  par  l'esprit,  Falstaffpour  le  corps,  aimable 
à  faire  peur.  Cet  amour  portait  les  ailes,  le  carquois  ,  la  culotte, 
les  flèches  et  les  faux  mollets  de  l'amour  de  l'Opéra.  Pour  com- 
ble d'assaisonnement  il  avait  des  pantoufles  vertes  ,  et  un  large 
ruban  de  la  Légion-d'Honneur  décorait  sa  poitrine  couleur  de 
chair.  Pauvre  ruban  de  la  Légion-d'honneur,  parodié  même 
par  l'amour  de  l'Opéra. 

Ce  gros  et  spirituel  amour  s'appelait  tout  simplement  Etienne 
Béquct... 

Toute  cette  fête ,  tout  ce  luxe  ,  toutes  ces  causeries  si  entre- 
coupées ,  si  abondantes  ,  tout  cela  a  duré  jusqu'à  six  heures  du 


malin,  les  danseurs  sortaient  à  peine  que  le  soleil  ,  déjà  bril- 
lant comme  un  soleil  de  mars ,  se  glissait  furtivement  dans  la 
chambre  à  coucher  de  madame  Duponchcl. 


LE  COIN  DU  FEU  D'UN  HOLLANDAIS. 

TRADUIT    DE    PAILDINO ', 

Pendant  que  les  œuvres  des  poètes  de  l'Amérique  du  Nord 
restent  pour  nous  comme  ces  fruits  verts  et  précoces  du  prin- 
temps ,  qu'on  répugne  à  toucher  avant  qu'un  éclatant  soleil  ait 
mûri  leur  saveur ,  nous  nous  plaisons  à  savourer  les  tributs  de 
ses  prosateurs. 

Washington-Irving ,  et  Cooper  surtout ,  nous  ont  déjà  ré- 
vélé tout  ce  que  l'Amérique  rajeunie  recèle  d'énergie  sauvage, 
d'inspirations  vierges  ,  de  couleur  pittoresque. 

Voici  venir  aujourd'hui  une  traduction  de  Paulding  ,  l'au- 
teur des  Lettres  du  Sud. 

M.  Paulding ,  poète  de  l'école  anglaise  et  imitateur  assez 
exact  de  Campbell ,  écrit  en  prose  depuis  long-temps.  Il  a  dû 
sa  première  réputation  dans  son  pays  à  différcns  essais  insérés 
au  Sœlmagundi ,  recueil  périodique  rendu  célèbre  par  la  plume 
de  M.  Washington-Irving. 

Nous  parlerons  de  cette  composition  nouvelle  qui  doit  exciter 
l'attention  et  l'intérêt  sous  plus  d'un  rapport ,  si  l'on  en  juge 
par  le  second  titre  de  l'ouvrage  qui  indique  une  peinture  des 
colons  de  A^ew-Fork  avant  l'indépendance. 

En  attendant ,  nous  donnons  ici  celui  des  fragmens  du  livre 
qui  a  inspiré  à  M.  A.  Devéria  le  dessin  qui  accompagne  cette 
livraison. 

«  Je  plains  celui  qui  fl'a  jamais  senti  le  charme  inspirateur 
de  la  nature  ;  il  doit  être  privé  et  de  sensibilité  et  d'imagina- 
tion. Sybrandt  n'était  point  du  nombre  de  ces  êtres  imparfaits; 
et  malgré  sa  froideur  apparente ,  son  cœur  renfermait  un  feu 
que  le  moindre  choc  pouvait  faire  jaillir.  A  mesure  que  la  ma- 
tinée avançait ,  il  se  sentait  plus  à  l'aise  ,  son  embarras  se  dis- 
sipait insensiblement.  Il  se  hasardait  à  causer  avec  quelques- 
unes  des  jeunes  personnes  ,  et  enfin  il  eut  l'assurance  inouïe  de 
suivre  Catalina  dans  une  course  à  travers  le  taillis  qui  bordait 
la  petite  île. 

»  De  même  que  les  semences  qui  restent  étouffées  sous  l'ombre 
des  forêts  jusqu'à  ce  que  les  rayons  du  soleil  viennent  les  frap- 
per et  les  appeler  à  la  vie  ,  les  sentimcns  de  Sybrandt ,  long- 
temps comprimés  au  fond  de  son  cœur,  prirent  tout  à  coup  as- 
sez d'énergie  pour  triompher  de  sa  timidité.  Ses  vives  émotions 
prêtaient  à  son  langage  une  éloquence  qui  surprit  Catalina ,  et 
lui  causa  une  sorte  de  plaisir.  Les  trésors  d'images  que  ses  lon- 
gues contemplations  et  ses  lectures  avaient  amassés  dans  son 
esprit  furent  mis  au  jour  ,  et  déployés  sans  effort  et  sans  affec- 
tation ,  dans  les  observations  frappantes  que  lui  suggéraient  les 
objets  au  milieu  desquels  il  se  trouvait.  La  jeune  fille  écoutait 
avec  un  étonnement  mêlé  d'admiration  la  statue  animée  ;  et  i 
comme  elle  le  regardait  tandis  qu'il  parlait  avec  l'enthousiasme 

'  F,ii  vente  chez  Fournirr  jciiiio,  rue  de  Seine,  n°  '2'.). 


L'ARTISTE. 


Ar 


I 


d'un  poHe  ,  elle  vint  à  penser,  en  voyant  ses  traits  briller  d'un 
feu  divin,  que  son  cousin  était  presque  aussi  beau  qu'un  aidc- 
de-camp. 

«  Lui-même  se  sentit  e'Ievcà  ses  propres  yeux;  pour  la  pre- 
mière fois  de  sa  vie  il  entendit  le  son  de  sa  voix,  sans  que  son 
cœur  battît  de  crainte;  pour  la  première  fois  il  put  se  rappeler 
une  heure  passée  dans  la  compagnie  d'une  femme  sans  e'prouvcr 
une  angoisse  de  regret  et  de  mortification. 

»  Sybrandt ,  dit  enfin  Cataiina,  pourquoi  ne  parlez-vous 
pas  tous  les  jours  ainsi  1'  —  I\irce  que  tous  les  jours  ne 
ressemblent  pas  à  celui-ci  ;  et  vous-même ,  ma  cousine  ,  vous 
n'êtes  pas  toujouis  comme  vous  êtes  maintenant. 

»  Ils  restèrent  (pieKpies  instans  dans  le  silence,  et  en  furent 
lires  jiar  les  joyeuses  acclamations  d'Ariel,  qui  avait  préparé 
la  collation  ,  et  invitait  il  grands  cris  les  jeunes  gens  à  venir 
profiter  de  sa  prudente  prévoyance.  Pour  lui,  dîner  était  une 
affaire  de  la  plus  haute  importance  ;  et  jamais  il  ne  s'engageait 
dans  aucune  partie  sans  avoir  la  certitude  que  les  vivres  n'y 
niauqucraient  point ,  et  seraient  d'une  espèce  confortable.  Il 
comptait  d'une  manière  si  touchante  l'histoire  mélancolique  de 
deux  canards  sauvages,  les  meilleurs  qu'il  tût  jamais  vus,  et 
que  son  cuisinier  avait  gâtes  en  les  faisant  bouillir  au  lieu  de 
les  mettre  à  la  broche,  ([u'il  tirait  des  larmes  des  yeux  de  la 
plupart  de  ses  auditeurs.  Le  bon  Ariel  avait  étalé  ses  provisions 
sur  une  immense  nappe  étendue  sur  le  ga/.on ,  à  l'ombre  d'un 
bosquet  de  sassafras,  dont  les  fleurs  exhalaient  une  odeur  aro- 
matique. Il  distribua  sa  troupe  avec  une  grande  discrétion , 
plaçant  alternativement  un  jeune  homme  et  une  jeune  demoi- 
selle ,  et  enjoignant  au  premier  d'avoir  les  plus  grands  soins 
pour  sa  voisine.  Quant  à  lui,  il  ne  pouvait  jamais  s'asseoir  tant 
qu'il  restait  quelque  chose  à  faire.  Il  tournai!  autour  du  couvert 
comme  un  épagneul ,  lançait  ses  bons  mots ,  en  riait  le  pre- 
mier, et  le  plus  souvent  tout  seul,  ce  qui  ne  faisait  que  redou- 
bler sa  gaieté;  il  se  servait  lui-même,  mangeait  et  parlait  en 
même  temps,  mettant  à  tout  cela  une  franche  hilarité,  qui  se 
communiipiait  à  tous  les  convives.  Les  oiseaux  chantaient  au- 
dessus  de  leurs  têtes  ;  leurs  pieds  foulaient  une  herbe  fraîche  et 
fleurie;  un  vent  tiède  caressait  leurs  joues;  l'espérance  rcmplis- 
.sait  leur  cœur,  et  la  jeunesse  ,  la  santé  ,  donnaient  à  leur  repas 
un  goût  exquis.  Lue  situation  semblable  devait  naturellement 
exciter  la  joie  ,  les  rires  inextinguibles.  • 

»  Tandis  qu'ils  jouissaient  de  ces  moniens  délicieux  sans 
songer  à  ce  qui  pouvait  les  suivre  ,  un  orage  se  formait ,  et 
déjà  le  ciel  se  couvrait  au  couchant  d'une  masse  de  nuages  noirs 
et  menaçans. 

»  La  petite  île  était  entourée  ,  comme  nous  l'avons  dit  plus 
haut,  par  une  ceinture  de  saules  ,  de  buissons  et  de  vignes  , 
qui  dérobait  à  la  vue  la  rive  opposée.  La  tempête ,  qui  se  for- 
mait à  l'ouest,  avait  donc  échappé  à  l'observation  de  la  petite 
société  jusqu'à  l'instant  oii  ses  chants  ,  ses  propos  joyeux  fu- 
rent interrompus  par  un  éclair,  que  suivit  de  près  un  violent 
coup  de  tonnerre.  Quand  la  voix  du  Créateur  se  fait  entendre , 
la  nature  se  tait;  on  dirait  que  le  bruit  majestueux  de  la  foudre 
impose  un  silence  de  vénération  à  tous  les  êtres.  Le  rire  cessa  , 
les  oiseaux  restèrent  muets  sous  la  fcuiliée ,  les  branches  légè- 


res des  arbres  cessèrent  de  s'agiter  ;  on  ne  vit  plas  dan»  l'air 
ni  sur  les  eaux  les  nombreux  insectes  qui  semblaient  une  minute 
avant  donner  de  la  vie  à  la  moindre  partie  de  l'espace;  même 
le  murmure  des  vagues  devint  insensible;  tout  était  silencieux, 
hors  la  voix  menaçante  que  l'on  entendait  à  de  courts  intervalle» 
sortir  des  profondeurs  d'une  vaste  obscurité. 

••  Nos  jeunes  gens  se  rangèrent ,  d.ans  une  attente  inquiète  , 
les  uns  à  côté  des  autres ,  osant  à  peine  ])rononcer  un  mot.  Ariel 
essaya  un  hé  liem  ;  mais  il  manquait ,  il  faut  bien  l'avouer,  de 
sa  vigueur  accoutumée.  Sybrandt  tâcha  de  gagner  une  position 
d'où  il  pouvait  voir  au-delà  de  la  barrière  de  l'île  ,  et  il  revint 
en  courant  annoncer  que  l'orage  avançait  avec  une  telle  rapidité, 
qu'il  était  impossible  de  traverser  le  fleuve,  et  d'arriver  à  la 
première  maison  assez  promptement  pour  échapper  à  sa  furie. 
A  cette  nouvelle  ,  les  demoiselles  regardèrent  les  jeunes  gens  ; 
ceux-ci  regardèrent  les  demoiselles.  Les  unes  craignaient  pour 
un  chapeau  neuf,  une  jolie  robe  ,  un  beau  châle;  les  garçons  , 
comme  on  appelait  alors  les  jeunes  hommes  et  comme  les  appel- 
lent encore  nos  vieux  palriarches ,  les  garçons  avaient  tous  leur 
habit  des  dimanches ,  qu'ils  tenaient  à  conserver  le  plus  long- 
temps possible ,  n'étant  pas  dans  l'habitude  de  contracter  des 
dettes  avec  leur  tailleur.  Tous  ces  objets  de  leur  sollicitude 
seraient  probablement  dédaignés  ,  même  par  les  laquais  et  les 
femmes  de  chambre,  dans  notre  siècle  de  perfectionnement;  tou- 
tefois leur  simplicité  n'ôlait  assurément  aucun  avantage  person- 
nel à  nos  grands-pères  et  grand' -mères.  Que  fera  cependant  la 
petite  troupe  en  cette  conjoncture  si  critique  ?  L'approche  de  la 
tempête  était  indiquée  par  les  éclairs  plus  fréquens  ,  le  bruit 
plus  éclatant  du  tonnerre ,  et  le  calme  solennel  qui  avait  pré- 
cédé ces  phénomènes. 

»  Ariel  était  aussi  affairé  qu'un  alderman  dans  un  incendie ,  et 
à  peu  près  aussi  utile.  On  conçoit  facilement  qu'un  homme  qui 
s'agitait  quand  il  n'y  avait  aucun  motif  de  s'agiter,  devait  être, 
en  un  cas  semblable,  tellement  excité,  qu'une  résolutionne 
pouvait  s'achever  dans  sa  tête  sans  être  croisée  par  une  autre. 
C'est  justement  ce  qui  lui  arrivait  ;  il  jurait  après  les  jeunes 
gens  qui  ne  faisaient  rien  ,  proposait  mille  choses  tout-à-fait 
impraticables ,  et  conclut  enfin ,  le  brave  homme  !  par  souhaiter, 
du  fond  de  son  anie ,  d'être  sain  et  sauf  au  vieux  manoir  avec 
tous  ses  compagnons. 

»  Cataiina  s'était  accoutumée,  dans  la  pension  où  elle  avait  été 
élevée ,  à  craindre  le  tonnerre.  Ce  n'est  pas  que  la  maîtresse 
n'encourageât  les  jeunes  personnes  à  vaincre  leur  frayeur  sur 
ce  point;  mais  elle-même  disparaissait  aussitôt  qu'il  tonnait ,  et 
on  la  surprit  une  fois  cachée  entre  deux  lits  de  plume,  à  demi 
suffoquée  de  chaleur  et  de  peur.  Il  est  fâcheux  que  le  sentiment 
de  crainte  religieuse  qui  accompagne  cet  imposant  phénomène 
de  la  nature  dégénère  si  souvent  en  une  terreur  abjecte  et  sii- 
[urstiiieuse.  Un  bel  orage  devrait  éveiller  dans  l'esprit  les  as- 
sociations les  plus  élevées,  exalter  l'imagination  jusqu'aux  ré- 
gions célestes;  mais  les  idées  vulgaires  de  crainte  personnelle 
détruisent  tout  l'effet  de  ce  grand  spectacle. 

»  Sybrandt,  au  milieu  de  la  consternation  générale ,  songeait 
à  ce  qu'on  pourrait  faire  dans  le  pu  de  temps  qui  restait ,  avant 
que  l'orage  éclatât  sur  eux.  Tout  à  coup  il  lui  vint  une  idée  ; 


i8 


L'ARTISTE. 


il  l'adopta,  et  ne  perdit  pas  une  minute  pour  l'exécuter.  A 
l'aide  de  ses  compagnons ,  il  tira  sur  la  grève  le  large  bateau 
plat  qui  les  avait  amenés,  le  retourna,  et  le  plaça  ,  en  le  sou- 
tenant d'un  côte'  par  des  bâtons,  sur  un  plan  incliné,  de  ma- 
nière à  présenter  un  abri  dans  la  direction  de  la  pluie.  L'in- 
tervalle qui  s'écoula  entre  la  fin  de  cette  opération  et  le  com- 
mencement de  l'averse  fut  rempli  par  les  jeunes  gens  à  garnir 
de  branches  et  d'herbes  l'espace  que  laissaient  ouvert  les  côtés 
du  bateau.  11  n'y  avait  place  que  pour  les  jeunes  filles  sous  ce 
hangar  improvisé  ,  mais  Ariel  trouva  moyen  de  s'y  glisser  avec 
elles;  car,  malgré  son  bon  cœur,  il  aimait  mieux  se  mettre  à 
couvert  par  le  mauvais  temps  que  de  céder  une  position  avan- 
tageuse sous  ce  rapport  à  qui  que  ce  fût.  Les  autres  hommes  se 
blottirent  sous  les  saules  et  les  vignes  ,  et  l'on  observa  que  Sy- 
brandt  resta  le  plus  près  possible  du  côté  de  la  barque  où  Ca- 
talina  était  placée ,  et  qu'il  avait  pris  un  soin  particulier  d'ar- 
ranger les  herbes  et  les  branches  en  cet  endroit. 

»  Au  bout  de  quelques  minutes  de  profond  silence ,  la  petite 
troupe  entendit  rugir  la  tempête  avec  tous  ses  accompagnemcns 
de  vent,  de  pluie,  d'éclairs,  de  tonnerre.  Les  arbres  étaient 
fracassés  ;  la  terre,  bientôt  saturée  d'humidité  ,  en  vidait  le  sur- 
plus dans  le  fleuve,  qui  commençait  h  s'enfler  en  grondant.  Cet 
orage  resta  long-temps  dans  la  mémoire  des  Albanais ,  et  plus 
d'un  demi-siècle  après  on  parlait  encore  des  ravages  qu'il  avait 
causés. 

»  Les  personnes  réfugiées  sous  ]e  bateau  s'y  trouvaient  passa- 
blement garanties  ;  mais  le  reste  de  la  troupe  fut  bientôt  mouille 
jusqu'aux  os.  Les  branches  flexibles  des  saules  se  courbaient, 
et  laissaient  pénétrer  les  torrens  de  pluie  ;  mais  les  ormes ,  les 
platanes ,  résistaient  à  la  tempête  ,  qui  les  dépouillait  de  leurs 
branches ,  qu'elle  faisait  voler  dans  l'air  comme  des  plumes  ou 
des  brins  de  paille.  Le  bruit  du  vent ,  des  vagues  mugissantes, 
était  accompagné  d'éclairs  qui  se  succédaient  sans  interruption, 
et  de  ces  coups  de  tonnerre  aigus  et  secs ,  signes  certains  de 
l'approche  du  fluide  électrique.  Enfin  nos  jeunes  gens  entendi- 
rent ,  avec  un  redoublement  de  terreur,  une  explosion  si  vio- 
lente ,  qu'il  semblait  que  la  voûte  du  ciel  se  déchirait,  et  virent 
un  superbe  platane,  à  cent  pieds  de  distance  en  face  d'eux, 
brisé  par  la  foudre  comme  un  roseau.  La  pluie  cessa  pour  un 
instant  après  ce  coup  terrible  ,  et  le  tronc  ,  à  demi  brisé ,  resta 
tremblant ,  et  s'inclinant  de  côté  et  d'autre  comme  un  homme 
subitement  atteint  par  une  maladie  mortelle.  Cependant  les 
vents  reprirent  leur  empire  ,  et  l'orgueilleux  monarque  de  1  ilc, 
cédant  à  leur  puissance  ,  tomba  sur  la  terre  avec  un  épouvanta- 
ble craquement ,  montrant  par  cette  destruction  soudaine  de 
l'ouvrage  de  plusieurs  siècles  la  force  irrésistible  du  Créateur. 

»  Les  jeunes  filles  poussaient  des  cris  ;  les  jeunes  gens  con- 
templaient en  frémissant  le  géant  des  forêts  vaincu  en  un  instant 
par  la  toute-puissance.  Mais  bientôt  ils  furent  détournés  de 
cette  contemplation  par  l'approche  d'un  nouveau  danger. On  sait 
avec  quelle  rapidité  nos  fleuves  ,  nos  rivières  croissent  après  les 
orages ,  surtout  près  de  leurs  sources  et  lorsqu'ils  traveisent  des 
pays  montagneux.  La  petite  île  où  se  passait  la  scène  que  nous 
décrivons  n'était  élevée  au-dessus  du  niveau  de  la  rivière  que 
de  quelques  pieds  ,  et  sa  surface  était  parfaitement  plate.  Déjà 


les  vagues  commençaient  à  monter,  et  la  position  de  la  petite 
société  devenait  extrêmement  périlleuse.  Les  hommes  s'occu- 
pèrent immédiatement  à  retourner  le  bateau  ,  et  se  préparèrent 
[)0ur  l'inondation.  On  se  plaça  dans  l'embarcation  ,  et  les  jeu- 
nes gens  se  tinrent  prêts  à  se  servir  des  rames  aussitôt  que  le 
bateau  serait  s  flot.  Bientôt  le  torrent  s'élança  sur  l'île,  et  la 
couvrit  en  un  instant  d'une  énorme  masse  d'eau  noire  mêlée  de 
blanclie  éciune.  La  difficulté  était  d'éviter  les  arbres  et  les  buis- 
sons, dont  la  tête  surmontait  les  eaux.  Il  fallait  tâcher  de  con- 
duire la  frêle  barque  dans  le  sens  du  courant  jusqu'à  ce  qu'elle 
pût  gagner  quelque  petite  baie  où  l'on  pourrait  laisser  passer  la 
violence  de  l'inondation. 

»  Dans  les  momens  de  danger,  les  caractères  supérieurs 
prennent  naturellement  la  direction  des  choses  ,  et  les  inférieurs 
leur  obéissent  par  une  sorte  d'instinct. Depuis  le  commencement 
de  la  tempête ,  Sybrandt  n'était  plus  le  même  homme  ;  une 
ame  nouvelle  semlilait  l'inspirer;  ses  résolutions  ,  ses  actions, 
indiquaient  un  courage ,  une  présence  d'esprit  qui  excitaient 
l'admiration  et  provoquaient  la  confiance  de  ses  compagnons. 

»  La  scène  qu'il  venait  de  contempler  avait  fait  disparaître 
sa  timidité  et  rais  en  jeu  des  qualités  qu'il  possédait  sans  les 
connaître.  Lui ,  qui  tremblait  à  l'idée  d'entrer  dans  un  salon  , 
ou  de  rencontrer  l'œil  souriant  d'une  jolie  femme,  déployait  au 
milieu  des  périls  une  mâle  intrépidité,  et  conduisait  d'une  main 
ferme  le  petit  esquif  à  travers  les  tourbillons  formés  par  les  cou- 
rans  qui  se  croisaient  en  tous  sens.  Tous  les  autres  restaient 
dans  la  stupeur,  à  peine  capables  d'exécuter  ses  ordres.  Aricl 
lui-même  était  immobile  et  muet.  Mais  ni  le  courage ,  ni  la  force 
de  l'homme  ne  pouvaient  lutter  bien  long-temps  contre  la  puis- 
sance des  eaux ,  à  chaque  instant  renforcée  par  de  nouveaux 
torrens.  En  tournant  une  pointe,  autour  de  laquelle  les  vagues 
tourbillonnaient  avec  une  impétuosité  toujours  croissante ,  le 
bateau  heurta  contre  le  tronc  d'un  arbre  au-dessous  de  la 
surface  de  l'eau ,  et  fut  renversé.  Heureusement  pour  quelques- 
uns,  mais  non,  hélas!  pour  tous,  le  courant  prenait  tout  à 
coup  une  autre  direction  après  la  langue  de  terre ,  et  venait 
aboutir  à  une  baie,  où  il  perdait  toute  sa  violence.  Ils  avaient 
frappé  contre  l'arbre,  cause  de  leur  naufrage,  en  cherchant  à 
gagner  ce  lieu  de  refuge.  Cet  accident  coûta  la  vie  à  deux  des 
innocentes  jeunes  filles  et  à  un  jeune  homme  qui ,  se  trouvant 
assis  sur  l'avant ,  furent  lancés,  quand  la  barque  chavira,  dans 
le  fort  du  courant,  qui  les  entraîna.  Deux  jours  après,  on  re- 
trouva leurs  corps  à  quelques  milles  plus  bas.  Les  autres,  à 
l'i'xcejjtion  de  Catalina  ,  furent  poussés  par  l'angle  soudain  que  ' 
formait  le  courant  dans  la  petite  et  tranquille  baie,  où  ils  purent- 
prendre  terre.  Catalina  moins  forte,  moins  accoutumée  aux  jeux 
et  aux  dangers  de  la  vie  rurale ,  perdit  connaissance  au  moment 
du  choc,  et  aurait  infailliblement  péri ,  si  son  cousin  ne  se  fût 
pas  jeté  à  la  nage  contre  le  courant  furieux  qui  l'entraînait ,  et 
ne  l'eût  ramenée  en  sûreté  près  de  ses  compagnes.  » 


I 


m 


Dessins. 


Cnliiliiia  aurait,  etc.  {Le  coin  iiu  fctt  d'un  HoUardais),  p*r  Dt  Tï-BIA. 
Je  suis  le  colonel  Chiibert ,    ( 
Robert-lc-Diable,  ) 


par  Mf.MT. 


L'ARTISTE. 


19 


I3mur-vlrt6. 


LA   SCULPTURE  AU   SALO!V   PROCHAIN. 

Selon  toute  apparence ,  l'administration  du  Musée  ne 
tiendra  aucun  compte  des  observations  que  nous  lui  avons 
soumises.  Il  y  a  cent  contre  im  a  parier  que,  malgré  toutes 
les  réclamai  ions  qui  ont  déjà  été  faites  et  qui  pourront  se 
faire  d'ici  l'a,  M.  le  comte  de  Forbin  ou  ceux  qui  lui  don- 
nent le  mot  d'ordre  continueront,  comme  par  le  passé, 
de  feiTOer  le  Musée  pendant  le  Salon.  Puisque  nous  n'a- 
vons pas  voix  délibérative,  il  faudra  bien  nous  résigner, 
au  risque  de  compromettre  la  durée  de  plus  d'une  toile 
précieuse;  dussions-nous  perdre  dans  la  bagarre  un  Titien 
ou  un  Léonard ,  force  nous  sera  d'en  passer  par  l'usage 
auquel  on  ne  veut  pas  déroger.  Pour  tirer  l'administra- 
tion de  l'ornière  où  elle  s'est  engagée,  dix  ans  de  critique, 
de  discussions  et  de  remontrances  ne  suffiront  peut-être 
pas  :  "a  la  bonne  heure  ! 

Mais  puisqu'on  semble  avoir  voté  une  fois  pour  toutes 
cette  mesure  ridicule  et  absurde  ,  puisqu'on  interdit  aux 
étrangers  et  aux  jeunes  peintres  la  vue  et  l'étude  des  maî- 
tres pendant  deux  mois  de  l'année,  nous  demanderons, 
au  nom  du  bon  sens  et  de  la  logique,  que  le  principe 
une  fois  posé  on  veuille  bien  en  déduire  les  conséquences 
les  plus  naturelles  et  les  plus  prochaines.  Puisqu'on  donne 
aux  peintres  la  galerie  des  trois  écoles  ,  puisqu'on  place 
les  portraits  de  MM.  Champinartin  et 'Delaroche  dans  le 
même  jour  que  les  Vandjck  et  les  Velasquez  ,  pourquoi 
ne  traiterait-on  pas  les  sculpteurs  avec  la  même  bienveil- 
lance? Puisqu'on  ferme  le  Musée  de  peinture  pendant  le 
Salon,  pourquoi  ne  fermerait-on  pas  le  Musée  des  an- 
tiques en  l'utilisant  de  la  même  manière? 

Il  arrivera  peut-être  que  M.  Fontaine  accueillera  notre 
demande  le  sourire  sur  les  lèvres,  haussera  les  épaules 
et  répondra  tranquillement ,  avec  le  dédain  impassible 
qu'on  lui  connaît ,  par  ces  simples  paroles  qui ,  en  effet , 
triomphent  de  toutes  les  critiques  et  scn'cnt  a  toutes  les 
récriminations,  comme  une  selle  de  relai  "a  tous  les  che- 
vaux de  poste  :  De  quoi  se  méleiit-ils?  Ai-je  besoin  de 
leur  tU'is? 

Face  a  face  avec  une  pareille  interrogation,  nous  de- 
vrions demeurer  confus  et  nuiets,  nous  humilier  devant 
la  haute  sagesse  et  l'infaillible  jugement  de  l'architecte 
de  Sa  Majesté,  sans  pousser  plus  loin  nos  investigations  et 
ne  pas  nous  entêter  plus  long-temps.  Par  malheur  ,  nous 
croyons  que  le  droit  et  la  raison  sont  de  notre  côté,  qu'un 
enfant  jugerait  la  question  que  nous  posons,  et  que  pour  la 

lOMt    III.       5'    UVIHItO>. 


décider,  il  est  absolument  inutile  de  convoquer  un  concile. 
Dût  M.  Fontaine  objecter  la  difficulté  de  placer  convena- 
blement les  ouvrages  de  sculpture  moderne  sans  endom- 
mager les  statues  grecques  et  romaines ,  nous  persisterons 
dans  notre  opinion  et  nous  demanderons  pour  les  sculp- 
teurs le  Musée  des  antiques. 

Si  l'on  veut  savoir  pourquoi,  le  voici.  La  salle  consa- 
crée l'année  dernière  et  les  années  précédentes  ii  l'expo- 
sition des  ouvrages  de  sculpture  moderne  est  obscure  et 
humide;  par  une  inconcevable  prévoyance,  au  Salon 
dernier  elle  n'avait  aucune  communication  avec  les  salles 
de  peinture  ;  ce  qui ,  jusque-la ,  n'était  jamais  arrivé.  Or 
qu'en  résultait-il?  C'est  que  le  public  n'allait  pas  voir  la 
sculpture,  ou  la  jugeait  mal  et  s'y  enrhumait.  La  foule 
curieuse  et  empressée  se  portait  aux  toiles  de  MM.  De- 
camps  et  Chauipmartin ,  et  a  peine  si  quelques  rares  et 
courageuses  consciences  tentaient  un  hasardeux  pèlerinage 
vers  la  salle  de  sculpture  ;  a  peine  si  quelques  femmes 
osaient  brusquement  changer  de  température ,  traverser 
la  cour  du  Louvre,  et  entrer,  avant  de  remonter  en  voi- 
ture ,  dans  la  cave  consacrée  où  M.  le  directeur  avait  ex- 
posé les  statues  modernes  ;  elles  avaient  beau  tourner 
patiemment  autour  de  Pépin,  du  Maréchal  J.annes  ou 
du  Spartacus ,  tout  en  grelottant  et  en  serrant  leur  chàlc 
sur  leurs  épaules,  elles  s'en  retournaient  comme  elles 
étaient  venues,  sans  avoir  rien  .appris,  rien  senti,  forcées 
de  s'en  remettre  "a  l'avis  de  leur  journal  pour  .se  former 
une  opinion.  Elles  maudissaient  avec  raison  leur  visite 
malencontreuse  qui  ne  ressemblait  pas  mal  à  une  croisade. 

Or,  a  coup  sûr,  personne  ne  voudra  mettre  en  doute 
les  résultats  et  l'opportunité  de  la  mesure  que  nous  pro- 
posons. Puisqu'on  ne  craint  pas  de  couvrir  et  d'envelop- 
per la  sainte  Cécile  et  la  Joconde,  ne  pourrait-on  couvrir 
et  envelopper  également  le  Gladialeur ,  le  Marsyas  ,  la 
Poljmnie  et  la  Pallas  de  ^  elletri.  \l  ne  faut  pas  oublier 
d'ailleurs  que  le  marbre  subit  impunément  toutes  les  éma- 
nations qui  altèrent  si  rapidement  les  vieilles  toiles.  Le 
f^espasien  et  le  f  itelliiis  n'ont  pas  à  redouter  les  mêmes 
outrages  et  les  mêmes  blessures  que  la  Catherine  i Ara- 
gon  et  le  Charles  1". 

Et  s'il  fallait  ajmiter  a  ces  considérations  assez  con- 
cluantes par  elles-mêmes  une  outre  et  plus  grave  consi- 
dération ;  si  toutes  ces  indications,  qui  se  présentent  na- 
turellcraentaux  esprits  les  plus  ignorans,  ne  suflisaient  pas 
à  convaincre  l'administration,  nous  ajouterions,  pour 
faire  pencher  la  balance  en  faveur  de  notre  pensée,  que 
la  scidpture,  quoi  qu'on  fasse,  ne  |K>urru  jamais  prctrt.v" 
dre  au  mênie  empressemeiu  et  à  la  même  popularitc  )]ue 
la  peinture;  que  cette  circonstance  vaut  bien  la  pe^  as 
sûrement  que  le  directeur  des  musées  ne  négli$^trièii 
pour  y  remédier. 

s 


v.r  ^ 


oO 


L'ARTISTE. 


Qu'oïl  y  songe  bien ,  la  Vénus  de  Milo ,  le  Jupiter 
oljmpien  et  le  Laocoon  ne  seront  jamais  compris  de  la 
foule  comme  les  Noces  et  la  Méduse.  De  tous  les  arts  an- 
tiques ,  la  sculpture  est  le  seul  qui  n'ait  point  subi  le  renou- 
vellement et  la  métamorphose  que  les  temps  modernes  ont 
imprimée  à  toutes  les  autres.  C'est  un  art  de  recueillement 
et  de  méditation,  c'est  la  forme  la  plus  laborieuse  et  la 
plus  pure,  la  plus  durable  et  la  plus  chaste,  que  la  pen- 
sée humaine  puisse  recevoir.  On  peut  juger  en  se  jouant, 
du  premier  coup ,  presque  sans  réflexion  et  sans  patience, 
un  poème  ou  un  tableau;  la  parole  et  la  couleur,  le 
rhvlhme  et  la  mélodie,  l'illusion  des  pliins  et  des  ombres, 
atttaquent  et  saisissent  l'intelligence  de  tant  de  côtés,  pénè- 
trent dans  la  conscience  par  tant  d'avenues  et  si  diverses, 
enlacent  et  séduisent  l'imagination  dans  de  si  sûres  cares- 
ses ,  que  leur  triomphe  et  leur  domination  ne  peuvent  être 
long-temps  douteux.  La  musique,  travestissement  volup- 
tueux et  enfantin  de  la  poésie,  la  plus  sensuelle  et  la  plus 
intelligible  de  toutes  les  fantaisies ,  n'a  pas  besoin  ,  pour 
agir  sur  nous,  d'un  concours  spécial  et  rare  de  circon- 
stances; à  quelque  heure  qu'elle  nous  prenne ,  pendant  le 
sommeil  ou  la  veille ,  pendant  la  joie  ou  la  tristesse ,  elle 
est  assurée  de  son  charme  et  de  sa  puissance. 

Mais  il  n'en  va  pas  ainsi  pour  la  statuaire  ;  l'art  de 
Phidias  et  de  Sarrasin  est  et  demeurera  éternellement  un 
art  antique.  Quand  toutes  les  routes  de  la  France  seront 
transformées  en  chemins  de  fer,  quand  toutes  les  inven- 
tions agronomiques  de  l'Angleterre  et  de  l'Amérique  du 
Nord  auront  acquis  les  honneurs  de  la  trivialité  dans  un 
siècle  comme  aujourd'hui,  il  faudra,  pour  comprendre  et 
apprécier  une  statue,  pour  en  jouir,  la  même  réflexion  sé- 
rieuse, la  même  rupture  violente  avec  les  habitudes  mes- 
quines des  sociétés  modernes. 

Or  quand  un  art  est  placé  dans  de  pareilles  condi- 
tions ;  quand,  avant  d'arriver  a  l'intelligence  de  la  foule, 
il  a  tant  d'obstacles  "a  surmonter ,  c'est  un  devoir  impé- 
rieux, a  ce  qu'il  semble,  de  favoriser,  par  tous  les  moyens 
imaginables,  le  développement  du  goût  et  même  de  la  cu- 
riosité. 

En  plaçant  les  ouvrages  de  sculpture  moderne  dans  le 
Musée  des  antiques,  on  arriverait  a  l'heureux  résultat  que 
nous  désirons.  Les  plus  pauvres  comme  les  meilleures 
statues,  vues  sous  le  jour  qui  leur  convient,  sous  une  lu- 
mière éclatante  et  habilement  ménagée ,  aidées  enfin  de 
tous  les  statagènies  optiques  dentelles  ne  peuvent  se  pas- 
ser, auraient  plus  de  chances  qu'au  Salon  dernier  pOur 
être  jugées  raisonnablement.  Comme  le  public  trouverait 
la  sculpture  sur  sa  route,  il  n'aurait  pas  a  vaincre  sa  pa- 
resse et  son  indifférence;  il  se  trouverait,  sans  y  penser, 
amené  "a  discuter ,  selon  son  savoir  ou  sou  ignorance ,  le 
mérite  des  plus  beaux  et  des  plus  pitoyables  ouvrages. 


Nous  terminerons  ces  réclamations  par  ur.e  remarque 
toute  pratique.  Ne  serait-il  pas  convenable  de  placer  les 
marbres  dans  une  salle  et  les  modèles  en  plâtre  dans  uue 
autre?  Ou  éviterait  ainsi  un  inconvénient  très-réel  quoi- 
que factice.  Comme  les  plus  parfaits  modèles  n'out  ja- 
mais la  finesse  d'un  marbre  achevé,  il  arrive  souvent 
qu'un  plâtre  placé  près  d'un  marbre  ne  produit  pas  la 
dixième  partie  de  l'effet  qu'il  devrait  produire. 


TRAVESTISSEMENS  POUR  1832, 

BT    PHYSIONOMIE    DE    LA    POPULATION    DE    PARIS  , 
PAR  GAVARHI  ; 

Publies  par  Rittiter. 

Dans  les  nouveaux  travestisscmens  que  Gavarni  vient  de 
publier ,  \sl  femme  en  pécheur  a  trouve'  son  amant  à  travers  le 
bal.  Lepage,  en  voyant  tout  cemanc'ge,  pense  :  —  Aurai-je  le 
même  bonheur!..  La  confidente  lui  dit  :  —  Ma  chère  duchesse, 
vous  êtes  bien  imprudente.  La  duègne  :  —  Il  vous  arrivera 
malheur.  La  senorita  tire  les  rideaux  de  l'alcôve  d'un  air  si 
voluptueux  que  le  diable  a  donne'  lui-même  au  peintre  la  cha- 
leur rouge  qui  embrase  le  dessin  !  Avec  la  certitude  d'être 
damne' ,  de  sentir  le  fer  du  poignard  au  milieu  d'un  imprudent 
sommeil ,  il  est  impossible  à  un  homme  de  ne  pas  vouloir  sui- 
vre la  senorita  qui  dit  :  —  Allons  !..  Quant  au  pierrot,  c'est 
une  bonne  grosse  jeune  fille  bien  rebondie ,  faite  comme  un 
modifie ,  appétissante  comme  une  mariée,  campée  siU-  ses  deux 
jambes  en  innocente,  qui  regarde  le  bal ,  et  il  semble  qu'elle 
dise  :  —  Qu'est-ce  que  c'est  que  tout  cela?.. 

Telles  sont  les  expressions  que  le  spirituel  dessinateur  a 
données  aux  six  nouveaux  Tra  vestissemens  adressés  aux  amateurs 
de  bals  costumés  ;  mais  ce  qui  est  difficile  à  décrire ,  c'est  assu- 
rément la  grâce  des  vêteracns ,  la  magie  des  couleurs ,  le  goût 
fantastique  de  ces  figurines  j  tout  cela  est  bien  colorié  ,  bien 
rendu  ,  bien  posé.  Les  rubans  rouges  au  bas  des  corsets  ,  les 
manches  ouvertes  ,  les  plis  de  la  jaquette  du  pêcheur ,  la  soie , 
les  dentelles ,  les  ruches  ,  les  plumes  ,  les  cbaii-s ,  les  visages 
nus  ou  masqués  à  demi ,  tout  cela  chatoyé  ,  tente ,  reluit , 
parle  et  charme  d'une  manière  étonnante. 

La  folie  du  bal  pétille  dans  ces  six  dessins  ;  ils  donnent  en- 
vie à  une  femme  de  porter  ces  travestisscmens  qui  prêtent  de 
l'originalité  aux  figures  les  plus  insignifiantes,  et  à  un  mari  le 
désir  de  les  voir  portés.  —  Une  femme  déguisée  ainsi  est  une 
femme  toute  neuve,  inconnue;  c'est  à  ne  pas  reconnaître  celle 
qui  nous  ennuie  le  plus.  Il  y  a  tant  d'esprit  et  de  grâces  dans 
les  six  costumes,  que  si  j'étais  riciie  ,  je  les  voudrais  admirer 
successivement  chez  ma  femme  ;  un  chaque  jour  ;  je  croirais 
avoir  six  femmes  ! 

Gavarni  s'est  fait  un  style  et  une  manière ,  il  est  rcconnais- 
sable ,  et  son  public  le  remarque  avec  une  fidélité  tiès-houo- 
rable  pour  l'artiste.    A  quoi  cela  tient-il?..    Je  ne  sais.  Si 


L'ARTISTE. 


M 


j'ëtais  condamne  à  dire  le  pourquoi ,  le  comment ,  à  chicaner 
mon  plaisir,  et  à  me  demander  ce  q>ii  m'e'racut ,  la  première 
livraison  de  i.a  Physionomie  de  la  poruLAxioN  i'aiusienne 
m'en  instruirait  peut-être  mieux  que  les  Travestissemens.  Les 
figures  travesties  m'ebiouisscnt ,  elles  me  livrent  à  des  idées 
trop  riantes ,  elles  conviennent  au  plaisir,  elles  sont  toutes  dans 
l'intimité  de  la  folle  du  logis  j  tandis  que  les  personnages  pa- 
risiens font  penser.  Les  premières  sont  des  poésies  folâtres; 
ceux-ci  vous  apparaissent  comme  des  reflexions  graves  j  la 
plupart  d'entr'cux  sont  des  chapitres  d'un  nouveau  tableau  de 
Paris,  écrit  par  un  Mercier,  qui  a  plus  de  talent  que  son 
pre'dc'ccsseur.  Gavarni  fait  un  livre  à  son  insu ,  il  vole  les  écri- 
vains du  jour. 

Quelle  scène  comporte  le  numc'ro  deux?...  Ecoutez I  C'est 
ne  femme  vêtue  d'ime  robe  de  soie  verte  ,  elle  a  des  gants  de 
ïucde,  a  son  nioncboir  à  la  main  ,  porte  des  souliers  de  peau 
rtoméc ,  des  cothurnes  bien  attaches  ,  son  chapeau  est  un  cha- 
peau du  matin,  il  n'est  ni  frais,  ni  passe.  Il  est  certainement  dix 
heures  et  demie....  Ne  cherchez  pas  à  voir  la  figure I...  La 
jeune  femme  reste  immobile  et  tient  sa  tête  de  côté....  Attend- 
11e  ?. .  Dit-elle  adieu  ?. .  Est-elle  désespérée  ! . .  Abandonnée  ! . . 
iSt-ce  trop  de  chagrin  !...  ou  trop  de  bonheur  !...  Il  y  a  de  dé- 
licieuses rêveries  ù  faire  en  regardant  cette  estampe  !...  Et  vous 
ne  vous  intéressez  pas  à  une  femme  vulgaire  !...  Ce  n'est  ni  une 
courtisane  effrontée,  ni  une  bourgeoise  déshonorée....  Il  y  a  dans 
l'ensemble  de  la  toilette ,  une  distinction  qui  révèle  une  femme 
géc  rue  de  Varenncs ,  ou  rue  Ncuve-dcs-Mathurins.  L'atti- 
,e  vous  a  vingt  fois  fait  arrêteraux  Tuileries  devant  une  femme 
si  profondément  abandonnée  à  elle-même  ,   et  qui  ne  pense 

qu'à Cherchez!...  Achetez,  voyez  !...  Je  suis  resté  un  gros 

quart  d'heure  en  admiration  devant  l'estampe. 

I'^B  I-iC  secret  de  Gavarni ,  c'est  la  nature  prise  sur  le  fait,  c'est 
^Ba  vérité.  —  L'artiste  élit  domicile  chez  un  marchand  de  vin  , 
'        mange  du  fromage  et  boit  le  surêne  à  seize ,  entend  les  : 

|K  —  *fo'-  —  Toi.  —  Oui.  —  Ahô!  Hâ!  Die!  Je  te  dis. 
I^B—  Non.  —  Si.  —  Pas  vrai.... 

Il  entend  ces  idiomes  inconnus  qui ,  dans  les  langages  ,  sont 

I entre  le  bas-breton  et  le  samoyèdc  ;  il  comprend  les  onomato- 
pc'es  des  porteurs  d'eau ,  des  crieurs  ,  des  gamins;  il  admire 
les  charretiers ,  et  les  saisit  dans  le  vrai. 
Le  colleur  de  papier  est  un  petit  chef-d'œuvre  ;  mais  aussi 
bes  colleurs  de  papier  sont  les  personnages  les  plus  admira])Ie- 
;,  1  ment  comiques  que  puisse  fournir  le  peuple  de  Paris.  Ils  sont 
sifdeurs  ,  goguenards  ,  chantent ,  lèvint  la  hanche  ,  parlent , 
marchent ,  causent  ,  comme  vous  n'iivez  jamais  entendu   pcr- 

n sonne  siffler  ,  goguenarder ,  chanter ,  ni  vu  Icvei  la  hanche  et 
j^rcher  !  Vous  ne  savez  jamais  ni  d'où  ils  viennent ,  ni  ce  qu'ils 
furent,  ni  ce  qu'ils  seront!  Ils  sont  Parisiens!  Ils  sont  le  dernier 
anneau  de  la  chaîne  à  un  bout  de  laquelle  est  Schnetz  ,  et  à 
l'autre  le  vitrier  ambulant.  Entre  ces  deux  extrêmes  sont  com- 
B^Pi'i^  toutes  les  couleurs!... 

I^p^  Il  y  a  dans  celte  livraison  si  remarquable  une  seconde  femme 
dont  on  ne  voit  pas  la  figure  :  écrivains,  |)eintres  ,  poètes,  ob- 
seiTateurs,  bourgeois  du  Marais,  tout  le  monde  la  reconnaîtra; 


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elle  est  tout  un  pocme;  je  n'en  parle  pas;  elle  est  impossible  à 
rendre  par  des  mots  !...  Mais  je  veux  recommander  à  GaTami 

de  ne  pas  abuser  de  la  figure  cachée 

Maintenant  j'attends  l'artiste  au  gamin,  au  sous-clief  et  à 
l'acteur  :  ce  sont  trois  t^-jjcs  |)arisiens  qui  réclament  tout  son 
talent.  Après  des  éloges  aussi  francs  ,  je  me  crois  permis  de 
dire  que  ni  la  cuisinière,  ni  le  garde  national,  ni  l'avocat 
ne  m'ont  satisfait.  Ces  trois  figures  n'ont  rien  de  typique  ;  elles 
n'expriment  aucune  idée  ;  si  Gavarni  les  a  vues ,  il  a  eu  tort 
de  les  choisir.  A  deux  lieues  de  Paris  elles  pourront  paraître 
excellentes;  mais  pour  l'observateur,  ])our  un  Parisien  qui 
connaît  bien  son  pavé ,  pour  le  flâneur  idolâtre  du  far  nieiUe 
savouré  suhdio  dans  les  rues,  il  manque  à  ces  trois  figures  le 
je  ne  sais  quoi  que  l'artiste  a  si  bien  saisi  [>our  toutes  le.^  autrt^ 


Cittcraturf. 


I.A  TRANSACTION. 

(  SUITE  '.  ) 

S  IV. 

l'hospice  de  la  vieillesse.       • 

Huit  jours  après  les  deux  visites  que  M*  Dcr\'ille  avait 
faites ,  et  par  une  belle  matinée  du  mois  de  juin  ,  les  époux 
si  singulièrement  désunis  par  un  hasard  presque  surnatu- 
rel partirent  des  deux  points  les  plus  opposés  de  Paris, 
pour  venir  se  rencontrer  dans  l'étude  de  leur  avoué 
commun. 


'  Non»  «rinnj  promis  la  fin;  m«i«  le  AHir  que  nous  «vons  de  virler  i» 
matière  <lc  chaque  numù"»  iioui  a  cooU'ainK  de  scinder  la  concluMon  de 
ccue  histoire.  Note  du  Rédacteur. 


I 


52 


L'ARTISTE. 


Le  colonel  Chabert ,  grâces  aux  avances  qui  lui  furent 
largement  faites  par  Me  Derville,  était  vêtu  selon  son 
rang,  et  arrivait  voiture  par  un  cabriolet  fort  propre. 
Fraîchement  rasé,  le  chef  couvert  d'une  perruque  appro- 
priée a  sa  physionomie,  habille  de  drap  bleu,  ayant  des 
bottes  neuves ,  du  linge  blanc ,  et  portant  a  sa  boutonnière 
une  brochette  d'or  garnie  de  croix,  le  vieux  soldat  avait 
retrouvé  ses  anciennes  habitudes  d'élégance  martiale.  Il 
se  tenait  droit,  sa  figure  paraissait  rajeunie,  et  il  ne  res- 
semblait pas  plus  au  Chabert  en  vieux  carrik  qu'un  gros 
sou  ne  ressemble  à  une  pièce  de  quarante  francs  nouvel- 
lement frappée. 

A  le  voir,  les  passans  eussent  facilement  reconnu  eu 
lui  l'un  de  ces  beaux  débris  de  notre  ancienne  armée  ,  un 
de  ces  hommes  héroïques  sur  lesquels  se  reflète  notre 
gloire  nationale,  et  qui  la  représentent  comme  un  éclat  de 
glace  illuminé  par  le  soleil  semble  en  réfléchir  tous  les 
rayons.  Ces  vieux  soldats  sont  tout  ensemble  des  tableaux 
^  et  des  livres. 

,  Sa  belle  figure,  grave  et  mystérieuse,  paraissait  être 
mieux  nourrie  ,  plus  grasse ,  pour  emprunter  a  la  pein- 
ture une  de  ses  expressions  les  plus  pittoresques.  Ses  traits 
peignaient  le  bonheur  avec  toutes  ses  espérances  ;  et  quand 
il  descendit  de  sa  voiture  pour  monter  chez  Derville,  il 
sauta  légèrement  comme  aurait  pu  faire  un  jeune  homme. 

A  peine  le  cabriolet  le  jetait-il  a  la  porte  de  Derville, 
qu'un  joli  coupé  tout  armoirié  arriva.  —  Madame  la  com- 
tesse Ferraud  sortit  de  cette  voiture  dans  l'éclat  d'une  toi- 
lette simple,  maishabilement  calculée  pour  lui  donner  tous 
les  avantages  de  sa  taille  fine  ;  elle  avait  une  jolie  capotte 
doublée  de  rose  qui  encadrait  parfaitement  sa  figure,  en 
dissimulait  les  contours,  et  lui  prêtait  toutes  les  séduc- 
tions de  la  jeunesse. 

Il  y  avait  quelque  chose  de  dramatique  et  de  comique 
tout  a  la  fois  dans  cette  rencontre  ;  elle  eût  été  plus  pit- 
toresque si  le  légitime  époux  avait  été  revêtu  des  livrées 
de  la  misère  ;  mais  ces  deux  rajeunissemens  n'étaient 
pas  non  plus  sans  intérêt.  Quelle  scène  au  fond  de  cette 
noire  étude  ! . . . 

liCS  clercs  virent  d'abord  passer  le  colonel,  puis  madame 
la  comtesse  Ferraud,  et  ces  deux  figures  excitèrent  d'in- 
terminables discussions,  des  paris,  surtout. 

Me  Derville  pria  le  colonel  de  rester  dans  sa  chambre  a 
coucher  et  garda  la  comtesse  Ferraud  près  de  lui. 

—  Madame ,  lui  dit-il ,  ne  sachant  pas  s'il  vous  serait 
agréable  de  voir  M.  le  comte  Chabert,  je  vous  ai  sépa- 
rés   Si  cependant  vous  désiriez? 

—  Monsieur ,  c'est  une  attention  dont  je  vous  remer- 
cie  

—  Madame ,  j'ai  préparé  la  minute  d'un  acte  dont  vous 


accorderez  ou  rejeterez  les  conditions  ;  elles  pourront  être 
discutées  par  vous  et  monsieur  votre  mari,  séance  te- 
nante :  j'irai  alternativement  de  vous  a  lui ,  pour  vous 
présenter,  à  l'un  et  "a  l'autre,  vos  raisons  respectives. 

— Voyons,  Monsieur,  dit  la  comtesse  en  laissant  échap- 
per un  geste  d'impatience... 

Derville  lut. 

<'  Le  8  mars,  en  l'étude  de  M^  Derville,  avoué,  etc., 
»  sont  comparus  : 

«  D'une  part,  le  sieiu-  Hyacinthe  dit  Chabert,  né  a  Pa- 
»  ris,  le  -ler  juillet  17G5,  et  baptisé  dans  l'hospice  des 
»  Enfans-Trouvés  ,  le  2  duditmois,  le  lendemain  de  son 
i>  exposition ,  etc.; 

»  D'autre  part ,  la  dame  Rose  Chapotel ,  épouse  en 
»  premières  noces  de  M.  le  comte  Chabert,  ci -dessus 
»  nommé,  née...  » 

—  Passez,  dit -elle,  et  laissons  les  préambules! 

Arrivons  aux  conditions. 

—  Madame  ,  dit  l'avoué ,  le  préambule  explique  suc- 
cinctementlapositiou  dans  laquelle  vous  vous  trouvez  l'un 
et  l'autre-,  puis,  par  l'article  premier,  vous  reconnaissez 
que  l'individu  désigné  dans  les  actes  joints  a  la  transaction, 
et  miiuitieusement  décrit,  en  présence  de  trois  témoins, 
qui  sont  deux  notaires  et  le  nourrisseur  chez  lequel  a  de- 
meurévotremari,  auxquels  j'ai  confié,  sous  le  secret,  votre 
affaire,  et  qui  garderont  le  plus  profond  silence  sur  cet 
acte;  vous  reconnaissez,  dis-je,  dans  le  soussigné,  dont 
l'état  est  établi  par  une  espèce  d'acte  de  notoriété ,  le 
comte  Chabert,  votre  premier  époux. 

Par  l'article  second,  le  comte  Chabert,  dans  l'inté- 
rêt de  votre  bonheur,  s'engage  à  ne  faire  usage  de  cette 
reconnaissance  que  dans  les  cas  prévus  par  l'acte  lui- 
même... 

—  Et  ces  cas,  dit  Derville  en  faisant  une  sorte  de  pa- 
renthèse ,  ne  sont  autres  que  la  non-exécution  des  clauses 
de  cette  convention  secrète. 

—  De  son  côté ,  reprit-il ,  M.  Chabert  consent  a  ne 
jamais  s'inscrire  en  faux  contre  son  acte  de  décès,  a  ne 
point  introduire  d'instance  pour  obtenir  cassation  de  vo- 
tre second  mariage,  malgré  sa  nullité;  nullité  que  vous 
reconnaissez  eu  tant  que  de  besoin  ,  et  il  vous  laisse  en  î| 
possession  de  l'état  dont  vous  jouissez  actuellement. 

—  Et  quel  est  le  prix  de....  dit  la  comtesse  étonnée. 

—  Par  l'article  trois,  dit  l'avoué  en  continuant  avec[ 
un  flegme  imperturbable,  vous  vous  engagez  a  constituer 
au  nom  d'Hyatunthe,  seul  nom  légal  du  comte  Chabert,  une 
rente  viagère  de  vingt-quatre  raille  francs,   inscrite  suri 
le  grand-livre  de  la  dette  publique,  mais  dont  le  capital] 
vous  sera  dévolu  a  sa  mort  ... 


L'ARTISTE. 


63 


—  Les  revenans  001*116111  cher  ! . . .  dit  en  riant  la  com- 
tesse. 

—  Madame ,  votre  fortune  ne  vient-elle  pas?...  de- 
manda l'avoué. 

—  Allez ,  monsieur ,  allez ,  si  telle  est  la  transaction , 
et  s'il  m'est  prouvé  cjne  l'individu  dont  vous  plaidez  la 
cause  soit  le  comte  Cliabert,  j'accepterai... 

—  Madame,  il  vous  sera  loisible  de  le  reconnaître  j 
car  il  met  une  dernière  condition  "a  son  sacrifice —  con- 
dition... que 

Dervillo  hésita. 

— A  laquelle,  reprit-il,  je  n'ai  jamais  pu  le  faire 

renoncer. 

—  Quelle  cst-clle?...  demanda  la  comtesse,  dont  la 
curiosité  fut  fortement  excitée. 

—  Il  veut,  madame,  que  pendant  deux  jours,  pris  l'un 
au  commencement  et  l'auireau  milieu  du  mois,  et  dans 
chaque  mois  de  l'année ,  tous  ses  droits  d'époux  soient 
reconnus  par  vous 

—  Quelle  horreur!  s'écria  la  comtesse  en  se  levant. 

—  Madame,  il  prétendait  jouir  de  six  jours....  C'est 
moi  qui 

—  Assez  !  dit  la  comtesse  ,  nous  plaiderons  ! , . .  Mon- 
sieur... 

—  Oui,  nous  plaiderons!...  s'écria  d'une  voix  sourde 
le  colonel  en  ouvrant  la  porte  et  apparaissant  tout-a-coup 
devant  sa  femme. 

Il  avait  luiemain  dans  son  gilet  et  l'autre  étendue  vers 
le  parquet  qu'il  montrait  par  un  geste  énergique  auquel 
le  souvenir  de  son  aventure  donnait  une  horrible  puis- 
sance. Il  resta  debout ,  immobile  ,  sévère ,  implacable.. .. 

—  C'est  lui  !...  se  dit  en  elle-même  la  comtesse. 

—  Madame  !  reprit  le  vieux  soldat,  je  vous  veux  main- 
tenant tout  entière  et  sans  partage  !... 

—  Mais  monsieur  n'est  pas  le  colonel  Chabert!... 
s'écria  la  comtesse ,  en  feignant  la  surprise. 

—  Ah!...  dit  le  vieillard  d'un  ton  profondément  iro- 
nique... Voulez-vous  des  preuves?..  Je  vous  ai  vue  pour 
la  première  fois  chez  le  comte  Gilbert  !  Vous  étiez  femme- 
de-chambre  de  madame... 

La  comtesse  pâlit;  et  en  la  voyant  pâlir  sous  son  rouge, 
le  vieux  soldat ,  touché  de  la  vive  souffrance  qu'il  im- 
posait "a  une  femme  jadis  aimée  avec  ardeur,  s'arrêta; 
mais  ,  recevaut  de  son  épouse  un  regard  horrible  et  veni- 
meux comme  celui  d'un  serpent,  il  reprit  tout  a  coup  : 

—  .l'ai  pu  savoir  cette  circonstance  ,  n'est-ce  pas!... 


Eh  bien  !  il  faut  vous  donner  une  conviction  forte  !  Si 
vous  ne  reconnaissez  pas  ma  voix,  vous  aunz  confiance 
en  vous-même!...  N'est-ce  pas  moi  seul  qui  vous  ai  dés- 
habituée de... 

—  De  grâce,  monsieur...  dit  la  comtesse  à  l'avoué, 
trouvez  bon  que  je  quille  la  place...  Je  ne  suis  pas  venue 
pour  entendre  de  semblables  horreurs 

Elle  se  leva  et  sortit. 

—  Eh  bien  !  colonel,  reprit  l'avoue,  voil'a  donc  com- 
ment vous  menez  les  procès... 

Derville  s'élança  dans  l'étude;  mais  la  comtesse  n'y 
était  déjà  plus;  elle  avait  trouvé  des  ailes,  elle  s'était 

comme  envolée En  revenant  au  colonel ,  il  le  trouva 

dans  un  violent  accès  de  rage  ;  il  se  promenait  à  grands 
pas... 

—  Une  femme  "a  laquelle  j'ai  donné  un  million...  et 
qui  me  marchande!...  qui  m'a  voulu  pour  mari...  et  qui 
m'a  trahi  !...  Je  la  tuerai  !... 

—  Eh  bien,  colonel  !...  n'avais-je  pas  raison  en  vous 
priant  de  ne  pas  venir...  Je  suis  maintenant  cerlain  de 
votre  identité.  Quand  vous  vous  êtes  montré,  elle  a  fait 
un  mouvement  dont  la  pensée  n'était  pas  équivoque  ;  mais 
vous  avez  perdu  votre  procès...  Voila  ime  femme  qui 
sait  que  vous  êtes  méconnaissable!... 

—  Je  la  tuerai... 

—  Folie  !  vous  serez  pris  et  guillotiné  comme  un  mi- 
sérable ;  et  peut-être  manquerez-vous  votre  coup;  ce  qui 
serait  impardonnable  :  on  ne  doit  jamais  manquer  sa  fem- 
me, quand  on  veut  la  tuer Il  faut  me  laisser  réparer 

vos  sottises...  Allez  vous-en... 

Le  colonel ,  simple  et  bon  ,  obéit  "a  son  jeune  bienfai- 
teur et  sortit  en  lui  balbutiant  des  excuses. 

11  descendait  lentement  les  marches  de  l'escalier  noir, 
perdu  dans  de  sombres  pensées,  accablé  peut-être  par  le 
coup  qu'il  venait  de  recevoir,  pour  lui  le  j>lus  cruel,  le 
plus  profondément  enfoncé  dans  son  cœur,  lorsqu'il  en- 
tendit ,  en  parvenant  au  dernier  palier,  le  frôlement  d'une 
robe,  et  sa  femme  apparut. 

—  Venez,  monsieur,  lui  dit-elle,  en  lui  prenant  le  bras 
par  un  mouvement  semblable  "a  ceux  qui  lui  étaient  fami- 
liers autrefois... 

Ce  geste,  cette  petite  voix,  l'accent  de  la  comtesse,  pro- 
duisirent sur  la  rage  concentrée  qui  bouillait  dans  l'ame 
ilu  pauvre  soldat  l'effet  d'une  goutte  d'eau  froide  intro- 
duite dans  une  chaudière  pleine  de  vapeur...  Toute  sa 
colère  tomba,  il  était  stupéfait,  et  se  laissa  entraîner  \v\ï 
sa  fcuuue  jusqu'il  la  voiture. 

— Eh  bien!  montez  donc?..  lut  dit  la  comtesse,  loi^jne 


H 


L'ARTISTE. 


le  valet  eut  achevé   de  déplier  les  feuilles  du  marche- 
pied. 

Et  il  se  trouva  comme  par  enchantement  assis  près  de 
sa  femme  dans  l'élégant  coupé. 

—  Où  va  madame?.,  demanda  le  valet. 

—  A  Groslay  !  dit-elle. 

Les  chevaux  partent  et  traversent  Paris. 

—  Monsieur,  dit  la  comtesse  au  colonel,  d'un  son  de 
voix  qui  révélait  une  de  ces  émotions  rares  dans  la  vie  ,  et 
dans  lesquelles  tout  est  agité  en  nous;  alors,  cœur,  fibres, 
nerfs ,  physionomie ,  ame  et  corps  ,  chaque  pore  tressaille; 
nous  ne  savons  en  quelles  régions  la  vie  est  transportée  ; 
mais  elle  semble  n'être  plus  en  nous  ;  elle  en  sort ,  elle 
jaillit.  Ce  tremblement  réagit  et  se  communique  comme 
une  contagion  ;  il  se  transmet  par  la  parole,  par  le  regard, 
par  l'accent  de  la  voix  ,  par  le  geste;  il  est  dans  l'air,  il 
est  magnétique  ;  aussi  le  vieux  soldat  tressaillit  en  en- 
tendant ce  seul  mot ,  ce  premier,  ce  terrible  : 

—  Monsieur. . . 

Mais  aussi  c'était  tout  a  la  fois  un  reproche,  une  prière, 
un  pardon,  une  espérance  ,  un  désespoir,  une  interroga- 
tion, une  réponse;  ce  mot  comprenait  tout,  et  il  n'y  avait 
au  monde  qu'une  femme,  capable  de  jeter  tant  d'élo- 
quence, tant  de  sentiraens  dans  un  mot,  uue  femme  sans 
cœur!... 

Le  colonel  eut  mille  remords  de  ses  soupçons ,  de  ses 
demandes,  de  sa  colère,  et  baissa  les  yeux  pour  ne  pas 
laisser  deviner  son  trouble. 

—  Monsieur,  reprit  la  comtesse,  après  une  pause  im- 
perceptible, je  vous  ai  reconnu!... 

—  Rosine  ! . . .  dit  le  bon  vieux  soldat ,  voila  tout  ce  que 
je  voulais  pour  oublier  mes  malheurs 

Il  essuya  deux  grosses  larmes  qui  roulèrent  toutes  chau- 
des sur  les  mains  de  sa  femme  ;  il  les  pressait  avec  ten- 
dresse  uue  tendresse  paternelle. 

—  Monsieur ,  reprit-elle ,  comment  n'avez-vous  pas 
deviné  qu'il  me  coûtait  horriblement  de  paraître  devant 
un  étranger  dans  une  position  aussi  fausse;  si  j'ai  a  rou- 
gir de  ma  situation,  que  ce  ne  soit  au  moins  qu'en  famille  ; 

ce  secret  doit  rester  enseveli  dans  nos  cœurs Vous 

m'absoudrez,  j'espère,  de  mon  indifférence  apparente 
pour  les  malheurs  d'un  Chabert  à  l'existence  duquel  je 
ne  devais  pas  croire — 

— J'ai  reçuvos  lettres. . .  dit-elle  vivement ,  en  prévoyant 
sur  les  traits  de  son  mari  l'objection  qui  s'y  peignait  ; 
mais  les  avez-vous  vues?...  Elles  me  parvinrent  treize 
nwis  après  la  bataille  d'Eylau  ;  elles  étaient  ouvertes , 


salies  ;  et  j'ai  dû  croire ,  après  avoir  obtenu  la  signature 
de  Napoléon  sur  mon  nouveau  contrat  de  mariage,  qu'un 
adroit  intrigant  voulait  se  jouer  de  moi...  Pour  ne  pas 
troubler  le  repos  de  M.  Ferraud ,  et  ne  pas  altérer  les  liens 
de  la  famille  ,  j'ai  donc  dû  prendre  des  précautions  contre 
un  faux  Chabert N'avais-je  pas  raison dites 

—  Oui ,  tu  as  eu  raison ,  c'est  moi  qui  suis  un  sot , 
un  animal ,  une  bête ,  de  n'avoir  pas  su  mieux  calculer 

les  conséquences  d'une  situation  semblable Mais  où 

allons-nous?...  dit  le  colonel  en  se  voyant  à  la  barrière 
de  la  Chapelle. 

—  A  ma  campagne ,  près  de  Groslay,  dans  la  vallée 

de  Montmorency La,   Monsieur,  nous  réfléchirons 

ensemble  au  parti  que  nous  devons  prendre Je  con- 
nais mes  devoirs...  Je  suis  a  vous  eu  droit,  si  je  ne  vous 
appartiens  plus  en  fait.  —  Mais  voulez-vous  que  nous 
soyons  la  fable  de  tout  Paris ,  de  l'Europe. . .  Quand  vous 
aurez  décidé  de  mon  sort,  j'accepterai  votre  arrêt  ;  mais, 
jusque-la,  et  avant  d'instruire  le  public  de  cette  histoire 
romanesque  ,  gardons  notre  dignité. 

—  Vous  m'aimez  encore,  reprit-elle  en  jetant  sur  le 
colonel  un  regard  triste  et  doux  ;  moi ,  j'ai  été  autorisée  a 
former  d'autres  liens....  Et  pourquoi  ne  me  coufierai-je 
pas  a  la  noblesse  de  votre  caractère....  Je  vous  l'avoue- 
rai donc ,  j'aime  M.  Ferraud...  Je  ne  vous  dirai  pas  qu'il 
est  jeune,  qu'il  me  plaît  ;  non,  vieillard,  peut-être  l'ai- 
merais-je  encore,  et  je  me  suis  crue  en  droit  de  l'aimer — 
Je  ne  rougis  pas  de  cet  aveu  devant  vous  ;  il  vous  offense, 
mais  il  ne  vous  déshonore  point.  — Je  vous  regarde  en  ce 
moment  comme  un  père,  comme  un  ami....  Une  voix 
secrète  ou  votre  bonté,  qui  m'est  si  bien  connue,  me  dit 
que  vous  êtes  assez  généreux  pour  me  pardonner  de  vous 
faire  cette  blessure....  Poui-quoi  serais-je  fausse?  Puis-je 
vous  cacher  un  fait....  J'ose  vous  prendre  pour  juge  et 
me  remets  a  votre  discrétion....  —  Le  hasard  m'a  laissée 
veuve,  mais  je  n'étais  pas  mère....  et  je  le  suis  de- 
venue— 

Le  colonel  fit  un  signe  de  main  à  sa  femme,  pour  lui 
imposer  silence,  et  ils  restèrent  sans  proférer  un  seul  mot 
pendant  une  demi-lieue.  Chabert  croyait  voir  les  deux 
petits  enfans  devant  lui.... 

—  Rosine!... 

—  Monsieur 

—  Les  morts  ont  bien  tort  de  revenir!... 

—  Oh!  monsieur,  non,  non!  Ne  me  croyez  pas  iiv 
grate;  seulement,  vous  trouvez  une  amante,  uue  mère,  la 
où  vous  aviez  laissé  une  épouse  ;  mais  s'il  n'est  plus  en 
mon  pouvoir  de  vous  aimer,  je  sais  tout  ce  que  je  vous 
dois  et  puis  vous  offrir  toutes  les  affections  d'une... 


L'ARTISTE. 


83 


I 


9 


—  Rosine  !...  reprit  le  vieillard  d'une  voix  douce,  je 
n'ai  plus  aucun  ressentiment....  Si  je  t'imposais  de  dures 
conditions, c'était  pour  venger  mes  malheurs  méconnus... 

La  comtesse  ayant  fortement  rougi,  le  vieillard  admira 
la  pudeur  de  sa  femme  ,  et  fut  heureux  de  reconnaître  en 
elle  les  qualités  par  lesquelles  il  avait  été  séduit  jadis. 

—  Nous  ouldierons  tout....  ajouta-t-il  avec  un  de  ces 
sourires  dont  la  grâce  vient  toujours  des  reflets  d'une 
helle  ame.  —  Je  ne  suis  pas  assez  peu  délicat  pour  exi- 
ger lès  semblans  de  l'amour  chez  une  femme  qui  n'aime 
plus....  La  colère  m'a  fait  trouver  des  plaisirs  de  ven- 
geance dans  ce  marché  bizarre.  Je  voulais  être  un  remords 
vivant  dans  votre  bonheur,  le  salir,  par  ime  pensée,  par 
une  prostitution...  Mais  je  ne  l'aurais  jamais  exigé. 

La  comtesse  lui  lança  un  regard  empreint  d'une  telle 
reconnaissance  que  le  pauvre  Chabcrt  aurait  voidu  ren- 
trer dans  sa  fosse  d'Eylau. 

Il  y  a  des  hommes  dont  l'amc  est  assez  forte  pour  de 
tels  dévouemeus,  tant  ils  sentent  vivement  le  prix  d'un 
regard,  d'un  mot,  d'un  sentiment,  tant  des  choses  si 
fugitives  chez  la  plupart  des  gens  les  émeuvent  pour  tou- 
jours  âmes  neuves  et  d'éternelle  nohlesse! 

—  Mon  ami,  nous  parlerons  de  tout  ceci  plus  tard  et 
"a  cfEur  reposé...  dit  la  comtesse. 

La  conversation  prit  un  autre  cours;  et,  quoiqu'ils  re- 
vinssent souvent  a  leur  situation  bizarre,  soit  par  des  al- 
lusions, soit  sérieusement,  ils  firent  un  charmant  voyage, 
se  rappelant  les  événemens  de  leur  union  passée  et  les 
choses  de  l'empire.  La  comtesse  sut  imprimer  un  charme 
doux  à  ces  souvenirs,  et  répandit  une  teinte  de  mélanco- 
lie qui  maintenait  la  gravité  de  cette  scène.  Elle  faisait 
revivre  l'amour  sans  exciter  aucun  désir,  laissant  entre- 
voir 'a  son  premier  époux  toutes  les  richesses  morales 
qu'elle  avait  acquises,  et  qui  dès  lors,  devaient  en  quel- 
que sorte  être  sa  part  de  bonheur. 

Ils  arrivèrent  par  un  chemin  de  traverse  h  un  grand 
parc  situé  dans  la  petite  vallée  qui  sépare  les  hauteiu"s  de 
Margcncy  du  joli  village  de  Groslay.  La  comtesse  possé- 
dait la  une  maison  ravissante;  et  oîi,  en  arrivant,  le  co- 
lonel vit  tous  les  apprêts  que  nécessitaient  son  séjour  et 
celui  de  sa  fcnnne. 

Le  malheur  augmente  la  défiance  et  la  méchanceté  chez 
les  hommes  mécbaus,  comme  il  grandit  la  bonté  des  gens 
qui  ont  un  creurexccllent;  c'est  une  espèce  de  talisman  dont 
la  vertu  consiste  'a  corroborer  notre  constitution  primitive  ; 
or  l'infortune  avait  rendu  le  colonel  encore  plus  secoura- 
ble  et  meilleur  qu'il  n'était;  il  y  avait  des  souffrances  in- 
connues au  secret  desquelles  il  s'était  initié.  Cependant, 
malgré  son  peu  de  défiance,  il  ne  put  s'empêcher  de  dire 
a  sa  femme  . 


—  Vous  étiez  donc  bien  sûre  de  m'emmener  ici  ? 

—  Oui ,  répondit-elle ,  si  je  trouvais  mon  Chabert 
dans  le  plaideur 

Et  elle  se  mit  à  rire  de  si  bonne  grâce ,  que  ce  rire,  en 
apparence  vrai ,  dissipa  les  légers  soupçons  que  le  colo- 
nel se  blâma  intérieurement  d'avoir  conçus.... 

Pendant  trois  jours,  la  comtesse  fut  admirable  près  de 
son  premier  mari.  Elle  semblait  vouloir  effacer  les  sou- 
venirs des  souffrances  qu'il  avait  endurées  à  force  de 
soins,  de  gracieusetés,  de  douceur.  Elle  l'enchantait. 

Le  soir  du  troisième  jour ,  elle  était  moiitc^  chez  elle 
en  laissant  paraître  sur  son  visage ,  malgré  ses  efforts  , 
quelques  traces  d'inquiétude.  En  se  mettant  a  son  secré- 
taire ,  elle  déposa  le  masque  de  gaieté  qu'elle  conservait 
devant  le  comte  Chabert,  comme  nue  actrice  qui,  rentrant 
fatiguée  dans  sa  loge  après  un  cinquième  acte  pénible, 
tombe  demi  moite  et  laisse  dans  la  salle  une  image  d'elle- 
même  a  laquelle  elle  ne  ressemble  plus. 

Elle  prit  une  lettre  commencée  et  l'acheva. 

M.  le  comte  ï'erraud,  ayant  une  fortune  considérable 
à  régir,  s'était  attaché  comme  secrétaire  un  ancien  avoué 
ruiné,  homme  plus  qu'habile  et  qui  connaissait  admira- 
blement les  ressources  de  la  chicane  ;  mais  le  rusé  prati- 
cien avait  assez  bien  compris  sa  position  chez  le  comte, 
pour  y  être  probe  par  spéculation.  Il  espérait  parvenir  a 
quelque  place  élevée  par  le  crédit  de  son  patron ,  dont  il 
gérait  admirablement  bien  la  fortune.  Sa  conduite  démen- 
tait tellement  sa  vie  passée  qu'il  passait  pour  un  homme 
calomnié  ;  mais  la  comtesse ,  avec  l'empire  et  la  finesse 
dont  toutes  les  femmes  sont  douées,  peu  ou  prou,  avait 
deviné  sou  intendant  et  le  surveillait  adroitement. 

Elle  savait  le  manier ,  et  en  avait  déjà  tiré  un  très-bon 
parti  pour  sa  fortune  en  suivant  quelques-uns  de  ses  con- 
seils. —  La  lettre  qu'elle  écrivait  lui  était  adressée.  Elle 
le  priait  daller ,  en  secret  et  en  son  nom,  demander  chez 
Me  Dcrville  communication  des  actes  qui  concernaient 
le  colonel  Chabert ,  et  après  en  avoir  pris  lecture  et  les 
avoir  copiées  dans  leurs  dispositions  les  plus  essentielles, 
de  venir  aussitôt  la  trouver  à  sa  maison  de  Groslav. 

A  peine  avait-elle  achevé  qu'elle  entendit  dans  le  cor- 
ridor le  bruit  des  pas  du  colonel ,  qui,  tout  inquiet,  ve- 
nait la  voir. 

—  Hélas!...  dit-elle  à  haute  voix,  je  voudrais  être 
morte  !...  Ma  situation  est  intolérable 

—  Eh  bien!  qu'avcz-vons  donc?...  demanda  le  bon- 
homme. 

—  Rien!.,  rien!.,  dit-elle. 

Puis  elle  se  leva,  laissa  le  comte  et  descendit  pour  re- 
commander a  sa  femme  de  chambre  d'aller  a  Paris,  de  re- 


50 


L'ARTISTE. 


meure  celte  lettre  elle-même  a  M.  Delbecq,  son  inten- 
flant,  et  de  la  lui  reprendre  après  qu'il  l'aurait  lue  aliii 
de  la  rapporter. 

La  femme  de  chambre  partit  et  la  comtesse  alla  s'asseoir 
sur  un  banc  qui  était  assez  eu  vue  pour  que  le  colonel  la 
trouvât  aussitôt  qu'il  voudrait  venir  lui  parler... 

Le  comte  Chahert  la  cherchait  déjà;  il  accourut,  ets'as- 
seyant  près  d'elle  sur  le  banc; 

—  Rosine,  lui  dit-il,  vous  avez  quelque  chagrin?.. 
Elle  ne  répondit  pas. 

La  soirée  était  une  de  ces  soirées  magnifiques  et  calmes 
dont  les  secrètes  harmonies  répandent,  au  mois  de  juin, 
tant  de  suavité  dans  les  couchers  de  soleil  ;  l'air  était  pur, 
le  silence  profond  ;  il  y  avait  un  peu  de  fraîcheur,  et  dans 
le  lointain  du  parc  les  voix  de  quelques  enfans  ajoutaient 
une  sorte  de  mélodie  aux  sublimités  du  paysage. 

—  Vous  ne  me  répondez  pas?  demanda  le  colonel  "a 
sa  femme. 

—  Mon  mari...  dit  la  comtesse. 

Elle  s'arrêta,  fit  un  mouvement  et  lui  demanda  en  rou- 
gissant ; 

—  Comment  dirai-je  en  parlant  deM.  Ferraud?... 

—  Nomme-le  ton  mari,  ma  pauvre  enfant!....  répon- 
dit le  colonel,  avec  un  délicieux  accent  de  bonté.  —  C'est 
le  père  de  tes  enfans... 

Et  le  vieux  soldat  soupira. 

—  Eh  bien!  reprit-elle,  M.  Ferraud  me  demande 
ce  que  je  suis  venue  faire  ici....  S'il  apprend  que  je  m'y 
suis  renfermée  avec  un  inconnu,  que  lui  dirai-je?... 

—  Écoutez,  monsieur,  reprit-elle,  en  prenant  une  atti- 
tude pleine  de  dignité ,  —  décidez  de  mon  sort ,  je  suis 
résignée... 

—  Ma  chère ,  dit  le  colonel  en  s'emparant  des  mains 
de  sa  femme,  j'ai  résolu  de  me  sacrifier  entièrement  h 
votre  bonheur... 

—  Cela  est  impossible!....  s'écria-t-elle  en  laissant 
échapper  un  mouvement  convulsif .  —  Songez  donc  que 
vous  devriez  alors  renoncer  a  vous-même  et  d'une  ma- 
nière authentique — 

—  Comment,  dit  le  colonel,  ma  parole  ne  vous  suf- 
fit-elle pas?... 

En  ce  moment,  cette  scène  eut  quelque  chose  de  so- 
lennel ,  et  il  y  avait  au  fond  de  ces  deux  âmes  le  drame 
le  plus  épouvantable  que  l'on  puisse  imaginer. 

Le  mot  authentique  était  tombé  sur  le  cœur  du  vieil- 
lard en  y  réveillant  des  défiances  involontaires;  et  il  je- 
tait sur  sa  femme  un  regard  noble  et  calme  qui  la  fit 


rougir;  elle  baissa  les  yeux.  Le  colonel  avait  peur  de  se 
trouver  obligé  de  la  mépriser ,  tandis  que  la  comtesse 
craignait  d'avoir  effarouché  la  sauvage  pudeur,  la  pro- 
bité sévère  d'un  homme  dont  elle  connaissait  le  caractère 
généreux,  les  vertus  primitives.  —  Ces  idées  étaient 
seulement  en  germe  chez  ces  deux  êtres,  mais  elles  répan- 
dirent un  nuage  sur  leur  front. 

La  bonne  harmonie  fut  cependant  rétablie  assez  promp- 
tement  entre  eux.  Un  cri  d'enfant  retentit  au  loin. 

—  Jules,  laissez  votre  sœur  tranquille!...  s'écria  la 
comtesse. 

—  Quoi  !  vos  enfans  sont  ici  !...  dit  le  colonel. 

—  Oui...  je  leur  ai  défendu  de  vous  importuner. 

Le  vieux  soldat  comprit  toute  la  délicatesse  de  ce  pro- 
cédé ,  de  ce  tact  de  femine ,  si  gracieux ,  si  pudique  ;  et 
alors,  il  prit  la  main  de  la  comtesse  et  la  baisa. 

—  Qu'ils  viennent  donc  !... 

La  petite  fille  accourait  pour  se  plaindre  de  son  frère. 

—  Maman  ! . . . 

—  Maman  ! . . . 

—  C'est  lui  qui 

—  C'est  elle  ! . . . 

Les  jnains  étaient  étendues  vers  lanière,  et  les  deux 
voix  enfantines  se  mêlaient.  Ce  fut  un  tableau  soudain  et 
délicieux  ! 

—  VoiFa  des  enfans  déshonorés....  Ils  no  le  savent 
pas  encore!...  s'écria  la  comtesse  en  retenant  ses  larmes. 

—  C'est-y  vous  qui  faites  pleurer  maman?...  dit  Jules 
en  jetant  un  regard  de  colère  au  colonel. 

—  Taisez-vous ,  Jules!...  s'écria  la  mère  d'un  air  im- 
périeux. 

liCS  deux  enfans  restèrent  debout  et  silencieux,  exami- 
nant leur  mère  et  l'étranger  avec  une  curiosité  qu'il  est 
impossible  d'exprimer  par  des  paroles. 

—  Oui ,  s'écria  le  colonel  comme  s'il  achevait  une 
phrase  mentalement  commencée,  je  dois  rentrer  sous 
terre Je  me  le  suis  déjà  dit... 

—  Eh  bien!  puis-je  accepter  un  tel  sacrifice?...  ré- 
pondit la  comtesse.  Il  y  a  des  hommes  qui  sont  morts  pour 
sauver  l'honueur  de  leur  maîtresse  ;  mais  ils  n'ont  donné 
leur  vie  qu'une  fois;  et  ici,  vous  donneriez  votre  vie 

tous  les  jours Non,  non,  cela  est  impossible —  S'il 

ne  s'agissait  que  de  votre  existence  ,  ce  ne  serait  rien  ; 
mais  signer  que  vous  n'êtes  pas  le  colonel  Chabert?... 
Mais  reconnaître  que  vous  êtes  un  imposteur  ;  votre 
honneur  périrait,  car  il  faudrait  commettre  un  mensonge 


L'ARTISTE. 


57 


à  toute  heure  du  jour Songez  donc —  Allez,  je  ne 

veux  pas  cela...  Sans  mes  pauvres  enfans,  je  me  serais 
déjà  enfuie  avec  vous  au  Iwut  du  monde.... 

—  Mais,  reprit  CliaLert,  est-ce  que  je  ne  puis  pas 
vivre  ici ,  dans  votre  petit  pavillon  ,  comme  un  de  vos 
parens.  Je  suis  usé  comme  un  canon  de  rebut ,  il  ne  me 
faut  qu'un  peu  de  tabac  et  le  Constitutionnel — 

La  coflilessc  fondit  en  larmes. 

DE  Balzac. 
(  Lajin  au  prochain  numéro.  ) 


LES  CR01SSA!^S  DE  CO.\STA\TI\OPLE. 

—  Ma  foi,  dis- je  au  drogmim,  je  crois  qu'ils  ont  fait 
plus  d'un  emprunt  au  paganisme. 

—  Et  sur  quel  fondemeut  pensez-vous  cela ,  me  ré- 
pondit-il en  souriant? 

—  Et  je  suis  surpris  que  vous  en  doutiez,  repris-je  : 
car  vous  ne  pouvez  pas  ,  du  seuil  de  celle  terrasse,  et  en 
jetant  la  vue  sur  toute  l'éteiKlue  de  Consiantinople,  de- 
puis le  mesquin  château  des  Sept-Tours,  prison  d'état  que 
l'on  croit  si  formidable  a  Paris,  perdue  là-bas  à  l'horizon 
occidental,  jusqu'à  Scutari,  qui  reluit  dans  la  brume  d'or 
de  l'orient  et  dans  l'incendie  de  la  mer  ;  vous  ne  pouvez 
pas,  dis-jc ,  examiner  un  seul  minaret ,  le  moindre  dôme 
de  plomb,  inie  flèche  de  mosquée  et  même  une  décora- 
tion de  caserne  ou  de  sérail ,  qui  ne  soit  un  emblème  de 
ce  culte.  Partout  Diane  et  Mahomet  ! 

—  Vous  parlez  du  croissant  qui  reluit  à  tous  les  édi- 
fices? insista  le  drogman. 

—  Et  de  quoi  donc  !  repris-je  avec  vivacité. 

Il  resta  fort  pensif  et  se  tut. 

Nous  descendîmes  le  faubourg  de  Fera  en  silence 
jusqu'à  la  pointe  de  Galata ,  au  bord  de  la  mer.  C'est 
une  perspective  toute  parsemée  d'air ,  de  lumière  et 
d'eau.  Sauf  le  port  de  Londres,  je  ne  sais  rien  de  plus 
actif;  mais  la  Tamise  est  moins  poétique.  Ce  n'est 
I.  rien  que  les  kiosques  enrichis  de  balustrades  découpées 
parmi  les  oliviers  elles  cyprès  qui  les  ombnigcut;  que 
l'onde  grasse  et  brillante  qui  n-nverse  les  cimes  d'arbres 
et  d'obclisqucs  dans  ses  brisures ,  et  ces  longues  barques 
à  rameurs  noiis  ploy<''s  sur  les  avirons  qui  se  courbent 
pour  promener  rindoleni  fumeur  envelopjié  de  coussins  , 
un  pavillon  à  bandeuJles  sur  la  tète  ;  les  surcharges  de 
terrasses  en  aiiiphitlicàtres;  ce  large  canal  semé  de  felou- 
ques avec  des  mâts  en  fuseaux  et  des  voiles  en  pyramides; 
des  nuées  d'oiseaux  qui  volent  d'Europe  en  Asie;  les  ci- 


metières criblés  de  tuii)ans  de  marbre  :  une  atmosphère  on- 
duleuse  et  fumante;  l'imniensitédu  ciel  répétée  par  la  mer; 
ces  réverbérations,  ces  vapeurs  et  cebruit;  tout  cela  est  di- 
vin pour  celui  qui  se  sent  grandir  avec  l'espace ,  et 
dont  l'imagination  a  besoin  pour  étendre  ses  ailes  de  se 
sentir  soulevée  dans  les  flots  de  l'air  et  sur  les  parfums  de 
de  la  riche  végétation  qui  fleurit  les  confins  de  ces  deux 
mondes. 

L'activité  n'est  pas  moins  pittoresque  que  sur  la  grève 
battue  par  le  flot  tremblant  et  pur  du  canal.  La  grave 
nonchalance  des  fumeurs  accroupis  dans  l'ombre  à  î{i 
porte  des  cafés  et  sous  la  saillie  rafraîchissante  du  toit  des 
fontaines ,  offre  im  contraste  avec  la  curiosité  turbulente 
des  étrangers  qui  bravent  la  chaleur  du  soleil.  A  la  porte 
des  arsenaux  ,  des  tubes  de  canons  attendent  leurs  afTiîts. 
'La.  hache  des  charpentiers  retentit;  le  goudron  fume.  Des 
pêcheurs,  dont  la  tète  .supporte de  lourdes  corbeilles,  s'é- 
lancent de  leurs  bateaux  sur  la  plage  ;  tandis  que  parfois 
à  la  pointe  du  sérail ,  un  navirequi  se  dirige  vers  les  Dar- 
danelles s'enveloppe  de  fumée  etjette  au  vent  sonore  l'ex- 
plosion du  départ.  On  sehàte  pourlerejoiudre;  les  adieux 
reteulissent;  les  bateliers  crient.  Groupées  devant  ce  spec- 
tacleaveclacoquetierie  moqueuse  de  leurnation,  de  jeunes 
filles  grecques,  brunes  et  parées,  agitent  en  souriant  l'é- 
ventail déplume  dont  le  centre  offre  un  petit  miroir,  et 
scandalisent  par  l'intrépidité  de  leur  maintien  le  sale  der- 
viche ou  la  musulmane  demi-voilée  ,  qui  va  par  la  ville. 
Tous  les  peuples  se  heurtent,  se  croisent  ;  toutes  les  civi- 
lisations se  pressent  sur  le  quai  de  Galata  comme  sur  un 
sol  neutre,  et  l'infatigable  Israélite  poursuit  chacun  de 
sou  jargon  nasal,  en  colportant  des  pipes  et  des  pastilles. 
Perspective,  monumcns  ou  multitude,  c'est  un  détail  à 
clouer  un  Européen  là  tout  le  jour  :  c'est  im  ensemble  de 
magnificences  qui  ne  laisse  personne  sans  émotion. 

Le  drogman  me  lira  de  mon  extase  en  abordant  avec 
toutes  les  marques  d'une  humilité  profonde  le  chèik-ul- 
islanj  qui  se  promenait  suivi  à  disl.iuce  de  quelques 
pauvres  derviches. 

«  Mufti  des  muftis ,  lui  dit-il  en  se  courbant  jusqu'à 
terre  et  en  portant  successivement  sa  main  de  sa  poitrine 
à  sa  bouchejusqu'aufront,  pardonne-moi  d'oser  te  troubler 
dans  tes  méditations  sacrées  :  mais  ce  chien  de  chrétien, 
qui  ne  sait  assurément  ce  qu'il  dit,  soutient  que  les  vrais 
croyaus  adorent  la  lune;  et  il  en  voit  la  preuve  dans  cette 
profusion  de  figures  sjTuboliques  élevées  sur  le  front  des 
édifices  de  Consiantinople.  Ta  parole  est  la  hmiière  du 
monde  ;  tu  es  le  gardien  de  la  loi.  Confonds  son  ignorance 
et  délie  mon  esprit  des  chaînes  du  doute.  » 

Le  chèik-ul-islam,  engoncé  dans  ses  fourrures,  fit  halle 
en  me  lançant  un  regard  équivo<iue,   caressa  !a  longue 


I 


38 


L'ARTISTE. 


barbe  de  son  menton,  et  médit  avec  l'impertinente  affa- 
bilité du  mépris  : 

«  Chien  de  chrétien,  l'esprit  de  mensonge  te  possède  ; 
le  musulman  n'adore  que  Dieu,  tandis  que  l'Européen  ré- 
vère des  images.  Il  n'y  a  qu'un  Dieu  et  Mahomet  est  son 
prophète.  Mais  apprends,  maudit,  que  Mahomet,  le  jour 
qu'il  visita  le  ciel  sur  la  jument  Borak  ,  mit  la  lune  dans 
sa  manche.  Cela  est  dit  dans  le  Koran,  que  tu  es  indigne 
de  comprendre.  En  raison  de  ce  souvenir,  le  croissant 
pare  les  mosquées  et  les  palais  des  fidèles  ,  ainsi  que  la 
ctoix  de  Jésus  pare  vos  indignes  églises,  et  comme  l'ccil 
du  premier  venu  peut  la  voir,  taillée  en  hochets,  sur  la 
gorge  indécente  et  nue  des  femmes  de  ta  religion. 

—  Vous  êtes  un  imbécile,  mufti  des  muftis  !  repartit 
d'une  voix  de  dogue  un  espèce  de  matelot  anglais  qui  fu- 
mait dédaigneusement  accoudé  sur  l'affût  d'un  canon.  Le 
culte  de  la  lune  dans  ce  pavs  est  plus  vieux  que  celui  de 
l'imposteur  Mahomet,  qui  fut  un  hardi  fripon,  aussi  vrai 
que  vous  êtes  de  stupides  coquins.  Mahmoud  aura  bien 
de  la  peine  a  vous  décrasser  avec  notre  civilisation.  Je 
l'en  défie.  Le  croissant  est  un  reste  de  paganisme  mêlé 
par  hasard  aux  niaiseries  du  mosaïsrae  dont  le  Koran 
fourmille.  Religion  et  patrie,  tout  est  chez  vous  le 
fruit  du  vol.  Les  historiens  l'étorquent  vos  contes  de 
bonnes  femmes.  Le  plus  jeune  mou,sse  de  mon  bord  en 
.sait  plus  que  le  plus  vieux  de  vous.  Sachez  ,  âne  a  tur- 
ban, pourceau  de  mosquée,  cuistre  sacerdotal ,  que  lors- 
que les  sectaires  du  cliamelier  qui  s'érigea  en  prophète 
étaient  dans  le  néant  du  passé,  le  grand  Philippe  de  Ma- 
cédoine tenta,  mais  inutilement,  de  s'emparer  de  Byzance. 
Byzance  était  alors  une  force  maritime  en  comparaison 
de  ce  que  vous  êtes ,  malgré  les  Dardanelles  que  je  mé- 
prise et  vos  janissaires  exterminés.  Il  fallait  au  Macédo- 
nien la  clef  du  Bosphore  pour  s'ouvrir  l'Asie.  Alors 
une  nation  grecque  et  brave  vivait  sur  cette  terre  de  Cir- 
cassiennes  et  d'eunuques  ;  ce  n'était  qu'une  poignée 
d'hommes,  mais  ils  n'étaient  pas  avilis  comme  vous  l'êtes 
parles  turpitudes  du  sérail  etrivrogneriedel'opium.  Phi- 
lippe remua  ciel  et  terre  ;  a  la  fin  il  conçut  le  hardi  pro- 
jet, réalisé  depuis  sous  la  Tamise  (  par  un  Français ,  je 
l'avoue),  de  creuser  un  large  souterrain  qui  conduisît  as- 
tucieusement sous  les  murs  de  Byzance  quelques  soldats 
résolus.  Par  une  nuit  grosse  d'orage,  les  mineurs  com- 
mencèrent labesogne.  Mal  leur  en  prit  de  ne  pas  lire  dans 
l'almanach  ;  car  la  lune,  venant  tout-'a-coup  a  se  faire 
voie  dans  une  crevée  de  nuages,  mit,  du  haut  des  rem- 
parts, les  Byzantins  au  fait  de  l'entreprise  et  elle  fut  dé- 
jouée; par  suite,  le  Macédonien  leva  le  siège.  Mufti  des 
muftis,  tourne  les  yeux  vers  l'église  d'Agia-Photica  qui 
s'élève  "a  ta  gauche,  entre  l'espace  occupé  par  l'arsenal  et 


le  quartier  des  ambassadeurs.  Sache  que  ses  fondations  re- 
posent sur  les  décombres  d'un  temple  dédié  a  Diane  par 
la  reconnaissance.  Tes  grossiers  ancêtres  n'ont  depuis 
fait  qu'adopter  ce  fétiche  païen,  dont  vos  pachas  dé- 
corent jusqu'à  leurs  queues  de  cheval  ;  et  je  frémis  pour 
un  peuple  lorsque  je  pense  que  son  avenir  est  confié  a 
d'insolens  menteurs  de  ton  espèce.  Comment  si  peu  de 
bon  sens  se  trouve-t-il  dans  une  si  large  barbe!  En  outre  , 
je  te  dirai  qu'il  sied  mal  a  un  peuple  battu  sur  mer  par  des 
pirates  de  l'Archipel ,  battu  sur  terre  par  des  Russes  jus- 
qu'à la  porte  d'Audrinople,  de  conserver  l'insolence  de 
son  langage  avec  les  Européens.  Qui  est-ce  qui  n'a  pas 
traîné  l'étendard  de  Mahomet  dans  la  poussière?  Qui  est- 
ce  qui  ne  vous  a  pas  marqué  le  talon  de  sa  botte  sur  la 
figure?  Et  si  cela  sied  mal  a  ta  nation,  cela  te  sied  plus 
mal  encore  à  toi ,  qui,  par  ta  sottise,  es  le  dernier  des 
hommes  chez  ce  peuple,  le  dernier  des  peuples  de  la  terre. 
Hibous  venus  de  l'Arabie,  qui ,  par  accident  plutôt  que 
par  puissance,  faites  encore  votre  nid  sur  les  décombres 
de  l'empire  d'Orient,  craignez  le  jour  où  les  chiens  de 
l'Europe  aboieront  de  concert  après  vous.  » 

Ajant  dit ,  le  matelot  reprit  sa  pipe  avec  insouciance  et 
nous  tourna  le  dos. 

Je  fus  beaucoup  plus  content  de  la  leçon  d'histoire  que 
le  chèik-ul-islam  ne  me  parut  l'être  de  cette  leçon  de  poli- 
tesse assez  malhonnêtement  donnée.  Il  parut  y  réfléchir 
quelques  secondes ,  comme  pour  jouer  du  poignard  ;  mais 
après  avoir  examiné  le  pavillon  anglais  qui  claquait  au 
vent  sur  les  maisons  de  la  hauteur,  il  leva  les  mains  et  la 
barbe  au  ciel  avec  horreur  et  résignation ,  les  ramena  sur 
sa  poitrine,  et  se  perdit  lentement  dans  la  foule  hébétée, 
qui  fit  la  haie  en  se  prosternant  de  droite  a  gauche. 

Michel  Raymond. 


L'ARTISTE. 


'6  9 


FRAGMENT   DE  RAOLL, 

PAR    MADAME    BAVVR  '. 

«  Mes  anrèli'cs  étaient  dtahlis  de  temps  immémorial  dans 
une  petite  ville  de  France  peu  éloignée  de  Lyon,  (pi'on  appelle 
Paray-le-MoniaL.  Mais  par  la  raison  qu'une  famille  peut  être 
ancienne  sans  cire  illustre,  les  individus  qui  avaient  compose 
la  mienne  étaient  du  nomlire  de  ces  personnes  qui  naissent,  vi- 
vent et  meurent  sans  qu'il  en  soit  fait  mention  autre  part  que 
sur  les  registres  de  l'elat  civil  ;  pas  un  de  ceux  qui  avaient 
porte'  le  nom  de  Bcrard  n'était  sorti  de  la  foule ,  soit  par  ses  ta- 
lens ,  soit  par  ses  richesses.  Mon  père ,  Cliristo[)lie  lie'rard , 
aurait  pu  cumme  eux  tous  jouir  paisiblement  des  avantages  que 
la  providence ,  dans  sa  justice ,  attache  à  la  médiocrité  de  for- 
tune et  d'esprit ,  si  après  avoir  fait  pendant  vingt  ans  le  com- 
merce de  vins,  d'une  manière  assez  lucrative,  il  n'avait  pas 
imagine  de  bâtir  une  maison.  En  vain  tous  les  Bc'rard  lui  re- 
présenta ient-ils  qu'il  n'y  avait  pas  d'exemple  d'une  pareille  en- 
treprise dans  la  famille,  que  cette  ambition  le  conduirait  à 
l'hôpital  ;  il  suivit  obstinément  son  projet.  Il  s'adressa  à  im 
maître  maçon,  qui,  voulant  soutenir  dignement  le  titre  d'archi- 
tecte dont  il  s'était  décore'  en  venant  s'établir  dans  la  ville  , 
dépassa  tellement  la  somme  convenue ,  que  mon  père  était  en- 
tièrement ruine'  et  ma  bonne  mère  morte  de  chagrin  ,  avant  que 
le  second  étage  fût  commence'.  On  sent  bien  que  la  maison  en 
resta  là.  Mon  père  regarda  comme  bien  heureux  que  l'archi- 
tecte voulût  la  reprendre  ])our  solde  de  tout  compte  ,  et  deses- 
jicrc  de  la  perte  de  sa  femme  et  de  tout  ce  qu'il  posse'dait ,  il 
mourut  peu  de  temps  après,  laissant  à  la  tendresse  de  ses  pa- 
rens  ou  à  ia  charité'  publique  le  soin  de  nourrir  et  d' élever  un 
petit  garçon  de  sept  ans,  qui  avait  bon  appétit  et  qui  ne  savait 
pas  lire.  Je  suis  ce  petit  garçon. 

"  A  peine  mon  père  fut-il  mort  que  notre  cousine  Cathe- 
rine, qui  ne  l'avait  point  quitté  depuis  ses  malheurs,  me  prit 
par  la  main  et  me  conduisit  de  porte  en  porte  chez  tous  les  Bé- 
rard  qu'elle  put  trouver  dans  l'aray-le-Monial  ,  les  suppliant 
l'un  après  l'autre  d'accorder  un  asile  à  l'enfant  du  pauvre  Chris- 
tophe, en  les  assurant  que  Dieu  les  paierait  de  cette  bonne 
œuvre.  Mais ,  soit  que  mes  parens  ne  voulussent  point  risquer 
ics  avances ,  soit  qu'une  pareille  charge  fût  au-dessus  de  leurs 
moyens ,  les  larmes  et  les  prières  de  la  bonne  Catlicrine  n'eu- 
rent aucun  succès.  Cliacim  s'excusait  en  lui  conseillant  de  me 
conduire  chez  mon  oncle  Jérôme,  conseil  auquel  Catherine  ne 
lépondait  qu'en  levant  les  yeux  au  ciel ,  ce  qui  expliquait  as- 
sez sa  pensée. 

»  Enfm ,  nous  avions  fait  notre  dernière  visite  et  notre  der- 
nier espoir  venait  de  s'anéantir  j  Catherine  marchait  à  mes 
côtés,  dans  la  rue  ,  d'im  pas  précipité  ,  se  parlant  à  elle-même. 
—  Les  médians  I  les  mauvais  cœurs  !  disait-elle.  Puis  tout-à 
ewip  elle  me  serra  dans  ses  bras ,  en  s'écriant  :  —  Kh  bien  !  je 
te  garderai ,  mon  pauvre  enfant  !  et  si  je  ne  gagne  jws  assez  de 
pain  pour  nous  deux  ,  je  nie  jetterai  à  l'eau  avec  toi. 

'  Pour  pniaiuc  ilans  q:ii'liji:>  s  jour    the/.  Fouriiiff. 


»  IjSt  figure,  l'accent  de  Catherine  exprimaient  un  si  profond 
désespoir ,  son  regard  presque  égaré  était  si  différent  de  son 
regard  habituel ,  que  je  ne  crois  pas  avoir  é|)rouvé  à  aucune 
époque  de  ma  vie  une  émotion  plus  terrible.  Je  m'attachai  à 
son  cou  ,  jùle,  saisi  d'effroi.  —  Cousine!  cousine!  dis-je  en 
pleurant  ,  allons  plutôt  che?,  mon  oncle  Jérôme.  11  me  prendra 
peut-être.  —  Hélas  !  répondit-elle  ,  d'un  ton  plus  calme  ;  mai» 
tu  as  raison  ,  mon  enfant.  Essayons  encore  cela ,  quoique  je 
n'en  espère  pas  grand' chose.  Au  moins  je  n'aurai  rien  à  me 
reprocher. 

»  Nous  primes  donc  le  chemin  qui  conduisait  chez  l'onele 
Jérôme ,  que  je  me  rappelais  fort  bien  avoir  vu  chez  mon  père, 
avant  (pi'il  se  fût  brouillé  avec  lui  au  .sujet  de  la  fatale  maison. 
Je  n'avais  surtout  pas  oublie  ni  le  ton  dur  avec  le<{uel  il  me 
parlait ,  lorsqu'il  venait  voir  mes  parens  ,  ni  les  conseils  qu'il 
leur  donnait ,  relativement  à  mon  éducation  :  tels  que  ceux  de 
m'attacher  au  lit ,  de  me  corriger  avec  la  verge ,  etc.  ,  toutes 
choses  qui  me  dc'])laisaient  souverainement,  on  peut  bien  le 
croire.  C'était  cependant  chez  cet  lionune  que  je  désirais  être 
conduit ,  tant  l'état  où  je  venais  de  voir  Catherine  m'avait 
renversé.  Lorsque  j'aperçus  la  maison ,  néanmoins ,  je  frémis 
de  la  tête  aux  pieds  ,  et  ma  cousine  fut  obligée  de  me  tirer 
avec  force  par  le  bras,  pour  me  faire  entrer ,  quand  on  eut 
ouvert  la  porte. 

»  Monsieur  Jérôme  Bérard  était  chez  lui.  Catherine ,  m'ayant 
laissé  dans  la  cuisine  ,  ne  vint  m'v  rechercher  qu'au  bout  d'un 
quart  d'heure  à  peu  près.  Tous  ses  traits  respiraient  la  satis- 
faction. Elle  me  conduisit  à  mon  oncle  ,  en  m'annonçant  qu'il 
consentait  à  me  servir  de  père.  Je  dois  dire  que  la  vue  démon 
bienfaiteur  me  glaça  au  point  qu'il  me  fut  impossible  de  le  re- 
mercier. Je  devins  tout  aussi  incapable  de  comprendre  le  dis- 
cours qu'il  m'adressa  ,  dans  lequel  je  distingua  seulement  \\~c- 
cent  du  reproche  et  de  la  mauvaise  humeur.  Enfin  mon  immo- 
bilité fut  complète,  jusqu'au  moment  où  Catherine  se  disposa  à 
sortir.  Alors  mes  cris ,  mes  sanglots ,  mes  efforts  pour  la 
retenir  apprirent  à  mon  on  le  que  j'étais  doué  de  mouvez 
ment ,  et  le  mirent  dans  une  colère  épouvantable.  Catherme 
s'enfuit  de  mes  bras,  non  sans  peine,  me  laissant  dans  cet  état 
de  désespoir  où  nous  plonge  à  tout  âge  la  perte  du  seul  ami 
qui  nous  reste. 

Il  est  bon  d'informer  le  lecteur  de  ce  que  je  n'ai  su  que  long- 
temps après,  c'est-à-dire  des  motifs  qiii  avaient  décidé  mon 
oncle  à  me  prendre  chez  lui.  H  s'en  fallait  bien  que  Jérôme 
Béraid  fût  généreux  et  compatissant;  mais  il  était  orgueilleux. 
Il  sentit  qu'étant  connu  pour  être  dans  l'aisance,  il  perdrait  in- 
failliblement la  considération  dont  il  jouissait  dans  la  ville, 
s'il  abandonnait  son  neveu  à  la  charité  publique,  et  comme  il 
tenait  presque  autant  à  cette  considération  qu'à  son  argent, 
ce  qui  n'est  pas  peu  dire ,  il  aima  mieux  acheter  de  quel- 
ques écus  l'approbation  de  ses  voisins,  que  de  s'exposer 
au  blâme  général  en  me  refusant  un  asile.  D'ailleurs  il  fut 
convenu  avec  ma  cousine  qu'il  me  regarderait  entièrement 
comme  sa  propriété  ;  que  mon  temps  ,  mon  travail ,  dès  que  je 
serais  en  état  de  lui  être  utile,  lui  paieraient  ceqii'il  faisait  pour 
moi.  Jusqu'à  ce  moment  je  devais  rester  soumis  à  toutes  ses 


GO 


L'ARTISTE. 


volontés,  et  profiter  le  plus  tôt  possible  de  l'éducation  qu'il  con- 
sentait à  me  donner.  Ma  cousine  souscrivit  pour  moi  à  toutes 
CCS  conditions,  et  promit  de  ne  point  me  voir  une  fois  sans  me 
les  rappeler. 

En  vertu  de  ce  traité ,  je  fus  mis  sur-le-champ  en  possession 
des  droits  de  nettoyer  les  souliers  de  mon  oncle  ,  de  faire  ses 
commissions  et  d'aider  Marguerite,  la  cuisinière,  autant  que 
mon  âge  le  permettait.  Mes  autres  occupations  consistaient  à 
apprendre  à  lire ,  à  écrire ,  à  compter,  etc. 


VAUDEVILLE. 

,2lc    c/lvar)U ,      voiiu'ace •'■'cAitcri  ti/le-  eit  froi.)  f/c/ai, 

PAB  M.  ASCELOT. 

M.  Ancelot  avait  fait  madame  Dubarrj  ;  tout  Paris,  ou  à  peu 
près,  était  venu  voir  madame  Dubarry;  les  recettes  et  les  a]>- 
plaudisscmcns  sont  cboses  encourageantes ,  et  M.  Ancelot  a  pris 
le  Ré  g  ni  à  partie,  croyant  trouver  dans  les  mœurs,  dans  les 
femmes ,  dans  les  courtisans ,  dans  le  vice  de  deux  époques 
limitropbes  un  double  succès.  M.  Ancelot  a  deviné  juste,  puis- 
que madame  Dubarry  et  M.  le  comte  Jean  ont  eu  les  lionneurs 
de  la  foule  j  il  n'y  a  pas  de  raisons  pour  que  madame  Parabère 
et  M.  de  Canillac  soient  plus  maltraités  ,  les  uns  valant  les 
autres.  On  trouve  même  dans  les  deux  comédies  de  M.  Ancelot 
des  points  de  ressemblance  si  frappans,  que  ceitainement  cette 
similitude  ne  vient  pas  du  défaut  d'imagination  de  M.  Ancelot, 
mais  bien  de  sa  bonne  envie  de  faire  voir  et  entendre  deux  fois 
au  public  des  choses  qui  l'avaient  amusé  une. 

Allez,  donc  voir  le  Régent,  vous  qui  avez  applaudi  madame 
Diiharrf.  Allez  voir  le  Régent  entre  Dubois,  Canillac ,  ma- 
dame Parabère  et  M.  le  duc  de  Saint-Simon  ,  vous  aurez  une 
orgie  à  côté  d'une  conférence  diplomatique,  un  bal  dansant  face 
à  face  avec  une  conspiration  ,  l'amour  vicieux  et  blasé  tout  près 
d'un  amour  pur  et  sentimental;  du  vice,  de  la  corruption ,  du 
bruit,  do  jolis  costumes  et  de  l'esprit  butiné  dans  les  mémoires 
du  temps.  Mais  enfin  cela  est-il  bon  ou  mauvais?  amusant  ou 
ennuyeux?  vous  le  saurez  quand  vous  l'aurez  vu  ,  car  vous  ver- 
rez le  Pégent. 


GTMirASE  DRAMATIQUE. 

i^a  tyavatit, 

PAR  MM.  SCRIBE  ET  M03IVEI.. 

V"ous  connaissez  le  Phi  osophe  marié  de  M.  Destouches ,  le- 
quel philosophe  est  très-savant.  Il  y  a  des  caquetages  de  femme 
et  de  petites  gentillesses  de  marquis  tout  autour  de  ce  philo- 
sophe. Le  Savant  de  M.  Scribe  est  aussi  un  savant  tcrapéi'é 
par  les  grâces ,  un  savant  amoureux ,  et  qui  mène  de  front  la 
galanterie  et  le  Jardin  des  racines  grecques.  M.  Scribe  a  voulu 
réhabiliter  la  science,  et  prouver  qu'on  pouvait  très-bien  com- 


prendre Tite-Live,  traduire  Hérodote,  cl  avi  ir  le  cœur  le  plus 
tendre  et  les  plus  jolies  manières  du  monde.  M.  Scribe,  en  un 
mot,  a  voulu  faire  quelque  chose  d'agréable  à  l'Académie  des 
Inscriptions  et  Belles-Lettres,  désirant  sans  doute  s'y  présenter 
à  la  première  vacance ,  dans  le  cas  où  sa  nouvelle  candidature 
échouerait  à  l'Académie  française.  Le  Savant  de  M.  Scribe  a 
réussi.  Quelques  connaisseurs  prétendaient  que  le  spirituel  vau- 
devilliste avait  essayé  d'esquisser  le  portrait  d'un  fameux  conser- 
vateutde  médailles  qui  a  aussi  travaillé  dans  le  grec  et  l'his- 
toire; mais  un  monsieur  appuyé  sur  la  balustrade  mitoyenne 
du  parterre  et  de  l'orchestre  a  fort  judicieusement  répondu  que 
ce  conservateur,  ce  Grec,  cet  historien  portait,  il  est  vrai,  des 
gants  glacés  et  un  lorgnon ,  mais  n'était  pas  savant  du  tout. 


VARIÉTÉS. 


../< 


%  ""'Çi^u   ^f  .^'/é  '""  I^oJe4, 


PAB  H.  DEMERSAS. 


Madame  Gibou  et  madame  Pochet  sont  représentées  par  Ver- 
net  et  Odry.  Songez  un  peu  à  ce  que  doivent  être  deux  femmes 
qui  empruntent  leurs  formes  et  leurs  grâces  à  Odry ,  leur  doux 
parler  et  leurs  séduisans  regards  à  Yernet  ;  c'est  de  l'art  le  plus 
fin  et  le  plus  exquis;  la  Yénus  de  Médicis  aurait  l'air  d'une 
ravaudeuse  auprès  de  ces  délicieuses  et  toutes  divines  créatures. 

Tant  il  y  a  que  madame  Pochet  donne  une  soirée  à  madame 
Gibou,  et  qu'on  y  boit  un  thé  aux  cornichons  et  à  la  moutarde. 

Il  faut  voir  cette  cuisine  pour  y  croire. 


AMBIGU-COMIQUE. 

^<i  Lilciiie  cif-   ^lLo>/,    lyltie/vuiuine . 

Pour  prouver  qu'on  doit  abolir  la  peine  de  mort,  l'auteur  a 
fait  commettre  au  héros  de  son  mélodrame  tpiatre  ou  cinq  assas- 
sinats ,  sans  compter ,  je  crois ,  un  empoisonnement  et  deux  exé- 
cutions qui  accompagnent  agréablement  les  cinq  meurtres.  A  la 
fin  de  la  pièce  tout  le  monde  était  mort ,  les  personnages  qu'on 
avait  pendus  ou  tués,  et  le  public  qu'on  avait  assommé. 


GAIETÉ. 


I 


PAR  M.  BCNRT  MARTIS. 


VI?  1 

et  de 


Le  Divorce,  roman  du  bibliophile  Jacob,  a  fourni  le  sujet 
ce  mélodrame,  ^jui  obtient  beaucoup  de  succès.  C'est  un  plai- 
doyer contre  le  divorce,  comme  le  mélodrame  de  l'Ambigu  est 
une  thèse  contre  la  peine  de  mort.  Il  y  a  seulement  entre  ces 
deux  pièces  toute  la  différence  d'un  bon  plaidoyer  et  nu  mauvais. 


Dcss 


ul  :  -liai, 


.uil'iiis ,  ttc.  ,  pal  A.  D.  vi:r.lA. 


L'ARTISTE. 


64 


4 


BtiXHï-^rt^, 


SIR  LE  MONLIVIEIVT  DE  LA  MADELEINE. 

Sur  les  700,000  fr.  votés  la  semaine  dernière  par  la 
Chamhi'e  pour  l'achèvement  des  monumens  publics  de 
la  capitale,  nous  avons  été  surpris  de  voir  qu'où  n'allouât 
que  200,000  fr.  ii  la  Madeleine,  taudis  que  l'Arc  de 
l'Etoile  oI)tenait  le  double. 

A  coup  sfu',  nous  protesterons  toujours  contre  l'a- 

landon  de  ce  dernier  édifice,  qui  doit  perpétuer  l'un  des 

ilus  grands  souvenirs  de  noire  gloire  nationale;  mais 

ous   croyons  que  l'achèvement   de  la  Madeleine   im- 

ortè  davantage  a  la  splendeur  de  la  capitale,   et  nous 

partageons  tont-a-fait  l'opinion  de  l'honorable  M.  Deles- 

rt,  qui  avait  proposé  d'attribuer  le  montant  de  Farticle 

Entier  a  cette  dernière  desliuation. 

D'ailleurs  cette  habitude,  de  disséminer  sur  trois  ou 
uatre  monumens  les  fonds  insuilisanspour  un  seul,  nous 
"semble  des  plus  fâcheuses.  —  On  le  sait,  antant  d'édifices, 
autant  d'administrations  et  de  comptes  particuliers,  par- 
ant autant  de  gaspillages.  —  Quand  les  inspecteurs,  sous- 

inspecleurs,  chefs,  sous-chefs,  contrôleurs,  etc ,  ont 

touché  leurs  émolumens,  il  reste  bien  peu  de  chose  pour 
s  architectes,  mécaniciens, décorateurs,  ouvriers,  etc... 
qui  n'ont  pas  mission  d'administrer  le  monument,  mais 
de  le  bâtir,  ce  qui  est  l'essentiel. 

I^bi    On  a  déjà  dépensé  près  de  2  millions  pour  l'Arc  de 
.^M'Eloile,  et  nous  savons  tous  ce  qu'il  est. 

La  Madeleine  exigerait  1,800,000  fr.  environ,   mais 

avec  le  tiers  de  cette  somme  on  aurait  du  moins  terminé 

cet  été  tout  l'extérieur.  Les  200,000  fr.  alloués  suffiront 

à  peine  pour  balayer  les  iiinnondiccs  qui  défendent  l'ap- 

IHproche  de  l'édifice,  pour  jeter  bas  les  échoppes  qui  l'of- 

'^Mustiuent,  et  avancer  les  travaux  d'entablement. 

On  se  récrie  sur  la   parcimonie  des  Chambres!  Les 
Chambres  ne  demandent  pas  mieux  que  de  seconder  l'ar- 
deur que  l'on  montre;  mais  encourager  l'inertie,  'a  quoi 
,,      bon  ? 

Sans  cette  indifférence  du  gouvernement  en  général , 
et  de  M.  d'Argout  en  particulier,  pour  les  arts  qu'il 
traite  en  véritable  ministre  des  travaux  publics,  la  (^Jiam- 
brc  n'aurait  pas  hésité  a  auginenicr  l'allocation ,  ne  fût-ce 
qu'aux  dépens  des  frais  de  représentation  de  MM.  les 
préfets. 

En  définitive,  comme  2  millions  sont  nécessaires  pour 
rachcvement  de  la  Madeleine,  c'est  dix  ans  encore  qu'il 

lOME    III.       (i*    LIVRVISO.N. 


nous  faudra  l'attendre ,  sauf  les  événeraens  qui  peuvent 
centupler  le  retard. 

Maintenant  une  aiUre  question  :  qu'est-ce  que  sera  la 
Madeleine,  sait-on  bien  ce  que  l'on  en  veut  faire?  Nous 
avons  quelque  raison  de  croire  que  l'ordonnance  des  tra- 
vaux de  l'extérieur  n'est  pas  définitivement  arrêtée,  c'est 
pour  cela  que  nous  jugeons  utile  de  remettre  sous  les 
yeux  des  hommes  compétens  la  lettre  curieuse,  tout  en- 
tière de  la  main  de  Napoléon,  qui  expliquait  ses  inten- 
tions a  ce  sujet. 

Monsieur  de  Champ acny, 

Apres  avoir  examiné  attentivement  les  différens  plans  du  mo- 
nument dc'die  à  la  grande  arme'e ,  je  n'ai  pas  été  un  moment  en 
doute  :  celui  de  M.  Vignon  est  le  seul  qui  remplisse  mes  in- 
tentions. C'est  un  temple  que  j'avais  demande  ,  et  non  une 
c'giise.  Que  pouvait-on  faire  dans  le  genre  des  églises  qui  fût 
dans  le  eas  de  lutter  avec  Sainte-Geneviève,  même  avec  No- 
tre-Dame, et  surtout  avec  Saint-Pierre  de  Rome  ?  I^e  projet  de 
M.  Vignon  rc'unit  à  beaucoup  d'avantages  celui  de  s'accorder 
beaucoup  mieux  avec  le  palais  du  Corps  législatif,  et  de  ne  pas 
écraser  les  Tuileries.  Lorqiie  j'ai  fixe  la  dépense  à  trois  millions, 
j'ai  entendu  que  ccteinpie  ne  devait  pas  coûter  beaucoup  plus  que 
ceux  d'Athènes  ,  dont  la  construction  ne  s'élevait  pas  à  la  moi- 
tic  de  cette  somme.  Il  m'a  paru  que  l'entrée  de  la  cour  devait 
avoir  lieu  par  l'escalier  vis-à-vis  le  trône.  Il  faut  que,  dans  les 
projets  de'finitifs ,  M.  Vignon  s'arrange  pour  qu'on  descende  à 
couvert;  il  faut  aussi  que  l'appartement  soit  le  plus  beau  possi- 
ble. M.  Vignon  pourrait  peut-être  le  faire  double,  puisque  sa 
salle  est  déjà  trop  longue.  Il  sera  également  facile  d'ajouter 
quelques  tribunes.  Je  ne  veux  rien  en  bois.  Les  spectateurs 
doivent  être  placés,  comme  je  l'ai  dit,  sur  des  gradins  de  mar- 
bre formant  les  ampliitliéàtres  destinés  au  public;  et  les  person- 
nes nécessaires  à  la  cérémonie  seront  sur  des  bancs,  de  manière 
que  la  distinction  de  ces  deux  sortes  de  spectateurs  soit  très- 
scnsible.  Les  amphithéâtres  garnis  de  femmes  feront  un  con- 
traste avec  le  costume  grave  et  sévère  des  personnages  néces- 
saires à  la  cérémonie.  La  tribune  de  l'orateur  doit  être  fixe  et 
d'un  beau  travail  :  rien ,  dans  ce  temple  ,  ne  doit  être  mobile  et 
changeant;  tout,  au  contraire,  doit  y  être  fixé  k  sa  place. 
S'il  était  ])ossible  de  placer  à  l'entrée  du  temple  le  y'il  et  Z<; 
Tihre  qui  ont  été  apportés  de  Rome,  cela  serait  d'un  très- 
bon  effet  :  il  faut  que  M.  Vignon  litclie  de  les  faire  entrer  dans 
son  projet  définitif,  ainsi  que  des  statues  équestres  qu'on  placerait 
au  dehors ,  puisque  réellement  elles  seraient  mal  daijs  l'inté- 
rieur. Il  faut  aussi  désigner  le  lieu  où  l'on  placera  l'armure  de 
h'rançois  1"'  et  le  quadrige  de  Berlin.  Il  ne  faut  pas  de  bois 
dans  la  construction  de  ce  temple.  Pounpioi  n'emploierait-on 
pas,  pour  la  voûte,  qui  a  fait  un  objet  de  discussion,  du  fer, 
ou  incine  des  pots  de  terre;  ces  matières  ne  seraient-elles  jvis 
préférables  à  du  bois  ?  Dans  un  temple  qui  est  destiné  à  durer 
plusieurs  milliers  d'années  ,  il  faut  cheicher  la  plus  grande  so- 
lidité possible  ,  éviter  touie  construction  qui  pourrait  être  mise 
en  problème  par  les  gens  de  l'art ,  et  porter  la  plus  grande  at- 


62 


L'ARTISTE. 


tention  au  choix  des  matériaux  :  du  granit  ou  du  fer ,  tels  de- 
vraient être  ceux  de  ce  monument.  On  objectera  que  les  colon- 
nes actuelles  ne  sont  pas  de  granit  ;  mais  cette  objection  ne 
serait  pas  bonne ,  puisque  avec  le  temps  on  peut  renouveler  ces 
colonnes  sans  nuire  au  monument.  Cependant ,  si  l'on  prouvait 
que  l'emploi  du  granit  entraînerait  une  trop  grande  dépense  et 
de  trop  longs  délais,  il  faudrait  y  renoncer j  car  la  condition 
principale  du  projet ,  c'est  qu'il  soit  ese'cute'  en  trois  ou  quatre 
ans,  et  au  plus  en  cinq  ans.  Ce  monument  tient  en  quelque 
sorte  à  la  politique  ,  il  est  dès  lors  du  nombre  de  ceux  qui 
doivent  se  faire  vite.  Il  convient  néanmoins  de  s'occuper  à 
chercher  du  granit  pour  d'autres  monumens  que  j'ordonnerai , 
et  qui ,  par  leur  nature  ,  peuvent  permettre  de  donner  à  leur 
construction  trente,  quarante  ou  cinquante  ans.  Je  suppose  que 
toutes  les  sculptures  intérieures  seront  en  marbre.  Et  qu'on  ne 
me  propose  pas  des  sculptures  propres  aux  salons  et  aux  salles 
à  manger  des  femmes  des  banquiers  de  Paris  :  tout  ce  qui  est 
futile  n'est  pas  simple  et  noble;  tout  ce  qui  n'est  pas  de  longue 
durée  ne  doit  pas  être  employé  dans  ce  monument.  Je  répète 
qu'il  n'y  faut  aucune  espèce  de  meubles ,  pas  même  de  ri- 
deaux. Quant  au  projet  qui  a  obtenu  le  prix,  il  n'atteint  pas 
mon  but  :  c'est  le  premier  que  j'ai  écarte.  Il  est  vrai  que  j'ai 
donné  pour  base  de  consener  la  partie  du  bâtiment  de  la  Ma- 
deleine qui  existe  aujourd'hui  ;  mais  cette  expression  est  une 
ellipse;  il  était  sous-entendu  que  l'on  conserverait  de  ce  bâti- 
ment le  plus  possible  :  autrement  il  n'y  aurait  pas  eu  besoin  de 
programme,  il  n'y  avait  qu'à  se  borner  à  suivre  le  plan  primi- 
tif. Mon  intention  était  de  n'avoir  pas  une  église ,  mais  un  tem- 
ple, et  je  ne  voulais  ni  qu'on  rasât  ni  qu'on  conservât  tout.  Si 
les  deux  propositions  étaient  incompatibles  ,  savoir  celle  d'a- 
voir un  temple  et  celle  de  conserver  les  constructions  actuelles 
de  la  Madeleine,  il  était  simple  de  s'attacher  à  la  définition 
d'un  temple.  Par  temple,  j'ai  entendu  un  monument  tel  qu'il  y 
en  avait  à  Athènes  et  qu'il  n'y  en  a  pas  à  Paris.  Il  y  a  beau- 
coup d'églises  à  Paiis ,  il  y  en  a  dans  tous  les  villages.  Je  n'au- 
rais assurément  pas  trouvé  mauvais  que  les  architectes  eussent 
observé  qu'il  y  avait  contradiction  entre  l'idée  d'avoir  un  tem- 
ple et  l'intention  de  conserver  les  constructions  faites  pour  une 
église  :  la  première  était  l'idée  principale  ;  la  seconde  était  l'i- 
dée accessoire.  M.  Vignon  a  donc  deviné  ce  que  je  voulais. 
Quant  à  la  dépense  fixée  à  trois  raillions ,  je  n'en  fais  pas  une 
condition  absolue;  j'ai  entendu  qu'il  ne  fallait  pas  un  autre 
Panthéon  :  celui  de  Sainte-Geneviève  a  déjà  coûté  plus  de 
quinze  millions.  Mais,  en  disant  trois  millions,  je  n'ai  pas  en- 
tendu qu'un  ou  deux  millions  de  plus  ou  de  moins  entrassent 
en  concurrence  avec  la  convenance  d'avoir  un  monument  plus 
ou  moins  beau.  Je  pourrai,  s'il  Je  faut,  autoriser  une  dépense 
de  cinq  ou  six  millions,  si  elle  est  nécessaire;  et  c'est  ce  que  le 
devis  définitif  me  prouvera. 

Vous  ne  manquerez  pas  de  dire  à  la  quatrième  classe  de  l'Ins- 
titut que  c'est  dans  son  rapport  même  que  j'ai  trouvé  les  motifs 
qui  m'ont  déterminé. 

Sur  ce  ,  je  prie  Dieu  qu'il  vous  ait  en  sa  sainte  garde. 

iVAPOI.E0>f. 


Citteraturc. 


LA  TRANSACTION. 

§1V. 

l'hospice    de    la.    VIETLLESSE. 

(fi«). 

Il  y  eut  entre  la  comtesse  Ferraud  et  le  colonel  Cha- 
bert  un  combat  de  générosité  dont  le  soldat  sortit  vain- 
queur. 

Un  soir,  en  voyant  sa  femme,  ou  mieux  encore,  en 
voyant  une  mère  au  milieu  de  ses  enfans,  séduit  par  les 
touchantes  grâces  d'un  tableau  de  famille ,  au  coin  du 
feu,  à  la  campagne,  dans  l'ombre  et  le  silence,  il  pritla 
résolution  de  rester  mort ,  et,  ne  s' effrayant  plus  de  l'au- 
thenticité d'un  acte,  il  demanda  comment  il  fallait  s'y 
prendre  pour  assurer  irrévocablement  le  bonheur  de  cette 
famille. 

—  Faites  comme  vous  voudrez  !  lui  répondit  la  com- 
tesse ;  mais  je  vous  déclare  que  je  ne  me  mêlerai  en  rien 
de  celte  affaire!...  Je  ne  le  dois  pas. 

Delbecq  était  arrivé  depuis  quelques  jours;  et,  sui- 
vant les  instructions  verbales  delà  comtesse,  l'intendant 
avait  su  gagner  la  confiance  du  vieux  militaire.  Le  len- 
demain matin  donc ,  le  colonel  Chabert  partit  avec  l'an- 
cien avoué  pour  Saiut-Leu-Taverny,  où  Delbecq  avait 
fait  préparer  chez  \e  notaire  un  acte  conçu  en  termes  si 
crus ,  que  le  colonel  sortit  brusquement  de  l'étude ,  après 
en  avoir  entendu  la  lecture  : 

—  Mille  noms  de  tonnerre  !...  je  suis  un  joli  coco, 
après  cela  ! . . .  moi ,  passer  pour  un  faussaire  ! . . .  s'écria- 
t-il. 

—  Monsieur,  lui  dit  Delbecq ,  je  ne  vous  conseille  pas 
de  signer...  A  votre  place ,  je  tirerais  au  moins  dix  mille 
livres  de  rente  de  ce  procès-la  !...  Madame  les  donnerait. 

Le  colouel ,  jetant  un  regard  foudroyant  au  coquin 
émérite  et  emporté  par  mille  sentimens  contraires,  s'en- 
fuit avec  toute  la  vigueur  d'un  jeune  homme.  Il  était  rede- 
venu défiant;  il  s'indignait,  se  calmait;  et,  toujours 
courant ,  il  entra  dans  le  parc  de  Groslay  par  la  brèche 
d'un  mur  tombé  ;  puis  il  alla  s'asseoir  sous  un  kiosque 
d'où  l'on  découvrait  le  chemin  de  Saint-Leu. 

Le  hasard  voulut  qu'il  vînt  a  pas  lents  vers  le  cabinet 
pratiqué  dans  la  roche  factice  sur  laquelle  était  bâti  le 
kiosque  ;  l'allée  étant  sablée  avec  cette  espèce  de  terre. 


L'ARTISTE. 


G3 


I 


jaunâtre  par  lequel  on  remplace  le  gravier  de  rivière, 
la  comlcssc ,  qui  était  assise  dans  le  petit  salon  de  cette 
espèce  de  pavillon,  n'entendit  pas  le  colonel.  Rosine 
était  la  dans  une  grande  anxiété.  Le  visage  tourné  vers 
l'allée  qui  menait  "a  Saiut-Leu,  elle  regardait  sur  la  route , 
et  se  trouvait  trop  préoccupée  de  la  réussite  d'une  affaire 
aussi  capitale  pour  faire  attention  au  léger  bruit  que 
I*  fit  son  mari  du  côté  opposé Le  vieux  soldat  n'aper- 
çut pas  non  plus  sa  femme  au-dessus  de  lui  dans  le  petit 
pavillon. 

—  Eh  bien!  monsieur  Delbecq....  A-t-il  signé?... 
demanda  la  comtesse  "a  son  intendant  qu'elle  vit  seul 
dans  le  chemin ,  par-dessus  la  haie  d'un  saut  de  loup. 

—  Non  ,  madame  1...  et  je  ne  sais  pas  ce  qu'il  est  de- 
venu! —  Mais  le  vieux  cheval  s'est  bien  cabré!... 

Le  colonel  retrouva  toute  sa  force  pour  franchir  le  saut 
de  loup  ;  et ,  en  un  clin-d'œil ,  fut  devant  le  vieil  avoué , 
auquel  il  appliqua  la  plus  belle  paire  de  soufflets  qui  ja- 
mais ait  été  reçue  sur  deux  joues  de  procureur. 

—  Ajoute  que  les  vieux  chevaux  savent  ruer!...  lui 
dit-il. 

Mais,  sa  colère  dissipée ,  il  ne  se  sentit  plus  la  force  de 
sauter  le  fossé  ;  il  revint  vers  le  kiosque ,  par  la  porte  du 
parc,  et  monta  dans  le  cabinet  aérien  dont  les  rosaces  de 
verre  offrait  la  vue  de  chacune  des  ravissantes  perpectîves 
de  la  vallée.  La  comtesse  s'était  assise  sur  une  chaise, 
et  gardait  une  contenance  pleine  de  calme.  Sa  physiono- 
mie était  impénétrable.  Elle  s'essuya  les  veux  comme  si 
elle  eût  versé  des  pleurs,  et  joua  par  un  geste  distrait  avec 
le  long  ruban  rose  qui  servait  de  ceinture  a  une  robe  de 
percale. . . 

Néanmoins,  malgré  son  assurance,  elle  ne  put  s'em- 
pêcher de  frissonner  en  voyant  devant  elle  le  vénérable  et 
loyal  soldat,  debout,  les  bras  croisés,  la  ligure  pâle,  le 
front  sévère. 

—  Madame!...  dit-il  après  l'avoir  regardée  fixement 
pendant  un  moment,  et  l'avoir  forcée  à  rougir,  madame, 
je  ne  vous  maudis  pas...  mais  —  je  —  vous  —  méprise!.. 

Maintenant,  je  remercie  le  hasard  qui  nous  a  désunis 

je  ne  sens  pas  même  un  désir  de  vengeance,  car  je  ne 
vous  aime  plus...  Je  ne  veux  n'en  de  vous  ..  Vos  enfans 
qui  crient  et  jouent  là-bas  ne  serout  point  déshonorés.... 
Vivez  tranquille  sur  la  foi  de  ma  parole....  —  Elle  vaut 

mieux  que  le  griffonnage  de  tous  les  notaires  de  Paris 

Je  ne  réclamerai  jamais  le  nom  que  j'ai  peut-être  illustré. 
—  Je  ne  suis  plus  qu'un  pauvre  diable  nommé  Hyacin- 
the, et  qui  ne  demande  qu'une  place  au  soleil...  Je  vivrai 
de  souvenirs...  Adieu 

La  comtesse  se  jeta  aux  pieds  du  colonel ,  et  voulut  le 


retenir  en  lui  prenant  les  mains  ;  mais  il  la  repoussa  avec 

dégoût,  en  lui  di.sant  : 

—  Laisser-moi!... 

La  comtesse  fit  un  geste  intraduisible  en  entendant  le 
bruit  des  pas  de  son  mari  ;  mais  avec  la  profonde  perspi- 
cacité que  donne  une  haute  scélératesse  ou  le  féroce 
égoisme  de  l'amour,  elle  crut  pouvoir  vivre  en  paix  sur 
la  promesse  de  son  mari. 

Chabert  disparut  en  effet,  et  pendant  long- temps  ni 
l'avoué  Derville  ni  la  comtesse  ne  surent  ce  qu'il  était 
devenu.  Le  nourr'sseur  fit  faillite  et  se  mit  cocher  de  ca- 
briolet. Peut-être  le  colonel ,  se  contentant  de  jieu,  s'a- 
doniia-t-ilii  quelque  industrie  du  même  genre;  ou,  sem- 
blable a  une  pierre  lancée  dans  un  gouffre,  peut-être 
alla-t-il ,  de  cascade  en  cascade ,  s'abîmer  j)armi  cette 
boue  de  haillons  qui  foisonne  a  travers  les  rues  de  Paris... 

Six  mois  après  cet  événement ,  M'  Derville ,  n'enten- 
dant plus  parler  ni  du  colonel  Chabert  ni  de  madame  la 
comtesse  Ferraud,  pensa  qu'il  était  survenu  sans  doute 
entre  eux  une  transaction,  que,  par  vengeance,  la  com- 
tesse avait  fait  dresser  dans  une  autre  étude.  Alors  un 
matin ,  il  suj)puta  la  somme  qu'il  avait  avancée  audit 
Chabert ,  y  ajouta  le  coût  des  actes  venus  d'Allemagne  ; 
et,  ne  sachant  où  était  son  client,  il  écrivit  une  lettre 
fort  polie  "a  madame  la  comtesse  Ferraud,  en  la  priant  de 
réclamer  à  M.  le  comte  Chabert  le  montant  de  ces 
avances. 

Le  lendemain  même  il  reçut  une  lettre  de  son  ancien 
confrère  l'intendant  du  comte  Ferraud,  qui,  avant  d'al- 
ler se  faire  installer  a  B. ,  en  qualité  de  président  du 
tribunal  de  première  instance,  lui  écrivit  ce  mot  désolant  : 

Monsieur, 

Madame  la  comtesse  Fcn-aud  me  charge  de  vous  pre'venir 
que  votre  client  avait  complctcmcnl  .ibusc  de  votre  confiance, 
et  que  l'individu  qui  disait  être  le  comte  CLabert  a  reconnu 
avoir  induemcnt  pris  de  fausses  qualités. 

Agrc'cz,  etc. 

Deluecq. 

—  Il  y  a  des  cliens,  qui  sont,  ma  parole  d'honneur, 
bêtes  'a  manger  du  foin  !...  s'écria  Derville.  Soyez  donc 
humain  ,  généreux  ,  philantrope  et  —  avoué  ,  pour  vous 
faire  enfoncer!...  Voilii  une  affaire  qui  me  coûte  —  nom 
d'un  tonnerre  —  je  ne  sais  combien  !... 

Un  an  après  la  réception  de  celte  le;tre,  Derville  cher- 
chant au  Palais  un  avocat  dont  il  avait  besoin ,  et  le  sa- 
chant a  la  police  correctionnelle,  entra  a  la  sixième  cham- 
bre au  moment  où  le  président  condamnaille  nommé  Hya- 
cinthe a  deux  mois  de  prison  comme  vagabond,  et  a  être 


I 


6-4 


L'ARTISTE. 


conduit  au  dépôt  de  mendicité  de  Saint-Denis,  sentence 
qui,  selon  la  jurisprudence  des  préfets  de  police,  équi- 
vaut a  une  détention  perpétuelle. 

Au  nom  d'Hyacinthe,  Derviile  regarda  le  délinquant 
assis  entre  deux  gendarmes  sur  le  banc  des  prévenus ,  et 
reconnut,  dans  la  personne  du  condamné,  son  faux  colonel 
Chabert. 

Le  vieux  soldat  était  calme,  immobile,  presque  dis- 
trait; mais  malgré  ses  haillons,  malgré  la  misère  em- 
preinte dans  sa  physionomie,  elle  déposait  d'une  noble 
fierté,  et  son  regard  avait  une  expression  de  stoïcisme 
qu'un  magistrat  n'aurait  pas  dû  méconnaître  ;  mais ,  l'a,  les 
hommes  deviennent  des  questions  de  droit  ou  de  fait , 
comme  aux  yeux  d'un  statisticiea  ils  ne  sont  plus  que 
des  unités. 

Au  moment  où  le  soldat  fut  reconduit  au  greffe  pour 
être  emmené  plus  tard  avec  la  fournée  de  vagabonds  en 
train  d'être  jugée,  Derviile,  usant  du  privilège  des  avoués, 
l'accompagna  au  greffe,  et  l'y  contempla  un  moment 
parmi  des  mendians  assez  curieux.  Cette  salle  offrait  uu 
de  ces  spectacles  journaliers  au  Palais,  mais  que  malheu- 
reusement ni  les  législateurs,  ni  les  philantropes,  ni  les 
peintres  ,  ni  les  écrivains  ne  viennent  étudier.  —  Cette 
antichambre  du  greffe  était,  comme  tous  les  laboratoires 
de  chicane,  une  pièce  obscure  et  puante,  autour  Je  laquelle 
il  y  avait  des  bancs  de  bois  noircis  par  le  séjour  perpétuel 
des  malheureux  qui  viennent  du  fond  de  toutes  leurs  mi- 
sères a  ce  rendez-vous  momentané,  auquel  pas  un  d'eux 
ne  manque  une  fois  dans  sa  vie....  Un  poète  vous  dirait 
que  le  jour  a  honte  d'éclairer  ce  terrible  égout,  par  lequel 
passent  tant  d'infortunes  !...  Il  n'y  a  pas  une  seule  place 
où  ne  se  soit  assis  quelque  crime  en  germe,  pas  d'endroit 
où  ne  se  soit  rencontré  quelque  homme  qui,  désespéré  par 
la  légère  flétrissure  quelajustice  avait  imprimée  a  sa  pre- 
mière faute,  n'ait  commencé  une  existence  an  bout  de  la- 
quelle se  dressait  la  guillotine  ! . . .  Tous  ceux  qui  tombent 
sur  le  pavé  deParis  rebondissent  la  !..  La  justification  des 
nombreux  suicides  est  d'avance  écrite  sur  ces  murailles 
jaunâtres.  —  Cette   anticliambre  est  comme  la  préface 
soit  de  la  Morgue,  soit  de  la  place  de  Grève... 

En  ce  moment  le  colonel  Chabert  s'assit  au  milieu  de 
ces  hommes  'a  faces  énergiques ,  vêtus  des  horribles  li- 
vrées de  la  misère ,  silencieux  par  intervalles ,  ou  causant 
a  voix  basse,  car  il  y  avait  trois  gendarmes  de  faction  qui 
se  promenaient  en  faisant  retentir  leurs  sabrés  sur  le  plan- 
cher. . . 

—  Me  reconnaissez-vous?...  dit  M^  Derviile  au  vieux 
soldat  en  se  plaçant  devant  lui. 

—  Oui,  monsieur  !...  répondit  Chabert  en  se  levant. 

—  Si  vous  êtes  un  honnête  homme,  reprit  Derviile  "a 


voix  basse ,  comment  avez-vous  pu  rester  mon  débi- 
teur?... 

Le  vieux  soldat  rougit  comme  aurait  pu  le  faire  une 
jeune  fille  accusée  par  sa  mère  d'un  amour  clandestin. 

—  Quoi!  madame  Ferraud  ne  vous  a  pas  payé!.... 
s'écria-t-il  a  haute  voix. 

—  Payé!...  payé  !...  dit  Derviile.  Elle  m'a  écrit  que 
vous  étiez  un  intrigant!... 

Le  colonel  leva  les  yeux  au  plafond ,  comme  pour  en 
appeler  au  ciel ,  par  un  mouvement  sublime  d'horreur , 
de  désespoir  et  d'imprécation. 

—  Monsieur,  dit-il  d'une  voix  calme  a  force  d'altéra- 
tion ,  obtenez  des  gendarmes  la  faveur  de  me  laisser  en- 
trer au  greffe  ;  je  vais  vous  signer  un  mandat  qui  sera 
certainement  acquitté 

Sur  un  mot  dit  par  l'avoué  au  brigadier,  il  lui  fut  per- 
mis d'emmener  son  client  dans  le  greffe.  —  Hyacinthe 
écrivit  quelques  lignes ,  cacheta  la  lettre  et  l'adressa  a  la 
comtesse  Ferraud. 

—  Envoyez  cela  ctez  elle,  dit  le  soldat ,  et  vous  serez 
soldé. 

—  Monsieur ,  reprit-il  après  un  légère  pause  ,  croyez 
que  si  je  ne  vous  ai  pas  témoigné  la  reconnaissance  que 
je  vous  dois  pour  vos  bons  offices,  elle  n'en  est  pas  moins 
la,  —  et  il  mit  la  main  sur  son  cœur,  —  elle  est  la ,  pleine 
et  entière;  mais  que  peu  vent  les  malheureux?... 

—  Comment,  lui  dit  Derviile,  n'avez-vous  passtipulé 
quelque  rente?... 

—  Ne  me  parlez  pas  de  cela  !  répondit  le  vieux  mili- 
taire. —  Si  vous  saviez  quel  est  mon  mépris  pour  cette 
vie  extérieure ,  "a  laquelle  tiennent  la  plupart  des  hom- 
mes... Quand  je  pense  qi'>e  Napoléon  est  a  Sainte-Hé- 
lène!... tandis  que  je  roule  a  travers  ce  Paris,  qu'il  a  fait 
si  grand  ! ...  Je  ne  puis  plus  être  soldat  ! . . .  Voilà  tout  mon 
malheur...  Enfin,  ajouta-t-il  en  faisant  un  geste  plein 
d'enfantillage ,  il  vaut  mieux  avoir  du  luxe  dans  ses  sen- 
tiniens  que  sur  ses  habits....  —  Je  ne  crains  le  mépris  de 
personne. 

Et  le  colonel  alla  se  remettre  sur  son  banc.  Dervilli 
sortit.  Quand  il  revint  a  son  étude,  il  envoya  son  maît 
clerc  chez  la  comtesse  Ferraud,  qui,  a  la  lecture  de  la 
lettre ,  fit  immédiatement  payer  la  somme  due  a  M*  Der 
ville. 

COMCLUSIOS. 

En  1850,  au  milieu  du  mois  de  juillet ,  j'allais  à 
en  compagnie  d'un  ancien  avoué.  Lorsque  nous  parvîn- 
mes a  l'avenue  qui  conduit  de  la  grande  route  a  Bicêtre, 
nous  vîmes,  sous  un  des  ormes  du  chemin,  un  de  ci 


î  Ris, 


1 


L'ARTISTE. 


av 


vu; 


vieux  pnuvres  chenus  et  cassés  (\\\i  ont  oliletiu  le  bâton 

de  maréchal  des  mcndians,  en  vivant  a  Bicètre  comme  les 

vieilles  femmes  indigentes  vivent  à  la  Salpètrière. 

Ce  malJiciirenx,  l'un  des  deux  mille  logés  dans  YI/os- 

•ce  de  la  Fieillesse,  était  assis  sur  une  borne  et  paraissait 

nccntrer  toute  son  intelligence  dans  une  opération  bien 

connue  des  invalides ,  et  qui  consiste  a  faire  sécher  au 

oleil  le  tabac  de  leurs  mouchoirs,  pour  cviier  de  les 

lanchi.r ,  peut-être. 

Ce  vieillard  avait  une  physionomie  attachante.  Il  était 
vêtu  de  cette  robe  en  drap  rougcàtre  que  l'hospice  ac- 
rde  a  ses  hôtes ,  espèce  de  livrée  horrible. . . . 

—  Tenez,  Derville....    di-s-je  "a  mon  compagnon  de 
oyage,  voyez  donc  ce  vieux Ne  ressembie-t-il  pas  "a 

tes  bons  hommes  en  chocolat  que  vendent  les  confiseurs., 
t  cela  vit!...  Il  est  heureux,  peut-être!... 

Derville  prit  sou  lorgnon ,  regarda  le  pauvre,  et  après 
voir  laissé  échapper  un  mouveiuenl  de  surprise  : 

—  Ce  vieux  l'a...  dit-il,  c'est  tout  un  poème!... 
Nous  passâmes  rapidement. 

—  As-tu  rencontré  quelquefois  la  comtesse  Ferraud?. . 
prit  brusquement  Derville. 

Oui ,  c'est  une  femme  d'esprit  et  très-agréable... 

Ce  vieux  bicêtrien  est  son  mari  légitime  !  —  Le 

comte  Chabert,  l'ancien  colonel Elle  l'a  sans  doute 

fait  pincer  la Et  il  est  dans  cet  hospice  au  lieu  d'ha- 

hiter  un  hôtel,  uniquement  pour  avoir  rappelé  a  la  jolie 
^^Keomtesse  Ferraud  quelques  défauts  secrets ,  et  sou  an- 
^^Hcien  élat  de  femme  de  chambre!...  Je  me  souviens  en- 
^^Bsore  du  regard  de  tigre  qu'elle  lui  a  jeté  en  ce  moment- 

W-- 

Avant  témoigné  quelque  étonnement  a  ce  début,  Der- 
ville me  raconta  l'histoire  qui  précède,  mais  avec  une 
l^fefoulc  de  détails  et  avec  un  talent  de  narration  qui  ne 
'm'a  pas  été  inutile. 

Au  retour ,  le  lendemain ,  en  jetant  un  coup  d'œil  sur 
Bicètre,  je  proposai  ii  Derville  d'y  aller  voir  le  colonel 
Chabert. 

Nous  nous  dirigeâmes  donc  par  l'avenue;  mais,  ii  moi- 
tié chemin,  nous  trouvâmes  le  vieillard  assis  sur  la  souche 
d'un  arbre  abattu. 

Ce  malheureux  tenait  h  la  main  un  bâton  et  s'amusait 
faire  des  raies  sur  le  sable En  le  regardant  attenti- 
vement ,  nous  aperçûmes  qu'il  venait  de  déjeuner  certai- 
nement autre  part  qu'a  l'établissement. 

—  Bonjour,  colonel  Chabert!...  lui  dit  Derville. 

—  Je  me  nomme  Hyacinthe!...  répondit  le  vieillard: 
suis  le  numéro  1(54,  septième  salle,.. 


Et  il  regarda  DerviTîe  avec  ime  anxiété  peureuse,  avec 
une  crainte  de  vieillard  et  d'enfant. 

—  Vous  allez  voir  le  condamné  à  mort  !...  nous  dit-il 
après  un  moment  de  silence.  11  n'est  pas  marié... 

—  Pauvre  homme'...  dit  Derville.  Voulez-vous  de 
l'argent  pour  acheter  du  tabac?... 

Le  colonel  tendit  avidemment  ia  main  avec  toute  la 
naïveté  d'un  gamin  de  Paris. 

Nous  lui  donnâmes  chacun  une  pièce  de  cent  sous,  et 
il  nous  remercia  par  lui  regard  stupide,  en  disant  : 

—  Braves  troupiers  !... 

n  se  mit  au  port  d'armes ,  puis  il  feignit  de  nous  cou- 
cher en  joue  ,  et  cria  en  souriant  : 

—  Feu!... 

Et  il  décrivit  avec  sa  canne  une  arabesque  imaginaire. 

—  Le  genre  de  sa  blessure  l'aura  fait  tomber  en  en- 
fance, dit  Derville. 

—  Lui,  en  enfance!...  s'écria  un  vieux  bicêtrien  qui 
nous  regardait.  Ah!  il  y  a  des  jours  où  il  ne  faut  pas  lui 
marcher  sur  le  pied!...  C'est  un  vieux  malin  plein  de 
philosophie  et  d'imagination;  mais  aujourd'hui...  — il  a 
fait  le  lundi....  Monsieur  ,  en  1818  ,  il  était  déjii  ici... 
Pour  lors ,  un  officier  prussien ,  dont  la  calèche  moulait 
la  cote  de  Villejuif ,  vint  à  passer  ii  pied  ;  et  nous  étions 
nous  deux ,  Hyacinthe  et  moi ,  sur  le  bord  de  la  route. 
Cet  officier  causait  en  marchant  avec  un  autre ,  un  Russe, 
ou  quelque  animal  de  la  même  espèce,  lorsqu'en  voyant 
l'ancien  il  dit  :  —  Voila  un  vieux  voltigeur  qui  était  à 
Rosbach!...  —  J'étais  trop  jeune  pour  y  être,  lui  répon- 
dit-il ;  mais  j'ai  été  assez  vieux  \>o\\v  me  trouver  a  léna  !. .. 
—  Pour  lors  le  Prussien  a  filé,  sans  faire  d'autres  ques- 
tions. 

—  Quelle  destinée!...  m'écriai-je.  Sorti  de  l'hospice 
des  Enfaiis-Trom'és ,  il  revient  mourir  a  Y Uospwe  de  Iti 
l  ieiUesse,  après  avoir,  dans  l'intervalle,  aidé  Napoléon 
h  conquérir  l'Egypte  et  l'Europe. 

DE  BaI.ZVC. 


UN    MARDI    GRAS 

nCE    S.4IPIT-DENIS. 

Il  n'est  guère  de  fêtes,  j'entends  de  celles  où  le  bruit 
résulte  du  nombre,  qui  laissent  un  souvenir  pur  de  libre 
et  bonne  satisfaction.  Paris,  le  lendemain  d'un  de  ces 
jours  où  les  traditions,  raienx  respectées  que  les  lois,  or- 
donnent qu'on  se  divertisse ,  est  hâve  et  défait  comme  nn 


(>(; 


L'ARTISTE. 


convalescent.  Le  travail  revient  avec  l'exigence  d'un  re- 
mords; la  lassitude  et  la  pâleur  sont  sur  tous  les  fronts.  A 
ces  lèvres  blanches  et  flétries  où  s'éteint  un  sourire,  "a  ces 
yeux  demi  clos  et  gonfles  par  le  sommeil  dont  les  exi- 
gences ont  été  méconnues ,  k  ce  luxe  fané  d'une  toilette 
brisée  par  le  bal ,  on  devine  les  ravages  d'un  jour  férié , 
d'une  nuit  ])erdue  a  la  danse.  C'est  aussi  l'instant  des 
récapitulations,  qui  réagissent  contre  les  souvenirs,  et, 
toute  balance  faite,  le  calcul  de  ce  que  le  plaisir  a  coûté 
fait  singulièrement  rabattre  sur  ce  qu'il  vaut.  Le  Parisien 
a  toute  l'imprévoyance  des  peuplades  sauvages  du  Ca- 
nada :  il  jette  au  vent  des  circonstances  son  argent ,  sa 
vigueur  et  sa  joie,  sauf  a  trouver  du  mécompte  au  bout 
de  son  rouleau  :  et  si  les  impérieuses  lois  du  carême  chré- 
tien prescrivent  les  sévérités  du  jeûne  après  les  indigestions 
du  carnaval,  plus  d'une  ménagère  avouera  que  ce  con- 
traste est  admirablement  d'a-propos.  Si  ce  n'est  pas  une 
vertu  d'obéirk  l'Eglise,  c'est  alors  une  nécessité.  Le  budget 
des  folies,  dans  plus  d'une  maison  ,  fait  tort  au  budget 
des  besoins.  Après  tout,  et  bien  qu'a  la  suite  de  l'événe- 
ment on  se  plaise  a  calomnier  la  distraction  qu'on  s'était 
promise  ;  bien  qu'on  se  dise  même  avec  quelque  vérité 
que  rien  n'est  vide  comme  la  turbulence,  il  y  a  dansl'at- 
mosplière  d'une  capitale  qui  met  au  dehors  toute  sa  popu- 
lation parée  et  prête  a  rire  une  contagion  dont  la  philo- 
sophie la  plus  morose  ne  saurait  exempter  qui  que  ce  soit. 
Suspendez  au  ciel  des  nuages  inquiétans  et  chargés  des 
giboulées  de  mars;  développez  sur  les  boulevards  les  esca- 
drons de  la  garde  municipale,  dites  aux  gens  que  l'anni- 
versaire cabalistique  du  mardi  gras  ramènera  l'émeute 
de  i  SSI ,  avec  son  archevêché  qui  fit  naufrage  sous  les 
arches  du  petit  pont  de  l'Hôtel-Dieu ;  criez  économie  et 
misère  ;  poudrez  nos  carrefours  de  sergens  de  ville  :  pré- 
cautions, menaces  et  paroles  perdues  !  Il  y  a  des  parcelles 
de  printemps  au  fond  de  l'air  ;  la  foule  se  plaît  au  spectacle  de 
la  foule  ;  on  aime  a  se  coudoyer.  Si  l'émeute  vient  a  bouil- 
lonner, on  pourra  fuir;  c'est  presque  un  risque,  et  on  vent 
en  avoir  le  courage.  Quant  h  l'argument  de  la  misère ,  il 
n'est  personne  qui  ne  l'avoue  a.  haute  voix  pour  la  France 
entière,  et  qui  n'ait  la  prétention  de  le  désavouer  matériel- 
lement pour  son  propre  compte.  Les  archives  du  Mont-dc- 
Piété  contiennent  h  cet  égard  des  statistiques  dérisoires  ; 
lisez-les.  Mille  familles  y  portent  leurs  économies  pour  les 
toilettes  du  carnaval,  et  les  toilettes  y  retournent  après  le 
fatal  mercredi  des  cendres  ,  pour  payer  les  austérités  du 
carême. 

Cette  année  a  été  féconde  en  bals  :. peut-être,  a  voir  les 
choses  a  la  loupe,  n'avons-nous  eu  que  la  menue  monnaie 
des  brillans  carnavals  de  l'empire,  dont  Napoléon  s'accom- 
modait si  bien,  et  pour  cause.  Comme  il  a  été  prêché  par 
nos  économistes  a  la  mode  que  la  chorégraphie  des  salons 


jetait  du  pain  au  menu  populaire,  chacun  s'est  piqué  de 
donner  l'exemple,  et  l'énudation  est  devenue  une  épidé- 
mie, .le  ne  sais  pas  au  juste  ce  que  le  peuple  des  artisans  y 
a  gagné  ;  mais  je  présume  qu'il  lui  en  coûte ,  et  que,  dans 
la  répartition  du  capital  perdu  ,  la  plus  forte  somme  est 
sortie  de  sa  bourse.  J'ai ,  comme  on  voit ,  le  malheur  de 
ne  pas  envisager  les  choses  sous  l'aspect  le  plus  riant.  C'est 
parce  que  j'ai  rendu  quelques  visites  a  la  Morgue  et  aux 
hôpitaux  le  lendemain  d'une  fête. 

Laissons  les  journaux  s'embarrasser  dans  un  dilemne 
qui  leur  est  favori.  Si  le  carnaval  est  chétif ,  ils  en  accu- 
sent la  misère  ,  cette  moraliste  implacable  qui  défend  la 
joie.  S'il  est  bruyant,  s'il  déploie  un  concours  inattendu 
de  fantasques  mascarades  à  travers  nos  promenades  sans 
verdure,  nos  rues  tumultueuses,  nos  guinguettes  des  bar- 
rières, ils  rapportent  encore  ce  phénomène  "a  la  même 
cause  ;  "a  la  misère  qui  veut  du  rire,  qui  veut  des  cris,  qui 
veut  du  vin,  qui  veut  du  dévergondage,  comme  cet  athée 
de  Louis  XV,  s'éteignant  dans  la  débauciie  au  sein  d'une 
prostituée,  s'écriait  :  «  Après  moi  la  fin  du  monde!  » 
La  misère  est,  comme  on  voit,  tun  argument  fort  élas- 
tique. 

Je  ne  suis  pas  plus  qu'un  autre  exempt  de  ces  fantaisies 
qui  se  règlent  sur  le  calendrier  et  qu'on  prémédite  "a  un 
mois  de  distance.  I/expérience  m'a  démontré  que  la  pré- 
méditation du  plaisir  était  le  plaisir  même  ,  et  c'est  la  ce 
qui  explique  le  besoin  que  les  pauvres  diables  ont  déjouer 
a  la  loterie.  Le  quaternc  n'est  perdu  que  le  jour  du  ti- 
rage, et  l'on  a  fait  de  si  beaux  rêves  qu'ils  valent  bien 
quarante  sous  ;  on  paie  plus  cher  des  réalités  plus  stu- 
pidcs. 

J'avais  reçu  bon  nombre  d'invitations  pour  le  jour  du 
inardi  gras,-  les  unes  imprimées  et  d'un  style  grave,  les 
autres  écrites  et  d'un  style  jovial;  d'autres  enfin  de  vive  voix 
et  avec  cet  te  bonhomie  d'instances,  cette  cordialité  de  persé- 
cution dont  on  ne  se  débarrasse  qu'en  engageant  sa  parole. 
Mes  devoirs,  car  on  ne  badine  pas  sur  ce  chapitre,  m'épou- 
vantaient ;  je  frémissais  de  cette  masse  de  plaisirs  accumu- 
lés sur  ma  tête  :  bals  d'étiquette ,  bals  d'amis ,  bals  de 
bonnes  gens,  j'avais  à  en  recéder.  Un  fait  me  frappa, 
comme  j'allais  me  coucher  pour  ne  pas  faire  de  jaloux,  c'est 
que  cinq  de  mes  invitations  se  rapportaient  a  autant  d'é- 
tages d'une  seule  et  même  maison  de  la  rue  Saint-Denis; 
et  bien  m'en  prit  de  me  laisser  séduire  par  cette  singula- 
rité, car  j'étais,  sans  m'en  douter,  sur  le  point  de  me  faii'C-- 
luie  ennenn'e  mortelle  en  me  déterminant  h  dormir.  al 

Madame  D*'**  m'écrivait  et  me  disait  jusque  dans  le 
postscriptum  de  sa  lettre  de  me  rendre  chez  elle.  Peut-ètr^ 
bien  son  mari  était-il  revenu  de  l'Alsace?  J'avais  l'a  unfll 
trop  belle  occasion  d'étudier  tous  les  symptômes  de  la    ■ 
figure  d'un  mari ,  lorsqu'il  revient  au  bout  de  six  mois  ^ 


L'ARTISTE. 


d'absence  près  d'une  jolie  feiunie,  après  l'avoir  prudein- 
nient  confiée  a  l'Iionncur  de  ses  meilleurs  amis. 

Sur  les  dix  heures  du  soir,  je  quittais  mon  faubourg. 
La  rue  était  tiavcrsée  par  de  longues  bandes  de  chan- 
teurs en  goguette,  (|ue  mon  portier  facétieux  comparait 
il  des  palrouilirs  grises  :  a  l'entresol  des  cabarets,  aux 
fenêtres  des  maisons  et  jusque  dans  les  mansardes , 
quelques  refrains  patriotiques  de  Béranger  expiraient 
connue  des  vibrations  de  juillet;  la  nuit  avait  coupé 
court  à  ces  obscénités  traditionnelles  que  les  masques 
écliangent  a  l'abri  de  l'incognito,  et  qui  ont  souvent 
pour  auditoire  la  jeune  fdle  penchée  au  bras  de  son  père 
ou  le  lycéen  timide  éloiuié  des  leçons  qu'il  reçoit  de  l'âge 
mûr.  Les  promeneurs  s'éparpillaient  pour  se  rendre  a 
leurs  soirées  ;  et  jdus  d'un,  ii  l'angle  d'une  rue,  cherchait 
iimtilement  une  voiture.  Augrandrisque  de  s'éclabousser, 
l'Arlequin  filait  le  long  des  trottoirs,  et  le  blanc  Pierrot 
pestait  contre  la  police  qui  n'avait  pas  mis  bon  ordre  aux 
gilmulées.  Tout  en  songeant  aux  tombereaux  de  M.  (iis- 
quet,  j'arrivai  en  suein-  contre  la  porte  coclièrc  de  la  mai- 
son oii  j'étais  al  tendu  :  un  Auvergnat  intelligent ,  dont  la 
sellette  me  servit  de  piédestal ,  me  donna  le  loisir  de  pro- 
mener mes  regards  sin-  cette  haute  façade  toute  resplen- 
dissaiite  de  lumière. 

N'est-ce  pas  une  bizarrerie  que  ce  débris  de  coutumes 
païeinies,  qui  reste  deliout  an  milieu  dos  ruines  du  chris- 
tianisme, lorsquclecardinal  Albani,  fiu'ieuxde  voirTondire 
du  drapeau  tricolore  se  prolonger  de  la  citadelle  d'Ancône 
sur  les  monumens  de  la  ville  éternelle,  contresigne  un 
cditdatédu  Vatican  contre  les  blasphémateurs  de  Rome, 
et  contraint  les  sujets  du  pape  de  respecter  Dieu  par  l'au- 
torité du  carcan  ,  ainsi  que  la  sainte  Vierge  sous  peiuedes 
galères  ? 

Et  n'est-ce  pas  aussi  une  merveille  que  ces  joies  de 
Paris,  joies  resserrées  sous  le  plafond  d'un  chélif  entre- 
sol où  Taglionise  briserait  le  front  pourdanscr.  Je  conçois. 
que  le  négrier  traqué  par  la  police  maritime  range  ses 
noirs  à  fond  de  cale,  et  les  place  le  pi  us  mathématiquement 
possible  les  mis  sur  les  antres  :  c'est  pour  lui  une  question 
de  commerce  et  de  liberté,  de  banqueroute  ou  de  galères. 
Et  puis  les  nègres  ne  danseront  pas.  Mais  encaqucr  trente 
couples  dans  un  salon  de  dix  pieds,  faire  mouvoir  tout 
cela  trois  ou  quatre  heures  de  suite  avec  des  biscuits,  du 
sirop  de  groseille  et  un  violon ,  c'est  ii  mon  sens  im  tour 
de  force  bien  plus  étrange;  car  tout  le  monde  y  met  de  la 
bonne  volonté.  On  joue,  on  rit,  on  cause,  comme  s'il  v 
avait  de  l'air  pour  les  poitrines,  de  l'espace  pour  les  moii- 
vcmcus.  C'est  même  "a  qui  se  retirera  le  plus  lard.  Il  n'y  a 
pas  de  village  en  France,  qui  n'ait  sa  grange  pour  les 
veillées,  sa  grand'salle  de  la  Gi-appc-d'Or  ou  des  Bar- 
rcaux-^  cris ,  ou  même  ses  deux  arpens  de  jardin  sous  la 


feuilléc,  avec  une  toile  de  coutil  et  ses  lanternes  qui  trem- 
blent au  fil  d'archal.  Au  besoin  on  s'installera  dans  les 
biitimens  delà  municipalité,  ou  en  plein  air  sur  le  gazon 
et  sous  les  étoiles.  Le  Parisien  seul  entend  ses  franches 
coudées  en  miniature  et  se  divertit  sur  une  petite  échelle; 
il  met  un  jardin  dans  le  creux  de  sa  gouttière;  il  imite 
sur  sa  fenêtre  les  prestiges  hydrauliques  de  Versailles  ave<; 
une  voie  d'eau,  et  singe  Tivoli  au  moyen  d'une  demi- 
douzaine  de  pétards. 

Lorsque  j'entrai  dans  la  cour,  je  trouvai  l'équipage  de 
madame  D***  qui  stationnait  sur  la  limite  de  la  remise  :  ses 
gens  ,  dans  leur  riche  livrée,  toisaient  d'ini  œil  de  mépris 
les  différentes  personnes  plus  ou  moins  élégamment  costu- 
mées qui  arrivaient  a  ])ied  de  minute  en  minute.  J'appris 
qu'elle  m'attendait  pour  aller  a  l'Opéra ,  que  son  mari 
était  toujours  en  Alsace,  et  que  les  salons  aristocratiques 
du  prciilier  étage  contrasteraient  bientôt  par  leur  silence 
et  leur  obsciuité  avec  }a  joie  bourgeoise  et  populaire  des 
petites  gens  de  la  maison.  Au  vestibule  je  rencontrai  le 
parfumeur,  étranglédansunhabitneufet  ridiculement  frisé, 
qui  querellait  sa  bonne  parce  qu'il  ne  ^wuvait  pas  aller 
prendre  danssaboHtique,  encombrée  des  meublesderenlrc- 
sol,  une  banquette  du  comptoir  que  réclamaient  à  grand 
bruit  les  danseurs  et  les  danseuses.  Ce  brave  homme,  pro- 
priétaire de  la  maison,  avait  encore  un  autre  souci  dont  il 
me  fit  part  quand  je  m'oiïris  "a  lui  donner  un  coup  de  main. 
Cette  surabondance  de  joie,  que  l'architecte  n'avait  pas 
mise  eu  ligue  de  compte  pour  la  solidité  de  l'édifice,  ris- 
quait d'attirer  l'attention  du  Conseil  municipal ,  au  grand 
chagrin  du  parfumeur;  il  supputait  le  donunage  probable 
en  suant  a  grosses  gouttes  :  une  année  de  ses  revenus  me- 
naçait  de  passer  en  réparations  ;  il  entendait  travailler  les 
charpentes,  et  prétendait  voir  s'étendre  à  vue  d'ccil,  sous 
le  pas  lourd  et  préci[)ité  de  ses  locataires,  les  fissures  des 
lézardes  qui  bariolaient  sesnmrailles.  «  Entendez- vous?» 
me  disait-il  en  se  croisant  les  mains  avec  désespoir,  et 
chaque  tremblement  répondait  "a  un  mouvement  nerveux, 
dont  il  neponvait  se  rendre  mahre.  Il  maudissait  .sa  femme, 
il  maudissait  sa  fille,  il  se  maudissait  lui-inênie.  Il  me  ré- 
gala d'une  amplification  très-pathétique  sur  les  malheurs 
de  la  propriété,  et  je  convins  avec  lui  que  les  victimes  de  la 
fortune,  qui  s'exposent  a  des  tribulations  de  millionnaires, 
sont  fort  a  plaindre  en  ce  bas-monde.  Nous  vantâmes 
l'heureuse  indépendance  de  celui  qui  n'a  rien  du  tout,  et 
il  nie  fit  donner  ma  parole  d'honneur  de  le  venir  voira 
sa  maison  de  campagne  de  Corbcil,  pour  chasser  ensemble 
un    chevreuil  dans  la  forêt  de  Rougeaux. 

Rien  de  plus  bouffon  que  son  entresol  avec  les  quin- 
qucts  de  sa  boutique  plaqués  dans  tons  les  coins.  On 
voyait  encore  au  plafond  ,  terni  presque  généralement  par 
la  fumée,  un  rond  ou  le  l.adigeoiniage  avait  ronsorvésa 


68 


L'ARTISTE. 


l)lancheur  primitive,  grâce  a  la  couronne  d'acajou  du  lit 
récemnieiit  enlevée.  Au  papier  bleu  du  pouitoin-  on  de- 
vinait l'enipreinle  des  cadres  disparus  ,  et  comme  on  ne 
pouvait  circuler  entre  la  haie  compacte  des  chaises  et  les 
huit  ou  dix  quadrilles  mis  en  branle,  j'avais,  sur  le  seuil 
de  la  porte,  les  épaules  exposées  au  vent  glacial  du  pa- 
lier, et  la  figure  échauffée  par  les  humides  exhalaisons  de 
cetle  fournaise  dansante,  où  semêlnient,  comme  les  ato- 
mes dans  lui  riiyon  de  soleil ,  les  rires  des  femmes ,  les 
détonations  d'un  orchestre  d'amateurs,  les  épaules  demi- 
nues  ,  les  échappes  et  les  liantes  coiffures  dont  vingt 
clartés  divergeaient  les  silhouettes  pyramidales  sur  le 
plafond.  Je  m'esquivai  tandis  que  le  digne  parfumeur 
s'occupait  de  me  fra\er  une  issue. 

Je  trouvai  madame  D***dans  les  tortures  de  la  toilette, 
environnée  de  ces  mille  et  une  superfluités  si  nécessaires 
]>oiu'  lui  bal ,  et  montée  au  diapason  de  l'impatience  la 
plus  juste  contre  je  ne  sais  trop  quel  colifichet  récalcitrant 
qui  ne  s'ajustait  pas  a  sa  guise.  La  pauvre  Agathe,  sa 
fénnne  de  chambre  ,  essuyait  une  bourrasque  dont  je 
faillis  ^voir  ma  part  pour  avoir  mal  lu  le  petit  juillet  d'in- 
vitation. J'arrivais  trop  tôt  :  je  le  compris  a  merveille 
aux  distractions  d'un  entretien  qu'elle  entremêlait  imper- 
ceptiblement de  gestes  contraints  et  courroucés.  Je  fus 
ébloui  de  sa  parure  :  on  ne  pouvait  mieux  prendre  son 
parti  sur  les  laciuies  du  mariage.  Tous  ces  apprêts  n'étaient 
cependant  que  la  répétition  générale  des  grâces  que  je 
devais  produire  dans  le  foyer  de  la  salle  étemelle  et  pro- 
visoire de  l'Opéra  ;  mais  que  de  rectifications  mystérieuses 
il  fallait  encore  faire  a  ce  protocole  magnifique  pour  lui 
donner  le  caractère  d'un  idtimatum  !  La  çamériste  me 
congédiait  du  regard.  Pour  ma  seule  malice  de  tout  le 
carnaval ,  je  me  permis  de  retarder  la  gravé  conférence  , 
résolu  d'être  importun  sans  merci  jusqu'à  ce  que  j'eusse 
obtenu  quelque  sourire  de  bon  aloi.  Son  mari  en  fit  les 
frais.  Je  demandai  des  nouvelles  de  l'absent.  Elle  sou- 
pira ,  je  soupirai.  Elle  partit  d'un  éclat  de  rire  et  je  l'imi- 
tai. La  glace  de  la  réserve  une  fois  rompue,  on  m'exila 
dans  le  salon  entre  un  numéro  du  Globe  et  un  petit 
groom  qui  bâillait  d'une  manière  désespérante  :  nos  deux 
mâchoires  se  mirent  "a  l'unisson.  Il  finit  par  s'endormir, 
et  j'allais  en  faire  autant  sous  l'influence  des  sons  indis- 
tincts d'une  musique  qui  devenait  sonore  quand  on  ou- 
vrait une  porte,  et  d'un  fiôlement  de  pas  au-dessus  de  ma 
tète  semblable  au  ronflement  d'un  rouet  de  fermière, 
lorsqu'il  me  vint  dans  l'idée  de  suppléer  a  l'ennui  de 
l'attente  par  une  excursion  fuitive  chez  les  voisins  de 
l'étage  supérieur. 

La  prcjnière  contredanse  finissait;  un  air  de  politesse 
froid  et  réservé  se  laissait  apercevoir  sur  les  visages.  In- 
soucieux du  bal,  quelques  jeunes  gens  causaient  du  dernier 


discours  de  M.  Casimir  Périer,  a  quelques  pas  d'un  tapis 
vert  oîi  joueurs  et  parieurs  s'iiuércssaient  machinalement 
aux  chances  d'une  partie  d'écarté.  Il  régnait  un  chuciio- 
tement  universel.  Les  dames  médisaient  entre  elles  de  la 
tourmire,  delà  toilette,  des  prétentions  et  des  manières 
de  leurs  rivales  et  de  leurs  amies.  L'affectation  drapait 
leurs  poses  et  guindail  leur  maintien.  Les  groupes  res- 
semblaient a  des  corps  d'armées  sous  les  armes,  en  atten- 
dant la  rupture  de  la  trêve  et  le  signal  des  hostilités.  Pas 
une  gaucherie  n'échappait  ;  la  flèche  acérée  de  l'épigramme 
allait  s'attacher  "a  tous  les  ridicules.  Les  derniers  venus 
circulaient  avec  des  révérences.  Un  ennui  décent  et  com- 
battu se  cachait  quelque  peu  sous  ce  flux  de  paroles  ai- 
mables qui  s'entrecroisaient  sans  se  répondre.  L'art  de  dire 
des  riens  et  de  sinmier  l'intérêt  pour  les  moindres  baga- 
telles est  le  chef-d'œuvre  éternel  de  la  société  parisienne  : 
on  parle  a  vide  des  heures  entières  avec  une  volubilité 
charmante,  qui  tromperait  sur  la  cordialité  des  rapports 
qui  régnent  entre  tous  ces  personnages  indifférens,  si  le 
parfum  du  bouquet  de  violettes  n'était  respiré  trop  sou- 
vent ,  pour  ne  pas  trahir  l'accablement  profond  qui  les 
tourmente;  si  l'on  ne  surprenait  de  temps  a  autre  les  re- 
gards converger  k  la  fois  vers  le  bronze  de  la  pendule. 
Sauf  le  thé  dont  on  s'abreuve,  sauvegarde  diplomatique 
de  ceux  qui  n'ont  rien  à  dire ,  ou  qui  amène  l'entretien 
sur  la  porcelaine  du  Japon  ;  sauf  aussi  quelques  faiseurs 
de  paradoxes,  tout  gonflés  de  leur  titre  si  banal  d'hom- 
mes de  lettres,  et  qui  débitent  avec  aplomb  les  vieux 
bons  mots  de  leur  répertoire,  je  ne  vois  pas  ce  qti'il  y  a 
de  plaisant  dans  ces  réunions  nivelées  par  l'étiquette  bour- 
geoise et  terminées  par  un  souper  détestable. 

Les  mêmes  remarques  a  peu  près  me  vinrent  au  troi- 
sième, où  je  ne  fis  également  qu'une  coiu'te  station  de 
pure  bienséance.  Il  en  est  des  maisons  de  Paris  comme 
des  Alpes,  où  l'air  est  plus  vif  a  mesure  qu'on  gravit  leur 
versant.  La  bonhomie  se  dilate  d'étage  en  étage ,  et  je 
trouvai  un  vrai  cercle  de  fous  au  quatrième.  La  seulement 
je  comptai  quelques  masques:  et  eiicorç  a  visages  décou- 
verts. Les  masques  sont  rares  dans  les  réunions  d'amis  : 
ou  n'en  voit  guère  qu'aux  spectacles  où  l'on  veut  nouer 
une  intrigue ,  et  dans  la  rue  pour  débiter  des  sottises  dont 
rougirait Vadé.  Aces  causes,  on  recherche  l'anonyme, on 
cache  ses  traits  :  précaution  la  plupart  du  temps  superflue  ; 
car  il  ne  manque  pas  de  visages  anonjines  et  qui  feraient 
tout  aussi  bien  ,  Dieu  s'en  étant  donné  la  peine  ,  de  ne 
pas  se  mettre  en  frais  de  carton.  C'est  pitié  que  ces  Jocrisses 
qui  n'ont  pas  l'esprit  de  faire  les  bêtes,  que  ces  Turcs  frê- 
les et  a  cheveux  blonds,  que  ces  Troubadours  qui  ont  du 
ventre.  Un  aveugle  des  Quinze-Vingts ,  qui  pouvait  pas- 
ser pour  sourd,  écorchait  sur  la  chanterelle  tous  les  ponts- 
neufs  les  plus  surannés,  au  gré  des  impertinentes  fantai- 


L'ARTISTE. 


GO 


sies  du  jeune  cercle.  On  frappait  du  pied ,  on  claquait  df  s 
mains,  on  sautait  en  désaccord;  et  si,  dans  les  extrava- 
gantes circonvolutions  de  la  contredanse,  quelque  dan- 
seur imp^ovisé,  se  troublant  de  plus  en  plus  ,  brouillait 
maladroitement  les  figures,  c'étaient  des  éclats  de  rire  à 
briser  les  oieillcs,  une  explosion  de  plaisanteries  a  faire 
monter  les  patrouilles. 

En  gagnant  d'un  pied  Icsie  l'antichambre  pour  m' es- 
quiver, j'y  trouvai  une  jeune  fille  eu  costume  de  folie, 
et  qui  pleurait  "a  chaudes  larmes  de  ce  que  sa  mère  lui 
avait  intimé  l'ordre  de  ne  plus  danser  avec  son  cousin. 
Elle  se  servait  des  franges  de  la  marotte  en  guise  de  sou 
m.ouchoir  égaré.  C'est  un  sujet  de  dessin  que  je  propose 
à  Gavarui  pour  pendant  aux  ^^Jpprêts  du  Bal. 

Un  spectacle  plus  patriarcal  et  plus  franc  m'attendait 
sous  le  comble,  où  je  voulais  séjourner  une  minute  avant 
de  redescendre  au  premier.  Une  heure  s'était  a  peine 
écoulée  depuis  que  j'avais  quitté  le  salon  :  la  toilette  de 
madame  D***  l'occupait  sans  doute  encore;  j'avais  le 
temps  de  visiter  la  mansarde.  C'est  en  effet  inie  mansarde 
dans  tout  le  pittoresque  du  mot,  et  il  y  a  quelque  chose 
du  chalet  que  Daguerre  nous  fait  voir  au  Diorama  dans 
la  disposition  de  la  chambre  habitée  par  la  famille  sa- 
voyarde que  j'interrompis  dans  sa  danse  en  frappant  à 
coups  redoublés.  On  m'accueillit  avec  un  tonnerre  de 
bravos  :  j'embrassai  ma  commère  et  mou  filleul  :  les  en- 
fans  m'assourdirent  et  me  sautèrent  au  cou  a  tour  de  rôle. 
Je  me  mis  a  table ,  ou  plutôt  le  chef  de  famille  m'y  campa 
forcément,  entre  deux  de  ses  payses  rondes  et  joufflues. 
J'échangeai  avec  les  maris  et  les  futurs  quelques-unes  de 
ces  bonnes  poignées  de  main  dont  on  a  les  doigts  engour- 
dis pendant  un  quart  d'heure;  puis,  après  avoir  fait  raison 
de  deux  politesses  ca[)iteuses,  qui  ne  doivent  rien  aux 
vignobles  de  Màcou  quoi  qu'en  dise  le  cabaretier,  je  priiii 
notre  hôte  de  rendre  aux  enfaiis  la  svm[)honie  de  sa  mu- 
sette. Il  ne  demandait  pas  mieux  ;  d'autant  que  la  grand"- 
mère,  accroupie  sur  un  escabeau,  près  de  l'àlre  en  flam- 
mes, attentive  a  sa  besogne  et  la  queue  d'une  poêle  de 
fer  aux  mains,  entre  une  terrine  de  pâte  et  des  ronds  de 
pomme,  se  plaignait  déjà  très-vivement  de  l'irruption 
gourmande  des  petits  droits  qui  dévalisaient  ses  jjei- 
gyets  et  ses  crêpes.  Les  crêpes  sont  comme  d'institution 
canonique  pour  le  mardi  gras  dans  les  familles  de  vraie 
souche  populaire,  l'oint  de  mardi  gras  sans  crêpes  : 
chacun  fait  ati  moins  la  sienne.  Le  beau  idéal  de  celte 
opération  cidinaire  est  de  ne  pas  les  lancer  hors  du  cer- 
cle de  la  poêle  en  frappant  sur  le  manche  pour  les  retour- 
ner :  c'est  peut-être  ini  symbole.  11  faudra  que  je  m'en 
explique  avec  les  Moréri  modernes.  J'aime  l'étymologie 
et  les  crêpes.  Aux  premiers  sons  de  la  musette  qui  se 
gonflait  et  se  dégonflait  tour  "a  tour,  la  gourmandise  fit 


silence;  les  cnfans  s'élancèrent,  tournèrent ,  se  balancè- 
rent, claquant  des  doigts,  se  poussant  l'un  l'autre  en 
heurtant  leni-s  mains,  le  tout  d'un  air  grave,  jetant  le  cri 
de  la  danse  nationale,  tandis  que  les  mamans,  un  sourire 
d'intérêt  sur  les  lèvres ,  carillonnaient  la  mesure  entre 
deux  verres  avec  la  lame  d'un  couteau.  Le  plaisir  m'ar- 
riva  comme  un  éclair.  On  se  laisse  facilement  prendre  a 
cette  joie  caractéristique.  Peu  "a  peu,  je  criai  plus  fort 
que  les  autres.  L'aiguille  du  temps  tourna  comme  une 
fronde.  Je  sais  que  je  tenais  mon  filleul ,  presque  nu,  en 
brassière  de  cotonnade,  et  que  je  le  faisais  danser  sur  mes 
genoux  ,  en  répétant  pour  la  dixième  fois  la  mélopée  mo- 
notone et  nazillarde ,  quand  une  voix  de  stentor  qui  cria 
sur  l'escalier  me  rappela  que  je  n'étais  pas  venu  dans  la 
rue  Saint-Denis  pour  m'amuscr  "a  ces  plaisirs  de  mauvais 
ton ,  et  qu'une  dame  élégante  comptait  m' emmener,  dans 
son  équipage,  au  supplice,  c'est-à-dire  au  bal  de  l'Opéra. 

Michel  Ratmomu. 


LES    REBELLES    SOCS    CHARLES   V; 


l'AU   M.    LE  VICOMTE  D  ARLIHCOURT 


MS''li"i*ita 


Nous  IIP  snmincs  pas  do  cf  iix  qui  se  rramponncnl  à  une  pré- 
tendue lidi'lité  bi.storiquc  cl  qui  admirent  le  scrupule  naïf  de 
cei tains  écrivains  du  jour,  quis'inia;;inent  avoir  peint  une  épo- 
que quand  ils  n'ont  fait  que  la  calquer  :  des  ébauches ,   des 


'  3  vol.  in-8°,  a  la  librairie  cnc>'rlo|>odi(]ae,  rue  dc«  Sainu-Pircs  , 
el  chef  LcvaTassnir,  au  Palais-Roval. 


I 


70 


L'ARTISTE. 


études ,  à  quoi  bon  ?  c'est  le  tableau  qu'il  no\is  faut.  Pensée , 
dessin,  couleur,  style,  expression,  donnez-nous  cela  et  gar- 
dez vos  lignes  indécises  et  votre  carmin  terne  et  sec.  Nous  ne 
partageons  pas  davantage  les  opinions  inquiétantes  de  ces  per- 
sonnes qui ,  arrachant  à  l'imagination  ses  ailes  dorées  ,  étouffe- 
raient volontiers  le  roinan  sous  l'histoire,  plus  curieux  d'une 
leçon  qu'avides  d'un  plaisir.  La  vérité  dans  toute  œuvre  d'art 
est  pour  nous  indivise ,  le  sens  d'une  époque  ne  s'acquiert  pas 
isolément,  il  faut  y  arriver  tout  à  la  fois  par  la  connaissance 
des  mœurs  et  par  celle  des  croyances  et  des  idées.  Au  surplus, 
la  fidélité  des  caractères  nous  paraît  de  beaucoup  préférable  à 
l'exactitude  du  costume  et  du  langage  ,  une  inconséquence  étant 
ici  pire  qu'un  anachronisme.  Voilà  pourquoi  nous  nous  senti- 
rons tout  d'abord  quelque  peu  prévenu  contre  un  livre  qui , 
s'annonçant  comme  historique,  jettera  ses  personnages  dans  une 
série  d'opinions  qu'ils  n'ont  point  eues,  leur  prêtera  des  ac- 
tions qu'ils  n'ont  point  faites  et  des  discours  qu'ils  n'ont  point 
tenus.  On  répugne  toujours  à  voir  méconnue  et  comme  sacri- 
fiée à  plaisir  cette  logique  immuable  et  secrète  des  temps ,  des 
caractères  et  des  événemens. 

Néanmoins ,  si  le  nom  de  l'auteur  témoigne  tout  aussitôt 
d'une  préoccupation  en  quelque  sorte  légitime,  nous  nous  sen- 
tons disposés  bien  plus  à  le  plaindre  qu'à  le  blâmer ,  si  surtout 
la  lecture  de  son  livre  nous  a  prouve  qu'il  ne  tenait  qu'à  lui 
de  se  donner  des  agréraens  qu'une  conviction  trop  exaltée  lui 
a  ravis.  —  Tel  est ,  sur  le  nouvel  ouvrage  que  publie  M.  d'Ar- 
lincourt,  le  sommaire  d'une  opinion  que  nos  lecteurs  dévelop- 
peront plus  à  l'aise  quand  ils  l'auront  lu. 

L'histoire  du  rebelle  Talebard  serait,  suivant  l'auteur,  celle 
d'un  homme  que  l'orgueil  a  perdu.  Élevé  par  charité  dans  le 
castel  des  comtes  de  Monthuel ,  il  se  serait  accoutume  à  regar- 
der cette  demeure  comme  celle  de  ses  pères ,  et  l'âge  des  pas- 
sions arrivant ,  un  beau  jour  le  trouva  épris  de  celle  que  d'a- 
mitié il  appelait  sa  sœur ,  et  fort  courroucé  de  s'en  être  vu  re- 
buté. «  Talebard  me  parler  d'amour  I  quelle  audace  et  qoel 
oubli  des  convenances ,  aurait  dit  la  jeune  châtelaine  ,  un  varlet 
songer  à  la  fille  de  sa  maîtresse  !  »  C'est  qu'effectivement  Ta- 
lebard n'était  pas  ou  plutôt  ne  passait  pas  pour  noble.  Sa  nais- 
sance, qui  était  un  secret  pour  tout  le  monde,  excepté  peut-être 
pour  celle  qu'il  traitait  en  mère  ,  lui  imposait  les  vils  emplois, 
le  condamnait  aux  rebuts ,  aux  mépris ,  au  vasselagc ,  et  il  avait 
le  cœur  allier,  des  pensées  hautes  fermentaient  dans  sa  tête, 
et  plus  d'une  fois  il  lui  était  arrivé  dédire ,  en  toisant  d'un  œil 
dédaigneux  les  convives  dorés  de  sa  maîtresse:  Ces  gens-là 
n'ont  ni  force  ,  ni  beauté ,  ni  esprit ,  ni  courage ,  j'ai  tout  cela 
moi,  et  ils  se  croient  mes  supérieurs.  Ils  sont  assis  quand  je 
suis  à  genoux,  ils  lèvent  la  tête  et  je  rampe  I  Je  les  écraserai. 

Duguesclin  s'en  vint  passer  quelques  jours  au  château  de 
Monthuel  que  menaçaient  alors  des  nobles  révoltés ,  chef  des 
grandes  compagnies.  On  fit  descendre  Talebard  aux  cuisines  , 
on  l'aurait  fait  souper  en  lieu  plus  vil  s'il  eût  été  possible ,  il 
n'était  pas  noble  !  Peu  façonné  à  ces  allures,  mettant  sans  doute 
le  point  d'honneur  oii  il  n'est  pas,  de  chagrin  le  pauvre  enfant 
en  prit  la  fièvre  ;  la  comtesse  le  sut  et  le  fit  mander  ;  l'inter- 
rogatoire fut  long   et   les   réponses   brèves.  Duguesclin  parut 


que  tout  n'était  pas  dit.  —  Retournez  parmi  mes  varlcts  re- 
prendre votre  service ,  dit  alors  la  dame  de  Monthuel  pour 
couper  court  à  l'entretien.  Celte  sortie  devant  témoin  cloua  le 
pauvre  Talebard  à  sa  place ,  il  était  la  proie  d'un  affreux  cau- 
cliemarj  son  front,  ses  joues  étaient  pourpres;  il  fût  tombé  en 
défaillance  si  une  parole  de  Duguesclin  ne  lui  eût  rendu  voix 
et  bras. — Debout,  garçonnet,  et  hors  d'ici  cria,  le  connétable; 
ce  fauteuil  n'est  pas  un  autel.  Debout  !  —  Et  se  relevant  pres- 
tement ,  le  jeune  homme  répondit  :  M'y  voici ,  sire  Bertrand , 
et  vous  et  les  vôtres  me  trouverez  toujours  ainsi.  —  Paroles 
d'enfant ,  dit  la  comtesse. 

Dès  le  lendemain  matin ,  les  compagnies  comptaient  un 
aventurier  de  plus  dans  leurs  rangs  ,  et  l'année  ne  s'était  pas 
écoulée  que  Talebard ,  signalé  déjà  par  mille  exploits  ,  avait 
été  nominé  chef  de  bande. 

Cette  destinée  orageuse  s'ouvre  par  la  prédiction  d'un  moine 
blanc  ,  sorte  d'anachorète  autrefois  mondain  ,  personnage  poé- 
tique qut  a  lu  dans  le  cœur  du  rebelle  et  qui  écrit  sa  vie  par 
avance. 

Puis  nous  trouvons  le  rebelle  assis  fort  à  l'aise ,  en  la  so- 
ciété du  chroniqueur  Jean  Froissard,  à  la  cour  du  roi  de 
France,  y  assistant  à  la  représentation  d'un  mystère,  et  y  de- 
venant amoureux' d'une  jeune  fille  du  nom  d'Yola. 

Et  qui  donc  l'avait  introduit  là  ?  Il  était  ambassadeur ,  am- 
bassadeur des  grandes  compagnies  auprès  du  roi  Charles  V  et 
trailé  comme  tel.  —  Il  n'était  plus  question  de  le  faire  manger 
aux  cuisines,  et  les  dames  ne  détournaient  pas  avec  mépris  les 
regards  de  dessus  sa  belle  et  mile  figure  ;  témoin  Yola  qui  s'en 
éprend  de  son  côté. 


'~.S    OtIL»** 


Trois  catastrophes  lui  arrivent  coup  sur  coup  en  quittant  la 
coirr  du  monarque  :  il  est  au  moment  de  tomber  dans  un  piège 
et  d'être  massacré  par  un  sire  de  Paladru ;  Yola  lui  est  enle- 
vée ;  i!  est  gravement  blessé  dans  une  bataille  ;  c'est  Edouard , 
le  fils  de  la  comtesse  ,  celui  que  si  long-lemps  il  appela   son 


L'ARTISTE. 


frcrc,  qui  l'a  frappe;  c'est  lui  qu'il  soupçonne  d'avoir  ravi 
Yola.  —  Quel  épouvantable  cri  de  vengeance  s'éclia|)pc  alors 
du  cœur  du  rebelle  !  —  On  lui  a  lâdicmcnl  dresse  un  pie'ge  , 
il  ira,  lui ,  attaquer  ouvertement  et  à  la  face  du  ciel  le  sire  de 
Paladru  ,  gendre  de  la  dame  de  Montliuelj  on  l'a  frappe',  il 
tuera;  on  lui  a  enlevé  Yola,  pour  la  retrouver  il  rasera  le 
cliâteau  qui  la  recèle,  —  Ce  qu'il  a  décidé  s'exécute  :  le  castcl 
est  emporté  par  ses  malandrins.  La  fureur  du  l'ebcUc  grandit 
avec  le  carnage;  l'aspect  des  lieux  lui  rappelle  ce  qu'il  y  souf- 
frit; sa  foudroyante  cpc'c  se  promt-ne  partout ,  dans  les  salles, 
dans  les  couis ,  dans  les  prie-Dieu  ;  il  ne  respecte  plus  ni  le 
sexe ,  ni  l'âge  ;  femmes ,  pages ,  varlets  ,  tout  tombe  sous  ses 
coups.  Faute  de  vivans  il  s'en  prend  aux  morts  ,  et  les  osse- 
mens  des  sires  de  Monlliuel  craquent  et  se  brisent  dans  leurs 
tombes;  leurs  nobles  visages  ont  été  conservés  sur  la  toile,  la 
rage  de  Talebard  ne  les  respecte  pas  davantage. 

Cependant  un  cri  dccliirant  arrive  jusqu'à  lui.  C'est  Marie, 
la  belle  Marie  qu'il  aima  et  que  ses  malandrins  entraînent  pâle, 
tremblante  et  plus  belle  que  jamais;  il  accourt,  il  va  la  sau- 
ver :  C'est  l'épouse  de  Paladru  ,  se  dit-il,  que  m'importe  !  Et 
il  l'abandonne. 

Edouard,  défaillant,  déjà  blessé,  et  qui  défend  encore  sa 
mt're  mourante,  se  présente  devant  ses  yeux,  il  l'abat.  —  Alors 
cette  malheureuse  mère  fait  au  rebelle  un  signe  de  son  œil 
éteint ,  l'appelle  d'un  doigt  décharné,  et  avec  un  sourire  d'araère 
ironie,  un  sourire  de  morte,  elle  lui  dit  :  «  Tu  t'es  vengé,  que 
je  me  venge  à  mon  tour  !  C'est  ta  sœur  que  tu  laissas  outrager, 
c'est  ton  frère  que  tu  viens  d'assassiner ,  ce  sont  les  tombeaux 
de  tes  pères  que  tu  as  violes  ,  c'est  ton  manoir  que  tu  incendies. 
Salut!  sire  de  Monlhuell...  Talebard,  je  suis  la  merci  " 

Il  a  un  moment  horreur  de  lui-même;  mais  peut-être  songc- 
t-il  ensuite  que  la  fatalité  s'en  mêle,  et  il  s'en  console.  Pour- 
quoi ,  se  dit-il,  ma  mère  me  cacha-t-elle  si  long-temps  ma  nais, 
sance?  pourquoi  me  reléguer  parmi  les  varlets,  quand  j'étais  le 
maître?  Me  faire  servant  de  mon  frère,  moi  son  aîné!  Me  chas- 
ser du  castcl  devant  le  connétable ,  moi  le  suzerain  ,  le  sire  de 
Monthuel!  —  Toutes  ces  questions  spécieuses  qu'il  s'adresse  et 
qu'il  se  donne  pour  d'excellentes  raisons  ont  étouffé  ses  re- 
mords, et  le  voilà  le  teint  fleuri ,  la  parole  haute,  l'œil  assuré, 
se  choyant  dans  son  domaine,  où  accourent  le  saluer  les  anciens 
convives  de  sa  mère ,  qui  seront  avant  peu  ceux  de  son  frère 
Edouard.  Son  frère  Edouard  n'est  pas  mort.  Il  a  plaint  Tale- 
bard et  ne  l'a  pas  maudit.  Ce  n'était  pas  Edouard  qui  avait  en- 
levé Yola  :  Ediiuard  est  l'honneur  même ,  le  cœur  le  plus  déli- 
cat ,  le  plus  désintéressé  ,  le  beau  rôle  dans  le  roman,  l'Iionime 
raisonnable,  ami  des  convenances  et  de  la  vertu,  qui  aime  Yola, 
mais  auquel  Yola  préfère  le  brigand  Talebard  ;  les  fcnmios  n'en 
font  pas  d'antres. 

Henri ,  reviens  à  ton  devoir;  ton  devoir  est  de  combattre  pour 
Ion  roi,  lui  écrit  la  jeime  fille,  et  je  suis  à  toi  !  Mais  Charles 
de  Navarre  ,  celui  que  par  étourderie  l'histoire  a  surnommé  le 
Mauvais,  a  circonvenu  le  nbelle;  il  vient  en  personne  lui  pro- 
poser la  main  de  Louise  de  Tancarville.  Une  couronne  ducale 
sera  la  dot;  en  échange,  il  compte  sur  le  bras  de  Talebard.  Le 
rebelle  refuse  d'abord  ,  puis  il  accepte.  11  faut  voir  dans  le  roninn 


pourquoi  le  mariage  avorte;  ce  n'est  pas  le  passage  le  moins  cu- 
rieux et  le  moins  intéressant.  Dirai-jc  enfin  qu'après  mille  tra- 
verses et  autant  de  péripéties  qu'on  ne  soupçonne  pas,  le  crime 
est  puni ,  comme  toujours  ,  et  que  la  vertu  triomphe  en  la  per- 
sonne d'Edouard  et  d'Yola  ,  qui  s'unissent. 

Cette  composition  de  M.  d'Arlincourt  nous  semble  fort  re- 
marquable. S'il  s'agissait  dans  cette  feuille  de  traiter  un  ro- 
man comme  on  traite  en  Sorbonne  une  thèse  d'histoire ,  à  coup 
sûr  nous  aurions  plus  d'une  observation  à  présenter;  mais  nous 
ne  jugeons  que  sous  le  rapport  de  l'art  la  manière  dont  l'auteur 
a  mis  en  œuvre  les  matériaux  que  l'époque  lui  fournissait  :  il 
s'en  est  heureusement  et  habilement  tiré  Les  personnification» 
fantastiques  du  moine  blanc  et  de  Jeanne  la  possédée  produi  - 
sent  beaucoup  d'effet,  et  la  peinture  du  rebelle,  quoique  parfois 
indécise,  annonce  par  moment  dans  l'auteur  une  grande  vi- 
gueur de  touche. 

Poésie  dans  les  caractères  ,  poésie  dans  la  pensée ,  poésie 
dans  le  style.  —  Talent  d'érudit ,  d'artiste  et  d'écrivain.  C'est 
un  triple  triomphe  jwur  M.  d'Arlincourt,  une  triple  édition 
pour  son  livre. 


ODEON. 

PAR  MM.  rilJX  rVAT  ET  THÉO- 

Vous  connaisiez  cette  pièce  comme  si  elle  av.nl  eu  ipialre- 
vingts  représentations;  elle  en  compte  deux  tout  au  plus  et  loiit 
Paris  en  parle  encore.  Elle  est  née  populaire,  ("'est.  vous  le 
savez,  la  Home  des  Césars,  en  toge  courte,  |>arlant  en  prose; 
ce  sont  les  Romains  chez  eux;  c'est  l'histoire  du  pvt-au-feu 
dans  Rome.  Idée  neuve,  hardie,  originale,  qui  devait  élargir 


7â 


L'ARTISTE. 


la  scène  et  conquérir  tout  un  nouveau  monde  au  drame  ;  grande 
et  féconde  pensée  que  le  public  a  saisie  avec  enthousiasme  sous 
l'esprit  incisif  et  mordant  dont  elle  e'tincelait.  La  conception  est 
large;  la  richesse  des  broderies  la  pare  sans  l'étouffer.  Le  par- 
terre est  merveilleusement  intelligent;  Delaistre  est  sublime 
d'inspirations.  Pièce,  public,  acteurs  ,  tout  cela  marche,  s'en- 
tend, se  comprend;  on  rit ,  on  frémit ,  on  applaudit  à  chaque 
scène.  C'est  un  drame  terrible  .  c'est  une  comédie  charmante, 
c'est  un  grand  succès  dont  il  faut  se  réjouir  par  amour  de 
l'art ,  car  il  arbore  l'art  sur  des  rives  nouvelles. 

Eh  bien!  qu'a  fait  la  police?  Dans  une  œuvre  d'artistes  qui 
frayait  à  l'art  \ine  route  ignorée ,  qui  défrichait  un  terrain  jus- 
qu'alors inculte  ou  mal  exploité,  pour  en  faire  jaillir  une  source 
d'émotions  vraies  et  neuves ,  la  police  n'a  trouvé  que  des  inten- 
tions malveillantes;  elle  s'est  effarouchée  d'un  mot,  elle  a  rêvé 
des  allusions  outrageuses  pour  le  pouvoir  ,  elle  a  trempé  elle- 
même  le  présent  dans  le  passé  pour  le  souiller  et  le  flétrir,  clic 
a  forcé  l'histoire  d'aujourd'hui  à  se  mirer  et  à  se  reconnaître 
dans  celle  d'autrefois.  La  maladroite!  Lorsque  le  public  lais- 
sait à  Claude  sa  toge  romaine  et  ses  sandales ,  elle  lui  chaussait 
des  bottes  et  l'habillait  d'un  frac.  Impudente  d'interprétations , 
elle  a  osé  des  rapprochcmens  grossiers ,  des  parallèles  malhon- 
nêtes ;  (lie  a  dit  à  son  ami,  pour  le  flatter  :  J'ai  rencontré  Claude 
dans  la  rue,  je  l'ai  pris  pour  vous  ;  c'est  étonnant  comme  il  vous 
ressemble!...  La  sotte!  Nous  dénonçons  la  police  à  la  Chambre 
des  pairs  comme  coupable  de  lèz.c-majesté  ! 

Ainsi  un  grand  succès  littéraire  a  été  enrayé  par  des  suscep- 
tibilités ridicules  ;  la  Rome  de  I\1M.  Pyat  et  Théo  n'a  pu  échap- 
per à  l'invasion  des  barbares;  ils  ont  arraché  sans  pitié  deux 
jeunes  auteurs  aux  enivremens  d'un  premier  triomphe  si  long- 
temps caressé,  rêvé  tant  de  fois  avec  amour.  Celait  bien  la 
peine  de  consumer  ses  veilles  à  de  consciencieuses  études  ,  d'a- 
masser dans  deux  jeunes  têtes  tant  d'érudition  et  de  savoir ,  de 
jeter  là-dessus  de  l'esprit  à  profusion,  pour  voir  tout  cela  con- 
fisqué au  bénéfice  du  présent  !  C'était  bien  la  peine  ,  après  de 
tongucs  journées ,  après  de  longues  nuits  toutes  palpitantes  de 
craintes  et  d'espérances  ,  d'arriver  à  ce  ciel  tant  rêvé  pour  s'y 
trouver  face  à  face  avec  un  sergent  de  ville  !  Qu'ils  se  consolent 
pourtant,  le  théâtre  leur  doit  une  mine  féconde  ;  on  écroue  une 
pièce,  mais  le  pouvoir  le  plus  brutal  ne  saurait  étouffer  une 
idée.  C'est  le  public  qu'il  faut  plaindre ,  le  public  à  qui  l'on 
dérobe  ses  plaisirs  les  plus  purs  et  ses  sympathies  les  plus  bel- 
les :  public  intelligent  et  fier  qui  cède  une  grande  œuvre  à  la 
force  ,  mais  qui  ne  la  laisse  pas  mutiler  ! 


t)ariftf0. 


Statue  antique  découverte  près  de  Crémone.  —  L'Italie , 
qui  donna  naissance  à  tant  de  chefs-d'œuvre  ,  en  arrache  cha- 
que jour  quelques-uns  à  la  terre  qui  les  enfouit.  A  Longardore, 
près  de  Crémone,  on  vient  de  découvrir  récemment  une  petite 
statue  en  bronze  d'un  travail  précieux.  Un  archéologue  italien 
rapporte  ce  monutacnt  à  l'époque  d'Antonin  et  de  Marc-Au- 
rèle ,  c'est-à-d'irc  vers  le  deuxième  siècle ,  temps  où  il  restait 
encore  des  traditions  du  bon  goût.  Le  sujet  est  une  Fénus  pu- 
dique à  laquelle  il  trouve  tous  les  caractères  de  la  Pudeur  dé- 
crite par  l'antiquaire  Montfaucon ,  d'après  le  revers  d'une  mé- 
daille de  Sabine. 

La  statue  ,  dit-il ,  représente  l'impératrice  Faustine ,  femme 
de  Marc-Aurèle  :  il  appuie  son  opinion  sur  un  portrait  de  cette  im- 
pératrice, représentée  sous  la  figure  de  rénus  Fictrix  ,  surune 
médaille  antique ,  et  dont  la  coiffure  et  l'habillement  ont  des  rap- 
ports frappans  avec  ceux  de  la  statue  de  Crémone.  Enfin ,  ajoute- 
t-il,  onsaitque  c'estprèsde  Bedriacum,  viliage  situé  entre  Vérone 
et  Crémone ,  qu'eux  lieu  entre  Othon  et  Vitellius  la  fameuse 
bataille  dont  on  trouve  le  récit  dans  Tacite.  La  statuette  dont 
il  est  question  ,  ainsi  que  d'autres  monumens  contemporains 
découverts  dans  Yager  cremonensis ,  semblent  indiquer  avec 
précision  le  lieu  où  les  armées  des  deux  rivaux  en  vinrent  aux 
mains;  et  les  idoles,  les  armes  et  tous  les  objets  trouves  depuis 
sur  ce  terrain  ne  sont  que  des  débris  de  tout  ce  que  l'armée 
vaincue  abandonna  sur  le  champ  de  bataille. 

—  Voyage  pittoresque ,  historique  et  philosophique  dans 
les  Pyrénées  françaises  ;  par  Paul  Gclibert.  Cet  ouvrage  aura 
trente  -  deux  livraisons  ,  dont  trente  seront  composées  chacune 
de  cinq  dessins  lithographies  ,  et  deux  de  notes  historiques  ;  se 
vend  chez  Engelmann.  Le  prix  en  est  de  8  fr.  par  livraison  , 
sur  papier  blanc ,  et  de  lo  fr.  sur  papier  de  Chine. 

Nous  rendrons  compte  de  cet  intéressant  ouvrage. 

—  Minuit  et  Midi  ,  roman  de  M.  Henry  IMartin  ,  vient  de 
paraître  chez  Eugène  Renduel. 

—  La  pujjlication  de  V Histoire  de  la  Régence ,  de  M.  Lé- 
montey ,  qui  a  paru  chez  le  libraire  Paulin  ,  nous  donnera  la 
solution  d'un  point  historique  "fort  important.  C'est  que  toute 
l'impulsion  du  dix-lniitième  siècle,  c'est  que  tout  le  développe- 
ment que  prit  la  politique  de  la  France,  date  de  cette  époque  , 
qui  eut  aussi  sa  grandeur  malgré  ses  désordres  et  sa  licence. 
L'ouvrage  remarquable  de  M.  Lémontey  nous  fournira  le  sujet 
d'un  article.- 


Dessins. 


La  Transaction. 

Les  Apprcls  pour  le  bal ,  par  Gavabju. 


L'ARTISTE. 


75 


Beaux -2ivtB, 


NOUVEAU  BECUEIL 

DE 

MJ^iiv)  d'i/Wc/iùecànr.  ^  d  Ornemeiid, 

Propres  à  la  décoratiuii  des  palais  ,  dos  temples  et  des  lialiilaiions 
particulières  j 

DESSINÉ   ET  GRAVÉ  AC   TRAIT  TAU  M.  AIMÉ  CIIENATAIID  '. 

Si  l'histoire  d'un  peuple  n'était  qu'un  tableau  inanimé 
sur  lequel  vinssent  se  dessiner  avec  leur  simple  nudité  les 
différens  événemens  par  lesquels  a  passé  la  vie  de  ce  peu- 
ple; ses  guerres,  ses  négociations,  ses  traités,  ses  pros- 
pérités et  ses  revers,  sans  autre  coloris  que  celui  de  la 
topographie  et  des  dates,  on  aurait  quelque  droit  alors 
'de  demander  en  quoi  la  connaissance  de  l'histoire  peut 
éclairer  l'étude  des  lettres  et  des  arts.  Mais  il  est  un  autre 
cadre  de  faits,  tout  divers,  dont  se  composent  toujours 
les  annales  d'une  nation,  et  qui  toujours  aussi  appelle 
l'œil  du  véritable  observateur,  ce  sont  les  idées  morales  et 
religieuses,  les  institutions  politiques  et  civiles ,  les  usages, 
lesmœurs,  toutcequi  forme,  en  un  mot,  l'état  d'une  société, 
et  c'est  la  la  partie  vivante  de  l'histoire.  Que  disent,  en 
«ffet,  les  événemens  dénués  de  cette  lumière?  Vos  per- 
lonnages  sont  sur  un  grand  théâtre,  ils  sont  grands  eux- 
lêmes ,  ils  font  de  grandes  choses  ;  niais  si  j'ignore  ce 
que  c'est  que  ce  lieu  où  ils  agissent ,  si  j'igi;ore  les  prin- 
cipes qui  gouvernent  leurs  âmes,  les  motifs  qui  dirigent 
leurs  actions,  que  deviendra  toute  leur  grandeur?  Cette 
scène  brillante  où  vous  les  faites  paraître,  sera  pour  moi 
un  lieu  d'obscurité  et  de  confusion;  toute  cette  suite  d'é- 
fcvénemens  que  leur  présence  fait  naître  ne  s'offrira  à  mes 
^regards  que  connne  une  fantasmagorie  où  mon  œil  ne 
saura  distinguer  la  vérité  ni  le  mensonge.  J'aurai  un 
squelette  et  non  des  hommes.  Apportez-moi  au  contraire 

Ikur  histoire  sociale,  et  lejoiu-  luira  de  toutes  parts. 
Ainsi,  de  même  qu'il  est  dans  l'histoire  une  partie 
toute  morale,  entièrement  distincte  en  principe  du  simple 
récit  des  faits,  mais  qui  doit  en  réalité  y  rester  insépara- 
blement attachée ,  —  de  même  dans  les  arts ,  il  est  en 
chaque  chose  une  partie  essentiellement  distincte  du  des- 
sin linéaire  et  du  costume ,  sans  néanmoins  en  être  indé- 
pendante ;  il  est ,  en  cha(|ue  chose ,  une  physionomie 
propre,  un  caractère  individuel,  un  cachet  profond ,  et 
a  la  fois  un  ensemble  de  composition  et  d'intérêt ,  ime 
vérité  locale,  un  accord  parfait  entre  les  sentimens  à  ren- 


iPné 

^^^*  mil 


I 


•  Chez  tmilc  Lecomie ,  éditeur,  rue  Sainte-Anne    n°  52,  a  Par 

TOME    111.       T    LIVRAISON. 


dre  et  l'expressioD  rendue,  une  vie  qui  tout  eucbaliie, 
qui  tout  passionne,  qui  donne  à  tout ,  sur  la  toile,  voix  , 
regard ,  sentiment.  Sans  cette  puissance  jxjétique  et  créa- 
trice qui  reconstitue  de  toutes  pièces  une  é|toque,  vos 
personnages  avec  tout  leur  héroïsme  seront  d'illustres  au- 
tomates, habillés  a  l'antique  ou  a  la  moderue,  que  je  ne 
sais  quels  ressoils  pouisent  ou  a  droite  ou  a  gauche  vers 
un  but  qui  m'est  inconnu  comme  il  l'est  a  eux-iaèraes. 
Je  ne  uj'y  intéresse  point  et  je  détourne  les  regards. 

C'est  ce  qui  a  frappé  île  froideur  presque  toutes  les 
toiles  des  siècles  de  Louis  XIV  et  de  Louis  XV  :  les 
batailles  où  Lebrun  a  superbement  délayé  Quinte-Curce 
dans  les  Ilots  de  sa  mauvaise  couleur  ;  les  <  hefs-d'œuvre 
que  peignait  iVlignard  dans  le  goût  du  langage  de  l'hôtel 
de  Rambouillet;  les  compositions  où  Coypel ,  prenant  les 
modèles  de  ses  divinités  et  de  ses  héros  antiques  trop  près 
de  son  siècle,  faisait  dire  a  un  Italien  décrivant  un  sujet 
emprunté  par  ce  peùitre  aux  épopées  d'Homère  :  «  Mon- 
sieur Achille  ,  Monsieur  Agumeranou.  »  C'est  enfin  celte 
absence  de  caractère  et  de  vérité  locale  qui  a  donné  la 
mort  a  l'école  systématique  des  continuateurs  du  quasi- 
restaurateur  David. 

Le  Salon  dernier  a  prouvé  que  l'école  nouvelle,  eu 
rappelant  a  l'étude  plus  immédiate  delà  vraie  nature, 
avait  fait  rentrer  les  arts  du  dessin  dans  une  voie  plus 
judicieuse  et  plus  féconde. 

M.  Chenavard  est  de  ceux  qui  ont  arboré  l'art  sur  des 
rives  nouvelles,  et  dont  le  nom  a  le  plus  de  retentissement. 
.Sous  un  titre  trop  modeste,  le  Recueil  que  publie  ce  jeune 
et  brillant  artiste  ,  renferme  des  études  remarquables  sur 
l'architecture  d'ornement  de  tous  les  temps  et  de  tous  les 
pays: 

Indocti  discant ,  et  ament  meminisse  pcriti. 

La,  on  trouve  des  intérieurs  égyptiens,  turcs,  grecs, 
gotliiques  ;  des  décorations  du  moyen  âge,  etc.  ,  et  par- 
tout l'auteur,  identifié  avec  son  sujet ,  s'est  efforcé  d'eu 
saisir  le  caractère  propre;  et,  grec  eu  reproduisant  la  Grèce, 
égyptien  en  reproduisant  l'Egypte,  honnne  du  moyen 
âge,  en  évoquant  le  moyen  âge,  il  réussit  le  plus  sou- 
vent il  répandre  sur  son  œuvre  les  harmonies  qui  se  dé- 
gagent de  l'ensemble  de  chaque  époque,  qui  en  relient  et 
en  fondent  entre  elles  toutes  les  parties. 

Quand  panirent  les  premières  livraisons  de  ce  recueil, 
elles  obtinrent  le  succès  le  plus  flatteur  qui  puisse  accueil- 
lir, dans  ses  débuts,  un  jeune  artiste  :  les  ateliers  applau- 
dirent. C'était  pour  eux  une  mine  de  riches  matériaux  ; 
c'en  était  une  également  pour  toutes  les  pmfessions  dont 
les  travaux  ont  rapport  avec  les  arts.  Aussi  combien  d'em- 
priuits  faits  à  cet  ouvrage  ne  pourrail-ou  pas  signaler  ! 
Depuis,  M.  Chenavard  a  pris  un  essor  plus  haut;  de  so- 


74 


L'ARTISTE. 


ciété  avec  M.  Paul  Delaroche,  il  a  donné  des  cartons  pour 
des  vitraux  qu'on  exécute  "a  Sèvres,  et  il  s'est  fait  l'heu- 
reux rénovateur  de  cette  magnifique  peinture  qui  prêtait 
à  nos  vieilles  et  vénérables  basiliques  un  charme  si  reli- 
gieux et  si  puissant. 

Il  était  a  craindre  que ,  gâté  par  les  suffrages ,  et  pré- 
occupé par  de  nombreux  travaux,  il  ne  dédaignât  de  don- 
ner la  dernière  main  a  son  charmant  recueil.  Non  ,  heu- 
reusement; et  l'on  voit  que,  pour  cet  artiste  ,  un  premier 
succès  n'est  qu'im  engagement  pris  pour  en  mériter  d'au- 
tres. Laborieux  ,  doué  d'une  imagination  pleine  de  res- 
sources ;  d'un  travail  facile,  bien  que  consciencieux  ,  il 
paraît  suffire  à  tout.  Quitle-t-il  une  peinture  ;  il  passe  a 
un  grand  dessin.  Il  laisse  un  vitrail  pour  jeter  sur  le  cui- 
vre ses  vifs  et  féconds  souvenirs,  pour  décorer ,  comme 
en  se  jouant ,  de  lettres  ornées  et  à! illustrations  dans  le 
goût  si  riche  de  la  renaissance,  les  publications  modernes. 

Le  recueil  de  M.  Chenavard  n'est  donc  pas  du  nombre 
de  ces  œuvres  éphémères  dont  chaque  jour  grossit  la  liste 
mortuaire  des  vieux  catalogues.  C'est  un  bel  et  bon  re- 
cueil, auquel  son  incontestable  utilité  vaudra  un  brevet 
de  longue  vie.  Il  doit  arriver  même  pour  ce  livre ,  a 
M.  Chenavard  ,  ce  qui  arrive  a  tous  les  hommes  gran- 
dis en  talent  et  en  réputation.  Les  yeux  se  reportent  vers 
leurs  premières  œuvres,  et,  sous  la  protection  de  la  re- 
nommée affermie  des  auteurs,  le  public  y  sait  trouver  des 
mérites  jusqu'alors  négligés  et  inaperçus.  L!ouvrage  se 
continuera  donc  :  on  ne  peut  que  s'en  applaudir,  car  no- 
tre jeune  artiste  a  donné  dans  ce  qu'il  a  fait  des  gages 
brillans  de  ce  qu'il  peut  faire  encore. 


SLR  LES  CHARGES  DE  M.  DANTAN  JEUIVE. 


L'idée  qu'a  eue  M.  Danlan  jeune  de  nous  montrer  à  travers 
le  prisme  du  ridicule  les  physionomies  des  célèbres  du  jour , 
est  vraiment  fort  lieurousc.  Personne  encore  n'avait  cru  la  plas- 


tique ,  la  sculpture ,  ces  arts  si  sévères ,  capables  de  se  prêter 
de  si  bonne  grâce  à  la  plaisanterie.  Les  anciens  ,  il  est  vrai , 
nous  ont  laissé  dans  quelrjucs-uns  de  leurs  monumens  des  figu- 
res d'une  composition  bi/arreet  pourtant  gracieuse,  que  les  Ita- 
liens ont  nommés  g^ro««cAj ,  des  fouilles  où  ils  les  trouvèrent; 
mais  en  les  exécutant  le  ciseau  semblait  errer  à  l'aventure ,  ou 
n'avoir  d'autre  guide  qu'une  imagination  délirante  et  le  goût 
délicat  des  formes  qui  distingue  si  bien  les  œuvres  de  ces  temps 
de  celles  de  notre  époque  de  pensifs,  de  moulures  et  de  papiers 
peints.  Il  serait  peu  judicieux  de  fouiller  dans  l'antiquité  pour 
opposer  aux  charges  de  notre  jeune  artiste  les  masques  de 
Cléon,  d'Euripide  ou  de  Socrate,  dont  l'odieux  Aristophane 
affublait  le  visage  de  ses  acteurs.  Anathème  à  ces  infamies  !  !  ! 
C'est  la  satire  qui  demande  du  sang  :  la  nôtre  c'est  celle  des 
lionnctes  gens  prompte  ,  il  est  vrai ,  à  faire  son  profit  des  ridi- 
cules de  l'humanité ,  mais  qui  jamais  n'excitera  que  les  larmes 
d'un  gros  rire.  L'idée  dont  M.  Dantan  jeune  a  tiré  parti  avec 
tant  de  talent ,  lui  appartient  donc  en  propre  ;  c'est  la  sienne. 
Ses  charges  plaisantes  sont  les  variations  de  thèmes  connus , 
variations  bouffonnes ,  toujours  de  bon  goût  ,  spirituelles , 
fruit  d'une  observation  fine  qui  rappellent  sans  cesse  la  nature. 
A  la  vue  de  ces  vérités  hjqicrboliques,  le  nom  du  modèle  s'é- 
chappe involontairement  de  vos  lèvres ,  l'hilarité  vous  trans- 
porte; il  n'est  pas  de  spleen,  pas  de  noire  humeur  qui  puisse 
y  résister.  Il  vous  faut  rire  de  ce  gros  rire  si  bon ,  si  franc  et 
si  rare  aujourd'hui ,  et  quand  vous  cessez,  c'est  pour  admirer 
combien  il  faut  d'art  pour  mentir  si  près  de  la  vérité. 

Les  physionomies  sont  aux  âmes  ce  que  les  bouées  sont  aux 
ancres ,  elles  indiquent  ce  qui  est  caché.  C'est  avec  raison  que 
M.  Dantan  jeune  choisit  parmi  les  artistes  les  sujets  de  ses 
charges  ;  leur  extérieur  comme  leur  ame  est  empreint  d'une 
originalité  qu'ils  affectionnent  ,  qu'ils  affichent  même,  et  qui 
transpire  quelquefois  jusque  dans  les  moindres  parties  de  leur 
toilette  ,  dans  une  cravate  capricieusement  mise  ,  une  touffe  de 
cheveux  à  l'arabe  qui  semble  attendre  la  main  du  prophète, 
une  barbe  à  la  Mazarin;  que  sais-je?  enfin  c'est  quelque  hobby- 
liorse ,  quelque  califourchon  qu'ils  flattent ,  qu'ils  caressent ,  et 
c'est  leur  faire  la  cour  que  de  leur  en  parler.  Il  serait  à  propos 
de  citer  à  l'appui  de  ce  que  j'avance  quelques-unes  des  jolies 
charges  exposées  chez  Susse  ;  mais  si  vous  les  connaissez  ,  déjà 
vous 'aurez  sans  doute  fait  l'application  de  ma  remarque  ,  et  si 
vous  ne  les  avez  pas  encore  vues ,  ce  que  je  pourrais  dire  ne 
vous  persuaderait  pas.  Allez  donc  les  observer,  vous  ne  man- 
querez pas  de  remaïqueravec  plaisir  les  symboles,  les  attributs 
q>ii  ornent  les  bases  de  plusieurs  d'elles  ;  vous  y  trouverez  la 
poésie  du  genre;  vous  verrez  que  comme  Stern  ,  Swift  et  Ra-> 
bêlais,  M.  Dantan  jeune  revêt  la  casaque  au  fou  pour  parlerl 
raison.  •! 

Les  amateurs  se  rappellent  avec  plaisir  les  bustes  que  notre 
jeune  artiste  avait  exposés  au  Louvre.  Ceux  de  madame  Mali- ._ 
bran  ,  de  Carie  et  d'Horace  Vernet ,  et  de  Lablache,  outre  lell 
mérite  de  la  ressemblance  qui  est  saisie  avec  un  rare  bonheur  , 
étaient  remarquables  par  le  goût  de  l'ajustement.  Dans  celui  de 
Boïeldieu  ,  M.  Danlan  jeune  a  fait  voir  que,  sans  se  jeter  dans 
cette  servilité  si  nuisible  a  l'art,  on  pouvait  heureusement  allier  -, 


I 


L'ARTISTE. 


75 


judicieux  principes  d'un  maître  liabile  à  l'iiaitation  de  la 
attire  ;  ainsi  nous  avons  reconnu  avec  plaisir  ,  dans  le  tra- 
vail du  marine,  le  faire  adroit  de  M.  Bosio,  son  maître. 

I).  D.  F. 


IiE    PRISONNIER. 

Cloué  a  la  pierre  d'un  obscur  cachot ,  la  jambe  empri- 
sonnée dans  un  carcan  de  fer,  scellé  en  quelque  sorte  a  la 
muraille,  vous  demanderez  quel  crime  a  commis  ce  mal- 
heureux que  sa  famille  entoure  en  pleurant. 

Quel  crime?  il  l'ignore  encore,  il  n'est  point  criminel; 
jamais  il  ne  trempa  ses  mains  dans  le  sang,  il  ne  s'est  pas 
clandestinement  enrichi ,  les  sueurs  et  les  larmes  du  peuple 
n'ont  pas  coulé  pour  le  faste  et  l'ornement  de  sa  demeure  ; 
c'était  un  pauvre  gentilhomme  vivant  sobre  parmi  les  siens, 
heureux  près  d'une  jeune  épouse  et  de  deux  beaux  en- 
fans,  oubliant  dans  une  solitude  que  parfume  l'innor 
cence  et  la  vertu,  les  longues  traverses  d'une  vie  autrefois 
mêlée  aux  agitations  de  la  guerre  civile. 

Mais  d'autres  se  sont  .souvenus  d'une  existence  qu'il 
prenait  soin  de  cacher.  Cet  impitojablc  et  rancuneux 

I^^_  génie  qui  veille  au  palais  des  rois,  qui  trouble  et  empoi- 
^■sonne  leurs  repas,  agite  leur  couche  et  vient  épouvanter 
leur  sommeil ,  cet  impitoyable  génie  qu'on  nomme  leur  po- 

Ilitique,  a  marqué  d'un  trait  sanglant  le  nom  du  malheu- 
reux ;  la  mémoire  lui  est  revenue  tout  à  coup  à  cette  idée, 
et  lorsque  sa  fille  s'est  précipitée  à  ses  genoux  en  les  bai- 
gnant de  larmes,  quand  son  jeune  fils  lui  a  demandé  avec 
la  naïveté  de  son  âge  :  Papa,  quand  reviendras-tu  près 
de  nous?  l'infortuné  a  dévoré  ses  larmes,  et  comprimé 
sa  douleur. 

Il  vient  de  se  rappeler  sa  vie ,  son  nom ,  Balthazar  de 
Fargues,  tout  son  passé  qui  lui  présage  qu'il  n'a  plus 
l^^d'avenir. 

I^K,    Gentilhomme  du  prince  de  Conti,  Fargues  s'était  jeté 
dans  les  troubles  de  la  Fronde,  stinudé  par  les  sarcasmes 
_^.de  Larochefoucauit,  et  entraîné  par  l'exemple  d'un  héros 
l^^qu'il admirait,  le  grand  Condé. 

Quand  une  amnistie  générale  eut  été  accordée  aux  re- 
belles, les  princes  reparurent  a  la  cour,  expiant  leur  faute 
par  une  soumission  à  toute  épreuve,  d'autres  tels  que 


I 


Retz  et  l'auteur  des  Maximes  moururent  en  la  pleurant, 
martyrs,  dit-on,' de  leur  repentir.  L'église  (quel scandale!) 
a  oublié  de  les  canoniser. 

On  épargna  a  Fargues  les  angoisses  d'un  trop  long  re- 
mords. Il  eut  la  tète  tranchée.  Sa  sentence  fut  exécutée 
en  même  temps  qu'on  la  lui  signifia ,  et  elle  lui  fut  signi- 
fiée devantles  siens  qui  l'étaientvenusvoir  dans  sa  prison. 


iTittfraturp. 


LORENZO    SAMPIERRA. 


I.  ATELIER. 

C'est  luie  histoire  vraie  qm  ressemble  au  roman  it  faire 
peur. 

Lorenzo  Sampierra  naquit  a  Lucques  au  mois  d'août 
-1608  ou  i610;  la  date  est  incertaine.  L'académie  de  la 
Crusca  et  celle  des  Arcades  de  Rome,  jalouses  d'éclaircir 
ce  point  important  d'histoire  littéraire,  ont  commencé,  il 
y  a  un  demi-siècle  environ ,  des  recherches  dont  le  ré- 
sultat définitif  n'est  pas  encore  connu  :  aussi  l'imagina- 
tion des  biographes  s'est-elle  donné  impunément  car- 
rière. 

Les  uns  prétendent  que  ce  nom  de  Lorenzo  est  celui 
même  du  Caravage  qui  aurait  tenu  le  jeune  Sampierra 
sur  les  fonts  de  baptême  ;  circonstance  qui,  si  elle  est  vé- 
ritable, rendrait  à  Tannée  1608  l'honneur  d'avoir  vu 
naître  l'illustre  inconnu ,  puisque  le  Caravage  est  mort  en 
l()09. 

D'un  autre  côté,  il  paraît  que  tout  récemment  un  sa- 
vant bolonais,  très- versé  dans  la  science  canonique,  est 
parvenu  a  constater  le  mois  de  la  Vierge  de  l'année  1 622 
comme  étant  celui  où  le  jeune  Lorenzo  fit  sa  première 
communion,  dans  l'église  de  Saint -Sébastien  à  Luc- 
ques. Cette  intéressante  découverte  aurait  pulvérisé  la 
première  conjecture;  les  différens  commentateurs,  gens 
délicats  ès-points  religieux  ,  se  refusant  obstinément  à 
reconnaître  que  le  père  de  Lorenzo  Sampierra  eût  en- 
freint cette  loi  fondamentale  de  l'église ,  qui  prescrit  à 
tout  chef  de  famille  d'envoyer  a  la  sainte-table  l'enfant 
dont  la  douzième  année  est  révolue.  Voila  pourquoi  au- 
près du  public  compétent  la  date  "1610  ^trouve  plus  de 
crédit  que  l'autre. 

Enfin  ,  et  pour  acquit  de  notre  conscience  d'historien , 
nous  sommes  mis  dans  l'obi  gation  de  parler  d'un  dernier 


76 


L'ARTISTE. 


conteste  autrement  grave,  celui  qui  fut  soulevé  par  un 
membre  de  l'académie  tudesco-celtiquc  de  Trieste ,  lequel 
irait  jusqu'à  ravir  a  notre  héros  ni  plus  ni  moins  que  la 
réalité  de  son  existence  et  de  ses  malheurs ,  sous  prétexte 
que  Sampierra  n'étant  pas  un  nom  italien  ,  et  ne  setrou- 
vant  dérivé  en  droite  ligne  d'aucun  autre  idiome,  un 
personnage  ainsi  désigné  ne  saurait  être  qu'imaginaire  ; 
le  même  académicien  s'engageantdu  reste  a  démontrer  la 
bâtardise  dans  la  nomenclature  italienne  de  toute  dési- 
nence autre  que  1'/. 

Quoi  qu'il  puisse  advenir  de  ces  graves  débats,  toujours 
est-il  constant  que  le  jeune  Lorenzo  habitait  sa  ville  na- 
tale en  janvier  1 650 ,  qu'on  le  découvre  l'année  suivante 
h  Bologne  parmi  les  disciples  de  l'Albane ,  et  trois  ans 
après  a  Anvers  prenant  des  leçons  de  Rubens.  C'est  la 
qu'il  connut  Van-Dick  et  qu'ils  se  lièrent;  on  a  les  plus 
fortes  raison  de  soupçonner  qu'une  esquisse  de  ce  grand 
artiste,  que  possède  aujourd'hui  le  musée  britannique, 
est  celle  d'un  portrait  de  Lorenzo  Sampierra.  —  La  tête 
est  un  chef-d'œuvre,  et  il  est  facile  de  voir  aux  singula- 
rités que  présente  la  face  que  la  ressemblance  a  dû  être 
frappante. 

Le  front  vaste  est  légèrement  mamelonné  vers  la  ligne 
temporale  ;  il  va  se  prolongeant  vers  le  sommet ,  confor- 
mation qui,  suivant  le  docteur  Gall,  indiquerait  beau- 
coup d'exaltation  dans  les  idées  ;  les  cheveux  sont  abon- 
dans,  noirs  et  plats,  les  yeux  grands  et  bruns,  et  couronnés 
d'un  sourcil  tellement  délié  qu'on  dirait  un  filet  de  soie 
noire  recourbé,  le  nez  long  et  mince,  avec  une  saillie  au 
détachement  du  front;  la  bouche  est  petite,  les  lèvres 
comprimées,  le  menton  assez  proéminent  ;  l'angle  facial 
doit  être  fortement  déterminé,  si  l'on  en  juge  par  l'attache 
des  oreilles,  lesquelles  semblent  fuir  loin  derrière  la  tête. 

Le  visage  maigre,  et  dont  le  teint  est  d'un  jaune  revers 
de  botte  ,  n'a  rien  d'agréable  a  la  première  vue;  mais  son 
étrangeté  provoquant  l'examen  ,  vous  vous  surpi-enez 
après  quelques  minutes  d'attention  "a  découvrir  une  phy- 
sionomie toute  nouvelle  dans  cet  ensemble.  C'est  une 
tète  régulière  et  pure  dans  ses  contours  principaux  ;  dans 
les  yeux  toutes  les  passions  contenues  qui  fermentent,  et 
puis  un  insaisissable  rayon  qui  illumine  tout  cela  inté- 
rieurement ;  une  tète  de  génie  ! 

Le  buste  est  un  peu  frêle,  le  cou  long  ,  les  épaules  ar- 
rondies.—  L'appesantissementdu  regard,  quelques  sillons 
égarés  ça  et  là  sur  le  visage,  une  contraction  à  la  lèvre 
supérieure,  tout  éloigne  l'idée  de  la  première  jeunesse  et 
rattache  une  trentaine  d'années  à  cette  figure. 

Maintenant ,  enveloppez  le  buste  dans  un  surtout  de 
velours  violet  à  manchettes  un  peu  usé,  point  de  col  de 
chemise,  une  main,  la  seule  qu'on  voie  ,  blanche  et  dont 
l'index  est  à  moitié  couvert  par  un  brillant;  imaginez  le 


bras  posé  siu-  un  balustre  et  supportant  légèrement  le 
corps,  et  vous  aurez  une  idée  assez  exacte  du  costume 
et  de  l'attitude  de  Lorenzo  Sampierra,  regardant,  par  une 
des  percées  de  son  atelier  à  Rome,  la  procession  qui  ren- 
trait dans  la  cathédrale  le  jour  de  la  Fête-Dieu  \6A0. 

Quand  la  chasuble  du  dernier  diacre  eut  disparu  du 
porche,  Lorenzo  vint  se  rasseoir  dans  une  méditation 
profonde,  devant  une  toile  de  grande  dimension,  où 
quelques  parties  seulement  étaient  indiquées  à  la  craie  ; 
puis  se  levant  tout  à  coup  et  comme  excité  par  un  secret 
dépit,  et  saisissant  un  morceau  de  laine  qu'il  passa  rapi- 
dement sur  l'ouvrage  ébauché ,  il  eut  effacé  le  tout  en  un 
clin  d'œil. 

Sans  doute  qu'il  était  sous  l'influence  d'une  pensée 
noire  et  dévastatrice,  songeant  au  passé ,  et  regardant  l'a- 
venir avec  effroi. 

—  Douze  années  d'étude  !  fit-il  en  montrant  du  doigt 
un  torse  peint  assez  médiocre,  placé  daus  le  plus  bel  en- 
droit de  l'atelier;  —  et  il  haussait  les  épaules  avec  dé- 
goût. 

Puis  il  se  promena  silencieusement,  et  de  l'air  d'un 
homme  qui  prendrait  nn  intérêt  particulier  aux  enjam- 
bées qu'il  exécute.  Au  bout  de  quelques  minutes  il  inter- 
rompit brusquement  sa  promenade  et  courut  ouvrir  une 
espèce  d'armoire,  débris  sculpté,  dont  le  rideau  de  soie 
jadis  verte  cachait  mal  quelques  chemisettes,  des  fraises 
à  tuyaux  d'orgue ,  un  assez  beau  justaucorps  de  satin ,  et 
d'autres  menus  objets  d'habillement ,  épars  \sur  des  ban- 
quettes passablement  poudreuses. 

Lorenzo  chercha  a  tâtons  et  tira  de  cet  intérieur  obscur, 
assez  semblable  à  celui  d'un  confessionnal,  un  immense 
carton  noir  sur  lequel  son  nom  était  écrit  en  lettres  d'or. 
Il  en  fit  jouer  le  fermoir,  de  nombreux  dessins  volèrent 
disséminés  sur  le  parquet. 

C'était  de  ses  études. 

Des  tètes ,  des  bustes  ,  des  torses ,  tus  de  face,  de  pro- 
fil,  en  haut,  en  bas,  à  l'envers,  par-derrière,  droits, 
couchés,  courbés,  renversés,  des  silhouettes  grimaçantes, 
des  croquis  sérieusement  commencés,  terminés  en  carica- 
ture; l'esquisse  d'un  temple,  d'un  mausolée,  d'un  pa- 
lais; celles  de  la  Vénus  et  du  Gladiateur ,  des  Mercures, 
des  hermaphrodites,  des  sphinx,  des  chimères;  tous  les 
rêves  delà  mythologie  exploités,  contournés,  crayonnés, 
des  études  d'ornemens,  d'armes,  d'animaux,  de  sites, 
de  meubles,  de  vases,  de  costumes;  —  des  scènes  d'in- 
térieur :  un  moine  dans  son  couvent,  un  guerrier  sous 
les  armes ,  une  femme  dans  son  prie-dieu  (  le  boudoir 
d'alors)  ;  —  des  inspirations  demandées  à  toutes  les  éco- 
les, des  manières  empruntées  à  tous  les  maîtres,  peu  de 
Vierges  de  Raphaël  pourtant ,  mais  nombre  de  portraits; 


L'ARTISTE. 


77 


eutre  autres  curiosités,  une  suite  4e  plus  de  trois  cents 
dessius  reproduisant  le  corps  humain  sous  toutes  ses  faces, 
dans  toutes  ses  attitudes;  la  figure  humaine  représentée, 
si  l'on  peut  dire,  dans  toutes  ses  crises,  l'auie  traduite 
^Hdusque  dans  ses  nuances  les  plus  passagères;  — des  simu- 
^"lacres  de  has-reliefs  et  d'arabesques,  des  figures  fantas- 
tiques a  la  manière  de  Léonard  de  Vinci,  jusqu'à  des  co- 
pies de  gravures  sur  bois  des  temps  antérieurs  k  Durer  et 
IHolbein. 
'  A  coup  sûr  nous  ne  mentionnons  pas  le  quart  de  ce  qui 
^'y  trouvait.  Véritable  pandœmonium  d'artiste!  Dans 
tout  cela  beaucoup  de  copies,  beaucoup  d'originaux  aussi. 
Celte  vue,  qui  rappelait  à  Lorenzo  d'heureux  ternps  et 
fle  douces  amitiés,  fut  comme  un  cordial  qui  le  calma. 
'  ^-  L'école  italienne  est  en  décadence,  disait-il  en  par- 
courant négligemment  ses  ébauches,  on  fait  grimacer 
-  partout  l'Albanc  et  le  Véronèse.  A  Rome,  à  Venise,  a  Mi- 
lan, tous  ces  singes-la  ne  sont  occupés  qu'i»  broyer  de 
la  couleur.  C'est  a  qui  cmpiîtcra  le  plus  sa  toile.  —  De  la 
couleur  sans  dessin  !  de  la  chair  sans  contours  !  les  bar- 
bares !  —  Nous  sommes  effacés  par  les  Flamands,  ôhonte! 
Mais  patience.... 

Il  se  passa  la  main  sur  le  front,  et  abandonnant  sa 
place  il  revint  se  planter  devant  la  toile  muette,  dans  l'at- 
titude d'une  méditation  nouvelle  et  plus  profonde. 
,  Trois  fois  il  prit  la  craie  et  trois  fois  il  la  rejeta.  Il 
tourna  autour  de  sa  palette  et  considéra  ses  pinceaux  d'un 
air  égaré.  Il  commençait  h  ressentir  im  peu  de  fièvre, 
peut-être  l'inspiration  lui  venait-elle  ;  quand  tout  a  coup  : 
—  Au  diable  les  tableaux  d'histoire  et  les  peintures  de 
sacristie  ,  s'écria-t-il  du  ton  d'un  homme  qui  se  re- 
proche de  n'avoir  pas  pris  plus  tôt  la  détermination  qu'il 
annonce.  Que  fait  Van-Dick  mon  ami ,  dont  notre  mai- 
tic  Rubens  confondait  les  esquisses  avec  les  miennes? 
4jue  fail-il ,  je  vous  prie?  des  portraits.  —  Je  veux  faire 
des  portraits ,  moi  ! 

Cela  dit,  il  courut  barbouiller  le  torse,  déshabilla  non 
sans  colère  un  mannequin  qui  occupait  la  moitié  de  son 
étroit  atelier,  etcrevadu  poing  la  grande  toile  sur  laquelle 
il  avait  bien  livré  vingt  batailles  et  fait  lever  le  soleil  au- 
tant de  fois,  celle  où  tout  à  l'heure  encore  rentrait  la  pro- 
cession.... 

Avant  cette  dernière  exécution  'a  mort,  il  s'était  assuré 
ijque  la  toile  ne  pouvait  plus  servir.  Précaution  judicieuse! 

C'est  qu'ily  a  des  momens  où  la  passion  est  obligée  de 
composer  avec  la  misère.  Lorenzo  était  si  pauvre,  qu'il 
n'eût  pas ,  même  en  cherchant  bien,  réuni  deux  médicis 
dans  son  escarcelle. 

11  n'avait  pas  terminé  cette  réflexion  désolante  que  lui 


suggérait  tout  naturellement  l'aspect  de  son  atelier  désert, 
lorsqu'on  frappa  a  la  porte. 

—  Il  signor  Sampierra?  dit,  en  donnant  a  sa  voix  ime 
inflexion  intenogativc,  un  petit  homme  qui,  la  tète  ra- 
massée dans  les  épatdes  et  le  corps  enveloppé  dans  un 
ample  manteau  noir,  se  tint  immobile  h  l'entrée.  Si  deux 
gros  yeux  n'eussent  relui  sous  le  capuche,  on  eût  pu  pren- 
dre cette  masse  opaque  et  informe  pour  un  véritable  sac 
de  cliarbon. 

Lorenzo  sans  répondre  avait  étendu  la  main  vers  l'in- 
connu qui  lui  remit  un  papier  satiné,  tout  parfumé,  a  ro- 
saces, un  billet  de  femme. 

Le  vieillard  souriait  malignement. 

Après  avoir  lu  ,  l'artiste  dont  l'émotion  était  visible  , 
considéra  l'étrange  porteur  du  message. 

—  C'est  vous  qui  êtes  chargé  de  me  faire  la  conduite, 
eh  bien  !  marchons... 

—  Un  moment,  mon  jeune  seigneur,  reprit  l'autre; 
j'ai  des  instructions  particulières  que  je  dois  vous  sou- 
mettre au  préalable si  par,  hasard    elles  ne   vous 

agréaient 

—  Elles  m'agréent  fort,  cria  Lorenzo  dont  le  visage 
était  pourpre. 

—  Mais  vous  ne  les  connaissez  point. 

—  N'importe  ;  et  le  jeune  homme  échangeait  son  pour- 
point usé  contre  un  mieux  fourni,  ajustait  ses  manchettes 
brodées  et  relevait  sa  moustache  noire. 

Le  vieillard  souriait  toujours,  le  regardant  faire. 

—  Mon  beau  cavalier,  reprit-il,  la  dame  qui  vous 

mande  désire  garder  l'incognito. 

Lorenzo  interrompit  sa  toilette,  et  £xa  l'inconnu,  qui 
sortit  de  dessous  son  manteau  une  sorte  de  masque  de 
velours  percé  pour  la  respiration,  mais  sans  ouverture 
pour  les  yeux. 

—  Je  m'y  attendais,  dit-il,  en  achevant  d'ébouriffer 
les  nœuds  de  sa  chaussure. 

Cet  incident  du  masque,  alors  fort  commun,  et  dont 
les  suites  étaient  d'ordinaire  assez  fiicheuses  pour  celui  qui 
s'y  soumettait ,  ne  changea  rien  à  la  détermination  du 
jeune  homme  ;  seulement  il  eut  soin  de  rhoisir  sa  meil- 
leure dague,  et  il  glissa  dans  la  manche  de  son  pour- 
.point,  et  sans  que  l'autre  s'en  aperçût,  un  de  ces  petits 
stylets  génois  "a  manche  d'ébènc,  dont  la  lame  triangulaire 
n'avait  guère  moins  de  trois  pouces  de  longueur.         » 

Ainsi  paré,  et  après  avoir  passé  ses  gants  de  daim  et 
pris  sa  toque  de  velours,  surmontée  d'une  plume  blanche, 
il  se  disposa  "a  suivre  l'étranger. 


78 


L'ARTISTE. 


II. 


LE    PORTRAIT. 


—  Je  VOIS  h  votre  langage,  seigneur  cavalier,  que  vous 
vous  êtes  étrangement  mépris  sur  le  motif  qui  m'a  fait 
désirer  de  vous  recevoir. 

Ainsi  parlait  a  Lorenzo,  qu'on  eût  vu  pâlir  sous  le 
masque  qui  l'étreignait ,  une  jeune  dame  d'une  beauté 
éblouissante  devant  laquelle  il  était  assis  de  l'air  d'un 
homme  singulièrement  dépaysé. 

—  Seigneur  cavalier,  poursuivit-elle,  vous  êtes  pein- 
tre, et  peintre  habile,  m'a-t-on  dit,  ayant  reçu  des  leçons 
du  sieur  Rubens ,  célèbre  maître  flamand ,  de  qui  j'ai  vu 
à  Paris  plus  d'une  peinture  merveilleuse. 

Le  jeune  homme  se  leva  et  s'inclina  assez  gauchement. 

—  Présentement,  ajouta-t-elle,  vous  comprenez,  sans 
que  je  vous  le  dise,  pourquoi  je  vous  ai  mandé. 

—  Noble  dame,  répondit  l'artiste  en  soupirant,  dispo- 
sez de  moi  et  de  mes  faibles  moyens  :  je  suis  votre  servi- 
teur; mais  auparavant  je  présume  que  vous  me  délivre- 
rez de  ce  vilain  masque ,  si  lourd  et  si  disgracieux ,  qui 
me  dérobe  la  vue  de  vos  perfections. 

—  Au  préalable ,  il  me  faut  de  votre  bouche  un  ser- 
ment de  chevalier  courtois. 

—  Lequel?  demanda- 1- il. 

—  Que  vous  ne  chercherez  de  votre  vie  à  connaître 
qui  je  suis,  ni  a  quel  personnage  peut  être  destinée  cette 
portraiture  que  vous  voila  disposé  a  faire  de  ma  personne. 

—  Je  le  jure,  dit  Lorenzo  avec  empressement. 
"Son  masque  tomba. 

Ils  se  regardèrent  l'un  et  l'autre  un  moment  en  silence; 
le  jeune  peintre  voyait  réalisés,  et  au-del'a,  devant  ses 
veux  tous  les  charmes  que  lui  avaient  laissé  deviner  le 
timbre  enchanteur  d'une  voix  douce  et  mélodieuse,  et 
cette  émanation  ineffable  et  indescriptible  qui  révèle  la 
présence  d'une  jolie  femme. 

Il  était  vivement  ému  ;  elle  lui  prit  la  main  avec  une 
familiarité  modeste  : 

—  Je  vois  dans  vos  yeux  que  vous  créerez  un  chef- 
d'osuvre. 

—  La  création  est  faite,  je  n'ai  plus  qu"a  copier,  ré- 
pondit-il. 

—  Demain  donc ,  sur  le  midi ,  je  vous  attends  ;  mu- 
nissez-vous d'une  toile  haute  :  c'est  des  pieds  a  la  tête  que 
je  veux  avoir  ma  peinture.  —  Elle  lui  fit  un  signe  de 


congé  du  bout  de  son  éventail  et  en  souriant ,  et  se  re- 
tira. 

Lorenzo  s'en  fut,  ravi  et  confus  'a  la  fois  de  cette  en- 
trevue. 11  est  inutile  d'ajouter  que  son  masque  lui  fut  re- 
mis a  la  porte,  et  qu'une  litière  le  ramena  chez  lui. 

Quand  il  revit  son  atelier,  qu'il  avait  quitté  une  heure 
auparavant,  il  crut  sortir  d'un  long  sommeil,  d'un  plus 
long  rêve.  11  était  donc  enQn  connu,  puisqu'on  l'avait 
distingué,  puisqu'une  dame,  belle,  riche,  noble  sans 
doute,  l'avait  fait  venir.  Il  savourait  par  avance  sa  gloire; 
car  ce  portrait  serait  une  merveille.  Il  en  avait  déjà  dis- 
posé les  lignes,  coloré  les  contours  ;  toutes  les  beautés  de 
son  modèle  se  formulaient,  s'harmoniaient  dans  sa  tête, 
jaillissaient  de  son  cœur.  Ce  modèle,  il  croyait  l'aimer  : 
erreur  !  c'était  son  œuvre  qu'il  adorait  déjà. 

Le  matin  de  ce  jour- là  il  n'avait  pas  de  génie;  il  s'en 
sentait  à  présent.  —  Qui  expliquera  ce  phénomène?  Par 
quelle  influence  mystérieuse  toutes  les  forces  de  sa  vie  se 
trouvèrent-elles  enfin  concentrées  et  en  équilibre  dans  sou 
imagination?  Est-ce  un  souvenir  d'émulation  qui  fouetta 
son  sang,  une  haute  résolution  prise  ou  reçue  d'en  haut , 
ou  tout  simplement  un  regard  de  femme? 

Il  se  coucha  ivre  à  moitié  de  contentement,  d'émotion, 
d'impatience.  Il  ne  dormit  pas.  Son  tableau  était  fait  :  il 
ne  lui  restait  plus  qu'à  le  jeter  sur  la  toile.  Il  l'eût  écrit 
cette  nuit-là,  sou  tableau,  mais  il  n'avait  pas  de  toile; 
d'argent,  pas  davantage.  Pensée  poignante!  Il  considé- 
rait, dans  une  intention  qu'on  devine,  le  brillant  ( seul 
héritage  paternel  )  qui  scintillait  à  son  4oigt ,  quand  le 
petit  homme  de  la  veille,  son  bon  génie,  son  mauvais 
génie  plutôt ,  entra  dans  la  chamhre,  et  lui  montrant  une 
bourse  qu'il  déposa  sur  un  coffret  : 

—  Voici,  dit-il,  cent  écus  d'or  que  je  vous  apporte  de 
la  part  de  ma  gracieuse  maîtresse  ;  vous  en  recevrez  le 
double  après  besogne  faite  :  n'oubliez  pas  que  je  vien- 
drai vous  prendre  sur  le  midi. 

Lorenzo  se  tordit  les  bras,  se  rongea  les  ongles,  regarda 
le  soleil  et  disposa  sa  toile  :  il  ne  fit  pas  autre  chose  jus- 
qu'à midi. 

Qui  pourrait  dire  les  émotions,  le  charme,  le  supplice   _ 
de  cette  première  séance.  Ses  déterminations  de  la  veille,  il 
son  enthousiasme  de  la  nuit ,  il  ne  les  retrouvait  plus  :  les 
sentinicns  les  plus  opposés  se  disputaient  son  ame,  allu- 
maient et  refroidissaient  sa  verve,  exaltaient  et  égaraient 
son  pinceau.  C'était  de  la  crainte  et  de  l'espoir,  de  la  con- 
fiance et  de  l'abattement,  du  feu  et  de  la  glace  dans  ses  _^ 
veines  ;  le  ciel  et  l'enfer  tour  à  tour  !  Il 

Il  ne  fit  rien  ce  jour-là,  ni  le  suivant.  Il  regarda,  as- 
pira, s'enivra  de  son  modèle;  puis  tout  lui  vint  à  la  fois, 


I 


L'ARTISTE. 


70 


ensée,  tniil,  dessin,  couleur,  expression!  En  peu  de 
temps  le  portrait  fut  achevé ,  ou  peu  s'en  faut  ;  un  clief- 
d'œuvre!  Van-Dick  et  Rembrandt  étaient  surpasses. 
■  11  pensa  a  le  faire  voir  a  ses  amis,  aux  peintres  du  Va- 
tican, à  le  portera  Rnbens,  a  le  promener  par  toute 
l'Europe.  A  quoi  ne  pensa-t-il  pas  ?  A  tout,  hors  a  une 
chose  :  c'est  que  ce  portr.iit  ne  lui  appartenait  point. 

Une  lettre,  un  coup  de  foudre  le  lui  apprit.  On  le  re- 
merciait de  ses  services,  on  le  complimentait  sur  son  ou- 
vrage ,  on  lui  envoyait  de  l'or.  Kli  !  que  lui  importait  cet 
or,  ces  éloges,  c'était  son  tableau  qu'il  voulait  ;  son  ta- 
bleau ,  c'était  sa  fortune,  sa  gloire ,  sa  vie. 

Par  niomens  il  le  cherchait  dans  tous  les  coins  de  son 
atelier  ;  il  parcourut  la  ville  en  tous  sens ,  pénétra  dans 
toutes  les  maisons  ,  se  faufila  dans  toias  les  palais  ;  deux 

fois  on  l'arrêta  comme  voleur  ,  et  on  le  relâcha  comme 

^ftibu. 

^R    C'est  qu'eu  effet  il  le  devenait ,   fou  !   Cette  perle  im- 
^fniense  ,  irréparable,  avait  ébranlé  son  cerveau,  boulever- 
sé .ses  idées ,  tué  sa  verve.  —  Que  ne  faitrs-vous  un  nou- 
vel ouvrage?  lui  avait-on  demandé  ;  ce  que  j'ai  fait,  je  ne 
le  referais  pas  ,  répoiidait-il.  —  11  disait  vrai. 

Une  année  se  passa  ainsi  dans  l'espoir,  dans  l'incerti- 
tude, dans  le  découragement.  Comme  personne  n'avait 
vu  ce  tableau,  en  finissait  par  croire  que  ce  que  le  pauvre 
artiste  en  contait  était  pure  forfanterie,  ou  la  fièvre  d'une 
tète  depuis  long-temps  dérangée.  —  Imagination  chari- 
table ! 

Une  nuit  qu'il  élait  entré  au  palais  Corsini ,  resplen- 
dissant d'or,  dediaraans,  de  femmes,  il  crut  reconnaître 
son  modèle.  En  trois  bonds  il  fut  a  ses  côtés.  «  Mon  por- 
^^krait,  cria-t-il.  »  La  jeune  dame  le  regarda  fort  étonnée. 
^^B  C'est  un  artiste,  un  fou  !  dit  un  homme  de  finance,  qui 
^^Bdccrivait  les  pas  d'une  danse  lourde  et  plaie  comme  sa  fi- 
Bgtn-e. 

Je  pardonne  de  tout  mon  coeur  a  ce  cavalier  ,   dit  la 
dame  ,  ce  n'est  pas  la  première  fois  qu'une  ressemblance 
frappante  avec  la  maîtresse  du  cardinal  S....  m'a  valu  de 
l^t  ces  désagrémens. 

^g      Lorcnzo  n'en  attendit  pas  davantage  ,  il  courut  s'in- 
former partout  du  cardinal  S 

11  y  avait  a  Home  quatre  cardinaux  ainsi  nommés  ,  et 

;hacnn  de  ces  cardinaux  avait ,   pour  le  moins  ,  quatre 

(lîtresses.  Le  pauvre  artiste  n'était  guère  plus  avancé. 

Les  mois  ,  les  années  s'écoulaient ,  sa  vie  s'affaissait , 

son  talent  élait  perdu,  il  tomba  dans  la  misère;  il  devint 

bu  tout-à-fait ,  on  songea  a  l'enfermer. 

Il  retrouvait  néanmoins  encore  quelques  éclairs  lucides. 
C'est  dans  un  de  ces  momens  qu'an  balcon  d'une  maison 
d'équivoque  apparence,  il  eut  ime  vision  qui  lui  remit  en 
mémoire  les  circonstances  inouïes  de  son  malheur.  Cette 


vision ,  c'était  celte  femme  qu'il  avait  peinte ,  ce  modèle 
après  qui  il  courait  depuis  si  long-temps. — Elle  reconnut 
le  malheureux ,  et  recula  de  trois  pas  a  sa  vue.  Décharné, 
l'a'il  éteint ,  les  pommettes  saillantes,  le  front  ridé,  la 
bouche  contournée ,  la  chevelure  blanchie  ;  il  élait  mé- 
connaissable. Cette  femme  en  eut  peur  ,  car  ,  pour  le 
plaindre,  il  eût  fallu  comprendre  son  malheur,  et  elle  ne 
le  comprenait  pas. 

Elle  l'avait  causé,  ce  malheur,  mais  involontairement 
Lorenzo  le  sentit ,  quoique  fou ,  et  le  lui  pardonna.  Les 
fous  ont  de  bons  momens. 

—  Mais  ce  cardinal ,  demanda- t-il. 

—  Ce  cardinal ,  répondit-elle,  voilà  six  mois  que  nous 
nous  sonnnes  quittés.  C'était  sa  perte  que  cette  sépara- 
tion ,  je  le  lui  avais  bien  dit,  et  il  est  mort  qin'nze  jours 
après. 

—  Et  mon Votre  portrait? 

—  11  l'a  conservé  précieusement  dans  sa  galerie  de 
San-Spoletto.  C'est  un  chef-d'œuvre  dont  il  se  montrait 
si  jaloux  ,  que  jamais  ,  je  pense,  il  ne  le  fit  voir  à  per- 
sonne. 

—  Mon  Dieu,  mon  Dieu  !  dit  Lorenzo,  en  versant  des 
larmes  amères ,  et  mon  nom  n'est  pas  au  bas. 

La  dame  le  regarda  d'un  air  héWté.  C'est  vrai  ,  dit- 
elle  ,  après  une  pause. 

—  Et  vous  n'avez  parlé  de  cette  peinture  à  ame  qui 
vive. 

—  Si  fait,  répondit-elle,  à  l'intendant  du  cardinal  qui 
Va  mise  de  côté  pour  la  vente. 

—  Pour  la  vente!  répliqua  l'artiste  aiguisant  son  ex- 
clamation par  un  geste  diabolique ,  mais  ce  portrait  n'est 
point  achevé. 

C'est  demain  qu'elle  a  lieu,  et  je  ne  doute  pas,  malgré 
cela,  que  votre  œuvre  ne  soit  haut  prisée,  répliqua  l'é- 
trangère qui  croyait  présenter  quelque  consolation  au  pau- 
vre artiste.  —  du  feu  sur  sa  blessure. 

Il  y  a  quinze  lieues  de  Rome  à  San-Spolclto.  Lorenzo 
partit  dans  la  nuit.  Qu'allait-il  y  faire ,  lui  misérable, 
inconnu ,  mendiant  et  fou?  Ce  qu'il  y  allait  faire?  il  allait 
voir.  Il  arriva  ,  il  voulut  entrer,  on  l'en  empêcha.  Jesuis 
venu  pour  voir  mon  portrait,  dit-il  très-sérieusement ,  — 
on  ne  l'éconta  pas,  —  pour  l'acheter;  —  on  lui  rit  au 
nez.  —  Achetez  des  souliers  ,  mon  ami ,  dit  un  connais- 
seur charitable  en  lui  mettant  un  écu  dans  la  main.  — 
J'entrerai  mort  ou  vif,  cria  le  malheureux  ;  —  on  le  laissa 
entrer  vif. 

La  galerie  du  cardinal  était  riche  et  variée.  On  y  dis- 
tinguait des  portraits  de  Vélasquez,  rares  et  neuves  curîo- 


I 


80 


L'ARTISTE. 


sites  alors  ;  mais  l'attention  de  la  compagnie  très-nom- 
breuse était  surtout  attirée  par  deux  compositiens  :  une 
marine  de  Claude  Lorrain  et  un  portrait  en  pied  ina- 
chevé ,  sans  nom  d'auteur. 

Il  n'y  eut  qu'un  cri  d'admiration  quand  on  découvrit 
ce  dernier;  Lorenzo  pensa  se  trouver  mal. 

— Le  nom  du  peintre,  demandait-on  de  tous  côtés. — 
C'est  moi,  c'est  moi,  criait  Sampierra  d'une  voix  sourde 
et  cassée.  —  On  passa  h  l'adjudication.  Il  la  suivit,  im- 
perturbable, et  fut  cause  que  le  portrait  se  vendit  vingt 
fois  plus  qu'il  n'avait  coûté  ;  il  poussait  avec  fureur  les 
surenchères,  et  si  la  dernière  ne  lui  resta  point,  c'est  qu'on 
ne  pouvait  raisonnablement  remettre  une  peinture  de  ce 
prix  a  un  homme  qui  n'avait  pas  de  souliers. 

Lorenzo  s'arrachait  les  cheveux.' 

— Jedonnerais  volontiers  encore  une  partie  de  la  somme 
pour  retrouver  le  peintre,  dit  l'acquéreur,  grand  homme 
sec ,  au  teint  olivâtre  ,  bizarrement  costumé. 

—  Me  voici,  cria  le  malheureux;  —  l'autre  haussa 
les  épaules. 

—  Quoi  !  s'écriait  Lorenzo  dans  un  intervalle  de  luci- 
dité extraordinaire,  parce  que  je  suis  en  haillons  vous  ne 
m'en  croyez  pas  ;  jugez  mes  œuvres  et  non  mon  enveloppe. 
Je  suis  Sampierra,  vous  dis-je  a  tous,  disciple  du  grand 
Rubens ,  émule  du  grand  Van-Dick.  C'est  cette  tête  (et 
il  se  frappait  la  tête)  qui  a  conçu  ce  portrait,  ce  bras  qui 
l'a  exécuté.  Cet  ouvrage  est  mien,  je  l'atteste,  je  le  jure. 
Celui  qui  mêle  contestera  qu'il  se  montre,  qu'on  le  voie, 
où  est-il?  Personne  ne  vient?  c'est  que  personne  ne  peut 
venir  ;  c'est  que  je  puis  appeler  Rome  entière  en  témoi- 
gnage de  mes  malheurs.  Mais  j'oublie  ,  je  pardonne  tout. 
Voila  mon  tableau.  C'est  bien  lui ,  tel  qu'on  me  l'enleva 
hélas  !  inachevé  !  —  Mes  quinze  plus  belles  années ,  je  les 
ai  données  a  ce  chef-d'œuvre.  Je  desséchais  en  l'atten- 
dant. Fortune,  repos,  plaisirs,  que  m'importait  pourvu 
que  je  l'eusse.  Je  l'ai  demandé  ,  voyez-vous ,  a  mes  étu- 
des ,  a  mes  veilles ,  "a  mes  rêves ,  a  Dieu.  Dieu  me  l'en- 
voya et  on  me  le  prit ,  et  depuis  je  n'ai  fait  que  le  pleurer. 
—  Ah!  ne  me  le  rendrcz-vous  pas? 

Les  asslstans  se  regardaient  stupéfaits. 

—  Prouvez  qu'il  est  de  vous  en  le  terminant ,  dit  l'ac- 
quéreur qui  achevait  de  compter  la  somme  "a  l'intendant 
du  cardinal. 

Une  joie  sauvage  brilla  sur  les  traits  ranimés  de  l'ar- 
tiste. 

—  Vite,  des  couleurs,  des  pinceaux,  cria-t-il.  — On 
lui  en  apporta. 

Il  se  recueillit,  un  moment ,  puis  il  effleura  la  toile 
d'une  main  mal  assurée. 


Des  murmures  et  des  huées  s'élevèrent  dans  la  foule. 

Alors  on  put  le  voir  s'approcher ,  reculer,  hésiter.  Son 
visage  s'assombrit,  ses  yeux  se  voilèrent,  et  pâlissant 
tout  a  coup ,  il  se  laissa  aller  le  long  du  cadre,  tout  d'une 
pièce  et  comme  frappé  de  la  foudre. 

— Mais  il  est  mort  I  dirent  en  le  relevant  ceux  qui  l'en 
touraient. 

—  Mort!  répétèrent  les  assistans. 

Il  l'était. 

GÉRA.KO  KlEIST. 


JOB 


En  passant  devant  l'église  Saint-Eustache ,  Job  y  entra  pour 
faire  sa  prière  ;  il  la  trouva  pleine  de  pastoureaux,  dont  les 
uns,  assis  sur  les  stalles  du  chœur,  chantaient  l'office  de  vêpres, 
revêtus  de  rochets  et  de  chapes  ;  les  autres  poussaient  à  l'envi 
des  cris  inarticulés,  pour  le  seul  plaisir  de  faire  résonner  les 
A'oûtes  élancées  de  la  basilique.  D'autres  enfin ,  dans  les  nefs 
latérales,  jouaient  aux  dés  des  vases  d'or,  des  omemens  sacer- 
dotaux et  des  joyaux  qu'on  voyait  briller  çà  et  là  sur  les  dalles 
de  pierre  de  liais ,  à  côté  des  rosaces  et  des  mosaïques  étincc- 
lantes  qu'un  dernier  regard  du  soleil  avait  détachées  des  vi- 
traux. Plus  loin ,  spectacle  affreux  !  la  porte  de  la  sacristie 
était  enfoncée  et  teinte  du  sang  d'un  vieillard  étendu  sans  vie 
sur  le  seuil.  A  sa  tête  tonsurée,  à  son  costume,  dont  les  assas- 
sins n'avaient  sans  doute  pas  osé  le  dépouiller ,  on  reconnaissait 
sans  peine  le  curé  de  Saint-Eustaclie  ;  il  avait  essayé  de  défen- 
dre les  richesses  de  son  église  contre  la  fureur  sacrilège  des 
pastoureaux. 

A  l'arrivée  de  Job ,  de  toutes  les  parties  de  l'église  les  pas- 
toureaux s'élancèrent  vers  leur  chef  et  s'agenouillèrent  devant 
lui.  Alors  on  n'entendit  plus  le  moindre  bruit;  le  chœur  même 
qui,  il  n'y  a  qu'un  instant,  mugissait  du  chant  des  psaumes, 
était  redevenu  en  un  clin  d'œil  désert  et  silencieux.  Tous 
étaient  devant  Job ,  et  son  cœur  se  gonflait  de  vanité  et  d'or- 
gueil. Malheur  à  lui!  Déposait  patentes  de  sede,  chantait 
le  chœur  quand  Job  entra  :  c'était  une  prophétie  ! 

Le  maître  de  Hongrie  étendit  le  bras  et  promena  sa  bénédic- 
tion sur  les  assistans  :  à  peine  eut-il  fini  que  les  cris  recom- 
mencèrent avec  une  nouvelle  force ,  et  les  princijwux  d'entre 
les  pastoureaux  entraînèrent  leur  chef  à  l'autel ,  où  l'un  d'eux 
lui  posa  sur  la  tête  une  mître  épiscopale,  dérobée  à  la  châsse 
d'un  saint.  D'autres  le  revêtirent  d'omemens  sacerdotaux ,  et 
tous  attendirent  en  silence  sa  parole.  Job  alors  parla ,  ou  plu- 
tôt un  autre  parla  par  sa  bouche  ;  car  ses  lèvres ,  agitées 


1 


'  VlWrait  dt  Job  ou  les  Pastoureaux.  Un  vol.  iri-8°  avec  vignettes 
gravées,  devant  paraître  "a  la  fin  du  mois,  chez  Vimont.  libraire,  pss;_ 
sage  Véro-Dodat. 


4 


L'ARTISTE; 


84 


le  force  étrangère,  laissaient  échapper,  à  travers  des  flots  d'c- 
ciimc,  une  voix  qui  n'c'lait  pas  la  sienne  j  ses  clicve>i\  étaient 
liicrisses ,  ses  yeiix  immobiles  flanibloyaient,  et  tout  son  être  sem- 
lait  lutter  contre  imc puissance  invisil)le.  Les  assistans ,  subju- 
gues par  une  terreur  religieuse,  l'ccoutaient  dans  le  plus  pro- 
^^fond  silence.  Maisbientfk  le  feu  qui  animait  Job  s'éteignit,  ses 
^■Élras  se  croisèrent  sur  sa  poitrine ,  et  sa  figure  contractée  reprit 
^^*ijon  expression  habituelle.  Alors  des  applaudisscmens  et  des  ac- 
clamations prolongeas  mugirent  de  toutes  pails.  ,lob  fut  enlevé 
et  porté  hors  de  l'égli-sc ,  sur  un  âne  que  quelques  pastoureaux 
venaient  de  ravir,  par  force, à  un  vilain,  et  promené  ainsi  par 
ute  la  ville,  comme  autrefois  le  Sauveur  dans  Jérusalem. 
Arrivé  devant  le  cloître  des  Bernardins ,  Job  voulut  revoir 
l'église  où  il  avait  prononcé  ses  vœux  de  religion.  Il  fit  donc 
signe  de  s'arrêter  et  étendit  l'index  vers  la  porte  de  l'église  : 
elle  s'ouvrit  avec  fracas  sons  les  cfibrts  des  pastoureaux,  et  le 
leii  saint  fut  en  un  moment  envahi  par  eux  et  par  la  populace 
(pli  les  suivait.  Job  ,  sans  descendre  de  sa  monture ,  entra  dans 
l'église  où  un  moine  seul  était  en  prière  devant  l'autel ,  la  face 
ontre  terre.  Job,  sans  prendre  garde  à  lui,  monta  à  l'ambon, 
où  les  diacres  avaient  coutume  de  lire  l'épîtrc  au  peuple,  et 
prit  la  parole  : 

•  Mes  clicrs  frères ,  s'c'cria-t-il  d'ime  voix  tonnante  qui  fit 
ressaillir  le  moine  abîmé  dans  la  prière.  Dieu,  dont  les  juge- 
ens  surpassent  en  profondeur  les  abîmes  de  la  mer,  m'a  tiré 
'  la  foule  pour  les  faire  exécuter  dans  ce  monde;  de stercore 
rigens  pauperem.  Comme  il  vous  l'a  déjà  annoncé,  il  m'a 
i-raé  de  sa  parole  ainsi  que  d'un  glaive  à  deux  tranchans  pour 
chasser  de  son  sanctuaire  les  ennemis  déclarés  de  son  saint 
nom ,  et  ceux  qui ,  sous  des  peaux  de  brebis ,  cachent  des  loups 
ravissans.  Mes  chers  frères,  je  parle  des  Sarrasins  ,  des  Juifs 
çt  des  clercs.  Parmi  ces  derniers,  les  frères  mineurs  et  prê- 
cheurs sont  des  vagabonds  et  des  hypocrites;  les  moines  de 
Cîteaux  ne  songent  qu'à  intenter  des  procès  injustes,  afin  d'en- 
vahir les  terres  et  dévorer  les  troupeaux  d'autrui  ;  les  moines 
noirs  sont  des  goinfres  et  des  orgueilleux  ;  les  chanoines  sont 
dcrai-seViiliers  et  ne  se  nourrissent  que  de  cygnes  ,  de  faisans , 
de  paons  et  autres  viandes  de  prix  ;  les  Templiers  et  les  che- 
valiers de  l'Hôpital  font  de  leurs  maisons  des  cavernes  de  vo- 
leurs et  de  meurtriers,  en  y  accueillant,  à  bras  ouverts,  tous 
Kicux  qui  ont  tué  ou  dérobé  leurs  maîtres  ;  les  nonains  livrent 
eurs  corps  à  l'impudicité  des  moines ,  et  étouffent  les  enfans 
|ui  proviennent  de  ce  commerce  infâme;  les  évcqucs  et  leurs 
offîcialités  ne  courent  qu'après  l'argent  et  sont  plongés  dans  les 
^^  délices;  enfin  l'apôtre  de  Rome  lui-même  et  sa  cour,  qui  dc- 
^■n'aicnt  présenter  le  modèle  de  toutes  les  vertus,  rc'unisscut  à 
^Beux  seuls  tous  les  genres  d'o|)probrcs. 

^R    Le  moine  se  leva  brusquement;  sa  voix  tremblait  de  colère. 
^gi    —  Tais-toi ,  hérétique ,  s'écria-t-il  en  lançant  à  Job  un  geste 
de  menace;  tais-toi,   maudit  plein  du  diable,  tu  trompes  ce 
^^  peuple  innocent  en  mentant  par  la  gorge. 

W^f  Un  moment  de  silence  succéda  à  cette  apostrophe  ;  Job ,  at- 
téré,  n'osait  lever  les  yeux  sur  celui  qui  venait  de  l'interrom- 
pre ,  mais  ses  veines  gonflées ,  son  visage  pâle  et  pourpre  tour 


à  tour,  ses  doigts  raides  et  écartés,  di.saient  assn  l'état  de  son 
amc.  Quant  aux  assistans,  surpris  de  l'audace  du  moine,  ils 
restaient  immobiles  en  contemplation  devant  sa  face ,  qui  res- 
semblait ,  d'une  manière  frappante ,  à  celle  de  Job.  Scène 
éclairée  jiar  la  lueur  sépulcrale  d'une  lampe  qui  tombait  de 
la  voûte. 

Job  enfin  releva  la  tête ,  et  la  tempête  long-temps  contcntie 
dans  son  sein  éclata  terrible.  _  • 

—  Tu  mourras!  s'écrie-t-il  d'une  voix  délirante. 

Et  il  s'élança  de  sa  chaire  sur  le  moine  qui  tomba  frapi)é 
par  Job ,  sans  lui  opposer  la  moindre  résistance.  En  même 
temps,  la  foule  ,  avec  de  grands  cris,  se  précipita  sur  l'infor- 
tuné, pareille  à  une  meule  de  chiens  qui  n'ose  approcher  d'un 
sanglier  plein  de  vie  et  de  fureur,  et  qui  le  déchire  alors  qu'il 
vient  d'être  abattu  par  un  chasseur. 

Le  moine  poussa  un  soupir,  puis  tout  fut  dit. 

La  lampe  était  éteinte ,  et  l'abomination  au  comble  dans 
la  maison  de  Dieu.  Job  se  releva  couvert  de  sang  et  de  sueur, 
et  chercha  à  sortir  de  l'église;  naais  la  foule  était  si  pressa, 
qu'il  fut  forcé  d'attendre  le  moment  où  elle  serait  moins  épaiise. 
En  effet ,  elle  s'écoulait  rapidement  au  milieu  des  blasphèmes , 
des  gémissemens  et  des  cris  de  ceux  qu'elle  froissait  ou  qu'elle 
écrasait  sous  ses  pas.  Job  enfin  gagna  le  seuil  ;  mais  prêt  à  le 
passer,  il  posa  le  pied  sur  le  cadavre  du  moine,  que  les  pas- 
toureaux, en  se  disputant  ses  misérables  dépouilles,  y  avaient 
traîné.  Job  jeta  un  regard  effravc  siu-  lui ,  à  la  lueur  des  tor- 
ches que  portaient  les  gens  du  guet. 

—  Ah  !  s'écria-t-il. 

Et  il  tomba  en  proie  à  d'affreuses  convulsions. 
Le  moine  qu'il  avait  tué  était  Goetz ,  son  frère ,  son  propre 
frère. 


Quand  Job  revint  à  lui ,  il  était  loin  de  l'abbaye  des  Bemaj- 
dins.  Ses  compagnons  l'avaient  transporté  de  l'autre  côté  de  la 
Seine ,  tout  près  de  l'église  Sainte-Marie  l'Égyptienne ,  dans 
une  taverne  où  il  avait  établi  son  quartier-général.  I.a  salle 
était  pleine  de  pastoureaux. 

—  Ecce  bonum  vinum  ;  venile,  potemus ,  disaient  les  uns, 
en  parodiant  d'une  voix  nazale  et  grotesque  le  chant  d'église 
que  vous  savez  et  ne  s'interrompaient  que  pour  vider  de  pro» 
fonds  hanaps  qu'ils  alimentaient  àde  largesbrocs,  poses  sur  des 
tables  lUiissives  devant  lesquelles  ils  étaient  assis. 

—  Trois!.. .Six!...  A  toi!...  Gagné!...  Tu  triches,  criaient 
les  autres  en  jouant  aux  dés. 

Dans  les  angles  de  la  salle  ,  d'autres  prenaient  sans  voile  et 
sans  pudeur,  de  honteux  eljats  avec  des  prostituées,  à  la  voix 
rauque  et  fêlée,  à  la  parole  cynique. 

Et  Job? 

Il  était  immobile.  Soit  qu'il  ouvrît  les  yeux,  soit  qu'il  les 
fermât  et  les  détournât  de  côté  ou  d'autre,  il  retrouvait  toujours 
une  tache  de  sang  que  tous  les  flots  de  la  mer,  voire  mcrae  les 
eaux  réser\'écs  dans  les  cataractes  du  ciel  pour  un  nouveau  dé- 
hige ,  n'auraient  pu  laver.  Sang  pour  sang  !  c'était  écrit  ! 


I 


8â 


L'ARTISTE. 


l:^n  ce  moment  on  frappa  violemment  à  la  porte. 

—  Beaux  seigneurs ,  ouvrez  ,  criait  une  voix  du  dehors  ;  ou- 
vrez ,  de  par  haute  et  puissante  dame  ,  madame  Blanche  de  Cas- 
tiHe  ,  mère  du  roi  notre  sire  ,  régente  de  France. 

La  poite  s'ouvrit  promptement ,  et  un  page  à  la  livrée  de  la 
■reine  remit  une  lettre  scellée  du  sceau  royal  à  Job  ,  qui  la  reçut 
et  la  lut  sur-le-champ.  En  la  terminant ,  il  laissa  échapper  un 
sourire  amer  et  douloureux. 

—  Annonce  à  celle  qui  t'envoie,  dit-il  au  page,  que  demain, 
après  le  coucher  du  soleil ,  nul  de  nous  ne  sera  dans  Paris. 
Maudite  soit  l'heure  à  laquelle  j'y  suis  entré  !  Va. 

Job  retomba  dans  son  immobilité  silencieuse ,  et  le  page , 
après  s'être  incliné  profondément  devant  lui ,  se  retira  tout  ef- 
frayé du  spectacle  hideux  que  la  taverne  lui  avait  offert.  La 
reine  l'attendait  avec  impatience.  Quand  elle  c\it  appris  la  ré- 
ponse de  Job ,  elle  se  jeta  à  genoux  et  remercia  Dieu  avec  les 
expressions  les  plus  énergiques  que  son  amour  pour  son  peuple 
lui  put  suggérer.  En  effet,  les  désordres  et  les  crimes  des  pas- 
toureaux lui  avaient  ouvert  les  yeux  sur  l'imprudence  qu'elle 
avait  commise  en  leur  donnant  pleine  et  entière  autorité  dans 
Paris,  et  presqu'en  même  temps,  sur  l'avis  qu'elle  reçut  d'un 
combat  qui  venait  de  s'engager  entre  une  troupe  de  pastoureaux 
et  des  bourgeois  du  faul)ourg  Saint-Marcel ,  joints  à  des  écoliers 
de  l'université,  elle  expédia  l'ordre  de  fermer  les  portes  du  Pe- 
tit-Pont. Ce  qui  fut  fait  sur  l'heure,  et  bien  fait;  car  les  pil- 
lards ,  privés  de  toute  communication  avec  leurs  compagnons , 
furent  massacrés  jusqu'au  dernier. 

Le  lendemain  les  pastoureaux  quittèrent  Paris  par  bandes 
de  cinq  et  dix  mille  hommes ,  et  se  dirigèrent  vers  les  côtes 
de  la  INIéditcrranée.  La  troupe  que  Job  commandait  se  rendit 
à  Bourges  ,  et  cette  ville  devint  le  théâtre  des  plus  violens  dé- 
.sordres.  Tous  les  prêtres  que  ces  brigands  purent  appréhender 
furent  égorgés  sans  miséricorde.  Les  bourgeois  et  les  magistrats 
étaient  plongés  dans  la  consternation  ;  mais  bientôt  apprenant 
que  Blanche  ayait  rassemblé  une  armée  pour  punir  les  excès 
de  ces  redoutables  pèlerins  ,  ils  reprirent  courage ,  et  par  le 
moyen  des  intelligences  qu'ils  pratiquèrent  avec  certains  d'en- 
tre eux,  ils  firent  arrêter  quelques-uns  des  chefs  qui  furent 
pendus  en  plein  jour  sur  la  grande  place  de  la  ville.  Les  autres, 
effrayés  de  cet  exemple ,  s'ameutèrent ,  se  ruèrent  dans  les  mai- 
sons où  ils  brisèrent  les  coffres  pour  piller  l'or  ,  l'argent  et  tout 
ce  qui  leur  tombait  sous  la  main  ;  ils  violèrent  les  femmes  et 
les  jeunes  filles ,  incendièrent  des  maisons  avec  ceux  qui  les 
habitaient  ;  puis ,  repus  d'or ,  de  sang  et  de  fumée ,  ils  conti- 
nuèrent leur  route  j  mais  l'armée  de  Blanche  arriva.  Réunie 
avec  le  bon  peuple  de  Bourges ,  elle  se  mit  à  la  poursuite  des 
pastoureaux  et  les  atteignit  entre  IMortemer  et  Villeneuve-sur- 
Ic-Cher,  où,  malgré  leur  nombre  et  leur  confiance  en  la  toute- 
puissance  de  Job,  ils  furent  mis  en  déroute  et  reçurent  la  juste 
punition  de  leurs  brigandages.  Job  seul  retarda  de  quelques 
heures  cette  catastrophe  ,•-  dans  d'autres  temps  il  eût  gagné  la 
victoire  :  mais  sa  bouche ,  souillée  par  le  blasphème  ,  n'invo- 
quait plus  le  nom  de  Dieu  qu'il  avait  chassé  de  son  cœur,  et 


l'épée  était  mal  assurée  dans  sa  main  humide  encore  du  sang 
de  son  frère. 

Job  s'enfuit  avec  quelques  centaines  d'hommes ,  et  après  un 
mois  de  marche  environ ,  il  arriva  à  Marseille  où  il  croyait  que 
le  bruit  de  sa  mésaventure  ne  pouvait  être  parvenu.  Malheur 
à  lui  !  trois  fois  malheur  à  lui  !  Le  bailli  de  Bourges  ,  instruit 
du  dessein  des  pastoureaux ,  avait  envoyé  trois  messagers  sur 
leurs  pas ,  et  aussitôt  que  Job  eut  passé  les  portes  de  la  ville  , 
lui  et  sa  troupe  se  virent  cernés  de  toutes  parts  et  obligés  de  se 
rendre  sans  combat. 


Job  est  dans  un  cachot  obscur,  un  carcan  de  fer  est  rivé  au- 
tour de  son  cou  et  ses  deux  mains  sont  étroitement  liées  der- 
rière son  dos.  C'est  ainsi  qu'il  avait  été  en  Prusse  ;  mais  alors 
il  était  pur  de  toute  souillure  et  son  bras  n'avait  versé  que  le 
sang  des  ennemis  de  Dieu  ;  alors  la  mort  s'offrait  à  lui  moins 
terrible,  elle  lui  souriait  en  lui  présentant  d'une  main  la  palme 
des  martyrs  et  en  lui  montrant  de  l'autre  une  place  au  milieu 
de  la  milice  céleste.  Mort  en  Prusse,  Job  aurait  été  pleuré  : 
maintenant.... 

Et  il  mordait  ses  chaînes  à  les  couvrir  de  sang  et  à  y  incrus- 
ter ses  dents  broyées. 

Lui ,  Arnold  ,  comte  de  Cilia ,  tombé  de  si  haut  !  lui ,  res- 
saisi dans  la  boue  pour  être  pendu  comme  un  vilain!  lui,  Job, 
moine  de  Clairvaux,  damné  à  tout  jamais!  Lisbeth  dans  la 
couche  d'un  mécréant!....  Dieu  tout-puissant,  tu  sais  bien  te 
venger  ! 

—  Oh  !  sois-tu  maudit ,  s'écria-t-il ,  fils  de  Marie ,  trois 
fois  ,  mille  fois  maudit,  nunc  et  semper  et  in  sœcula  sœculo- 
lojiim!  Amen. 

En  ce  moment  Job  se  retourna  et  aperçut  le  geôlier  dont  les 
yeux  fauves  étincelaient  d'une  joie  féroce.  Il  était  accouru  à  la 
voix  de  son  prisonnier  ,  qui ,  égaré  par  le  désespoir  ,  n'avait 
pas  entendu  ouvrir  sa  prison  ni  remarqué  la  lueur  de  la  lampe 
que  portait  cet  homme.  Celui-ci  se  retira  et  revint  quelques 
heures  après  avec  un  clerc  de  justice  et  le  bourreau.  Job  crut 
toucher  à  sa  dernière  heure.  Oh  non  !  le  clerc  toussa  pour  se 
rendre  la  voix  plus  claire  ,  puis  il  lut  : 

«  Attendu  que  le  nommé  Job  a  prêché  une  croisade  parmi 
les  vilains  et  les  bergers ,  en  s'annonçant  faussement  comme 
l'envoyé  de  Dieu  ; 

»  Attendu  que  ledit  Job  a ,  par  ses  prédications ,  porté  les 
serfc  à  quitter  le  fief  dont  ils  faisaient  partie,  à  massacrer  les 
clercs  et  à  piller  les  églises  ; 

»  Attendu  que  le  susnommé  a  osé  combattre  contre  les  trou- 
pes royales  ; 

»  Le  tribunal  déclare  ledit  Job  atteint  et  convaincu  de  lèse- 
majesté  divine  et  humaine ,  de  meurtre ,  de  vol  et  de  révolte  ; 
main  armée. 

»  Pour  ces  causes  ,  le  tribunal  statuant  condamne  ledit  Job_ 
à  être  pendu  par  son  cou  ,  avec  ses  fauteurs  et  complices ,  jusi 
qu'à  ce  que  mort  s'ensuive.  » 

—  Ce  n'est  pas  tout ,  dit  le  clerc  en  jetant  un  coup  d'œil  sui 


L'ARTISTE. 


85 


prisonnier  pour  voir  l'effet  que  sa  lecture  venait  de  pro- 
duire ;  puis  il  continua  : 

«  Attendu  que  ledit  Job  a ,  dans  sa  prison  ,  blasphc'inc  le 
saint  nom  de  Dieu  ,  comme  il  appert  par  le  témoignage  de 
Jehan  Tranchart ,  le  geôlier,  qui  l'a  entendu  clairement  ; 

I»  Le  susnommé  aura  la  langue  pcrce'c  d'un  fer  rouge ,  en 
xe'cution  de  l'ordonnance ,  concernant  ce  cas ,  rendue  par  le 
oi  notre  sire  j 
»  Et  de  l'argent  saisi  sur  ledit  Job ,  ou  de  celui  qui  pro- 
icndra  de  la  vente  de  ses  effets ,  sera  distraite  une  amende  de 
quarante  livres,  dont  le  dénonciateur  aura  le  quart,  et  la  jus- 
^^jicc  l'autre  quart;  le  troisième  quart  appartiendra,  de  plein 
^Hfc-oit,  à  haut  et  puissant  seigneur,  monseigneur  Charles,  comte 
^^Bc  Provence  ,  d'Anjou  et  du  Maine  ;  et  la  dernière  partie  sera 
'j^fhise  en  reserve  potir  récompenser  ceux  qui  de'nonceront  les 
'^  méfaits  des  pauvres  sur  lcs([uels  on  ne  pourra  lever  aucune 
amende.  » 

A  peine  le  clerc  eut-il  achève'  que  le  bourreau  s'avança , 
|)0rtant  à  sa  main  droite  une  espèce  de  dague ,  qu'il  avait  fait 
ro\igir  hors  du  cachot  ;  de  l'autre  il  ouvrit  violemment  la  bou- 

Ihe  de  Job ,  lui  tira  la  langue  avec  des  tenailles  et  la  perça 
entemcnt.  Job  tonil)a  sans  connaissance  en  vomissant  im  sang 
loir  et  bouillonnant. 
•  Lorsqu'il  revint  de  son  évanouissement  il  sentit  ses  pieds  dé- 
ivrés  des  ceps  qui  les  tenaient  à  la  gêne ,  et  tout  son  corps 
[lacé  par  une  froide  humidité.  Il  venait  d'être  dépouillé  par  le 
J)ourreau  ,  qui  ne  lui  avait  laisse  que  sa  chemise ,  et  s'occupait 
^^en  ce  moment  .i  rompre  l'extrémité  de  sa  chaîne  attachée  au 
^^■Carcan  :  ce  qu'il  faisait  en  le  frappant  à  coups  redoublés  avec 
^"tmc  énorme  masse  de  fer.  I^a  chaîne  céda  bientôt  et  tomba  sur 
les  dalles  en  entraînant  le  prisonnier  dans  sa  chute ,  tint  elle 
était  lourde  et  lui  faible!  Le  bourreau,  en  la  ramassant ,  le  l'e- 

Ëeva  brutalement. 
—  Allons  !  lui  dit-il  en  lui  présentant  une  torche  allumée. 
Job  la  prit  machinalement,  et  le  lugubre  cortège  se  mit  en 
marche.  A  la  sortie  de  la  prison ,  il  fut  escorté  par  une  nom- 
breuse troupe  d'archers  à  laquelle,  un  peu  plus  loin,  se  joi- 
^Kgnit  une  confrérie  de  pénitens.    En  tète    de  ces  derniers  on 
^Broyait  une  bannière  à  l'image  de  l'agneau  :  amère  dérision  de 
^Heelle  que  Job ,  dans  ses  jours  de  puissance ,  faisait  porter  de- 
vant lui  ;  mais  il  était  écrit  que  rien  ne  devait  manquer  à  son 
,      supplice. 
I^b-  Autour  d'eux  tourbillonnait  la  foule,  hurlant  des  cris  de 
^^^nort  et  de  malédiction ,  impatiente  d'assister  à  une  agonie  et 
d'avoir  à  flairer  un  cadavre.  Cependant,  à  chaque  église,   le 
cortège  s'arrêtait  et  Job  faisait  amende  honorable,  au  milieu 
du  plus  profond  silence,  puis  les  cris  recommençaient  comme 
le  plus  belle  : 

—  Mort  au  mécréant .' 

—  Mort  à  l'hérétique  ! 

—  Allons  donc,  messeigncurs  les  archers,  vous  vous  pré- 
lassez comme  si  vous  assistiez  à  une  procession  I  11  y  a  deux 

cures  que  nous  sommes  là  à  vous  attendre. 


—  Holàl  maître,  vous  m'enfoncez  les  côtes. 

—  Dam  !  je  veux  voir,  moi. 

—  Prenez  garde  qu'on  ne  cherche  à  vous  voir  aussi  un  jour 

en  pareil  arroi. 

—  Ohé?  la  fiancée  du  diable  1  C'est  toi  au  contraire  qui 
m'as  l'air  de  vouloir  senir  quelque  jour  de  pendant  d'oreille 
à  madame  la  potence. 

—  Ma  commère ,  comment  est-il  ? 

—  11  est  fort  bien ,  par  ma  foi ,  quoique  un  peu  maigre. 

—  Le  pauvre  malheureux  !  c'est  dommage  ;  les  beaux  hom- 
mes sont  si  rares  ! 

—  Ouais  !  ne  dirait-on  pas  que  je  suis  borgne,  bossu,  boi- 
teux ,  ou  inhabile  de  mes  membres  ? 

—  Commère  ,  entendez-vous  mon  mari  ?  .Mi  !  ah  1 

—  Sus  !  sus  !  aux  fourches  ! 

—  ffabemus  corda  ad  Dominum ,  la  corde  à  messire  ! 

Job  ai-riva  au  pied  de  la  potence,  et  le  bourreau  y  pendit 
son  cadavre.  Aussitôt  après  que  ce  dernier  fut  descendu  et  eut 
retiré  l'échelle,  des  pierres  et  des  projectiles  de  mainte  espèce 
partirent  de  tous  les  points  de  la  foule  contre  le  patient,  et 
lorsque  l'un  d'eux ,  l'atteignant,  le  balançait  dans  l'espace,  ou 
le  blessait  à  répandre  son  sang ,  les  assistans  applaudissaient 
avec  de  grands  cris  et  de  longs  éclats  de  rire. 

En  ce  moment  un  pigeon  volait  au-dessus  de  la  place ,  et . 
étourdi  par  les  cris  qui  fendaient  la  nue,  peut-être  même 
frapjic  d'une  pierre,  il  décrivit  une  longue  parabole  et  tomba 
à  quelque  distance  du  gibet.  Tous  alors  s'élancèrent  à  sa  pour- 
suite, et  avant  d'rfiriver  à  lui,  il  y  en  eut  plus  d'un  qui  fut 
renversé  et  foulé  aux  pieds  j  mais  enfin  deux  hommes  furent 
plus  heureux  que  les  autres,  et  le  saisirent  en  même  temps. 
En  se  le  di.sputant,  ils  arrachèrent  une  aile  à  l'oiseau,  et  un 
billet  tomba  à  leurs  pieds,  t^n  troisième,  qu'à  son  habit  on 
reconnaissait  pour  un  clerc,  le  ramassa  vivement,  et  brisa  le 
sceau  ;  mais  à  peine  eut-il  jeté  les  yeux  sur  l'écriture  qui  y 
était  tracée ,  qu'il  poussa  un  cri  de  terreur  et  laissa  tomber  le 
billet,  en  se  secouant  les  doigts  comme  s'il  eût  pris  par  mc- 
gaide  un  fer  ardent.  Les  assistans ,  saisis  d'une  fravcur  jiani- 
que,  s'enfuirent  de  toutes  parts,  et  lorsqu'ils  furent  à  distance, 
ils  se  pressèrent  autour  du  clerc  pour  lui  demander  ce  cpi'il 
avait  vu  dans  le  billet. 

—  Messeigncurs ,  dit-il  d'une  voix  émue  ,  j'ai  fait  mes  étu- 
des à  l'université  de  Paris ,  oii ,  comme  chacun  sait ,  l'on  »\>- 
prend  toutes  les  sciences  du  monde  et  les  divers  signes  qui 
sont  employés  pour  arriver  à  leur  connaissance;  mais  ,  foi  que 
je  dois  à  Dieu  et  à  sa  sainte  mère  ,  je  n'ai  jamais  vu  d'écriture 
qui  ressemblât  à  celle  de  ce  billet  maudit.  Celte  dernière  est 
composée  de  caractères  semblables  aux  flammes  de  l'enfer  qui 
sont  peintes  dans  les  missels.  Il  m'est  avis  que  c'est  quelque 
épître  que  Satan  envoie  à  l'un  de  ses  serviteurs. 

En  disant  ces  mots  le  clerc  se  signa  dévotement  ;  ainsi  fit  la 
foule  qui ,  bien  loin  de  se  retirer  ,  attendit  jusqu'au  soir  dans 
l'espoir  d'être  témoin  de  quelque  miracle. 


8Â. 


L'ARTISTE. 


Le  bruit  de  cette  aventure  ne  tarda  pas  à  se  répandre  dans 
toute  la  ville  j  il  paiTint  jusqu'aux  oreilles  d'honorable  et 
scientifique  personne ,  maître  Honore'  Vidal ,  curé  de  Saint- 
Victor,  qui  manda  sur-le-champ  les  clercs  de  son  e'glise  et  leur 
ordonna  de  se  trouver  au  chœur  le  lendemain  au  lever  du  so- 
leil. Ce  qui  fut  dit  fut  fait ,  et  le  jour  suivant  le  cierge'  se  ren- 
dit au  lieu  indiqué.  Là  le  curé  clianta  la  messe ,  et  après  Vite 
missa  est,  tous  sortirent  de  l'église  et  s'avancèrent  en  proces- 
sion vers  le  lieu  où  le  billet  était  tombé  la  veille  ;  il  s'y  trou- 
vait encore.  Maître  Honoré  Vidal  s'avança  sans  crainte  à  tra- 
vers la  foule  qui  environnait  le  mystérieux  papier,  et  après 
l'avoir  exorcisé  et  aspergé  par  trois  fois  d'eau  bénite ,  il  le  ra- 
massa et  y  promena  ses  yeux  pendant  quelque  temps  ,  puis  il 
le  donna  à  son  vicaire  qui ,  à  son  tour  ,  le  transmit  à  un  clerc 
noimnc  Dieudonné.  Celui-ci  avait  été  sarrasin  ,  mais  depuis  il 
a^ait  renoncé  à  Mahomet  et  à  ses  pratiques  diaboliques  pour]se 
consacrer  au  service  de  Jésus-Christ.  Dieudonné  prit  donc  le 
billet,  et  au  premier  regard  qu'il  y  jeta  il  sourit ,  puis  il  con- 
tinua son  inspection.  Quand  il  eut  terminé,  il  tendit  le  papier 
aux  autres  clercs  qui  confessèrent  qu'ils  ne  savaient  ce  qui  pou- 
vait y  être  écrit. 

—  Eh  bien  !  c'est  moi  qui  vous  le  dirai ,  s'écria  Dieudonné 
d'un  air  de  triomphe  ,  en  reprenant  le  billet.  Ceci  n'est  autre 
chose  qu'une  lettre  en  arabe  adressée  par  MalckKamel-Mo- 
hammed ,  sultan  ,  c'est-à-dire  seigneur,  d'Egypte  ,  au  juif  Elia- 
cin-Ben-Nachor. 

Un  murmure  d'étonnement  et  de  curiosité  courut  parmi  la 
foule  qui  s'approcha  avec  précaution  ;  Dieudonné  lut  : 

«  Au  nom  de  Dieu  clément  et  miséricordieux ,  le  salut  soit 
sur  le  prophète  Mahomet  et  sur  sa  famille  ! 

»  Ta  lettre  nous  est  parvenue  avec  le  rapport  qu'elle  conte- 
nait sur  les  forces  de  la  sultane  de  France  et  sur  ses  disposi- 
tions à  notre  égard.  Tu  nous  apprends  en  outre  qu'un  derviche 
nazaréen  nommé  Job  parcourt  le  royaume  en  enrôlant  sous  sa 
bannière  les  bergers  et  autres  gens  de  bas  état ,  pour  les  con- 
duire ensuite  contre  nous.  Nous  n'en  avons  conçu  aucune  in- 
quiétude :  car  ce  Job  est  d'intelligence  avec  nous  ;  mais  si ,  en- 
flé d'orgueil  à  l'aspect  de  la  multitude  qu'il  traîne  à  sa  suite, 
il  oubliait  ses  sermens  et  nous  faisait  la  guerre ,  nous  nous 
rappellerions  les  paroles  du  prophète  :  «  Combien  de  fois  une 
»  poignée  d'hommej  n'a-t-elle  pas  mis  en  fuite  des  armées  in- 
»  nombrables  par  la  permission  divine  ?  car  Dieu  est  avec  ceux 
»  qui  lui  sont  fidèles.  » 

»  Envoie  un  émissaire  auprès  de  ce  Job,  et  fais-lui  dire  pour 
toutes  paroles  que  Lisbeth  l'attend  avec  impatience  dans  la  so- 
litude où  sa  virginité  est  à  l'abri ,  et  que  ,  pour  le  présent ,  elle 
lui  envoie  le  plus  sincère  des  complimens ,  avec  un  salut  aussi 
suave  que  le  musc ,  dont  le  moindre  morceau  ,  comme  le  plus 
gros  ,  a  son  parfum. 

«  Puisse  le  Seigneur  te  montrer  la  voie  qui  conduit  à  lui  I 
puisse-t-il  t'accorder  une  bonne  fin  et  te  faire  retenir  ce  que 
nous  t'avons  dit!  Adieu. 

«  Au  Kaire ,  la  ville  bien  gardée ,  le  jour  du  sabbat,  2'  de 
Moharram  de  l'année  649  de  l'hégire  prophétique.  » 


Cette  lettre  avait  soulevé  une  tempête  qui  n'attendit  que  la 
fin  de  sa  lecture  pour  éclater.  La  foule  se  porta  avec  d'effroya- 
bles imprécations  vers  la  rue  où  demeuraient  tous  les  juifs  de 
la  ville.  En  un  clin  d'œil  la  porte  d'Éliacin-Ben-Nachor  fut 
enfoncée,  et  lui-même  mis  en  pièces,  ainsi  que  toute  sa  famille. 
Mais  la  foule  ne  se  borna  pas  à  ces  excès.  Furieuse ,  elle  péné- 
tra chez  les  autres  juifs ,  les  égorgea  et  pilla  tout  leur  avoir, 
puis  revint  à  la  maison  d'Éliacin  qui ,  avant  la  fin  du  jour,  ne 
présenta  plus  qu'un  amas  de  déeomjjres. 

Toutes  les  rues  et  les  places  d'alentour  étaient  jonchées  de 
cadavres  et  de  lamlieaux  ensanglantés.  La  multitude  les  recueil- 
lit ,  les  transpoita  au  pied  du  gibet ,  en  y  joignant  des  ossemens 
de  chiens,  de  pourceaux  et  d'auti'es  animaux  immondes;  elle 
ne  fit  de  tout  cela  qu'un  seul  monceau  ,  qu'elle  couvrit  de  dé- 
bris de  navires  et  de  fagots  de  pins  verts.  La  corde  au  bout  de 
laquelle  Job  était  pendu  fut  coupée ,  et  le  cadavre  tomba  lour- 
dement sur  le  bûcher,  auquel  le  feu  fut  mis  de  tous  côtés. 

Le  lendemain  ,  pas  même  de  cendres ,  la  brise  de  la  mer  les 
avait  balayées  pendant  la  nuit  I  !  I 

Francisque  Michel. 


\)mHh, 


—  Le  bazar  polonais  de  Lyon  vient  de  voter  une  souscrip- 
tion nationale  pour  une  médaille  en  l'honneur  de  la  Pologne  , 
dont  l'exécution  est  confiée  à  M.  Barre  ,  graveur  hal)ile  à  qui 
nous  devons  déjà  les  belles  médailles  de  Gall  et  de  Larochefou- 
cauld-Liancourt.  On  souscrit  à  Paris,  à  la  Monnaie  des  Mé- 
dailles ,  rue  Guénégaud  ,  n°  8. 

—  On  annonce  la  prochaine  publication  des  Mémoires  du 
Maréchal  Ney,  mis  au  jour  par  sa  famille  et  sur  ses  manu- 
scrits. 

Ce  livre  doit  avoir  du  retentissement  comme  recueil  de  faits 
nouveaux,  d'anecdotes  de  cour  et  de  scènes  de  camp.  Les  deux 
premiers  volumes  de  ces  Mémoires  paraîtront  au  1 5  avril  ;  à 
Londres  ,  à  Bruxelles  et  à  Paris ,  cher  M.  Fournier  ,  libraire. 

—  H  vient  de  paraître,  chez  M.  Simon-Michault ,  boule- 
vard Poissonnière ,  n"  16,  au  i",    un  rondo  militaire  et  un  ^ 
recueil  de  contredanses  variées ,  walses  et  galopes  ;  par  &ril 
nest  Dejazet,  jeune  compositeur,  d'un  grand  avenir  musical.' 
Ces  deux  morceaux  sont  ornés  de  charmantes  lithographies  de 
Devéria. 


Dessins,  < 


Le  Prisonnier,  par  Alfred  Johannoi. 
Arnal.  par  Mekct. 


L'ARTISTE. 


85 


£ittfraturf. 


NIALISKI. 

•Une  sombre  matinée  de  janvier  enveloppait  d'un 
brouillard  aigre  et  malsain  la  très  -  remuante  cité  de 
Banibcrg.  Cependant,  à  peine  sept  heures  avaiftit  retenti 
au  clocher  gothique  de  la  cathédrale,  et  déjà  les  indus- 
trieux habitans  ouvraient  leurs  boutiques,  et  saluaient  de 
leurs  fortes  mains  gantées  les  mariniers  qui  se  rendaient 
r  les  quais  du  Mein.  Quelques-uns  de  ces  derniers, 
ebout  devant  le  comptoir ,  le  verre  de  gin  exhaussé 
à  la  hauteur  de  l'œil ,  s'entretenaient  de  la  rigueur  de 
la  saison  ,  du  froid  excessif  de  la  nuit.  C'étaient  de  rudes 
plaisanteries  sur  les  poissons  qui  se  trouvaient  pris  sous 
les  glaces  et  qui  se  tenaient  probablement  en  réserve 
pour  l'arrivée  des  Français  ,  afin  d'être  mangés  par  eux 
plus  frais  et  plus  délicats.  Us  ne  tarissaient  pas  en  plai- 
santeries aquatiques  sur  nos  troupes  ,  qui  toutes  ,  a  les 
m  croire ,  avaient  perdu  le  nez  le  même  jour  au  pas- 
ge  de  l'Oder.  «  S'ils  entrent  dans  Bambcrg,  ajoutait  un 
,utre  en  continuant  cette  ingénieuse  facétie  nationale , 
t  que  nos  femmes  ne  soient  pas  fidèles ,  nos  lunetiers 
ont  réclamer  contre  nos  fils  ;  ils  naîtront  tous  camards. 
^^  Pour  toi,  Brown,  la  supercherie  conjugale  sera  im- 
possible, car  de  Bamberg  a  Francfort  ton  nez  fait  ombre, 
ctWurztbour,  se  demande  s'il  y  a  éclipse  quand  tu  fumes 
au  clair  de  la  lune.  —  C'est  vrai ,  mais  si  j'ai  un  grand 
nez ,  tu  n'en  as  presque  pas ,  et  ta  femme  n'aurait  pas 
besoin  d'attendre  les  Français  pour  te  jouer  le  tour.  — 
Bien  dit  !  Fais-moi  verser  de  ce  dernier  coup  de  bran- 
dewin  pour  avoir  si  l)ien  parlé  ,  et  partons  !  »  Des  pièces 
noires  et  oxidécs  par  l'humidité  des  poches  de  mariniers 
tombèrent  sourdement  sur  le  comptoir  de  chêne,  et  ils 
sortirent.  Comme  ils  allaient  s'enfoncer  dans  la  brume 
noire  et  opaque  qui  révélait  les  abords  du  quai ,  ils 
entendirent  glisser  'a  côté  d'eux  comme  quelque  chose 
de  soyeux. 
Ci  Brown  ? 

—  Plaît- il. 

—  As-tu  vu  cette  chauve-souris  ? 

—  C'est  sans  doute  la  fée  noire  qui  va  se  coucher , 
[après  avoir  sucé  le  sang  des  petits  enfans  et  desséché 
[le  lait  des  nourrices. 

. — Plaisanterie  a  part,  Brown  :  c'est  un  homme  !  tiens, 
regarde-le  papillonner  comme  les  ailes  d'un  moulin  a 
charbon ,  là  bas ,  au  carrefour  de  la  fontaine. 

TOME    Ul.       8'    LIVRAISON. 


—  S'il  a  soif,  il  trouvera  le  brandewin  des  chiens 
un  peu  froid. 

—  Grand  bien  vous  fasse ,  mon  ami  ! 

—  Ça  ne  vous  échauffera  pas  le  sang ,  camarade. 
Et  la  voix  de  l'ombre ,  penchée  sur  le  bassin  de  la 

fontaine  du  carrefour ,  leur  répondit  :  «  Le  seigneur  soit 
avec  vous  !  Dieu  vous  donne  un  bon  voyage  !  » 

—  Brown  !  11  parle  de  Dieu  ,  c'est  le  diable  ! 
Les  mariniers  lui  répondirent  :  Merci  ! 

Cette  ombre  n'était  rien  autre  que  l'étudiant  en  théo- 
logie ,  Augustus ,  sorti  cette  unit  même  du  séminaire  et 
rôdant  sans  savoir  où  il  irait  se  loger  dans  cette  ville, 
où  il  n'était  connu  de  personne.  Car  Augustus  naquit 
à  Francfort-sur-le-Mein.  Sans  apprécier  au  juste  les  dé- 
penses nécessaires  a  l'existence ,  il  sentait  qu'avec  ui- 
frédéric  d'or ,  il  lui  était  difficile  de  vivre  plus  d'une 
semaine,  étant  d'ailleurs  accoutumé  a  une  vie  de  pléni- 
tude et  d'aisance  ;  méritant  le  dîner  par  le  henedicile,  ou 
le  payant  avec  les  grâces.  N'ei!it-il  eu  que  ce  chagrin , 
c'était  assez  déjà  pour  regretter  le  séjourqu'il  avait  quitté 
la  veille,  lieu  où  il  jouissait  de  la  considération  aita- 
thée  a  la  double  qualité  de  théologien  et  de  poète ,  où  sa 
chambre  donnait  sur  un  embranchement  de  la  rivière , 
où  sa  bibliothèque  eût  fait  envie  au  docteur  Faust,  tant 
elle  contenait  de  manuscrits  grecs ,  persans ,  orientaux , 
de  bibles  polyglottes  et  de  poètes  anciens  et  modernes; 
où  enfin,  de  son  lit  massif  et  élevé,  il  voyait  lever  la 
lune  et  coucher  le  soleil ,  seules  voluptés  qu'il  eût  con- 
nues jusqu'alors.  Et  celles- lii  sont  si  grandes  ! 

Entretenu  aux  frais  d'un  vieux  parent,  et  ce  parent 
venant  de  mourir,  Augustus  manqua  tout  ii  coup  d'ar- 
gent pour  payer  sa  dernière  inscription  théologique  ;  et 
pourtant  il  ne  lui  fallait  plus  qu'un  degré.  Qui  sait  la 
fortune  rapide  qu'il  aurait  faite  sans  ce  fatal  contre-temps? 
Il  s'était  déjà  figuré  diacre,  archidiacre,  cardinal,  en- 
voyé "a  la  diète.  Non  qu'il  fut  très-ambitieux;  mais,  une 
fois  indépendant  et  riche,  que  de  livres  il  aurait  achetés, 
il  aurait  lus  dans  sa  vie  de  loisii-s  et  de  méditations!  Il 
fallait  renoncer  k-  tout  ça ,  sortir  une  belle  après-midi 
d'hiver  du  séminaire,  et  chercher  son  étoile.  Il  en  sortit; 
et  il  n'avait,  pour  braver  le  froid  du  plus  redoutable  jan- 
vier, pour  se  garantir  du  brouillard  qui  avachissait  l'air, 
qu'un  habit  noir,  que  des  culottes  en  flon  nce  noire  ,  un 
peu  usées  dans  leur  longueur,  tant  il  avait  l'habitude  de 
croiser  ses  jambes  et  de  les  balancer,  lorsqu'il  cherchait 
la  solution  d'un  argument  théologique,  et  pour  toute 
chaussure  des  escarpins  plats,  découverts  et  minces,  ser- 
rés par  une  boucle  d'acier:  un  vrai  séminariste;  mais 
avec  cela  une  tête  comme  l'Allemagne  seule  en  produit  : 


86 


L'ARTISTE. 


une  tête  encadrée  dans  des  grappes  de  cheveux  blonds  et 
soyeux,  et  laissant  détacher  des  traits  que  les  passions  de 
la  terre  n'ont  encore  ni  flétris  ni  ridés ,  espèce  de  carac- 
tère gi-ave,  et  enfant  autant  du  ciel  que  de  la  terre.  Ci- 
inabuë  a  mis  de  ces  têtes-la  dans  ses  auréoles  de  nua- 
ges :  mais  jamais  que  des  têtes,  car  on  ne  sait  comment  les 
terminer;  des  pieds,  ce  n'est  pas  assez;  des  ailes,  c'est 
trop.  Notre  langage  humain  se  sert  de  deux  ou  trois  cou- 
leurs pour  peindre  les  yeux  ;  je  suis  donc  fort  embarrassé 
pour  peindre  ceux  d'Augustus.  Us  étaient  bleus,  il  est 
vrai ,  mais  n'étaient-ils  rien  autre?  Millon  en  a  donné  de 
si  beaux  a  Satan  !  —  Eh  bien  !  que  ce  soient  les  yeux  de 
.Satan;  yeux  à  vous  faire  suivre  par  Une  femme  jusqu'au 
bout  du  monde ,  a  la  faire  courir  après  vos  pas  sur  un  fil 
de  fer  jeté  sur  un  abîme  ;  'a  lui  dire,  assis  !  debout!  sui- 
vez-moi !  et  elle  de  s'asseoir,  de  se  lever,  de  vous  suivre  ; 
regard  qui,  plongé  dans  un  regard ,  éblouit ,  domine,  fas- 
cine, saoule.  Cependant  Augustus  est  bon,  et  ce  don 
n'est  chez  lui  que  le  complément  d'une  figure  céleste. 

Mais  avec  de  beaux  yeux  et  une  ame  pure  il  faut  néan- 
moins dîner.  Augustus  y  songea. 

Il  s'arrêta  a  la  porte  de  Y  hôtel  de  la  Joie,  très-connu  à 
Bamberg,  avant  l'entrée  des  Français.  L'enseigne  lui 
parut  fort  peu  orthodoxe  ;  il  recula  d'abord ,  puis  il  re- 
vint ;  enfin  il  entra.  «  Qu'est-ce  donc,  dit-il  a  l'hôtesse  en 
s'asscyant ,  que  ce  bruit  mondain  qui  retentit  dans  votre 
salle?  Notre  gracieuse  souveraine  a-t-elle  accouché  d'un 
fils,  ou  nos  soldats  ont-ils  vaincu  l'armée  française  sur 
le  Rhin?  — Ce  n'est  rien  de  cela,  mon  doux  séraphin  ; 
vous  a<vez  devant  vous  la  troupe  de  comédiens  qui  a  l'hon- 
neur de  jouer  pour  le  théâtre  delà  cour;  tous  bons  vivans  : 
Allemands  pour  la  boisson ,  Italiens  pour  la  gourmandise. 
Français  pour  l'esprit.  Si  le  cœur  vous  en  dit ,  approchez- 
vous  de  leur  table;  allez,  vous  serez  le  bien-venu.  Que 
faut-il  vous  servir,  mon  séiaphin  ? 

Augustus  devint  rouge,  il  balbutia,  demanda  un  mets 
qu'il  n'avait  probablement  pas  envie  de  manger,  et  moitié 
poussé  par  l'hôtesse,  moitié  entraîné  par  un  des  joyeux 
convives,  il  s'assit  "a  leur  table. 

—  Vous  êtes  trop  timide,  notre  jeune  ami,  lui  dit  le 
tyran  de  la  troupe. 

—  Hélas ,  monsieur,  je  suis  séminariste  ;  vous  devez  le 
voir  de  reste  à  mon  costume. 

—  C'est  vrai.  Mais,  comment  vous  trouvez-vous  ici? 
Notre  société  n'est  pas  des  plus  "a  dédaigner;  mais  enfin, 
elle  convient  peu  'a.  votre  caractère. 

—  Je  me  suis  déjà  dit  cela ,  monsieur  ;  mais  considérez, 
avec  cette  bonté  que  vous  me  manifestez,  que  je  suis 
étranger,  sans  parens,et  renvoyé  de  mon  séminaire,  où 


l'on  n'a  plus  voulu  de  moi ,  parce  que  je  n'ai  pas  eu  de 
quoi  payer  mon  dernier  degré  d'inscription. 

—  C'est  différent.  Vous  voila  donc  lancé  dans  le  monde 
sans  ressources ,  sans  appui  ? 

—  Comme  vous  le  dites. 

—  Eh  !  que  savez-vous  faire? 

—  Peu  de  choses. 

—  Mais  enfin? 

—  Quelques  connaissances  en  théologie,  quelques  dis- 
positions a  être  poète,  et  voila  tout  ce  que  je  possède. 

—  Je  le  vois ,  vous  avez  des  goûts  et  point  d'état.  Pre- 
nez-y garde ,  c'est  la  perte  de  beaucoup  de  temps  ,  le  che- 
min a  l'oisiveté ,  la  ligne  droite  qui  conduit  'a  la  misère  et 
a  la  déconsidération. 

La  sagesse  de  cet  homme,  qui,  un  instant  auparavant, 
vidait  bravement  son  verre,  qui  chantait  "a  effrayer  un  vol 
de  corbeaux ,  étonna  beaucoup  notre  jeune  théologien  ;  la 
réflexion  qui  avait  suivi  sa  modeste  réponse  l'effraya. 

• —  Que  faut-il  donc  que  je  fasse ,  que  je  devienne ,  re- 
prit-il ? 

—  Vous  ne  buvez  pas ,  jeune  homme  ? 

—  Pardon  !  Je  suis  tout  a  votre  poésie.  Quelle  belle 
chose,  monsieur,  que  la  poésie  de  saint  Jean,  d'Homère 
et  de  Schiller.  Saint  Jean ,  qui  vous  monte  aXi  ciel  avec  un 
manteau  de  feu  ou  un  rayon  de  soleil  ;  Homère,  sur  un 
char  traîné  par  des  oiseaux  blancs  et  de  belles  femmes  ; 
Schiller,  avec  la  pensée  seule,  qui  e.st  son  char  et  son 
rayon.  Une  fois  au  ciel  de  saint  Jean,  ce  sont  les  chéru- 
bins aux  triples  ailes,  dont  les  yeux  humains  ne  peuvent 
soutenir  l'éclat,  qui  vous  disent  les  merveilles  que  le  gé- 
nie de  Swedenborg  a  devinées.  Ils  vous  disent  :  Voyez 
la  terre,  c'est  une  tache.  Puis  un  ange  étend  son  doigt 
dans  l'espace,  et  la  tache  disparaît  sous  l'épaisseur  du 
doigt;  enfin,  de  rêve  en  rêve,  vous  arrivez  a  la  tour  cé- 
leste, promontoire  d'où  l'on  découvre,  comme  je  vous 
vois,  les  planètes  et  les  mondes  qu'un  éclat  de  soleil  a 
fait  naître.  Chaque  étoile,  monde  ou  planète,  est  un  corps 
de  parfum,  de  lumière  ou  d'harmonie,  et,  par  une  indi- 
cible confusion ,  les  parfums  sont  visibles ,  l'harmonie  a 
une  saveur,  la  lumière  s'entend;  c'est  ce  qu'on  a  désiré 
mille  fois  sur  la  terre  :  c'est  le  ciel  qui  réunit  les  désirs  ! 
de  l'ame.  Voila  la  grâce;  l'ame  est  satisfaite.  Je  n'ai  dit 
que  saint  Jean  :  Homère  n'a  pas  le  vol  si  profond  ;  il  a 
pris  les  nuages  pour  le  ciel ,  aussi  ses  dieux  sentent  la 
terre,  ils  trébuchent  souvent,  tombent,  meurent,  et  ne 
vont  pas  plus  haut  que  l'arc-en-ciel.  Schiller  a  pris  la  terre 
et  ses  passions  :  j'ai  presque  dit  l'enfer  ;  car  la  terre  est  un 
enfer  éteint.  Avec  lui  plus  de  rayons  de  feu  ,  de  nuages  ; 
mais  des  passions  échevelées,  des  fronts  maudits,  des 


I 


L'ARTISTE. 


87 


joies  empoisonnées  et  des  remords  de  sang.  J'ai  dit  mes 
trois  poètes. 

—  Ils  sont  les  nôtres ,  monsieur  ;  eh  bien  !  vous  le 
pi'ouvez  vous-même  ;  la  poésie  fortement  sentie,  c'est  le 

rame ,  et  si  vous  vous  fussiez  vu  il  n'y  a  qu'un  instant , 
vous  auriez  été  dans  l'admiration  de  votre  visage,  tant  il 
était  aérien  et  céleste  avec  saint  Jean,  gracieux  et  tendre 
avec  Homère,  sombre,  vif,  accusé  avec  Schiller.  La  mo- 
bilité de  vos  traits ,  votre  voix  qui  est  flexible  et  forte ,  vos 
yeux  comme  on  n'en  a  pas  encore  vu  au  théâtre,  feraient 
de  vous  un  excellent  artiste. 

—  Appliquer  vos  dispositions  à  quelque  art  utile.  Klo- 
uent,  je  vous  dirais  soyez  avocat;  instruit,  soyez  pro- 

ifesseur;  industrieux,  ouvrez  une  boutique  de  quincaille- 
rie; rêveur  et  passionné,  soyez  comédien  ! 

A  ce  mot  soyez  comédienj  Augustus  recula  avec  effroi 
et  laissa  tomber  sa  fourchette  ;  ce  bruit  attira  sur  lui  l'at- 
tention des  autres  convives. 

—  C'est  bien!  s'écria,  d'un  autre  bout  de  la  table,  un 
artiste  au  front  élevé  ;  c'est  bien  !  Le  conseil  est  bon  : 
soyez  comédien!  Quelle  vie,  monsieur  le  théologien! 

I  Qu'est-ce  qui  fait  rhomme ,  qu'est-ce  qui  le  distingue! 
ses  passions  et  sou  habit.  Ayez  de  l'ambition  et  un  man- 
teau d'hermine  pendant  trois  heures,  et  vous  serez  roi , 
roi  de  Macédoine,  de  Suède,  de  Russie;  ayez  durant 
«ne  soirée  du  courage  et  luie  cuirasse ,  et  vous  serez  un 
héros;  Schiller,  Shakspeare  ou  Gœthe  vous  trouveront 
un  champ  de  bataille  ,  des  périls  a  braver ,  des  fossés  a 

i^_  franchir,  des  incendies  a  allumer,  a  éteindre.  J'ai  une 
^■armure  complète  du  moyen  âge,  voyez!  elle  est  a  votre 
'        service.  Aimez-vous  mieux  le  monde  fantastique?  quel 
champ  !  Vite  la  toque  moqueuse  de  Méphistopliélès  sur 
votre  oreille ,  le  pantalon  rouge  crevé  ,  la  moustache  de 
chat ,  et  puis  vous  causerez  science  cabalistique  avec  le 
|^_  docteur  Faust,  amour  sous  des  orangers  ,  au  clair  de  la 
IHpiune,  avec  quelque  fille  bien  innocente,  bien  naïve  ,  qui 
vous  demandera  si  la  lune  est  un  homme  ou  une  femme; 

I^^_ou  bien  avec  des  sorcières  remuant  des  os  dans  un  cliau- 
^■dron  sans  fin  ;  des  sorcières  lascives  ,  vertes ,  ridées  et 
chauves ,  qui  rienl  si  fort  et  d'une  si  étrange  sorte  que 
.^_  leur  rire  écaille  les  arbres  et  fait  tomber  les  feuilles. 

I^P  — ■  Cette  fois-ci  la  proposition  indirecte  d'être  comé- 
dien blessa  beaucoup  moins  Augustus  ;  on  l'avait  loué , 
Iil  était  presque  séduit. 
—  Que  craignez-vous  d'essayer?  Venez  nous  voir  ce 
soir  dans  Roméo  et  Juliette.  Acceptez  ce  billet  d'or- 
chestre. 

Augustus  accepta  en  liésitant ,  mais  enfin  il  accepta. 
Les  comédiens   du  roi  se  levèrent,  firent  quelques 


plaisanteries  spirituelles  a  l'hôtesse  sur  le  jeune  étranger 
qu'elle  avait  assis  "a  leur  table ,  et  bras  dessus  ,  bras  des- 
sous, comme  de  joyeux  vivans,  ils  gagnèrent  le  théâtre 
royal. 

Augustus  sortit  aussi,  mais  pensif,  mais  troublé  ,  en- 
fonçant ses  mains  dans  ses  goussets  de  satin,  et  tourmenté 
comme  un  poète  qui  trouve  un  bon  sujet  dans  la  rue  ,  et 
qui  dévore  le  terrain  qui  le  sépare  de  son  cabinet 
d'étude. 

Bah  !  il  ne  sentit  ni  le  froid ,  ni  la  glace  dure  a  ses  es- 
carpins, ni  le  brouillard. 

Au  moment  d'entrer  au  théâtre  et  de  donner  son  bil- 
let ,  il  tendait  encore  la  main ,  qu'il  entendit  sonner  six 
heures  au  séminaire.  Il  s'arrêta  ,  pensa  a  saint  Jean  ,  à 
sa  protectrice  ,  sainte  Adélaïde,  et  fut  prêt  à  sortir,  in- 
digné de  se  trouver  sur  les  marches  de  ce  séjour.  La  foule 
le  poussa  ,  sa  puissance  de  volonté  fut  annulée  par  la  né- 
cessité d'entrer  dans  la  salle;  il  entra,  s'assit,  écouta. 

Six  jours  après  il  n'était  plus  spectateur. 

On  lisait   sur  l'afliche  du  théâtre  royal  :   Début  du 

jeuue  A dans  \c  Songe  d'une  nuit  d'été,  rôle  de 

Ly  sandre. 

Le  soir  du  début  d' Augustus  était  enfin  arrivé.  Dans 
la  coulisse,  ses  amis  de  \ hôtel  de  la  Joie ,  lui  prodi- 
guaient les  plus  sincères  encouragemeus.  Quelques  indis- 
crétions ayant  trahi  la  condition  première  du  débutant , 
les  spectateurs  étaient  venus  en  foule,  et  la  salle  offrait 
le  plus  splendide  coup  d'œil.  Diverges  autour  de  son  au- 
réole ,  les  rayons  du  luminaire  à  grappes  de  cristal  illu- 
minaient de  riches  toilettes ,  et  répandaient  son  éblouis- 
sante clarté  sur  des  visages  pâles  et  larges  de  belles 
Bambergcoiscs.  Du  milieu  de  dures  gorges  entrebâillées 
montaient  des  branches  de  roses  inodores  entrelacées  de 
jets  en  dianians  ;  autour  des  bras  graines  des  jeunes  filles 
du  Mein,  couraient  ,  comme  des  lignes  de  sang,  des 
I  grains  de  corail  et  de  fin  grenat ,  et  comme  autant  d'oi- 
,  seaux  volant  sur  cette  écume  agitée,  se  balançaient  des 
i  plumes  blanches  et  roses,  couleur  favorite  de  la  reine. 
i  Toute  l'aristocratie  de  Bamberg,  encadrée  dans  des  loges 
i  sombres  et  voilées  de  tentures  massives  en  velours ,  se 
'  détachait  en  figures  graves ,  solennelles  ,  comme  de  la 
cire,  et  immobiles  comme  dans  un  tableau  de  Van-Dick. 

L'orchestre  joua  l'ouverture,  et  le  rideau  fut  levé. 
Augustus  parut;  il  rut  peur,  a  l'aspect  de  ces  yeux  vi- 
vans dardés  sur  lui  ;  son  imagination  apocalyptique  le 
fascina  ii  ce  point  que  les  instrimiens  de  l'onhestre  lui 
parurent  autant  d'animaux  qui  le  raillaient.  La  flûte  lui 
sembla  un  serpent  jaune,  le  violon  un  scorpion,  la  grosse 
caisse  un  crapaud  ,  la  harpe  une  araignée ,  la  basse  un 
crocodile  ;  ses  membres  tremblaient.  Pourtant  son  appa- 
rition excita  un  murmure  d'admiration.  Il  était  ravissant 


I 


88 


L'ARTISTE. 


avec  son  costume  mythologique ,  athénien ,  féerique , 
comme  la  pièce ,  comme  ce  Songe  d'une  Nuil  d'été  de 
Shakspeare,  libertinage  de  la  plus  belle  imagination  créée. 
Car  tout  est  dans  cette  pièce,  érudition,  folie,  sentiment, 
poésie  ;  des  noms  grecs ,  des  noms  modernes ,  des  noms 
de  péri  ;  et  la  lune ,  et  la  campagne  ,  et  le  balai  des  sor- 
cières, et  le  philtre  de  Canidie,  et  les  chiens  qui  aboient  ; 
et  tout  cela  est  léger  comme  son  titre ,  vaporeux  comme 
un  brouillard  sur  un  lac,  brillant  et  silencieux  comme 
un  éclair  d'automne.  Dormir  au  serein  sur  le  foinet  rêver, 
voila  le  Songe  d'une  Nuit  d'été. 

Sa  mélancolique  et  blanche  figure  légèrement  carminée 
parle  fard  s'arrondissait  sous  un  bonnet  phrygien,  sa  taille 
était  prise  dans  une  tunique  criante  d'étoffe ,  frangée  de 
dentelle  flamande  ;  ses  jambes  étaient  "a  l'étroit  dans  un 
collant  en  velours  noir  d'Utrecht  ;  rien  ne  pouvait  mieux 
le  flatter.  Que  de  femmes  auraient  voulu  être  Hermia! 

Le  succès  du  débutant  alla  aux  nues.  Enivré  d'élo- 
ges ,  étourdi  d'applaudissemens ,  chargé  de  couronnes 
de  fleurs,  il  rentra  dans  la  coulisse.  Là,  il  tomba  dans  un 
fauteuil ,  et  rougit  de  son  triomphe.  Son  imagination  re- 
ligieuse le  reporta  a  son  séminaire,  "a  ses  chastes  occupa- 
tions, à  ses  travaux  du  jour,  k  ses  prières  de  la  nuit  ; 
a  son  vieux  directeur  qui  parlait  latin  comme  un  livre. 
Il  essuya  le  fard  qui  flambait  à  ses  joues ,  et  par  distrac- 
tion, en  allongeant  la  main  'a  son  front ,  il  fit  le  signe  de 
la  croix. 

La  nuit  qu'il  passa  fut  la  plus  agitée  de  sa  vie. 
Savez-vous,  lui  dit  un  jour  le  tyran  de  la  troupe,  bon 
diable, avec  lequel  nous  avons  déjà  fait  connaissance  a 
Y  hôtel  de  la  Joie,  que  la  jeune  baronne  Nialiski  prête  une 
attention  soutenue  a  vosdébuts  ;  voilà  bientôt  quinze  jours 
qu'elle  se  rend  régulièrement  au  spectacle  chaque  fois 
que  vous  devez  jouer. Tille  a  du  goût  la  baronne  :  c'est  la 
fleur  parfumée  de  nos  salons  aristocratiques  ;  elle  touche 
le  piano  à  ravir ,  parlant  le  français  comme  un  académi- 
cien de  Berlin,  sensible  comme  une  Polonaise,  pâle  comme 
vous.  Mais  vous  ne  répondez  pas? 

—  Que  disiez-vous? 

—  Diable ,  diable  !  comme  vous  êtes  distrait  !  Je  me 
faisais  l'honneur  de  vous  dire  que  la  jeune  baronne  Adé- 
laïde Nialiski  semble  vous  porter  un  vif  intérêt. 

—  Adélaïde,  dites- vous  ;  mais  c'est  ma  sainte  protec- 
trice dans  le  ciel.  Oh  !  que  de  prières  j'ai  prononcées  au 
pied  de  sa  sainte  image  !  que  de  nuits  se  sont  écoulées  h 
lui  demander  des  grâces  qu'elle  a  toujours  exaucées  !  ex- 
cepté une  pourtant.  Je  sollicitais  de  sa  puissante  interces- 
sion la  faveur  de  prendre  mon  dernier  degré  en  théologie  ; 
sa  faveur  m'a  abandonné.  Mon  oncle  est  mort ,  et  je  suis 
comédien. 


—  Et  grand  comédien  encore,  monsieur;  le  meilleur 
de  la  troupe.  Dans  tout  Bamberg  on  ne  parle  que  de  vous; 
les  journaux  sont  trop  étroits  pour  faire  votre  éloge.  On 
a  presque  oublié  pour  vous  la  marche  et  les  succès  de  l'ar- 
mée française. 

—  Vanité  ! 

—  Allons,  artiste  modeste,  homme  rare,  c'est  à  votre 
tour  de  paraître. 

Cette  fois  ses  yeux  se  portèrent  vers  la  loge  de  la  ba- 
ronne Adélaïde  de  Nialiski.  En  effet,  il  s'aperçut  qu'elle 
pleurait  lorsqu'il  pleurait,  qu'elle  riait  lorsqu'il  riait, 
qu'elle  détournait  les  regards  de  la  scène  lorsqu'il  ne  par- 
lait plus. 

Voila  qu'il  se  mit  à  confondre  et  les  souvenirs  fervens 
de  sa  protectrice  céleste  et  l'impression  profonde  que  pro- 
duisait sur  lui  la  vue  de  la  baronne.  Ce  rapprochement  le 
bouleversa. 

Dès  ce  moment ,  et  pendant  un  mois ,  il  attacha  con- 
stamment ses  regards  à  loge  de  Nialiski  ;  il  jouait  pour 
elle  ;  son  lustre,  son  théâtre,  ses  applaudissemens ,  c'était 
elle.  Cette  préoccupation  d'amour-propre  le  rendit  si  fort 
dans  le  rôle  de  Lysandre,  qu'il  y  excella.  Ce  fut  une  mer- 
veille. Un  soir  que,  selon  l'habitude ,  on  lui  jetait  des 
couronnes ,  parmi  son  bagage  de  gloire  il  trouva  un  gant, 
gant  brodé  de  perles,  parfumé  à  l'ambre,  à  désespérer 
une  fée  par  sa  petitesse.  D'abord  il  n'osa  pas  le  toucher  ; 
puis  il  le  baisa ,  puis  il  rêva  une  main  dans  le  gant ,  puis 
la  main  appela  le  bras ,  enfin  tout  le  corps  frêle  ;  incliné , 
pâle,  d'Adélaïde. 

Quand  il  reparut  le  lendemain  soir  en  scène,  entre  les 
plis  de  sa  tunique  débordait ,  avec  une  intention  qu'une 
seule  personne  comprit,  le  gant  ramassé  la  veille. 

Voilà  qu'au  moment  où  l'enchanteur  Puck  endort  la 
fée  Titania  pour  lui  enlever  le  beau  page ,  on  cria  au  feu. 

Le  feu  était  dans  la  salle. 

IiÉON    GOZLAK. 

(La  suite  au  prochain  numéro.) 


L'HIMAI^AYA. 


^ 


I 


L'Himalaya ,  vous  savez  ,  la  plus  haute  montagne  du 
monde  ,  la  moins  imperceptible  aspérité  de  l'orange  , 
comme  aurait  dit  Fontenelle,  l'Himalaya,  avec  ses  pics  |l 
vierges  de  pas  humains,  qui  semblent  se  tenir  là ,  de-  ^ 
bout ,  pour  narguer  notre  présomption ,  pour  donner 
un  démenti  formel  à  ces  orgueilleux  sophistes  dont  la 
stupide  vanité  nous  répète  sans  cesse  :  L'iio.mme  peut 


L'ARTISTE. 


89 


I 


tout  ce  qu'il  veut  ;  ces  pics  gigantesques  qui  semMent, 
du  haut  de  leur  grandeur,  nous  jeter  ce  reproche* 
«  Vous,  hommes,  vous  vous  targuez  d'être  les  maîtres  de  la 
terre  ;  mais  vous  ne  connaissez  pas  seulement  votre  do- 
maine ,  car  nous  faisons  partie  de  la  terre ,  nous  ,  et 
vous  ne  nous  avez  jamais  visités!  »  C'était  a  l'Himalaya. 

Un  voyageur  anglais  ,  lord  Alworthy  ,  accompagné 
de  trois  guides,  gravissait  les  rochers  avec  une  intrépi- 
dité niouïe  ;  glissant  sur  la  neige  ,  obligé,  pour  ne  pas 
rouler  dans  les  bas-fonds,  de  se  cramponnera  des  ronces 
éternellement  couvertes  de  givré,  il  allait  toujours,  il 
franchissait  les  précipices C'était  h  le  crcure  un  cha- 
mois; quoiciue  averti  du  danger,  il  allait  toujours,  tou- 
jours   infatigable Enfin,   après  deux  heures  d'une 

marche  périlleuse:  «  Arrùtons-nous ,  Monsieur,  s'écria 
l'un  des  guides  ;  personne  n'a  dépassé  cette  crevasse.  • — 
Personne  ?  —  Non ,  Monsieur.  —  Alors  je  continue  ma 
route  ;  personne  n'a  dépassé  cette  crevasse  ,  vive  Dieu  ! 
Personne  n'aura  été  si  haut  que  moi  !  « 

Alworthy  était  un  de  ces  hommes  qui  ne  veulent  pas 
voir  pour  voir  mais  pour  dire  :  j'ai  vu.  Il  lisait  déjà 
les  gazettes  de  Londres ,  rapportant  que  lord  Alworthy 
était  parvenu  au  sommet  de  l'Himalaya  ;  il  s'entendait 
déjà  interroger  par  une  foule  de  jeunes  miss  assises  en 
cercle  autour  de  lui,  la  bouche  béante,  tenant  fixés 
sur  lui  leurs  grands  yeux  bleus,  dans  l'attente  des 
choses  merveilleuses  qu'il  aurait  à   leur  raconter. 

«  Alerte  !  Alerte  !  qu'on  me  suive  !  —  Non  ,  cer- 
tes ,  je  ne  vous  accompagnerai  pas  au  péril  de  mes 
jours.  —  Ni  moi.  —  Ni  moi.  —  Votre  salaire  est-il  trop 
faible  ?  —  Nous  préferons  la  vie  à  toutes  vos  guinées. 
Dieu  du  ciel  !  Descendre  et  ne  pouvoir  me  vanter 
d'être  arrivé  l'a  ,  où  nul  autre  n'a  posé  le  pied  !  Non, 
jamais ,  attendez-moi  donc,  lâches  que  vous  êtes ,  je  serai 
bientôt  de  retour.  » 

Oui ,  il  fut  bientôt  de  retour  ce  bon  lord  Alworthy  ; 
à  peine  avait-il  fait  deux  cents  pas  que,  se  trouvant  sur 
un  plan  incliné  "a  plus  de  quarante-cinq  degrés,  il  perdit 
l'équilibre  et  qu'infailliblement  il  eût  été  fracassé  sans 
l'un  de  ces  arbres  rabougris  qui  poussent  dans  les  ré- 
gions élevées  et  qui  se  trouva  assez  près  de  lui  pour 
qu'il  put  saisir  une  branche  a  laquelle  il  demeura  sus- 
pendu cojume  une  araignée  suspendue  "a  son  fil  du  haut 
de  la  cathédrale  de  Sirasbourg.  Plusieurs  fois  il  tourna 
la  tète  vers  ses  guides ,  mais  sans  pousser  un  cri  de  dé- 
tresse ;  car,  ayant  méprisé  leurs  conseils,  il  tenait  à  hon- 
neur de  ne  pas  implorer  leurs  secours  ;  il  mesurait  en 
tremblant  la  profondeur  de  l'abîme  ;  il  examinait  en 
tremblant  ces  rocs  immenses  situés  a  la  base  de  la 
montagne,  qui,  rapetisses  par  la  distance,  lui  sem- 
blaient des  moutons  dans  la  plaine  ;  il  calculait  en  com- 


bien de  temps  il  y  aniverait  si  la  branche  se  cassait , 
et  la  branche  commençait  a  se  casser.  Chaque  craque- 
uient  était  un  coup  de  poignard  au  cœur  d'Alworthy  ; 
il  chaque" craquement  il  grimaçait  d'inie  manière  diaboli- 
que, et  des  contractions  nerveuses  lui  fermaient  les  yeux, 
qu'il  ouvrait  de  temps  a  autre  pour  regarder  la  branche, 
comme  l'accuse  regarde  le  chef  du  jury  lorsqu'un  mol, 
oui  ou  non,  va  décider  irrévocablement  s'il  doit  retour- 
ner au  sein  de  sa  famille,  ou  mourir  sur  un  échafaud. 

Pourtant,  étrange  bizarrerie,  Alworthy  m'a  raconté 
que,  dans  cette  cruelle  situation,  il  avait  réfléchi  a  la 
phrase  qu'il  emploierait  pour  peindre  son  anxiété  chez 
milady  Grey,  a  Piccadilly. 

La  branche  se  cassa et,  par  un  helireux  hasard ,  le 

mouvement  qu'elle  fit  en  se  détachant  de  l'arbre  mit  le 
pauvre  Anglais  a  portée  d'un  coin  de-  terre  sur  lequel  il 
s'élança.  Quand  il  y  fut  solide,  il  pencha  la  tête  vers  le 

précipice La  branche  n'avait  pas  encore  parcouru  le 

quart  du  trajet  ;  il  la  suivit  du  regard  jusqu'au  moment 
où  elle  devint  si  petite,  si  petite,  qu'il  ne  l'aperçut  plus. 

«  Oh  !  oh  !  dit-il,  si  je  l'avais  accompagnée,  milady 
et  son  Williams  auraient  été  fort  satisfaits.  »  Puis  ,  avec 
ce  flegme  et  cette  opiniâtreté  qui  caractérisent  spéciale- 
ment la  nation  anglaise,  il  monta  comme  avant,  sauf  à 
rouler  encore,  et  sans  trouver  d'arbres.  Cependant  il  fut 
arrêté  court  au  pied  d'un  rocher  taillé  à  pic Impos- 
sible de  le  franchir.  Alors  il  se  découvrit  le  chef,  s'inclina 
devant  la  cime  de  la  montagne,  se  posa  d'une  façon  dra- 
matique ,  et  lui  adressa  une  allocution  que  l'on  pourrait 
traduire  par  ces  vers  de  Lamartine  : 

Salut ,  brillans  sommets  ,  champs  de  neige  et  de  glace. 
Vous  qui  d'aucun  morlel  n'avez  gardé  la  trace. 
Vous  que  le  regard  même  aborde  avec  cfTroi, 
Et  qui  n'avez  souffert  que  les  aigles  et  moi. 

.Son  enthousiasme  fut  si  fort,  ses  gestes  furent  telle- 
ment exagérés  qu'il  faillit  tomber  à  la  renverse  ;  mais  il 
se  jeta  en  avant  et,  pour  ralîermir  son  aplomb,  fourra  la 
main  dans  une  fente  du  rocher.  Quel  fut  son  étonnement, 
lorsque  de  ce  rocher  âpre  et  sauvage,  de  ce  rocher  qui 
n'avait  souffert  que  les  aigles,  il  retira...  Que  retira-t-il? 
Je  vous  le  donne  en  raille  ;  cherchez. . .  Bah  !  bah  !  bah  ! . . . 
de  la  mousse un  œuf  d'aigle Cela  ne  serait  pas  ex- 
traordinaire. —  Quoi  donc  ? — Un  souvenir  a  fermoir  d'a- 
cier, contenant  une  carte  de  visite,  papier  vélin,  satiné, 
doré  sur  tranches.  Sir  Lewis,  London,  Park  Street,  19. 

Si  jamais  dans  le  boudoir  de  votre  femme  vous  trou- 
vâtes les  lettres  d'un  amant,  vous  fûtes  secoué  comme  le 
fut  Alworthy,  tenant  en  main  la  carte  de  sir  Lewis.  Il 
pâlit  et  demeura  pétrifié.  «  Quoi  !  tant  de  peines  !  tant  de 


90 


L'ARTISTE. 


fatigues  !  et  tout  cela  perdu  !  »  Puis  une  idée  qui  lui 
traversa  le  cerveau  diminua  sensiblement  sa  douleur  :  il 
se  souvint  de  la  pie  voleuse  ;  si  cet  oiseau  prenait  des 
couverts  d'argent  qu'il  allait  cacher  sur  les  toits,  pourquoi 
un  aigle  n'aurait-il  pas  trouvé  cette  carte ,  et  ne  l'aurait-il 
pas  déposée  ici?  je  n'y  vois  aucun  inconvénient....  Oh! 
si  fait,  damnation!  Alvvorthy  lut  ces  quatre  mots  :  Sir 
Lewis,  à  l' Himalaya.  Il  est  fort  peu  vraisemblable,  pen- 
sa-t-il  ,  que  Lewis  l'ait  revêtue  d'une  telle-  inscrip- 
tion ,  croyant  qu'un  aigle  la  porterait  h  son  adresse.  «  11 
faut  qu'il  soit  venu  lui-même  !  c'est  égal  ;  j'irai  plus  haut 
que  lui  !  »  Malgré  des  efforts  réitérés ,  Alworthy  ne  put 
s'élever  au  dessus  de  la  fente,  et  prit,  la  rage  au  cœur,  le 
seul  parti  qui  lui  restait  a  prendre  :  il  remplaça  la  carte 
de  Lewis  par  la  sienne  et  descendit ,  pleurant  comme 
on  pleure  en  descendant  de  chez  une  maîtresse  chérie  qui 
vous  a  fait  dire  :  Madame  est  sortie. 

SU- 

Ce  qu'on  vient  de  lire.... 

Il  y  a  de  la  fatuité  a  parler  ainsi  et  je  ne  suis  pas  fat. 

Ce  qu'on  vient  de  voir  se  passait  le  23  juin  1817.  Le 
23  octobre  de  la  même  année ,  Alworthy ,  de  retour  a 
Londres;  se  dirigea  le  matin  vers  Park-Street ,  et  frappa 
au  numéro  "19.  «  Sir  Lewis?  —  Il  y  est,  milord  ,  don- 
nez-vous la  peine  de  monter.  »  Alworthy  monta.  «  Sir 
Lewis  ?  —  Il  y  est ,  milord ,  donnez-vous  la  j)eine  d'en- 
trer. »  Alworthy  entra.  Le  domestique  l'introduisit  dans 
lecal)inel  de  travail  de  Lewis.  Autour  de  la  chambre,  sur 
plusieurs  rangs  de  labletles,  étaient  artisteraent  disposées 
des  plantes  rares  ,  des  pierres  curieuses,  rapportées  par 
Lewis  de  ses  nombre\ix  et  lointains  voyages.  Chaque  pays 
avait  la  ses  représentans  ;  c'était  l'univers  en  miniature 
que  ce  cabinet.  Le  maître  du  lieu  ,  assis  près  d'ime  table, 
paraissait  plongé  dans  une  extase  contemplative  ;  il  exa- 
minait amoureusement,  il  caressait,  il  dévorait  du  regard 
quelques  objets  de  minéralogie  placés  devant  lui  avec  des 
étiquettes  fraîchement  attachées  -,  il  les  retournait  en  tout 
sens ,  prenait  de  temps  en  temps  une  loupe  pour  scruter 
leurs  richesses  jusque  dans  les  moindres  détails  ,  et  alors 
il  s'écriait  emphatiquement  «  Magnus  in  magnis  ,  maxi- 
mus  in  minimis  !  C'est  beau  !  c'est  superbe  !  Des  crvstal- 
lisations  dans  un  grain  de  poussière  ,  des  colonnades  de 

granit  ,  des  voûtes,    des  dômes  resplenJissans 

Maximus  in  minimis  !  c'est  sublime  ! 

Lewis  semblait  tellement  absorbé  que  son  domestique 
hésitait  a  le  prévenir  de  l'arrivée  d'un  étranger.  Alworthy 
lui  fit  signe  de  s'éloigner  ,  s'approcha  de  la  table  et  s'as- 
sit en  face  de  Lewis. 

Après  un  quart  d'heure  de  religieux  silence,  il  fut  pris 
d'un  besoin  de  tousser  qu'il  ne  put  maîtriser....  Il  toussa. 


Lewis  l'aperçut  et,  sans  s'étonner,  lui  montra  une  pierre. 
«  Maximus  in  minimis  Deus  est ,  »  dit  Alworthy.  «  Bra- 
vo !  »  reprit  l'autre  ,  «  bravo  !  cet  homme-la  comprend  ; 
causons.  »  Et  il  laissa  de  côté  ses  minéraux  tant  aimés. 

«  Puis-je  savoir,  monsieur,  à  qui  j'ai  l'honneur  de  par- 
ler?—  Je  me  nomme  lord  Alworthy,  millionnaire  par  état 
et  voyageur  par  goût,  ou  ,  si  vous  le  préférez,  million- 
naire par  goxit  et  voyageur  par  état.  —  Auriez-vous  un 
service  a  me  demander  ?  j'en  serais  ravi.  —  Non  ,  Mon- 
sieur. —  Tant  pis.  —  C'est  moi  qui  profite  d'une  occa- 
sion de  vous  être  utile  qui  m'a  été  offerte  par  le  hasard... 
J'ai  trouvé,  loin  d'ici,  un  objet  que  j'ai  reconnu  "a  des 
indices  certains  ,  devoir  vous  appartenir  et  je  m'empresse 
de  vous  le  restituer.  »  Déjà  Lewis  se  confondait  en  re- 
merciemens...  Il  n'est  pas  un  anglais  qui  n'ait  perdu  des 
choses  précieuses  en  voyage...  quand  Alworthy  lui  re- 
mit la  susdite  carte  de  visite  du  côté  où  se  trouvait  l'in- 
scription :  sir  Lewis  à  l' Himalaya. 

Renversé  comme  par  un  coup  de  foudre,  il  devint 
rouge,  violet,  ses  dents  claquèrent,  un  frémissement 
général  s'empara  de  tous  ses  membres...  «  Et  pourquoi, 
Monsieur,  avez-vous  ôté  ma  carte  de  ce  rocher?  —  Belle 
demande  !  pour  y  mettre  la  mienne.  — Mais  savez-vous 
bien  que  vous  êtes  un  voleur  !  savez-vous  bien  que 
vous  m'enlevez  la  consolation  de  ma  vieillesse,  mon  im- 
mortalité enfin  !  Un  jour  à  venir,  on  l'aurait  découverte, 

cette  carte on  aurait  imprimé  mon  nom...  .on  aurait 

dit  :  le  célèbre,  le  fameux  Lewis  !  et  ce  nom  jnaintenant 
il  finira  avec  moi,  on  dira  :  le  fameux  Alworthy,  quand 
on  devrait  dire  :  Alworihy  le  brigand  !  —  La  !  la  !  la  ! 
modérez-vous.  —  Que  je  me  modère  !  non ,  ne  le  croyez 
pas  ;  ceci  est  un  affront  qui  ne  peut  se  laver  que  par  le 
sang....  J'ai  so'fde  ton  sang  !  — A  votre  santé.  —  Nous 
allons  nous  battre.  —  Volontiers.  —  Le  jour  ?  —  Daus 
une  heure.  —  Le  lieu?  —  Green-Pafk.  —  Les  armes  ? 

—  Le  pistolet,  le  pistolet  d'arçon il  est  plus  sûr.  — 

Soit  ;  au  plaisir  de  nous  revoir. 

Une  heure  après,  Alworthy  et  Lewis  accompagnés  de 
témoins  arrivèrent  sur  la  place  de  Green-Park.  Les  pis- 
tolets chargés ,  les  deux  champions  se  placèrent  l'un  de- 
vant l'autre  a  la  distance  convenue,  a  six  pas,  et  se  vi- 
sèrent gaillardement-,  les  coups  partirent... 

Lewis  avait  bien  visé  ;  Alworihy  avait  visiaussi  bien 
que  Lewis. 

Pauvres  fous!  Dieu  veuille  avoir  leurs  âmes,  s'il  y  a 
dos  âmes. 

Les  témoins  mirent  les  corps  dans  une  voilure  et 
s'en  allèrent,  causant  de  choses  et  d'autres.  Pendant  la 
route,  l'un  d'eux,  lisant  le  journal,  s'écria  :  «  Oh  !  on 
mande  du  Tibet  qu'a  la  suite  d'un  tremblement  de  terre 
le  pic  Gévair  du  mont  Himalaya  s'écroula  avec  un  fracas 


I 


L'ARTISTE. 


9i 


horrible.  —  C'est  la  justeincut....  ah  !  ah  !  ah  !  et  ils 

éclatèrent  Je  rire ah  !  ah  !  ah  !  » 

Un  lionimc,  les  voyant  ainsi  gais,  dit  :    ces   gcns-la 
sortent  d'un  souper  de  noce  où  ils  ont  trop  bu. 

Emmanuel  Aiiago. 


CHARLES  II,   OU  L'AMAIVT  ESPAGNOL, 

PAR    M.    RÉGNIER    DESTOKRBEt'. 

S  sommes  cou|)ablcs  envers  le  jnil)lic  du  retard  que  nous 

ODS  mis  à  parler  de  cet  ouvrage  ;  aussi  n'avons-noiis  plus  qu'à 

constater  un  nouveau    succès  ,   et  les   nombreux    lecteurs  de 

Charles  II  n'ont  pas  besoin  que  nous  galions ,  en  l'analysant , 

le  plaisir  que  le  roman  leur  a  fait  éprouver.  L'auteur  est  entre' 

franchement,  liardinient  dans  son  sujet,  et  plus  heureux  que 

M.  Dclatouche,  les  applaudissemcns  ne  lui  ont  pas  manque'. 

Cette  situation  si  bi/^ure,  si  dramatique,  du  monarque  espagnol 

^^upuissimt  à  transmettre  sa  couronne  à  un  fils,  se  déroule  sous 

^Bds  yeux  dans  ses  repbs  les  plus  secrets.  Les  ])udiques  consciences 

^Hhii  s'effarouchèrent  si  haut,  dans  la  salle  de  la  (^ouuldie  Fran- 

^KiisCjdu  martyre  de  la   reine  d'Espagne,   n'ont  ])as  été,  je 

^Hense,  les  dernières  à  savourer  au  coin  du  feu  le  fruit  qu'elles 

^Hvaicnt  trouvé  trop  cru  ;  mais  elles  auront  pu  (Hrc  désappoin- 

^f|l$cs  en  voyant  comme  l'autour,  sans  esquiver  le  développement 

des  passions  et  des  situations  ,  a  su  le  piéscntcr  sans  faire  mon- 

^^cr  la  rougeur  au  front.  Rendons-lui  cette  justice  pour  pouvoir 

^Hii  chercher  chicane  sur  la  facilité  qui  l'entraîne  pai-fois  dans 

^^^es  détails  vulgaires;  contraste  inutile  pour  faire  ressortir  les 

jolies  scènes  couune  celles  que  nous  insérons  plus  bas,  et  qui, 

se  rencontrant  à  chaque  pas,  donnent  le  droit  d'être  exigeant. 

Enfin  la  petite  composition  d'Eugène  Dcvéria,  toute  j)leine 

grâce  et  de  sentiment,  que  nous  joignons  à  cet  article,  donne 

M.  Régnier  Dcstourbet  le  plus  grand  ])onheur  ([uc  puisse  cn- 

cr.un  aulciu',  celui  d'être  conquis  par  un  artiste  de  tilcnt. 

LE  BAISER  SLR  LE  FRONT. 

les  vêtemcns  en  désordre ,  l\  moitié  nue ,  le  regard  enflammé, 
,  malgré  l'ardeur  de  ses  désirs  ,  toute  languissante  de  fati- 
gue, la  reine  d'Espagne   était  négligemment  étendue  sur  les 
I^^oussins  d'un  canapé  ;  ses  jambes  découvertes  pendaient  jusqu'à 
^^Krrc  avec  cette  beauté  de  formes  qui  distingue  toujours  les  fem- 
mes de  la  maison  d'Orléans.  Elle  était  seule. 

Oh!  que  lu  es  beaul  disait-efle  en  contemplant  la  nudité  an- 

t[uc  d'un  tableau  où  Louis  XIV  était  représenté  en  Apollon  ; 
SCS  regards  mourans  eussent  vonln  animer  la  toile. 
Dans  ce  moment  on  gratta  à  la  porte  ;  la  reine  accommoda 
s  vêtemcns  à  la  hâte.  Vous  pouvez,  entrer,  dit-elle. 
C'était  la  duchesse  de  Monlelcone. Votre  majesté  m'excusera 
I  les  devoirs  de  ma  diarge ,  qui  me  conunaudent  de  venir 


I 


■  A  Paris,  clicz  D«ni«nt,  Palais  Roynl,  n"  83. 


tous  les  jours  à  midi,  dit  la  prcmiëre  came'riste  d'bonneur; 
midi  sonne. 

—  Il  faut  dire  l'Angélus,  répondit  la  reine  en  se  levant  et 
faisant  le  signe  de  la  croix. 

La  prière  terminée  :  —  Parlez-moi  de  votre  cher  fils ,  dit  la 
bonne  Louise  d'Orléans  à  sa  came'riste  d'honneur;  on  dit  qu'il 
a  bien  du  chagrin  ,  le  pauvre  enfant. 

—  Votre  majesté  daigne  donc  s'intéresser  au  marquis? 

—  Beaucoup ,  répartit  la  reine  avec  tristesse  ;  et  si  j'avais 

été  consultée ,  ce  mariage  n'eût  pas  été  fait.  Mais  on  n'a  de- 
mandé que  la  signature  du  roi ,  ajouta-t-cUc  avec  amertume. 
Au  fait,  on  a  bien  agi;  qu'est-ce  qu'une  fenunc? 

—  La  femme  de  cour,  embarrassée ,  voulut  répondre  par 
une  flatterie  :  «  II  y  a  telle  femme,  dit-elle  en  balbutiant,  qui 
est  plus  que  beaucoup  d'hommes.  » 

—  Non,  répliqua  Louise  avec  dépit;  mais  il  y  a  tel  homme 
qui  est  moins  qu'une  femme....  Puis,  voyant  que  madame  de 
Monteleonc  gardait  le  silence ,  la  bonté  de  la  reine  craignit  de 
l'avoir  humiliée  par  celte  brusque  réponse.  Voyons ,  dit-elle , 

pai-lons  donc  du  marquis. 

—  Je  l'ai  quitte  pour  entrer  dans  l'appartement  de  sa  ma- 
jesté. 

—  Il  est  donc  là  ?  demanda  la  reine. 

—  Il  doit  être  encore  dans  la  salle  des  gardes  mousquetaires, 
oii  il  est  allé  dire  adieu  à  quclqucs-uos  de  ses  amis. 

—  Comment  adieu  ! 

—  Oui ,  madame  ,  il  veut  se  retirer  dans  un  couvent. 

—  Cher  enfant  !  s'écria  la  reine  avec  vivacité.  Madame  de 
Moutcleone ,  je  vous  en  prie ,  allez,  donc  le  chercher.  I..a  pru- 
dence de  la  duchesse  hésita  un  moment  ;  mais  ,  ne  pouvant  ré- 
sister à  cette  pensée  que  le  marquis  Rodrigo,  son  fils,  allait 
avoir  une  audience  de  la  reine,  audience  qui,  le  soir  même, 
ferait  l'entretien  de  tonte  la  cour,  madame  de  Monlelcone  ou- 
vrit la  porte ,  se  promettant  bien  ,  en  cette  occasion  j)Ius  que 
jamais ,  de  faire  preuve  de  sur\"eillance.  «  Dans  un  couvent  ! 
disait  la  reine  pendant  ce  temps ,  dans  un  couvent  !  Ah  !  voilà 
comme  on  aime  à  dix-huit  ans  !  On  n'aime  qu'une  fois  ainsi. 
C'est  bien  ,  très-bien.  » 

Rodrigo  entra.  «  Nous  avons  des  secrets  de  cœur  à  noiLs 
dire  ,  madame  la  duchesse  ,  des  .secrets  qu'on  ne  confie  pas  de^ 

vant  une  mère »  La  reine  dit  ces  mots  avec  un  organe  si 

doux ,  qu'un  geôlier  en  eût  été  attendri;  dans  le  sourire  qui  les 
accompagna  il  y  eut  une  expression  si  franche,  que  la  gardienne 
de  la  reine  ,  n'y  voyant  qu'un  vif  iutért'l  pour  les  douleurs  de 
son  fils  ,  n'hésita  ])as  un  seul  instant  à  le  laisser  seul  avec  sa 
majesté.  Quand  la  duchesse  se  fut  retirée  :  k  Rodrigo ,  dit  la 
reine ,  venez  donc  vous  asseoir.  »  Et  comme  le  jeune  homme 
allait  chercher  un  tabouret  :  «  Eh  bien  I  ne  prenez  pas  cette 
peine  ;  asseyez  vous  là  ,  »  dit- elle  ,  en  indiquant  le  canapé  où 
elle  se  tenait.  Rodrigo,  embarrassé,  se  plaça  sur  le  bord  du 
sofa. 


92 


L'ARTISTE. 


—  Mon  enfant,  je  connais  vos  chagrins  et  m'en  afflige  avec 
vous.  Dites-inoi ,  vous  aimez  donc  bien  doua  ]\Iarie? 

La  rougeur  couvrit  le  front  de  Rodrigo,  et  des  larmes  tom- 
bèrent de  ses  yeux  baisse's.  Ce  tendre  amour  émut  vivement  la 
princesse  ;  elle  en  éprouva  un  tel  serrement  de  cœur  que  d'a- 
bord elle  ne  put  parler  j  il  y  eut  un  moment  de  silence ,  et  puis 
avec  un  profond  soupir  :  «  Dona  Marie  est  bien  heureuse .'  dit- 
elle;  Rodrigo,  vous  voulez  donc  renoncer  au  monde? 

—  Oui ,  madame. 

—  Et  pourquoi ,  pourquoi  ?  Vous  êtes  fait  pour  le  monde  , 
pour  en  faire  l'ornement.  Mon  jeune  ami ,  nous  vous  verrons 
avec  plaisir  à  la  cour  ;  je  m'occuperai  de  votre  avancement. Vous 
enterrer  dans  un  cloître  !  mais  vous  n'avez  donc  aucun  lien 
qui  vous  retienne!  mais  vos  amis,  mais  votre  mère,  mais 
moi!  car  enfin  je  me  sens  pour  vous  une  tendre  affection.  »  En 
disant  ces  mots  ,  la  reine  [s'était  approchée  de  Rodrigo ,  et  elle 
tenait  une  de  ses  mains  dans  les  siennes.  «  Tout  espoir  n'est 
pas  perdu  ,  continua-t-elle  ;  songez  donc ,  il  y  a  tant  d'évc'ne- 
mens  qui  peuvent  rendre  dona  Marie  à  notre  amour.  Sans  doute 
vous  êtes  aimé? 

—  Oui ,  madame. 

—  J'en  étais  bien  certaine;  vous  êtes  si. . .  aimant.  »  La  reine 
avait  pensé  un  autre  mot. 

Rodrigo  ,  dont  l'embarras  était  extrême,  levant  les  yeux  sur 
sa  majesté  pour  la  remercier  par  un  regard  ,  rencontra  les  yeux 
de  la  reine  ;  mais  si  doux  et  caressans ,  avec  un  sourire  si  ten- 
dre ,  que ,  dès  ce  moment,  la  timidité  du  jeune  homme  fut  bien 
diminuée. 

«  Dona  Marie  viendrait  ici ,  dit  la  reine.  —  Elle  est  perdue 
pour  moi,  dit  Rodrigo.  »  Et,  voulant  témoigner  combien  il 
était  touché  de  cette  offre  de  bonté,  si  bien  faite  pour  son 
amour,  il  porta  à  sa  bouche  l'auguste  main  de  sa  souveraine. 
Louise  éprouva  comme  une  commotion  de  bonheur  ;  sa  poi- 
trine était  agitée ,  et  son  trouble  fut  tel ,  que ,  ne  pouvant  re- 
pondre, elle  prit  la  main  de  Rodrigo,  et  lui  rendit  deux 
fois  celte  tendre  caresse.  Honteuse  de  cette  avance  inaccou- 
tumée ,  elle  disait  :  «  Pauvre  enfant ,  va ,  pauvre  enfant  ?  » 
voulant  ainsi  expliquer,  par  la  pitié ,  la  violence  des  désirs  qui 
l'entraînaient.  Puis  ,  levant  les  yeux  sur  le  tableau  placé  en 
face  du  canapé  :  «  Voyez-vous  cette  peinture ,  dit-elle ,  ce  dieu 
sur  un  char?  » 

—  C'est  le  dieu  du  jour,  dit  le  jeune  homme. 

—  C'est  un  dieu  plus  beau  que  lui ,  répliqua  Louise  d'Or- 
léans; c'est  le  roi  de  France. 

—  On  le  dit  le  plus  bel  homme  de  son  royaume  ,  demanda 
Rodrigo. 

La  reine  regardait  le  jeune  cavalier  avec  un  sourire  qui  di- 
sait toute  sa  passion.  «  Si  vous  étiez  en  France,  dit-elle  ten- 
drement ,  ce  mot  ne  serait  plus  vrai.  »  Elle  se  pencha  vers  Ro- 
drigo. «  Vous  avez  son  œil  bleu ,  des  dents  plus  belles  que  les 
siennes,  et  ce  noble  front  où  l'on  aimerait  tant....  »  Déjà  sa 


main  s'était  élevée ,  et  se  portait  sur  la  tête  du  jeune  homrae'ti- 
midc.  Les  cheveux  bouclés  de  Louise  ,  qui  portait  la  coiffure  à 
la  Sévigné ,  ces  longs  anneaux  blonds  caressaient  la  joue  de 
Rodrigo  ;  en  rougissant  de  respect  et  de  bonheur,  il  se  tournait 
vers  la  reine,  offrant  à  cette  bouche  de  femme  qui  l'appelait  sa 
bouche  vermeille  et  ornée  de  deux  coups  de  pinceau  de  barbe 
noire  ,  lorsque  la  porte  s' étant  ouverte  brusquement ,  l'on  vit 
entrer  une  demoiselle  d'honneur  qui  portait  sur  im  plateau  de 
vermeil  un  flacon  et  un  verre. 

—  Qui  vous  a  permis  d'entrer?  demanda  Louise  avec  l'ac- 
cent de  la  colère  et  de  l'étonncraent. 

La  jeune  fJle  tremblante  répondit  que  madame  de  Monte- 
leone  lui  avait  donné  l'ordie  d'apporter  à  sa  majesté  cette  ci- 
tronnade au  sucre,  l^a  reine  eut  peine  à  contenir  les  mots  de 
dépit  qu'elle  avait  à  la  bouche;  puis ,  se  levant  avec  dignité  : 
«  Monsieur  le  marquis ,  dit-elle ,  madame  votre  mère  vous 
attend.  »  Et  comme  Rodrigo  avait  déjà  passé  la  porte  :  «  Xh  ! 
vous  avez  raison,  lui  cria  la  reine,  il  vaut  mieux  vivre  dans  un 
couvent  que  de  vivre  .Via  cour.  » 

La  demoiselle  d'honneur  ayant  posé  le  plateau  sur  un  guéri- 
don près  du  sofa ,  sa  majesté  en  colère  poussa  du  pied  le 
guéridon  et  le  renversant  au  niilieti  de  l'appartement  avec  les  . 
vases  de  cristal  :  «  Allez  dire  à  madame  de  Monteleone  que 
votre  commission  est  faite....  »  Et  elle  se  jeta  étendue  sur  les 
roussins  du  canapé. 


LE  COIX  DU  FEU  D'LIV  H0LL/1ND.4IS, 

OU    LES  COLONS  DE  NEW- YORK*. 

Voici  un  livre  qui  doit  rendre  service  aux  imaginations  va- 
gabondes lassées  de  l'Europe  et  de  sa  civilisation  pourrie  avant 
d'être  mûre. L'auteur  nous  transporte  au  milieu  des  bois  ou  les 
premiers  colons  jetèrent  les  semences  de  la  florissante  république 
des  Etats-Unis  ;  la  fraîcheur  et  le  parfum  de  la  forêt  enchantent 
d'abord, et  les  heureuses  mœurs  des  habitans  font  envier  leur 
bonheur.  Mais  ne  vous  attendez  pas  à  voir  éclore  quelque  pro- 
fonde comljinaison  pour  surprendre  votre  intérêt  ;  non  ,  l'auteur 
procède  suilout  par  la  naïveté ,  c'est  sa  nature  ;  et  quand  il  s'es- 
saie à  l'analyse  des  passions ,  il  semble  craindre ,  en  allant  trop 
avant ,  de  détruire  le  charme  de  ses  illusions.  Aussi  les  situations 
dramatiques  ne  sont  indiquées  qu'en  passant  ;  on  dirait  qu'il  craint 
de  faire  souffrir  ses  personnages  et  ses  lecteurs. 

Ce  sont  des  esquisses  faciles  et  gracieuses  qui  plairont  encoi 
après  les  peintures  vigoureuses  de  Cooper.  Comme  chez  ce  dei 
nier ,  les  combats  des  sauvages  et  l'opposition  de  la  barbarie 
de  la  civilisation  ont  fourni  l'idée  première.  Mais  en  faisant 


int 

I 


■  Un  vol.  in-S";  à  Paris,  chez  L.  Fournier  jeune ,  libraire,  rue  d 
Seine,  n°  29. 


L'ARTISTE. 


93 


îmc  abstraction  de  la  portée  d'esprit  sup<!ricure  de  Coopcr , 

foi  ardente  du  ce'lèbrc  romancier  aux  nobles  dcstine'cs  de 
n  pays,  expliquerait  ce  qu'il  y  a  de  plus  puissant  et  de  plus 
chaleureux  dans  ses  tableaux  j  au  contraire,  la  manii^rc  timide 
le  Paulding  s'allie  naturellement  avec  ses  rcgi-cts  du  bon  vieux 
mps  et  ses  plaintes  moroses  sur  la  corruption  de  l'époque,  scn- 

ens  que  nous  avons  bien  assez  entendu  exprimer  de  ce  côte'-ci 
!c  l'Atlantique. 

En  somme  cet  ouvrage  plaira  aux  uns  comme  contraste ,  à 

is  comme  l'œuvre  d'un  talent  modeste. 


au  I 
^^^oui 


RAOUL    OU    L'ENÉIDE, 

PAK  MADAME  DP.  BAWR'. 

Il  y  a  plus  qu'on  ne  pense  de  ressemhlanre  entre  Paoul  et 

'œuvre  de  Paulding.  Ce  ne  sont  point  les  mêmes  mœurs,  les 

mêmes  lieux,  et  l'action  du  dernier  de  ces  romans  se  passe  à 

Paray-le-Monial,  petite  ville  du  Lyonnais,  tandis  que  l'autre 

us  fait  faire  connaissance  avec  les  bords  de  l'Hudson  et  les 

iTanes  qui   avoisinent  le  Canada  ;   enfin   ce  ne    sont  ni  le 

même  genre  de  personnages,  ni  la  même  action,  ni  les  mêmes 

letails  :  où  donc  alors  est  la  ressemblance  1' 

L'auteur  de  Raoul ,  déjà  connu  par  plusieurs  productions 

ipirituellcs ,  parmi  lesquelles  nous  citerons  la  Suite  d'un  Bal 

masqué  et  le  Novice ,  a  voulu  ,  comme  l'auteur  américain , 

faire  un  roman  de  mœurs  qui  ne  fût  ni  bizarre  ni  diabolique, 

ont  le  cauchemar  fût  écarte;  un  roman  enfin  delà  vie  privée, 

.'il  lance  avec  crainte  et  modestie,  comme  l'indique  sa  préface, 

au  milieu  du  torrent  d'horreurs  dont  la  littérature  est  inondée. 

Raoul  est  un  écrit  sans  prétention,  une  nouvelle  à  l'alle- 

nde ,  où  l'esprit  d'observation  abonde  et  qui  amuse  d'un 

ont  à  l'autre.  Peut-être  trouvera-t-on  le  caractère  de  Camille 

un  peu  sacrifié,  mais  il  est  clair  que  l'auteur  n'a  pas  voulu  faire 

'Oman  de  passion.  Il  faut  lire  surtout  les  chapitres  de  l'ou- 

age  OÙ  il  est  question  de  h.  vie  d'artiste,  de  la  vie  d'auteur: 

c'est  la  partie  la  mieux  sentie  de  l'ouvrage  et  celle  qui  fait  le 

^^■klus  d'honneur  à  l'auteur.  Son  livre  d'ailleurs  plaît  et  amuse  : 

^^B!est  un  mérite  bien  rare  aujourd'hui. 

^^B  Nous  nous  apercevons  que  nous  n'avons  pas  encore  parlé  de 

^^nrKnéide,  volume  Elzévir  qui,   comme  la  peau  de  chagrin 

du  héros  de  M.  de  lial/.ac,  ne  contribue  pas  j)eu  à  augiucnlcr 

les  chances  de  malheur  et  de  fortune  du  pauvre  Raoul.  Ce  vo- 

I^^mie  lui  est  donné,  il  le  perd,  le  retrouve,  le  vend,  sauve  en 
^^P  vendant  la  vie  d'un  ami ,  perd  une  maîtresse  par  son  cntre- 

•nise  :  c'est  son  talisman. 
^^   Depuis  >  ingt  ans  on  joue  toujours  avec  le  plus  grand  succès 
^■>  Suite  d'un  Bal  aux  Français;  nous  espérons  le  même  sort 
^Hour  la  lecture  de  l'Enéide. 

I 


Chei  Fouriiicr. 


LE    >1AR<^:CI1AL    D'ANCRE, 

l'AR  M.  CCSTATE  DELÀLANCE*. 

Les  romans  historiques  sont  à  la  mode  ;  ce  genre  plaît  beau- 
coup ,  surtout  aux  femmes ,  qui  aiment  assez  à  retrouver  en 
dialogue  et  en  scènes  mêlées  d'amour  et  de  poésie  ime  page 
dont  la  sécheresse  sérieuse  les  laisserait  froides  ou  dans  Meze- 
ray ,  ou  dans  Gamier ,  ou  dans  Fantin-Desodoards.  Voici  le 
coup  d'essai  d'un  jeune  homme  qui  se  lance  sur  les  traces  de 
M.  L.  Vitct,  et  promet  de  faire  honneur  à  la  littérature.  Vous 
connaissez  tous  l'histoire  de  ce  Concini ,  gentilhomme  florentin  , 
qui  épousa  cette  Léodora ,  favorite  de  Marie  de  Médicis ,  s'éta- 
blit en  France  quand  cette  princesse  s'unit  au  bon  Henri ,  et 
qui ,  de  dignités  en  dignités,  devint  maréchal  sans  jamais  avoir 
servi  :  ce  n'est  pas  la  seule  faute  que  les  govivememens  al)solus 
nous  aient  léguée.  Eh  bien  !  ouvrez  ce  roman,  et  vous  y  trouverez 
la  peinture  fidèle  de  cet  homme  parti  de  si  bas,  arrivé  si  haut,  et 
qtie ,  comme  h  l'ordinaire ,  les  grandeurs  et  le  pouvoir  ont  rendu 
si  insolent  ;  vous  verrez  et  vous  sui\Tez  avec  intérêt  ce  jeune 
Léopold ,  fils  du  grand-veneur  du  duc  de  Lorraine ,  qui ,  à  son 
tour,  vient  chercher  fortune  à  la  cour  de  Louis  XIII ,  et  qui 
d'abord  sauve  des  mains  de  laquais  et  de  pages  à  demi  ivres 
une  pauvre  fille  qui  s'éprend  d'amolir  pour  lui  ;  puis  vous 
écoutez  ce  Léopold  à  qui  le  hasard  a  fait  connaître  la  fille 
de  Concini ,  et  qui ,  insensible  à  l'amour  de  la  malheureuse 
Jeannette,  soupire  pour  l'heureuse  fille  du  favori.  Le  hasard 
le  place  dans  la  maison  du  maréchal ,  la  découverte  de  son 
amour  l'en  fait  sortir;  puis  le  voilà  l'un  des  affidés  du  faible 
Louis  XIII ,  mêlé  dans  un  complot  contre  le  père  de  sa  Paula; 
])uis  le  complot  éclate,  le  maréchal  d'Ancre  tombe,  et  le  peu- 
])le,  qui  tremblait  devant  lui ,  se  rue  sur  son  hôtel,  et  s'en  prend 
dans  sa  rage  à  ces  murs  qu'il  détruit,  dansant  ensuite  sur  des 
ruines.  Puis  voil;i  Léopold  qui  reparaît,  Léopold  qui  n'a  pu 
prévenir  à  temps  le  mallieureux  Concini ,  mais  qui  se  fraie  un 
passage  à  travers  la  populace ,  enlève  Paula  à  la  fureur  de  la 
multitude,  mais  ne  la  sauve  que  pour  la  voir  expirer  de  dou- 
leur. Puis  voilà  ce  jeune  homme  que  l'amitié  du  roi  appelait  à 
de  hautes  destinées,  qui  se  fait  sauter  la  ccrselle;  et  de  tout 
cela  il  vous  reste  l'avenir  4e  la  faveur  de  M.  de  Lnyoes,  Ri- 
chelieu encore  obscur,  mais  q\ie  vous  devinez,  et  la  pauvre 
Jeannette ,  dont  la  vie  est  vouée  à  la  doideur,  et  qui  reste  pour 
])lcurcr  celui  auquel  elle  a  donné  cet  amour ,  qui  souffre  et  ne 
s'éteint  jamais. 

II  y  a  tout  un  drame  dans  cette  production  d'un  jeune  hom- 
me qui  mérite  d'être  encouragé.  Il  y  a  du  cœur  humain;  cha- 
que pci"sonnage  est  bien  dessiné.  Le  peuple,  quand  il  est  en 
scène,  y  parle  le  langage  que  le  peuple  ]>arlait  alors;  il  souf- 
fre ,  il  se  nuitine  de  temps  en  temps ,  et  par  ces  échauCTou- 
rées  il  montre  que  si  la  main  de   fer  de  Richelieu   le  compri- 


'  5  vol,  in-l  i ,  prix   1 5  fr.  Clict  Mad.  Cliarle»  Béchcl ,  «juii  in  .\u- 
Qiistins,  n"  59. 


9i 


L'ARTISTE. 


mera  quand  Richelieu  tiendra  le  pouvoir ,  il  se  vengera ,  lui 
peuple,  par  les  barricades  de  la  Fronde,  du  frein  mis  à  sa  co- 
lère. 


LE  TRAPPISTE   D'AIGUEBELLE, 

PAR    CHARLES    d'AMBEL'. 

L'auteur,  dans  cette  œuvre  plus  philosophique  que  romanesque, 
a  voulu  peindre  les  souffrances  d'une  de  ces  malheureuses  vic- 
times d'un  réglemeut  de  discipline  absurde.  «  C'est  au  nom  de 
»  la  laison  et  de  l'humanité' ,  s'c'crie-t-il  dans  sa  préface ,  que 
»  je  demande  l'abolition  du  célibat  forcé  des  prêtres ,  dans 
1)  l'intérêt  de  la  société  et  de  l'église  elle-même.  » 

Ce  petit  volume  est  écrit  d'un  style  pur  et  correct  ;  mais  il 
manque  souvent  de  vie  et  de  couleur  ;  l'action  est  extrêmement 
simple  ,  l'analyser  serait  la  défleurir  :  aussi  nous  contenterons- 
nous  d'indiquer  seulement  qu'un  jeune  prêtre  vient,  par  im 
noble  dévouement,  d'arracher  aux  flammes  une  jeune  femme 
pour  laquelle  il  nourrit  un  sentiment  qui  fait  le  malheur  de  son 
existence. 


Hnme  dramatique. 


Dans  l'impossibilité  d'accorder  également  notre  attention  aux 
publications  et  aux  pièces  nouvelles ,  nous  avons  un  peu  négligé 
les  théâtres.  Maintenant  il  s'agit  de  leur  payer  nos  dettes,  par 


■  Un  joli  volume  in-12  salind,  publié  par  Hippolylc  Souverain  ,  édi- 
teur ,  à  1»  librairie  Charles  Bécliet ,  quai  des  Augustins ,  n"  59. 
Prlu  :  3  fr.  75  c.,  et  par  la  poste  4  fr.  50  c. 


ordre ,  en  consultant ,  non  l'ancienneté  de  la  créance ,  mais  son 
importance  et  la  qualité  du  créancier.  A  tout  seigneur  tout  hon- 
neur. Commençons  donc  par  l'Opéra. 

ACADÉMIE   ROYALE   DE   MUSIQUE. 

^a.  iy7/(/i/ude,    élôcUCei  haniotncine  en  deiuc  aUeJ. 

Vénus  et  Vulcain ,  Flore  et  Zéphyre ,  et  toute  la  cohorte 
mythologique  païenne ,  ont  été  expulsés  de  la  scène  de  l'Opéra 
par  le  drame  en  pantomime.  Ce  fut  le  temps  des  triomphes  de 
Bigottini  ;  mais  avec  elle  disparurent  Clari,  Nina,  tout  le  drame 
muet.  Nous  voilà  revenus  au  merveilleux.  Mais  à  la  suite  de 
notre  culte  littéraire,  transporté  de  \  Odyssée  à  Waverley-,  l'O- 
péra a  pris  son  vol  du  Taygète  au  Ben-Lhomond  ,  et  dépouillé  la 
tunique  et  la  chlamyde  pour  le  plaid  et  le  tartan.  Ce  grand 
voyage  n'a  ,  du  reste ,  apporté  de  changement  qu'au  costume  ; 
le  nouveau  ballet  n'annonce  en  rien  que  l'art  chorégraphique  se 
soit  enrichi  de  nouvelles  combinaisons. 

Tout  son  charme  est  dans  l'exécution  scéniquc ,  heureuse- 
ment arrangée  pour  faire  contraster  la  danse  noble  et  sérieuse 
de  mademoiselle  Noblet  avec  le  talent  plus  original ,  plus  idéa- 
lisé de  mademoiselle  Taglioni  ;  c'est ,  à  vrai  dire ,  un  piédestal 
élevé  à  cette  idole  des  dilettanti  de  la  danse.  Tout  est  calculé 
de  manière  à  faire  briller  cette  grâce,  cette  légèreté,  auxquelles 
ij'ont  jamais  manqué  les  applaudissemcns  de  l'enthousiasme. 


THÉÂTRE   ITALIEN. 

Passons  charitablement  à  côté  de  ce  pauvre  Comingio  ro- 
miio,  qui  n'a  pu  aller  au-delà  d'une  première  représentation  , 
malgré  le  secours  de  Lablache  et  de  Rubini;  c'est  qu'il  n'y  a 
pas  de  talens ,  si  puissans  qu'ils  soient ,  capables  de  nous  ra- 
mener à  nos  goûts  d'il  y  a  quinze  ans.  Les  gracieuses  cantilènes 
de  Fioravanti  viennent  s'émousser  sur  nos  organes  aguerris 
aux  vigoureuses  impressions  de  Rossini  et  des  Allemands. Telle 
a  été  l'insensibilité  du  public,  que  quelques  sifflets  (chose 
inouïe  aux  Bouffons  )  ont  mêlé  leurs  protestations  aux  murmu- 
res du  parterre. 

On  nous  promet  que  Rubini  chantera  encore  une  fois  II  Pi- 
rata. Que  dire  de  Rubini  ?  Ce  que  Voltaire  disait  de  Cor- 
neille :  beau!  sublime!  admirable!  Espérons. 


PORTE  SAINT-MARTIN. 

ÊUù^  aM  (le  Ca   '^Cee  a  wnc    iJ^enMne ,   ou,  (ai 

PAR  MH.  SCIUBE  ET  TERRIER. 

Deux  hommes  se  partagent  aujourd'hui  le  monde  dramatij 
que:  Scribe  et  Dumas;  chacun  d'eux  a  son  domaine,  son  théâ 
tre  ,  son  public ,  ses  sensations ,  ses  jouissances.  A  Dumas  M 


L'ARTISTE. 


95' 


•arac  ,  les  larges  passions,  les  cmotions  violentes,  populaires, 
:s  lanncs,  les  terreurs,  poison  et  poignard;  à  M.  Scribe  le» 
tits  travers  de  salon  ,  les  cliiicliottemens  de  boudoir,  les  cn- 
iens  de  canapé,  causeries  fines,  légères,  vives,  épineuses, 
ou  l'esprit  fait  les  frais  du  cœur,  où  l'amour-proprc  féminin  , 
susceptible ,  oinbiagciix ,  toujours  aux  aguets  ,  tient  l'esprit  en 
c'veil ,  sous  les  armes ,  prêt  à  la  réplique  ;  luttes  scintillantes 

|_d'aimables  riens ,  de  brillans  concctti ,  file'es  sur  la  pointe  d'une 
^Hlguille,  d'oii  l'homme  le  plus  spirituel  ne  sort  vaincpieur  que 
par  un  coup  du  ciel. 

Une  ligne  de  démarcation  infranchissable  sépare  les  'deux 
empires;  défense  à  l'un  et  à  l'autre  puissant  seigneur  de  chasser 
sur  les  terres  de  son  voisin ,  sous  peine  de  catastrophe  écla- 
tante; défense  même  de  se  donner  une  poignée  de  main  :  le 
gantelet  de  fer  déchirerait  le  gant  de  soie.  Le  jour  où  Dumas 

I^niettrale  pied  dans  la  salle  mignonne  du  boulevard  Bonnc-Nou- 
^■elle ,  pavillon  élégant,  petite  maison  toute  dorc'c ,  toute  jolie, 
^TSi  vivante ,   si  populeuse  dans  le  bon  temps ,  aujourd'hui  si 
U-istc,  si  déserte,  si  veuve  de  son  public  fashionabie,  son  drame 

Kîantfera  éclater  la  bonbonnière;  en  touchant  ce  joli  monde 
ut  de  gaze  et  de  soie ,  sa  main  puissante  le  brisera  comme 
are. 

Par  conUc,  il  devait  arriver  que  le  jour  où  M.  Scril)e,  dé- 
^sertant  ses  foyers  à  l'eau  rose,  viendrait  avec  ses  petits  imbro- 
^Hio,  ses  petits  moyens,  ses  petits  mots,  se  hasarder  sur  la 
^^aste  scène  de  la  Porte-Saint- Martin  ,  M.  Scribe  se  trouverait 
comme  pei'du  dans  la  solitude  de  la  salle  aux  proportions  gi- 
gantesques. Aussi  le  Marivaux  du  Gymnase  a  eu  beau  se  battre 
Iks  flancs ,  élargir  ses  moyens  ,  souffler  dans  ses  bidlcs  légères, 
lire  la  grosse  voix;  l'haleine  lui  a  manqué,  il  est  tombé  à 
hi-course,  et  c'a  été  pitié  de  voir  sa  longue  et  cruelle  agonie. 
I  Nous  respecterons  l'erreur  d'un  homme  d'esprit. 
■  Mais  ici  s'élève  une  cpiestion  plus  grave ,  plus  généreuse , 
Il ,  laissant  de  côté  l'auteur  et  ses  intérêts ,  nous  envisagerons 
P  pièce  sous  le  rapport  de  l'art.  Doit-on  traduire  le  vice  sur 
la  scène?  Oui,  cent  fois  oui.  Il  faut  que  l'homme  vicieux,  que 
la  femme  adultère ,  placés  face  à  face  avec  leurs  turpitudes , 
aient  une  heure  de  carcan  moral,  de  supplice  intérieur,  tout 
^^-oids  et  indifférens  qu'ils  paraissent  sous  leur  masque  de  glace, 
^Hnis  leur  binocle  impassible.  Il  faut  qu'ils  reculent  épouvantés 
de  leur  propre  hideiu-,  et  que  la  vertu  puisse  lever  haut  la  tête 
^à  côté  d'eux. 

^^^bMais  entendons-nous.  Parce  que  nous  pensons  qu'on  doit  at- 
^Tïcherle  vice  au  pilori  de  la  scène,  s'ensuit-il  qu'il  faille  l'éta- 
ler dans  toute  sa  laideur  ,  dans  toute  sa  nudité  ,  cru  et  à  froid  ? 
Non  ,  cent  fois  non....  Sans  passion,  point  de  chaleur;  sansre- 
irds,  point  d'espérance  de  retour,  point  de  péripétie  possi- 
partant  plus  d'intérêt....  Tout  est  prévu.   Et  quel   intérêt 
peut  inspirer  une  femme  à  l'a-il  sec,  à  l'ame  de  pierre  ,  liber- 
tine sans  plaisir,  qui  ,  sans  motif,  de  gaieté  de  cœur,  par  mol- 
^Be,  par  facilité,  fait  de  l'honneur  d'un  galant  homme  jouet 
dérision,  laisse  au  premier  acte  son  mari  pour  son  amant  Ro- 
Iphc,  au  second  laisse  Rodolphe  pour  Riallo,   Rialto  pour 
ippolj-te,  Hippolytc  pour  I.éopold,  etc.,   etc....  et  ainsi  de 
suite;  tombe  de  faiblesse  en  faiblesse,  de  dégra<lation  en  dégra- 


dation ,  jusqu'à  l'échelon  planté  dans  la  bouc ,  marquant  chaque 
acte  par  \in  adultère  ,  chaque  tableau  par  une  perfidie ,  chaque 
scène  par  une  turpitude. 

Tout  cela ,  il  faut  le  dire ,  n'est  pas  du  drame  ;  avec  de  pa- 
reilles pièces  il  n'y  a  plus  d'art  possible.  Non  que  l'art  soit 
use ,  comme  on  l'a  dit  :  l'art  ne  s'use  pas  ;  mais  il  y  a  certaias 
]iointsqui  ne  doivent  jamais  être  éclairés  :  plaies  larges,  profon- 
des, saignantes,  ulcères  d'une  société  gâtée  au  cœur,  pourrie; 
tableaux  de  bouc  et  d'horreur  qu'il  faut  laisser  dans  l'ob- 
scur, inconnus,  mystérieux  et  autour  desquels  travaille  l'imagi- 
nation. De  là  ,  comme  d'un  centre  d'action  dramatique,  partent 
ces  effets  inopinés,  terribles,  ces  scènes  déchirantes,  cris  dou- 
loureux d'une  passion  qu'une  main  habile  a  écorchée  jusqu'au 
vif.  C'est  le  foyer,  le  cratère  du  volcan;  on  entend  rugir  sour- 
dement la  lave  souterraine;  parfois  l'abime  s'ouvre,  vomit  des 
flammes  ;  on  recule  avec  une  crainte  superstitieuse  ;  on  redoute 
comme  un  secret ,  comme  un  mystère  ;  de  là  ces  plaisirs  ef- 
frayans,  ces  peurs  délicieuses.  Mais  si  vous  étale?,  au  grand 
jour  le  fond  de  l'abîme,  si  vous  montrez  à  nu  ces  horribles 
chairs ,  si  vous  familiarisez  le  spectateur  avec  la  source  impure 
de  vos  plus  pures  jouissances,  plus  de  secret,  dès  lors  plus  d'il- 
lusion. Vous  abusez  de  l'art  ;  vous  prostituez  l'art ,  mais  vous 
ne  le  tuez  pas  :  l'art  est  raultiface ,  éternel  comme  le  cœur  hu- 
main. 

Dans  ce  sens.  Dix  ans  de  la  Vie  d'une  Femme  n'est  qu'une 
amère  dérision  des  prestiges  de  la  scène.  Les  acteurs  n'y  pou- 
vaient rien.  Ferville  a  été  excellent  dans  son  derai-rôle.  Nous 
ne  jugerons  pas  madame  Dorval  :  elle  n'éuit  pas  à  son  rôle, 
préoccupée  par  l'idée  que  la  pièce  ne  plairait  pas  ,  et  elle  avait 
raison  ;  mais  elle  se  faisait  public  et  juge ,  et  elle  avait  tort. 
Constatons  cependant  quelques  inspirations  heureuses,  et  de  ces 
mots  auxquels  les  auteurs  n'ont  point  pensé  et  que  l'actrice  a 
trouvés'. 

Ainsi  pour  donner  ma  pensée  tout  entière,  dans  la  seule 
.scène,  belle,  franche,  nettement  posée  et  vraiment  dramatique 
de  cet  ouvrage  étrange ,  scène  où  le  mari  rend  sa  femme  à  sa 
famille  ,  l'effrontée  ,  sortant  du  vice  ,  arrive  toute  fringante  , 
toute  adultère ,  dans  cette  famille  d'innocence  ;  son  père  lui  ap- 
prend que  son  mari  les  a  sauvés  de  la  ruine  et  du  déshonneur. 
Ah  !  c'est  très-bien  cela ,  a  dit  madame  Dorsal  avec  un  ac- 
cent indcTmis.sable.  Il  y  avait  dans  sa  voix  toute  la  distraction 
d'un  canir  froidement  égoïste,  toute  l'indincrcnce  d'une  femme 
l)rcoccupée  de  sales  et  récentes  voluptés. 


I 


96 


L'ARTISTE. 


—  A  rOdéon .  l'ëlépliant  Kiouny  a  paru  cette  semaine  de- 
vant un  nombreux  public.  Maigre'  l'inquiétude  d'un  premier 
de'but ,  le  noble  animal  a  déployé'  une  intelligence,  un  bon  na- 
turel (j'allais  dire  une  sensibilité'),  qui  feraient  honneur  à  toute 
cre'ature  ,  de  quelque  espèce  que  ce  soit.  Fe'licitons-en  franche- 
mont  le  directeur;  mieux  vaut  un  pareil  spectacle  que  tels  dra- 
mes ignobles  joue's  exclusivement  par  des  bipèdes.  On  dirait , 
à  voir  Kiouny  cherchant  chaque  soir  un  nouveau  succès ,  qu'il 
veut  s'assurer  les  suffrages  que  vont  lui  disputer  au  Cirque- 
Olympique  miss  Djeck  ef  Bctzy,  arrivant  de  Calais.  ' 

—  Le  Vaudeville  joue  toujours  de  bonheur.  Deux  nouveau- 
venus  ont ,  cette  semaine ,  augmenté  son  joyeux  répertoire.  Les 
Femmes d' employés etlcsEm'ies  de  madame  ont  été  écoutées 
avec  plaisir;  Arnal  surtout  est  d'un  comique  spirituel  et  vrai 
dans  la  dernière  pièce. 

—  Au  Palais-Royal ,  Fert-Fert  attirera  long-temps  la  foule. 
Les  auteurs  n'ont  pas  fait  injure  à  Gresset  en  lui  empruntant , 
rare  qualité  chez  nos  emprunteurs.  Chacun  dans  la  pièce  a  voulu 
faire  preuve  d'esprit ,  auteurs  et  acteurs  ;  mademoiselle  Dcjazet 
surtout,  qui  n'a  jamais  montré  plus  de  gaîté  et  de  malice.  Suc- 
cès fou. 

—  La  Gaîté  a  délaisse  pour  un  moment  le  mélodrame.  Son 
Petit  Homme  rouge  a  fait  son  entrée  dans  le  monde  à  travers 
les  travcstissemens,  les  changcmcns  à  vue  et  les  couplets  de 
vaudeville.  Bonne  fortune  pour  les  amateurs  de  grand  spectacle. 

Les  décorations  de  M.  Gué  sont  merveilleuses;  c'est  de  la 
féerie. 


FRONTISPICE  DE  L'ARTISTE, 

PAR  M.   AIMÉ    CHESAVARD. 

Le  titre  de  notre  recueil  vient  enfin  de  paraître  gravé  sur  le 
dessin  de  M.  Aimé  Chcnavard.  Le  bon  goût  et  la  délicatesse 
de  cette  composition  nous  faisaient  un  devoir  de  donner  à  la 
gravure  plus  d'attention  et  de  soin,  et  telle  est  la  cause  dutaidif 
hommage  que  nous  adressons  à  nos  souscripteurs. 


C'est  encore  un  souvenir  de  la  belle  époque  des  derniers 
temps  de  ce  moyen  âge  qui  s'éveille  aujourd'hui  de  son  trop  long 
sommeil.  Mais  sous  les  doigts  de  M.  Chenavard,  ce  n'est  pas 
ce  moyen  âge  menteur  tel  que  l'impuissance  nous  le  replâtre 
tous  les  jours  :  c'est  lui  avec  le  luxe  de  ses  fantaisies  et  les  har- 
monies de  son  ensemble;  c'est  lui  avec  son  originalité  et  sa 
raison  ,  ses  naïvetés  et  ses  élégances,  sa  grandeur  et  ses  grâces  ; 
en  un  mot ,  ce  travail  délicat  d'arabesques  et  de  gracieuses  mi- 
niatures est  le  résumé  de  savantes  études ,  foniiulé  par  un 
homme  d'imagination  et  de  goût. 

On  l'a  dit,  quand  les  erreurs  combattent  entre  elles  ,  la  vé- 
rité approche  ;  son  plus  grand  obstacle  est  le  sommeil  de  l'igno- 
rance. L'époque  choisie  par  notre  artiste  est  celle  où  les  préju- 
gés se  neutralisant  peu  à  peu  à  la  douteuse  lumière  de  sciences 
imparfaites  mais  progressives  ,  une  destinée  nouvelle  sembla  se 
faire  pour  l'esprit  humain;  les  lettres  et  les  arts  sortirent  de 
leur  honteuse  décadence  et  prirent  un  triom[)hant  essor. 

Sur  l'un  des  côtés  de  sa  composition  ,  M.  Chenavard  a  figure 
les  lettres  sous  les  traits  d'Héloïse  et  du  savant  reclus  du  Pa- 
raclet.  C'étaient  les  moines  alors  qui  conservaient  comme  une 
arche  sainte  le  dépôt  des  lumières  ;  le  savoir  était  pour  eux 
conunc  un  devoir  de  couvent.  Ailleurs  on  voit  la  musique  avec 
ses  instrumens  imparfaits  comme  ses  accords  ,  mais  à  qui  le  gé- 
nie tumultueux  de  la  guerre ,  l'ardeur  des  croyances  religieuses 
ou  le  feu  des  chevaleresques  amours  prêtaient  tour  à  tour  les 
élans  d'une  inculte  énergie  ,  de  graves  et  nobles  accens  ,  ou  de 
touchaus  et  voluptueux  soupirs.  Plus  bas  apparaissent  des  fi- 
gures gracieuses  ,  sorties  des  accidens  de  l'architecture  comme 
pour  venir  respirer  ce  parfum  de  moyen  âge  et  donner  des  au- 
diteurs aux  figures  voisines.  Au-dessus  et  dominant  toute  la 
composition ,  le  génie  des  arts  semble  jeter  sur  l'œuvre  entière 
un  poétique  vêtement. 

On  le  voit,  M.  Chenavard  a  fait  une  étude  particulière 
des  manuscrits  du  moyen  âge  ;  son  titre  est  une  page  arrachée 
à  quelqu'une  de  ces  précieuses  arcliives ,  une  perle  enlevée  à 
cette  couronne.  Trésors  de  goût ,  de  savoir  et  d'adresse ,  ces 
délicieuses  peintures  ne  sauraient  être  trop  consultées  ;  elles 
sont  la  riche  tfansilion  des  temps  de  la  décadence  aux  temps 
du  renouvellement.  Notre  bibliothèque  royale  possède ,  en  ce 
genre,  une  mine  féconde  :  allez  ,  allez  à  l'envi  l'exploiter,  jeu- 
nes artistes ,  et  vous  tous  aussi  amis  des  arts  ;  allez  y  lire  à 
livre  ouvert  l'histoire  de  nos  arts  nationaux  ;  et  plus  vous  saurez 
vous  y  plaire,  plus  ce  qu'il  y  a  d'aimable  et  de  fort  dans  le  ta- 
lent de  l'heureux  rénovateur  de  cette  belle  période  se  dévoilerMl 
nettement  à  vos  yeux;  plus  en  lui  vous  apprécierez  l'alliance 
si  rare  d'un  savoir  profond  et  d'une  imagination  élégante,  plus 
vous  applaudirez  à  cette  finesse  ingénieuse  sans  aflcclation ,  à 
cette  richesse  sans  confusion ,  à  cette  clarté  suprême  qui  à  elle 
seule  est  déjà  un  don  si  rare,  et  qui  en  suppose  tant  d'autre 


Dess< 


i    Le  G 

(    Un  K 


aiser  sur  le  front,  par  EiG.  Df.vlria. 
Bal  à  la  Chausscc-dWntiu,  par  Ga^arm. 


L'ARTISTE. 


iTtttmiturf. 


LETTRE  AU  VOVAGEtR  TAYLOR 


LA    DANSB   MACABRXS'. 

Je  vous  ai  vu  dimanclic  dernier,  mon  ami ,  méditant  sur  les 
destinées  du  Tlicatrc-Français ,  vous,  président  impassible  de 
cette  république  tragi-comi(pie  ,  vous,  conservateur  vigilant  du 
génie  des  Corneille  et  des  Molière,  de  l'art  des  Talraa  et  des 
Mars.  Voici  que  je  vous  écris  aujourd'hui,  sans  m'inquiéter  si 
ma  lettre  ne  vous  ira  point  trouver  sur  les  bords  du  Nil  ou 
parmi  les  montagnes  d'Ecosse.  : 

Car  vous  êtes  voyageur  de   tempérament  comme  artiste  de 
coeur;  vous  pi-oraencz  de  l'occident  à  l'orient  votre  infatigable 
activité  de  corps  et  d'esprit  j  vous  étudiez  les  lieux  et  les  hom- 
mes en  observateur,  en  philosophe,  en  peintre,  en  antiquaire: 
le  monde  n'est  point  assez  vaste  à  votre  gré;  vous  allez  de  Pa- 
ris à  Babylonc  en  moins  de  temps  que  je  n'en  mettrais  à  noircir 
^^  d'écriture  deux  cents  pieds  carrés  de  papier  ;  vous  surpassez  ce 
^■liuc  de  Nevers,  qui  montait  en  carrosse  au  sortir  d'une  fête  de 
^B  Louis  XIV,  et  disait  à  son  cocher  :  A  Rome  ou  à  Madrid  ! 
^f      Voir,  c'est  avoir,  disait  le  poète  ;  voir,  c'est  savoir,  a  dit  le 
moraliste.  L'amour  des  voyages,  cet  amour  passionné,  auda- 

I^__  cieux ,  irrésistible ,  qui  se  joue  des  périls  et  accepte  tous  les 
^H  maux  en  échange  d'un  coup  d'œil ,  d'un  souvenir,  il  vous  pos- 
sède par  nature,  il  vous  entraîne  par  besoin,  il  vous  poursuit 
dans  votre  repos;  vous  lui  sacrifiez  santé,  fortune,  tout ,  avec 
foi,  avec  enthousiasme.  J'ai  compris  les  croisades  du  moyen  âge 
et  les  pèlerinages  de  la  Terre-Sainte  ;  vous  avez  la  religion ,  le 
fanatisme  de  l'art  :  guerre  aux  infidèles! 

I  Certes ,  votre  dévouement  est  plus  admirable  en  présence  de 
notre  égoïsmc  casanier  :  vous  affrontez  gaiement  un  climat  meur- 
trier, la  peste  ,  le  désert  et  les  Arabes ,  pour  dessiner  un  fût  de 
colonne  brisée  dans  l'antique  Istakhar,  pour  fouiller  un  tombeau 
dans  Thèbes  aux  cents  portes  ,  pour  chercher  le  nom  de  Zéno- 
bie  dans  une  inscription  fruste  de  Palmyre,  pour  recueillir  des 
coquillages  de  la  mer  Rouge  ou  du  Jourdain  ;  puis ,  quand  le 
bruit  de  vôtre  mort  a  désespéré  vos  amis  qui  vous  attendent  au 

I^tcoin  du  feu  et  les  pieds  dans  leurs  pantoufles,  quand  votre  eliar- 
^Ptrcuse  de  la  rue  de  Bondy  est  restée  déserte  pendant  des  mois, 
vous  nous  revenez  chagrin  de  n'avoir  pas  couru  plus  de  dan- 
gers, visité  plus  de  pays  et  rassemblé  plus  de  trésors;  vous  avez 
failli  être  volé  et  assassiné  vingt  fois  ;  vous  avez  souffert  la  faim 
et  la  soif;  vous  avez  échappé  à  la  contagion  ;  vous  avez  fait  dix- 
huit  cents  lieues;  vous  avez  la  mémoire  et  votre  portefeuille 


■  Celle  lettre  servira  «le  préface  a  la  Danse  macalire  ,  liisioirc  fan- 
Mliquc  (lu    quiii/ièine    siùele ,   par    le  bibliophile   P.-L.   Jacob,    qui 
ra  la  semaine  prochaine  chei  Eugène  RcnducI,  rue  des  Grands- 
Itiiis  ,  u"  22. 

TOME    III.       y    LIVB.\l,SO^. 


pleins  de  matériaux  précieux  qui  nous  appartiendront  !  Ne  re- 
partez-vous pas  demain  ! 

Arrière  ces  voyageurs  à  spleen  qu'on  rencontre  par  toutes  les 
auberges  du  continent ,  charges  d'emlwnpoint  et  d'ennui ,  cla- 
quemurés dans  leur  berline  ou  ronflai  t  à  l'odeur  d'un  souper 
fin  I  Ce  sont  des  princes  allemands  et  des  lords  anglais  à  qui  le 
médecin  ordonne  le  mouvement  de  la  voiture,  le  ciel  de  l'Italie, 
les  vallées  de  la  Suisse  ,  le  roulis  du  vaisseau  ;  ces  sybarites  de 
grand  chemin  prodiguent  par  étape  l'argent  qui  suffisait  pour 
alimenter  une  caravane  du  Caire  à  la  Mecque,  ou  pour  recueil- 
lir une  série  de  médailles  d'or  syracusaines.  Ils  gnt  des  yeux 
pour  ne  point  voir;  ils  reviennent  ignorans  et  ennuyés  comme 
à  leur  départ  ;  leur  itinéraire  est  chiffré  dans  leur  carnet  de  dé- 
penses ;  leur  album  renferme  une  statistique  des  hôtels  les  plus 
confortables.  Ils  sont  gens  à  ne  rapporter  du  cap  des  Tempêtes 
qu'un  quartaut  de  vin  de  Constance,  et  de  la  Chine  un  nid 
d'hirondelles-salanganes. 

Vous,  au  contraire,  mon  ami,  vous  nous  réservez  la  meil- 
leure pai1  de  vos  voyages;  vous  ne  songe?,  qu'à  nous  enrichir  à 
vos  dépens  :  ainsi  votre  désespoir  fut  de  ne  pouvoir  rame- 
ner avec  vous  les  obélisques  de  Luxor ,  que  vous  obteniez , 
que  vous  donniez  à  la  France,  après  dix  ans  de  démarches 
et  de  sollicitations;  mais  vos  bagages  consistent  en  momies 
pour  nos  musées  de  province,  en  manuscrits  pour  nos  biblio- 
thèques ,  en  morceaux  de  sculpture ,  cB  collections  d'histoire 
naturelle,  d'armes  étrangères,  de  médailles  et  de  curiosités. 
Ce  n'est  pas  tout  :  vous  retracez  poétiquement  avec  le  crayon  et 
la  plume  vos  inconstantes  pérégrinations ,  qui  vous  conduisent 
de  l'Alhambrah  à  Sainte-Sophie,  et  de  la  grotte  basaltique  de 
Staffa  au  saint  sépulcre  de  Jérusalem ,  de  la  cathédrale  de 
Cologne  aux  temples  géans  de  Karnach.  Le  duc  de  Choiseul  et 
l'abbé  de  Saint-Non  s'essouffleraient  vainement  à  vous  suivre 
dans  cette  rude  carrière. 

Car  ce  qu'un  roi  n'a  pas  fait  avec  sa  volonté  et  sa  cassette 
royales ,  vous  l'avez  entrepris  seul  avec  notre  excellent  Charles 
Nodier,  à  une  époque  ou  les  questions  d'art  semblaient  des 
anachronismes;  vous  avez  commencé  votre  jfc'.rfgi  moniimen- 
tum  en  seize  volumes  in-folio  de  planches  et  de  texte  ^  La  vieille 
France ,  livrée  aux  horreurs  de  la  bande  noire ,  i)erdait  un  h  on 
ses  plus  beaux  monumens ,  .ses  églises  gothiques  et  ses  tours  féo- 
dales ;  grâce  à  vous ,  à  Nodier  et  de  Cailleux  ,  déjà  la  Norman- 
die ,  la  Franché-Comté  et  l'Auvergne  sont  à  l'abri  des  dévasta- 
tions du  temps  et  des  hommes  ,  plus  destructeurs  encore  que  les 
années.  Cependant  vous  achevez  votre  Vovagc  en  Espagne,  où 
le  burin  anglais  est  l'interprète  de  vos  croquis  et  de  votre  styk 
piltores(]ues;  il  ne  vous  faut  guère  maintenant  que  trois  cents 
dessins  et  trois  volumes  in-folio  pour  voire  dernier  Voyage  aux 
ruines  de  Palmyre,  de  Babylone  et  dePersépolis.  F,n  vt-ritc,  mon 
ami ,  comptez-vous  atteindre  l'âge  du  comte  do  Saint-Germain, 
qui,  dit-on,  vit  retire  dans  un  coin  de  l'Allemagne?  Ètes-vous 
secondé  par  quelque  loi-d  King.sborough  ,  qui  a  donné  générea- 
senient  5oo,ooo  fr.  iiour  l'impression  des  Antiquilà  du  Mexi- 
que ,  à  Londres  ? 

Hélas  !  bien  des  fois  j'ai  plaint  avec  ■vous  le  sort  ingrat  que 
notre  siècle  de  haute  civilisation  a  fait  aux  arts  et  aux  lettres  : 


98 


L'ARTISTE. 


bien  des  fois  j'ai  retourne'  la  tête  dans  le  passe',  pour  envier 
avec  vous  la  condition  privilégie'e  de  ceux  qui  consacraient 
leurs  études  et  leurs  travaux  à  l'accroissement  des  jouissances 
intellectuelles  de  la  société'.  Philippe-Auguste ,  François  I"'  et 
Louis  XIV  aimaient  et  protégeaient  d'instinct  l'art  et  les  artis- 
tes ;  un  pape  obscur,  un  duc  italien  inconnu  a  souvent  fait  plus 
pour  l'art  qu'une  race  de  roisj  les  bénédictins  de  Saint-Maur 
ont  mieux  mérité  du  monde  savant  que  toutes  les  académies  du 
monde.  Aujourd'hui  la  portion  congrue  des  arts  est  appliquée 
aux  haras;  celle  des  lettres  pensionne  le  Moniteur;  on  va  per- 
cer la  rue  Louis-Philippe  et  démolir  Saint-Gcrmain-l'Auxer- 
rois  :  nous  sommes  pourtant  un  peu  moins  barbares  qu'à  Tou- 
louse, oîi  les  douze  Césars  ont  été  décapités  dernièrement  pour 
l'instruction  des  tyrans  à  venir. 

Où  sont  les  arts  en  France?  dans  nos  galeries  de  peinture  et 
de  sculpture  ,  si  mesquinement  économiques ,  dans  nos  biblio- 
thèques ,  si  brutalement  dilapidées  ,  dans  le  cœur  de  quelques 
hommes,  plus  rares  et  plus  impossibles  de  jour  en  jour.  Il  ne 
se  rencontrera  pas  seulement  une  Pompadour  qui  caresse  une 
de  nos  gloires  nationales.  L'ivraie  des  banquiers  a  étouffé  le 
bon  grain  des  artistes;  on  ne  lit  plus  dans  les  salons  dorés  de- 
puis qu'on  sait  lire  dans  les  chaumières;  Diderot  ne  réussirait 
pas  ;i  jeter  les  fondemens  d'une  nouvelle  Encyclopédie;  on 
changerait  en  mortier  un  chapiteau  de  colonne  du  Parthénon; 
les  épiciers  sont  devenus  libraires  ,  et  réciproquement;  ou  veut 
transformer  en  écurie  militaire  la  merveilleuse  église  de  Brou  ; 
on  plantera  bientôt  des  pommes  de  terre  dans  les  Tuileries  ;  on 
va  chanter  le  vaudeville  dans  l'ancienne  chapelle  de  saint  Bac- 
che;  on  découvre  le  pavé  de  Philippe- Auguste  et  la  voie  ro- 
maine de  Jules  César,  sans  que  cet  événement  soit  l'objet  d'une 
dissertation  scientifique  ;  on  ne  parle  plus  même  vers  et  prose 
au  café  Procope;  on  a  presque  oublié  la  mort  de  ChampoUion 
jeune  et  son  système  hiéroglyphique  ;  un  volume  de  poésies  de 
Victor  Hugo  ou  de  Sainte-Beuve ,  un  drame  d'Alexandre  Du- 
mas, un  feuilleton  de  Janin,  une  marine  d'Eugène  Sue,  font  à 
peine  diversion  à  des  bavardages  de  tribune;  on  vote  par  assis 
et  levé  l'existence  de  notre  premier  théâtre;  Escousse  se  suicide 
à  vingt  ans  ;  Nodier  écrit  pour  vivre  des  chefs-d'œuvre  ;  Cha- 
teaubriand fait  des  brochures ,  et  Scribe  des  ballets  ;  la  littéra- 
ture et  la  critique  moderne  se  sont  réfugiées  dans  le  sanctuaire 
de  la  Revue  de  Paris;  on  donne  des  pensions  aux  hommes  qui 
ont  détruit  des  monumens  historiques  !  comment  ne  pas  désespé- 
rer des  arts  ?  Consolez-moi  par  votre  exemple ,  Taylor. 

J'aime  à  voyager  dans  vos  récits  et  à  la  suite  de  votre  ima- 
gination dans  vos  livres  ;  je  ne  cours  aucun  danger  ,  pas  même 
celui  de  la  fatigue  ;  je  voyage  encore  seul  et  sans  sortir  de  mon 
cabinet  à  travers  les  rayons  d'une  bibliothèque  cent  fois  fouil- 
lée et  retournée  comme  le  sol  d'un  camp  romain  ;  j'interroge 
les  débris  du  moyen  âge ,  les  ruines  des  édifices,  les  vestiges 
des  mœurs  et  la  poussière  des  hommes  ;  je  traverse  les  siècles 
comme  vous  faites  les  empires  des  Pharaons,  des  Mages  et  des 
Chaldéens  •  je  fréquente  la  cour  des  rois  très-chrétiens  et  les 
châteaux  des  seigneurs  suzerains  :  mais  aucun  ne  m'a  honoré  du 
don  d'un  sabre  d'or,  comme  vous  le  vice-roi  d'Egypte;  j'entre 
impunément  dans  les  ladreries  et  dans  de  plus  mauvais  lieux  : 


mais  je  n'ai  pas  vu ,  comme  vous ,  mes  compagnons  de  voyage 
périr  de  la  peste  et  du  choléra-morbus  ;  je  hante  volontiers  les 
abbayes  et  les  couvens;  mais  je  n'ai  point  à  redouter  comme 
vous  l'hospitalité  des  croisés  abâtardis  de  Bethléem  ;  je  suis 
plus  en  sûreté  au  milieu  de  la  Cour  des  Miracles  que  vous  en- 
touré de  vos  guides  qui  vous  montrent  à  dessein  la  place  san- 
glante où  l'un  de  vos  homonymes  avait  été  massacré  par  eux; 
je  m'achemine  de  nuit  par  les  rues  du  vieux  Paris  avec  plus  de 
confiance  que  vous  n'avez  pénétre  les  défilés  du  mont]Galaath , 
où  à  peine  un  voyageur  ou  deux  avant  vous  avaient  osé  cher- 
cher Ammam  et  Djerach. 

Lorsque  j'entrepris  cette  chronique ,  fondée  sur  la  danse  ma- 
cabre ,  je  dus  m'inforraer  auprès  de  vous  des  traces  quece  symbole 
fantastique  a  laisées  dans  les  monumens  et  dansles  croyances  des 
populations  de  l'Allemagne,  où  il  a  pris  naissance  sous  l'influence 
religieuse  du  quatorzième  siècle.  Le  savant  M.  Peignot ,  dans 
un  ouvrage  spécial ,  et  le  doyen  des  bibliophiles ,  M.  Van 
Praet,  dans  son  docte  Catalogue  des  ouvrages  imprimés  sur 
vélin  ,  ont  publié  sur  ce  sujet  des  notices  curieuses  où  la  bi- 
bliotcchnie  usurpe  trop  la  place  de  la  critique  ;  j'ai  peut-être 
mieux  profité  de  nos  entretiens,  qui  recommençaient  vos  pro- 
menades en  Suisse  et  sur  les  bords  du  Rhin  ;  vous  me  peigniez 
de  couleurs  sombres  et  romantiques  ces  rondes  des  morts  qui 
se  déroulent  encore  le  long  du  chœur  de  l'abbaye  la  Chaise- 
Dieu  en  Auvergne,  sous  les  arcades  du  pont  de  Bâle ,  sur  les 
murailles  du  cimetière  de  Lucerne  et  dans  les  charniers  des 
églises  germaniques.  Vos  récits  qui  m'ont  inspiré,  vos  obser- 
vations qui  m'ont  éclairé,  se  trouvent  exactement  résumés  dans 
une  des  dernières  livraisons  de  l'Auvergne.  Il  reste  peu  de 
choses  à  ajouter  à  cet  aperçu  aussi  clair  que  précis ,  aussi  pro- 
fond que  pittoresque. 

«  Un  objet  curieux  et  assez  rare  maintenant ,  ce  sont  les 
peintures  qui  enferment  le  chœur  de  la  Chaise-Dieu  et  qui  re- 
présentent la  danse  macabre.  C'est  la  première  fois  que  nous 
avons  trouver  à  copier  ce  poème  bizarre  ,  qui  était  devenu,  du 
quatorze  au  seizième  siècle ,  une  espèce  de  sujet  de  mode ,  et 
qui  jouit  d'une  grande  célébrité  dans  le  nord  de  l'Europe. 
Tout  le  monde  sait  que  la  danse  macabre ,  ou  la  danse  des 
morts  ,  est  un  branle  de  personnages  que  la  Mort  et  les  dé- 
mons, qui  lui  servent  de  satellites,  animent  à  cette  scène  fantas- 
tique au  son  du  rebec  ou  du  psaltérion.  La  représentation  de 
ce  sujet,  destiné  d'abord  à  la  funèbre  décoration  des  cimetières, 
fut  long-temps  multipliée  à  l'infini  parla  gravure  en  bois,  par 
la  peinture  à  l'huile  ou  à  fresque ,  dans  les  palais  des  rois,  les 
ponts  couverts  ,  les  marchés  ,  les  églises  et  les  vitraux  ,  puis 
par  la  miniature  sur  les  marges  des  heures  et  des  missels  ;  et  tl 
vers  le  seizième  siècle  on  la  retrouve  jusque  dans  la  ciselure  de  ■ 
la  garde  des  épées ,  jusque  sur  le  fourreau  de  la  dague  et  du 
poignard.  La  ronde  se  divise  en  autant  de  menuets  ou  de  sara- 
bandes ,  que  la  Mort  danse  seule  à  seul  avec  gens  de  tout  âge 
et  de  tous  les  états.  D'autres  fois  la  ronde  devient  générale,  etll 
une  foule  bizarre,  bruyante,  pressée,  décrit  un  cercle  ou  déve- 
loppe une  longue  ligne  où  les  génies  de  la  Mort  alternent  dans 
les  rangs  avec  les  danseurs  et  contrastent  avec  de  jeunes  hom- 
mes et  de  jeunes  femmes ,  avec  des  seigneurs  et  de  grandes 


ï 


L'ARTISTE. 


99 


dames  couvertes  de  riches  v(;tcnicns,oudc  pauvres  gens  chargeas 
des  haillons  de  la  misère  :  allegoriegraveet  terrible  du  nc'ant  de 
rhoinmcetdel'tfgalitc  delà  mort;  invention  d'abord  sortie  de  la 
mélancolie  raystiijue  de  l'Allemagne,  et  devenue  le  type  d'un 
grotesque  effrayant  dans  les  inspirations  sombres  et  bouffonnes 
d'Holbcin  et  d'Albert  Durer.  La  pcnse'c  du  premier  qui  traita 
ce  sujet  fut  profonde;  celle  du  dernier  fut  peut-être  une  cruelle 
et  de'sespe'rante  moquerie 

»  On  ignore  pourquoi  cette  danse  s'appelle  macabre.  Qucl- 
queséruditsont  voulu  donnera  ce  mot  une  origine  arabe,  quand 
il  était  bien  convenu  chez  nous  que  tout  venait  de  l'Orient , 
jusqu'à  l'ogive  des  Arabes,  qui  n'ont  jamais  eu  d'ogive  dans 
leurs  monumens.  Ce  qui  est  certain ,  c'est  qu'on  ne  connaît  pas 
de  représentation  plus  ancienne  de  la  danse  macabre  que  celle 
de  Minden,  en  Wcstplialie ,  exécutée  en  i3B3.  On  ignore  si 
c'est  un  original  ou  une  copie.  Des  i4''-4;  l'aris  avait,  au  cime- 
tière des  Innocens ,  sa  danse  des  morts  en  sculpture;  et  elle  fut 
peinte  en  iSoadans  la  cour  principale  du  château  de  Ulois, 
sous  les  arcades  élégantes  que  Louis  XII  avait  fait  de'corer  avec 
tint  de  grâce  par  les  artistes  de  la  renaissance. 

»  On  ne  trouve  plus  ce  sujet  en  France  que  dans  les  biblio- 
thèques des  amateurs  de  vieux  livres,  où  ces  caprices  du  su- 
lime  bouffon  se  reproduisent  dans  imc  se'rie  innombrable  de 
précieux  bouquins,  depuis  i^^S  jusqu'à  1790  ,  en  passant 
par  Debry,  Callot  ctMe'rian,  pour  arriver  à  Hollar.  Il  a  été'  de'- 
truit  dans  presque  tous  les  monumens;  les  peintures  de  la 
Chaise-Dieu  en  offrent  peut-être  le  dernier  exemple ,  et  proba- 
blement il  ne  tardera  pas  à  s'en  effacer  ;  la  moitié  de  la  tâche 
est  déjà  remplie  à  la  droite  extérieure  du  chœur;  une  couche  de 
badigeon  a  fait  disparaître  les  costumes  pittores([ucs  du  quin- 
zième siècle ,  et  de  ce  curieux  vestige  des  temps  passés , 
comme  de  beaucoup  d'autres  ,  il  ne  revivra  que  nos  faibles 
dessins.  Le  bon  curé  (pii  existe   maintenant ,   et  qui  a  été  reli- 

Kieux  dans  cette  abbaye,  ignorait  que  ces  peintures  existassent.» 
La  danse  macabre  a  exercé  la  patience  des  dcpisteurs  d'éty- 
tologies  qui  vont  furetant  toutes  les  langues  et  tous  les  voca- 
uulaires  pour  découvrir  souvent  lUie  combinaison  im])ossibIe 
de  vocables  ,  un  accouplement  monstrueux  de  racines.  Il  paraît 
que  macahra  en  arabe  veut  dire  cimetière  ;  en  anglais  mahe 

I^^jgnilie  /fljVe ,  et  break  briser  ;  en  hébreu  maccahbi  s'explique 
^■par  le  latin  plaga  ex  me ,  c'est  moi  qiii  fais  le  mal  ;  en  vieux 
■  français  tna  cabre  se  prend  pour  ma  chèvre  ;  et  d'autres  ont 
prétendu  que  Macabre  était  le  nom  de  l'inventeur  de  cette 
danse  ;  et ,  en  effet ,  ce  peut  être  un  troubadour  nommé  Ma- 
cabrus  qui  a  composé  des  espèces  de  complaintes  sur  la  mort 
et  la  fragilité  humaine.  Enfin  le  mot  de  macabre  n'a-t-il  pas 

I certaine  analogie  avec  la   formule    magi(iuc    abracadabra  ? 
Je  ne  vous  coml)attrai  pas  d'avoir  .ivancé  que  la  danse  ma- 
cabre existait  en  scidpture  au  cimetière  des  Saints- Innocens  j 
mais  il  en  est  parlé  dans  l'histoire  de  Charles  VII ,  aux  années 
14^4  et  \!\'iç),  comme  d'un  spectacle  que  les  Anglais  avaient 
introduit  en  France.  Ce  spect.irle  ,  dont  la  représentation  durait 
des  mois  entiers ,  devait  être  une  pantomime  avec  de  la  musi- 
e.  Quant  à  la  danse  par  personnages ,  de  Guyot  Marchand , 
primée  pour  la  première  fois  en  i48G  ,  et  depuis  réimprimée 


avec  des  variantes  considérables ,  elle  ressemble  à  l'explica- 
tion rimée  d'une  peinture  ,  et  les  dizains  ont  l'air  d'avoir  été 
gravés  dans  les  rouleaux  qu'on  mettait  alors  à  la  bouche  de 
chaque  personnage  en  dessin  comme  en  sculpture. 

Je  persiste  à  distinguer  la  danse  macabre  jouée  en  i^'io  de 
celle  imprimée  en  1 4^J.  Celte  dernière  n'est  qu'une  paraphrase 
de  dévotion  sur  la  prière  du  mercredi  des  cendres  :  Mémento, 
homo,  cjuia  jmlvis  es  et  in  pulverem  reverteris.  Le  titre  dé- 
taillé exprime  l'intention  de  l'auteur  :  o  Ce  présent  livre  est 
appelé  miroir  salutaire  pour  toutes  gens  et  de  tous  estats  et  de 
grant  utilité  :  et  recreacion  pour  pleuscurs  enseignements  tant 
en  latin  comme  en  francoys  lesquelx  il  contient.  Ainsi  compose 
pour  ceulx  qui  désirent  acquérir  leur  salut  et  qui  le  voudront 
avoir.  »  On  comprend  que  cette  fantasmagorie  sépidcrale  ait 
pris  naissance  dans  une  cellule  de  moine,  en  présence  d'une 
bière  ouverte  ,  en  face  d'une  tête  de  mort. 

Je  ne  pense  pas  qu'on  doive  assigner  à  cette  bizarre  imagi- 
nation une  date  antérieure  au  quatorzième  siècle.  Les  manu- 
scrits nombreux  que  j'ai  consultés  sont  du  quinzième  et  du  com- 
mencement du  seizième  ;  l'importance  des  miniatures  dans 
plusieurs,  exécutées  avec  un  soin  particulier,  répond  au  sens 
de  ce  distique  latin  qui  sert  d'épigraphe  à  cette  série  de  figures 
ingénieusement  coloriées 

Hœc  pictura  decua ,  pompant  luxuoufue  rtUgat  ; 
Inque  choris  nostris  ducerefisla  monet. 

La  danse  macabre  était  si  généralement  répandue  à  la  fin  du 
quinzième  siècle ,  qu'un  grand  nombre  d'éditions  de  divers 
formats  et  de  différent  texte  furent  pid)liés  partout  dès  les  pre- 
miers temps  de  l'imprimerie  ;  et  l'on  retrouve  cette  danse  jusque 
dans  la  compilation  d'Hai-tman  Schedel ,  Liber  chronicarum 
mundi ,  Nuremberg,  i493,  in-fol.  Michael  Wolgemut ,  maî- 
tre d'Albert  Durer,  y  a  gravé  sur  bois  une  ronde  de  squelettes 
et  la  Mortjouant  du  haut-bois.  Les  centons  latins  qui  expliquent 
cette  allégorie  ne  sont  que  la  paraphrase  de  ce  mauvais  vers  : 

Morte  nihil  melius  ,  vita  nil  pejus  iniqua. 

Le  mot  danse ,  qui  paraît  aujourd'hui  étrange  et  déplacé 
dans  un  sujet  aussi  lugubre,  était  employé  autrefois  dans  une 
acception  plus  générale,  sinon  différente;  il  n'implique  pas 
l'idée  de  leçon  ou  moralité',  ainsi  que  M.  Dulaure  le  prétend 
en  s'autorisant  du  dicton  proverbial  :  Donner  une  danse  à 
quelqu'un.  Les  ouvrages  intitulés  Danse  des  femmes ,  Danse 
des  folz,  Danse  des  aveugles ,  etc. ,  annoncent  par  leur  titre 
une  suite  d'acteurs  qui  viennent  tour  à  tour  sur  la  scène  , 
comme  les  danseurs  d'un  ballet ,  montrer  leur  savoir-dire  en 
monologue  ou  en  dialog'ie.  Peut-être  ces  danses  étaient-elles 
accompagnées  de  sauts,  de  pas  et  de  pantomime  au  son  des  ins- 
trumens.  J'ai  adopté  de  préférence  cette  supposition  ,  d'autant 
plus  vraisemblable  que  j'ai  vu  dans  un  manuscrit  de  la  biblio- 
thèque du  roi  plusieurs  mystères  et  farces  entremêlés  de  ces 
sortes  d'intermèdes,  qui  ont  des  coryphées  allégoriques,  tels 
que  la  Mort ,  la  Raison ,  la  Vérité ,  etc. 

La  danse  macabre  ne  rappelle  aucune  croyance  de  l'antiquit 
païenne ,  qui ,  malgré  le  dogme  de  l'immortalité  de  l'ame .  f; 


400 


L'ARTISTE. 


dait  et  déj^uisait  la  mort.  En  Grèce,  à  Rome  ,  les  cendres  du 
bûcher  funéraire  n'inspiraient  que  du  respect  sans  horreur; 
l'Egypte  cachait  ses  momies  sous  des  bandelettes ,  des  aromates 
et  des  dorures  ;  le  corps  ne  périssait  pas  alors  tout  entier.  Ce 
furent  les  juifs  mate'rialistes  qui ,  les  premiers ,  rendirent  à  la 
mort  son  caractère  hideux.  Ézcchicl,  dans  ses  prophéties,  évo- 
qua des  squelettes,  et  Jésus-Girist  ressuscita  le  Lazare  dans  son 
linceul.  La  religion  chrc'tienne  s'appuya  depuis  sur  ce  principe 
moral  de  l'c'galité  devant  la  mort ,  et  les  ossemens  e'talèrent  aux 
yeux  les  révélations  de  la  tombe;  les  églises  devinrent  des 
charniers  avec  le  culte  des  reliques  ;  les  cimetières  étaient  des 
lieux  de  plaisirs  et  de  rendez-vous  ;  on  s'accoutuma  dès  l'en- 
fance au  spectacle  de  la  destruction;  on  rêva  une  autre  vie, 
maigre'  la  réalité'  du  néant;  chaque  chrétien  avait  sans  cesse 
présente  l'idée  de  la  danse  macabre ,  qui  existe  en  germe  dans 
les  fables  d'Ésope  comme  dans  l'Évangile.  Ce  fut  un  texte  iné- 
puisable de  déclamations ,  souvent  sublimes ,  pour  les  pères  de 
l'Église ,  les  prédicateurs  et  les  confesseurs. 

Maintenant ,  Dieu  merci ,  la  mort  n'est  plus  qu'une  solde  de 
compte,  une  pièce  qui  finit,  un  flambeau  qui  s'éteint;  on  vit 
comme  si  l'on  ne  devait  jamais  mourir  ;  on  meurt  comme  si  l'on 
ne  devait  jamais  revivre  ;  les  champs  de  repos  sont  des  jardins 
anglais;  et  sans  les  lettres  de  faire-part  ,  les  corbillards  et  la 
livrée  de  la  compagnie  des  enterremens ,  on  oublierait  tout-à- 
fait  ce  tribut  de  notre  humanité  :  les  médecins  mêmes  ont  l'air 
de  ne  pas  croire  aux  morts.  Et  cependant  le  choléra-morbus 
frappe  à  nos  portes,  la  guerre  veut  nous  demander  le  plus  jeune 
de  notre  sang  ,  l'Académie  a  souvent  des  fauteuils  vides ,  et  le 
Panthéon  ne  se  rouvrira  pas  ! 

Peut-être  me  reprochcra-t-on  d'avoir  fait ,  sous  l'inspiration 
de  la  danse  macabre  ,  un  livre  qui  mérite  d'être  dévoré  par  les 
vers  du  cercueil ,  un  livre  à  l'usage  des  fossoyeurs ,  médité  sur 
un  tomljcau  et  écrit  avec  du  noir  d'ébène?  J'ai  néanmoins  ea- 
jcuni  le  langage  du  quinzième  siècle  par  déférence  i)Our  les 
dames,  qui  aiment  trop  la  danse  pour  ne  pas  lire  la  mienne. 

Pour  vous,  mon  ami ,  qui  repartirez  bientôt  avec  une  es- 
corte de  souhaits  d'amitié  plus  vrais  que  ceux  d'Horace  au 
vaisseau  de  Virgile ,  vous  vous  souviendrez  quelquefois  de  ce 
livre  en  visitant  le  cadavre  de  Tyr ,  les  grands  ossemens  de 
Thèbes  et  de  Persépolis  ,  les  cendies  de  Carthagc  et  de  Sparte  ; 
vous  verrez  dans  le  vieil  Orient  la  danse  macabre  des  villes  et 
des  empires.  Puissions-nous  ne  pas  la  voir  dans  notre  jeune  Eu- 


rope ; 


P.-L.  Jacod  ,  bibliophile. 


GRANDE  CHARTREUSE  DE  GRENOBLE. 

Pour  arriver  "a  la  Grande  Chartreuse ,  on  suit  en  le 
remontant  le  cours  d'un  torrent  qui  se  précipite  avec 
fracas  a  travers  des  rochers.  I-es  eaux  entraînant  avec 
elles  des  sapins  et  des  pierres  énormes  forment  parfois  des 
cascades  de  l'effet  le  plus  pittoresque.  Le  sentier  dans  le- 
quel on  marche  est  la  seule  trace  que  les  hommes  aient 


laissée  dans  ces  lieux.  Il  n'y  a  peut-être  pas  dans  l'inté- 
rieur de  l'Europe  un  autre  endroit  où  la  nature  ait  con- 
servé son  caractère  primitif  aussi  pur.  Les  hommes  mêmes 
qui  habitent  cette  solitude  représentent  aux  yeux  et  à 
l'esprit  une  époque  bien  éloignée  de  nous.  Dieu  semble 
avoir  ménagé  a  la  foi  religieuse  ce  désert  pour  refuge. 
Le  costume  des  religieux  est  semblable  à  ce  qu'il  était 
lors  de  la  fondation  de  l'ordre  ;  ces  prières,  qui  ne  re- 
présentent plus  pour  nous  que  des  sons  sans  valeur,  la, 
toujours  prononcés  avec  la  même  ferveur,  vous  transpor- 
tent au  milieu  du  moyen  âge,  bien  mieux  que  les  fic- 
tions littéraires  nées  parmi  nous  de  l'étude  de  cette  épo- 
que. Même  horreur  du  monde,  même  défiance  des  pièges 
du  malin  esprit ,  même  terreur  a  la  pensée  de  la  vie 
écoulée  et  de  celle  a  passer  encore  sur  la  terre,  que  celle 
qui  entraînaient  autrefois  les  plus  puissans  seigneurs  à' 
renoncer  aux  biens  de  ce  monde.  Si  les  hommes  qui  com- 
posent la  communauté  actuelle  n'ont  pas  eu  généralement, 
par  leur  position  dans  le  monde ,  d'aussi  grands  sacrifices 
a  offrir  à  leur  Dieu ,  ils  peuvent  espérer  que  leur  offrande 
sera  appréciée  a  cause  de  sa  ferveur  autant  que  le  plus 
grand  sacrifice. 

Mais  s'ils  ont  pensé  que  la  visite  des  autres  hommes 
qui  viendraient  promener  parmi  eux  leur  curiosité,  leur 
désœuvrement,  ne  pouvaient  que  confirmer  leur  résolu- 
tion, ils  ne  se  sont  pas  sentis  assez  forts  pour  retrouver 
les  femmes  sous  leurs  yeux.  Les  dames  qui  entreprennent 
ce  pèlerinage  mondain  doivent  s'arrêter  à  la  maison  re- 
présentée sur  le  dessin  et  qui  a  été  construite  pour  elles. 
Les  bons  pères  ne  manquent  pas  pour  cela  aux  de- 
voirs de  la  charité  :  des  frères  non  encore  assujétis  à 
toute  la  rigueur  de  la  règle  leur  apportent  des  rafraîchis- 
scmens ,  la  bienveillance  avec  laquelle  ils  sont  offerts  doi- 
vent en  faire  oublier  la  frugalité. 

Le  temps  approche  où  une  excursion  k  la  Chartreuse 
n'aura  plus  le  même  attrait  de  curiosité.  La  nature  elle- 
même  doit  subir  l'influence  de  l'esprit  d'exploitation  du 
siècle.  Ces  sentimens  d'un  autre  temps  qui  se  croient  à 
l'abri  dans  ces  profondeurs  disparaîtront  peu  a  peu  par  la 
mort  des  religieux  ;  et  l'industrie ,  dont  les  marteaux  et  les 
métiers  retentissent  partout  autour  de  ces  rochers  vien- 
dra s'établir  sur  les  ruines  du  couvent. 


Monsieur  , 

Quelques  journaux  m'ont  attrilnié  des  portraits  de  la  famille 

royale  déchue.  Ces  images  ne  sont  pas  de  moi  ;  si  je  les  avais 

faites ,  je  les  aurais  signées.  Je  ne  fais  aucun  cas  des  anonymes. 

Ce  que  je  sais  de  plus  clair  à  cet  égard,  c'est  qu'une  tête  d»  ^ 


L'ARTISTE. 


^01 


duc  de  Bordeaux  a  été  mise  sur  les  épaules  d'un  costume  écos- 
sais que  j'ai  dessine  pour  une  collection  de  déguisemens  pu- 
l)lice  depuis  deux  ans.  Antcricurcment  (  six  mois  avant  les 
journées  de  juillet  )  j'avais  donne  dans  un  album  annuel  le 
portrait  d'un  enfant  endormi ,  portant  nom  Henri  ;  c'était  Honn 
Grenier,  fds  du  peintre.  Votre  journal  étant  consacré  aux  arts, 
je  vous  prie  ,  monsieur,  de  vouloir  bien  y  insci-cr  cette  note. 
Vous  obligerez  votre  ,  etc. 

AcH.  Devébm. 


NIALISKI. 

(  SUITE.  ) 

Au  premier  aspect ,  les  spectateurs  avaient  cru  que  les 
grandes  clartés  de  la  scène  étaient  un  prestige  inattendu 
du  décorateur  ;  mais  cette  surprise  se  changea  bientôt  en 
effroi ,  lorsque  des  flamuicches  volèrent  du  fond  du  théâ- 
tre dans  la  salle,  collant  des  lambeaux  de  frises  au  pour- 
^b|pur  des  galeries,  laissant  pleuvoir  des  poignées  d'étein- 
^^clles  et  des  bouffées  de  cendres  chaudes  sur  les  coiffures 
des  femmes.  Ouverte  sur  la  salle,  une  fenêtre  du  fond, 
qui  donnait  passage  a  un  rap;de  courant  d'air  glacé,  ra- 
massa la  flanmie  en  faisceau ,  la  roula  comme  un  nuage 
ou  une  trombe  renversée,  et,  par  sa  violence ,  la  poussa  de 
lace  en  place  jusqu'au  centre  des  loges  d'en  face.  Alors  on 
entendit  crier  des  parures  de  soie,  et  pétiller  comme  du  sel 
des  cheveux  ,  des  rubans  moirés,  des  gazes  ;  les  ceintures 
claquaient  au  vent  de  la  flamme  qui,  dans  ses  ondulations, 
la  dévorait  un  bras.  Ta  délaçait  inie  gorge,  souillait  un  vi- 
sage, et  laissait  après  son  passage  des  figures  écarlatcs  et 
roussies,  des  corps  étou  liés  su  r  le  dos  de  la  rampe,  et  penchés 
comme  s'ils  eussent  regardé  dans  un  puits.  C'était  horri- 
ble et  beau.  Mais  le  désordre  allait  toujours  croissant  : 
bientôt  les  peintures  a  l'huile  du  plafond,  les  boiseries 
sculptées  des  corniches ,  les  acanthes  des  colonnes,  furent 
la  proie  de  l'incendie,  et  ces  figurations  mythologi- 
ques, agitées  par  le  travail  de  lii  combustion  ,  semblèrent 
marcher,  courir,  voler,  se  tordre  avec  leurs  ailes ,  leur 
pétasus,  leur  queue  de  syrènecl  leurs  langues  de  serpent. 
Dans  les  corridors  c'était  une  marée  d'hommes  et  de 
femmes,  qui  tantôt  montaient  jusqu'au  plafond  en  galets 
brujans,  et  tantôt  roulaient  sur  les  carreaux  foulés,  ava- 
chis, pressés  comme  des  torrens  d'algues  marines.  Beau- 
coup ue  se  relevaient  plus;  des  gorges  crevaient  sous  des 
talons  de  boites;  des  poitrines  pressées  par  des  poitrines 
râlaient  des  malédictions,  et  recevaient  eu  échange  des 
aspirations  de  lérebenlbine,  de  soufre,  de  charbon  et  de 
vitriol.  Ceux  qui  étaient  encore  dans  la  salle  furent  té- 
moins d'un  spectacle  affreux  ;  le  cordon  du  lustre,  mordu 
parla  flamme,  s'amincit,  .se  contracta,  se  détendit  avec 


un  épouvantable  tournoiement,  et  ceux  qui  étaient 
dessous  attendaient,  sans  pouvoir  changer  déplace,  la 
chute  du  luminaire.  Après  plusieurs  circonvolutions 
éblouissantes  ,  après  un  claquement  étourdissant ,  des 
verres  qui  se  brisaient  en  se  heurtant,  il  tomba  comme 
une  meule,  et  couvrit  trente  personnes  de  sa  masse.  Il 
y  eut  des  éclaboussures  de  sang  et  d'huile  qui  rejaillirent 
jusqu'au  plafond  ;  et  cela  fut  fait  dans  quelques  minutes. 
Une  personne  que  l'anxiété  d'Augustus  n'avait  pas 
perdue  de  vue  était  restée  dans  sa  loge.  Dans  sa  croisée 
de  feu ,  elle  était  assise ,  immobile ,  accoudée ,  regardant 
la  scène.  Au  dernier  degré  du  désespoir  général,  Augus- 
tus  étreignit  la  colonne  la  plus  voisine  de  la  loge  d'Adé- 
laïde, s'y  cramponna  convulsivement,  et  avec  ses  piedî, 
et  avec  ses  mains ,  et  avec  sa  tète,  et  avec  ses  dents,  et 
avec  sa  rage,  il  arriva  a  la  hauteur  parallèle  de  la  loge, 
s'y  lança,  s'y  retint,  y  pénétra.  Alors  il  se  saisit  d'Adé- 
laïde ,  la  jeta  sur  ses  épaules ,  et  le  poignard  de  Lysandre 
a  la  main,  il  s'ouvrit  un  passage,  à  travers  la  foule, 
tuant  tout  ce  qui  s'opposait  "a  sa  marche.  11  arriva  sur  la 
place. 

Quelle  nuit  !  là  le  ciel  rouge  comme  un  affront,  là- 
bas  étoile  et  gris;  puis  le  tocsin  dégoisant  du  fer;  le 
froid  rayant  l'air ,  et  par-dessus  tout  la  grande  colère  du 
Mein  qui  débâclait.  La  terre  et  le  ciel  tremblaient.  Le 
voila  donc  échevelé,  bleu  du  froid,  a  demi  calciné  par 
le  feu,  une  femme  vivante  ou  morte  sur  les  épaules, 
et  courant;  courant  sur  les  ponts  ébranlés  par  les  se- 
cousses des  glaces,  courant  dans  les  rues  désertes,  mal- 
gré l'alarme;  courant  partout,  et  trouvant  tout  fermé. 
Quelle  idée  !  s'il  allait  au  séminaire!  il  connaît  le  secret 
de  la  porte  d'entrée;  l'issue  extérieure  del'église;  il  Tva! 
A  peine  eût-il  refermé  la  vieille  porte  de  chêne ,  qu'il 
déposa  son  fardeau  sur  les  carreaux  de  l'église. 

Que  de  pensées  vinrent  4" assiéger  k  la  vue  d'une  femme 
presque  nue  dans  le  saint  sanctuaire ,  et  en  considérant 
quel  costume  il  portait,  lui  qui  serait  prêtre  en  ce  mo- 
ment s'il  avait  eu  de  quoi  payer  sa  dernière  inscription  ! 

En  effet  voila  le  tableau  grotesque,  lugubre  et  dé- 
chirant qu'offrait  cette  scène  imprévue.  Dans  l'église  un 
seul  luminaire  mourait  de  consomption  dans  la  nébu- 
leuse atmosphère  du  maitre-autel  ;  les  grands  cierges 
blancs,  les  peintures  fortement  accusées  du  moyen  âge, 
les  bannières  flottantes,  la  chaire  de  marbre,  architec- 
ture et  décors ,  clmquc  objet  volant  un  maigre  filet  de 
lumière,  tout,  en  haut,  là-bas,  par  côté,  au  fond,  sem- 
blait trembler,  et  cette  illusion  était  encore  augmentée 
par  la  lune  qui  semblait  se  déplacer  en  courant  sous  un 
nuage ,  et  par  le  bruit  de  la  débâcle,  qui  imitait  celui  de 
la  mer.  C'était,  à  s'y  méprendre  dans  ce  moment,  un  mo^ 
nument  à  la  voile,  ou  un  navire  de  pierre. 


102 


L'ARTISTE. 


Et  là,  lui  debout,  elle  a  terre;  lui  comme  un  païen  au 
sortir  du  cirque,  elle  comme  une  vierge  mise  à  mort  et 
qu'on  vient  de  rouer  ;  lui,  comme  un  saint  personnage 
de  marbre  que  des  infâmes  auraient  recouvert  d'ori- 
peaux mondains  et  de  guenilles  de  théâtre  :  elle  martyre 
de  sa  foi ,  et  c'était  lui  qui  était  le  martyr  ! 

Avec  ses  jambes  de  velours,  pleines  d'une  grâce  pro- 
fane, il  aurait  marché  a  la  potence  du  juste;  sa  poitrine, 
cachée  sous  les  tissus  les  plus  fous ,  se  serait  ouverte  a  la 
griffe  du  léopard,  et  sa  tête  toute  de  cheveux,  de  pav- 
fums  et  de  fard,  se  serait  laisser  briser  comme  une 
amande  entre  les  tenailles  du  bourreau. 

La  nuit  entière  se  passa  dans  le  silence  de  part  et  d'au- 
tre. Qu'avaient-ils  donc  pour  ne  rien  se  dire  de  tendre , 
eux  qui  s'aimaient  comme  deux  anges  ?  où  trouver  plus 
de  silence  ?  plus  de  voûtes  sonores  a  répéter  les  cris  de 
l'ivresse  ?  plus  de  mystère  "a  mêler  a  la  réalité  ?  plus  d'ef- 
froi à  troubler  l'amour  ?  ils  avaient  des  morts  sous  leurs 
pieds,  de  l'obscurité  sur  leur  tête,  un  incendie  lointain 
pour  flambeau,  le  tocsin  pour  orgue;  quelle  nuit  de  no- 
ces !  et  ils  n'en  profitèrent  pas  ! 

Le  jour  vint  :  et  Adélaïde  se  leva,  et  elle  regarda  Au- 
gustus,  et  Augustus  la  i-egarda. 

Ce  fut  un  éclat  de  rire  a  rompre  les  puissances  de  l'es- 
tomac. 

Trois  fois  ce  rire  gigantesque  fut  rendu  par  les  voûtes. 

Ils  étaient  fous  tous  deux  ! 

Compagnons  joyeux ,  éclairés  par  l'aube ,  a  demi  nus, 
prétentieux  comme  s'ils  allaient  au  bal ,  lui  le  mari ,  elle 
l'épouse ,  ils  gagnèrent  la  porte  de  Bamberg  qui  donne 
sur  les  champs. 

Un  cheval  tout  sellé  ,  qui  attendait  probablement  son 
maître,  leur  ayant  paru  convenable,  ils  le  montèrent;  et 
Augustus  le  lança  sur  la  grande  route. 

«  Adélaïde,  Adélaïde  !  donnez-moi  votre  main,  car  je 
sens  la  pour  vous  quelque  chose  que  je  n'ose  vous  dire. 

—  Parlez  !  parlez  !  car  j'éprouve  aussi  pour  vous  un 
sentiment  qui  n'attend  que  l'explosion  du  vôtre  pour 
éclater. 

—  Eh  !  bien  donc,  l'église  est  un  vaisseau  ;  le  pape  en 
est  le  capitaine;  le  peuple  l'équipage;  les  rois  les  lieute- 
nans  ;  les  humbles  en  sont  les  mousses.  Cela  doit  vous 
dire  assez  combien  je  vous  chéris. 

—  Je  vous  comprends,  vous  me  dites  que  j'aime  en- 
core le  baron  de  Crabb  ;  ce  jeune  blond  que  je  rencontrai 
une  fois  au  bal  chez  mon  père.  Beau  garçon  ,  en  vérité  ; 
l'œil  noir ,  la  bouche  fraîche ,  les  dents  transparentes. 
C'est  vous  dire  assez  que  je  vous  déteste. 

—  Vous  me  comblez  de  joie  !  Nialiski  ! 


Augustus  lui  prit  alors  la  taille  ,  et  Nialiski  s'y  prêta 
avec  abandon. 

—  L'homme ,  selon  Swedenborg ,  belle  Nialiski,  est 
double  ;  il  se  compose  de  l'homme-esprit  et  de  l'homme- 
matière.  Dans  moi  il  y  a  un  autre  homme  qui  a  des  yeux 
spirituels,  des  maius  spirituelles,  des  sens  spirituels.  Si 
l'homme  extérieur  meurt  ,  l'homme  intérieui  survit  ; 
comme  l'outil  d'acier  survit  "a  l'ouvrage  qu'il  a  modelé 
sur  le  bois  ou  l'airain.  Ce  qui  fait  que  nous  allons  au  pa- 
radis avec  des  formes  humaines  ,  mais  impérissables. 
Notre  bouche  ne  s'use  pas  a  baiser,  nos  yeux  'a  voir,  nos 
mains  a  saisir. 

—  Ah  !  je  sens  à  votre  voix  et  a  cette  main  qui  presse, 
que  vous  êtes  le  baron  de  Crabb.  Eh  bien  !  j'accepte  en- 
core cette  contredanse  ;  mais  c'est  la  dernière. 

Augustus  pressa  plus  fort  contre  son  sein  la  pâle  et 
fugitive  Nialiski. 

—  Et  dans  ce  séjour ,  j'y  rencontrerai  la  belle  Adé- 
laïde ,  ma  sainte  protectrice  ,  avec  sa  tunique  de  brocard, 
et  la  palme  verte  de  martyre  qui  se  balance  dans  sa  main. 

—  Monsieur  de  Crabb,  je  vous  en  prie,  ne  me  regardez 
pas  ainsi  ;  on  croira  que  nous  avons  des  intelligences  se- 
crètes ;  les  gens  de  Bamberg  sont  si  médisans  !  Mon  gant 
est  tombé ,  ne  le  ramassez  pas  ;  mon  collier  s'effile  ;  gar- 
dez-vous d'y  faire  attention  ;  et  surtout  n'en  ramassez  pas 
les  grains.   » 

Et  comme  satisfait  l'im  et  l'autre  de  ces  bizarres  et  réci- 
proques témoignages  d'affection,  ils  tombèrent  dans  le 
silence  ;  elle  penchée ,  molle  et  vaporeuse,  se  fondit  sur 
la  poitrine  d' Augustus  ;  Augustus  colla  sa  joue  brûlante 
d'amour  et  de  religion  sur  la  joue  blafarde  de  Nialiski. 
Le  cheval  galopa. 

C'était  par  une  rude  matinée  d'hiver  qu'ils  allaient 
ainsi  sur  la  glace ,  ces  deux  fous ,  ces  deux  anges ,  ces 
deux  démons.  Rien  ne  les  arrêtait,  ni  le  froid  qui  bleuis- 
sait leur  peau,  ni  les  branches  d'arbres  qui  déchiraient 
leurs  habits  de  comédien  et  de  princesse ,  ni  les  troncs  de 
bouleau  blancs  comme  des  fragmens  de  colonnes  qui  em- 
pêchaient les  élans  du  cheval ,  ni  la  brume  qui  mouillait 
leur  longs  cheveux.  Solitude  partout.  Le  soleil ,  caché 
comme  un  œil  sous  la  cataracte,  roulait  terne  dans  l'at- 
mosphère. Et  pourtant  que  d'amour  et  d'énergiques  volll 
luptés  dans  cet  engourdissement  de  la  nature  !  Leur  ha- 
leine se  confondait ,  leurs  bouches  étaient  frappées  l'une 
sur  l'autre ,  et  ainsi  entrelacés,  tordus,  mêlés,  emportés, 
hagards ,  ils  virent  passer  devant  eux  bien  de  forêts  dé- 
charnées ,  bien  de  hameaux  engourdis  ,  bien  de  bourgs 
et  de  villes  grelottantes  ,  bien  des  espaces ,  nus,  glacés, 
sans  limites. 


I 


L'ARTISTE. 


i05 


—  Ne  sentez- vous  pas,  monsieur  de  Crabb,  l'étouf- 
faiiie  chaleur  qui  nous  accable  ;  moi ,,  j'en  meurs  ?  moi, 
j'en  meurs  ! 

—  Ce  que  vous  me  dites  la,  Nialiski,  est  un  hommage 
rendu  a  ma  fidélité ,  et  quoicpie  cela  paraisse  un  peu  hardi 
pour  une  baronne,  l'excès  d'amour  l'autorise. 

Sa  main  bleue  avait  coulé  entre  les  épaules  bleues  de 
la  baronne. 

—  Monsieur  de  Crabb ,  ayons  l'air  de  causer. 

—  Oui ,  sainte  Adélaïde  ,  tout  s'épure  à  votre  chaste 
flanmie;  souffrez  que  j'embrasse  votre  sainte  image. 

^_,    Conçoit-on  une  situation  plus  étrange  et  plus  inconnue 
iHEu  monde  que  celle  de  deux  êtres  passionnés  l'un  pour 
l'autre ,  obéissant  extérieurement  a  toutes  les  exigences 
de  cette  passion,  et  ne  trouvant  jamais  sous  leurs  lèvres 
le  mot  correspondant  a  leur  situation ,  agissant  au  présent 
et  parlant  avec  le  passé ,  ayant  dédoublé  leur  être  pour 
^^Jaisser  leur  tête  en  arrière,   et  ne  garder  que  leur  cœurj 
Hpporalement  parlant ,  espèce  de  décapités ,  sur  lesquels  au- 
raient été  placées  deux  têtes  prises  au  hasard. 
^^^    Ce  qui  ensuite  se  passa  entre  eux  dut  être  inouï  comme 
^^Kur  amour,  leur  rencontre,  leur  voyage,  leur  folie.  Res- 
tèrent-ils a  cheval?  descendirent-ils?  le  givre  cristallisa-t-il 
leurs  cheveux  ?  les  loups  et  les  ours  ne  vinrent-ils  pas  plu- 
sieurs fois  se  pendre  a  leurs  guenilles  traînantes,  et  poser 
leurs  dents  ou  leurs  griffes  sur  leurs  brodequins  ?  Nul  ne 
le  sait. 

Tout  ce  qu'il  nous  est  donné  d'ajouter  à  ce  récit,  c'est 
qu'au  mois  de  mai  suivant  il  n'était  question  dans  Bam- 
berg  que  du  mariage  du  séminariste  devenu  fou  avec  la 
baronne  devenue  folle.  Cette  union  était  rigoureusement 
urgente  pour  l'honneur  de  la  famille  de  la  baronne ,  et  l'on 
comptait  beaucoup  aussi  sur  l'éclat  de  la  cérémonie  pour 
||ks  ramener  l'un  et  l'autre  a  la  raison. 

Des  Français  n'auraient  pas  manqué  d'épigrammes  à 
^propos  d'un  mariage  uniquement  destiné  k  guérir  d'une 
l^^lie.  Mais  nous  sommes  en  Allemagne. 

Il  est  midi.  L'église  est  ouverte  ;  rangés  sur  deux 

^files,  les  pauvres ,  les  vassaux  ,  les  serviteurs  de  la  jeune 

IHpironne  attendent  en  costume  de  fête ,  et  les  larmes  aux 

^^eux ,  car  il  y  a  de  la  joie  et  du  deuil  dans  leur  ame, 

l'arrivée  des   fiancés  et  du  cortège.  Ils  ne  savent  s'ils 

doivent  dire  a  voix  basse  la  prière  lente  des  morts  ou 

l'hymne  du  mariage  ;  s'ils  jetteront  aux  pieds  des  mariés 

des  guirlandes  de  roses  ou  des  rameaux  bénis  de  cyprès; 

ph  étendront  sur  leur  tête  un  linceul  ou  le  voile  nup- 

al  ;  s'ils  glisseront  la  bague  d'or  a  leur  doigt  ou  s'ils 

seront  sur  leur  poitrine  la  croix  éternelle  des  tombeaux. 

ar  pitié ,  plus  que  par  obligation  ,  le  prêtre  s'est  aussi 

Sté  a  cette  risible  et  sainte  cérémonie. 


Arrive  enfin  du  château  le  convoi  des  mariés.  L'or- 
gue joue  le  De  profundis;  ils  entrent. 

Comme  ils  rient  !  comme  ils  rient  !  Us  crachent  en 
passant  dans  le  bénitier,  envoient  une  malédiction  k  la 
sainte  Vierge ,  tout  en  se  donnant  la  main  ;  pâles  et  dé- 
charnés qu'ils  sont ,  gais  et  mourans  qu'ils  paraissent. 
Elle  et  lui  avancent  en  chancelant  leur  jambe  fine 
d'araignée  sur  les  dalles  de  marbre  ;  elle  avec  son  pied 
nu ,  lui  en  lançant  de  distance  en  distance  son  soulier 
neuf  de  marié. 

£t  quand  le  prêtre  demande  si  elle  consent  a  épouseï 
Augustus,  et  k  Augustus  s'il  consent  a  prendre  pour 
femme  Nialiski,  il  leur  est  impossible  de  dire  :  oui. 

Ce  mot ,  ces  trois  lettres ,  cette  diphthongue  fatale  ne 
peut  sortir  de  leur  bouche.  Ce  mot  s'est  évanoui  dans 
leur  tête,  ils  l'ont  perdu,  k  jamais  perdu;  toute  l'énergie 
de  leurs  efforts  d'intelligence  ne  peut  le  leur  rendre  ;  on 
le  leur  crie  aux  oreilles,  on  le  leur  écrit ,  ils  rient  k  scan- 
daliser Dieu  et  les  saints.  Oui  est  pour  eux  une  chose 
aussi  inconcevable  à  comprendre  qu'une  rose  sans  feuil- 
les ,  qu'un  triangle  sans  trois  côtés  ;  alors  le  prêtre  se 
retire,  l'orgue  s'éteint,  les  témoins  s'enfoncent  dans  les 
gémissemens  et  les  sanglots. 

Ce  fut  un  horrible  sujet  de  conversations  pour  Bam- 
berg  durant  plusieurs  semaines  ;  on  aurait  oublié  la  mar- 
che de  l'armée  française ,  si ,  k  quelque  temps  de  la , 
on  n'eût  appris  son  arrivée  sous  les  murs. 

On  sait  que,  parmi  les  bombes  lancées  par  l'artillerie, 
il  s'en  trouva  une  qui  tomba  sur  la  maison  des  fous. 
La  commotion  fut  si  violente,  au  dire  d'un  historien 
allemand  que  j'ai  en  ce  moment  sous  les  yeux  ,  que 
plusieurs  aliénés,  par  l'effet  de  la  frayeur,  recouvrèrent 
subitement  la  raison. 

Un  éclat  de  cette  bombe  tomba  dans  la  loge  de  la 
baronne  Nialiski  ;  elle  fut  tuée. 

Une  autre  fracassa  la  loge  d' Augustus  ;  il  revint  a  la 
raison. 

Et  comme  il  obtint  de  la  pitié  des  Français  une 
somme  d'argent  assez  forte ,  il  eut  le  bonheur  de  pren- 
dre sa  dernière  inscription  théologique. 

Aujourd'hui  il  n'est  plus  fou ,  il  est  diacre. 

Léon   Gozlah. 


AUTREFOIS    MARCHANDE    DE    MODES. 

Klle  naquit  dans  un  village ,  huitième  enfant  pauvre , 
de  parens  bons  chrétiens  de  campagne  ,  qui  jugèrent  pru- 
dent et  sage, pour  l'éloigner  de  toute  comiption ,  de  lea- 


lOi 


L'ARTISTE. 


voyer  à  Paris  apprendre  le  métier  de  femme  de  cliambre 
ou  de  bonne  d'enfant.  Pauvres  parens,  ils  avaient  les 
meilleures  intentions  du  monde  !  Si  elle  fût  née  k  Paris,  ils 
l'auraient  envoyée  chez  les  sœurs.  Embarquée  pour  Paris 
entre  deux  nourrices  dans  le  fond  d'une  rotonde,  elle  partit 
ft  Jt»  ^°"*  '^  protection  spéciale  du  conducteur  de  la  diligence, 
tf^F  qui  devait  la  remettre  en  main  propre  "a  une  cousine  née 
au  village  aussi ,  comme  elle  envoyée  a  Paris  pour  pren- 
dre un  métier  ;  qui  y  était  arrivée  avec  la  candeur ,  l'in- 
nocence d'une  villageoise  de  quinze  ans  ,  mais  que 
quinze  autres  années  passées  dans  cette  ville  si  morale  , 
partout,  même  au  théâtre,  avaient  complétementdépouillée 
de  cette  rusticité  de  famille  :  elle  était  marchande  de 
modes.  Sa  pauvre  cousine  encore  toute  villageoise  des- 
cendit de  voiture  au  bureau  des  Messageries.  Le  con- 
ducteur la  fit  soigneusement  asseoir  dans  la  salle  d'at- 
•  tente,  pendant  qu'avec  sa  complaisance  accoutumée  il 
s'empressait  de  faire  "a  chaque  voyageur  la  restitution  de 
ses  paquets ,  accompagnée  d'un  profond  salut,  qui  veut 
dire  :  N'oubliez  pas  le  pour-boire. 

Je  vous  laisse  a  penser  si  le  cœur  de  la  pauvre  fille  se 
serra  lorsqu'elle  fut  témoin  de  ces  émotions  de  rigueur 
qui  accompagnent  toujoius  une  descente  de  voiture  pu- 
blique. Ses  longs  cils  cachaienta  peineles  larmes  qui  rou- 
laient dans  ses  grands  yeux  noirs  fixés  sur  la  diligence, 
d'où  s'élançait  de  temps  en  temps,  dans  les  bras  d'un  pa- 
rent ou  d'un  ami  venu  a  sa  rencontre ,  un  voyageur  qui 
pendant  toute  la  dernière  poste  avait  cherché  quelle 
forme  il  donnerait  "a  son  émotion.  Il  se  serra,  le  cœur  de 
la  pauvre  enfant.  Elle  croyait  tout  ce  qu'elle  voyait;  elle 
seule  était  émue,  bien  émue ,  et  personne  qui  sourît  a 
son  émotion. 

Quand  le  conducteur  eut  rendu  tous  ses  paquets,  reçu 
tous  ses  pour-boire,  il  pensa  a  l'engagement  qu'il  avait 
pris,  alla  galamment  offrir  son  gros  bras  arrondi  carré- 
ment a  la  villageoise,  et  partit  pour  le  logis  de  la  bien- 
veillante cousine.  Je  ne  vous  parlerai  pas  des  questions 
de  la  jeune  fille,  qui  commençait  déjà  a  oublier  un  peu  la 
diligence  ,  ni  des  réponses  de  son  cavalier;  je  ne  parlerai 
pas  des  ébahissemens  inévitables  en  pareil  cas.  Ou  arrive 
chez  la  cousine,  qui  reçoit  la  jeune  fille  avec  deux  baisers 
bien  secs,  et  le  conducteur  avec  une  révérence  dédai- 
gneuse. 

Son  œil  perspicace  aperçut  sur  le  champ  qu'elle  pour- 
rait foire  quelque  chose  de  la  nouvelle  arrivée.  Elle  vit 
de  suite  que  cette  taille  était  bien  digne  d'être  pressée  par 
un  corset  ;  que  ce  pied  n'était  large  que  parce  qu'il  avait 
été  abandonné  a  lui-même  dans  d'énormes  souliers  sans 
cordons  ;  que  ces  mains  n'étaient  rouges  que  parce  qu'elles 
n'avaient  pas  été  lavées  "a  la  pâte  d'amande  et  a  l'eau  de 
Portugal.  Rassure-toi,  pauvre  fille,  tu  es  arrivée  "a  temps, 


il  n'y  a  encore  rien  de  perdu  :  on  peut  encore  commencer 
a  faire  ton  éducation.  Oublie  ton  village  et  tes  parens, 
bous  paysans,  bons  chrétiens  de  campagne  :  tu  n'es  pas 
plus  faite  pour  être  bonne  d'enfans  ou  femme  de  chambre 
que  pour  être  paysanne  :  tu  seras  marchande  de  mode. 
Aujourd'hui  tu  n'es  pas  présentable ,  mais  demain ,  quand 
tu  auras  des  soidiers  bien  étroits ,  une  robe  bien  pincée , 
quand  tu  seras  Parisienne,  modiste,  bien  fardée,  digne 
en  un  mot  du  peuple  de  Paris,  on  te  produira  en  public; 
demain  tu  iras  au  Théâtre-Français  tu  verras  jouer  l'Ami 
des  lois,  par  M.  Laya.  Vous  jugerez  si  Paris  doit  paraître 
agréable  a  la  villageoise,  moins  villageoise  maintenant 
que  jamais.  Elle  se  laisse  ôter  ce  gros  boqueteau  de  drap 
blanc  et  rouge  ;  elle  attend  sa  couturière ,  son  cordon- 
nier, son  coiffeur;  en  attendant,  elle  apprend  à  se  faire 
un  chapeau. En  l'en vo}ant  h  Paris,  ses  parens  pouvaient- 
ils  espérer  une  meilleure  éducation  a  la  Dubarry  ? 

Oui ,  notre  héroïne  commence  comme  madame  Du- 
barry :  a  peine  est-elle  modiste,  ce  n'est  déjà  plus  la  fille 
de  Vaucouleurs ,  la  compatriote  de  Jeanne-d'Arc  :  c'est 
déjà  madame  Dubarry.  Elle  ne  joue  plus  au  corbillon  avec 
ses  camarades  de  comptoir.  Elle  dit  à  Louis  XV  :  «  La 
France  ,  ton  café  f...  le  camp.  » 

Madame  Dubarry  mourut  vous  devez  savoir  comment, 
vous  qui  avez  vu  Jeanne  Fauhernier,  drame  en  cinq  ac- 
tes ,  avant  que  le  retranchement  des  deux  derniers  lui  ait 
donné  le  droit  de  s'appeler  Jeanne  Fauhernier,  comédie 
en  trois  actes.  Quant  a  notre  héroïne,  nous  ne  savons 
pas  comment  elle  mourra.  Il  y  a  quinze  ans  ,  il  ne  lui 
manquait  rien  ;  si  Louis  XV  eût  vécu  il  y  a  quinze  ans , 
peut-être  aurait-elle  été  reine  de  Fnince. . . . 

Maintenant....  la  voila  ;  elle,  autrefois  marchande  de 
modes,  maintenant  marchande^d' amadou  et  d'allumettes  ; 
elle  qui  a  jeté  avec  tant  de  dédain  ses  habits  de  village  , 
ses  souliers  sans  cordons,  n'a  plus  rien  maintenant;  elle 
qui  allait  aux  Français  yo'xrU  Ami  des  lois,  n'a  plus  d'autre 
spectacle  que  celui  de  la  rue.  En  1 81 5 ,  elle  avait  encore 
de  l'influence  ;  déjà  cependant  elle  n'était  plus  marchande 
de  modes  :  elle  était  passée  de  sa  boutique  dans  les  bras 
d'un  banquier  ou  d'un  avoué.  Depuis,  si  vous  voulez  sa- 
voir ce  qu'elle  a  fait ,  allez  voh-  Dix  Ans  de  la  vie  d'une 
femme,  a  la  Porte-Saint-Martin. 

Maintenant ,  je  vous  l'ai  dit ,  elle  vend  des  allumettes 
et  de  l'amadou  ;  elle  n'a  plus  devant  elle  qu'une  pei-spec- 
tive  :  celle  de  mourir  de  faim  dans  la  rue,  ou  du  cholé- 
ra-raorbus  a  l'Hôtel-Dieu. 

Sic  transit  gloria  mundi. 


Dessins. 


Autrefois  Marcliandc  de  modes. 

La  Cliartreusc,  parLEBORSE. 


■fe»/- 


L'ARTISTE. 


iG6 


ûcaxiï-TlvU. 


A  PROPOS  DU  MONLMEIMT  EXPIATOIRE 

DK  i.\  nui;  niciiKi.iEU. 

S'il  est  vrai  qu'un  nioiiumcnt  ne  mérite  réellement  ce 
nom  qu'alors  que  la  constructiou  en  est  achevée,  on 
avouera  que  la  capitale  ne  peut  guère  se  dire  riche  en 
moniimens.  Depuis  quarante  années  surtout ,  que  de  pro- 
jets d'édifices!  Combien  en  a-t-on  commencés?  Et  sur 
ceiix-la  combien  peu  de  mis  a  fin.  En  France,  nous  som- 
mes prompts  a  concevoir  une  idée  ingénieuse,  utile  ou 
grandiose  ;  pour  l'exécuter,  c'est  autre  chose.  Ce  n'est  pas 
le  désir  de  la  voir  réaliser  qui  nous  manque,  c'est  la  pa- 
tience nécessaire  pour  nous  en  occuper  activement.  L'in- 
stabilité des  nombreux  gouvernemcns  qui  se  sont  succédé 
depuis  tantôt  un  demi-siècle  en  est  la  cause,  me  dira- 
t-on.  D'accord.  Mais  l'incurie  et  la  mollesse  des  ad- 
ministrations, et  plus  souvent  aussi  les  petits  scrupules 
Kt  les  étroites  appréhensions  d'une  politique  ombrageuse 
l'y  sont-ils  pas  pour  beaucoup?  A  l'exception  de  Napo- 
éou,  à  qui  l'on  a  dû  plusieurs  beaux  étabiissemeus,  des 
ponts ,  le  Carrousel ,  la  colonne  de  la  place  Vendôme,  etc. 
On  ne  citerait  pas  un  seul  édifice,  véritablement  digue 
de  ce  nom,  dû  à  la  conception  des  hommes  d'état  qui, 
depuis  la  révolution  de  89,  ont  conduit  nos  destinées. 

Le  directoire  conçut ,  lui  aussi,  beaucoup  de  projets, 
mais  il  eut  du  moins  le  bon  esprit  de  sr'cn  tenir  a  les  ext^ 
||h;uter  sur  le  papier,  incertain  qu'il  fut  de  leur  donner  une 
réalité  matérielle  et  complète.  Sous  la  restauration  on  se 
mit,  nous  assure-t-ou,  a  confectionner  le  Louvre,  et 
I^Kuis,  lors  de  la  guerre  d'Espagne,  M.  de  Corbière  envoya 
a  l'arc  de  l'Étoile  ce  malencontreux  ouvrier  dont  on  fit 
tant  de  plaisanteries.  Du  reste,  la  restauration  ne  songea 
IH|Ù  a  continuer  sérieusement  le  Louvre,  ni  a  terminer  le 
Panthéon,  elle  ne  s'occupa  guère  de  la  Madeleine,  et 
i     malgré  toute  sa  sollicitude  pour  le  culte  catholique,  elle 
IHn'a  jamais  tenniné  les  églises  les  plus  belles  comme  mo- 
numens  d'art  ;  Saint-Sulpice ,  Saint-Eustache ,  Sainte-Ge- 
neviève ne  sont  point  achevées.  Ce  que  nous  disons  là 
Htal'est  dicté,  comme  on  le  pense  bien  ,  par  aucuue  animo- 
^KJté,  nous  n'avons  pas  pour  habitude  de  faire  le  procès  "a 
^Bes  morts ,  ni  de  frapper  les  gens  qui  sont  a  terre  ;  notre 
^■ntenlion  est  seulement  de  faire  voir  dans  cette  aversion 
^MÎe  la  restauration  pour  tout  monument  national  et  véri- 
tablement utile  un  effet  de  ce  triste  système,  si  pernicieux 
I)Our  les  arts  ,  d'y  rattacher  dans  le  présent  comme  dans 
e  passé  une  pensée  politique. 
TOMt  ui.      (0*  Livmiso». 


La  Madeleine,  dont  on  changea  la  destination ,  ne  fut 
jamais  menée  à  fin,  quoique  les  fonds  en  aient  été  faits  à 
plusieurs  reprises,  parce  que  ce  monument  répugnait  pai 
son  origine;  la  légitimité  attendit  une  guerre  a  elle  pour 
réhabiliter  l'Arc-de-Triomphe.  La  chaplle  expiatoire, 
voila  tout  ce  qu'elle  a  trouvé  moyen  de  faire  en  seize  ans. 
Ce  n'est  pas  beaucoup  ,  mais  du  moins  n'a-t-elle  rien  dé- 
truit. 

A  la  seconde  rentrée,  quelques  courtisans  montraient 
à  Louis  XVIII  Icsaiglcs  et  les  N  inscrustces  aux  corniches 
intérieures  du  château,  comme  pour  lui  indiquer  des  répa- 
ration.-* H  faire.  Il  se  contenta  de  répondre  en  souriant  : 

Il  aurait  volontiers  <^crit  sur  «on  cliapean  ; 

C'est  moi  qui  suis  Guillol ,  berger  de  ce  troupeau. 

Et  les  N  furent  respectées 

Celte  insouciance  de  Louis  XVIII  pour  un  signe  puis- 
saiitencoreetqu'ileût  puenleversansgrand  inconvénient, 
nous  la  réclamons  aujourd'hui  pour  la  pensée  d'un  mo- 
nument qu'on  a  pu  vouloir  élever  dans  le  but  de  flétrir 
le  sentiment  national ,  mais  dont  il  demeure  innocent.  Ne 
peut-on  mépriser  aujourd'hui  cette  intention  extravagante 
a  la  fois  et  intéressée,  quiprétcnditattribuer  le  crime  d'un 
seul  aux  sentimens  froissés  de  la  majorité  nationale?  Ce 
monument  prétendu  expiatoire  fut  exécuté  dans  un  esprit  de 
réaction,  faut-il  s'abandonner  au  même  vertige  et  le  raser 
sous  prétexte  qu'il  rappelle  d'injurieux  souvenirs?  Pour- 
quoi ne  pas  le  laisser  debout ,  et  lui  donner  une  autre 
destination  ?  Sous  prétexte  de  satisfaire  à  un  misérable  sen- 
timent politique,  ne  serons-nous  occupés  qu'à  bâtir  des 
monumens  pour  nous  mettre  à  les  détruire  quand  par 
grand  hasard  nous  serons  parvenus  à  les  terminer?  Faites 
du  monument  de  la  rue  Richelieu  un  chauffoir  public 
ou  un  corps  -de-garde,  ou  même  donnez-le  comme  maga- 
sin à  fourrages,  ainsi  qu'on  s'apprête  à  faire  de  l'Odéon  ; 
mais  ne  le  rasez  pas. 

Qu'on  y  songe  bien.  Jl  yaau  fond  de  tout  cela  une  autre 
question  plus  importante  et  plus  sérieuse.  C'est  bien 
moins  encore  un  édifice  assez  mesquin  après  tout,  que 
nous  défendons,  que  cette  indépendance  de  l'art  qui  souf- 
fre assez  des  agitations  politiques ,  sans  qu'on  le  mutile 
en  quelque  sorte  officiellement. 

Nous  n'ignorons  pas  tout  ce  qu'on  jieut  alléguer  en  fa- 
veurdes nécessités  où  le  pouvoir  est  misàlasuiiedes  mou- 
vcmens  populaires.  Il  y  a  des  temps  où  un  chef-d'œuvre 
peut  disparaître  dans  la  crise  d'une  révohition,  il  n'en 
est  pas  plus  à  l'abri  que  de  la  foudre  ;  mais  cela  même 
devrait  éloigner  de  cette  fâcheuse  manie  de  fonuuler  par 
un  monument  tout  événement  politique  grand  ou  petit. 
Avant  tout ,  les  monumens  architectoniques  doivent  être 
utiles,  c'est-à-<lire  qu'en  les  commandant,  ou  ne  doit 

<0 


ioe 


L'ARTISTE. 


céder  qu'a  un  besoin  véritablementnational  ;  ainsi  exécu- 
tés, des  édifices  échapperont  toujours  au  vandalisme, 
de  quelque  part  qu'il  vienne.  Le  peuple,  qui  ne  frappe 
jamais  dans  une  institution  ou  dans  un  édifice  que  la 
pensée  hostile  qui  s'y  rattache,  respectera  toujours  ce 
qu'on  aura  fait  à  son  intention. 

En  résumé,  ne  vous  employez  qu'a  des  établissemens 
utiles;  terminez -les  quand  vous  les  aurez  commencés, 
mais  quand  vous  les  avez  élevés  ne  les  détruisez  pas 
sans  nécessité. 


JACQUES   CAI.I.OT. 

Aujourd'hui  que  la  gravure  a  l'eau  forte  semble  re- 
prendre faveur,  exécutée  comme  elle  est  par  A.  et  T. 
Johannot,  Dupont,  Decaraps,  etc.,'  nous  avons  cru  être 
agi'éables  aux  abonnés  de  l'Artiste,  en  admettant  dans  ses 
colonnes  une  notice  sur  celui  qui  inventa  le  procédé  du 
vernis  dur  pour  ce  genre  de  gravure,  et  qui  le  porta  a  son 
plus  haut  degré  de  perfection ,  notice  plus  complète  que 
celles  qui  ont  paru  dans  la  Biographie  universelle ,  dans 
le  Dictionnaire  des  Grai^eurs ,  deBasan,  père  et  fils,  etc. 

—  Jacques  Callot  naquit  a  Nancy  en  1595.  11  était  fils 
de  Jean  Callot ,  héraut  d'armes  de  Lorraine ,  et  de  Renée 
Brunehault,  fille  de  Jacques  Brunehault,  écuyer,  méde- 
cin de  Christine  de  Danemark ,  duchesse  douairière  de 
Lorraine,  et  de  Jeanne  de  Gennetaire. 

La  famille  de  Callot  avait ,  dès  l'an  i  4-1 7,  occupé  des 
charges  considérables  sous  les  derniers  ducs  de  Bourgogne. 
Son  quatrième  aïeul,  Louis  Callot,  fut  secrétaire  intime 
de  Jean,  duc  de  Bourgogne,  et  Claude  Callot,  son  aïeul, 
fut  exempt  des  gardes-du-corps  de  son  souverain  et  con- 
servateur des  titres  et  registres  de  la  noblesse.  11  passait 
pour  un  des  plus  vaillans  hommes  de  son  temps,  et  fut 
anobli  par  le  grand-duc  Charles  111,  le  50  juillet  1584, 
en  récompense  de  ses  services.  Ce  Claude  Callot  avait 
épousé  Claudine  de  Fricourt,  native  de  Gondrecourt, 
alliée,  du  côté  de  sa  mère,  a  la  Pucelle  d'Orléans,  et 
morte  en  ^6^0.  Elle  fut  mise  avec  son  mari,  décédé 
le  23  juillet  1S94,  dans  le  tombeau  de  la  famille  Callot, 
sous  le  cloître  des  Cordeliers  de  Nancy. 

Jacques  Callot  trouva  dans  les  préjugés  de  sa  naissance 
et  dans  les  vues  de  ses  parens  des  obstacles  à  son  pen- 
chant pour  un  art  qu'il  porta  à  son  plus  haut  degré  de 
perfection.  A  peine  eut-il  fini  ses  études,  qu'à  l'âge  de 
douze  ans  il  quitta  la  maison  paternelle ,  dans  le  dessein 
d'aller  en  Italie  pour  y  connaître  les  merveilles  dont  il 
avait  entendu  faire  quelques  récits.  Manquant  bientôt  de 
secours,  il  s'associa  avec  une  troupe  de  bohémiens,  et, 
dans  celte  misérable  compagnie,  il  arriva  a  Florence;  la 


un  officier  du  grand-duc  arrêta  ses  regards  sur  le  jeune 
Callot,  dont  le  maintien  aisé  et  les  manières  gracieuses  l'a- 
vaient vivement  intéressé.  11  lui  accorda  sa  bienveillance 
et  le  plaça  chez  Remigio  Canta  Gallina,  peintre  et  gra- 
veur, réputé  'a  Florence  pour  bien  dessiner  a  la  plume  en 
grand  et  en  petit  ;  mais  le  désir  que  Callot  avait  de  voir 
Rome  et  ses  curiosités,  s'augmentant  de  jour  en  jour,  lui 
fit  quitter  ce  premier  maître.  Son  bienfaiteur  lui  permit  de 
faire  le  voyage,  et  lui  donna  même  des  secours  pour  l'ac- 
complir. Le  séjour  de  Callot  a  Rome  fut  de  courte  durée  : 
des  marchands  deNancy  le  reconnurent  et  le  contraignirent 
a  revenir  chez  ses  parens  ;  ceux-ci  l'obligèrent  "a  reprendre 
ses  études,  qu'il  abandonna  de  nouveau  pour  retourner 
en  Italie,  âgé  seulement  de  quatorze  ans.  11  fit  "a  Turin  la 
rencontre  de  son  frère ,  qui  en  usa  a  son  égard  comme  les 
marchands  de  Nancy,  l'engageant  "a  y  revenir;  mais  sa 
passion  pour  l'Italie,  son  amour  pour  la  peinture  et  la 
gravure  prenant  de  nouveaux  accroissemens  ,  son  père  lui 
permit  enfin  de  suivre  son  penchant ,  et  le  laissa  partir. 
Une  heureuse  circonstance  favorisa  son  retour  a  Rome  : 
le  duc  Henri  de  Lorraine,  venant  de  succéder  a  son  père, 
le  grand-duc  Charles ,  députait  le  comte  de  Torneil  au 
souverain  pontife,  Paul  V,  pour  lui  faire  part  de  son  avé- 
nement'a  la  couronne  de  Lorraine.  Le  jeune  Callot  fut  ad- 
mis a  sa  suite,  et  arriva  a  Rome.  Lasaprémièreétudefut  le 
dessin ,  auquel  il  fit  succéder  la  gravure ,  d'abord  a  l'eau 
forte  sur  vernis  mou,  ensuite  sur  le  vernis  dur  des  lu- 
thiers ',  dont  il  inventa  l'usage  pour  cet  art.  11  commença 
h  manier  le  burin  sous  Philippe  Thomassin,  qui  était 
pour  lors  "a  Rome  ;  mais  Thomassin ,  ayant  conçu  quel- 
ques soupçons  injurieux  ii  sa  femme  et  h  Callot ,  garda 
peu  de  temps  son  jeune  élève.  C'est  en  1612,  pendant 
son  séjour  en  Italie ,  que  Callot  grava  au  burin  les  ba- 
tailles et  les  victoires  des  Médicis ,  pièces  estimées  pour 
la  délicatesse  et  le  fini  de  la  gravure.  Il  retourna  'a  Flo- 
rence en  -1615,  et  entra  chez  Giulio  Parigi,  qui,  remar- 
quant la  grande  facilité  que  Callot  avait  h  dessiner  des  su- 
jets en  petit,  le  perfectionna  dans  ce  genre  ;  c'est  alors  que 
ce  dernier  imagina  et  grava  a  l'eau  forte  ces  petits  sujets  qui 
fontet  feront  toujours  les  délices  des  connaisseurs.  Pendant 
son  séjour  a  Florence  il  grava  au  burin  la  pièce  appelée 
l'homme  à  l'escargot  et  le  titre  d'une  tragédie  nommée 
Harpalice,  de  Francesco  Baccialini,  morceaux  recherchés- 
tant  pour  leur  mérite  que  pour  leur  rareté.  Il 

Cosme  de  Médicis,  grand-duc  de  Toscane,  sut  dis- 
tinguer les  talens  tt  les  vertus  personnelles  de  Callot  ; 
il  se  l'attacha  par  des  bienfaits  et  le  gratifia  d'une  mé- 
daille avec  sa  chaînette.  Après  la  mort  de  ce  protecteur,  ar- 
rivée en  1620,  Callot  résista  aux  offres  flatteuses  que  lui! 

■  Nommiî  par  les  Italiens  vernice  grosso  de  lignaiuoli. 


X.' AUTISTE. 


407 


rent  plusieurs  potentats  pour  se  l'attacher,  et  revint  dans 
sa  patrie.  Henri  II,  duc  de  Lorraine,  le  reçut  très-Lien, 
et  lui  donna  une  pension  considéraI)le  ;  Charles  IV,  son 
successeur,  arrêta  aussi  des  regards  bienfaisans  sur  Callot, 
dont  la  haute  réputation  retentissait  déjà  dans  toute 
l'Europe. 

EniGM,  il  fut  appelé  à  Bruxelles  par  l'infaiite  d'Es- 
pagne, Elisaheth-Claire-Eugénie  d'Autriche,  gouver- 
nante des  Pays-Bas.  Il  y  dessina  et  grava  le  singe  de 
Bréda,  que  le  nianjuis  de  Spinola  faisait  alors.  Callot 
revint  en  Loriaiue  en  iGS'ô  ,  et  y  contracta  une  alliance 
avec  Calherine  Kuttcnger,  d'une  famille  noble  de  Marsal, 
personne  de  mérite,  dont  il  n'eut  qu'une  fdle.  En  1G28 
il  fut  appelé  en  France  par  Louis  XIII,  pour  y  dessiner 
et  graver  le  siège  de  La  Rochelle  et  celui  de  l'île  de  Ré. 
Ce  fut  pendant  son  séjour  a  Paris,  au  petit  Bourbon, 
qu'il  fut  lié  de  la  plus  intime  amitié  avec  Israël  Henriet, 
1^  dont  il  avait  déjà  pris  des  leçons  et  a  qui  il  donna  toutes 
UpJes  planches  qu'il  avait  gravées  depuis  son  retour  en 
Lorraine,  et  sur  lesquelles  Israël  mit  son  nom.  Louis  XIII 
fit  a  Callot  les  offres  les  plus  flatteuses  ;  il  voulut  se 
l'attacher  par  une  pension  de  mille  éous,  mais  les  in- 
trigues et  les  cabales  de  cour  suscitées  en  faveur  d'un 
peintre  médiocre  de  Nancy  contre  Callot  détournèrent 
l^.ce  dernier  du  projet  qu'il  avait  formé  d'établir  sa  demeure 
"a  Paris ,  et  hruèrcnt  son  retour  en  Lorraine. 

Ce  peintre  s'appelait  Claude  de  Ruet,  il  avait  été  con- 
disciple de  Callot ,  et  son  animosité  contre  lui  provenait 
des  louanges  qui  furent  données  a  ce  dernier  lorsqu'il  pro- 
duisit son  Carrousel  et  sa  grande  rue  de  Nancy,  pièces 
itrès-estimées. 

Au  lieu  d'en  tirer  vengeance,  Callot,  se  ressouvenant 

^^^de  son  ancienne  intimité  avec  lui ,  dessina  et  grava  en 

m^ied  le  portrait  de  De  Ruet ,  sur  lequel  il  est  représenté 

en  pourpoint  et  en  brodequins  ;   les   armes  de  Nancy 

^^sont  au  haut  du  tableau  ;  les  fortifications ,  la  Malgrange  et 

l^pks  enclos  dans  le  lointain  -,  son  fils  à  sa  droite  auquel 

il  commande  l'exercice,  et  au-dessous  du  portrait,  Callot 

fait  l'éloge  de  de  Ruet  par  ces  douze  vers  : 

Ce  fameux  créateur  de  lant  de  beaux  visages 

S'était  assez  tiré  dans  ses  rares  ouvrages, 

Où  la  nature  et  l'art  admirent  leurs  efforts. 

Il  tenait  le  dessus  du  temps  et  de  l'envie , 

Et  lui ,  de  qui  les  mains  ressuscitent  les  morts  ^ 

Pouvait  bien  par  soi-même  éterniser  sa  \ie  ; 

Mais  quand  il  ei'it  fallu  laisser  quelque  antre  niar(]Ue 

Qui,  malgré  les  rigueurs  l'u  sort  et  de  la  parque, 

Le  moniriU  tout  entier  li  la  postérité, 

Son  liuilo  et  ses  couleurs  ,  pour  le  faire  revivre. 

Au  goi^t  des  mieux  sensés  auraient  toujours  été 

Uu  ciiarme  plus  puissant  que  l'cau-forte  et  le  cuiire. 


Et  plus  bai  : 

A  Claude  de  Ruet ,  ëcuyer,  chevalier  de  l'ordre  de  Portugal , 
son  fidèle  ami,  Jacques  Caljot  /ecil.  A  Nancy,  i63q. 

Callot  était  alors  retourné  en  Lorraine,  et  il  envoya 
à  son  ennemi  cet  éclatant  témoignage  de  la  droiture  de 
son  cœur. 

Gaston  de  France,  fièrede  Louis  XIII,  s'éunt  retiré 
il  Nancy  auprès  de  Charles  IV,  pour  quelque  méconten- 
tement qu'il  avait  eu  du  cardinal  de  Richelieu ,  se  res- 
souvint de  Callot ,  et  lui  accorda  sa  confiance.  Il  passait 
souvent  deux  heures  par  jour  chez  lui  à  Nancy  ou  à  sa 
maison  de  campagne  a  Villers,  près  de  cette  ville,  pour 
s'amuser  et  s'instruire  en  le  voyant  travailler,  et  il  lui 
fit  graver  plusieurs  pièces  de  monnaie. 

Gaston  avait  épousé  Marguerite  de  Lorraine,  sœur 
de  Charles  IV.  Louis  XIII,  irrité  du  mariage  de  son  frère 
avec  la  sœur  de  son  ennemi ,  vint  sous  ce  prétexte  assié- 
ger Nancy  en  1653.  Après  s'en  être  rendu  maître,  le  roi 
voulut  que  Callot,  à  qui  il  avait  déjà  fait  graverles  sièges 
de  La  Rochelle  et  de  l'île  de  Ré ,  représentât  aussi  la 
prise  de  cette  ville;  mais  Callot  supplia  Louis  XIII  de 
vouloir  l'en  dispenser.  Le  cardinal  de  Richelieu ,  prenant 
alors  la  parole ,  lui  dit  qu'on  saurait  bien  le  faire  obéir. 

«  Je  suis  Lorrain,  dit  Callot ,  j'aime  mes  souverains 
»  et  ma  patrie ,  je  ne  veux  rien  faire  de  contraire  k  leur 
»  honneur,  je  me  couperai  plutôt  le  pouce.  —  Que  le  duc 
»  de  Lorraine  est  heureux,  dit  Louis-le-Juste,  d'avoir 
»  des  sujets  si  affectionnés  et  si  fidèles!  » 

Cependant  Callot,  voyant  le  déplorable  état  auquel  la 
guerre  avait  réduit  la  Lorraine ,  projetait  d'aller,  avec  sou 
épouse,  finir  ses  jours  h  Florence;  mais  une  santé  aiTai- 
bhe  et  ruinée  par  le  travail ,  des  maux  d'estomac  conti- 
nuels, une  tumeur  squirrheuse,  enfin  la  mort,  firent  éva- 
nouir tous  ses  projets.  Callot  mourut  le  24  mars  i655f 
dans  la  quarante-troisième  année  de  son  âge. 

Sa  femme  lui  fit  ériger  un  monument  sur  lequel  on  li- 
sait l'épitaphe  suivante  : 


Vialor  , 
si  legis ,  habes  quod  mircris 
et  imilari  coneris. 
Jacobcs  Callot,  nobilis  iVanceïanus  , 
calcographine  pcriliâ ,  proprio  Marie  , 
nulloque  docente  magistro  ,  sic  claruit 
ut  dum  ejos  gloria  Florentiic  florerct , 

ea  in  arle  princcps  sni  temporis  , 

ncmine  réclamante ,  habitiis ,  à  snmmo 

pontifice,  imperatore,  nccnon  regibus 

advoratus  fncrit ,  qnibiis  serenissimas 

principes  suos  ante[)oncns,  (utriam 

repetiit ,  ubi  lieorico  ii ,  Francisco  i 


-108 


L'ARTISTE. 


et  Carolo  im  ducibus  ,  calcographus 

sine  pari ,  maximis  cordi ,  patriœ 

ornamcnto,  urbi  decori,  parentibus 

solatio,  concivibus  dcliciis,  uxori 

suavitali  fuit  :  donec  anno  xtatis  43° 

aDiniam  cœlo  maturam  mors  immatura 

diinittcns  xxiiii  Martis  cis  lo  cxxxv. 

Corpus  carissimae  uxori  Catharina^ 

Kuttinger  fratrique  mœrentibus 

hoc  nobilium  inajorum  sepulchro 

donanduin  relinquens  ,  principem  quidem 

subdito  ndeli ,  patriam  alumno  amabili , 

urbetn  cive  optimo  ,  parcrites  filio 

obedienli  uxorem  marito  suavissiino  , 

fratrem  fralre  dilccto  privavit. 

Ât  nominis  et  artis  splendqris      . 

non  invidit. 

Stabit  in  aeteraum  uomea  et  artis  opus. 

Et  plus  bas  : 

En  yain  tu  ferais  des  volumes 

Sur  les  louanges  de  Callot  ; 
Pour  moi  je  n'en  dirai  qu'un  mot  : 
Son  burin  vaut  mieux  que  nos  plumes. 

Callot  fut  un  grand  artiste ,  un  ami  généreux ,  un 
fidèle  patriote.  Il  travaillait  avec  une  rapidité  étonnante; 
on  en  donne  cet  exemple  :  pendant  son  séjour  à  Flo- 
rence, ses  amis  étant  venus  une  après-dînée  l'inviter  a  la 
promenade,  il  s'excusa  d'y  aller  sur  ce  qu'il  commençait  a 
graver  une  planche  ;  le  soir  même  il  vint  rejoindre  la 
compagnie,  lui  apportant  cette  planche  finie. 

Dans  toutes  ses  productions  on  remarque  une  netteté, 
une  précision ,  une  vérité,  une  exactitude,  une  ordon- 
nance par  lesquelles  il  exprime  sans  nulle  confusion,  avec 
peu  de  traits  ,  les  différentes  actions  des  foires,  des  sièges 
de  ville,  des  campemens  d'armées,  etc.  Il  développe,  par 
deux  ou  trois  traits  de  burin ,  l'action ,  la  marche ,  l'hu- 
meur même  et  le  caractère  de  chaque  personnage;  il  ras- 
semble dans  vui  petit  espace  une  infinité  de  choses,  faisant 
voir  distinctement  et  créant  pour  ainsi  dire,  en  un  seul 
pouce  d'étendue,  cinq  ou  six  lieues  de  pays,  et  une  in- 
concevable multitude  de  figures,  toutes  en  action.  Dans 
la  variété  de  ses  pygmées,  de  ses  bossus,  de  ses  fantaisies, 
njamais  il  ne  se  répète,  et  quoique  ses  figures  paraissent 
exagérées,  il  ne  passe  cependant  point  les  bornes  de  la 
vraisemblance.  Callot  a  excellé  dans  tous  les  genres,  mais 
principalement  dans  les  petits  sujets,  qui  sont  d'une 
finesse  et  d'une  beauté  admirables. 

Son  œuvre  se  compose  d'environ  seize  cents  pièces. 
A  l'égard  des  planches  gravées  par  cet  habile  artiste  ,  la 
célèbre  Françoise   d'Issembourg  d'Happoncourt ,  mar- 


quise de  Graffigny,  arrière-petite-nièce  de  Callot,  nous 
apprend  avec  un  sentiment  pénible  que  sa  mère,  qui  pos- 
sédait un  grand  nombre  de  ses  planches  dont  elle  igno- 
rait le  mérite,  les  fit  fondre  pour  en  faire  fabriquer  de  la 
batterie  de  cuisine. 

Michel  Lasne  a  dessiné  et  Israël  Henriet  a  gravé,  en 
1629,  le  portrait  de  Callot,  on  y  lit  an  bas  cet  éloge  la- 
tin :£"«  miraculum  artis  etnaturœ:  hic  delineatur  et  inci- 
ditur  in  œre  parvo  quiilquid  magnificum  natura  fecit , 
imb  perfecil  illa  omne  opus  suiim  ciim  dexterâ  tanti  viri; 
undè  meritb  creditur  cœlestium  idœarum  unicus  hœres. 
Israël  amicus  optirnus  excudit. 

Plus  bas  : 

M.  Lasne  delineai'it  et  fecit. 

Et  autour  du  portrait  : 

Jacobus  Callotus ,  nobilis  lotharingius  calcographus  , 
anno  mtatis  suœ  trigesinw  sexto. 

Callot  lui-même  a  dessiné  son  portrait ,  et  P. -A.  Pazzi 
l'a  gravé.  En  outre  son  portrait  a  été  gravé  in-fol.  d'après 
A.  Van  Dyck  ,  par  L.  Worsterman,  Vandcr  Odeu ,  Po- 
lenzani,  B.  Eredi ,  Mejssens,  Ant.  Ocmans  ,  in-.i», 
Jacques  Lubin,  1693.  in-fol. ,  J.  de  Boulonois,  R.  Col- 
lin  ,  Arn.  Loemaus,  Raph.  Custos ,  Moncornet,  Desro- 
chers ,  J.  Dassier ,  A.  Bosse  et  par  cinq  anonymes ,  dont 
un  sous  la  direction  de  Landon. 

BouiiGoiN  d'Orly. 


PAGANINX. 

Paganini  est  revenu  ,  nous  l'avons  entendu  deux 
fois  aux  Italiens  ,  où  tous  les  artistes  s'étaient  donné 
rendez-vous.  Si  quelqu'un  avait  compté  trouver  du  chan- 
gement dans  sa  physionomie,  par  suite  du  voyage  qu'il  a 
fait  "a  travers  les  brumes  de  la  Grande-Bretagne,  il  tom- 
bait dans  une  grave  erreur.  L'empreinte  du  génie  et  de 
la  méditation  a  trop  profondément  sillonné  ce  visage 
pour  que  la  santé  ou  la  maladie  y  puissent  trouver  place 
a  marquer  leur  passage.  C'est  toujours  le  même  homme  , 
s' avançant  sur  la  scène  comme  traîné  par  une  puissance 
invisible,  toujours  semblant  prêt  "a  s'évanouir  jusqu'au 
moment  où  la  fascination  de  son  regard ,  s'élancant  tout  à 
coup  sur  l'orchestre,  annonce  qu'il  va  saisir  son  long  ar- 
chet. Il  se  pose!  A  voir  maintenant  cet  homme  tout-ii- 
l'heure  si  frêle  peser  sur  sa  hanche  avec  l'aplomb  d'un 
athlète,  on  reconnaît  que  son  démon  vient  de  lui  appor- 
ter une  force  surnaturelle.  Y  a-t-il  dans  la  salle  quelque 


L'ARTISTE. 


-iOO 


être  assez  oblus  pour  n'être  pas  enchaîne  de  .toute  son  at- 
tention a  la  contemplation  de  celte  tète  de  martyr?. . .  Oui, 
quelque  épais  homme  d'affaires  qui  suit  encore  la  son  pro- 
jet de  fortune....  Ah!  tous  ses  calculs  sont  renversés!... 
Le  son  du  violon  a  monté  tout  d'im  coup  dans  la  salle, 
attaquant  les  plus  grossiers  comme  les  plus  lins  organes; 
à  tous  laissant  une  ineffaçable  impression.  Le  financier 
vient  de  perdre  le  secret  de  sa  spéculation  ;  l'artiste  s'est 

I  emparé  de  lui,  il  le  tient  immobile  sous  sa  puissance,  il 
^K  fouille  au  fond  de  cette  ame  embourbée  en  arrachant  tou- 
tes les  pensées  habituelles,  y  allumant  des  lueurs  de  sen- 
timens  inconnus,  y  éveillant  des  rêves  d'un  autre  monde. 
Voilà  un  sot  presque  de  niveau  avec  un  homme  d'esprit 
et  de  passion;  les  nuances  les  plus  fines  de  l'expression 
lui  sont  devenues  intelligibles  dans  les  notes  que  l'artiste 
lui  envoie. 

Singulier  pouvoir  d'un  violon  !  Paganini  lui  a  donné  un 

1^  langage  qui  s'entend  de  tous  les  hommes.  Plus  puissant 
^P  que  la  poésie  écrite,  que  le  chant  des  plus  fameux  vir- 
tuoses, il  n'a  pas  besoin  de  s'adresser  aux  artistes,  ces 
êtres  privilégiés,  pour  être  compris;  il  remue  et  le  grand 
seigneur  dédaigneux  et  le  bourgeois  insouciant,  dévelop- 
pant le  sens  poétique  chez  l'Italien  qui  passe  sa  vie  a  rè- 
I  ver  au  soleil ,  le  faisant  naître  chez  le  fabricant  de  Man- 
^^P'  chester  qui  n'a  jamais  songé  qu'au  prix  courant  et  savouré 
cpie  le  porter. 

Paganini  restera-t-il  long-temps  parmi  nous?  y  fixera- 
t-il  son  séjour?  Sans  doute  il  parcourra  encore  l'Europe, 
recueillant  partout,  malgré  les  différences  d'opinions  qui 
séparent  les  nations,  des  applaudissemcns  aussi  ardens  , 
aussi  spontanés.  Mais  l'enivrement  du  triomphe  étouffera- 
t-il  chez  lui  le  besoin  du  repos?  Doit-il  mourir  comme 
Voltaire  et  Molière,  au  bruit  des  bravos,  ou  bien  abdi- 
quant cette  tyrannie  qu'il  exerce  quand  il  lui  plaît  sur 
toutes  nos  facultés,  comme  Sylla  devenu  spectateur  in- 
différent des  tempêtes  du  Forum,  ira-t-il  s'asseoir  obscu- 
rément au  théâtre ,  s'enquérir  naïvement  du  succès  d'un 
nouveau  débutant,  s'assurer  si  le  secret  qu'il  semble  de- 
voir emporter  avec  lui  a  été  retrouvé  par  lui  autre  ?  Si 
Pneus  devions  le  rencontrer  mêlé  à  nos  plaisirs ,  oh  !  alors 
combien  de  fois  l'artiste  qui  en  l'entendant  a  rejeté  sou 
instrument  de  désespoir  ,  l'amant  qui  avait  cherché  a  sai- 
sir au  passage  ces  accens  mystérieux  de  son  violon  que  la 
passion  cherche  en  vain  dans  le  langage  parlé,  le  bour- 
geois positif  a  qui  il  a  révélé  des  idées  de  jouissance  spiri- 
tuel qu'il  ne  peut  retrouver  ni  définir,  viendraient  lui 
demander  compte  de  leurs  émotions,  de  leur  avenir  per- 
dus, de  cette  énigme  dont  il  garde  le  mot.  Non,  sa  des- 
tinée est  écrite  sur  son  front.  S'y  soustraire  lui  est  impos- 
sible. Il  faut  qu'il  suive  jusqu'au  bout  sa  carrière.  En 
vain  il  chercherait  a  éteindre  dans  le  repos  le  feu  qui  h' 


<;on$unie  ;  son  corp  miné  par  le  génie  et  les  passions 
ne  peut  vivre  que  de  la  vie  de  l'euthousiasme. 

Paganini  sera  aux  yeux  de  l'avenir  une  des  personni- 
fications de  la  musique  ,  et  l'imagination  des  hommes 
pour  laquelle  il  n'y  a  pas  de  distance  associera  son  nom 
aux  prodiges  de  la  fable  plutôt  qu'aux  succès  des  musi- 
ciens de  son  temps.  Pour  nous,  contemporains  sun'ivans 
de  Goethe  et  de  Byron  ,  les  accords  de  Paganini  sont  une 
suite  de  la  création  de  Faust  et  de  Don  Juan, 

Pour  ceux  qui  ont  entendu  les  merveilleux  encbanlc- 
mens  de  son  violon  ,  pour  ceux  qui  n'ont  encore  que  le 
plaisir  de  l'espoir ,  aucuns  termes  ne  pourraient  repré- 
senter les  sentimens  d'admiration  qui  se  rattachent  à  ce 
seul  mot  :  Paganini. 


CONCERTS. 

Cette  année ,  le  concert  donne  prodigieusement.  Nous  en 
sommes  non  pas  accables  ,  mais  infectes.  C'est  une  rage ,  \\w 
c'pide'mic  ,  ce  qui  n'est  pas  étonnant  par  le  temps  qui  court  «t 
l'air  qui  circule.  Quoiqu'il  en  soit,  le  concert  foisonne,  pullule, 
surgit  à  chaque  pas,  sous  toutes  les  formes,  de  toute  dimension  , 
de  toute  couleur  ;  instrumental,  vocal,  payant,  gratuit,  classi- 
que ,  romantique  ,  historique  ,  soporifique ,  sudorifique ,  et 
quel([ucfois  même  cholérique. 

Pas  de  journal  qui  n'ait  son  annonce  ,  de  salle  qui  n'ait  sa 
soirée ,  de  borne  qui  ne  déroule  son  afûche.  La  quantité  a  rem- 
placé la  qualité.  Paris  est  envahi  par  le  concert  et  le  choléra. 

Ce  contraste  du  plaisir  et  de  la  mort  est  partout  :  vous  avez 
beau  le  fuir,  il  vous  poursuit;  le  matin,  le  soir,  le  jour  ,  la 
nuit.  Les  conversations ,  les  journaux ,  les  rues  ,  les  murs ,  tout 
est  tapissé  de  musique  et  de  peste.  La  mort  a  revêtu  son  grand 
uniforme  moitié  noir,  moitié  rose. 

Il  faut  avouer  que  nous  sommes  d'étranges  animaux  !  on  a 
le  cœur  navré,  et  l'on  a  soif  de  gaîlé!  .Jamais  temps  ne  fut  plus 
fertile  en  afflictions  profondes  ,  et  jamais  plus  de  programmes 
de  plaisir  !  Il  semble  que  les  prospectus  s'allongent  et  gran- 
dissent avec  nos  douleurs.  Au  dehors,  le  rappel ,  le  tocsin,  la 
fusillade  ,  les  empoisonneurs  ,  les  cadavres  violacés  ;  au-dc- 
dans  les  fêtes  ,  l'archet  de  la  folie  ,  les  guirlandes,  les  roses  cl 
le  sourire.  Dans  les  rues,  l'émeute  à  la  voix  rugissante ,  l'as- 
sassinat ,  les  noyades,  l'auto-da-fé  ,  la  barbarie.  Dans  le  salon  , 
les  chants,  le  bal,  la  joie  folle  et  la  mascarade  cni\Tante.  Ne  se 
croirait-on  pas  à  Naples,  au  pied  du  Vésuve  ?  On  chante  sur 
un  volcan.  Le  jour  de  l'éruption  on  dansera.  Peuple  énigme  I 

Pourtant  toute  cette  joie  est  forcée,  triste,  menteuse ,  joir 
au  camphre,  au  vinaigre,  et  même  .à  l'ail.  Le  plaisir  est  froid; 
distrait,  aux  écoutes  ;  il  ne  quitte  {wint  la  porte,  prêt  à  fuir  .1 
la  moindre  alarme,  comme  si  le  diable  était  ,i  ses  trousses.  Il 
a  les  yeux  à  la  musique  ,  le  nei  dans  un  flacon  ,  l'oreille  au 
choléra.  Sa  parure  est  négligée ,  sans  façon  ;  son  étiquette  sans 
cérémonies.  La  prudence  est  en  redingote;  la  sagesse  en  mas'' 
teau  ,  la  peur  en  flanelle  !  Ces  chaussons  de  lisières  ?  le  chAp- 


uo 


L'ARTISTE. 


va  !  Ces  bottes  crottées  ?  choléra  !  Ces  papillottes?  choléra  ! 
Ces  cravattes  noires  ,  ces  gants  jaunes ,  gris  ,  Lianes ,  sales  ? 
choiera  !  Cette  figure  triste ,  maussade  ,  stupide  ?  choiera  ! 
choiera  !  Le  cholc'ra  est  une  re'ponse  à  tout  ,  il  est  cause  de 
tout ,  dispense  de  tout ,  se  fourre  partout. 

Hôte  incommode ,  il  se  mêle  à  fous  nos  plaisirs  :  aux  spec- 
tacles ,  aux  bals ,  aux  banquets ,  il  arrive  toujours  convive  inat- 
tendu, parasite  terrible,  vraitrouble-fète.On  a  beau  suspendre, 
aux  quatre  coins  des  théâtres,  des  marmites  en  guise  de  can- 
délabres, écrire  en  grosses  lettres  sur  l'affiche  que  la  salle  est 
assainie  ;  rien  ne  l'épouvante:  le  choléra  brave  tout,  jusqu'aux 
solécisraes  !  Et  le  voilà  qui  se  prélasse  du  haut  en  bas  et  du 
bas  en  haut,  aux  loges  comme  au  cintre,  au  paradis  comme  au 
parterre;  il  se  place  sans  façon  à  côté  de  l'aristocratie  en  plu- 
mes ,  en  gants  blancs ,  ou  près  de  la  veste  plébéienne  et  de  la 
casquette  du  prolétaire.  Il  fait  la  grimace  aux  acteurs  ,  au  pu- 
blic, au  directeur.  On  le  chasse  par  la  porte,  il  rentre  par  la 
fenêtre;  on  le  poursuit  d'aspersions,  on  le  seringue  de  chlore, 
on  le  fusille  de  vinaigre.  Le  personnage  malicieux  circule  par- 
ci ,  par-là,  fluide,  mystérieux,  insaisissable,  passe  en  riant 
enire  deux  flacons,  donne  un  rhume  à  la  chanteuse,  une  crampe 
au  danseur ,  un  vomitif  à  la  clarinette ,  la  colique  au  bénéfi- 
ciaire ,  pince  le  nez  au  trombonne ,  casse  une  corde  à  la  basse , 
et  poursuit  son  vol  capricieux,  tuant  à  gauche,  à  droite,  et  se 
riant ,  nouveau  Pourceaugnac ,  de  l'artillerie  hydraulique ,  des 
ordonnances  de  la  Faculté  et  des  balais  de  M.  Gisquet. 

Le  moyen  de  s'amuser  en  pareille  compagnie  I  Livrez-vous 
donc  aux  émotions,  quand  l'émotion  est  pestilentielle;  ayez 
donc  de  l'enthousiasme,  quand  l'enthousiasme  peut  vous  rendre 
cadavre.  Roulez-vous  donc  sur  votre  banquette  en  faisant  des 
variations  sur  le  thème  ,  Bravo  et  brava ,  brava  et  bravo  ! 
quand  votre  gamme  chromatique  peut  se  terminer  par  des  notes 
cholériques.  Aussi  le  public  est-il  muet;  le  public  a  mis  sa  con- 
science en  ordi'e  ,  son  enthousiasme  au  régime,  ses  émotions  à 
la  glace;  le  public  s'est  fait  statue. 

Celte  pétrification  volontaire,  celte  apathie  jurée  du  public 
n'a  pu  être  vaincue  cet  hiver  que  par  la  soirée  délicieuse  de 
mademoiselle  Loïsa  Puget;  son  concert  est,  sans  contredit,  le 
plus  beau  d'une  saison  qui  n'a  été  que  concerts. 

Pourtant  il  serait  injuste  de  ne  pas  distinguer  la  soirée  bril- 
lante que  M.  Scavarda  a  donné  lundi,  dans  la  salle  Chanlereine. 
Sous  le  rapport  du  chant,  on  a  vivement  applaudi  un  duo  chan- 
té par  Rubiui  et  madame  Marinoni;  puis  un  duo  bouffe,  d't7 
Turco  in  Italia ,  joué  par  Graziani  et  un  autre  monsieur  dont 
j'ai  oublié  le  nom ,  avec  une  verve  tout-à-fait  comique.  Pour 
la  partie  instrumentale ,  deux  morceaux  ont  fait  oublier  aux 
dilcttanti  la  dicte  sévère  qu'ils  ont  imposée  à  leur  admiration  : 
le  premier  était  une  marche  de  Guillaume  Tell ,  avec  varia- 
tions par  Hertz ,  exécutées  par  le  jeune  Litz  avec  ce  jeu  pur  et 
brillant  qu'on  lui  connaît;  l'autre,  macédoine  spirituelle  des 
principaux  motifs  de  Robert-le-Diable  ,  était  doublement 
remarquable  en  ce  qu'il  était  exécuté  par  l'auteur,  mademoi- 
selle Loïsa  Puget,  secondée  du  beau  talent  de  mademoiselle 
Désargus.  Nous  avons  distingué  dans  cette  mosaïque  musicale 
l'introduction ,  la  ha\hie  Jadisvivait  en  Normandie ,  le  mor- 


ceau si  populaire  L'or  est  une  chimère ,  et  surtout  le  beau 
chœur  des  démons,  qni,  mêlé  avec  l'air  Idole  de  ma  vie, 
que  chante  madame  Cinti  au  deuxième  acte  ,  est  d'un  effet  de 
contrastes  pur ,  brillant  et  original.  Mademoiselle  Loïsa  Puget 
ne  se  contente  pas  de  faire  et  d'exécuter  de  la  délicieuse  mu- 
sique ,  elle  a  aussi  une  figure  délicieuse.  H  y  a  pourtant  une 
loi  contre  le  cumul. 

Je  ne  puis  pas  finir  de  régler  mes  comptes  avec  la  saison  des 
concerts ,  sans  parler  de  celui  que  M.  Amédée  Mereaux ,  pia- 
niste distingué ,  a  donné  jeudi  soir.  11  n'avait  rien  moins  fallu 
que  le  ban  et  l'arrière-ban  de  toutes  nos  céleTorités  musicales  et 
aristocraties  chantantes,  Mesd.  Cinti  et  Mon,  MM.  Levasseur, 
Tulou,  Brod,  etc. ,  etc.  ,  pour  attirer  la  foule  qui  se  pressait  dans 
les  salons  de  la  rue  de  Rivoli.  Celte  fois  la  torpeur  d'un  pu- 
blic à  la  glace  n'a  pu  tenir  contre  le  talent  que  le  bénéficiaire  a 
déployé  dans  des  variations  de  sa  composition  ,  sur  le  motif , 
sonnez,  clairons  !  Les  cadences  perlées  de  madame  Cinti ,  et 
surtout  les  lazzis  de  Levasseur,  qui ,  dans  le  duo  du  Philtre , 
après  avoir  dit  à  madame  Cinti  :  Vous  aurez  pour  époux  un 
sénateur  !  ajoutait ,  avec  un  sérieux  tout-à-fait  comique  :  De 
Venise,  encore!...]  Peste  !  la  belle  !  ce  n'est  pas  peu  de 
chose  !...  Levasseur  est  un  diable  très-bouffon. 

Mais  combien  je  vous  plains,  vous,  qui  ne  connaissez  pas  la 
fauvette  de  Zémir  etyizor,  arrangée  par  Tulou  et  chantée  par 
madame  Cinti.  H  faut  avoir  entendu  ce  mélodieux  gazouillement 
d'une  flûte  et  d'un  gosier  de  femme,  qui  se  répondent  alterna- 
tivement, pour  se  faire  une  idée  des  ravissemens  d'un  public 
boutonné,  vinaigré  et  camphré  des  pieds  jusqu'à  la  tête.  On  bat- 
tait des  mains,  on  se  rouhh,  et  brava!  etbravi!  Je  suis  sûr  que 
ce  matin  le  chiffre  du  bulletin  des  cholériques  est  doublé!... 
N'importe,  pour  tant  de  plaisir  on  peut  bien  risquer  la  peste! 
Peureux ,  vous  connaissez  Cinti-rossignol ,  mais  vous  ne  con- 
naissez pas  Cinti-fauvctte. 

G.  L. 


iTittcrittuiT. 


FRAGMENT 


L'ECOLIER    DE    CLUNY, 

ou    LE   SOPHISME  '. 
Par  M.  Roger  de  Beacvoir. 

Le  clocheteur  fut  contraint  de  regarder.... 

Aussi  bien  il  ne  pouvait  faire  autrement  ;  le  prodige  deve- 
nant impérieux ,  horrible ,  manifeste.  L'ombre  de  Banco  n'était  ; 
rien  près  de  cela. 

Et  pourtant  son  œil  ne  vit  rien  d'abord ,  rien  qu'une  main  I 

'  Un  vol.  in-8°,  vignettes;  chez  Fournicr,  rue  de  Seine,  n°  29. 


L'ARTISTE. 


m 


serrant  avec  force  la  serge  noire  du  catafalcf ue ,  convulsive , 
hideuse  et  crispée  comme  par  intervalle.  Le  corps  restait  cou- 
clic  tandis  que  se  balançait  la  main.  Seulement  un  faible  sou- 
pir semblait  comprime  sous  cette  robej  un  soupir  lourd  et 
prolongé ,  semblable  à  celui  d'un  homme  qui  meurt  lentement 
aux  plomljs  de  Saint-Marc  ,  et  se  roidit  contre  l'agonie  de  son 
cachot. 

Le  balancement  galvanique  de  cette  main  arrivait  lentement 
aux  dpaules  du  cadavre ,  dont  la  tête  se  dérobait  à  la  vue  du 
pâle  clocheteur.  La  sueur  trempait  ses  joues. 

Dans  cette  brume  inouïe  de  vertige  ,  dans  cette  effrayante  et 
lugubre  orgie  de  ses  sens  ,  il  n'osait  former  un  pas ,  ou  se  jeter 
hors  du  rêve  ,  tant  se  grossissait ,  rapide  et  flamboyant ,  à  ses 
yeux ,  cet  obscur  essai  de  la  tombe  ,  ce  je>i  muet  de  la  mort. 

Immobile  et  terne ,  son  œil  voyait  danser  autour  de  lui  les 
vieux  piliers  de  la  nef ,  déjà  prêts  à  former  la  ronde  du  sabbat , 
pour  fêter  le  cadavre ,  revenu  poui-tant ,  comme  par  un  second 
miracle,  k  son  c'tat  d'immobilité. 

La  main  pendait ,  blanche  et  lourde  comme  le  bras  de  mar- 
bre d'une  statue  dont  un  pâle  reflet  sillonne  les  veines. 

Ainsi  aux  prises  avec  la  vision ,  le  seul  spectateur  de  cette 
scène  sentit  à  l'instant  dans  son  ame  un  découragement  profond 
et  meiTeilleux,  celui  d'un  homme  qui  perd  son  bien,  son 
rêve ,  son  mensonge  ,  sa  création ,  car  il  sentait  lui ,  tout  hom- 
me faible  et  grossier  qu'il  fût ,  qu'il  y  avait  eu  sans  nul  doute 
une  voix  dans  ce  silence  ,  un  appel  dans  ce  geste  ,  un  soupir 
dans  cette  douleur,  et  que  parlant  ainsi  la  tombe  devait  être 
c'coutc'e  et  secourue. 

Dans  ce  drame ,  dont  il  venait  d'être  le  témoin ,  il  sentit 
qu'il  devait  tenir  sa  place,  fût-il  coudoyé  par  la  magie  ,  en- 
lace par  les  ténèbres.  Alors  s'étonnant  de  lui-même ,  il  s'avan- 
ça d'un  pas  moins  timide  vers  le  cadavre. 

Le  silence  de  la  nef  dominait  de  toute  son  horreur  cette 
pâle  investigation  ;  les  chapelles  noires  et  profondes ,  les  co- 
lonnades et  les  découpures  du  chœur  avaient  presque  disparu 

is  le  crêpe  d'un  ciel  plus  noir,  à  peine  troue  de  quelques 

airs  ardcns  et  rapides. 

Le  clocheteur  pouvait  cependant  discerner  le  grossier  écha- 
faudage siu'  lequel  il  mettait  le  pied  ;   il  frissonnait   en  sentant 

lis  lui  le  grincement  des  roues  du  chariot ,  et  alors  il  assurait 

son  mieux  ses  jambes  grêles  et  roides,  pareil  à  l'homme 
qui  sonde  l'abîme  entre  le  sommet  d'une  montagne  et  les  pro- 
fondeurs d'im  ravin. 

Parvenu  à  la  dernière  marche ,  il  n'osa  d'abord  jeter  un  re- 
[ard  sur  le  corps ,  cette  curiosité  lui   semblant  à   ce  moment 

êrae  la  dernière  limite  qui  le  séparait  de  la  vie  ,  le  pauvre 
lomme  cliaueela  comme  un  fossoyeur  qui  vole  un  mort,  et  s'in- 

rroge  un  instant  sur  le  marbre  brisé  du  caveau. 

Son  héroïsme  incertain  de  courage  et  de  pitié  croulait  déjà  ; 

"si  voisin  qu'il  fût  de  la  tombe  ,    il  lui   venait  pourtant   en  idée 

que  ce  proili;;!'  ne  pouvait  avoir  que  Dieu  poiu-  artisan  et  pro- 

])hète;  ses  rlieveux  se  dressaient  alors,    et  son  pied  se  portait 

arrière.  L'orgue  aux  cent  voix  lui  semblait  devoir  crier. 

Il  hésitait  donc  ,  ivre  de  peur  et  de  vertige  ,  bercé  par  le 
flux  et  le  reflux  de  la  vision ,  pâle  figure  de  squelette  près  d'un 


fau 

m 


mort ,  et  le  bras  appuyé  sur  le  drap  qui  semblait  à  lui  recou- 
vrir sa  tombe. 

Il  hésitait,  quand  une  main  de  glace  saisit  la  sienne.... 

L'étreinte  fut  sombre  et  puissante.  I^  clocheteur  resta  de- 
bout; son  regard  brisé  retomba  sur  cette  main.  Les  nerfs  seuls 
semblaient  crier  comme  les  câbles  dans  la  tempête  ;  les  doigts 
s'étendaient  avec  force  ,  un  sang  violet  et  lourd  sendjlait  ac- 
courir à  ses  veines ,  comme  pour  refondre  la  vie  dans  ce  creu- 
set vide  et  nu. 

La  transparente  mobilité  des  vitraux  encadrait  de  tout  le  jeu 
de  ses  reflets  cetle  lutte  bizarre  et  douloureuse  ,  qui  se  renou- 
velait avec  plus  d'intelligence  et  de  vie. 

Les  yeux  même  semblaient  s'ouvrir  à  cet  effort  obscur  et 
prolongé  ;  la  tête  ondoyait  dans  cette  nuit ,  et  les  cheveux  se 
déroulaient  souples  et  agiles  sous  la  brise  froide  de  la  basi- 
lique. 

Tout  incroyable  qu'il  fût ,  ce  réveil  n'avait  rien  d'e'trange 
pour  tout  autre  que  pour  le  muet  spectateur  penché  sur  le  ca- 
tafalque. C'était  le  combat  d'un  enfant  qui  lutte  encore  contre 
les  ombres  du  rêve,  et  cherche  à  se  soustraire  au  poids  qui 
l'oppresse;  un  comliat  péniule  et  douloureux,  où  tout  le  corps 
crie  pitié  pour  obtenir  qu'on  le  délie  de  la  claie.  Les  bras  se 
tordaient  avec  force  ,  les  lèvres  remuaient  par  intervalles  :  c'é- 
tait un  frémissement  actif ,  inexorable  ,  soutenu  ,  et  qu'on  eût 
pu  comparer  à  la  lutte  mystérieuse  de  Jacob  avec  l'ange. 

Et  cependant ,  aux  yeux  même  de  cet  homme  eliloui  et  con- 
sterné ,  devant  ce  spectacle  ,  la  magie  s'affaiblissait ,  cette  som- 
bre lutte  devenait  plus  pâle ,  ce  réveil  plus  douteux.  Le  corps 
semblait  avoir  épuise  sa  force  dans  ce  dernier  et  sombre  cri, 
qui  peut-être  n'allait  pas  encore  se  faire  entendre. 

Un  moment  de  plus ,  et  le  seul  homme  réservé  à  cette  scène 
d'effroi ,  le  seul  témoin  de  cette  lugubre  tentative  allait  devenir 
homicide ,  —  il  laissait  mourir  la  mort. 

Alors  seulement ,  il  se  pencha  sur  le  front  de  l'écolier 

Un  pouvoir  magique  de  terreur  et  de  pitié  fascinait  son  re- 
gard ,  devenu  confiant  vis-à-vis  cette  paupière  livide.  Il  écarta 
les  cheveux  dos  tempes  froides  et  verdàtres,  souleva  la  tête  qui 
se  balançait  à  demi ,  et  sur  la  manche  tendue  de  sa  dalmatique 
laissa  tomber  quelques  gouttes  du  vin  de  Colombo ,  ce  contenu 
amer  et  rude  qui  venait,  l'ins'.ant  d'avant,  de  lui  paraître  ime 
énigme.  Il  frotta  vivement  le  cou  du  cadavre  dégagé  de  sa  men- 
tonnière de  serge  aux  agrafes  pendantes  ;  puis  son  soufOc  de 
vieillard  se  promena  sur  ce  front  d'enfant  comme  une  brise 
lente  et  salutaire ,  et  tout  glacé  qu'il  fût ,  ce  soufOe  eut  le  pou- 
voir d'y  réveiller  le  sang  endormi;  l'enfant  ouvrit  les  yeux  sur 
ce  pâle  sauveur  ,  effrayé  de  sa  puissance  ,  qui  poursuivait  son 
œuvre  comme  pour  obéir  aux  voix  perdues  dans  les  piliers ,  au 
frémissement  de  l'orgue  ,  et  au  retentissement  des  tombes  de 
l'église  c'branlées  par  un  bruit  lointain  et  sourd. 

Une  fois  en  contact  avec  la  mort ,  le  clocheteur  n'osait  se 
dérober  à  sa  voix  ;  il  écoutait  religieusement  ces  soupirs  et  ce 
silence ,  continuant  son  service  d'esclave  et  de  médecin  près 
d'im  malade ,  souriant  à  chaque  progrès  de  la  vie ,  et  la  sui- 
vant avec  amour,  comme  un  fleuve  qui  retourne  à  son  lit 
aride. 


I 


iM 


L'ARTISTE. 


Mais  tout  résigne  qu'il  fût ,  le  pauvre  homme  tremblait  en- 
core que  le  miracle  ne  vînt  à  le  broyer  comme  un  grain ,  et 
que  le  fantôme  n'essayât  sur  lui  sa  puissance.  Toutefois ,  en 
reportant  sur  l'enfant  son  œil  ébloui,  la  pitié  venait  combattre 
sa  frayeur.  Et  en  effet,  tout  cet  être  implorait  la  vie  comme 
une  aumône  ,  tout  ce  corps  se  tordait  pour  l'obtenir,  et  s'avan- 
çait déjà  radieux  vers  la  lumière. 

Un  long  soupir  vibrait  seul  dans  cette  nuit  déserte  et  froide , 
c'était  le  remerciement  du  pauvre  bachelier,  et  il  s'élançait 
comme  un  hvmne  pour  se  pendre  aux  ogives  aériennes  des  ga- 
leries ,  et  retomber  ensuite  comme  un  poids  sur  l'ame  du  clo- 
cheteur,  dont  il  réveillait  le  zèle. 

Cet  homme  en  était  venu  à  faire  une  œuvre  machinale ,  celle 
d'un  docteur  ordinaire  qui  interroge  une  veine  qui  bat ,  et 
compte  les  minutes  de  la  lièvre ,  indifférent  et  résigné. 

Tout  à  coup  il  recula. 

Le  cadavre  se  levait 


» 


Au  quatorzième  siècle  cela  pouvait ,  à  vrai  dire  ,  paraître  un 
miracle  ;  il  y  avait  de  quoi  fonder  trois  chapelles,  et  donner  le 
branle  jusqu'aux  raoutiers  de  Rome  ,  —  ce  qui  fit  que  le  clo- 
choteur  se  signa 

Un  fantôme  l'eût  peut-être  moins  effrayé. 

Mais  il  y  eut  dans  ce  mouvement  brusque  et  fougueux  une 
précision  incroyable  et  somlare  ;  il  vit  un  géant  dans  ce  jeune 
homme,  il  entendit  le  claquement  des  os.  Ce  fut  un  jeu  d'op- 
tique qui  ne  dura  qu'un  instant. 

L'écolier ,  chancelant  encore  sous  l'horrible  vertu  du  breu- 
vage de  la  tour ,  posa  machinalement  ses  deux  bras  sur  le  bas 
du  sarcophage ,  et  souleva  son  regard  vitré  sur  l'enceinte  de 
l'église.  A  voir  sa  pâleur ,  vous  eussiez  dit  l'ange  assis  sur  la 
pierre  du  tombeau  ;  sur  ses  cheveux  retombant  en  larges  bou- 
cles il  sentit  peser  un  froid  de  glace  ;  il  voulut  alors  se  lever , 
il  rctcmlia  près  d'un  bakistre. 


LE  PASSE. 

Le  vieux  recteur  Dontheiuus  se  leva  au  milieu  du 
boiu'donnement  des  jeunes  gens. 

Ceux-ci,  accroupis  sur  l'herbe  autour  d'un  repas  frugal, 
avaient  d'abord  joui  avec  délices  d'un  soleil  pur,  d'un 
ciel  sans  nuages;  puis  leurs  yeux  s'étaient  promenés  ravis 
sur  les  murailles  de  verdure  qui  fermaient  l'horizon ,  sur 
les  roses  sauvages,  les  pins  majestueux  et  le  clair  ruisseau 
qui  seul  troublait  par  le  bruit  de  sa  chute  ce  silence  de  la 
aature.  Il  y  avait  bien  çk  et  la  quelques  gentils  oiselets 
sur  les  arbres ,  mais  ils  se  taisaient  et  regardaient  nos  gais 
pèlerins. 

C'était  en  vérité  une  belle  famille  que  celle  du  forestier 

Glausmann Jeunes  fdles  et  garçons  menaient  la  vie  en 

riant  et  folâtrant.  Leur  travail,  qui  les  retenait  à  la  cam- 
pagne, avait  conservé  a  leurs  mœurs  une  pureté  angé- 

lique 

C'était  loin ,  bien  loin  de  leur  maison  qu'ils  étaient 
venus  s'ébattre  sur  une  fraîche  mousse  et  parcourir  un 

petit  bois 

Et  ils  causaient  dans  l'innocence  de  leurs  cœurs.  — 
Anna  de  la  danse.  —  Krettle  d'un  corsage  noir  et  bleu. 
—  Fritz  d'un  fusil  de  chasse.  —  Le  père  Glausmann  de 
ses  exercices  de  forestier....  Maurice  seul  ne  parlait  pas. 
Le  recteur,  grand  ami  de  la  famille,  l'aimait  bien  ce 
pauvre  Maurice  ;  c'était  son  élève  chéri.  11  avait  manié  a 
sa  guise  et  plâtré  de  latin  l'esprit  du  jeime  homme  ;  ce 
dernier,  mélancolique  et  studieux,  goûtait  la  société  et 
les  leçons  du  bon  viellard,  qui  finit  par  l'emmener  'a  la 
ville  afin  d'achever  son  éducation. 

Un  jour  Maurice  demanda  "a  retourner  dans  sa  famille , 
il  avait,  disait-il,  besoin  de  respirer  l'air  natal. — Et 
en  effet,  comme  luie  plante  sortie  en  hiver  de  la  serre 
chaude,  il  changeait  à  vue  d'œil  et  ava't  perdu  ces  cou- 
leurs de  santé  qui  se  mariaient  si  bien  a  ses  cheveux 
blonds. 

Dontheinus  se  leva  donc  ;  et  regardant  fixement  son 
élève  il;  dit  :  Mon  cher  ami,  tu  as  entendu  tes  sœurs 
exprimer  leurs  désirs  et  témoigner  ce  qui  leur  plaît. 
Que  veux-tu  a  ton  tour? 

—  Rien.  ^' 

—  Mais  quel  est  ton  but  ? 

Le  jeune  homme  soupira  et  ne  répondit  point.  Seule 
ment  il  feignit  d'être  occupé  a  tailler  une  branche  et  déw 
tourna  la  tête. 

Le  recteur  continua  :  Mon  ami ,  je  sais  ce  qui  le  touï 
mente  ainsi.  Va ,  rien  n'échappe  à  l'attention  suivie  d'un 
second  père...  Et  où  comptes-tu  trouver  des  forces contiti 
un  chagrin  de  tous  les  jours?  En  quoi  espères-tu? 


b 


L'ARTISTE. 


H5 


Maurice  répondit  fermement  :  Dans  l'avenir! 

—  L'avenir?  pauvre  fou!...  Regarde  en  arrière.  Où 
trouver  des  moyens  de  défense  ,  de  sages  préceptes,  des 
leçons  utiles ,  sinon  dans  le  passé?  Kxann'ne  comment  ont 
marché  les  autres  ,  et  tu  sauras  après  quelle  route  il  faut 
suivre.... 

—  Le  passé,  n'y  songeons  pas,  il  fut  souvent  trop 
fertile  en  maux 

—  Tant  mieux  :  on  doit  se  pénétrer  du  temps  jadis 
pour  l)ien  employer  le  temps  futur,  et  les  premières  an- 
nées d'un  homme  peuvent  amener  des  résultats  avanta- 
geux il  uu  autre.  C'est  mon  invariable  maxime,  ça;  tu 
aimes  donc  ? 

Maurice  rougit  et  pâlit  tour  a  tour,  car  son  père  avait 
fait  un  mouvement  brusque.  Mais  Anna  et  Krtttle  le  re- 
gardaient avec  compassion  ,  et  leurs  yeux  semblaient 
chercher  sa  plaie  afin  de  l'adoucir. 

—  Parlons  de  cette  fièvre  inévitable  ,  poursuivit  le 
recteur.  Je  l'ai  connue  autrefois. 

—  Vous,  mon  maître?...  Oh!  merci  soit  au  ciel  !  car 
vous  me  comprenez.... 

—  Que  trop,  malheureux  !..  On  peut  être  professeur, 
porter  une  perruque,  puiser  souvent  dans  une  tabatière 
et  avoir  senti  tomber  goutte  a  goutte  sur  sou  cœur  des 
flots  d'amour.  J'étais  comme  toi,  neuf  a  toutes  les  sensa- 
tions :  reçu  chez  une  amie  de  ma  mère,  je  vis  sa  fille  et 
m'attachai  à  elle;  il  se  forma  entre  nous  comme  un  lien 
de  timidité  ;  notre  crainte  de  nous  ouvrir  a  des  iudifiërens, 
et  le  besoin  de  parler  de  nos  mutuels  sentimens  nous  rap- 
prochèrent l'un  de  l'autre.  Si  tu  avais  entendu  nos  vœux, 
nos  espérances...  Je  lui  promettais  quarante  ans  de  bon- 
heur; elle  souriait...  et  le  bras  passé  autour  de  mon  cou, 
elle  disait  :  Albert,  tout  cela  arrivera  donc?..  Et  je  di- 
"  is  :  Oui. 

Bientôt  on  sut  notre  secret  ;  car  la  méchanceté 
écoute  toujours  aux  portes.  On  nous  sépara.  Frédérique 
fut  envoyée  k  la  campagne,  et  deux  ans  après  mariée  de 
force  ;  mais  j'étais  père  d'une  fille  charmante  ,  et  le  mari 
qui  le  savait  eut  la  cruaulé  d'cnnnener  sa  femme  et  l'en- 
fant en  pays  étranger ,  afin   que  je  fusse  privé  de  leur 

jjUie.  Voila  a  quoi  m'a  mené  l'amour  :  a  des  regrets 

^1»  te  forges  uu  avenir  comme  je  m'en  forgeais  un.  Songe 
a  mon  passé....  il  désenchante. 

Maurice  coinut  1  embrasser,  et  dit: Mon  cœur  est  sou- 
lagé. N'y  pensons  plus,  vous  m'avez  éclairé  car  je  ne 
devais  pas  foi  mer  d'espérance ,  puisque  ma  bien-aimée 
m'est  refusée  si  ol)stinément. 

—  Mes  livres  sont  là....  et  notre  amitié  a  tous. 


Le  mot  :  a  tous ,  fut  répété  par  la  famille  entière,  puis 
l'on  partit 


Maurice  avait  promis  de  se  consoler;  mais  a  vingt 
ans  l'on  meurt  ou  l'on  oublie.  Il  se  contentait  de  renfer- 
mer en  lui  ce  qu'il  eilt  voulu  répandre  au-dehors  de  cha- 
grin et  de  larmes. 

Un  soir  Doniheinus  entra  précipitamment  :  Mon  ami, 
mon  ami ,  s'écria-t-il ,  je  l'ai  retrouvée. . . . 

—  Qui? 

—  Celle  que  j'ai  aimée ,  ma  Frédérique. . . . 

—  Est-il  possible  ! 

—  Je  l'ai  reconnue  de  suite.... 

—  Elle  doit  être  bien  changée  ? 

—  Oh  !  le  cœur  ne  change  pas.  Écoute,  je  passais 
dans  la  rue  ;  une  voix  de  femme  frappe  mon  oreille  :  c'é- 
tait la  sienne.  Je  la  regarde  avidement,  la  sus....  et 
enfin  reste  la  tout  assourdi ,  tout  haletant  de  joie. 

—  Et  elle  demeure  ?.... 

—  Je  ne  sais  pas  où ,  mais  je  la  trouverai,  je  la  trou- 
verai; cela  ne  peut  pas  être  autrement. 

—  Dans  une  grande  ville. . . . 

—  Qu'importe  ?  il  y  a  de  l'aimant  entre  nous.  Bon- 
soir, mon  enfant,  je  vais  vite  m'eudormir  afin  de  rêver 
d'elle. 

Le  bon  vieillard  avait  tout  a  coup  rajeuni  de  vingt 
ans. 

Mais  au  bout  de  quelques  jours,  Dontheinus  vit  qu'il 
ne  réussirait  pas  a  rencontrer  son  ancienne  amie  et  Mau- 
rice qu'il  n'obtiendrait  pas  la  sienne.  Alors  le  professeur, 
que  son  amour  rallumé  de  nouveau  rendait  plus  humain 
à  l'égard  des  faiblesses  d'autrui,  consentit  a  faire  une  dé- 
marche en  faveur  du  jeune  homme.  Il  se  présenta  chez  la 
baronne  de  Mittauweld.  C'était  une  femme  de  quaiante 
ans,  pâle,  de  moyenne  taille,  à  la  tournure  nobiliaire.  Au 
moment  où  elle  entrait ,  le  visiteur  poussa  un  cri  et  s'é- 
cria :  Frédérique!  ma  Frédérique! 

Elle  le  rtcoiniut  et  tomba  sur  l'épaule  de  son  Albert. 
Celui-ci  était  bien  changé;  la  science  et  l'étude  l'avaient 
rendu  lourd  et  emprunté;  mais  il  était  si  bon  à  défaut  de 
grâces  du  corps!..  Qui  n'eût  été  attendri  en  le  voyant  pas- 
ser de  la  surprise  a  la  joie,  de  la  joie  k  l'extase;  et  presser 
contre  ses  lèvres  cette  main  qui  avait  autrefois  senti  battre 
son  cœur,  ,en  disant  mille  mots  sans  suite,  mais  élo- 
quens  dans  leur  obscurité!...  La  fière  baronne  émue  aussi 
se  remit  plus  vite,  comme  honteuse  d'avoir  eu  un  retour 
de  franche  amitié. 


J 


Ai^ 


X'ARTISTE. 


Dontheinus  pressé  par  elle  s'expliqua  ainsi  :  Je  viens 
vous  intercéder  en  faveur  de  mon  fils  adoptif.  Donnez-lui 
la  main  de  votre  Emma...  je  n'ose  l'appeler  notre  fille... 
voilà  si  long-temps  que  nous  sommes  séparés...  n'est-ce 
pas,  si  long^-temps!  Eh  Lien!  c'est  le  moyen  de  nous  réu- 
nir. Notre  lien  rompu  se  renouera  par  nos  enfans... 

Elle  répondit  :  Oublions  les  fautes  du  passé;  quant  a 
ce  mariage  ,  je  ne  puis  le  faire. 

—  Et  pourquoi  cela,  madame? 

—  J'ai  promis  antérieurement  au  fils  du  conseiller 
Stoffelt 

—  Ainsi ,  Frédérique ,  lorsque  le  ciel  me  ramène  au- 
près de  vous,  je  vous  retrouve  froide  et  insensible,  nous 
qui  avons  tant  pleuré  ensemble 

—  Mon  meilleur  ami,  parlons  de  vous,  de  votre 
avenir 

—  L'avenir,  je  n'y  crois  pas  ;  mais  différent  de  vous , 
j'ai  le  passé  devant  les  yeux. 

—  Folie  !  folie  !  vous  êtes  donc  un  vieil  enfant  ? 

-.—  Je  suis  un  père  blessé  et  trahi Adieu,  adieu, 

madame. 

Il  sortit  à  la  hâte,  maudissant  l'inconstance  des  femmes 

et  la  dureté  des  baronnes Indigné ,  il  écri vft  à  l'époux 

de  Frédérique  pour  réclamer  son  intervention  :  il  n'en  ob- 
tint pas  de  réponse.  La  porte  de  l'hôtel  lui  fut  fermée,  et 
quand  il  rencontra  son  ancienne  amie ,  celle-ci  feignit  de 
ne  pas  le  connaître ,  ne  rougissant  même  pas 

Inlàme  maniement  du  monde,  qui  apprend  au  cœur  a 
sfe  'cuirasser  contre  toute  émotion  ! 

Alors  Doniheinus  cessa  ses  travatix,  et  restant  chez  lui 
av«c  son  élève ,  ne  parut  vivre  que  pour  ce  dernier.  Et  en 
effet ,  il  s'oubliait  quand  il  s'agissait  d'exhorter  Maurice, 
de  rappelerou  de  soutenir  son  courage.  N'osant  plus  tirer 
d'exemples  dupasse ,  il  lui  découvrait  un  avenir,  un  ave- 
nir riant  et  sans  ombres  ;  puis ,  s^il  avait  ramené  le  sourire 
de  la  confiance  siif  cette  jeune  figure ,  lui,  désabusé  et 
-froissé,  lui,  qui  n'avait  plus  d'illusions,  plus  de  mensonge 
de  l'ame,  plus  de  rêves  "a  former,  s'assej'ait  auprès  de 
sa  fenêtre,  et  relisait  un  de  ses  vieux  auteurs  favoris  ;  Mau- 
rice se  mettait  à  écrire  en  face  du  maître ,  et  souvent  le 
livre  avait  glissé  des  mains  de  Dontheinus  qui  ne  s'en 
apercevait  pas  ,  et  la  plinne  s'était  arrêtée  sur  le  papier 
mouillé  des  larmes  du  jeune  homme. 

'Ainsi  se  passa  un  an.  Mais  il  arriva  qu'au  bout  de  ce 
lelhps ,  un  homme  vêtu  de  deuil  Se  présenta  chez  notre 
éfmite.  Il  tenait  par  la  main  unejeunepersonne,  et  dit  : 

M.  Dontheinus,  je  vous  ramène  votre  enfant je  suis 

le  baron  de  Mittauweld. 


—  Ciel!  vous  êtes  habi!lé  de  noir la  mère  d'Em- 


ma. 


—  Est  morte  après  m'avoir  fait  goûter  de  longues  an- 
nées de  bonheur.  Je  viens  accomplir  son  vœu  le  plus  cher 
en  mariant  cette  jeune  fille  a  son  bien-aimé 

—  Son  vœu? cependant  madame  la  baronne  avait 

refusé 

—  Oui ,  mais  l'approche  de  la  mort  lève  bien  des  scru- 
pules, et  elle  vous  écrit  qu'en  faveur  du  passé  elle  con- 


—  Eh  bien!  s'écria  Dontheinus  a  la  fois  triste  et 
joyeux ,  l'œil  rempli  de  larmes  douces  et  amères  ;  eh  bien! 
mon  cher  Maurice,  n'avais-je  pas  raison  dédire  qu'il  y 
avait,  même  dans  un  passé  orageux,  les  germes  d'tm  heu- 
reux avenir? 

Matirice  lui  prit  la  main  en  silence  ,  il  sentait  que  le 
bon  vieillard  avait  raison.  Alfhed  Desessabs. 


UN   THÉÂTRE  DANS  UNE   ÉGLISE. 

Un  nouveau  théâtre  s'e^t  ouvert  ;  les  journaux  l'ont 
dit  a  la  fin  de  leurs  colonnes ,  après  les  pommades  et  les 
onguens  ;  les  murs  de  Paris  l'ont  annoncé  en  grosses  let-» 
très  sur  une  affiche  de  couleur.  C'est  un  petit  événement 
parle  temps  qui  court;  l'un  s'ouvre,  l'autre  se  fenne 
sans  que  le  public  s'en  soucie  davantage.  Un*  théâtre  est 
de  nos  jours  une  espèce  de  magasin  où  l'on  débite  au 
consommateur,  en  qualité  bonne  ou  mauvaise,  une  cer- 
taine denrée  qui  se  vend,  se  revend ,  se  trafique ,  se  bro- 
cante, qui  a  son  numéro  ,  son  étiquette,  et  s'offre  sur  la 
place  a  prix  plus  ou  moins  haut ,  selon  la  marque  et  le 
nom  du  fabricant.  De  l'art,  de  la  poésie,  n'en  demandez 
pas;  l'art  et  la  'poésie  ne  sont  pas  choses  commerciales. 
Ils  pouvaient  se  plaire  dans  le  jeu  de  paume  enfumé  de 
l'hôtel  de  Bourgogne  ou  de  la  rue  Guénégaud  :  le  triple 
rang  de  marquis  entassés  sur  la  scène ,  la  perruque  de 
Louis  XIV  ombrageant  la  tête  d'Auguste,    les   talons 
rouges  aux  pieds  de  Britannicus  ne  les  épouvantaient  pas  r  ■ 
il  y  avait  de  l'enthousiasme  alors  ;  il  y  avait  un  public 
qui  se  passionnait,  qui  riait,  qui  pleurait,  qui  éclatait  en 
huées  ou  en  bravos  :  il  y  avait  des  joies,  des  désespoirs 
d'artiste  et  de  poète.  L'art  et  la  poésie  ont  fui  nos  salles 
vastes  et  bien  ornées,  notre  proscenium  bien  dégagé,  nos 
décorations  et  nos  costumes  si  exacts  et  si  parfaits.  OrjH 
donc,  on  vient  d'ouvrir  un  nouveau  théâtre  ,  un  nouveau  ^ 
bazar,  luie  nouvelle  boutique,  si  vous  aimez  mieux.  Ce 
théâtre ,  on  l'a  bâti  dans  une  église  :  il  restait  quatre 
murs  d'église,  on  en  a  fait  quatre  murs  de  théâtre.  De 


L*ARTISTE. 


^43 


même  qu'un  théâtre  est  tout  uniment  pour  nous  un  espace 
ovale  avec  des  rangs  de  loges  et  des  banquettes ,  ime 
église  n'est  autre  chose  qu'un  bâtiment  long  et  élevé, 
avec  deux  morceaux  de  fer  croisés  sur  le  toit.  L'église 
ne  servait  plus  ;  on  pouvait  en  faire  indifféremment  un 
grenier  a  foin,  une  forge,  une  écurie,  une  remise;  on 
en  a  fait  un  théâtre  ,  c'est  bien  !  Va  donc  pour  un  théâ- 
tre, et  que  le  sort  lui  soit  favorable!  Le  comique  de  la 
troupe  s'habille  dans  le  vestiaire  du  curé;  la  nef  est 
un  parterre ,  le  chœur  un  foyer  d'actrices  ;  les  bour- 
geois y  viennent  avec  leur  femme  et  leur  enfant  vêtu 
en  artilleur ,  pour  finir  la  journée  du  dimanche.  —  Le 
nouveau  théâtre ,  s'il  vous  plaît  ?  —  Cloître  Saint- 
Benoît,  "a  l'ancienne  église.  —  Et  le  bourgeois  achète 
son  billet  a  la  porte,  'a  l'endroit  où  le  bénitier  fut  jadis; 
mais  quant  a  l'eau  bénite,  il  la  dédaignerait,  il  la  mé- 
priserait, il  s'en  raillerait  volontiers.  Le  bourgeois  est 
philosophe',  éclairé ,  beau  parleur ,  et  il  a  souscrit  an 
Voltaire-Touquet  :  le  bourgeois  goûte  fort  l'avis  d'abattre 
Saint-Germain-l'Auxerrois.  D'abord,  cela  ne  sert  h  rien; 
puis ,  les  murs  en  sont  vieux  et  gris  ,  et  le  bourgeois  n'ad- 
mire rien  tant  que  des  murailles  blanchies,  vernies,  lui- 
santes :  cela  lui  plaît  a  l'œil  de  même  qu'un  habit  neuf  ou 
des  souliers  bien  cirés  :  il  fait  peu  de  cas  des  statues  go- 
thiques mutilées  par  le  temps  comme  des  combattans  par 
une  victoire;  mais  il  est  en  extase  devant  les  figures  de 
Curtius;  il  estime  infiniment  le  carton-pierre,  et  le  mar- 
bre-poékilose  lui  scmbleune  belle  invention.  Ainsi  donc, 
pour  faire  plaisir  au  bourgeois ,  que  Saint-Germain  soit 
al)altu!  A  l'œuvre  les  pioches  et  les  marteaux  !  Nous  au- 
rons sur  l'emplacement  une  gi'ande  rue  tirée  au  cordeau , 
avec  des  dépôts  d'eau  de  Cologne  de  Jean-Marie  Farina, 
des  magasins  de  rouenneries  et  des  enseignes  de  tailleurs. 
Tombe  donc,  pauvre  église!  Encore,  dans  ton  malheur, 
bienheureuse  es-tu  qu'ils  t'abattent  au  lieu  de  le  répa- 
rer; car  leurs  réparations,  leurs  regrattages,  leurs  recré- 
pissemens  sont  pires,  s'il  est  possible,  que  des  destructions 
complètes.  En  attendant  que  cette  œuvre-la  soit  consom- 
mée, adieu,  Saint-Benoît,  fier  de  renfermer  Claude  Per- 
rault. Saint  Benoît  déjà  vieux  il  y  a  des  siècles,  et  qui, 
de  temple  païen  ,  était  devenu  église  chrétienne  !  Par 
une  étrange  vicissitude,  te  voila  retourné  a  ta  destination 
primitive;  d'église  chrétienne,  le  voila  redevenu  temple 
païen,  conmie  aurait  dit  un  de  ces  pieux  solitaires  de 
Port-Royal,  dont  les  austères  paroles  faisaient  presque  un 
damné  du  jeune  auteur  de  Ut  Théhaùle. 
I^b  Moins  rigoristes,  nous  ne  logeons  chez  Lucifer  ni  les 
'  'comédiens  ni  les  auteurs  ;  mais  la  religion  des  souvenirs 
est-elle  donc  tout-a-fait  morte?  N'ont-elles  plus  un  langage 
qui  se  fasse  comprendre  "a  nos  âmes  ces  vieilles  basiliques 
où  tant  de  générations  se  sont  agenouillées?  Chacune  de 


leurs  dalles  ne  couvre-elle  pas  un  tombeau?  Chacune  de 
leurs  pierres  n'a-t-elle  pas  entendu  les  aveux  de  la  péni- 
tence et  les  sermens  d'aimer  prononcés  "a  la  face  de  l'autel  ? 
Et  ces  images  qui  priaient,  les  mains  jointes,  couchées 
sur  un  sépulcre,  ces  admirables  sculptures  où  s'est  jouée 
la  féconde  et  capricieuse  imagination  de  quelque  artiste 
du  moyen  âge ,  grand  homme  dont  le  nom  n'est  pas 
venu  jusqu'à  nous  et  que  nous  ne  connaissons  que  par 
ses  œuvres,  les  arts  ne  leur  donneront-ils  pas  un  regret? 
On  a  collé  du  plâtre  sur  l'antique  façade  avec  ces  mots , 
Théathe  du  Panthéon,  en  immenses  caractères;  les 
morts,  endormis  sous  leurs  dalles,  se  sont  réveillés  aux  re- 
frains glapissans  d'un  orchestre  de  comédie;  les  saints,  les 
seigneurs ,  les  abbés,  ont  été  jetés  pêle-mêle  dans  un  four 
a  chaux ,  ou  bien  serviront  de  bornes  au  coin  de  la  nie 
voisine. Tiens ,  bon  peuple  parisien  !  l'on  t'a  fait  un  non- 
veau  lieu  de  divertisssement  poiu*  tes  jours  de  loisirs;  et 
tu  serais  bien  ingrat  de  le  négliger,  car  il  coûte  assez  de 
profanations ,  assez  de  belles  choses  détruites  et  de  souve- 
nirs abolis!  Tiens,  grand  peuple  parisien,  peuple  esprit 
fort,  peuple  cuirassé  de  mots  sonores  et  de  belles  maxi- 
mes; on  t'a  donné  des  vaudet^illcs  et  des  mélodrames; 
on  t'en  donnera  tous  les  jours  pour  rassasier  ta  faim;  tu 
auras  au  moins  des  spectacles  a  défaut  du  reste  ;  c'est  la 
moitié  de  ce  qu'il  fallait  aux  Romains  de  l'empire.  Réjouis- 
toi  !  bondis  d'allégresse  !  Au  lieu  de  celle  masure  dé- 
laissée on  venaient  prier  tes  pères,  tu  as  un  théâtre  tout 
neuf  éclairé  par  des  quinquets;  la,  pour  te  plaire,  on  met 
du  rouge  et  du  blanc  ;  l'on  se  pare  de  beaux  habits  en 
clinqtiant  et  en  oripeaux,  l'on  se  farde  et  l'on  se  grime, 
l'on  rit  et  l'on  pleure  a  volonté.  «  Malheur,  »  diront 
quelques  esprits  chagrins,  «  malheur  aux  nations  qui  ne 
croient  plus  au  culte  des  ruines!  »  Nous  ne  sommes  pas 
de  cet  avis  :  tout  est  pour  le  mieux.  Transformons  nos 
églises  en  théâtres,  nos  vieux  châteaux  en  filatures,  lais- 
sons voler  nos  médailles ,  abandonnons  les  palais  de  nos 
rois  au  marteau  de  la  bande  noire  pour  le  plus  grand 
profit  des  beaux-arts  ;  c'est  très-bien ,  c'est  à  merveille  ; 
dans  un  siècle  ou  deux,  nous  serons  un  peuple-castor, 
un  peuple  sans  vertus  ni  passions,  sans  amours  ni  haines, 
un  peuple  tout  a  Yutile  et  au  positif.  El  pour  ce  qui  re- 
garde l'église  Saint-Benoît,  un  mot  encore,  et  ce  sera  le 
dernier  :  on  en  a  fait  un  théâtre ,  voilà  qui  est  ti'iste , 
voilà  qui  est  déplorable,  sans  doute  ;  mais  la  profanation 
pouvait  être  plus  grande  ;  ne  nous  plaignons  pas  trop  fort  ; 
rien  n'empêchait  de  la  livrer  à  l'abbé  Chàtel. 

Théodore  Muret. 


^^6 


L'ARTISTE. 


%tmt  dramatique. 


Les  théâtres  ne  nous  ont  guère  donné  de  nouveautés  depuis 
quinze  jours.  Pendant  qu'à  l'Opéra  la  Sylphide  continue  à  atti- 
rer le  public  sur  les  pas  de  mademoiselle  Taglioui  ,  un  couple 
rival  menace  sinon  de  ravir  à  la  célèbre  danseuse ,  au  moins  de 
partager  avec  elle  les  applaudissemens  des  amateurs  de  la  danse. 
M.  et  madame  Samengo  Bnignoli ,  qui  ont  dansé  un  intermède 
dans  une  représentation  aux  Italiens  ,  ont  déployé  autant  de 
grâce ,  autant  de  légèreté  que  l'enchanteresse  de  l'Académie 
royale  de  musique,  dont  l'administration  s'empressera  sans 
doute  de  retenir  ces  deux  talens  parmi  nous. 

—  Pour  la  représentation  au  bénéfice  de  mademoiselle  Du- 
pont, la  comédie  française  nous  a  donné  le  Mari  de  la  Veuve, 
en  un  acte.  Les  bénins  accès  de  jalousie  d'un  mari  jaloux  de  l'a- 
mant de  sa  nièce  ,  et  les  quiproquos  qui  naissent  de  là  forment 
tout  l'intérêt  de  cette  pièce.  Un  dialogue  fin,  des  traits  d'es- 
prit contenus,  toutes  choses  auxquelles  nous  ne  sommes  plus 
habitués,  nous  ont  reportés  à  une  époque  dont  la  marche  de 
la  littérature  dramatique  nous  éloigne  chaque  jour.  L'auteur  a 
gardé  l'anonyme,  malgré  le  succès  de  l'ouvrage. 

—  A  la  représentation  de  Lablache ,  nous  avons  entendu 
\ Ajo  nell'imbarazzo  deDonizetti.  Ce  maître  n'est  pas  destiné 
à  faire  école  ;  son  talent  a  un  caractère  de  transition.  Jamais  il 
ne  paraît  appelé  à  exciter  un  vif  enthousiasme.  Ce  n'est  pas 
qu'il  manque  d'idées  à  lui  j  mais  l'expression  dramatique  a  peu 
de  profondeur ,  ce  qui  ne  peut  être  compensé  par  tout  le  parti 
qu'il  sait  tirer  de  l'orchestre.  La  nombreuse  réunion  qui  se 
pressait  dans  la  salle  Favart  avait  été  amenée  moins  par  l'at- 
trait d'une  première  représentation  ([ue  par  le  désir  de  témoi- 
gner sa  reconnaissance  au  célèbre  bouffe.  Le  talent  de  chanteui' 
et  de  comédien  que  Lablache  a  déployé  nous  a  bien  récompensé 
de  notre  empressement.  Rubini  et  même  madam  e  Tadolini  ont 
complété  le  plaisir  de  cette  soirée  dont  on  gardera  le  souvenir. 

La  clôture  des  Italiens  a  eu  lieu  jiar  la  Prova  et  il  Pirata  ; 
l'admiration  que  nous  font  toujours  éprouver  Rubini  et  La- 
blache a  été  malheureusement  troublée  par  les  regrets  que 
nous  cause  le  départ  de  ce  dernier. 

—  Avec  le  Courrier  de  la  Malle,  M.  Prud'homme  s'est 
montré  au  Vaudeville  en  habit  de  voyageur ,  faisant  preuve 
en  géographie  de  son  discernement  habituel ,  prêtant  à  rire  avec 
son  imperturtable  aplomb.  Est-il  besoin  de  dire  que  M.  Prud'- 
homme est  toujours  le  même  Henry  Monnier ,  aussi  comique , 
aussi  spirituel  que  dans  la  Famille  improvisée ,  mais  ici  ac- 
compagné de  la  verve  bruyante  de  Bernard-Léon  qui  repré- 
sente le  courrier. 

La  pièce  a  réussi  sans  opposition. 

—  Gontier  dans  le  Serrurier,  qui  a  réussi  au  Gymnase  ,  est 
aussi  un  mari  jaloux,  mais  avec  une  nuance  d'énergie  naturelle 
phez  un  artisan ,  et  qu'il  a  heureusement  rendue.  Il  s'agit  dans 


la  pièce  d'un  fils  qui  a  fait  fortune  et  est  devenu  homme  du 
monde,  comme  il  convient  aux  gens  du  peuple  qui  veulent 
avoir  l'honneur  de  paraître  sur  la  scène  du  Gymnase. 

—  Il  paraît  que  M.  Scribe  veut  rompre  entièrement  avec 
les  traditionsde  sa  manière  et  de  ses  succès.  Après  Dix  ans  de  la 
vie  d'une  femme ,  dont  malheureusement  le  succès  l'encou- 
ragera peut-être  à  persévérer  dans  la  même  voie ,  il  a  risqué 
aux  Variétés  Y  Apollon  du  réverbère.  Il  y  a  là-dedans  un  im- 
broglio de  commissaire ,  de  commis  amoureux  et  de  doubles 
lanternes,  qui  a  pani  très-peu  plaisant ,  malgré  les  efforts  de 
Vernet  dans  un  rôle  d'allumeur.  Que  M.  Scribe  prenne  garde  ; 
nous  en  viendrons  à  regretter  le  musc  et  le  clinquant  dont  il 
nous  fatiguait  au  Gymnase. 

—  Les  Momies  ont  fait  une  apparition  aux  Variétés  pour 
être  enterrées  le  lendemain. 


Dartctfô. 


—  Plusieurs  statues  ont  été  commandées  pour  la  décoration 
des  Tuileries  ;  elles  ont  été  distribuées  ainsi  qu'il  suit  :  M.  Pra- 
dhier,  un  Phidias;  M.  Debay  père,  un  Fénelon;  M.  Roman, 
un  Catonj  M.  Foyatier,  un  Cincinnatus;  M.  David,  un  Phi- 
lopœmen  ;  M.  Lemaire ,  un  Thémistocle;  M.  Cortou ,  un  soldat 
Spartiate  mourant;  et  M.  Nanteuil ,  un  Alexandre  combattant. 

ie  Meurtre  de  la  Vieille  rue  du  Temple ,  roman  his- 
torique ,  obtient  un  grand  succès. 

Ce  livre,  d'une  belle  exécution  typographique,  et  enrichi 
d'une  vignette  par  Tony  Johannot  et  gravé  par  Porret,  se 
trouve  chez  Audin ,  quai  des  Auguslins ,  n°  2  8. 


Dessin —  Les  Mendians,  gravés  par  Prévost,  d'après  Cliarlet. 


L'ARTISTE. 


M7 


I 
I 


l3mur-:Hrtô. 


GALERIE  DE  Slf^BASTIEN  ÉRARD. 

Selon  toute  probabilité,  il  n'y  aura  pas  de  Salon 
cette  année.  L'ajouruemeut  annoncé  par  la  circulaire  de 
M.  le  directeur  des  Musées  royaux  doit  servir  d'exorde  a 
une  nouvelle  plus  précise,  et  définitive.  On  ne  veut  pas 
décourager  tous  ceux  qui  s'étaient  hâtés  pour  arriver  a 
temps.  Après  leur  avoir  fait  espérer,  de  quinzaine  en  quin- 
zaine, que  le  Louvre  s'ouvrira  pour  eux  en  juinou  enjuil- 
let ,  on  les  trouvera  tout  disposés  "a  apprendre  qu'ils  ont 
encore  un  an  devant  eux  avant  de  montrer  ce  qu'ils  ont 
achevé. Depuis  quelques  jours,  il  est  vrai,  des  persoiuies 
qui  se  prétendent  bien  iufonnées  parlent  d'un  Salon  pour 
le  mois  de  septembre  ;  mais ,  pour  notre  part ,  nous  n'en 
croyons  rien;  et  si  cela  était,  nous  trouverions  l'époque 
mal  choisie  :  car,  a  supposer  que  l'épidémie  quitte  Paris 
d'ici  a  quelques  semaines ,  et  la  France  dans  ini  mois  ou 
deux,  quand  l'oisiveté  opulente  ne  sera  plus  retenue  à  la 
ville  par  la  crainte,  et  la  nécessité  d'avoir  toujours  sous  la 
main  les  secours  d'un  art  éclairé ,  elle  reprendra  ses  habi- 
tudes de  tous  les  ans;  elle  ira  vivre  dans  les  châteaux, 
de  promenades  et  de  repos,  et  ménager  'pour  l'hiver  les 
deux  tiers  de  ses  revenus.  Au  mois  de  septembre  il  n'y 
aurait  personne  à  Paris  pour  s'intéresser  sérieusement  a 
une  exposition  de  peinture.  Nous  trouvons  donc  très- 
convenable  et  sage  de  remettre  le  Salon  a  l'année  pro- 
chaine ;  non  pas  au  moins  que  nos  répugnances  se  fon- 
dent sur  l'inachèvement  des  ouvrages  de  fiaut  stjle.  ^ous 
sommes  de  ceux  qui  trouvent  dans  Allan  et  Wilkie  au- 
tant d'élévation  que  dans  une  toile  de  vingt  pieds,  desti- 
née à  l'Hùtel -de-Ville  ou  au  conseil  d'élat;  nous  ne  con- 
cevons guère  l'estimation  géométrique  de  la  gi-andeur  et 
de  la  dignité  d'une  composition  pittoresque. 

Quoi  qu'il  arrive,  la  vente  prochaine  de  la  galerie  de 
Sébastien  Erard,  annoncée  pour  le  25  avril  a  la  galerieLe- 
brun,  avait  attiré,  la  semaine  dernière,  un  grand  nom- 
bre de  curieux  et  d'amateurs.  Quand  les  salons  de  la 
Muette  se  sont  ouverts ,  l'invasion  du  choléra  n'avait  pas 
encore  dépeuplé  les  spectacles  et  les  fêtes  ;  l'exposition  de 
la  galerie  pouvait  servir  de  préface  à  l'exposition  an- 
nuelle promise  pour  le  i  "  mai  1 852.  Il  y  avait  la  d'impor- 
tantes études  a  faire  pour  ceux  qui  prennent  l'art  au  sé- 
rieux, et  qui  voient  dans  l'histoire  de  la  peinture  autre 
chose  qu'un  catalogue  de  dates  et  de  noms  ;  quelques  vi- 
sites a  la  Muette  pouvaient  avoir  une  immense  utilité 

lOMt    m.        ((*    LIVRAISO». 


pour  la  critique  ofliciclle  des  peintres  vivans,  et  aussi  pour 
les  simples  causeries  de  salon.  Rapprochées,  'a  quinze  jours 
d'intervalle,  des  visites  an  Louvre,  elles  auraient  eu  l'in- 
contestable avantage  de  remettre  le  passé  a  sa  place,  de 
le  montrer  dans  son  vrai  jour,  de  faire  comprendre  enfin 
qu'hier  ne  doit  pas  servir  à  calomnier  aujourd'hui ,  mais  à 
l'interpréter;  que  l'histoire  tout  entière  n'est  que  le  com- 
mentaire du  présent;  qu'ellen'a  pas  d'autre  usage  humain 
et  raisonnable. 

Maintenant,  pai-  suite  de  la  décision  qui  ajourne  le  Sa- 
lon ,  la  question  est  changée  :  une  promenade  "a  la  Muette 
n'est  plus  qu'une  affaire  de  curiosité.  Vue  de  cette  sorte, 
la  galerie  de  Sébastien  Erard  mérite  encore  une  attention 
particulière  :  c'est,  a  coup  sûr,  une  des  plus  riches  col- 
lections d'Europe.  Il  y  a  la  tel  tableau  de  maître  qui  n'a 
pas  de  rival  a  Berlin ,  à  Londres  ou  a  Paris  ;  il  y  a  même 
des  noms  éclatans  et  dignement  représentés  qui  ne  figu- 
rent pas  sur  les  livrets  de  notre  Musée. 

La  vue  extérieure  d'une  maison  de  plaisance  par  Hoh- 
bema  est  un  morceau  achevé ,  un  vrai  diamant.  A  quel- 
ques pas  plus  loin  on  rencontre  un  Claude  Lorrain,  su- 
périeur selon  nous  à  tous  les  ouvrages  du  même  auteur 
qui  figurent  dans  la  galerie  des  trois  écoles.  Les  fonds 
surtout  sont  peints  avec  une  exquise  simplicité.  C'est  le 
plus  beau  paysage  épique  que  j'aie  jamais  vu.  On  peut  le 
proposer  hardiment ,  sinon  comme  modèle ,  du  moins 
comme  enseignement,  aux  jeunes  gens  d'aujourd'hui  qui 
veulent  renouveler  le  paysage. 

Il  y  a  des  Ruysdael  et  des  Téniers,  égaux  au  moins,  si 
ce  n'est  supérieurs,  a  ceux  que  nous  possédons.  L^s  deux 
Poussin  sont  assurément  d'une  grande  valeur;  mais  je 
leur  préfère  les  Salines  du  même  auteur. 

Je  ne  fais  pas  grand  cas  du  Jules  Romain.  Je  donne- 
rais volontiers  dix  toiles  pareilles  pour  la  Circoncision. 
La  couleur  est  bleue  et  dure ,  selon  l'usage  ;  mais  ce  dé- 
faut n'est  pas  racheté,  comme  dans  le  chef-d'œuvre  que  je 
viens  de  nommer,  par  l'étonnante  pureté  du  dessin ,  par 
la  beauté  harmonieuse  des  lignes  et  des  groupes. 

Il  y  a  deux  Rubens  contre  lesquels  j'échangerais  de 
grand  cœur  la  moitié  de  ceux  que  nous  avons  au  Lou- 
vre ,  une  Sainte  Famille  et  luie  esquisse  de  très-petite 
dimension.  Sauf  la  robe  de  la  vierge,  que  je  n'aime  pas, 
tout  le  reste  de  la  composition  me  paraît  d'une  irrépro- 
chable beauté.  Jésus  et  Joseph  peuvent  s'appeler  des 
chefs-d'œuvre.  Jamais  je  n'ai  mieux  compris  la  supériorité 
souveraine  de  Rubens.  L'esquisse  est  une  de  ces  mer- 
veilles, trop  rares  pour  l'éducation  des  artistes,  qui  mon- 
trent le  génie  au  moment  où  sa  pensée,  à  moitié  traduite, 
n'a  pas  encore  revêtu  une  forme  définitive.  Outre  le 
charme  d'un  bel  et  puissant  ouvrage,  on  y  trouve  une 
sorte  de  révélation ,  comme  dans  les  pages  ou  Byron  nous 

41 


as 


L'ARTISTE. 


raconte  naïvement  les  poétiques  impressions  de  son 
voyage  en  Suisse  ,  qui  plus  tard  sont  devenues  Manfred. 
Dans  l'esquisse  de  Rubens  on  voit  aussi  quelle  a  été  sa 
première  pensée ,  sa  première  volonté,  on  suit  presque  les 
procédés  de  son  inspiration. 

Les  Rembrandt  sont  nombreux  et  du  meilleur  choix 
dans  la  galerie  de  Sébastien  Erard.  J'ai  surtout  distin- 
gué le  portrait  à  mi-corps  de  deux  époux.  Le  velours  et 
le  satin  sont  d'une  vérité  saisissante.  Les  deux  têtes  sont 
modelées  avec  une  finesse  prodigieuse.  Les  mains  peu- 
vent se  comparer  pour  l'élégance  et  la  vie  aux  meil- 
leures de  Jean  Goujon. 

Nous  ne  voulons  pas  énumérer  toutes  les  richesses  de 
la  Muette;  mais  nous  souhaitons  que  l'administration 
arrive  "a  temps  pour  retenir  en  France  quelques-uns  de 
ces  bijoux.  Depuis  un  an  bientôt  que  le  catalogue  de  la 
galerie  se  distribue  en  Europe,  les  galeries  anglaises  et  al- 
lemandes doivent  avoir  trié,  pour  s'enrichir,  les  mor- 
ceaux capitaux.  Mais,  puisqu'on  n'achète  pas  de  peinture 
moderne  cette  année,  ne  serait-il  pas  sage  d'appliquer  a 
l'acquisition  des  meilleures  toiles  que  nous  avons  nom- 
mées l'argent  destiné  a  l'achat  des  ouvrages  des  peintres 
vivans?  Quel  emploi  plus  convenable  peut-on  donner 
aux  fonds  votés  pour  l'encouragement  des  arts  ? 


Cittf'raturf. 


RAIMOND  DU  THIL. 

Qui  de  vous  a  vu  le  Beaujolais  ?  qui  de  vous  a  par- 
couru ses  plaines  hérissées  de  blé,  ses  coteaux  couverts  de 
vignes,  ses  collines  boisées,  ses  montagnes  pierreuses  et 
désertes ,  royaume  éternel  des  vents  ?  Connaissez-vous 
Brouilly,  Cheroubles,  Lancié,  Fleury,  Cenves,  Pru- 
sillv  et  Vauxrenards  avec  son  château  ruiné.  Eh  !  dans 
le  vieux  temps  il  était  bel  a  voir ,  ce  château  du  Thil , 
avec  ses  donjons  crénelés ,  ses  tourelles  aiguës ,  ses  pi- 
gnons anguleux,  son  pont-levis  tremblant  sous  sa  double 
chaîne,  son  toit  d'ardoise  aux  reflets  bleus  et  gris,  son 
portail  blasonné ,  sa  chapelle  hérissée  d'aiguilles  et  bi- 
garrée de  viti'aux ,  dans  laquelle  dix  chevaliers  armés  de 
toutes  pièces  dormaient  un  sommeil  de  pierre ,  couchés 
sur  leurs  tombes.  Au  milieu  d'eux  ,  il  était  une  place 
vide,  occupée  par  une  étroite  dalle  de  pierre;  on  y  lisait 
ces  mots  gravés  en  lettres  de  forme  du  treizième  siècle  : 
Locus  Raimondi  hujus  terrce  domini  àbsentis. 


Raimond!  c'est  maintenant  le  nom  d'une  montagne 
du  Beaujolais ,  dont  la  tète  chauve  s'élève  parmi  ses  sœurs 
qui  semblent  se  tenir  par  la  main  et  former  autour  d'elle 
une  ronde  immense.  Combien  de  fois,  dans  ma  jeunesse, 
n'ai-je  pas,  par  une  belle  matinée  d'automne,  gravi  ses 
flancs  escarpés  ,  fouillé  dans  sa  gorge  profonde ,  troublé 
l'eau  du  ruisseau  qui  baigne  ses  pieds ,  ou  arrêté  ma 
course  sur  sa  cime.  La,  assis  sur  un  quartier  de  roche , 
mon  chapeau  a  mes  pieds ,  j'essuyais  la  sueur  qui  coulait 
de  mon  front  et  j'abandonnais  ma  chevelure  blonde  aux 
caprices  du  vent.  Il  m'apportait  quelquefois  la  volée  ex- 
pirante d'ime  cloche  sonnant  \ Angélus,  et  cette  voix  me^ 
révélait  un  autre  monde.  Alors,  silencieux  et  recueilli, 
je  laissais  errer  autour  de  moi  mes  regards  émerveillés. 
Partout  spectacle  magnifique,  partout.  A  l'orient,  la 
Saône  déroulant  son  cours  étincelant  au  milieu  des  prai- 
ries; au  nord,  la  ville  de  Màcon  avec  les  croix  dorées  de 
ses  églises  et  de  son  hôpital ,  qui ,  comme  autant  de  doigts 
levés,  semblent  indiquer  le  ciel  ;  "a  l'occident,  la  montagne 
de  Prusilly  avec  son  télégraphe ,  à  la  voix  insaisissable  et 
mystérieuse  ;  puis  le  château  du  Thil ,  beau  de  souvenirs, 
laid,  horriblepar  la  mutilation  des  hommes  plutôt  que  par 
l'injure  du  temps  :  car  ses  fossés  sont  comblés ,  son  pont- 
levis  arraché  avec  ses  gonds,  ses  ogives  déformées,  sa 
chapelle  rasée;  le  lierre  a  la  feuille  couleur  de  bronze  ta- 
pisse ses  murailles,  et  des  bouquets  d'herbe  croissent  dans 
les  blessures  qu'on  a  faites  a  ses  tours.  Dans  les  vastes 
cours,  l'herbe  croît  à  travers  les  pavés,  les  hirondelles 
confient  leurs  nids  aux  machecoulis  et  aux  barbacanes , 
et  les  corneilles  centenaires ,  semblant  se  les  rappeler ,  pa- 
rodient le  hennissement  des  destriers  et  le  son  du  cor  des 
sentinelles. 


i 


L'on  voit  tout  cela  de  la  montagne  de  Raimond  ;  aussi    j 
y  allais-je  souvent.   J'y   restais  quelquefois  des  heures 
entières   a  la  même  place,  en  proie  aux  profondes   et 
hautes  méditations  que  le  spectacle  qui  m'était  offert   et 
mon  rapprochement  du  ciel  m'inspiraient. 

Quelquefois  aussi ,   tiré  de  ma  rêverie  par  mes  folâ- 
tres compagnons ,  j'en  rompais  le  charme  en  partageant 


L'ARTISTE. 


ii9 


leurs  jeux  ;  mais  ces  jeux  avaient  quelque  chose  de  grand 
.  comme  ceux  de  la  nature  sur  la  montagne.  Nous  cour- 
rions ainsi  que  de  vieux  chamois  panni  les  rochers,  ou, 
réiuiissant  nos  efforts ,  nous  soulevions  leurs  masses  énor- 
mes pour  précipiter  leur  chute  jusque  dans  la  vallée  de 
Chenas,  où  elle  ne  s'arrêtait  qu'après  avoir  broyé  d'au- 
tres rochers,  terrassé  des  châtaigniers  ondes  chênes  sé- 
culaires, et  tracé  un  sillon  pareil  "a  l'ornière  d'un  char  de 
géant. 

Sur  le  versant  septentrional  de  la  montagne,  parmi 
des  pierres  debout  comme  des  souvenirs  druidiques,  il  y 
en  avait  une,  autrefois  grossièrement  taillée,  mais  de- 
puis noircie  et  écaillée  par  la  flamme ,  verdie  eu  d'au- 
tres endroits  par  les  torrens  de  mars  et  fendue  en  deux. 
En  la  soulevant ,  non  sans  peine ,  nous  aperçûmes  qu'elle 
recouvrait  un  cadavre  d'une  taille  colossale,  ou  du  moins 
dans  le  premier  moment  mon  imagination  me  le  fit  voir 
ainsi.  Quelle  frayeur  !  Nous  laissâmes  retomber  la  pierre 

,  en  arrière  et  nous  nous  enfuîmes  précipitamment,  comme 
si  le  mort  se  fût  levé  et  nous  eût  poursuivi  pour  punir  la 
violation  de  sa  sépulture.  Parvenus  a  quelque  distance 
de  l'a ,  nous  nous  hasardâmes  a  tourner  la  tête  ;  ainsi 
firent  nos  compagnons  qui  s'étaient  précipités  du  côté 
opposé;  mais  rien,  absolument  rien  de  nouveau,  rien 
d'effrayant.  Comme  devant,  le  frémissement  du  feuillage, 

I  la  voix  lointaine  du  ruisseau ,  glissant  sur  des  cailloux , 
et  le  bourdonnement  des  mouches  s' ébattant  au  soleil. 
Alors  ini  peu  plus  rassurés,  nous  revînmes,  serrés  les 
uns  contre  les  autres,  au  point  dont  nous  étions  partis,  et 
nous  contemplâmes  avec  une  curiosité  silencieuse  et  crain- 
tive le  cadavre  qui  gisait  sans  bière  ni  linceul.  A  sa  poi- 
trine renfoncée ,  a  ses  genoux  développés  et  aplatis  sur  la 
rotule,  on  voyait  qu'il  avait  long-temps  prié.  Etait-ce  pour 
suivre  une  vocation  on  pour  expier  un  crime  ?  Ce  cada- 
vre était-il  celui  d'un  ermite,  d'un  chevalier,  d'un  vi- 
lain, d'un  traitant  enrichi  des  sueurs  des  malheureux,  puis 
repentant,  d'un  assassin  ou  d'un  assassiné?  Dieu  seul  le 
sait  ;  mais  il  avait  à  côté  de  lui  une  tête  plus  frêle  et  sans 
corps. 

Nous  ne  jouions  plus ,  nous  replaçâmes  religieusement 
la  pierre  dans  l'état  où  nous  l'avions  trouvée,  et  nous 
revînmes  a  Jiiliennas,  dans  un  profond  silence.  C'est 
qu'en  effet  la  vue  d'iui  cadavre  avait  fait   naîtrt  dans 

k  nos  âmes  d'enfant  un  ordre  d'idées  qui  nous  était  inconnu 

'  jusqu'alors  ;  nous  avions  bien  vu  des  cimetières ,  mais  ja- 
mais plongé  l'teil  dans  leurs  entrailles. 

Arrivés  près  le  moulin  àwjief,  devant  une  maison  de 
simple  apparence,  mais  propre  et  égayée  parmi  arbre 
touffu  qui  penchait  avec  amour  son  front  sur  elle,  comme 
un  aïeul  sur  de  petits  enfans  qu'd  a  vu  naître,  nous 
aperçûmes  un  vieillard  qui  se  chaulTait  au  soleil.  Il  avait 


un  air  grave  et  solennel  et  semblait  méditer  stir  son  ave- 
nir, qui  n'était  plus  de  ce  monde.  Au  reste  il  avait  le 
costume  des  paysans  du  Beaujolais,  et  c'en  était  un. 
Quand  nous  fûmes  a  quelques  pas  de  lui,  il  le\'a  la  tête, 
et  portant  la  main  a  son  bonnet  de  laine,  il  nous  salua. 

Cependant  des  paroles  erraient  sur  ses  lèvres ,  il 
hésitait  ;  mais  bientôt  :  Oh  !  mes  jeunes  messieurs  ,  que 
vous  êtes  pâles  et  différens  de  ce  que  je  vous  ai  vus  ce 
matin  !  Vous  sautilliez,  vous  faisiez  retentir  l'écho  de  la 
rivière  de  vos  éclats  de  rire  ;  vous  ne  donnâtes  pas  seule- 
ment un  regard  au  vieux  Philibert  qui  vous  souhaitait  le 
bonjour,  et  maintenant  on  dirait  que  vous  revenez  d'un 
enterrement. 

Je  pris  la  parole  et  je  lui  dis  tout. 

—  Femme  !  femme ,  s'écria  le  vieillard  en  se  tournant 
vers  la  porte ,  viens  vite. 

Et  nous  vîmes  sortir  de  la  maison  une  femme  de  haute 
taille  ,  Ja  quenouille  au  côté  et  le  fuseau  en  main.  Elle 
paraissait  toucher  "a  la  fin  du  siècle  né  avec  elle  ,  et  sa 
tête  cependant  se  dressait  avec  vigueur  sous  le  poids  des 
années  qui  y  pesaient.  Son  visage ,  de  la  même  coideur 
que  la  terre  qui  l'attendait ,  était  labouré  de  rides  pro- 
fondes, et  ses  yeux  jaunes  et  morts  ne  révélaient  plus  au- 
cune sensation.  A  sa  maigreur,  à  ses  doigts  longs  ,  dé- 
charnés et  gris ,  je  crus  voir  le  cadavre  de  la  montagne  , 
et  un  frisson  courut  le  long  de  mes  vertèbres. 

—  Femme,  lui  dit  le  vieillard,  écoute  ce  qu'ont  vu 
ces  jeunes  messieurs. 

Je  répétai  ma  narration. 

Quand  j'eus  fini ,  la  femme  se  tourna  vers  le  vieillard, 
et  lui  dit  : 

—  Ce  cadavre,  c'est  celui  de  Raimond,  le  seigneur  du 
château  du  Thil ,  Raimond ,  dont  l'ame  est  en  enfer  et 
revient  chaque  nuit  brûler  sur  la  montagne  ,  comme  dit 
la  complainte. 

—  La  complainte  !  m'écriai-je  vivement,  quelle  est- 
elle  ?  Oh  !  dites-la  nous,  je  vous  en  prie. 

La  femme  alors  s'assit  sur  un  arbre  tombé  de  vieillesse, 
débris  sur  débris,  ses  yeux  s'animèrent  d'un  éclat  singu- 
lier, son  visage  se  contracta  d'exaltation,  son  fuseau  tourna 
avec  rapidité  dans  ses  doigts,  et  elle  commenç-a  d'une 
voix  cassée,  basse  et  funèbre  comme  celle  d'un  vieux 
moine  psalmodiant  au  chœur  ((). 


(t)  CcUe  complainte  est  telle  qu'on  peut  se  l'imaginer,  naÏTe,  tct- 
beusc  et  interminable.  La  donner  dans  son  patois  ori(;inal,  ce  tertit 
l'exposer  "a  nVtre  pas  comprise  ;  la  traduire,  ce  serait  l'afTaiblir.  Je  me 
borne  donc  a  rcnfcnacr  dans  un  r(<cit  tout  les  détails  qu'elle  conticDI. 


-120 


L'ARTISTE. 


I. 


Ecu  d'or  fascé  d'une  barre  d'azur,  au  lion  de  gueules 
passant  en  chef ,  éperons  de  chevalier ,  château  avec 
droit  de  haute  et  basse  justice ,  vastes  forêts ,  vilains  à 
foison,  coffres  pleins  de  deniers  ,  jeunesse,  beauté,  haut 
lignage,  mille  autres  choses  encore,  messireRaimond  avait 
tout  cela,  et  cependant  il  lui  manquait  une  chose  sans  la- 
quelle toutes  les  autres  ne  sont  rien  ;  il  n'avait  pas  encore 
trouvé  une  femme  dont  le  cœur  fût  en  harmonie  avec  le 
sien,  une  femme  telle  que  son  ame  ardente  et  chevaleresque 
la  rêvait.  Déjà  il  se  désespérait,  ne  rencontrantpartoutque 
laideur,  coquetterie,  froideur,  avidité,  légèreté  ou  sot- 
tise ,  lorsqu'il  lui  prit  envie  d'aller,  pour  s'ébattre ,  chez 
le  sire  de  Chintré,  le  seul  de  ses  voisins  avec  lequel  il 
n'avait  eu  jusqu'alors  aucune  relation.  Il  fit  donc  harna- 
cher son  palefroi ,  vêtit  son  plus  riche  surcot,  et  s'accou- 
tra de  son  mieux,  d'autant  plus  que  la  renommée  lui  avait 
appris  que  le  château  où  il  allait  renfermait  un  vase  d'é- 
lection ,  une  perle  de  vertu  et  de  beauté  :  et  la  renommée 
cette  fois  n'avait  pas  menti  ;  car  telle  était  Euriaut,  la 
fille  unique  de  noble  et  puissant  seigneur  messire  Hu- 
gues de  Chintré.  Raimond  se  mit  donc  en  route ,  le  fau- 
con sur  le  poing  et  en  fredonnant  une  chanson.  Chante, 
chante ,  Raimond  1  il  en  est  temps  encore  !  quand  tu  re- 
passeras sur  cette  route  ,  tu  ne  chanteras  plus. 

Arrivé  a  Chintré  ,  Raimond  fut  bien  reçu  par  messire 
Hugues  et  sa  fille ,  qui  se  félicitèrent  d'avoir  désormais  a 
compter  parmi  leurs  amis  un  hôte  d'un  tel  renom,  et  lui 
prodiguèrent  toutes  sortes  de  soins.  Quant  "a  Raimond , 
il  s'inclina  en  balbutiant  quelques  paroles  de  modestie  et 
de  remerciement ,  rougit  et  pâlit  tour  a  tour:  il  venait 
d'être  blessé  au  cœur.  Quelque  grande  que  fût  l'idée  qu'il 
s'était  faite  de  la  beauté  d'Euriaut ,  il  était  encore  resté 
au-dessous  de  la  réalité.  Belle  Aude ,  amie  de  Rolland  , 
Yseultla  blonde,  Geniève ,  dame  de  Fayel,  si  les  poètes 


qui  ont  chanté  votre  beauté  eussent  pu  voir  Euriaut ,  ils 
eussent  calqué  la  description  de  vos  charmes  sur  le  por- 
trait de  la  damoiselle  de  Chintré,  ou,  pour  parler  avec 
plus  de  vérité ,  il  eussent  reconnu  l'insuffisance  de  leiu" 
talent  pour  le  reproduire. 

Raimond   trouva   aussi   dans  son  hôte  un  vieillard 
exempt  de  la  plupart  des  infirmités  physiques  ou  morales 
qui  accompagnent  ordinairement  un  sexagénaire.  En  effet, 
a  la  vigueur  et  a  la  force  de  l'âge  mûr,  il  joignait  toutes 
les  qualités  qui  sont  l'apanage  d'un  chevalier  accompli  et    ^ 
d'un  baron  de  haut  lignage.    Aussi  les  huit  jours  pen-    I 
dant  lesquels  Raimond  séjourna  à  Chintré  s'écoulèrent- 
ils  rapidement  au  milieu  des  fêtes  et  des  plaisirs  de  toute    _ 
espèce.  ■ 

Le  neuvième  jour,  Raimond  prit  congé  de  messire  Hu- 
gues et  d'Euriaut  et  se  mit  en  route  pour  retourner  à  son 
château  du  Thil;  chemin  faisant,  son  écuyer  remarqua 
avec  surprise  que  son  seigneur  ne  sonnait  mot,  qu'il  était 
plongé  dans  une  méditation  profonde  comme  un  trouvère 
qui  rime  un  sujet  nouvellement  éclos  de  son  imaginative. 
Raimond  avait  laissé  tomber  sa  tête  sur  sa  poitrine ,  et  ses 
yeux  insoucieux  du  printemps  et  de  ses  merveilles  ne  se 
détournaient  que  pour  se  porter  en  arrière  sur  le  château 
de  Chintré  :  c'est  qu'il  y  avait  laissé  son  cœur. 

Arrivé  "a  Vauxrenards,  il  ne  perdit  pas  un  instant  et 
manda  son  clerc  : 

—  Maître ,  lui  dit- il ,  allez  demain  au  point  du  jour 
chez  messire  Hugues  de  Chintré ,  et  requerez-le  qu'il  lui 
plaise  de  m'octroyer  sa  fille  Euriaut  en  mariage. 

Le  clerc  partit  donc  le  lendemain  et  revint  le  jour  sui- 
vant, il  apportait  avec  lui  deux  lettres:  l'une,  du  sire  de 
Chintré ,  exprimait  le  regret  qu'avait  ce  baron  de  ne  pou- 
voir accorder  sa  fille  a  messire  Raimond ,  attendu  que 
messire  Imbcrt  de  Beaujeu  en  avait  déjà  fait  la  demande 
et  avait  été  favorablement  accueilli  ;  quant  k  l'autre,  telle 
était  sa  teneur  : 

«  A  haut  et  très-puissant  seigneur,  messireRaimond  , 
seigneur  du  Thil  et  autres  lieux  ,  Euriaut  damoiselle  de 
Chintré  rend  très-humble  salut. 

>)  Lorsque  votremessager  fit  part  de  votre  demandea  mon 
très-honoré  père,  j'étais  la,  j'entendis  sa  réponse,  et  elle 
devait  être  telle ,  car  je  suis  promise  a  messire  Irabert  ; 
mais  puisqu'il  en  est  ainsi,  je  vous  dirai  tout,  persuadée 
que  vous  ne  préjugerez  pas  mal  de  moi.  Je  vous  aime,  mes- 
sire, et  n'ai  jamais  aimé  que  vous.  Si  j'ai  paru  accéder  aux 
vœux  de  messire  Imbert,  c'était  par  obéissance  aux  ordres 
de  mon  père  jaloux  de  rehausser  par  ce  mariage  l'éclat  de 
sa  maison  ;  mais  a  présent  mon  parti  est  pris ,  je  veux  faire 
si  bien  qu'avant  peu  je  serai  ou  votre  épouse  ou  celle  de 
Jésus-Christ.  » 


L'ARTISTE. 


i^i 


Raitnoud  était  encore  sous  le  coup  des  sensations  di- 
verses que  cette  lettre  avait  produites  eu  lui ,  lorsqu'on  lui 
annonça  l'arrivée  d'un  ménétrier. 

—  Qu'il  entre,  dit-il,  et  qu'on  l'amène  ici  sans  tarder 
un  seul  instant. 

Le  ménétrier  parut. 

—  Maître,  lui  dit  Raimond,  si  tu  as  faim  ou  soif,  de- 
mande tout  ce  que  tu  voudras,  tu  l'auras  sur-le-champ; 
mais  au  nom  de  Dieu  fais  vite,  puis  prends  le  meilleur 
cheval  de  mes  écuries  et  ne  cesse  de  chevaucher  jusqu'à 
ce  que  tu  sois  arrivé  î»  Chintré.  La  tu  te  présenteras  au 
château ,  sous  prétexte  d'exercer  ton  gai  savoir,  et  tu  re- 
mettras en  cachette  "a  la  demoiselle  de  Chintré  la  lettre 
que  je  te  vais  donner.  Si  tu  as  une  réponse,  tu  me  l'appor- 
teras incontinent.  Voila  un  à-compte  de  ce  qui  te  re- 
viendra pour  tes  bons  services. 

Le  ménétrier  prit  l'argent  et  regarda.  Vertubleu  quel 
à-compte!  il  y  aurait  eu  de  quoi  fonder  une  messe  perpé- 
tuelle dans  une  cathédrale  ;  aussi  n'eut-il  ni  faim  ni  soif, 
il  salua  messire  Raimond  avec  reconnaissance  et  se  nn't 
aux  champs  plein  de  joie  en  pensant  à  la  récompense  qui 
l'attendait  an  retour. 

Le  ménétrier  arriva  bien  à  propos.  Le  sire  de  Chintré 
avait  en  ce  moment  môme  la  visite  de  messire  Imbert  et 
d'une  foule  d'autres  barons  qu'il  s'occupait  de  déduire  de 
son  mieux.  11  reçut  gracieusement  le  chanteur ,  recom- 
manda à  sa  tille  de  veiller  à  ce  que  rien  ne  lui  manquât, 
et  s'empressa  de  retourner  auprès  de  ses  hôtes.  Le  méné- 
trier alors  ouvrant  son  escarcelle  en  tira  la  lettre  de  messire 
Raimond  et  la  présenta  a  Euriaut,  qui  la  prit  en  tremblant 
et  la  lut  avec  rapidité.  Entendant  quelque  bruit ,  elle  se 
retourna  et  aperçut  messire  Imbert  ;  elle  cacha  alors  le 
papier  dans  son  sein  et  voulut  se  retirer,  mais  celui-ci 

t retenant  par  le  bras  : 
—  Damoiselle ,  vous  lisiez  une  lettre? 
—  Oh  !  rien,  absolument  rien,  messire. 
—  Vous  lisiez  une  lettre,  damoiselle,  reprit  messire 
hert,  les  termes  où  nous  en  sommes  me  donnent  le 
droit  de  vous  demander,  d'exiger  de  vous  qu'elle  me  soit 
montrée. 

Euriaut ,  par  un  mouvement  décidé ,  lui  donne  la  let- 
tre. Messire  hubcrt  la  lut;  plus  il  avançait,  plus  son  front 
devenait  sombre  et  son  visage  pâle;  mais  bientôt  il  sem- 
bla rentrer  ilans  sou  assiette  habituelle ,  et  laissant  brus- 
quement Euriaut,  il  rentra  dans  la  grande  salle  où  tous 
les  conviés  étaient  réunis. 

I^B  —  Messire ,  dit-il  an  sire  de  Chintré ,  grand  merci  pour 
^Pkus  les  bons  traitcmcus  que  j'ai  éprouvés  de  vous  ;  cepen- 
dant ne  \  ous  étonnez  pas  si  je  ne  reparais  plus  désormais 
dans  votre  château.  Lisez  ceci ,  vous  en  saurez  la  cause. 


En  même  temps  il  tendit  la  lettre  à  messire  Hugues, 
salua  tout  le  mondeetse  rendit  dans  la  cour,  d'où  son  che- 
val en  un  moment  harnaché  l'emporta  a  Bcaujeu  eu  quel- 
ques heures. 

Pendant  ce  temps-la  le  ménétrier  avait  vidé  la  place, 
peu  curieux  de  savoir  quelle  récompense  lui  destinait  le 
sire  de  Chintré. 

Huit  jours  après,  l'on  apprit  que  messire  Imbert  avait 
épousé  une  dame  de  haut  lignage. 

Un  mois  après ,  Raimond  alla  îi  l'autel  avec  Euriaut  ; 
car  après  tout  c'était  bien  là  où  il  avait  fallu  en  venir. 
Menaces,  prières,  privations  ,  tout  avait  été  mis  en  usage 
par  messire  Hugues  pour  faire  renoncer  la  jeune  damoi- 
selle à  son  amour,  mais  tout  avait  été  inutile,  et  Euriaut, 
depuis  le  premier  jusqu'au  dernier  moment,  avait  persisté 
à  déclarer  à  son  père  qu'elle  n'épouserait  que  Raimond , 
ou  qu'elle  irait  s'enfermer  dans  un  cloître.  Or,  jeter  au 
cloître  une  fille  unique  etbelle,  c'eût  été  grand  dommage  : 
le  sire  de  Chintré  le  sentit  et  il  se  décida  enfin  à  unir  les 
deux  amans. 

Si  vous  désiriez  connaître  le  détail  des  fêtes  et  divertis- 
semens  qui  eurent  lieu  à  l'occasion  de  ce  mariage ,  il  me 
serait  facile  de  vous  satisfaire.  Qu'il  vous  suffise  cepen- 
dant de  savoir  que  rien  ne  manqua  à  sa  solennité,  et 
qu'une  foule  de  barons ,  de  châtelains  ,  de  chevaliers  et 
de  dames  s'y  livrèrent  pendant  huit  jours  aux  plaisirs  des 
tournois, de  la  danse,  delà  musique  et  delà  bonne  chère. 

Quand  tous  les  conviés  eurent  pris  congé  des  nouveaux 
époux  ,  c'est  alors  qu'ils  furent  heureux  de  ce  bonheur 
qu'aucune  expression  ne  pourrait  rendre.  Raimond  n'a- 
vait jamais  en  que  deux  passions,  jamais  que  de  l'amour 
pour  Euriaut  et  pour  la  chasse ,  et  maintenant  il  pouvait 
s'y  livrer  tout  à  son  aise  ;  aussi  leur  partageait-ii  son 
temps,  et  l'unie  délassait  de  l'autre  ,  si  toutefois  l'amour 
d'une  femme  aimante  et  aimée  peut  jamais  lasser.  Oh  ! 
j'envie  sou  bonheur,  quand  je  me  le  représente  revenant 
des  forêts  ,  haletant ,  couvert  de  sueur  et  de  poussière. 
Son  épouse  le  reçoit  à  la  porte  du  château  ,  cherche  sou 
i-egard,  sollicite  un  baiser,  s'informe  du  succès  de  sa 
chasse  et  s'empresse  de  le  dépouiller  de  ses  gants  et  de  ses 
armes;  puis  il  entre,  il  monte  dans  son  appartement,  s'as- 
sied et  enlace  silencieusement  ses  bras  autour  de  la  taille 
d'Euriaut,  qui  debout  devant  lui  promène  en  souriant  ses 
mains  d'enfant  dans  les  cheveux  noirs  de  son  époux,  dé- 
truit la  forme  capricieuse  qu'elle  leur  a  donnée  pour  lui 
en  substituer  une  autre  plus  capricieuse  encore  ,  et  les 
écarte  du  fiont  pour  l'elïleurer  de  ses  lèvres  ;  puis  Rai- 
mond se  lève,  la  saisit  dans  ses  bras...  Euriaut  feint  de 
résister. . .  Après  cela  que  peut-on  désirer  de  plus  ? 


I 


L'ARTISTE. 


Cependant  Raimond  commença  a  s'apercevoir  que  sa 
jeune  épouse  n'avait  pas  cette  égalité  d'humeiu:  si  néces- 
saire en  mariage;  mais  il  l'excusait  et  s'en  réjouissait 
même,  en  songeant  que  sa  grossesse  ,  qui  ne  devait  pas 
tarder  a  se  déclarer,  en  était  la  cause;  et  il  s'appliquait 
à  prévenir  ou  tout  au  moins  a  satisfaire  ses  moindres 
désirs. 

Un  matin ,  messire  Raimond  se  préparait  a  partir  pour 
lâchasse;  la  cour  était  pleine  de  destriers  qui  creusaient  le 
sol ,  mâchaient  leurs  freins  avec  impatience ,  secouaient  la 
tête  ou  hennissaient.  Parmi  la  foule  des  sergens  qui  s'y 
trouvaient  ,  les  uns  essayaient  quelques  sons  sur  leurs 
cors,  d'autres  interrogeaient  le  tranchant  de  leurs  épieux, 
d'autres  enfin  faisaient  sortir  les  chiens  de  leurs  loges  et 
les  accouplaient  ;  en  même  temps  le  fauconnier  chape- 
ronnait ses  oiseaux ,  leur  parlait  et  les  frappait  du  doigt 
lorsqu'ils  se  montraient  rebelles  ;  mais  quand  messire  Rai- 
mond parut ,  tous  montèrent  en  selle  et  se  mirent  en  or- 
dre potu  défiler  sur  le  pont.  Le  sire  du  Thil  promena 
rapidement  son  regard  sur  cette  troupe  ;  il  semblait  y 
chercher  quelqu'un. 

—  Eh  bien  !  s'écria-t-il ,  où  donc  est  Thibaud?  Qui  de 
vous  a  vu  mon  écuyer  ?  le  coquin  va-t-il  encore  nous 
faire  attendre  ? 

—  Messire ,  dit  l'un  des  varlets ,  Thibaud ,  votre  écuyer, 
m'a  dit  au  lever  qu'il  ne  peut ,  pom-  cause  d'indisposi- 
tion, vous  suivre  a.  la  chasse  ;  il  vous  prie  donc  de  l'ex- 
cuser ,  et  de  le  dispenser  de  son  service  pour  aujourd'hui. 

Messire  Raimond  fronça  le  sourcil  ; 

—  Cela  arrive  trop  souvent ,  s'écria-t-il.  Descend  de 
ton  roussin,  Jehan,  et  va  dire  a  Thibaud  que,  s'il  se 
refuse  a  venir  avec  moi ,  il  se  prépare  a  quitter  le  château 
avant  la  fin  du  jour. 

Jehan  monta  dans  une  des  tours,  et  il  en  descendit  quel- 
ques instans  après  suivi  de  l'écuyer.  Ce  dernier  fut  ac- 
cueilli par  le  regard  sévère  de  sou  maître,  et  par  des  sou- 
rires d'incrédulité  de  la  part  des  autres  :  en  effet ,  son 
visage  vermeil  et  fleuri,  ses  yeux  vifs  et  brillaus,  repous- 
saient toute  idée  de  maladie  ou  de  malaise  quelconque. 

—  Hé!  maître  Thibaud,  lui  dit  messire  Raimond,  de 
quel  genre  est  votre  mal  ?  il  m'est  avis  que  vous  avez  un 
violent  accès  de  couardise.  Par  saint  Lâche,  votre  patron, 
vous  devriez  remplacer  l'épée ,  que  je  vois  a  votre  côté , 
par  une  quenouille ,  et  travailler  avec  Euriaut ,  votre 
dame. 

Et  les  autres  de  rire  encore  plus  fort.  Thibaud  ne  ré- 
pondit rien ,  et  prit  place  a  côté  de  son  maître  en  tête  du 
cortège.  Le  pont  s'était  abaissé,  et  déjà  messire  Raimond 
s'avançait  pour  le  passer,  lorsqu'une  des  chambrières  de 
son  épouse  accourut  vers  lui  : 


I 
I 


—  Messire ,  lui  dit-elle ,  madame  Euriaut  vous  prie 
que  vous  l'attendiez  ;  elle  veut  goûter  avec  vous  du  plai- 
sir de  la  chasse. 

—  Très-bien  ,  répondit  messire  Raimond  avec  un  air 
de  satisfaction ,  nous  l'attendrons  tant  qu'il  lui  plaira  ; 
cependant  je  vais  faire  harnacher  son  palefroi. 

Bientôt  Euriaut  parut.  Messire  Raimond  s'avança  vers 
elle ,  et,  l'enlevant  dans  ses  bras,  il  la  plaça  sur  sa  mon- 
ture ,  puis  les  chasseurs  se  mirent  aux  champs. 

La  chasse  ne  fut  pas  heureuse.  Messire  Raimond  et 
ses  gens  parcoururent  successivement  Cenves,  la  Grange- 
du-Bois ,  Prusilly,  Lesne  et  Saint-Veran  ;  et  a  peine , 
dans  toute  cette  étendue ,  aperçurent- ils  quelque  gibier 
qu'ils  ne  purent  atteindre.  Chagrin  et  excédé  de  fatigue, 
il  allait  retourner  au  château,  lorsqu'Euriaut  l'arrêta. 

—  Cher  sire,  lui  dit-elle,  vous  vous  rebutez  déjà?  Il  est 
certes  trop  tôt  pour  vous  en  retourner  ;  et  puis ,  vous 
l'avouerai-je  ?  je  brûle  du  désir  irrésistible  de  manger  de 
votre  chasse.  Si  ce  désir  n'est  satisfait ,  je  serai  malade  , 
je  vous  le  jure.  Ne  pourriez-vous  encore  chercher? 

—  Allons  !  dit  messire  Raimond  d'un  air  résigné  a  ses 
gens  assis  sur  l'herbe ,  et  saint  Hubert  nous  soit  en  aide  ! 

Puis  s'adressant  à  Euriaut  : 

—  Douce  amie,  vous  êtes  trop  fatiguée  pour  nous 
suivre  ;  attendez-nous  ici  en  la  compagnie  de  Thibaud , 
qui  ne  demande  pas  mieux  que  de  se  reposer.  Avant 
deux  heures  nous  reviendrons  ici ,  et  il  faut  espérer  que 
ce  ne  sera  pas  les  mains  vides. 

Et  sans  ajouter  un  mot  de  plus,  il  piqua  des  deux  et  s'é- 
lança a  travers  les  bois  avec  sa  suite  ;  mais  d'abord  pas 
plus  de  gibier  que  devant.  Enfin  ses  chiens  levèrent  un 
sanglier  qui  s'enfuit  avec  la  rapidité  de  la  foudre  dans  les 
ravins  dont  la  pente  était  hérissée  de  rochers.  Messire 
Raimond  n'hésita  pas  un  seul  moment  "a  l'y  suivre ,  au 
risque  de  roulerjusqu'au  fond  ;  mais  il  était  décidé  a  s'ex- 
poser a  tout  plutôt  que  de  revenir  vers  Euriaut  sans  lui 
apporter  la  venaison  qu'elle  paraissait  désirer  avec  tant 
d'ardeur. 

Forcé  jusque  dans  ses  derniers  retranchemens ,  le  san- 
glier fit  bonne  contenance  ;  il  reçut  sur  ses  défenses  tous 
les  chiens  qui  s'élancèrent  sur  lui,  puis  les  rejeta  sans  vie 
au  loin .  Enfin  messire  Raimond  l'atteignit  a  la  jointure 
de  l'épaule,  l'abattit,  et  les  autres  l'achevèrent.  Le  san- 
glier fut  placé  sur  un  cheval  qui  devait  marcher  un  peu 
en  arrière  des  chasseurs,  afin  que  messire  Raimond  pût, 
comme  il  en  avait  l'intention,  ménager  une  surprise  à 
Euriaut.  Car  il  voulait  se  présenter  devant  elle,  l'air 
abattu  et  chagrin;  puis  quand  elle  ferait  éclater  le  dépit 
de  voir  son  désir  déçu ,  l'embrasser  et  lui  montrer  le  che-    - 


L'ARTISTE. 


i25 


m 


val  ployant  sous  sa  charge.  Oh  !  il  se  promettait  beaucoup 
de  plaisir  ! 

Et  il  avançait  vers  le  lieu  où  il  l'avait  laissée ,  il  avan- 
çait par  une  route  égale  et  en  droite  ligne;  mais  bien  que 
peu  éloigné ,  il  n'apercevait  personne  ;  il  avançait  tou- 
jours ,  mais  il  ne  découvrait  encore  personne. 

,  .—Ils  sont  sans  doute  assis  sous  la  feuillée,  se  dit  mes- 
sire  Rainiond,  comme  pour  se  tranquilliser  ;  mais  le  jeu 
de  ses  éperons  et  la  pâleur  de  son  visage  témoignaient  as- 
sez de  son  anxiété. 

Il  arriva  enfin  au  lieu  où  il  s'attendait  k  retrouver  Eu- 
riaut  et  Thibaut,  il  le  reconnut  parfaitement ,  et  fit  même 
remarquer  a  ses  gens  la  place  au  pied  d'un  chêne  où 
Euriaut  s'était  assise,  séjour  de  peu  d'instans  ,  dont 
l'herbe  affaissée  gardait  encore  le  souvenir;  mais  je  vous 
le  répète,  personne,  personne. 

—  Ils  se  seront  ennuyés  de  nous  attendre  ici,  dit  mes- 
sire  Raimond  d'un  air  qu'il  tâchait  de  rendre  calme ,  et 
auront  repris  la  route  du  château. 

Et  il  s'élançait  sur  cette  route. 

Ils  n'étaient  pas  revenus  au  château. 

Le  pont  se  baissa  de  nouveau,  et  messire  Raimond 
d'une  part  se  mit  en  quête  avec  ses  gens;  de  l'autre,  les 
vilains  du  fief  parcoururent  les  forêts  en  tous  sens  à  la 
lueur  des  torches ,  car  la  nuit  était  venue. 

Mais  personne ,  personne. 

Huit  jours  après,  messire  Raimond  rentra  dans  sonma- 
uoir,  le  cœur  rongé  de  douleur  et  d'horribles  soupçons. 
Il  était  tellement  défigiué  parla  fatigue  et  l'insomnie,  que 
sa  propre  mère  (  si  la  noble  dame  eût  encore  été  de  ce 
monde)  n'aurait  pu  le  recoiuialtre.  Il  avait  parcouru  tou- 
tes les  routes  et  tout  le  voisinage  a  cinq  lieues  à  la  ronde, 
interrogé  tous  ,les  habitans  ;  mais  nul  n'avait  vu  ni  la 
(lame  ni  l'écuyer. 

Messire  Raimond  alors  ne  perdit  ni  la  vie  ni  la  raison, 
il  eût  été  trop  henreux  ;  il  attendit 

Peu  de  temps  après,  un  inconnu  se  présenta  au  château; 
il  demanda  a  parler  à  messire  Raimond  en  particulier  , 
puis  se  retira.  Le  sire  du  Thil  le  suivit  de  près  dans  la 
cour;  il  avait  l'air  égaré,  il  fit  signe  qu'on  sellât  son  des- 
trier, le  monta,  ne  répondit  rien  aux  regards  de  ses 
hommes  d'armes  étonnés  de  son  silence.  Prêt  a  passer  le 
pont,  qui  sur  un  nouveau  signe  de  sa  main  s'était  abaissé, 
il  se  tourna  vers  eux  : 


Adieu!  adieu!  s'écria-t-il  d'une  voix  étouffée;  et 
il  laissa  tomber  sa  tête  sur  sa  poitrine  pour  cacher  la  vue 
d'tm  ruisseau  de  larmes. 

Depuis  il  n'est  plus  revenu. 


n. 

Environ  cinq  ans  après,  un  samedi,  vers  le  coucher  du 
soleil ,  un  prêtre  confessait ,  dans  l'église  du  moùtier  de 
Clugny ,  tous  ceux  qui  se  présentaient  a  lui.  Quoique 
jeune  encore,  son  visage  était  flétri  et  sillonné  de  rides 
profondes ,  ses  yeux  caves  et  éteints  étaient  immobiles,  et 
sa  tête  chauve  et  osseuse  se  penchait  vers  la  terre.  Voyant 
la  nuit  déjà  proche  et  l'église  déserte,  il  allait  se  retirer 
lorsque  tout  à  coup  la  porte  s'ouvrit  brusquement,  etime 
femme  échevelée,  les  pieds  nus,  vint  tomber  à  ses  genoux. 
Elle  était  haletante  de  fatigue  et  de  douleur. 

—  Mon  père,  dit-elle  enfin  avec  effort  et  après  un 
moment  de  silence,  au  nom  de  celui  qui  mourut  pour  nous 
sur  la  croix,  écoutez-moi  en  confession;  j'ai  la  un  poids 
qui  m'étouffe. 

Et  sa  main  raide  et  tremblante  montrait  son  cœur  qui 
battait  a  rompre  sa  poitrine. 

—  Ma  fille ,  répondit  le  prêtre  d'un  voix  lente  et  na- 
vrée, il  est  bien  tard  ;  ne  sauriez-vous  attendre  jusqu'à 
demain  ? 

—  Non  !  non!  par  tous  les  saints  de  cette  église  dont 
les  regards  flamboyans  me  brûlent  !  A  présent  même ,  ou 
sinon  je  meurs  a  vos  pieds  ! 

—  Je  vous  écoute,  dit  le  prêtre  attendri  et  effrayé  tout 
k  la  fois.  La  femme  alors  commença. 

—  Mon  père  était  de  haut  lignage.  A  l'âge  de  seize  an? 
il  me  maria  a  un  baron  qui  m'avaitderaandée,  et  a  qui  j'a- 
vais promis  un  amour  éternel.  Bons  traitemens,  soins  em- 
pressés ,  douces  paroles ,  plaisirs  de  toute  espèce ,  mon 
époux  me  prodiguait  tout ,  et  cependant  je  le  trahis  ;  je 
le  trahis  pour  m' envelopper  dans  le  crime  avec  celui  qu'il 
avait  élevé,  qu'il  nourrissait,  qu'il  logeait  dans  son  châ- 
teau ,  et  a  qui ,  en  dernier  lieu  ,  il  m'avait  confiée.  Car 
un  jour  que  mou  époux  ,  excédé  de  fatigue ,  avait  re- 
cueilli un  reste  de  force  pour  chercher  a  satisfaire  a  un  de 
mes  désirs  ,  mon  séducteur  profita  de  son  absence  pour 
m'entraîner  dans  sa  fuite ,  qui  ne  s'arrêta  qu'au  milieu 
d'une  troupe  de  voleurs;  car,  pris  par  eux,  nous  ne 
fûmes  épargnés  qu'à  la  condition  de  nous  associer  a  leurs 
crimes.  Nous  acceptâmes,  car  rien  ne  nous  coûtait  alors. 
C'est  de  là  que  mon  compagnon ,  pour  faire  cesser  des 
perquisitions  qui  l'inquiétaient  et  pour  colorer  son  ingra- 
titude et  sa  félonie  d'un  prétexte  quelconque,  envoya  à 
mon  époux  un  émissaire  déguisé  qui  annonça  que  mon 
enlèvement  n'avait  pour  cause  que  le  désir  de  se  venger 
des  paroles  humiliantes  que  messire  Raimond  lui  avait 
adressées  le  matin  même  de  l'événement,  et  que  ma  mort 
en  avait  été  la  suite.  Ce  messager  ajouta  que ,  passant  sur 


I 


-12-4 


L'ARTISTE. 


la  route  de  Mâcon  a  la  Maison-Blanche,  il  avait  été  arrêté 
par  un  homme  armé,  lui  sans  armes,  et  qu'il  avait  juré 
sur  la  croix  d'aller  chez  mon  époux  lui  rapporter  tout 
cela ,  moyennant  quoi  il  avait  été  exempt  de  tout  mau- 
vais traitement.  Le  stratagème  fit  son  effet ,  et  nous  ap- 
prîmes peu  après  que  mou  père  était  mort  de  douleur,  mon 
nom  sur  les  lèvres ,  et  que  mon  époux  avait  disparu  sans 
que  nul  sût  ce  qu'il  était  devenu.  Tout  cela  me  toucha 
peu. 

A  ces  mots  le  prêtre  s'agita  convulsivement  sur  son 
siège  ;  la  femme  n'y  fit  pas  attention,  et  continua  : 

Depuis  j'ai  vécu  une  vie  de  sang ,  de  débauche  et  de 
misère  dont  je  ne  pourrais  donner  le  détail;  car  mon  cœur 
se  révolte  a  son  souvenir. 

Un  jour  la  bande  sortit  pour  une  expédition  impor- 
tante ;  mais  elle  ne  rentra  pas.  J'attendis  toute  la  nuit  et 
tout  le  jour  suivant  dans  le  repaire  ;  mais  aucun  d'eux  ne 
reparut.  Alors,  hors  de  moi,  je  pris  ma  course  au  hasard. 
Mes  habits  se  déchiraient,  ma  chaussure  s'en  allait  par 
pièces  ;  les  passans  s'arrêtaient  pour  me  regarder  ,  me 
croyant  folle;  et  j'allais  toujours.  Enfin  j'arrivai  dans 
cette  ville,  et  surla  grande  place. ..je  vis. ..ah!...  quoi?... 
Thibaud...  lui...  accroché  au  gibet.  Votre  église  était  tout 
près Me  voila. 

Parjure,  meurtrière  de  mon  père,  et  de  mon  époux 
peut-être,  adultère,  souillée  de  tous  les  crimes,  Dieu 
pourra-t-il  me  pardonner  ?  y  aura-t-il  un  cloître  ouvert 
pour  moi  ? 

—  Dieu  peut  tout,  dit  le  prêtre  d'une  voix  étranglée, 
et  si  basse  que  je  ne  sais  si  la  femme  put  l'entendre ,  et 
il  lui  donna  l'absolution. 

Puis  il  se  leva,  le  prêtre;  il  était  pourpre,  ses  yeux 
lançaient  des  éclairs,  et  sa  voix  maintenant  éclatait  comme 
celle  d'une  trompette  : 

—  Mais  si  Dieu  vous  pardonne,  s'écria-t-il ,  je  ne  vous 
pardonne  pas,  moi. 

La  femme  reconnut  la  voix  ;  elle  tomba  raide  en  pous- 
sant lui  soupir  :  ce  fut  le  dernier. 

Le  prêtre  la  considéra  avec  un  sourire  d'amertume 
et  de  vengeance  satisfaite,  puis  il  sortit  pour  voir  le 
pendu.  Il  y  était  bien;  tout  était  pour  le  mieux. 

Il  remonta  dans  sa  cellule ,  s'habilla  pour  le  voyage ,  et 
quitta  Clngny;  mais  le  lendemain  il  revint  pendant  la 
nuit.  En  traversant  le  cimetière  ,  il  vit  une  fosse  fraîche- 
ment recouverte.  Une  idée  effroyable  le  saisit,  il  s'y  aban- 
donna. Aidé  d'une  planche  de  cercueil,  il  creusa  la  fosse 
et  aperçut  le  cadavre  de  sa  femme.  C'est  ce  qu'il  cher- 
chait. Il  lui  coupa  la  tête  ,  l'enveloppa  soigneusement  , 
laissant  le  reste  aux  chiens  et  aux  commentaires  des  pas- 
sans ;  puis  avec  sa  proie  il  s'enfuit  loin ,  bien  loin ,  jus- 


que sur  la  montagne  d'où  il  pouvait  apercevoir  le  château 
du  Thil ,  le  sien. 

Il  y  vécut  encore  dix  ans,  et  fut  un  jour  trouvé  mort, 
le  visage  sur  la  tête  d'Euriaut ,  que  le  temps  avait  dé- 
pouillée. Il  fut  enterré  avec  elle. 

Et  maintenant  on  voit  chaque  soir ,  parmi  les  feux  que 
les  berge^-s  allument  sur  la  montagne,  une  flamme  bleue 
comme  celle  du  soufre  ;  elle  brûle  sans  l'assistance  de  per- 
sonne sur  la  tombe  de  Raimond,  et  cependant  on  entend 
des  soupirs  et  des  gémissemens  mêlés  au  murmure  du 
misseau. 

FnAMciSQUE  Michel. 


îleDUf  Bramatiqur. 


THEATRE  DU  PANTHÉON. 

t./fÛ>eMMMMéceif,   ^Jrame  en  -veM  e/-  en  ana  laoïeatuc , 

PAS  M.^LESGCILLOII. 

Ne  cherchez  point  ici  l'œuvre  immense  et  fantastique  de 
Goethe  :  M.  Lesguillon  n'a  pas  eu  la  prétention  de  la  transpor- 
ter sur  notre  scène  :  il  a  pris  au  poète  allemand  son  diable,  son 
Faust,  sa  Marguerite,  son  Valentin;  il  a  pris  du  moins  leur 
nom  ;  mais  de  ces  quatre  personnages ,  c'est  Mephistophc'lès 
qu'il  a  choisi  pour  le  caresser,  pour  le  soigner  avec  une  ten- 
dresse toute  particulière.  Il  en  a  fait  son  Mephistophc'lès  à  lui; 
un  diable  ironique  et  railleur ,  aiguisant  sur  tous  et  sur  tout  des 
mc'cliancetcs  presque  toujours  mordantes  et  spirituelles  :  Me'- 
pliistophc'lès  a  e'tc' pour  M.  licsguillon  un  prétexte,  un  cadre 
satirique ,  une  statue  de  Pasquin  où  il  a  collé  ses  c'pigrammes. 
Malgré  la  composition  un  peu  plébéienne  d'un  auditoire  pour 
(]ui  la  poésie  paraissait  un  langage  inaccoutumé ,  l'ouvrage  a 
obtenu  beaucoup  de  succès.  Nous  avons  remarqué  un  acteur 
nommé  Barret ,  qui  n'a  pas  mal  joué  le  rôle  du  diable.  Quel- 
ques vers  sur  la  mort  toute  récente  de  Goethe,  et  dont  M.  Les- 
guillon est  aussi  l'auteur,  avaient  précédé  la  pièce  nouvelle: 
on  les  a  fort  applaudis  sous  le  double  rapport  de  leur  mérite  et 
de  leur  à-propos. 

—  Un  Duel  sous  Richelieu  a  obtenu  un  succès  éclatant  au 
Vaudeville  ;  nous  en  rendrons  compte  dans  la  prochaine  livrai- 
son. Le  portrait  de  Voinys  dans  cette  pièce  ,  joint  au  numéro 
de  ce  jour,  est  dû  au  crayon  facile  et  spirituel  de  M.  Menut, 
jeune  artiste  dont  nous  avons  déjà  donné  plusieurs  dessins  ,  en- 
tre autres  celui  intitulé  Autrefois  marchande  de  modes,  su 
lequel  son  nom  avait  été  omis  par  oubU. 

!   L'écolier  de  Cluny,  par  Ach.  Dcvéria. 
Volnys  ,  par  Menct. 


L'ARTISTE. 


125 


AVIS. 

Notre  intention ,  on  le  sait ,  en  fondant  Wdrtisie,  a  été 
une  libre  tribune  a  toutes  les  opinions.  Toutes  les  fois 
qu'un  article  est  signé,  nous  n'entendons  pas  en  assumer 
la  responsabilité.  Nous  permettons  l'attaque ,  mais  sans 
interdire  la  défense.  Si  l'on  trouve  le  morceau  suivant  un 
peu  âpre  dans  la  forme,  nous  accueillerons  volontiers 
toutes  les  réfutations  motivées  qu'on  voudra  bien  nous 
adresser.  D'ailleurs  il  n'est  peut-être  pas  inutile,  dans  un 
temps  de  banale  et  universelle  indulgence,  d'entendre 
quelquefois  une  critique  sévère  et  hardie ,  qui  ne  fait  ac- 
ception, pour  exprimer  franchement  sa  pensée,  ni  de  ses 
amitiés,  ni  de  ses  relations  de  salon.  Un  tel  délit,  si  c'en 
est  un,  est  largement  compensé  tous  les  jours  par  les  ap- 
probations complaisantes  dont  les  journaux  ne  se  font  pas 
faute. 

Le  directeur  de  V artiste. 


I3mur-:3lrte. 


LES  STATUES  DES  TUILERIES. 


On  sait  maintenant  à  quoi  s'en  tenir  sur  le  bon  goût 
de  M.  Fontaine  :  il  ne  peut  plus  couper  court  aux 
interpellations  qu'on  lui  adresse  en  priant  qu'on  at- 
tende. Son  génie  et  sa  verve  n'ont  rencontré  aucun 
obstacle  sur  la  route;  car  nous  avons  trop  de  mo- 
destie et  de  bon  sens  pour  honorer  d'un  pareil  nom 
les  réclamations  sérieuses  que  nous  ne  lui  avons  pas  mé- 
nagées depuis  plus  d'un  an  :  et  s'il  n'a  pas  réalisé  les  pro- 
jets que  nous  avons  annoncés  d'abord,  et  que  nous  persis- 
tons à  croire  très-réels ,  a  coup  sûr  ce  n'a  pas  été  par 
déférence  pour  nos  avis  qu'il  méprise ,  mais  bien  parce 
que  sa  fantaisie  a  pris  à  l'improviste  une  autre  décision. 
S'il  n'a  pas  construit,  dans  la  cour  du  Carrousel  ou  dans 
dans  le  jardin  des  Tuileries,  les  galeries  et  les  pavillons 
dont  nous  avions  parlé  sur  bonnes  informations ,  n'allez 
pas  croire  au  moins  qu'il  ait  reculé  devant  la  profusion  de 
telles  dépenses ,  qu'il  ait  rougi  à  l'espérance  du  barba- 
risme qu'il  allait  commettre.  Rien  de  cela  !  il  se  soucie 
de  l'histoire  de  l'art ,  comme  si  elle  n'avait  jamais  été. 
N'allez  pas  lui  parler  de  la  maison  de  Moret ,  du  château 
de  Gaillon,  des  majestueuses  cathédrales  de  Reims,  de 
Chartres  ou  de  Strasbourg,  il  vous  traitera  comme  un 
écolier  ignorant ,  et  ne  daignera  pas  même  vous  répon- 
dre. Tant  qu'il  restera  dans  Paris  une  rue  qui  ne  ressem- 
ble pas  aux  rues  de  Rivoli  et  de  Castiglione,  tant  qu'il 

TOME  m.      iV   LIVRAJSOR. 


n'aura  pas  fait  toute  la  ville  à  son  image,  il  refusera  de 
se  reposer.  L'or  ne  lui  eût  pas  manqué  pour  accomplir  le 
crime  de  lèse-architecture  que  nous  avions  prédit  ;  sa 
conscience  d'artiste,  si  toutefois  il  a  jamais  pu  légitime- 
ment prétendre  "a  d'autres  titres  qu'à  celui  d'ouvrier,  eût 
lait  bon  marché  vraiment  d'une  aigre  et  criarde  disso- 
nance. Qne  lui  importe  après  tout  que  Louis  XIV  rime 
assez  mal  avec  Catherine  de  Médicis,  que  Philibert  De- 
lorme  et  Lenôlre  ne  soient  pas  nés  a  la  même  heure  ?  il 
s'inquiète  bien  d'aussi  misérables  vétilles  ! 

Il  a  terminé  liijrement  ses  parterres  et  ses  fossés.  11  a 
bien  voulu ,  et  il  faut  l'en  remercier ,  abattre  les  palissa- 
des qui  nous  masquaient  son  chef-d'œuvre,  avant  d'avoir 
donné  le  dernier  coup  de  râteau.  C'est  une  grande  et 
noble  générosité,  une  hardiesse  qui  l'honore. 

11  a  respecté  notre  impatience.  Mais  notre  attente 
a-t-elle  trompée  ? 

Mon  Dieu  !  non  :  je  lui  pardonnerais  de  grand  cœur  ses 
fossés  et  ses  parterres,  ses  plates-bandes  et  ses  plantations, 
s'il  n'eût  porté  une  main  sacrilège  sur  les  statues  qui  étaient 
bien  à  leur  place  ,  et  qui  a  présent  sont  devenues  inintel- 
ligibles. J'aurais  peut-être  consenti  "a  ne  pas  lui  deman- 
der compte  des  gracieuses  figures  de  Coustou  et  de  ses 
élèves,  qui  gardent  encore  a  peu  près  la  disposition  et 
l'ordonnance  qu'elles  avaient,  pour  peu  qu'on  veuille 
bien  oublier  la  distance  qui  les  sépare  du  château.  J'au- 
rais passé  outre  pour  ce  délit  véniel.  Mais  toucher  au 
Laocoon,  et  le  placer  de  telle  sorte  qu'il  devient  invi- 
sible !  montrer  aux  promeneurs  qui  arrivent  par  le  pont 
Royal  le  dos  d'un  groupe  destiné  à  n'être  vu  que  de 
face,  présenter  à  ceux  qui  s'avancent  vers  le  château, 
le  bras  gauche  d'un  bronze  qui  pour  se  comprendre  et 
s'admirer,  a  besoin  impérieusement  de  découper  sa  sil- 
houette sur  l'azur  du  ciel  !  essayer  et  prétendre  ce  que 
l'ignorance  d'un  enfant  regarderait  comme  une  folie, 
essayer  de  détacher  les  lignes  du  Laocoon  sur  un  fond  de 
papier  gris ,  sur  les  pierres  du  château  !  voilà  ce  qui  est 
impardonnable. 

Comme  si  les  écoliers  ne  savaient  pas  tous  que  les 
bronzes  et  les  marbres  ne  peuvent  pas  être  confondus  im- 
punément! comme  s'il  n'était  pas  trivialement  évident 
que  les  bronzes  veulent  une  liunière  libre  et  diffuse,  et 
que  les  marbres  seuls  peuvent  dessiner  leur  blancheur 
éclatante  sur  un  fond  de  pierre. 

Et  pour  insulter  plus  ouvertement  aux  lois  les  plus 
simples  du  goût  et  du  bon  sens ,  on  a  pris  les  deux  gra- 
cieuses statues  qui  figuraient  si  bien  dans  l'hémicvcle  du 
quinconce,  et  on  les  a  mises  dans  les  nouveaux  parterres, 
entre  un  vase  et  un  groupe.  Si  bien  que  maintenant  tout 
est  pêle-mêle  comme  dans  l'arrière-boutique  d'un  brocan- 
teur. Les  meubles  et  les  armures  sont  mieux  rangés  dans 


^26 


L'ARTISTE. 


le  magasin  de  M.  Montfort  que  les  statues  aux  Tuileries. 
Et  qu'a~t-on  placé  en  regard  du  Laocoonl  rien  de  mieux, 
rien  de  pire  que  le  dernier  méfait  de  M.  Bosio,  ce  héros 
matamore  qui  fait  la  roue  si  incroyablement,  et  qui  aurait 
des  crampes  a  crier  s'il  n'avait  le  bonheur  d'être  en 
bronze.  Hercule  doit  être  bien  confus ,  ou  Laocoon 
bien  humilié. 

Et  que  dire  des  statues  nouvelles  qu'on  a  placées  aux 
ïin'leries,  pour  nous  dédommager  des  houleuses  dévas- 
tations que  nos  remontrances  n'ont  pu  arrêter?  la  critique 
peut-elle  descendre  jusqu'à  l'analyse  du  Spartacus  de 
M.  Foyatier,  du  Laboureur  de  M.  Lemaire?  De  pareilles 
œuvres  ne  méritent  ni  blâme  ni  approbation.  A  te  pro- 
pos ,  il  n'y  a  qu'une  chose  convenable  "a  publier ,  quoi- 
que triste  et  désolante.  Il  faut  malheureusement  recon- 
naître qu'en  -I8i7,  1851  et  1852,  \e  Spartacus  a  obtenu 
un  succès  scandaleux.  Le  public  juge  la  sculpture  plus 
mal  encore  que  tout  le  reste.  En  présence  du  marbre  ou 
du  bronze  ,  il  débite  des  naïvetés  bien  autrement  singu- 
lières que  devant  une  toile  ou  un  volume  nouveau.  Les 
symphonies  exceptées,  auxquelles  il  n'entend  pas  grand' 
chose,  il  comprend  encore  la  musique  plus  volontiers 
que  la  sculpture. 

Les  causes  d'un  pareil  malheur  sont  trop  simples  pour 
qu'il  soit  besoin  de  les  expliquer.  Mais  il  importe  de 
constater  et  de  proclamer  hautement  que  le  Spartacus  est 
une  charge  indigne  de  l'art.  Le  type  est  bas  et  trivial. 
Les  lignes  du  dos  et  le  diamètre  des  épaules  indiquent 
une  familiarité  journalière  avec  la  hotte  :  c'est  peut- 
être  le  portrait  d'un  portefaix  ;  mais  a  coup  sûr  ce  n'est 
rien  de  plus.  Et  si,  abandonnant  l'exécution  des  mor- 
ceaux, j'arrive  "a  la  composition  proprement  dite,  c'est  pire 
encore.  Je  ne  sais  de  comparalile  au  Spartacus  que  les 
attitudes  usitées  dans  les  rôles  de  Francisque  -ou  de 
Marly. 

Il  ne  servirait  de  rien  d'examiner  la  valeur  du  Labou- 
reur. Comme  il  n'y  a  pas  eu  de  succès,  les  récriminations 
seraient  oiseuses. 

Mais  le  Cadinus  et  le  Minolaure  ne  peuvent  passer  ina- 
perçus. Ces  deux  ouvrages  ont  obtenu  dans  leur  temps 
les  éloges  des  journaux.  Le  Cadmus  s'appelait  vulgaire- 
ment un  des  chefs-d'œuvre  de  Dupaty.  Mais  en  vérité, 
je  préfère  de  beaucoup  sa  nynqihe  Biblis ,  tonte  sèche  et 
toute  ronde  qu'elle  soit,  au  Cadmus.  Ce  dernier  groupe 
n'a  pas  été  payé  moins  de  trente-deux  mille  francs.  Les 
lignes  du  Cadmus  ne  sont  pas  mauvaises  ;  elles  sont  ridi- 
cules. Si  le  serpent,  obéissant  a  la  malice  naturelle  de  son 
caractère ,  voulait  jouer  un  tour  "a  son  adversaire,  il  n'au- 
rait qu'a  doubler  la  semelle  et  serait  sûr  de  le  voir  tomber. 
L'attitude  du  héros  ne  serait  pas  même  applicable  a  Tes- 
crimc  ;  mais  d'ordinaire,  on  ne  combat  pas  un  serpent  le 


fleuret  à  la  main.  Ajoutez  à  cela  que  le  torse  et  les  mem- 
bres ne  révèlent  aucune  force,  que  le  dessin  des  saillies 
musculaires  manque  d'énergie  et  de  grandeur.  Une  pa- 
reille statue  n'est  bonne  qu'à  faire  des  cuvettes. 

Quant  au  Minotaure,  je  suis  vraiment  fâché  que 
M.  Ramey  fils  n'ait  pas  consulté  Granville  pour  l'ajuste- 
ment de  la  tête  et  du  torse  du  monstre.  Je  m'assure  qu'a- 
vec les  avis  et  les  leçons  du  jeune  artiste  il  eût  beau- 
coup mieux  réussi.  Le  Minotaure  de  M.  Ramey  est  tout 
boiHiement  un  homme  gras  et  indolent  qui  me  paraît  se 
réveiller  en  sursaut,  et  contrarié  tout  au  plus  du  genou 
de  Thésée  comme  d'un  cauchemar  importun.  Mais  la 
tête  jure  étrangement  avec  le  torse.  Il  n'y  a  pas  une  méta- 
morphose de  Granville  pour  laquelle  je  ne  voulusse  don- 
ner avec  empressement  le  Minotaure  de  M.  Ramey.  La 
tète  du  Thése'e  e.st  copiée  de  Canova  avec  une  littéralité 
assez  pauvre.  Certes  on  ne  peut  nier  que  le  marbre  de  ce 
groupe  ne  soit  travaillé  avec  assez  d'habileté  :  on  voit 
que  le  statuaire  sait  son  métier.  Mais  d'élévation ,  d'hé- 
roïsme ,  de  poésie,  de  grandeur  et  d'art,  il  n'y  a  pas  la 
moindre  trace.  C'est  une  réalité  assez  exacte,  mais  molle 
et  lâche. 

Le  Prométhe'e  de  M.  Pradier  est  le  seul  ouvrage  re- 
marquable placé  récemment  aux  Tuileries.  Ou  peut  sans 
doute  critiquer  les  ligues  générales,  on  peut  se  demander 
si,  plus  simples,  elles  n'auraient  pas  été  plus  vraies  ;  mais 
il  y  a  des  morceaux  d'une  admirable  exécution.  Le  bras 
gauche  tout  entier  est  très-beau.  Cependant,  bien  que 
les  deux  silhouettes  se  dessinent  assez  nellement ,  comme 
évidemment  le  Prométhée  peut  et  doit  être  vu  de  tous 
les  côtés,  on  doit  regretter  qu'il  soit  adossé  a  la  grille 
d'un  parterre  ;  de  cette  sorte ^  il  n'y  a  que  les  jardiniers 
qui  pourront  voir  le  dos. 

Restent  les  douze  statues  dont  les  titres  et  les  signatai- 
res ont  été  publiés  dans  les  journaux  a  son  de  trompe. On 
a  fait  grand  bruit  de  la  munificence  de  la  liste  civile.  Il 
s'est  rencontré  des  flatteurs  complaisans  qui  ont  remercié 
M.  Fontaine  de  fournir  aux  .sculpteurs  une  si  glorieuse 
occasion  de  manifester  leur  talent.  Par  malheur,  la  nou- 
velle n'est  pas  vraie,  et  les  éloges  tombent  a  faux.  Les 
figures  qu'on  doit  placer  aux  Tuileries  sont  celles-là 
mêmes  qu'en  A  827  Charles  X  avait  demandées  pour  la 
cour  du  Louvre.  Plaise  à  Dieu  qu'il  n'en  soit  pas  des  sta- 
tues du  Louvre,  placées  aux  Tuileries,  comme  des  statues 
demandées  par  Napoléon  pour  le  pont  Louis  XVI ,  réa- 
lisées seulement  sous  le  dernier  règne,  Dieu  sait  comment 
pour  la  plupart  !  et  encore  faut-il  dire  que  les  figures  des- 
tinées aux  Tuileries  n'auront  pas  comme  celles  du  pont 
Louis  XVI  le  mérite  d'une  certaine  unité.  Que  signifie 
Alexandre  combattant  près  d'un  Soldat  de  Marathon , 
enlrc  Phidias  eiCincimiaiu s  ?  que  signifient  ces  éternelles 


L'ARTISTE. 


HT 


I 


études  du  torse  autiquc?  la  sculpture  serait-elle  donc  cou- 
damucc  a  luie  école  perpétuelle?  Seuls  entre  tous, 
MM.  David  et  Pradier  contribueront  réellement  a  l'em- 
bellissement  du  jardin.  Mais  n'eût-il  pas  été  plus  conve- 
nable et  plus  naturel  en  même  temps  de  demander  pour 
les  terrasses  du  château  une  suite  homogène  et  harmo- 
nieuse, qui  formât  en  quelque  sorte  un  tout  complet? 
J'imagine  que  MM.  Nanteuil ,  Debay,  Goriot ,  Lemaire 
et  Foyaticr  seront  un  déplorable  voisinage  pour  Lepautre 
et  Coustou.  Le  beau  groupe  d'Ene'e,  le  Joueur  de  fldte, 
le  Pâtre,  réfuteront  mieux  que  l'analyse  la  plus  sévère  ce 
qu'on  est  convenu  d'aj)peler  des  morceaux  d'éludé. 

Il  fallait  laisser  au  Louvre  les  statues  qu'il  attendait. 
C'était  un  fait  accompli  ;  mais  pour  les  Tuileries  ,  il  fal- 
lait se  montrer  sévère  et  scrupuleux  ,  et  pour  lutter  avec 
les  maîtres  du  dix-septième  siècle ,  trop  méconnus  et  trop 
mal  appréciés,  ce  n'était  pas  trop  des  plus  habiles.  Les 
grands  travaux  ne  sont  pas  une  aumône.  Il  eût  mieux 
valu  partager  les  douze  figures  entre  deux  ou  trois  hom- 
mes du  premier  ordre  que  de  les  répartir  aux  dépens  du 
public  et  au  profit  d'artistes  médiocres. 

Gustave  Planche. 


lAIFLUElVCE  DE  LA  MUSIQUE  SUR  L'ORGANISME. 

La  musique  a  été  recommandée,  entre  autres  distrac- 
tions, comme  un  moyen  puissant  contre  les  effets  de  la 
maladie  qui  nous  ravage.  L'influence  de  la  musique  sur 
l'organisme  est  une  vérité  positive,  et,  suivant  de  savans 
médecins,  il  est  utile  d'en  entendre  souvent,  môme  dans 
l'état  de  santé.  Pour  quelques  personnes  douées  d'une  ex- 
trême sensibilité,  c'est  même  ini  besoin  presque  aussi  na- 
turel que  celui  de  prendre  des  alimens  ;  la  musique  pénè- 
tre en  nous,  pour  ainsi  dire,  et  aucune  partie  de  l'écono- 
mie, depuis  la  fibre  osseuse  jusqu'aux  émanations  les  plus 
subtiles  de  nos  humeurs,  n'échappe  a  son  influence.  Il  pa- 
raît que  le  plaisir  qu'elle  nous  fait  éprouver  a  sa  source 
dans  la  fréquence  plus  ou  moins  grande  de  la  rentrée,  du 
retour  des  sons,  et  que  ses  effets  divers  sont  principale- 
ment produit  par  le  mode  qu'on  emploie. 

Les  anciens  avaient  dans  leur  musique  quatre  modes 
principaux  qui  ii).spiraient  des  passions  différentes.  Ainsi 
le  mode  phrygien  excitait  le  courage  et  la  fureur  ;  le  ly- 
dien, la  tristesse,  les  plaintes,  les  regrets  ;  Xéolien,  la  ten- 
dresse et  l'amour:  le  ministère  n'a  pas  encore  voulu  chan- 
ter dans  ce  moiie;  enfin  le  dorien  inspirait  la  piété  et  le 
respect  pour  les  dieux. 

Nous  sommes  moins  riches  de  nos  jours  :  nous  n'avons, 
comme  le  savent  les  dilettanti  et  quelques  autres  ensuite, 


que  les  tons  majeure  et  les  tons  mineurs,  modifié-s  de  plu- 
sieurs manières  pour  produire  des  résultats  analogues  ; 
mais  ces  modifications  se  font  quelquefois  assez  heureu- 
sement, et  en  définitive  nous  pouvons  nous  consoler  de 
ne  pas  avoir  les  quatre  modes  des  («recs. 

Roger,  au  surplus,  en  compte  vingt-quatre(r/e5  Effets 
de  la  Musique  sur  le  corps  humain).  Le  premier  ton,  par- 
mi ceux  appelés  majeurs,  est  plein  de  majesté.  Lesecon'l, 
lorsqu'il  est  tempéré,  convient  a  la  tendresse;  lorsqu'il 
est  plus  animé,  il  invite  "a  la  joie.  Le  troisième  et  le  qua- 
trième font  naître  la  mélancolie,  ils  nous  attendrissent, 
nous  arrachent  des  larmes.  Le  cinquième  se  fait  remar- 
quer par  sa  noblesse  et  sa  dignité;  il  élève  l'ame  et  l'ex- 
cite aux  entreprises  difficiles.  Le  sixième  et  le  douzième 
respirent  l'ardeur  des  combats,  et  enflamment  le  courage. 
Les  modes  mineurs  se  rapportent  [)kis  parliculièrcment  a 
la  tristesse,  "a  la  pitié,  "a  la  crainte.  Grétry,  dans  son  Essai 
sur  la  Musi(jue,  a  parfaitement  délerminé  les  modes  qui 
conviennent  au  caractère  de  tel  ou  tel  personnage. 

Si  l'on  s'en  rapporte  aux  anciens,  leurs  différens  mo- 
des exerçaient  un  pouvoir  surprenant.  Lamon,  musicien 
de  Milet,  en  jouant  de  la  flûte  su  rie  mode  phrjgien,  avait 
excité  à  la  fureur  des  jeunes  gens  pris  de  vin-.  Galien  lui 
ordonna  de  changer  de  mode  et  de  jouer  sur  le  dorien  : 
aussitôt  ces  jeunes  gens  passèrent  de  l'état  le  plus  violent 
au  calme  le  plus  parfait.  Le  célèbre  Titnothée,  de  la 
même  ville,  maîtrisait,  dit-on,  a  sou  gré  les  sensations  (b' 
ses  auditeurs.  Ainsi,  par  exemple,  il  excitait  Alexandre- 
le-Grand  a  la  fureur,  et  le  calmait  pres-|ue  aussitôt.  Ter- 
pandre  apaise  une  sédition;  Ulysse  est  désarmé  par  Phe- 
mius  ;  Animât  IV,  les  mains  teintes  encore  du  sang  de 
ses  frères,  se  laisse  toucher  par  un  joueur  de  psaltérion,  et 
ne  peut  retenir  ses  larmes. 

Le  rhythmeet  la  mesure,  comme  chacun  des  modes  delà 
mélodie,  jouissent  aussi  d'une  propriété  particulière.  Les 
mesures  gaies,  les  mesures  vives,  les  mesures  majestueu- 
ses, ont  sur  le  moral  une  puissance  remarquable.  Quinti- 
lien  rapporte  a  ce  sujet  un  exemple  intéressant.  Pythagore, 
voyant  un  jeune  homme  dont  ou  avait  excité  la  fureur  au 
point  qu'il  allait  mettre  le  feu  a  la  maison  de  sa  maîtresse, 
qui  avait  intioduit  chez  elle  son  rival,  ordonne  au  joueur 
de  flûte  de  changer  aussitôt  de  mesure,  et  de  prendre  le 
spondée,  composé  de  deux  temps.  La  gravité  du  nouveau 
mouvement  arrête  le  jeune  homme  furieux,  et  il  reprend 
peu  a  peu  son  sang-froid.  Malgré  le  respect  que  méritent 
Qnintiliea  et  Roger  qui  le  cite,  on  {wurrait  ne  pas  ajou- 
ter une  foi  entière  à  des  effets  aussi  merveilleux. 

Toutefois,  si  la  musique  a  produit  tant  de  miracles  chcï 
les  anciens,  c'est  qu'ils  étaient  simples  dans  leur  mélodie, 
par  suite  de  l'imperfection  de  leurs  instrumens,  et  n'a- 
vaient presque  aucune  notion  de  l'harmonie.  Ils  s'alla- 


128 


L'ARTISTE. 


clmient  a  exprimer  sur  leurs  instrumens  tous  les  mouve- 
inens,  toutes  les  agitations  des  passions;  et  ils  avaient  ac- 
quis dans  ce  genre  la  plus  grande  habileté.  Cet  art ,  que 
nous  ignorons  entièrement,  réuni  a  l'extrême  simplicité  de 
leur  musique,  qui  permettait  k  tout  homme  de  suivresans 
peine  l'ordre  des  images  ,  opérait  les  prodiges  dont  ils 
nous  ont  transmis  le  souvenir.  Nous  sommes  aujourd'hui 
beaucoup  plus  savans  qu'eux;  mais  nos  compositeurs, 
pensant  que  le  plaisir  doit  être  l'unique  objet  de  la  musi- 
que, et  ne  la  croyant  pas,  comme  les  anciens,  propre  "a 
former  les  mœurs,  ne  s'attachent  qu'a  surprendre  l'oreille 
par  vme  agréable  harmonie,  et  l'ont,  comme  on  voit,  af- 
faiblie à  force  d'ornemens.  Aussi  sommes-nous  privés,  de 
nos  jours ,  des  effets  merveilleux  dont  les  auteurs  citent 
tant  d'exemples,  a  moins  pourtant  qu'on  ne  veuille  met- 
tre en  parallèle  les  exclamations,  les  trépignemens,  les 
extases,  les  coups  de  tête  contre  les  murs,  et  mille  autres 
choses  charmantes  dont  nos  dilettanti  nous  donnent  le 
spectacle  en  battant  la  mesure  a  faux  ;  ce  qui,  du  reste,  ne 
sort  pas  de  la  question  dans  un  pareil  désordre. 

Quoiqu'il  en  soit,  c'est  principalement  sur  le  moral, 
c' est-a-dire  sur  la  portion  de  l'encéphale  qui  préside  aux 
affections,  que  la  musique,  par  la  voie  de  l'ouïe ,. exerce 
son  empire,  et  que  par  suite  elle  détermine  dans  tout  l'or- 
ganisme les  mêmes  effets  que  les  passions  qu'elle  fait  naî- 
tre. 

Il  est  certain  que  la  musique  exalte  le  courage,  et  l'his- 
toire de  Tyrtée  n'est  plus  fabuleuse  depuis  que  l'hymne 
de  la  Marseillaise  a  reproduit  les  mêmes  prodiges.  La 
musique  militaire  surtout  a  de  tout  temps  contribué  aux 
succès  des  armées.  Le  son  delà  trompette,  du  clairon,  du 
fifre,  du  tambour,  excite  le  cerveau,  accélère  la  circula- 
tion, qui,  k  son  tour,  réagit  sur  cet  organe,  et  rend  l'homme 
capable^des  efforts  les  plus  extraordinaires. 

La  musique  peut  encore  calmer  la  peur ,  le  chagrin, 
l'inquiétude,  l'ennui,  et  en  général  tout  ce  qui  peut  vive- 
ment nous  affecter.  Une  douce  harmonie  s'empare  de  l'es- 
prit, et  le  délivre  des  idées  sombres  et  tristes  dont  la  con- 
tinuité seule  peut  altérer  toute  l'organisation.  Elisabeth, 
au  lit  de  mort ,  s'entoure  de  musiciens  dont  les  accords 
lui  dissimulentl'horreur  du  trépas.  Gélimer,  roi  des  Van- 
dales, assiégé  par  Bélisaire,  lui  demande  pour  toute  grâce 
une  cithare  pour  calmer  son  inquiétude  au  son  enchan- 
teur de  cet  instrument.  Le  voyageur  chante  au  milieu  des 
forêts  et  des  ténèbres  pour  dissiper  la  terreur  qu'elles  in- 
spirent. La  musique  appelle  le  sommeil  réparateur,  apaise 
les  douleurs  physiques ,  en  opérant  une  véritable  révul- 
sion. 

Les  anciens  croyaient  qu'elles  inspiraient  la  chasteté. 
Agamemnon  confia  Clytenniestre  a  Démodocus,  et  elle 
ne  se  rendit  k  l'igisthe  que  lorsqu'il  eut  tué  ce  musicien. 


Pénélope  fut  remise  à  Phémius,  qui,  par  les  sons  de  sa 
lyre,  conserva,  dit-on,  sa  vertu.  La  musique  de  nos  jours  a 
perdu,  il  faut  bien  l'avouer,  cet  heureux  privilège. 

Elle  est  bien  plutôt,  en  effet,  un  puissant  aiguillon  pour 
l'amour.  Elle  aiguise  les  traits  de  la  volupté,  et  enflamme 
les  passions,  bien  loin  de  les  calmer.'  Elle  exerce  aussi  son 
influence  sur  l'intelligence;  elle  excite  l'imagination, 
donne  du  mouvement  a  l'esprit,  de  l'étendue  aux  idées 
qu'elle  fait  jaillir  avec  abondance  ;  mais  c'est  surtout  aux 
poètes  et  aux  peintres  qu'elle  prête  cet  utile  secours. 

Elle  agit  encore  sur  la  partie  du  cerveau  qui  préside 
aux  mouvemens.  Le  soldat  supporte  bien  plus  long-temps 
la  fatigue,  exécute  avec  bien  plus  de  facilité  les  marches 
forcées  lorsqu'il  est  conduit  au  sondes  instrumens.  Dans 
ce  cas  l'impression  physique  double ,  pour  ainsi  dire,  sa 
volonté,  et  remplace  l'énergie  qu'elle  a  perdue.  Une  jeune 
personne  débile,  qui  pourrait  k  peine  exécuter  quelques 
pas  si  elle  n'était  accompagnée  de  musique,  a  l'aide  de  ce 
moyen  tout-puissant,  passera  la  nuit  au  bal  sans  éprouver 
la  moindre  lassitude.  On  peut  dire  ici  que  la  volonté  de 
cette  femme,  sa  force  locomotrice  est  dans  la  musique, 
dans  les  sollicitations  qu'elle  en  reçoit,  beaucoup  plus  que 
dans  son  cerveau,  puisque  cette  musique  lui  procure  une 
puissance  qu'autrement  elle  ne  trouve  pas  en  elle. 

Quelqu'un  avait  conseillé  a  une  jeune  dame  d'aller 
prendre  des  bains  a  une  certaine  distance  de  sa  demeure, 
d'y  aller  k  pied  et  de  revenir  de  la  même  manière. 
Elle  était  si  faible  que  ce  mode  de  retour  était  pres- 
que impossible ,  et  qu'après  l'avoir  employé  -,  pour- 
tant, il  lui  était  très-pénible  de  se  livrer  au  moindre 
exercrcek  reste  de  la  journée,  tant  sa  fatigue  était  grande. 
Un  jour  elle  sortit  du  bain  au  moment  où  un  régiment , 
précédé  d'une  musique  guerrière,  passait  et  dirigeait  sa 
marche  vers  sa  demeure.  Elle  le  suivit,  et  arriva  presque 
sans  s'en  apercevoir  et  sans  aucune  lassitude.  Attribuant 
avec  raison  cet  effet  k  l'influence  de  la  musique,  son  jeune 
médecin  résolut  de  profiter  de  cette  observation.  Le  régi- 
ment passait  tous  les  jours  k  la  même  heure;  il  répéta  l'ex- 
périence, et  il  obtint  toujours  le  même  succès. 

Mais  les  fonctions  de  la  vie  animale  ou  de  relation  ne 
peuvent  pas  être  modifiées  d'une  manière  aussi  énergique 
sans  que  celles  de  la  vie  organique  ne  s'en  ressentent  vive- 
ment. Aussi  lacircuiation,  la  respiration  et  la  digestion  sont- 
cUes  accélérées  ou  ralenties  par  divers  genres  de  musique. 
Les  fonctions  ne  sauraient  rester  stationnaires,  pour  ainsi 
dire,  lorsque  l'organe  qui  semble  les  tenir  toutes  sous  sa  di- 
rection est  si  profondément  impressionné.  A  peine,  en  ef- 
fet, entendons-nous  les  premiers  sons  d'une  musique  ravis- 
sante, que  tout  notre  corps  est  saisi  d'un  frémissement  gé- 
néral ;  et  bientôt  un  charme  inexpriraal)le  et  plein  d'une 
douce   volupté  s'empare  de  nos  sens.  Si  la  musique  est 


L'ARTISTE. 


-fSî) 


vive  et  bruyante,  les  yeux  deviennent  brillans,  le  visage 
se  colore,  le  pouls  devient  fort  et  régulier,  la  chaleur  aug- 
mente, et  toutes  les  autres  fonctions  redoublent  d'énergie. 
Cette  observation  n'avait  pas  échappé  aux  anciens ,  qui 
dans  leurs  festins  goiitaient  le  plaisir  de  la  musique.  Que 
si  l'on  change  de  mesure  et  de  ton  dans  un  sens  opposé, 
les  yeux  deviennent  langoureux,  la  face  pâlit,  le  sang  se 
concentre,  la  peau  est  froide  et  la  respiration  devient  sus- 
pirieuse. 

On  conçoit  dès  lors  de  quelle  utilité  la  musique  peut 
être  dans  les  affections  morbides  ,  puisqu'elle  imprime  à 
l'économie  de  si  profondes  modifications;  c'est  surtout 
dans  les  maladies  du  cerveau  qu'elle  pourra  exercer  la 
plus  heureuse  influence.  Aussi  voit-on  que,  parmi  les 
exemples  multipliés  cités  par  les  auteurs ,  les  névroses 
occupent  le  premier  rang.  L'aliénation  mentale,  l'hypo- 
condrie, l'hystérie,  l'épilepsie,  la  catalepsie  et  même  l'hy- 
drophobie,  si  l'on  en  croit  Desault,  ont  cédé  a  son  pou- 
voir. La  nostalgie,  ou  maladie  du  pays,  peut  aussi  être 
dissipée  par  la  musique. 

On  a  pensé  que  l'action  des  sons  n'était  pas  bornée  à 
l'ouïe,  mais  qu'elle  agissait  aussi  d'une  manière  directe 
sur  les  solides  et  les  fluides  qui  nous  constituent ,  en  leur 
communiquant  un  véritable  ébranlement  qu'on  a  comparé 
h  celui  de  l'escarpolette  ou  "a  tout  autre  exercice  lascif. 
Roger  a  consacré  un  chapitre  a  la  démonstration  de  cette 
opinion.  Après  avoir  exposé  tous  les  faits  de  physique  qui 
prouvent  la  transmission  des  vibrations  sonores  d'un  corps 
dans  un  antre ,  il  conclut  qu'a  l'aide  de  ces  données  on 
peut  expliquer  ces  frémissemens  dans  les  entrailles ,  ces 
horripilations,  ces  sensations  confuses  de  douleur  et  de 
plaisir  que  nous  éprouvons  en  entendant  certains  sons. 
Roger  a  attribué  dans  ce  cas  aux  vibrations  sonores  une 
puissance  évidemment  exagérée  ,  et  a  de  certaines  parties 
du  corps  une  qualité  qu'elles  n'ont  pas  extérieurement; 
tous  les  phénomènes  qu'il  mentionne  trouvent  leur  expli- 
cation naturelle  dans  l'influence  de  la  musique  sur  les 
organes  de  l'audition,  lesqticls  communiquent  »<"ur  im- 
pression au  surplus  du  système  nerveux.  Si  pourtant  l'on 
voulait  a  toute  force  tenir  compte  des  vibrations  que  les 
entrailles  éprouvent  par  communication,  ce  ne  pourrait 
être  qu'au  même  titre  qu'on  le  ferait  pour  la  jotie  ou  le 
métacarpe,  puisqu'ils  reçoivent  de  même  l'impression  des 
vibrations  sonores  ;  mais  encore  un  coup  aucime  de  ces 
parties  n'est  disposée  pour  sentir  distinctement  les  impres- 
sions que  l'ouïe  seule  peut  percevoir. 

Nous  n'avons  considéré  jusqu'ici  la  musiqiie  que  sous 
le  rapport  de  son  utilité  ;  mais  connue  nous  n'écrivons  pas 
pour  faire  son  éloge,  nous  allons  aussi  faire  connaître 
brièvement  les  inconvéniens  qu'elle  peut  occasioner. 
Or  l'expérience  nous  apprend  que  la  culture  immodérée 


de  la  musique  peut  occasioner  autant  de  maladies  que 
pratiquée  sagement  elle  procure  d'avantages  ;  elle  engen- 
dre surtout  les  affections  qui  dépendent  d'une  exaltation 
ou  d'une  perversion  des  organes  delà  sensibilité.  Les  gens 
du  monde  qui  fréquentent  les  artistes  ont  souvent  remar- 
qué qu'eu  général,  et  plus  particulièrement  les  musiciens, 
ils  avaient  au  moins  un  caractère  fort  original;  et  que 
beaucoup  étaient  niél.mcoliques,  maniaques.  Pour  ne 
parler  que  des  absens,  nous  citerons  le  célèbre  Mozart 
et  /.-/.  Rousseau,  qui  étaient  dans  ce  cas.  L'hypocon- 
drie, l'hystérie,  l'épilepsie,  et  la  classe  si  nombreuse  et 
si  variée  des  spasmes ,  semblent  aussi  être  dévolues  aux 
musiciens.  La  plupart  sont  doués  de  la  constitution  où 
dominent  l'encéphale  et  ses  dépendances,  et  chez  eux 
cette  constitution  n'est  pas  toujoun  naturelle;  elle  est 
souvent  acquise  par  une  culture  excessive  de  son  art. 

Cet  article,  très  remarquable,  r^t  cmpranté  au  Temps. 


Cittcniturf. 


SOIBÉE  D'ARTISTES. 

Il  y  a  des  salons  où  l'on  s'ennuie,  et  je  suis  sûr  que 
vous  en  connaissez  plus  d'un  qui  possède  ce  triste  avan- 
tage. D'ordinaire,  la  plupart  des  invités,  après  s'être  lor- 
gnés "a  distance,  échangent  ensemble  quelques  paroles  de 
politesse,  déchirent,  sans  avoir  l'air  d'y  prendre  garde, 
deux  ou  trois  de  leurs  meilleurs  amis,  se  racontent,  comme 
pour  satisfaire  à  un  devoir  obligatoire,  les  anecdotes  de  la 
matinée ,  puis  tout  est  dit.  La  maîtresse  delà  maison  place 
les  tables  de  jeu.  La  fille  se  met  au  piano;  les  quadrilles 
se  distribuent.  Le  jeu  et  la  danse  commuent  jusqu'à  trois 
heures,  et  vous  rentrez  chex  vous  avec  l'œil  en  feu,  le  cer- 
veau malade,  ennuyé  de  votre  soirce,  mais  cependant 
sans  pouvoir  vous  dispenser  de  dire  le  lendemain  matiiJ, 
a  ceux  qui  viennent  vous  faire  visite  au  réveil  :  c  Xxf 
avez  eu  grand  tort  de  ne  pas  venir  hier  chez  madame 


150 


L'ARTISTE. 


il  y  avait  un  inonde  fou.  J'ai  beaucoup  perdu.  Les  femmes 
étaient  jolies,  les  coiffures  un  peu  prétentieuses  ;  ilyaeu 
deux  chevelures  perdues  a  la  galoppade,  et  le  plaisant, 
c'est  qu'on  ne  savait  à  qui  les  rendre. On  a  eu  toutes  les  pei- 
nes du  monde  a  trouver  quelqu'un  qui  voulût  bien  les  ré- 
clamer.C'était  une  soirée  charmante,  »  et  pour  le  prouver, 
vous  bâillez  a.  vous  démettre  les  mâchoires. 

Mais  pourquoi  s'y  ennuie-t-ou  ?  C'est  que  huit  jours  à 
l'avance  on  s'occupedes  personnes  qu'on  y  doit  rencontrer, 
comme  de  la  composition  d'une  représentation  a.  bénéfice  ; 
c'est  qu'on  y  va  pour  s'épier,  pour  se  guetter  avec  une  in- 
quiète jalousie.  C'est  qu'on  n'y  arrive  jamais  sans  l'intention 
formelle  de  laisser  a  la  porte  tout  ce  qui  fait  qu'on  est  soi, 
et  qu'on  n'est  pas  un  autre;  c'est  qu'on  s'y  donne  une  peine 
affreuse  pour  ressembler  a  tout  le  monde,  et  de  cette  fa- 
çon tout  le  monde  ne  ressemble  à  personne. 

C'est  vraiment  une  corvée  que  de  fréquenter  de  pareils 
salons.  Je  conçois  qu'on  s'y  présente  pour  s'instruire  et  se 
former  aux  belles  manières;  pour  savoir  au  juste  ce  que 
valent  dans  de  pareilles  cohues  les  plus  hauts  esprits,  les 
meilleurs  et  les  plus  généreux  caractères,  beaucoup  moins 
à  coup  sûr  qu'un  sot  en  velours  et  en  bas  de  soie,  moins 
qu'un  maître  de  danse,  ou  un  piller  de  café.  Celui  qui 
sait  parier  a  propos ,  quitter  un  parti  au  moment  où  il 
faiblit,  s'appelle  un  homme  d'esprit.  Celui  qui  s'avise  de 
regarder  sa  danseuse  avec  une  attention  trop  marquée  n'a 
pas  de  goût.  Il  se  fait  montrer  au  doigt.  C'est  un  ensei- 
gnement assez  profitable.  Deux  ans  d'une  pareille  société 
vieillissent  et  assouplissent  le  caractère.  On  y  apprend  a 
éteindre  ce  qu'il  y  a  d'ardent  dans  les  passions,  a  masquer 
ce  qu'il  y  a  de  trop  vrai  dans  l'expression  immédiate  de  la 
pensée. 

C'est  une  épreuve  qui  peut  vous  flétrir  si  vous  la  pro- 
longez trop  long-temps.  Mais  si  vous  savez  vous  arrcler  a 
temps,  vous  devenez  habile;  vous  demeurez  "a  la  veille  de 
la  rouerie. 

Mais  il  existe  a  Paris  d'autres  et  plus  intimes  réunions, 
où  l'on  va  librement ,  sans  jamais  savoir  précisément  h 
qui  l'on  adressera  la  première  parole  ;  réunions  familières, 
sans  faste  et  sans  apprêts,  où  chacun  joue  son  rôle  sans 
l'avoir  appris,  où  la  parole  sert  bien  rarement  à  déguiser 
la  pensée;  curieuses  et  inappréciables  galeries  où  tous  les 
acieurs  mettent  en  relief,  avec  une  généreuse  naïveté,  tous 
les  mérites  et  tous  les  ridicules  qu'ils  ont  reçus  en  partage; 
où  personne  ne  se  refuse  un  geste  ou  un  sourire,  dans  la 
crainte  de  blesser  l'humeur  chagrine  de  son  voisin. 

Il  en  est  une  surtout  connue  de  quelques  heureux ,  relé- 
guée dans  un  quartier  tranquille,  entre  l'Hôtel- de- Ville 
et  la  Bastille,  qui  peut  servir  de  type  et  de  modèle  aux 
soirées  du  même  genre.  Le  maître  de  la  maison  est  lui- 
même  artiste  et  poète.  C'est  une  des  conversations  les 


plus  merveilleuses  et  les  plus  inépuisables  que  je  sache,' 
un  trésor  de  souvenirs  et  d'anecdotes;  qui  peut  citer,  par 
ordre  alphabétique,  autant  de  noms  que  Périclès.  Mais  il 
a  trop  de  goût  et  de  modestie  pour  raconter  sans  qu'on  l'en 
prie.  Entre  neuf  a  dix  heures  du  soir,  le  dimanche,  à 
l'ordinaire,  car  ses  loisirs  sont  rares  et  ménagés,  sa  vie  a 
toujours  été  pleine  et  laborieuse,  vous  trouvez  son  salon 
garni  d'une  population  insouciante  et  variée.  Sa  femme 
et  sa  fille  vous  accueillent  gracieusement.  Pour  lui,  il  par- 
tage son  attention  entre  son  partenaire  et  la  discussion 
d'une  nouvelle.  Il  a  l'air  de  s'oublier  complètement  pour 
penser  a  tout  le  monde.  Il  ne  quitte  pas  son  fauteuil,  et 
cependant  pas  un  nouveau-venu  n'échappe  a  ses  regards 
curieux  ;  il  possède  un  talent  particulier  et  rare  ,  presque 
indispensable  cependant  aux  rois ,  aux  ambassadeurs  et 
aux  maîtres  de  maison.  Il  parle  "a^chacun  de  ce  qui  l'in- 
téresse. 

Si  vous  le  permettez ,  je  vous  nommerai  quelques-unes 
des  tètes  qui  figurent  dans  ce  tableau. Ce  jeune  homme  dont 
la  moustache  et  les  soiucils  engloutissent  presque  toute 
la  figure,  dont  on  distingue  à  peine  les  yeux  et  les  lèvres, 
c'est  le  beau-frère  d'un  grand  poète.  Il  est  célèbre  surtout 
par  la  manière  dont  il  danse  le  galop.  Il  parle  volontiers 
de  ses  ouvrages ,  les  explique  et  les  récite  presque  k  ceux 
qui  ne  les  ont  pas  lus.  Il  a  une  manière  de  regarder  les 
femmes  et  de  leur  parler  en  décrivant  un  arc,  qui  appelle 
sur  lui  les  yeux  de  l'assemblée. 

Ce  grand  et  beau  jeune  homme ,  dont  la  figure  épa- 
nouie rappelle  la  joyeuse  insouciance  et  la  causticité  sati- 
rique de  Figaro,  c'est  le  successeur  de  Geoffroy;  celui 
qui  élève  et  abat  les  réputations,  qui  distribue  a  son  gré, 
et  le  plus  souvent  avec  justice,  la  louange  et  le  blâme, 
qui,  du  haut  de  sa  tribune  populaire,  harangue  et  pacifie, 
ranime  et  agite  toutes  les  passions  littéraires  qui  menacent 
de  s'éteindre.  Sous  le  dédain  et  le  caprice  de  sa  conver- 
sation, qui  se  déroule  et  se  croise  en  mille  sens  comme  un 
kaléidoscope,  on  peut  surprendre  malgré  lui  un  amour 
sincère  et  sérieux  de  l'art  et  de  la  poésie.  Il  fait  de  la  lan- 
gue ce  qu'il  veut  ;  il  la  dompte  et  la  gouverne  comme  un 
habile  écuyer. 

Celui  qui  tient  les  cartes  et  qui  cache  sous  le  verre  de 
ses  lunettes  un  œil  vif  et  malin,  c'est  le  critique  officiel 
des  derniers  salons.  Il  est  lié  d'amitié  avec  la  plupart  des 
artistes  contemporains,  et  il  aie  tort,  très-pardonnable  sans 
doute,  d'écouter  trop  souvent  ses  amitiés.  On  ne  lui  con- 
naît pas  d'ennemis ,  chose  rare  pour  un  critique  !  Mais  il 
n'y  a  pas  un  nom  qui  lui  doive  son  éclat  et  sa  puissance, 
pas  un  qu'il  ait  tiré  de  la  foule  et  de  l'ombre  pour  le  cou- 
ronner de  gloire  et  de  popularité.  Il  n'a  pas  ordonné  dans 
sa  vie  im  seul  convoi  funéraire. C'est  ma  homme  heureux, 
mais  qui  ne  laissera  pas  de  trace. 


L'ARTISTE. 


i3i 


li^ 


Vous  connaissez  et  vous  admirez  tous  les  jours  le 
jeune  peintre  qui  s'avance  vers  nous,  'et  qu'au  premier 
abord  vous  pourriez  prendre  pour  un  capitaine  de  cavale- 
rie. C'est  a  lui  que  les  plus  beaux  livres  doivent  leurs  //- 
lustrations.  Il  a  inventé  pour  Ii^ankoect  le  Corsaire  rouge 
d'énergiques  et  délicieuses  compositions.  Il  n'y  a  pas  un 
roman,  pas  un  poème,  pour  lequel  son  crayon  n'ait  im- 
provisé quelque  figure  de  femme ,  angélique  et  résignée  ; 
il  possède  un  talent  rare  pour  comprendre  et  créer  des 
attitudes  vraies ,  pour  trouver  de  l'ampleur  et  de  la  grâce 
jusque  dans  notre  costuraemaigre  et  mesquin. Dans  un  an 
peut-être  son  rang  sera  marqué  entre  Allan  et  Wilkie. 

La  tète  grave  et  recueilliequi  causeprèsde  la  cheminée, 
c'est  le  poète  qui  a  promené  sa  rêverie  du  Kremlin  à  l'Al- 
hambra ,  qui  a  choisi  tour  a  tour  Olivier  Crorawel, 
CLarles-QuintetLouisXIII  pour  les  traduire  sur  la  scène, 
qui  a  tenté  toutes  les  voies  de  la  poésie,  depuis  l'ode 
jusqu'au  roman. 

Je  ne  vous  nommerai  pas  tous  les  causeurs  du  salon  ; 
depuis  l'auteur  d'£loa  jusqu'au  peintre  qui ,  en  ^  827,  a 
débuté  si  glorieusement  par  Mazeppa.  C'est  une  soirée 
d'artistes,  pleine  d'abandon ,  de  franchise  et  d'animation. 
Sur  le  minuit,  quand  la  foule  commence  h  s'éclaircir  , 
quand  notre  hôte  n'a  plus  autour  de  lui  qu'un  petit  nom- 
bre d'auditeurs  fidèles,  quand  les  bougies  s'abaissent  et  ne 
suffisent  plus  k  éclairer  la  valse ,  quand  les  danseuses 
s'enveloppent  de  leurs  pelisses,  et  disent  "a  leurs  amis  un 
adieu  sincère  et  sans  arrière- pensée,  un  nouveau  plaisir 
commence,  le  plaisir  des  tentes  de  l'Arabe,  plaisir  d'ima- 
gination vagabonde,  plaisir  d'artiste,  plaisir  de  roi,  que 
les  rois  méconnaissent.  Notre  hôte  raconte  jusqu'à  deux 
heures  les  innombrables  aventures  qu'il  a  traversées.  Et, 
i-âce  à  sa  verve  homérique ,  ce  plaisir  se  renouvelle  sans 
jamais  s'épuiser. 


UNE  MAISON 


DE    LA    RUE    DE    LA    VICTOIBE. 


S'il  est  arrivé  à  quelques-uns  de  nos  lecteurs  de  s'arrêter 
rue  CliantereiDe ,  non  loin  des  nouveaux  bains,  ils  auront pent- 
ctrc  remarque' à  la  droite  de  l'ct-iblissement  la  maison  ou  plutôt 
la  porte  cochcre  sous  le  n°  4^-  —  -^  l'inte'rieur ,  une  coiu*  lon- 
gue et  e'troile ,  en  forme  d'avenue  plantée  d'arbres  dont  les 
cimes  s'unissent,  aboutit  à  un  pavillon  c'Ie'gant  et  frêle.  De  son 
sommet  arrondi  en  coupole  et  couronne'  d'une  boule  d'or,  par- 
tent une  infinité  de  veines  de  fer ,  qui  dessinent  autant  d'an- 
gles au  bord  de  la  toiture.  Dans  les  intervalles  on  a  peint  en 
faisceaux  des  armes  et  des  ornemcns  militaires  qui ,  jwr  leur 
forme  et  leur  mélange  sont  une  date  pour  l'édifice ,  et  comme 
un  millésime  pour  son  empreinte.  On  y  voit  le  sabre  recourbé 
qui  rappelle  l'Egypte,  le  brillant  schakos  du  guide,  le  long 
bonnet  à  poil  ras ,  à  pla([uc  cuivéc ,  des  grenadiers  de  Rivoli 
et  d'Arcolc.  Chaque  côté  latéral  est  coupé  également  par  une 
grille  de  fer  qui  sépare  la  cour  d'un  jardin ,  dont  l'aspect  est 
simple  et  sévère;  c'est  une  immense  pelouse  verdoyante,  om- 
bragée par  un  massif  de  vieux  ormes  qui  se  déroulent  circu- 
lairemeut,  de  manière  à  dérober  aux  voisins  la  vue  du  pavil- 
lon ,  et  à  ne  laisser  à  ses  habitans  que  celle  du  ciel  et  du 
jardin. 

Ce  même  jour  (  i  G  brumaire),  pendant  que  la  scène  que 
nous  venons  de  rapporter  avait  lieu  à  l'autre  extrémité  de  la 
ville ,  une  scène  différente  se  préparait  dans  l'enceinte  de  ce 
pavillon ,  que  tout  Paris  connaissait  alors  sous  le  nom  de  mai- 
son de  la  rue  de  la  Victoire. 

Dans  un  salon  ovale  ,  un  peu  en  désordre ,  mais  décore  avec 
beaucoup  de  goût ,  et  alors  éclairé  par  une  lampe  d'albâtre  pla- 
cée sur  un  guéridon  en  laque  de  Chine,  un  homme  jeune  en- 
core, maigre  et  d'une  taille  chélive,  reposait  étendu  sur  une 
chaise  longue ,  la  main  droite  passée  dans  le  col  entr'ouvert  de 
sa  redingottc  grise.  Un  front  immense  et  proéminant  couron- 
nait son  profil  d'une  délicatesse  infinie ,  il  n'y  avait  qu'une 
pensée  puissante  qui  pût  animer  les  traits  de  ce  visage  pâle  et 
bronzé.  L'habitude  delà  réflexion  contractait  en  ce  moment  ces 
lèvres  minces,  comprimait  ces  paupières  transparentes,  sous 
lesquelles  se  découvrait  parfois  un  œil  bleu ,  d'une  mobilité 
effrayante. 

A  ses  côtés ,  ime  femme  vêtue  de  blanc  et  coiffée  d'un  ma- 
dras rouge  des  Indos  ,  noué  à  la  créole ,  soutenait  de  ses  deux 
mains  cette  tète  où  fermentait  un  monde ,  y  attachant  des  re- 
gards humides  empreints  d'un  amour  mêlé  d'inquiétude.  — Tu 
souffres,  mon  ami,  et  tu  me  le  caches  ! 

Celui  à  qui  ces  paroles  s'adressaient  balança  légèrement  l'in- 
dex à  la  hauteur  du  front ,  paraissant ,  au  moyen  de  cette  ré- 
ponse muette,  inviter  sa  compagne  à  ne  point  le  tirer  de  la 
méditation  où  il  était  plongé.  Elle  l'entendit,  et  reprenant  son 
livre ,  se  laissa  retomber  mollement  au  fond  de  son  fauteuil ,  en 
dissimulant  mal  un  léger  bâillement. 

Le  silence  profond  qui  régnait  là  depuis  une  heure,  et  qui 
n'avait  été  troublé  que  par  l'incident  dont  nous  venons  de  par- 


-152 


L'ARTISTE. 


er ,  dura  quelques  minutes  encore ,  puis  il  fut  interrompu  tout 
à  coup. 

La  porte  extérieure  cria  sur  ses  gonds ,  et  un  bruit  progres- 
sif de  voitures  s'avançant  rapidement  par  l'avenue ,  se  fit  en- 
tendre. 

Les  voici,  s'e'cria  Bonaparte,  et  en  un  clin  d'œil  il  se  releva 
sur  ses  jambes  avec  une  brusquerie  qui  eljranla  le  parquet. 

S'approchant  alors  de  la  fenêtre  basse  qui  donnait  sur  le  jar- 
din ,  et  de  laquelle  on  n'apercevait  que  le  massif  d'arbres  et  le 
ciel,  pur  et  brillant  de  l'éclat  de  mille  e'toiles,  il  y  attira  dou- 
cement sa  femme. 

—  Joséphine ,  lui  dit-il ,  parmi  ces  astres  n'en  vois-tu  pas 
un  plus  ctincelant  que  les  autres  ? 

Elle  leva  les  yeux  vers  la  voûte  bleue ,  et  y  de'signa  l'c'toile 
du  berger. 

Un  sourire  amer  effleura  les  lèvres  du  ge'ne'ral ,  et  branlant 
la  tête  :  Cherche  encore,  lui  dit-il. 

—  Ah  !  reprit  Jose'phine  d'un  air  inspire' ,  je  vois  là-bas  une 
étoile  qui  jette  le  feu  d'un  diamant.  Regarde,  mon  ami,  l'ho- 
rizon en  paraît  embrasé  dans  cet  endroit. 

—  C'est  celle-là  I  s'écria  Bonaparte  avec  enthousiasme^  et 
refermant  précipitamment  la  fenêtre ,  il  sortit. 

Dans  un  cabinet  voisin  où  l'on  voyait  une  couchette  en  fer 
garnie  d'un  couvre-pied  bleu  de  ciel ,  venaient  d'entrer  pres- 
que simultanément  six  personnages  aussi  remarquables  par  leur 
physionomie  que  par  la  diversité  singulièrement  contrastée  de 
leur  habillement.  Deux  d'entre  eux  ,  dont  l'un  ,  à  la  première 
vue,  sollicitait  l'examen  par  la  longueur  démesurée  de  ses  jam- 
bes ,  portant  un  buste  frêle  et  amaigri ,  se  promenaient  dans 
une  sorte  d'agitation  qu'entretenait  leur  conversation  animée. 
Les  quatre  autres  avaient  pris  place  autour  de  la  cheminée,  sur 
laquelle  s'élevait  entre  deux  vases  corinthiens  une  magnifique 
pendule,  présent  de  l'empereur  d'Autriche  au  jeune  et  victo- 
rieux négociateur  de  Campo-Formio. 

A  l'angle  de  la  cheminée ,  un  de  ces  personnages  qu'à  la 
coupe  antique  de  ses  vêtemens ,  et  plus  encore  à  une  énorme 
perruque  blonde  qui  lui  descendait  jusque  sur  les  yeux,  on  au- 
rait pu  croire  très-avancé  en  âge  ,  pérorait  paisiblement  et  avec 
une  précision  mathématique.  Le  plus  rapproché  des  auditeurs, 
revêtu  d'un  frac  militaire,  semblait  recueillir  ses  paroles  avec 
une  avidité  où  il  entrait  plus  de  curiosité  que  de  sympathie. 
Des  deux  figures  que  le  discoureur  avait  en  regard,  l'une  ex- 
primait cette  attention  ,  inattentive  pour  ainsi  dire ,  qu'on  prête 
à  des  arguraens  déjà  connus  ou  devinés;  l'autre  figure  ,  singu- 
lier type  de  finesse  caustique ,  semblait  concentrée  dans  une 
immobilité  dont  l'expression  satirique  n'aurait  pas  échappé  au 
sagace  Sieyes ,  si  dans  ce  moment  il  n'eût  été  aussi  vivement 
préoccupé  des  bienfaisans  résultats  à  venir  de  son  organisation 
gouvernementale.  Il  allait  aborder  la  çhéorie  de  son  grand-di- 
recteur et  de  son  sénat  absorbant ,  lorsqu'un  profil  anguleux  se 
dessina  vivement  sur  le  papier  vert-pâle  qui  décorait  l'apparte- 
ment. L'abbé  Sieyes  s'interrompit  aussitôt ,  et  tous  se  levèrent 
comme  s'ils  eussent  été  mis  en  mouvement  par  la  même  com- 
motion électrique. 


Bonaparte  invita  ses  hôtes  à  s'asseoir ,  lui  debout ,  et  les  do- 
minant du  regard. 

Après  s'êue  un  instant  recueilli  :  Messieurs  ,  dit-il ,  je  suis 
prêt. 

Le  jeune  général  prononça  ces  trois  mots ,  qui  dans  sa  boucbe 
en  disaient  tant,  avec  une  force  extraordinaire;  en  les  articu- 
lant ,  son  organe  avait  pris  une  intonation  surnaturelle. 

Un  mouvement  d'approbation  aussitôt  comprimé  se  mani- 
festa dans  l'auditoire. 

Il  reprit  :  Nous  sommes  d'accord  sur  le  but  ;  au-dehors,  as- 
surer à  notre  pays  la  prépondérance  que  ses  armes  lui  ont  con- 
quise; au-dedans,  frapper  et  détruire  les  factions  qui  menacent 
un  pouvoir  trop  affaibfi ,  et  lui  rendre  la  force  et  l'indépen- 
dance qui  en  sont  inséparables  ,  n'est-ce  pas  là  ce  que  vous  vou- 
lez tous  ? 

Un  geste  et  une  exclamation  d'assentiment  lui  répondirent. 

—  Citoyen  directeur,  continua-t-il  en  se  tournant  vers  Sieyes 
d'un  air  de  déférence ,  comme  il  y  a  des  mesures  à  concerter  , 
nous  attendons  que  vos  lumières  nous  les  indiquent. 

Sieyes  rejeta  sa  perruque  en  arrière ,  tâta  les  basques  de  son 
habit ,  en  tira  sa  tabatière ,  prisa ,  se  moucha  ,  toussa  ,  cracha  ; 
et  ouvrant  de  grands  yeux,  il  répondit  en  ces  termes  à  l'invita- 
tion du  général. 

—  Notre  position  a  cela  de  particulier  que ,  parmi  celles 
qui  donnèrent  lieu  aux  changemens  que  nous  avons  vus  dans 
ces  dernières  années ,  on  n'en  trouverait  aucune  qui  lui  fût  com- 
parable; par  conséquent,  pour  en  sortir,  nous  ne  saurions  nous 
étayer  d'aucun  précédent.  Peut-être  va-t-on  citer  le  i3  vendé- 
miaire, le  1 8 fructidor?  on  se  trompera.  Le  i3  vendémiaire  fut 
la  répression  Icga'e  des  factions;  le  i8  fructidor  là  dissolution 
opportune ,  mais  irrégulière,  des  conseils  qui  menaçaient  l'exis- 
tence même  de  la  république  ;  vous  reconnaissez  que  de  ces 
deux  situations  aucune  ne  coïncide  avec  la  nôtre.  Nous  avons, 
il  est  vrai ,  comme  l'eurent  alors  la  Convention  et  le  Directoire, 
une  grande  et  double  force ,  celle  de  la  nécessité  et  de  l'opinion 
publique  ;  mais  nous  sommes  privés  de  la  demi-légalité  de  ce 
qu'on  a  nommé  le  coup  d'état  de  fructidor ,  puisque  la  majorit  é 
du  Directoire  nous  manque  pour  l'exécuter.  Ainsi  donc  ,  dans 
l'impossibilité  où  nous  sommes  de  nous  renfermer  dans  la  con- 
stitution pour  la  sauver ,  il  faut  en  sortir  pour  la  refaire. 

—  Sortons-en  d'abord ,  dit  avec  impatience  le  personnage  aux 
jambes  longues  et  fluettes,  qui  se  dandinait  sur  sa  chaise. 

—  Pour  cela  ,  plus  d'une  voie  nous  est  ouverte. 

—  Les  plus  courtes  sont  les  meilleures ,  répliqua  le  même 
personnage. 

—  J'en  dirai  autant  des  discours ,  ajouta ,  sans  être  entendu, 
un  diplomate  devenu  célèbre  à  tant  de  titres  ,  et  dont  la  tête 
de  cire  avait  remué. 

—  Messieurs,  continua  le  judicieux  directeur,  de  ces  voies 
que  nous  offre  la  fortune,  je  n'en   citerai  que  deux,  l'usurpa- 
tion (  nous  ne  sommes  pas  ici  pour  composer  avec  les  termes 
avouée,  l'usurpation  déguisée.  Que  le  général   Bonaparte  s'en- 
toure de  ses  compagnons  d'armes,  qu'il  marche  sur  les  conseil.'!. 


n 


L'ARTISTE. 


"155 


sur  le  directoire,  et  qu'il  les  renverse,  voilà  un  de  ses  moyens, 
il  a  ses  chances  de  réussite  bonne  et  prompte;  mais  comme 
moi,  sans  doute,  vous  lui  trouverez. des  inconve'nicns.  L'autre, 
que  je  tiens  pour  moins  diingcreux  et  aussi  infaillible,  c'est  de 
se  servir  de  l'article  do  la  constitution  qui  autorise  les  inspec- 
teurs des  Anciens  à  proposer ,  par  mesure  d'urgence ,  la  trans- 
lation du  Corps  Législatif  à  Saint-Cloud. 

—  Soit ,  dit  avec  douceur  un  des  collègues  de  Sieycs  au  Di- 
rectoire ;  mais  cette  mesure ,  ne  serait-il  pas  convenable  de  la 
motiver  ? 

—  Quand  l'urgence  est  avérée  !  marmotta  l'ex-evcque  d'Au- 
tun,  ex-ministre  des  relations  extérieures. 

—  Avcre'e  pour  le  conseil  des  Anciens,  répliqua  Sieyes;  mais 
aux  Cinq-Cents  vous  trouverez  de  l'opposition. 

—  Lucien,  dit  Bonaparte,  en  pesant  sur  l'épaule  de  son 
frère  de  manière  à  la  rendre  immobile ,  qu'en  penses-tu  ? 

—  Je  pense  qu'en  efïct  nous  aurons  quelques  mauvais  esprits 
.1  combattre ,  surtout  si  l'on  agit  avec  mollesse. 

—  La  précipitation  perdrait  tout,  poursuivit  Sieyes  d'un  ton 
sec  et  déjà  dédaigneux  j  j'ai  su  qu'hier  au  Manège  s'était  ré- 
pandu le  bruit  de  ce  qu'ils  appellent  un  complot  contre  les  li- 
bertés publiques.  Eh  bien  !  les  anarchistes  parlaient  déjà  de 
jirendre  l'initiative  et  d'attenter  à  la  représentation  natio- 
nale. 

—  Bah  !  s'écria  Bonaparte  en  frappant  brusquement  le  par- 
((uet  du  talon  de  sa  botte. 

—  Preuve  qu'il  faut  temporiser,  ajouta  ironiquement  le  ci- 
toyen ïallcyrand ,  et  il  enflait  ses  jours  comme  s'il  comprimait 
un  sourire. 

—  11  me  semble  que  la  dernière  des  assertions  du  citoyen 
directeur  suffit  pour  trancher  bien  des  difficultés,  si  toutefois 
il  en  existe,  dit  à  son  tour  un  des  assistans  qui  s'était  tû  jus- 
qu'alors ,  et  dont  la  physionomie  était  douce  ,  l'organe  sonore , 
la  voix  emmiellée.  N'a-t-on  pas  avancé  que  le  club  du  Manège 
complotait  de  s'armer  contre  la  loi,  et  de  briser  la  majorité  des 
conseils  qui  l'effraie  ?  Leur  translation  à  Saint-Cloud  a-t-ellc 
besoin  d'un  autre  motif  .' 

Cet  avis  exprimé  sous  la  fonne  du  doute  et  avec  une  sorte 
de  timidité  produisit  beaucoup  d'effet  sur  l'auditoire. 

Suivant  une  coutume  ordinaire  lorsqu'on  a  reçu  l'impression 
d'un  esprit  supérieur  ,  il  arriva  que  chacun  crut  avoir  rencon- 
tré l'expédient  qui  décidait  tout  ;  mais  ,  comme  il  arrive  aussi , 
ce  premier  moment  passé,  les  opinions  se  repartagèrent,  et  la 
lutte  des  objections  s'engagea. 

—  Prenez  garde ,  alléguait  l'un,  que  vous  faites  injure  aux 
conseils,  dont  la  majorité  se  rit  des  tentatives  anarchiques. 

—  C'est ,  disait  un  autre ,  déclarer  trop  ouvertement  la 
guerre  à  un  parti  redoutable  encore. 

—  Tactique  usée  !  criait  un  troisième  ;  caresser  la  légalité  au 
moment  où  on  l'abandonne!  Le  peuple  vous  désavouera.  Et 
<pie  direz-vous  aux  généraux  jacobins  ? 


—  De  me  suivre ,  répondit  une  voix  dont  l'intonation  sur- 
monta celle  des  autres. 

Grand  silence. 

—  Et  s'ils  s'y  refusent  ?  répliqua  celui  qui  avait  provoqué 
cette  ficre  réponse. 

—  Tant  pis  pour  eux. 

—  Eh  !  général ,  qui  sait  ce  que  peut  entreprendre  la  |>opu- 
larité  d'un  Bernardotte,  d'un  Augereau  ? 

—  D'un  Augereau  !  reprit  le  vainqueur  de  l'Italie ,  avec  un 

sourire  de  dégoût.  Quand  Jourdan  n'est  pas  à  craindre ,  ce 
maître  d'armes  vous  ferait  peur  I  II  y  a  des  obstacles ,  mais  ils 
ne  sont  pas  là.  L'appui  des  généraux ,  vrais  amis  de  la  répu- 
blique, ne  lui  manquera  pas  plus  que  le  mien.  Je  vous  ai  dit 
que  j'étais  prêt  à  agir  ;  maintenant  je  vous  dis  qae  c'est  en 
usant  du  moyen  que  Rcgnault  vous  a  indiqué.  L'article  de  la 
constitution  dont  le  citoyen  directeur  vous  a  parlé  nous  sera  d'un 
grand  secours  ,  et  ma  détermination  est  qu'on  l'emploie.  Comme 
lui ,  je  reconnais  que  ce  ne  sont  pas  seulement  les  pouvoirs  qui 
sont  mauvais,  mais  aussi  la  source  d'où  ils  émanent.  La  consti- 
tution est  vicieuse  ,  rendons  grâces  à  la  fortime  qui  nous  met  à 
même  de  la  corriger  sans  violence  ,  et  qui  nous  fait  trouver  en 
elle  ce  qui  doit  y  remédier. 

Comme  tous  les  caractères  prompts  et  passionnés ,  Bonaparte 
avait  saisi  avec  ardeur  les  expédicns  qu'il  croyait  les  plus  pro- 
pres à  lever  les  difficultés  qu'on  lui  signalait  ;  il  n'avait  pas  vu 
que  ces  cxpédiens  faisaient  naître  d'autres  difficultés.  Deux  es- 
prits plus  déliés  que  lui  le  sentirent  aussitôt. 

Sieyes  et  Talleyrand  étaient  ennemis ,  parce  que  des  hommes 
aussi  supérieurs ,  animés  tous  les  deux  d'une  égale  ambition  . 
mais  divisés  sur  la  légitimité  des  moyens  de  la  satisfaire ,  le 
sont  toujours.  —  L'un  avec  son  dégoût  systématique  pour  l'es- 
pèce humaine  et  surtout  jiour  ceux  qui  aspiraient  à  la  diriger, 
l'autre  avec  son  avereion  railleuse  pour  des  esprits  qu'on  disait 
profonds  et  qu'il  appelait  creux ,  pouvaient  bien  quelquefois  se 
rencontrer  dans  leurs  opinions ,  pur  effet  de  leurs  lumières  , 
mais  jamais  dans  leurs  sympathies.  Aussi ,  tout  en  étant  d'ac- 
cord sur  l'usage  à  faire  de  la  translation  ,  tout  en  enclinant  vers 
l'adoption  du  prétexte  mis  en  avant  par  Regnaultde  Saint-Jean 
d'Angely,  il  ne  laissèrent  pas  que  d'en  être  effravés. 

Le  premier,  Sieyes ,  présagea  que ,  provoqué  sur  de  pareils 
motifs ,  l'arrêté  susciterait  une  effroyable  tempête  aux  Cinq- 
Cents  et  dans  les  clubs. 


Ce  sont  les  clubs  qui  influencent  la  majorité  des  Cinq-Cents  , 
dit  Bonaparte;  eh<bien  î  il  faut  avant  tout  fenner  le  Manège. 

Sieyes  fit  un  signe  négatif.   Roger-Ducos  trembla.   Lucien 
indécis  regardait  son  frère. 
Tout  le  monde  se  taisait. 

Berthier,  reprit  Bonaparte,  iutcrpelLint  im  dcsassisUns,  la 
division  de  Paris  est  forte  de?.... 

—  Dix  mille  hommes. 

—  Armée  du  Rhin  ,  ou  d'Italie  ? 


i5i 


L'ARTISTE. 


—  Moitié  de  l'une,  moitié'  de  l'antre. 

—  Et  la  cavalerie  ? 

—  Les  seuls  dragons  de  Seliastiani. 

—  La  86''  est  arrive'e  ,  je  crois  ? 

—  Oui,  général. 

—  Messieurs,  nous  fermerons  le  club. 

—  Ce  n'est  pas  le  Manège ,  mais  bien  les  Cinq-Cents  qu'il 
faut  fermer,  dit  hardiment  Sieyes  en  grossissant  sa  voix.  De  deux 
dangers  je  choisis  le  moindre. 

Vainement  voulut-on  combattre  l'avis  de  Sieyes.  Il  s'y  tint. 
iSa  détermination  ,  appuyée  d'argiimens  plausibles,  semblait 
inéliranlable.  De  son  côté  le  général  s'entêtait.  Les  deux  seuls 
hommes  indispensables  ne  s'accordaient  plus.  Comment  conci- 
lier des  projets  en  apparence  inconciliables  ?  Heureusement 
M.  de  Talleyrand  était  là. 

—  Que  le  club  du  Manège  soit  ou  ne  soit  pas  ,  dit-il  en  sou- 
riant ,  que  nous  importe  ?  Ce  qu'il  nous  faut ,  ce  n'est  pas  tant 
détruire  son  opposition  que  paralyser  son  influence.  Qu'il  reste 
ouvert,  puisque  le  citoyen  directeur  le  désire  si  obstinément; 
mais  que  cette  tolérance  ne  porte  pas  préjudice  à  nos'desseins  ; 
voilà  l'essentiel. 

Bonaparte  fit  un  geste  d'adhésion.  L'orateur  poursuivit. 

—  Il  s'agit  de  sauver  la  France,  nous  ne  l'oublions  pas. 
Aucun  sacrifice  ne  doit  nous  couler  pour  cela ,  même  celui  de 
notre  amour-propre,  de  notre  réputation. 

Sieyes  sourit  à  son  tour. 

—  Il  y  a  dans  ce  Manège  des  démagogues  forcenés  ,  inflexi- 
bles, impitoyables,  nous  le  savons.  L'or,  les  emplois,  les  ca- 
resses, les  concessions,  ils  sont  insensibles  à  tout,  et  ils  ont 
raison.  Mais  quelques-uns  d'entre  eux  ont  encore  un  cœur,  des 
entrailles;  ils  ne  sont  qu'aveuglés  sur  la  véritable  situation  des 
choses.  Il  faut  éviter  une  collision,  et ,  pour  cela  ,  les  voir,  les 
intéresser,  leur  parler. 

—  Caresser  un  Dcstrem  ,  un  Aréna  ,  peine  p-crdue  !  dit  Lu- 
cien en  levant  les  épauks. 

—  Dans  ce  club ,  repartit  son  frère  ,  il  n'y  a  qu'un  homme 
qui  vaille  la  peine  d'une  démarche;  faisons-la,  messieurs,  et 
passons  outre. 

—  Cet  homme ,  quel  est-il  ?  dit  Sieyes  eu  sourcillant. 

—  Un  illuminé ,  un  franc-maçon  ,  ancien  noble  ,  ancien  gi- 
rondiu,  pauvre  et  désintéressé.... 

—  Un  niais  ,  marmotta  le  boiteux  diplomate. 

—  Un  homme  d'honneur ,  mais  exalté  et  maladroit ,  dit  Lu- 
cien. 

—  Comme  le  parti  révolutionnaire,  ajouta  Sieyes. 

On  s'ajourna  au  lendemain  pour  les  dispositions  dernitrcs. 

Ce  fragment  est  extrait  d'un  ouvrage  intitulé  P'Jigwonrt ,  ou  Paris 
et  Saint  Ctoud  au  1 8  hriimnire.  qui  paraîtra  inressamnient  chez  Four- 
mer. 


îlfiuif  jPramatiquf. 


VAUDEVILLE. 

"^cS/i  OzÀiel  jou^  cnxc/ie£eu, ,    ^M-aine  en  ffou  ac/<u, 

PAB  HH.  LOCKBOY  ET  B4D09I. 

Nous  sommes  à  la  cour  de  Louis  XIII  ;  cette  France  spiri- 
tuelle, brillante,  chevaleresque,  se  courbe  sous  la  main  de  fer 
de  Richelieu.  Le  cardinal-roi,  si  sévère  pour  les  duels,  nivelle 
toutes  les  ambitions  sous  son  sceptre  sanglant,  décime  les  plus 
puissantes  comme  les  plus  j^fières  familles,  fauche  les  têtes  les 
plus  hautes  et  les  plus  illustres,  et  rougit  l'échafaud  du  meil- 
leur sang  de  France. 

La  duchesse  de  Chevreuse  aime  le  comte  de  Chalais  ;  elle- 
même  lui  fait  ainsi  l'aveu  de  son  amour  :  «  Quand  j'épousai  M.  de 
Chevreuse,  vous  n'étiez  pas  à  la  cour!  » 

Oh  !  qu'elle  ne  parle  pas  ainsi  cette  duchesse  de  Guise , 
dont  madame  de  Chevreuse  n'est  qu'une  réminiscence!  Comme 
son  amour  est  bien  autrement  délicat,  plus  pudique,  plus 
délicieux  !  comme  c'est  malgré  elle ,  et  par  une  sorte  de  fa- 
talité que  sa  pensée  intime ,  son  secret  de  femme  lui  échappe 
du  cœur.  Transportée  pendant  son  sommeil  dans  la  cham- 
bre où  se  trouve  son  amant,  elle  se  réveille  dans  ses' bras,  croit 
rêver,  et  s' apercevant  que  son  rêve  est  une  réalité ,  elle  s'écrie 
avec  une  pudeur  ravissante  :  «  Oh  !  mon  amoiu'  s'est  réveillé 
avant  ma  raison  !  »  Alors  point  de  femme  si  pure,  si  vertueuse, 
qui  ne  se  mette  à  sa  place,  qui  n'ait  pour  la  pauvre  victime  pi- 
tié au  fond  du  cœur,  larmes  dans  les  yeux,  jusqu'à  l'horrible 
catastrophe  qui  l'engloutit  elle  et  son  amant  I 

Mais  sautez  à  pieds  joints  sur  le  premier  acte ,  mal  posé , 
louche,  peu  intéressant;  identifiez-vous  au  deuxième  avec  les 
personnages;  figurez-vous  que  vous  êtes  au  cœur  de  l'intérêt . 
au  milieu  de  la  jouissance ,  et  votre  cerveau  paresseux  et  dor- 
meur, fortement  excité  ])ar  un  intérêt  vrai ,  puissant ,  sou- 
tenu ,  restera  en  érection  jusqu'à  la  fin. 

Donc,  au  deuxième  acte ,  la  duchesse  de  Chevreuse  se  trouve, 
à  cinq  heures  du  matin,  chez  le  comte  de  Chalais,  qui  doit  se 
battre  à  six  avec  le  petit  abbé  de  Gondy.  Vous  dire  pourquoi, 
serait  trop  long  et  fort  inutile.  \a  duc  de  Chevreuse ,  que  Ch.v 
lais  a  pris  jiour  son  second  ,  survient,  et  force  sa  femme  à  se  ré- 
fugier dans  un  cabinet.  \À  commence  le  drame,  la  pitié  et  la 
terreur.  Chevreuse  ramasse  un  petit  masque  que  la  duchesse 
a  laissé  tomber,  et  comprend  qu'il  est  venu  se  jeter  à  la  tra- 
verse d'un  rendez-vous  d'amour.  11  plaisante  de  son  infa- 
mie, lui  si  grand  ,  si  noble  ,  si  confiant  !  Et  comment  se  doule- 
rait-il  que  l'infâme  est  son  épouse,  que  son  complice  est  l'amt 


L'AUTISTE. 


^35 


m 


pour  lequel  il  va  donner  son  sang?  Amour,  amitié  ,  mots  sacres 
pour  lui  ,  sont,  en  ce  moment,  dans  celte  chambre,  flétris  et 
ibulés  aux  pieds  avec  un  nias(|ue  de  Ijal  ! 

Mais  Marie,  pendant  ce  court  entretien ,  qu'est-elle  deve- 
nue? Marie  est  morte  !  morte,  ou  peus'enfaut,  tant  le  remords, 
tant  la  honte  l'ace  iLlent.  Et  cependant ,  énigme  d'un  cœur 
de  femme  I  cet  amour  honteux  double  d'énergie  et  de  honte 
par  le  péril  qui  menace  son  amant.  Il  n'ira  pas  à  son  duel  ,  à 
\m  duel  qui  doit  le  conduire  à  l'échafaud,  ou  si  rien  ne  peut  le 
fléchir,  si  malgré  ses  prières  et  ses  larmes,  il  veut  se  déshono- 
rer ,  eh  bien  I  elle  aussi  se  deshonorera  !  et  demain ,  l'on  dira, 
devant  toute  la  cour  ,  que  l'on  a  trouvé  la  duchesse  de  Che- 
vreuse  dans  la  chambre  du  comte  de  Chalais!  !  Et  alors  il 
faut  la  voir  rejeter  loin  d'elle  ses  voiles ,  jeter  loin  toute  pu- 
deur ,  tout  mystère  ,  s'établir  dans  un  fauteuil ,  sans  façon  , 
comme  dans  le  palais  de  son  noble  époux,  comme  dans  la 
chambre  nuptiale  !  Il  faut  la  voir  invoquer  tour  à  tour  les 
noms  les  plus  chéris  !  les  droits  les  plus  sacrés  I  les  mots  les 
plus  magiques  sur  le  cœur  de  son  amant  I  et  son  honneur  foulé 
aux  pieds ,  et  son  amour  sans  bornes ,  sans  resirictiou  ,  sans 
convenances  ,  cl  l'amour  d'une  mire  qui  mourra  de  sa  mort  ! 
Il  faut  la  voir  chercher  dans  sa  tète  perdue,  délirante  ,  dans 
son  cœur  épuisé,  muet,  un  langage  plus  puissant,  des  pa- 
roles inconnues,  de  ces  mots  qui  enchaînent,  de  ces  liens  plus 
forts  que  l'honneur  ,  puis  s'aKacher  à  lui ,  se  cramponner  à  ses 
vêtemens  ,  tomber  à  ses  genoux  ,  priant ,  pleurant  avec  des 
lannes  déchirantes,  et  enfin,  comme  frappée  par  une  inspiration 
du  ciel, s'écrier, avec  tonte  l'exaltation  d'une  tête  en  démence, 
d'une  tète  de  femme  ,  d'une  femme  qui  fait  disparaître  tous 
les  obstacles  devant  sa  folle  et  intrépide  imagination  :  Oui  I  oui! 
c'est  cela!  déshonorons-nous  ensemble!  partons  1  fuyons!  et 
s'abandonner  alors  à  ce  projet  de  fuite  extravagante  ,  de  bon- 
heur impossible,  avec  tout  l'aveuglement  de  la  passion,  tout 
l'enivrement  de  l'amour  ! 

Il  y  a  là  in  véritable  tour  de  force  !  L'heure  du  rendez- 
vous,  l'heure  fatale  a  sonne  depuis  un  quart  d'heure;  l'auteur 
lui-même  nous  l'a  dit,  l'horloge  nous  l'a  dit;  et,  depuis  un  quart 
d'heure  l'amour  cloquent  de  la  duchesse,  ses  caresses,  ses  bai- 
sers, ses  larmes  nous  font  oublier,  ainsi  qu'à  Chalais,  son  heureux 
amant ,  que  son  adversaire,  qui  l'attend  sur  le  pré  le  procla- 
me infâme  !  Chalais  est  plongé  dans  les  bras  de  l'amour  quand 
retentit  comme  un  coup  de  tonnerre  la  voix  de  Susse  ,  son  se- 
cond témoin  :  «  Chalais  ,  que  fais-lu  ici  ?  en  ce  moment  Che- 
vreusc  se  bat  à  ta  place  I  —  Il  se  bal  à  ma  place  ,  s'écrie  le 
comte  désespéré ,  et  moi  pendant  ce  temps  je  le  déshono- 


rais ! » 

Cela  est  beau  !  cela  est  neuf!  cela  n'est  nulle  part  I 

Au  troisième  acte  nous  sonmics  chez  Chevreuse  :  il  s'est 
battu  à  la  phicc  de  son  ami  absent  ;  il  est  blessé.  Les  deux  cou- 
pables sont  en  sa  présence ,  et  baissent  les  yeux  devant  son  re- 
gard bienveillant ,  car  cette  bienveillance  les  tue!  Mais  ce  n'est 
point  assez  pour  le  duc  d'avoir  donné  son  sang  à  un  ami;  pour 
le  soustraire  à  la  vengeance  du  cardinal ,  qui  veut  faire  expier 
à  Chalais  son  règne  d'une  heure,  Chevreuse  oublie  sa  blessure  , 
sa  souffrance,  il  oublie  jusqu'à  son  danger  même;  et  alors,  c'est 


un  spectacle  douloureux  de  voir  ce  gentilhomme  si  loyal  cl  si 
brave,  dévoué  jusqu'au  sang,  déployer  autant  d'activité  pour 
soustraire  son  ami  à  la  rage  du  ministre  ,  que  cet  ami  déploie 
de  perfidie  pour  lui  voler  sa  femme  I 

Et  puis  ,  pendant  qu'il  est  heureux  de  l'avoir  sauvé  ,  pen- 
dant qu'il  s'applaudit,  dans  son  noble  cœur,  d'avoir  été  jus- 
qu'au bout  fidèle  à  l'amitié,  pour  récompense,  voilà  qu'il  ap- 
prend la  trahison  de  l'amitié  !  Imaginez  ce  moment  !  l'horrible 
vérité  tombe  sur  lui  comme  une  masse  ;  elle  lui  brise  les  os 
comme  une  barre  de  fer;  il  se  laisse  aller  sur  un  siège,  sans 
force,  sans  voix,  mais  non  sans  haine;  le  corps  est  brise,  le 
cœur  est  furieux.  Quelques  mots  rares  ,  inarticulés ,  étouffés , 
s'échappent  de  sa  poitrine...  Comment...  comment  la  tuer?.. 
et  des  cris  et  des  sanglots  qui  font  mal  !...  Volnys  a  joue'  ce  mo- 
ment en  poète. Puis  il  s'est  relevé  furieux!  Cest  du  sang  qu'il 
me  faut!...  et  tous  ses  membres  étaient  agités  par  une  horrible 
convulsion;  il  poussait  des  cris  de  rage;  il  avait  soif  de  sang;  il 
voulait  étrangler  ces  deux  êtres  que  tout-à -l'heure  il  portait 
dans  son  cœur.  Dieu  soit  loue'!  ils  sont  loin  de  ses  terribles 
mains  ! 

Mais  non,  la  duchesse  reparaît  :  cnveloppceà  la  hâte  dans  un  né- 
gligé de  toilette  lout-à-fait  galant,  cllene  voit,  n'entendque  l'heure 
du  rendez-vous  qui  s'écoule  ;  puis  elle  sort  de  sa  pensée  adultère, 
car  son  époux  lui  parle  étrangement  !  C'est  un  maître  qui  rudoie 
son  esclave!  Sa  main,  de  légère  et  courtoise  qu'elle  était,  est 
devenue  rude ,  brutale ,  de  fer  ;  elle  se  promène  sans  égard  sur 
cette  chevelure  qu'il  aimait  tant  ;  elle  détache  les  rubans  qui  re- 
tiennent cette  toilette  gracieuse;  elle  arrache  violemment  le 
voile  de  l'épouse,  elle  saisit  la  victime  et  la  force  de  s'asseoir  , 
stupéfaite ,  anéantie.  Marie  comprend  qu'elle  est  devant  son 
juge  !..  un  juge  terrible,  inexorable  ! 

Tout  à  coup  elle  jette  un  cri,  car  l'aiguille  a  marche.  Ce  cri  est 
un  trait  de  lumière  pour  l'époux  outragé;  il  a  deviné  qu'elle  at- 
tend, et  lui  aussi  attend  sa  proie  !  Il  le  lui  dit  cruellement;  il  se 
plaît  à  faire  retentir  à  ses  oreilles  le  mot  vengeance  !  Il  la  se- 
coue par  le  bras  avec  force  ;  il  brise  ce  bras  ,  cette  main  délicate 
dans  son  gantelet  de  fer;  mais  Marie  n'entend  plus,  elle  n'a 
plus  qu'un  seul  sentiment,  l'amour!  une  seule  idée,  le  pé- 
ril de  son  amant  !  une  seule  crainte,  son  retour!  un  seul  regard, 
la  porte  fatale  qui  doit  lui  apporter  la  moit  ou  la  vie.  Epuisée 
par  les  angoisses  de  l'attente ,  par  le  tremblement  de  tout  son 
corps  ,  elle  tombe  à  genoux  ,  tandis  que  son  barbare  époux  (car 
alors  c'est  un  barbare  !),  la  tenant  enchaînée  dans  sa  main,  fixe 
sur  la  même  porte  un  regard  d'hyène,  et  dévore  en  idée  la  proie 
que  lui  promettent  la  pâleur  et  les  ti-anses  de  sa  victime. 

Il  y  a  là  un  moment  délicieusement  affreux,  une  agonie  de 
plaisir,  un  cauchemar  voluptueux  ! 

Deux  cris  parlent  à  la  fois ,  cris  d'amour  et  de  vengeance  ! 
bonheur  et  desespoir  !  Chevreuse  s'élance  comme  un  lion  sur 
l'imprudent  Chalais  qui  revient  chercher  la  duchesse,  il  protège  sa 
proie  contre  les  émissaires  deRiehelicu,  il  larme  lui-mèmed'un 
pistolet ,  le  repousse  à  une  distance  honorable,  à  la  distance  qui 
sépare  le  meurtre  du  duel,  et  s'efforce  de  déjwuiller  sa  vengeance 
de  l'inramic  d'un  assassinat.  Ils  entrent  dans  un  cabinet.  On  en- 
tend deux  coups  de  feu  j  lui  seul  reparaît  :  d'une  main  il  livre 


136 


L'ARTISTE. 


à  Richelieu  son  ami ,  car  son  ami  n'est  plus  qu'un  cadavre  ;  de 
l'autre  ,  il  laisse  tomber  sur  son  épouse  adultère  la  preuve  du 
crime  ,  un  remords  éternel  et  le  poids  de  sa  malcdiction. 

A  la  bonne  heure  au  moins  !  voilà  une  fois  dans  la  vie  un 
mari  qui  se  venge  ,  et  qui  se  venge  noblement  I  Ce  n'est  pas 
commeduVergy,  un  boucher,  comme  de  Guise,  un  assassin  ; 
c'est  un  juge  qui  condamne  et  punit.  Pour  ma  dignité  d'homme, 
ça  m'a  fait  plaisir. 

Si  je  voulais  faire  l'érudit ,  comme  certaines  bonnes  gens  qui 
ne  sont  contentes  de  leur  plaisir  que  quand  leur  plaisir  est  au- 
thentique, historique,  avec  date,  époque  et  chronologie,  je 
pourrais  bien  aussi  demander  aux  auteurs  où  ils  ont  vu  sous 
Louis  XIII  un  président  du  conseil  appelé  comte  de  Chalais  ; 
et ,  en  faisant  un  petit  effort  de  mémoire ,  il  me  serait  facile  de 
chicaner  sur  la  mort  de  ce  pauvre  Chalais ,  qu'ils  font  mourir 
si  vite  d'un  coup'de  pistolet ,  tandis  qu'au  vrai,  et  comme  cha- 
cun sait ,  il  n'expira  qu'au  trente-quatrième  coup  de  tranchct 
d'un  exécuteur  de  circonstance,  cordonnier  par  état ,  bourreau 
improvisé  par  la  fureur  de  Richelieu  :  mais  j'aime  mieux 
vous  dire  combien  madame  Albert  a  été  ravissante  !  C'est 
Ijien  ainsi  que  je  me  figure  cette  petite  duchesse  de  Chevreuse , 
si  célèbre  par  ses  galanteries  et  ses  amans  ,  si  vive ,  si  passion- 
née ,  aimante  jusqu'à  la  folie  ,  intrépide  jusqu'à  la  mort. 

Volnys  ,  son  époux ,  riant ,  courtois ,  chevaleresque  dans  la 
première  partie,  pathétique,  cruellement  railleur,  terrible 
dans  la  seconde,  ajoué  son  rôle  comme  s'il  l'avait  écrit.  Adrien- 
Chalais  est  une  bonne  acquisition  pour  le  Vaudeville. 

Gus.  L. 


i)ariétf0. 


—  On  annonce  pour  le  i"^  mai  une  exposition  de  tableaux 
modernes ,  dessins  ,  estampes  et  tous  objets  d'arts ,  au  profit  des 
indigens  des  douze  arrondissemens  de  la  ville  de  Paris;  elle 
aura  lieu  dans  la  galerie  du  musée  Colbert ,  rue  Vivienne ,  et 
sera  dirigée  par  M.  Paillet ,  commissaire  expert  honoraire  des 
Musées  royaux,  sous  le  patronage  de  MM.  le  préfet  du  départe- 
ment de  la  Seine.  L'entrée  sera  de  5o  c.  M.  les  artistes,  dont 


on  n'invoque  jamais  en  vain  la  bienfaisance,  saisiront  sans  doute 
cette  occasion  d'être,  par  leurs  talcns,  utiles  à  leurs  conci- 
toyens. 

M.  Paillet ,  dont  le  nom  est  depuis  long-temps  connu  dans 
les  arts  ,  a  dirigé  en  1826  l'exposition  au  profit  de_r extinction 
de  la  mendicité  ,  dont  le  produit  lucratif  a  été  versé  à  la  caisse 
de  M.  de  Belleyme.  Espérons  qu'il  ne  le  sera  pas  moins  pour 
les  pauvres  des  arrondissemens  de  la  capitale. 

Les  ouvrages  de  MM.  les  peintres ,  sculpteurs  et  graveurs 
seront  reçus  à  la  galerie  du  musée  Colbert, rue  Vivienne,  n°  u, 
depuis  dix  heures  jusqu'à  cinq. 

—  Un  concours  est  ouvert  pour  le  monument  que  l'on  doit 
ériger  à  Bruxelles  à  la  gloire  du  général  Belliard. 

—  Une  rencontre  a  eu  lieu  vendredi  dernier  entre  M.  A.  M. 
et  M.  A.  R.  Le  sujet  de  la  querelle  était  la  charge  exécutée 
concurremment  au  crayon  et  à  la  plume  par  les  deux  artistes. 
Les  témoins  ayant  déclaré  sur  le  terrain  que  ni  l'une  ni  l'autre 
n'étaient  ressemblantes  ,  l'affaire  n'a  pas  eu  de  suite. 

—  La  vente  de  la  galerie  de  Sébastien  Erard ,  annoncée  pour 
le  23  de  ce  mois,  n'aura  probablement  lieu  rue  du  Gros- 
Chenet  que  vers  le  mois  d'août. 

—  Une  Révolution  d! autrefois ,  dont  les  représentations 
ont  été  interrompues  par  la  police ,  vient  de  paraître  chez  Pau- 
lin ,  éditeur ,  place  de  la  Bourse. 

—  Au  milieu  des  frivoles  publications  de  notre  époque,  nous 
devons  signaler  l'apparition  d'un  ouvrage  plus  sérieux ,  quoi- 
que rempli  de  tout  l'intérêt  romanesque.  Hermann ,  roman 
historique  de  M.  Moke ,  auteur  belge ,  est  le  fruit  des  savantes 
recherches  de  l'auteur  du  Gueux  de  mer  et  du  Gueux  des 
bois.  Cet  écrivain  a  tenté  pour  son  pays  ce  que  Walter  Scott 
a  exécuté  pour  le  sien.  Espérons  qu'il  obtiendra  le  même  suc- 
ces.  Hermann  forme  2  vol.  in-8°,  papier  fin  satiné;  prix  : 
1 5  fr.  ;  et  se  vend  à  Paris ,  à  la  librairie  de  Charles  Gosselin  , 
rue  Saint-Germain-des-Prés  ,  n"  9. 

—  Pour  paraître  incessamment  chez  Vimont ,  passage  Véro- 
Dodat,n°i ,  la  Traduction  des  œuvres  complètes  de  Ludwitz 
Tièck,  le  roi  des  conteurs, depuis  la  mort  d'Hoffmann.  Les  pre- 
mières livraisons  paraîtront  sous  le  titre  de  Contes  d'artistes. 

—  Le  roman  de  l'Ecolier  de  Cluny ,  dont  nous  avons  donné 
un  fragment,  et  qui  a  foiu'ni à  M.  Devéria  le  sujet  de  la  litho- 
graphie que  nous  avons  offerte  à  nos  abonnés ,  se  trouve  remisJ 
à  huit  jours ,  par  l'absence  de  M.  Porret,  graveur. 


Dessins . 


Soirée  d'artistes,  par  T.  Johàsnot. 

Raimond  du  Thil ,  par  Bellangé. 

Maison  de  la  rue  de  la  Victoire,  par  MÊkdt. 


L'ARTISTE. 


497 


I3ertur-:2lrt0. 


SUR  LE  SALON. 

Plusieurs  artistes  ont  demandé  que  le  salon  ajourné 
fût  remis  au  mois  de  novemijre  procliain.  Voici  que  la 
belle  saison  va  dépeupler  Paris  des  riches  et  des  cu- 
rieux ;  les  mois  de  juin  et  de  juillet  ne  vaudraient  rien 
pour  une  exposition. 

Le  mois  de  septembre  même,  comme  nous  l'avons 
déjà  fait  remarquer,  ne  conviendrait  guère,  puisqu'il  n'y 
aurait  a  Paris  que  les  personnes  que  leurs  occupations  y 
retiennent  nécessairement. 

Mais  l'cnlrce  de  l'hiver ,  en  ramenant ,  pour  les  plaisirs 
tet  les  fêles,  tous  les  heureux  des  châteaux,  résoudrait 
toutes  les  difficultés  et  toutes  les  objections. 

Or  jusqu'à  présent  l'administration  ne  se  presse  guère 
d'indiquer  même  lointainement  l'ouverture  du  salon  pro- 
chain. 

Nous  espérons  que  M.  le  comte  de  Forbin  voudra  bien 
calmer  les  justes  inquiétudes  des  artistes ,  en  répondant  "a 
l'interpellation  que  nous  lui  adressons  publiquement  au 
nom  d'un  grand  nombre  d'entre  eux. 


t^rrf 


CONCOURS 


LE  MONUiffiNT  DE  GUTTEMBERG  A  MATENCE. 

Parlisans  prononcés  des  concours  pour  les  travaux  pu- 
blics, nous  avons  entendu,  le  cœur  plein  de  joie,  l'appel 
fait  a  tous  les  artistes  pour  le  monument  a  élever  'a  Gut- 
temberg.  Les  sentimens  généreux,  les  nobles  pensées  qui 
ont  dicté  la  détermination  de  la  commission  de  Mayen ce, 
doivent  trouver  de  l'écho  en  France  ;  notre  gouvernement 
comprendra-t-il  qu'il  n'est  plus  pennis  sans  honte  de 
confier  un  travail  h  un  artiste,  quel  qu'il  soit ,  sans  s'être 
assuré  qu'un  autre  ne  peut  faire  mieux  que  lui. 

Si  les  arts  doivent  avoir  un  autre  but  qu'une  vaine  ré- 
créationj,  si  la  noble  part  d'influence  qu'ils  ont  eue  sur  la 
société  dans  l'antiquité  et  le  moyen  âge  doit  jamais  leur 
revenir ,  c'est  lorsque  la  conscience  publique  se  révoltera 
de  voir  un  monument  donné  "a  exécuter  comme  une  four- 
niture à  remplir.  Oui,  c'est  h  ce  terme  de  comparaison 
qu'on  peut  réduire  les  travaux  d'art  qui  ont  été  donnés 
et  achevés  sans  concurrence.  Un  monument,  fùi-il  conçu 
et  exécuté  avec  un  talent  incontestable,  justifie  la  plus 

TOME    ni.       13*   LIVRÀltON. 


sévère  critique  du  moment  que  l'imagination  peut  suppo- 
ser qne,  par  un  concours  entre  tous  les  artistes,  une  plus 
belle  conception  se  fîit  produite. 

Rendons  hommage  aux  citoyens  de  Mayence  pour  leur 
noble  appel  a  tous  les  artistes  du  monde.  Bien  différens 
de  nos  dispensateurs  souverains,  qui  n'ont  de  travaux  a 
donner  qu'à  leurs  amis,  la  voix  de  ces  généreux  Allemands 
ne  s'est  pas  arrêtée  a  la  frontière  de  leur  pays.  Le  monde 
entier  est  sollicité  à  envoyer  des  combatlans  dans  li^lice. 

Ne  devrait-il  pas  en  être  ainsi  parmi  nous  pour  tons  les 
monumens.  Les  artistes  français  comprennent  trop  bien 
l'intérêt  de  l'art,  aiment  trop  cet  art  pour  lui- même,  pour 
ne  pas  sentir  quel  progrès  il  ferait  en  entrant  dans  cette' 
voie  de  liberté.  Qn'imporie  aux  Allemands  que  ce  soit 
un  compatriote  qui  produise  le  monument  de  Gutteiu- 
berg,  pourvu  que  la  gloire  du  grand  homme  soit  digne- 
ment représentée.  C'est  le  mérite  seul  de  l'œuvre  qu'ils 
apprécieront,  à  quelque  nation  qu'appartienne  l'auteur. 
Ainsi  doit-il  en  être  en  tout  pays ,  dans  toutes  les  ques- 
tions de  monumens  d'un  intérêt  général;  aussi  espérons- 
nous  que  les  artistes  français,  architectes  et  sculpteurs, 
seront  émus  de  cette  offre  généreuse  comme  s'il  s'agissait 
d'un  sujet  tout  national.  Et  qui  mieux  qu'eux  compren- 
drait toute  la  grandeur  de  celui  offert  à  leurs  médita- 
tions? Si  Gutteraberg  n'a  pas  pris  naissance  parmi  nous, 
au  moins  nous  doit-il  les  plus  grands  miracles  qu'ait  pro- 
duits sa  découverte.  Instrument  imparfaitement  employé 
jusqu'au  commencement  du  dix-huitième  siècle,  n'est-ce 
pas  la  France  qui  alors  s'en  est  saisie  pour  en  tirer,  parla 
bouche  de  ses  écrivains,  ces  accens  qui  jusqu'à  nos  jours 
ont  incessamment  tenu  le  monde  en  éveil  ? 

AU  MONDE  CIVIUSÉ. 

Notre  siècle  se  compare  avec  raison  aux  braux  temps  de  la 
Grèce;  il  leur  ressemble  aussi  en  cela  ,  que  l'cclat  du  présent 
ne  lui  fait  pas  oublier  les  gloires  |)asse'es.  Plusieurs  monumens 
en  fournissent  la  preuve  :  le  roi  de  Bavière  a  lui-même  fonde' 
un  Pantlie'on  national  ou  Walholla. 

Qui  a  plus  de  droits  à  l'honneur  d'un  monument  que  Gut- 
temberg,  l'inventeur  de  l'imprimerie? 

Il  ne  se  range  pas  parmi  les  poètes  ,  les  philosophes  et  les 
artistes  qui  ont  acquis  leur  immortalité'  dans  le  domaine  des 
sciences  et  des  beaux-arts ,  parmi  les  hommes  d'e'tat  et  les  ca- 
pitaines qui  ont  clcrnisc  leur  nom  et  celui  de  leurs  peuples  par 
le  sceptre  et  l'epcc  ;  son  œuvre  est  d'une  autre  nature ,  moins 
brillante  en  apparence ,  mais  plus  importante  en  réalité ,  plus 
étendue  dans  ses  effets ,  qui  sont  sans  limite  dans  l'espace  et  le 
temps.  Il  serait  difficile  d'estimer  la  valeur  d'une  découverte  i 
laquelle  toutes  les  parties  du  monde  rendent  hommage  aujour- 
d'hui. Après  l'invention  de  l'écriture  ,  rien  n'a  eu  une  telle  ïd- 
flucnce ,  rien  ne  mérite  une  telle  gratitude. 

Guttemherg  était  un  Allemand.  Cependant  sa  découverte  n'a 

13 


.# 


-(58 


L'ARTISTE. 


pas  c'té  d'un  intérêt  purement  national  ;  clic  n'a  pas  enrichi  un 
seul  pays  j  appartenant  à  tous ,  elle  a  fait  de  lui  le  bienfaiteur 
de  tous  les  peuples  appelés  à  la  civilisation  ,  le  lie'ros  de  toute 
riiumanité.  Aussi  l'on  se  demande  souvent  pourquoi  la  place 
([ui ,  à  Mayence  ,  porte  le  nom  de  Guttemberg  n'est  pas  orne'e 
d'un  monument.  Est-il  possible  que  l'on  ait  laisse  passer  quatre 
siècles  sans  donner  après  sa  mort ,  au  grand  homme,  le  témoi- 
gnage de  reconnaissance  qui  lui  a  e'te'  refuse'  pendant  sa  vie  ! 

Certes ,  on  a  droit  de  s'en  e'tonner  ;  mais  tout  projet  d'ac- 
quitter une  dette  si  sainte  a  jusqu'à  présent  rencontré  des  obsta- 
cles imprévus  ,  même  en  i8o4,  où  Napoléon  avait  donné  son 
approbation  au  plan  qui  lui  était  proposé.  Il  semble  presque 
qu'on  a  attendu  des  effets  merveilleux ,  inouïs ,  de  la  presse  , 
pour  en  sentir  tout  le  prix  avec  plus  d'ardeur  ,  avec  un  nouvel 
enthousiasme.  Jamais  toute  l'importance  de  la  presse  n'a  éié 
mieux  appréciée.  D'ailleurs  ,  quel  temps  a  pu  être  plus  favo- 
rable à  l'érection  d'un  pareil  monument ,  que  le  moment  où 
s'approche  le  retour  de  l'anniversaire  séculaire  de  l'invention 
de  Guttemberg  ? 

C'est  en  1 836  que  l'imprimerie  entre  dans  son  cinquième 
siècle ,  année  qui  ,  plus  que  toute  autre  ,  doit  être  célébrée 
dans  l'histoire  de  la  civilisation  européenne. 

11  faut  que  1 836  donne  aux  mânes  de  Guttemberg  ce  que  les 
siècles  passés  ne  lui  ont  pas  accordé.  Le  16''  siècle  a  été  agité  par 
des  dissensions  religieuses j  la  première  moitié  du  iT  désolée 
parla  guerre  de  trente  ans  ;  et  cent  ans  plus  tard  ,  l'Allemagne  , 
souffrant  encore  des  suites  de  cette  guerre ,  était  dans  cette  op- 
pression intellectuelle  qui  ne  devait  se  dissiper  que  devant  les 
exploits  de  Frédéric  II  et  l'aurore  de  notre  nouvelle  littérature. 
Aujourd'hui  que  cette  aurore  est  devenue  un  jour  éclatant,  que 
les  ouvrages  de  l'esprit  allemand,  mis  à  côté  de  ceux  des  peu- 
ples éclairés  ,  ne  forment  qu'une  grande  littérature  commune  ; 
en  un  mot,  dans  le  19'^  siècle,  quel  obstacle  pourrait  s'opposer 
encore ,  dans  toutes  les  classes  des  nations  civilisées ,  à  l'ac- 
complissement de  nos  vœux ,  à  une  solennité  générale  de  la  dé- 
couverte de  Guttemberg  ? 

C'est  là  ce  qui  nous  enhardit  à  nous  adresser  a  noscontempo. 
rains,  afin  qu'ils  contribuent  à  l'érection  d'un  grand  monu- 
ment pour  la  fête  séculaire  de  l'imprimerie  en  1836. 

Cet  appel  ne  vient  pas  trop  tôt.  Malgré  les  quatre  années 
qui  doivent  s'écouler  jusqu'à  cette  époque ,  l'entreprise  de- 
mande encore  de  l'activité.  Il  serait  donc  important  que  l'on 
pût  déjà  présenter  des  projets;  mais  pour  cela  ,  il  faut  que  l'on 
ait  un  compte  approximatif  des  sommes  qui  seront  versées.  La 
forme  du  monument  en  dépendra  j  et  il  sera  formé,  ou  de  la 
statue  colossale  de  Guttemberg  seule  ,  ou  de  cette  statue  réunie 
à  des  figures  emblématiques  et  à  des  bas-reliefs.  Le  dernier 
projet  serait  incontestablement  préférable;  ainsi  la  destination 
du  monument  se  comprendrait  mieux. 

Un  seul  artiste  ne  doit  pas  non  plus  en  être  chargé ,  quoi- 
qu'il y  ait  de  beaux  talens  près  de  nous  et  dans  l'Alsace  voi  - 
'  sine.  Un  monument  qui  doit  son  existence  au  public  de  diffé- 
rcns  pays  a  besoin  de  la  concurrence  entre  tous  les  maîtres  ;  et 
le  plan  seul  qui  sera  jugé  le  plus  beau  sera  mis  à  exécution. 

On  s'adressera  plus  tard  aux  artistes  directement  ;  aujour- 


d'hui nous  finissons  notre  appel  en  priant  tous  ceux  qui  sentent 
l'importance  d'une  pareille  enti-eprise  de  s'employer  activement 
pour  la  favoriser;  ce  qui  peut  se  faire  ,  soit  par  des  contribu- 
tions pécuniaires,  soit  par  des  collectes  et  des  souscriptions. 
Ce  sera  surtout  l'oeuvre  des  libraires ,  des  imprimeurs ,  des 
éditeurs  de  feuilles  périodiques  ,  des  hommes  qui  sont  à  la  tête 
d'institutions  de  littérature  ,  d'arts  et  de  sciences  ;  de  sorte  que  ■ 
nous  sommes  convaincus  qu'ils  accueilleront  favorablement  ■ 
notre  prière. 

Là  où  un  appel  général  s'adresse  à  la  partie  civilisée  de 
l'humanité,  le  regard  se  tourne  naturellement  sur  les  personnages 
les  plus  distingués ,  Sur  les  autorités  supérieures  ,  les  corps  lé- 
gislatifs, les  princes  et  les  rois,  que  non-seulement  leur  rang  , 
mais  aussi  leur  appréciation  de  tout  ce  qui  est  grand  et  beau 
dans  l'humanité ,  doivent  placer  à  la  tête  des  peuples  et  de  leur 
civilisation.  Nous  recommandons ,  en  conséquence ,  avec  con- 
fiance et  respect,  ce  projet  et  cet  appel  à  leur  intérêt. 

Les  journaux  les  plus  répandus  tiendront  le  public  au  cou- 
rant des  progrès  de  l'entreprise  et  des  remises  d'argent  que 
l'on  fera  à  la  municipalité  de  Mayence.  Nous  avons  aussi  le 
projet  de  dresser  une  liste  des  donateurs  ,  liste  qui  sera  dépo- 
sée dans  la  bibliotlièquc  de  la  ville. 

La  commission  formée  pour  l'érection  d'un  monument  public 
en  l'honneur  de  Jean  Guttemberg. 

PiTSCHAFT ,  président i  Schacht  ,  premier  secrétaire; 
Dahm  ,  deuxième  secrétaire  y  Kupfebberg  ,  cais- 
sier; Arnold,  Auli.,  Geier  ,   Leroux  ,  Keuss  , 

SCHAAB. 
Mayence,  février  <832.  . 


c^/y 


7/^ 


'ec/eur  (/e  /  tyor/tef/e. 


Monsieur  , 

L'impartialité  avec  laquelle  vous  annoncez  devoir  être  ac- 
cueillies les  réclamations  que  pourront  occasioner  les  articles 
insérés  dans  votre  journal ,  me  fait  espérer  que  vous  voudrez 
bien  y  publier  une  lettre  écrite  moins  en  mon  nom ,  que  comme 
la  protestation  de  la  plupart  des  artistes  que  j'ai  vus  depuis  la 
publication  de  votre  dernier  numéro.  Sans  l'avis  qui  le  pré- 
cède ,  je  ne  saurais  comprendre  comment  les  colonnes  de 
votre  journal  ont  pu  admettre  l'article  impertinent  où  M.  Foya-  il 
tier  est  si  cavalièrement  traité.  Il  y  a  impertinence,  en  effet ,  à  ■ 
dire  d'une  œuvre  d'artiste  que  la  critique  ne  peut  descendre 
jusque  là ,  surtout  quand  les  raisons  sur  lesquelles  on  prétend 
étayer  une  semblable  assertion  portent  toutes  également  à  faux. 
Vraiment  c'est  pitié  de  voir  comme  les  artistes  se  laissent  trai- 
ter par  des  gens  qui  se  posent  leurs  juges  suprêmes  et  sans  ap- 
pel. Mais  il  y  a  mieux.  Poursuivons. 

L'auteur  proclame  scandaleux  le  succès  du  Spartacus,  et  il 
prétend  que  le  public  juge  mal  de  toute  chose.  C'est  son  opi- 
nion ,   si  toutefois  on  peut  appliquer  ce  mot  aux  idées  qu'un 


I 


L'ARTISTE. 


io'J 


homme  jette  sur  le  papier,  dans  l'ignorance  complète  des  cho- 
ses dont  il  écrit. 

LastaïuedeM.  Foyaticr  est,  dit-il,  une  charge  indigne  de 
l'art.  Encore  une  fois  c'est  l'opinion  de  ce  monsieur,  et  rien  de 
plus. 

Le  type  en  est  bas  et  trivial.  Et  je  le  trouve ,  moi ,  d'une 
puissance  ,  d'une  vc'ritc  et  d'une  poe'sie  auxquelles  la  sculpture 
moderne  nous  a  rarement  accoutumes. 

C'est  peut-être  le  portrait  d'un  portefaix ,  mdvi  à  coup 
sur  ce  n'est  rien  de  plus.  11  prétend  le  prouver  par  les  lignes 
du  dos  et  le  diamètre  des  c'paules.  Eh  I  depuis  quand  la  hotte 
et  les  coups,  depuis  quand  le  rude  meïier  d'esclave  et  la  pesante 
volonté  d'un  maître  ne  suffisent-ils  plus  à  courber  des  cpaides 
d'homme?  l'esclave  re'volté  a  ployc'  sous  le  joug,  il  a  été  dé- 
formé par  de  longs  et  pénibles  travaux.  Et  maintenant  qu'il  a 
brisé  ses  fers  ,  il  est  beau  de  haine  et  de  ressentiment.  Mais  il 
a  été  esclave,  mais  il  reste  marqué  du  sceau  do  la  servitude,  et 
M.  Foyaticr  n'a  pas  eu  la  maladresse  d'en  cflaccr  les  traces. 

Un  autre  mérite  que  le  Spartacus  possède  au  plus  haut  de- 
gré ,  et  dont  le  critique  ne  dit  pas  un  mot ,  c'est  la  correction  , 
la  pureté  et  la  science  anatomique  du  dessin.  Son  silence  est  fa- 
cile à  expliquer,  car  ici  il  fallait  des  connaissances  positives  ,  et 
il  se  juge  trop  bien  pour  s'engager  sur  un  terrain  comme  ce- 
lui-là. 

Je  ne  relèverais  pas ,  sans  la  nouveauté  du  fait ,  les  paro- 
les louangeuses  qu'il  a  trouvées  à  propos  du  Prométhée  de 
M.  Pradier.  Certaines  personnes  prétendent  qu'elles  auraient 
été  sollicitées  par  les  avances  du  sculpteur.  J'aime  mieux  croire 
qu'il  n'y  a  pas  eu  préméditation ,  mais  seulement  caprice  dans 
la  pensée  du  critique.  Ce  qui  le  confirme  ,  c'est  que  l'éloge  , 
comme  le  blâme ,  poite  à  faux  ;  et  il  en  a  tellement  la  con- 
science ,  que  ,  ne  sachant  quoi  louer,  il  est  allé  chercher  le 
bras  gauche  que  ,  par  la  position  même  dont  il  fait  remarquer 
les  inconvénicns  ,  il  est  impossible  de  bien  voir. 

Je  n'ajouterai  pas  un  mot  sur  la  statue  de  M.  Pradier,  quoi- 
que tout  le  monde  sache  à  quoi  s'en  tenir  sur  son  mérite  ;  mais 
je  ne  veux  pas  lui  faire  un  crime  des  éloges  de  M.  Planche. 

Au  nom  de  Af.  Pradier  se  trouve  accolé,  quelques  lignes  plus 
bas,  celui  de  M.  David.  J'ai  vu  de  ce  dernier  sculpteur  quel- 
ques bustes  gigantesques,  remarquables  surtout  par  leurs  éti-an- 
ges  proportions ,  et  des  médaillons  dont  je  ne  lui  conseille  pas 
de  se  vanter. 

Sans  vouloir  déprécier  le  mérite  de  ces  ailistes  ,  qu'il  me 
soit  permis  d'observer  que  nous  avons  nombre  de  jeunes  sculp- 
teurs à  la  tête  destjucls  je  citerai  MM.  Moine  et  Barrye  ,  qui 
me  semblent  des  hommes  d'une  tout  autre  portée  et  bien  au- 
trement capables  de  con![)rendrc  et  d'exécuter  des  statues  en 
harmonie  à  la  fois  avec  le  jardin  de  Lenôtrc  et  l'architecture  de 
la  renaissance.  Mais  tant  que  les  artistes  n'auront  pas  le  cou- 
lage de  se  jeter  eux-mêmes  dans  les  discussions  qui  s'élèvent 
à  propos  de  leurs  ouvrages,  ils  doivent  s'attendre  à  n'être  pas 
compris  ;  car  il  y  a  dans  les  arts  deux  espèces  de  critique,  l'ime 
savante  et  spéciale ,  l'autre  légère  et  spirituelle  :  celle-ci  peut 
être  également  bien  traitée  par  le  premier-venu  ,  tout  homme 
qui  saura  passablement;  mais  pour  la  critiiiue  spéciale,  il  faul 


des  hommes  spéciaux  ,  et  il  n'y  a  qu'un  peintre ,  un  musicien  , 
un  architecte  qui  puissent ,  avec  connaissance  de  cause,  raison- 
ner peinture ,  musique  ou  architecture. 
J'ai  l'honneur,  etc. 

Gabbiel  Ju.  I.  v\  rRojr. 


Cittfraturf. 


ELLE  SE  VEND  EN  DETAIL. 

Mon  histoire  est  touchante ,  ou  plutôt  son  histoire  est 
touchante  a  elle ,  la  pauvre  fille  !  Si  gracieuse  et  si  jolie  !  sa 
vertu  la  perdit.  Pour  avoir  commencé  par  être  honnête  , 
elle  est  dans  la  fange  aujourd'hui  ;  si  elle  eût  commencé 
par  le  vice,  elle  serait  dans  la  soie  et  dans  l'or.  Voilà  no- 
tre justice  ! 

Voyez-vous,  il  y  a  tant  de  misère  aujourd'hui  !  il  est 
si  difficile  de  vivre  ,  même  aux  femmes  qui  vivent  de 
si  peu!  Les  honunes  pullulent  sur  cette  terre  connue 
les  vers  sur  le  fumier.  N'ayant  pas  "a  vivre  comme  des 
hommes,  ils  vivent  du  travail  des  femmes.  Ils  se  font  cou- 
turières et  brodeuses,  ils  se  feraient  marchandes  de  modes 
au  besoin.  Que  voulez-vous  que  devienne  une  malheu- 
reuse jeune  fille  dans  cette  civilisation  étouffée  où  les 
rangs  sont  pressés  comme  tui  essaim  d'abeilles  dans  une 
ruche?  La  place  au  plus  fort ,  au  plus  adroit ,  au  plus 
vil  !  La  force  est  tout,  et  après  la  force,  la  ruse.  Le  grand 
sexe  écrase  le  petit  sexe.  Que  de  pauvres  êtres  qui  expi- 
rent ou  qui  se  déshonorent  dans  un  coin  !  trop  heureux 
encore  quand  le  déshonneur  même  ne  leur  manque  pas  ! 

Ceci  vavous  paraître  étrange  !  Malheureusement  ce  n'est 
pas  un  paradoxe.  11  fautlever  encore  ce  coin  du  voile  de  l'é- 
tude des  mœurs.  Oui,  voyez  cela  !  Le  vice,  qui  ne  man- 
que pas  aux  hommes,  manque  aux  femmes.  Aujourd'hui 
plus  que  jamais  les  hommes  se  prostitueut  a  l'euvi  !  Ils 
ont  des  marchés  où  ils  vendent  à  un  prix  certain  leur  con- 
science et  leur  honneur  !  Ils  vendent  leur  plume  et  leur  pa- 
role !  ils  ont  des  prix  certains  pour  leur  soumission  et  pour 
leur  respect.  Ils  font  des  rois,  ou  les  paie;  ik  défont  des 
rois,  on  les  paie;  ils  meurent,  on  les  paie.  Les  hommes  se 
vendent  sous  toutes  les  formes,  sous  toutes  les  apparences , 
sous  toutes  les  espèces.  La  vénalité  les  envelopj>e  de  sou 
manteau  ,  elle  les  met  a  l'abri  de  son  bras  puissant.  Tout 
se  vend  encore  chez  les  hommes  ;  les  révolutions  leur  pro- 
filent en  les  secouant.  La  révolution  met  "a  flotcequi  ' 
h  sec  ,  elle  bâtit  sur  les  places  vides,  elle  renversa 
palais  déserts ,  elle  dresse  des  mouiuneus  à  des  hérosi 


uo 


L'ARTISTE. 


veaux ,  des  temples  a  des  dieux  inconinis ,  des  trôner  a 
des  rois  bourgeois  ;  elle  fait  tout  pour  les  hommes  et 
rien  pour  les  femmes.  Cette  fois  elle  a  ôté  aux  femmes 
leur  dernière  ressource,  le  vice. 

Plus  de  vices!  plus  de  passions,  plus  de  ces  mouve- 
vemens  irrésistibles  qui  poussaient  le  riche  a  enrichir  son 
idole.  Phryné  n'est  plus  possible.  Laïs  descend  dans  la 
rue  de  sa  calèche  dorée.  Le  monde  des  courtisanes  est  au 
rabais,  il  se  déteint ,  il  passe,  il  quitte  ses  riches  vète- 
mens,  il  pâlit,  il  s'agenouille,  il  tend  la  main.  Soyez 
belle  et  jolie  et  jeune,  qu'importe?  Le  vieillard  vous  re- 
garde d'un  œil  terne  et  mort;  le  jeune  homme  passe  son 
chaniii  tout  entier  à  ses  ambitions  politiques;  l'artiste  est 
pauvre  comme  toi,  pauvre  fille;  la  jeunesse  des  princes, 
cette  source  des  grandes  fortunes,  ne  fait  plus  la  fortune 
de  personne.  Où  est  la  maîtresse  du  prince  royal?  Etcom- 
ment  voulez-vous  que  le  prince  ait  une  maîtresse ,  la 
chambre  des  députés  lui  donne  un  million  de  plus  le 
jour  où  il  sera  marié! 

La  pauvre  enfant!  (j'en  reviens  a  mon  histoire!  )  la 
misère  la  tenait  au  corps.  La  misère ,  silencieux  et  froid 
compagnon,  la  suivait  pas  à  pas.  La  misère,  froissait  sa 
robe  fanée,  déchirait  son  mouchoir,  pénétrait  son  soulier 
d'eau  pluvieuse;  c'était  la  misère  qui  faisait  son  lit  avec 
quatre  brins  de  paille,  qui  chauffait  son  poêle  avec  une 
once  de  charbon;  la  misère  lui  servait  de  femme  de  cham- 
bre le  malin  et  le  soir;  la  misère  dressait  sa  table  sur  son 
pouce  rougi  par  le  froid  !  Elle  marchait  donc  suivie  et 
précédée  et  entourée  de  toutes  parts  par  son  triste  com- 
pagnon, la  misère  ! 

Ce  n'est  pas  un  compagnon  comme  un  autre.  Il  n'a  ni 
cœur,  ni  ame,  ni  sourire,  ni  larmes,  ni  pitié,  ni  rien 
d'un  homme.  Un  autre  compagnon  quel  qu'il  soit,  au 
bagne  même ,  s'attache  "a  son  compagnon ,  et  partage  avec 
lui  ce  qu'il  peut  avoir;  n'eùt-il  rien  à  partager.  La  mi- 
sère, pauvre  diable  qui  ne  parle  pas,  qui  ne  soupire  pas, 
qui  ne  vous  regarde  pas  !  Il  pèse  sur  vous  comme 
un  plomb.  Cependant  la  pauvre  fille  marchait  d'un  pas 
léger. 

Elle  arrive  chez  une  vieille. La  vieille  femme,  cet  égout 
moral  des  grandes  villes ,  la  vieille  femme  est  une  sen- 
tine  où  viennent  se  rendre  toutes  les  immondices  des  pas- 
sions humaines.  Ces  êtres-la  ont  déshonoré  les  cheveux 
blancs  ;  elles  ont  des  rides  hideuses  ;  elles  ont  de  grandes 
mains  osseuses  et  desséchées  qu'elles  tendent  au  coin  des 
rues ,  et  dont  le  toucher  vous  dessèche  même  a  travers 
votre  manteau.  La  vieille  avait  partagé  le  sort  des  jeunes. 
Elle  était  veuve  du  vice  elle  aussi  !  Cependant  elle  avait 
encore  un  fauteuil  en  cuir  pour  s'asseoir,  un  pot  de  terre 
pour  se  chauffer ,  un  registre  pour  écrire  sa  dépense,  im 
gros  vieux  matou  pour  avoir  quelque  chose  "a  aimer.  Du 


reste,  la  vieille  était  triste,  l'œil  morue,  la  tète  basse, 
le  poil  abattu  ;  mais  son  chat  faisait  le  gros  dos  ! 

Mon  héroïne  (hélas  !  hélas  !  elle  était  tremblante  !  )  , 
mon  héroïne  s'avança  vers  la  vieille  ;  elle  se  posa  devant 
elle  et  lui  parla  humblement ,  lui  montrant  du  geste, 
et  du  regard  son  invisible  compagnon,  la  misère  ;  pour 
peu  qu'on  ait  des  yeux,  on  le  voit  "a  droite  et  a  gauche, 
long ,  fluet ,  aigu ,  qui  circule  comme  l'air  autour  du 
pauvre  !  la  vieille  vit  tout  de  suite  ce  qu'elle  avait  la 
pauvre  fille  ;  mais  la  vieille ,  dure  pour  son  propre  mal- 
heur, était  dure  au  malheur  d'autrui. 

C'était  une  de  ces  araes  coriaces  qui  ont  passé  a  travers 
toutes  les  rugosités  delà  vie.  Ame  battue ,  tannée,  salée, 
raclée ,  pelée ,  rouge  et  noire,  toute  plissée ,  tonte  ridée  , 
réduite  a  rien  ;  élastique  comme  la  gomme  arabique  dans 
l'écritoire  d'un  censeur  ou  d'un  huissier. 

La  vieille  resta  écrasée  un  instant  dans  sa  contempla- 
tion au  fond  de  sa  vilaine  ame;  puis  elle  releva  les  yeux, 
et  voyant  ce  frais  visage  si  amaigri  qu'il  aurait  été  si  fa- 
cile d'arrondir  —  voyant  ces  mains  qui  pouvaient  devenir 
si  blanches — voyant  cet  œil  bleu  aux  longs  cils,  la  vieille 
poussa  du  fond  de  son  atroce  poitrine  un  horrible  soupir. 
— Que  ce  joli  visage  lui  rappelait  des  temps  plus  heureux  ! 
— Comme  autrefois  ,  elle  se  serait  plu  a  parer  ce  beau 
corps  si  mendiant ,  "a  rehausser  par  la  blanche  dentelle 
cette  tête  si  mignonne,  a  couvrir  d'un  fin  tissu  ces  épaules 
si  fraîches,  à  mettre  des  gants  glacés  à  ces  mains  glacées, 
a  renfermer  dans  un  soulier  étroit  ce  pied  qui  se  joue  dans 
celte  épaisse  chaussure  !  Quel  chef-d'œuvre  elle  eût  fait 
avec  cette  pauvre  fille,  l'infâme  vieille!  Cela  eût  été 
aussi  grand  miracle  que  le  miracle  de  Pygmalion  !  Et 
quand  il  eût  été  fait  le  chef-d'œuvre,  quand  il  eût  été 
bien  posé  sur  sa  base ,  bien  réchauffé  par  le  soleil ,  bien 
éclatant  de  lumière ,  bien  animé  par  le  rayon  d'en  haut  ! 
alors  le  Phidias  ridé  et  en  jupon  sale  eût  appelé  autour 
de  sa  statue  tous  les  connaisseurs  delà  ville  et  de  la  cour; 
Pygmalion  eût  mis  "a  l'encan  son  chef-d'œuvre ,  il  eût 
prostitué  sa  Galalhée  pour  de  l'or  ;  c'étaient  la  les  passe- 
temps  les  plus  doux  elles  plus  lucratifs  de  la  vieille  dans 
ses  beaux  jours. 

A  l'aspect  de  la  jeune  fille,  son  stupide  visage  s'éleva  jus- 
qu'à l'intelligence.  Elle  regarda  de  bas  en  haut  et  de  haut 
en  bas  le  bloc  informe  et  charmant.  Elle  était  comme  l'^r- 
tiste  du  bon  Lafontaine  devant  le  marbre  de  Carrare  : 
Sera-t-il  dieu ,  table  ou  cuvette  ?  Jl  sera  dieu ,  dit  l'artiste 
dans  son  premier  instant  d'enthousiasme.  Mais  l'art!  où 
est-il?  Qui veutderart?Lestatuaire,  qui  allait faireun dieu, 
se  rappela  tout  a  coup  qu'on  n'adore  plus  les  dieux ,  le 
marbre  devint  cuvette  ou  table.  La  vieille  hocha  la  tète 
d'un  air  mécontent  :  elle  venait  de  perdre  son  dieu ,  elle 
aussi. 


p   .___ 


L'ARTISTE. 


iU 


¥ 


—  Ma  fille ,  dit-elle  a  la  pauvre  enfant,  je  ne  puis  rien 
pour  vous,  ma  iiUc  !  Je  meurs  de  faim,  moi  qui  vous 
I)arlc.  11  n'y  a  plus  de  clialaiids  dans  ma  houtiiiiie  si  fré- 
quentée; la  nuit  on  r:c  frappe  plus  a  ma  porte;  le  jour 
c'est  en  vain  que  ma  porte  est  entrouverte  !  La  misère! 
la  misère  !  la  misère  !  Et  elle  caressait  le  gros  chat,  qui  fai- 
sait le  gros  dos. 

Alors  l'enfant  qui  s'était  tenue  deliout,  et  droite  comme 
une  jeune  personne  n  marier  qui  comprend  qu'on  la  re- 
garde, voyant  qu'elle  n'avait  pins  rien  a  espérer  ,  s'assit 
uonciialamnient  par  terre  devant  le  foyer  de  la  vieille.  Le 
foyer  c'était  le  pot  de  terre  plein  de  cendres  tièdes  et 
puantes  comme  le  souille  d'un  fiévreux.  Assise  ainsi  , 
elle  était  en  face  de  la  vieille.  La  vieille ,  avec  un  regard 
de  regret  et  de  pitié,  passait  ses  doigts  sillonnés  dans 
cette  belle  chevelure  blonde,  machinal  amusement  qui 
lui  rappelait  vaguement  le  soin  qu'elle  avait  autrefois  de 
la  toison  de  ses  brebis. 

Ces  cheveux  étaient  souples ,  soyeux ,  épais ,  purs  de 
toute  essencecorruptrice  ;  c'étaient  les  heauxcheveux  d'une 
pauvre  fille  oisive  qui  n'a  rien  de  mieux  a  faire  qu'à  se  pa- 
rer de  la  seule  parure  qui  lui  reste.  Les  boucles  épaisses 
ruisselaient  autour  de  ce  cou  frêle  et  blanc  ;  elles  tom- 
baient en  flocons  sur  ce  front  poli.  La  vieille  se  jouait  avec 
cette  masse  transparente;  le  vent  agité  fit  jaillir  les  cen- 
dres du  pot  de  terre  sur  la  loiigue  chevelure  cendrée  ; 
vous  n'auriez  pas  dit  sur  quelle  partie  de  la  tèle  était 
tombée  la  cendre ,  tant  c'étaient  des  cheveux  d'ime  belle 
couleur  ! 

Une  idée  vint  a  la  vieille. 

—  Veux-tu  vendre  ta  chevelure,  dit-elle  à  l'enfant  ? 
Accroupie  qu'elle  était  sur  le  pot  de  terre  ,  le  cerveau 

fasciné  par  la  faim  et  par  la  vapeur  du  charbon ,  cet  opium 
bâtard  ii  l'usage  des  suicides  de  la  populace,  l'enfant 
n'entendit  rien  d'abord.  Ce  mot  vendre  ses  chei>eux  lui 
parut  un  rêve,  un  de  ces  rêves  de  la  faim  et  du  froid 
qui  font  le  sommeil  du  pauvre.  Le  rêve  dure  toute  la  nuit; 
le  malin  venu ,  on  regrette  son  rêve  ;  la  faim  en  rêve  ,  le 
froid  en  rêve  !  quelle  joie  !  tout  cela  comparé  a  la  réalité! 
La  vieille;  avec  le  sang-froid  d'un  commis  de  boutique 
qui  fait  un  faux  aunage,  prenant  les  beaux  cheveux  h 
leur  racine,  se  mit  kcomparer  leur  longueur  a  la  longueur 
de  son  bras  ;  l'épaisse  chevelure  accouplée  à  ces  vieilles 
cordes  tendues  sous  une  peau  flasque  et  jatinàtre  en  pri- 
rent un  reflet  plus  doux;  la  vieille  elle-même,  frappée  h 
son  insu  par  ce  contraste ,  resta  le  bras  tendu ,  regardant 
toura  tour  ce  bras  sec  et  ces  cheveux  si  souples;  en  même 
teiups  une  mèche  grise  et  filandreuse  sortait  du  bonnet 
crasseux  delà  vieille;  on  eût  dit  que  cet  horrible  crin  met-, 
lait  le  nez  "a  la  fenêtre ,  et  regardant  avec  envie  la  belle 
chevelure  de  l'enfant. 


—  Veux-tu  vendre  tes  cheveux  ?  dit  la  vieille.  Ils 
sont  longs  d'une  boune  aune,  et  si  tu  veux ,  je  te  rappor- 
terai quinze  francs. 

La  jeune  fille,  jetant  ses  cheveux  de  côté  et  d'autre,  re- 
levant les  cheveux  de  son  front  de  sa  main  amaigrie,  ou- 
vrit ses  yeux  humides  et  se  prit  h  sourire  tristement. 
Pour  quinze  francs  elle  fai.saitle  sacrifice  de  ses  cheveux. 

Alors  la  vieille  se  baissa  en  toussant  jusqu'à  un  panier 
oîi  dormait  le  maton.  Elle  dérangea  le  matou  doucement , 
et  elle  chercha  quelque  chose  dans  son  panier.  C'était  un 
large  panier  tout  rempli  de  guenilles.  Vieilles  écharpes , 
jadis  roses  età  présent  toutes  tachées,  dont  la  vieille  se  fai- 
sait des  foulards  pour  sa  tête,  colcrettes  déplissées  et  trouées 
dont  elle  se  fabriquait  des  mouchoirs  de  poche,  vieux  bas 
chinés  dont  le  mollet  était  en  soie,  et  dont  le  pied  était  en 
laine,  vieux  bas  dont  le  mollet  était  en  laine,  et  dont  le  pied 
était  en  soie,  la  plupart  de  ces  bas  n'avaient  plus  de  talon 
ni  en  soie  ni  en  laine.  Mais  qu'importe  ?  pensait  la  vieille, 
tant  qu'il  y  a  delà  tige  n'y  a-t-il  pas  toujours  du  talon? 

Elle  jetait  tous  ses  bas  de  côté  et  d'autre.  Tout  volait 
dans  l'appartement  ;  les  vieux  nœuds  de  ruban  ro.se,  le 
casaquin  de  basin  si  appétissant  le  matin,  les  gamitiuïs 
effeuillées,  les  taches ,  les  trous,  les  broderies  filandreu- 
ses, tout  l'horrible  pêle-mêle  d'un  luxe  vicieux  se  trou- 
vait dans  cette  corbeille;  au  fond  de  la  corbeille  se  trou- 
vait une  vieille  paire  de  ciseaux  ;  c'était  celte  paire  de 
ciseaux  que  cherchait  la  vieille. 

Quand  elle  eut  retrouvé  ses  ciseaux ,  vieil  instrument  à 
faire  les  ongles  et  à  couper  la  soie,  elle  repritdanssa  main 
les  cheveux  de  l'enfant,  —  tout  à  la  racine,  —  jusqu'à 
effleurer  la  peau ,  elle  se  mit  à  couper  ou  plutôt  à  scier 
cette  vaste  et  flottante  nappe ,  qu'une  reine  eût  enviée.  O 
malheur  !  La  vieille  sciait,  les  ciseaux  gémissaient,  la  pau- 
vre enfant  accroupie  se  laissait  faire!  M.  Pope  a  fait  un 
long  poème  avec /rt  iouc/e  de  cheveux  enlevée.  M.  Mar- 
montel  a  traduit  le  poème  de  M.  Pope  ;  personne  ne  fera 
de  poème  sur  toute  cette  chevelure  qui  tombe  sous  la 
main  del'inlàme  vieille!  Peuple  ignoble  que  nous  som- 
mes !  Après  trois  quarts  d'heure  d'horrible  travail  le  sa- 
crifice fut  consommé! 

Quand  tout  fut  fini ,  la  belle  dépouille  fut  enfermée 
dans  un  vieux  journal  de  théâtre  ,  autre  débris  de  l'opu- 
lence d'autrefois.  La  pauvre  enfant  tendit  la  main,   on 
lui  donna  quatorze  francs  au  lieu  de  quinze!  Elle  partit. 
Mais  le  froid  était  vif.  Le  froid   tombait  d'aplomb  sur 
cette  tête  dépouillée  ;  tout  à  l'heure  un  simple  bonnet  de        _ 
gaze  suffisait  à  cette  jolie  tête  ;  à  présent  le  froid  la  pénètre  l<^^^' 
le  froid  est  insupportable;  plus  d'ornement ,  plus  de  cb«^^-^~*^~ 
leur,  plus  de  boucles  flottantes,  plus  rien.  Elle  acheta  fa  "  ' 
bonnet  chaud  avant  d'acheter  du  pain.  V^i.-' 

Cela  dura  six  jours,  six  mortels  jours  d'ennui.  El»«i,^Q.i^s 


U2 


L'ARTISTE. 


avait  perdu  sa  joie  du  matin  ;  son  moment  d'orgueil  de 
chaque  jour,  quand  devant  un  morceau  de  glace  brisée  elle 
regardait  ses  blonds  cheveux  ;  elle  avait  perdu  sa  parure 
toujours  fidèle,  quand  elle  se  consolait  de  n'avoir  point  de 
chapeau  en  songeant  a  ses  cheveux  ;  le  soir  venu  elle  re- 
trouvait encore  son  moment  de  bonheur;  tout  cela  était 
perdu  ! 

Puis  revint  la  faim  pressante.  Revint  plus  rapide  et  plus 
silencieuse  que  jamais  la  misère,  le  triste  compagnon . 
Elle  retourna  chez  la  vieille,  tenant  son  front  dans  ses 
deux  mains,  son  front  si  nu  et  si  dépouillé. 

La  vieille  était  assise,  elle  ravaudait.  En  ravaudant, 
elle  murmurait  une  chanson  bachique  ,  elle  avaitsoif  !  Ce 
fut  à  peine  si  elle  regarda  l'enfant  quand  elle  entra. 

La  vieille  lui  dit  brusquement  :  —  Tout  ce  que  je  puis 
faire  pour  toi ,  lui  dit-elle,  c'estdet'acheter  celte  dent  qui 
est  la  et  qui  ne  te  sert  a  rien  pour  ce  que  tu  manges.  En 
même  temps  elle  appuyait  son  doigt  infect  sur  une  dent 
blanche  et  perlée  qui  valait  un  royaume  "a  la  place  où  elle 
était. 

La  dent  qu'elle  touchait,  la  vieille,  c'est  la  première 
dent  qui  se  montre  dans  un  sourire;  la  première  dent  qui 
se  montre  "a  travers  deux  lèvres  roses;  la  dent  qui  s'ap- 
puie sur  le  front  de  l'amant  ;  la  dent  qui  prononce  ce 
mot  là  :  Je  t'aime.  Elle  donne  son  charme  au  sourire, 
leurs  grâces  aux  larmes,  son  accent  à  la  colère  et  a  l'a- 
mour ;  au  joueur  de  Hùte  elle  donne  le  son  ;  ôtez  cette 
deni ,  plus  de  flûte  et  plus  d'amour  !  C'est  cette  même 
dent  la  que  touchait  la  vieille.  • 

Que  vous  dirai-jc  ?  elle  avait  tant  de  sang-froid  "a  mar- 
chander cette  marchandise  !  c'était  à  prendre  ou  a  laisser. 
C'était  un  service  qu'elle  rendait  à  la  pauvre  fille.  Tant 
pis  pour  elle  si  elle  ne  voulait  pas  !  Il  y  avait  tant  de  dents 
a  vendre  et  de  plus  belles.  N'avail-elle  pas  déjà  payé  ses 
cheveux  bien  cher?  L'enfant  fasciné,  et  puis  insouciante 
et  trop  pauvre  pour  songer  a  être  belle  ,  l'enfant  dit  oui  ! 
la  vieille  la  mena  chez  un  dentiste. 

Dans  la  chaîne  des  êtres  le  dentiste  est  comme  le  pein- 
tre ou  le  sculpteur,  un  artiste  de  luxe.  Il  faut  qu'on  soit 
heureux  et  riche  pour  acheter  un  tableau  ou  pour  se  faire 
blanchir  les  dents.  Depuis  la  révolution  de  juillet,  le  den- 
tiste ,  comme  le  marchand  de  couleurs ,  a  éprouvé  bien 
des  désastres.  Le  dentiste  de  la  vieille,  voyant  venir  une 
pratique ,  se  mit  tout  bas  a  remercier  le  ciel.  Il  prépara  k 
la  hâte  ses  instrumens  et  étala  sa  trousse;  il  visita  la  bou- 
che de  la  jeune  fille.  Mais  la  voyant  si  saine,  si  rose,  si 
fraîche,  si  pure; — toutes  ces  dents  étaient  alignées  comme 
des  perles  ;  elles  étaient  de  ce  ton  chaud  et  mat  qui  an- 
nonce la  durée.  Le  dentiste  devint  pâle;  car  il  ne  voyait 
aucun  prétexte  k  instrumenter  dans  cette  bouche.  C'était 
encore  une  journée  perdue  pour  lui  ! 


—  Je  ne  vois  pas  une  seule  dent  a  déranger  ou  a 
polir,  dit-il  a  la  vieille,  remettant  l'instrument  dans  son 
ét\u. 

—  Il  faut ,  dit  la  vieille,  arracher  cette  dent-la ,  j'en  ai 
besoin. 

—  Je  n'oserai  jamais ,  dit  le  dentiste. 

—  Nous  irons  chez  im  autre  dentiste,  dit  la  vieille. 
Le  dentiste  réfléchit  qu'il  ne  fallait  pas  laisser  celte 

dent  a  arracher  a  un  autre.  Et  puis  les  temps  étaient  bien 
durs! 

Il  reprit  son  instrument.  Il  s'approcha  de  la  jeune  fille  : 

—  Si  j'arrachais  une  des  dents  de  la  mâchoire  infé- 
rieure, dit-il  tout  bas  k  la  vieille,  cela  ne  se  verrait 
pas. 

La  vieille  inflexible  montra  de  nouveau  la  dent  qu'elle 
voulait  avoir. 

Alors  il  procéda  k  l'opération. 

Cela  fut  long.  La  dent  tenait  dans  ses  plus  profondes 
racines.  Le  dentiste  était  peu  sûr  de  sa  main  qu'aiTêtaitle 
remords.  L'enfant  souffrit  une  horrible  torture  !  Enfin  la 
dent  céda  ;  elle  vint  au  bout  de  l'instrument  avec  un  très- 
petit  morceau  delà  gencive.  (C'était  un  habile  dentiste.) 
L'enfant  se  trouva  mal.  On  lui  fit  boire  un  peu  d'eau.  On 
lui  fit  rincer  la  bouche.  La  vieille  lui  donna  dix-huit 
francs,  puis,  a  ces  dix-huit  francs,  elle  en  ajouta  deux 
autres.  Elle  venait  de  réfléchir  que  les  dents  ne  repous- 
saient pas  comme  les  cheveux.  La  vieille  était  juste  k  sa 
manière.  Où  se  niche  la  conscience  ! 

La  pauvre  fille  rentra  dans  son  grenier  avec  20  francs 
de  plus  et  une  dent  de  moins  ! 

Quand  elle  se  revit  a  sa  glace  et  qu'elle  vit  sa  bouche 
aussi  agrandie ,  ce  gouffre  ouvert  entre  ses  deux  lèvres  , 
quand  elle  sentit  l'air  de  ses  poumons  siffler  en  sortant  de 
sa  bouche,  quand  elle  vit  la  grimace  hideuse  remplacer 
le  sourire,  quand  elle  comprit  que  son  hôtelier  qu'elle 
payait  lui  parlait  avec  moins  de  compassion ,  quand  elle 
entendit  dans  son  ame  retentir  ce  mot  funeste  :  laide  !  tu  es 
laide!  elle  se  sentit  alors  plus  pauvre  et  plus  nue  que 
jamais ,  elle  sanglotait ,  et  ses  yeux  n'avaient  pas  de  larmes  ; 
dans  l'excès  de  sa  douleur  elle  portait  ses  mains  a  sa  tête, 
mais  ô  douleur  !  trouvant  son  crâne  nu  et  dépouillé, 
ses  deux  mains  reculaient  épouvantées  comme  si  elles 
eussent  touché  un  fer  chaud. 

Elle  vécut  encore  vingt  jours  avec  sa  dent ,  vingt 
jours  bien  tristes  et  bien  sombres ,  vingt  jours  sans  que 
personne  lui  accordât  un  mot  d'amitié  ou  un  sourire,  car 
elle  avait  perdu  les  seuls  protecteurs  que  lui  eût  donné  la 
nature ,  son  sourire  et  ses  beaux  cheveux ,  elle  avait  vendu 
'  ses  deux  amis  de  sa  jeunesse,  ornement  peu  coûteux  et 
channant ,  et  que  rien  ne  pouvait  remplacer  ;  elle  avait 
porté  les  mains  sur  elle-même,  plus  a  plaindre  et  plus 


I 


L'ARTISTE. 


iÂS 


malheureuse  mille  fois  par  ce  suicide  en  détail  que  toutes 
les  jeunes  filles  qui  meurent  en  bloc  et  tout  entières  vic- 
times d'un  amour  malheureux. 

Et  puis  le  compagnon  ne  s'était  éloigné  que  de  l'épais- 
seur d'un  cheveu  et  de  la  largeur  d'une  dent ,  et  puis  la 
misère  revenait,  et  revenue  plus  livide  et  plus  mince  que 
jamais,  elle  déployait  ses  grandes  ailes  de  chauve-souris 
autour  de  la  malheureuse  fille ,  elle  comptait  ses  dents 
une  a  une,  ses  cheveux  un  "a  un;  mais  la  misère  n'avait 
plus  de  dents  a  acheter ,  plus  de  cheveux  a  faire  vendre. 
D'ailleurs  que  lui  importe  "a  elle  ?  trouver  des  ressources , 
ce  n'est  pas  son  affaire  ;  quand  elle  tient  un  pauvre  diable 
a  la  gorge,  c'est  au  pauvre  diable  "a  s'en  délivrer  par  tous 
les  moyens;  plus  sa  victime  est  engourdie,  plus  la  misère 
dort  en  paix  sur  son  sein. 

A  la  fin ,  chassée  de  son  grenier  et  n'emportant  de  cet 
asile  que  le  fragment  de  son  miroir  comme  on  emporte  un 
remords,  elle  allait  dans  la  rueetelle  revint  chez  la  vieille 
qui  était  a  faire  son  repas;  la  vieille  mangeait  un  potage 
dans  une  porcelaine ébréchée  ;  c'était  un  potage  succulent 
et  odorant  tout  garni  de  légumes  et  de  morceaux  de  viande 
égarés  dans  la  marmite.  La  pauvre  enfant,  voyant  la  vieille 
manger,  se  souvint  qu'elle  avait  faim;  mais  la  vieille  n'y 
songea  pas  ;  elle  jetait  son  potage  dans  sa  grande  bouche 
avec  vme  avidité  toujours  croissante;  sa  langue  épaisse  et 
large  claquait  dans  son  palais  jetant  autour  d'elle  une  sa- 
live jaunâtre  et  graissée;  cependant  elle  n'oublia  pas  son 
chat,  elle  lui  laissa  le  fond  de  l'écuellc,  le  meilleur  ;  le 
chat  se  fit  prier  long- temps  pour  toucher  au  potage,  la 
pauvre  fille  ne  se  serait  pas  tant  fait  prier. 

Quand  la  vieille  eut  essuyé  son  menton  avec  son  bras, 
et  son  bras  avec  sa  main,  et  sa  main  'a  la  poche  de  son  ju- 
pon, elle  dit  a  l'enfant  : 

Je  t'ai  trouvé  encore  quelque  chose,  ma  fille ,  puisque 
tu  as  du  courage,  viens  avec  moi,  je  vais  te  mener  chez 
un  jeune  homme  qui  te  paiera  bien,  viens  et  surtout  ne 
tremble  pas. 

(La  suite  au  prochain  numéro.) 

Jules  Janin. 


JEHAN    DU    RU  (^510). 

J'ai  lu,  il  y  a  quelques  jours ,  dans  un  miinuscrit  de  la 
bibliothèque  royale,  tuig  nofel  de  l'an  mil  cimj  cens  dix , 
qui  m'a  vivement  intéressé.  J'aurais  voulu  me  borner  au 
rôle  de  copiste,  et  reproduire  ce  récit  avec  les  charmes 
naïfs  du  vieux  langage.  Mais  le  temps  et  le  courage  me 
manquaient,  et  je  me  décide  îi  jeter  sur  le  papier  quelques 
.■■■ouvenirs  qui  auront  du  moins  le  mérite  de  l'exactitude. 
Quant  'a  ceux  qui  voudront  retrouver  les  grâces  d'un  style 


plein  d'élégance  et  de  simplicité,  jelesengage'a  demander 
à  M.  Van  Praët  le  manuscrit  portant  le  numéro  10654. 

Celait  au  mois  de  juillet  de  l'an  1510.  Une  peste  ter- 
rible régnait  alors  it  Paris.  Ce  estait  misère,  dit  le  chroni- 
queur, veoir  poufres  hahitans  deicelle  ville  se  advancer 
faibles  et  malingres  par  les  rues  et  (juarrefuurs  pour  de- 
mander en  pitié  ce  que  ne  aidaient  plus  la  force  de  gain- 
gner  en  besongnant.  Plusieurs  tombaient  morts  chemin 
faisant,  tant  était  grande  la  violence  du  mal,  et  messire 
Robert  Turquain,  prévôt  des  marchands,  fut  obligé  de 
prendre  a  gage  des  voituriers  auxquels  il  payait  jusqu'à 
une  livre  tournois  pour  enlever  les  cadavres  qui  gisaient 
dans  les  rues.  On  tint  de  plus  une  assemblée  ii  l'hôtel  du 
Roi  près  les  Augustins ,  où  il  fut  décidé  qu'on  achèterait 
une  portion  du  jardin  des  Bernardins  pour  y  enterrer  les 
corps  qui  partiraient  de  l'Hôtel-Dieu.  Plusieurs  ménlecins 
et  barbiers  reçurent  commission  de  visiter  les  menues 
gens  malades  de  peste,  et  l'on  fit  marquer  d'une  croix 
rouge  les  maisons  qu'infectait  la  contagion  pour  prévenir 
les  habitans  de  ne  pas  les  fréquenter. 

Cette  malheureuse  précaution  n'eut  que  trop  de  succès; 
car,  à  l'aspect  du  signe  funèbre  ung  chacim  se  destournoit 
bousche  et  narines  closes  pour  ce  que  il  ne  voulloit  aspirer 
maucais  air.  Aussi  les  pauvres  malades  périssaient  a  l'a- 
bandon. A  peine  voyait-on  quelques  prêtres  affronter  la 
mort  pour  adresser  aux  patiens  des  paroles  de  paix. 

Il  y  avait  cependant  un  jeune  bourgeois  de  la  rue 
de  la  Tannerie  qui  semblait  défier  le  danger,  et  par- 
courait les  mes  pour  visiter  les  pestiférés  dans  leurs  de- 
meures infectes.  Pourtant  ne  esloit-il  ne  prestre,  ne  bar- 
bier, mais  fils  d'un  riche  marchand  qui ,  à  la  dernière 
élection  avait  été  nommé  échevin.  Depuis  ce  grand  événe- 
ment, l'honorable  messire  Thomas  du  Ru  se  seraittrouvé 
le  plus  heureux  tanneur  de  la  ville  de  Paris,  si  son  fils 
Jehan  n'avait  montré  des  goûts  fort  inquiétans  pour  le  li- 
bertinage, c'cst-ii-dire  pour  les  chevaux,  les  armes  et  la 
chasse.  N'était-ce  pas  chose  incroyable  chez  le  fils  d'un 
tanneur?  Mais  ce  qui  semblait  plus  incroyable  encore  à 
maître  Thomas,  c'était  celte  passion  nouvelle  qui  poussait 
Jehan  chez  tous  les  pestiférés  du  quartier.  Monsieur  l'é- 
chevin  était  une  de  ces  prudentes  personnes  qui  prenaient 
de  grands  détours  pour  éviter  les  portes  marquées  d'une 
croix  rouge.  Jehan,  au  contraire,  trouvait  naturel  d'aller 
distribuer  quelques  deniei-s  aux  pauvres  ménages,  et  cha- 
que jour  il  se  faisait  un  malin  plaisir  de  raconter  à  son 
père  les  souffrances  qu'il  avait  vues  :  caril  y  avait  dans  sa 
conduite  beaucoup  de  charité  chrétienne ,  et  en  même 
temps  un  calcul  tout  personnel  qui  lui  réussit,  comme  on 
va  le  voir. 

«  Ça,  Jehan,  lui  dit  un  soir  son  père,  il  ne  meplatt 
))  pas  que  tu  sortes  de  grand  matin  pour  humer  l'air  de 


f. 


4U 


l^'ARTISTE. 


»  la  contagion.  Monsieur  le  curé  de  Saint-Denis  de  la 
»  Chartre  vient  de  mourir  pour  pareille  imprudence.  11 
»  prétendait  que  c'était  son  devoir.  Mais  toi  tu  n'as  que 
»  faire  de  prendre  souci  des  maux  d' autrui;  on  a  tou- 
»  jours  assez  des  siens.  Que  ne  restes-tu  ici  k  surveiller 
»  nos  ouvriers  pendant  que  les  devoirs  de  l'échevinage 
»  mempèclient  d'y  avoir  l'ail?  —  Voulez-vous,  mon 
"  père,  que  je  laisse  mourir  sans  secours  nos  pauvres 
')  voisins?  —  Voulez-vous,  mon  fils,  me  faire  mourir 
)>  avec  vous  de  la  peste  ?  Je  n'en  suis  pas  curieux.  Cette 
11  maladie  ne  respecte  personne,  pas  même  les  échevins. 
11  Elle  a  bien  tué  au  temps  jadis  le  roi  saint  Louis.  Je  ne 
11  veux  pas  la  défier ,  et  comme  il  ne  me  convient  pas  que 
i>  vous  fassiez  le  maigre  office  d'un  clerc  sans  prébende , 
11  vous  qui  aurez  un  jour  de  belles  rentes  au  denier  douze, 
11  j'entends  que  vous  partiez  demain  de  grand  matin  pour 
»  notre  bien  de  Bourgogne.  Avecla  permission  de  M.  le 
11  forestier  qui  vous  aime,  vous  y  pourrez  chasser  a  votre 
1)  aise  ;  cela  est  moins  dangereux  encore  que  de  hanter 
11  les  gens  malades  de  peste.  » 

Jehan  s'inclina  en  signe  d'obéissance,  cachant  de  son 
mieux  la  joie  qui  le  transportait.  Il  ne  désirait  rien  tant 
que  d'aller  en  Bourgogne  ;  il  avait  calculé  qu'il  lui  serait 
facile  de  passer  par  la  ville  de  Blois,  où  se  trouvaient  alors 
le  roi  Louis  et  la  reine  Anne.  Or,  près  de  la  reine,  Jehan 
devait  trouver  sa  cousine  Marie,  qui,  depuis  six  grands 
mois,  avait  obtenu  une  charge  de  chamlirière  au  château 
royal  de  Blois.  Il  pourrait  donc  la  revoir,  causer  des  sou- 
venirs de  son  enfance,  et  lui  faire  dire  que  les  galans  sei- 
gneurs de  la  cour  n'avaient  pas  effacé  de  son  cœur  la  mé- 
moire de  son  cousin  Jehan.  Ces  douces  pensées  éveillèrent 
(le  grand  matin  le  fils  de  messire  Thomas.  Mais  comme 
il  voulait  saluer  son  père,  et  prendre  congé  de  lui ,  il  ap- 
prit qu'en  ce  moment  il  y  avait  assemblée  "a  l'hôtel-de- 
ville  sur  une  matière  de  haute  conséquence,  et  qu'à  son 
grand  déplaisir  monsieur  l'échevin  avait  dû  se  lever  et  sortir 
en  grande  hâte  dès  cinq  heures  du  matin.  Jehan  se  rendit 
(le  suite  au  bureau  de  la  ville,  et  comme  il  était  connu 
du  concierge  et  des  huissiers  ,  on  lui  permit  de  se  tenir  a 
portée  d'entendre  ce  qui  se  passait.  Il  s'agissait  d'une 
lettre  du  roi  Louis  que  Henri  d'Auvergne  avait  apportée 
la  veille  au  matin.  Mais,  comme  c'était  jour  de  dimanche, 
et  qu'une  grande  partie  des  gens  de  bien  de  la  ville 
étaient  allés  prendre  l'air  aux  champs,  il  avait  fallu  re- 
mettre l'assemblée  au  lendemain.  En  ce  moment  le  gref- 
fier commençait  la  lecture  de  cette  lettre ,  qui  était  ainsi 
conçue  : 

«  De  par  le  roy , 

i>  Très  chers  et  bien  amez ,  nous  avons  esté  advertis 
»  que  il  y  a  très  grant  danger  de  peste  en  nostre  ville  de 


»  Paris.  Quoy  néantmoins  aucuns  de  la  dicte  ville ,  puis 
i«  peu  de  jours  en  çà ,  se  sont  ingérés  de  venir  ycy  et 
1)  approucher  notre  personne  et  le  lieu  où  est  nostre  très 
1)  chère  et  très  amée  compaigne  enceincte,  et  notre  très 
1)  chère  et  très  amée  fille ,  dont  se  est  cuydé  ensuyvre 
»  très  grant  inconvénient;  et  pour  ce  qu'il  est  très  né- 
>)  cessaire  d'y  estre  pourveu  pour  éviter  aux  inconvénients 
1)  qui  en  pourroient  advenir  ,  à  ceste  cause  avons  bien 
1)  voulu  vous  en  escrire  et  advertir  a  ce  que  vous  fêtes 
i>  savoir  et  entendre  par  toute  la  ville  que  nul  partant  de 
1)  la  dicte  ville  ne  soit  si  osé  ne  hardy  de  venir  ycy  tout 
1)  droit  ne  ailleurs  où  soyons,  sur  peine  de  la  hart,  et  s'il 
1)  y  en  a  aucuns  qui  y  ayent  nécessairement  a  besongner, 
»  qu'ils  s'en  voisent  quelque  part  hors  la  dicte  ville  de- 
1)  mourer  trois  sepmaines  ou  ung  mois  avant  que  venir. 
1)  Et  nous  advertissez  incontinent  par  ce  porteur  de  ce 
1)  que  en  aurez  fait  et  de  l'ordre  que  y  aurez  douné.  Et 
1)  qu'il  n'y  ait  point  de  faulte. 

11   Donné  "a  Blois ,  le  25'  jour  de  juillet. 

Ainsi  signé,  «  LOYS.   » 

C'était  chose  dure ,  que  de  risquer  la  pendaison  pour 
voir  sa  maîtresse,  toute  jolie  qu'elle  fût  ;  mais  Jehan  eut 
bien  vite  pris  son  parti,  et,  dans  la  crainte  que  son  père 
ne  changeât  d'avis  au  sujet  du  voyage  de  Bourgogne ,  il 
résolut  de  ne  pas  attendre  son  retour ,  et  sortit  de  la  ville 
par  la  porte  St-Michel.  Grâce  "a  son  bon  coursier ,  il  avait 
fait  si  grande  diligence ,  que  le  mercredi  matin  au  lever 
du  soleil  il  se  trouva  près  de  la  ville  de  Blois.  Mais  il  lui 
vint  a  l'esprit  qu'il  valait  mieux  s'arrêter  dans  une  hôtel- 
lerie pour  y  laisser  sa  monture  et  arriver  de  pied  aux  portes 
de  la  ville ,  comme  un  bourgeois  Iqui  retourne  au  logis 
après  la  promenade  du  matin.  Par  malheur  les  gens  du 
roi  faisaient  sévère  garde.  On  l'arrêta  pour  lui  demander 
son  nom,  et  vu  que  les  registres  du  concierge  ne  por- 
taient pas  que  Maistre  Jehan  du  Ru  fût  sorti  de  la  ville 
dans  la  matinée,  il  fut  conduit  en  prison  comme  soupçonné 
d'avoir  contrevenu  aux  commandemens  de  sa  majesté! 
Le  pauvre  Jehan  se  prit  alors  a  penser  aux  lettres  du  Boy 
Loys  et  aux  dejfenses  contenues  en  icelles  sur  peine  de 
la  kart.  Fallait-il  donc  faire  en  grande  hâte  un  voyage  de 
quarante  lieues  ,  pour  donner  de  la  besogne  k  l'exécuteur 
clés  sentences  de  monsieur  le  prévôt  de  Blois?  Et  sa  chère 
Marie  !  il  se  sentait  pleurer  en  songeant  qu'il  ne  la  reveigl 
rait  plus.  il 

Sur  ces  entrefaites,  il  entendit  des  gardes  s'approcher 
et  les  portes  de  la  prison  s'ouvrirent.  C'était  déjà  l'heure 
de  comparaître  en  jugement.  Il  suivit  les  archers  qui  le 
conduisirent  sous  bonne  escorte  à  travers  les  rues,  et  qui 
repoussaient  la  foule  en  criant  :  «  Gardez  de  vous  approu- 
1)  cher,  ce  est  ung  pestiféré  venu  de  Paris  en  despit  des 


L'ARTISTE. 


iJtë 


«  corainandementsclu  Roy  nostre  sire.  —  Ce  est  grand  do- 
»  inaige,  disaient  les  manans  de  Blois  ;  monsieur  le  pre- 
»  vost  ne  luy  fera  nicrcy.  » 

En  effet ,  la  position  de  Jehan  était  des  plus  criliques. 
Le  bon  Louis  XII  ne  s'imaginait  guère  qu'on  serait  assez 
imprudent  pour  l)raver  ses  menaces  ;  et  d'un  autre  côte, 
il  voulait  il  tout  prix  préserver  de  la  peste  la  ville  de  Blois. 
Car  il  croyait  la  reine  enceinte  et  comptait  liien  qu'elle  lui 
donnerait  un  daupiiin.  C'était  pour  cela  qu'il  avait  inter- 
dit aux  hal)itans  de  sa  bonne  ville  de  Paris  l'approche  de 
la  demeure  royale ,  et  quand  il  eut  avis  qu'on  avait  arrêté 
un  jeune  homme  souproimé  d'avoir  contrevenu  a  ses  dé- 
fenses, il  fit  savoir  au  prévôt  qu'il  eût  incontinent  a  faire 
son  devoir.  Le  prévôt  s'était  empressé  de  se  rendre  a  ses 
ordres,  pensant  qu'il  lui  reviendrait  quelque  bien  pour 
avoir  flatté  des  espérances  de  paternité  dont ,  comme 
d'autres ,  il  se  riait  tout  bas. 

C'était  donc  vm  juge  sévère  qui  attendait  Jehan  dans 
l'hôtel  de  la  Prévôté.  11  devait  s'en  douter  aux  discours 
qu'on  tenait  autour  de  lui,  et  "a  l'empressement  curieux  de 
la  foule  qui  devenait  de  plus  en  plus  considérable.  Ce 
cortège  attirait  l'attention  générale,  et  si  Jehan  eût  été 
moins  absorbé,  il  aurait  remarqué  aux  fenêtres  duchiitean 
royal  une  jeune  fdle  qui  le  suiA'it  jusqu'au  moment  où  il 
disparut  pour  entrer  dans  la  salle  de  la  Prévôté. 

Qu'est-ce  donc  ?  disait  la  jeune  fdle  a  un  officier  de  la 
cour  qui  se  tenait  debout  auprès  d'elle.  Que  veut  cette 
foule  ?  —  Je  ne  sais ,  en  vérité  ;  car  nous  sommes  trop 
loin  pour  le  bien  voir.  Mais  connue  ces  gens  sont  arrêtés 
près  de  l'hôtel  du  prévôt,  je  crois  bien  qu'il  s'agit  du 
jugement  de  quelque  criminel.  —  Courez  donc  vous  en 
enquérir,  et  revenez  me  rapporter  ce  que  vous  aurez  ap- 
pris avant  que  la  reine  me  fasse  mander  pour  sa  toilette. 
—  Je  le  ferai  de  graifd  cœur,  belle  Marie,  dit  le  jeune 
officier.  Mais  a  mon  retour  nie  permettrez-vous  d'insister 
pour  obtenir  réponse  a  la  demande  que  je  vous  adressais 
tout-h-l'heure?  — Quelle  demande?  il  ne  m'en  souvient 
plus,  je  vous  le  jure,  dit  Marie  en  rougissant.  Allez  d'a- 
bord ,  et  nous  verrons  ensuite  ce  que  mérite  votre  cour- 
toisie. —  Ah  !  je  crains  bien,  dit  le  jeune  homme  en  la 
saluant,  que  vous  n'ayezrésolu  de  n'avoir  ni  mémoire 
pour  les  bons  offices  que  je  suis  heureux  de  vous  rendre, 
ni  compassion  pour  les  cruels  tourmens  que  vous  me  fai- 
tes éprouver. 

Marie  le  vit  avec  plaisir  prendre  congé  d'elle,  et  se  di- 
riger vers  l'hôtel  du  prévôt;  car  elle  ne  redoutait  rien 
tant  que  les  propos  d'amour  dont  ce  jeune  officier  avait 
coutume  de  l'entretenir.  Ces  douces  paroles  la  fcsaient 
ressouvenir  de  son  cousin  Jehan,  dont  l'absence  la  chagri- 
nait fort ,  et  qu'elle  ne  pouvait  se  flatter  de  revoir  prochai- 
nement. Ce  n'était  donc  pas  la  curiosité,  mais  le  désir 


d'interrompre  un  entretien  pénible  pour  elle,  qui  Vayait 
engagée  ii  s'enquérir  de  ce  qui  se  passait  près  de  l'hôtel  de 
monsieur  le  prévôt.  Cependant  elle  suivit  machinalement 
des  yeux  la  marche  du  jeune  officier,  et  put  remarquer 
que  pendant  plusieurs  minutes  il  s'efforça  vainement  de 
percer  la  foule  qui  se  pressait  pour  entrer  dans  la  salle  du 
jugement. 

La  séance  était  ouverte  depuis  quelque  temps.  Le 
prévôt  de  Blois,  messire  d'Estoutevillc,  avait  fait  pla- 
cer l'accusé  à  distance ,  et  des  sergens  le  tenaient  en  res- 
pect avec  de  longues  hallebardes  dont  la  pointe  était  di- 
rigée vers  sa  poitrine.  De  la  sorte  ils  ne  couraient  pas  ris- 
que de  subir  les  influences  de  la  contagion.  Messire  d'Es- 
touteville,  placé  sur  son  siège,  respirait  fréquemment  une 
petite  fiole  contenant  un  élixir  précieux  dont  le  médecin 
du  roi  lui  avait  fait  présent.  Au  fond  de  la  salle  se  pres- 
sait la  foule  curieuse.  Malgré  l'isolement  du  prévenu,  et 
la  vertu  de  la  merveilleuse  liqueur  dont  M.  le  prévôt 
s'était  précautionné,  il  paraissait  fort  empressé  de  termi- 
ner ce  jugement.  De  son  côté,  Jehan  avait  pris  soin  de 
complaire  au  secret  désir  de  son  juge;  car,  après  avoirdit 
son  nom,  il  avait  déclaré  ne  vouloir  d'ailleurs  répondre 
a  aucune  question.  Puisqu'il  en  est  ainsi,  reprit  messire 
d'Estouteville,  je  soupçonne  fort  que  vous  venez  de  Pa- 
ris ;  car  nul  autre  crime  ne  vous  est  reproché,  et  si  vous 
nous  attestiez  être  arrivé  des  provinces  de  Bourgogne  ou 
de  Champagne,  le  serment  d'un  seul  témoin  qui  confir- 
merait la  vérité  de  votre  discours  suffirait  pour  vous  tirer 
de  ce  mauvais  cas.  Répondez-moi,  Jehan  du  Ru,  sous  l- 
foi  du  serment,  venez-vous  d'un  autre  lieu  que  Paris?... 

Jehan  ne  disait  mot  ;  car  pour  sauver  sa  vie  il  n'aurait 
pas  voulu  se  parjurer. 

Il  est  donc  bien  clair,  dit  M.  le  prévôt  en  se  levant  de 
son  siège ,  que  l'accusé  Jehan  du  Ru  arrivait  de  Paris 
quand  il  a  été  arrêté  aux  portes  de  Blois.  Mais  comme  un 
témoignage  est  nécessaire  pour  confirmer  nos  soupçons , 
nous  adjurons,  parle  très-saint  nom  de  Jésus-Christ  tou- 
tes personnes  ici  présentes  de  déclarer  par -devant  nous 
s'il  n'est  rien  "a  leur  connaissance  qui  puisse  éclairer  no- 
tre conscience. 

Un  silence  profond  suivit  la  question  de  M.  le  prévôt. 
11  prononça  une  seconde  fois  les  mêmes  paroles  saus  obte- 
nir de  réponse. 

Pour  la  troisième  et  dernière  fois,  s'écria-t-il,  nous  ad- 
jurons toute  personne  ici  présente,  sur  la  part  qu'elle  peut 
espérer  dans  le  paradis,  de  déclarer  p.'jr-devant  nous  si 
elle  coiniait  l'accusé,  ou  quelque  circonstance  qui  se  ratta- 
che au  crime  dont  il  est  véhémentement  .soupçonné. 

—  Je  le  connais,  moi,  cria  quelqu'un  qui  venait  de  pé- 
nétrer dans  la  salle.  —  Huissiers,  à  votre  office  !  qu'on 
fasse  place  au  témoin. 


U6 


L'ARTISTE. 


Ou  vit  alors  avancer  l'officier  du  roi  que  Marie  avait 
dépêché  vers  l'hôtel  de  la  prévôté,  et  qui  n'était  autre  que 
Henri  d'Auvergne,  revenu  de  Paris  avec  la  réponse  que 
messieurs  du  bureau  de  la  Ville  avaient  faite  a  la  lettre 
de  sa  majesté. 

—  D'oîi  connaissez-vous  l'accusé  Jehan  du  Ru,  de- 
manda le  prévôt?  —  J'ai  vu  cet  homme  que  vous  appe- 
lez Jehan  du  Ru  une  seule  fois  dans  ma  vie.  C'est  eu  l'hô- 
tel de  la  ville  de  Paris,  où  il  était  lundi  dernier  de  grand 
matin,  écoutant  près  la  porte  du  bureau  le  lecture  des 
lettres  que  le  roi,  notre  seigneur,  a  écrites  au  sujet  de  la 
contagion.  —  Ltes-vous  bien  assuré  de  ne  pas  vous  mé- 
prendre? —  Non,  en  vérité  :  car  j'admirai  quelques  in- 
stans  après  comme  il  s'élançait  sur  un  beau  cheval  qu'il 
menait  en  bon  cavalier.  — Merci  de  vos  louanges ,  siu- 
mon  habileté,  dit  Jehan  du  Ru.  Je  paierai  un  peu  chérie 
plaisir  de  les  entendre;  car  je  vois  bien  qu'elles  me  vau- 
dront la  pendaison.  Mais  vous  avez  déclaré  la  vérité,  et  je 
ne  puis  vous  en  vouloir.  —  Cela  étant,  dit  le  prévôt,  nous 
vous  déclarons  digne  de  la  hart,  pour  avoir  sciemmeut 
et  traîtreusement  contrevenu  aux  ordonnances  de  sa  ma- 
jesté. Sergens,  ramenez  le  patient  dans  sa  prison.  Nous 
aurons  soin  qu'un  prêtre  s'y  rendepour  l'entcndreen  con- 
fession avant  le  moment  d'exécuter  notre  sentence,  ce 
qui,  pour  la  plus  grande  sûreté  de  leurs  majestés  le  roi 
et  la  reine,  de  leur  bien-ainiée  fille,  comme  aussi  des  ha- 
bitans  de  Blois,  devra  se  faire  dans  deux  heures  d'ici. 

Jehan  garda  le  silence;  car  il  lui  paraissait  qu'un  mau- 
vais hasard  le  poursuivait,  et  qu'il  s'efforcerait  vainement 
de  résister.  Cependant  d'Auvergne  s'en  revenait  lente- 
ment au  château  royal,  songeant  que,  par  sa  faute  et 
bien  innocemment,  il  avait  causé  la  mort  d'un  homme.  Et 
il  redit  a  Marie  tout  tristement  ce  qui  était  arrivé.  La 
pauvre  jeune  fille  se  prit  "a  pleurer  pour  avoir  eu  la  fu- 
neste pensée  de  dépêcher  Henri  d'Auvergne  vers  le  lieu  du 
jugement.  3Iais  quant  elle  ojt prononcer  le  nom  de  Jehan 
du  Ru,  lors  se  laissa  cheoir  la  poucrette  sans  cry  ne 
pleurs  et  long  temps  sembla  morte.  Elle  ne  reprit  connais- 
sance que  pour  verser  des  torrens  de  larmes ,  et  sa  dou- 
leur était  si  vive  qu'elle  ne  s'entendait  pas  appeler  pour 
son  service  accoutumé.  On  la  vint  prendre  par  la  main 
pour  la  conduire  dans  les  apparlemens  de  la  reine  Anne, 
où  elle  entra  toute  rêveuse  et  a  pas  lents.  Puis  tout  'a 
coup  elle  poussa  un  cri  de  joie ,  et  se  précipitant  vers  la 
chambre  où  était  couchée  sa  maîtresse  : 

Madame,  dit-elle,  c'est  aujourd'hui  la  fête  de  votre  sainte 
patronne,  je  vous  demande  en  son  nom  d'accorder  une 
grâce  il  votre  humble  servante.  —  Quelle  grâce,  ma 
bonne  Marie?  Tu  sais  que  j'aime  a  te  contenter.  —  Oh  ! 
madame,  je  veux  la  royale  promesse  de  votre  majesté 
avant  de  lui  dire  ce  que  j'espère  de  sa  bonté.  —  Voila 


qui  n'est  point  raisonnable  ;  je  ne  puis  engager  à  l'avance 
ma  foi  pour  une  chose  qui  peut  être  mauvaise.  J'offense- 
rais ainsi  la  ti-ès-sainte  Anne,  à  qui  j'ai  ce  matin  adressé 
mes  dévotions;  car  il  me  faudrait  faire  le  mal,  ou  me  par- 
jurer.   —  Eh  bien  !  Madame ,  si  vous  ne  pouvez  m' ac- 
corder ma  demande,  je  serai  contente  que  vous  me  pro-' 
mettiez  de  me  donner  votre  royale  maiu  a  baiser  en  l'hon- 
neur de  votre  fête.  — S'il  est  ainsi,  Marie,  nous  sommes 
d'accord ,  et  je  consens  de  bon  cœur  a  t' engager  ma  pa- 
role de  reine  de  France  que  l'un  de  tes  deux  désirs  sera 
accompli  ;  car  tu  es  une  bonne  fille  "a  qui  je  veux  témoi- 
gner mon  amitié.  —  Écoutez- moi  donc,  Madame,  carie 
temps  presse.  Sachez  que  dans  une  heure  un  malheureux 
venu  de  Paris  malgré  les  défenses  de  sa  majesté  le  roi 
subira  le  supplice  de  la  hart,  s'il  n'obtient,  par  votre  in- 
tercession toute-puissante ,  la  grâce  que  je  sollicite  à  deux 
genoux.  —  Je  ne  puis  m' entremettre  dans  cette  affaire  , 
ma  bonne  Marie;  ce  serait  chose  inutile.  Songe  qu'un 
exemple  rigoureux  est  nécessaire  pour  éviter  que  d'antres 
audacieux  ne  compromettent  le  salut  du  fils  de  France , 
qu'à  cette  heure,  si  le  roi  Louis  et  moi  sommes  exaucés 
dans  nos  ardentes  prières,  je  porte  peut-être  dans  mon 
sein.  — Je  vous  déclare,  dit  résolument  Marie,  que  le  sa- 
lut de  cet  enfant  et  le  vôtre  sera  moins  compromis  par  la 
grâce  du  condamné  que  par  la  faveur  dont  votre  majesté 
m'a  fait  la  promesse.  Car  ce  condamné  n'est  autre  que 
mon  cousin,  et,  bien  que  j'en  aie  honte,  je  lui  ai  celte 
nuit  accordé  un  secret  rendez-vous.  Partant  je  puis  êti-e 
aussi  prise  de  peste.  Que  votre  majesté  voie  a  présent  s'il 
vaut  mieux  pour  elle  sauver  la  vie  à  mon  parent  ou  re- 
cevoir un  baiser  de  ma  bouche  impure.  —  Fi  !  Marie  , 
fi  de  vous  !  Sortez  de  notre  présence.  Notre  parole  est 
engagée  ,  nous  n'y  manquerons  pas.  En  ce  jour  de  fête, 
le  roi  ne  peut  me  refuser  une  grâce ,  et  d'ailleurs,  entre 
deux  dangers,  mieux  vaut  choisir  le  moindre.  Vous  êtes 
iine  fille  déshonnête  dont  la  vue  m'est  odieuse,  et  dont  je 
repousse  le  baiser.  Allez  donc  hors  d'ici  ;  le  condamné  a 
dès  a  présent  sa  grâce  assurée. 

Quoj-  entendant,  Marie  fict  un  sault  de  joje  det'ers  le 
lict  de  la  rejne  j  et  dessus  les  mains  d'icelle  applicquoit 
trop  plus  de  baisers  ,  combien  que  sa  majesté  voulust 
s'en  deffendre.  Elle  eut  bientôt  déclaré  que  depuis  six 
grands  mois  elle  n'avait  pas  revu  son  cousin  Jehan,  qui 
était  venu  sans  doute  pour  l'amour  d'elle.  La  reine ,  très- 
dévote  personne,  fut  ravie  de  savoir  que  sa  jolie  cham- 
brière n'avait  pas  commis  la  vilaine  faute  dont  elle  ne  s'é- 
tait accusée  que  pour  tirer  son  cousin  d'un  grand  danger 
de  mort.  Et  veu  que  ce  estait  jour  de  saincte  Anne,  elle 
receut  du  roy  Loys  la  grâce  de  Jehan  du  Ru  avecque 
ung  bon  brevet  empreinct  du  scel  royal  où  estait  dict  : 
«   Cognoissant  Jehan  du  Ru  pour  expert  auxjaicts  d^ar% 


L'ARTISTE. 


U7 


»  mes  et  de  chasse ,  le  nommons  à  la  garde  de  nostrefo- 
»  rest  d' Orléans .  »  , 

Au  mojs  d'aoust  ensuyi>ant  furent  fnictes  à  Blois 
nopces  de  damoiseUe  Marie  Legendre  et  de  messire 
Jehan  du  Ru ,  forestier  du  roy  Lojs  en  sa  for  est  d'Or- 
léans. 

Un  habitué  de  la  Bibliothèque  Rq^-ale , 


LES  DERNIERS  MOMENS. 

^  Vous  tous  ,  qui  m'appelez  votre  ami ,  qui  me  serrez  la  main 
avec  cordialité,  vous  qui  m'invitez  avec  un  sourire  gracieux  et 
Lienvcillant  à  prendre  place  à  voli-c  table  ,  à  votre  foyer ,  savez- 
vous  qui  je  suis  ?  dites ,  le  savez- vous  ?  Auriez-vous  jamais  pu 
croire  que  j'ai  donné  la  mort  à  un  homme  ,  à  un  vieillard  qui 
m'aimait  comme  un  père  et  me  prodiguait  des  services  et  de 
douces  paroles?  Eh  bien  !  ce  crime  ,  je  l'ai  commis. 

Et  cependant ,  cet  homme ,  je  ne  l'ai  pas  tue'  en  duel  ;  car,  je 
vous  le  répète  ,  il  avait  les  cheveux  blancs  ,  et  de  plus  un  ca- 
ractère doux  et  paisible.  Je  ne  l'ai  pas  tué  en  juillet ,  car  il  n'é- 
tait ni  gendarme,  ni  garde  royal.  Je  ne  l'ai  pas  tue  dans  une 
émeute;  car  lorsque  l'émeute  bouillait  dans  la  rue,  nous  nous 
renfermions  tous  deux  soigneusement  dans  nos  logis.  D'ailleurs 
je  ne  faisais  pas  partie  de  la  garde  nationale ,  et  lui ,  le  digne 
homme  ,  il  n'était  enragé  que  de  bouquins. 

Un  soir,  je  vins  le  voir.  Je  comptais  le  trouver  ,  comme  à 
son  ordinaire,  en  extase  devant  quelque  édition  du  quinzième 
siècle,  comme  le  ^'j'rgi/e imprimé  à  Rome,  in-folio,  parSweyn- 
hem  et  Pannartz ,  en  i4''9;  comme  le  ij/crtm sorti  des  mêmes 
presses  à  la  même  époque ,  ou  enfin  devant  quelque  Elzcvier 
non  rogné.  Le  pauvre  cher  homme  I  il  était  malade ,  mais  ma- 
lade à  garder  le  lit.  On  me  conduisit  dans  sa  chambre  à  coucher: 

—  Comment!  vous ,  dans  cet  <Etat?  que  vous  est-il  donc  ar- 
rivé? 

—  Rien ,  presque  rien  ,  mon  bon  ami ,  me  répondit-il  en  me 
tendant  une  main  ardente  de  fièvre.    Faible   et   asthmatique 


comme  vous  me  savez ,  je  suis  allé  hier  voir  mon  vieil  ami  Van- 
Praet  à  la  Bibliothèque  royale,  et  là  depuis  dix  heures  jus(|u'à 
quatre,  je  me  suis  échiné  à  collationaer  mon  édition  des  Chro- 
niques de  Sainct-Venys,  Paris ,  Pasquier  Bonhomme,  1 476 , 
3  vol.  in-folio,  gothique,  sur  l'exemplaire  qu'on  en  conserve 
dans  cet  établissement.  Le  mien  est  infiniment  plus  beau  ,  ajou- 
ta-t-il  en  laissant  éclater  une  joie  d'enfant.  Mais  vous ,  je  vois 
avec  plaisir  que  vous  êtes  en  bonne  santé;  vous  êtes  frais  et 
d'une  aussi  belle  conservation  (\\icmonEulrope,  Rome  (Geoi^e 
Laver),  i47',  in-folin.  Eh  bien!  que  me  direz-vous  de 
neuf?  êtes- vous  allé  hier  à  la  vente  chez  Silvestre  ?  Combien  a 
été  vendu  le  Champion  des  dames ,  par  Martin  Franc  ,  Paris, 
Galiot  du  Pré,  i53o,  in-8°,  maroquin  violet,  lettres  rondes. 

—  Soixante-quinze  francs,  lui  répondis-je. 

—  Je  m'en  étais  douté.   Et  quand  on  pense  que  ce  même 

exemplaire,  inscrit  au  c-.taloguedeLa  Vallicreau  numéro  279Î, 
n'a  été  vendu  dans  le  temps  que  vingt-cinq  livres  dix-neuf  sous! 
Voilà  cependant  comme  d'un  siècle  à  un  autre  les  livres  tri- 
plent de  valeur.  Comment  va  M.  R... 

—  Il  est  mort  hier  soir,  lui  répondis-je. 

—  Oh  !  mon  Dieu  !  que  me  dites-vous  ?  J'en  suis  vraiment 
désolé;  car  c'était  un  excellent  homme,  et  de  plus  il  connaissait 
très-bien  les  vieux  livres.  Allons  !  voilà  encore  une  bibliothè- 
que à  vendre.  Je  pourrai  donc  enfin  me  procurer  le  Cj^mbalum 
Mundi,  de  Bonav.  Dcsperriers,  Paris,  Jehan  Morin,  iSS^  , 
que  je  cherche  depuis  dix  ans,  et  dont  un  magnifique  exemplaire 
est  en  sa  possession ,  après  avoir  successivement  figuré  dans  le 
cabinet  de  Gaignat  à  la  vente  duquel  il  monta  jusqu'à  35o  li- 
vres ,  et  dans  celui  du  duc  de  La  Vallière  ,  d'où  il  passa  entre 
les  mains  de  Tilliard  au  prix  de  lao  livres. 

El  le  vieux  bibliomane  fixait  sur  moi  ses  yeux  étiucelans  de 

joie. 

—  A  propos  du  Cymbalum  Mundi ,  lui  dis-je  ,  vous  savez 
que  notre  savant  ami  M.  El»i  Johanncau  va  en  donner  ,  chez 
Silvestre,  une  nouvelle  édition  augmentée  d'une  clef  inédite  et 
d'un  commentaire  Variorwn.  Comme  je  l'aide  dans  ce  travail , 
je  vous  prie  de  me  rendre  un  service. 

—  Tout  ce  que  vous  voudrez ,  me  répondit-il  affectueuse- 
ment. 

—  Voici  ce  que  c'est.  Vous  seul  possédez  l'édition  de  ce  li- 
vre imprimée  à  Lyon  pr  Benoît  Bonnyn ,  1 538 ,  petit  in-8°, 
gothique;  pourriez-vous  me  le  confier  pendant  trois  jours  j)our 
en  faire  la  collation  ?  j'en  aurai  tout  le  soin  que  vous  pouvez 
vous  imaginer. 

J'attendais  une  réponse  ;  mais  pas  un  seul  mot.  Le  visage  du 
vieillard  se  renfrogna  et  pâlit  d'une  manière  effrayante,  ses  lè- 
vres se  serrèrent  comme  pour  opposer  une  digue  aux  flots  do 
mauvaise  humeur  que  ma  demande  indiscrète  venait  de  soule- 
ver chez  lui ,  et  ses  yeux  révélèrent  encore  plus  la  lutte  morale 
qui  bouleversait  tout  son  être.  Effrayé ,  j'allais  sonner,  lorsqu'il 
me  retint  la  main  : 

—  Mon  ami ,  ce  n'est  rien,  me  dit-il.  A  tout  autre  j'aurais 


U8 


L'ARTISTE. 


répondu  par  un  refus  formel;  mais  vous,  c'est  différent.  Je  ne 
puis  rien  vous  refuser.  Prenez  le  livre  en  question  dans  ma  bi- 
bliothèque fermée  ,  le  troisième  à  droite  sur  la  seconde  tablette, 
enveloppc7.-lc  soigneusement  dans  du  papier  Joseph  ,  à  cause  de 
la  reliure,  chef-d'œuvre  de  Deseuil ,  et  rapportez-le  moi  au 
jour  indique. 

Je  le  remerciai  e'nergiquemcnt  ;  car  je  sentais  toute  l'e'tendue 
du  sacrifice  qu'il  me  faisait  et  que  j'avais  demande'  seulement 
par  manière  d'acquit,  sans  nul  espoir  de  succès. 

Le  lendemain  matin  je  me  mis  à  l'œuvre  ;  et  voilà  pendant  que 
je  collationnais  ,  portant  alternativcmect  mes  yeux  du  pre'cieux 
bouquin  ouvert  à  demi ,  à  ma  copie ,  mon  chat  (  maudite  bête  !) 
sauta  sur  mon  bureau  et  posa  pre'ciscment  sur  le  bijou  biblio- 
graphique sa  pâte  souillée  de  je  ne  sais  quoi.  Que  ne  la  po- 
sait-il sur  toute  autre  chose  ,  le  misérable  !  sur  un  mien  livre , 
sur  mon  visage  :  je  n'aurais  eu  qu'un  mc'diocre  chagrin.  Il  avait 
couvert  le  feuillet  2  d'une  tache  indélébile.  Égaré ,  frissonnant 
de  terreur,  je  lançai ,  d'un  coup  de  poing  ,  l'animal  par  la  fe- 
nêtre ouverte,  et,  par  une  vieille  habitude  d'écolier ,  j'essuyais 
le  feuillet  avec  ma  langue ,  lorsqu'on  frappa  à  ma  porte.  C'était 
le  domestique  de  mon  ami  le  bibliomane  :  il  m'apportait  une 
lettre  ainsi  conçue  : 

«  Mon  cher  Francisque ,  il  y  a  un  double  mot  latin  qui  com- 
»  menée  aussi  par  un  c  et  un  m,  et  qui  me  donne  bien  plus  de 
»  souci  que  le  cholera-morbus.  C'est  le  Cjinbalum  Mundi  que 
"  vous  m'avez  emprunté  hier  soir.  Au  nom  de  Dieu  I  rcnvoyez- 
»  le  moi  ;  car  je  vous  avoue  dans  la  sincérité  de  mon  cœur  que, 
»  depuis  que  je  ^is  mon  livre  hors  de  chez  moi ,  ma  santé  va 
»  de  mal  en  pire.  Prenez  pitié  de  ma  faiblesse  de  bibliomane,  et 
)'  venez  toujours  me  voir  quand  vous  aurez  un  moment.  » 

Cette  lettre  acheva  de  me  perdre  la  tête  ,  je  rentrai  dans  mon 
cabinet ,  et  ,  d'une  main  sacrilège  ,  j'arrachai  le  feuillet  conta- 
miné, puis  je  rendis  le  livre  au  valet.  Je  me  proposais  de  ré- 
parer cette  perte  par  le  don  d'un  livre  non  moins  précieux  , 
quand  mon  ami  serait  en  état  d'apprendre  son  malheur.  Hélas  ! 
il  le  sut  trop  tôt. 

Le  même  soir,  j'allais  chez  lui  pour  m'informcr  des  nouvelles 
de  sa  santéj  le  malheiu-eux  vieillard  était  à  l'agonie.  Quand  il 
me  vit  entrer,  il  se  souleva  sur  son  lit  en  cherchant  à  me  parler; 
mais  il  retomba  muet  en  détournant  la  tête  ,  et  en  me  montrant 
du  doigt  la  place  oii  le  feuillet  manquait  dans  le  Oymbalum 
Mundi  qu'il  avait  alors  tout  ouvert  sur  ses  genoux.  A  son  che- 
vet,  à  son  côté,  à  ses  pieds  pleuraient  ses  deux  filles  et  sa 
vieille  femme  qu'il  avait  épousée ,  pauvre  ,  laide  et  sans  ins- 
truction ,  luiiqucment  parce  qu'elle  se  nommait  Jeanne  Guttem- 
berg ,  et  qu'elle  éiait  de  Mayence. 

Le  curé  avait  été  appelé,  il  vint.  D'ime  main  il  tenait  son 
livre  de  prières  doré  sur  tranche ,  et  de  l'autre  il  s'appuyait  sur 
l'oreiller  du  moribond  ,  pour  lui  adresser  à  voix  basse  des  pa- 
roles de  paix.  Le  bibliomane  restait  immobile;  mais  bientôt  il 
se  retourna  avec  peine  ,  étendit  sa  main  défaillante  vers  le  livre 
du  prêtre,  l'ouvrit,  et  en  examina  curieusement  le  titre  d'un 
œil  déjà  vitré;  puis  sa  main  s'écarla ,  et  il  poussa  un  faible  sou- 
pir. Le  curé  lui  tâta  le  pouls. . .  Il  était  mort. 


Les  bouquinistes ,  les  relieurs ,  sa  femme  et  ses  enfans  le 
pleurèrent  beaucoup;  et  moi^ encore  plus  que  les  autres. 

F.  M. 


—  M.  Balochi ,  italien  connu  par  beaucoup  de  travaux  de 
musique  et  de  littérature ,  est  mort.  Il  venait  de  terminer  la 
traduction  de  Rohert-le-Diahle  pour  l'opéra  de  Londres. 

—  Le  roi  vient  d'envoyer  à  la  galerie  du  Musée  Golbcrt  des 
tableaux  de  sa  collection  particulière  ,  pour  faire  partie  de  l'ex- 
position au  profit  des  indigens  de  la  ville  de  Paris  atteints  de 
la  maladie  épidémique,  et  dont  l'ouverture  est  fixée  au  6 mai. 

—  M.  Lethière,  membre  de  l'Académie  des  beaux  arts  , 
auteur  du  célèbre  tableau  de  la  Mort  des  fils  de  Brutus ,  est 
mort  à  Paris.  Il  était  affecté  depuis  long-temps  d'une  maladie 
chronique  qui  s'était  aggravée  dans  ces  derniers  temps.  M.  Le- 
thière avait  dirigé  pendant  dix  ans  l'académie  de  France  à 
Rome. 


—  Le  concert  donné  à  l'Académie 
M.  Paganini  et  les  artistes  de  l'Opéra 
malades  ,  a  produit  9,7'.>,8  fr.  4o  c. 
pompiers,  d'éclairage  et  d'affiches  se 
Aucun  de  MM,  les  artistes  n'a  voulu 
concert.  Le  résultat  net  versé  par  M. 
M.  le  secrétaire-général  du  ministère 
à9,i54f.  agc. 


royale  de  Musique,  par 
,  au  bénéfice  des  pauvres 

Les  frais  de  gardes ,  de 
sont  élevés  à  574  fr.  1 1  c. 
accepter  de  feux  pour  ce 
Véron  entre  les  mains  de 
du  commerce ,  s'est  élevé 


Dessins,  l 


Une  École  de  village,  par  Beacme. 

Les  derniers  Momens  ,  par  T.  Johiknot. 


L'ARTISTE. 


ii9 


I3muir-2lrtô. 


CONCOURS 

POUR  UN    MONUMEMT    A    ÉLEVER    A   LA    MÉMOIRE   DU 
GÉNÉRAL    BELLIARD. 

Programme. 

La  Commission  chargée  de  régler  le  concours  pour 
l'érectioa  du  monument  a  décidé  qu'il  serait  érigé  de 
manière  a  servir  d'embellissement  à  la  ville,  et  par  con- 
séquent a  fait  choix  de  la  place  coutiguë  a  l'escalier  dit 
lie  la  Bihliollièque ,  conduisant  a  la  rue  dlsabeile. 

La  forme  du  monument  ainsi  que  les  matériaux  ii  y 
employer  sont  laissés  au  choix  de  l'artiste. 

Une  somme  de  quarante-cinq  mille  francs  est  af- 
fectée a  l'érection  complète  du  monument ,  et  par  aucun 
motif  ne  pourra  être  outre-passée. 

Un  devis  et  les  détails  estimatifs  seront  jointsauprojet. 

L'auteur  du  projet  jugé  digne  d'être  exécuté,  et  dont  la 
dépense  totale  ne  dépassera  pas  la  somme  indiquée  pour 
récompense,  en  obtiendra  l'exécution  au  prix  de  son  de- 
vis, s'il  est  calculé  d'après  de  bonnes  bases.  De  plus  la 
Commission  décernera  une  marque  de  satisfaction  si  l'exé- 
cution répond  a  son  attente. 

Les  dessins  ou  modèles  seront  sur  une  échelle  d'au 
moins  cinq  centimètres  par  mèlre. 

Conditions  du  concours. 

Les  artistes  étrangers  comme  ceux  du  pays  sont  appelés 
il  ce  concours. 

Les  dessins  ou  modèles  seront  remis  franc  de  port, 
pour  le  i5  juin  prochain,  a  M.  Timmermans,  concierge 
du  Musée  a  Bruxelles.  Le  concurrent  donnera  avis  de 
l'envoi  à  M.  Rouppe,  bourguemestre  de  ladite  ville. 

Aucun  artiste  ne  mettra  son  nom  sur  les  dessins  ou 
modèle^ envoyés  au  concours;  mais  il  y  apposera  une 
marque  quelconque  qu'il  aura  soin  de  répéter  sur  un 
billet  cacheté  contenant  son  nom  et  sa  demeure,  et  joint 
il  l'envoi,  ou  la  lettre  d'avis  au  bourguemestre  susdit. 

La  commission  se  réserve  la  faculté  de  provoquer  un 
nouveau  concours  si  les  projets  ne  répondaient  pas  a  son 
attente. 

Les  projets  seront  exposés  dans  l'une  des  salles  du  pa- 
lais de  l'industrie,  'a  Bruxelles,  pendant  quinze  jours. 

Le  jugement  sera  prononcé  immédiatt'inent  après. 
Arrêté  à  Bruxelles,  le  2S  mare  1852. 

Le  Comte  Vilain  XIV,  Rouppe,  le  comte 
d'Arschot  ,  DE  Brouckèhe,  F.  Meeus, 
SuYs,  et  J.  F.  Navez. 

Toat  m.     H"  LiYRAisoi». 


Il  y  a  quelques  jours  a  peine  nous  parlions  du  concours 
ouvert  par  les  habitans  de  Mayence  pour  élever  un  rao- 
nuiueut  à  la  mémoire  de  Guttemberg.  Et  voici  que  sous 
le  dernier  retentissement  de  nos  paroles,  la  Belgique  imite 
l'exemple  de  IVIayence.  Bruxelles  vient  de  voter  un  mo- 
nument aux  cendres  du  général  Belliard,  et  d'ouvrir, 
comme  Mayence,  un  concours  a  tous  les  artistes  de  l'Eu- 
rope. • 

Certes,  pour  tous  ceux  qui  prennent  à  l'histoire  de  l'art 
un  intérêt  sérieux  et  réfléchi,  c'est  un  sujet  de  méditation, 
et  en  même  temps  l'occasion  d'un  retour  amer  sur  le» 
choses  de  France. 

Depuis  deux  ans,  nous  aussi ,  nous  avons  eu  des  pro- 
messes de  concours  ;  et  que  sont  devenues  les  pro- 
messes? 

Les  concoure  de  peinture  et  de  sculpture  «nt  amené 
des  résultats  qu'il  ne  nous  appartient  pas  de  juger  aujour- 
d'hui ,  et  qui  n'ont  rien  a  &ire  avec  la  question  actuelle. 
Mais  pourquoi?  le  savez-vous?  voulez-vous  l'apprendre? 
C'est  que  le  concours  n'a  pas  encore  passé  dans  nos  mœurs 
de  privilège,  de  favoritisme  et  de  protection,  di'  sollici- 
teurs et  de  Mécènes  de  bureau;  c'est  qu'en  nK-uic  temps 
qu'on  mettait  Mirabeau,  Louis-Philippe ,  Boissy-d'yin- 
i^las  au  concours,  on  donnait  sans  concours  les  talileaux 
de  l'Hôtel-de- Ville,  les  statues  de  la  Chambre,  etc. 

Et  le  monument  de  juillet?  On  avait  promis  le  con- 
cours, le  concours  ne  viendra  probablement  jamais.  li  y 
a  eu  un  projet  de  bois  et  de  carton  ,  qu'on  a  sifflé  comme 
il  le  méritait.  Sous  le  manteau  de  la  cheminée,  dans  la 
Jamille  de  l'administration,  quelqu'un  dont  le  nom  ne  se 
publie  pas  en  a  proposé  un  antre;  cet  autre  a  été  revn, 
corrigé  ,  défiguré  ,  travesti ,  par  une  commission  législa- 
tive; les  six  cent  mille  francs  se  sont  convertis  en  neuf 
cent  mille  francs,  voila  tout;  mais  les  promesses!  vétille, 
pensée  des  gens  de  rien ,  qui  tiennent  a  leur  parole  ava 
une  méprisable  niaiserie. 

Cependant  les  objections  avec  lesquelles  on  a  essayé  de 
déconsidérer  les  concours  de  peinture  et  de  sculpture  ne 
signifient  absolument  rien  quand  il  s'agit  d'un  monu- 
ment ;  les  sculpleure  et  les  peintres  peuvent ,  d'eux-mêmes 
et  sans  qu'on  les  en  prie,  faire  et  montrer  des  ouvrages, 
détestables,  médiocres  ou  excellens;  on  peut  les  voir  et 
les  juger. 

Mais  que  vonlez-vous  que  deviennent  dans  leurs  cabi- 
nets, dans  leurs  ateliers,  les  architectes,  qui  ne  jwnvent 
sans  pierre  et  sans  marbre  réaliser  une  seule  de  leurs  pen- 
sées, qui  sans  l'assistance  de  la  nation  ou  du  gouverne- 
ment ,  ne  |)envent  espt'-rer  de  voir  jamais  nnsenl  de  leurs 
projets  revêtir  une  fonne  vivante  et  majestueuse?  Quand 
ils  seraient  capables  d'égaler  les  merveilles  du  Parthénon , 
a  qui  voulez-vous  qu'ils  revèlent  et  confient  les  efforts  et 

M 


loO 


L'ARTISTE. 


les  succès  de  leur  génie?  Quels  moyens  ont-ils  de  prouver 
ce  qu'ils  savent?  Aucun  absolument. 

Si  les  promesses  qu'on  n'avait  pas  ménagées,  Dieu 
merci,  venaient  a  se  réaliser,  si  le  concours,  au  lieu 
d'être  illusoire  et  nul  par  cela  seul  qu'il  est  partiel,  obli- 
geait tous  les  hommes  du  premier  ordre  a.  descendre  dans 
la  lice  avec  les  jeunes  gens,  avec  leurs  élèves  devenus 
leurs  rivaux,  soyez  sûrs  que  personne  ne  refuserait  la 
lutte. 

Une  fois  assurés  que  sans  le  concours  ils  n'auront  plus 
à  espérer  ni  arcs  de  triomphe,  ni  églises,  ni  tomi)eaux  , 
ni  aucun  monument  quel  qu'il  soit,  les  artistes-jurés, 
patres  conscripti  ,  des  Quatre -Nations ,  feraient  bon 
marché  de  leur  vanité,  et,  au  risque  d'être  battus  par  ceux 
même  qu'ils  auraient  formés  a  l'étude,  ils  consentiraient 
à  se  mesiWer  avec  ceux  qu'ils  dédaignent  aujourd'hui. 

Que  la  leçon  donnée  à  la  France  par  Mayence  et 
Bruxelles  nous  porte  profit.  Que  toutes  les  fois  qu'il  s'agit 
d'un  monument  national,  delà  décoration  d'un  édifice 
public,  on  appelle  tous  les  talens  jeunes  et  vieux,  célè- 
bres ou  inconnus;  bien  des  tètes  qui  jusqu'ici  s'étaient 
endormis  dans  le  découragement,  se  réveilleront.  L'ému- 
lation multipliera,  a  notre  étoïmement,  des  miracles  ines- 
pérés. 

Et  pour  appliquer  immédiatement  les  principes  d'équité 
en  faveur  desquels  nous  réclamons ,  que  la  place  de  la 
Bastille,  qui  attend  si  patiemment ,  et  si  vainement  à  ce 
qu'on  pourrait  croire ,  son  piédestal  et  sa  statue ,  serve 
de  première  épreuve. 


L'IIMSTITUT  ET  LE  SALOX. 

Nos  dernières  prévisions  se  réalisent  avec  une  littéralité 
malheureuse;  rajournement  du  Salon  n'aura  pas  d'autre 
sens  que  celui  que  nous  lui  avions  d'abord  attribué.  Avant 
un  mois  sans  doute  l'épidémie  quiéclaircit  nos  rangs  aura 
disparu  de  la  capitale.  Quand  la  mesure  de  l'ajournement 
n'aura  plus  aucun  prétexte  plausible,  sedonnera-t-on  seule- 
ment la  peine  d'inventer  un  prétexte  spécieux  pour  fermer 
aux  peintres  et  aux  sculpteurs  vivans  les  salles  du  Louvre? 
S'il  faut  juger  l'administration  d'après  ses  précédens,  ou 
nous  permettra  d'en  douter.  On  pourrait  objecter  cepen- 
dant la  belle  saison  et  les  conséquences  qu'elle  amène  avec 
elle,  le  départ  des  riches  pour  leurs  châteaux  ,  la  solitude 
des  hôtels ,  toute  une  cité  veuve  des  gens  de  qualité,  de 
loisir  ou  de  dépense.  Mais  soyez  sûrs  ,  je  vous  en  prie, 
que  ni  le  directeur ,  ni  le  sous-directeur,  ni  les  journaux 
dont  ils  disposent,  et  qui  veulent  bien  révéler  au  public 
leurs  pensées  protectrices ,  ne  comprometn-ont  leur  élo- 


quence ou  leur  sagesse  dans  une  question  si  simple ,  et 
partant  si  oiseuse,  à  leur  avis.  Mon  Dieu!  il  n'y  aura 
pas  de  Salon  cette  année,  voila  tout.  Mais  ne  pourrait-on, 
deraanderez-vous,  ouvrir  un  Salon  au  mois  de  novembre 
quand  les  châteaux  'a  leur  tour  deviennent  déserts,  ou  ne 
comptent  plus  que  des  hôtes  rares  et  courageux ,  ou  peut- 
être  encore  quelques-uns  de  ces  riches  malaisés  qui  amas- 
sent, dans  les  privations  d'un  automne,  qu'ils  prolongent 
complaisamment  jusqu'aux  glaces  de  janvier,  leur  faste  de 
l'hiver?  A  une  demande  si  sensée  je  ne  sais  pas  trop  ce 
qu'une  oreille  attentive  pourrait  répondre.  Mais  vous 
aurez  beau  parler,  votre  voix  sera  toujours  comme  celle 
de  l'évangélistÉ ,  vox  prœdicantis  in  deserto.  Pourtant 
novembre  serait  un  beau  mois  pour  les  jeunes  peintres , 
c'est  le  mois  des  premiers  bals  et  des  premières  fêtes  ; 
c'est  en  novembre  que  M.  Robert  et  M.  Veron  recrutent 
les  fidèles  de  leurs  théâtres  ;  c'est  en  novembre  que 
Mm*  Malibran  et  Mademoiselle  ïaglioni  ramènent  à  Paris 
la  foule  empressée  de  leurs  admirateurs. 

A  la  bonne  heure  !  vous  avez  raison  ,  ou  du  moins  je 
ne  sais  pas  une  objection  sérieuse  qu'on  puisse  vous  op- 
poser. Mais  songez-y,  derrière  l'histoire  qui  se  voit,  il  y 
a  toujours  une  histoire  qui  se  fait,  et  se  voitrarement;  et 
voila  poujquoi  ceux  qui  ont  été  dans  le  ménage  des  affaires 
pendant  une  douzaine  d'annéps  seulement  prennent  eu 
si  grande  pitié  ce  qui  s'imprime  pour  et  contre  eux.  Der- 
rière cette  crainte  apparente  de  l'épidémie,  a  laquelle  main- 
tenant personne  ne  croit  plus ,  derrière  cette  emphase  de 
bienveillance  pour  les  jeunes  artistes  qu'on  ne  veut  pas , 
dit-on,  compromettre  avec  leurs  œuvres  a  une  époques! 
désastreuse,  il  y  a  quelque  chose  qu'on  navouè  pas,  quel- 
que chose  de  plus  réel  et  de  plus  grave,  quelque  chose 
qui,  loin  d'être  une  pensée  bienveillante  et  tutélaire,  n'est 
qu'une  idée  d'égoïsme  et  d'envie,  uue  jalousie  mesquine 
et  pusillanime,  qui  se  peut  comparer  assez  justcmeut  au 
chien  du  jardiniei  de  Calàeron.  Expliquons-nuus. 

Le  roi  voulait  un  Salon  tous  les  ans.  Il  l'avait  déclaré 
publiquement  dans  une  vis'le  solennelle  au  Louvfe.  Nous 
avions  sa  parole,  nous  y  comptions,  et.  Dieu  merci,  il  ne 
pensait  pas  a  la  retirer.  S'il  n'eût  écouté  que  les  inspira- 
tions de  sa  volonté  personnelle,  a  l'heure  oîi  je  parle , 
tout  se  réparerait  selon  nos  souhaits  ;  il  y  aurait  uu  délai, 
mais  un  délai  réel.  Mais  il  avait  ^  faire  à  des  gens  rusés, 
rompus,  de  longue  main,  a  l'HUrigue,  aux  promesses,  a 
tout  ce  qui  fait  qu'un  homme  réussit  sans  mériter  le  succès. 
Dès  le  mois  de  février,  six  semaines  environ  avant  l'in- 
vasion du  fléau ,  les  puissaiis ,  qui  veulent  bien  quelque 
fois  se  mêler  d'art,  sollicitèrent  un  répit  d'un  mois.  Le 
répit  fut  accordé  :  les  ouvrages  de  haut  style  n'étaient  pas 
terminés.  A  peine  s'ils  avaient  eu  depuis  août  le  temps 
de  la  méditation  ;  le  roi  crut  a  leur  sincérité.  Us  avaien: 


r 


L'ARTISTE. 


iM 


jusqu'au  -1"  mai;  mais  leurs  premières  sollicitations 
n'étaient  qu'un  leurre  perfide.  Ils  n'attendaient  qu'un 
prétexte  pour  demander  un  nouveau  réj)it,  un  ajourne- 
ment indéfini.  Le  choléra  leur  est  venu  en  aide,  et  les  a 
lires  d'un  grand  embarras,  vraiment!  Ce  qui  d'abord  pf)ii- 
vait  rcssenililer  à  l'impuissance  n'est  plus  maintenant 
pour  les  journaux  complaisans  qu'une  louable  philan- 
tropic. 

Et  qui  sont  donc,  me  direz-vous,  ces  poltrons  d'une 
nouvelle  espèce,  ces  médecins  d'une  nouvelle  sorte,  qui 
recommandent  la  diète  parce  qu'ils  ne  peuvent  manger, 
qui  défendent  la  gloire  &  laquelle  ils  ne  peuvent  atteindre, 
qui  proscrivent  comme  dangereux  un  chemin  où  ils  ne 
peuvent  plus  marcher?  Dieu  me  garde  de  vous  les  nom- 
mer; j'ai  horreur  des  noms  propres.  La  race  des  poètes  et 
des  artistes,  genus  irritabile ,  aujourd'hui  comme  au  temps 
d'JIorace,  pire  encore  peut-être,  puisque  aujourd'hui  la 
vanité  a  tous  les  caractères  d'une  véritable  épidémie ,  ne 
me  laisserait  plus  un  instant  de  repos  si  je  commettais 
une  pareille  imprudence  ;  je  ne  pourrais  plus  mettre  les 
pieds  dans  un  salyn  ;  je  me  ferais  montrer  au  doigt  dans 
les  promenades  \  je  serais  partout  signalé  comme  un  traîtie, 
un  dénonciateur ,  comme  un  sycophante  peut-être.  Car 
qui  sait  ou  s'arrêterait  leur  colère  ? 

Je  me  contenterai  donc  ,  dans  l'intérêt  de  mon  repos , 
et  la  vérité  n'y  perdra  rien ,  de  vous  désigner  générale- 
ment la  quatrième  classe  de  l'Institut,  et  ceux  qui  veulent 
arriver.  II  est  bien  entendu,  je  l'espère,  que  je  ne  com- 
prends pas  dans  cette  accusation  ceux  qui  possèdent  un 
talent  réel  et  qui  n'ont  rien  a  redouter  de  la  concurrence 
et  du  grand  jour.  Pour  ceux-là ,  je  m'assure,  un  Salon  est 
comme  un  jour  de  bataille  pour  un  capitaine  qui  veut 
gagner  d'autres  épaulettes ,  comme  une  première  repré- 

IH^ntation  pour  le  poète  dramatique,  comme  le  lever  du 
rideau  et  la  ritournelle  de  l'orchestre  pour  P'odor  ou  Pasta. 
Mais ,  sauf  quelques  rares  exceptions  ,  trop  éclatantes 
pour  avoir  besoin  d'une  réhabilitation,  le  talent  ne  se 
trouve  guère  ni  sur  les  fauteuils  ni  à  la  porte  de  l'Institut. 
Depuis  l'auteur  d'une  tragédie  sifflée  jusqu'au  Palladio 
admis  sur  la  présentation  de  ses  dessins  inédits,  et  qui 
compte  tout  au  plus  parmi  ses  titres  la  restitution  d'une 
porte  ou  les  moulines  d'ime  corniche,  il  y  a  bien  desim- 

IH^ortels  qui  n'ont  jamais  vécu  ,  que  la  mort  ne  pourra 
surprendre,  puisque  le  jour  où  elle  descendra  pour  les 
toucher  du  doigt,  elle  ne  trouvera  plus  que  des  cendres. 

iHHommes  heureux  d'un  bonheur  paisible,  dont  l'enthou- 
siasme et  le  génie  n'ont  jamais  troublé  le  sommeil ,  qui 
vivent  a  la  manière  des  plantes ,  dont  toutes  les  idées 
sont  rrtngeW  comme  les  arbres  d'une  avenue;  qu'on  ne 
saurait  accuser  sans  injustice  du  moindre  chef-d'œuvre. 
Qu'on  y  prenne  garde  cependant,  l'Institut  n'est  pas 


I 


seulement  un  temple.  Cette  qualification,  ambitieuse  et 
modeste  à  la  fois  puisqu'elle  indique  en  même  temps  la 
gloire  comme  but  de  la  vie  ,  le  génie  et  le  travail  «omrae 
moyens  d'y  arriver,  convient  tout  au  plus  aux  jours  de 
réception.  Ces  jours-la  on  peut  sans  danger  se  renvoyer, 
connue  à  la  paume,  les  noms  de  Raphaël  et  de  Phidias  , 
de  Léonard  et  de  IVIichel-Ange;  mais  dans  le  ménage 
l'Institut  a  des  agapes.  Après  les  hjmnes  auxquels  on 
veut  bien  admettre  la  foule  ignorante  et  crédule,  les  ini- 
tiés s'asseoient  au  banquet ,  et  ce  banquet  se  compose  de 
la  meilleure  partie  des  subsides  votés  tous  les  ans  par  les 
chambres  pour  l'encouragement  des  arts.  Les  travaux  de 
sculpture  et  de  peinture  se  partagent  assez  régulièrement 
entre  ces  messieurs.  La  répartition  se  discute  et  s'accepte 
a  l'amiable.  Si  quelquefois,  dans  un  accès  d'indulgence, 
ils  veulent  bien,  comme  Henri  le  Béarnais,  laisser  tom- 
ber pour  d'autres  bouches  quelques  miettes  d'ambroisie, 
ils  n'entendent  pas  pour  cela  déroger  à  leurs  habitudes. 
Les  statues,  les  arcs  de  Triomphe,  les  plafonds,  les  cha- 
pelles ,  la  décoration  des  villes  et  des  châteaux  appar- 
tiennent de  droit  aux  élus  des  Quatre-Nations.  Vous  me 
citerez  quelques  jeunes  gens  admis  'a  Ressayer,  comme  on 
dit,  dans  les  salles  du  conseil  d'état;  j'en  garde  à  l'Institut 
une  éternelle  reconnaissance.  Mais  cependant  après  la 
part  du  lion ,  s'il  reste  encore  quelques  lambeaux  de  proie, 
et  que  les  dents  lasses  refusent  leur  service ,  il  faut  bien 
être  généreux  malgré  soi. 

Et  vous  savez  comment  s'exécutent  les  grands  travaux 
pour  la  plupart.  S'agit-il  d'un  tableau  ;  quand  on  a  trace 
au  fusain  sur  la  toile  les  lignes  et  les  masses  de  la  compo- 
sition ,  on  touche  im  premier  tiers,  six  mille  francs  par 
exemple  ;  quand  on  a  couvert  la  toile  de  bitume  et  d'un 
peu  de  vermillon  ou  de  cobalt,  un  second  tiers  ;  quand 
il  faudrait  terminer  le  chef-d'œuvre  pour  obtenir  enfin 
les  huit  mille  francs  qui  restent  pourcompléler  le  salaire, 
on  s'arrête  avec  prudence;  on  demande  et  on  obtient 
d'autres  travaux  ;  on  les  amène  au  même  point  que  les 
précédens ,  et  de  cette  façon  on  arrive  doucement  à  une 
fortune  obscure,  mais  réelle. 

Or  vous  comprenez  qu'un  pareil  état  de  choses  ne  peut 
durer  avec  un  Salon  annuel.  Cette  lutte  perpétuelle  et  pu- 
blique, cette  lice  ouverte  a  toutes  les  lances,  ferait  perdlk 
l'étrier  à  tous  les  cavaliers  qui  chancèlent.  Ce  jtigement  de 
Dieu,  cette  épreuve  de  l'eau  et  du  feu,  qui  se  ferait  tous  les 
ans,  sous  les  yeux  d'une  foule  attentive  et  envieuse  qiii  ne 
demande,  comme  le  peuple  de  Rome,  qu'abaisser  le  pouce 
pour  voir  mourir  les  blessés,  serait  finieste  a 
nom  que  nos  lèvres  ne  prononcent  pas,  mais 
get  enrichit.  De  la  gloire  ils  ne  s'en  soucient 
la  refusent  a  vous,  jeunes  artistes,  comme  1 
jardinier,  qui  défend  les  fruits  auxquels  il  ne  to' 


i^û 


L'ARTISTE. 


Mais  l'or  qu'ils  se  partagent  et  que  la  voix  unanime  de 
vos  contemporains  vous  apporterait  comme  une  légitime 
récompense,  ils  le  disputeront  once  par  once  aux  enva- 
hissemens  d'une  jeunesse  qui  se  permet  d'avoir  du  talent 
et  de  le  montrer. 

Si  le  roi  n'y  prend  garde  et  ne  se  met  à  vouloir  bien 
décidément,  l'Institut  n'accordera  pas  le  Salon  pour  l'an- 
née prochaine.  Nous  y  reviendrons  s'il  en  est  besoin. 

Gustave  Planche. 


CONCERTS  DU  CONSERVATOHUE. 

Il  serait  fort  a  désirer  que  les  concerts  du  Conservatoire 
fussent  plus  fréquens.  Car  c'est  la  seulement  que  le  pu- 
blic va  se  former  à  l'intelligence  de  la  belle  et  grande 
musique.  Pour  ma  part,  je  l'avoue  ,  je  préfère  de  beau- 
coup une  symphonie  d'Haydu_ou  de  Beethowen  aux  pre- 
miers opéras  de  l'Allemagne,  de  l'Italie  ou  de  la  FrMnce. 

Au  théâtre,  l'auditoire  oublie  trop  souvent  la  n^usique 
proprement  dite  pour  la  jeunesse  ou  la  beaulé  d'une  can- 
tatrice, pour  la  situation  dramatique,  pour  l'intérêt  de 
la  pièce  :  trop  souvent  il  ne  vient  que  pour  le  spectacle. 
Au  foyer  de  Favart  vous  risquez  d'entendre  dire  k  un 
abonné  qu'il  vient  voir  madame  Moljl^ran  ;  c'est  un  grand 
honneur  peut-être  pour  le  jeu  pathétique  de  Aiiiella  ou 
Desdemona.  Mais  je  doute  fort  que  Rossini  s'accommode 
aussi  volontiers  de  ces  regardeurs  qui  écoutent  si  mal. 

Une  symphonie,  c'est-à-dire  l'aiuvre  musicale  la  plus 
complète  qui  se  puisse  imaginer ,  n'appelant  a  son  aide 
aucun  charme  étranger  ,  met  le  goiJt  de  l'auditoire  à  une 
épreuve  décisive. 

Le  concert.de  dimanche  dernier  avait  deux  sympho- 
nies, une  en  si  majeur  d'Haydn,  et  une  autre  en  ul  mi- 
neur de  Beethowen.  La  première,  comme  on  sait,  est 
d'une  admirable  mélodie,  d'une  richesse  de  chaut  qu'on 
n'a  jamais  surpassée.  C'est  un  chef-d'œuvre  qui  ne  vieil- 
lira pas.  A  de  certains  momens  j'ai  surpris  dans  les  yeux 
des  larmes  sincères. 

La  symphonie  de  Beethowen  est  une  de  celles  qu'il  a 
écrites  après  qu'il  fut  devenu  sourd.  EHe  est  aussi  belle  et 
aussi  saisissante  que  la  symphonie  pastorale  et  la  sym- 
phonie héroïque;  mais  Beethowen  n'a  pas  eu  le  bonheur 
de  l'entendre ,  soit  que  les  élèves  et  les  professeurs  du 
Conservatoire  sympatliisent  plus  volontiers  avec  Beetho- 
wen qu'avec  Haydn,  soit  peut-être  que  les  difficultés  de 
l'étude  les  obligent  "a  une  attention  plus  sévère  ,  je  dois 
dire  que  la  seconde  symphonie  a  été  beaucoup  mieux 
exécutée  que  la  première. 

Le  final  de  Méde'e  de  M.   Chérubini  a  été  fort  mal 


rendu .  Les  femmes  chantaient  faux  et  les  hommes  criaient. 
Il  est  inconcevable  qu'un  établissement  qui  possède  ,  de 
l'aveu  de  tous  les  compositeurs,  le  premier  orchestre  de 
l'Europe ,  ne  réussisse  pas  a  discipliner  des  chœurs ,  tan- 
dis que  M.  Véron  et  M.  Robert  obtiennent  régulièrement 
avec  les  mêmes  éiémeiis  un  résultat  très-supérieur. 

Le  concerto  de  M.  Alkan,  malgré  l'agilité  des  doigts  de 
l'auteur,  a  produit  peu  d'effet,  comme  on  devait  s'y 
attendre.  Décidément  le  piano  ne  devrait  jamais  paraître 
que  dans  un  salon ,  a  moins  qu'il  ne  serve  d'accompa- 
gnement. 

Mademoiselle  Dorus  a  chanté  avec  beaucoup  de  goût. 
Mais  elle  a  manqué  ses  premiers  traits. 

Le  solo  de  M.  Vogt  était  délicieux. 

Cependant ,  malgré  toutes  les  beautés  du  dernier  con- 
cert, il  y  avait  plusieurs  loges  vides. 


DISTRACTIOl^S  ,  PAH  HENRI  MO!V!VIEB  ' . 

Les  Distractions  (i),  publiées  il  y  a  quelques  jours  seule- 
ment par  Henri  Monnier  ,  ont  renoue'  heureusement  une  des 
|)lus  familières  et  des  pins  précieuses  amitiés  ,  l'amitié  du  pu- 
blic et  d'un  artiste  original  et  spirituel ,  qui  seul  parmi  nous  a 
compris  la  caricature  à  la  manière  anglaise;  les  succès  bril- 
lans  et  mérités  d'Henri  Monnier  dans  Prudhomme  ne  pouvaient 
le  détourner  loDg-tcni[)S  de  ses  premières  et  habituelles  inspi- 
rations. Malgré  les  applaudisscmens  qui  l'accueillaient  tous  les 
soirs  dans  ses  charges  délicieuses  et  admirablement  exactes ,  il 
aurait  souffert  à  ne  plus  manier  son  crayon.  Le  sentiment  du 
ridicule  sous  toutes  ses  formes  est  chez  lui  si  fin ,  si  profond , 
si  constant ,  qu'il  n'a  pas  trop,  pour  le  satisfaire  et  l'épuiser,  du 
théâtre  et  de  la  lithographie. 

C'est  pour  nous  un  grand  bonheur,  et  dont  il  feut  le  remer- 
cier. Ses  Distractions  sont  assez  variées  et  assez  joyeuses  pour 
desserrer  les  lèvres  les  plus  obstinées  et  les  plus  sérieuses.  Dans 
un  temps  où  le  rire  est  si  rare ,  on  doit  de  solennelles  actions 
de  grâces  à  celui  qui  possède  encore  le  secret  d'égayer  nos  en- 
nuis guindés.  Les  Grisolles  et  les  Mœurs  administralii>es 
avaient  marqué  dans  la  caricature  française  une  voie  nouvelle  , 
inattendue  ,  pleine  de  vérité;  après  les  banales  et  mesquines  pa- 
rodies de  l'Angleterre  et  de  la  Russie ,  qui ,  sans  talent ,  sans 
verve  ,  sans  invention  ,  avaient  si  long-temps  couvert  les  Car- 
reaux de  Martinet,  on  a  su  bon  gré ,  comme  on  le  devait ,  à  l'ar- 
tiste qui  trouvait  dans  les  scènes  les  plus  ordinaires  de  la  vie 
les  mêmes  et  inépuisables  ressources  que  Cruikshank  dans  les 
épisodes  et  les  caractères  politiques. 

Si  les  mœurs  politiques  de  la  France  atteignaient ,  comme  on 
doit  l'espérer  ,  l'élévation  et  l'imparlialité  des  idées  que  nous 
avons  adoptées,  mais  qui  n'ont  pas  encore  passé  dans  la  prati- 
que ,  je  m'assure  que  Monnier  dessinerait  pour  nous ,  sur  toutes 

'  Ck«i  PaaIiD. 


L'ARTISTE. 


153 


li 


les  bouffoneries  qui  se  multiplient  sur  tous  les  points  de  l'Eu- 
rope, d'exquises  et  grotesques  comédies,  dans  le  goût  de 
Cruiksliank. 

Kn  attendant  que  nos  espérances  se  réalisent ,  nous  ne  de- 
vons pas  épargner  à  Monnier  les  cncouragemens  qu'il  mérite. 
Ses  Distractions  ont  toutes  les  qualite's  de  ses  précédentes  com- 
positions. 


iTittrraturf. 


ELLE  SE  VEND  EN  DÉTAIL. 

(  Sl'lTE.  ) 

—  Ma  inère,  dit  la  jeune  fille,  je  veux  bien  vous  suivre; 
niais  j'ai  faim,  donnez-moi  un  morceau  du  pain  que  je 
vois  la,  et  je  le  mangerai  en  chemin.  Disant  cela,  elle  se 
jetait  avidement  sur  le  pain  ;  mais  la  vieille  arrêta  sa 
main.  —  Cela  te  ferait  mal,  mon  enfant  ;  il  est  très-heu- 
reux pour  ce  que  nous  allons  faire  que  tu  n'aies  pas 
mangé. 

Bonne  et  excellente  femme  !  va  ! 

Elles  sortirent  toutes  les  deux. 

La  vieille,  qui  ne  voulait  pas  être  compromise,  dit  à  la 
jeune  fille  de  marcher  a  distance.  La  vieille  avait  des  sou- 
liers neufs  achetés  avec  les  cheveux  de  l'enfant;  l'en- 
fant était  en  pantoufles  trouées  ;  la  vieille  avait  un  schall 
sur  ses  épaules,  acheté  avec  la  dent  de  l'enfant  ;  l'enfant 
avait  l'épaule  presque  nue.  Ou  eût  dit,  "a  les  voir  passer, 
n  rédacteur  et  un  propriétaire  du  Constitutionnel. 

Elles  arrivèrent  "a  une  maison  de  belle  apparence ,  rue 
deToumon;  elles  traversèrent  une  grande  cour;  elles 
montèrent  un  petit  escalier  "a  gauche;  arrivées  au  second 
étage  la  vieille  sonna,  un  laquais  vint  ouvrir  la  porte,  et 
les  deux  femmes  furent  introduites  dans  la  maison. 

L'appartement  était  de  bonne  apparence;  il  y  avait  un 
tour  au  milieu  de  la  chambre,  tout  bourgeois  et  de  fantai- 
sie, plutôt  fait  pour  le  plaisir  que  pour  le  travail,  et  qui 
annonçait  bien  plus  un  jeune  homme  de  bonne  famille 
qu'un  simple  ouvrier.  Dans  im  coin  de  l'appartement  un 
grand  jeune  homme,  une  lancette  "a  la  main,  et  dans  l'at- 
titude du  plus  profond  recueillement,  était  occupé  à  sai- 
gner méthodiquement  une  feuille  de  chou  ;  il  choisissait 
de  préférence  les  veines  les  plus  fugitives  de  l'innocent 
légume ,  et  quand  a  l'aide  de  riiistrument  il  était  parvenu 
a  faire  sortir  un  peu  de  sang,  c' est-a-dire  uu  peu  de  jus 
blanchâtre  de  la  feuille,  il  poussait  un  cri  de  joie,  comme 


s'il  venait  de  mettre  la  dernière  main  a  une  pipepourlui- 
même  ou  à  un  dévidoir  pour  ses  sceurs. 

La  vieille  s'approcha,  attirant  la  pauvre  fille  après  elle: 
—  M.  Henry,  dit-elle  au  jeune  homme,  voici  la  veine  que 
vous  m'aviez  demandée.  Voyez  cela  !  il  y  en  a  a  choisir, 
j'espère  !  comme  toutes  ces  veines  se  croisent  sous  cette 
peau  argentée  !  cela  vaut  mieux  que  vos  feuilles  de  chou, 
n'est-ce  pas? 

Et  M.  Henry,  Esculape  de  dix-huit  ans,  médecin  de- 
puis quinze  jours,  anatomisle  delà  veille,  prit  ce  bras  si 
joli  et  si  blanc,  et,  avec  un  petit  sourire  de  suffisance ,  le 
regarda. 

Il  regarda,  non  pas  la  pauvre  fille  si  pâle  et  si  belle  en- 
core, non  pas  ce  jeune  sein  qui  battait  si  fort,  non  pas  ce 
regard  bleu  de  ciel  qui  tombait  sur  lui  en  suppliant,  non 
pas  même  cette  main  si  mignonne  qu'il  tenait  dans  sa 
main;  de  tout  ce  corps  il  ne  regardait  qu'une  veine  !  une 
seule  veine  !  et  sans  mot  dire ,  froidement  impassible, 
comme  le  médecin  qui  guérit,  sur  la  veine  de  la  pauvre 
fille,  qu'elle  lui  vendait  sans  savoir  son  prix,  il  fit  son  ap- 
prentissage desaigneur  d'hommes,  luiqui  jusqu'alors  n'a- 
vait été  que  saigneur  de  choux. 

Voila  où  la  science  a  conduit  tous  nos  jeunes  hommes! 
Ils  n'ont  plus  de  passion  et  plus  de  cœur,  et  plus  de  pitié 
et  plus  d'amour.  Monlrez-leur  une  femme  ;  il  faut  qu'elle 
soit  aux  assises  pour  que  l'étudiant  en  droit  s'en  occupe  ; 
il  faut  qu'elle  ait  une  veine  a  ouvrirpour  que  l'étudiant  en 
médecine  la  regarde.  Pauvres,  pauvres  femmes  !  et  si  vous 
vous  étiez  trompé  de  veine,  Henry!  c'eût  été  une  femme 
de  moins,  n'est-ce  pas?  Mais  d'ailleurs  Henry  était  sûr 
de  son  fait  ;  il  avait  déjà  saigné  tant  de  feuilles  de  choux  ! 

Je  ne  vous  dirai  pas  ce  qu'Henry  donna  à  la  pau\Te 
fille  pour  sa  veine.  Cela  ferait  peur  a  dire;  un  bar- 
bier du  vieux  siècle  aurait  eu  honte  de  prendre  si  peu 
pour  une  saignée.  Il  est  vrai  encore  qu'il  vint  peu  de 
sang  sur  la  veine  ouverte  :  la  pauvre  fille  en  avait  si  peu  ! 

Henrj',  tout  joyeux  de  sa  première  saignée,  congédia  les 
deux  femmes,  laissant  précieusement  un  peu  de  sang  sur 
la  lancette,  pour  pouvoir  dire  a  ses  sœurs  :  Voyez  comme 
je  saigne  bien.  Retournez  aux  feuilles  de  choux,  Henrj-. 

La  vieille  mena  la  jeune  au  cabaret;  elle  lui  disait  en 
chemin  :  Tu  vois  bien  a  pi-ésent ,  ma  fille,  que  j'ai  eu  rai- 
son de  t'empècher  de  manger  ;  rien  ne  fait  mal  comme  une 
saignée  pendant  la  digestion  ;  mais  à  présent  viens  boire 
avec  moi.  Elles  allèrent  boire  du  vin  a  quatorze,  et  si  on 
avait  dit  a  la  vieille  :  —  C'est  du  sang  que  tu  bois,  elle 
aurait  répondu  :  —  Non  pas,  c'est  du  vin. 

J'avais  le  dessein,  en  commençant  celte  histoire,  devons 
raconter  longuement  les  ventes  partielles  de  celte 
fille;  elle  a  tout  vendu  de  son  corps,  tout,  exceu*y^r>ju»' 
les  autix;s  femmes  vendaient  autrefois,  sa  vertu^ar  il  lU 


iU 


L'ARTISTE. 


s'est  trouvé  personne  pour  l'acheter.  L'innocence  d'une 
jeune  fillen'est  plus  bonnea  rien  aujourd'hui,  même  pour 
le  vice  ;  le  vice  n'en  veut  plus.  N'est-ce  pas  une  chose  bien 
triste?  il  faut  qu'une  femme  se  donne  au  vice  pour  rien.  Il 
n'yaplusquesescheveux,  ses  dents  ou  son  sang  qui  s'achè- 
tent. Notre  pauvre  fille,  après  avoir  vendu  sa  veine  à  un 
étudiant,  a  vendu  sa  tête  a  un  peintre  ;  elle  a  posé  dans 
une  scène  de  pestiférés  tant  elle  était  pâle  ;  puis  on  lui  a 
mis  du  rouge,  et  c'est  aujourd'hui  une  des  saintes  de  l'é- 
glise Saint-Étienne,  de  la  cathédrale  d'Anvers.  Elle  a 
vendu  sa  gorge  à  un  mouleur,  et  le  plâtre,  maladroitement 
appliqué,  a  enlevé  a  tout  jamais  le  duvet  de  la  pèche. 
liUe  a  vendu  son  épaule  et  son  pied  à  un  statuaire ,  et  les 
bosses  de  son  crâne  à  un  cranologue,  et  les  heures  de  son 
sommeil  à  un  faiseur  de  somnambulisme;  elle  a  vendu  ses 
rêves  à  une  cuisinière  qui  jouait  à  la  loterie  ;  elle  a  vendu 
toutson corps  au  Gymnase  dramatique,  comme  figurante. 
Elle  vendrait  son  cadavre  au  médecin  si  elle  était  à  Lon- 
dres ;  mais  nous  sommes  dans  mi  malheureux  pays  où  les 
cadavres  sont  à  rien. 

Et  pour  comble  de  maux,  de  damnation  et  de  vénalité, 
elle  a  épousé,  en  légitime  mariage,  un  censeur,  homme  de 
lettres.  Il  est  son  mari ,  et  elle  est  sa  femme  ;  elle  dîne 
avec  lui  ;  elle  lui  donne  le  bras  quand  il  sort;  elle  porte 
son  nom  ;  elle  est  enceinte  d'un  petit  de  lui  ;  le  jour  de 
son  mariage  elle  n'a  trouvé  pour  signer  au  contrat  que  la 
vieille  qui  l'a  vendue  en  détail,  ne  pouvant  la  vendre  en 
gros.  En  entrant  chez  son  époux ,  l'héroïne  de  mon  conte 
a  reconnu  sa  tête  dans  un  tableau ,  sa  gorge  et  son  pied 
dans  un  plâtre,  lesnuméros  qu'elle  avoit  rêvés  sur  un  bil- 
let de  loterie,  et  dans  un  bocal  de  pharmacie  les  remèdes 
qu'elle  avait  ordonnés  comme  somnambule  ;  le  soir  quand 
il  s'est  agi  de  se  coucher  avec  sa  femme ,  le  censeur  a  ôté 
les  cheveux  de  sa  tête:  c'étaient  les  cheveux  de  sa  femme; 
il  a  ôté  une  dent  de  sa  bouche  :  c'était  la  dent  de  sa  femme. 
Quinze  jours  auparavant  il  avait  été  saigné  par  le  saigneur 
de  sa  femme.  Ainsi  toute  cette  jolie  créature  si  jeune,  si 
douce,  si  blanche,  si  rieuse,  qui  eût  fait  le  bonheur 
d'un  roi ,  qui  aurait  eu  une  cour  a  ses  pieds,  au  dix-hui- 
tième siècle  !  ô  profanation  !  dans  notre  siècle  stupide  et 
stérile,  il  ne  s'est  rencontré  qu'un  vil  censeur  pour  l'ache- 
ter même  en  détail.  Jules  Janin. 


UNS    NUIT. 

Je  voudrais  vivre  une  seule  journée ,  celle  où  le  Grec 
Léonidas  immola  sa  vie  a  la  gloire  de  sa  patrie  et  mourut 
pour  obéir  aux  saintes  lois  de  Sparte  !  ou  celle  où  Curtius 
se  précipita  dans  le  gouffre,  pour  donner  a  Rome,  en 


échange  de  sa  vie,  une  vie  immortelle!  ou  celle  où  notre 
d' Assas  sauva  ses  soldats  en  se  dévouant  à  la  mort  I  De 
telles  journées  valent  plus  que  cent  ans  d'une  vie  com- 
mune. 

Voilà  ce  que  me  disait ,  il  y  a  quelques  jours,  un  noble 
jeune  homme  de  mes  amis  bien  meilleur  que  moi ,  jeune 
homme  exalté  par  les  souvenirs  de  l'antiquité  et  de  notre 
histoire ,  jeune  homme  a  l'ame  romaine ,  a  l'imagination 
chevaleresque ,  comme  on  en  rencontre  bien  rarement  à 
vingt  ans ,  jamais  "a  trente. 

Moi ,  misérable  épicurien ,  plus  fou  de  volupté  que  de 
patriotisme,  après  avoir  admiré  quelque  temps  ses  yeux 
étincelans ,  son  visage  enflammé  par  l'enthousiasme  :  «  Je 
fonnerais  un  autre  souhait ,  lui  dis-je  ;  je  voudrais  vivre 
une  seule  nuit,  la  dernière  nuit  de  Muchtar  l'Éthio- 
pien. » 

Savez-vous  quelle  est  cette  nuit  préférable,  selon  moi, 
à  toutes  les  journées  héroïques  tant  célébrées  par  l'histoire 
et  par  la  poésie,  cette  nuit  pour  laquelle  j'immolerais  vo- 
lontiers tout  ce  que  j'ai  a  attendre  de  vie ,  tout  ce  que  je 
puis  rêver  d'espérance  et  de  bonheur,  et  je  n'ai  pas  vingt 
ans? 

L'histoire  n'est  pas  longue  ;  je  vais  vous  la  raconter  : 
Il  y  a  eu  un  temps  unique ,  celui  où  Cléopâtre  régnait 
sur  l'antique  Egypte.  Celte  Egypte ,  autrefois  si  sévère , 
autrefois  immuable  dans  ses  austères  coutumes ,  immua- 
ble comme  ses  pyramides,  avait  pour  reine  Cléopâtre,  la 
plus  vive,  la  plus  capricieuse,  la  plus  charmante  des 
courtisanes.  Cléopâtre!  Qui  de  nous  a  lu  sans  enivrement 
l'histoire  de  cette  reine ,  histoire  merveilleuse  coimne  un 
conte  des  Mille  et  une  Nuits  ?  Cléopâtre  k  la  fois  grecque 
et  égyptienne,  la  plus  voluptueuse  des  Egyptiennes  ,  la 
plus  belle  des  Grecques ,  régulière  comme  une  statue  de 
Phidias,  avec  le  soleil  d'Afrique  dans  les  yeux  et  dans 
le  sang.  Sous  son  sceptre,  on  ne  parlait  pas  guerre, 
paix  ,  équilibre  politique;  l'unique  affaire,  c'était  le 
plaisir.  L'homme  qui  savait  le  mieux  ordonner  une  su- 
perbe fête  était  premier  ministre.  Il  fallait  la  voir,  cette 
magicienne  couronnée,  faire  tout  a  coup  d'Alexandrie 
une  grande  salle  de  bal ,  joncher  les  rues  de  pierreries, 
courir  échevelée ,  prenant  tout  le  peuple  d'Egypte  pour 
confident  de  ses  plaisirs,  l'associant  à  ses  fêtes  délirantes. 
Quand  ses  sujets  étonnés  la  voyaient  passer  brillante 
comme  l'aurore  de  ces  heureux  climats ,  ils  se  proster- 
naient, la  proclamant  plus  belle  que  Vénus,  plus  divine 
qu'Isis  ;  on  eût  dit  qu'ils  étaient  tous  épris  d'amour  pour 
leur  reine. 

Eh  bien  !  c'était  un  de  ces  beaux  jours.  Toutes  les  rues 
de  la  ville  étaient  couvertes  de  tentes;  l'air  était  enivré 
de  parfums  ;  on  voyait  couler  partout  non  pas  les  flots  de 
lait  et  de  miel  de  l'âge  d'or,  fades  comme  lui ,  mais  des 


L'ARTISTE. 


^56 


ruisseaux  d'un  vin  généreux  ;  Cléopâtre  voulait  enivrer 
tout  son  peuple  à  la  fois;  elle  voulait  que  dans  ce  jour  de 
ilélicieuse  folie  il  n'y  eût  pas  une  lèle  de  sang-froid  dans 
la  capitale  de  l'Egypte.  Elle-même  parcourait  son  Alexan- 
l'rie,  suivie  de  ses  jeunes  compagnes ,  folâtrant  au  milieu 
d'elles,  aimable,  jolie,  belle  comme  jamais  on  ne  l'avait 
été,  comuje  jamais  on  ne  le  sera.  Je  nie  la  figure  avec 
ses  brillans  cheveux  noirs  tombant  sur  ses  talons  de  neige, 
avec  ses  blanches  épaules  et  ce  sourire  a  la  fois  si  malin , 

si  spirituel,  si  voluptueux.  Je  mêla  figure Oh!  toutes 

les  expressions  sont  insufiisantes Telle  la  vit  l'Ethio- 

l)ien  Muchtar. 

Il  était  a  Alexandrie  depuis  peu  de  temps.  C'était  un 
malheureux  enfant  de  la  Nubie ,  fort  disgracié  de  la  na- 
ture. De  gros  yeux  noirs  et  allumés,  comme  ils  en  ont 
tous  dans  ces  régions  de  feu  ;  mais  du  reste  un  nez ,  une 
bouche ,  des  traits  dignes  de  Thersite  ;  en  un  mot ,  une 
triste  physionomie  d'homme.  Aussi  jamais  femme  ne  lui 
avait  souri.  S'il  était  une  créature  condamnée  a  ne  pas 
connaître  l'ivresse  de  l'amour,  c'était  bien  lui.  Pauvre 
Muchtar?  Eh  bien  !  enviez  son  sort...  Il  vit  Cléopâtre. 
Et  tout  son  sang  africain  bouillonna.  Il  la  vit...  Mais 
je  vous  fais  grâce  de  la  description.  Il  se  mit  à  la 
suivre,  le  malheureux I  la  dévorant  du  regard,  enviant 
avec  rage  le  sort  des  jeunes  seigneurs  d'Alexandrie  si 
beaux,  si  bien  faits  ,  qui  accompagnaient  son  idole,  qui 
recevaient  ses  sourires ,  auxquels  elle  parlait  avec  sa  bou- 
che de  rose ,  et  sa  voix  enchanteresse.  Que  n'eùt-il  pas 
donné  pour  être  à  leur  place  ,  pour  recevoir  un  de  ses 
sourires,  une  de  ses  paroles. 

Son  obstination  a  suivre  Cléopâtre ,  ses  regards  ardens 
toujours  attachés  sur  elle  ,  le  firent  remarquer  ;  et  il  faut 
convenir  qu'il  était  remarquable.  «  Grande  reine ,  dit  une 
des  compagnes  de  Cléopâtre  ,  vous  avez  fait  une  étrange 
conquête  ;  je  crois  vraiment  qu'il  n'existe  pas  en  Afrique 
de  monstre  si  bizarre  que  votre  beauté  toute-puissante  ne 
pût  fasciner.  »  Cléopâtre  lança  sur  Muchtar  un  regard 
dédaigneux,  et  continua  sa  promenade  folâtre. 

Et  le  malheureux  continua  aussi  delà  suivre  ;  le  charme 
qui  l'entraînait  était  trop  puissant.  Cléopâtre  ayant  tourné 
la  tête  par  hasard  le  vit  encore ,  et  il  la  suivit  toujours,  et 
elle  le  vit  attaché  a  ses  pas  jusqu'à  la  porte  du  palais  su- 
perbe des  Ptolomées ,  où  elle  allait  rentrer. 

Sur  le  point  de  terminer  sa  course ,  voyant  encore  le 
pauvre  Muchtar  toujours  à  sa  suite ,  un  caprice  la  saisit; 
elle  était  sujette  aux  caprices,  la  belle  Cléopâtre.  Elle 
s'avança  vers  l'Ethiopien,  qui  tomba  devant  elle  comme 
anéanti  :  «  Que  veux-tu,  toi  que  j'ai  vu  si  constamment 
attaché  à  mes  pas  ?  As-tu  quelque  demande  "a  me  faire  ? 
ne  crains  rien ,  je  suis  bonne  reine.  »  Le  malheureux  res- 
iitmi\et.  «Réponds-donc,  lui  dit-elle  avec  impatience  ; 


pourquoi  m'as-tu  suivie?  pourquoi  tes  regards  ont-ils  tou- 
jours été  attachés  sur  moi?  »« Demande,  répondit  Much- 
tar d'une  voix  tremblante,  pourquoi  le  lézard  d'Ethiopie 
sort  de  la  terre  pour  voir  le  soleil.  » 

«  Je  suis  donc  pour  toi  le  soleil ,  »  dit  Cléopâtre  en  riant 
aux  éclats  ;  et  Muchtar  d'un  geste  passionné  lui  fit  signe 
que  oui.  Tout  son  visage  d'Ethiopien  exprimait  une  dé- 
tresse profonde,  un  amour  désespéré. 

La  royale  courtisane ,  quoique  accoutumée  aux  adora- 
tions ,  ne  vit  pas  sans  quelque  étonnement  cette  passion  si 
vive,  si  singulière,  dans  un  homme  relégué  loin  d'elle 
dans  la  foule.  Voulant  éprouver  le  pouvoir  de  ses  char- 
mes ,  elle  se  pencha  vers  lui  :  «  Oserais-tu  accepter  une 
nuit  de  bonheur,  si  elle  devait  être  suivie  de  la  mort  ? 
—  Plût  au  ciel,  dit-il  d'une  voix  sombre.  —  Eh  bien!... 
dit  la  capricieuse  Cléopâtre Mais,  songes-y  ;  de- 
main, dès  que  le  soleil  paraîtrai  l'horizon,  la  mort.  — 
Oui,  la  mort.» 

Je  le  répète ,  je  voudrais  vivre  une  nuit  seulement ,  la 
nuit  de  Muchtar  l'Éthiopien. 

Posséder  une  femme ,  c'est  un  bonheur  ;  posséder  une 
femme  qu'on  aime ,  c'est  une  ivresse  ;  mais  quand  cette 
femme  est  semblable  a  toi ,  à  Cléopâtre  ,  quand  elle  est 
plus  belle  qu'une  Spartiate  ,  plus  maligne  qu'une  Athé- 
nienne, plus  voluptueuse  que  toutes  les  Africaines  en- 
semble ;  et  puis ,  quand  elle  est  sur  le  trône ,  elle ,  et  vous 
dans  la  poussière ,  et  que  par  lui  prodige  qui  ne  peut  ar- 
river qu'en  Orient ,  cette  brillante  patrie  des  fées  et  des 
génies ,  la  distance  fatale  vient  a  disparaître,  que  l'abîme 
est  franchi ,  le  ciel  abaissé  ;  quand  un  malheureux  Much- 
tar se  voit  maître  d'une  Cléopâtre,  ô  voila  du  bonheur  de 
quoi  perdre  la  raison  ;  certes  on  peut  mourir  après. 

Elle  était  là  presque  sans  voiles  sur  sa  couche  orientale, 

dans  un  de  ces  appartemens  magnifiques.  — Qu'al- 

lais-je  faire ,  malheureux  !  puis-je  m'arrêter  à  décrire  de 
vaines  pompes  ,  qiiand  Cléopâtre  est  là  ?  Cléopâtre  ! 

Mollement  étendue,  elle  semblait  dormir.  Quel  as- 
semblage de  beautés  !  quelle  grâce  dans  son  attitude  !  les 
formes  les  plus  élégantes  a  veo  ce  je  ne  sais  quoi  que  la  lan- 
gue humaine  ne  saurait  rendre  !  partout  la  volupté 

Je  voudrais  vivre  une  nuit  seulement,  la  nuit  de  Much- 
tar l'Éthiopien . 

O Cléopâtre,  tu  es  reine,  tu  es  la  plus  grande  princesse 
de  l'Orient,  et  lui  il  n'est  qu'un  misérable  Ethiopien. 
Mais  la  différence  de  rang  aura  bientôt  disparu  ;  dans  les 
bras  du  plaisir,  comme  dans  ceux  de  la  mort,  égalité.  Il 
est  laid ,  disgracié  de  la  nature,  mais  ses  caresses  sont  ar- 
dentes comme  le  soleil  de  son  pays. 


ISG 


L'ARTISTE. 


Encore  quelques  iustans ,  et  je  meurs Jusqu'ici  je 

n'ai  pas  vécu  ;  je  n'aurai  donc  eu  que  dix  heures  de  vie. 
Mais  c'est  assez.  Oh  !  je  ne  perdrai  pas  une  minute ,  pas 
une  seconde;  mon  existence  aura  été  bien  complète. 

Courageux  Muchtar!  il  n'était  pas  de  ces  hommes  que 
l'épée  de  Damoclès  glace  au  sein  des  plaisirs  ;  elle  ne  fai- 
sait que  l'animer. 

Le  jour  va  paraître plus  qu'un  instant Se  re- 

pentira-t-il  de  son  marché?  Lui!  s'il  avait  eu  encore  une 
vie ,  il  l'aurait  sacrifiée  mille  fois  plutôt  que  de  perdre 

ce  dernier  instant Et  sortant  de  l'appartement ,  il  alla 

trouver  la  mort. 

E.  Brac  de  Bourdokkel. 


LES    SOI.DATS, 

FKAGMENT    INÉDIT 

u'eGMONT  ou  PARIS  ET  8AINT-CI.0tD  AU   l8  BRCMAIHE. 

Le  ig  brumaire,  à  la  pointe  du  jojir,  une  troupe  nombreuse 
de  dragons  entra  dans  Saint-Cloud.  Elle  s'arrêta  au  milieu  de 
la  place  qui  s'étend  entre  le  pont  et  la  porte  du  parc.  Le  chef 
fit  mettre  pied  à  terre  aux  cavaliers  ;  et  comme  le  froid  était 
vif ,  que  la  nuit  avait  e'tc  pour  eux  une  nuit  de  veille  et  de  fa- 
tigue ,  quelques-uns  fi-appèrent  aux  maisons  environnantes  dans 
l'intention  de  se  rafraîchir,  ou ,  pour  parler  plus  exactement,  de 
se  réchauffer.  D'autres  apportèrent  du  bois  et  des  sarmens  en 
quantité  ;  puis ,  ayant  disposé  ces  combustibles  au  milieu  de  la 
place ,  ils  y  mirent  le  feu  et  s'établirent ,  à  moitié  couchés  sur 
la  paille  de  leurs  chevaux  et  enveloppés  dans  leurs  manteaux , 
autour  de  cet  immense  foyer. 

La  flamme  éclairait ,  en  pétillant ,  des  fronts  soucieux ,  des 
figures  maussades,  toutes  brunies  par  le  soleil  d'Italie  ou  d'E- 
gypte. On  pouvait  y  lire  cette  vague  inquiétude  qui  précède 
l'attente  d'un  ordre  désagréable  à  exécuter.  Ces  soldats ,  ainsi 
qu'on  l'a  vu ,  avaient  assisté  à  tous  les  événcmens  de  la  veille: 
les  intentions  de  leur  général  n'étaient  plus  un  mystère  pour 
eux. 

Un  brigadier,  dont  le  visage  était  labouré  de  cicatrices, 
s'approcha  du  chef  de  la  troupe  pour  lui  demander  si  les  cava- 
liers pouvaient  donner  à  manger  à  leurs  bêtes. 

Sans  doute  ,  et  presto ,  répondit  l'officier,  mais  que  pas  un 
des  hommes  ne  s'éloigne.  Les  gibernes  sont  bien  garnies  ? 

—  Ni  plus  ni  moins  qu'hier,  mon  commandant. 

En  revenant  vers  ses  camarades,  le  vieux  soldat  leur  fit  part 
de  la  consigne. 

—  Encore  un  jour  de  corvée ,  murmura  un  jeune  dragon , 
dont  la  tournure  et  la  mise  annonçaient  une  certaine  distinc- 
tion. Du  diable  si  j'imagine  ce  que  nous  venons  faire  dans  cette 
taupinière. 


Un  de  ses  voisins  fit  un  signe  de  tête  amical  comme  pour 
l'engager  à  garder  le  silence. 

—  Bigre  !  dit  un  trompette  en  étendant  les  mains  vers  le 
brasier,  il  fait  plus  froid  ici  qu'aux  Pyramides. 

—  Peut-être  bien  qu'il  fera  chaud  dans  la  journée,  répliqua 
un  grognard,  accompagnant  sa  réponse  d'une  grimace  signifi- 
cative. 

—  Tu  ne  serais  pas  capable  de  nous  apprendre  ,  dit  un  ca- 
valier à  celui  qui  venait  de  parler,  pour  qui  sont  les  dragées 
que  nous  portons  depuis  deux  jours  dans  nos  gibernes. 

Le  grognard  haussa  les  épaules  avec  un  soupir. 

—  Pour  qui?  reprit  le  trompette.  Cette  malice!  ces  dragées- 
là,  c'est  pour  les  ennemis  de  notre  général. 

—  Mais,  ses  ennemis,  qui  sont-ils? 

—  Oui,  qui  sont-ils?  demandèrent  à  la  fois  plusieurs  cava- 
liers. 

—  Ah!  voilà....  fit  le  trompette  évidemment  embarrassé  de 
la  question. 

Il  y  eut  une  pause  pendant  laquelle  les  assistans  se  regardè- 
rent, fort  empêchés  qu'ils  étaient. 

—  Vous  demandez  quels  sont  les  ennemis  du  général ,  reprit 
le  brigadier  du  ton  d'un  homme  qui  vient  de  trouver  une  ré- 
ponse qu'il  juge  satisfaisante  et  qui  est  impatient  de  la  faire 
connaître  j  parbleu,  ce  sont  les  émigrés,  tous  les  s roya- 
listes. 

—  Ceux-là  ne  sont  pas  dangereux ,  dit  le  jeune  dragon , 
mais  le  général  en  a  d'autres  dans  le  gouvernement....- 

—  L'abbé  Sieyès,  que  tu  veux  dire Oh!  c'est  un  bon 

enfant. 

—  Ça  n'empêche  pas  qu'on  l'appelle  l'abbé ,  interrompit  un 
cavalier,  s'imaginant  sans  doute  que  cette  qualification  était 
incompatible  avec  l'autre. 

—  L'abbé ,  répliqua  philosophiquement  le  trompette ,  c'est 
un  mot  de  satisfaction;  la  preuve  c'est  que  dans  l'ancien  régime 
les  abbés  allaient  à  la  comédie  et  ailleurs;  ça  faisait  partie  de 
leurs  privilèges. 

Ce  fut  un  trait  d'érudition  que  l'auditoire  accueillit  par  des 

rires. 

—  Je  voudrais  bien  savoir  tout  de  même  contre  qui  nous  en 
avons ,  reprit  le  grognard ,  ramenant  la  conversation  à  son  vé- 
ritable objet ,  car  enfin  s'il  faut  en  découdre ,  encore  iaut-il  re- 
connaître son  monde. 

Ne  croirait-on  pas  ,  dit  le  brigadier  en  souriant,  que  le  père 
Cbauvet  a  un  parent  au  conseil  des  Cinq-Cents  ? 

—  Hum!  fit  le  vieux  soldat  comme  renfermant  un  secret 
prêt  à  lui  échapper. 

Dans  ce  moment  un  bruit  de  tambour  retentit  de  l'autre  côté 
du  pont.  Plusieurs  bataillons  d'infanterie  doljouchèrent  sur  la 
place,  déroulant  leurs  bandes  compactes  à  l'entour.  Les  fantas- 


I 


L'ARTISTE. 


-ihr 


sins,  après  avoir  mis  les  armes  en  faisceaux,  s'approchèrent 
(lu  brasier,  dlargissant  ainsi  le  cercle  forme  par  les  dragons. 

—  Bonjour  l'Allemand ,  dit  le  U-ompcttc  à  un  des  nouveau- 
venus  dont  l'uniforme  offrait  une  transition  assez  exacte  de  l'an- 
cien costume  au  nouveau;  son  liaLit,  d'un  gris  clair,  dont  les 
c'cbancrures  formaient  un  x  sur  la  poitrine,  s'amincissait  par 
■derrière  en  se  prolongeant  au-delà  du  jarret;  des  guêtres  d'une 
hauteur  démesurée  lui  dépassaient  les  genoux,  ne  laissant  à 
découvert  qu'une  e'troite  partie  de  la  culotte;  quand  il  ôta  de 
dessus  sa  tête  le  tricorne  rabougri  dont  la  vc'lusté  était  dissi- 
mulée par  une  large  cocarde  tricolore ,  un  nuage  de  poudre , 
chasse  par  son  brusque  mouvement,  aveugla  son  interlo- 
cuteur. 

—  Pouah  I  fit  le  trompette,  voilà  qui  sent  l'ancien  régime. 

—  Mauvais  soldat ,  qui  n'aime  pas  l'odeur  de  la  poudre ,  dit 
l'ancien  un  peu  sèchement. 

—  Ces  soldats  du  Rhin,  c'est  bien  mélancolique,  dit  un  jeune 
dragon  à  son  voisin. 

—  Oh  ,  ohl  reprit  le  brigadier,  en  voilà  un  qui  a  oublié  son 
catogan  ,  il  ressemble  pas  mal  à  un  chien  sans  queue. 

—  Farfadet ,  dit  le  Uom|)ftte  apostropluint  un  tambour, 
qu'as-tu  donc  fait  de  tes  mollets?  tu  as  l'air  d'un  cchalas  ha- 
Ijillé. 

Le  tarabcjur  se  tint  coi;  mais  un  de  ses  camarades,  «'avan- 
çant veis  le  groujie  provocateur  :  Est-ce  que  nos  muscadins  de 
l'armée  d'Italie  feraient  les  crânes  ,  à  cause  de  leurs  gros  yeux 
et  de  leur  cuir  tanr.c  ? 

—  Dis  donc,  la  peau  fraîche,  répliqua  un  des  dragons  fai- 
sant sonner  la  lame  de  son  sabre  dans  le  fourreau,  est-ce  que 
tu  aurais  envie  de  battre  le  briquet,  par  hasard? 

—  Ces  jeunes  rats  d'Ég)-pte  ont-ils  la  tête  chaude,  murmura 
le  grognard;  allons,  les  amis,  la  paix!  ne  sommes-nous  pas 
tous  Français  et  républicains,  poursuivit-il  en  faisant  sonner 
l'r. 

—  Il  y  a  républicain  et  républicain,  dit  le  dragon. 

—  Sans  doute ,  ajo»ita  le  trompette,  ça  dépend  du  général. 
Vous  autres  qui  parlez.,  savcï-vous  seulement  ce  que  c'est  que 
la  république? 

Les  soldats  de  Moreau  se  regardèrent  sans  répondre. 

—  Ils  n'en  savent  rien ,  cria  le  trompette  en  se  retournant 
vers  SCS  canjarades  d'un  air  capable ,  et  il  se  pinçait  le  nez  avec 
l'index  et  le  pouce. 

—  La  rc])ubliquc ,  c'est  l'égalité. 

—  Du  tout ,  c'est  la  liberté. 

—  Moi  je  vous  dis  que  c'est  comme  à  Rome. 

—  A  Rome  I  quelle  bêtise  !  il  y  a  un  pape.' 

— -  La  république ,  citoyens ,  dit  d'un  ton  d'autorité  un  capo- 
ral de  la  38'',  c'est  le  Directoire  exécutif. 

—  'Voilà  une  réponse  au  moins.  La  république ,  c'est  encore 
le  général  BonajMitc. 


—  Et  le  général  Moreau  doac  !  répliqua  le  caporal. 

—  Ouich  !  fit  le  dragon  avec  un  hochement  de  tête  très-tx- 
pressif.  Un  général  d'Allemagne  qui  n'a  jamais  pu  garder  deux 
pouces  de  terrain  I  Moi  qui  vous  parle ,  je  n'aurais  pas  voulu 
tirer  un  coup  de  fusil  sous  ses  ordres. 

—  Voilà  un  conscrit  bien  dégoûté,  murmura  l'ancien. 

—  Tonnerre!  croyez-vous  que  j'aurais  quitté  ma  famille  et 
pris  le  mousquet  pour  aller  patrouiller  en  jUsace  et  en  Fran- 
conie  ,  sans  pain  et  les  pieds  dans  la  boue  ? 

—  On  sait  bien  que  nous  ne  sommes  pas  pimpans  comme 
vous  autres,  reprit  modcsteuicnt  le  fantassin,  mais  à  qui  la 
faute?  l'Allemagne  n'est  pas  l'Italie. 

—  L'Italie  !  Ah  !  si  vous  aviez  connu  ce  payvli ,  tous  ne 
voudriez  pas  brûler  une  amorce  ailleurs. 

—  Dirait-on  pas  qu'on  a  le  choix  du  terrain  ?  Ce  n'est  pas 
que  dans  la  haute  Allemagne  il  n'y  ait  de  bons  endroits. 

—  Terre  promise  n'est  pas  terre  conquise,  reprit  le  cava- 
lier. N'importe,  ça  n'aurait  jamais  valu  le  Milanais  et  la  Tos- 
cane. Dans  ce  f  i^s-là ,  voyez-vous ,  les  bons  morceaux  et  les 
jolies  filles  ,  il  suffit  de  lever  le  petit  doigt  pour  les  arutr.  Pour 
l'argent,  vous  savez  si  nous  en  avions.  N'c'tions-Dous  pas  char- 
gés de  lever  l'impôt  pour  votre  solde? 

—  C'est  vrai ,  c'est  vrai ,  dirent  en  chcenr  les  cavaliers. 

—  Oui ,  mes  cadets ,  poursuivit  le  dragon ,  le  petit  cajteral 
est  notre  père  à  tous.  Si  vous  avez  eu  du  jiain  et  des  souliers , 
c'est  à  lui  que  vous  le  devez.  Sans  lui  vous  scrii-z  tous  crevés 
comme  des  cliiens. 

—  Votre  général  est  un  malin ,  d'accord.  Il  a  son  mérite ,  et 
le  nôtre  a  le  sien.  D'abord,  il  est  plus  expérimenté. 

—  Vous  voulez  dire  plus  vieux  !  un  mérite  qu'il  doit  à  sou 
extrait  de  baptême.  Tenez,  les  comparaisons,  ça  cloche.  Il  n'y 
a  pas  plus  de  ressemblance  entre  eux  qu'entre  vos  vieilles  guê- 
tres et  le  cuir  neuf  de  mon  pantalon. 

îjes  soldats  du  Rhin  murmurèrent. 

—  Encore  un  coup  notre  général  et  le  vôtre ,  c'est  deux , 
dit  le  caporal  avec  humeur;  Fun  se  bat  pour  la  gloire,  l'autre 
[X>ar  la  discipline. 

—  Oui ,  une  discipline  de  religieuses  qui  ne  fait  de  mal  à 
[leisonne.... 

—  Paix  donc  ,  morbleu ,  paix  donc ,  dit  m»  grognard ,  on  i»e 
doit  pas  tenir  de  ces  propos-là. 

—  Caporal ,  est-ce  que  les  opinions  ne  sont  pas  libres?  Oh! 
d'abord ,  on  ne  nous  fermera  pas  la  bonche ,  à  nous  atitr«. 

—  Ce  n'est  p;is  le  bruit  qui  fait  le  soldat,  dit  l'ancien  en 
levant  les  épaules. 

—  Pourvu  qu'on  respecte  la  discipline,  tout  est  permis.  I>a 
discipline ,  c'est  le  grand  point ,  parce  qu'il  n'y  a  j>as  d'autre 
obligation  que  le  drapeau.  Votre  chef  vous  dit ,  n'est-ce  pas  : 
Observez  la  consigne ,  gardez  les  arrêts ,  à  cheral ,  en  avant , 

chargez Vous  êtes  tenus  de  le  faire  et  tout  est  dit.  Après 

cela,  liberté  entière.  Tout  ce  qui  n'est  pas  déiieBdu.  c'est  permis. 


158 


L'ARTISTE. 


—  Sauf  le  respect  au  bourgeois ,  dit  l'ancien ,  portant  la 
main  à  son  tricorne. 

Ah  !  par  exemple  ,  reprit  le  dragon  en  éclatant  de  rire  ;  le 
civil,  pour  moi,  c'est  rien  du  tout.  Je  marcherais  aussi  hardi- 
ment sur  son  corps  que  mon  ge'uëral  sur  le  ventre  de  Beaulieu 
ou  de  l'archiduc  Charles.  Encore  un  coup,  il  n'y  a  d'essentiel 
que  ce  qui  regarde  le  service.  Du  reste,  tarare! 

—  Bravo  !  voilà  parler,  mille  pipes  !  s'écrierait  tous  les  as- 
sistans. 

—  Le  général  Moreau  ,  c'est  un  brave!  poursuivit  le  jeune 
homme  tout  à  la  fois  encouragé  et  adouci  par  les  signes  d'ap- 
probation de  ses  camarades ,  mais  il  pliait  trop  sous  le  Direc- 
toire. Le  Directoire  n'est  pas  militaire.  On  dit  le  général  Bar- 
ras ,  le  général  Moulins,  mais  ça  n'engage  à  rien.  Eh!  mon 
Dieu,  si  notre  général  les  eût  écoutés,  Wurmser  nous  étran- 
glait dans  Mantoue  ;  et  nous  serions ,  à  l'heure  qu'il  est ,  de 
vieux  glaçons  croupissant  dans  les  Alpes. 

—  Excusez  !  interrompit  le  brigadier  qui  eût  cru  la  dignité 
de  son  grade  compromise,  s'il  n'eût  de  temps>à  autre  lardé»de 
(juelqueS  mots  le  discours  de  son  subordonné. 

—  Au  surplus  le  Directoire  ne  nous  a  jamais  aimés;  en 
Egypte,  nous  étions  tous  des  anciens  de  l'armée  d'Italie ,  voilà 
pourquoi  il  nous  y  laissait  fondre  comme  cierge. 

—  Oh  î  bien ,  dit  un  grognard ,  le  général  n'a  pas  attendu  les 
grandes  chaleurs  ;  il  est  parti  sans  feuille  de  route. 

—  Aussi,  l'abbé  Sièyes  parlait- il  de  le  faire  fusiller  au  re- 
tour, sous  prétexte  qu'il  ne  s'était  pas  conformé  à  la  consigne , 
reprit  le  jeune  dragon. 

Un mouvement'd' indignation,  bientôt  tempéré  pai-  une  gaieté 
bruyante ,  se  manifesta  dans  l'auditoife. 

—  Si  pareille  chose  était  arrivé,  que  serions-nous  devenus? 
demanda  le  trompette  d'un  air  contrit. 

—  Ça  coupait  net  l'avancement  au  moins,  dit  le  brigad^r 
avec  un  soupir. 

—  Moi,  j'aurais  quitté  le  service,  dit  un  troisième. 

—  Et  moi ,  ajouta  un  autre ,  je  me  serais  fait  un  manchon 
de  la  peau  de  M.  l'abbé. 

—  Fusillé  par  un  abbé ,  reprit  un  soldat  de  l'année  du 
Rhin ,  c'eût  été  drôle. 

—  Alors ,  mes  amis ,  bonjour  pour  la  patrie  et  son  salut , 
dit  le  jeune  dragon  j  est-ce  qu'on  pourrait  faire  quelque  chose 
pour  elle  sans  le  petit  caporal  ?  Il  n'y  a  plus  rien  après  lui , 
voyez-vous.  Notre  général  a  ensorcelé  la  fortune.  Ne  jurerait- 
on  pas  qu'il  a  un  (^ime  ?  A  Arcole,  les  boulets  serpentaient 
autour  de  lui  sans  le  toucher. 

—  Moi ,  fit  le  trompette  ,  s'il  n'était  pas  défendu  de  croire 
aux  charmes  et  aux  maléfices  ,  je  jurerais  qu'il  en  a  un. 

—  Au  fait ,  on  assure  qu'il  prévoit  d'avance  les  événemens, 
dit  le  brigadier. 

—  Oh!  c'est  un  troupier  fini. 


—  Un  vrai  diable  ! 

—  Un  Dieu! 

—  Il  est  grand  comme  le  monde ,  je  l'ai  entendu  dire  an 
général  Kle'ber....r 

Les  soldats  en  étaient  là  *de  leur  conversation ,  quand  deux 
officiers  traversèrent  au  galop  l'étroit  espace  qui  sépare  le  pont 
de  Saint-Cloud  de  la  grille  du  parc.  Les  trompettes  sonnèrent. 
En  un  clin-d'œil  les  dragons  furent  à  cheval. 


MINUIT  ET  MIDI 


PAR    M.     HENRY    MARTIH 


Ce  livre  nous  peint  les  personnages  et  les  mœurs  du  com- 
mencement du  17"  siècle,  alors  que  le  sceptre  de  la  société 
passait  des  mains  de  la  féodalité ,  de  la  force  brutale  à  celles 
des  lettres,  du  génie,  époque  dédaignée  par  la  mode.  Tel  s'é- 
chauffe ,  s'extasie  à  l'idée  de  la  vie  presque  sauvage  des  siècles 
antérieurs ,  qui  se  plaint  à  chaque  instant  du  jour  de  l'imperfec- 
tion de  notre  civilisation;  moijecommencerai  par  remercier  l'au- 
teur de  ne  m' avoir  fait  reculer  que  de  deux  siècles;  c'est,  il  est 
vrai,  déroger  à  l'usage  suivi  par  les  modernes  romanciers ,  chro- 
niqueurs, éditeurs  de  contes,  fabliaux  et  nouvelles;  mais  pour- 
tant ne  semble-t-il  pas  à  d'autres  comme  à  moi  qu'il  est  agréa- 
ble, en  ouvrant  un  livre,  d'entendre  d'abord  ce  que  l'on  a 
sous  les  yeux  sans  être  obligé  de  dépouiller  chaque  mot  de  sa 
vieille  orthographe  ou  de  chercher  dans  sa  mémoire- la  signifi- 
cation qu'il  eut  jadis ,  de  s'arrêter  à  tout  instant  pour  deviner 
le  sens  d'une  locution  vieillie.  Ces  vieux  livres  nouveaux  dont 
la  mode  s'est  répandue  dans  ces  derniers  temps  sont ,  je  pense, 
particulière  à  notre  époque.  Car  dans  le  moyen  âge,  que  quel- 
ques hardis  admirateurs  semblaient  même  disposés  à  nous  pro- 
poser pour  modèle  en  toute  chose ,  j'ai  bien  su  qu'aucune 
langue  n'étant  parlée  sur  une  étendue  considérable  de  pays  : 
au  contraire  ,  resserrée  de  toutes  pai-ts  par  des  patois  multipliés 
à  l'infini,  ceux  qui  désiraient  être  compris  du  plus  grand 
nombre  possible  écrivaient  dans  le  latin  ,  alors  connu  de 
presque  tous  ceux  qui ,  en  quelque  endroit  de  l'Europe  que  ce 
fût,  savaient  l'art  de  lire  ;  mais  qu'il  soit  venu  alors  dans  l'es- 
prit à  quelqu'un  d'écrire,  non  la  langue  de  son  siècle  ni  du 
précédent ,  mais  de  trois  ou  quatre  cents  ans  plus  tôt ,  c'est  ce 
dont  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  d'exemple ,  sans  l'affirmer  toute- 
fois ,  et  prêt  à  reconnaître  les  autorités  contraires  à  mon  avis  , 
qu'ils  plaira  aux  experts  en  cette  matière  de  m' opposer.  Je  suis 
convaincu  cependant  que  de  tels  exemples  sont  rares  et  par  cela 
sans  valeur  ;  que  nos  écrivains  doivent  donc  faire  cooune  les 
Fiançais  d'autrefois,  être  de  leur  temps  et  non  du  passé,  écrire 
non  pas  en  latin  parce  que  peu  le  comprennent,  même  ceux  qui 
font  deslivres,  mais  dans  la  langue  française  d'aujoui-d'hui  parlée 


1  roi.  io-8°,  chec  £.  Renduel,  rue  des  Grands  Augiistins. 


L'ARTISTE. 


-(39 


ou  lue  en  France  et  dans  tou^le  monde  de  ceux  qui  peuvent 
apprécier  un  livre. 

Mais  où  en  serions-nous  ,  où  en  serait  la  langue  si  au  l 'f' 
siècle  les  grands  hommes  qui  illustreront  la  France  dans  les 
lettres ,  et  assignèrent  à  l'idiome  français  le  premier  rang  en 
Europe  ,  se  fussent  appliques  à  ressiisciler  quelques  formes  de 
nos  vieux  auteurs,  à  se  renfermer  dans  leur  patois  imparfait  au 
lieu  de  l'étendre,  de  l'agrandir? 

Il  faut  encore  dire  un  mot  de  cette  manie  du  moyen  âge.  Ce 
sont  amour  et  respect  pour  le  plus  mauvais  bouquin  ,  pourvu 
qu'il  soit  bien  vieux  et  surtout  ignore';  mais  si  c'est  un  manus- 
crit antérieur  au  temps  où  la  presse  commença  à  remuer  le 
monde ,  alors  ce  sont  des  admirations  sans  lin.  I^  plus  grand 
sot  à  qui  il  a  plu  de  gâter  de  son  écriture  quelques  feuilles  de 
ve'lin  ,  maintenant  retrouve'es  ,  devient  un  homme  inestimable. 
Immense  avantage  de  l'époque  où  l'on  ignorait  l'art  d'impri- 
mer ,  et  que  Nodier  a  oublié  de  faire  remarquer.  Il  n'était  si 
mince  auteur  alors  qui  ,  à  cause  de  la  rareté  des  livres ,  n'eût 
la  chance  d'être  lu  et  même  prise  un  jour  au  moins  comme  an- 
tiquaille. Que  de  gens ,  qui  de  nos  jours  écrivent ,  sacrifieraient 
la  découverte  de  l'imprimerie  pour  acquérir  pareille  certitude; 
car  de  ces  milliers  de  feuilles  qui ,  chaque  jour  ,  s'échappent 
des  presses,  force  il  y  a  que  le  temjs  fasse  un  choix  de  quel- 


ques-unes qui  seules  restent ,  et  les  autres  s'en  vont  servir  â 
toutes  sortes  d'usages  ;  choix,  quoi  qu'on  dise,  toujours  juste,  et 
contre  lequel  personne  n'a  mission  ni  puissance  pour  protester. 
Mais  en  louant  M.  Henry  Martin  de  ne  pas  s'être  allé  perdre 
dans  le  moyen  âge  ,  je  me  suis  montré  moins  sage  que  lui ,  et 
maintenant  il  m'en  faut  revenir  vers  son  ouvrage.  En  me  rap- 
pelant le  plaisir  que  sa  lecture  m'a  causé,  je  m'accuserai  même 
sincèrement  d'ingratitude;  en  effet,  l'intérêt  s'y  dévelop{)e  tou- 
jours croissant ,  la  physionomie  du  grand  siècle  y  est  repro- 
duite avec  beaucoup  de  fidélité ,  mais  en  deux  mots  je  dirai  à 
l'auteur,  et  en  appréciant  bien  l'amour  du  vrai  ,  du  naturel 
qui  se  montre  dans  son  livre  ,  qn'il  doit  peindre  plus  qu'il 
n'a  fait  l'homme  dans  le  développement  extérieur  de  ses  pas- 
sions ,  de  ses  sentimens  ;  c'est  là  la  grande  difficulté  ,  il  est 
vrai,  mais  qui,  surmontée,  fait  les  poètes  dramatiques,  les  ro- 
manciers. Des  considérations,  si  fines  qu'elles  soient,  sur  la  na- 
ture intime  de  l'homme,  appartiennent  plutôt  au  moraliste  ,  au 
philosophe.  De  pareils  (woseils  ne  s'adressent  à  lui  que  parce 
que  je  crois  qu'il  regarde  un  livre  comme  un  travail  sérieux  ; 
s'il  n'aspirait  qu'aux  succès  des  cabinets  de  lecture  ,  son  livre 
a  plus  qu'il  ne  faut ,  et  il  n'aurait  rien  j  rLaoger  à  sa  manière 
,  pour  l'avenir. 

J. 


i.'ecoi.ii:r  de  ci.unt, 

PAR     ROGER     DF.     BF.AWOIR-, 
4  Tol.  in^'i'> ,  cli«7  Poumicf 


Voici  un  livre  qui  pourrait  peut  être  .t  lui  swd  résoiidre  la 
question  si  pmlixe  et  si  débattue  du  sXyle  historique;  contro- 
verse éteniello  de  l'antiquaire  rt  du  poète  .  du  biblioniane  et  du 


peintre.  C'est  qu'en  effet ,  plus  que  tout  autre  pent-élre .  sou- 
mis aux  milles  reflets  d'une  imajjinatioo  fraîche  et  vive,  ce  li- 
vre de  jeune  homme  a  revêtu  chaque  caprice  d»>  la  pensée  ,  toOT 


mo 


L'ARTISTE. 


à  tour  poudreux  de  la  science  du  bénêdiclin  ,  ou  Lien  espagnol 
à  l'excès  dans  le  roman ,  brillant ,  fantasque ,  heurté  ,  tDBt  de 
conscience  et  de  paresse.  —  Car  il  a  fallu  à  ces  pages ,  l'étude 
de  l'artiste  et  le  loisir  du  gentilhomme...  ;  le  gentilhomme  a 
parcouru  ces  temps  pas  à  pas  comme  une  ville  ;  l'artiste  a  dé- 
chiffré ces  manuscrits  comme  une  légende.  —  Mais  ce  qui 
vaut  encore  mieux  que  tout  cela ,  c'est  un  drame  au  lieu  d'un 
livre. 

Un  drame  en  effet,  car  la  couleur  ici  n'est  qu'un  prétexte, 
et  l'action  est  l'idée.  L'auteur  s'est  précipité  dans  le  moyen  âge 
non  pour  y  conquérir  une  histoii'e  comme  tant  d'autres  ,  mais 
pour  y  placer  la  sienne.  Son  histoire  à  lui,  c'est  une  femme  et 
un  écolier,  un  pauvre  enfant  aux  blonds  cheveux  qu'entraîne 
une  coureuse  de  nuit,  et  cette  coureuse  est  une  reine....  Au 
moment  où  vous  croyez  à  une  grisclte  du  treizième  siècle  au 
bonnet  pointu  et  aux  cœurs  d'or  cloués  au  bras,  vous  recon- 
naissez Jeanne  de  France ,  dont  plus  tard  Isabeau  ne  fut 
qij'une  plate  copie.  Voyez  ces  briques  noires  de  fumée  qui  enca- 
drent une  fenêtre,  c'est  la  fenêtre  de  la  Tour  de  Ncsle;  et  alors 
va  se  découvrir  à  vos  yeux  la  prostitution  la  plus  sombre  ef  la 
plus  raffinée  de  vengeance  :  chaque  nuit  un  corps  d'enfant  qui 
devient  un  cadavre  dans  la  Seine  ;  un  amour  de  reine  dont  ils 
tft^mportent  qu'un  linceul  !  Lisez  cela,  et  vous  relirez  mieux  le 
.IJtïhtc  j  Ugolin  n'est  rien  près  de  l'épisode  de  Brantôme. 

Sur  quelques  signes  de  Brantôme,  l'auteura  bâti  sondrame; 
je  me  trompe  ,  un  sophisme  obscur,  une  vengeance  léguée  aux 
pages  d'un  livre  ,  lui  a  donné  la  clef  de  son  action.  Tout  cela  va  ' 
droit  au  but,  l'intérêt  vous  prend  aux  premières  lignes.  Ce 
pauvre  bachelier  de  seize  ans  ,  défendant  encore  dans  sa  crédu- 
lité naïve  la  femme  qui  le  jet»  au  boarreau  ,  et  cotnrrant  de  sa 
dagi*  un  sein  de  reine,  vous  allez  le  voir  plrs  tard  s'effa- 
cer sous  le  sévère  costume  du  théologien  et  du  docteur ,  il  va 
vieillir  avant  l'âge;  cette  nuit  l'aura  fjit  ainsi ,  cette  nuit  d'en- 
fant, qui  finit  par  un  crime  royal  et  sombre  I 

Ce  que  l'auteur  a  compris  avant  toitfes  choses,  c'est  qiie  la 
peinture  a  seule  reconquis  l'histoire  ,  livrée  si  long-temps  à  la 
sécheresse  du  discours  ,  privée  de  couleur,  énervée  par  l'ab- 
sence du  drame ,  et  cependant  restant  là  captive ,  ignorée ,  mys- 
térieuse ,  avec  ses  chroniques  d'enfant ,  ses  tableaux  délicieux, 
toute  sa  vie  qui  dort  en  attendant  le  réveil.  Il  a  été  peintre  et 
souvent  porté  au-delà  ,  peut-être  par  l'égarement  delà  couleur; 
mais  le  courage  nous  man([ue  devant  cette  œuvre  déjà  pleine  de 
verve  ,  nous  accusons  une  prodigalité,  et  nous  retombons  dans 
un  éloge. 

A  sa  première  œuvre ,  sans  doute ,  l'auteur  restreindra  ce 
luxe  de  style  ,  et  ménagera  ces  tons  brillans  qui  exagèrent  au 
lieu  de  peindre  :  sa  palette  de  jeune  homme  a  de  quoi  dé- 
frayer ceux  qui  sont  pauvres,  sa  manière  une  fois  avare  y  ga- 
gnera. 

Je  ne  saurais  trop  le  remercier  d'avoir  fait  du  clocheteur  des 
trépassés  un  contraste  vivant  avec  son  costume.  C'est  une  bonne 
fortune  pour  son  livrç  que  ce  petit  vieillard  fait  de  pilié  et  de 
bonhomie ,  qui  tinte  sa  clochette  comme  un  grelot ,  sans  troj) 
parler  de  peste  et  de  morls^  ne  ressemblant  guère  en  cela  à  nos 
médecins. 


Espérons  donc  que  la  fatalit#de  ces  temps  n'entravera  point 
le  succès  réel  et  légitime  de  ce  livre.  Je  ne  serais  point  surpris 
de  sa  pi-édestination  pour  la  scène.  Son  époque  d'ailleurs  est  à 
elle  seule  un  théâtre.  Viennent  les  arrangeurs  ,  et  nous  retrou- 
verons peut-être  tout  ce  que  nous  a  révélé  l'ouvrage ,  jeunesse 
de  pensée  et  conscience  d'étude  ;  ces  messieurs  trouveront  de 
quoi  glaner. 


l)rtrtftf0. 


—  11  vient  de  paraître  chez  les  frères  Gihaut  un  nouvel  al- 
bum dû  au  crayon  philosophique  et  spirituel  de  Charlet. 

Job  ou  les  Pastoureaux,  [mœurs  du  13"  siècle),  par 
M.  Francisque  Michel,  un  vol.  in-8°,  a  paru  il  y  a  quelques  jours 
chez  Vimont ,  libraire. 

— ■.  Leçons  sur  l'art  d'associer.  Exposition  du  système  so- 
cial de  Charles  Fourier ,  par  Jules  Lechevalicr.  le  tome  i"' 
vient  de  paraître  chez  Paulin  ,  et  au  bureau  du  journal  le  Pha- 
lanstère. Nous  rendrons  compte  incessamment  de  cet  ouvrage. 

—  Le  Barbier  de  Louis  .3'/(i439 — 1483),  par  Cordellier 
Delanoue  ,  un  vol.  in-8° ,  avec  une  charmante  vignette  gravée 
par  Cherrier ,  d'après  T.  Johannot  ,  vient  de  paraître  chez 
madameCh.  Bécliet.  Nous  rendrons  compte  de  cet  ouvrage,  que 
l'on  ditibrt  remarquable. 

—  L'excellente  bonfi'onnerie  de  Perruque  et  Chandelle  sou- 
tient  son  succès  de  foa  rire  aa  Vaudeville.  Sujets  sérieux  ou 
gais ,  tout  réussit  à  ce  théâtre  ;  le  public  y  trouve  variété  ,  et 
toujours  du  plaisir. 

—  M.  Eusène  Sue  a  été  honoré  de  l'attention  de  messieurs  les 
arrangeurs.  Son  J(tar  Gull  vient  d'être  dépecé  en  trois  actes 
pour  l'Ambigu-Comique ;  le  public  de  ce  théâtre,  qui  ne  lit 
guère,  en  fait  de  romans,  que  ceux  de  M.  Paul  de  Kock,  a 
demandé  de  bonne  foi  les  auteurs,  qui  se  sont  fait  nommer  avec 
une  égale  candeur.  M.  Sue  doit  encore  se  trouver  trop  heu- 
reux d'avoir  été  mis  en  scène  avec  une  certaine  habileté  :  le 
même  bonheur  n'est  pas  arrivé  à  tous  ceux  qui  ont  fourni  sans 
le  savoir  des  sujets  de  mélodrame. 

Atar  Gull  offre  une  singidarité  précieuse  pour  les  habitués 
du  mélodrame  ;  ce  doit  être  une  nouveauté  bien  agréable  pour 
eux  qu'un  scélérat  à  peau  noire  ;  voilà  qui  est  encore  plus  bi- 
zaïre  que  les  héros  de  VJuberge  des  Adrets. 

—  M.  Bocage  vient  d'être  engagé  au  théâtre  de  la  Porte 
Saint-Martin ,  et  débutera  incessamment  dans  la  Tour  de  Nesle. 


Dessins. 


Vent-tu  venclre  les  cheveni ,  par  Gȕ:;iEit. 
Charge  d'»telier  ,  n"  <  ,  par  Bellikcé. 


L'ARTISTE. 


161 


limux-'3ivi0. 


X>t  la 

On  a  élevé  contre  les  concours  de  sculpture,  de 
peinture  et  d'architecture ,  plusieurs  objections  assez 
graves  en  apparence  ;  d'imposantes  autorités,  des  noms 
éclatans,  et  auxquels  le  public  se  confie  volontiers, 
ont  réprouvé  à  l'avance,  et  sans  vouloir  tenter  une  ex- 
périence, dangereuse  à  ce  qu'ils  disaient,  les  résultats 
d'une  pareille  mesure.  Sans  remonter  bien  haut  dans 
nos  souvenirs  ,  nous  pouvons  facilement  nous  rappeler 
qu'un  membre  de  l'Institut ,  qui  ne  fait  guère  profes- 
sion de  penser  par  lui-même ,  et  qui ,  par  conséquent  et 
très  évidemment,  devait,  pour  prendre  la  parole,  re- 
présenter l'opinion  de  la  plupart  de  ses  collègues ,  a 
écrit ,  dans  un  recueil  alors  à  la  mode ,  quelques  dou- 
zaines de  pages  pour  excommunier  les  partisans  du 
concours. 

Le  successeur  malencontreux  du  père  Brumoy  avait 
réuni,  dans  son  rapport  semi-officiel  sur  l'étal  des  opi- 
nions et  des  partis,  lesargumens  les  plus  terribles,  à  ce 
qu'il  croyait  du  moins.  Mais  tous  ces  argumens  pou- 
vaient se  résumer  en  deux  points  :  1°  les  hommes  du 
premier  ordre,  d'un  talent  reconnu,  refuseront  unani- 
mement l'épreuve  du  concours  ;  '1°  dans  le  cas  où  ils 
accepteraient  le  concours,  il  serait  impossible  de  com- 
poser un  jury  compétent. 

Avant  d'entamer  la  question  en  elle-même  ,  celle  de 
l'opportunité  et  des  résultats  ,  nous  avons  deux  ré- 
ponses à  faire. 

1">  On  n'a  jamais  placé  les  hommes  de  premier  ordre 
dans  la  nécessité  d'accepter  le  concours,  puisque  cette 
mesure  a  toujours  été  partielle  ;  que  les  exceptions  ont 
toujours  été  jjIus  nombreuses  que  les  applications.  11 
est  donc,  (piant  à  présent,  historiquement  et  absolu- 
ment impossible  de  savoir  et  de  décider  s'ils  accepte- 
raient ou  non  l'épreuve  du  concours  ; 

2"  Comme  on  a  toujours  réservé,  pour  composer  un 
jury  compétent  ou  olficiel,  les  maîtres  de  l'art,  ou  du 
moins  les  vieux  noms,  on  ne  s'est  jamais  occupé  de  re- 
chercher les  moyens  de  com^scr  sans  eux,  ou  avec 
d'autres  qu'eux,  un  jury  impartial  et  indépendant. 

C'est  pourquoi  ilans  la  discussion  il  ne  faut  pas  at- 
tribuer à  ces  dilTicultés  une   importance  exagérée,  ni 

TOME  lu.   15.  LIVRAISON. 


surtout  considérer  comme  réelles  et  péremptoires  de» 
objections  très  hypothétique»,  comme  n»u8  venons  de 
le  montrer. 

Ceci  posé,  voyons  sommairement  ce  qui  s'est  passé 
en  France  depuis  deux  ans  à  cet  égard  ;  car  nous  som- 
mes de  ceux  qui  n'admettent  qu'avec  une  répugnance 
très  prononcée  les  solutions  à  priori.  Nous  prenons 
volontiers  l'histoire  et  l'expérience  pour  bases  de  toute 
sagesse,  de  toute  science. 

Au  mois  d'août  1830,  il  y  a  eu  des  convocations 
d'artistes  à  la  salie  Taitbout ,  convocations  tumul- 
tueuses, inhabiles  à  la  discussion,  le  plus  souvent  même 
aussi  incapables  de  poser  que  de  résoudre  les  ques- 
tions :  non  pas  qu'il  ne  se  rencontrât  au  sein  de  ces  as- 
semblées, formées  à  l'aventure,  des  esprits  droits,  nets, 
précis,  d'une  haute  et  lointaine  portée.  Dans  les  quel- 
ques séances  auxquelles  nous  avons  assisté,  nous  avons 
pu  saisir  et  distinguer  tous  les  élémens  d'un  bon  mé- 
moire sur  le  sujet;  mais,  faute  d'ordre  et  de  régularité, 
et  surtout  gi-âce  aux  manœuvres  d'une  coterie  étroite 
et  dévouée  d'avance  à  l'ancien  ordre  de  choses,  au 
slatn  quo,  qui  s'est  emparé,  sans  justifier  ses  titres,  de 
la  présidence,  du  secrétariat,  de  toute  la  conduite  des 
bureaux  improvisés  ,  toutes  ces  réunions  tunmltueuses 
pour  la  plupart ,  et  quelquefois  vides ,  précisément  à 
cause  du  bruit  qui  les  remplissait,  n'ont  amené  que  des 
pétitions  sans  nombre,  mal  formulées,  inexécutables, 
confuses ,  et  qui  méritaient  peut-être  le  sort  qu'elles 
ont  en. 

Cependant,  au  fond  de  ces  vagues  désirs,  maladroi- 
tement manifestés,  il  y  avait  une  idée  vraie  et  juste, 
une  idée  de  justice  et  d'émulation,  une  idée  de  gloire 
et  de  modestie.  Pendant  les  quinze  années  de  la  res- 
tauration, toute  une  jeunesse  ardente,  pleine  de  sève  et 
de  vigueur,  avait  vu  avec  peine  toas  les  travaux  d'art, 
destinés  à  l'embellissement  et  à  l'éclat  du  pays,  partagés 
comme  une  curie  entre  quelques  appétits  gloutons, 
mais  le  plus  souvent  inhabiles  à  dévorer  la  proie  qu'ils 
avaient  prise,  et  qu'ils  s'adjugeaient  régulièrement  tous 
les  ans  par  un  droit  de  prescription  :  à  peine  si  de  loin 
à  loin  ils  daignaient  laisser  tomber  quijtpies  miettes. 
On  voulait  briser  violemment  ce  mur  d'airain ,  qtù  sé- 
parait d'un  patrimoine  légitime  les  talens  obsctirs  ou 
méconnus  qui  pouvaient  y  prétendre. 

Après  l'apaisement  de  toutes  les  passions,  après  que 
toutes  les  voix  furent  rentrées  dans  le  silence,  cette 
idée  demeura  publique,  incontestable.  Un  jeune  sa- 
vant, qui  occupait  alors  la  division  des  arts  au  minis- 
tère de  l'intérieur,  et  qui  depuis  a  quitté  l'administra- 
tion pour  l'étude  ,  crut  convenable  et  presque  néces- 

15 


162 


L'ARTISTE. 


saire   de  convoquer  chez  lui,  à   cette  occasion,  les 
opinions  les  j^us  diverses,  dans  la  personne  des  artistes 
qui  pouvaient  le  mieux  les  exprimer,  et,  entre  autres, 
ceux  à  qui  nous  devons  Y  Apothéose  d  Homère,  Crom- 
wellet  la  Liberté.  Le  choix  ,  comme  on  le  voit,  n'était 
pas  malheureux.  Il  est  inutile  de  rappeler  les  noms 
des  autres  personnes  présentes,  puisque  les  trois  noms 
préçédens  peuvent  servir  de  symbole  aux  trois  nuances 
de  la  commission,  à  savoir:  l'Institut  actuel,  l'Institut 
probable ,  et  enfin  un  nom  purement  populaire  ,  mais 
personnel  et  indépendant.   Le  concours  rencontra.de 
nombreux  adversaires  au  sein  de  la  commission.  De  la 
part  de  plusieurs,  l'opposition  était  sincère,  et  on  le  con- 
çoit; tellement  qu'un  des  membres  ,  qui  pénétrait  net- 
tement la  pensée  de  ses  antagonistes,  dit  très  naïve- 
ment :  «  Messieurs ,  je  me  prononcerais  comme  vous 
contre  le  concours,  si  j'avais  comme  vous  l'assurance 
d'obtenir  sans  le  concours  les  travaux  qui  pe  vous 
manquent  jamais  ;  mais,  outre  l'équité  générale  de  la 
mesure,  je  ne  vois  aucune  honte  à  déclarer  que  le  con- 
cours seul  pouria  me  rendre  ou  me  donner  les  chances 
que  je  n'ai  pas  aujourd'hui.  » 

Le  concours  fut  adopté,  et  on  l'appliqua  immédiate- 
ment aux  tableaux  de  la  Chambre.  Ce  n'est  pas  aujour- 
d'hui le  heu  de  récriminer  contre  des  faits  accomplis; 
nous  ne  voulons  pas  remettre  en  question  le  mérite  de 
MM.  Coutan,  Hesse  et  Vinchon,  ni  celui  des  trois  can- 
didats que  l'opinion  publique  opposait  aux  décisions 
des  juges,  MM.  Eugène  Devéria,  Chenavard  et  Eugène 
Delacroix  :  nous  remarquerons  seulement  en  passant 
que  l'administration  n'avait  ouvert  le  concours  que 
pour  trois  tableaux  de  la  Chambre,  et  réservait,  sans 
s'expliquer,  deux  autres  tableaux  et  le  plafond  de  la 
salle.  Si  la  mesure  eût  été  générale  ,  le  talent  encyclo- 
pédique de  M.  Fragonard  n'eût  pas  été  soumis  aux  in- 
terpellations, au  blâme  et  à  l'éloge  parlementaire,  qui, 
jxiur  un  artiste,  ont  les  mêmes  inconvéniens. 

Si  l'on  excepte  M.  Letbière,  alors  membre  de  l'Insti- 
tut ,  il  est  très  vrai  que  pas  un  nom  établi  depuis  long- 
temps dans  l'opinion  n'a  voulu  courir  les  chances  du 
concours. 

Mais  comment  fut  composé  le  jury  en  1831?  Etait-il 
indépendant?  n'avait-il  pas  à  soutenir  et  à  défendre  des 
opinions  étroites  ou  vieillies?  les  candidats  étaient-ils 
jugés  par  leurs  pairs?  n'y  avait-il  aucune  jalousie  pos- 
sible et  probable,  aucune  antipathie  aveugle  et  systér 
matique?  On  le  sait,  les  concurrens  ,  l'aduihiistration 
et  l'Institut  composaient  le  jury. 

L'aptitude  et  la  compétence  des  bureaux,  pour  juger 
une  question  de  peinture ,  n'ont  pas  besoin  d'être  dis- 


culées, et  ne  peuvent  pas  tenir  dix  minutes  contre  le 
raisonnement  le  plus  simple.  Pour  l'Institut ,  c'est  autre 
chose,  il  y  a  une  apparence  de  raison;  mais  en  réahté 
son  droit  n'est  pas  mieux  établi.  S'il  s'agissait  de  déci- 
der une  question  de  physique ,  de  chimie ,  d'astro- 
nomie ou  de  mathématiques ,  je  concevrais  très  bien 
que  l'Académie  des  sciences  làt  consultée.  Il  y  a  dans 
ces  sortes  de  matières  quelque  chose  de  positif,  de 
démontrable  ;  mAK  en  peinture  où  sont  les  preuves? 
N'est-il  pas  naturel  de  penser  que  les  professeurs  pro- 
tégeront leurs  élèves,  quand  même?  n'y  a-t-il  pas  absur- 
dité à  espérer  qu'ils  se  dépouilleront,  pour  énoncer 
un  avis,  de  leurs  souvenirs  et  de  leurs  amitiés  ? 

Les  concurrens ,  il  est  vrai ,  avaient  aussi  coopéré  à 
la  nomination  du  jury  ;  mais  ils  ne  formaient  qu'une 
minorité  impuissante. 

Les  précédentes  remarques  s'appliquent  rigoureuse- 
ment à  la  statue  de  Napoléon. 

L'histoire  est  maintenant  épuisée.  Quelles  consé- 
quences en  faut-il  déduire? 

1°  La  composition  du  jury  était  vicieuse,  et  ne  pré- 
sentait ni  les  garanties  ni  les  conditions  d'impartialité, 
d'indépendance  et  de  franchise  qu'on  devait  légitime- 
ment en  exiger; 

2°  L'absence  des  hommes  du  premier  ordre  parmi 
les  concurrens  s'explique  par  leur  présence  même  dans 
la  majorité  du  jury;  car  ils  ne  pouvaient  croire  à  la  gé- 
néralité d'une  mesure  qui  n'excluait  pas  dans  ses  pre- 
mières applications  leur  préséance  habituelle ,  l'in- 
fluence acquise  à  leur  nom  ; 

3°  La  composition  du  jury  étant  une  fois  changée , 
ces  mêmes  hommes  ne  pourraient  refuser  le  concours  , 
sans  abdiquer  d'un  seul  coup  leur  gloire  et  leur  for- 
tune. 

Or,  quelle  devrait  être  la  composition  du  jury  ?  où 
faudrait-il  le  recruter?  Puisque  l'élection,  une  fois  ad- 
mise ,  doit  se  réaliser  partout  aux  mêmes  conditions, 
pourquoi  n'appliquerait-on  pas  à  la  peinture  la  con- 
duite suivie  dans  les  assemblées  législatives?  Qui  est-ce 
qui  nomme  le  président  de  la  Chambre?  tous  les  mem- 
bres ;  à  qui  devrait-on  confier  la  nomination  du  prési- 
dent ou  du  lauréat ,  ce  qui ,  dans  l'espèce  ,  est  absolu- 
ment la  même  chose  ?  à  tous  les  candidats. 

Qu'arrivcrait-il  si  on  adoptait  cette  marche?  La 
même  chose  précisément  que  dans  les  assenoblées  lé- 
gislatives ,  la  même  chose  qu'à  l'armée  si  l'élection  dé- 
cidait les  grades  :  chacuji  serait  libre  par  conviction  ou 
par  vanité  de  se  donner  sa  voix,  de  se  désigner  comme 
le  meilleur  et  le  premier.  Mais  comme  l'élection  défi- 
nitive serait  une  question  de  majorité,  le  dépouillement 


L'AUTISTE. 


163 


du  scrutin  offrirait  toutes  les  conditions  pos9il»les  et 
exigibles  irindé|)endancc  et  de  vérité.  Qu'on  se 
nomiuu  soi-nièuie ,  qu'importe?  Pour  obtenir  un  ta- 
bleau ,  une  statue  ou  un  arc  de  triomphe ,  il  faudrait 
réunir  le  plus  grand  nombre  de  yoix,  et  ainsi  on  serait 
sûr  d'avoir  réfuté  d'avance  toutes  les  objections. 

Et  soyez  sûrs  qu'en  suivant  cette  marche  on  obli- 
gerait les  plus  vieilles  réputations  à  se  mesurer  avec  les 
plus  jeunes.  Une  fois  bien  convaincus  que  tous  les 
grands  travaux  passeront  par  cette  épreuve,  ils  ne  dé- 
daigneraient pas ,  s'ils  avaient  encore  la  conscience  de 
leurs  forces,  d'engager  la  lutte  et  de  se  compromellre. 
Dans  le  cas  contraire,  s'ils  craignaient  les  chances  du 
combat,  s'ils  s'avouaient  leur  impuissance,  qu'y  per- 
drait le  pays  qui  valut  la  peine  d'être  regretté? 

Donc  il  demeure  prouvé  que  le  concours  présente 
de  nombreux  avantages,  et  n'offre  aucun  inconvénient 
aux  deux  conditions  suivantes:  1° qu'il  soit  généralisé; 
2°  que  le  jury  soit  composé  de  tous  les  candidats. 


«  Hélas  !  monsieur ,  voilà  que  je  mourrai  sans  avoir 
n  entendu  Paganini!  »  Ainsi  me  disait  vendredi  un  pau- 
vre portier  de  la  rue  d'Argenteuil.  Il  y  a  tout  un 
drame  dans  la  vie  de  cet  homme  :  arraché  dès  l'âge  de 
quinze  ans  aux  côtes  de  la  Guinée ,  il  a  passé  sa  jeu- 
nesse dans  l'esclavage,  et  puis  son  maître  l'a  amené  en 
France,  et  il  est  devenu  libre.  Là  le  malheureux  a  senti 
qu'il  y  avait  en  lui  une  source  de  jouissances  incon- 
nues; il  a  cultivé  la  musique,  et  il  a  acquis  une  certaine 
l'orce  sur  le  violoncelle.  Cependant  la  fortune  ne  lui  a 
pas  souri ,  et  dans  ses  vieux  jours,  il  a  été  réduit  à  tirer 
le  cordon  et  à  aller  le  dimanche  jouer  de  la  basse  dans 
quelque  cabaret  du  mont  Parnasse.  C'était,  je  vous 
assure ,  un  touchant  spectacle  de  voir  ce  vieux  nègre  à 
tète  blanchie,  et  dont  les  traits  sillonnés  de  rides  res- 
pirent la  bonhomie  la  plus  franche ,  enfoncé  dans  l'obs- 
curité de  sa  loge,  et  sa  basse  à  la  main,  travaillant  à  la 
lueur  incertaine  d'une  chandelle  un  vigoureux  quatuor 
de  Mozart  ou  d'Onslow.  Eh  bien!  le  pauvre  Africain  a 
été  atteint,  il  y  a  quelques  jours,  d'une  paralysie;  il  ne 
peut  plus  toucher  son  violoncelle  ;  il  se  sent  mourir,  il 
est  résigné;  mais  vendredi  il  a  vu  sur  le  journal  d'un 
locataire  l'annonce  du  concert  de  Paganini,  et  le 
vieil  esclave  arraché  au  grand  air  et  à  l'indépendance 
de  sa  patrie  pour  venir  expirer  à  Paris  tlans  une 
loge  de  portier,  a  eu   un  déchirant  i>«grel.    Ce  n'est 


pas  le  soleil  de  son  pays ,  la  cabane  de  son  père ,  les 
baisers  de  quelque  jeune  négresse  qu'il  se  prend  à 
pleurer;  non,  il  m'a  dit  avec  un  grand  soupir,  et  les 
larmes  aux  yeux;  «  Hélas,  monsieur,  voilà  que  je 
"  mourrai  sans  avoir  entendu  Paganini  !  » 

Voyez-vous,  c'est  que  mourir  sans  avoir  entendu 
Paganini,  c'est  pour  le  musicien  la  plus  cruelle  de 
toutes  les  morts;  Qest  mourir  sans  souvenirs,  sans  avoir 
eu  un  regard  de  femme,  sans  eompUUr  sa  sensation. 
Car  entendre  Paganini ,  c'est  le  complément  de  l'exis- 
tence pour  quiconque  a  étudié  et  senti  la  musique;  et 
quel  est  celui  qui  aujourd'hui  ne  l'a  pas  étudiée,  ne  la 
sent  pas?  Depuis  le  riche  habitué  des  Italiens,  qui,  deux 
ou  trois  fois  la  semaine,  élabore  aux  accens  de  Rubini 
et  deLablache  sadigestion  de  banquier,  jusqu'àTouvricr 
qui,  le  soir,  au  sortir  de  l'atelier,  haletant  et  brisé,  siffle 
le  di  lanli palpai  i\vk^  l'orchestre  de  la  Râpée  lui  a  joué 
en  contredanse ,  est-il  une  classe  de  la  société  qui  n'ait 
pris  ses  habitudes  musicales?  Distraction  pour  le»  uns, 
délassement  pour  les  autres,  étude  de  passion,  de  goût 
ou  de  convenance ,  la  musique  est  devenue  un  besoin 
pour  tous.  La  jeunesse  surtout,  avec  ses  illusions  d'a- 
venir et  de  bonheur,  l'embrasse  ardemment.  Parmi 
ces  jeunes  gens  que  vous  prenez  souvent  pour  des  oi- 
sifs ,  pour  d'inutiles  dandys ,  dont  le  front  est  pâle , 
l'œil  fatigué,  la  bouche  dédaigneusement  mélancolique, 
que  d'artistes  distingués  qui,  souvent,  le  cœur  déchiré 
par  de  cruels  désappointemens,  froissés  par  le  prosaïque 
égoisme  d'une  société  qu'ils  avaient  rêvée  brillante  de 
poésie,  et  hospitalière  aux  arts,  viennent  seuls  avec  leur 
piano  verser  des  larmes  brûlantes  de  découragement  ! 

Voyez  encore  cette  jeune  fille  dont  un  petit  chapeau 
ombrage  à  peine  la  blonde  et  fraîche  figure.  Dix  heu- 
res ont  sonné  ;  elle  s'échappe  à  la  hâte  d'une  modeste 
demeure;  son  joli  bras  soutient  un  livre  vert ,  sur  le- 
quel vous  lisez  Hummel,  Moschelcs,  Garcia,  etc.Voyez- 
la  traverser  la  foule  d'un  pas  rapide,  et  préoccupée. 
Cette  jolie  créature,  c'est  la  fille  d'un  ouvrier,  d'un 
pauvre  artisan;  elle  court  au  Conservatoire  :  peut-être 
un  jour  INinetta  charmante,  on  gracieuse  Alice,  vien- 
dra-t-elle  éveiller  en  vous  ces  émotions  que  vous  fait 
éprouver  le  chant  des  Malibran  et  des  Dorus.  Une  vie 
obscure ,  mais  assurée ,  lui  était  olTerte  ;  elle  pouvait , 
en  taillant  des  chapeaux  ou  des  robes,  se  garantir  une 
existence  confortable,  et  pent-être  atteindre  un  jour 
lucrative  réputation  de  ces  dames  que  In  Mode 
tionnc  dans  son  feuilleton.  Non ,  elle  a  senti  da 
cœur  l'instinct  de  l'artiste  ;  elle  a  songé  du  taleitï,  .  ! 
«Tpplîiudissemens,  des  émotions,  ctelleajonéson:iy|>nii 
Ah!  c'est  que  la  jeimessc  y  croit  à  l'avenir!  elle n^jtn 


164 


L'ARTISTE. 


pas  encore  la  vie,  elle  la  devine;  elle  sent  qu'après  tous 
ces  grands  désenchanteiuens  qui  prosaïsent  notre  épo- 
que, la  musique  a  encore  des  bonheurs  à  nous  donner; 
qu'au  milieu  de  cette  anarchie  morale  et  littéraire,  qui 
emporte  toutes  les  intelligences,  la  musique  seule  a 
encore  des  accens  compris  de  tous  les  cœurs.  C'est 
que,  pour  notre  xix"=  siècle,  qui  ne  croit  plus  à  rien,  la 
musique  est  devenue  une  sorte  de  religion ,  une  der- 
nière croyance  à  laquelle  la  société  se  rattache  de  toutes 
ses  forces ,  épuisée  qu'elle  est  de  dogmes  et  de  poésie. 
Blasés  sur  toutes  les  émotions,  nous  avons  encore  foi  et 
amour  aux  émotions  musicales:  nous  les  cherchons 
comme  un  dernier  refuge  contre  le  vide  qui  nous  ex- 
ténue ;  et  si  un  artiste  de  génie  nous  révèle  en  ce  genre 
des  émotions  sublimes  et  inconnues ,  nous  le  divini- 
sons ,  car  il  est  créateur,  car  il  a  ajouté  à  notre  exis- 
tence ;  et  alors  comprenez-vous  que ,  pour  le  pauvre 
musicien  privé  de  ce  dernier  bonheur,  la  mort  devienne 
amère  et  isolée,  et  qu'en  s'agitant  sur  son  grabat,  il  ré- 
pète avec  un  indicible  regret  :  «  Hélas  !  je  mourrai 
sans  avoir  entendu  Paganini  ! . . .  » 

Paganini  a  donné  deux  concerts  ces  jours  derniers. 
Maintenant  sa  vie  n'est  plus  pour  nous  un  secret.  No- 
tre imagination  l'avait  d'abord  entouré  de  toutes  les 
rêveries  dont  les  Egyptiens  enveloppaient  leurs  divi- 
nités: c'était  un  être  satanique,  à  passions  forcenées;  il 
y  avait  du  sang  et  delà  débauche  dans  son  génie.  Le 
voile  est  déchiré ,  et  nous  avons  vu  un  homme  ordi- 
naire, doux ,  de  mœurs  paisibles ,  de  £onstitution  ma- 
ladive, mais  non  moins  impénétrable.  Donnez-lui  à 
cet  homme  chétif,  h  cet  homme  ordinaire,  donnez-lui 
un  violon,  et  le  voilà  puissant ,  le  voilà  dieu  ;  et  vous , 
philosophe  observateur,  il  vous  fera  frémir  et  pleurer 
à  ses  pieds.  N'est-ce  donc  pas  toujours  un  incom- 
préhensible mystère  que  cet  être  dont  la  vie  tout  en- 
tière gît  entre  quatre  cordes  et  un  archet,  et  qui,  hors 
de  là,  n'a  plus  ni  énergie  ni  volonté  ? 

Dans  le  concert  du  4,  Paganini  a  joué  le  grand 
concerto  en  re  mineur,  composé  exprès  pour  Paris.  Il 
a  fallu  que  le  virtuose  présumât  beaucoup  de  la  force 
de  nos  violonistes  pour  les  engager  dans  des  voies 
aussi  âpres  que  le  début  de  ce  morceau.  On  ne  peut 
rien  imaginer  de  plus  suave  que  le  rondo  galante  gaio 
qui  le  termine.  La  contredanse  des  sorcières  a  produit 
un  effet  inconcevable  sur  l'auditoire.  Il  est  impossible 
de  mieux  exprimer  le  burlesque,  le  trivial  d'un  sabbat. 
Il  y  a  surtout  une  variation  dans  laquelle  le  motif  se 
traîne  sur  des  octaves  fausses  et  glapissantes,  qui  vous 
donnent  je  ne  sais  quelle  effroyable  envie  de  hurler 
diaboliquement.  Pour  la  quatrième  corde ,  c'est  tou- 


jours Paganini ,  toujours  des  applaudissemens  frénéti- 
ques. 

Dans  le  concerto  en  mi  bémol  qui  a  ouvert  la  soirée 
de  lundi ,  il  y  a  trop  de  grosse  caisse  et  de  bruit.  On 
trouve  dans  les  tutti  de  l'adagio  dramatico,  un  trémolo 
de  cymbales,  dont  l'effet  est  profond,  mais  trop  pro- 
longé. Du  reste,  ce  contraste  des  déchiremens  de 
l'orchestre  avec  la  phrase  lamentable  du  solo,  jettent 
l'ame  dans  une  tristesse  inexprimable.  Le  concert  était 
terminé  par  les  variations  sur  l'air  napolitain  o  mamma 
cara.  Dans  cet  air,  c'est  une  petite  fille  qui  supplie 
sa  mère  de  la  laisser  aller  au  bal,  et  le  violon  de  Pa- 
ganini prie  ,  implore ,  tantôt  avec  une  vivacité  enfan- 
tine, tantôt  avec  dépit  et  colère;  il  murmure,  il  boude, 
il  sanglotte  ;  et  puis  tout  à  coup  il  redevient  gentil  et 
caressant  ;  c'est  une  délicieuse  paraphrase  de  ce  vers  : 

Désir  de  fille  est  un  feu  qui  dérore. 

Je  crois  que  Paganini  donnera  encore  un  concert. 
Vous  que  l'épidémie  à  éloignés  de  l'Opéra,  hâtez-vous! 
ne  mourez  pas  sans  l'avoir  entendu  ! 

Victor  Fleury. 


Wiiitxïiixixt. 

LE  MAUVAIS  OEIL, 

€0m  U$  ïirt^tJC^  ït^auiî^.  (1) 


Mujkianelh  hemi-guzer  kuned  et-djevschen. 
Il  n'est  point  de  bouclier  qui  résiste  à  tes  yeux. 

ASDJEDT. 

Les  premiers  feux  de  l'aurore  blanchissaient  la  cita- 
delle de  Gamdan  sur  sa  haute  colline,  et  faisaient  jaillir, 
lumineux,  des  masses  obscures  de  la  grande  Sana ,  les 
tours  carrées  des  minarets  et  les  larges  dômes  des  mos- 
quées, quand  plusieurs  litières,  portées  par  des  esclaves, 
sortirent  du  laljyrinthe  de  jardins  qui  environnent  la 
ville  royale  comme  d'un  immense  parterre,  et,  traver- 


(I)  Rahveb  Khaneh,  littéralement  maison  de  café.  On  sait  que 
c'est  ordinairement  dans  les  cafés  que  les  conicnrs  orientaux  font 
entendre  leurs  récits. 


L'ARTISTE. 


166 


sant  la  tlélLcieuse  vallée  de  lloiliJa  ,  se  dirigèrent  vers 
la  région  montucuse  du  DJiahal. 

Oh  !  celui  qui  eût  entrouvert  les  rideaux  de  soie 
rose  de  la  première  litière  n'eût  pas  donné  ce  qu'ib 
cachaient,  pour  tous  les  trésors  de  l'Ima  d'Yémen. 

H  eût  vu  flotter  sur  un  cou  plus  blanc  que  la  fleur 
du  jasmin  des  tresses  aussi  noires  que  le  musc  ;  il  eût 
vu  se  pencher  sur  une  main  petite  et  délicate  un  front 
gracieux  de  quinze  ans,  et,  si  les  deux  yeux  qui  s'abais- 
L_^  «aient  voilés  de  leurs  longs  cils  eussent  levé  vers  lui 
If  leurs  amandes  alongées  aux  prunelles  d'azur ,  si  un 
sourire  lui  eût  montré  tout  à  coup ,  entre  ces  lèvres 
serrées  et  pensives,  des  perles  plus  précieuses  que  les 
perles  de  lîalirein  enlacées  aux  cheveux  nattes  de  la 
jeune  fille ,  sans  doute  la  raison  de  l'indiscret  étranger 
s'en  lût  allée  avec  sou  cœur;  il  eût  juré  de  posséder 
Lcïla  ou  de  mourir  ! 

Mais  l'œil  de  la  vierge  ne  se  lève  point ,  ses  lèvres 
ne  s'entr'ouvrent  point  pour  sourire ,  et  l'éclat  des  tu- 
lipes s'ellace  sur  ses  joues  devant  la  pâleur  des  lis. 

D'oî»  vient  donc  cette  mélancolie  sous  laquelle  s'af- 
faisse la  tète  charmante  de  la  fille  de  l'émir  Farhan, 
elle  qui,  naguère,  se  jouait  à  travers  la  vie,  insoucieuse 
et  légère  comme  la   gazelle    de   Nedjed?   ^on  passé 

n'est  que  joie  et  innocence;  son  avenir Dans  la 

montagne  et  dans  la  plaine,  des  grèves  d'Âden  aux  ro- 
chers de  Khaulan,  il  n'est  pas  une  fille  de  cheik  ou 
d'émir  qui  n'envie  la  fiancée  du  riche,  du  puissant ,  du 
beau  Mansor,  le  fier  dola  (2)  du  Sanhan  !  Elle-même 
avait  semblé  recevoir  les  ordres  de  son  père  d'une  ame 
^  .  satisfaite,  et,  plus  d'une  fois,  elle  avait  suivi  d'un  regard 
attentif  la  cavale  aux  longs  crins  du  dola ,  quand  il 
passait  au  galop  devant  sa  verte  jalousie. 

Pourtant  ce  n'est  pas  la  douce  rêverie  de  la  fiancée 
qui  tremble  d'émotion  et  d'espérance  au  moment  de 
franchir  le  seuil  d'un  monde  inconnu  :  il  y  a  de  la  souf- 
france dans  cette  langueur ,  de  l'inquiétude  et  comme 
un  sombre  pressentiment  sur  cette  douce  physionomie. 
Depuis  une  lune  entière,  elle  n'a  point  été  derrière  sa 
jalousie  voir  passer  le  dola  ni  sa  brillante  escorte ,  et 
■■  une  sorte  d'elTroi  contracte  ses  traits  quand  son  père 
lui  parle  de  l'hymen  qui  s'approche. 

Elle  est  ainsi  depuis  qu'un  étranger  l'a  vue  au  visage, 
à  l'heure  de  la  prière  du  matin. 

Un  jour  qu'elle  se  promenait  sur  le  balcon  du  palais 
de  son  père ,  un  peu  après  que  le  muezzin  eût  appelé 
les  fidèles  à  la  première  prière ,  elle  leva  par  hasard  la 


(3)  Dola,  en  arabe,  répond,  it  peu  près,  au  titre  turc  de  pacha. 


tête  vers  un  minaret  adossé  à  l'angle  de  la  terrasse  où 
elle  se  trouvait,  l^e  muezzin  n'y  était  plus;  mais  à  sa 
place  un  hadji  (.3)  se  tenait  delwut ,  appuyé  sur  la  ba- 
lustrade de  la  tour.  I^ïla  voulut  d'abord  se  retirer, 
effrayée  de  voir  un  inconnu  à  ce  point  dominant ,  oà 
les  aveugles  muezzins  ont  seuls  le  drt)it  de  gravir.  Une 
force  irrésistible  la  retint  ;  l'étranger  d'ailleurs  ne  pa- 
raissait pas  s'apercevoir  de  sa  présence.  Sa  taille  était 
haute  et  svelte  ;  sa  figure ,  qu'elle  ne  voyait  que  de  pro- 
fil, était  belle  et  triste  ,  comme  celle  d'un  Péri  qui 
songe  à  l'Éden  d'où  sa  race  fut  exilée.  On  eût  dit  que 
les  doigts  de  fer  de  la  fatalité  avaient  silloimé  de  traces 
profondes  cette  physionomie  noble  et  jeune  encore,  et 
amaigri ,  en  les  serrant ,  ses  contours  anguleux. 

Leïla  le  regardait  avec  un  serrement  de  cœur  indé- 
finissable,  quand,  tout  à  coup,  il  se  tourna  de  son  côté 
et  abaissa  sur  elle  deux  grands  yeux  noirs,  profondé- 
ment enfoncés  dans  leurs  otbites ,  et  qui  lançaient  une 
flamme  étrange  et  .sombre  comme  des  cavités  d'rni 
double  cratère.  Il  lui  sembla  que  les  rayons  des  regards 
du  hadji  avaient  pénétré  dans  son  sein  comme  deux 
flèches  brûlantes  :  une  sensation,  qui  était  à  la  fois  une 
douleur  indicible  et  un  plaisir  délirant,  fit  tressaillir 
tout  son  être  :  tout  vacilla  autour  d'elle ,  et  elle  tomba 
contre  im  treillage,  palpitante  et  presque  évanouie. 
Mais  bien  que  tous  les  autres  objets  flottassent  confu- 
sément à  ses  regards,  elle  voyait  toujours  distinctement 
l'étranger.  Il  se  pencha  vers  elle ,  se  cachant  le  front 
dans  ses  deux  mains;  puis  il  se  releva,  fit  un  mouve- 
ment pour  rentrer  dans  l'intérieur  du  minaret,  s'ar- 
rêta un  instant ,  jeta  rapidement  un  regard  oblicpie  à 
la  jeune  fille  ,  et ,  se  frappant  la  poitrine  avec  un  geste 
de  désespoir,  il  disparut  dans  l'escalier. 

Voilà  ce  qui  cause  la  mélancolie  de  I-.eïla. 

Et ,  ce  matin  ,  elle  est  plus  absorbée  que  jamais  dans 
ses  pensées;  car  elle  sait  que,  pour  la  dernière  fois,  elle 
retourne  vierge  à  la  maison  des  champs  de  son  père , 
et  qu'elle  ne  reverra  la  ville  royale  que  sur  la  chamelle 
de  la  mariée.  Aussi  regarde-t-elle  avec  indifférence  les 
frais  coteaux  couverts  des  riches  plantations  de  l'arbre 
à  café ,  les  groupes  éléganî  de  dattiers  aux  larges  éven- 
tails, et  les  dunes  de  sable  où  l'arbre  de  Judée  fait 
briller  ses  bouquets  roses  entre  les  feuillages  des  rians 
acacias;  gracieux  pavsages,  qu'elle  aimait  tant  jadis  à 
voir  passer  tour  à  tour  le  long  de  sa  litière  I 

—  Silence  !  Qui  froisse  ainsi  les  branches  des  ar- 
bres du  baume?  Ces  têtes  brunes  qui  écartent  les  feuil- 


(3)  Hadji ,  pék-rin  de  1>  Mekke. 


166 


L'ARTISTE. 


lées ,  sont-ce  des  faces  malicieuses  de  singes  qui  vien- 
nent grimacer  contre  les  voyageurs  ?  —  Les  esclaves  se 
sont  arrêtés;  les  eunuques  se  parlent  bas  et  mettent  la 
mainsur  leurs  sabres.  Malheur! — Une  troupe  d'hommes 
au  visage  farouche  s'élancent,  la  lophaïque(i)en  main, 
du  milieu  des  boc&ges.  Leurs  cheveux  noirs  que  ceint 
une  simple  cordelette  ,  leurs  corps  nus  et  musculeux 
dont  un  pagne  ne  couvre  que  les  reins ,  les  font  recon- 
naître pour  des  kobaïls  des  montagnes  du  Nord.  Mal- 
heur !  car  le  pillage  ,  la  dévastation  et  la  mort  sont  les 
compagnons  du  Kobaïl. 

Un  cri  de  détresse  s'élève  dans  la  petite  caravane  : 
une  décharge  tonne ,  et  trois  eunuques  tombent  sous 
la  balle  foudroyante  des  tophaïques.  Les  esclaves  pren- 
nent la  fuite:  les  femmes  de  Leïla  se  jettent  hors  de 
leurs  litières ,  et  se  dispersent  ;  abandonnée  de  tout  ce 
qui  l'entourait,  la  fdle  de  Farhan  invoque  du  fond  de 
son  cœur  le  Seigneur  et  son  prophète  ;  elle  fuit  comme 
une  jeune  antilope  qu'a  surprise  la  cruelle  panthère. 
Hélas  !  l'œil  avide  des  maraudeurs  a  vu  briller  les  perles 
de  sa  chevelure  et  l'or  de  son  riche  collier  :  ils  courent 
tous  sur  sa  trace  ;  leurs  élans  rapides  dévorent  la  dis- 
tance qui  la  sépare  d'eux ,  leurs  jarrets  de  fer  auront 
bientôt  lassé  les  jambes  frêles  et  gracieuses  d'une  jeune 
fille  accoutumée  à  la  molle  oisiveté  du  harem.  Epuisée, 
haletante  ,  elle  sent  ses  genoux  fléchir  sous  elle ,  elle  se 
relève  pour  reprendre  sa  course  ,  chancelle  et  s'affaisse 
sur  la  terre  brûlante. 

Elle  voit  les  Kobaïls  arriver  sur  elle ,  sans  pouvoir 
faire  un  effort  pour  échapper  au  sort  qui  la  menace. 
Horrible  !  horrible  moment  I  Les  voici  !  les  voici  !  Ils 
bondissent  en  hurlant ,  ils  étendent  déjà  leurs  bras 
crispés  d'impatience  et  de  rapacité. 

Un  homme  couvert  du  long  vêtement  blanc  des 
hadjis  sort  en  cet  instant  d'un  bouquet  de  palmiers, 
et  se  place  entre  les  montagnards  et  la  fille  de  Farhan. 

Une  flamme  électrique  pwrcourt  les  veines  de  Leïla  : 
elle  n'avait  pas  vu  son  visage  tourné  vers  les  Kobaïls  , 
mais  elle  avait  assez  compris  que  c'était  lui  ! 

Il  portait  à  sa  ceinture  un  jambea  (.5)  tranchant  et 
affilé  ;  mais  il  ne  le  tira  pas.  Leïla  le  vit  croiser  les 
bras,  et  se  tenir  immobile,  imprimant  seulement  à  sa 
tête  un  léger  mouvement,  comme  s'il  regardait  l'un 
après  l'autre  tous  les  maraudeurs. 

Ceux-ci  s'étaient  arrêtés  au  milieu  d'un  élan  com- 
mencé :  leurs  regards  fixes  étaient  suspendus  à  ceux 


(4)  Topliaïque,  mousquet  turc. 

(5)  Jambea,  poignard  arabe. 


de  l'étranger;  les  passions  qui  gonflaient  les  muscles 
de  leurs  faces  avaient  fait  place  à  une  morne  stupéfac- 
tion. Le  hadji  alors  leva  le  bras  droit,  et  alongea  son 
index  vers  un  bois  de  cafiers  qui  s'élevait  à  quelque 
distance.  Les  brigands  serrèrent  leurs  cimeterres  avec 
rage ,  leurs  dents  grincèrent ,  leurs  poitrines  se  gon- 
flèrent, et  ils  parurent  faire  un  violent  effort  pour 
s'arracher  à  la  force  inconnue  qui  les  clouait  sur  la  place, 
et  pour  se  jeter  en  avant  ;  mais  le  doigt  du  hadji  fit  un 
geste  plus  impérieux  ,  et  ils  reculèrent  lentement,  sui- 
vant la  direction  qu'il  leur  imposait ,  et  disparurent 
enfin  à  travers  les  cafiers. 

Alors  il  se  retourna  vers  celle  qu'il  venait  de  sauver. 
Elle  se  souleva  :  ne  sachant  ce  qu'elle  faisait,  et  inca- 
pable de  se  soutenir,  elle  laissa  tomber  sa  tête  sur 
l'épaule  de  son  libérateur.  Il  tressaillit  :  son  œil  brûlait 
comme  celui  de  la  lionne  qui  vient  de  combattre  pour 
ses  petits;  mais  l'éclair  en  était  aussi  acre  et  aussi  pé- 
nétrant que  le  jour  où  il  s'était  fixé  sur  Leïla  pour  la 
première  fois.  Leïla  sentait  son  cœur  percé  d'une  étrange 
souffrance  :  pourtant  elle  eût  donné  sa  vie  entièrepour 
cet  instant  ;  elle  y  serait  morte  sans  se  plaindre  ! 

Tout  à  coup  l'étranger  poussa  un  sourd  gémisse- 
ment, et,  rabattant  sur  son  visage  le  capuchon  de  son 
ample  marlotte  : 

«  Fille  de  Farhan,  »  dit-il  d'une  voix  basse  et  com- 
primée ,  n  je  vais  vous  reconduire  à  votre  père.  » 

Leïla  ne  répondit  pas;   mais  elle  se  couvrit  la  tête 
de  son  almizar,  et   ils  se  mirent  silencieusement  en        4 
chemin.  '" 

Ils  allèrent  long-temps^  ainsi  :  le  sein  du  hadji  se 
soulevait  convulsivement  ;  mais  sa  langue  était  muette, 
et  son  front  baissé  vers  la  terre;  et  pourtant ,  s'il  eût 
regardé  celle  qui  marchait  docilement  près  de  lui ,  il 
eût  puisé  des  trésors  de  bonheur  dans  les  yeux  bleus 
qui  luisaient  sous  la  gaze  transparente  de  l'almizar. 

Une  scène  ravissante  se  déployait  autour  d'eux  :  une 
brise  légère  rafraîchissait  les  cieux  embrasés ,  et  mur-  i 

murait  mélodieusement  dans  les  rameaux ,  promenant 
avec  elle  par  les  airs  les  mille  parfums  de  la  myrrhe, 
du  jasmin,  de  l'encens,  du  cinnamome  et  du  cafier: 
mille  oiseaux  chantaient  ,  sautillaient  ,  voltigeaient 
parmi  les  masses  verdoyantes  des  feuillages,  les  grappes 
rouges  des  dattiers  ,  les  blanches  fleurs  des  mimosas. 
Tout  soupirait ,  tout  embaumait,  tout  ondulait  vague- 
ment, tout  portait  au  cœur  ! 

Le  hadji  parla  enfin,  et  sa  voix  était  plus  douce  que 


L'ARTISTE. 


W, 


le  son  (lu  vina  (6),  plus  triste  que  le  chant  de  l'oiseau 
de  paradis  au  moment  qu'il  expire. 

«  Comprends-tu,  jeune  fille,  cette  brise  embaumée 
qui  passe  en  agitant  ton  voile?  c'est  l'haleine  amoureuse 
de  la  nature  qui  réciiauCCe  et  parfume  le  lit  nuptial  de 
toutes  les  créatures!  Vois  :  les  serpcns  verts  enlacent 
leurs  anneaux  flexibles  et  s'eml)rassent  mollement  sur 
les  branches  des  acaci.ns;  les  tourterelles  gémissent  de 
l'excès  du  bonheur  en  s'enivrant  de  baisers  sans  fin  ; 
les  perdrix  rouges  s'appellent,  haletantes,  sous  les  can- 
neliers.  Tout  aime ,  tout  s'unit  sous  le  ciel ,  sans  crainte 
et  sans  remords  !  Moi  seul ,  je  suis  repoussé  de  ce  con- 
cert d'amour  et  d'harmonie  ;  pour  moi  seul ,  aimer  est 
un  crime  ! 

—  Pourquoi?  »  dit  naïvement  Leïla. 

—  Pourquoi?  répéta  l'étranger ,  et  son  accent  de- 
vint rauque  et  lugubre  comme  un  râlement  d'agonie, 
n  Ne  me  le  demande  pas,  jeune  fdlc!  Par  pitié,  ne  me 
le  demande  pas.  Tu  es  là,  près  de  moi,  confiante  et  tran- 
quille ,  comme  le  jeune  oiseau  sous  l'aile  de  sa  mère. 
Veux-tu  donc  me  fuir  avec  plus  d'horreur  que  l'écu- 
reuil des  palmiers  ne  fuit  le  regard  meurtrier  du  ser- 
pent ? 

—  Je  ne  fuirais  pas  !  »  dit-elle  d'un  ton  ferme  et  en- 
fantin à  la  fois. 

1 1  se  j eta  aux  pieds  de  la  jeune  fille  avec  un  cri  étoufTé, 
et  embrassa  fortement  ses  genoux. 
^^  Puis,  se  relevant  inqjétueusement  : 

u  Oh  !  ne  me  parle  pas  avec  cette  douce  voix,  ne  me 
dis  pas  de  telles  paroles,  car  l'affreux  sacrifice  me  de- 
viendrait impossible,  et  cependant  il  le  faut,  il  faut 
que  je  te  quitte  pour  toujours,  que  je  subisse  seul  ma 
destinée,  que  je  te  sauve  de  moi!  » 

Un  second  pounjuoi  expira  sur  les  lèvres  de  Leïla. 

En  ce  moment,  des  cris  se  firent  entendre  :  on  appe- 
lait :  «  Leïla  !  Leïla  !  »  et  plusieurs  hommes,  l'ataghan  au 
poing, seprécipitèrentvers  lajeuncfille.  C'étaient  l'émir 
Farhan  et  ses  gens  qui  avaient  appris  par  des  esclaves 
fugitifs  l'attaque  de  l'escorte ,  et  qui  accouraient  pour 
délivrer  celle  qu'ils  supposaient  captive  des  monta- 
gnards. Ils  regardèrent  avec  étonnement  le  hadji. 
Celui-ci  s'avança  vers  le  vieux  chef. 

«  Émir  Farhan ,  »  dit-il,  •<  voici  ta  fille  que  j'ai  sauvée 
des  mains  des  Kobaïls  :  je  la  remets  pure  entre  les 
tiennes. 

—  La  paix  soit  avec  toi!  »  s'écria  le  vieillard,  «  ô 


(6)   Vina,  luth  iixticn. 


fidèle  IVlusulman  que  les  bénédictions  du  prophète  ac- 
compagnent! Veux-tu  ma  plus  belle  cavale  et  les  plus 
légers  de  mes  dromadaires?  Veux-tu  la  moitié  de  mes 
collines  toutes  vertes  de  cafiers  odorans,  et  mon  plus 
beau  jardin  dans  la  vallée  de  Uodda,  avec  ses  buissons 
de  roses  et  de  lilas ,  et  se»  berceaux  de  jasmin  ?  Tout 
cela  est  à  toi ,  si  tu  veux ,  ô  saint  hadji ,  qui  m'as  rendu 
mon  unique  enfant! 

—  Je  ne  suis  point  im  saint  devant  le  Seigneur,  ré- 
pondit l'étranger  d'un  ton  grave  et  sombre.  Qu'.VlIahle 
recompense  de  tes  offres  généreuses;  mais  je  ne  puis  les 
accepter;  je  n'ai  que  faire  des  biens  de  ce  inonde.  • 

Et  il  s'éloigna  lentement ,  laissant  dans  l'ame  île 
Farhan  et  des  siens  une  impression  singulière  de  res- 
pect et  de  crainte.  Pour  Leda ,  quand  elle  ne  vit  plu» 
son  mantcaublanc  entre  les  arbres,  et  qu'elle  n'entendit 
plus  le  bruit  de  ses  pas  ,  il  lui  sembla  qu'un  silence  de 
mort  succédait  aux  harmonies  sans  nombre  qui  rem- 
plissaient son  cœur  un  moment  auparavant ,  et  qu'un 
voile  terne  et  décolorant  s'étendait  sur  toute  la  na- 
ture. 


Lesjours  s'écoulaient,  et  avec  eux  augmentait  la  tris- 
tesse de  Leïla .  Ses  prunelles ,  bien  souvent  humides  , 
brillaient  sur  son  doux  visage  comme  des  violettes 
dans  un  champ  de  neige.  Elle  suppha  son  père  de  re- 
tirer la  parole  qu'il  avait  donnée  à  Mansor;  mais  le 
front  de  l'émir  devint  sévère,  et  il  lui  demanda  si  elle 
voulait  qu'il  manquât  à  sa  promesse ,  comme  un 
kafir  qui  ne  croit  pas  en  Dieu,  et  il  lui  ordonna  de  se 
préparer  à  être  le  lendemain  la  femme  du  Dola,  qui 
était  déjà  son  époux  aux  yeux  de  la  loi,  car  il  l'avait  vue 
sans  son  voile. 

L'émir  ignorait  qu'il  ne  fi"it  pas  le  seul  I 

Leïla  se  retira  pâle  et  chancelante.  Elle  s'enfonça 
sous  les  ombrages  les  plus  sombres  du  jardin,  et  pleura. 

Elle  entendit  un  froissement  dans  les  buissons,  et  un 
homme  vêtu  en  esclave  Aint  se  prosterner  devant  elle. 
Une  légère  rougeur  colora  le  visage  de  Leïla  :  un  sou- 
rire parut  sur  ses  lèvres,  un  instant,  un  seul  instant; 
car  un  mouvement  d'effroi  lui  succéda  nussitdt.  j 

«  Oh  !  murmura  l'étranger ,  pardonnez-moi  1  J'ù' 
voulu  vous  revoir  encore  une  fois  avant  de  m'en  aller 
poiir  jamais.  .Non  !  ne  me  regardez  pas  !  non ,  mais 
faites-moi  entendre  votre  voix!  Un  mot,  un  seul  mot, 
et  puis  je  m'en  irai ,  et  vous  chasserez  de  votre  sou- 
venir cette  lugubre  apparition  qui  aura  disparu  avant 
de  vous  être  funeste;  mais  parlez-moi  encore  !  Oh  V^^^Sjj 
vous  tremblez ,  je  le  vois  ;  c'est  Totre  bon  ange  (Wr-^^^Sj 

/f  •'.  .;  - 


J.0] 


168 


L'ARTISTE. 


vous  avertit.  Il  a  raison  ;  je  ne  vous   engagerai  pas  à 
lui  fermer  votre  oreille. 

—  Adjem  (7)!  dit  la  jeune  fille  d'une  voix  entre- 
coupée ,  si  j'ai  peur,  c'est  pour  toi  !  Hélas  !  s'ils  te 
surprenaient  ici ,  ils  feraient  rouler  ta  tête  sous  leurs 
ataghans,  sans  que  je  pusse  la  défendre.  Va-t'en  J 
l'idée  de  ton  danger  me  fait  mourir  d'avance  ! 

—  J'aurais  aimé  à  finir  ainsi,  répondit-il;  mais, 
puisque  tu  ne  le  veux  pas,  sois  tranquille,  je  n'ai  rien 
à  craindre  des  hommes.  Les  sauvages  Kobaïls  ne  sont 
pas  les  seuls  ennemis  que  je  sache  apprivoiser  !  »  Et 
son  sourire  était  fier,  ironique  et  triste  comme  celui 
d'un  génie  rebelle.  —  Hélas  !  reprit-il,  je  suis  un  mau- 
dit d'avoir  cherché  à  .troubler  de  nouveau  ta  vie  ;  mais 
je  n'ai  pas  eu  la  force  de  résister  :  pardonne-moi  !  je 
t'aime  tant  ! 

— Je  t'aime  aussi  !  »  dit-elle  en  posant  sa  petite  main 
sur  l'épaule  de  l'étranger. 

Il  se  jeta  sur  cette  main,  qu'il  couvrit  de  baisers  et  de 
larmes  brûlantes. 

—  «  Oh  !  malheur  donc  à  toi ,  fille  d'Yémen  !  Par 
pitié  pour  toi-même,  ne  prononce  pas  ce  mot  ! 

—  Je  t'aime,  répéta-t-elle ,  et  l'autre  m'épouse 
demain  !  » 

Le  hadji  fit  un  bond  en  arrière  comme  un  tigre  ;  puis 
sa  tête  retomba  sur  sa  poitrine. 

«  Epouse-le ,  dit-il  d'une  voix  sourde  ;  épouse-le  , 
et  chasse-moi  !  car  mon  amour  est  un  présent  de 
l'enfer. 

—  Oui,  je  veux  que  tu  partes  d'ici  ;  mais  tu  ne  par- 
tiras pas  seul.  Qui  donc  essuierait  sur  ton  front  la  pous- 
sière du  voyage?  qui  voilerait  ton  visage  lorsque  tu 
dormirais  au  soleil?  Adjem,  tu  m'emmèneras  avec  toi 
demain. 

—  Sais-tu  bien  à  qui  tu  veux  te  livrer ,  pauvre  ga- 
zelle imprudente  qui  te  jettes  en  folâtrant  dans  la 
gueule  du  lion?  Connais-tu  le  malheureux  qui  est  de- 
vant-toi?  Écoute.,.. 

—  C'est  inutile  !  il  est  trop  tard.  Ton  premier  re- 
gard t'a  gravé  dans  mon  cœur  en  traits  aigus  et  inef- 
i'açables.  Ta  vue  me  plaît  et  me  déchire,  m'abime  dans 
un  morne  accablement ,  puis  me  ravit  dans  d'ineffa- 
bles transports.  Je  ne  sais  si  tu  dois  m'étre  funeste , 
conmie  tu  le  dis  ;  mais  il  faut  que  je  te  suive  ;  car  c'est 
écrit  ! 

^hr-  Es-tu  donc  lasse  de  vivre,  jeune  fille?  Tant  de 


\j.)  Adjein,  étranger. 


jeunesse,  de  beauté,  sacrifiées  k  un  maudit  tel  que 
moi  !  Non  :  je  ne  puis  !  » 

Elle  tira  de  sa  ceinture  un  poignard  court  et  léger, 
frêle  et  délicat  ornement  qui  eût  pu  briller  dans  ses 
cheveux  au  besoin ,  comme  une  grande  aiguille  d'or  à 
tète  de  turquoise  et  d'onyx. 

«  Crois-tu  que  la  main  d'une  femme  puisse  peser 
assez  sur  cette  lame  pour  la  faire  arriver  jusqu'à  son 
cœur  ?  Tu  m'enlèveras  demain ,  ou  ce  poignard  m'aura 
touchée  avant  Mansor.  N 'as-tu  pas  de  cavale  rapide 
comme  l'aigle  des  montagnes  ? 

—  Si! 

—  Eh  bien ,  tiens-toi  près  de  ce  jardin  avec  elle  ; 
sonne  de  la  trompe  pour  m'avertir  de  ta  venue.  Au 
milieu  du  tumulte  de  la  fête,  quand  mes  compagnes  se 
prépareront  à  me  placer  sur  la  chamelle  de  la  mariée 
pour  m'emmener  à  Sana ,  je  m'échapperai  du  cortège 
nuptial  ;  je  fuirai  à  travers  les  jardins ,  qui  ne  seront 
pas  gardés,  et  je  serai  à  toi!  Pas  de  réponse  :  va-t'en 
vite ,  car  les  eunuques  vont  faire  leur  ronde  du  soir  : 
Adieu  !  à  demain  !  » 

Elle  avait  disparu. 

Le  hadji  pressa  fortement  sa  poitrine  de  ses  deux 
bras  :  «  Oui  !  c'était  écrit  !  »  dit-il. 


Le  lendemain,  dès  l'aurore,  de  nombreuses  caval- 
cades arrivèrent  à  la  maison  des  champs  de  l'émir 
Farhan.  On  ne  voyait  au  loin  sur  la  route  que  cheiks 
du  Téhama ,  couverts  de  longs  abas  aussi  blancs  que 
le  camphre ,  que  djiabalys  aux  larges  chemises  rayées, 
que  magnifiques  caftans,  que  larges  turbans  à  la  mous- 
seline ondoyante.  C'était  une  file  continue  de  che- 
vaux, de  chameaux,  de  litières  entre  les  rideaux  des- 
quelles apparaissaient  des  tètes  voilées  d'almizars 
brodés. 

Autour  de  la  belle  mariée  s'empressent  toutes  ses 
compagnes.  Les  voici  déjà  qui  la  ramènent  du  bain  : 
elles  ont  paré  son  cou  de  brillantes  chaînes  d'or,  sa 
tête  d'un  riche  turban  d'où  pendent  des  bandelettes 
de  gaze  d'argent  ;  elles  attachent  à  ses  oreilles  des 
boules  de  rubis  et  d'opale ,  passent  ses  bras  arrondis 
et  ses  jambes  fines  dans  des  cercles  d'or  ;  elles  peignent, 
ses  ongles  avec  le  carmin  de  l'henné ,  noircissent  ses 
])aupières  avec  la  poudre  du  kohol,  et  parfument  ses 
beaux  cheveux  de  benjoin  et  de  civette.  Elle  se  laisse 
parer  comme  la  statue  de  marbre  de  quelque  divinité, 
moins  blanche  et  moins  froide  qu'elle.  Tout  son  sang 
s'est  refoulé  vers  son  cœur  :  seulement,  si  quelque  léger 


L'ARTISTE. 


169 


bruit  vient  à  s'élever,  le  cri  d'un  samarmog  (8)  perché 
sur  les  branches  d'un  sycomore,  le  hennissement  d'une 
cavale,  ou  le  silïlement  d'un  chamelier  qui  appelle  ses 
dromadaires,  elle  tressaille,  et  ses  joues  pâles  s'en- 
flamment soudain  d'une  teinte  rouge  comme  les  nua- 
ges au  soleil  couchant. 

Elle  écouta  en  vain  :  la  trompe  ne  jeta  pas  sa  voix 
claire  et  prolongée  à  travers  les  bruits  de  la  fête.  Elle 
monta  sur  la  haute  terrasse,  et  regarda  au  loin,  d'un 
œil  perçant  oomme  celui  de  l'hirondelle  qui  cherche 
ses  petits  enlevés;  mais  la  vallée  était  silencieuse  et 
déserte  :  rien  ne  blanchissait  au  soleil  entre  les  nopals 
et  les  figuiers. 

\lors  elle  glissa  dans  son  sein  son  poignard  qu'elle 
avait  caché  entre  les  rameaux  d'un  jasmin ,  et  descendit 
vers  ses  compagnes ,  qui  la  conduisirent ,  muette  et 
docile,  dans  la  cour  où  l'attendait  une  chamelle  capa- 
raçonnée de  splendides  tapis,  la  tête  ornée  des  plumes 
flottantes  de  l'autruche ,  le  col  enlacé  de  guirlandes  de 
fleurs.. On  l'assit  sur  la  chamelle  de  la  mariée,  et  la 
caravane  joyeuse  se  mit  en  marche  pour  Sana ,  aux 
chants  des  hautbois ,  des  tambours  et  des  cymbales. 

Leïla  reprit  avec  son  cortège  la  route  qu'elle  avait 
parcourue  dans  une  autre  compagnie.  Elle  revit  les 
collines  couvertes  de  cafiers ,  et  les  bocages  où  les  oi- 
seaux chantent  amoureusement;  et,  quand  elle  passa 
près  des  palmiers  d'entre  lesquels  il  était  sorti  pour  la 
sauver  des  Kobaïls,  un  regret  amer  lui  saisit  le  cœur. 
Pourquoi  était-il  arrivé?  Tout  serait  fini  maintenant  ! 

On  célébra  le  bruyant  festin  des  noces  dans  le  palais 
de  l'émir,  et ,  le  soir  venu ,  après  que  les  jeunes  filles 
eurent  dansé  aux  tambours  et  chanté  les  louanges  de 
l'épousée ,  après  qu'on  eut  prié  Allah  et  son  prophète 
Mohammed  de  bénir  l'union  de  Mansor  et  de  Leïla,  de 
donner  à  leurs  fils  le  courage  d'Antar  et  la  richesse  de 
Karoun ,  à  leurs  filles  la  beauté  et  la  vertu  d'Aïesha,  et 
de  préserver  les  deux  époux  des  maléfices  des  enchan- 
teurs cl  du  regard  du  mauvais  œil,  l'assemblée  con- 
duisit les  mariés  dans  la  chambre  nuptiale^  et  les  laissa 
seuls. 

Les  hommes  attendirent  long-temps  dans  la  salle  du 
banquet  que  le  marié  vint  annoncer  sa  victoire  aux 
parens  et  aux  amis;  les  femmes  attendirent  dans  le 
harem  (jue  la  jeune  épouse  vînt  les  rejoindre ,  confuse 
et  rougissante ,  pour  passer  au  milieu  d'elles  le  reste  de 
cette  nuit  mystérieuse  :  rien  ne  parut  ;  on  écouta  ;  un 


(8)  Samarmog,  oiseau  des  déserts,  grand  deslrucleur  de  sau- 
terelles. 


silence  de  mort  régnait  dans  l'appartement  des  époux. 
On  appela  :  on  obtint  point  de  réponse. 

L'inquiétude  s'empara  de  tous  les  assistans  :  des  ter- 
reurs superstitieiues  agitèrent  les  esprits.  On  courut 
chercher  le  père  de  la  mariée,  qui,  suivant  l'usage,  s'é- 
tait éloigné  pendant  l'heure  suprême  de  la  virginité  de 
sa  fille.  Il  saisit  une  cornaline  consacrée  par  les  noms 
talismaniques  des  anges  protecteurs  ,  et ,  ouvrant  les 
rideaux  qui  séparaient  la  chambre  fatale  de  la  pièce 
voisine ,  il  s'y  précipita ,  le  cœur  serré  d'attente  et 
d'angoisse. 

Aux  rayonnemens  rougeàtres  de  la  torche ,  il  aper- 
çut le  lit  vidé  et  en  ordre.  Un  peu  plus  loin ,  une 
masse  confuse  gisait  à  terre  :  il  s'approcha;  c'était  le 
Dola  Mansor. 

Leïla  avait  disparu. 

Farhan  s'écria  :  l'on  iiccourut  ;  on  releva  Mansor.  Il 
n'était  qu'évanoui,  et  ne  portait  la  trace  d'aucune 
blessure. 

Quand  il  revint  à  lui,  l'on  n'en  put  tirer  que  des 
paroles  vagues  et  incohérentes,  empreintes  d'une  ter- 
reur profonde  :  sa  raison  était  égarée  pour  jamais. 


La  lune  dort  sur  le  grand  désert  de  Djiof. 

Sous  une  dune  qiii  s'élève  solitaire  dans  la  plaine 
s'ouvre  l'orée  d'une  sombre  caverne  :  un  rayon  de 
Phingary  (9)  se  glissant  à  travers  les  nopals  et  les  basi- 
lics qui  embarrassent  la  bouche  de  l'antre,  va  Jusqu'au 
fond  se  reposer  sur  deux  objets  immobiles,  mais  vi  vans. 
Est-ce  un  lion  qui  s'étend  sur  ces  palmes  sèches  avec 
sa  royale  compagne?  —  Non  :  c'est  un  pèlerin  de  la 
Mekke  qui  se  cache  le  visage  sous  les  plis  de  sa  mar- 
lotte.  C'est  une  jeune  fille  toute  brillante  des  joyaux 
de  mariée. 

Ce  repaire  des  bétes  sauvages  de  la  solitude  est-il 
donc  le  palais  où  s'achèvent  les  noces  de  la  fille  d'un 
émir? 

«  Pourquoi  gardes-tu  le  silence,  mon  bien  aimé?  » 
murmurait  la  vierge  d'Yémen."  Depuis  que  nous  avons 
vu  disparaître  les  dômes  de  ma  ville  natale,  lu  es 
toujours  morne  et  silencieux  comme  un  ange  des  tom- 
beaux :  tu  ne  m'as  pas  adressé  une  parole  qui  rassurât 
mon  anie  incertaine. 

—  Et  comment  aurais-je  sur  les  lèvres  des  paroles 
de  consolation ,  quand  les  pensées  de  mon  cœur  pro- 
phétisent le  deuil  et  la  mort  ? 


(9)  Phingary,  Phébc ,  la  lune. 


170 


L'ARTISTE. 


—  Est-ce  là  ma  récompense,  ingrat?  Si  tu  es  pour- 
suivi d'un  regret ,  c'est  celui  de  m'avoir  arrachée  à  la 
mort  que  j'allais  me  donner  :  le  malheur  que  tes  pen- 
sées te  prophétisent ,  c'est  l'ennui  de  t'ètre  chargé 
d'une  pauvre  fille  dont  l'aspect  t'importune. 

— 'Lella,  Leïla,  je  t'aime  plus  que  les  bienheureux  , 
que  je  ne  verrai  jamais,  n'aiment  leurs  divines  houris. 
J'aurais  donné  pour  un  de  tes  baisers  ma  part  de  pa- 
radis ,  quand  j'en  avais  une  à  espérer. 

Leïla  n'avait  écouté  que  la  première  partie  de  sa 
phrase.  Elle  renversa  sa  jolie  tête  sur  les  genoux  de 
l'étranger  ,  et  ses  petites  mains  saisirent  les  plis  lom- 
bans  du  capuchon  : 

«  Ne  te  cache  donc  pas  ainsi  la  face  comme  l'Iman 
quand  il  va  le  vendredi  à  la  tente  de  la  prière.  Regarde- 
moi  avec  tes  yeux  de  feu. 

—  Oh!  «  balbutia  le  hadji  avec  terreur,  »  enfant, 
veux-tu  donc  prendre  le  scorpion  dans  ta  douce  main, 
jouer  avec  la  lame  affilée  du  damas? » 

Mais  elle  avait  déjà  découvert  le  front  pâle  du  hadji, 
et  ses  deux  mains  ,  croisées  sur  la  nuque  de  l'étranger, 
lui  attiraient  le  visage  vers  le  sien. 

La  raison  de  l'étranger  se  troubla  :  il  jeta  ses  bras 
autour  de  la  jeune  fille ,  et ,  dans  leur  longue  extase , 
ses  regards  la  dévorèrent  de  toutes  leurs  flammes. 
Leurs  joues  se  touchaient ,  leurs  bouches  s'unissaient 
en  frémissant ,  puis  il  relevait  sa  tête  égarée ,  pour  la 
contempler  de  nouveau.  Leïla  sentait  tantôt  des  étin- 
celles jaillir  dans  ses  artères  et  embraser  tout  son  corps 
en  étoilant  en  tous  sens  leurs  dards  aigus,  tantôt  un 
froid  pesant  étreindre  son  cœur  comme  d'une  main 
glacée  ;  tantôt  elle  s'agitait  en  proie  à  un  délire  inouï , 
tantôt  elle  retombait  mourante  et  anéantie. 

Il  se  leva  brusquement ,  passant  la  main  sur  son 
front ,  comme  un  homme  qui  reprend  ses  sens  après 
un  rêve  agité.  Leïla  était  assise  sur  les  feuilles  de  pal- 
mier :  sa  tête  retombait  avec  accablement  contre  les 
parois  de  la  grotte ,  ses  lèvres  se  décoloraient ,  et  l'on 
voyait  s'éteindre  peu  à  peu  la  vivacité  de  ses  beaux 
yeux,  qu'entourait  un  cercle  noirâtre. 

Il  poussa  un  cri ,  un  cri  si  terrible  et  si  surhumain , 
que  les  lions  errons  y  répondirent  au  loin  par  des  ru- 
rugissemens  d'effroi,  et ,  tombant  de  toute  sa  hauteur, 
il  se  roula  aux  pieds  de  Leïla ,  mordant  la  terre  et  la 
déchirant  avec  ses  ongles.  ' 

Je  l'ai  tuée ,  je  l'ai  tuée  !  »  rugissait-il.  «  La  prédic- 
tion s'est  accomplie  !  C'était  écrit  !  Malédiction  sur 
Fange  qui  l'a  écrit  au  livre  de  fer  !  Malédiction  sur  le 
prophète  et  sur  sa  race  !  Malédiction  sur  moi  !  » 


Leïla  souleva  sa  tête  languissante  : 

«  Qu'as-tu  donc, mon  époux?  »lui  dit-elle.  Je  ne  sais 
ce  que  j'éprouve ,  mon  cœur  s'en  va  ;  mais  pourquoi 
dis-tu  que  c'est  toi...  pourquoi  blasphèmes-tu  le  saint 
nom  du  prophète  ? 

—  Écoute!  »  s'écria-t-il. 

«  Je  suis  l'enchanteur  II  Kaboul  :  versé  dans  lessciences 
qui  révèlent  au  physicien  les  secrets  les  plus  cachés  de 
la  création  et  lui  soumettent  les  forces  occultes  de  la 
nature ,  j'étais  parvenu  à  donner  à  mon  regard  l'irré- 
sistible pouvoir  de  la  fascination.  J'en  usai  pour  séduire 
la  femme  d'un  descendant  du  prophète.  (Un  profond 
soupir  l'interrompit  :  le  front  de  Leïla  retombait  sur 
sa  poitrine.)  Je  l'ai  séduite,  »  s'écria-t-il  d'une  voix  dé- 
chirante ,  0  mais  je  ne  l'ai  point  aimée  !  (Leïla  releva 
ses  yeux  vers  lui.)  L'Emir  outragé  sut  mon  crime  :  il 
ne  put  me  tuer;  mais  il  me  maudit.  Va,  me  dit-il,  ton 
regard  qui  fascinait  les  cœurs  ne  perdra  pas  sa  fatale 
puissance.  Tu  pourras  te  faire  aimer  encore  ,  mais  tu 
donneras  la  mort  quand  tu  aimeras.  Va,  emporte  avec 
toi  le  mauvais  œil  ! 

Je  m'en  allais  en  pèlerinage  à  la  Mekke,  pour  tâ- 
cher d'obtenir  ma  grâce  du  prophète,  quand  je  t'aperçus 
pour  la  première  fois. 

Et  je  t'ai  tuée!  je  t'ai  tuée!  tu  vas  expirer  sous  mes 
yeux,  et  ta  dernière  pensée  sera  une  pensée  d'horreur 
pour  moi,  pour  le  monstre  qui  a  flétri  ta  jeunesse,  qui 
a  dévoré  ta  vie ,  comme  un  hideux  vampire  !  " 

—  Viens  là ,  »  dit  Leïla  d'une  voix  faible. 
Il  se  traîna  sur  les  genoux  jusqu'à  elle. 

«  N'as-tu  jamais  aimé  que  moi  ? 

—  Non  ?  » 

Elle  lui  passa  ses  bras  affaiblis  autour  du  cou. 

«  Je  te  pardonne ,  ami  !  Vois-tu ,  je  ne  souffre  pas  : 
c'est  une  mort  bien  douce.  Je  ne  regrette  pas  de  mourir 
ainsi.  Ne  vaut-il  pas  mieux  mourir  jeune  que  de  s'en 
aller  lentement  avec  les  ans ,  que  de  sentir  l'amour 
sortir  peu  à  peu  de  son  cœur  glacé  par  l'âge  ?  Je  t'ai 
aimé  :  j'ai  été  heureuse,  je  n'ai  point  à  me  plaindre 
maintenant.  Je  suis  triste  seulement  à  cause  de  toi  ; 
car  tu  seras  malheureux  quand  je  n'y  serai  plus.  » 

Il  éclatait  en  sanglot* ,  la  baignant  de  ses  larmes, 
et  la  serrant  avec  angoisse  sur  soû  sein  comme  pour 
la  disputer  à  l'ange  de  la  mort. 

Elle  lui  parla  ainsi  pendant  le  reste  de  la  nuit,  plus 
douce  et  plus  tendre  à  mesure  qu'elle  sentait  mourir 
par  degré  la  flamme  de  la  vie  ;  et ,  quand  l'aube  appa- 
rut ,  elle  ferma  les  yeux ,  s'affaissa  dans  les  bras  de 
son  amant ,  et  son  ame  partit  avec  le  premier  rayon 
du  soleil. 


L'ARTISTE. 


171 


11  la  regarda  queUjue  temps  en  silence,  puis  lout- 
à-cuup ,  poussant  un  éclat  de  rire  discordant  et  in- 
sensé : 

«Ah!  ah!  s'ccria'l-il,  imhécille  émir,  tu  as  ou- 
blié le. meilleur  de  ta  vengeance.  Tu  n'as  pas  songé 
aux  moyens  de  m'empècher  de  la  suivre  !  » 

Et  tirant  son  jambea,  il  se  l'enfonça  dans  le  cœur 
jusqu'à  la  garde. 

Quelques  jours  après,  un  Arabe  du  désert,  étant 
entré  par  hasard  dans  la  caverne ,  découvrit  les  corps 
des  deux  amans  qui  se  tenaient  encore  embrassés. 
Transporté  d'une  joie  avare  à  l'aspect  des  riches  orne- 
mens  de  la  jeune  fille,  il  allait  porter  sur  ses  restes 
une  main  sacrilège ,  quand  uncri  de  terreur  lui  échappa  ; 
il  avait  cru  voir  l'autre  cadavre  le  regarder  avec  des 
yeux  fi.\es  et  flamhoyans.  il  se  retira  en  chancelant , 
saisi  d'un  étrange  vertige. 

Le  mauvais  œil  avait  conservé  son  pouvoir  jusque 
dans  la  mort. 

Henry  Martin. 


e  zLècijewo  oJvDtrpoiilaiu'. 


Je  fis ,  il  y  a  un  an,  le  voyage  d'Italie  qui  était  depuis 
long-temps  l'objet  de  mes  vœux.  Les  souvenirs  des 
arts  et  de  l'histoire ,  ceux  de  Corinne  et  de  Child- 
Harold  me  faisaient  également  soupirer  après  une  terre 
où  les  hommes  ont  fait  tant  de  grandes  choses ,  et  à 
laquelle  le  soleil  sourit ,  comme  un  stdtan  à  sa  sultane 
favorite. 

Après  avoir  parcouru  une  grande  partie  de  cette 
contrée,  bien  vieille  dans  les  annales  du  monde  et 
pourtant  toujours  jeune  de  beauté,  je  vins  à  Naples;  à 


Naples  qu'il  faut  voir  elpuis  mourir,  disent  le»  lazzaroni 
si  poètes  avec  leur  profonde  ignorance  et  leur  paresse 
italienne.  Et  quelle  autre  ville  en  effet  pourrait  se 
vanter  d'une  situation  aassi  heureuse?  N'était  le 
respect  que  m'inspire  une  foule  d'autorités  respec- 
tables, je  dirais  que  le  paradis  terrestre  a  dû  être  situe 
sur  les  rivages  de  Naples.  Quel  heureux  accord  de 
toutes  les  bénédictions  de  la  nature  !  Ici  le  soleil  puis- 
sant et  fécond  répand  partout  une  lumière  céleste, 
environne  d'une  teinte  magique  le  vaste  horizon , 
anime  tout;  et  cependant  il  n'a  pas  encore  cette  ardeur 
inexorable  qui  en  Afrique  protluit  des  déserts  arides , 
fait  naître  des  monstres  altérés  de  sang ,  noircit  et 
défigure  l'homme  ;  ici  il  ne  règne  pas  en  tyran  cruel  : 
roi  bienfaisant  ,  il  prodigue  à  la  terre  ornemens  et 
richesses. 

.Te  parcourais  souvent  ces  rivages  heureux  habités 
par  quelques  pêcheurs  ;  je  me  plaisais  à  respirer  cet 
air ,  à  m'égarer  dans  ces  campagnes  de  la  douce  Par- 
thénope  qui  inspirèrent  à  Virgile  son  Elysée,  et  où  il 
voulut  reposer  après  sa  mort.  La  campagne  a  toujours 
eu  et  aura  toujours  pour  moi  des  attraits  inexprima- 
bles :  c'est  sur  elle  que  mes  yeux  se  sont  ouverts  à  ma 
naissance  ;  c'est  au  milieu  d'elle  que  j'ai  été  élevé  ;  dès 
mes  premières  années  elle  a  parlé  à  mon  cœur  ;  ses 
ruisseaux ,  ses  arbres,  ses  rochers  mêmes  ont  pour 
moi  un  langage.  Jugez  combien  je  devais  être  heu- 
reux sur  ces  rivages  si  pittoresques,  si  vivans  dans 
leur  solitude,  si  harmonieux  ! 

L'n  jour  j'errais  sur  les  bords  de  la  mer  par  une 
belle  soirée.  Dieux  !  comme  elle  était  calme  cette 
mer  I  comme  l'air  était  pur  et  tiède  !  comme  les  mon- 
tagnes nageaient  dans  une  douce  lumière  !  Bientôt 
une  rêverie  mélancolique  s'empara  de  mon  ame  ;  des 
idées  d'amour  eldc  repos,  la  traversaient  délicieusement 
comme  une  brise  parfumée  traverse  une  campagne 
paisible  ;  tous  les  soucis ,  tous  les  intérêts  du  monde 
avaient  fui  loin  de  moi  ;  j'embrassais  avec  transport 
cette  nature  qui  se  montrait  partout  environnée  d'en- 
chantcmens. 

Ainsi  je  marchais  lorsque  je  fas  tiré  de  ma  rêverie 
par  un  spectacle  qui  ne  s'eflacera  jamais  de  ma  mé- 
moire. Debout ,  sur  Iq  rivage ,  était  un  beau  jeune 
homme,  un  pêcheur  ai|)puyc  sur  un  rocher.  Sa 
femme  ,  aussi  belle  que  lui ,  était  assise  à  ses  pietls 
avec  ses  deux  enfans  ;  l'un  d'eux  ,  trop  faible  encore 
pour  marcher ,  était  dans  les  bras  de  sa  mère  qui  le 
regardait  avec  amour;  et  le  pêcheur,  dans  une  attitude 
nonchalante,  sa  pêche  à  càté  de  lui,  les  contemplait 
avec  une  inconcevable  expression  de  contentement. 


172 


L'ARTISTE. 


La  paresse,  l'absence  de  tout  souci,  l'imprévoyance  de 
l'avenir,  le  sentiment  d'un  présent  plein  de  charmes 
étaientenipreintssur  sa  physionomie;  leciel  deNaples, 
ciel  joyeux  et  indolent,  était  dans  ses  yeux ,  le  calme 
de  cette  mer  était  sur  son  visage.  Jl  sentait  sans  pen- 
ser, il  jouissait  sans  prévoir;  il  avait  devant  lui  tout 
son  monde,  tout  son  bonheur. 

A  cette  vue,  mes  yeux  se  remplirent  de  larmes.  Heu- 
reux pêcheur,  combien  j'envie  ton  sort  !  tous  les  biens 
véritables  sont  réunis  ensemble  dans  tes  mains!  toutes 
tes  journées  coulent  sans  effort,  sans  inquiétude, 
belles  et  sereines  comme  ton  climat.  Le  matin,  tu 
parcours  la  mer  dans  ta  barque  avec  des  chants  joyeux  ! 
Oh  !  oui,  chante  ;  le  chant  éclatant ,  sonore ,  harmo- 
nieux va  bien  au  pêcheur  napolitain,  dont  le  cœur  est 
une  fête  continuelle ,  dont  la  contrée  est  toute  har- 
monie ;  le  soir  tu  reviens  et  l'amour  te  reçoit  ;  la  nuit 
un  sommeil  heureux  ,  des  songes  tranquilles  ;  toute  ta 
vie  s'écoule  sans  trouble,  sans  anxiété,  dans  4e  sein  de 
la  joie  et  de  la  paresse. 

Et  nous!  quelle  vie  est  la  nôtre?  Une  activité  dévo- 
rante au  sein  d'une  société  usée ,  des  plaisirs  factices , 
des  désappointemens  sans  nombre ,  point  de  repos;  une 
existence  toujours  inquiète  et  pourtant  décolorée;  car 
quel  but  a-t-elle  cette  existence?  Est-elle  au  moins 
agitée  par  de  nobles  orages?  Est-elle  en  proie  à  de 
nobles  douleurs?  Non,  tout  ce  qui  relève  l'homme, 
tout  ce  qui  embellit  la  souffrance  est  anéanti  parmi 
nous.  Pendant  que  le  pêcheur  napolitain,  appuyé  sur 
son  rocher,  jouit  de  lui-même,  de  sa  famille, de  son  ciel, 
parmi  nous ,  les  uns  fondent  des  religions  nouvelles 
qui  passeront  plus  vite  que  le  torrent  delà  montagne; 
les  autres  poursuivent  un  pouvoir  qui  devrait  faire 
trembler  aujourd'hui  quiconque  n'est  pas  fou  d'ambi- 
tion; tous  s'empressent,  avides  pour  recueillir  ces  fruits 
de  vanité  qui  leur  échappent  souvent ,  ou  qui ,  sem- 
blables à  ceux  d'un  lac  célèbre,  remplissent  leur  bouche 
trempée  de  cendre  et  d'amertume.  Funeste  tableau  I 
plus  je  te  contemple  et  plus  mon  ame  se  remplit  d'un 
dégoût  indicible. 

Si  encore,  au  milieu  de  tant  de  maux,  nous  sa- 
vions jouir  quelquefois  des  plaisirs  de  la  nature  ;  si  les 
joies  de  famille  venaient  quelquefois  nous  consoler  de 
tant  de  peines  perdues  !  mais  non  ;  la  plupart  du 
temps  elles  n'existent  pas  pour  nous  ces  joies  si  sim- 
ples. Même  dans  le  choix  le  plus  important ,  dans  le 
choix  de  la  femme  compagne  de  nos  jours ,  c'est  la 
vanité ,  ce  sont  de  frivoles  passions  qui  nous  guident  ; 
une  funeste  prévoyance  vient  toujours  se  jeter  entre 
nous  et  le  présent  ;  un  fils  nous  rappelle  à  des  projets 


d'ambition,  un  rang  à  soutenir  ou  acquérir  dans  ce 
monde  où  tout  et  vain  et  factice ,  jamais  de  bonheur 
pur ,  vrai ,  naïf. 

Heureux  Napolitain,  j'envie  ton  sort!  L'image  de 
cette  scène  délicieuse ,  l'image  de  ton  bonhçur  me 
sera  toujours  présente  ,  comme  l'image  d'Éden  l'était 
au  premier  homme  condamné  à  vivre  dans  un  monde 
de  malédiction. 

Ah  !  si  jamais  je  trouvais  un  cœur  qui  me  comprît, 
une  jeune  fille  pure  et  ingénue  qui  vouliît  pourtager 
ma  destinée ,  je  déroulerais  sous  ses  yeux  ce  tableau 
toujours  vivant  dans  ma  mémoire  et  je  lui  dirais  :  •  O 
mon  unique  amie ,  veux-tu  le  réaliser  ce  tableau  en- 
chanteur? Veux-tu  les  goûter  ces  plaisirs  purs  et  vrais? 
Viens ,  quittons  ensemble  ce  monde  dont  nous  n'a- 
vons pas  besoin  ,  •  allons  cacher  notre  vie  et  notre  '•'' 
bonheur  dans  les  déserts  de  Naples.  Là  nous  aurons 
un  beau  ciel ,  un  printemps  éternel ,  le  doux  far 
nienle,  l'amour.  Que  nous  faut-il  de  plus? 

E.   B.  DE  BOURDONNEL. 


IBmviii^* 


L'exposition  du  Miise'e  Colbert  vient  de  s'ouvrir;  nous 
attendrons ,  pour  en  rendre  compte ,  que  les  tableaux  soient 
mis  en  ordre  par  numéros,  et  qu'on  ait  reçu  ceux  qu'on 
attend  encore. 

—  Nous  avons  vu  exposée  au  Bazar  Monte^uieu  une 
statue  en  marbre  rcpre'scntant  une  jeune  fille  assise ,  de  gran- 
deur naturelle.  Il  y  a  beaucoup  de  grâce  et  de  finesse  dans 
sa  pose  et  dans  la  figure  entière  ;  un  caractère  de  naïveté' 
assez,  prononcé  la  distingue  même  des  compositions  qui  se 
rapportent  à  l'cpoque  de  sa  cre'ation ,  car  c'est  en  1810,  au 
moment  où  l'écple  de  David  régnait  avec  toute  l'inflexibilité 
de  ses  principes ,  que  cette  statue  fut  exposée  par  feu  CIo- 
dion ,  qui  a  donné  plus  d'ouvrages  aux  c'trangcrs  qu'à  la 
France. 

Le  propriétaire  de  cette  statue  offre  aux  personnes  qui 
aiment  les  arts,  la  cbance  d'acquérir  à  bon  marché  un  marbre 
qui  figurerait  très  bien  dans  une  galerie  de  pointure ,  dans 
un  jardin  ou  dans  un  grand  salon.  Il  vient  de  la  mettre  en 
loterie  par  séries ,  à  raison  de  deux  francs  le  billet ,  pour  le 
tirage  du  i5  juin  prochain. 

Les  billets  se  distribuent  chez  M.  Cramaille,  quai  des 
Grands-Augustins,  n°  Sg,  en  s'adressanl  de  vive  voix  ou 
par  lettres  affranchies. 


Dessin.  =  Famille  de  Pécheur,  par  Coiix. 


k 


L'ARTISTE. 


173 


îîiJaux-^rt{6i. 


PAR  JULES  LKCHEVALIEa.  (l  ) 


Nous  avons  annoncé  que  nous  rendrions  compte  de 
ce  livre  ;  c'a  été  sans  doute  au  grand  étonnement  de 
tous  nos  lecteurs ,  nicme  au  grand  scandale  de  quel- 
ques uns.  D'où  vient ,  en  effet ,  que  nous  cherchions 
à  nous  occuper  de  théories  sociales ,  et,  qui  |)is  est,  de 
théories  sociétaires ,  mot  bizarre ,  appliqué  certaine- 
ment à  quelque  rêve  de  métaphysicien  ou  d'idéologue? 
L'art  n'a-t-il  pas  assez  de  son  fantastique  ?  qu'est-il 
l)esoin  d'y  ajouter  encore  le  fantastique  philantro- 
pique?  Et ,  fût-il  même  question  de  choses  utiles  et 
sérieuses ,  à  quoi  bon  empeser  de  graves  pensées  les 
colonnes  légères  de  V  Artisle?  En  cette  occasion ,  ne 
ccdons-nons  pas  trop  facilement  à  la  sympathie  per- 
sonnelle qui  nous  lie  étroitement  à  l'inventeur  de  la 
théorie  nouvelle  et  à  son  jeune  propagateur?  Certes 
ce  n'est  point  sans  nous  être  fait  à  nous-même  toutes 
ces  petites  chicanes  que  nous  dirons  aujourd'Hlii  quel- 
ques mots  des  vues  de  M.  Charles  Fourier.  Il  eit  vrai, 
nou%6ommcs  pleins  d'admiration  pour  ce  grand  philo- 
sophe qui  vient  détrôner  la  philosophie  ,  pour  ce 
vigoureux  caractère  qui,  depuis  trente  ans,  lutte  contre 
la  routine  ;  nous  sommes  émus  de  senlimens  profonds 
à  la  vue  d'un  vieillard  blanchi  au  service  de  l'huma- 
nité, dont  on  laisse  impitoyablement  couler  la  vie  sans 
lui  donner  moyen  de  faire  l'expéricjice  pratique  de 
son  système  ;  épreuve  qui  pour  tant  d'autres  est  un 
fatal  écueil,  et  (|ue  M.  Fourier  appelle  depuis  long-temps 
comme  nn  jui;emcnl  dernier,  où  il  sera  élu  entre  tous 
les  associatcurs.  Mais,  on  le  voit,  notre  sentiment  indi- 
viduel n'est  pas  tme  préférence  capricieuse  de  l'amitié  ; 
c'est  une  conviction  d'homme  et  d'artiste  que  nous 
ftous  faisons  gloire  et  devoir  d'avouer  ;  et  à  nous  ar- 


(i)  Tome  1",  in-8»,  en  Tente  chez  Paulin,  libraire-éditeur,  place 
lie  In  Bourse,  et  au  bureau  du  journal  le  Phalanstère,  nie  Joque- 
Icl,  n"  6. 

TOME  m.    lO'  LIVRAISOS. 


tiste  cette  conviction  n'est  pas  venue  pour  une  poli- 
tique froide  et  sèche ,  et  pour  quelques  combinaisons 
bâtardes  de  pouvoir  et  de  légitimité.  Tant  bonnes  que 
soient  aujourd'hui  ces  choses,  elles  ne  manquent  pas 
d'organes.  Ce  que  nous  voulons,  nous,  avant  tout, 
c'est  ce  qui  exalte  l'ame,  malheur  ou  bonheur,  bon- 
heui'  surtout;  ce  qui  nous  fait  vivre,  c'est  ce  qui  donne 
l'essor  au  génie  poétique  ;  ce  qui  nous  remplirait  d'en- 
thousiasme et  d'ardeur,  ce  serait  de  voir  s'ouvrir  enfin 
pour  les  artistes  une  carrière  brillante  et  grandiose , 
au  lieu  de  l'étroit  sentier  qu'ils  parcourent.  Désirer 
ainsi,  c'est  demander  pour  l'humanité  des  destinées 
meilleures;  car  l'artiste  ne  trouve  de  grandes  inspira- 
tions qu'aux  grands  mouvemens  de  la  vie  des  peuples, 
et  aujourd'hui  nous  voulons  autre  chose  à  peindre  et 
à  sentir  que  des  bouleversemens.  11  nous  fatit  balayer 
nos  ruines ,  et  semer  quelques  ûeurs  sur  la  tombe  de 
ceux  qui  sont  morts  martyrs  de  dévouement  ou  vic- 
times de  misère  ;  planter  quelques  arbres  pour  abriter 
notre  génération  orpheline.  A  ce  titre ,  la  théorie  de 
M.  Fourier  est  digne  de  toute  notre  attention;  elle  va 
au  cœur  de  l'artiste ,  et  le  touche  dans  son  double 
amour  de  la  poésie  et  de  l'humanité. 

Oui ,  elle  le  touche ,  l'jnspire  et  le  pousse  à  l'action  ; 
mais  elle  ne  cherche  point  à  l'asservir  au  culte  d'un 
homme  ou  a  le  parquer  dans  d'étroites  formules.  Dès 
qu'on  lui  parle  d'association,  l'artiste  s'effarouche  et 
s'enfuit  ;  il  voit  partout  la  main-morte  du  despote  qui 
s'appesantit  sur  sa  tète  pour  la  courber  ou  l'assouplir. 
A  examiner  profondément  tous  les  systèmes  d'associa- 
tion proposés  jusqu'ici,  il  faut  dire  que  l'instinct  de 
l'artiste  l'a  admirablement  servi.  Nous  nous  souve- 
nions trop  bien  des  temples  d'Egypte  pour  mettre  le 
pied  sur  le  seuil  du  temple  saint-simonien.  Mais  ici  la 
donnée  est  tout  autre.  Nous  sommes  dans  im  monde 
de  poésie  et  de  liberté,  de  bonheur  et  de  luxe.  On  a 
dit.de  M.  Fourier  qu'il  éuit  \Jrioste  des  utopistes: 
vraiment,  nous  accepterions  ce  dire,  si,  à  calé  de  la 
fougue  d'imagination  qui  crée  et  invente,  nous  ne 
trouvions  jws  toujours  chez  l'auteur  du  Traité  de  Cas- 
sociation  le  calcul  sévère  <}ui  précise,  détaille  et  nous 
fixe,  presque  malgré  nous,  dans  la  réahté;  surtout  si 
nous  n'avions  pas  l'espérance  de  voir  se  réaliser  pro- 
chainement une  partie  de  ce  que  nous  annonce  l'in- 
venteur. 

Ce  n'est  plus,  en  effet ,  comme  un  messie  révélateur 
et  maître  des  destinées  de  l'humanité  que  M.  Fourier 
se  présente  ;  il  ne  vient  pas ,  affublé  du  voile  mystique 
des  traditions,  parler  aux  hommes  un  langage  d'auto- 
rité et  de  devoir  qu'ils  ne  veulent  plus  entendre.  H 
vient  comme  invenlrur  d'un  procédé  nouveau  d'aaso- 

16 


174 


L'ARTISTE. 


dation  destiné  à  donner  à  chacun  liberté ,  bonheur  et 
richesse;  et  s'il  dit  vrai,  le  nom  modeste  d'inventeur 
l'era  pâlir  tous  les  noms  qui  furent  naguère  les  signes 
(le  la  vénération  et  de  la  reconnaissance  des  peuples. 
Il  vient  au  nom  du  plaisir  et  de  l'attraction;  et  si,  en 
donnant  satisfaction  aux  désirs  de  chacun,  il  arrive  à 
faire  le  bonheur  de  tous,  notre  plaisir  et  notre  devoir 
seront  bien  de  le  suivre. 

M.  Fourier  nomme  sa  découverte  un  procédé  sccié- 
laire,  et  non  pas  social,  parce  que  ce  dernier  mot,  dont 
on  a  tant  usé  et  abusé ,  ne  réveille  que  des  idées  de 
gouvernement  et  d'administration  :  tandis  que  la  véri- 
table association ,  l'art  nouveau  dont  il  est  le  créateur, 
consiste  à  tirer  parti  du  temps  et  des  forces  de  l'homme 
pour  accroître  ses  richesses  et  ses  plaisirs,  et  à  mettre 
tous  les  caractères  en  accord  direct  ou  indirect,  de  telle 
sorte  que  les  discords  individuels  concourent  à  l'har- 
monie générale. — M.  Fourier  ne  veut  pas  de  cette  fra- 
ternité menteuse  qui  aime  tout  le  monde  pour  n'aimer 
personne  ;  et  la  famille  ne  lui  parait  pas  un  type  de 
bonheur  si  parfait,  qu'il  faille  faire  de  toute  l'humanité 
une  seule  famille.  Qui  se  ressemble  s' assemble ,  voilà  la 
loi  première;  et  tous  ces  groupes  divers,  de  près  ou 
de  loin ,  par  sympathie  ou  par  rivalité,  concourent, au 
bien  de  la  masse  :  à  une  condition  pourtant,  c'est 
qu'entre  tous  les  individus  il  existe  une  solidarité  qui 
les  lie  par  des  besoins  et  des  travaux  communs ,  ou 
plutôt  à  condition  qu'il  soit  pourvu  aux  besoins  essen- 
tiels de  tous,  et  que  les  travaux  deviennent  allrayans. 

Anx  yeux  de  M.  Fourier,  la  destinée  de  l'humanité 
dans  notre  société  est  intervertie.  Toutes  les  passions 
peuvent  devenir  des  agens  nuisibles,  tant  que  l'homme 
est  privé  de  ce  qui  est  nécessaire  à  sa  vie  physique  et 
à  sa  vie  morale,  tant  qu'il  se  trouve  lésé  habituellement 
dans  ses  affections  et  tourmenté  par  les  appétits  sensuels, 
tant  que  le  travail  est  pénible  et  sans  profit  certain. 
La  vie  du  corps  social  est  un  drame  qui  commence  parla 
douleur  et  qui  se  dénoue  pour  le  bonheur  de  tous  : 
nous  louchons  au  dénouement.  Au  spectacle  de  tous 
les  fléaux  qui  désolent  les  peuples ,  nous  potivons  croire 
<{ue  M,  Fourier  a  raison,  et  que  la  fin  approche  :  heu- 
reusement cette  fin  est  le  commencement  d'un  vionde 
ncrtvettu.  C'est  là  ce  que  M.  Fourier  nous  annonce  de 
plus  extraordinaire  ;  il  appelle  cette  société  l'harmonie, 
par  opposition  à  notre  civilisation ,  où  toutes  les  forces 
de  l'homme  sont  mal  employées  ,  et  où  ses  passions  , 
qui  lui  ont  été  données  pour  son  bonheur,  ne  tendent 

qu'au  mal. 

Dans  la  société  nouvelle  il  n'existe  pas ,  comme  au- 
jourd'hui, une  majorité  de  malheureux  immense  et 
terrible ,  la  plupart  voués  pour  toujours  à  la  misère  et 


au  vice ,  condamnés  à  un  travail  répugnant  qui  donne 
à  peine  le  nécessaire ,  privés  quelquefois  même  de  ce 
travail.  On  fait  avance  à  la  classe  pauvre  d'im  mini-., 
mam  qu'elle  rembourse ,  et  au  delà ,  par  le  fruit  de  son 
travail.  —  On  rend  ce  travail  attrayant,  en  intéres- 
sant cliâcun  à  un  grand  nombre  de  fonctions  de  tout 
genre  ;  en  variant  sans  cesse  les  exercices  d'esprit  et 
de  corps  ;  en  faisant  opérer  les  groupes  de  travailleurs 
par  les  plus  courtes  séances  ;  enfin ,  en  mettant  en  jeu 
toutes  les  passions  de  l'homme  :  la  passion  de  la  gloire, 
le  désir  du  gain ,  les  sentimens  d'amitié  et  de  rivalité, 
l'amour,  les  affections  de  famille,  etc.' — Chacun  choisit 
lui-même  les  travaux  de  son  goût.  —  On  tire  parti  de 
tous  les  caractères ,  en  leur  laissant  la  plus  grande 
liberté  de  se  développer  et  de  se  grouper  par  affection 
naturelle. 

Toutes  ces  choses ,  impossibles  aujourd'hui ,  ont  lieu 
d'elles-mêmes  dans  l'ordre  nouveau.  Pourquoi?  — 
Parce  que ,  dans  notre  société ,  les  hommes  vivent  en 
ménage  isolé  et  morcelé,  tandis  que  la  nature  les  des- 
tine à  former  de  grandes  réunions  sociétaires.  Rem- 
placer le  ménage  de  famille  par  une  réunion  de  17  à 
1,800  personnes  de  tous  âges  et  de  tous  sexes,  aptes 
à  tous  les  travaux  et  amis  de  tous  les  plaisirs  :  tel  est , 
en  un  seul  mot ,  tout  le  secret  de  la  découverte  de 
M.  Fourier.  C'est  seulement  dans  des  réunions  de  ce 
genre  qu'il  est  possible  d'assortir  les  caractères.  Là  les 
économies  seront  immenses,  les  produits  plus  abon- 
dans  et  de  meilleure  qualité.  D'après  les  calculs  de 
M.  Fourier,  ce  qui  produit  aujourd'hui  comme  3  pro- 
duira comme  12,  et ,  pour  cette  somme  de  produits , 
on  obtiendra ,  par  les  bienfaits  de  l'association  ,  une 
somme  de  jouissances  évaluée  au  vingtuple.         ^ 

Personne  ne  conteste  ces  avantages;  mais  tout  le 
monde  doute  de  la  possibilité  de  maintenir  l'accord 
dans  ilne  grande  réunion  d'hommes.  Il  est  vrai  que 
l'on  ne  s'associera  jamais  volontairement  pour  remet- 
tre sa  personne  et  son  bien  entre  les  mains  d'un  sou- 
verain pontife,  saint-simonien  ou  autre  :  aussi  la  dé- 
couverte de  M.  Fourier  est-elle  en  ce  point  le  contraTre 
de  toutes  les  théories  déjà  coniuies.  La  propriété  indi- 
viduelle n'est  pas  détruite  ;  la  part  au  bénéfice  est 
donnée  suivant  le  travail,  le  talent  et  le  capital,  et  ce 
mode  de  répartition  maintient  une  très  grande  inéga- 
lité dans  les  fortunes.  Il  n'y  a  de  changé  que  cette  dis- 
proportion inhumaine  qui  donne  la  misère  au  grand 
nombre  et  le  superflu  à  quelques  privilégiés  quelque- 
fois tout  aussi  malheureux  par  leurs  vices  que  le  pauvre 
par  ses  souffrances. 

Si  nous  disions  à  la  femme  tout  ce  qu'elle  aura  de 
liberté  et  de  bonheur,  elle  oserait  sans  doute,  pour 


L'ARTISTE. 


<7SI 


nous  entendre,  lever  la  tête,  qu'elle  a  baissée  ou  dé- 
tournée avec  dédain  devant  l'initiation  du  pri^tre  saint- 
simoiiicn.  Klle  suivra  avec  enthousiasme  ,  lorsqu'elle 
verra  sa  liberté  de  cœur  comme  vierge,  comme  amante 
ou  comme  épouse ,  son  indépendance  personnelle  ac- 
quise dans  les  attrayantes  occupations  des  cohortes  fé- 
muiines  s'eml)ellir  encore  du  bonheur  de  l'enfance. 
Jamais,  en  effet ,  la  sollicitude  maternelle  n'osa  rêver 
pour  l'entunt  le  plus  cher  ce  ((ue  M.  Fourier  réalise 
pour  tous  les  enfans  d'une  phalange  industrielle.  Les 
éduc.'iteurs  ont  bien  voulu  faciliter  l'étude  à  leurs  élè- 
ves ,  mais  ils  n'ont  pas  songé  à  les  affranchir  du  joug 
même  de  l'éducation.  Telle  est  pourtant  la  <J«itinée 
promise  à  ceux  que  M.  Jules  Lechevalier  noinme  les 
pelils  forçais  de  la  j)édagogic.  Plus  tie  pensums  ni  de 
devoirs;  toujours  l'attraction  et  le  plaisir.  Tous  les  ])ré- 
tendus  vices  qui  font  aujourd'hui  le  désespoir  des  en- 
fans  cl  de  ceux  qui  les  dirigent  deviennent,  sous  la 
main  de  M.  Fourier,  de  brillantes  qualités  et  de  puis- 
sans  leviers  d'association.  Voilà  de  quoi  former  dans 
les  générations  à  venir  de  nombreuses  légions  d'artis- 
tes ;  car  les  beaux-arts  ne  seraient-ils  pas  la  vie  natu- 
relle de  l'enfant  et  de  la  femme,  si  tous  deux  pouvaient 
suivre,  dans  notre  monde  de  contrainte  et  de  douleur, 
l'essor  spontané  de  leur  caractère:* 

C'est  ici  que  nous  arrivons  aux  artistes  de  la 
génération  actuelle,  tous  témoins  et  victimes  de  cette 
contrainte ,  tous  mécontens  et  de  ceux  qui  les  jugent , 
et  du  mesquin  salaire  de  leurs  veilles  ;  tous  veufs 
d'inspiration ,  et ,  par  ce  qu'il  faut  faire  pour  les  obte- 
nir, dégoûtés  de  la  gloire  et  de  la  richessj  lorsqu'ils  j' 
arrivent.  L'une  des  plus  tristes  conditions  de  l'art,  au- 
jourd'hui ,  c'est  le  petit  nombre  de  personnes  dont 
l'ame  et  les  sens  sont  assez  raffinés  pour  sentir  et  goû- 
ter le  beau.  Ce  don  divin,  ce  droit  naturel  de  l'huma- 
nité est  le  privilège  d'une  minorité  de  gens  blasés ,  en- 
tassés dans  les  grands  centres  de  population.  Artistes, 
amateurs  d'art,  écoles,  temples  et  théâtres,  tout  cela 
est  luxe  et  exception  ;  tout  cela  se  rencontre ,  à  quel- 
ques c^ts  lieues  de  distance ,  dans  les  résidences  de 
rois  et  d'oisifs.  Fn  France,  par  exemple,  l'art  n'a  qu'un 
foyer  ,  Paris  ,  et  sur  cinq  ou  six  autres  grandes  villes, 
il  ne  projette  que  de  pâles  reflets;  partout  ailleurs  c'est 
encore  la  barbarie.  Le  j)lus  grand  bienfait  de  l'asso- 
ciation sera  d'universaliser  les  beaux-arts,  c'est-à-dire 
de  i"épandre  jusque  dans  le  plus  petit  centre  de  popu- 
lation l'art,  SCS  temples,  son  culte  ,  ses  prêtres  et  ses 
fidèles.  Tous  les  enfans  reçoivent  l'éducation  d'artiste; 
chaque  phalange  possède  un  théâtre  et  un  temple  ,  où 
elle  peut  déployer ,  en  ses  jours  de  fête ,  aux  yeux  des 
phalanges  vicinales,  trente-doux  chœurs  d'hommes, 


de  fenmncs,  d'enfans  et  de  vieillards,  image  de  l'har- 
monie universelle.  Chaque  soir,  concerts,  bals,  spec- 
tacles ,  réunions  à  la  cour  d'amour.  C'est  là  que  le  grand 
artiste  reçoit  ses  couronnes.  ËnfiAt  privilégié  de  l'hu- 
manité, son  génie  appartient  à  tous,  et,  partout  où  il  a 
lait  battre  des  cœurs,  l'acclamation  générale  lui  décerne 
la  gloire  et  la  fortune.  Là  où  noas  recueillons  la  mi- 
sère, il  sera  possible  d'arriver  au  luxe  ou  à  l'opulence  ; 
de  tous  points  les  inspirations  fécondes  ne  tariront 
pas. 

Ce  monde  nouveau  produira  donc  un  art  nouveau  : 
bientôt  même  nous  pourrons  ofl'rir  à  nos  lecteurs  les 
premières  ébauches  de  l'architecture  sociétaire  ;  nous 
nous  occupons  de  faire  les  plans  et  les  dessins  du  pha- 
LA.NSTÈnE,   séjour  de  la  phalange  harmonienne.  On 
n'a  bâti  CTcore  que  selon  les  règles  de  l'économie  bour- 
geoise, étriquée  et  mesquine;  maintenant  nous  allons 
bâtir  le  somptueux  palais  de  l'humanité.  «  Il  semble, 
«  dit  M.  Jules  Lechevalier  dans  une  de  ses  leçons,  (jue 
«  toutes  les  grandes  capitales  du  monde  civilisé  ne  sont 
«  accouchées  de  leurs  monumens  et  de  leurs  riches- 
M  ses ,  au  milieu  des  douleurs  du  peuple  et  de  ses  maî- 
«  très,  que  pour  donner  les  rudimens  informes  du  plus 
«  hui^ible  ménage  sociétaire.  C'est  pourquoi  il  nous  ar- 
t>  rive  souvéht  de  présenter  le  Palais-Royal  ,  à  Paris, 
«^éomme  le  symbole  le  plus  rapproché  du  village  har- 
«  monien  ,  et  d'affirmer  que  les  premiers  résultats  de 
«  l'association  ne  seront  pas  autre  chose  que  la  trans- 
«  formation  de  tous  les  tourgs-pcurris  d'ignorance  et 
«  de  misère,  qui  couvrent  le  sol  de  la  France,  en  édi- 
0  fices  plus  riches  encore  et  mieux  distribués  que  ce 
«  qui  est  aujourd'hui  demeure  royale.  »  (  Leçons  sttr 
l'art  d'associer;  tom.  1",  pag.  258.  ) 

Nous  nous  arrêtons  par  méfiance  de  l'incrétlulité  des 
hommes  de  notre  temps.  Qu'ils  lisent  attentivement 
les  ouvrages  de  M.  Fourier,  ils  veri'ont  tout  ce  que  le 
génie  le  plus  actif  et  le  plus  patient,  le  plus  original  et 
en  même  temps  le  plus  positif,  a  pu  accumuler  de  tlé- 
couvertes  gigantesques  et  de  détails  précieux  en  tra- 
vaillant toujours  dans  le  même  but  :  trouver  les  con- 
ditions d'association  les  plus  favorables  pour  donner  à 
tous  les  hommes  richesse,  santé,  bonheur  et  liberté. 
Les  ouvrages  de  M.  Fourier  sont  écrits  d'un  stvie  à 
déconcerter  même  l'esprit  le  plus  hbre  de  préventions 
et  de  préjugés;  ils  ont  l'imprévu  et  l'inouï  de  tout  ce 
qui  est  profondément  neuf.  .\ux  yeux  de  beaucoup  de 
sages,  tels  qu'on  eu  trouve  à  toutes  les  issues,  vérita- 
bles Cerbères  de  l'enfer  social  où  nous  vivons ,  cette 
nouveauté  n'est  que  folie.  Après  avoir  jugé  leur  sagesse 
jiar  ses  fruits,  nous  inclinons  beaucoup  à  essayer  de  la 
folie  de  !^.  Fourier;  et  quiconque  ne  se  laissera  point 


17G 


L'ARTISTE. 


rebuter  par  les  premières  difficultés  de  l'étude ,  pen- 
sera comme  nous. 

Au  reste  .  presque  toutes  ces  difficultés  ont  disparu 
dans  le  livre  qui  nodfa  donné  occasion  de  parler  au- 
jourd'hui de  ces  vues  d'avenir.  Depuis  long-temps 
elles  étaient  nôtres;  mais  nous  n'osions  pas  prendre 
la  parole  avant  que  M.  Fourier  n'eût  trouvé,  auprès 
de  la  génération  actuelle,  les  interprèles. dont  il  avait 
besoin.  Plusieurs  hommes  voués  aux  recherches  sur 
l'association  ont  enfin  rendu  justice  au  génie  méconnu, 
et  s'efforcent  de  le  faire  connaître.  M.  Jules  Lecheva- 
lier  nous  semble  avoir  bien  commencé  cette  tâche  ,  et , 
pour  la  théorie  nouvelle ,  c'est  un  premier  succès  que 
d'avoir  enlevé  au  saint-simonisme  l'un  de  ses  plus  zélés 
propagateurs. 

M.  Lechevalier  raconte  avec  sincérité  la  rcfhte  qu'il 
a  suivie  pour  passer  d'un  premier  système,  qu'il  regarde 
comme  préparatoire,  aux  idées  de  M.  Fourier;  il  ac- 
corde à  celui-ci  l'avantage  d'avoir  résolu ,  au  profit  de 
la  liberté,  des  problèmes  que  Saint-Simon  n'avait  fait 
que  poser.  En  adressant  ses  leçons  aux  saint-simo- 
niens,M.  Lechevalier  remplissait  un  devoir;  mais, 
loin  de  nuire  à  l'intérêt  de  son. ouvrage  ,  la  comparai- 
son des  idées  saint-simoniennes,  avec  celles  de  M.  Fou- 
rier, jette  un  grand  jour  sur  toutes  les  questions.  Les 
points  les  plus  importans  de  la  théorie  nouvelle  sont 
présentés  avec  clarté  et  exactitude. 

Nous  espérons  que  ces  leçons  augmenteront  le 
nombre  des  partisans  de  M.  Fourier  ;  mais  nous  comp- 
tons encore  plus  sur  une  tentative  qui  s'annonce 
comme  prochaine.  Déjà  il  est  question  d'une  première 
expérience  qui  se  ferait  aux  environs  de  Paris,  selon  le 
nouveau  procédé  d'association.  Sans  doute  l'appui  des 
hommes  éclairés  ne  manquera  pas  à  ces  jeunes  gens 
courageux,  qui  ne  reculent  devant  aucun  obstacle 
pour  arriver  ii  changer  les  conditions  actuelles  de 
la  société,  si  douloureuses  pour  tous,  et,  il  faut  bien  le 
reconnaître,  intolérables  pour  le  plus  grand  nombre. 
Ils  nous  l'ont  dit  souvent,  c'&st  sur  les  artistes  qu'ils 
comptent  le  plus  fermement,  parce  que  nous  compatis- 
sons à  toutes  les  douleurs ,  et  que  nous  savons  oser 
quand  notre  cœur  a  parlé.  Nous  serions  étonnés  de 
voir  nos  jeunes  amis  trompés  dans  leurs  prévisions  ; 
en  tout  cas  ce  n'est  pas  nous  qui  leur  ferons  défaut. 


^|t)Ottumcttf.  bc  fit  ^jasliffe. 

La  dernière  Chambre  s'est  dispersée  sous  l'impres- 
sion d'une  panique ,  et  n'a  pas  entamé  la  discussion 


sur  un  grand  nombre  de  rapports  faits  au  nom  des 
commissions  qu'elle  avait  nommées  ad  hoc.  Puisque  le 
secrétariat  garde  en  porte-feuille  quelques  douzaines 
de  projets  de  lois,  il  n'y  aura  sans  doute  aucun  incon- 
vénient ,  et  probablement  quelques  avantages  pour  la 
presse ,  à  ranimer  les  cendres  de  toutes  ces  harangues 
qui,  le  plus  souvent,  se  lisent  pour  l'acquit  de  la 
conscience  du  rapporteur,  au  milieu  du  bruit  des  con- 
versations, et  sont  volontiers  comme  non  avenues. 
Nous  ne  voulons  pas  nous  brûler  les  doigts ,  et  ne 
prendrons  que  ce  que  nous  pouvons  toucher  ;  par 
exemple,  le  rapport  de  M.  Alexandre  de  Laborde  sur 
le  moiuuncnt  de  la  Bastille. 

DûPl'administration  traiter  dédaigneusement  nos 
redites  obstinées  de  radotages  et  de  niaiseries,  accusa- 
lion  à  laquelle  nous  attachons  très  peu  d'importance, 
puisque  de  temps  immémorial  on  a  traité  de  sots  et  d'i- 
gnorans  les  gens  qui  soiit  d'un  avis  contraire,  nous 
répéterons  pour  la  centième  fois  qu'il  est  peu  honorable 
et  assez  maladroit  d'engager  publiquement  sa  pa- 
role pour  la  retirer  clandestinement  ;  que  c'est  une 
gaucherie  impardonnable  d'etifler  sa  voix  à  la  tribune, 
et  de  remplir  les  colonnes  du  Moniteur  ,  de  faire  pa- 
rade de  justice,  pour  n'écouter  ensuite  que  ses  affec- 
tions privées  ou  les  coteries  de  bureau. 

Le  monument  de  la  Bastille  devait  être  mis  au  con- 
cours. Comment  faut-il  qualifier  une  pareille  infrac- 
tion à  de  si  solennelles  promesses?  Est-ce  ilonc  à  dire, 
messieurs ,  qu'un  million  se  jette  par  les  fenêtres  ,  et 
qu'il  faut  y  regarder  à  deux  fois  pour  donner  soixante 
mille  francs?  N'est-ce  pas  là  ce  qu'on  devrait  croire,- 
cepcndant,  en  voyant  ce  que  vous  avez  fait  pour  trois 
tableaux  de  la  Chambre,  ce  que  vous  menacez  de  faire 
pour  le  monument  de  la  Bastille? 

Le  gouvernement  a  présenté  un  projet  sans  signa- 
ture, une  colonne  mesquine  et  grêle,  surmontée  d'une 
couronne ,  ayant  pour  base  un  stylobate  hexagone , 
orné  de  trois  figures  de  fleuves,  alternant  avec  trois 
rostres  de  navire.  Voyez-vous  l'admirable  et  ingé- 
nieuse invention  I  une  colonne  de  cinqnantp -neuf 
pieds  sur  la  place  de  la  Bastille ,  une  aiguille  imper- 
ceptible au  milieu  d'une  plaine  immense,  ouverte  par 
six  côtés  !  Je  voudrais  bien  savoir  combien  de  génies 
et  de  volontés  se  sont  cotisés  pour  imaginer  cette  mer- 
veille. Et  que  demandiez-vous  pour  opérer  ce  miracle, 
pour  sculpter  une  canne  ornée  de  son  pommeau?  Une 
bagatelle  vraiment,  cinq  cent  soixante  mille  francs. 
En  vérité,  voilà  des  Fleuves  qui  nous  coûteraient  bien 
cher.  A  combien  les  rostres  sur  ce  pied-là? 

La  commission,  passionnée  pour  la  gloire  et  l'hon- 
neur de  la  France,  ne  s'est  pas  montrée  satisfaite  du 


L'ARTISTE. 


177 


modeste  et  anonyme  projet ,  proposé,  on  ne  sait  par 
qui,  dans  les  bm-eaux  de  M.  d'Argout.  Chose  éton- 
nante et  quelijue  peu  hardie  !  le  rapporteur  n'a 
pas  voulu  de  la  couronne  qui  devait  surmonter  la  co- 
lonne :  il  a  demandé  une  statue ,  la  statue  de  la  France. 
Il  a  passé  condamnation  sur  les  Fleuves;  il  tient,  à  ce 
qu'il  parait,  pour  l'allégorie.  A  la  bonne  heure!  c'est 
un  goût  parlementaire,  et  qui  ne  niessied  pas  dans 
l'improvisation ,  surtout  dans  les  discours  imprimés 
avant  la  séance.  Mais  il  n'a  pas  voulu  des  rostres.  11  a 
trouvé  sans  doute  que  cet  attribut  ne  rimait  pas  assez 
richement  avec  les  Fleuves  ;  il  a  rêvé  quelque  chose  de 
plus  harmonieux  et  de  plus  poétiquCj,  Devinez,  je  vous 
en  prie.  Je  vous  le  donne  en  cent.  Il  veut  trois  Victoi- 
res qui  se  marieront  aux  trois  Fleuves! 

Le  ministre  demandait  cinq  cent  soixante  mille 
francs.  Les  trois  Victoires,  nous  les  aurions  pour  rien  : 
trois  cent  quarantemille  francs  !  Rien  que  cela  !  Il  fau- 
drait avoir  au  cœur  bien  peu  d'enthousiasme  national 
et  militaire  pour  ne  pas  les  prendre  à  ce  prix-là  !  Ce- 
pendant, peut-être  que,  pour  ne  pas  violer  les  lois  sacro- 
saintes  de  l'allégorie,  j'aurais  préféré  des  Néréides. 
Des  Fleuves  et  des  Néréides!  quelle  magnifique  alliance! 
Les  mânes  de  feu  Demoustier  auraient  tressailli  de 
joie. 

Or,  savez-vous  que  depuis  vingt-deux  ans  la  France 
a  déjà  payé  pour  les  projets  qui  ont  voulu  embeUir  la 
place  de  Bastille,  chacun  à  leur  tour,  un  miUion  quinze 
mille  cinq  cents  francs  ?  Si  l'on  adopte  les  idées  de  la 
commission,  ce  sera  plus  de  deux  millions  ;  et  qu'au- 
rons-nous? 

Ne  serait-il  pas  plus  raisonnable  et  plus  sage  de  de- 
mander une  statue  ,  de  quinze  pieds  ,  par  exemple,  en 
bronze  ou  en  marbre,  de  la  mettre  au  concours,  et  de 
sculpter  sur  le  piédestal  trois  bas-reliefs,  destinés  à 
consacrer  les  trois  journées  de  juillet,  au  lieu  de  nu- 
méroter, comme  le  propose  le  rapporteur,  les  trois 
Victoires?  Et  quels  Fleuves  choisiriez-vous? 

Puisque  tous  les  travaux  sont  faits  pour  avoir  une 
fontaine,  puisque  la  voûte  est  prête,  qu'on  nous  donne 
une  fontaine,  qu'on  plante  à  l'entour  des  arbres;  mais 
deux  cent  mille  francs  suffiraient ,  et ,  avec  cinq  ou  six 
cent  mille  francs,  on  ne  serait  pas  embarrassé  d'élever 
d'autres  et  utiles  et  glorieux  monumens. 


Le  talent  de  madame  Dorval ,  depuis  une  ou  deux 
années  surtout ,  a  pris  un  bien  haut  et  bien  remarqua- 


ble essor.  Quelques  uns  de  ses  derniers  rôles  ont  sulli 
pour  l'élever  dans  son  art  au  premier  raiig.  Ce  n'est 
pas  que  les  ouvrages  secondaires,  dans  lesquels  elle 
s'était  montrée  d'abord,  ne  nous  l'eussent  déjà  révélée; 
mais,  en  vérité,  c'est  miracle  qu'ik  ne  l'aient  point  re- 
tenue au  niveau  de  cette  basse  Uttérature  à  laquelle 
avaient  été  livrés  ses  débuts. 

On  se  sent  saisi  d'une  vive  commisération  quand  on 
pense  qu'enfouie  au  plus  profond  du  mélodrame  ,  ma- 
dame Dorval  a  dû,  plusieurs  années,  se  faire  de  la  taille 
des  héroïnes  de  M.  Guilbert  de  Pixérécourt  et  de 
M,  Victor  Ducange.  On  frissonne  quand  on  calcule 
tout  ce  qu'il  lui  a  fallu  s'entasser  dans  la  mémoire  du 
style  et  de  la  pensée  de  ces  messieurs.  Il  y  avait  certes 
bien  là  de  quoi  étouffer  à  jamais  chez  elle ,  dans  leur 
germe,  ses  plus  précieuses  qualités.  Il  n'en  a  point  été 
cependant  ainsi  :  durant  cette  épreuve,  elles  se  sont 
au  contraire  enracinées  davantage.  Le  mélodrame  n'a 
point  prévalu  contre  elles. 

Ayant  donc  si  bien  traversé  ces  mauvais  temps, 
madame  Dorval  attendait  patiemment  des  jours  meil- 
leurs. Elle  sentait,  sans  doute,  que  le  nouveau  drame, 
le  drame  régénéré,  ne  pouvait  se  passer  d'elle.  Elle  ne 
lui  voulut  pourtant  faire  nulle  avance  ;  elle  ne  quitta 
pas  le  boulevard  pour  l'aller  chercher.  Ce  fut  le  drame 
qui  la  vint  chercher  lui-même  au  boulevard. 

Il  lie  savait  plus  vraiment  à  quelle  sainte  se  vouer, 
ce  pauvre  drame.  A  la  venue  du  novateur.  M"'  Duches- 
nois  avait  pris  la  fuite,  protestant  dans  le  Constitu- 
tionnel  contre  la  profanation  du  temple  par  le  faux 
dieu.  Mademoiselle  Mars  l'avait  mieux  accueilli  ;  elle 
avait  même  triihi  pour  lui  de  bien  vieilles  amitiés  ;  — 
et  voilà  pourquoi ,  j'imagine ,  il  n'osait  pas  démesuré- 
ment compter  sur  elle.  Sans  doute  M"'  Georges  lui 
montrait  quelque  bonne  volonté  ;  mais ,  tout  en  la  re- 
connaissant belle  et  grande  reine ,  il  lui  trouvait  le 
profil  trop  antique,  peut-être,  pour  le  théâtre  moderne. 
Ayant  donc  long-temps  couru  des  Français  à  l'Odéon, 
de  l'OJéon  aiLX  Français,  le  ilrame  s'en  vint  enfin  un 
soir  à  la  Porte-Saint-Martin.  Il  y  trouva  madame  Dor- 
val qui  l'attendait.  Ce  fut  là  qu'ils  s'éprirent  tous  deux 
d'une  mutuelle  passion.  Elle  sera  constante,  je  n'en 
doute  point ,  car  ils  ont ,  en  vérité ,  grand  besoin  l'un 
de  l'autre. 

.  Jl  serait  imuile  de  détailler  ici  les  rôles  à' Adèle,  de 
Maricn  Detcrme  et  de  Jeanne  yaulernier,  récemment 
joués  par  madame  Dorval,  ceux  quelle  nous  semble 
avoir  créés  avec  le  plus  de  distinction.  Chacun 
combien  ses  inspirations  y  étaient  heureuses  ;  ce 
y  déployait  de  puissance,  et,  en  même  temps,  d- 
plesse  et  de  variété.  Au  surplus,  ce  qui  caractéri 


178 


L'ARTISTE. 


tout  le  talent  de  madame  Dorval,  ce  qui  la  fait  si  pathé- 
tique et  si  entraînante  au  théâtre ,  c'est  cette  complète 
et  constante  vérité  de  passion  qu'elle  y  apporte ,  c'est 
cet  exquis  et  merveilleux  naturel  dont  elle  est  douée. 
On  sent  bien  que ,  se  souciant  peu  des  traditions  du 
Conservatoire,  dans  ses  consciencieuses  études,  elle 
ne  s'arrête  et  n'est  satisfaite  elle-même  que  lorsqu'elle 
a  trouvé  l'accent  vrai ,  le  cri  de  l'ame.  Et  certes,  on 
peut  le  dire ,  elle  ne  s'y  trompe  pas.  Et  voilà  bien  aussi 
ce  qui  la  rend  si  essentielle  pour  le  drame  nouveau , 
qui  n'a  lui-même  de  chances  d'avenir  qu'en  se  main- 
tenant dans  la  voie  du  naturel ,  de  la  vérité ,  en  se 
gardant  avec  non  moins  de  scrupule  du  convenu  ro- 
mantique que  du  convenu  classique.  A  ces  conditions, 
le  drame  peut  compter  sur  madame  Dorval  :  elle  lui 
sera  long-temps  un  éloquent  et  fidèle  interprète;  car 
sa  jeunesse  et  son  talent  sont  encore  dans  toute  leur 
force.  La  carrière  ne  fait  que  s'ouvrir  devant  elle,  lon- 
gue et  glorieuse  à  parcourir. 

En  relisant  les  lignes,  beaucoup  trop  nombreuses, 
qui  précèdent,  nous  venons  de  nous  apercevoir  avec 
tristesse  que  nous  n'avons ,  en  vérité ,  rien  révélé 
de  bien  neuf  sur  madame  Dorval.  Que  s'il  nous 
était  permis  de  lever  un  coin  du  voile  sous  lequel  se 
cache  sa  vie  intérieure,  nous  pourrions  la  montrer,  en 
famille  et  près  du  foyer,  vivant  jieureuse  d'amitiés  et 
de  poésie,  entourée  de  l'intimité  d'artistes  choisis. 
Nous  essayerions  de  dire  aussi  tout  ce  que  son  ame  a 
d'exaltation  et  de  dévouement  ;  son  esprit,  de  finesse , 
de  grâce  et  d'élégance;  nous  conterions  quelques  uns 
de  ces  mots  vifs  et  piquans  qui  lui  échappent  en  foule 
et  sans  qu'elle  y  songe.  —  Mais  on  nous  taxerait  d'in- 
discrétion sans  doute.  Aussi  nous  taisons-nous,  et  nous 
arrêtons  -  nous  au  seuil  de  cette  maison  retirée  où , 
laissant  son  nom  de  théâtre,  madame  Dorval  ne  porte 
plus  que  celui  de  l'un  de  nos  plus  spirituels  écrivains. 

Nous  ne  terminerons  cependant  pas  sans  dire  com- 
bien le  dessin  si  gracieux,  si  délicat  et  si  fin  de  détails 
de  M.  Léon  Noël,  nous  semble  heureusenaent  traduire 
ce  sentiment  triste  et  reposé,  caractère  dominant  de  la 
physionomie  profondément  expressive  de  madame 
Dorval. 

A.     FONTAIVEY. 


..■T^?ÇJ 


K  b'^offmfttttt, 


FRàGHE!tT  I.fEDIT. 


Par  une  rigoureuse  nuit  de  l'hiver  de  1776,  naquit 
dans  une  maison  de  I\o^nisberg,  au  fond  de  la  vieille 


Prusse ,  un  pauvre  enfant  que  sa  frêle  constitution  et 
l'exiguité  de  ses  membres  semblaient  destiner  à  ne  pas 
vivre.  La  famille  où  fut  jeté  cet  enfant  à  sa  naissance 
est  une  de  celles  qu'on  ne  connaîtra  bientôt  plus  que 
par  tradition  dans  notre  France,  où  le  lien  social  a  été 
si  cruellement  brisé  par  tant  de  révolutions  succes- 
sives ;  de  ces  familles  dont  les  restes  disparaissent 
chaque  jour  sous  les  coups  mordans  de  la  civilisation , 
comme  tombent  sous  le  marteau  les  gothiques  habita- 
tions des  pieux  et  hardis  bourgeois  de  la  Fronde ,  le* 
derniers  hôtels  des  graves  et  sévères  conseillers  de  nos 
parlemens.  C'était  une  digne  famille  de  l'ancien  temps, 
même  dans  un  pays  où  il  n'y  avait  alors  pas  de  temps 
nouveau,  où  les  antiques  préjugés,  les  vertus  sécu- 
laires étaient  restés  fermes  à  leur  poste ,  et  où  l'imagi- 
nation ne  s'exerça  plus  librement  qu'en  aucun  pays 
du  monde  que  parce  qu'une  barrière  impénétrable  y 
séparait  les  institutions  des  choses  de  l'esprit ,  et  les 
préservait  de  l'atteinte  des  âmes  trop  vives  et  trop 
impétueuses.  L'Allemagne  n'était  pas  même  remuée 
par  les  idées  qui  remuèrent  un  peu,  depuis,  la  surface 
de  la  population  des  villes.  Je  ne  parle  pas  de  la  révo- 
lution française ,  je  parle  de  Schiller,  qui  ne  commença 
à  lire  à  ses  amis  des  fragmens  de  sa  tragédie  des  Bri- 
gands qu'en  cette  année  1776,  et  qui  signait  alors 
humblement  au  bas  de  son  nom  :  l'esclave  de  Klopslock. 
Jugez  de  ce  qu'était  dans  ce  temps-là  une  famille  bour- 
geoise et  prussienne ,  sous  le  règne  de  Frédéric  II  !  De 
tous  les  noms  puissans  qui  ont  brillé  dans  les  temps 
modernes  sur  l'Allemagne ,  et  qui  ont  conservé  leur 
éclat ,  celui  de  Leibnitz  avait  seul  acquis  toute  sa  célé- 
brité. Or,  le  génie  lumineux  de  Leibnitz  était  bien 
peu  propre  à  nourrir  et  à  féconder  le  cerveau  d'un 
Hoffmann  ;  encore  moins  à  préparer  son  temps  à  l'ex- 
cuser. 

Ce  fut  certainement  une  curieuse  apparition  que 
cet  enfant  dans  cette  famille,  que  la  venue  de  ce  génie 
bizarre  et  désordonné  au  milieu  de  l'esprit  d'ordre  et 
de  la  régularité  pointilleuse  du  plus  paisible  ménage 
bourgeois  de  Rœnisberg,  dans  lequel  la  naissance  d'un 
Leibnitz,  d'un  Kant,  l'introduction  d'un  sage  même,, 
mais  d'un  sage  à  idées  plus  qu'ordinaires,  eût  déjà 
produit  d'étranges  perturbations  ! 

Le  soir,  quand  la  nuit  et  l'heure  de  la  veillée  appe- 
laient autour  du  poêle  tous  les  membres  de  cette  fa- 
mille ,  vous  auriez  dit  d'un  de  ces  tableaux  de  Van 
Hemsterseyd,  où  se  groupe  autour  du  maître  d'un 
logis  hollandais  une  multitude  mâle  et  femelle,  grave 
comme  le  maître ,  vêtue  de  noir  comme  lui ,  et  dimi- 
nuant jusqu'au  plus  petit,  dont  la  face  n'est  pas  la 
moins  imperturbable,  ni  le  costume  le  moins  étoffé  et 


b 


L'ARTISTE. 


179 


le  moins  imposant.  Le  père  était  (  le  litre  seul  de  sa 
charge  dit  toute  la  gravité  de  cet  homme  )  le  père 
était  conseiller  crimîtiel  et  commissaire  de  Justice  près 
le  tribunal  supérieur  provincial  ;  la  mère  élevée  aussi 
dans  le  grelle ,  et  sous  l'influence  de  la  raideur  magis- 
trale. Elle  était  fdle  d'un  avocat ,  conseiller  au  consis- 
toire, homme  en  grand  renom,  dont  les  décisions 
sont  encore  évoquées  dans  les  protocoles  judiciaires, 
et  qui  fut,  durant  longues  années,  le  procureur  de 
toutes  les  hautes  familles  nobles  de  la  Silésie.  La  mère 
d'HofCmann  était  d'un  tempérament  maladif  qui  lui 
donnait  une  mélancolie  profonde ,  mais  qui  augmen- 
tait encore  le  calme  et  l'esprit  de  tranquillité  qui  ré- 
gnaient en  elle.  Quelques  amis  d'enfance  d'Hoffmann, 
qui  l'avaient  vue  dans  leur  jeunesse ,  n'ont  jamais  perdu 
le  souvenir  qu'elle  leur  a  laissé.  C'était ,  disent-ils , 
une  image  vivante  de  la  tristesse,  de  l'abattement  et 
du  repos.  Hoffmann  s'arrêtait  souvent  devant  sa  mère 
pour  la  contempler  avec  douleur.  Lui  si  communi- 
cafif,  conteur  si  empressé,  il  parla  rarement  de  sa 
mère;  et  lorsqu'il  le  fit,  ce  fut  toujours  avec  un  senti- 
ment de  respect  qui  tenait  de  la  terreur.  L'image  de 
sa  mère  lui  apparut  chaque  fois  qu'il  prit  la  plume.  11 
l'a  reproduite  dans  la  plupart  de  ses  contes ,  où  se 
glisse  presque  toujours  une  femme  faible  et  pâle  , 
comme  sa  ravissante  Séraphine  du  Majorât ,  que  brise 
la  plus  légère  impression.  Elle  mourut  en  1796.  Hoff- 
mann ,  entrant  le  matin  dans  la  chambre  où  elle  avait 
passé  la  nuit ,  et  venant ,  comme  de  coutume  ,  baiser 
la  main  de  sa  mère  chérie ,  la  trouva  renversée,  raide 
et  sans  vie,  au  pied  de  son  lit.  Elle  avait  été  frappée 
d'apoplexie  ,  et  elle  était  morte  séins  secours,  llien  ne 
peint  mieux  le  caractère  d'Hoffmann  que  la  lettre  qu'il 
écrivit  à  un  de  ses  amis  pour  lui  annoncer  cet  affreux 
événement. 

Dans  la  maison  où  Hoflmann  passa  sa  jeunesse ,  vi- 
vait aussi ,  entre  autres  personnes  curieuses  à  voir  et 
à  observer ,  une  sœur  de  sa  mère ,  une  jeune  femme , 
dont  les  doux  regards  allaient  jusqu'au  fond  de  son 
ame,  dit-il  quelque  part  dans  ses  écrits.  Cette  jeune 
personne,  douce,  placide,  spirituelle  et  pleine  de  fi- 
nesse, avait  seule  démêlé  le  génie  étrange  et  l'imagina- 
tion de  cet  enfant.  La  passion  vive  et  pure  qu'elle  lui 
inspira  dura  bien  des  années,  et  ne  finit  que  par  la 
mort,  car  elle  mourut  aussi  presque  sous  les  yeux  de 
son  jeune  parent,  qui,  d.ins  ses  ouvrages,  parle  bien  des 
fois  avec  attendrissement  de  sa  belle  tante  Sophie. 
Sophie  jmiait  du  luth,  et  la  vie  musicale  d'Hoffmann 
commença  dans  le  berceau,  aux  sons  du  luth  et  de  la 
voix  touchante  de  sa  tante  Sophie.  Aussi  Holliuaim  ne 
parle-t-il  jamais  il'un  luth  sans  revenir  à  sa  tante  ché- 


rie ,  sans  la  montrer  le  prenant  lui,  enfant  de  trois  ans, 
sur  ses  genoux ,  sans  dire  comme  elle  lai  parlait  avec 
douceur,  comme  elle  lui  chantait  de  vieilles  et  déli- 
cieuses chansons,  sans  la  montrer  dans  sa  taille  élan- 
cée ,  avec  sa  robe  verte  garnie  de  nœuds  couleur  de 
rose,  se  faisant  accompagner,  lorsqu'elle  chantait,  par 
un  vieux  musicien  à  jambes  torses  et  à  perruque  blan- 
che, dont  il  se  plaJt,  dans  son  goût  de  contrastes,  i» 
esquisser  longuement  la  grotesque  figure.  Et,  chaque 
fois  qu'il  revient  à  ces  attendrissans  souvenirs,  il  ne 
manque  pas  de  se  peiinlre  comme  un  enfant  altéré  de 
ces  doux  et  merveilleux  accens,  hors  de  lui,  buvant 
avidement  (  ce  sont  ses  termes  )  à  ce  torrent  d'harmo- 
nie que  la  belle  joueuse  de  luth  laissait  couler  de  ses 
doigts  et  de  sa  poitrine.  i?uis  le  fantasque  Hoffmann, 
pour  qui  les  vivans  ne  vivaient  pas  et  pour  qui  les 
morts  vivaient  encore ,  veut  avoir  un  jour  retrouvé 
cette  tante  Sophie  si  aimée,  dans  un  couvent  de  nonnes 
Clairettes,  et  l'avoir  aperçue  à  travers  le  rideau  du 
chœur, debout  sur  un  tabouret,  chantant  et  s'accompa- 
gnant  de  la  grande  viole  marine,  les  yeux  levés  au 
ciel,  et  dans  l'attitude  de  la  sainte  Cécile  de  Kaphaël. 
Ceci  n'est  pas  moins  étrange  que  la  multitude  d'on- 
cles et  de  tantes  qu'Hoffmann  prétend  avoir  vus  au- 
tour de  lui  dans  son  enfance ,  tous  musiciens,  tous 
artistes,  pleins  de  sève  et  allègres,  et  qui  venaient,  lors- 
qu'il n'avait  encore  que  dix  ans,  exécuter  sous  ses  yeux 
la  plus  bizarre  musique  qu'il  ait  jamais  entendue  de- 
puis ,  lui  qui  a  fait  de  la  musique  si  bizarre  !  Tout  ce 
monde  jouait  d'instrumcns  très  connus  alors,  disait-il , 
et  dont  l'usage  s'est  perdu  depuis.  «  Heureux,  s'écrie- 
0  t-il  quelque  part ,  celui  qui  peut  retenir  ses  larmes 
«  lorsqu'il  entend  jouer  de  ces  vieux  instrumens  qu'on 
«  nomme  viole  d'amour  et  viole  de  Gamba  !  qu'il  re- 
<i  mercic  le  ciel  de  la  vigueur  de  sa  constitution  :  pour 
n  moi ,  ils  me  rappellent  trop  de  souvenirs  ,  et  je  ne 
«  pourrais  retenir  mes  sanglots  si  je  venais  à  les  enten- 
«  dre  (1).  »  A  lire  toutes  les  descriptions  que  fait 
Hoffmann  de  ces  musiciens  étranges,  on  se  rappelle  in- 
volontairement une  certaine  symphonie  de  Moziirt  où 
les  concertans  se  retirent  successivement  comme  des 
spectres,  en  éteignant  la  lumière  qui  brûle  sur  leur 
pupitre.  C'est  ainsi,  en  effet,  que  les  parens  d'Hoff- 
mann se  sont  retirés  de  ce  monde ,  ne  laissant  pour 
souvenir  que  les  sons  qui  l'ont  frappé  et  le  nom  des 
instrumens  dont  ils  se  servaient.  Au  reste,  ce  n'est  pas 
sans  dessein  que  je  m'étends  sur  les  caractères  des  per- 
sonnes de  cette  famille  :  ne  sout-ce  pas  là  les  premières 


(\)  Biographie  de  Krclslcr,  loin,  i,  p.  195. 


180 


L'ARTISTE. 


sources  auxquelles  l'imagination  d'Hofl'mann  a  puisé  1 
Avant  que  d'arriver  à  lui,  je  vous  parlerai  donc  encore 
d'un  de  ses  oncles,  de  son  grand-oncle  et  de  sa  grand'- 
nière ,  dût  cette  fastidieuse  biographie  domestique 
vous  faire  jeter  le  livre.  Aussi  bien  agiriez-vous  sage- 
ment ,  car  ce  livre  ne  sera  autre  chose  que  la  vie  d'un 
modeste  artiste ,  né  pauvre,  mort  indigent,  qui  ne  prit 
aucune  part  aux  événemens  de  son  temps  ,  qui  daigna 
tout  au  plus  en  tenir  note  ;  homme  tellement  en  de- 
hors de  toutes  les  choses  humaines,  que  la  domination 
de  Napoléon  en  Allemagne,  et  ces  batailles  de  géans 
dont  le  théâtre  était  sous  ses  yeux ,  lui  arrachèrent  à 
peine  quelques  lignes  !  Je  sens  combien  peu  d'intérêt 
doit  exciter  une  semblable  existence  :  aussi  n'en  par- 
lerais-je  pas  si  ce  n'était  pour  mieux  faire  connaître 
l'esprit  de  quelques  contes  fort  peu  iraportans  et  peu 
intéressans  aussi ,  mais  que  j'ai  eu  le  malheur  de  tra- 
duire. 

Plus  tard  j'aurai  à  m'expliqucr  sur  ce  malheur-là. 

Hoffmann  a  beaucoup,  dans  ses  écrits,  parlé  de  son 
oncle  le  conseiller.  C'était  un  homme  exact,  dont  l'es- 
prit d'ordre  et  d'arrangement  pesait  cruellement  sur 
celui  de  ce  pauvre  enfant  déjà  si  bizarrement  artiste  ; 
on  vieux  conseiller  de  justice  ,  qui,  après  tout,  n'était 
pas  trop  ennemi  des  arts  et  de  l'imagination  ,  mais  qui 
pensait,  comme  tant  d'autres,  que  ces  choses-là  sont 
fort  boimes  pour  se  délasser  après  dîner,  et  qu'un 
homme  sensé  leur  doit  quelques  momens  agréables 
lorsqu'il  y  a  recours  à  l'heure  de  ses  digestions.  La  vie 
d'Hoffmann  fut  ainsi  réglée  par  cet  homme  :  tant 
d'heures  pour  le  sommeil ,  tant  d'autres  pour  les  repas 
et  la  promenade;  puis  la  lecture,  et  enfin  à  la  musique 
quelques  minutes  qui  lui  étaient  comptées ,  après  les- 
(juelles  revenaient  inévitablement  sbmmeil ,  prome- 
nade et  repas.  Hoffmann  n'a  jamais  oublié  cette  façon 
d'aimer  et  de  sentir  les  arts  !  Jamais  depuis  il  n'a  laissé 
échapper  l'occasion  de  poursuivre  de  sa  haine  les  demi- 
artistes  ,  les  esprits  froids  qui  déshonorent  les  arts  en 
les  accommodant  à  leurs  idées  bourgeoises.  Dans  tous 
ses  contes ,  vous  retrouverez  de  ces  figures  de  conseil- 
lers de  justice  qui  battent  la  mesure  avec  leur  canne , 
de  ces  gens  qui  font,  comme  il  le  dit,  un  si  damnable 
usage  de  l'art  le  plus  divin ,  et  qui  ne  croient  pas  plus 
à  l'harmonie  qu'à  l'immortalité  de  l'ame.  Hoffmann  a 
une  horreur  profonde  pour  ces  gens-là  !  Il  les  hait  plus 
que  ceux  qui  restent  entièrement  étrangers  aux  arts.  Il 
les  hait,  ainsi  que  les  dévots  exaltés  haïssent  les  schis- 
matiques,  comme  des  êtres  qui  leur  dérobent  une  par- 
tie de  leurs  croyances  et  qui  les  tournent  contre 
la  foi. 

Ajoutez    qu'Hoffmann   vivait  entièrement   sous  la 


domination  de  cet  honnête  bourgeois ,  et  vous  aurez 
l'explication  de  ses  fureurs.  Il  avait  à  peine  douze  ans 
qu'il  s'était  fait  le  Dangeau  de  tet  obscur  despote; 
Dangeau  irrité  contre  le  maître;  notant,  observant 
tout ,  non  pas  dans  un  esprit  d'admiration  minutieuse, 
mais  par  haine.  Historien  froissé  par  son  sujet,  Com- 
mines  de  collège,  enfermé  avec  son  tyran,  le  jouant 
en  face  et  ne  lui  adressant  jamais  une  parole  sans  une 
arrière-pensée  dédaigneuse  et  maligne.  Et  après  tout, 
cependant,  ceijonhomme  était  rempli  des  meilleures 
intentions,  et  il  eût  parfaitement  élevé  tout  autre  en- 
fant d'un  esprit  plus  calme  et  moins  arrêté.  Mais  en 
jetant  un  tel  enfant  sous  sa  férule,  le  sort  avait  joué 
un  singulier  tour  à  un  pauvre  conseiller.  Aussi  Hoff- 
mann traita  son  vieux  parent  comme  il  traitait  son 
clavecin  gothique ,  dont  il  ébranlait  toute  la  machine 
pour  le  forcer  à  rendre  des  sons  harmonieux  que  le 
pauvre  piano  ne  renferma  jamais.  L'instrument  finit 
par  rester  muet;  mais  il  n'en  fut  pas  ainsi  du  vieil  on- 
cle. Hoffmann  eut  souvent  de  terribles  punitions  à 
souffrir,  et  le  conseiller  finit  par  le  traiter  avec  une 
rigueur  dont  le  souvenir  nous  a  valu  de  bien  bonnes 
pages  dans  les  contes  fantastiques.  Je  citerai  entre  au- 
tres le  délicieux  récit  de  ses  premiers  essais  de  compo^ 
sition,  dans  le  conte  qu'il  a  intitulé  le  Final,  et  que 
j'ai  traduit,  je  ne  sais  pourquoi,  sous  le  titre  de  la  Vie 
<f  Artiste. 

Vous  connaissez  certainement  le  grand-onclé  d'Hoff- 
mann, vous  qui  avez  lu  ses  contes.  Il  est  impossible 
que  vous  ayez  oublié  ce  vieux  conseiller  de  justice  qui, 
à  soixante-dix  ans  ,  parcourait  encore  les  châteaux  de 
la  Prusse ,  où  il  remplissait  avec  tant  de  verdeur  et  de 
dignité  ses  fonctions  de  justicier  ;  véritable  type  des 
anciens  temps ,  héros  d'autrefois ,  en  pantoufles  et  en 
robe  de  chambre,  comme  le  nommait  un  spirituel 
auteur  allemand.  C'est  dans  un  de  ces  voyages,  où  le 
grand-oncle  emmena  le  jeune  Hoffmann  pour  l'assister 
en  qualité  de  secrétaire,  que  celui-ci  vit  le  fameux 
château  des  comtes  Roderich ,  sur  les  bords  de  la  Bal- 
tique, et  qu'il  connut  cette  baronne  Séraphine  dont  il 
nous  a  laissé  un  si  délicieux  portrait  :  si  délicieux,  vrai- 
ment, que  je  penche  à  croire  qu'Hoffmann  n'a  jamais 
vu  cette  Séraphine ,  et  que  jamais  il  n'exista  de  châ- 
teau de  Rembourg  ni  de  comtes  de  Roderich  sur  les 
bords  de  la  Baltique.  Ce  fut  un  divin  rêve ,  le  rêve 
d'une  ame  de  dix-huit  ans,  la  plus  belle  des  inspira- 
tions d'Hoffmann ,  que  cette  image  ;  mais  ce  ^t  certai'  1 
nement  un  rêve.  ' 

Sans  doute  Hoffmann  alla,  vers   1794 ,  comme  il 
le  conte ,  visiter  avec  son  vieil  oncle  un  majorât  de  la      ^ 
Prusse ,  et  l'aider  à  mettre  en  ordre  les  affaires  du  do-     i 


L'ARTISTE. 


fSf 


niaine.  Sans  doute  aussi  il  y  trouva  de  curieuses  con- 
structions golliiqucs  ,  des  arabesques  dorées  ,  des  por- 
traits d'aïeux  et  des  peintures  fantasques,  des  murs 
écroulés,  de  vieux  serviteurs  noti  moins  ruinés,  blan- 
chis au  service  des  maîtres,  pleins  de  respect  pour 
l'antiquité  de  leur  race ,  et  bercés  de  contes  terribles 
sur  leur  fdiation  et  leur  origine.  Toutes  ces  choses  se 
trouvent  en  abondance  au  i'ond  de  l'Allemagne  ;  et  les 
loups  allâmes  dans  les  bois,  les  chasses  au  milieu  des 
neiges ,  les  bruyans  repas  des  chasseurs ,  les  orgies  de 
la  noblesse  du  Nord ,  ne  durent  pas  non  plus  man- 
quer au  jeune  écolier,  sorti  pour  la  première  fois  du 
calme  et  du  repos  de  sa  ville  bourgeoise  et  de  sa  si- 
lencieuse famille.  Mais  celte  créature  du  ciel ,  tombée 
au  milieu  de  ces  bois ,  de  ces  chasseurs  et  de  ces  loups, 
que  le  jeune  Hoffmann  tira  de  ces  sombres  rêveries 
en  lui  chantant,  sur  un  clavecin  discord,  les  cantates 
sacrées  de  l'abbé  Stelï'ani  ;  cette  femme  pour  laquelle 
il  voulait  mourir,  qui  lui  laissa  pour  tant  de  souvenirs 
un  long  baiser  brûlant  et  une  mèche  de  cheveux  teinte 
de  sang,  HolTmann  l'a  rêvée  dans  ses  nuits  de  jeu- 
tiesse.  Ce'n'est  pas  là ,  comme  on  l'a  cru ,  le  premier 
amour  d'Hoffmann  ;  c'est  sa  première  poésie.  Il  l'a 
complétée  par  un  admirable  portrait  de  son  graud- 
oncle,  qui  est  bien  réel  celui-là,  et  qui  montre  quelle 
profonde  observation  se  joignait  à  cette  imagination 
facile. 

Le  respect  qu'éprouvait  Hoffmann  pour  ce  digne 
parent  était  en  quelque  sorte  un  sentiment  transmis. 
La  déférence  de  la  noblesse  prussienne  et  couriandaise 
pour  ce  vieillard ,  son  énergie,  sa  vivacité,  avaient  for- 
tement saisi  Itolfmann,  et  il  lui  obéissait  en  tout  point; 
mais  ce  qu'il  éprouvait  pour  sn  grand'nière  était  un 
effet  tout  physique  et  tout  différent.  C'est  que  je  dois 
vous  dire,  pour  compléter  ce  tableau,  que  toute  celle 
famille  était  un  assemblage  de  ])ygmécs,  grêles,  min- 
ces ,  exigus ,  faibles  comme  le  fut  Hoffmann  lui-même, 
tandis  que,  par  une  bizarrerie  sans  égale,  la  grand'nière 
était  un  colosse  majestueux,  puissant  cl  rubicond,  qui 
tlomiuait  tout  ce  petit  peuple ,  encore  plus  par  sa  sta- 
ture que  par  son  rang  d'aïeule  et  par  ses  aillées.  Et  ce 
qui  ajoutait  surtout  à  rcffct  de  celte  masse,  c'était  son 
immobilité  éternelle,  car  la  grand'nière  était  impo- 
tente, hors  d'état  de  prendre  part  au  gouvernement 
intérieur,  et  se  bornait  du  fond  de  son  immense  fau- 
teuil à  passer  quelquefois  sa  main  sous  le  menton  du 
vieux  et  grave  conseiller  de  justice,  qu'elle  traitait 
comme  un  enfant,  cl  qu'elle  ne  désignait  jamais  que 
sous  le  diniinutil  de  Ottcheu  ou  le  petit  Ollu. 

Voilà  sous  quelles  bizarres  impressions  vécut  Hoff- 
mann dès  Fenfi^nce.  L.-V. 


Au  milieu  de  ces  interminables  discussions  politi- 
ques qui  envahissent  maintenant  les  saloiLS,  c'est  un 
grand  Ixinhenr  lorsque  deux  ou  trois  accords,  frappé* 
sur  le  piano,  viennent  imposer  silence  à  celle  foule  de 
dispuleurs  pour  laisser  entendre  quelque  jolie  romance 
chantée  par  M"*  Malibran.  Comme  ce  chant,  qui  se 
déroule  avec  graoe  sur  un  accompagnement  mysté- 
rieux et  voilé,  repose  doucement  votre  oreille  et  votre 
intelligence!  Certes,  b  romance  est  la  consolation  de 
nos  salons  modernes.  Quelques  uns  en  abusent  pour- 
tant ;  il  est  de  ces  maisons  où  des  chanteurs  intréjjides, 
sans  méthode  et  surtout  sans  ame,  prétendent  vous 
émouvoir  profondément.  Là ,  à  |tciiie  éles-vous  assis 
que  l'on  prélude  :  écoutez,  on  chante  :  une  romancé, 
deux  romances,  trois,  quatre  romances;  heureux  en- 
core si  la  musique  n'est  pas  inédite  ;  si,  ce  n'est  pas 
l'œuvre  de  quelque  jeune  Orphée  qui  se  croit  du  génie 
parce  qu'il  a  de  l'oreille,  et  de  l'inspiration  parce  que 
sa  tête  est  meublée  de  lambeaux  d'Auber  et  de  hos- 
sini  ! 

Dieu  me  garde  de  médire  de  la  romance!  La  ro- 
mance est  française ,  elle  lient  une  belle  et  noble  place 
dans  notre  histoire  musicale;  de  grands  et  illustres 
personnages  l'ont  cultivée,  et  nos  roniancistes  sont  les 
derniers  anneaux  d'une  chaîne  de  Iroubadoui-s  ,  rois , 
princes  ,  nobles  dames  ,  parmi  lesquels  on  compte 
l'empereur  Frédéric  I",  dont  il  reste  un  madrigal  en 
vers  provençaux;  Frédéric  H;  Frédéric  111,  roi  de 
Sicile;  Alphonse  1",  roi  d'Aragon;  Richard  Cœnr- 
de-Lion  ;  Thibaut  de  Champagne  ,  roi  de  Navarre  ; 
François  I";  Henri  IV^  Marguerite  Bércngcr;  Marie 
de  Vcnladour;  Mabille  de  Villeneuve,  dame  de  Vcnce; 
Antoinette  de  Cadenet,  dame  de  Lanibesc,  etc.,  etc. 

La  romance  remonte  à  une  haute  antiquité.  Ce 
genre  de  musique  a  dft  nécessairement  précéder  tous 
les  autres;  car  la  romance,  c'est  la  causerie  du  musi- 
cien avec  lui-même,  c'est  le  monologue  de  l'homme 
qui ,  préoccupé  d'un  doux  sentiment  et  mu  par  l'in»- 
tinct  de  la  mélodie ,  se  livre  au  besoin  d'exprimer  ce 
qu'il  sent  dans  une  langue  plus  suave,  plus  harmo- 
nieuse que  la  simple  parole. 

Nous  trouvons  dans  l'Anthologie  grecque  une  chan- 
son adressée  à  une  jolie  bouquetière ,  et  comuiençanl 
par  ces  mois  : 

«  O  fille  aimable  !  quelles  sont  ces  roses  que  tu  veux 
vendre?  les  roses  de  ta  corbeille  ou  celles  ddKon  teint? 
Est-ce  le  rosier  lui-même  avec  toutes  les  roses?  » 

Chez  les  Latins,  TibuUc  et  Properce  nous  offrent 


182 


L'ARTISTE. 


en  ce  genre  des  chefs-d'œuvre  de  délicatesse  ;  mais  il 
serait  long  d'examiner  l'histoire  de  cette  poésie  musi- 
cale chez  tous  les  peuples.  Nous  laisserons  donc  la  ro- 
mance grecque  et  latine  ;  nous  laisserons  les  poètes 
indiens ,  les  Arabes  et  même  les  Espagnols ,  chez  qui 
la  romance  se  rattache  à  tant  de  drame  et  de  passion. 
Là,  elle  ne  se  chante  point  dans  un  salon  parfumé 
d'ambre  et  d'eau  de  Cologne  :  c'est  à  la  clarté  de  la 
lune ,  sous  de  frais  ombrages ,  au  pied  de  vertes  jalou- 
sies,- derrière  lesquelles  s'agite  une  forme  de  jeune 
fille,  et  quelquefois  une  lame  de  poignard  :  voilà  ce 
qu'il  faut  à  la  romance  :  la  nuit,  de  l'amour,  des  fleurs 
et  du  mystère.  Heureux  Espagnols!...  Parlons  de  la 
romance  française. 

L'historien  des  troubadours,  Jehan  de  Nostre-Dame, 
fixe  leur  origine  à  1162;  néanmoins,  au  commence- 
ment du  xii' siècle,  nous  lisons  dans  une  lettre  d'Hé- 
loïse  à  A-beilard  : 

'  «  Deux  choses  vous  gagnaient  tous  les  cœurs  :  une 
«  heureuse  facilité  à  faire  les  plus  jolis  vers  du  monde, 

<(  et  une  grâce  infinie  à  les  chanter Quelle  douceur 

«  dans  les  paroles  et  dans  les  airs  !  On  ne  parlait  que 
«  de  celui  à  qui  on   devait   des  compositions  si  ga- 

<<  lantes Leurs  beautés  touchaient  les  âmes  les  plus 

K  srossières  ;  les  femmes  surtout  en  étaient  enchan- 
«  tées Combien  elles  m'attirèrent  de  rivales!  » 

Certes ,  de  tels  éloges  nous  font  regretter  la  musique 
d'Abeilard.  Cependant,  comme  les  lettres  des  deux 
amans  sont  écrites  en  latin,  il  est  probable  que  les 
romances  du  docteur  breton  étaient  composées  dans 
la  même  langue ,  et  aussi  les  chansons  erotiques  attri- 
buées à  saint  Bernard. 

Les  chroniqueurs  placent  ]es  premières  chansons 
rimées  à  la  fin  du  ïii'  siècle,  et  il  parait  que  nous 
les  devons  à  quelque  troubadour  provençal  accueilli  à 
la  cour  de  Philippe- Auguste.  C'est  du  règne  de  ce 
prince  que  datent  Raoul  de  Coucy ,  aussi  célèbre  par 
ses  nombreuses  poésies  que  par  la  cruauté  du  sire  de 
Fayelle  et  la  mort  de  Gabrielle  son  amante  ;  etBlondel, 
le  zélé  serviteur  de  Richard  d'Angleterre  et  son  com- 
pagnon dans  les  exercices  de  la  gaie  science. 

Dès  lors  la  romance  prit  un  large  essor.  Sous  le 
règne  de  Louis  IX,  nous  trouvons  d'abord  le  frère  du 
roi.  Ce  sombre  Charles  d'Anjou,  qui  fit  tomber  sur 
l'échafaud  la  tète  du  jeune  Conradin ,  se  plaisait  aussi 
à  composer  des  lais  d'amour.  Nous  distinguons  en- 
suite ,  parmi  une  foule  d'illustres  chevaliers ,  le  fameux 
Thibaut ,  ^nUe  de  Champagne  ,  et  Raoul  de  Beauvais, 
dont  nous  avons  une  romance  qui  débute  par  ce 
couplet  : 


Au  mois  de  mui ,  par  un  matin , 

S'est  Marioii  leye'e  ; 
Dans  un  Loschet,  Icz  un  jardin 

S'en  est  la  bêle  entrée. 
Dui  vallet  Guiot  et  Robin 

Qui  long-temps  l'ont  amee, 
Pour  li  voer  delez  le  bois 

Alèrent  à  eclce. 
Et  Marion  qui  s'esjoï 
A  Robin  perceu ,  si  dist 

Geste  chançonete  :  ■ 
Nus  ne  doit  lez  bois  aller 
Sans  sa  compaignète.  • 

Nous  avons  la  musique  de  la  plupart  de  ces  romances, 
et  certes  elle  étonnerait  bien  nos  dames  si  on  la  leur 
mettait  sous  les  yeux.  11  ne  faut  pas  la  juger  d'après  la 
délicieuse  mélodie  que  M.  Castilblaze  a  introduite  dans 
sa  partition  de  la  Fora  de  Smart,  en  l'attribuant  à  Thi- 
baut de  Champagne.  Ce  chant  commence  et  finit  exac- 
tement dans  le  ton  ;  or ,  la  tonalité  moderne  n'a  été 
définitivement  établie  que  par  Durante ,  dans  le  cou- 
rant du  XVI'  siècle.  Du  reste ,  on  conçoit  facilement 
que  cette  musique,  écrite  tout  entière  dans  l'ancien 
système  de  notation ,  ait  beaucoup  prêté  à  la  traduc- 
tion arbitraire  de  ceux  qui  ont  voulu  l'habiller  à  notre 
usage. 

Tous  ces  airs  sont  donc  généralement  inférieurs  aux 
paroles  ;  ils  ont  luie  marche  fort  capricieuse,  fort  irré- 
gulière. On  y  trouve  un  abandon,  une  naïveté  qui  ca- 
ractérisent l'enfance  de  l'art,  mais  qui  ont  peu  de 
charmes  pour  nos  oreilles.  Ce  sont  de  vrais  morceaux 
de  plain-chant  très  semblable  à  celui  que  l'on  chante 
dans  nos  églises.  On  dirait  la  chanson  interrompue 
d'un  enfant  qui  s'endort ,  et  dont  le  sommeil  éteint  la 
voix  au  milieu  de  sa  mélodie. 

Les  troubadours  et  les  ménestrels  paraissent  jusqu'à 
la  fin  du  xiv*  siècle.  Ici,  depuis  1-385  jusqu'au  règne  de 
François  I^',  la  poésie  musicale  semble  languir  ;  cepen- 
dant il  nous  reste  des  chansons  d'Eustache  Déchamps, 
de  Philippe ,  duc  de  Bourgogne ,  père  de  Charles-le- 
Téméraire,  et  de  Jean  Mouton,  auteur  de  la  romance 
Au  Dieu  d^Amour,  qui  vivait  sous  Louis  XII. 

Alors,  au  commencement  du  xvi'  siècle,  pendant 
que  la  littérature  et  les  arts  renaissaient  en  Italie ,  la 
romance  reparaît  plus  belle  ;  elle  devient  nationale  à 
'la  France ,  et  connue  sous  le  nom  de  Canzcnetla  alla 
Francité.  La  musique  acquiert  du  rhythme. 

•  Nous  avons  de  François  I"  une  romance  dont  voici 
les  premiers  mots  : 

Est-il  bien  vrai ,  ou  si  je  l'ai  songé , 
Qu'il  m'est  besoin  m'eloigner  ou  distraire? 


L'AUTISTE. 


183 


On  ne  sait  si  la  musique  est  de  ce  prince. 

Les  compositeurs  célèbres  de  romances,  à  cette 
époque,  sont  Vermout,  Cousilium,  Lapi ,  etc.  C'est 
aussi  dans  ce  temps  que  nous  trouvons  Orlando  di 
Lasso,  RichaCfort,  Uorc  ,  Vcrdelot ,  et  Adrien  Villaert. 

Nous  arrivons  enfin  à  Ducaurroy,  maître  de  cha- 
pelle des  rois  Cliarles  IX,  Henri  111  et  Henri  IV.  C'est 
à  lui  que  nous  devons  la  plupart  des  vieux  noëls  , 
comme  :  Où  s'en  vont  ces  gais  bergers,  etc.  Ces  chants, 
que  l'orgue  de  nos  églises  (ait  retentir  aux  fêtes  de  la 
Nativité,  étaient  alors  des  ballets  sur  lesquels  dansait  la 
cour  de  Catherine  de  Médicis.  Avec  Ducaurroy,  nous 
trouvoiLs  une  romance  bien  connue ,  et  que  l'on  peut 
considérer  comme  un  type.  C'est  lui  qui  a  fait  la  musi- 
que de  Charmanle  Gabrielle. 

On  a  de  Henri  IV  les  paroles  et  la  musique  de  la  ro- 
mance suivante  : 


Viens ,  aurore, 
Je  l'implore , 

Je  suis  gny  quand  je  te  voi  ; 
1^  bergère 
Qui  m'est  chère 

Est  vermeille  comme  toi. 


Sous  Louis  XIH  ,  la  romance  languit  :  il  reste  de  ce 
prince  quelques  chants  empreints  de  la  tristesse  de  son 
caractère.  Il  a  composé  un  De  Profundis,  exécuté  à  ses 
funérailles. 

Lambert ,  beau-père  de  Lully,  et  Rernier,  composi- 
teur du  temps  de  Louis  XIV,  n'ont  pas  laissé  de  ro- 
mances remarquables. 

Sous  la  régence,  la  romance  disparaît.  On  ne  voit 
plus  que  des  chansons  licencieuses  entachées  de  tout 
le  libertinage  de  l'époque.  Elle  renaît  sous  Louis  XV 
jdus  tendre  et  plus  gracieuse.  On  connaît  :  Que  ne  .tuis- 
je  la  foueèrc,  par  Ribautet ,  et  Je  l'ai  planté  ,  je  l'ai  vu 
nnîlre,  de  Jean-Jacques  Rousseau.  Elle  devient  fade  et 
languissante  avec  Abanèse  ;  cependant  on  distingue 
i-ncnre  la  romance  de  Nina  de  Dalayrac  :  elle  traverse 
la  république  avec  Vacher,  dont  nous  citons ,  j)our 
mémoire ,  le  Plaisir  et  l' Espérance ,  et  ['Invocation  à 
l'amitié. 

Le  commencement  du  xix*  siècle  nous  présente 
Lambert  ,  Garai ,  Plantade ,  pnis  ensuite  Riangini , 
Hoycldieu ,  madame  Gail,  etc.  Les  romances  de  ivllc 
époque  sont  généralement  langoureuses,  sans  couleur 
nuisicale,  et  pâles  comme  la  littérature  de  l'empire. 
Quelques  unes  pourtant  ont  surgi,  et  tout  le  monde 
connaît  Portrait  charmant,  d'un  auteur  belge  dont  le 
nom  m'écliappe ;  Pauvre  Jacques ,  Ac  Garât;  le  Bien 
aimer,  S  ma  chère  Zélic,  de  Plantade;  un  Jeune  Trou- 


hadour,  de  d'Alvimar  ;  de  tcn  Baiser  la  douceur  passa- 
gère,  de  Blangini  ;  le  Beau  Dunois,  attribué  à  la  reine 
Hortensc  ,  et  surtout  la  charmante  mélodie  de  Pollet , 
Fleuve  du  Tage ,  si  souvent  et  si  intrépidement  délayée 
par  les  faiseurs  de  variations. 

Enfin  cette  première  période  Je  la  romance ,  tour 
à  tour  bégayante,  simple,  gracieuse,  fade  et  décolo- 
rée, sacrifiée  d'abord  aux  paroles,  puis  les  sacrifiant 
à  la  mélodie ,  se  termine  à  Kumagnési ,  qui ,  souvent 
neuf  et  agréable,  la  dépouille  de  ce  caractère  d'insi- 
pide aiféterie ,  et  prépare  les  voies  aux  romancistes 
modernes  ,  que  nous  examinerons  dans  un  second 
article. 

Je  do»  ici  des  remnrciinens  &  M.  Bottée  de  Toulmon,  biblio- 
thécaire du  Consei'vatoii'f!  de  musique  ,  qui  a  mis  à  ma  disposi- 
tion, avec  une  singulière  obligeance  ,  le  peu  de  livres  et  de  ma- 
nuscrits laissés  au  Conservatoire  par  la  Bibliothèque  royale, 
qui  regorge  d'une  foule  d'ouvrages  curieux  en  ce  genre,  ignoré* 
du  conservateur,  et  partant  tout-à-iàit  perdu*  pour  les  personnes 
qui  veulent  consulter. 

F. 


«î]îiiâii^i^:2^!?^iisr^MS» 


Z  J 


DRAME  E.N  S  ACTES  ET  EN  VEtlS,  PAR  M.  ALEX.  DE  LONGPitÉ. 

C'est  un  tort  de  l'auteur  d'avoir ,  en  Oe'trissant  le  duel- 
liste ,  voulu  flctrir  le  duel ,  qui  seul  peut-être  est  en  France 
un  reste  de  notre  espiit  aventureux  et  chevaleresque.  Le 
duclliiilc  n'existe  plus.  Autrefois  ,  sous  Louis  XIU ,  quand 
les  jeunes  seigneurs,  peu  tnstniits  pour  la  plupart,  n'ayant 
pas  nos  ressources  de  distractions,  nos  the'àlres,  nos  lectures, 
nos  concerts  ,  ne  savaient  à  quoi  s'occuper  ,  le  point  d'hon- 
neur était  ponr  eux  la  grande  affaire;  l'escrime  et  le  duel , 
voilà  le  centre  de  leurs  pensées.  Mais  maintenant  que  les 
moeurs  se  sont  adoucies,  maintenant  qu'il  est  plus  glorieux 
d'épargner  un  ennemi  qui  s'avoue  coupable  que  de  lui  casser 
une  épée  dans  les  reins ,  le  duelliste  atroce ,  .i  l'œil  sombre  , 
provoquant,  n'est  guère  p«ssible,  oun'existc  que  par  hasard. 
C'est  pourtant  un  persouuage  de  cette  natiu-e  qu«  M.  de 
Longpré  a  fait  paraître  devant  nous. 

Fraoville  a  la  fureur  du  duel  :  tout  l'offense ,  il  suspecte 
jusqu'aux  regards.  De  retour  du  bal  de  l'Opéra,  où, 
que',  il  a  provoque'  un  domino  dont  il  s'est  cru  offense, 
apprend  ,  p.ir  une  lettre  anonyme,  que  son  fils  Charles  doit 
se  battre  le  lendemain  matin.  Alors  il  s'e'lève  contre  le  duel, 
et  ordonne  au  jeune  homme  de  ne  pas  sortir  :  lui  quia  tant 
de  fois  eugngé  ces  luttes  ,  il  en  connaît  le  danger.  Mais 


184 


L'ARTISTE. 


Chartes  persiste  à  se  rendre  au  lieu  de'sigiie ,  et  son  père  , 
attendri ,  lui  enseigne  charitablement  une  botte  secrète. 

Lç  lendemain  a  lieu  une  série  de  duels.  Le  père  se  trouve 
avoir  provoque'  son  fils,  qui  était  le  donjiiu}  noir  :  punition 
morale  de  sa  funeste  passion.  Puis  Franvilie,  trahi  par  un 
intime  ami,  le  marquis  d'Estieuville,  le  joint,  l'accable  de 
reproches,  le  soufUelle.  Le  lâche  mar<|iiis,  torturé  sous  sa 
peur,  mais  poussé  à  bout  et  désespéré,  saisit  l'épée  que 
Franvilie  lui  présente,  et,  avant  que  ce  dernier  se  soit  mis 
en  garde  ,  lui  porte  un  coup  mortel.  On  l'a  vu,  il  est  arrête-, 
et  le  duelliste  expire  en  disant  : 

.le  mourrai  par  un  lâche  ;  et  lui par  le  bourreau! 

Le  drame  moderne  nous  a  accoutumés  à  des  passions  si 
vraies,  à  des  amours  si  exaltés,  à  des  douleurs  si  poignantes, 
que  ce  jletil  drame  Cn_  vers ,  comiques  pour  la  plupart;  à 
elFets  mesquins,  à  tournure  hétéroclite,  a  paru  déplace  ou 
grandement  incomplet.  Les  allées  et  venues  du  deuxième 
acte  embarrassent  riutelligence  de?  spectateurs,  et  le  pou 
d'intrigue  du  troisième  ne  rachète  pas  les  défauts  des  actc's 
précédens.  Il  n'j  a  point  de  femmes  dans  cette  pièce,  ce  qui 
loi  donne  un  air  de  famille  avec  ces  tragédies  toutes  mascu- 
lines qu'on  représentait  dans  les  collèges  tie  jésuites.  Nous 
ne  pouvons  guère  compter  comme  rôle  de  femme  unegrossc 
maman  fort  ennuyeuse,  représentée  par  madame  Paradol  , 
nui  fait  du  tragique  romain  dans  un  salon  français ,  et  lève 
majestueusement  le  mouchoirde  rigueur. 

M.   de  Longpré  ,   restez  auteur  comique;   l'héritage  de 


Picard  n'est  pas  mauvais  à  recueillir,  et  vous  commenciez 
bien. 

Beauvallet  a  profondément  compris  le  r(Me  du  duelliste. 
Ceffroi ,  jeune  artiste  pen  connu ,  et  que  nous  avions  remar- 
qué dans  la  Famille  de  Lusigny.^  a  joué  avec  beaucoup  de 
talent. 


©tirtitt^. 


Il  vient  de  paraître  chez  l'éditeur  Roret  un  nouveau 
roman  de  M.  Georges  Sand,  qui  a  pour  tihe  Indianu.  ^Jous 
rendrons  compte  de  ce  livre,  écritavec  tout  le  charme,  toute 
la  verdeur  d'une  jeune  imagination,  avec  toute  la  profon- 
deux-d'un  homme  qui  a  fait  de  la  vie  une  rude  et  puissante 
étude. 

— ^Dcgmont,  Paris  et  Saint-Cloud  au  18  brumaire,  vient 
I  de  paraître  chez  Fournier. 

Le  même  libiaire  nous  promet  pour  ce  mois-ci  les  ConH-s 
de  U Alliant  bra ,  qui  viennent  de  paraître  à  Londres  avec 
éclat.  L'artiste  trouvera  plus  d'un  sujet  dans  ce  poétique  et 
brillant  ouvrage  de  Washington  Irving. 

—  La  première  édition  du  Mutilé,  par  M.  X.-B.  Saintine, 
qui  a  paru  lundi  dernier,  est  presque  épuisée.  Cet  ouvrage 
remanpiable  ,  imprimé  avec  soin  ,  et  enrichi  d'une  vignette 
charmante  de  notre  Tony  Johannot  et  gravée  par  Thompson, 
se  trouve  chez  Ambroise  Dupont,  rue  Vi vienne. 


m 


Dessins. 


I  Madame  Dorval,  par  L.  Noïi.. 
I  Donjon  Polifçiiac,  par  Deroy. 


L'ARTISTE. 


185 


J70-SMS1TT  DE  L'AUT 

AU  XVI«  SIÈCLE. 


Cofncille- Agrippa  de  Nctteslicini ,  qui  eut  eu  Europe  uuc 
immense  célébrité  dan*  un  siècle  où  l'on  brûlait  les  sorciers, 
était  réellement  un  homme  de  savoir  prodigieux  j  il  appro- 
fondissait toutes  les  connaissances  humaines  avec  un  coup- 
d'œil  d'aigle,  et  trouvait  un  s^-stènie  philosophi(|ue  en  cher- 
chant la  pierre  pliilosoplmle.  Ili'tait  parti  de  cette  Allemagne 
studieuse  qui  fut  le  berceau  des  découvertes  utiles  ;  il  avait 
observé  les  cathédrales  féeriques  des  bord*;  du  Khin  ,  les 
tableaux  d'Holbein  et  d'Albert  Durer  ;  il  vint  en  France  ad- 
mirer les  statues  de  Germain  Pilon,  les  faïences  de  Palissj, 
les  palais  du  Primalice;  il  compléta  son  éducation  d'artiste 
au  milieu  des  merveilles  de  la  renaissance,  après  avoir  visité 
l'Espagne  et  l'Italie  avec  son  chien  noir  et  ses  alambics. 

Alors  il  écrivit  son  livre  profond  et  spirituel  :  De  Incerli- 
tudine  et  vanilate  scicnliarum.  11  avait  imaginé  la  philosophie 
occulte,  que  les  astrologues,  les  hermétistes  et  les  divinateurs 
essayèrent  vainement  de  continuer  après  lui  ;  mais  il  se  mo- 
qua de  son  propre  ouvrage  ,  et  montra  qu'il  était  versé  dans 
les  sciences  ,  en  les  jugeant  avec  une  ingénieuse  sévérité.  Il 
.se  jouait  du  paradoxe. 

Voici  ce  qu'il  dit  des  arts ,  qu'il  savait  apprécier  par  théo- 
rie, et  dont  il  eiU  voulu  reculer  les  limites.  Ces  pages  ,  que 
nous  empruntons  à  la  traduction  peu  connue  de  Louis  Tur- 
quet,  montrent  l'état  de  la  critique  du  xvi"  siècle  : 

DE  I.A    PEINTURE,  DE  LA  STATUAIRE,  SCULPTUREOU  TAILLE 
EN   ItOSSE,  ET  DE   LA   POTERIE  ET  FONTE. 

"  La  peinture  est  à  la  vérité  un  art  prodigieux,  mais 
qui  imite  soigneusement  les  œuvres  de  la  nature,  par  la 
bonne  disposition  et  agencement  des  traits  et  de  l'ap- 
plication des  couleurs  propres  à  chaque  chose.  On 
faisait  anciennement  si  grande  estime  de  la  peinture, 
qu'elle  tenait  le  premier  degré  après  les  arts  libéraux. 
C'est  un  art  pleiitde  liberté  non  moins  que  de  poésie, 
ainsi  qu'Horace  a  très  bien  dit  : 

Toujours  de  tout  oser  par  main  prompte  et  hardie, 
Ont  pris  leur  liberté,  peinture  et  poésie. 

Aussi  dit-on  que  la  peinture  est  une  poésie  muette,  et  la 
poésie  une  peinture  parlante,  tant  elles  sont  bien  alliées 
l'une  avec  l'autre;  car, et  peiiitresct  poètes,  feignent  éga- 
lement les  uns  comme  les  autres  des  fables  ou  des  his- 
toires, et  représentent  toutes  choses  :  la  lumière  et  la 

TOME  III..   17'  LIVI\*ISOS. 


splendeur,  les  ombres,  les  hauteurs,  les  abaissemen», 
montagnes  et  plaines.  La  peinture  a  cela  de  plus,  qu'elle 
déçoit  la  vue  en  un  même  objet ,  faisant  voir  et  pa- 
raître en  diverses  sortes  une  même  figure  selon  le 
changement  de  l'assiette  ou  des  regardans;  ce  qu'elle 
emprunte  de  l'optique,  et  pas.se  plus  outre  que  la  sculp- 
ture ou  statuaire,  en  ce  qu'elle  contrefait  le  feu,  les 
rayons,  la  lumière,  les  tonnerres,  foudres,  le  point  du 
jour,  le  soleil  couchant,  l'entre-soir  et  nuit,  les  nuages, 
fait  apparaître  les  passions  et  affections  de  l'homme,  et 
presque  fait  parler  les  figures;  et  par  fausses  mesures, 
elle  raccourcit  les  choses,  et  fait  paraître  ce  qui  n'est. 
Ainsi  que  l'on  trouve  écrites  les  histoires  de  la  ga- 
geure, entre  Zeuxis  et  Parrhasius,  peintres  excellens, 
qui  étaient  entrés  en  contention  pour  la  prérogative  et 
prééminence  de  leur  savoir.  Zeuxis  apporta  des  raisins 
peints  avec  telle  industrie  et  labeur,  que  les  oiseaux 
croyant  que  ce  fussent  de  vrais  et  naturels  raisins ,  y 
accouraient  pour  en  manger  :  l'autre  mit  en  place  un 
tableau  où  était  peint  un  rideau  seulement,  par  lequel 
son  concurrent  fut  déçu;  car  il  était  si  bien  contrefait 
que  l'on  pensait  que  ce  n'était  que  le  voile ,  et  que  la 
peinture  était  dessous,  de  sorte  qu'il  se  prit  à  dire,  tout 
fierdece  qu'il  avait  trompé  des  oiseaux:  a  Découvre  ton 
tableau,  et  nous  montre  ce  que  tu  as  peint.  »  Enfin, 
s'apercevant  de  sa  faute ,  il  fut  contraint  de  céder  à 
Parrhasius  le  champ  et  la  victoire,  car  Zeuxis  avait 
bien  déçu  des  oiseaux ,  mais  Parrhasius  avait  affiné 
un  maître  ouvrier.  Pline  raconte  qu'à  certains  jeux 
que  célébrait  Claude,  il  y  avait  des  toiles  peintes  d'un 
art  admirable ,  sur  lesquelles  les  corbeaux,  déçus  par 
l'apparence,  essayaient  de  voler  et  de  se  poser.  Ce 
même  auteur  dit  que,  durant  le  règne  des  Triumvirs, 
un  dragon  en  peinture  fit  taire  et  perdre  le  chant  aux 
oi.seaux,  à  la  vue  de  chacun.  La  peinture  a  encore  cela 
de  singulier,  qu'en  tous  ses  ouvrages  il  y  a  quelque 
sens  et  intelligence  outre;  ce  qui  se  voit  en  quoi  il 
faut  que  l'esprit  et  le  jugement  des  regardans  s'exer- 
cent,comme  a  fort  diligemment  remartjué  Plutarque,en 
ses  images,  au  discours  de  peinture.  Et  quoique  l'art, 
l'industrie  et  e.xercice  de  la  peinture,  soit  excellent  et 
de  grand  avantage  à  celui  qui  en  fait  état,  le  nature! 
lui  sert  encore  davantage,  et  est  par  dessus  tout. 

Toutefoisj'aiapprisautrefois,  en  Italie,  que  lapeinture 
nesertpasdepcu,  etqueson  autorité  n'est  pas  à  mépriser; 
car  s'étant  ému  un  grand  procès  en  cour  de  Home  en- 
tre les  frères  Augustins  et  ce  qu'on  appelle  chanoines 
réguliers,  touchant  lliabit  duquel  .saint  .\ugustin  usait, 
savoir  s'il  portait  le  noir  sur  une  cotte  blanche,  ou  h; 
blanc  sur  la  noire  ;  et,  ne  trouvant  aucun  document  ni 
écriture  qui  pût  servir  à  éclaircir  cette  di^culté,  les 


186 


L'ARTISTE. 


i  uges  furent  d'avis  de  renvoyer  les  parties  aux  peintres 
et  tailleurs  d'images ,  et  que  le  rapport  qu'ils  feraient 
par  la  recherche  des  anciennes  peintures  tiendrait  lieu 
de  sentence  définitive.  A  l'exemple  desquels  m'étant 
rangé  et  arrêté ,  après  m'étre  travaillé  fort  long-temps 
avec  continuelle  diligence  pour  trouver  l'origine  des 
capuchons  des  moines,  et  n'en  pouvant  être  éclairci 
par  aucune  écriture,  enfin  j'eus  recours  aux  peintures, 
même  à  celles  des  cloîtres  et  de  leurs  couvens ,  où  vo- 
lontiers sont  peintes  les  histoires  du  Vieux  et  Nouveau 
Testament;  la  recherchant  soigneusement,  je  n'aperçus 
aucun  des  patriarches  de  l'ancienne  alliance,  ni  des 
prêtres,  ni  des  prophètes,  ni  des  lévites,  non  pas  même 
Hélie,  que  les  carmes  disaient  être  auteur  de  leur  or- 
dre, qui  fût  encapuchonné  ;  puis,  venant  à  regarder  de 
nouveau,  j'y  trouvai  Zacharie,  Simon,  saint  Jean-Bap- 
tiste, Joseph,  Notre  Seigneur  Jésus-Christ,  les  Apôtres, 
les  Scribes  et  Pharisiens,  les  grands-prêtres,  Anne, 
Caïphe,  Hérode,  Pilate,  et  plusieurs  autres,  entre  les- 
quels je  n'en  voyais  pas  un  qui  eût  capuchon  en  tête.  Je 
reviens ,  et  fais  derechef  une  revue  partout  de  chaque 
chose  par  le  menu  et  avec  diligence  ;  enfin ,  j'aperçus 
environ  le  commencement  des  histoires  du  Nouveau 
Testament,  le  diable  qui  tentait  Notre  Seigneur  au 
désert ,  lequel  portait  cet  habillement  de  tête. 

«  Dont  je  fus  fort  réjoui  et  satisfait  d'avoir  appris  par 
les  peintures  ce  que  je  n'aurais  su  trouver  par  écrit  en 
aucun  livre ,  à  savoir  que  l'invention  des  capuchons 
soit  venue  du  diable,  et  que  de  lui,  comme  il  est  croya- 
ble, les  moines  l'aient  empruntée,  s'en  accoutrant  cha- 
cun selon  son  ordre  et  de  la  couleur  qui  lui  requise , 
ou  bien  l'ont  reçue  de  lui ,  et  appréhendée  par  droit 
successif  et  héréditaire. 

«  La  peinture  est  accompagnée  de  l'art  de  tailler  fi- 
gures en  bosses,  de  la  poterie,  fonte  et  gravures  :  tous 
exercices  bizarre.  Jt  fantastiques ,  lesquels  pourraient 
être  compris  sous  le  titre  d'architecture  ;  la  sculpture 
taille  ses  images  en  pierre ,  bois ,  ou  ivoire  ;  la  poterie 
les  forme  de  teri*;  la  fonte  jette  dans  des  moules  de 
enivre  et  autres  métaux  dont  sont  façonnées  ses  figures; 
la  gravure  les  taille  au  dedans  des  pierres  précieuses 
ou  autres.  De  ces  arts  a  écrit  naguère  Pop.  Gaurie; 
mais  il  est  croyable  que  ceux-ci ,  autant  que  la  pein- 
ture ,  ont  été  inventés  et  mis  en  avant  par  les  esprits 
immondes  pour  servir  à  l'orgueil  et  parade ,  éveiller 
les  cupidités  et  engendrer  la  superstition  dans  les  cœurs 
humains,  et  que  les  premiers  ouvriers  qui  se  sont 
adonnés  à  ces  arts  furent  ceux,  dit  saint  Paul,  qui 
changèrent  la  gloire  de  Dieu  incorruptible  à  la  res- 
semblance de  l'homme  corruptible,  des  oiseaux,  des 
bêtes  à  quatre  pieds  et  des  reptiles,  lesquels,  contre 


la  défense  expresse  de  Dieu  qui  rejette  toute  image 
taillée  et  ressemblance  des  choses  qui  sont  là-haut  au 
ciel  ou  ici-bas  sur  la  terre ,  ont  Introduit  une  détesta- 
ble idolâtrie  et  déplaisante  à  Dieu.  Dont  le  sage  parle 
ainsi  :  a  L'idole  est  maudite  ainsi  que  l'ouvrier  qui  l'a 
faite  :  celui-ci  d'autant  qu'il  en  est  l'ouvrier,  et  elle 
parce  qu'étant»  corruptible ,  elle  a  reçu  le  nom  et  le 
titre  de  Dieu.  La  vanité  des  hommes,  dit-il,  a  produit 
au  monde  ces  arts  pour  les  tenter ,  et  surprendre  leur 
vie,  et  leur  invention  en  est  la  corruption.  »  Néan- 
moins, chrétiens  sommes  en  cela  déréglés  et  privés 
de  bon  sens  par  dessus  toutes  les  autres  nations,  nous 
laissant  décheoir  en  tel  abâtardissement  de  mœurs  et 
de  façon  de  vivre  qu'il  n'y  a  chambre,  salle,  ni  cabinet 
en  nos  maisons,  qui  ne  soient  garnis  de  lubriques  et 
déshonnêtes  peintures  par  lesquelles  nos  femmes  et 
nos  filles  ne  peuvent  être  invitées  qu'à  toute  impudi- 
cité  :  même  nous  en  remplissons  les  temples ,  chapelles 
et  oratoires  en  singulière  vénération ,  non  sans  danger 
de  tombet"  en  idolâtrie  :  de  quoi  nous  traiterons  plus 
amplement  quand  nous  viendrons  à  parler  de  la  re- 
ligion. » 


(suite.) 

«  Comme  la  romance  doit  être  écrite  d'un  style 
«  simple,  touchant  et  d'un  goût  un  peu  antique,  l'air 
«  doit  répondre  au  caractère  des  paroles  :  point  d'or- 
«  nemens,  rien  de  maniéré,  une  mélodie  douce,  natu- 
«  relie,  et  qui  produise  son  effet  indépendamment  de  la 

«.manière  de  la  chanter Une  romance  bien  faite, 

B  n'ayant  rien  de  saillant ,  n'affecte  pas  d'abord  ;  mais 
«  chaque  couplet  ajoute  à  l'effet  du  précédent;  l'intérêt 
«  augmente  insensiblement,  et  quelquefois  on  se  trouve 
«  attendri  jusqu'aux  larmes  sans  pouvoir  dire  où  est  le 
«  charme  qui  a  produit  cet  effet.  C'est  une  expérience 
«  certaine  que  tout  accompagnement  dinstrument  affai- 
«  blit  cette  impression.  »  , 

Ainsi  disait  Rousseau; -mais  l'auteur  âï Emile  et  à'Hi- 
loïse  est  parfois  sujet  en  musique  à  d'étranges  erreurs. 
On  en  peut  juger  par  ces  mots  :  indépendamment  de  la 
manière  de  la  chanter;  comme  si  l'effet  d'un  chant  pou- 
vait exister  absolu ,  indépendant  de  l'expression  du 
chanteur,  lorsque  nous  avons  vu  Paganini  arracher  des 
larmes  avec  un  air  qui  ne  nous  rappelle  ordinairement 
que  des  souvenirs  de  carnaval. 

On  volt  ensuite  que  ces  paroles  s'adressent  à  la  ro- 
mance du  xvm'  siècle;  elles  n'ont  plus  de  sens  à  notre 


L'ARTISTE. 


187 


époque.  La  romance  dont  parle  Rousseau  est  celle  de 
Louis  XV,  douce  et  souvent  tendre  jusqu'à  la  fadeur. 
Aussi  veut-il  une  mélodie  champêtre,  sans  omemens ,  et 
telle  qu'il  faut  à  des  paroles  ccriles  dangoàl  un  peu 
antique.  Ce  qu'on  appelait  alors  un  goiit  un  peu  anti- 
que, c'étaient  les  roses ,  l'ombrage,  les  bosquets,  les 
rossignols  qui  cbantenl  l'amour,  les  ruisseaux  qui  mur- 
murent, etc.,  etc.  La  romance  est  la  rêverie  du  musi- 
cien préoccupé  d'amour  ;  or,  la  rêverie  de  celte  épo- 
que, et  surtout  la  rêverie  de  Rousseau,  celle  qu'il 
caresse  de  prédilection,  se  couchait  sous  un  saule,  aux 
lx)rds  paisibles  d'un  lac  ,  et,  laissant  errer  les  regards 
sur  un  ciel  pur,  bien  bleu;  sur  un  gazon  bien  doré  de 
soleil;  •enivrée  de  violettes  et  de  chèvrefeuille,  elle 
mêlait  ses  chants  à  toutes  ces  harmonies  de  la  nature , 
bruissement  du  feuillage,  soupirs  de  la  brise,  gazouil- 
lement des  oiseaux,  murmure  de  l'onde  sur  les  cail- 
loux.. Là,  sans  doute,  une  mélodie  douce  et  champêtre 
pouvait  attendrir  jusqu'aux  larmes  ,  fùt-elle  même 
chantée  par  une  voix  de  paysan;  là,  tout  accompagne- 
ment d'instrument  eût  affaibli  cette  impression,  parce 
qu'il  vous  eût  arraché  violemment  de  cette  existence 
toute  poétique  pour  vous  rejeter  dans  les  réalités  de 
notre  vie  civilisée  et  factice. 

Telle  n'est  point  notre  rêverie ,  à  nous.  C'est  une 
rêverie  élégante  et  musquée;  il  lui  faut  des  rideaux  de 
soie,  des  coussins  de  velours,  un  divan,  une  ottomane 
voluptueuse ,  un  boudoir  bien  parfumé ,  bien  coquet, 
à  demi  éclairé  par  une  lampe  d'albâtre  ou  le  reflet  des 
lustres  du  salon;  plongée  dans  l'édredon  moelleux, 
elle  écoute,  les  yeux  presque  fermés,  le  bruit  éloigné 
de  la  danse  ;  les  accords  bondissans  de  la  valse,  les  pas 
des  danseurs,  ce  frôlement  de  soie,  de  satin  ,  de  gaze, 
ces  mots  d'amour  jetés  en  passant  à  l'oreille  d'une  jolie 
femme  rieuse  et  folâtre  qui  les  reçoit  entre  deux  ac- 
cords de  l'orchestre  :  voilà  ses  harmonies,  musique  va- 
gue et  inspiratrice  qui  accompagne  sa  pensée,  tant 
vagabonde  et  coureuse  qu'elle  soit.  Peut-être ,  barpa- 
roUe  ondulée,  elle  suit  le  matelot  dans  les  périls,  ou  le 
gondolier  dans  ses  molles  promenades;  mais  c'est  à  la 
façon  du  poète,  qui,  lasse  un  instant  de  cette  vie  ro- 
sée, s'écrie  : 

Oh  !  qui  m'emportera  sur  des  flots  sans  rivages  ! 

Chansonnette  légère ,  elle  songe  un  moment  aux 
plaisirs  de  la  campagne;  mais  ce  n'est  point  par  amour 
des  champs,  c'est  par  dégoût  de  la  ville ,  par  désœu- 
vrement; elle  chante  les  joies  des  bergères,  mais  c'est 
avec  le  ton  du  riche  (jui  court  admirer  les  beautés  de  la 
nature  dans  sa  calèche.  Sa  mélancolie  n'est  pa% cette 
douce  tristesse,  celte  plénitude  du  cœur  qui  oppresse 


délicieusement  au  milieu  du  calme  des  champs  ;  c'est 
le  vide  d'une  ame  épuisée  d'émotions,  et  qui  a  dépeiué 
toute  sa  vie  en  dehors;  c'est  René  traînant  à  travers  la 
paix  du  désert  ses  passions  et  ses  souvenirs  d'homme 
civilisé,  comme  un  forçat  échappé  des  débris  de  sa 
chaîne  ;  quelque  sentiment'  qu'elle  exprime ,  amour, 
douleur,  abandon,  espoir,  toujours  ce  bourdonnement 
harmonieux  de  nos  fêtes,  ces  derniers  rctentisscmens 
de  salon 

Viennent,  troublant  sa  jeune  tétc, 
Rire  et  bruire  à  son  chevet. 

Loin  donc  d'affaiblir  ses  impressions ,  l'accompagne- 
ment les  rend  plus  frappantes  ;  errante  sur  les  flots  ou 
dans  la  prairie ,  solitaire  au  fond  d'une  grotte  ou  d'un 
boudoir,  il  lui  faut  toujours  ces  accords  voilés  du 
piano ,  vague  souvenir  de  la  contredanse,  écho  lointain 
du  bal. 

Voyez  une  charmante  romance  de  Troupenas ,  qui 
commence  par  ces  mots  :  le  bal  va  s'ouvrir,  etc.  Seule 
dans  un  salon  brillant  et  animé,  une  jeune  femme  en- 
tend le  prélude  de  l'orchestre  ;  celui  qu'elle  aime  ne 
vient  pas  la  chercher:  l'impatience,  le  dépit,  l'agitent, 
et  un  chant  rapide,  inquiet,  entrecoupé,  exprime  ce 
qui  se  passe  dans  son  ame.  Un  instant  elle  espère ,  et 
la  mélodie  semble  achevée  :  pauvre  enfant  !  elle  se 
trompe ,  l'ingrat  la  néglige.  Mais  on  commence.'  ah.' 
c'est  bien  mal!  s'écrie-t-elle  ;  et  ici  viennent  deux  jolies 
modulations,  qui  se  terminent  par  les  acceos  bien 
rhythmés  de  la  contredanse. 

Nous  ne  demanderons  donc  ^as  à  la  romance  une 
mélodie  champêtre  ni  dépourvue  de  tout  accompagne- 
ment; ce  qu'il  lui  faut,  aujourd'hui  que  les  paroles 
sont  comptées  pour  peu ,  c'est  une  mélodie  simple , 
mais  bien  caractérisée,  et  soutenue  d'une  harmonie 
neuve  et  originale. 

Parmi  nos  romancistes  les  plus  célèbres ,  nous  dis- 
tinguons A.médée  de  Beauplan,  Ch.  Plantade,  Théo- 
dore Labarre,  madame  Pauline  Ducharabge  et  Panse- 
ron.  11  en  est  d'autres  moins  connus ,  mais  non  pas 
sans  mérite,  comme  Neyts  et  Hippolyte  Monpou. 

Ch.  Plantade  a  publié  de  jolies  romances.  Tout  le 
monde  connaît  le  Retour  de  Pierre ,  qui  a  eu  long-temps 
les  honneurs  de  la  vogue.  Il  excelle  dans  un  genre  que 
les  salons  accueillent  avec  plaisir  :  c'est ,  si  je  puis  m'ex- 
primer  ainsi,  la  caricature  musicale.  Il  n'est  pas  que 
vous  n'ayez  entendu  Madame  Pochet  et  madame  Gi- 
bou,  création  de  Henri  Mounier,  traduite  par  Plan- 
tade, et  commentée  par  Odry  à  l'usage  du  public  des 
Variétés. 


188 


L'ARTISTE. 


Nous  avons  de  Neyts  une  romance  intitulée  Nanna , 
délicieuse  de  naïveté  et  d'expression.  Il  y  a  bien  du 
charme  aux  paroles  de  ce  jeune  homme  qui  répond  à 
toutes  les  craintes  de  sa  vieille  mère  : 

Nanna  m'appelle, 
Elle  est  si  belle , 
Je  l'aime  tant! 

et  qui ,  étouffé  par  les  flots ,  murmure  encore  ces  mots 
d'amour.  Le  musicien  a  bien  senti  la  poésie  de  Dela- 
vigne  :  le  retour  du  majeur ,  après  les  alarmes  expri- 
mées dans  la  première  partie  de  la  strophe,  est  de 
l'effet  le  plus  heureux.  Donnez  cette  romance  à  une 
voix  pure  et  bien  accentuée,  à  Alexis,  par  exemple,  et 
elle  vous  arrachera  des  larmes, 

Amédée  de  Beauplan  a  quelques  jolies  romances 
parmi  un  très  grand  nombre.  Je  ne  parle  pas  du  Bon- 
heur de  se  revoir,  qui  probablement  n'eût  jamais  été 
connu  sans  madame  Malibran  ;  mais  il  nous  a  donné 
la  Leçon  tyrolienne  et  la  Voix  de  ce  qu'on  aime.  Il  y  a 
dans  ces  deux  morceaux  beaucoup  de  grâce ,  de  légè- 
reté et  de  fraîcheur.  Amédée  de  Beauplan  et  Hippolyte 
Monpou  ont  mis  tous  deux  en  musique  l'Andakuse,  de 
M.  de  Musset.  Il  fallait  de  l'audace  pour  traduire  en 
musique  cette  poésie  si  folle  et  si  capricieuse  :  Amé- 
dée de  Beauplan  a  complètement  échoué  ;  sa  musique 
est  pâle  auprès  de  celle  d'Hijipolyte  ,  qui  étincelle  de 
verve  et  d'inspiration. 

Les  romances  de  Théodore  Labarre  sont  empreintes 
d'un  caractère  solennel  :  il  y  a  du  grandiose  dans  son 
Klephte. 

Madame  Pauline  Duchambge  a  souvent  des  idées 
très  heureuses.  Il  est  à  regretter  que  l'harmonie  de  ses 
accompagnemens  laiss.e  beaucoup  à  désirer;  elle  est 
souvent  gauche  et  incorrecte.  Mais  le  Malelcl  et 
l'Ange  gardien  nous  offrent  des  modèles  de  chants 
simples  et  gracieux  ;  on  y  reconnaît  la  touche  d'une 
femme.  Il  y  a  dans  son  faire  un  laisser-aller,  un  abandon 
qui  a  beaucoup  de  charme  ,  et  nous  pouvons  la  placer 
à  un  rang  très  distingué  parmi  les  romancistes. 

Digne  émule  de  ce  Ducaurroy ,  maître  de  chapelle 
des  rois  Charles  IX,  Henri  III  et  Henri  IV,  dont  j'ai 
déjà  parlé ,  et  qui,  pendant  trente-quatre  ans,  a  publié 
chaque  année  un  recueil  de  cent  airs ,  Panseron  met 
au  jour,  tous  les  ans,  un  albiun ,  sans  préjudice  du 
courant.  'r^f-"'  - 

:  ;  I 

Trop  heureux  Scuile'ri,  dont  la  teitile  plume 

Peut  chaque  mois,  sans  peine ,  enfanter  un  volume. 

Il  y  a  toutefois  cette  différence,  que  les  volumes  de 
Scudéri  étaient  fort  ennuyeux,  et  que  les  romances  de 


Panseron  sont  presque  toutes  agréables.  Qui  ne  con- 
naît la  chanson  de  Petit  blanc;  Non,  non,  je  ne  vous 
aime  plus  ;  Âppelez->moi ,  je  reviendrai ,  et  une  (bule 
d'autres?  On  peut  reprocher  à  ces  romances  un  peu 
d'uniformité  dans  les  dernières  phrases.  H  y  a  presque 
toujours  une  progression  descendante  de  septièmes 
diminuées,  dont  l'effet,  bien  que  toujours  harmonieux, 
finit  par  devenir  monotone. 

J'arrive  enfin  aux  romances  les  plus  gracieuses ,  les 
plus  originales  que  nous  ayons:  je  veux  dire  l'album 
de  madame  Malibran.  Chacun  sait  par  cœur  le  Retour 
de  la  Tyrolienne  :  c'est  peut-être  une  des  faibles  compo- 
sitions de  la  cantatrice.  Mélodie  brillante,  neuve  et  co- 
lorée, quelquefois  étrange,  mais  jamais  commune;  har- 
monie toujours  riche  de  modulations  et  d'effets,  quoique 
facile  d'exécution  ;  elle  a  tout  concilié.  Je  citerai  d'elle 
le  Ménestrel,  la  Foix  qui  dit  je  l'aime,  la  Tarentelle,  le 
l'image,  la  Dayadère  ,  ftalaplan,  cl  surtout  le  Réveil 
dun  beau,  jour.  La  mélodie  de  cette  dernière  romance 
est  charmante  de  fraîcheur  et  de  naturel,  et  le  rhy  thme 
de  l'accompagnement,  qui  produit  une  sorte  de  balancé 
alternatif  avec  le  chant,  est  de  l'effet  le  plus  agréable. 
Ralaplan  est  bien  la  chanson  vigoureuse  d'un  vieux^ 
tambour  des  Pyramides;  la  Tarentelle  est  pétillante  de 
vivacité  :  c'est  un  chant  qui  court  jusqu'à  la  fin,  gra- 
cieux et  rapide  ,  sans  vous  laisser  le  temps  de  prendre 
haleine.  Il  y  a  dans  le  Ménestrel  hcAuzou^  de  sensibilité 
et  des  modulations  charmantes.  Enfin,  de  toutes  les 
romances  de  madame  Malibran  ,  il  n'en  est  pas  une  où 
l'on  ne  trouve  un  cachet  d'originalité  et  de  verve  qui 
trahit,  tantôt  la  Rosina  capricieuse  et  légère,  tantôt 
cette  Ninetta  vive  et  passionnée,  dont  les  accens  vous 
ont  fait  éprouver  une  si  profonde  émotion. 

C'est  une  chose  remarquable  que  cette  supériorité 
d'une  femme  dans  la  romance.  J'ai  dit  que  la  romance 
était  la  causerie  du  musicien  avec  lui-même  :  c'est  sa 
rêverie  familière  ;  elle  est  en  musique  ce  que  les  lettres 
sont  en  fait  d'ouvrages  littéraires.  La  romance  est , 
pour  l'intimité  du  salon  ,  comme  la  lettre  pour  l'inti- 
mité de  la  famille  ;  elle  est  aiissi  déplacée  dans  un  con- 
cert ou  sur  un  théâtre,  que  le  serait  dans  une  académie 
la  lecture  d'une  lettre  d'amour  ou  d'amitié.  Les  lettres 
s'écrivent  avec  le  cœur:  c'est  le  cœur  qui  dicte,  sans 
recherche ,  sans  travail ,  avec  un  entier  abandon  ;  la 
romance  vient  aussi  du  cœur  :  c'est  le  cœur  qui  chante, 
le  cœur  qui  parle  au  piano.  Chacun  se  croit  capable 
de  composer  une  romance  comme  d'écrire  une  lettre  ; 
cependant  nos  deux  modèles ,  dans  la  lettre  et  dans  la 
romance,  sont  deux  femmes  :  c'est  qu'une  femme  seule, 
peut  posséder  ce  degré  de  sensibilité  exquise,  qui  fait 
le  charme  d'une  romance  et  d'une  lettre. 


l 


L'ARTISTE. 


189 


Aussi  avons-nous  eu  une  foule  de  romances;  je  dis  de 
romances  gravées,  car  d'inédites,  Dieu  seul  en  sait  le 
nombre.  Néanmoins  un  genre  manquait  juscju'ici  à  la 
musique  :  celui  que  la  spirituelle  marquise  a  révélé  en 
littérature.  Madame  Malibran  est  la  Sévigné  do  la  ro- 
mance. F- 


^iiitvaixivc. 


Gontc. 
Je  courais  au  bonheur  sur  la  route  du  crime. 

GlLBEni. 


UNE  TACHE  DANS  UN  BAL. 


I.orsqu'une  jeune  imagination  de  poète  se  place  à 
une  fenêtre  sous  les  rayons  d'un  soleil  d'été  ;  quand 
elle  contemple  un  paysage  riant,  elle  est  à  son  aise,  et 
palpite  de  reconnaissance  envers  Dieu  ;  car  les  (leurs 
et  les  arbres  trempés  de  flots  de  lumière,  et  se  dessi- 
nant à  l'horizon,  les  plaines  dorées,  les  lacs  d'azur  sont 
si  beaux,  si  simples  à  la  fois!...  Mais  quand  l'esprit  a 
embrassé  toute  celte  campagne,  tout  ce  coin  de  la 
création,  il  cherche  à  l'animer  encore  en  le  peuplant; 
il  jette  dans  ces  chemins,  au  bord  de  ces  flots,  sous 
l'ombrage  de  ces  bois,  des  créatures  frêles  et  gracieu- 
ses, des  corps  mollement  balancés,  des  yeux  tout 
grands  ouverts  ou  fermés  négligemment,  des  bouches 
rosées,  des  cheveux  flottans;  il  veut  des  tailles  minces, 
des  pieds  craintifs  à  se  poser ,  des  mains  blanches  et 
effUées;  il  emplit  ses  oreilles  de  sons  argentins  que  lui 
aj^orte  le  vent,  et  charme  ses  regards  des  idoles  qu'il 
a  semées  dans  son  temple.  11  a  tout  :  la  belle  nature  cl 
les  jolies  femmes. 

Pour  celui  t|ui  n'a  pas  usé  brutalement  sa  vie,  qui 
nourrit  et  enserre  avec  soin  ses  illusions;  pour  celui 
qui  passe  au  creuset  toutes  les  sensations  du  moment, 
toutes  les  espérances  de  l'avenir,  les  femmes  sont  des 
anges  qu'on  doit  adorer  à  genoux.  Si  cet  homme  est 
peintre,  il  fera  des  madones;  s'il  est  musicien,  ses 
chants  seront  flexibles  et  mélodieux;  il  laissera  au.v  au- 


tres le  soin  d'exercer  les  mâles  basses-taille»  et  de  faire 
hurler  les  démons  sous  les  voûtes  d'un  Opéra.  .S'il  est 
poète,  il  s'inspirera  des  yeux  de  celle  qu'il  aime,  il  sai- 
sira sa  pensée  ,  et  exprimera  les  roses  de  son  haleine. 
H  y  a  tant  de  magie  et  d'innocence  dans  une  jolie 
femme  !  Cette  jeune  fleur  est  un  printemps  continuel  ; 
faible  d'organisation  ,  puissante  d'ascendant,  elle  nous 
obéit  et  nous  subjugue  :  nous  l'aimons  et  la  plaignons 
tour  à  tour;  car  son  œil  contient  ce  qui  allume  l'incen- 
die et  eu  qui  l'éteint  :  du  feu  et  des  larmes. 

Telle  était  Laurence  —  dix-sept  ans ,  de  la  grâce  à 
profusion  ,  de  la  naïveté ,  un  sourire  de  bonne  cons- 
cience —  sa  mère  s'en  montrait  orgueilleuse;  dès 
qu'elle  vit  grandir  sa  fille,  elle  ne  se  regarda  plus  au 
miroir,  s'oublia,  et  s'isola  d'elle-même  pour  se  consa- 
crer tout  entière  à  Laurence,  partageant  ses  courts 
chagrins,  prévenant  ses  désirs,  et  semblant  rajeunir 
avec  la  jeune  enfant...  Celle-ci  n'abasait  jamais  de  ce 
pouvoir  d'amour  ;  elle  était  discrète,  réfléchie ,  et  ce- 
pendant folâtre  comme  le  voulait  son  âge... 

J'allais  souvent  voir  madame  de  Cénis,  et  je  sortais 
toujours  de  sa  maison  ravi  de  son  amabilité  et  surtout 
de  sa  tendresse  pour  sa  fille.  Lnsoir  je  rencontrai  chez 
elle  un  vieux  médecin  que  j'avais  connu  dans  les  ar- 
mées, homme  grave,  mesuré,  qui  avait  renoncé  à  tailler 
dans  les  chairs  des  soldats  troués  ou  pourfendus  pour 
soigner  la  santé  des  dames.  Je  le  pris  dans  un  coin  du 
salon ,  et  après  avoir  épuisé  les  souvenirs  du  passé,  les 
batailles  de  l'empire  et  les  morts ,  nous  en  vînmes  à  la 
maîtresse  de  la  maison. 

—  Venez-vous  souvent  chez  madame  de  Cénis?  lui 
demandai-je. 

—  Non.  Depuis  quelque  temps  seulement  elle  m'ho- 
nore de  sa  confiance... 

—  Une  veuve  charmante  encore... 

H  me  regarda  et  dit  :  —  Mon  cher  capitaine,  au- 
riez-vous  quelque  prétention  à  sa  main? 

—  Aucune ,  je  vous  l'assure  ;  d'abord  elle  ne  veut 
pas  se  remarier.  Mais  ce  qui  me  charme  surtout  en 
elle,  c'est  de  la  voir  remplir  si  bien  ses  devoirs  de 
mère. 

.—  Si  bien!  répondit  M.  Geroncey  en  hochant  la 
tèle. 

—  Certainement.   Quelle  union  entre  elle  et  sa 

fille! 

—  Sa  fille...  mais  n'en  a-t-elle  pas  deux? 

—  C'est  vrai,  je  l'ai  entemlu  dire. 

—  Eh  bien... 

—  Eh  bien? 

—  Laissons  lu  cet  entretien.  Plus  tard,  quand  tout 
le  monde  sera  arrivé ,  quand  le  petit  bal  que  donne 


:^' 


190 


L'ARTISTE. 


madame  de  Cénis  deviendra  vif  et  animé,  je  vous  par- 
lerai d'une  personne  qui  peut  témoigner  de  l'injustice 
de  sa  mère... 

—  Que  voulez-vous  dire  ':' 

—  Tout  à  l'heure...  tout  à  l'heure. 

11  me  quitta.  Bientôt  le  bruit  des  voitures  se  fit  en- 
tendre. Les  domestiques  annoncèrent  ;  les  dames  en- 
trèrent, fraîches  et  brillantes,  avec  des  fleurs  à  la  tète, 
au  côté,  des  souliers  de  satin  et  un  maintien  composé; 
les  jeunes  gens  graves ,  vêtus  de  noir  comme  s'ils  al- 
laient assistera  un  enterrement,  dansant  en  silence  et  à 
petits  pas.  Les  plateaux  de  punch  circulèrent,  lejeu  s'a- 
nima; chacun  choisit  son  interlocuteur,  ses  parieurs, 
ses  danseuses;  chacune,  son  cavalier ,  son  goiît,  son 
caprice,  sa  passion  ;  les  yeux  s'enhardirent,  les  bou- 
ches parlèrent  bien  bas,  mais  de  manière  à  laisser  tout 
entendre;  la  galerie  songea  au  passé,  et  se  consola  de 
ne  point  danser  ,  grâce  aux  anecdotes  du  jour  et  aux 
médisances  qui  sont  de  tout  temps  ;  l'orchestre  lui- 
même  s'anima,  et  fit  vibrer  Auber ,  Caraffa  et  Rossini. 

Moi  seul  j'étais  rêveur...  fâché  comme  un  homme 
que  le  tonnerre  a  réveillé  la  nuit  au  milieu  d'un  songe 
agréable;  j'aimais  tant  à  trouver  mille  qualités  dans 
madame  de  Cénis...  j'étais  si  loin  de  supposer  à  son 
caractère  la  moindre  ombre!  —  Le  docteur  m'a  peut- 
être  trompé,  pensais-je,  sinon  il  viendrait  plutôt  m'ex- 
pliquer  ses  paroles  énigmatiques;  sans  doute  il  a  voulu 
donner  carrière  à  ma  créduHté,  et  il  rit  à  part  de  mon 
air  inquiet. 

En  ce  moment  on  me  frappa  sur  l'épaule. 

—  Mon  cher  Destenel,  me  dit  quelqu'un. 

En  me  retournant,  je  reconnus  Geroncey.  11  ajouta: 

—  Écoutez  :  sans  faire  semblant  de  rien ,  regardez 
à  la  porte  près  de  laquelle  vous  êtes  placé  ;  elle  est  en- 
trebaillée... Vous  verrez  alors... 

Je  glissai  ma  tète  de  côté,  et  j'aperç^us  une  créature 
bizarre,  une  ébauche  de  femme,  une  fantaisie  à  la  ma- 
nière de  Gallot,  jeune  fille  sans  grâce,  sans  iraicheur, 
sans  jeunesse,  aux  joues  creuses  et  plombées,  aux  yeux 
éraillés,  aux  sourcils  rongés  par  la  petite-vérole ,  à  la 
taille  difforme  ,  à  la  bouche  flétrie  ;  son  regard  avait 
peine  à  filtrer  à  travers  ses  paupières  d'un  blond  fade, 
et  parfois  sortait  do  sa  poitrine  une  voix  triste,  une 
sorte  de  cri  sourd  et  plaintif... 

—  Est-ce  une  femme  !  m'écriai-je.  Quel  âge  a-t-elle? 
qui  est-elle?  Parlez,  mon  ami... 

—  C'est  une  femme,  en  vérité.  Elle  a  dix-huit  ans  ; 
sa  mère  est  madame  de  Cénis. 

—  Se  peut-il  ' 

—  Sachez  donc,  ajouta  Geroncey,  la  cause  de-sa 
tristesse;.. 


Je  ne  le  laissai  pas  continuer...  et  m'élançai  sur  les 
traces  de  la  jeune  fille.  Celle-ci,  se  voyant  l'objet  de 
mon  attention,  venait  de  disparaître...  Elle  avait  senti 
que  sa  présence  était  une  tache  dans  ce  bal  riant  et 
paré. 

II. 

LA    BO^•^E  MÈRE. 

Je  voulais  tout  savoir  par  une  autre  bouche  que  par 
celle  d'un  étranger,  et  suivis  cet  être  mystérieux ,  qui 
boitait  devant  moi ,  s'éloignant  de  toute  la  vitesse  de 
ses  jambes  grêles. 

Elle  monta  un  petit  escalier;  je  montai  aussi.  11  fai- 
sait nuit Enfin  elle  s'arrêta  au  fond  d'un  corridor, 

et  mit  une  clef  dans  une  serrure.  Je  la  rejoignis  alors. 
—  Mademoiselle!  m'écriai-je —  "" 

Elle  ne  répondait  pas,  et  cherchait  à  retirer  sa  main 
maigre. 

—  Mademoiselle  ,  rassurez  -  vous  ;  je  n'ai  aucune 
mauvaise  intention...  Je  suis  un  homme  d'honneur,  un 
des  amis  de  madame  votre  mère. 

—  De  ma  mère?...    Vous    n'êtes    pas    mon   ami 

alors. 

Ce  mot  me  révéla  tout  :  j'avais  compris  Geroncey. 

^  Permettez-moi ,  lui  dis-je,  de  vous  entretenir  un 
moment.  Ce  que  votre  médecin ,  qui  est  un  de  mes 
camarades  de  l'année,  m'a  appris  relativement  à  vous, 
excite  mon  intérêt  au  plus  haut  degré...  Vous  êtes 
malheureuse ,  n'est-ce  pas  ? 

—  Quel  est  votre  nom ,  monsieur? 

—  Mon  nom?  le  capitaine  Destenel. 

—  A.h!...  j'ai  confiance...  je  me  rappelle...  On 
vante  partout  votre  bon  cœur,  monsieur,  et  vous  ne 
voudriez  pas  vous  jouer  d'une  pauvre  fille  à  laquelle 
Dieu  a  refusé  tout ,  beauté  et  bonheur... 

—  L'avez-vous  pensé  un  instant?..  Je  jure,  par  le 
secret  même  que  je  voudrais  connaître,  que  je  res- 
pecterai votre  repos,  et  que  je  chercherai  à  adoucir 
votre  sort. 

Nous  entrâmes  dans  sa  chambre  ,  qui  «tait  éclajiée 
par  une  bougie.  Je  frémis  en  voyant  si  bien  celle  que 
j'avais  tant  désiré  de  voir.  Ses  imperfections  me  sem- 
blèrent augmentées.  De  loin  elle  donnait  à  réfléchir  : 
c'était  comme  une  énigme  de  la  nature,  comme  un  hiénj- 
glyphe  d'Egypte  ;  de  près  c'était  une  triste  et  incroya- 
ble réalité.  J'ai  dit  les  rêves  embaumés  qu'inspire  la 
présence  d'une  jolie  femme ,  tout  ce  que  sa  voix  a 
d'harmonie,  ses  veux  d'éclat,  et  sa  bouche  de  poésie. 
Mais  combien  on  se  sent  peiné  auprès  d'une  femme 
laide  '  on  est  honteux  pour  elle:  on  à  du  malaise,  de  la 


L'ARTISTE. 


191 


tristesse;  les  propos  sont  fi-oiti»,  indifîérens,  décou- 
sus ;  le  corps  rtîste  immoliile ,  et  les  bras  n'ont  point 
de  gestes.  On  gourmande  son  dégoût  ;  on  yeut  litire  la 
loi  à  son  peu  de  politesse,  prendre  un  visage  plus 
afléctueux,  des  manières  plus  dégagées,  et,  malgré 
soi,  l'on  retombe  dans  son  maintien  raide  et  con- 
traint. 

—  J'écoute,  mademoiselle  ,  lui  dis-jc. 

Il  se  fit  un  silence.  Elle  me  regardait,  et  se  recueil- 
lait. Uassiirée  ,  clic  parla  ainsi  :  On  me  nonune  Jenny; 

—  ma  mère  me  nomme  mademoiselle  ;  — ma  vie  n'of- 
fre rien  de  curieux  à  raconter  et  à  entendre.  Elle  est 
toute  dans  les  regards  de  mépris,  dans  les  mots  de 
pitié,  dans  las  sourires  des  femmes....  D'ordinaire  les 
enfans  restent  étrangers  au  monde  :  ils  ne  connaissent 
pas  l'effet  (ju'y  produisent  leurs  petites  grâces  et  leur 
gentil  oval.  Des  jouets  et  des  baisers,  voilà  le  cercle  de 
leurs  pensées,  de  leurs  désirs.  Moi,  je  grandis  plus  vile 
en  raison,  parce  qu'on  me  donna  de  suite  à  compren- 
dre ce  que  j'étais  et  ce  que  je  serais.  Paraissais-je ,  on 
s'écriait  :  Voilà  cette  laide...  Oh!  l'enfant  dijiforme! 
quelle  horreur!  —  Mes  compagnes  ,  aussi  railleuses  et 
impitoyables,  me  poursuivaient  d'un  continuel  :  Bon- 
jour, Jenny  la  laide...  fi!  fi!  —  Oh!  monsieur,  cela 
vous  émeut...  Vous  rougissez  pour  moi,  qui  vous  rap- 
porte cetteséric  d'humiliations. . .  J'ai  toute  l'habitude  de 
les  supporter  ;  je  puis  les  redire  à  vous  qui  êtes  bon 

—  J'ai  une  sœur...  Vous  la  connaissez? 

—  Oui. 

—  Voilà  ce  (ju'on  appelle  ime  jolie  femme.  Elle  de- 
vrait m'aimer,  car  je  suis  placée  auprès  d'elle  comme 
pour  la  rehausser,  comme  la  nuit  prt-s  du  jour  ;  mais 
uia  sœur  a  honte  de  moi.. ma  mtsre  aussi...  Une  mère, 
grand  Dieu  !  Oh  !  que  c'est  cruel,  monsieur!...  Si  vous 
saviez  ce  (jue  je  souifre ,  obligée  de  me  taire  toujours , 
.seule  dans  cette  chambre,  sortant  du  salon  lorsqu'il 
vient  une  visite... — Tout  à  l'heure,  quand  vous  lu'avcz 
remarquée,  j'ai  eu  peur;  car,  en  regardant  furtivc- 
juent,  je  bravais  la  défense  de  ma  mère...  Elle  ne  vou- 
lait pas  défigiurr  son  bal  par  ma  présence,  et  avait  eu 
sohi  de  me  dire  malade.  Si  l'on  m'avait  aperçue... 
Elle  mentir  !  ne  plus  passer  pour  bonne  mère  !.^  c'eiit 
été  bien  terrible  pour  moi ,  bien  terrible  ,  je  vous 
l'assure.... 

Jenny  se  tut  et  pleura Je  la  regardai ,  ému  de 

compassion;  je  pressai  sa  main  froide,  qu'elle  laissa 
dans  les  miennes 

—  Monsieur,  dit-elle,  je  ne  vous  rebute  donc  pas? 

—  Non,  sans  doute.  Ne  vous  humiliez  point  ainsi, 
mon  enfant.  D'ailleurs  ,  rappelez  -  vous  une  vérité 
consolante  :  c'est  que  Dieu,  en  refusant  à  quelques 


uns  les  avantages  extérieure,  leur  a  accordé  les  qua- 
lités morales.  Travaillez distinguez-vous  par  fie» 

lalens cultiver  votre  voix....   écrivez...  j  enfin, 

ne  pouvant  être  femme  du  monde ,  soyez  artiste.  — 
Ce  que  vous  lerez  pour  la  gloire  restera,  mais  la  beauté 
de  votre  sœur  n'aura  que  quelques  jour».  A  vous  des 
occupations  graves;  à  elle  du  bruit,  des  fêtes,  le  plai- 
sir, un  gros  nuage  de  fumée  qui  finira  par  s'évaporer, 
l'ius  heureuse ,  vous  vous  trouverez  à  l'abri  des  pas- 
sions qui  bouleversent  le  cœur  et  le  défigurent  à  le 

rendre  pervers  de  bon  qu'il  était —  1^  beauté  et 

la  laideur  sont  presque  de  convention.  Avec  des  ver- 
tus, vous  serez  belle,  et  souvent  des  larmes  douces 
sont  plus  puissantes  que  les  mutineries  et  les  boude- 
ries des  coquettes.... 

—  Oh  !  je  n'ose  pleurer  devant  personne  :  on  trou- 
verait mes  larmes,  à  moi,  laides  et  déplaisantes. 

—  Pauvre  Jenny  ! . . .  Au  revoir 

• ».....* f.. 

Je  rentrai  au  bal.  Le  docteur  vint  à  ma  rencontre. 
—  Voas  lui  avez  parlé?  me  dit-il. 

—  Oui ,  répondis-je  tout  bas  eîi  lui  pressant  la 
main  ,  oui  ;  et  vous  aviez  raison...  C'est  affreux... 

En  ce  moment  je  rencontrai  les  regards  affables  de 
madame  de  Cénis.  Je  détournai  vivement  les  miens  : 
la  vue  de  cette  mère  injuste  me  faisait  mal. 


m. 


UNE    VISITE. 

Mon  amitié  ne  fut  pas  inutile  à  Jenny.  Sans  rompre 
en  visière  à  madame  de  Cénis  ,  j'étais  trop  franc  pour 
ne  pas  lui  témoigner  à  quel  point  m'étonnait  sa  con- 
duite. Elle  piirut  alors  surmonter  sa  répugnance,  et 
rapprocha  d'elle  sa  pauvre  fille.  Tous  ces  grands  faiseurs 
de  vertu  tiennent  tant  aux  apparences  ,  et  cette  répu- 
tation de  bonne  mère  est  si  précieuse  à  conserver  ! 
Chacun  a  ses  habitudes,  la  qualité  qu'il  veut  faire  ap- 
précier, le  mot  qu'il  lance,  à  tout  propos,. et  son  air 
de  visage  particulier. 

Madame  de  Cénis  était  donc,  comme  je  l'ai  dit,  jalouse 
des  éloges  universels;  elle  aimait  tpi'on  s'écriât,  cha- 
que fois  qu'elle  était  sur  le  tapis  :  Oh  !  la  mère  bonne 
et  dévouée!...  elle  est  tout  amour,  toute  sollicitude... 

Or,  craignant  peut-être  que  je  ne  répandisse  d 
le  public  ce  que  je  savais  de  son  intérieur,  ou  se  so 
venant  que  j'avais  rendu  autrefois  des  services  à  s 
mari ,   elle   me  pardonna  mes  remontrances  res: 
tueuses.  Jenny    ne  savait  en  quels  termes  me  renier- 
cier  ;  son  regard  ,  plus  éloquent  que  toutes  les  phrases 


192 


L'ARTISTE. 


en  usage ,  me  cherchait  à  mon  entrée ,  et  elle  me  re- 
merciait de  n'avoir  pas  détourné  mes  yeux  devant  sa 
laideur  et  ma  pitié  devant  son  infortune.  Elle  reprit 
courage  et  se  mit  à  l'étude  avec  ardeur  ,  sachant  que 
quelqu'un  s'intéressait  à  ses  progrès.  J'admirais  «a  voix 
brillante  et  pure,  m'étonnant  qu'il  pût  sortir  de  celte 
bouche  désagréable  à  voir  des  sons  si  doux  à  entendre. 
C'est  comme  du  vin  de  Tokai  qu'on  apporterait  dans 
une  cruche  grossière. 

Une  fois ,  un  monsieur  donna  chez  madame  de  Cénis 
une  étrange  comédie.  Assis  près  du  piano  ,  il  s'enivrait 
de  la  voix  de  .lenny,  battait  la  mesure  avec  sa  tête, 
s'écriait  à  chaque  instant  :  Divin!  délicieux!  L'adora- 
ble musicienne  ! . . . . 

Jenny  se  tourna  de  son  côté  avec  reconnaissance  : 
il  était  aveugle. 

—  Un  autre  jour ,  un  jeune  homme  entra  au  mo- 
ment où  elle  jouait  une  grande  sonate  avec  variations. 
11  applaudit ,  mais  réserva  son  regard  pour  Laurence , 
qui  se  leva  vite  et  le  reçut  en  rougissant.  Il  sembla  que 
l'effet  de  cette  entrée  fût  le  même  sur  les  deux  sceurs  ; 
car  Jenny  ne  put  continuer,  et  courut  s'asseoir  et  bro- 
der dans  un  coin  du  salon. 

Le  jeune  homme  dit  :  —  Oh  !  mademoiselle,  je  serais 
désespéré  de  vous  avoir  interrompue 

—  Non ,  monsieur ,  répondit-elle. 

Déjà  il  l'avait  oubliée  et  causait  familièrement  avec 
Laurence. 

Jenny ,  s'apercevant  de  la  nonchalance  de  cette  poli- 
tesse, ne  parla  plus  :  seulement,  elle  baissa  la  tête  et 
essuya  bien  vite  une  larme. 

(  La  suite  au  prochain  numéro,  ) 


LES  CENT  COISTES  DROLATIQUES 

COLLIGEZ  ÈS  ABBAÏES  DE  TOCRAINE, 
POUR  LF.SBATIEMENT  DES  PASTAOfiUEI.ISTES  ET   >0!»  AUI.TBES. 

1  vol.  in-8.  =  Paris,  Ch.  Gosselim,  liljiaiie, 
rue  St.-GeiTOain-dcs-Prés,  u.  y. 


Je  me  figure  tout  ce  (ju'a  dû  éprouver  M .  de  Balzac  quand 
il  a  pris  la  résolution  de  publier  lo  volumes  in-  8"  de  contes 


drolatiques.  Quel  courage  ne  faut-il  pas  pour  se  dire  ;  Je 
vais  annoncer  au  public  le  plus  chagrin,  le  plus  ennuyé', 
que  je  produirai  de  suite  ,  et  sans  me  reposer,  quatre  mille 
pages  de  bonne  et  franche  gaieté'  ;  que  tous  les  trois  mois  il 
pourra  se  pre'senter  chez  mon  libraire ,  et  qu'il  y  trouvera 
un  nouveau  dizain  de  contes  joyeux;  je  vais  apostropher 
mes  graves  contemporains  avec  les  paroles  rieuses  du  vieux 
Rabelais ,  et  leur  crier  dans  ma  pre'face  :  «  Or,  esbaudfssez- 
vous,  mes  amours,  et  gajmcnt  lisez  tout,  à  l'aise  du  corps 
et  des  reins,  et  que  le  maulubec  vous  Irousque  si  vous  me 
reniez  après  yn'avoir  lu.  • 

Voilà  pourtant  ce  qu'a  fait  M.  de  Balzac  ;  et  pour  qu'il  ne 
manquât  rien  à  son  triomphe,  c'est  le  mois  dernier,  c'est  en 
plein  ehole'ra-morbus ,  qu'il  a  fait  paraître  son  premier  vo- 
lume. Je  l'ai  lu,  comme  c'e'tait  mon  devoir,  depuis  le  com- 
mencement jusqu'à  la  fin,  et  je  puis  attester  de  plus,  que  , 
maigre'  la  meilleure  volonté'  du  monde,  je  l'ai  lu  sans  rire. 
J'e'tais  pourtant  bien  dispose'  ;  je  venais  d'achever  la  Peau 
de  chagrin ,  et,  pour  rendre  le  contraste  plus  vif,  je  passai 
brusquement  aux  Contes  drolatiques .  Mais  le  prologue,  ou, 
si  vous  l'aimez  mieux,  la  préface,  excita  quelque  peu  mon 
incre'duUte'.  On  se  défie  d'un  conteur  qui,  avant  d'entamer 
son  histoire,  commence  par  dire  :  <■  Vous  allez  voir  comme  je 
•  serai  drôle.  •  La  plupart  du  temps  on  voit  tout  le  con- 
traire, et  c'est  ce  qui  m'est  arrive'. 

M.  de  Balzac  est,  à  ce  qu'il  paraît,  grand  amateur  de 
Rabelais.  Cela  prouve  qu'il  a  bon  goiît;  mais  je  m'étonne 
qu'il  ait  pu  croire  sc'rieusement  au  succès  d'un  Uvre  où 
seraient  reproduites  les  pensées  cyniques  et  la  langue  hardie 
de  cet  écrivain.  Nous  ne  sommes  plus  au  xvi'  siècle,  et, 
par  conséquent,  nous  ne  trouvons  rien  de  bien  piquant  à  voir 
une  courtisane  souper  entre  un  évcque  et  un  cardinal.  Au 
temps  de  Rabelais  c'était  différent;  un  auteur  qui  écrivait 
de  pareilles  choses  ne  risquait  ni  plus  ni  moins  que  le  bûcher. 
Le  joyeux  biographe  de  Pantagruel  répandit  par  le  monde, 
à  l'aide  de  l'imprimerie  naissante  et  de  son  génie  moqueur, 
les  plus  sanglantes  satires  qui  aient  jamais  déchiré  le  clergé. 
Il  trouva  de  nombreux  lecteurs  sans  doute,  mais  on  riait  tout 
bas  de  ses  hardiesses.  Rabelais  fut  dénoncé  à  François  I", 
accusé  en  cour  de  Rome  ,  et  s'il  n'avait  pas  été  aussi  bon 
diplomate  que  spirituel  écrivain,  il  n'aurait  peut-être  pas 
terminé  paisiblement  ses  jours  dans  la  cure  de  Meudon. 
Mais  il  se  sentait  un  fonds  inépuisable  de  gaieté;  il  partit 
pour  Rome  ,  fit  rire  le  pape ,  et  en  reçut  l'absolution.  C'est 
lu  son  dIus  beau  titre  de  gloire. 

Si  AI.  de  Balzac  voulait  marcher  sur  les  traces  de  Rabe- 
lais ,  il  devait  essayer  comme  lui  quelque  satire  hardie  contre 
les  puissances  du  jour.  Mais,  chose  étrange!  après  avoir 
rappelé  ce  dicton  de  Verville  :  -  Il  ne  fault  qu'estre  effronté 
«pour  obtenir  des  fafeurs ,  il  s'attaque  aux  évêques ,  aux 
curés  et  aux  maris.  Que  ne  parlait-il  aussi  des  médecins  et 
des  procureurs!  Certes,  si  Rabelais  revenait  au  monde,  et 
s'il  voyait  que  La  Fontaine  et  Molière ,  sans  compter  les 
autres,  ont  bafoué  le  mariage  et  le  clergé  de  mille  façons 
diverses,  il  ne  songerait  pas  à  paraphraser  leurs  écrits,  et, 


L'ARTISTE. 


1«3 


do  son  regard  observateur,  il  découvrirait  quelque  part  un 
ennemi  vierge  encore,  digne  d'inspirer  une  sntire,  et  au 
besoin  capaliic  d'y  répondre. 

Au  fond,  M.  de  Balzac  n'a  donc  pas  fait  preuve  de 
grande  hardiesse.  11  n'y  a  que  dans  la  forme  qu'on  pourrait 
trouver  quelque  pci»de  licence.  Mais  que  sera-ce  encore  si 
on  le  compare  ii  son  modèle?  Kabelais  ne  haïssait  rien  tant 
que  les  pe'riplirases.  Les  dames  qui  auront  la  patience  de  lire 
cet  article,  et  qui ,  sans  doute,  n'ont  pas  fait  connaissance 
avec  Gargantua  ni  Pantagruel,  sauront  que  ces  deux  he'ros 
et  tous  ceux  qui  les  entourent  appellent  chaque  chose  par 
son  nom,  et  qu'ils  parlent  de  tout  au  monde.  Que  ce  soit 
eflronterie  on  ingénuité,  peu  importe.  Mais  M.  de  Balzac 
n'en  est  pas  l;i,  tant  s'en  faut.  Il  a  n'ussi  sans  doute  à  faire 
un  livre  de  gar^'ons,  à  mener  jusqu'au  bout  des  récils  liber- 
lins,  en  un  mot,  à  passer  par  dessus  les  règles  du  bon  ton. 
Mais  dans  quatre  phrases  de  Panurge  il  y  a  plus  de  véritables 
hardiesses  que  dans  les  dix  contes  de  M.  de  Balzac.  Pour- 
quoi cela?  était-il  donc  impos.sible  de  répéter  les  expres- 
sions graveleuses  de  Rabelais?  Non  sans  doute;  mais  on  a 
beau  faire,  il  n'est  donné  à  pcrsoiuic  de  sortir  de  son  siècle. 
Or ,  comme  un  crocheteur  d'aujourd'hui  n'oserait  pas  crier 
au  coin  de  la  rue  ce  que  Rabelais  faisait  imprimer  il  y  a  trois 
cents  ans  et  approuver  par  le  pape,  il  ne  faut  pas  s'étonner 
que  le  cccur  ait  flanque  à  un  homme  d'esprit  comme  M.  de 
Balzac  quand  il  a  entrepris  d'écrire  ce  qui  ne  se  dit  même 
plus  à  la  halle.  11  s'est  hasardé  de  temps  en  temps  à  lâcher 
un  mot  bien  effronté ,  mais  gazé  autant  que  possible  sous 
l'orthographe  du  moyen  âge,  et  il  s'est  dit  :  »  Voilà  de  la 
"  hardiesse  !  »  C'était  au  contraire  de  la  timidité.  Pour  êtrç 
hardi  il  fallait  écrire  dans  la  langue  d'aujourd'hui  :  il  a  osé 
trop  ou  trop  peu. 

J'ai  encore  un  reproche  à  faire  à  M.  de  Balzac;  il  a  trop 
de  talent  pour  qu'on  lui  épargne  la  vérité.  C'est  une  faute 
grave,  a  mon  avis,  que  d'avoir  déguisé  ses  récils  sous  une 
langue  qui  n'est  plus  la  nôtre  ,  et  qui  n'a  peut-être  jamais 
été  celle  de  personne.  Il  est  plusieurs  de  ces  contes  qui 
pourraient  recevoir  une  date.  J'avais  présumé  que  M.  de 
Balzac  aurait  essayé  d'imiter  le  style  de  chaque  époque  : 
c'eiit  été  un  vrai  travail  d'érudit.  Par  malheur,  il  fait  parler 
le  même  langage  depuis  le  xni«  jusqu'au  xvi'.  siècle,  et 
ce  langage  n'appartient  en  rc'alité  ni  à  l'une  ni  à  l'autre  de 
ces  époques.  Je  pourrais  en  fournir  des  |)reuves  nombreuses; 
mais  cela  serait  si  peu  récréant  qu'à  peine  puis-je  m»  per- 
mettre de  citer  un  seul  exemple  pour  bien  préciser  le 
reproche  que  j'adresse  à  l'auleur.  Sans  aller  plus  loin,  je 
vois  siu-  la  couverture  même  du  livre  :  ha  élé  imprime ,  etc. 
M.  de  Balzac  a  pu  voir  successivement  ha  esté,  a  esté,  et 
enfin  a  été,  mais  jamais  ha  élé;  parce  qu'on  a  cessé  d'em- 
ployer r/(  à  la  troisième  personne  du  verbe  aroir  long-temps 
avant  de  supprimer  l's  dans  le  participe  passé  du  verbe  r'trr. 
Il  y  a  donc  dans  le  rapprochement  de  ces  deux  mots ,  tels 
que  les  écrit  M.  de  Balz.ic ,  un  double  anachroni.sme.  Cela 
se  rencontre  en  quelque  sorte  à  chaque  page.  Je  ne  parlerai 
pas  des  fautes  d'orthographe  telles  que  vcsniel,  qui  ne  s'est 


jamais  écrit  avec  une  s.  J'en  ai  déjà  trdp  dit  sur  ce  chapitre,  ' 
et,  pour  en  finir,  je  demanderai  à  M.  de  Balzac  s'il  était  néces- 
saire de  défigurer  à  la  fuis  l'orthographe  d'aujourd'hui  et 
celle  du  moyen  âge,  afin  d'arriver  à  n'écrire  comme  per- 
sonne. 0  Ceci  est  une  oeuvre  d'art,  >  dit  l'éditeur  dans  lui 
avertissement.  Permis  à  lui  de  le  croire  et  de  le  persuader  à 
deux  mille  acheteurs  ;  mais  le  public  ue  sera  peut-être  pas 
de  son  avis,  et,  tout  en  souhaitant  que  M.  Gosselin  vende 
son  édition ,  (|ui  est  fort  belle ,  je  désire  aussi  qu'on  prenne 
les  Contes  drolatiques  pour  ce  qu'ils  sont ,  c'est-à-dire  pour 
des  récits  souvent  spirituels,  qui  plairaient  plus  encore  si 
M.  de  Balzac  avait  voulu  se  contenter  de  la  langue  que  tout 
le  monde  parle  aujourd'hui.  A  ce  propos,  je  ne  puis  mieux 
faire  que  d'emprunter  l'autorité  de  son  auteur  favori.  11  y  a 
quelque  part  dans  Rabelais  un  chapitre  où  l'on  raconte  com- 
ment Pantagruel  rencontra  ini  Limosin  qui  contrefaisait  le 
langage  français.  Cet  écolier  écorchait  le  latin ,  et  se  donnait 
beaucoup  de  mal  pour  être  inintelligible.  Pantagruel ,  qui 
était  d'un  naturel  démonstratif,  le  prit  à  la  gorge  tant  et  si 
bien  que  le  malheureux  se  crut  étranglé.  •  Et  après  quelques 
«  années,  dit  Rabelais,  mourut  de  la  mort  Roland  ;  ce  fai- 
«  saut  la  vengeance  divine,  et  pous  démonstraut  ce  que  dit 
«  le  philosophe ,  et  Aulu  Celle  :  qu'il  nous  convient  parler 
■■  selon  le  langage  usité.  • 

Natalis  de  Waillt.  ■ 


m. 


hxnsi 


HISTOIRE  FANTASTIQUE  DU  XV'  SIÈCLE, 

Le  bibliophile  Jacob  est  une  espèce  de  Protée;  il  change 
de  forme  à  volonté,  et  la  dernière  qu'il  pi-end  est  toujours  la 
plus  originale.  Tantôt  le  bibliophile  se  grime  en  Rabelais,  et 
nous  compte  de  ces  bonnes  vieilles  joyeusetés  qui  re'jouissent 
le  cœur,  comme  un  verre  de  vin  vieux.  Alors  on  croirait  lire 
un  chapitre  de  Pantagruel,  tant  le  style  est  franc,  pittoresque 
et  moqueur.  Tantôt  l'octogénaire  se  fait  jeune  homme  :  il 
secoue  la  poudre  des  bouquins  et  du  temps  passé;  puis, 
comme  un  fashionnable  parisien  ,  il  se  met  à  vanter  le 
XIX'  siècle  aux  dépens  du  moyen  âge;  et  voilà  qu'il  nous 
introduit  dans  les  salons  don-'s  de  la  Chaussée -d'Antin  ,  au 
milieu  de  nos  jolies  femmes  à  la  mode ,  qui  ne  se  poudrent 
pas  les  cheveux ,  et  dont  la  taille  élégante  et  longue  n'a  plus 
recours  aux  paniers  de  l'ancien  régime.  Le  bibliophile  Jacob 
est  comme  tous  les  grands  artistes,  il  ne  dédaigne  aucun 
genre;  il  aime  à  passer  du  grai'e  au  doux,  du  plaisant  au 
séi'èrc,  du  tableau  d'histoire  à  la  caricature.  11  a  commeifré 
par  les  Soirées  de.  ff'alter  Scott,  ce  charmant  album  tout 
plein  de  croquis  historiques ,  où  la  physionomie  de  chaque 
siècle  revit  dans  un  coup  de  crayon;  puis  il  nous  a  donné 
les  Deujc  Fous ,  livre  de  haute  pensée,  qui  nous  laisse  dans 


19i 


L'ARTISTE. 


l'ame  une  mélancolie  douce.  On  aime  surtout  son  pauvre  fou 
Caillette ,  assez  fou  pour  être  amoureux  d'une  grande  dame, 
de  la  maîtresse  du  roi  de  France.  Mais  après  cette  gentille 
histoire,  le  chroniqueur  Jacob  nous  découpe  la  silhouette 
burlesque  du  Roi  des  Ribauds;  il  se  cache  avec  nous  dans 
l'alcôve  du  bon  Louis  XII,  et  nous  montre  ce  qu'il  en  coûte 
pour  avoir  un  he'ritier.  C'est  une  œuvre  toute  pantagruéli- 
que, et  cela  me  plaît  fort.  Cependant  le  bibliophile  est  par- 
fois presque  sentimental;  et,  pour  que  les  dames  n'aient  pas 
à  se  plaindre  de  lui ,  il  fait  un  livre  tout  exprès  pour  elles,  le 
Divorce.  De  Louis  XII,  il  passe  à  Napole'on;  il  peint  les 
mœurs  de  l'empire  ,  les  hommes,  les  femmes  du  jour,  et  ja- 
mais il  ne  fut  plus  attachant;  jamais  il  ne  jeta  plus  largement 
la  vie  et  la  pensée  dans  un  canevas  plus  simple. 

Maintenant  le  front  du  bibliophile  se  rembrunit  ;  une  ef- 
froyable conception  roule  dans  sa  tête  ;  il  compose  un  livre  à 
faire  dresser  le's  cheveux  de  toute  une  population  :  La  Danse 
Macabre  !  Le  voilà  renfoncé  dans  son  cher  et  vieux  Paris , 
dans  son  Paris  du  xv«  siècle,  noir  et  boueux,  plein  de  juifs, 
tout  bourdonnant  de  cloches  et  grouillant  d'immondices. 
Cette  œuvre  bizarre  est  empreinte  d'une  énergie  diaboli- 
que. C'est  une  peinture  à  la  Rembrandt,  un  large  fond  noir, 
où  d'étranges  physionomies  se  dessinent;  on  ne  sait  d'où 
vient  la  lumière,  tant  elle  est  rouge,  tant  les  visages  qui  la 
reflètent  en  sont  lugubres.  Le  drame  se  passe  au  cimetière 
des  Saints-Innocens  ;  les  personnages  sont  des  juifs ,  des  fos- 
soyeurs, des  ladres,  et  mille  êtres  hideux  qu'on  ne  voyait 
qu'au  xv^  siècle;  mais  parmi  tous  ces  fronts  grimaçans,  passe 
et  repasse  la  figure  délicate  et  fraîche  d'une  femme  !  C'est 
l'épouse  du  sire  de  Lavodrière ,  vieux  jaloux  qui  la  a«uve 
des  yeux,  et  qui  voit  partout  des  amans.  Jehanne  est  ver- 
tueuse; mais  elle  a  vu  Benjamin,  ce  beau  cavalier  de  vingt 
ans  qui  meurt  d'amour....  Puis  vient  la  scène  des  étuves, 
scène  délicieuse  où  nous  trouvons  Jehanne  endormie  et  nue, 
belle  à  faire  pâmer Heureux  Benjamin!  Mais  c'est  Maca- 
bre qu'il  faut  aller  trouver  dans  sa  tour  de  Notre-Dame-du- 
Bois,  au  milieu  des  os  de  morts,  et  des  linceuls  qu'il  vole  aux 
trépassés!  Ce  cadavre  animé,  qui  craque  en  marchant,  comme 
un  squelette  aux  chaînes  d'uu  gibet,  c'est  un  grand  musi- 
cien !  Voyez-le  sur  la  plate-forme  de  sa  tour,  aux  rayons  de 
la  lune,  enveloppé  d'un  suaire  en  lambeaux,  il  tire  de  son 
rebec  une  étrange  harmonie,  des  sons  délirans  qui  l'enivrent. 
Ses  yeux  nagent,  et,  dans  ses  rêves  enchantés,  tout  danse; 
les  arbres,  les  clochers,  les  vieux  tombe.iux,  et  les  morts 
eux-mêmes,  s'éveillent  pour  danser;  c'est  un  bal  universel. 
Puis  il  jette  là  son  rebec,  et  plonge  amoureusement  ses  deux 
mains  dans  un  amas  de  pièces  d'or  qu'il  froisse  et  laisse  tom- 
ber l'une  sur  l'autre  :  alors  c'est  une  musique  ineffable,  une 
titillation  métalliqiie  à  rendre  fou;  ses  nerfs  se  crispent,  ses 
dents  claquent,  il  s'agite  convulsivement,  et  ne  rouvre  les 
yeux  qu'après  une  heure  de  léthargie.  Macabre  est  la  person- 
nification de  la  musique,  de  cette  musique  idéale  et  mysté- 
rieuse qui  ferait  croire  au  diable  !  Aussi  toute  la  bonne  ville 
de  Paris  se  rue,  pour  l'entendre,  au  cimetière  des  Saints-In- 
nocens, malgré  l'effroyable  peste  qui  la  désole.  Le  théâtre 


de  Macabre  est  au  cimetière;  c'est  là  qu'il  joue  sa  Danse  Ma- 
cabre, farce  ignoble  où  de»  saltimbanques  représentent  les 
morts  et  dansent  au  violon.  On  envahit  les  tombes;  les  pier- 
res sépulcrales  s<^endent  sous  le  poids  de  la  foule,  et  l'é- 
clipse  de  soleil  prédite  par  les  astronomes  interrompt  le 
spectacle.  On  a  peur,  on  veut  s'enfuir;  la  cohue  se  mêle  et 
roule  comme  une  mer  furieuse  ;  tous  les  tombeaux  sont  ba- 
layés, et  vingt  mille  cadavres  restent  sur  la  place. 

Je  pourrais  citer  encore  beaucoup  d'autres  scènes  d'un 
grand  effet,  et  raconter  toute  l'histoire  de  Macabre  et  de 
Gibonie,  sa  femme;  mais  je  n'aime  point  les  analyses  :  elles 
sont  froides,  et  suffisent  pour  tuer  une  œuvre  pleine  de  vie. 
Juger  d'un  livre  par  l'analyse,  ne  sçrait-ce  pas  juger  de 
l'homme  par  le  squelette  ? 

J.  L. 


IITDÎAITA, 

2  TOL.  IN-S",  CHEZ  RORET,  RUE  DES  GEAPIDS-AUCUSTmS,  If.    l8. 


Chaque  époque  a  eu  un  livre  spécial  où  ses  besoins ,  sa 
moralité  et  ses  goûts  ont  été  fidèlement  consignés.  C'est 
comme  la  feuille  officielle  des  passions  du  temps ,  le  moni- 
teur des  mœurs  du  siècle  ;  agréable  comme  un  miroir,  ou 
ennuyeux  comme  un  journal,  ce  livre  a  souvent  du  succès  à 
l'époque  même  qu'il  réfléchit  ;  mais  toujours  est-il-qu'il  reste 
pour  l'avenir  histoire  infaillible  du  passé. 

Ainsi  Pantagruel ,  les  Liaisons  dangereuses ,  sont  des  ro- 
mans bien  autrement  historiques ,  ma  foi ,  que  toutes  les  his- 
toires en  romans  qui  pullulent  depuis  Scott,  et  je  dis  même 
les  meilleures.  En  effet,  ces  livres-là,  avec  toute  l'exactitude 
et  toute  la  vérité  possible,  ne  représentent  que  les  individua- 
lités du  temps  ;  ils  ont  un  héros  qui  s'appelle  Louis  XI ,  oi) 
Charles-Quint ,  ou  un  autre  ;  tandis  que  les  histoires ,  par 
exemple  ,  de  Clarisse  Harlowe,  de  Faublas,  représentent  les 
abstractions ,  c'est-à-dire  les  physionomies  composées  de 
tous  les  traits  de  l'époque ,  formules  générales  qui  ne  peu- 
vent donc  faire  exception  à  l'époque. 

Un  temps  éminemment  sensuel  et  fort  peu  platonique  , 
héritier  de  lu  morale  libre  de  Louis  XV  qui  avait  lui-même 
hérité  <ies  traditions  libres  de  la  régence  ,  ce  temps  où  Dieu , 
le  roi  et  les  mœurs  étaient  l'absurde,  ce  temps  a  produit  Fau- 
blas,  œuvre  de  sensualité  fougueuse,  de  matérialisme  élé- 
gant et  sans  frein ,  de  passions  qui  s'arrêtent  aux  sens ,  qui 
ne  traversent  pas  la  peau  et  ne  gagnent  jamais  le  cœur,  qui 
naissent  un  soir  et  finissent  le  malin,  qui  ne  peuvent  se  passer 
de  souper,  et  qui  ont  besoin  de  fortune  et  de  santé. 

Eh  bien  !  le  livre  de  G.  Sand  ressemble  à  Faublas  :  c'est- 
à-dire  il  est  tout  différent;  il  décalque  notre  époque  comme 
Louvet  a  rendu  la  sienne  ;  et  puisque  la  nôtre  diffère  entiè- 
rement de  la  sienne,  Indiana  est  tout  le  contraire  de  Fau- 
blas. C'est  le  livre  des  passions  du  cœur,  des  désordres  in- 


L'ARTISTE. 


195 


limes,  de  ces  luttes  de  l'amc  entre  les  penchans  et  les  devoirs. 
Ce  livre  n'est  pas  moins  dangereux  peut-être  que  Faublas  ; 
et  s'il  ne  rend  pas  poitrinaires  les  fils  de  famille,  il  fera  perdre 
la  tôle  à  bien  des  femmes.  Il  ftnl  l'avoner,  nous  avons  plus 
de  cœur  que  nos  pères;  la  preuve  en  est  dans  le  malaise 
social  gene'ralement  senti ,  dans  notre  conviction  à  t«nis  que 
la  société' ,  telle  qu'elle  est  instituée,  blesse  souvent  nos  droits 
les  plus  naturels,  nos  plus  chers  inte'ri'ts,  nos  .sympathies les 
plus  sacre'es,  en  accouplant  de  force  les  contraires,  en  ma- 
riant les  extrêmes,  en  mêlant  les  nuances  les  plus  tranchées, 
en  accolant  les  morts  aux  vivnns.  Autrefois,  l'iiomme  ou  la 
femme  qui  ne  se  contentaient  pas  du  bonheur  du  ménage , 
aimaient  ailleurs ,  et  tout  était  dit.  Le  cœur  n'était  presque 
jamais  pour  rien,  ni  dans  les  affections  légitimes,  ni  dans 
les  excursions  adultères  :  ce  n'était  pas  la  mode  d'avoir  un 
cœur! 

Aujourd'hui,  c'est  dans  nos  mœurs!  Que  voulez -vous? 
une  femme  aujourd'hui  aime  son  mari  ou  son  amant  :  autre- 
fois elle  n'aimait  ni  l'un  ni  l'autre.  Certes,  les  poésies  légères 
de  Voltaire  auraient  moins  de  succès  à  présent  qu'une  médi- 
tation de  Lamartine.  Tout  cela  se  lient. 

Indiana ,  dit  l'auteur  dans  sa  courte  préface ,  est  un  type  ; 
c'est  la  nature  mise  aux  prises  avec  les  devoirs  qu'impose  la 
société,  qui  se  raidit  et  tient  tête  aux  préjugés  et  au  Code  ci- 
vil. Il  y  a  des  combats  violens,  des  larmes  amères,  des  émo- 
tions fortes  dans  ce  roman  !  Vous  n'avez  jamais  vu  une  ana- 
lyse plus  minutieuse,  une  dissection  plus  exquise,  une  ana- 
tomie  pUis  profonde  du  cœur  humain.  Le  drame  est  simple 
cl  sans  art,  comme  les  événemcns  de  la  vie. 


Je  ne  vous  la  raconterai  pas,  car  ce  serait  déflorer  le  livre: 
seulement  je  vous  dirai  que  les  caractères  sont  vrais  et  tra- 
cés avec  cette  vigueur  d'observation  que  vous  admirez  dans 
Rouge  et  Noir.  Tenez-vous  pour  avertis  :  vous  ne  trouverez 
là  ni  sang ,  ni  carnage,  ni  horreors  fantastiques.  Vous  entre- 
rez bien  simplement  dans  un  ménage  de  province  tout  bour- 
geois oi\  germent  des  passions  plus  que  poétiques ,  et  vo»i« 
sortirez  par  l'île  Bourbon,  dans  les  fleurs,  dan»  le»  boi», 
avec  des  émotions  douces,  et  ce  calme  solennel,  et  cette  paix 
religieuse  des  déserts  du  Nouveau-Monde  ;  mais  de  l'Europe 
à  l'île  Bourbon  ,  que  de  chemin  vous  aurez  à  faire,  que  d'é- 
vénemens  à  traverser ,  cpie  de  sensations  à  éprouver  !  Vous 
verrez  ! 

Le  style  de  ce  livre  est  neuf  comme  l'idde  ;  les  mots  ne 
sont  pas  là  plus  forts  que  les  choses  :  ils  ne  vous  font  point 
mal  à  la  vue;  toujours  l'expression  est  là  toute  prête  à  servir 
la  pensée:  forte,  élégante  et  simple,  quand  il  faut,  l'expres- 
sion est  le  valet,  et  non  le  maître  ;  la  forme  n'emporte  pas  le 
fond,  ainsi  qu'il  arrive  chez  les  imitateurs  de  Jules  Janin. 

Je  vous  avoue  que  j'ai  commencé  ce  livre  avec  une  cer- 
taine défiance,  car  je  n'ai  pas  foi  à  la  fraternité  du  génie  ;  et 
J.  Sand  avait  prouvé  assez  de  talent  dans  Rose  et  Blanche 
pour  que  j'eusse  peur  à'Indiana  de  G.  Sand.  Maintenant  Je 
ne  sais  lequel  des  deux  sera  l'aîne'  de  l'autre.  La  seconde 
initiale  s'est  placée  avant  la  première;  mais,  moi,  qui  les  con- 
nais, je  peux  vous  assurer  que  le  J.  csttiomme  à  bientôt  re- 
prendre sa  revanche  sur  le  G.,  et  que  nous  tous,  lecteurs  et 
critiques,  nous  n'aurons  qu'à  profiter  de  la  rivalité  littéraire 
de  ces  deux  noms.  Félix  Ptat. 


Malgré    le?    nombreux  ouvrages  Ktléruircs  publies   .sur. 
Louis  XI ,  le  volume  de  M.  CurdcUier  Delauuuc  cit  une  lec- 


ture intéressante.  Il  manque  peut-clrc  et  volouticrs  d'auii 
liou  cl  d'cutraiucmeut  j  bien  que  dialogtié,  cl  coupe'  eu  actes 


196 


L'ARTISTE. 


et  en  scènes ,  cependant  la  marche  ge'ne'rale  de  l'action  est 
trop  souvent  ralentie  par  les  détails  naïfs  et  vrais,  mais 
épisodiques  ,  que  l'auteur  accumule  avec  une  patience 
curieuse  et  louable ,  mais  nuisible  à  l'effet  qu'il  prétend. 

C'est  une  étude  profitable ,  et  qui  ne  veut  pas  rappeler  les 
romans  et  les  drames  où  Louis  XI  figure.  Il  faut  remercier 
M.  C.  Delanoue  d'ilroir  su  se  créer,  une  voie  nouvelle  et 
personnelle  dans  un  champ  déjà  sillonné  par  tant  de  voya- 
geurs. Toutefois,  je  l'avouerai,  j'eusse  mieux  aimé  qu'il 
choisît  décidément  entre  le  théâtre  ou  la  lecture,  qu'il  con- 
centrât dans  un  foyer  commun  tout  son  savoir  et  toutes  ses 
inspirations ,  qu'il  attachât  solidement  à  un  tronc  unique 
tous  les  rameaux  épisodiques,  ou  que,  suivant  plus  librement 
sa  fantaisie ,  il  donnât  à  sa  pensée  la  forme  d'un  roman ,  si  le 
roman  lui  plaisait  mieux. 

Au  lieu  de  cela,  il  a  réalisé  à  sa  manière  la  méthode  lit- 
téraire des  Barricades  et  des  Etats  de  Blois. 

La  préface  qui  précède  le  Barbier  de  Louis  XI ,  écrite 
avec  talent,  avec  un  éclat  de  style  remarquable  ,  a  le  tort , 
très-grave  selon  nous,  d'être  calquée  presque  littéralement 
sur  des  préfaces  célèbres  publiées  en  1827  et  1828.  Or,  ce 
qui  convenait,  ce  qui  portait  coup  il  y  a  quatre  ou  cinq  ans, 
ressemble  aujourd'hui  à  de  l'histoire  ancienne.  Les  invec- 

.  tives  et  les  exclusions ,  les  systèmes ,  les  catégories ,  qui  sous 
le  ministère  Martiguac  avaient  au  moins  le  mérite  de  la 
lutte   et  de  la  nouveauté  ,  n'ont  plus  aujourd'hui  grande 

.valeur,  et  les  plus  ardentes  amitiés,  les  plus  sincères  admi- 
rations ne  suffisent  pas  à  excuser  l'oubli,  volontaire  ou 
involontaire  ,  de  noms  tels  que  Lamartine  et  Alfred  de 
Vigny. 

Si  nos  conseils  arrivent  jusqu'à  M.  Cordellier  Delanoue  , 
nous  espérons  qu'à  l'avenir  il  ne  voudra  pas  faire  d'un 
ouvrage  d'art  et  d'imagination  un  plaidoyer  qui ,  bien  que 
chaleureux ,  ne  se  trouve  pas  à  sa  place ,  et  qui  risque  tou- 
jours d'être  trop  ou  trop  peu  développé,  on  même  d'arriver 
trop  tard. 


P.'VR  M.   FRANCIQUE  MICHEL. 

Parmi  ceux  qui  étudient  le  moyen  âge  avec  conscience, 
nous  plaçons  au  premier  rang  M.  Francisque  Michel,  l'auteur 
de  iob.Les  Chansons  du  duc  Châtelain  de  Coucy,  le  Roman  de 
Mahomet  ,\o\\hie&  titres  à  la  reconnaissance  des  bibliophiles. 
Dans  l'étude  des  vieux  manuscrits ,  il  a  déjà  su  s'approprier 
une  qualité  précieuse,  la  simplicité  et  la  naïveté  du  style  : 
malheureusement,  sous  le  rapport  du  drame  et  de  l'action, 
la  critique  a  plus  de  prise.  Ainsi,  jamais  romancier,  même 
l'auteur  des  Hommes  t'olans,  n'a  fait  marcher  ses  héros  aussi 
vite  que  M.  Francisque  Michel  :  en  moins  dé  quatre  chapi- 
tres. Job,  le  futur  chef  des  Pastoureaux ,  a  fait  quelques 
mille  lieues.  11  s'est  embarqué  pour  la  croisade  ;  à  peine  dé- 


barqué, il  s'est  battu  comme  un  lion,  et,  fait  prisonnier,  il  a 
retrouvé  dans  le  harem  du  sultan  sa  maîtiesse.  Le  sultan 
pardonne,  et  se  fait  raconter  les  aventures  de  Job  comme 
un  sultan  des  MilU  et  une  nuits.  A  peine  Job  a-t-il  fini  son 
récit,  que  le  voilà  encore  sur  mer,  et  de  là  à  Paris,  puis  enfin 
je  le  retrouve  au  haut  d'une  potence  à  Marseille.  Il  était 
temps,  car  il  marchait  si  vite  que  je  ne  pouvais  plus  le  suivre. 
Je  n'en  dirai  pas  autant  d'y4udeJroy~le- Bâtard  :  là  du 
moins  l'action  marche  simplement,  et  n'est  pas  arrêtée  par  des 
récits  continuels,  et  après  des  peintures  gracieuses,  des  scè- 
nes vives  et  animées,  vous  arrivez  à  un  dénouement  imprévu 
et  terrible.  Au  reste,  ne  jugeons  pas  M.  Francisque  Michel 
pîir  cet  essai.  Il  est  à  la  bonne  source,  et,  dans  peu,  il  nous 
promet  d'autres  romans  sur  le  moyen  âge,  dont  le  succès,  je 
n'en  doute  pas,  récompeiisera  ses  travaux  consciencieux. 


USavitih* 


Les  personnes' qui  désireraient  encore  avoir  des  coupons 
d'actions  pour  la  charmante  statue  exposée  au  bazar  Montes - 
quie»,  sont  prévenues  qu'on  n'en  délivrera  plus  que  jusqu'au 
5  juin  prochain,  époque  où  le  premier  numéro  sortant  à  la 
loterie  de  Paris  désignera  la  série  dans  laquelle  sera  le  coupon 
gagnant,  qui  sera  déterminé  par  le  tirage  suivant.  * 

Ces  coupons,  qui  sont  de  2  fr.,  se  trouveront  toujours,  jus- 
qu'à l'époque  ci-dessus  indiquée ,  au  bazar  Montesquieu ,  et 
chez  M.  Cramaille,  quai  des  Augustins,  n"  Sg. 

—  On  assure  que  le  monument  que  l'on  doit  élever  au 
célèbre  Cuvier  sera  mis  au  concours,  et  que  les  jurés  seront 
choisis  parmi  les  concurrens.  Si  cette  nouvelle  est  vraie,  nous 
en  félicitons  bien  sincèrement  la  commission. 

—  Sous  le  titre  assez  obscur  de  Souvenirs  extraits  des  Mé- 
moires de  Maxime  Oé/î'/î,  Nodier  vient  de  faire  paraître  un 
volume  de  nouvelles  charmantes,  écrites  avec  cette  pureté  de 
style  qui  distingue  tous  les  ouvrages  de  ce  spirituel  écrivain. 

—  M.  Fétis  vient  d'ouvrir  son  cours  de  philosophie 
musicale  et  de  l'histoire  de  la  musique.  Nous  en  rendrons 
compte. 

—  On  répète  avec  activité,  au  Théâtre-Français,  Clotilde, 
drame  en  cinq  actes.  Mademoiselle  Mars  est  chargée  du  prin- 
cipal rôle. 

—  La  première  représentation  de  la  Tour  de  Nesle  aura 
lieu  cette  semaine. 

—  Le  théâtre  du  Cirque-Olympique  fcra  sa  clôture  dans 
deux  jours,  et  ne  s'ouvrira  qu'à  la  fin  de  juillet. 


n^  }    Toilette  de  campagne,  par  G&VAHii. 

}    Froutiêre  d' Espagne,  par  pERotiu. 


L'ARTISTE. 


197 


Hmux^'Sivi^. 


^^-^(bmsmwf  9)1]^  sziirsii  (&(i)iî>!3i!û^ 


AU   PHOFIT 


^^$  fnmUU$  i>c$  \nH^(n$  (iplhlc^m^. 


I 


L'exposition  du  Musée  Colbcrt  est  d'une  faiblesse 
regrettable  dans  l'intérêt  du  motif  auquel  elle  doit 
naissance  ;  mais  en  cela  l'art  n'est  nullement  compro. 
mis,  car  beaucoup  d'artistes,  qui  se  sont  réservés 
pour  le  prochain  Salon ,  auraient  pu  donner  plus  de 
valeur  à  celte  exposition  en  y  apportant  leurs  ou- 
vrages 

De  grands  noms  pourtant  figurent  sur  le  catalogue, 
parmi  lesquels  nous  trouvons  d'abord  celui  de  David. 
Son  portrait  de  Pic  VII  et  du  cardinal  Caprara  est  venu 
subir  un  nouveau  jugement  du  public.  Celui  qu'on  en 
portera  aujourd'hui  ne  peut  être  aussi  favorable  qu'à  l'é- 
poque où  cet  ouvrage  a  été  exécuté. Comme  on  cherche 
surtout  maintenant  le  vrai  dans  les  œuvres  d'art, 
celle-ci  s'en  éloigne  trop  pour  être  appréciée  bien  haut. 
Le  dessin  des  deux  têtes  a  bien  quelque  chose  de  la 
pureté  et  de  la  finesse  qui  faisaient  le  principal  mérite 
de  David ,  mais  à  un  bien  moindre  degré  que  dans  la 
plupart  de  ses  ouvrages.  Quant  à  la  couleur,  elle  est 
d'une  sécheresse  et  d'une  fausseté  frappantes.  Les  au- 
tres parties  du  tableau  sont  encore  au  dessous  de  celle 
dont  nous  venons  de  parler.  Les  mains  du  pape  sont 
aussi  pauvres  de  dessin  que  de  coloris. 

On  a  ajouté  dernièrement  à  l'Exposition  un  Bona- 
parte aux  Pyramides,  de  M.  Gros,  tlont  on  a  voulu 
faire  quelque  bruit  ;  mais  c'était  fort  mal  entendre  l'in- 
térêt de  cet  artiste ,  à  moins  qu'on  ne  vouliit  par  la 
comparaison  donner  plus  tle  valeur  »  son  tableau  du 
général  Lariboissière  et  de  son  fils  ,  (jui  est  réellement 
une  belle  cho.se.  11  y  a  dans  le  Bonaparte  l'empreinte 
des  qualités  distinctives  de  M.  Gros,  la  force  et  la  har- 
diesse ,  mais  absence  totale  de  profondeur.  \  l'excep- 
tion du  nègre,  qui  est  peint  avec  énergie,  l'exécution 
de  ce  tableau  est  lâchée  au  point  de  donner  à  celte 
toile  l'apparence  d'une  peinture  de  tlécoratipn. 

De  là,  au  portrait  du  général  Lariboissière,  nous 

TOME  III.   I  8«  LIVKAISO:*, 


parcourons  une  distance  immense.  Ce  n'est  pas  que 
tout  soit  égal  dans  celle  dernière  composition  :  la  tête 
du  général  et  celle  de  son  fils ,  brillantes  d'exécution, 
sont  trop  reposées  et  veloutées.  Si  quelques  un»  des  ac- 
cessoires sont  bien  traités,  d'autres,  l'aflûl,  les  boolcls. 
le  terrain,  par  exemple,  sont  loin  de  l'être  heureuse- 
ment. Dans  son  ensemble,  l'exécution  des  deux  person- 
nages est  large  ;  les  mains  du  père  sont  très  belles. 
Nous  retrouvons  sur  le  second  plan ,  tlans  le  carabinier 
qui  tient  le  cheval,  toute' la  vigueur  du  ulent  de 
M.  Gros,  qui  pourtant,  dans  les  dimensions  de  ces 
figures,  s'est  un  peu  trop  éloigné  des  règles  de  la 
perspective  ;  mais  ce  qu'on  peut  dire  admirable ,  c^est 
la  vérité  et  l'énergie  des  trompettes  qui  sonnent  dans 
le  fond  du  tableau.  Pourquoi,  chez  M.  Gros,  tout 
n'est-il  pas  fait  dans  cette  manière  simple  et  énergi- 
que ?  car  généralement  la  peinture  de  cet  artiste 
choque  par  quelque  chose  de  brillante ,  de  satiné,  par 
une  recherche  d'effets  qui  font  sentir  douloureusement 
tout  ce  qu'il  a  fallu  de  tyrannie  au  faux  goût  du  com- 
mencement du  siècle  pour  amener  cet  artiste  remar- 
quable à  se  démettre  ainsi,  au  profit  d'une  nature  châ- 
tiée et  arrangée,  des  puissantes  qualités  de  peintre  et  de 
poète  qui  le  distinguent. 

M.  Scheffer  a  exposé  sa  Retraite  de  Uescen,  dans 
laquelle  l'expression  «t  le  talent  de  composition  sont 
jirofondément  sentis.  Nous  devons  dire  cependant  que, 
dans  ce  grand  nombre  de  figures,  plus  d'une  critique 
sur  le  dessin  pourrait  trouver  place ,  et  que  le  tableau 
est  d'un  ton  un  peu  sale. 

Deux  portraits  de  femme  ,  par  M.  Gigoux  ,  sont  di- 
gnes il'attention.  Cet  artiste  tloit  prendre  garde,  en 
ayant  trop  .souvent  Lawrence  devant  les  veux,  de 
perdre  toute  originalité.  Ses  deux  portraits  sont  d'une 
bonne  couleur;  dans  le  plus  petit,  en  pied,  les  chairs 
sont  mieux  modelées ,  et ,  en  somme ,  ce  dernier  est 
préférable  au  plus  grand. 

Un  intérieur,  par  M.  Granet,  a  toutes  les  qualités 
qui  recommandent  ce  peintre  :  vérité  et  entente  pro- 
fonde des  elTets  de  la  lumière.  Il  est  à  regretter  que 
les  tons  pèchent  généralement  par  trop  de  crudité. 

Deux  aquarelles  de  M.  Newton  Fielding,  paysages 
avec  des  animaux  ,  nous  annoncent  dans  ce  peintre  un 
bon  coloriste.  Nous  l'engageons  à  traiter  ce  genre  sur 
la  toile. 

Nous  avions  vu  avec  plaisir  plusieurs  prcnluct  . 
de  M.  Lépaule,  jeune  artiste  qui  s'était  fait  coimam. 
au  dernier  Salon  d'une  manière  si  remarquable  ;  mnis 
elles  ont  été  retirées  de  l'Exposition.  Son  portrait  en 
pied,  de  M.  le  comte  /)...,  est  d'une  excellente  couleur 
et  d'une  exécution  facile.   Dans  l'autre   portrait,  qui 

18 


198 


L'ARTISTE. 


est  une  Elude  de  femme ,  on  désirerait  plus  de  pureté 
de  dessin  dans  les  bras  et  dans  les  mains. 

Nous  voici  arrivés  à  un  jeune  peintre  dont  l'étude 
constante  est  de  reproduire  la  nature  avec  une  telle 
apparence  de  réalité  que  les  détails  des  objets  les  plus 
indifférens  en  reçoivent  de  l'intérêt.  Des  deux  tableaux 
de  M.  Decamps(i),  le  premier  représente  une  halte 
de  Turcs  devant  une  fontaine,  au  milieu  du  jour. 
On  sait  la  manière  supérieure  avec  laquelle  M.  Decamps 
colore  et  met  en  relief  tout  ce  qui  est  muraille  de 
pierre,  et  l'usage,  j'allais  presque  dire  l'abus,  qu'il  fait 
des  fonds  de  cette  nature,  dans  ses  compositions.  Ici 
aussi  il  y  a  une  muraille  vue,  non  de  face,  mais  oblique- 
ment ;  et  par  suite  de  l'affaiblissement  de  la  lumière 
siir  l'horizon,  la  muraille  et  les  terrains  du  premier 
plan  semblent  de  même  couleur  et  de  même  ton.  Nous 
n'en  avons  pas  moins  retrouvé  dans  cette  composition 
l'aspect  saisissant  de  vérité  et  d'énergie  que  M.  De- 
camps  donne  à  tout  ce  qu'il  fait,  au  point  de  nous  obs- 
tiner, mais  en  vain ,  à  déchiffrer  les  jambes  des  che- 
vaux et  surtout  de  l'homme  debout,  qui  touchent  à  la 
fontaine,  ainsi  que  les  cols  des  deux  chevaux  gris  qui 
se  trouvent  un  peu  en  arrière,  et  sur  lesquels  l'ombre 
et  la  lumière  sont  distribuées  d'une  manière  peut-être 
bien  motivée,  mais  que  l'on  a  peine  à  comprendre. 
On  peut  juger  par  tous  ces  détails  de  l'importance 
quç  nous  attachons  à  tout  ce  qui  vient  de  M.  Decamps, 
et  pourtant  il  y  a  tant  de  belles  choses  dans  tous  ses 
tableaux,  que  nous  trouverions  bien  des  éloges  à  lui 
faire  sur  celui-ci ,  même  après  toutes  les  observations 
t[ue  nous  venons  de  lui  adresser,  et  qui  doivent  être,  à 
bien  prendre ,  considérées  comme  des  éloges ,  puis- 
qu'elles témoignent  de  difficultés  d'exécution  sur- 
montées, et  dont  nous  savons  bien  peu  d'artistes  ca- 
pables de  se  tirer  aussi  heureusement.Nous  ne  pouvons 
pourtant  nous  empêcher  de  citer,  parmi  les  détails  que 
nous  avons  le  plus  admirés,  la  tête  du  nègre  à  cheval, 
qui  se  lève  sur  le  derrière  du  groupe  de  cavaliers,  et  le 
petit  enfant  qu'une  femme  tient  à  la  main,  à  droite  de 
la  fontaine.  Le  mouvement  et  la  vie  sont  peints  dans 
ces  figures  avec  une  grande  supériorité 

L'autre  tableau  représente  un  vieux  cheval  arrêté 
tristement  en  avant  d'un  hangar;  un  petit  enfant  lui 
met  sous  le  nez  une  poignée  de  paille ,  sans  réussir  à 
exciter  son  ardeur;  et  dans  le  fond,  une  paysanne,  ac- 
coudée sur  une  porte  à  hauteur  d'appui ,  regarde  cette 
simple  scène.  Cette  petite  composition  captive  aussi 
fortement  l'attention.  Le  cheval  est  d'une  vérité  d'in- 


(i)  Ces  deux  tableaux  ont  déjà  été  enlevés  de  l'Exposition. 


sensibilité  et  d'aspect  étonnante  ;  mais  le  dessous  du 
hangar  n'est  pas  traité  avec  cette  conscience  de  colo- 
ris que  M.  Decamps  nous  a  donné  le  droit  d'exiger 
de  lui.  Si  notre  observation  est  juste,  eHe  reçoit  plus  de 
force  de  la  perfection  que  le  peintre  a  trouvée  pour 
représenter  la  paysanne  et  le  bas  de  porte  sur  laquelle 
elle  s'appuie. 

Disons  un  mot  de  trois  très  petites  esquisses  de 
M.  Eugène  Delacroix,  et  dont  l'une,  qui  représente 
Léda,  semble  ne  lui  appartenir  ni  par  le  choix  du  sujet 
ni  par  le  style  classique  dont  on  y  trouve  la  trace.  C'est 
sans  doute  une  ébauche  d'élève  ;  mais  elle  acquiert 
quelque  prix  en  la  considérant  comme  opposition 
complète  à  la  manière  actuelle  du  jeune  peintre.  L'es- 
quisse qui  a  pour  sujet  un  courtisan  mcnlrant  le  ccrps  de 
sa  maîtresse  à  son  awji  aurait  fait,  à  notre  avis,  une  des 
bonnes  compositions  de  M.  Delacroix,  s'il  l'eût  traitée 
en  grand.  La  petite  femme,  qui  cache  sa  figure  derrière 
le  drap  ,  a  un  caractère  de  malice  et  un  bonheur  de 
pose  remarquables. 

Nous  ne  pouvons  mieux  terminer  notre  revue  que 
par  le  dessin  de  Charlet ,  sous  le  n.  77,  ayant  pour  ti- 
tre :  Contemplation  des  misères  humaines.  Les  visiteurs 
de  l'Exposition  ne  s'avisent  pas  tous  sans  doute  d'aller 
le  chercher  dans  le  coin  de  la  fenêtre  oîi  on  l'a  relégué. 
Un  vieux  paysan  est  arrêté  devant  la  pierre  d'un  tom- 
beau surmonté  d'une  croix  à  moitié  renversée.  Qu'il  y 
aurait  à  dire  sur  ce  dessin,  un  des  plus  beaux  parmi 
cette  foule  de  petits  chefs-d'œuvre  qu'a  créés  le  crayon 
de  Charlet!  Mais  nous  n'avons  ni  temps  ni  place  pour 
parler  ici  de  ce  talent  si  vrai,  si  philosophique,  si  poé- 
tique et  si  populaire. 


DE  PHILOSOPHIE  MUSICALE,  (i) 

M.  Fétis  vient  d'ouvrir  un  cours  de  philosophie  mu- 
sicale ;  il  se  propose  d'y  développer  l'histoire  de  la 
musique,  sa  marche,  ses  progrès,  ses  révolutions. 
Nous  trouvons  qfle  le  mot  de  philosophie  implique  au- 
tre chose  qu'une  simple  énumération  de  faits  musi- 
caux :  l'histoire  se  borne  à  narrer  les  faits  ;  la  philoso- 
phie doit  les  apprécier,  les  soumettre  à  l'analyse ,  en 


(1)  Le  cours  de  M.  Felis  a  lieu  tous  les  mercredis,  à  3  lieures. 
dans  les  nouveaux  salons  de  M.  Dieti ,  rue  Neuve-des-Capucius  , 
n.  i3. 


L'ARTISTE. 


199 


rechercher  les  causes  et  l'application  dans  l'intérêt  de 
l'art. 

Ce  n'est  pas  au  bout  de  deux  leçons  que  mots  pou- 
vons porter  un  jugement  sur  le  point  de  vue  de  M.  Fé- 
tis  et  sur  ses  théories.  M.  Fétis  est  déjà  connu  par  quel- 
ques compositions,  et  particulièrement  par  ses  feuil- 
letons; il  est  permis  d'espérer  qu'il  saura  tirer  de 
son  sujet  quelques  considérations  larges  et  neuves  pour 
la  critique  musicale. 

Cette  critique  est,  de  toutes,  la  plus  négligée.  On 
oublie  assez  souvent,  dans  la  plupart  des  journaux, 
que,  pour  rendre  de  la  musique  un  compte  ap])rofondi 
et  intéressant,  il  ne  suffit  pas  d'être  seulement  artiste 
ou  seulement  littérateur.  Les  uns,  en  bien  petit  nom- 
bre, il  est  vrai,  ne  parlent  que  diètes,  lécarres,  etc., 
et  rebutent  par  conséquent  le  lecteur,  fatigué  du  tech- 
nique; les  autres  (  c'est  la  plus  grande  majorité)  rai- 
sonnent musique  en  vrais  litléraleurs.  Ce  qu'ils  font 
n'est  pas  de  la  littérature  musicale ,  c'est  de  la  littéra- 
ture à  propos  de  musique.  Ils  parlent  gra7idiose,  su- 
blime,  nchlesse ,  chaleur;  mais  d'analyse  point.  Il  en  est 
pourtant  qui  parlent  musique  en  bon  style;  mais  leur 
analyse ,  qui  décompose  et  explique  tel  ou  tel  effet 
d'instrumentation,  se  borne  à  montrer  la  marche  de 
l'harmonie  et  les  moyens  employés  par  le  c(^ipositcur. 
C'est  bien;  mais  cela  ne  suffit  pas  :  le  but  philosophi- 
que est  manqué.  La  critique  musicale  doit  sans  doute 
analyser  les  moyens  employés  parle  compositeur  pour 
produire  tel  ou  tel  effet  ;  mais  ce  qu'elle  doit  aussi  re- 
chercher sous  peine  de  n'être  plus  philosophique,  c'est 
le  geni'e  d'émotions  que  le  compositeur  a  voulu  exci- 
ter par  cet  effet ,  et  la  correspondance  mystérieuse 
supposée  par  lui  entre  ces  moyens  et  la  corde  qu'il  a 
voulu  faire  vibrer  dans  l'amc  de  ses  auditeurs. 

11  faut  donc,  dans  la  critique  musicale,  de  l'anie 
pour  bien  sentir  la  pensée  intime  du  compositeur  ;  de 
la  science  pour  comprendre  et  discuter  les  moyens  par 
lesquels  il  imprime  cette  pensée  à  son  public ,  et  enfin 
du  style  pour  rendre  l'antilyse  colorée  et  intéressante; 
du  style  pour  être  lu. 

Aujourd'hui  (|ue  le  goût  de  la  musique  est  répandu 
partout;  aujourd'hui  que  la  musique  est  le  complément 
nécessaire  de  l'éducation,  aussi  indispensable  au  jeune 
homme  que  le  dessin  et  l'escrime  ;  a  la  jeune  fdle,  que 
la  danse  et  la  broderie  ;  la  tâche  des  critiques  devient 
noble  et  belle.  C'est  à  eux  de  poser  les  vrais  principes 
du  goût.  Pa  critique,  sans  doute,  n'apj)rend  pas  à  sen- 
tir; elle  n'a  pas  de  prise  sur  le  sentiment  musical,  aussi 
vague  de  sa  nature ,  aussi  insaisissable  à  l'analyse  que 
les  nua!ices  les  plus  passagères  d'une  odeur,  puisqu'il 
a  à  la  fois  la  profondeur  passioiuiée  du  seniiuient  et  la 


rapidité  fugitive  de  la  sensation.  Ce  qui  lui  appartient, 
à  la  critique,  c'est  de  former  le  jugement  par  la  com- 
paraison, par  la  recherche  des  rapport*  matériels  en- 
tre les  moyens  et  les  effets,  puis  des  rapports  sec-rets 
entre  les  elfets  et  les  émotions.  Or,  pour  remplir  celle 
tâche  avec  conscience  et  succès  vis-à-vis  de  cette  société 
dont  on  doit  former  l'opinion,  il  faut,  encore  une  fois, 
réunir  le  sentiment  et  la  science  de  l'artiste  au  coloris 
du  littérateur. 

l*armi  les  critiques  qui  se  sont  jusqu'ici  occupés  sé- 
rieusement des  progrès  de  l'art,  les  artistes  n'ont  dis- 
tingué et  apprécié  que  les  feuilletons  de  MM.  Caslil- 
Ulaze,  Fétis  et  d'Ortigue.  I.es  articles  spirituels  et  com- 
plets de  MM.  Fétis  et  Castil-Blaze  ont  souvent  orné 
les  pages  de  notre  recueil.  A  côté  de  ces  noms  juste- 
ment connus,  nous  pourrons  bientôt  placer  celui  d'un 
jeune  artiste  nourri  de  fortes  études  musicales  et  litté- 
raires, M.  Victor  Fleury,  à  qui  nous  devons  quelques 
feuilletons  sur  le  Théâtre-Italien,  et  les  deux  articles 
sur  la  Romance  qui  ont  paru  dans  nos  derniers  numé- 
ros. 


C'est  une  chose  curieuse  qije  l'importance  qu'on  met 
aux  notices  biographiques.  On  indique  avec  un  soin 
tout  particulier  le  lieu  et  la  date  de  la  naissance  ;  on 
ne  vous  fait  pas  grâce  de  la  moindre  espièglerie  de  jeu- 
nesse ;  on  vous  raconte  les  projets  de  l'adolescence,  les 
désappointemens  de  l'âge  mùr,  et  puis  les  événcmens 
insipides  d'une  vie  sans  orages,  sans  intérêt,  et  ppesque 
toujours  sans  gloire.  Cependant,  pour  peu  qu'il  ait  été 
deux  fois  question  d'un  homme  dans  les  journaux,  une 
notice  devient  un  hommage  obligé.  On  en  jette,  en  fa- 
çon de  dernière  moquerie,  sur  la  tombe  d'un  académi- 
cien ,  en  présence  de  trente-neuf  génies  qui  ont  médit 
de  ses  œuvres  ;  on  en  accorde  à  tous  les  grades,  à  tou- 
tes les  professions  ;  on  fait  ainsi  de  gros  recueils,  Pan- 
théon de  nullités,  procès-verbaux  de  mensonges  et 
surtout  d'éloges,  car  ces  pages  tumulaires  sont  comme 
les  monumens  du  Père-Lachaise  :  il  n'y  est  question 
que  de  bons  époux,  de  bons  pères,  et  surtout  d'excellens 
citoyens  :  seulement,  il  y  a  cela  d'agréable,  que  c'est 
quelquefois  de  son  vivant  qu'on  a  ainsi  une  sorte  d'épi- 
taphe  et  des  amis  inconsolables.  On  y  a  mis  de  la  mé- 
thode et  des  catégories.  Nous  avons  des  biographies  de 
militaires,  de  dépult-s,  de  pairs  de  France  et  de  gens 
de  lettres.  Nous  avons  aussi  des  biographies  dramati- 


200 


L'ARTISTE. 


ques,  et,  à  vrai  dire,  je  comprends  plus  celles-là  que  les 
autres,  parce  qu'elles  doivent  concourir  aux  progrès  de 
l'art  ;  car  le  grand  art  de  jouer  la  comédie  se  lie  tien 
plus  qu'on  ne  pense  à  la  littérature  dramatique.  C'est 
le  corps  et  l'anie,  la  parole  et  la  pensée  :  tous  deux  ne 
font  qu'un.  Mais  ici  il  faut  distinguer,  car  tous  les  fai- 
seurs de  pièces  ne  sont  pas  plus  des  auteurs  dramati- 
ques que  tous  les  acteurs  ne  sont  des  comédiens. 

Celui  qui  se  borne  à  savoir  parfaitement  ses  rôles , 
à  ne  jamais  manquer  ses  entrées  ,  à  soigner  son  cos- 
tume, et  à  respecter  les  traditions,  celui-là  n'est  qu'un 
acteur  ;  il  fait  un  métier  dans  lequel  il  peut  fort  bien 
ne  pas  déplaire  au  public ,  attraper  quelques  bravos , 
et  gagner  ses  appointemens  le  plus  loyalement  du 
monde. 

n  faut  plus  de  façon  pour  faire  un  comédien.  Sa  mis-  ■ 
sion  s'agrandit  de  toute  la  portée  de  l'art  dramatique  : 
elle  consiste  à  exprimer  le  jeu  des  passions ,  à  peindre 
les  caractères  ,  à  reproduire  les  ridicules ,  à  mettre  les 
travers  en  relief,  et  à  faire  de  la  satire  en  action.  Il 
faut  au  comédien  une  étude  approfondie  pour  conce- 
voir, une  longue  observation  pour  saisir  les  traits  carac- 
téristiques, et  un  tact  particulier  pour  juger  juste; 
quand  il  en  est  là,  il  n'a  rempli  que  la  moitié  de  sa  tâ- 
che, car  il  faut  ensuite  représenter  tout  ce,  qu'il  a  com- 
pris. Pour  la  conception,  il  a  une  œuvre  à  faire,  et 
pour  l'exécution,  il  faut  une  création,  et  cette  création, 
qui  est  toute  à  lui,  est  d'autant  plus  difficile  que  l'œuvre 
littéraire  est  plus  médiocre. 

En  comprenant  ainsi  l'art  du  comédien,  on  s'étonne 
moins  que  nous  comptions  si  peu  de  grands  artistes. 
Nous  en  avons  encore  cependant  ;  la  gloire  dramatique 
n'a  J3as  disparu  du  théâtre  avec  Talma ,  Contât ,  Bap- 
tiste, Elleviou ,  Martin,  Potier,  et  quelques  autres. 
Il  y  a  des  talens  qui  soutiennent  aujourd'hui  la  dignité 
de  l'art ,  et  que  le  suffrage  général  placera  un  jour  à 
côté  de  ces  grands  noms.  Il  est  du  privilège,  et  pres- 
que de  la  nature  de  notre  feuille,  de  leur  rendre 
hommage;  et  si  les  portraits  que  nous  comptons  publier 
doivent  être  en  petit  nombre,  il  n'y  a  pas  de  notre 
faute. 

Mademoiselle  V.  Dejazct  tient  un  rang  distingué 
panni  le»  artistes  dont  les  talens  sont  hors  de  toute 
contestation,  et  auxquels  lé  public  prodigue  chaque 
jour  ses  encouragemens  et  sa  bruyante  approbation. 
Nous  ne  rappellerons  pas  qu'elle  naquit  pour  ainsi  dire 
au  Vaudeville ,  où ,  à  l'âge  de  cinq  ans ,  elle  bégayait  de 
petits  rôles  ;  nous  ne  dirons  pas  les  théâtres  sur  les- 
quels elle  a  joué,  les  difficultés  dont  elle  a  triomphé, 
ou  les  succès  qu'elle  a  obtenus  i  tout  cela  importe  fort 
peu  au  public,  et  nous  hii  en  faisons  grâce.  Nous  nous 


bornerons  à  lui  dire  quelques  mots  sur  le  genre  de  son 
talent  et  sur  les  divers  emplois  dans  lesquels  tout  le 
monde  l'a  vue  à  Paris  depuis  quelques  années. 

Unjcu  naturel  et  mordant,  une  physionomie  expres- 
sive et  pleine  de  malice,  un  sourire  fin  et  moqueur,  une 
verve  qui  enlève ,  une  grande  variété  d'expression  et 
une  connaissance  parfaite  de  la  scène ,  telles  sont  les 
qualités  qui  la  distinguent  davantage.  Son  emploi, 
puisqu'il  faut  encore  nous  servir  de  l'expression  con- 
sacrée ,  consiste  principalement  à  jouer  les  comiques  et 
les  rôles  à  caractère.  Personne  n'est  parvenu  à  repré- 
senter les  grisettes  avec  plus  de  vérité.  Les  grisettes  ! 
cette  classe  que  hous  connaissons  tous,  parce  que  c'est 
là  qu'à  dix-huit  ans  chacun  a  trouvé  sa  Charlotte  et  fait 
le  Werther  ;  les  grisettes,  classe  sentimentale  et  gour- 
mande, simple  et  coquette ,  et  qui  fait  des  traits  avec 
une  naïveté  si  divertissante  !  La  grisette  est  devenue  un 
des  caractères  de  l'époque,  et  pendant  quelque  temps 
elle  a  été  en  possession  de  la  scène,  grâce  peut-être  au 
talent  et  au  jeu  spirituel  et  piquant  de  mademoiselle 
Dejazet,  qui  leur  servait  trop  souvent  d'interprète. 
Les  fermières  bavardes,  les  petites  filles  lutines,  les 
niaises  apprivoisées,  ont  servi  tour  à  tour  à  faire  bril- 
ler cette  aimable  actrice ,  et  à  étendre  une  réputation 
justement  acquise  ;  mais  il  y  a  un  genre  particulier  où 
sa  place  est ,  sans  contredit,  la  première  ,  et  sa  gloire 
sans  partage. 

Lorsqu'à  notre  scène  se  sont  présentées  de  ces  com- 
binaisons où  la  situation  devient  trop  leste  et  les  ca- 
resses trop  rapprochées  ou  trop  tendres ,  on  a  cherché 
les  moyens  de  les  conserver  sans  effaroucher  de  justes 
susceptibilités  ;  ce  qui  vous  prouve  que,  tout  csi  qu'on 
soit ,  on  y  regarde  à  deux  fois  avant  d'être  osé  tout-à- 
fait.  Il  fallait,  pour  résoudre  le  problème,  la  création 
d'un  être  qui  ne  fût  ni  homme  ni  femme,  ni  vertueux  ni 
débauché,  ni  trop  innocent  ni  trop  roué.  On  allia  la 
licence  et  la  réserve;  il  en  naquit  le  travesti,  comme 
autrefois  le  calembourg  naquit  d'un  caprice  de  l'esprit 
pour  la  bêtise. 

Cette  création  du  travesti  est  bien  la  chose  la  plus 
gracieuse  et  la  plus  piquante  du  monde.  La  métamor- 
phose n'y  est  jamais  complète,  et  les  mots  les  plus 
simples  en  reçoivent  une  couleur  de  double  entente 
continuelle  qui  a  son  charme  et  sa  gaîté.  La  réflexion 
la  plus  naturelle  dans  la  bouche  d'un  homme,  se  revêt 
d'une  expression  gracieuse  ou  maligne  au  sortir  des 
lètres  d'une  femme.  Qu'un  jeune  homme  (lise  à  une 
jeune  fille  :  «  N'ai-je  donc  pas  ce  qu'il  faut  pour  vous 
plaire?  »  vous  resterez  impassible;  mais  qu'un  travesti 
dise  cela ,  et  vous  rirez  à  vous  en  faire  mal ,  comme 
vous  rirez  aussi  des  ses  colères ,  de  ses  jalousies  et  de 


L'ARTISTE. 


201 


ses  forfanteries.  Le  comique  jaillit  de  l'opposition  d'une 
réalité  qu'on  ne  saurait  oublier  avec  une  illusion  qu'on 
est  convenu  d'accepter. 

C'est,  de  tous  lesemplois  de  la  scène,  le  plus  difficile 
à  remplir,  parce  que  c'est  celui  qui  a  le  plus  d'exi- 
gences. Tout  le  talent  de  l'esprit  ne  saurait  y  suffire , 
il  faut  que  la  nature  accorde  son  aide.  On  veut  trouver 
dans  un  travesti  toutes  les  grâces  d'une  femme  et  toute 
l'assurance  d'un  jeune  homme.  Il  faut  être  bien  faite , 
et  cependant  il  ne  faut  pas  non  plus  que  les  formes 
viennent  trop  à  se  trahir  ;  et  puis ,  si  elles  ne  venaient 
pas  à  se  trahir  du  tout ,  on  serait  mécontent  :  il  ne  faut 
m  trop  ni  trop  peu.  Ajoutez  à  cela  une  grâce  et  une 
aisance  de  manières  qui  doivent  s'allier  à  la  décence 
des  gestes  et  à  un  ton  de  plaisanterie  de  bonne  com- 
pagnie. Tout  cela  est  fort  difficile  à  toncilier  ou  à  réu- 
nir, sans  doute  ;  mais  mademoiselle  Dejazet  a  résolu  le 
problème.  C'est  là  un  des  plus  beaux  fleurons  de  sa 
couronne.  Elle  y  a  atteint  une  rare  perfection,  et  on 
peut  avancer,  sans  crainte  d'être  démenti,  qu'en  ce 
genre,  où  elle  brille,  elle  ne  compte  pas  de  rivales. 
Nous  ravons*vue  d'une  noblesse  enfantine  et  touchante 
dans  le  Fils  de  l'homme ,  gentille  et  mauvaise  tète  dans 
Henri  F,  et  puis  tout  récemment  si  variée ,  si  comique 
et  si  piquante  dans  Vert- Vert. 

A  des  dons  heureux  que  lui  a  jetés  à  profusion  une 
organisation  privilégiée,  mademoiselle  Dejazet  joint 
des  avantages  qu'elle  ne  doit  qu'à  l'étude  et  au  travail. 
Personne  ne  chante  le  vaudeville  avec  plus  de  verve  , 
et  ne  danse  avec  plus  de  grâce  et  de  légèreté.  Elle 
réunit  des  qualités  qu'on  ne  rencontre  ordinairement 
((ue  dans  plusieurs  artistes.  Le  cumul  des  talens  est 
permis ,  et  c'est  une  permission  dont  on  n'abuse  guère 
par  le  temps  qui  court,  même  hors  du  théâtre.  Disons, 
pour  dernière  vérité  ou  pour  dernier  éloge  mérité  , 
que  mademoiselle  Dejazet  a  cela  de  remarquable ,  que 
son  jeu  si  fin  et  si  incisif  porte  toujours  le  cachet  du 
naturel  et  de  la  facilité  :  le  travail  ne  s'y  laisse  pas 
apercevoir,  et  dans  les  arts  c'est  le  triomphe  du  talent. 
Ajoutons  enfin  qu'on  dit  que  sa  conversation  à  la  ville 
est  plus  spirituelle  que  beaucoup  des  rôles  qu'elle  joue. 
On  cite  nombre  de  saillies  et  de  mots  piquans  qu'elle 
a  dits,  et  beaucoup  d'.iutres  qui  ne  sont  pas  d'elle  :  on 
prête  toujours  aux  riches. 

Mademoiselle  Dejazet  vient  de  renouveler  son  enga- 
gement au  théâtre  du  Palais-Royal.  On  assure  qu'elle 
avait  reçu  des  offres  brillantes  pour  aller  recueillir 
l'héritage  de  madame  Gavaiulan  à  l'Opéra-Comique , 
cet  immense  théâtre  qui  cherche  à  ressusciter.  Elle  a 
refusé,  et  nous  l'approuvons  fort.  Qu'elle  reste 
grande   dans  sa  petite  sphère  :  mieux   vaut   être  la 


gloire  d'un  théâtre  secondaire  que  l'un  des  ornemens 
d'un  théâtre  royal. 


Îlittemtur^. 

Cont«. 
Je  courais  au  bonheur  sur  la  rouie  du  crime. 

GiLBtRT. 


LUCIEN    JEHNEMERS. 

Ce  jeune  homme  était  une  organisation  mixte  :  avec 
des  traits  de  femme,  un  caractère  ferme;  avec  du  lais- 
ser-aller, de  la  coquetterie;  de  la  gaîté  avec  de  la  mé- 
lancolie ;  jeté  sur  la  terre  sans  fortune,  il  avait  hérité  à 
vingt-cinq  ans  de  biens  considérables ,  de  sorte  qu'il 
conservait  au  sein  de  son  luxe  d'enrichi  des  habitudes 
d'homme  pauvre  ;  il  avait  du  goût  pour  bien  des  cho- 
ses, mais  de  grande  vocation  pour  rien.  Papillon,  tout 
l'attirait;  les  difficultés  le  rebutaient  aussi...  il  lui  fal- 
lait parfois  une  route  aisée,  et  parfois  un  chemin  rabo- 
teux. —  Enfin,  si  l'on  eût  voulu  trouver  l'antithèse  de 
Lucien,  c'est  en  lui-même  qu'il  eût  fallu  la  chercher. 
Humilié  par  le  souvenir  des  grands  airs  que  ses  cama- 
rades d'enfance  avaient  eus  avec  lui  ,  il  avait  sou- 
vent des  manières  insolentes,  et  faisait  sonner  sa  for- 
tune ;  puis  un  moment  de  réflexion  le  rendait  à  lui- 
même  :  il  riait  de  sa  grimace  de  la  veille ,  de  son  lan- 
gage précédent,  et  redevenait  raisonnable.  En  un  mot, 
c'était,  malgré  ses  bizarreries ,  un  de  ces  fashionables 
qu'on  peut  aimer ,  parce  que  ses  nombreux  défauts 
n'avaient  pas  étouffé  chez  lui  le  germe  de  mille  bonnes 
qualités. 

Jusqu'à  présent ,  Lucien  s'était  fait  une  loi  :  c'était 
de  ne  pas  engager  son  cœur,  et  d'éviter  les  r^gfcRM^^ 
des  demoiselles  à  marier.  Il  avait  juré  à  ses  aqùs  de     ~^ 
Tortoni  qu'il  resterait  garçon ,  serment  très  kgnorablr  V 

sans  doute,   et  que  son  honneur  de  petit-mgilfVe  l'en»        .^   ' 
gageait  à  tenir.  C'était  bien  tant  qu'il  y  avaù  ,<fcs  iwlv^^yf 
des  concerts,  des  spectacles,  des  courses  au  B4tà»;.mi>iSQ'^'' 
quand,  la  dernière  poignée  de  main  donnée,  ^^ 

revenait  chez  lui,  il  se  sentait  alors  bien  isolé,  bien 


# 


202 


L'ARTISTE. 


contraint  à  force  d'avoir  de  la  place;  le  trop  d'air  le 
suffoquait;  son  alcôve  lui  paraissait  vide ,  ses  tableaux 
pâles ,  son  salon  immense.  Alors  il  se  retrouvait  tel 
qu'il  eût  dû  toujours  être ,  avec  une  ame  expansive, 
sympathique  ,  avec  des  pensées  à  communiquer ,  des 
confidences  à  faire.  Tout  à  l'heure  il  était  vif,  pétu- 
lant, évaporé  ;  il  y  avait  du  dégagé  dans  son  maintien, 
du  brillant  dans  son  langage,  du  dédaigneux  dans  son 
regard.  Maintenant  le  voilà  froid,  triste,  engourdi.  Il 
songe  à  son  frère,  qui  a  épousé  le  bonheur  sous  les 
traits  d'une  jeune  femme;  il' songe  aux  vertus  de  sa 
mère,  et  dit  en  contemplant  le  portrait  de  celle  qu'il 
perdit  trop  tôt  :  Le  monde  a  donc  tort  ?  les  femmes 
peuvent  donc  embellir  notre  vie,  et  nous  aider  à  la 
supporter?  Car  je  me  souviens  de  toi,  de  ton  ame  pure, 
ô  ma  mère  !.. 

Puis  il  se  jette  sur  son  lit,  et  tombe  dans  un  som- 
meil pénible... 

Présenté  à  madame  de  Cénis  par  un  ami  commun, 
il  ne  fut  pas  long-temps  sans  se  prendre. d'amour  pour 
Laurence.  Lucien  sentit  alors  qu'il  y  avait  toujours  un 
bon  dénouement  à  mettre  à  la  vie,  et  que  si  autour  de 
lui  mille  jeunes  gens  avaient  suivi  une  mauvaise  pente, 
plus  heureux  et  mieux  inspiré,  il  pouvait  entrer  à 
temps  dans  un  système  de  sagesse.  Il  abandonna  alors 
bien  de  ses  prétentions ,  et  se  contenta  d'être  simple 
pour  être  aimable. 

Laurence  ne  put  se  voir  l'objet  de  ses  recherches 
sans  en  être  flattée  intérieurement.  D'abord  ce  fut  de 
l'amour-propre  satisfait;  après,  de  la  rêverie,  de  l'em- 
barras, de  l'hésitation.  Les  mots  ne  venaient  plus  se 
placer  dans  sa  mémoire,  la  voix  expirait  sur  ses  lèvres; 
ses  joues  se  coloraient  et  pâlissaient  presque  à  la  fois , 
et  à  peine  pouvait-elle  faire  quelques  pas  au  devant  du 
jeune  homme. 

L'amour  ne  s'apprend  point,  il  se  devine.  Aussi 
Lucien  comprit  bientôt  la  jeune  fille  ;  il  reconnut  en 
elle  les  mêmes  symptômes  qu'en  lui.  Leurs  cœurs  bat- 
taient à  l'unisson;  désirs,  espoir,  vœux  égaux.  Lucien 
osa  braver  les  railleries  de  ses  bons  amis  les  débau- 
chés, et  songea  fermement  à  se  marier. 

—  Or,  le  jour  où  il  interrompit  si  bien  la  sonate 
de  Jenny,  madame  de  Cénis  étant  absente ,  Lucien 
s'entretint  long-temps,  presque  à  voix  basse,  avec  Lau- 
rence   La  sœur  difforme  écoutait  avidement;  mais 

elle  ne  saisit  que  ces  mots  -:  «  N'est-ce  pas  que  madame 
votre  mère  ne  me  refusera  pas  son  consentement  ?  — 
Je  ne  sais...  —  Oh!  Laurence,  dites-moi  qu'il  n'y  aura 
pas  d'obstacles  à  ce  mariage...  Je  vous  aime  tant  !..  — 
Lucien...  monsieur...— -Si  vous  n'étiez  pas  ma  femme! 
je  serais  bien  malheureux,  ma  Laurence...  —  Silence! 


et  Jenny  qui  est  là...  —  Oh!  votre  sœur  est  bonne,  et 
ne  voudrait  pas... 

En  ce  moment,  voyant  que  Jenny  prêtait  l'oreille , 
il  s'interrompit  et  fredonna,  puis  se  mit  à  causer  de 
choses  indifférentes.  Madame  de  Cénis  entra. 

Kesté  seul  avec  elle,,  il  lui  demanda  aussitôt  la  main 

de  sa  fille.  Laurence  était  dans  la  chambre  voisine,  en 

'proie  à  la  plus  vive  inquiétude.  Jenny  avait  disparu... 

L'entretien  de  madame  de  Cénis  et  de  Lucien  dura 
plus  d'une  heure.  Au  bout  de  ce  temps,  la  porte  s'ou- 
vrit, et  le  jeune  homme  sortit  en  saluant  très  sèche- 
ment... Il  rencontra  les  regards  de  Laurence,  mais 
ne  put  rien  lui  apprendre;  car  la  mère  était  là.  Parvenu 
au  bas  de  l'escalier ,  il  dit  avec  colère  à  son  chasseur 
d'ouvrir  la  portière  de  sa  voiture. 

Jenny  se  trouva'  près  de  lui.  Elle  réprima  un  sou- 
rire que  grimaçait  sa  bouche,  et  dit  à  Lucien  :  Eh  bien! 
monsieur,  vous  êtes  donc  refusé?  —  Il  la  regarda  tout 
étonné,  et  répondit  machinalement  :  Oui.  —  Puis  il 
partit  rapidement,  comme  pressé  de  s'éloigner  à  jamais 
d'une  maison  où  ses  rêves  venaient  d'être  détruits  sans 
retour.  Jenny  remonta  toute  légère  ;  jaihais  elle  ne 
s'était  sentie  aussi  à  l'aise  ;  elle  ne  pensait  même  plus  à 
sa  laideur. 


CELA    SERA. 


Un  jour  je  montai  chez  .Jenny  ;  sa  porte  était  en- 
trebaillée. J'entrai;  je  la  trouvai  seule;  elle  regardait 
par  la  fenêtre.  En  suivant  la  direction  de  ses  yeux,  je 
vis  que  l'objet  de  son  attention  était  sa  sœur,  qui  se 
promenait  au  jardin...  —  Eh  bien,  Jenny?..  luidis-je. 

Elle  n'entendait  pas...  mais  se  mit  à  se  parler  avec 
agitation,  avec  brièveté;  il  semblait  que  mille  passions 
se  heurtassent  dans  sa  poitrine,  et  cherchassent  à  s'en 
échapper  violemment... 

—  Oui,  je  l'ai  juré  ,  cela  sera —  —  Un  grand  mal- 
heur pour  elle...  soit.  Tant  mieux!..  Elle  ,  mon  enne- 
mie... elle  si  jolie...  et  qu'il  aime!  — Oh!  cela  sera. 
D'abord,  pas  d'espoir  d'être  aimée...  De  l'amour  !  pau- 
vre folle. . .  La  belle  taille  !  qui  n'en  serait  séduit?  Re- 
gardez-moi... rage!  rage  !  Oh!  cela  sera... 

—  Quoi  donc?  demandai-je. 
EUle  se  retourna  vivement. 

—  Vous  étiez  là ,  monsieur? 

—  Oui ,  j'arrive...  et  vous,  mademoiselle  Jenny,  je 
vous  trouve  bien  préoccupée... 

—  Oh!  pardon,  pardon...  j'avais  tort;  c'était  un 
souvenir ,  c'étaient  des  pensées  tristes  :  je  n'en  ai  pas 
d'autres... 


L'ARTISTE. 


203 


—  Mais  vous  les  mêliez  de  menaces. 

—  Moi ,  menacer  !  moi ,  pauvre  fille,  faible  et  ché- 
tivc;  ce  serait  une  dérision  de  ma  part. 

—  Jcnuy,  si  jamais  votre  soeur  a  pu  méconnaître  la 
voix  du  sang  ;  si,  long-temps,  elle  vous  a  refusé  son  ami- 
tié ,  c'est  aujourd'hui  qu'il  sera  beau  et  noble  de  lui 
pardonner:  car  elle  est  malheureuse  à  son  tour. 

—  Je  le  sais. 

—  Et  d'autant  plus  malheureuse  est  Laurence  que 
son  cœur  souffre  sepl,  et  qu'il  lui  f.iut  toujours  paraî- 
tre dans  le  monde,  écouter  les  fadaises,  les  complimcns 
éternels  des  hommes  à  la  mode.  Vous,  au  moins,  vous 
n'étiez  pas  obligée  de  vivre  dans  un  tourbillon  de 
bruit ,  d'entendre  à  votre  oreille  un  bourdonnement 
de  galanterie,  d'accueillir  des  déclarations  uniformes. 
Elle  aime  de  toute  son  ame. 

—  Oui,  mais  elle  ne  pourra  épouser  M.  Lucien... 
notre  mère  s'y  oppose. 

—  Pourquoi  donc?  qu'a-t-elleà  lui  reprocher? 

—  Une  seule  chose  :  il  n'est  pas  noble. 

—  Ah!  j'entends  ;  madame  de  Cénis  se  souvient 
qu'elle  est  comtesse,  et  ne  veut  pas  de  mésalliance. 

—  Oui,  elle  tient  avant  tpui  à  la  noblesse...  Lau- 
rence a  déclaré  formellement  hier  au  soir  |que  jamais 
elle  n'épouserait  un  autre  homme;  que  sa  volonté  était 
ferme,  car  il  y  allait  du  bonheur  de  sa  vie ,  et  que, 
puisqu'il  s'agissait  d'elle,  au  moins  devait-elle  être  con- 
sultée. 

—  Quoi  !  la  douce  Laurence  a  osé  contredire  à  un 
tel  point  sa  mère?.. 

—  Je  le  lui  avais  conseillé. 

—  Vous! 

—  Oui;  malgré  son  peu  d'amitié  pour  moi,  je  l'ai- 
mais. Son  chagrin  nous  a  rapprochées ,  et  elle  a  com- 
pris pour  la  première  fuis  qu'il  n'était  pas  inutile  d'a- 
voir une  bonne  sœur. 

Jenny  ne  me  dit  pas  tout;  mais  voici  ce  que  j'appris 
plus  tard  : 

—  Cette  jeune  fille  oublia  que  grâce  ,  beauté,  fraî- 
cheur, tout  lui  avait  été  refusé;  que,  marâtre  envers 
elle,  la  nature  s'était  plue  à  la  faire  dilTormc  et  risiblc, 
comme  ces  sculpteurs  qui,  après  avoir  travaillé  à  une 
Vénus,  s'amusent  à  pétrir  une  petite  statue  de  satyre  à 
larges  oreilles  et  à  pied  fourchu.  Jenny  aima.  Que 
d'efforts  pour  lutter  avec  cette  pjïssion  qui  devait  être 
malheureuse  !  Que  de  soupirs  étouffés ,  de  larmes  sé- 

chécs  vite,  d'élans  comprimés? Enfin,  ne  pouvant 

s'élever  au  dessus  des  flots,  elle  s'y  abandonna;  mais 
alors  elle  vit  celte  étoile  brillante  qui  avait  fixé  son 
regard,  luire  sur  une  autre  ;  cet  homme,  dont  un  seul 
mot  tendre  l'eût  rendue  au  bonheur,  n'eut  de  sermons, 


de  paroles  d'amour  que  pour  une  autre.  Jenny  sentit 
alors  qu'elle  ne  serait  plus  Iranne  ;  que,  laide  de  visage, 
il  lui  fallait  l'être  de  cœur;  que,  rebutée,  c'était  h  elle 
à  se  venger;  que,  délaissée,  elle  devait  isoler  Lucien  de 
Laurence.  Pour  cela,  elle  les  rapprocha.  Elle  savait 
bien  que  le  jeune  homme  serait  persévérant ,  cl  que 
peut-être  un  jour  madame  de  Cénis  consentirait  à  ce 
mariage.  Elle  voulut  que  sa  sœur  se  déshonorât ,  et 
que  Lucien,  heureux,  l'abandonnât  après  l'avoir  pos- 
sédée; elle  voulut  que  cette  fleur  ,de  beauté  fût  flétrie 
avant  le  temps,  et  séchât  sous  le  souffle  empesté  de  la 
médisance  publique. 

Dès  lors  sa  devise  fut  :  Cela  sera  ! 

Serment  haineux  qui  revenait  toujours  sur  ses  lè- 
vres ;  engagement  qu'elle  prit  envers  son  long  ressen- 
timent et  qu'elle  tint  trop  bien... 

Jenny  eut  soin  de  gagner  la  confiance  de  sa  sœur 
en  la  plaignant,  en  lui  offrant  ses  conseils  et  son  si- 
lence. Elle  engagea  Laurence  à  écrire  en  secret  à  Lu- 
cien et  à  recevoir  les  lettres  du  jeune  homme ,  s'offrant 
même  à  les  lui  remettre  adroitement...  Plusieurs  fois 
ils  se  virent  dans  la  chambre  de  Jenny  devant  celle-ci, 
qu'ils  remerciaient  de  son  amitié,  tandis  qu'elle  avait 
le  cœur  gros  de  haine ,  et  que,  caressant  ses  projets  de 
vengeance ,  elle  murmurait  :  cela  sera  ! 


VL 


U.NE    CONFIDENTE    CHARITABLE. 

Il  arriva  que  madame  de  Cénis  fut  obligée  de  passer 
une  nuit  près  d'une  parente  malade.  Ce  soir-là  même 
Jenny ,  tout  en  se  faisant  prier  pour  la  forme ,  avait 
donné  à  Lucien  la  clef  de  la  chambre  de  sa  sœur. 

—  Le  ciel  est  sombre  ;  le  jeune  homme,  qui  s'est 
tenu  caché  pendant  plusieurs  heures,  traverse  à  pas 
légers  les  appartemens...  le  cœur  lui  bat;  quelquefois 
il  s'arrête,  car  il  sent  qu'il  va  obtenir  par  surprise  ce 
que  le  mariage  seul  devait  lui  accorder...  — Un  mo- 
ment il  regarde  derrière  lui ,  croyant  entendre  le  frô- 
lement d'une  robe  et  le  bruit  d'une  respiration  entre- 
coupée. —  Erreur  sans  doute...  lui  seul  veille-.. —  Il 
s'avance,  ouvre  la  porte  de  cette  chambre  pudique, 
et  entre  furtivement,  tout  honteux  de  lui  cl  cherchant 
à  se  rapetisser,  parce  qu'il  entend  bourdonner  sa  con- 
science... 

—  Quelqu'un  a  ri  dans  les  ténèbres...  Encore  une 
erreur.,  oh  oui!  —  Voici  le  lit  où  repose  Laurence... 
Délire!  extase  inouie!..  là  des  grâces  de  dix-sept  ans, 
là  un  sein  uni  et  blanc ,  des  mains  douces ,  de  lougues 


2Q4 


L'ARTISTE. 


paupières  abaissées ,  et  une  bouche  qui  s'est  l'ermée  en 
prononçant  son  nom  à  lui ,  le  nom  de  Lucien  ! . . 

Lucien  heurte  un  fauteuil.  Laurence  se  réveille  et 
dit  :  Qui  va  là? 

—  Moi...  ton  Lucien... 

Et  il  est  près  d'elle,  et  il  recueille  sur  ses  lèvres  les 
cris  de  Laurence... 

—  Oh!  Lucien!  oh!  monsieur,  dit-elle;  laissez-moi, 
je  vous  en  supplie...  Sortez...  Qui  vous  a  ouvert  ma 
chambre? . .  c'est  une  trahison . . .  une  trahison  affreuse . . . 
Pitié!..  C'est  mon  honneur,  je  n'ai  que  cela...  — Et 
ma  mère,  que  penserait-elle?..  —  Oh!  Lucien...  je 
t'aime,  n'en  doute  pas...  mais  respecte  notre  amour, 
ne  lui  ôte  pas  sa  pureté...  Va-t'en!  va-t'en! 

—  Partir  !  folle ,  partir  !  quand  je  suis  là ,  dans  tes 
bras  ;  partir  quand  j'ai  trouvé  le  paradis ,  quand  mon 
cœur  presse  le  tien,  quand  j'ai  tout,  ta  vue,  ton  ha- 
leine, des  baisers...  partir!  oh!  ce  serait  de  la  dé- 
mence... Mon  amie,  tu  me  pardonneras  en  songeant 
à  mon  amour,  que  tu  invoques  contre  moi  ;  à  nos  larmes 
brûlantes ,  aux  jours  de  désespoir  qui  se  sont  traînés 
avant  cette  belle  nuit!  Oh!  du  bonheur  maintenant, 
du  bonheur  à  flots i...  serons-nous  encore  assez  payés 
dB  chagrins  de  la  veille... 

—  Que  fais-tu,  Lucien?...  De  grâce... 

—  Laurence ,  seras-tu  plus  cruelle  envers  moi  que 
la  mère  ne  l'a  été?  Ecoute,  c'est  une  revanche  que  son 
égoïsme  nous  devait. . . 

—  Je  t'aimais...  pourquoi  en  abuser?... 

—  Aie  confiance  :  je  serai  ton  esclave  soumis , .  et 
jamais,  jamais  un  mot  de  ma  bouche  n'apprendra 
aux  échos  du  monde  que  tu  t'es  abandonnée  à  moi 
tout  entière  et  sans  réserve...  —  Alors  Jenny  ferma 
la  porte  à  double  \our,  emporta  la  clef,  et  re- 
monta chez  elle.  Une  vieille  dame,  sa  voisine,  fut 
réveillée  par  un  éclat  de  rire  frénétique,  et  se  leva 
tout  effrayée;  mais  elle  n'entendit  plus  rien.  Toute  la 
force  humaine  ne  pourrait  suffire  à  redoubler  ce  rire 
galvanique  qui  tue  ;  car,  étranger  à  notre  volonté ,  il 
vient  des  nerfs  contractés  et  d'une  agitation  violente. 

Le  lendemain  madame  de  Cénis,  en  reven^^nt  à 
l'hôtel ,  demanda  sa  Laurence.  «  Elle  n'est  pas  encore 
descendue,  »  dit  Jcnny.  —  La  mère,  inquiète,  va 
frapper  à  la  porte  de  sa  fille  sans  obtenir  de  réponse. 
—  Craignant  quelque  malheur ,  madame  de  Cénis  fait 
enfoncer  cette  porte  ;  elle  entre  à  la  hâte ,  et  voit  Lau- 
rence évanouie  sur  son  lit,  pâle  et  défaite...  La  fenêtre 
est  ouverte,  et  des  draps  y  sont  attachés...  En  un  ins- 
tant elle  a  tout  compris... 

—  Quelle  horreur!  s'écrie  Jenny. 

^t  tous  les  valets  qui  sont  là  !.. .  Madame  de  Cénis 


frémit ,  et  commande  à  Jenny  de  se  taire.  On  s'em- 
presse de  secourir  Laurence  ;  la  pauvre  enfant  revient 
à  elle...  D'abord  elle  ne  reconnaît  personne,  n'ayant 

même  plus  le  sentiment  de  son  existence Mais  la 

voix  irritée  de  sa  mère  lui  rappelle  tout...  Elle  jette  un 
cri ,  et  court  à  la  fenêtre...  —  Du  sang  !  il  s'est  blessé 
en  tombant  ! . . . 

—  II!.....  Ah!  malheureuse  fille!  Vous  vous  êtes 
déshonorée  ! 

—  Ma  mère...  ne  croyez  pas...  O.n  lui  avait  donné 
ma  clef. . . 

En  ce  moment  madame  de  Cénis  rencontra  le  regard 
jubilant  de  Jenny,  qui  pouvait  à  peine  contraindre  sa 
joie...  Une  idée  soudaine  lui  vint  :  si  c'était  elle?  si  sa 
jalousie?... 

Elle  dit  à  Jenny  :  Vous  allez  venir  dans  ma  chambre  ; 
j'ai  à  vous  parler. 

Laurence  se  jeta  aux  pieds  de  sa  mère  en  s'écriant  : 
Pardon,  vous  qui  autrefois  fûtes  si  tendre  pour  moi... 

Mais  madame  de  Cénis  la  repoussant  :  Pleurez,  im- 
prudente enfant ,  pleurez  maintenant  ;  vous  voilà  à  la 
merci  d'un  étranger  et  de  ces  domestiques... 

—  C'est  ce  que  je  voulais,  murmura  Jennv. 
Et  elle  sortit  avec  sa  mèçe. 


VIL 


L'S     DEPART. 

Jenny  avait  bien  calculé  :  eu  quelques  jours  sa  sœur 
fut  déshonorée.  L'un  tourna  son  aventure  en  histoire 
tragique,  l'autre  en  plaisanterie;  ceux-ci  s'afQigèreiit 
pour  Laurence,  ceux-là  prirent  soin  de  la  proposer  en 
exemple  aux  personnes  coquettes  ;  les  mijaurées  la 
condamnèrent  sans  appel,  et  le  plus  grand  nombre, 
la  race  des  gens  impassibles,  apprit  froidement  son 
malheur.  Ce  qui  acheva  de  désespérer  madame  de 
Cénis ,  c'est  qu'au  bout  de  trois  mois  elle  s'aperçut  que 
sa  fille  était  enceinte... 

Laurence  dépérissait  à  vue  d'œil,  n'ignorant  ni  la 
curiosité  insultante  dont  elle  était  l'objet,  ni  les  propos 
qu'on  tenait  sur  son  compte  ;  forcée  de  supporter  la 
présence  d'une  méchante  sœur,  cause  de  tout  ;  en  butte 
aux  reproches  de  sa  mère ,  et  surtout  ne  recevant  plus 
de  nouvelles  de  Lucien... 

—  «  Serait-il  infidèle?  n'a-t-il  eu  qu'un  amour  de 
jeune  homme,  un  amour  passager  et  frivole?  M'a-t-il 
oubliée,  ou  bien  n'ose-t-il  plus  se  présenter  eA  ces 
lieux?...  — Oh!  s'il  savait  que  je  vais  être  mère!...  — 
Mère  !  —  Avoir  un  enfant  qui  lui  ressemblera ,  qui  sera 


r 


L'ARTISTE. 


205 


beau ,  et  me  consolera  de  tout  !  —  M*\s  il  l'ignore,  sans 
cloute;  sinon  combien  ce  serait  mal  à  lui...  —  Quand 
Lucien  apprendra  cette  bonne  nouvelle ,  il  revien- 
dra   Mais  à  (jui  me  fier  pour  la  lui  l'aire  savoir?.. i. 

Jenny  m'a  trahie...  Jenny  ne  m'aime  pas....  et  cepen- 
dant ce  serait  bien  le  moment  de  m'aimer,  puisque  je 
suis  malheureuse...  » 

C'est  dans  ces  réflexions  qu'elle  se  perdait  conti- 
nuellement ,  obligée  de  rester  dans  sa  chambre  sous  la 
surveillance  de  vieux  domestiques  sévères ,  trop  jaloux 
d'obéir  aux  ordres  de  madame  de  Cénis  et  de  mériter 
leur  pension ,  pour  perdre  de  vue  un  instant  celle 
qu'on  leur  avait  confiée. 

Le  matin  de  cette  nuit  d'amour  close  si  brusque- 
ment ,  Lucien ,  en  se  hâtant  de  descendre  à  terre , 
tomba  lourdement.  Quoique  alCaibli  par  sa  chute  et 
perdant  beaucoup  de  sang,  il  se  traîna  encore.  Quel- 
ques personnes  qui  passaient  le  mirent  dans  un  fiacre 
qui  le  ramena  chez  lui  presque  sans  connaissance. 

Sa  convalescence  fut  assez  longue.  Enfin  il  put 
sortir,  et  aller  de  nouveau  dans  le  monde.  Alors  ^es 
bons  amis  revinrent  l'assaillir  avec  leurs  plais  quoli- 
bets ,  le  félicitèrent  sur  sa  victoire ,  sur  ses  succès  au- 
près du  beau  sexe.  Il  recevait  ces  plaisanteries  avec 
répugnance;  car  il  aimait.  Cependant,  après  avoir 
essayé  vingt  fois  inutilement  de  faire  parvenir  des 
lettres  à  Laurence,  il  fui  étonné  de  ce  qu'elle  restait 
si  indifférente  à  son  égard  ;  il  pensait  qu'elle  aurait  pu 
séduire  un  domestique ,  envoyer  chez  lui ,  s'informer 
de  ses  nouvelles.  Mais  personne;  pas  une  lettre;  rien. 
Cela  lui  sembla  singulier.  Les  hommes,  maîtres  de 
leurs  actions,  paraissent  toujours  oublier  que  la  même 
liberté  est  refusée  aux  femmes.  Ce  qui  étonna  surtout 
Lucien ,  ce  fut  de  voir  madame  de  Cénis,  à  qui  il  avait 
demandé  de  nouveau  par  écrit  la  main  de  sa  fille ,  per- 
sister dans  son  refus  orgueilleux.  A  quoi  attribuer 
cette  opiniâtreté?  aurait-elle  d'autres  projets?  Tour- 
menté par  cette  idée  et  maîtrisant  sa  répugnance ,  il  se 
décida  à  retourner  chez  la  mère  de  Laurence ,  pour  la 
conjurer  de  changer  sa  détermination.  —  Au  moment 
où  Lucien  allait  entrer,  il  aperçut  .Tenny.  Il  ignorait 
qu'elle  l'avait  trahi ,  et  s'empressa  de  lui  parler  de  toute 
sa  famille.  • 

—  Ma  sœur,  dit  Jenny,  est  à  la  campagne  — 

—  Bah! 

—  Oui  ;  on  parle  d'un  mariage  pour  elle 

—  Un  mariage!...  Et  avec  qui?... 

—  Les  partis  ne  manquent  pas —  M.  de  Couvre 

le  fils  du  comte  d'Hurghem,  le  baron  de 

—  Assez...  Jenny;  je  vous  remercie.  —  Et  Lau- 


rence, que  fait-elie?  Comment  voit-€41e  tous  ces  ma- 
riages-là .... 

—  Je  crains.... 
-—  Quoi? 

—  De  vous  affliger  ;  mais — 

—  Mais...  parlez-donc,  Jenuy  ;  pas  de  réticence — 
Vous  me  tuez.... 

—  Kb  bien  !  Je  crois  que  Laurence ,  sachant  suu 
union  avec  vous  impossible ,  est  au  moment  de  se  dé- 
cider en  faveur  d'un  de  ses  prétendans 

—  IVferci.  La  voyez-vous? 

—  Rarement ,  monsieur. 

—  A  la  première  occasion  dites-lui ,  s'il  vous  pitiit, 
mademoiselle,  que  je  suis  parti  poiir  la  Suisse,  et  que  je 
lui  souhaite  tout  le  bonheur  qu'elle  mérite. 

—  Voirc  commission  sera  remplie ,  je  vous  l'as- 
sure. 

Il  s'inclina,  et  remonta  en  voiture. 

Laurence  l'aperçut  alors  de  sa  chambre  où  elle 
était;  et,  ouvrant  à  la  hâte  sa  fenêtre,  elle  cria  :  Lu- 
cien !  Lucien  ! 

Mais,  rêveur  au  fond  de  son  landau,  il  ne  la  voyait 
pas,  et  le  bruit  de  la  voiture  étoufl'a  la  voix  de  la  pau- 
vre enfant. 

(  La  suite  au  prochain  numéro.  ) 


\ù^m<&m(bmti 


Un  vol.  in-8. 

V Egmotit  n'est  pus  un  ouvrage  inconnu  pour  les  abonnes 
de  rArlisIc.  Le  mois  dernier  ils  ont  lu  ,  j'en  suis  sûr,  avec  le 
plus  vif  inte'rêt ,  un  cliapitre  intitule'  :  Une  Maison  de  la  rue 
de  la  Victoire.  Quiconque  n'avait  pas  encore  Tisitc  lliabita- 
tion  retirée  d'où  ^'apulc'on  s'élança  tout  i  coup  à  la  conquête 
de  l'Europe  et  de  la  couronne  impériale,  aura  voulu  con- 
naître celte  cour  étroite  où  se  représenta,  dans  la  matinée  du 
18  hruniain?,  le  premier  acte  d'un  drame  court  et  décisif  qui 
substitua  la  volonté  d'un  seul  .lux  passions  jusqu'alors  in- 
domptées du  peuple  français.  Nous  toucltons  eiKore  à  cette 
journée  célèlirc ,  et  cependant  que  de  choses  entre  elle  et 
nous!  Il  y  a  do  quoi  l'rémir  sur  la  puissance  dévorante  du 
temps  quand  on  songe  à  tout  ce  qui  a  passé  sur  la  France  de- 
puis le  jour  où  Bonaparte  se  fit  premier  consul.  Autrelois  la 
marche  des  révolutions  était  lente.  Ronio  s'est  débattue  pen- 
dant cinq  siècles  sous  le  joug  de  ses  empereurs;  et,  depuis 
que  Paris  a  nti  Louis  XVI  périr  sur  l'échafaud ,  où  ses  jupes 
devaient  se  pousser  les  uns  les  autres,  toxu-  'm  tour  bourreaux 


206 


L'AUTISTE. 


«t  victimes;  depuis  qu'à  la  Convention  a  succédé  le  Direc- 
toire, le  Consulat,  l'Empire,  la  Restauration,  puis  les  trois 
journées,  et  aux  trois  journées  une  dynastie  nouvelle  ;  de- 
puis toutes  ces  révolutions  il  s'est  à  peine  écoulé  quarante 
ans.  En  quarante  ans  sont  mortes  les  assemblées  populaires 
et  leur  énergie.  Napoléon  et  sa  gloire,  les  Bourbons  et  leurs 
antiques  souvenirs;  mais  la  France  vit  toujours,  elle  vit  plus 
forte  que  j  amais,  parce  qu'elle  a  résistéà  tous  ces  terribles  ébran- 
lemens,  et  qu'en  face  de  l'Europe  le  peuple  de  Paris ,  seul 
contre  une  dynastie ,  a  brisé  un  trône  qui  ne  se  relèvera  ja- 
mais. Nous  autres,  jeunes  gens,  qui  avons  vu  éclater  le  de'- 
nouement  d'un  drame  dont  la  veille  nous  lisions  encore  les 
premières  scènes  ;  nous  qui  naissions  à  peine  quand  se 
livraient  ces  combats  à  mort  entre  l'égalité  et  le  privilège, 
nous  sentons  en  nous,  pour  comprendre  ces  quarante  années, 
sinon  beaucoup  de  lumières,  du  moins  une  grande  impartia- 
lité. La  Convention ,  le  Directoire,  l'Empire  et  la  Restaura- 
tion sont  pour  nous  des  époques  historiques,  sans  souvenirs 
d'actes  ou  de  passions  qui  nous  soient  personnels. 

Tels  sont  les  sentimens  qui  animaient  l'auteur  quand  il  a 
conçu  le  plan  de  son  livre.  Il  y  a  une  préface  remarquable 
par  le  style  et  par  la  pensée  ,  où,  en  exprimant  le  bût  de  sou 
ouvrage,  qui  n'est  ni  un  roman  ni  une  histoire,  le  jeune  écri- 
vain prouve,  sans  le  savoir  peut-être,  que  sa  vocation,  à  lui, 
est  de  devenir  historien.  Cette  préface  sera  lue  et  appréciée; 
elle  survivra  au  succès  d'un  livre  qui  a  paru  comme  ime  œu- 
vre de  fantaisie,àlaquellerauteur,  trop  modeste,  n'a  pas  voulu 
attacher  son  nom ,  mais  dont  le  public  a  si  bien  apprécié  le 
mérite  qu'il  a  regretté,  en  accordant  ses  suffrages,  de  ne  pou- 
voir créer  qu'une  réputation  anonyme.  Cet  accueil  flatteur 
sera,  je  l'espère,  un  avertisseuient  pour  l'auteur,  dont  je  vou- 
drais povivoir  trahir  le  secret.  Quand  il  reprendra  la  plume,  ce 
sera  pour  faire  un  ouvrage  qui  soit  digne  de  venir  à  la  suite 
de  sa  préface  remarquable.  Or,  d'Egmont  n'est  pas  cet  ou- 
vrage. Comme  roman,  c'est  une  œuvre  imparfaite,  parce  qu'il 
s'agit  avant  tout  de  science  historique  ;  comme  histoire  ,  il  y 
manque  aussi  quelque  chose  ,  parce  que  la  science  historique 
ne  peut  se  plier  aux  allures  du  roman.. D'Egmont  n'est  pas 
un  homme,  mais  une  idée;  c'est  une  haute  intelligence,  qui 
plane  au  dessus  de  Bonaparte  lui-même  ,  qui  le  juge  au 
18  brumaire  avec  t'cxpérience  de  ceux  qui  ont  vu  i8t4  et 
181  5.  D'Egmont  parle  Ct  se  meut  ;  d'Egmont  aime  quelque 
part  une  jeune  fille  ;  mais  qu'importe  ?  L'auteur  s'est  abusé. 
Ce  sont  ses  propres  jugemens,  ses  idées  crilicjues  ;  c'est  son 
savoir  d'historien  dont  il  a  voulu  faire  un  être  qui  marche  , 
qui  se  meut,  qui  aime,  comme  si  la  science  pouvait  se  per- 
sonnifier ailleurs  que  dans  le  ciel  ;  comme  si  le  présent,  avec 
ses  catastrophes  et  ses  passions  impétueuses  ,  avait  pu  per- 
mettre à  la  raison  de  formuler  ses  jugemens. 

D'un  autre  côté ,  celte  science  d'historien  qui  est  mise  en 
action ,  qui  doit  jouer  son  rôle  dans  le  drame ,  paraître  en 
face  de  Bonaparte  sous  une  forme  humaine ,  lui  reprocher 
ses  faiblesses  et  ses  erreurs ,  le  faire  rougir  ,  le  dominer 
enfin  ,  et  qui  cependant  ne  peut  rien  contre  lui,  quoiqu'elle 
ait  une  voix  pour  haranguer  le  peuple,  une  épée  pour  con- 


duire des  soldats;  cette  science  personnifiée,  ce  d'Egmont, 
offre  un  mélange  de  force  morale  et  de  faiblesse  matérielle 
qui  ne  permet  pas  au  lecteur  de  s'enthousiasmer  pour  le 
héros  mystique  de  cet  ouvrage  remarquable.  L'intérêt  re- 
tourne vers  Bonaparte,  parce  qu'au  i8  brumaire  il  n'y  avait 
pas  d'autre  héros. 

Si  je  savais  que  l'auteur  de  ce  livre  bornât  son  aritbitiun  à 
publier  quelques  volumes  du  même  genre,  je  ne  prendrais 
pas  mes  critiques  de  si  haut.  Je  dirais  que  d'Egmont  est  im 
personnage  un  peu  froid  ;  j'ajouterais  qu'en  revanche,  des 
scènes  pleines  de  vie  et  de  vérité  raniment  incessamment 
l'intérêt  de  cet  ouvrage.  Ceux  qui  ont  lu  l'extrait  curieux 
que  j'ai  rappelé  au  commencement  de  cet  article  ,  croiraient 
sans  peine  que  la  même  main  a  pu  tracer  plus  d'un  tableau 
pittoresque  et  animé.  La  critique  alors  ne  serait  qu'acciden- 
telle. Mais  je  suis  assuré  d'avance  qu'un  jour  le  même  écri- 
vain se  sentira  capable  d'une  création  plus  importante.  Alors 
il  comprendra  pourquoi  j'ai  loué  sa  préface  plus  que  son  ou- 
vrage. J'ai  cru,  d'ailleurs,  qu'il  n'y  avait  aucun  danger  à 
risquer  un  peu  de  blâme  dans  un  journal  dont  les  lecteurs 
auront  présens  à  leur  mémoire  des  souvenirs  qui ,  malgré 
mes  critiques  ct  mienx  que  mes  éloges,  leur  inspireront  le 
désir  de  counaîlre  le  livre  d'où  l'on  a  extrait  les  Soldats ,  ct 
une  Maison  de  la  rue  de.  la  Victoire.  Je  ne  voudrais  pas  que 
l'on  donnât  à  mes  remarques  une  autre  interprétation  ,  et  je 
ne  crains  pas  non  ))lus  qu'il  en  soit  ainsi.  D'Egmont  a  fait 
fortune,  et  au  lieu  de  faire  chorus  avec  lé  public  pour  louer 
un  ouvrage  rempli  d'intérêt,  j'ai  cru  devoir  attirer  l'atten- 
tion sur  une  préface  que,  par  habitude,  on  .se  dispense  de 
lire  ,  afin  que  le  succès  du  livre  ne  fît  pas  oublier  les  belles 
pages  d'une  introduction  qui  promet  mieux  encore. 

Natalis  i>e  Wailly. 


C^mtrtî  t>t  (rt  ^ùxXi'HxnX'MixxXxix. 


^A  ^(m^  IDl  l^TIâSILl. 


Nous  sonmies  dans  le  vieux  Paris  du  xii"  siècle,  Paris  avec 
ses  masses  énormes  de  pierres  noircies,  aux  hideux  souvenirs  ; 
son  Louvre  crénelé,  son  Pré-aux-Clercs,  sa  Cour  des  Mira  - 
clés,  SCS  rues  étroites,  fétides,  obscures;  son  peuple  de  juifs, 
bohèmes,  sorciers,  lépreux,  voleurs,  assassins;  son  peuple 
en  guenilles,  et  ses  beaux  gentilshommes  cclalans  d'or  et  de 
soie;  le  vieux  Paris  hurlant,  la  nuit,  comme  un  repaire,  Paris 
•  et  SOS  ténèbres,  ses  cris  :  au  meurtre,  à  l'assassin!  ses  prisons 
fangeuses,  son  luxe  de  gibets,  Montfaucon  et  ses  squelettes, 
la  Grève  et  ses  crimes,  la  Seine  et  ses  cadavres. 

Sur  les  bords  du  fleuve  sinistre,  dans  l'ombre,  s'élève, 
comme  une  apparition  fantastique,  comme  un  noir  fantôme 
qui  menace  Paris,  la  vieille  tour  de  Nesle,  sombre,  haute , 


t 


L'ARTISTE. 


207 


mystérieuse  ;  le  manant  qui  passe  en  bas  se  signe  dévotement  : 
c'est  qu'il  se  passe  d'étranges  choses  dans  celte  tour,  des 
clioses  de  l'enfer!  Souvent,  la  nuit,  elle  est  etincclunte;  des 
ombres  glissent  ù  travers  les  barreaux  ^toile's.  Le  peuple 
de  Paris  se  dit  d'un  air  sombre  :  Il  y  a  fête  ce  soir  à  la  tour 
de  Nejlc;  et,  le  lendemain,  la  Seine  charrie  trois  nouveaux 
cadavres  déjeunes  hommes.  On  y  entend  les  éclat*  de  la  joie 
et  la  dernière  prière,  le  choc  des  verres,  des  baisers,  et  le  cli- 
quetis des  poignards,  les  propos  d'amour  et  le  riïle  des  mou- 
rans.  Chaque  pierre  y  suinte  le  plaisir  et  le  crime;  chaque 
dalle  est  souille'e  de  vin  et  de  sangj  le  muguet  de  province, 
beau,  brave,  imprudent,  y  entre,  le  sourire  sur  les  lèvres; 
mille  flambeaux  l'eblouisscnt;  le  vin  pc'tille;  des  femmes  jeu- 
nes, belles,  ardentes,  l'entraînent,  l'enivrent  de  leurs  ca- 
resses; et  puis,  quand  il  est  salure,  gorge  de  vin  et  d'amour, 
flambeaux  s'e'teignent,  syrènes  disparaissent,  et  l'amant,  en- 
core chaud  de  baisers,  se  trouve  face  à  face  avec  des  e'gor- 
geurs,  un  prêtre  et  la  Seine  à  ses  pieds;  le  prêtre  reçoit  son 
ame,  la  Seine  son  cadavre,  et  le  crieur  de  nuit  re'pète  de  sa 
voix  monotone  :  Dormez,  Parisiens ,  tout  est  tranquille! 

Il  meurt,  le  beau  gentilhomme!  car  il  a  vu  ce  qu'il  ne  de- 
vait pas  voir,  entendu  ce  qu'il  ne  devait  pas  entendre  ;  car 
il  est  venu  se  briller  à  un  amour  de  reine,  car  chaque  nuit 
une  vampire  couronne'e  s'engraisse  d'un  nouvel  amant.  C'est 
Marguerite ,  Marguerite  de  Bourgogne  !  Marguerite  de 
France!!  demi-Messaliue ,  demi-Frcde'gonde;  elle  a  soif  de 
plaisirs  et  de  sang;  chacune  de  ses  nuits  s'écoule  entre  un 
adultère  et  un  a.ssassinat.  Son  cœur  n'est  point  blasé,  et  le 
fer  de  ses  assassins  à  gages  s'émousse  !  Son  cœur  !  on  aurait 
beau  le  presser  et  h;  tordre,  on  ne  saurait  en  exprimer  un 
sentiment  hiunain. 

Puis,  au  lever  de  l'aurore ,  lasse  et  non  saule ,  selon  l'ex- 
]>ression  énergique  du  poète,  encore  humide  de  ses  san- 
glantes orgies  ,  la  royale  prostituée  regagne  furtivement  la 
couche  du  roi  de  France  ! 


Et  lassata  viris  ,  ncc  dùm  satiatia  ,  recessit; 
0}>scuii.sc|uc  gcnis  turpis  ,  fumoque  laccrnx 
Fœda ,  lupanaris  tulit  ad  puWinar  odorem. 


Alors  elle  s'endort,  la  louve  de  Bourgogne ,  et  son  som- 
meil est  paisible  ;  car ,  si  son  lit  de  reine  est  taché  de  sang 
et  sali  d'adultère ,  son  honneur  de  femme  est  pur  !  et  à  son 
réveil  son  front  est  calme,  son  œil  caressant ,  sa  voix  douce  ; 
sa  bouche  sourit  :  elle  écoute  avec  une  frivolité  insoucieuse 
les  doux  propos  d'amour  do  son  favori  Gautier,  Gautier 
dont  le  frère  a  défrayé  sa  dernière  nuit. 

Mais  tremble,  Marguerite!  car  cette  fois  lu  n'as  pas  ton 
compte  :  la  Seine,  l'indiscrète!  a  violé  ton  secret  ;  elle  a 
reçu  froiV  corps,  et  n'en  a  rejeté  que  deux;  le  dernier  est 
vivant,  il  vit  pour  ta  perte,  il  vit  pour  venger  son  ami,  car 
il  l'a  juré  !  Et  pourtant  Marguerite  a  su  enchaîner  sa  langue. 
Son  accusateur,  Duridan,  est  en  sa  puissance;  mais  ce  n'est 
pas  assez,  pour  la  femme,  de  la  mort  de  son  ennemi  :  elle  a 
voulu  insulter  à  son  agonie,  jouir  de  ses  derniers  momens. 


Avec  quelle  joie  inquiète  elle  promène  sa  vue  sur  ces  chaînes 
si  pesantes ,  elle  essaie  ces  nœuds  de  fer  si  fidèlct ,  elle  soude 
CCS  masses  de  pierres  si  épaisses,  qui  interceptent  les  cris, 
étouffent  les  révélations  !  Chacun  de  ses  sourires  tue  sa  vic- 
time ;  chacune  de  ses  paroles  est  un  aiguillon  qu'elle  enfonce 
lentement  dans  le  cœur  de  son  ennemi  pour  qu'il  se  sente 
mieux  mourir. 

Mais  Marguerite  a  pâli  :  elle  s'est  assise  auprès  de  Bu- 
ridan  ,  de  Buridan  son  ennemi  juré!  Malgré  elle,  elle  dé- 
tache ses  liens  ;  elle  écoute  ses  discours  avec  un  effroi 
toujours  croissant.  Est-ce  donc  pitié?  Oh  non  I  la  louve 
bourguignonc  a  un  coeur  de  pierre;  si  elle  en  a,  c'est  que 
Buridan  a  murmuré  à  son  oreille  d'étranges  mois ,  des  mots 
de  sang  et  de  crime,  des  mots  ([u'elle  croyait  ensevelis  dans 
la  terre.  Un  soir,  la  main  d'une  jeune  fille  royale  saisit  le 
bras  d'un  page  qu'elle  aimait;  d'une  main  elle  écarta  les  ri- 
deaux de  sou  père,  de  l'autre  elle  éclairait  d'une  lampe  la 
blanche  tète  du  vieillard  endormi  :  Frappe,  dit  la  jeune 
fille;  et  le  meurtrier  frappa,  et  le  lendemain  la  tille  parricide 
était  couronnée  !  —  Eh  bien ,  il  existe  une  lettre  de  sang  , 
une  lettre  adressée  au  page,  où  le  crime  est  détaillé  dans 
toute  son  horreur,  et  signée  de  la  main  de  Marguerite! 
Demain  le  roi,  son  auguste  époux,  rentre  dans  Paris;  de- 
main cette  lettre  sera  le  premier  placet  qu'il  recevra.  Impru- 
dente! s'écrie  la  reine,   imprudente! 

Voilà  le  seul  cri  de  cette  ame,  où  l'on  vient  de  remuer  lu 
boue  d'un  parricide  !  Imprudente  !  entendez-vous  bien  !  Ce 
n'est  pas  la  conscience  qui  a  parlé ,  ce  n'est  pas  le  remords 
qui  a  crié,  c'est  la  peur!  Oh!  si  vou-s  la  voyiez  alors,  l'or- 
gueilleuse, comme  elle  est  basse  et  rampante  !  comme  elle 
se  traîne  aux  pieds  de  son  captif!  Où  est-il,  Marguerite,  ce 
sourire  insultant?  que  sont-elles  devenues  ces  paroles  froi- 
dement atroces,  laissées  à  la  victime  pour  derniers  adieux? 
Tu  es  entrée  dans  le  cachot  en  souveraine ,  et  tu  en  sors  en 
servante!  Qu'exiges-tu?  dit  l'esclave  i  son  complice,  à  son 
maître.  —  Je  veux  la  France.  —  Tu  l'auras!  Et  ces  deux 
cœurs  s'entendent  encore  ;  car ,  au  défaut  d'amour ,  ils  ont 
le  crime. 

Le  cinquième  acte  est  le  plus  tragique  d'un  sujet  émioem- 
ment  tragique  :  nous  nous  garderons  bien  d'en  parler  à  no» 
lecteurs  ;  il  y  aurait  de  l'égoïsme  à  déflorer  une  catastrophe 
aussi  terrible  qu'imprévue.  Disons  seulement  que  mademoi- 
selle Georges  attendait  depuis  long-temps  un  HS\c  comme 
celui  de  la  Messaline  bourguignoue.  L'auteur  de  Christine 
lui  devait  bien  rc  remerciment  ;  partant  quittes.  C'est  dans 
ces  physionomies  largement  tracées  que  l'on  voit  toute  la 
portée  de  ce  magnifique  talent  ;  car ,  il  faut  le  dire  franche- 
ment, nous  n'avons  qu'elle  aujourd'hui  pour  repré< 
crmic  couronné.  Son  œil  menace  avec  une  énerg 
pelle  l'œil  tragique  de  notre  Takna. 

Quant  à  Bocage,  il  a  été  au  dessus  de  tout  i 
est  un  acteur  à  part;  c'est  l'iicteur  des  artistelj 
Satan  dans  sa  figure.   Je  ne  sais  s'il  prendra 
pour  un  éloge;  toujours  est-il  qu'il  est  mcphistopit 
la  tête  aux  pieds. 


208 


L'ARTISTE. 


Succès  un  peu  mélu4rmnatique  ,  succès  d'argent  au  bou- 
levard . 

GcsT.  L. 


LE  CONTREBANDIER, 

PIÈCE  ÉPISODIQHE,  DE  MM.  BBAZIER,  CABMOUCHE  ET  HE  COURCY. 

L'aualysc.  de  cette  pièce  est  simple,  et  ne  demande  que 
quelques  mots.  A  Calais,  un  habile  contrebandier  trompe  la 
douane ,  et  parvient ,  à  la  faveur  de  différens  costumes ,  à 
faire  entrer  en  France  des  menues  denre'es  de  menue  contre- 
bande. Notre  habile  trompeur  est  four-à-tonr  vieil  émigré, 
lord,  douairière  et  groom. 

Henri  Monnier  a  successivement  repre'sentc  tous  ces  per- 
«orAiages  avec  ce  bonheur  de  vente'  originale  qu'on  lui  con- 
naît. La  vieille  douairière  ,  qui  est.la  contemporaine  de  toute 
la  littérature  du  xvin*  siècle,  est  une  figure  plaisante  et  de 
goût  spirituel;  Monnier  l'a  bien  saisie,  l'a  bien  rendue.  Le 
public  a  ri  et  applaudi  ;  que  faut-il  de  plus  aux  joyeuses 
facéties  d'un  acteur  qui  crayonne  gaîment  quelques  portraits 
à  la  scène? 


^cCttfs  h  wa&emoiS(fffc  'S^&a. 

M.  Aneelot,  qui  fournit  déjà  de  pièces  le  théâtre  de  la  me 
de  Chartres,  ne  trouve  pas  sans  doute  le  terrain  assez  vaste 
pour  une  ambition  comme  la  sienne.  — Qu'est-ce,  en  effet, 
que  de  faire  représenter  par  an  douze  vaudevilles  de  sa  fa- 
çon ?  IHui  faut  ses  deux  douzaines  bien  complètes ,  impossi- 
ble de  vivre  à  moins. . .  C'est  pour  cela  que  depuis  deux  mois, 
n'ayant  pu  donner,rue  de  Chartres,  que  deux  de  ses  ouvrages, 
iJ  en  a  porté  deux  autres   à   l'administration  voisine  (  au 


Palais-Royal) Le  premier  (/.a  nuit  d'Avant^  n'a   pas 

réussi;  on  .i  donné  immédiatement  le  second,  qui  a  pour 
titre  la  Créance  cl' Anna ,  et  que  le  public  a  reçu  favorable- 
ment, grâce  surtout  au  talent  d'une  jeune  débutante  ,  made- 
moiselle Ida-Ferrier,  qui  naguère  avait  puissamment  contri- 
bué an  succès  de  Thércsa.  Une  jolie  figure  ,  de  heau*yeux, 
et  beaucoup  de  larmes  dans  la  voix...  oui  des  larmes,  cai 
M.  Aneelot  en  veut  mettre  partout,  et  il  est  parvenu,  tou- 
jours grâce  à  mademoiselle  Ida  ,  à  faire  pleurer  le  public  du 
Palais-Royal.  La  reprise  des  Deux  Frères ,  mis  eu  deux  ac- 
tes et  en  vaudeville,  a  fourni  à  cette  jeune  personne  une  au- 
tre occasion  de  déployer  ses  heureuses  dispositions.  Dor- 
meuil,  acteur  et  directeur  infatigable,  a  joué  avec  beaucoup 
d'intelligence  le  rôle  difficile  du  capitaine.  Ces  deux  ouvra- 
ges sont  joués  avec  beaucoup  d'ensemble,  et  assurent  à  l'ad- 
miuistration  d'abondantes  recettes. 


©artitiiS, 


—  M.  Alphonse  Varney,  jeune  compositeur  déjà  connu 
du  public  par  plusieurs  morceaux  accueillis  avec  plaisir  aux 
concerts  de  l'Hùlel-de-Ville,  fera  exécuter  dimanche  pro- 
chain ,  jour  de  la  Pentecôte ,  à  l'église  de  Saint-Méry,  une 
messe  en  musique  à  grand  orchestre  ,  de  sa  composition. 

—  L'Académie  des  Beaux  -  Arts  vient  de  4<'cerner  à 
M.  Duret,  auteur  du  Mercure  inventant  la  lyre,  que  l'rn  a 
remarqué  au  dernier  Salon,  le  prix, de  mille  francs,  fondé,  il 
y  a  quelques  années,  par  madame  Leprince.  Cette  décision 
a  été  prise  à  l'unanimité. 

—  Mademoiselle  Mars  doit  partir  dans  quelques  jours 
pour  Londres  ,  où  elle  restera  deux  mois.  Ce  n'est  qu'à  son 
retour  que  l'on  donnera  la  première  représentation  de  Clo- 
tilde,  drame  attribué  à  deux  auteurs  qui  comptent  plusieurs 
succès. 

—  Le  i6  mai  on  a  découvert  au  presbytère  de  Mury, 
près  de  Berne,  environ  24  antiques  en  bronze,  eiilres  autres 
un  Jupiter,  une  Vesta  et  une  Minerve,  de  la  hauteur  d'un 
pied.  D'autres,  d'une  petite  dimension,  semblent  représen- 
ter Junon  ,  un  prêtre  de  Bacchus  et  fomone.  D'autres  ,  qui 
n'ont  que  huit  pouces  de  dimension ,  représentent  des  cou- 
pes, des  arabesques,  un  ours  massif,  divers  ornemens  et  deux 
piédestaux  de  dieux  pénates  ,  sur  l'un  desquels  ou  lit  l'ins- 
cription suivante  ;  Z>e(B  nariœ  regarure  euro  feroci  ;  et  sui 
l'autre  :  Deœ  artioni  licinia  sabihnea. 

—  Les  artistes  reçus  cette  année  pour  concourir  au  grand 
prix  de  peinture,  sont  MM.Foureau,01feld,  Férogio,  Blanc, 
Flandrin,  Jourdy,  Guignet,  Lavoine  et  Gibert. 


Delim.  —  .Mademoiselle  V.  Dejazel ,  par  Leoj  Non.. 


r 


L'ARTISTE. 


209 


%m\tx-^vi0. 


PEINT    PAR    JOHN    MARTIN. 

<c  Le  roi  Hallliazarfit  un  grand  festin  à  mille  des  plus 
grands  de  sa  cour,  .et  ehacun  buvait  selon  son  âge.  » 

J'ai  quelquefois  rêvé  d'assister  au  festin  de  Ualthazar; 
car  jamais  plus  terrible  émotion  ne  dut  succéder  à  de 
plus  enivrans  plaisirs.  Et  que  cherche-t-on  autre  chose 
en  ce  monde  que  ces  alternatives  qui  font  la  vie  pas- 
sionnée, la  vie  de  plaisirs  et  de  peines:*  N'oubliez  pas 
d'ailleurs  que  ce  festin  se  donnait  dans  Babylonc,  la 
capitale  de  l'empire  des  Chaldéens ,  la  reine  des  cités , 
la  dominatrice  des  nations;  cette  Babylone,  au  dire  de 
l'Ecriture,  «  qui  s'enivrait  sans  cesse  du  vin  d'une  fu- 
rieuse prostitution,  »  et  que  de  mémoire  d'honmic, 
peuL-ètre,  il  ne  s'était  jamais  donné  un  pareil  festin 
dans  le  palais  des  rois  de  Babylone.  Vous  savez  aussi 
que  Baltliazar  était  pclit-fdsde  Nébuchadnclzar,  celui 
que  nous  appelons  Nabuchodonosor,  selon  la  louable 
habitude  que  nous  avons  de  défigurer  tous  les  noms 
d'iiommes  et  de  lieux,  étrangers  à  la  France. 

Balthazar  n'avait  hérité  de  son  père  que  ses  richesses 
et  son  outrecuidance ,  et  non  l'enseignement  que  Dieu 
avait  donné  à  Nabuchodonosor  en  le  changeant  en 
béte,  pour  le  punir  de  s'être  trop  complu  dans  son 
orgueil  de  roi  et  de  s'être  abandonné  aux  voluptés 
les  plus  grossières. 

Que  se  passait -il  dans  l'esprit  du  roi  Balthazar  qui 
l'engageât  à  choisir  raille  des  |jlus  grands  de  sa  cour  et 
les  convier  à  son  festin?  La  Bible  n'en  dit  mol.  Daniel 
le  prophète  ,  de  qui  nous  tenons  les  particularités  de 
ce  festin,  après  avoir  chanté  les  louanges  de  Nabucho- 
donosor, <jui  était  redevenu  un  prince  selon  le  cœur 
(lu  Seigneur,  saule,  sans  autre  conuncnlaire,  à  l'avé- 
iienient  de  Balthazar,  qu'il  signale  en  ces  mots  : 

«  Le  roi  Balthazar  lit  un  grand  festin  à  mille  des 
plus  grands  de  sa  cour,  cl  chacun  buvait  selon  son  âge.» 

Etait-ce  un  diner  de  joyeux  avènement,  un  dîner 
d  intronisation ,  le  dîner  du  sacre  royal,  le  dîner  des 
lunérailles  de  Nabuchodonosor,  un  dîner  diplomati- 
que; que  sais-je,  le  plus  ennuyeux  et  le  plus  conq>assé 
des  dîners?  Mais  il  n'était  pas  besoin  qu'une  main  di- 
vine s'en  vînt  iraccr  sur  la  muraille  les  trois  mots 
mystérieux  ;  de  tout  temps  l'ennui  et  la  satiété  ont  eu 
leur  condamnation  écrite  au  cœur  des  convives  assis 
aux  tables  des  rois.  Daniel,  dans  son  récit,  ne  fait 

TOME  III.  19'  i.ivmiso.x, 


d'ailleurs  mention  ni  de  cérémonial,  ni  d'étiquette,  ni 
de  préséances,  ni  des  discours  prononcés,  ni  des  toasts 
portés,  de  rien,  enfin,  de  ce  qui  fait  qu'on  s'ennuie 
mortellement  à  un  dîner.  .le  ne  croirai  donc  pas  que 
le  dîner  de  Balthazar  fût  un  dîner  politique,  diploma- 
tique, un  dîner  d'avènement,  d'intronisation,  de  sacre 
ou  de  funtrailles. 

Ueniarquez  surtout  qu'il  n'est  pas  dit  que  chacun 
but  selon  son  rang ,  mais  selon  son  âge;  ce  (jui  revient 
à  dire  que  chacun  but  autant  (ju'il  put  porter  de  vin. 

C'était  donc  une  débauche,  une  orgie,  un<-  orgie 
royale,  une  vraie  débauche  chaldéenne. 

Or,  qui  nous  appi;pndra  ce  que  fut  Babylone  la  su- 
perbe, avec  ses  tours ,  ses  murailles ,  ses  portiques ,  ses 
jardins,  ses  temples,  ses  j.alais,  monumens  gigantes- 
ques de  l'art  asiatique,  alors  qu'il  y  avait  encore  une 
Asie  et  un  art  asiatique  ?  —  Je  ne  sache  que  le  peintre 
anglais  qui,  dans  son  Festin  (te  Dallhaiar  et  dans  sa 
Destruction  de  Ninive,  ait  rêvé  une  Asie  comme  il  dut  en 
exister  une,  et  une  Babylone  telle  que  nous  la  peignent 
les  livres  saints  ,  riche,  resplendissante,  somptueuse, 
immense,  inexplicable,  la  cité  coupable ,  engraissée  du 
sang  et  de  la  chair  des  nations,  suant  la  débauche  et  le 
crime  par  tous  les  pores ,  et  narguant  le  feu  qui  con- 
suma Gomorrhe  et  Sod6mc ,  ce  feu  de  la  vengeance 
qu'appelèrent  sur  elle,  deux  cents  ans  durant,  les  pro- 
phètes du  peuple  élu. 

Voyez-vous  ces  longues  avenues  d'épaisses  colonnes 
supportant  d'énormes  voûtes  surbaissées,  et  le  jeu  mys- 
térieux de  la  lumière  qui  contourne  les  piliers  massifs  , 
dont  elle  laisse  une  partie  dans  l'ombre  pour  mieux 
éclairer  de  son  éblouissante  clarté  la  salle  du  festin  où 
sont  assis  les  mille  gentilshommes  conviés,  et  les  fem- 
mes et  les  concubines  du  monarque  chaldéen  ?  Là  sont 
les  statues  des  dieux  de  la  Chaldée,  dieux  cPor  et  d'ar- 
gent ,  d'airain  et  de  fer,  de  bois  et  de  pierre ,  qu'ado- 
raient ces  insensés,  et  que  maintenant  ils  célèbrent, 
buvant  le  vin  à  longs  traits.  Oh  !  comme  la  vue  s'abîme 
dans  ces  interminables  galeries  1  et  que  ce  palais  sans 
limites  représente  bien  l'idée  de  l'immense  domination 
chaldéenne,  qui  s'étendait  alors  sur  tous  les  peuples 
connus  !  Plus  près  de  nous,  voyez  les  richesses  et  l'in- 
sultante splendeur  !  l.a  terre  entière  a  travaillé  et  s'est 
épuisée  à  l'ornemen  t  de  la  demeure  d'un  roi  de  Babylone  ! 

La  Bible,  dans  tout  son  luxe  de  poésie  et  de  couleur 
locale,  n'a  ni  plus  tle  poésie  ni  plus  de  vérité  que  n'en 
a  l'œuvre  du  peintre  anglais.  -v 

—  Poésie  qui  ne  décrit  pas,  vérité  sans  soBiaii;iiogu8      •.'\ 
dans  la  réalité,  et  que  l'esprit  seul  conr^  lorsqu'îl^^    ^\ 
plonge  dans  l'espace  et  dans  la  mémoire  d«k choses  — ' 
ne  sont  plus. 


(pu 


l^i 


210 


L'ARTISTE. 


«  Le  roi ,  continue  la  Bible ,  étant  déjà  plein  de  vin , 
commanda  qu'on  apportât  les  vases  d'or  et  d'argent 
que  son  père  Nabuchodonosor  avait  emportés  du  tem- 
ple de  Jérusalem ,  afin  que  le  roi  bût  dedans  avec  ses 
femmes,  ses  concubines  et  les  grands  de  sa  cour.  » 

«  On  apporta  donc  aussitôt  les  vases  d'or  et  d'argent 
qui  avaient  été  transportés  du  temple  de  Jérusalem.  Et 
le  roi » 

Parfois  il  prenait  de  singulières  fantaisies  à  ces  rois 
tout  puissans  de  l'Orient.  Là,  c'est  un  Assuérus  qui, 
après  un  festin  qui  s'était  prolongé  durant  cent  quatre- 
vingts  jours,  commande  à  ses  sept  principaux  eunuques, 
Maumani,  Bazatha,  Harbona,  Bag.-fiha,  Ahgatha,  Zethar 
et  Charchas,  d'amener  nue,  devant  lui,  la  reine  Vasthi, 
curieux  qu'il  est  de  montrer  à  ses  peuples  et  à  ses  cour- 
tisans l'mcomparable  beauté  de  l'orgueilleuse  reine  de 
Suze.  Ici,  c'est  ce  Balthazar,  débauché  impie,  qui  croit 
que  le  vin  lui  sera  plus  savoureux  s'il  le  boit  dans  les  va- 
ses d'or  et  d'argent  que  son  père  Nabuchodonosor 
avait  apportés  du  sac  de  Jérusalem. 

Mais  se  borna-t-il  tout  d'abord  à  ce  froid  sacrilège  ? 
N'ctait-il  donc  pas  d'autre  plat  à  servir  à  h  sensualité 
babylonienne  ? 

Les  prophètes,  on  le  sait,  sont  gens  elliptiques  de 
leur  nature.  Daniel,  plus  concis  encore  que  les  autres, 
est  allé  au  plus  pressé,  à  l'abomination  de  la  désolation, 
à  la  profanation  des  vases  saints.  Qu'était-ce,  au  prix 
de  celle-ci ,  que  les  autres  abominations  qu'avaient 
à  endurer,  de  leurs  vainqueurs,  les  Juifs  captifs  à  Ba- 
bylone? 

—  Aussi  bien ,  le  monarque  chaldéen  n'a-t-il  pas 
comblé  tout  d'nn  coup  le  vase  d'iniquité? 

Destinées  à  lutter  de  beauté  et  de  voluptueuses  ca- 
resses avec  les  filles  de  la  terre  de  Chaldée,  femmes  ou 
concubines  du  roi  Balthazar,  à  réveiller,  aux  sens  des 
conviés,  les  feux  déjà  épuisés  que  le  vin  et  les  royales 
esclaves  étaient  impuissans  à  raviver,  de  jeunes  cap- 
tives de  la  Terre-Sainte  ont  été  conduites  en  la  salle  du 
festin  par  les  eunuques,  ministres  des  plaisirs  secrets 
du  palais; —  troupeau  éperdu  et  tremblant  qu'ils  chas- 
sent pêle-mêle  devant  eux.  A  un  signe  du  roi,  et  mal- 
gré qu'elles  en  aient,  les  impassibles  eunuques  com- 
mencent à  les  dépouiller  de  leurs  vctemens.  Peu  à  peu 
ont  été  enlevés  les  tissus  d'un  lin  plus  blanc  que  la 
neige,  et  les  turbans  déroulés  laissent  retomber  sur  de 
blanches  épaules  de  longs  cheveux  noirs  ondoyans  c|ui 
couvrent  ces  jeunes  filles  comme  d'un  vêtement  nou- 
veau. Pudiques  dans  leur  nudité ,  elles  cherchent  en 
vain  à  se  voiler  l'une  de  l'autre  contre  la  prostitution 
de  ces  mille  regards  qui  les  poursuivent,  lorsque  le  roi 


Balthazar,  étendu  sur  sa  couche  moelleuse,  et  deman- 
dant des  organes  nouveaux  à  une  volonté  ijiaséc,  a  dit, 
ainsi  que  le  disaient  dans  leur  sanglante  ironie  ceux  de 
Babvlone  aux  Juifs  captifs  :  «  Dansez-nous  des  danses  de 
votre  Judée ,  chantez-nous  de  vos  cantiques  de  Sipn!  » 

«  Et  comment  chanterais-je  un  cantique  de  Sion? 
s'écrie  le  roi-prophète  dans  son  immortel  cantique. 

«  Comment  chanterons-nous  un  cantique  du  Sei- 
gnenr  dans  une  terre  étrangère  ? 

«  Si  je  t'oublie ,  ô  Jérusalem  !  qae  ma  main  droite 
soit  mise  en  oubli  ; 

n  Que  ma  langue  soit  attachée  à  mon  gosier ,  si  je 
ne  me  souviens  pas  de  toi  ; 

«  Si  je  ne  me  propose  pas  Jérusalem  comme  le  prin- 
cipal sujet  de  ma  joie.  » 

Mais  les  voix  pieuses  des  captives  de  Jérusalem  n'ont 
pas  su  désobéir  à  un  commandement  auquel  la  mort 
seule  désobéit.  Elles  ont  entonné  le  saint  concert  qui 
ébranlera  les  voûtes  du  palais  sacrilège.  Les  danses  ont 
commencé;  chastes  danses ,  qui  dans  leurs  contours 
voluptueux  accusent ,  à  l'éclat  des  milliers  de  flam- 
beaux, des  beautés  que  les  ténèbres  mêmes  de,  la  nuit 
devaient  ignorer.  Les  statues  des  dieux  d'or  et  d'ar- 
gent, d'airain  et  de  fer,  de  bois  et  de  pierre,  ébranlées 
sur  leurs  bases ,  s'en  seraient  écroulées  avec  fracas  si , 
dans  leur  chute  ,  elles  n'eussent  écrasé  les  vierges  du 
Seigneur. 

Quelle  plume  osera  ensuite  retracer  les  scènes  qui 
prirent  j)lace  sous  les  voûtes  de  marbre  ,  près  des  lam- 
bris resplendissans  d'or  et  d'argent ,  au  pied  des  sta- 
tues de  Bel,  dans  l'ombre  des  épais  piliers,  sur  les 
couches  de  soie  et  de  pourpre,  alors  que  l'ivresse  de  la 
débauche,  excitée  par  des  appétits  nouveaux,  se  fut 
réveillée  plus  furieuse,  plus  emportée  qu'elle  n'avait 
jamais  été;  alors  que  les  femmes  royales,  les  filles  de 
Babylone  au  sang  brûlé ,  unissant  leurs  fougueuses  dis- 
solutions aux  chastes  enivremens  des  filles  de  Jérusa- 
lem que  commençaient  de  subjuguer  les  vapeurs  du 
vin  et  la  fumée  des  parfums ,  se  furent  confondues 
avec  les  mille  courtisans  de  Balthazar  dans  une  danse 
tourbillonnante ,  qui  ne  se  vit  que  cette  fois-là  sur  la 
terre,  et  que  tous  et  toutes,  et  le  roi  plus  que  tous, 
eurent  bu  à  la  coupe  de  cette  immense  prostitution'.' 

Fière  dans  ses  images ,  somptueuse  dans  sa  couleur, 
pudiqufe  dans  son  impudicité ,  la  langue  hébraïque, 
elle  seule,  eût  pu  redire  les  scènes  inouies  du  festin 
de  Balthazar;  mais  nos  langues  de  l'Occident  diront- 
elles  ce  que  ne  saurait  même  enfanter  une  imagination 
occidentale? 

Or,  ce  que  Nabuchodonosor,  au  temps  de  son  or- 
gueil et  de  ses  dévastations  impies ,  n'eût  pas  fait ,  son 


L'ARTISTE. 


211 


nis  Ballha/ar  le  voulut  faire,  parce  qu'il  cluit  écrit  que 
la  main  de  Dieu,  du  Dieu  des  Juifs,  s'appesantirait 
une  seconde  fois  sur  la  maison  royale  de  Cliuldée.  Ce 
n'était  pas  assez,  ]juur  lui  d'avoir  souillé  les  vierges  du 
Seigneur,  d'avoir  mêlé  un  sang  réprouvé  au  sang  du 
peuple  choisi  ;  l'impiété  devait  monter  plus  haut,  et 
n'avoir  plus  mt^mc  pour  excuse  ces  effroyahles  convoi- 
tises que  semble  légitimer  l'emportement  du  plaisir. 

Les  vases  d'or  et  d'argent  du  temple  de  Jérusalem 
ont  été  apportés  sur  les  tables  royales,  afin  que  lui, 
Balthazar,  ses  femmes,  ses  concubines,  ses  mille  cour- 
tisans, bussent  dans  les  vases  du  sacrifice  ordonné  par 
le  Saint  des  snints.  Les  coupes  sacrées  ont  été  rem- 
plies. 

Bois  donc,  roi  IJalthazar,  bois  à  ta  mort,  à  la  des- 
truction du  ])uissaiit  empire  des  Chaldéens! 

«  Au  même  moment,  dit  l'Ecriture  ,  on  vit  paraître 
des  doigts  et  conuue  la  main  d'un  homme  qui  écrivait, 
près  du  chandelier,  sur  la  muraille  de  la  salle  du  roi  ; 
et  le  roi  voyait  le  mouvement  des  doigts  de  la  main 
qui  écrivait.  • 

Ici ,  le  peintre  va  s'élever  à  la  hauteur  du  prodige, 
car  il  n'est  plus  de  paroles  pour  nous  qui  peignent  le 
prodige  qui  s'accomplira.  —  Tout  a  change  de  face. 
Une  sombre  vapeur  s'est  répandue  dans  l'inmiensité  des 
■voûtes,  qu'elle  emplit  peu  à  peu.  Agitées  de  l'invisible 
présence  du  Dieu  du  ciel  et  delà  terre,  les  statues  des 
l'aux  dieux  semblent  prêtes  à  témoigner  elles-mêmes 
de  leur  néant  devant  leurs  stupides  adorateurs.  11  sem- 
ble aussi  que  la  voix  n'ait  plus  d'écho  sous  ces  voûtes 
naguère  si  retentissantes,  que  toute  forme  sensible  ait 
disparu,  que  toute  couleur  soit  effacée.  Une  indéfinis- 
sable horreur  s'est  appesantie  sur  les  choses  et  sur  les 
cœurs  (les  hommes.  Que  sont  devenus  les  danses,  et  les 
chants,  et  les  folles  joies,  auxquels  tout  à  l'heure  ils  se 
livraient':'  Où  ont-elles  fui  ces  filles  juives,  et  toutes 
ces  femmes,  et  ces  belles  esclaves?  llien  ne  se  montre 
plus,  —  rien  que  d'épaisses  ténèbres  et  la  main  lumi- 
neuse traçant  les  caractères  mystérieux  que  nulle 
main  humaine  n'a  tracés,  que  nulle  langue  humaine  n'a 
encore  prononcés. 

HaitliMzar  est  là,  seul  à  seul,  avec  sa  vision,  comme 
Macbeth  avec  l'ombre  de  llauquo  au  chàtciu  d'Inver- 
uess. 

«  Alors,  dit  la  Bible,  le  visage  du  roi  changea,  son 
esprit  fut  saisi  d'un  grand  trouble,  ses  reins  se  re- 
lâchèrent, et  dans  son  tremblement  ses  genoux  se  cho- 
quaient l'un  l'autre.  » 

Mais  pourquoi  les  trois  mots  inctfubles  ont-ils  été 
livrés  SX  la  mémoire  des  hommes? 


Il  est  des  mots  qui  ne  se  prononvcnl  jamais ,  qui  ne 
se  répètent  jamais. 

Ces  mots  étaient  entre  Dieu  et  Ballhazar. 
Pourquoi  donc  ont-ils  été  livrés  ii  la  mémoire 
des  hommes  ?  et  d'où  vient  que  nous  pourrions 
transcrire  ici  ce  qui  eut  besoin  d'une  main  divine  pour 
être  écrit,  de  la  bouche  d'un  prophète  pour  être  tra- 
duit? 

Car  Daniel  seul,  le  chef  des  mages,  des  enchanteurs, 
des  augures  et  des  devins,  et  qui,  nonobstant  ces  hau- 
tes fonctions  qu'il  remplissait  à  la  cour  de  Babylone, 
était  demeuré  le  prophète  du  Seigneur,  Daniel  seul 
put  lire  et  expliquer  au  roi  Balthazar  les  trois  moU... 
Et  voici  comme  il  parla  au  roi  Balthazar,  qui  l'avait 
mandé  devant  lui  : 

«  Le  Dieu  Très-Haut,  ô  roi  I  donna  à  Nabuchodono- 
sor,  votre  père,  le  royaume,  la  grandeu/,  la  gloire  et 
l'honneur. 

«  Et  à  cause  de  cette  grande  puissance  que  Dieu  lui 
avait  donnée,  tous  les  peuples  et  toutes  les  nations,  de 
quelque  langue  qu'ils  fussent ,  le  respectaient  et  trem- 
blaient devant  lui.  Il  faisait  mourir  ceux  qu'il  voulait, 
il  détruisait  ceux  qu'il  lui  plaisait,  il  élevait  ou  il  abais- 
sait les  uns  ou  les  autres,  selon  sa  volonté. 

«  Mais  après  que  son  cœur  se  fut  élevé,  et  que  son 
esprit  se  fut  affermi  dans  son  orgueil ,  il  fut  chassé  du 
trône,  il  perdit  son  royaume,  et  sa  gloire  lui  fut  ôtée. 
«  Et  vous,  Balthazar,  qui  êtes  son  fils,  vous-même 
n'avez  point  humilié  votre  cœur,  quoique  vous  sussiez 
toutes  ces  choses.  » 

Ces  prophètes  d'autrefois  étaient  de  rudes  ensei- 
gneurs  de  rois.  Je  n'ai  vu  nulle  part  la  cause  du  peuple, 
la  défense  du  pauvre  et  du  faible  plus  chaudement  pri- 
ses, les  crimes  du  riche  et  du  puissant ,  plus  arrogun- 
ment  condamnés. 

Daniel  dit  encore  :  Voici  ce  qui  est  écrit  : 
«  Dieu  a  compté  les  jours  de  votre  règne,  et  il  en  a 
marqué  l'accomplissement. 

«  Vous  avez  été  pesé  dans  la  balance ,  et  on  tous  a 
trouvé  trop  léger. 

«  Votre  royaume  a  été  divisé,  et  il  a  été  doiuié  aux 
Mèdes  et  aux  Perses.  » 

Et  c'est  ce  que  signifiait  la  sentence  divine. 
Alors  Daniel  le  prophète  fut  vêtu  de  pourpre  par 
l'onlre  du  roi  ;  on  lui  mit  au  cou  un  collier  d'or, 
et  on  fit  publier  qu'il  aurait  la  puissance  dans  le 
royaume,  comme  en  étant  la  troisième  personne;  car 
le  roi  Balthazar  avait  juré  sa  |^>arole  royale  que  celui  de 
ses  devins  (jui  expliquerait  les  trois  mots  serait  vêtu 
de  pourpre,  qu'il  porterait  au  cou  un  collier  d'or ,  et 
qu'il  deviendrait  la  troisième  personne  du  royaume. 


212 


L'ARTISTE. 


Balthazar  tint  sa  parole  à  Daniel.  Dieu  tint  aussi  pa- 
role au  roi  Balthazar. 

«  Cette  même  nuit,    dit  l'Ecriture,  Balthazar,  roi 
lies  Chaldéens,  fut  tué. 

«  Darius,  le  Mède ,  lui  succéda  au  royaume,  étant 
âgé  de  soixante-deux  ans.  » 

Raolin. 


îtittimture. 

Qtntt. 

Je  courais  au  bonheur  sur  la  roule  du  crime. 
Gilbert. 


UN     RETOUR. 

Deux  ans  après,  à  deux  lieues  de  Paris,  sur  la  route 
d'Italie,  une  chaise  de  poste  versa  devant  une  jolie 
maison  de  campagne,  qui  de  côté  regardait  la  route. 
Un  seul  voyageur  se  trouvait  dans  la  voiture  ;  on  s'em- 
pressa de  lui  donner  des  soins.  11  n'était  pas  blessé,  et 
se  rendit  à  grand'peine  à  l'invitation  qu'on  lui  Gt 
d'entrer  en  attendant  qu'on  eût  raccommodé  l'es- 
sieu. 

C'était  un  homme  jeune  encore,  et  sa  figure  pâle 
semblait  flétrie  plutôt  par  le  chagrin  que  par  les  an- 
nées ;  son  costume  simple,  mais  distingué,  annonçait 
un  homme  riche.  11  était  sombre,  et  paraissait  livré  à 
une  mélancolie  habituelle,  non  ce  spleen  dont  les  An- 
glais ne  peuvent  définir  la  cause  tout  en  l'éprouvant; 
il  avait  comme  un  cancer  au  cœur,  comme  une  plaie 
inséparable.  On  sentait  que  cet  étranger  avait  eu  à 
soutenir  bien  des  combats  intérieurs ,  et  à  se  faire  un 
visage. riant  pour  ses  amis... 

Une  jeune  femme  vint  à  sa  rencontre  ,  portant  un 
enfant  dans  ses  bras. 

—  Grand  dieu  !  s'écria  le  voyageur. 

La  dame  pâlit  et  chancela.  Son  enfant,  effrayé,  se 
Unit  à  pleurer.  Elle  s'assit,  et  le  berça... 
Vous,  Laurence  !...  dit  le  jeune  homme. 

—  Oh!  Lucien,  Lucien!  dit  celle-ci...  quel  bon- 
heur. . .  Non,  car  vous  me  méprisez,  moi ,  pauvre  fille, 


qui  ai  cédé  à  vos  désirs. — Ne  pleure  pa-s,  mon  eiifaut. . . 
c'est  ton  père. 

—  Eh  quoi?... 

—  Oui —  oui,  mon  ami voilà  votre  fils.  Uegar- 

dez,  ce  sont  vos  traits...-  Mais  embrassez-le  donc...  que 
j'aie  cette  joie  au  moins. 

Lucien  parut  bouleversé:  le  passé,  le  pressent,  étaieat 
devant  s(!S  yeux;  il  comparait,  se  souvenait,  trem- 
blait... car  il  désirait  tant  la  trouver  innocente  !...  — 
11  s'est  fié  à  de  faux  amis ,  à  une  sœur  dont  la  conduite 
lui  a  depuis  semljlé  équivoque,  à  des  rapports  chargés, 
à  des  lettres  anonymes...  — Si  lui  seul  était  coupable... 
s'il  s'était  montré  ingrat  envers  celle  qui  lui  avait  tout 
sacrifié,  son  repos  et  son  honneur..;  et  il  a  quitté  brus- 
quement Laurence,  comme  un  lâche...  il  l'a  laissée  vis- 
à-vis  d'une  mère  irritée  et  inclémente... — Oh!  tout 
cela  revient  à  sa  pensée...  11  tressaille;;  c'est  de  joie  , 
c'est  de  l'espoir  qu'il  a  de  retrouver  sa  Laurence  telle 
qu'autrefois.  Il  regarde  l'enfant,  qui  lui  sourit,  la  mère 
qui  respire  à  peine;  et,  saisissant  son  fils,  il  l'embrasse 
avec  ardeur  en  s'écriant  :  Mon  Lucien  ! 

—  Tu  as  raison,  dit  Laurence  ;  je  l'ai  nommé  ainsi. 
L'enfant,  joyeux  et  rosé,  balbutie  :  Papa...  papa... 

en  tendant  ses  petits  bras.  Lucien  l'embrasse  encore... 
puis  il  s'accuse ,  se  plaint  de  l'absence ,  du  monde ,  des 
infâmes  qui  se  sont. hâtés  de  détruire  son  bonheur.  11 
demande  :  Tu  m'aimais  donc  toujours? 

—  Si  je  t'aimais!.,  aurais-je  pu  en  aimer  un  autre 
avant  ou  après  toi!  et  lu  m'accusais,  ingrat...  C'était 
à  moi  seule  qu'il  fallait  demander  compte  de  ma  ten- 
dresse, et  non  à  des  étrangers. —  Lucien,  il  a  été  bien 
brisé,  mon  cœur,  lorsque  Jcnny  est  venue  toute  rayon- 
nante m'annonccr  ton  départ...  Sa  pensée  a  tant  île 
replis!..  N'importe,  je  lui  pardonne...  Te  voilà!  j'ou- 
blierai tout  pour  ne  plus  songer  qu'à  toi,  qu'à  ton 
amour.. .  car  tu  me  le  rends  ,  n'est-ce  pas  ? 

—  Oui...  et  toi? 

—  Oh  !  Lucien  ,  je  ne  t'ai  jamais  effacé  de  mon 
souvenir;  je  n'accusais  que  le  monde.  Va,  je  suis  tou- 
jours près  de  toi... 

—  Chère  Laurence!  deux  ans  passés  dans  les  regrets!. 
Oh  ! . . .  quels  tourmens  j'ai  soufferts. . . 

—  Tu  t'éloignais...  au  moins  j'avais  une  consolation, 
moi.  Cet  enfant...  —  le  tien  —  le  nôtre  ,  c'était  mon 
confident...  Je  lui  disais  sans  cesse  :  Ton  père  revien- 
dra; tu  le  verras  un  jour —  Je  ne  me  trompais  pas — 
te  voilà. 

Le  postillon  envoya  prévenir  le  voyageur  que  sa 
voiture  était  réparée...  Lucien  regarda  Laurence,  qui 
fit  un  signe  de  tète  négatif.  Il  dit  aussitôt  :  C'est  inutile, 
qu'on  dételle  ;  je  ne  partirai  pas. 


L'ARTISTE. 


îA 


I 


Seul  avec  Laurence  :  Eh  quoi  !  demanda-t-il ,  seriez- 
vous  maîtresse  de  cette  maison  ? 

—  Oui  ;  ma  mère  est  morte  il  y  a  dix  mois ,  et  je 
suis  venue  me  fixer  à  la  campagne...  Je  hais  tant  ce 
Paris  ! . . . 

—  Et  moi,  donc  ! . . .  —  Madame  de  Cénis  est  morte?. . 

—  Jenny  avait  à  dessein  répandu  partout  notre  se- 
cret ;  ma  mère,  remplie  de  préjugés,  n'a  pas  su  résister 
aux  traits  envenimés  de  ce  monde,  où  les  plus  coupa- 
bles crient  toujours  le  plus  haut  contre  les  autres... 

—  Ma  Laurence,  permets-moi  de  te  rendre  vite  la 
considération  dont  tu  es  si  digne... 

—  Lucien,  c'est  ton  estime  que  je  veux...  être  hon- 
nête à  tes  yeux  me  suffît...  hors  ton  mépris  ,  je  sup- 
porterais tout.  Je  ne  veux  pas  te  raconter  ce  que  j'ai 
eu  à  souffrir,  les  mots  détournés  qui  venaient  me  frois- 
ser, les  railleries,  les  dédains  de  mes  compagnes.  Sou- 
vent j'ai  envié  à  Jenny  la  laideur  dont  elle  se  plaignait 
tant...  mais  en  y  réfléchissant,  je  savais  me  raidir  con- 
tre ces  tourmens  inévitables  ;  c'est  ton  aljandon  ^li , 
seul,  a  pu  m'abattre  et  me  rendre  si  pâle...  Vois,  je 
suis  à  peine  reconnaisspble. 

—  Tu  es  belle!.,  tu  es  belle  comme  les  anges...  avec 
ton  enfant  tu  as  l'air  d'une  madone.  —  Laurence,  con- 
fions-nous en  l'avenir;  nous  nous  aimons  :  cela  doit  du- 
rer, parce  que  le  ciel  nous  avait  jetés  dans  la  vie  pour 
être  réunis  un  jour.  Cet  enfant  grandira  au  milieu  de 
nous,  couvert  de  nos  baisers.  —  Adieu  au  monde.  De 
la  retraite,  peu  d'amis,  le  tête-à-tête,  et  surtout  l'oubli 
du  passé.  J'ai  besoin  que  tu  oublies... 

—  Oh  !  Lucien ,  si  jamais  j'y  songe  a  ce  passé,  ce  ne 
sera  que  pour  te  remercier  davantage  de  mon  bonheui- 
présent. 

IX. 

RKVE  d'amour. 

Jenny,  après  avoir  hérité  de  la  meilleure  partie  des 
l)ieus  de  sa  mère,  était  restée  à  Paris,  où  elle  vivait 
sans  luxe  et  sans  éclat.  Ayant  dans  la  maison  de  sa 
sœur  un  domestique  affidé,  qui,  à  prix  d'or,  l'instrui- 
sait de  tout,  elle  sut  bien  vite  ,  par  cet  homme,  que 
M.  Jennemers  était  revenu ,  qu'il  allait  épouser  Lau- 
rence, que  tous  deux  s'aimaient  plus  que  jamais... 

Oh!  si  on  l'e&l  vue  froisser  et  mettre  en  pièces  la  let- 
tre qui  lui  annonçait  une  pareille  nouvelle  !  Ses  yeux 
sortaient  de  leurs  orbites ,  ses  dents  claquaient  ;  elle 
tournait  dans  sa  chambre  sans  but,  sans  idées...  Le  dé- 
pit, la  jalousie,  l'accablaient  comme  d'un  poids  de 
ploml)... 

Il  lui  vint  une  visite  ;  elle  causa  avec  abandon ,  se 
mit  au  piano,  et  sut  prendre  un  visage  tranquille;  mais 


l'agitation  fermentait  toujours  dans  son  cœur,  et  c'é- 
tait comme  un  volcan  qui  a  des  fleurs  sur  la  lêic  et  des 
flammes  aux  pieds.  On  eût  dit  qu'elle  ne  souiTrait  pas, 
tant  elle  se  contraignait. 

Restée  seule ,  Jenny  passa  dans  sa  chambre  à  cou- 
cher, se  mit  à  son  secrétaire ,  et  écrivit  long-temps , 
bien  long-temps... 

Le  lendemain  matin,  sa  femme  de  chambre,  en  en- 
trant, la  vit  assise  et  endormie  dans  un  fauteuil  :  le  lit 
n'était  pas  foulé.  Elle  avait  devant  elle  des  papiers 
épars  ;  sa  main  droite  tenait  encore  une  plume.  —  Ij« 
domestique  s'approcha  et  lut  ;  Mon  lestarnent. 

«  Je  lègue  toute  ma  fortune  aux  hospices  de  Paris. 
n  Quant  il...  » 

Jenny  dormait  d'un  sommeil  agité;  elle  se  mil  à  sou- 
rire, et  parut  étreindrc  quelqu'un  dans  ses  bras;8a  bou- 
che eut  l'air  d'appeler  un  baiser. . .  Elle  cria  tout  à  coup  : 
«  Je  t'aimais  pourtant. . .  —  Oh]  oui. —  Bien  :  de  cette 
manière  il  sera  a  moi... — Non!  non!  l'échafaud..  Ah!» 

La  femme  de  chambre  sortit  épouvantée. 


M  IT     DE    SANG. 

Lucien  et  Laurence  ne  se  marièrent  pas  splendide- 
ment ;  ils  étaient  1^  de  la  ^'aine  pompe  et  de  la  repré- 
sentation :  quelques  personnes  seulement  furent  té- 
moins de  leur  bonheur.  Jenny,  invitée  des  premières, 
ne  manqua  point  de  venir,  et  parut  saisir  trette  occasion 
pour  se  réconcilier  avec  sa  sœm*.  La  bonne  Laurence 
l'embrassa  sans  arrière-pensée,  et  lui  pardonna  tout. 
—  Jenny  n'oubliait  rien. 

Au  bal  elle  se  retira  de  bonne  heure.  On  n'insista 
pas  pour  la  retenir...  En  effet,  quel  plaisir  pouvait- 
elle  y  goûter,  obligée  de  se  laisser  oublier  le  plus  pos- 
sible? 

A  une  heure  du  matin  Laurence  s'éclipsa.  Sa  femme 
de  chambre  la  mit  au  lit  et  sortit  après.  Quant  à  Lu- 
cien ,  il  fallait  qu'il  restât  encore  quelques  instans  au 
bal...  Combien  il  était  impatient  de  quitter  ce  salon  à 
grandes  toilettes,  à  galopades  et  à  lustres ,  pour  se  re- 
trouver dans  la  chambre  de  sa  femme ,  seul  avec  elle! . . 
Laurence  lui  appartenait  donc  enfin!  il  iT  "  .•■ 
entrer  chez  elle  en  coupable...  Oh  !  si  l'on  i  t''^ 

la  douceur,  de  cette  légitime  possession.  1 H  lu     .        x^ 
plongerait  point  dans  des  intrigues  hontinscs  ot  du^n^ 
données;  l'on  n'irait  p.is  voler  à  un  outre  sa  femmi.  , 
et  à  une  jeune  fille  son  honneur  !  Ces  licBS  sacr?»X/^ 
contractés  devant  Dieu  pour  la  vie,  sont  beàtix\  tî^-^ 
devraient  être  respecta  de  totis. 

C'étaient  aussi  des  idées  de  bonheur  qui  occupaient 


L'ARTISTE. 


Laurence  :  sa  bouche  fine  souriait  de  plaisir  ;  appuyée 
sur  le  coude ,  elle  songeait  à  son  Lucien,  à  leur  enfant  ; 
—  car  elle  le  mettait  de  moitié  dans  ses  rêves ,  —  bé- 
nissant le  ciel,  qui  lui  avait  enfin  renvoyé  son  ami,  son 
compagnon...  Ce  n'était  pas  cette  pudeur  de  jeune 
vierge  qui  ne  sait  ce  qui  va  lui  arriver,  et  tremble  au 
bruit  des  pas  de  son  épouîP:  elle  n'avait  pas  de 
crainte  vague,  de  larmes  au  bord  des  paupières;  elle 
se  savait  aimée ,  et  attendait  Lucien  avec  calme  d'esprit 
et  délices  d'imagination. 

Tout  à  coup  elle  sentit  son  drap  fortement  tiré ,  et 
avant  qu'elle  eût  pu  dire  un  mot,  une  figure  grima- 
çante se  dressa  devant  elle  du  fond  de  l'alcôve...  A  la 
faible  lueur  de  la  lampe  elle  reconnut  Jenny. — Jenny 
était  là ,  effrayante  à  voir,  pâle  et  menaçante ,  regar- 
dant fixement  sa  sœur,  et  disant  :  Prie  Dieu...  voici 
l'instant... 

—  Ciel!  s'écria  Laurence,  d'où  viens-tu?  pourquoi 
es-tu  là?...  que  me  veux-tu  avec  tes  yeux  inités?... 

—  Ce  que  je  veux  ?. . ,  Ta  place  ! 

—  Comment?  tu  railles,  Jenny!... 

—  Non...  j'aime  Lucien. 

—  Misérable!  songe  à  tes  devoirs... 

—  A  rien. . .  car  je  te  perdrai  pour  ce  monde ,  et  me 
perdrai ,  moi ,  pour  l'éternité  ! 

—  Elle  délire...  Quelqu'un  !  quelqu'un! 

—  Silence  I 

Jenny  découvrit  alors  un  poignard  effilé  qu'elle  ca- 
chait sous  son  schall... 

—  Oh  !  voudrais-tu  me  tuer ,  ma  sœur ,  ma  bonne 
sœur?...  Grâce!... 

—  Point  de  grâce...  Je  ne  suis  plus  bonne,  Lau- 
rence, et  c'est  votre  faute.  Je  n'étais  pas  votre  sœur, 
j'étais  Jenny  la  laide.  Vos  mépris  ont  endurci  mon 
cœur. ..Point  de  grâce;  l'homme  que  j'aime  t'a  aimée. 

—  Au  secours!...  Oh!  mon  Dieu...  on  ne  m'en- 
tend pas. . .  Je  suis  ta  sœur. . .  ta  sœur  qui  t'aime ,  éle- 
vée avec  toi...  je  t'aime;  grâce,  Jenny...  tu  es  une 
femme ,  et  tu  me  comprends...  Oh  !  j'ai  peur  de  mou- 
rir. . .  j'étais  si  heureuse  ! 

—  C'est  pour  cela  que  je  te  tue. 

—  Pitié ,  si  tu  as  jamais  souffert  !..  —  Je  souffre 
tant!... 

—  Moins  que  moi...  Priez  donc!... 

—  O  mon  enfant...  Lucien... 

—  Lucien!  Ce  mot  te  condamne. 

Alors  Jenny,  tirant  Laurence  dans  la  ruelle ,  lui 
perça  la  poitrine,  et  laissa  le  cadavre  à  terre,  noyé  dans 
son  sang,  qui  coulait  en  abondance. 

Elle  s'essuya  les  mains  avec  un  sentiment  d'horreur, 
brûla  quelques  gouttes  de  parfum ,  se  déshabilla  vite , 


se  mit  dans  le  lit  à  la  place  qu'occupait  sa  sœur,  et 
éteignit  la  lampe  en  disant  :  Je  serai  damnée....  mais 
j'aurai  connu  le  bonheur  dans  les  bras  de  Lucien  ! . . . 

—  Presque  aussitôt  celui-ci  entra. 

Il  regarda  dans  le  lit ,  et ,  voyant  celle  qui  y  était 
couchée  lui  tourner  le  dos ,  il  pensa  qu'elle  s'était  as- 
soupie... Bientôt  il  fut  à  côté  d'elle...  Plus  de  lumiè- 
res... Deux  ans  de  cruelle  absence,  et  ensuite  ce  dé- 
nouement inespéré...  Tous  ses  sens  étaient  enivrés... 

Cependant  il  s'aperçut  d'un  changement  dans  la 
taille  ;  il  remarqua  aussi  qu'elle  ne  parlait  que  peu  et  à 
voix  basse  ;  que  ce  n'était  plus  ce  doux  langage,  ce 
charme  de  pensées,  cet  enfantillage  d'expressions...  11 
allait  lui  témoigner  sa  surprise  quand  un  gémissement, 
parti  de  la  ruelle,  vint  frapper  son  oreille.  Il  se  dresse 
à  son  séant...  Que  signifie  ce  bruit?  C'est  une  voix 
humaine,  un  accent  de  souffrance...  Les  gémissemens 
s'élèvent  de  nouveau,  plus  distincts  encore... —  Quel 
mystère  affreux  !  dit  Lucien. 

Jenny  effrayée  lui  cria  vivement:  Oh  ne  crois  pas... 

Lucien  bondit  hors  de  son  lit.  —  Ce  n'était  plus  la 
même  voix  ! 

Il  tira  précipitamment  les  rideaux  de  la  fenêtre ,  ut 
vit ,  à  la  clarté  de  la  lune ,  une  femme  hideuse ,  sem- 
blable à  ces  bizarres  figures  de  pierre  qui  effraient  les 
enfans  sous  les  portails  des  cathédrales...  Elle  se  rha- 
billait à  la  hâte.  —  Il  reconnut  Jenny,  et  demeura 
stupéfait... 

Au  même  instant  une  autre  femme  parut  au  fond  du 
lit,  se  levant ,  se  soutenant  avec  peine,  blanche,  les  lè- 
vres violettes  ;  les  ombres  de  la  mort  couvraient  ses 
yeux  ;  le  sang  ruisselait  le  long  de  son  corps...  Par  un 
mouvement  nerveux  elle  s'accrocha  au  lit  et  s'y  retint. . . 
car  elle  allait  retomber  épuisée... 

Lucien  courut  à  elle,  désespéré,  hagard,  anéanti... 
Il  la  coucha  sur  ce  lit  où  elle  avait  rêvé  le  bonheur  et 
trouvé  la  mort... 

Il  cherche  à  étancher  son  sang  ;  il  suce  les  plaies  ; 
il  inonde  de  ses  larmes  ce  visage  si  beau  quelques 
momens  avant,  ces  yeux  que  la  douleur  a  fermés, 
et  qui  se  rouvrent  sur  lui  comme  pour  le  remer- 
cier. Lucien  n'est  plus  lui  ;  il  saisit  son  épée  et  cher- 
che Jenny.  La  porte  est  ouverte  :  la  meurtrière  a 
pris  la  fuite. . .  Il  appelle ,  on  accourt;  car  ses  cris  déses- 
pérés ont  couvert  le  bruit  de  l'orchestre.  Mille  secours 
sont  prodigués  à  Laurence ,  mais  eUp  sent  que  tout  est 
inutile,  se  penche  vers  Lucien  ,  à  qui  elle  demande  un 
dernier  baiser,  et,  lui  montrant  leur  enfant  endormi, 
expire  résignée. 

D'abord  on  put  croire  que  le  même  coup  avait 
frappé  Lucien.  Etendu  sur  le  froid  cadavre,  aussi  froid 


L'ARTISTE. 


2(5 


lui-même,  il  ne  remuait  plus;  son  pouls  élail  insensible; 
SCS  yeux  fermés  semblaient  ne  devoir  plus  se  rouvrir: 
seulement  il  sortait  de  sa  poitrine  comme  un  râle,  comme 
un  grondement  sourd  et  rauquc.  Ensuite  il  se  redressa, 
et,  terrible,  chercha  l'assassin  dans  la  foule.  Ne  rencon- 
trant que  des  amis,  ne  voyant  que  des  visages  conster- 
nes, il  se  prit  à  pleurer,  comme  l'enfant  qui  est  aban- 
donné, comme  l'orphelin  qui  n'a  plus  d'autre  espérance 
qu'une  bière  de  trois  pieds.  Après  il  se  meurtrit  le 
front  et  la  poitrine.  —  Il  parut  alors  se  souvenir,  et 
^dit  :  Messieurs,  suivez-moi...  L'assassin  est  cette  bossue 
jffreuse,  ce  monstre  de  corps  et  d'ame,  cette  .Icnny... 
.le  la  trouverai  ! 

Et  il  agitait  en  l'air  son  épée,  qu'on  lui  arracha.  Sans 
y  prendre  garde  seulement ,  Lucien  sortit  de  la  cham- 
bre, suivi  de  ses  amis,  qui  craignaient  de  sa  part  un  acte 
dé  désespoir,  un  suicide....  11  parcourut  toute  la  mai- 
son, s'écriant  :  .le  ne  la  trouverai  donc  pas,  l'infùmc  ! 
— Enfin,  on  parvient  à  un  grenier...  Lucien  espère... 
là,  oui,  là....  — 11  pousse  la  porte  et  entre...  Une  masse 
vient  le  frapper  au  visage  ;  il  la  saisit  violemment ,  et 
sent  de  la  résistance. . .  On  accourt,  —  et  l'on  voit  Jenny 
pendue  à  une  solive  transversale...  Son  cou  est  alongé, 
ses  yeux  sont  fixes,  ses  membres  crispés... 

—  Ah  !  s'écria  Lucien,  l'infâme  s'est  fait  justice  ! . .. 

Le  lendemain,  les  deux  sœurs  furent  enterrées;  l'une 
dans  le  cimetière  du  village,  l'autre  en  dehors,  —  comme 
les  criminels.  L'une  a  un  tombeau  simple,  toujours  en- 
touré de  fleurs,  et  près  duquel  viennent  souvent  prier 
un  vieux  monsieur,  au  visage  triste  ,  et  son  fils,  jeune 
homme  au  doux  maintien ,  au  regard  modeste,  que  son 
père  appelle  Lucien.... 

L'autre  sœur  n'a  sur  son  corps  qu'une  croix  de  bois 
avec  des  larmes  et  la  date  de  sa  mort....  ^ 

Et  quand  une  bonne  paysanne  passe  par  là  avec  sa 
fille,  elle  se  signe,  et  dit  à  l'enfant  :  Prends  garde  à  toi , 
sois  douce  et  patiente,  sinon  tu  ferais  de  grands  péchés, 
et  tu  serais  enterrée  à  la  porte  du  cimetière  ,  comme 
•lenny  la  laide. 

Alfred  Desessarts. 


Il  était  une  fois,  il  y  a  bien  des  siècles,  un  roi  maure  , 
nomme  Al)cn  Habuz ,  (|ui  régnait  sur  le  royaume  de  Gre- 
nade. C'était  un  conquérant  retiré  des  affaires,  c'est-à-dire 
c|u  après  avoir,  dans  son  jenne  temps,  mené  une  vie  d'iiosli- 
lilcs  et  do  déprédations  continuelles  ,  maintenant  qu'il  deve- 
nait vieux  et  faible,    il  n'aspirait  qu'à  rester  en  paix  avec 


tout  le  monde,  à  mettre  »cs  laurier»  à  l'abri,  à  jouir  en  r«- 
pos  des  domaines  qu'd  avait  enlevés  à  se»  voisins. 

Il  advint  cependant  que  ce  monarque ,  «i  raisonnable  et  *i 
pacifique,  eut  à  combattre  déjeunes  rivaux  dans  tonte  l'ar- 
deur de  leur  passion  pour  la  gloire  et  les  combats ,  et  très 
décidés  à  lui  demander  compte  de  ce  qn'il  avait  arraché  à 
leurs  pères.  Certaines  parties  éloignée»  de  son  territoire  ; 
qui,  dans  les  jours  de  sa  vigueur  première,  n'osaient  bron- 
cher sou»  sa  main  de  fer,  s'avisèrent,  maintenant  qu'il  aspi- 
rait au  repos,  de  se  révolter,  et  menacèrent  même  d'envahir 
.sa  capitale.  Ainsi  attaqué  au  dedans  et  au  dehors,  le  malhen- 
rcux  Aben  Ilabuz  vivait  au  milieu  de»  montagnes  qui  en- 
tourent Grenade  dans  des  alarmes  perpétuelles,  ne  sachant 
de  quel  côté  commenceraient  les  hostilités. 

Ce  fut  en  vain  qu'il  bâtit  des  tours  d'observation  sur  les 
montagnes  ,  et  qu'il  fit  garder  tous  le»  passages  par  des 
troupes  stationnaircs ,  qui  avaient  ordre  d'annoncer  l'ap- 
proche des  ennemis  par  des  feux  la  nuit,  et  par  de  la  fumée 
le  jour.  Il  avait  affaire  à  des  gen»  plus  actifs  et  plus  alertes 
que  lui,  qui,  malgré  toutes  ses  précautions,  trouvaient 
toujours  moyen  de  pénéfter  sur  ses  terre»  par  quelque 
défilé,  les  r.iyageaient,  et  emmenaient  avec  eux  beaucoup  de 
prisonniers.  Fut-il  jamais  conquérant  paisible  et  retiré  plus 
tourmenté  que  le  pauvre  Aben  Ilabuz  ? 

Tandis  qu'il  vivait  ainsi  barrasse  par  toutes  les  tribulations 
auxquelles  il  était  en  butte ,  un  vieux  médecin  arabe  vint  à 
sa  cou%  Une  grande  barbe  lui  descendaitjusqu'à  la  ceinture, 
et  il  avait  toutes  les  marques  d'une  extrême  vieillesse;  ce 
qui  n'empêchait  pas  qu'il  n'eût  fait  le  voyage  d'Egypte  ,i 
pied,  avec  la  seule  .lide  d'un  bàtun  sur  lequel  étaient  graves 
des  caractères  hiéroglyphiques.  Sa  renommée  l'avait  pré- 
cédé. Il  se  nommait  Ibrahim  Ebcn  Abou  Agib  ;  et  l'on  disait 
qu'il  était  né  du  temps  de  Mahomet ,  et  que  son  père,  Abou 
Agib  ,  ovailjété  le  dernier  des  compagnons  de  ce  prophète. 
Dans  sa  première  jeunesse  ,  Ebcn  Abon  Agib  ,  dont  noii.< 
parlons  *ici ,  avait  suivi  l'armée  victoriense  d'Amrou  e» 
Egypte ,  et  s'était  fixé  pendant  plusieurs  années  en  ce  pays 
pour  étudier  les  sciences  abstraites,  particulièrement  la  ma- 
gie, avec  les  prêtres  égyptiens. 

On  disait  encore  qu'il  avait  trouvé  le  secret  de  prolonger 
la  vie ,  au  moyen  duquel  il  avait  déjà  atteint  plus  de  deux 
siècles.  Malheureusement  il  ('tait  di'jà  fort  âgé  quand  il  de'- 
couvril  ce  secret,  et  ne  put  perpétuer  que  se»  ridc<  et  *n< 
cheveux  gris. 

Cet  étonnant  vieilliird  fut  honorablement  accueilli  par  le 
roi ,  qui,  de  même  que  la  plupart  des  vieux  monarques,  com- 
mençait à  prendre  un  goût  décidé  pour  les  médecins  et  les 
astrologues.  Il  voulut  loger  celui-ci  dans  son  palais;  mais 
l'astrologue  préféra  une  caverne  sur  la  colline  au  dessus  de 
Grenade,  et  précisément  la  même  snr  laquelle  on  érigea  de- 
puis l'Alhambra.  Il  fit  élargir  cette  caverne,  et  en  fit  une 
vaste  .salle.  Une  ouverture  circulaire  pratiquée  dans  le  som- 
met, et  communiquant  avec  l'extérieur,  permettait  de  voir, 
comme  du  fond  d'un  puits,  les  étoiles  en  plein  midi.  Lm 
murs  de  cette  salle  étaient  couvert»  d'hiéroglyphes  ég^p- 


!t6 


L'ARTISTE. 


tiens,  de  signes  cabaltSliques  et  de  figures  des  constellations 
(;t  des  c'toiles.  Des  instrunieus  fabriquc's  sous  la  direction  du 
sage  pur  les  ouvriers  les  plus  intelligens  de  Gcenade ,  rem- 
plissaient la  caverne;  mais  ces  instrumens  avaieot  des  qua- 
lités occultes  que  le  seul  Ibrahim  connaissait. 

En  peu  de  temps,  il  devint  le  conseiller  intime  du  roi , 
qui  ne  faisait  rien  sans  le  consulter.  Âbcn  Habuz  se  plaignait 
uue  fois  amèrement  à  son  confident  de  l'injustice  de  ses  voi- 
sins et  de  la  vigilance  continuelle  qu'il  e'tait  forcé  d'observer 
poui'  se  garantir  de  leurs  invasions.  Quand  il  eut  achevé  ses 
doléances,  l'astrologue  le  regarda  quelques  instans  en  si- 
lence ,  et  lui  répondit  ensuite  à  peu  piès«en  ces  termes  : 
"  Apprends,  ô  roi!  que  lorsque  j'étais  en  Egypte  je  vis  une 
grande  merveille ,  l'ouvrage  d'une  princesse  païenne  des 
temps  passés.  Sur  une  montagne  qui  domine  une  ville  con- 
sidérable, et  plonge  sur  la  grande  vallée  du  Nil,  on^voyait 
la  figure  d'un  bélier,  sur  lequel  était  un  coq,  l'un  et  l'autre 
en  airain  et  tournant  sur  un  pivot.  Toutes  les  fois  que  Je 
pays  était  menacé  d'une  invasion ,  le  bélier  se  tournait  du 
côté  por  lequel  arrivait  l'ennemi ,  et  le  coq  chantait ,  ce  qui 
avertissait  les  habitans  de  la  ville  qu'ils  étaient  en  danger  et 
leur  indiquait  le  point  vers  lequel  devait  se  diriger  leur  dé- 
fense. » 

«  Dieu  est  grand  !  »  s'écria  le  pacifique  Aben  Habuz. 
»  Quel  trésor  serait  pour  moi  un  bélier  semblable,  qui  au- 
rait l'œil  sans  cesse  fixé  sur  ces  montagnes  qui  m'environ- 
nent ,  et  un  coq  qui  m'avertirait  en  cas  de  dange^!  Allah 
Akbar  !  combien  je  dormirais  plus  tranquille  que  je  ne  le 
fais  à  présent  dans  mon  palais ,  si  de  telles  sentinelles  veil- 
laient sur  son  sommet!  • 

L'astrologue  laissa  passer  les  premiers  transports  du  roi , 
et  continua  ainsi  :  . 

«  Après  que  le  victorieux  Anirou  (puisse-t-il  reposer  en 
paix!  )  eut  achevé  la  conquête  de  l'Egypte,  je  demeurai 
parmi  les  anciens  prêtres  de  ce  royaume,  avec  levjuels  j'é- 
tudiais les  rites  et  cérémonies  de  leur  idolâtrie,  cherchant 
surtout  à  me  rendre  maître  des  connaissances  occultes  pour 
lesquelles  ils  sont  si  renommés.  Un  jour  que  je  causais  ayec 
un  vieux  prêtre ,  assis  l'un  et  l'autre  sur  les  bords  du  Nil , 
il  me  montra  du  doigt  les  puissantes  pyramides. qui  s'éle- 
vaient comme  dos  montagnes  au  dessus  du  désert.  »  Tout 
ce  que  je  puis  l'enseigner,  »  dit-il,  «  n'est  rien  en  compa- 
raison des  connaissances  que  renferment  ces  masses  gigan- 
tesques. Dans  le  centre  de  la  pyramide  du  milieu ,  une 
chambre  sépulcrale  contient  la  momie  du  grand-jirètre  qui 
aida  à  bâtir  cet  énorme  édifice  ;  avec  ce  prêtre  est  enseveli 
un  livre  merveilleux  où  se  trouvent  tous  les  secrets  de  l'art 
magique.  Ce  livre,  qui  avait  été  donne  à  Adam  avant  sa 
chute ,  passa  de  père  en  fils  au  sage  roi  Salomon ,  et  lui  fut 
d'une  grande  utilité  pour  la  construction  du  temple  de  Jéru- 
salem. Comment  il  arriva  ensuite  à  l'architecte  des  pyra- 
mides, celui  pour  lequel  rien  n'est  caché  pourrait  seul  le 
dire.  » 

Dès  que  j'eus  entendu  ces  paroles  du  prêtre  cgyptieri , 


mon  cœur  brûla  du  désir  de  posséder  le  livre.  Je  pouvais 
disposer  d'une  partie  de  l'armée  victorieuse  à  laquelle  je 
joignis  un  certain  nombre  d'Egyptiens,  et  j'entrepris,  avec 
le  secours  de  leurs  bras ,  de  percer  la  masse  solide  de  la 
pyramide.  Après  de  longs  travaux ,  je  parvins  à  découvrir 
un  des  passages  secrets  de  l'intérieur  de  l'édifice  ,  je  le  sui- 
vis, et  rampant  à  travers  un  labyrinthe  effrayant  et  sombre, 
je  pénétrai  à  la  chambre  sépulcrale  du  centre ,  celle-là  même 
où  la  momie  du  grand-prêtre  reposait  depuis  des  siècles.  Je 
brisai  son  enveloppe  extérieure ,  et  déroulant  les  bandages 
qui  serraient  le  corps,  je  trouvai  enfin  le  précieux  volume. 
Je  le  saisis  d'une  main  tremblante  et  me  hâtai  de  sortir  de 
la  pyramide,  laissant  la  momie  du  grand-prêtre  attendre  le 
grond  jour  du  jugement  dans  le  silence  et  l'obscurité  de  son 
sépulcre.  ■> 

«  Fils  d'Abou  Agib,  »  s'écria  Aben  Habuz ,  «  tu  es  un  grand 
voyageur,  tu  as  vu  de  merveilleuses  choses;  mais  que  m'im- 
porte à  moi  le  secret  de  la  pvramide  et  le  livre  de  sciencWu 
sage  Salomon?  » 

"  Je  vais  te  lejd'rç»  "  roi.  Par  l'étude  constante  de  ce  livre, 
je  me  suis  instruit  dans  tous  les  secrets  de  la  magie ,  et  je 
puis  commander  aux  génies  de  m'aider  dans  l'exécution  de 
mes  plans.  Le  mystère  du  talisman  de  Burse  m'est  connu,  tl 
je  puis  en  faire  un  semblable ,  et  même  lui  donner  encort- 
plus  de  force.  ■> 

«  0  sage  fils  d'Abou  Agib,  »  dit  Aben  Habuz,  ravi  de 
joie,  «  un  talisman  semblable  vaut  mieux  que  mes  sentinelles 
sur  la  frontière  et  mes  tours  d'observation  dans  la  montagne. 
Donne-moi  cette  bienheureuse  sauve-garde,  et'dispose  des 
richesses  de  mon  trésor.  » 

L'astrologue  se  mit  à  l'ouvrage  sur-le-champ  pour  satis- 
faire aux  vœux  du  monarque.  Il  fit  tlever  une  haute  tour  sur 
la  cime  du  palais,  en  face  de  la  colline  de  l'Albaycia  ;  et  l'on 
dit  que  les  pierres  qui  .servirent  à  sa  construction  avaient 
été  tirées  de  l'une  des  pyramides  d'Egvple.  Une  salle  ronde, 
avec  des  fenêtres  donnant  sur  tous  les  points  de  l'horizon  , 
occi^it  la  partie  supérieure  de  la  tour.  Devant  chacune  de 
ces  fenêtres  était  une  table  sur  laquelle  on  avait  rangé, 
comme  des  échecs,  une  petite  arme'e,  infanterie  et  cavalerie, 
avec  un  roi  à  sa  tête,  le  tout  sculpté  en  bois.  Près  de  chaque 
table  on  voyait  encore  une  lance  de  la  grandeur  d'un  poin- 
çon, sur  laquelle  étaient  graves  certains  caractères  chaldécns. 
La  rotonde  restait  toujours  fermée  par  ime  porte  d'airain 
avec  une  serrure  d'acier,  dont  le  roi  gardait  la  clef. 

Sur  le  sommet  de  la  tour  était  une  figure  de  bronze  atta- 
chée sur*un  pivot,  et  rcprftentant  un  cavalier  maure,  qui  te- 
nait d'une  main  son  bouclier,  de  l'autre  une  lance  la  pointe 
en  l'air  ;  son  visage  était  tourne  du  côté  de  la  ville  commel 
pour  veiller  sur  elle  ;  mais  si  quelque  ennemi  en  approchait,] 
il  .se  tournait  vers  le  point  menacé  et  mettait  sa  lance  en 
arrêt. 

Aussitôt  que  ce  talisman  fut  achevé ,  Aben  Habuz  ,  impa- 
tient d'éprouver  sa  vertu,  désira  aussi  ardemment  une  inva-| 
sion  qu'il  la  craignait  auparavant.  Ses  désirs  furent  bientôlj 
satisfaits.  Un  matin,  de  très  bonne  heure,  la  sentinelle  quil 


L'ARTISTE. 


217 


montait  la  garde  sur  la  tour  vint  avertir  le  roi  que  le  visage 
du  cavalier  de  bronze  ('lait  tourne  vers  Elvira  ,  et  sa  lance 
point('o  en  droite  ligne  sur  le  pas  de  Lope. 

•  Que  les  tambours  et  les  trompettes  sonnent  l'alarme  dans 
Grenade,  •  dit  le  loi;  «  (pie  chaeiui  prenne  les  armes.  • 

»  O  roi ,  «  dit  l'astrologue  ,  ■•  ne  trouble  pus  le  repos  de  ta 
capiUile ,  n'a|ipelle  pas  tes  guerriers  aux  armes,  la  Iprec  n'est 
point  nécessaire  pour  te  délivrer  de  les  ennemis.  Eloigne  ta 
suite,  et  montons  seuls  A  la  chambre  secrète  de  la  tour.  • 

Le  vieil  Aben  Habu/.  miAta  l'escalier  de  la  tour  appuyé 
sur  le  bras  d'Ibraliim  Ebcn  Abou  Agib,  encore  plus  vieux 
que  lui;  ils  ouvrirent  la  porte  d'airaiii  ,  et  entrèrent  dans  la 
rotonde.  La  l'eu^'tre  fpii  regardait  le  pas  de  Lope  èlait  ou- 
verte. "  C'est  de  ce  cùtè,  »  dit  l'astrologue,  «  (pie  vient  le 
danger;  approche,  t)  roi,  et  contemple  h's  merveilles  de  la 
fiable.  » 

Le  roi  Aben  llabiiz  s'approcha  de  l'échiquier  sur  lequel  les 
petites  figures  de  bois  étaient  rangées,  cl  vit,  à  sa  grande 
surprise,  qu'elles  étaient  toutes  en  mouvement.  Les  chevaux 
caracolaient  et  battaient  du  pied,  les  guerriers  brandissaient 
leurs  armes,  on  entendait  en  diminulit  le  son  des  trompettes 
et  des  tambours,  le  cliquetis  des  armures  et  le  hennissement 
des  coursiers  ;  mais  le  tout  ne  taisait  pas  un  bruit  plus  fort  que 
le  bourdonnement  d'une  abeille. 

•■  Tu  vois  ici ,  o  grand  roi ,  »  dit  l'astrologue,  <>  la  preuve 
(|ue  tes  ennemis  sont  déjà  en  campagne.  Ils  doivent  s'avan- 
cer par  le  pas  de  Lope.  Veux-tu  jeter  la  confusion  dans  leurs 
rangs  par  une  terreur  pani(pie,  et  les  l'orcer  à  l'aire  retraite 
sans  effusion  de  sang.'  frappe  ces  ligures  avec  le  bout  non 
ferré  de  la  lance  magique;  mais  si  tu  veux  au  contraire  du 
carnage,  frappe  avec  la  pointe.  « 

Une  teinte  livide  parut  un  instant  sur  le  visage  du  pueilî- 
que  Aben  Ilabuz,  le  mouvement  de  sa  barbe  grise  montrait 
le  transport  (jui  faisait  jouer  tous  les  muscles  de  .sa  face;  il  sai- 
sit la  lance  eu  tremblant  d'agitation,  et  s'approcha  de  la  ta- 
ble. <■  Fils  d'Aboli  Agib,  "  dit-il,  ••  je  crois  que  nous  verse- 
rons un  peu  de  sang.  • 

En  parlant  ainsi,  il  frappa  quelques  unes  des  figures  magi- 
(pies  de  la  pointe  de  la  lance,  tandis  qu'il  touchait  les  autres 
avec  le  bàlon.  .Aussitôt  les  premiers  guerriers  tombèrent 
mort.s  sur  réchi(piier,  et  le  reste  .se  tournant  les  uns  contre 
les  autres,  commencèrent  ijéle-ini^-le  un  combat  ou  les  chan- 
<'es  étaient  à  peu  près  égales  pour  tous. 

Ce  fut  avec  beaucoup  de  peine  que  l'astrologue  arrêta  la 
main  du  plus  paciTupie  des  monar(|ues,  et  l'empO-cha  d'exter- 
miner ses  enncmisjusqu'au  dernier.  Il  parvint  enfin  à  le  faire 
descendre  de  la  tour  pour  envoyer  des  espions  aux  monta- 
gnes, par  le  pas  de  Lope. 

Ils  revinrent,  et  rapportèrent  au  roi  qu'une  armée  chré- 
tienne s'était  avancée  à  travers  la  Sierra  presque  jusqu'aux 
portes  de  Grenade,  et  (pie  tout  i";  coup  une  querelle  s'('tant 
élevée  entre  eux  ,  ils  avaient  tourné  leuis  armes  les  uns  con- 
tre les  autres,  et  après  un  combat  sanglant  avaient  regagné 
leurs  frontières. 

Aben  ne  .se  sentait  pas  de  joie  d'avoir  ainsi  éprouvé  l'elTi- 
cacilé  (le  son  talisman.  »  Enfin  ,  »  dit-il,  •  je  vais  passer  une 
vie  tran(piille  ,  le  sorl  de  tous  mes  ciineiuis  est  entre  mes 
mains.  Sage  fils  d'Aben  Agib  ,  quelle  récompense  puis-je 
l'offrir  pour  un  .-^i  grand  bienfait  ?  ■• 

—  "  Les  besoins  d'un  vieillard  et  d'un  philosophe  sont 
simples  et  bornés  ,  û  mon  roi  ;  doune-inoi  le  moyen  de  faire 
de  ma  caverne  un  ermitage  habitable ,  je  suis  content.  • 

—  "  Voilà  bien  la  modestie  du  véritable  sage!  ■•  s'écria 
.\ben  Ilabuz,  intérieurement  très  satisfait  de  la  modération 

ide  la  demande.   Il  fit  appeler  son  trésorier,  et  lui  ordonna 


de  remettre  u  Ibrahim  toutes  les  sommes  qu'il  pouvait  exi- 
ger, soit  pour  achever  de  construire  son  erniilage  ,  soit  pour 
le  meubler. 

L'astrologue  fit  creuser  dans  le  roc  plusieurs  chambres 
(|ui  formèrent  un  appartement  contigu  à  son  salon  astrolo- 
gique ;  ensuite  il  les  meubla  de  divans  et  d'ottomanes  su- 
perbes ,  et  tapissa  les  murs  avec  de  riches  tentures  de  soie 
de  Dumas.  •  Je  .suis .vieux  ,  •  disait-il,  «  je  ne  puis  plus  re- 
poser mes  os  sur  une  couche  de  pierre,  et  ces  muraille* 
humides  ont  besoin  d'être  revêtues.  • 

Il  eut  aussi  des  bains  pourvus  de  toutes  sortes  de  parfums 
et  d'huiles  aromatiques;  •  car,  •  disait-il,  .  les  bains  sont 
néees.saircs  pour  combatlre  le  dessèchement  de  l'âge ,  et 
rendre  le  souplesse  et  la  fraîcheur  à  un  corps  fatigué  par 
l'étude.  • 

Il  fit  suspendre  dans  tout  l'appartement  une  quantité  pro- 
digieuse de  lampes  d'argent  et  de  cristal,  dans  lesquelles 
brûlait  une  huile  odoriférante,  dont  il  avait  trouvé  la  recette 
dans  les  tombeaux  égyptiens.  Cette  huile  avait  la  propriété 
de  brûler  sans  s'épuiser,  et  répandait  une  douce  clarté.  •  La 
lumière  du  soleil,  •  disait-il,  •  est  trop  vive,  trop  éclatante 
pour  les  yeux  d'un  pauvre  vieillard,  et  la  lumière  de  la 
lampe  est  celle  qui  convient  pour  les  études  d'un  philo- 
sophe. • 

Cependant  !c  trésorier  d'Aben  Habuz  n'accordait  plus 
(ni'en  rechignant  les  sommes  qui  lui  étaient  journellement 
ilemandées  pour  achever  cet  ermitage,  et  il  finit  par  porter 
ses  plaintes  au  roi. 

«  J'ai  donné  ma  parole  royale,  «  dit  Abeu  Habuz  eu 
pliant  les  épaules  ;  •  il  faut  prendre  patience.  Ce  vieillard 
veut  imiter  dans  sa  retraite  philosophique  re  qu'il  a  vu  dans 
l'intérieur  des  pyramides  cl  dans  les  vastes  édifices  de  l'E- 
gypte ;  mais  toute  chose  a  sa  fin ,  et  l'ameublement  de  U 
caverne  en  aura  une  sans  doute. 

Le  roi  ne  se  trompait  point  ;  l'ermitage  fut  euCii  ache- 
vé ,  et  forma  un  palais  souterrain  d'une  magnificence 
inouio. 

•  Maintenant  je  suis  content,  •  dit  Ibrahim  Eben  Abou 
Agib  au  trésorier.  «Je  vais  m'enfcimer  dans  ma  cellule,  et 
consacrer  tout  mon  temps  à  l'étude.  Je  ne  désire  rien  de 
plus,  excepté  une  bagatelle,  une  petite  récréation  pour 
remplir  les  intervalles  entre  mes  travaux  abstraits.  • 

-  —  •  O  sage  Ibrahim!  demande  ce  que  In  voudras.  Il 
m'est  ordonné  de  te  fournir  tout  ce  qui  te  sera  nécessaire 
dans  ta  solitude.  • 

■  Alors ,  >  dit  le  philosophe ,  •  je  serais  bien  aise  d'avoir 
()uel(|ues  danseuses.  • 

•  Des  danseuses?  •  répéta  le  trésorier  avec  surprise. 

«  Oui,  des  danseuses,  •  réplicjua  le  sage  gravement.  •  Ln 
petit  nombre  suilira  ;  car  je  suis  un  v  ieillard  et  un  philosophe  ; 
mes  habitudes  sont  très  simples,  et  je  suis  facile  à  conten- 
ter. Qu'elles  soient  cepeudaiil  jeunes  et  agn'ahles  ;  car  \a 
vue  de  la  jeunesse  et  de  la  beauté  rt'jouil  et  ranime  la  vieil- 
lesse. ' 

Tandis  que  le  philosophe  Ibrahim  Eben  Abou  Agib  pas- 
sait ainsi  sagement  son  temps,  retiré  dans  son  ermitage,  le 
pacifique  Aben  Habuz  faisait  de  glorieuses  campagnes  eu 
elfigie  dans  sa  tour.  C'était  une  chose  bien  commode  el 
bien  llatteusc  pour  un  roi  de  son  âge  cl  de  son  humeur  que 
ce  talisman  par  le(|ue! ,  l(jut  en  s'amu.<aul  dans  sa  ch.imbre, 
il  pouvait  chasser  de  puissantes  armées  comme  des  essaims 
de  mouches. 

Il  jouit  pendant  quelque  temps  de  ce  plaisir,  et  même  il 
insultait  parfois  ses  voisins  tout  exprès  pour  les  induire  à 
l'attaquer;  mais  des  malheurs  réitérés  les  rendirent   pru- 


218 


L'ARTISTE. 


dens  ,  et  enfin  aucun  d'eux  n'osa  plus  envahir  son  territoire. 
Pendant  plusieurs  mois,  la  figure  de  bronze  resta  sur  le 
pied  de  paix ,  avec  sa  lance  perpendiculaire  ;  et  le  bon  vieux 
roi  comnieurait  à  regretter  son  divertissement  accoutume', 
et  à  s'ennuyer  bien  fort  de  sa  tranquillité  monotone. 

A  la  tîn  ,  le  cavalier  magique  tourna  subitement  sur  son 
pivot,  et  mit  la  lance  en  arrêt ,  en  la  dirigeant  vers  les  mon- 
tagnes de  Cadix.  Aben  Habnz  se  liàta.de  monter  d  la  tour  ; 
mais  il  fut  bien  surpris  de  ne  voir  aucun  mouvement  sur  la 
table  place'e  dans  la  direction  indi(|uée  par  le  cavalier  ;  pas 
un  de  ses  petits  guerriers  ne  bougeait.  Cette  circonstance 
inquiétant  le. roi  :  il  envoya  une  compagnie  de  cavalerie 
dans  les  montagnes,  avec  ordre  de  les  reconnaître  et  de  lui 
rendre  compte  de  ce  qu'ils  auraient  découvert.  Après  trois 
jours  d'absence,  ils  revinrent  et  dirent  à  leiu'  maîlre  : 

«  Nous  hVons  parcouru  tous  les  défiles  des  montagnes  sans 
y  découvrir  ni  lances  ni  casqnes:  tout  ce  que  nous  avons 
trouve'  dans  notre  expe'dition,  c'est  une  jeunciille  chrétienne, 
d'une  beauté  surprenante,  qui  dormait  piès  d'une  fontaine, 
et  que  nous  avons  emmenée  captive.  • 

«  Une  jeune  Elle  d'une  beauté  surprenante  !  »  s'écria  Aben 
Habuz  les  yeux  pélillans  de  joie.  »  Qu'on  l'amène  en  ma 
présence.  » 

On  amena  donc  au  vieux  roi  celte  belle  personne.  Ses  ha- 
bits étai(?nl  ornés  avec  tout  le  luxe  qui  distmguait  les  GofLs- 
Espagnols  à  l'époque  de  l'invasion  arabe.  Des  perles  d'une 
éblouissante  blancheur  étaient  enirelacées  dans  ses  tresses 
noires  ;  les  diamans  qui  brillaient  sur  son  front  rivalisaient 
d'éclat  avec  ses  yeux;  une  chaîne  d'or,  passée  autour  de  son 
cou  ,  soutenait  une  lyre  d'argent,  qui  pendait  à  scm  côté. 

Les  éclairs  que  lançaient  ses  yeux  noirs  et  brilians  tom- 
bèrent comme  des  étincelles  sur  le  cœur  d'Aben  Habuz, 
qui,  malgré  sa  vieillesse,  était  encore  combustible.  11  con- 
templait avec  extase  le  balancement  voluptueux  de  sa  dé- 
marche. 

«  O  la  plus  belle  des  femmes'.  -  s'éeria-t-il ,  «  qui  est-tu'.' 
Quel  est  ton  nom  !  » 

—  «Je  suis  fille  de  l'un  des  princes  goths  auquel  ce  jKiys 
obéissait  naguère.  Les  armées  de  mon  père  ont  été  dé- 
truites comme  par  enchanlenieiit  dans  ces  montagnes  ;  il 
a  été  exilé  dans  son  pays  natal  ;  maintenant  sa  fille  est  cap- 
tive! » 

«  Prends  garde ,  ô  roi,»  dit  tout  bas  Ibrahim.  «Cette 
belle  fille  pourrait  bien  être  une  de  ces  sorcières  du  Nord, 
qui  prennent  les  formes  les  plus  séduisantes  pour  faire  tom- 
ber dans  leurs  pièges  les  imprudens  (|ui  se  tient  à  elles.  Je 
crois  lire  la  sorcellerie  dans  ses  yeux  et  dans  tous  ses  mou- 
vemens. Sans  doute  e'esttà  l'ennemi  que  désignait  le  talisman.  • 
'  «  Fils  d'Abou  Agib,  »  répondit  le  roi ,  «  tu  es  un  grand 
philosophe,  bien  plus  un  grand  magicien  ,  je  t'accorde  cela  ; 
mais  lu  n'entends  rien  à  ce  qui  regar<le  les  femmes.  Sur  ce 
point  je  ne  le  céderais  en  connaissance  à  qui  que  ce  Soit  au 
monde  ,  fut-ce  le  grand  Salomon  lui-même,  malgré  le  nom- 
bre prodigieux  de  ses  femmes  et  de  ses  coucubiiies.  Quant  à 
cette  jeune  fille,  je  ne  vois  dans  ses  yeux  rien  d'effrayant;  et 
toute  sa  personne  plaît  singulièrement  aux  miens.  »    • 

•  0  roi,  ■  dit  l'astrologue,  •■  ecoutc-moi.  Je  t'ai  procuré 
un  grand  nombre  de  victoires  par  mon  taiisnuin  sans  avoir 
jamais  eu  la  moindre  part  aux  dépouilles  des  vaincus.  Ac- 
corde-moi cette  captive  pour  cliai-mer  ma  solitude  avec  sa 
lyre.  Si  elle  est  eu  effet  sorcière,  j'ai  par-devers  moi  des 
contre-enchanfemens  qui  mettront  sa  science  en  défaut.  » 

<■  Il  te  faut  encore  une  femme?  »  dit  Aben  avec  humeur. 
«  N'as -tu  pas  assez  de  tes  danseuses  pour  «harmcr  ta  soli- 
tude, comme  tu  dis?  • 


—  «  Oui,  j'ai  des  danseuses,  mais  point  de  chanteuses.  Il 
me  faudrait  un  peu  de  musique  pour  reposer  et  rafraîchir 
mon  esprit  quand  il  est  fatigué  par  l'étude.  • 

«  Trêve  aux  demandes  de  l'ermite,  »  dit  le  roi  en  colère, 
«  cette  demoiselle  est  destinée  à  mon  harem  ;  elle  consolera 
ma  vieillesse,  de  même  que  la  jeune  sulamite  Abisag  consola 
celle  de  David.  » 

De  nouvelles  sollicitations  et  de  nouvelles  remontrances 
de  la  part  de  l'astrologue  ne  servirent  (ju'à  provoquer  une 
repli(pie  plus  décisive  encore  Jt  celle  du  monarcpie;  et  ils  se 
séparèrent  pleins  de  dépit  l'un  contre  l'autre.  Le  .sage  alla 
s  enternter  dans  son  ermitage  pour  y  digérer  son  ^affront. 
Toutelois,  avant  de  sortir,  il  invita  encore  une  fois  le  roi  à 
se  méfier  de  sa  dangereuse  captive.  Mais  quel  vieillard  amou- 
reux a  jamais  écouté  de  tels  avis?  Aben  Habuz  se  livra  sans 
résistance  à  sa  passion.  Sa  seule  étude  était  de  se  rendre 
aimable  aux  yeux  de  ia  belle  chrétienne.  Il  ne  pouvait,  il  est 
VI ai,  lui  plaire  par  .sa  jeunesse;  mais  il  était  riche,  et  les 
vieux  amans  sont  ordinairement  très  généreux.  On  dépouilla 
le  zacatin  de  Grenade  de  ses  plus  précieuses  marchandises; 
les  étof tés  de  soie ,  les  diamans  ,  les  parfums  exquis ,  tout  ce 
que  l'Asie  et  l'Afrique  oflraient  de  ))bis  rare  ,  était  prodigué 
à  la  princesse.  On  inventait,  pour  lainuser,  toutes  sortes  de 
spectacles  et  de  lètes  ;  des  tournois,  des  danses,  des  concerts 
de  ménestrels,  des  combats  de  taureaux.  Grenade  devint  le 
séjour  des  plaisirs.  La  princesse  gotlie  regardait  tout  cela 
de  l'œil  d'une  personne  accoutumée  à  la  magnificence.  Elle 
recevait  les  attentions  et  les  présens  du  roi  conmie  des  hom- 
mage» dus  à  son  rang,  ou  plutôt  à  sa  beauté;  car  l'orgueil  de 
la  beauté  surpasse  celui  de  la  noblesse,  lille  prenait  un  secret 
plaisir  à  induire  le  monarque  fasciné  en  dépenses  qui  épui- 
saient son  trésor,  et  regardait  son  extravagante  profusion 
comme  une  chose  toute  simple.  En  dépit  de  ses  soins  et  de 
.sa  munificence  ,  le  vénérable  amant  ne  pouvait  se  flatter 
d'avoir  fait  la  moindre  impression  sur  son  cœur.  Jamais  elle 
ne  le  recevait  avec  uii  front  sévère,  il  est  vrai  ;  mai»  jamais 
elle  ne  lui  accordait  un  sourire.  Quand  il  commençait  à  par- 
ler de  son  amour,  elle  faisait  résonner  les  cordes  de  sa  lyre. 
Ce  son  avait  un  charme  mystérieux.  Dès  qu'il  frappait  l'oreille 
d'Aben  Habuz,  ce  vieillard  tombait  dans  un  profond  som^ 
meil ,  dont  il  sortait  ensuite  frais,  gaillard,  et  momentané- 
ment débvré  de  sa  passion.  L'effet  de  celte  lyre  était  on  ne 
peut  plus  fatal  au  succès  de  sa  galanterie;  mais  comme  des 
songes  agréables  charmaient  ses  sens  pendant  ces  instans 
d'assoupissement,  il  continua  de  rêver  ainsi  près  de  sa  belle , 
tandis  que  tout  Grenade  se  moquait  de  son  infatnation  et  mur- 
murait en  voyant  .ses  trésors  prodigués  pour  des  chansons. 

Cependant,  un  danger  sur  l('(|uel  son  talisman  ne  pouvait 
lui  donner  aucun  avertissement,  menaçait  Aben  Abuz.  Il  y 
eut  une  insurrection  dans  sa  c.ipitale  ,  et  son  palais  fut  en- 
touré par  la  po])u!ace  en  armes ,  qui  demandait  sa  vie  et 
celle  de  .sa  maîtresse  chrétienne.  Une  étincelle  de  l'ancienne 
valeur  du  roi  se  réveilla  dans  son  cœur.  Il  sortit  à  la  tète 
d'une  poignée  de  ses  gardes,  mit  les  rebelles  en  fuite,  et  la 
révolte  fut  ainsi  étouffée  dans  son  germe. 

Quand  la  trarujuillité  fui  rétablie,  il  alla  trouver  l'astio- 
logue,  qui  se  tenait  renfermé  dans  son  ermitage, rongeantson 
frein  et  nourrissant  le  ressentiment  le  plus  amer  contre  le 
roi. 

Aben  Habuz  l'aborda  d'un  air  ouvert  et  conciliant.  "  Sage 
fils  d'Abou  Agib  ,  »  dit-il,  «  tu  m'avais  bien  prédit  que  cette 
belle  captive  attirerait  sur  moi  des  dangers;  dis-moi  cepen- 
dant, toi  qui  sais  si  bien  prédire  des  maux,  ce  que  je  do!» 
faire  pour  les  éviter.  • 

—  •  Eloigner  de  toi  l'infidèle  qui  les  cause.    » 


L'ARTISTE. 


219 


«  J'iiimeniis  mieux  perdre  mo;i  roy!iiinio,  «  dit  Aben  Ha- 
l)ui  avec  (eu. 

«Tu  risques  de  perdre  l'une  et  l'uutrc ,  »  reprit  l'aa- 
trologue. 

—  «  Ne  sois  pas  si  hriisque  et  si  deeouraj^raul  ,  6  le  plus 
profond  <li'S  philosophes  !  Prends  pilie  de  la  duidde  détresse 
d'uD  nioiiur(|iie  et  d'un  amant,  et  trouve  cpiclijue  nioven  de 
me  garantir  des  infortunes  ijni  nie  nu;uaoeut.  Je  ne  nie  sou- 
rie ni  de  grandeur  ni  de  puissance  ;  je  ne  soupire  qu'après 
le  repos.  Ne  pourrais-je  trouver  quelque  asile,  où  ,  loin  du 
monde,  de  ses  pompes  et  de  ses  inquic'ludes,  jecousacrasse 
le  reste  de  ma  vie  a  la  tranquillité  et  à  l'aniourV 

L'astrologue  le  regarda  pendant  (juelques  inslans  en  fron- 
çant ses  épais  sourcils. 

..  Et  que  me  donnerais-tu  ,  »  lui  dit-il  enfin  ,  <■  si  je  te 
procurais  une  retraite  semlilalile?  » 

—  «  Tu  indiquerais  toi-même  la  récompense;  et  s'il  e'tait 
eu  mon  pouvoir  de  te  l'accorder,  sur  mon  ame,  tu  pourrais 
la  regarder  comme  licnue.  » 

—  .  As-tu  jamais  eiilendii  parler,  ô  roi,  du  jardin  d'Hi- 
ram,  l'un  des  piodiges  de  l'Arabie  heureuse?  ■• 

—  o  J'ai  ciileudu  |iailer  de  ce  jardin  ;  il  est  cité  dans  l'Al- 
corau,  au  chapitre  intitulé:  l'Aurore  du  jour.  De  plus,  j'ai 
entendu  couler  de  merveilleuses  ch<ises  de  ee  même  jardin 
par  les  pèlerins  de  la  Mecque  ;  mais  je  les  considérais  comme 
des  fables ,  telles  que  les  -voyageurs  ont  coutume  d'en 
faire.  • 

«  Ne  méprise  pas,  ô  roi ,  le»  récils  des  voyageurs,  »  re- 
prit l'astrologue  d'un  air  grave,  •  ils  renferment  de  rares 
connaissances  apportées  d'un  bout  de  la  terie  à  l'autre. 
Quant  au  palais  et  au  jardin  d'Hiram ,  Ce  qu'on  en  rapporte 
généralement  est  vrai.  —  Je  les  ai  vus  de  mes  propres  yeux. 
—  Ecoute  bien  ce  que  je  vais  te  conter  ;  car  mon  aventure  a 
des  rapports  très  intimes  avec  l'objet  de  ta  requête. 

«  Dans  mes  jeunes  années  ,  quand  je  n'étais  qu'un  simplu 
.Arabe  du  désert,  je  conduisais  les  chamean.x  de  mon  père. 
Un  jour,  en  traversant  le  d('.sert  d'Eden,  un  de  ces  animaux 
s'égara  ;  je  le  cherchai  plusieurs  jours,  mais  eu  vain;  enfin, 
épuisé  de  fatigue,  à  l'heuic  où  le  soleil  esta  son  méridien,  je 
m'endormis  sons  un  palmier,  à  côté  d'un  puits  presque  des- 
séché. En  lu'éveillant,  je  me  trouvai  à  la  porte  d'une  ville; 
j'y  entrai  ;  je  vis  de  belles  rues,  de  grandes  places,  des  mar- 
chés; mais  tout  était  silencieux  comme  la  tombe;  la  ville 
jiaraissait  inhabitée.  J'errai  de  tous  côtés,  et  découvris  enfin 
un  palais  entouré  d'un  jardin  orné  de  fontaines  ,  de  viviers  , 
de  bos(]uets  couverts  de  fleurs,  de  vergers  chargés  de  fruits. 
Cependant  aucun  être  vivant  ne  se  montrait  encore  dans  ce 
lieu  de  délices;  effraye  de  cette  solitude,  je  me  hâtai  de  sortir 
lin  palais  et  de  la  ville.  Après  m'en  ^trc  éloigné  de  quelques 
|ias,  je  me  retournai  pour  la  regarder,  cl  je  ne  vis  plus  rien 
que  le  désert  qui  s'étendait  à  perte  de  vue. 

«  Je  rencontrai,  jieii  de  temps  après,  un  vieux  derviche 
très  versé  dans  les  traditions  et  h's  secrets  du  pays,  et  je  lui 
routai  mou  aventuio.  •  Ce  que  tu  as  vu,  »  me  dit-il,  ■■  est  le 
célèbre  jardin  d'iliram  ,  l'une  des  merveilles  du  désert.  Il 
apparaît  de  temps  en  temps  à  des  voyageurs  égarés  comme 
toi ,  et  les  réjouit  par  la  vue  de  ses  tours  ,  de  ses  jardins,  de 
ses  murs  tapissés  d'arbres  chargés  de  fruits  ;  puis  il  s'e'va- 
nouil,  cl  laisse  à  sa  place  une  solitude  aride,  ^^>i(•i  son  his- 
toire. Dans  les  anciens  temps,  quand  ce  pays  était  habité  par 
les  Addltes,  le  roi  Sheddah  ,  (ils  de  Ad  ,  arrièrc-petit-lils  de 
.Noé,  y  fonda  une  superbe  ville;  quand  elle  fut  achevée,  et 
qu'il  vil  sa  grandeur  et  sa  beauté,  son  cœur  s'enfla  d'orgueil, 
et  il  résolut  de  billir  un  pdais  et  des  jardins  qui  égaleraient 
ce  qu'on  raconte  dans  l'Alcoran  des  beautés  du  paradis.  Mais 


sa  prcsoinplioii  attira  .sur  lui  la  niali-diction  celcitle.  Il  dispa- 
rut de  la  teiie  avec  tout  son  pcujile;  et  sa  ville  magniiique , 
son  |)alais,  ses  jardins,  furent  place»  sous  la  puissance  d'un 
charme  qui  les  dérobe  à  l'œil  humain  ,  excepté  dans  certains 
momens  où  ils  appariiissent-  pour  perpétuer  la  mémoire  de 
sou  péché. 

"  Celle  histoire  et  les  merveilles  que  j'ai  vues  iic  se  sont 
jamais  effacées  de  mou  esprit;  et  dans  la  suite,  quand  je  me 
trouvais  tn  Egypte  et  possesseur  du  livre  du  sage  Salomoii, 
je  résolus  de  revoir  le  jardin  d'Hiram.  Je  le  retrouvai  eu  el- 
fel,  à  l'aide  de  mon  livie;  j'en  pris  possession  ,  et  je  passai 
plusieurs  jours  dans  cette  imitation  du  paradis.  Les  génies 
qui  le  gardent ,  obéissant  à  mon  pouvoir  magique,  me  réve'- 
laienl  les  enchanlemens  par  lesquels  il  avait  été  construit,  et 
ceux  qui  le  rendent  invisible.  Je  puis  donc,  ô  roi,  te  con- 
struire un  palais  semblable  sur  la  montagne  qui  domine  la 
ville;  je  connais  tous  les  secrets  magique»,  je  possède  le 
livre  de  Salomon  te  sage;  rien  n'est  iilipossible  à  ma  pui:»- 
s.ince.  » 

«  O  (ils  d'Abou  Agib,  le  plus  sage  des  hommes,  •  dit 
Aben  Habuz  Iremblant  de  désir,  «  tu  es  un  grand  voyageur! 
tu  as  vu  et  appris  de  merveilleuses  choses  1  Que  je  le  doive 
un  semblable  paradis,  et  demande  la  récompense  que  tu 
voudras  ;  filt-ee  la  moitié  de  mon  royaume  ,  je  te  l'ac- 
corde. O 

«  Hélas!  »  répliqua  l'autre  ,  •  tu  sais  que  je  ne  suis  qu'un 
vieillard,  un  pau\re  philosophe  bien  facile  à  satisfaire  ;  je  ne 
demande  que  la  première  bêle  de  somme  qui  passera  la 
porte  du  palais  magique  avec  sa  charge.  • 

Le  monarque  accepta  volontiers  cette  condition  modeste, 
et  l'astfolugiie  se  mil  à  l'ouvrage.  Il  Ht  ériger  sur  le  sommet 
de  la  colline,  immédiatement  au  dessus  de  son  ermitage  sou- 
terrain ,  un  grand  portail  qui  passait  dans  le  ceutre  d'une 
forte  tour. 

Sur  la  pierre  fondamentale  de  l'arc  extérieur  qui  formait  le 
portail,  le  magicien  grava  lui-même  une  main  gigantesque, 
et  sur  la  pierre  fondamentale  de  l'arc  intérieur,  au  dessus  des 
portes,  il  représenta  une  grande  clef.  Ces  figures  étaient  de 
pui.s.sans  talismans,  sur  lesquels  il  prononça  des  paroles  dans 
une  langtie  inconnue. 

Quand  celte  porte  fut  terminée,  il  s'enferma  deux  jours 
dans  sa  chambre  magique,  et  Te  troisième  jour  il  monta  sur  la 
colline ,  et  resta  jusqu'au  soir  sur  son  sommet.  A  une  heure 
très  avancée  de  la  nuit,  il  descendit  et  se  présenta  chez  Aben 
Habuz.  «  Enfin,  »  dit- il,  <•  ô  mon  roi,  j'ai  terminé  mon  ou- 
vrage. J'ai  érigé  sur  la  cime  de  ce  mont  le  plus  délicieux  pa- 
lais que  le  génie  humain  ait  jamais  inventé.  Il  réunit  tout  ce 
qui  peut  contribuer  au  bonheur  de  la  vie  :  salons  magnifi- 
ques, jardins  ombragés  et  fleuris,  fraîches  fontaines,  bains 
parfumés;  en  un  mut,  la  colline  est  transformée  en  un  para- 
dis. De  même  que  h-  palais  d'Hiram  ,  celui-ci  est  protège  par 
uu  rhanni-  d'une  grande  puissance  qui  le  rend  invisible  , 
excepté  pour  ceux  qui  possèdent  lo  secret  de  son  talis- 
man. > 

«  Ces;  assez. ,  •  dit  .\beii  Habuz,  plein  de  joie  ;  •  demain, 
au  premier  ra\  ou  du  jour,  nous  monterons  sur  la  colline  ,  et 
nous  prendrons  possession  de  colle  heureuse  demeure.  •  Le 
monarque  dormit  peu  cette  nuit;  à  pein«  la  lumière  du  soleil 
commençait-elle  à  dorer  les  pointes  de  la  Sierra  Nevada, 
qu'il  monta  son  destrier,  et,  suivi  d'un  petit  nombre  de  gens 
choisis,  moula  la  colline  par  un  chemin  étroit  et  escarpé.  A 
ses  côtés  était  la  princesse,  montée  sur  un  palefroi  blanc  ;  se* 
habits  étaiciil  resplendissans  de  diainans,  et  sa  Ivre  fidèle 
était,  comme  de  coutume,  suspendue  à  son  cou.  L'astroloriic 
marchait  à  pied  de  l'autre  câte'  du  roi,  en  s'appiyanl  inr 


220 


L'ARTISTE. 


son    bâton    hiéroglyphique  ;    car  jamais    il    ne    montait    à 
cheval. 

Aben  Hahuz  rcganlait  de  tous  ses  yeux,  espérant  décou- 
vrir au  dessus  de  sa  léle  les  tours  du  palais ,  ses  jardins,  ses 
bosquets  ;  mais  il  ne  vit  rien  de  semblable.  "  C'est  en  cela 
que  consiste  la  sûreté',  le  mystère  de  ce  lieu,  »  dit  l'astro- 
logue; «  on  ne  peut  rien  discerner  avant  d'avoir  passe  la 
porte  enchante'e,  et  pris  dûment  possession  de  la  place.  » 

Quand  ils  furent  arrives  près  de  la  porte ,  l'aslrologue  , 
s'arrctant,  montra  au  roi  la  main  et  la  clef  mystérieuses  gra- 
vées sur  l'arc  et  sur  le  portail.  «  Les  figures  que  vous  voyez,» 
dit-il ,  <•  sont  les  talismans  qui  gardent  l'entrée  de  ce  paradis. 
Tant  que  cette  main  ne  s'abaissera  pas  au  point  de  loucher 
la  clef ,  aucun  pouvoir  humain,  aucun  artilice  magique  ne 
pourra  triompher  du  seigneur  de  cette  colline.  » 

Tandis  qu  AbenHabuz  contemplait,  bouche  béante,  dans 
un  silence  d'admiration  et  d'e'tonnement,  ces  talismens  mys- 
térieux, le  palefroi  de  la  princesse  avançait  toujours,  et  la 
porta  sous  le  porche,  au  centre  de  la  tour. 

<'  Voici,  »  dit  l'astrologue,  la  récompense  que  vous  m'avez 
promise  ;  le  premier  animal  qui  entre  sous  ces  portes  magi- 
ques avec  sa  charge.  » 

Aben  Habuz  sourit  à  ce  qu'il  croyait  une  plaisanterie  du 
vieillard;  mais  quand  il  vit  qu'il  parlait  sérieu.sement ,  sa 
barbe  grise  trembla  d'indignation. 

«  Fils  d'Abou  Agib,  »  dit-il  d'un  air  1res  grave,  «  que 
veut  dire  cette  équivoque?  Tu  sais  ce  que  j'ai  entendu  pro- 
mettre; c'était  la  première  bêle  de  somme  qui  entrerait  sous 
le  portail  avec  sa  charge.  Prends  la  plus  forte  mule  de  mes 
écuries ,  forme  sa  charge  des  objets  les  plus  précieux  de  mon- 
trésor,  elle  est  à  loi  ;  mais  n'élève  pas  tes  pensées  jusqu'à 
colle  qui  fait  les  délices  de  mon  cœur.  • 

—  ■■  Qu'ai-je  affaire  de  ton  pr,  de  tes  richesses?  ■>  dit  l'as- 
trologue avec  mépris  ;  «  ne  suis-je  pas  possesseur  du  livre 
de  Salomon  le  sage?  Tous  les  trésors  de  la  terre  ne  sont-ils 
pas  à  ma  disposition?  La  princesse  m'appartient  de  droit  ;  ta 
parole  royale  est  engagée,  je  la  réclame  comme  mon  bien.  » 
La  princesse,  du  haut  de  son  palefroi,  leur  jetait  des 
regards  hautains ,  et  souriait  dédaigneusement,  envoyant 
ces  deux  barbes  grises  se  disputer  la  possession  de  sa  jeu- 
nesse et  de  sa  beauté.  La  rage  du  monarque  l'emportant  sur 
sa  prudence  ,  il  s'écria  :  «  Vil  enfant  du  désert,  tu  peux  être 
.savant  dans  plus  d'un  art,  mais  reconnais  que  je  suis  ton 
maître;  ne  sois  pas  assez  téméraire  pour  te  jouer  de  ton  roi.  » 
«  Toi  mon  maître  !  ■>  reprit  l'astrologue ,  <•  mon  roi  1  le  sou- 
verain d'une  taupinière  voudrait  donner  des  lois  à  celui  qui 
possède  le  livre  de  Salomon  1  Adieu,  Aben  Habuz;  règne 
sur  ton  petit  royaume,  et  réjouis-toi  dans  ton  paradis  des 
fous  :  quant  à  moi ,  je  vais  rire  à  tes  dépens  dans  ma  retraite 
philosophique.  » 

En  parlant  ainsi ,  il  saisit  la  bride  du  palefroi  de  la  prin- 
cesse ,  frap])a  la  terre  de  son  bâton ,  et  s'enfonça  avec  la  belle 
dame  à  travers  le  centre  de  la  tour.  La  terre  se  referma  sur 
leurs  têtes,  et  il  ne  resta  aucune  trace  de  l'ouverture  par  la- 
quelle ils  avaient  passé. 

Aben  Habuz  demeura  quelques  insluns  muet  d'ctonne- 
ment;  enfin  ,  revenant  à  lui-même  ,  il  ordonna  à  mille  ou- 
vriers de  creuser  la  terre  avec  des  pioches  et  des  bêches ,  à 
ia  place  où  l'astrologue  avait  disparu.  Ils  travaillèrent  avec 
«rdeur;  mais  ils  avaient  beaucreuseret  creuser  encore,  leurs 
efforts  étaient  vains  ;  leurs  instrumens  étaient  repoussés  par 
le  rocher  en  certains  endroits,  en  d'autres  la  terre  revenait 
remplir  l'ouverture  qu'ils  avaient  faite  aussi  vite  qu'ils  l'en 
avaient  enlevée.  Aben  Habuz  chercha ,  au  pied  de  la  mon- 
tagne,  l'ouverture  de  la  ca>erne   qui   conduisait  au  palais 


souterrain  du  pertide  magicjen  ;  mais  il  fut  impossible  de  la 
découvrir  :  à  la  place  où  se  trouvait  l'entrée  de  cette  caverne, 
on  ne  voyait  plus  que  la  roche  tout  unie. 

Cependant  la  disparition  d'Ibrahim  Eben  Abou  Agib  fit 
cesser  la  puissance  de  ses  talismens.  Le  cavalier  de  bronze 
resta  en  repos,  le  visage  tourné  vers  la  colline,  et  sa  lance 
pointée  vers  la  place  où  l'astrologue  s'était  enfoncé,  comme 
pour  indiquer  que  c'était  là  que  se  cachait  le  plus  mortel  en- 
nemi d'Abcn  Habuz. 

Quelquefois  on  entendait  les  sons  d'un  instrument  et  les 
accens  d'une  voix  de  femme,  à  peine  distincts,  et  qui  parais- 
saient sortir  des  entrailles  de  la  terre.  Ln  paysan  rapporta 
un  jour  au  roi  que,  la  nuit  précédente,  il  avait  aperçu  une 
fente  dans  le  rocher,  par  laquelle  il  s'était  glissé  et  avait  vu , 
bien  loin  au  dessous  de  lui,  une  salle  souteiTaine,  dans  la- 
quelle l'astrologue  ,  assis  sur  un  divan  magnifique,  sommeil- 
lait, en  balançant  la  tête,  aux  sons  de  la  lyre  de  la  |)rin- 
cesse,  qui  paraissait  exercer  un  pouvoir  magique  sur  ses 
sens. 

Aben  Habuz  chercha  cette  fente  du  rocher,  mais  ne  la 
trouva  point;  sans  doute  elle  s'était  refermée.  Il  renouvela 
les  tentatives  pour  fouiller  la  terre;  elles  furent  aussi  infruc- 
tueuses que  les  premières.  Nul  pouvoir  humain  ne  devait 
surmonter  l'enchantement  de  la  main  et  de  la  clef.  A  l'égard 
du  sommet  de  la  montagne  sur  lequel  le  palais  et  les  jardins 
promis  devaient  être  construits,  on  n'y  voyait  qu'inie  soli- 
tude aride,  soit  que  cet  élyséc  restât  invisible  par  l'effet  du 
charme ,  soit  qu'il  n'eût  jamais  existé  et  qu'il  ne  fût  qu'une 
fable  de  l'astrologue.  Le  monde  adopta  charitablement  celte 
dernière  version  ;  et  les  ruis  nommaient  cette  place  la  Folie 
du  roi,  Ics^autres  le  Paradis  des  fous. 

Pour  ajouter  aux  chagrins  d' Aben  Habuz ,  les  voisins  qu'il 
avait  défiés ,  provoqués  et  repoussés  à  son  gré  lorsqu'il  était 
maitre  du  talisman  ,  s'apcrcevant  qu'il  n'était  plus  protégé 
par  la  magie,  envahiront  son  territoire  de  toutes  parts,  et  le 
reste  de  la  vie  du  plus  pacifique  des  monarques  ne  fut  qu'un 
lis.su  de  guerres  et  de  troubles. 

Enfin  Aben  Habuz  mourut,  et  fut  enterré.  Des  siècles  se 
sont  écoulés.  L'Alhambra  a  été  bâti  sur  la  montagne  aventu- 
reuse, et  réalise  en  quelque  sorte  les  délices  fabuleuses  du 
jardin  d'Hiram.  Le  portail  enchanté,  qui  existe  encore  dans 
son  entier,  protégé ,  sans  aucun  doute  ,  par  la  main  et  la  clef 
mystérieuses ,  forme  la  porte  de  justice  et  la  principale  entrée 
de  la  forteresse.  On  prétend  que  le  vieil  astrologue  est  en- 
core au  dessous  de  ce  portail ,  dans  son  salon  souterrain  , 
sommeillant  sur  son  divan,  aux  sons  de  la  lyre  de  la  prin- 
cesse. 

Souvent  les  invalides  qui  montent  la  garde  à  cette  porte, 
entendent  ces  sons  pendant  les  nuits  d'été,  et,  cédant  alors 
à  leur  puissance  soporifique,  s'endorment  tranquillement  à 
leur  poste.  L'influence  narcotique  de  cette  place  e.4  telle 
que ,  même  pendant  le  jour,  les  sentinelles  sont  presque  tou- 
jours assoupies  suV  les  bancs  de  pierre  du  vestibule,  ou  sous 
les  arbres  voisins.  C'est,  en  effet ,  le  poste  militaire  le  plus 
endormi  de  toute  la  chrétienté.  Tout  cela,  disent  le»  lé- 
gendes, doit  se  perpétuer  d'âge  en  âge  ;  la  princesse  restera 
captive  de  l'astrologue  et  l'astrologue  soumis  à  la  magie  as- 
soupissante de  la  princesse,  jusqu'au  jour  du  jugement,  à 

la  fatale  clef,  ne  détruise 


moins  que  la  main,  en  saisissant 
l'enchantement  de  la  montagne. 


*l 


j^  J    Après  la  moisson,  par  Fer  )ii;o. 

De:.sins.    j    j^  ^^  jj^  ^^^.-j  ^^^  laori,  par  BscottR 


L'ARTISTE. 


221 


ÎÎMUX-^Vtjg. 


DKS 


mm\\$(nt$  ovimtmx  à  miniatttr»? 


DU  PARTI  ODF.  PEfVElST  EN  TlRF.n 

(ts  ■^rtisfi's. 


Quand  l'arl  se  met  en  marche  chez  nn  peuple,  ijuand  il 
commence  à  avoir  une  destination  et  un  but,  il  se  contente 
presque  toujours  de  faire  naître  un  seul  genre  d'émotions  ; 
ce  sont  les  inspirations  de  la  poe'sie  religieuse  qu'il  adopte  : 
il  essaie  de  frapper  pur  la  terreur.  C'est  ainsi  que  le  fantasli- 
tpie  apparaît  d'abord  chez  toutes  les  nations.  Plus  tard  la 
formule  religieuse  prend  son  essor  ;  les  dieux  sont  forme's  à 
la  ressemblance  deriioTume  ;  l'art  s'ennoblit  :  il  a  fait  un  pas 
immense  ;  l'observation  de  la  nature  va  lui  dévoiler  lou's  les 
mystères  de  la  poésie  plastique.  Plus  tard  encore,  il  se  fait 
historien,  il  retrace  d'abord  les  grands  événemens  du  pays  ; 
mais  bien  peu  lui  importent  les  variétés  apportées  par  les  usa- 
ges et  par  le  temps  :  c'est  l'homme  du  siècle  qu'il  représente. 
Pourquoi  le  peintre  serait-il  plus  savant  que  le  poète?  pour- 
quoi Paul  Véronèse  serait-il  plus  habile  que  Frois.sart  et 
que  Villani?  Michel-Ange,  que  le  Dante  et  (pie  Shakspeare? 

De  nos  jours  ,  la  science  est  entrée  dans  l'art,  la  science  a 
fait  une  autre  poésie.  On  demande  toujours  du  génie  aux 
peintres  et  aux  poètes;  mais  on  veut  que  ce  soit  un  génie 
voyageur,  initié  aux  grandes  scènes  de  la  nature  et  de  l'his- 
toire. Ce  qu'il  y  a  de  naïf,  ce  qu'il  y  a  de  simplicité  poétique 
dans  l'ignorance  ou  dans  l'isolement  d'un  peiqilv,  ne  con- 
vient plus  au  siècle.  Il  faut  toujours  du  génie,  je  le  répète; 
mais  ce  génie  doit  embrasser  de  son  regard  tous  les  peu- 
ples de  la  terre. 

Le  siècle  a  raison  :  c'est  à  la  poésie  qui  a  interrogé 
l'histoire,  à  multiplier  ses  jouissances,  rommc  la  religion 
multipliait  autrefois  les  émotions  profondes.  Et  voyez,  en 
clfet:  n'avons-nous  pas  maintenant  vingt  Homères  au  lieu 
d'un  Homère?  le  regard  surpris  ne  s'éiancc-t-il  pas  vers  de 
nouveaux  Olympes?  n'a-t-on  pas  reconquis  tout  le  moyen 
âge.'  n'essaie-t-on  pas  de  réhabiliter  les  temps  nouveaux? 
Toute  poésie,  loulc  religion,  toute  nature  est  grande  aux 
yeux  de  l'art;  mais  l'art  a  son  labeur:  le  travail  de  l'nlelier 
est  immense,  et  ne  permet  pas  toujours  aux  peintres  et  aux 
sculpteurs  les  recherches  longues,  ntinutieuses,  fatigantes  de 
la  bibliothèque.  Voyageons  donc  un  instant  avec  les  peintres 
voyageurs;  interrogeons  un  moment  les  artiste»  méconnus 
i\e  l'Orient  et  du  Nouveau-Monde. 

TOMI  ni.  20'  LIVHlISOit. 


Le  temps  approche  où  nos  habiles  orientaliste»  feront 
entrer  dans  le  domaine  général  de  lo  littérature  le»  grandes 
épopées  de  l'Inde  et  de  la  Perse  :  hs  poétiet  tour  à  lonr 
terribles  et  gracieuse»  des  Arabes,  les  comédie*,  l«*  roman» 
si  ingénieux  des  Chinois.  Il  ne  sera  pas  plus  permis  alor< 
d'ignorer  les  scènes  imposantes  du  Kamayana  et  dn  Mahaba- 
rata,  les  peintures  énergique»  des  Moallatat  et  du  Hamasa, 
qu'il  n'est  permis  d'ignorer  Homère  ou  Hésiode,  Virgile  ou 
le  Dante.  Que  dis-je?  l'impulsion  est  déjà  donnée  ;  la  déli- 
cieuse (igure  de  Sacountalà  apparaît ,  comme  lu  réalisalion 
des  plus  gracieuses  fictions  de  l'Iude.  Yu-Kiao-Li  a  £sU  en* 
trcr  les  gens  les  nAins  curieux  de  ces  sorte»  d'éludés,  tout  à 
la  fois  dans  la  vie  réelle  et  idéalisée  des  Chinois.  Le  théAtrr 
de  cette  nation,  inconnu  jusqu'à  présent,  va  nous  être  révéln^ 
comme  l'a  été  naguère  celui  des  Hindous.  I,-i  Chrejfoma-r 
fliii:  arabe  est  pleine  'le  fragmens  poétiipies  qui  saisi.sseot 
l'ame  comme  les  plus  hautes  inspirations  de  Job.  Mais  je 
m'arrête;  si  je  portais  mes  regards  vers  les  autres  terre» 
de  l'Orient,  il  fandrait  donner  une  longue  liste  de  noms  et 
de  travaux. 

Mais  quand  toutes  les  merveilles  de  l'Orient  auront  été 
vulgarisées  parmi  les  artistes;  quand  les  peuple»  si  foéùtfut» 
de  la  Polynésie  et  de  l'Amérique  leur  apparaîtront  aus»i  avec 
leur  véritable  caractère,  où  pui»eront-ils  sur  leur  nature,  sur 
leurs  mœurs  caractéristiques,  sur  le  costume  de  liint  de  con- 
trées étrangères  les  renseigneraens  qiii  ne  font  point  l'art, 
mais  qui  doivent  l'aider?  Dans  les  manuscrit»  de  nos  biblio- 
thèque» si  pcn  consultés,  dan»  des  voyages  anciens  et  mécon- 
nus. Ces  trésors  sont  près  d'eux,  et  souvent  ils  l'ignorent; 
car  on  ne  s'est  occupe  de  leur  en  faire  eonnatlre  que  la  plu» 
faible  portion.  Il  faut  le  dire  en  passant  :  si  le  besoin  d'exciter 
de  nouvelles  émotions  s'est  fait  sentir  à  un  grand  nombre 
d'artistes,  si  quelques  uns  de  nos  peintres  se  sont  occupés  de 
l'Orient  plus  cpie  l'intérêt  du  public  n'eilt  semblé  l'exiger,  si 
l'on  s'est  fatigué  de  ces  compositions  où  le  vrai  but  de  l'art 
disparaissait  devant  la  recherche  fatigante  d'un  costume  vul- 
gaire, il  faut  s'en  prendre  au  cercle  étroit  dans  lequel  les  ar- 
tistes ont  fait  agir  leur  pensée.  Après  avoir  retracé  les  gran<)^ 
faits  de  l'histoire  de  la  Grèce  moderne,  quolc|ue»  souvenirs 
peu  variés  de  notre  expédition  d'Egypte  ou  de  nos  campagne» 
d'Alger,  ils  se  sont  arrêtés,  cl  il»  ont  né.g)igé  préciscmeot  les 
pKis  belle»  ressources  offerte»  à  l'art.  Ont-ils  étendu  leurs  re- 
gards :  ils  ont  fait  de  l'indien  avec  des  costumes  persans,  et 
de  l'arabe  avec  des  documens  tires  de  la  'rurcpiie;  précisé- 
ment comme  on  faisait  impitoyablement  du  moven  Age,  il  v 
vingt  ans,  avec  le  siècle  de  François  1". 

Dans  la  revue  que  nous  allnn»  faire,  une  remarque  impor- 
tante frappe  d'abord  la  pensée  :  c'est  avec  quelle  constanrr 
le  génie  oriental  a  conservé  les  formes  anti(|ues  de  son  ar- 
rhilectiire,  la  coupe  du  vêlement,  et  jusqu'à  U 
des  meubles  et  des  ustensiles  ;  l'ardent  besoin 
fusion  des  race»,  n'a  pas ,  comme  cela  est  an 
jeté  mille  variétés  dans  les  habitudes  d'un  siè 
sorte  que  très  souvent,  en  s'aidant  néanmui 
chronologie  et  de  la  géographie  historique  J 


222 


L'ARTISTE. 


d'un  temps  assez  rapproche  de  nous,  peuvent  servir  dans  un 
tableau  qui  rappellerait  un  événement  bien  ante'rieur.  Le  gé- 
nie inflexible  de  l'Orient  semble  formuler  son  art  imparfait 
pour  l'éternité'. 

Les  peintures  de  l'Inde  proprement  dite  ne  sont  pas  en 
grand  nombre  à  la  Bibliothèque  du  Roi,  surtout  à  la  section 
des  manuscrits  ;  mais  le  cabinet  des  estampes  renferme  la 
belle  collection  rapportée  par  Manucci.  Outre  ce  pre'cieux 
volume,  des  peintures  hindoustani,  d'un  caractère  plus  fin, 
plus  gracieux  encore,  sont  mêlées  à  des  peintures  persanes 
et  raogoles.  Dans  l'ouvrage  qui  porte  pour  titre  :  Costumes 
et  portraits  de  Perse  et  de  l'Inde,  il  y  •  là  quelques  tètes 
d'une  ravissante  expression ,  qui  rappellent  toute  la  pureté 
virginale  de  Sacountalà  et  de  Dayamanti.  Ces  manuscrits 
appartiennent  au  temps  de  la  domination  mogole  :  les  sujets 
sont  alternativement  tire'»  de  l'histoire  des  vainqueurs  et  de 
celle  des  vaincus.  Quelques  Européens,  repre'sente's  dans 
leur  costume,  attestent  la  date  du  livre  :  il  est  du  xvi*  siècle. 
Je  citerai  c^ussi,  outre  deux  petits  volumes  sanskrit,  un 
précieux  ouvrage  intitule'  :  Abrégé  historique  des  souverains 
de  r Hindoustan  ou  de  l'Empire  mogol  (i);  on  le  doit  au 
colonel  Gentil,  qui  l'écrivit  en  1772,  et  qui  le  fit  orner  d'une 
multitude  de  miniatures  par  un  artiste  hindoustani.  Ces 
peintures ,  minutieusement  exactes ,  mais  d'une  exe'cution 
incomplète,  même  dans  le  sentiment  oriental,  offrent  une 
précieuse  série  de  portraits  et  de  scènes  guerrières,  où  l'élé- 
phant et  ses  diverses  altitudes  sont  représentés  avec  plus  de 
soin  que  de  talent  :  ici  il  faut  oublier  l'art,  et  n'user  que  de 
la  partie  technique. 

Plusieurs  cabinets  d'amateurs  renferment  d'admirables 
miniatures  isolées ,  dues  à  des  peintres  hindous  ;  mais  je  ne 
puis  omettre  ici  une  grande  peinture  monochrome  que  1  on 
voit  dans  la  belle  collection  de  M.  Lamare  Picquot.  Ce  ta- 
bleau, qui  est  d'une  grossière  exécution,  a  été  enlevé  d'une 
pagode,  et  représente  un  sujet  tiré  du  Ramayana.  11  est 
précieux ,  surtout  comme  étude  de  la  peinture  symbolique 
des  Hindous.  Userait  à  souhaiter,  du  reste,  que  le  gouverne- 
ment, qui  songe  à  former  un  musée  ethnographique,  ne  lais- 
sât pas  échapper  l'occasion  d'acquérir  cette  collection  unique, 
où, nos  peintres  pourraient  étudier  tout  ce  qui  est  relatil  au 
culte  de  Brama  et  du  bouddhisme.  Les  statues  des  divinités 
indiennes,  les  diverses  figures  de  Bouddha,  les  coupes  des 
sacrifices,  de  nombreux  modèles  de  temples,  des  figurines 
revêtues  des  vêteraens  du  prêtre  et  du  guerrier,  tout  est 
réuni  pour  donner  à  l'artiste  et  au  savant  des  idées  précises 
sur  la  terre  la  plus  poétique  de  l'Orient. 

Une  traduction  persane  de  l'épisode  de  Nala  (2),  en  nous 
rappelant  l'admirable  poème  sanskrit  dont  il  est  tiré,  nous 
amène  naturellement  à  parler  des  miniatures  persanes.  Les 
figures  du  Nala  sont  assez  jolies,  les  scènes  qu'elles  repré- 
sentent sQnt  gracieuses  et  variées  ;  m^is  nous  n'adopterons 


(i)N°  108,  fond  des  lîhductions. 
(a)  Supp.  persan. 


point  ce  manuscrit  comme  type  de  l'art  chez  une  des  nations 
les  plus  ingénieuses  de  l'Orient.  Les  Persans  sont,  à  coup 
sûr,  parmi  les  sectateurs  de  l'islamisme,  ceux  qui  ont  secoué 
avec  le  plus  d'énergie  les  préjugés  religieux  contraires  aux 
arts  ,  et  qui  se  sont  livrés  à  la  peinture  avec  le  plus  de  succès. 
Chez  eux ,  ainsi  que  chez  les  Arabes ,  l'art  atteint  sont  apo- 
gée vers  le  xvf  siècle,  et  c'est  sans  doute  une  coïncidence 
curieuse  avec  la  marche  de  l'art  en  Europe.  C'est  à  cette 
époque  que  l'on  peut  rapporter  le  précieux  manuscrit  du 
Schah-nameh(i)  (le  livre  des  rois),  celle  grande  épopée-<les 
Persans,  qui,  paraissant  ,nu  xii"  siècle,  rappelle  les  grandes 
révolutions  de  l'empire  et  les  hautes  actions  de  ses  héros. 
L'œuvre  de  Ferdoucy  est  orné  de  nombreuses  figures 
d'une  exécution  fine,  intelligente  ;  il  est  évident  que  l'artiste 
a  voulu  représenter  les  costumes  en  usage  au  moyen  âge, 
et  non  pas  ceux  de  l'antiquilé.  Le  type  de  physionomie  est 
essentiellement  mongol. 

Après  l'Homère  persan  ,  je  citerai  l'Histoire  des  Pro- 
phètes (2)  :  beau  m.'uiuscril,  remarquable  par  les  figures  dont 
il  est  orné,  et  par  le  travail  artiste  de  sa  couverture.  Là  les 
scènes  religieuses  donnent  aux  compositions  des  miniatures 
un  caractère  plus  grave  que  celui  des  peintures  persanes  en 
général.  Toutefois  cette  gravité  s'unit  au  merveilleux,  et 
bientôt  le  merveilleux  tombe  dans  l'emblème  oriental , 
plusjnexplicable  cent  fois  pour  nous  que  les  faits  purement 
religieux  ou  historiques.  Le  Souz  u  Ghudcz  (3),  que  les 
curieux  examinent  sous  les  montres  de  la  Bibliothèque,  ren- 
ferme des  scènes  d'amour  qui  se  terminent  par  une  suttie. 
L'événement  se  passe  dans  l'Inde,  et  l'héroïne  du  livre  se 
brille  sur  le  corps  de  son  amant;  mais  ce  serait  une  erreur 
de  chercher,  dans  celte  peinture  d'un  usage  étranger  aux 
Musulmans,  l'exactitude  du  costume  et  des  localités.  Ce 
manuscrit,  tout  précieux  qu'il  peut  être,  est  bien  loin,  pour 
l'exécution,  d'un  délicieux  Khosrou  (4),  dont  ou  ne  saurait 
assez  vanter  la  grâce  et  la  finesse.  U  est  difficile  de  voir 
quelque  cho.se  de  plus  élégant  et  de  plus  ingénieux  que  les 
arabesques  dont  il  est  orné  :  des  animaux,  dessinés  en  traits 
d'or  sur  un  fond  de  couleur,  rappellent ,  dans  mille  scènes 
gracieuses  et  animées,  ce  que  Newton  Fielding  a  fait  de  plus 
naïf  et  de  plus  finement  observé. 

Quittons  la  Perse,  passons  la  frontière,  entrons  en  Tar- 


-•Il 


(i)  N"  84,  supp.  persan.  M  y  a  ,  sous  le  n"  38,  fond  Bruix,  un 
autre  manuscrit  du  Schalî-nainch,  orné  de  3.^  belles  peintures. 

kixx  peintres  qui  voudraient  descendre  plus  avant  daiis-'es  an- 
tiquités de  la  Perse  ,  nous  indiquerons  deux  exemplaires  du 
Viraf-Nameh  ,  apportés  de  l'Inde  par  Anquelil-Duperron.  Cel 
ouvrage  religieux,  à' l'usage  des  Guébres  (les  adorateurs  duien), 
renferme  un  certain  nombre  de  {jcinlures  grossières  ,  exécutées 
par  le  Guzarale  ,  et  représentant  quelques  scènes  de  l'enfer 
des  Parois. 

(a)  N"  59,  supp.  persan. 

(3)  N»  i5o,  supp.  persan. 

(4)  N°  a 45,  ancien  fond  persan. 


L'ARTISTE. 

% 


m 


tarie  :  le  Leilel  el- mirage,  ou  In  nuit  de  TAscension  (i)  nous 
révélera  l'état  tle  l'art  chez  les  Tarlares  Ouigours.  Ferid 
Eddin  Alhar  écrivit  ce  grand  ouvrage  de  tlicologic  avant  le 
septième  siècle  de  l'hégire,  et  il  peut  Être  rapporté  au  temps 
où  florissaicnt  les  successeurs  de  Gengis-Khan.  Les  ligu- 
res de  ce  manuscrit  sont  du  plus  haut  inlérf-t  sous  le  dou- 
ble rapport  de  l'art  et  de  l'hisloire  religieuse.  En  eClct,  de 
nombreuses  peintures  d'une  fine  exécution  y  représentent  le 
voyage. <|uc  fit  le  prophète  dans  sept  régions  célestes ,  où 
les  fidèles  goûtent  la  béatitude  élernelle.  Puis  on  le  voit  des- 
cendre dans  un  enfer  tpie  l'artiste  tarlare  a  voulu  faire  assez 
terrible  pour  effrayer  une  imagination  ouigour,  mais  qui, 
le  plus  souvent,  n'est  que  grotesque.  Mahomet,  dans  ces 
grandes  miniatures  ,  apparaît  toujours  monté  sur  une  jument 
à  tête  de  femme,  et  l'ange  Gabriel  aux  ailes  élincelanles  est 
son  guide.  Tantôt  le  prophète  invite  les  hommes  au  repentir, 
tantôt  il  cause  familièrement  avec  Abraham,  Moïse  et  Jésus- 
Christ  ;  plus  loin ,  c'est  Adam  qu'il  interroge.  En  quelque 
lieu  qu'il  apparaisse,  il  est  facile  à  reconnaître,  et  l'artiste 
trouvera  pcut-c^lre  là  un  type  précieux  à  consulter. 

Si  le  peintre  amoureux  de  l'Orient  veut  retrarer  quelques 
unes  des  grandes  scènes  rapjielées  dans  les  sept  poèmes  an- 
térieurs à  Mahomet,  qu'il  consulte  le  manuscrit  arabe  de 
Kalila  et  Dimna  (2)  ;  il  se  convaincra  bien  promptement 
que  ,  sous  le  rapport  de  l'art,  les  Arabes  sont  bien  inférieurs 
aux  Persans,  et  même  aux  Tartares  Ouigours.  Néanmoins 
ces  peintures,  où  l'on  reconnaît  dès  le  premier  coup  d'œil 
le  type  nation.ll ,  seront  d'une  grande  utilité  dans  tout  ce 
qui  regarde  l'étude  du  costume  ancien ,  s'il  est  vrai ,  comme 
«n  l'afllrmc,  que  les  Arabes  moins  encore  que  les  autres 
peuples  de  l'Orient  aient  changé  de  costumes  et  d'usages. 
Les  Séances  de  Hariri  (3)  seront  consultées,  sous  ce  rap- 
port, avec  utilité,  el  les  figure»  en  sont  moins  grossièrement 
dessinées  que  celles  du  Kalila.  Comme  dans  les  peintures 
grecques  du  moyen  âge,  les  têtes  des  principaux  person- 
nages se  trouvent  environnées  d'une  auréole  d'or,  ce  qui 
semble  ^diquer  chez. les  Arabes  quelques  rapports  avec  l'é- 
i^olc  byzantine.  Dans  tous  les  cas,  l'antiipiité  de  ces  deux 
manuscrits  les  rend  doublement  précieux,  puisqu'ils  appar- 
tiennent au  xii"  et  au  xiii*  siècle. 

Je  ne  dirai  rien  d'une  hippiatrique  arabe ,  dont  les  figures 
sont  trop  gro-issières  pour  être  de  quelque  utilité ,  à  moins 
que  quelqu'un  de  nos  peintres  n'ait  besoin  de  représenter  le 
cheval  fantastique  du  prophète. 

Je  passerai  rapidement  chez  les  Turcs.  Parmi  ces  graves 
et  indolens  Sounites,  l'art  paraît  avoir  été  regardé  comme 
chose  assez  frivole  ;  cependant  il  est  moins  imparfait  que 
celui  des  Arabes,  ci  un  manuscrit  turc  du  xviii'.sièclc  (4),  qui 
contient  les  portraits  des  souverains  ottomans ,  donnera  du 


(1)  N"  73,  supp.  turc. 
(a)  N»  i483."A. 
(3)  Supp.  arabe. 
(■i)  Supp.  turc,  n"  55. 


moins  d'utiles  rcnseignemens  sur  k  costume  exact  d'Osmnn 
et  de  ses  successeurs  ,  dont  la  richesse  s'accroît  à  mesure 
que  les  conquérans  quiltei»t  leur  rudesse  primitive. 

Ce  serait  sans  doute  ici  l'occasion  de  nous  occuper  des' 
manuscrits  du  Bas-Empire ,  dont  les  peinture»  attestent  bien 
un  temps  de  décadence ,  mais  qu'on  ne  .saurait  trop  étudier 
comme  un  reflet  de  l'art  antique.  Toutefois  ce  serait  presque 
nous  éloigner  de  notre  but,  el  quitter  l'Orient  pour  l'Eu- 
rope. Je  me  contenterai,  parmi  les  manuscrits  byzantins , 
d'en  indiquer  un  précieux  par  le  caractère  de  ses  miniatures, 
et  souvent  par  leur  conservation  (l).  L;'i  on  trouvera  tout  le 
génie  religieux  du  Ras-Empire,  et  d'admirables  traditions  des 
temps  anciens. 

Disons  un  mol  des  ressources  que  peuvent  «flrir  à  la  pein- 
ture des  contrées  orientales  les  manuscrits  européens  du 
moyen  âge.  Il  faut  bien  l'avouer,  ces  ressources  sont  nulles 
quant  à  l'étude  du  costume.  J'ai  vn  grand  nombre  de  ces 
manuscrits  de  nos  voyageurs  primitifs  ;  jamais,  à  l'exception 
d'une  des  miniatures  de  Berlrandon  de  la  Brocquière  (a),  je 
n'ai  rencontré  aucune  peinture  qui  filt  de  quelque  exactitude, 
et  qui  pût  servir  à  la  connaiss.ince  des  lieux.  Mais  j'ai  été 
émerveillé  souvent  de  la  naïveté  ingénieuse  de  ces  petits 
tableaux  façonnés  à  loisir  dans  le  cloître. 

En  général,  ces  peintures  étaient  fomiulées  d'avance  ; 
elles  étaient  le»  même»  pour  Rubruquis  et  pour  Brienl,  pour 
Ilaylon  et  pour  Odric.  On  adoptait  pour  toutes  les  regioio 
de  l'Orient  un  costume  fantastique,  tenant  du  grec  et  du 
vénitien;  le  moine  convertisseur  gardait  son  froc,  puis  rà 
et  là  venaient  des  chevaliers ,  exterminateurs  de  monstres  ; 
des  châteaux  gothiques  leur  offraient  un  asile  contre  de.< 
bœufs  à  têtes  d'esturgeon  ou  des  crocodiles  à  têtes  d'homuie. 
Le  magnifique  manuscrit  des  Mcn-cUleascs  Histoires  offrt 
des  preuves  nombreuses  de  l'étrange  liberté  d'imagination 
qui  régnait  dans  ces  peintures.  Le  manuscrit  de.*  voyages 
d'Hayton  (3)  est  d'une  délicieuse  variété  en  ce  genre.  Mais 
je  ne  connais  rien  de  plus  curieux  que  \' Histoire  du  monde  (4), 
où  l'univers  fantastique  du  w'  siècle  apparaît  dans  toute  .«a 
naïveté.  C'est  ainsi  que  l'Egypte  est  couverte  de  tours  à 
créneaux  comme  eu  Sologne  ou  en  Picardie,  cl  qu'on  y  voit, 
au  lieu  d'immenses  pyramides,  de  pcLtes  églises  semblable» 
à  nos  chapelles  de  villages.  C'est  encore  l'adoration  d'un  veau 
d'or,  puis  la  tentation  d'un  saint  de  la  TheTsaïdc  environné 
de  démons  hideux  ou  de  gracieuses  jeunes  filles.  Le  paradis 
terrestre  y  est /WKrtrnjr  dans  ses  nalcesdéliceSfCiYoncil  obligé 
de  regardercommennetradition  fortuite  l'exactitude  du  pein- 
tre qui  a  représenté,  au  chapitre  de  l'Inde  ,  un  homme  coiflt 
d'un  turban  et  une  sii/tie  s'rlançant  dans  nn  bùrher.   Nous 


(i)  N°  iSsS,  Gr.,  ancien  fond. 
(î)N°77. 

(3)  Supp.  fianr.  633,  10. 

(4)  Ce  manuscrit,  sous  le  u"  749<).  contient  67  fij;oii.>.. 

Je  citerai  t-galemcnt  un?  tradurlion  française  Hr  Solin,  oétiér 
d'un irrnndnonibrrdp belles  |>cinl(ir«f  dumrmr  prarr . GAi|tiivr^«, 
n»9a. 


224 


L'ARTISTE. 


voilà  de  nouveau  sur  les  bords  du  Gange,  et  au  moyeu  de 
ces  vieux  manuscrits  occidentaux  il  nous  serait  facile  d'entrer 
dans  le  Calhay;  mais  c'est  de  la  Chine  re'elle  et  non  pas  de  la 
Chine  fant^istiquc  qu'il  nous  reste  à  parler  :  nous  retournons 
donc  aux  manuscrits  orientaux. 

(  La  suite  au  numéro  prochain.  ) 


îltttiratur^. 


Depuis  quatre  moisje  ne  l'avais  pas  vue,  elle  qui  pen- 
dant un  an  a  été  ma  vie  de  bonheur  et  d'espérance  ; 
ame  brûlante  et  passionnée ,  cœur  tendre  et  dévoué , 
elle  m'avait  donné  de  si  beaux  jours  !  Je  revenais  près 
d'elle,  et  ce  passé  si  brillant,  si  enivrant  pouvait  encore 
<^tre  notre  avenir.  Si  elle  m'aime  encore,  pcnsais-je , 
elle  sera  heureuse  aujourd'hui,  heureuse  de  me  voir, 
de  me  retrouver  occupé  d'elle.  —  Et  moi  !  moi!  j'étais 
heureux  à  sentir  mon  cœur  battre  dans  ma  poitrine. 

L'heure  qui  me  retenait  était  lente  et  lourde;  le  che- 
min me  parut  long  et  fatigant.  Il  semblait ,  à  mon  im- 
patience ,  que  jamais  plus  heureuse  journée  n'avait 
commencé,  jamais  mon  ame  n'avait  été  dilatée  par  un 
plus  riant  espoir.  —  Qu'attendait-elle  donc? 

J'arrive  près  de  la  maison  ,  agité  par  ime  émotion 
vague  à  laquelle  je  souris,  et  croyant  faiblir  sous  l'excès 
de  la  joie. — Oh!  dans  une  ame  palpitante  de  bonheur, 
il  n'entre  que  de  l'espoir ,  et  le  pressentissement  n'a 
rien  de  sinistre. 

Je  vois  de  loin  les  fenêtres  où  elle  peut  se  montrer; 
je  les  vois  toutes  garnies  des  fleurs  qu'elle  reçut  de 
moi  au  jour  de  sa  fête.  Elle  les  avait  soignées  elle- 
même  sans  doute  ;  elle  n'avait  pas  oublié  sa  promesse 
de  les  conserver  jusqu'au  prochain  anniversaire. 

Si  elle  paraissait  là,  me  dis-je,  sa  vue  me  suffirait. — 
Pauvre  amie,  entourée,  surveillée  par  la  jalousie  ,  que 
son  repos  soit  respecté!  • — •  Je  m'éloignais. 

Mais  la  voilà. — A  ma  vue  elle  a  montré  tant  de  joie  ! 
ses  joues  sont  devenues  si  colorées!  —  Non,  je  ne  pou- 
vais partir. — La  revoir  encore,  lui  demander  un  jour, 
un  seul  moment  d'adieu;—  puis,  laisser  sa  vie  à  sa 
froide  et  morte  destinée,  dans  cet  engourdissement 
que  devait  amener  l'accomplissement  d'un  devoir  qui 
pour  elle  n'était  qu'un  fardeau. 

J'avais  touché  le  marteau  de  la  porte ,  et  en  peu 
d'instans  je  me  trouve  dans  le  salon  où  j'attentls  Amé- 
lie. 


Après  quatre  mois  d'absence,  se  retrouver  dans  un 
lieu  tout  imprégné  de  magiques  souvenirs,  et  s'y  re- 
trouver calme,  c'est  une  faculté  inconnue  à  un  cœur 
de  vingt-six  ans,  qui  a  aimé  de  toute  sa  puissance.  Je 
parlais  bas  à  chaque  meuble,  aux  tableaux,  à  cette  pen- 
dule dont  le  timbre,  en  m'annonçant  une  heure  de 
retraite,  m'avait  si  souvent  affligé.  Mais  alors,  oh! 
que  l'heure  était  belle,  et  que  je  me  croyais  heu- 
reux! 

Amélie  parut,  suivie  de  son  mari.  Nous  nous  dîmes 
un  bonjour  d'amitié  ;  car  Ernest  et  moi  nous  nous  trai- 
tons en  amis... 

Il  s'éloigna.  Je  restai  seul  près  d'Amélie.  Oh!  il  est 
délicieux  ce  moment  qui  suit  la  contrainte,  alors  qu'un 
regard  d'intelligence  fait  comprendre  l'ame  tout  en- 
tière ,  alors  qu'un  seul  mot,  dit  avec  le  cœur,  remplit 
tout  le  vide  qu'avait  laissé  une  séparation  de  quelques 
mois. 

Amélie  était  assise  dans  un  fauteuil,  à  demi  renver- 
sée sur  un  des  bras,  tandis  que  ses  deux  mains,  ap- 
puyées contre  l'autre,  jouaient  convulsivement  avec 
une  branche  de  lilas,  qu'elle  effeuillait.  Par  momens, 
elle  relevait  doucement  la  tête,  et  me  regardait  avec 
cette  joie  d'enfant  qui  la  rend  si  séduisante.  Nous  ne 
disions  rien,  car  Ernest  était  près  de  la  fenêtre;  il  lisait. 

J'étais  debout  près  d'elle ,  appuyé  sur  le  dos  de  sa 
causeuse,  oubliant  l'inconvenance  de  notre  silence,  et 
m'enivrant  à  ce  regard  que  j'avais  tant  souhaité. 

—  Vous  êtes  changée,  dis-je  enfin. 

—  J'ai  souffert,  répondit-elle  faiblement. 

—  Caprices  de  femme ,  continua  Ernest  avec  iro- 
nie, en  quittant  sa  place;  Amélie  a  des  vapeurs ,  et  j'en 
ai  peu  de  pitié  :  j'ai  horreur  des  tristesses  sans  causes. 

Amélie  baissa  les  yeux,  puis  les  releva  sur  moi.  Les 
miens  la  remercièrent.  —  Nous  nous  étions  compris. 

Son  mari  marchait  dans  la  chambre  en  nous  adres- 
sant de  rares  paroles ,  auxquelles  Amélie  me  laissait  le 
soin  de  répondre.  Pour  la  première  fois  je  songeai 
qu'elle  devait  être  malheureuse ,  et  mon  cœur  saigna. 
Ernest  lui  parlait  avec  un  accent  brusque  qui  m'indis- 
posait contre  lui  ;  et  plus  je  me  sentais  de  torts 
envers  cet  homme,  plus  j'avais  besoin  d'exagérer  les 
siens  pour  m'excuser  à  mes  propres  yeux. 

La  main  dans  une  poche  de  mon  gilet ,  je  froissais 
dans  mes  doigts  quelques  lignes  écrites  pour  demander 
à  Amélie  un  moment  qui  fût  à  nous  ,  un  moment  où 
elle  pût  entendre  un  mot  d'amour  qui  rappelât  à  son 
jeune  cœur  que  la  vie  n'est  pas  toute  de  deuil  et  de 
regrets . 

Le  temps  s'écoulait;  nous  allions  nous  quitter,  et 
mon  bel  avenir  du  lendemain  se  perdait  sans  espérance. 


L'ARTISTE. 


225 


Ma  main  brûlante  pressait  avec  force  ce  papier.  Je  trem- 
blais à  ce  qne  ma  voix  trahît  mon  émotion.  Cependant 
Ernest  s'était  arrêté  près  de  la  cheminée  en  tenant  un 
journal  qu'il  paraissait  lire  avec  attention. 

Demain ,  dis-je  bas  à  Amélie  en  me  rapprochant 
d'elle,  vous  vous  porterez,  bien  ,  n'est-ce  pas? 

Elle  rougit  sans  uie  répondre;  ses  yeu.v  humides  de 
larmes,  exprimant  une  douloureuse  hésitation,  s'arrê- 
tèrent sur  les  miens  ;  elle  cherchait  à  me  comprendre; 
je  le  désb'ais  et  le  craignais  en  même  tentps.  Son  re- 
gard disait  tout  :  elle  me  remerciait  en  demandant 
pitié. 

—  Je  suis  (aiblo ,  dit-elle  en  appuyant  sur  ce  mot, 
avec  un  accent  suppliant  qui  me  fit  compassion.  —  Je 
craignis. 

Sa  physionomie,  tout  empreinte  de  ses  sensations, 
était  passioimée  ;  ses  sourcils  élevés  se  rapprochaient 
parla  souTCrance,  et  son  reil  expressif  brillait  il'amour. 

—  Ne  me  demandez  rien ,  dit-elle  en  baissant  la 
voix,  si  vous  m'aime/. 

Oh  !  ce  mot  détruisit  toute  l'hésitation  que  son  in- 
quiétude avait  fait  naître.  Me  demander  un  sacrifice 
arec  de  telles  paroles  1  me  dire  de  m'éloigner  en  me 
tendant  les  bras  ! 

J'oubliai  tout.  —  Pour  seule  réponse,  je  saisis  le  bil- 
let que  mes  doigts  avaient  lai.ssé  échapper,  et  je  le  pré- 
sentai à  Amélie. 

A  ce  moment,  elle  jeta  un  cri  déchirant.  D'une  main 
son  mari  lui  avait  saisi  le  bras  avec  violence ,  et  de 
l'autre  il  arrachait  le  fatal  papier. 

!.a  glace  devant  laquelle  Ernest  était  arrêté  répétait 
tous  nos  uiouvcmens. 

Il  m'avait  vu. 

Madame  C.  Alheui. 


Oui  !  prends  ce  joli  petit  air  boudeur,  mon  bel  ange, 
tu  n'en  seras  que  plus  charmante,  et  tu  doubleras  l'en- 
chantement que  je  me  promets.  Tu  est  vierge  île  sen- 
sations, tu  es  sous  la  puissance  de  l'élonnemcnt  et  de 
l'amour;  c'est  li»  ce  qui  te  donne  cttte  délicieuse  petite 
moue.  Tu  résistes  parce  que  tu  te  défies  de  moi,  par 
instinct  plutôt  que  par  raison.  Fascinée  par  mon  re- 
gard comme  la  colombe  sous  le  charme  du   vautour, 


tu  n'as  plus  la  i'orce  d'échapper,  quoiipie  tu  sentes  le 
besoin  de  fuir.  Tu  ne  sais  pas  que  je  savoure  avec  dé- 
lices toutes  tes  inquiétudes,  ta  réserve  et  ton  abandon. 
Ce  n'est  pas  le  même  amour  que  toi  ({ui  m'agite  :  il  v 
a  quelque  chose  d'angélique  et  de  pur  dans  ce  que  tu 
éprouves;  moi,  j'éprouve  des  désirs  brûlans,  des  trans- 
ports-passionnés :  tu  me  vois  ivre,  agité;  mais  je  suis 
maître  de  moi,   excepté  de  mes  désirs.  O  mon  bel 

ange  !  tu  vas  être  à  moi Je  l'avais  bien  dit,  elle  fut 

à  moi.  Elle  est  maintenant  mon  esclave  soumise  :  pour 
moi  elle  a  quitté  sa  vieille  mère,  qui  est  morte  de  dou- 
leur, sa  vieille  mère  qu'elle  aimait  tant.  Aglaé  a  été 
presque  insensible  à  cette  mort.  Avant  de  m'avoir 
connu,  elle  aurait  succombé  elle-même  à  son  déses- 
poir; maintenant,  elle  n'a  plus  qu'un  sentiment  dans 
le  cœur  :  elle  m'aime  avec  une  violence  dont  je  suis 
déjii  fatigué.  Ses  scènes  de  jalousie  me  sont  intoléra- 
bles, car  elle  est  jalouse  de  son  Ombre.  Et  moi,  je  ne 
.l'aime  plus;  elle  est  excessivement  jolie,  mignonne, 
bien  faite  :  c'est  l'aniour-propre  seul  qui  m'attache  à 
elle,  et  je  ne  retrouve  quelques  élans  de  tendresse  que 
lorsque  je  me  suis  montré  en  public  avec  elle...  Si  elle 
était  raisonnable,  cette  disposition  de  cœur  me  trom- 
perait, et  pourrait  durer;  mais  si  j'ai  eu  le  malheur, 
dans  notre  course,  de  regarder  une  femme,  ou  de  par- 
ler trop  près  d'une  autre,  cela  suffit  pour  m'attirerdes 
reproches ,  et  la  mettre  dans  un  état  affreux  ;  et  puis 
elle  m'affiche  quelquefois  en  public,  sa  passion  ne  mé- 
nage rien...  Enfin  je  sais  bien  que  je  ne  l'aime  plus; 
est-ce  sa  faute  ou  la  mienne,  ou  celle  du  cœur  humain? 
Quoi  qu'il  en  .soit,  cette  situation  ne  peut  pas  durer... 
O  quelle  folie  de  s'enchaîner  ainsi  jiour  quelques  étin- 
celles de  plaisir  qui  n'offre  pas  ménie  la  plus  petite 
fiortion  de  bonheur! 

Comment  (aire?.,  il  faut  pourtant  en  finir;  ma  la- 
mille  veut  me  marier....  J'ai  vu  celle  qu'on  me  des- 
tine; elle  est  charmante  comme  elle,  et,  de  plus,  elle  a 
une  douceur,  une  modestie...  J'en  suis  fou  !  Ociel! 
.\glaé  n'étail-elle  pas  comme  cela  quand  elle  m'est  ap- 
parue? J'étais  fou  d'elle  aussi. ..  11  fant  qu'elle  sache  ce 
mariage  ;  je  tremble  d'clfroi  à  celte  idée...  Enfin  il  le 
faut  aujourd'hui  mt^mc,  car  on  m'a  fait  sentir  toute 
l'inconvenance  qu'il  y  avait  de  vivre  publiquement 
avec  une  femme,  quand  je  dois  en, épouser  une  autre... 
et  puis  d'ailleurs  il  y  a  long-temps  que  cela  aurait  dû 
être  ,  si  je  n'eusse  pas  été  si  faible... 

Elle  vient  d'avoir  une  attaque  de  nerfs  effrovabic. 
Maintenant  elle  est  là,  pâle,  silencieuse,  le  regard  fixe, 
morte  aux  caresses  que  je  lui  fais  pour  la  consoler  ;  j'en 
ai  pitié  !..  Ah  !  mon  dieu  !  pauvre  jeune  fille,  pourquoi 
ne  t'ai-je  pas  laissée  chez  ta  mère?..  Ejifin,  je  vais  la 


226 


L'ARTISTE. 


quitter.  Je  lui  dis  adieu!..  Elle  me  répond  sèchement 
adieu  !  Je  lui  ai  laissé  tout  mon  mobilier,  j'ai  eu  soin 
de  garnir  le  secrétaire  de  manière  à  ce  qu'elle  soit  à 
l'abri  du  besoin.  Je  lui  ai  conseillé  de  fonder  un  petit 
établissement  de  lingerie.  A  tout  cela,  elle  n'a  rien  ré- 
pondu. Enfin,  je  sors... 

Je  trouve  un  grand  tumulte  à  la  porte  de  la  rue  ; 
l'enseigne  du  marchand  de  fourrures  est  en  partie  bri- 
sée. Je  cherche  à  pénétrer  à  travers  ce  groupe  de 
monde.  Quelques  propos  arrivent  à  mon  oreille,  et  me 
font  tressaillir  d'effroi...  Je  cherche  à  m'assurer...  La 
malheureuse  !  c'est  elle  i , .  O  quel  sentiment  aigu  de 
douleur  et  de  regrets  j'éprouvai....  Elle  n'était  p.as 
morte;  l'auvent  avait  paré  la  chute...  Elle  ne  mourut 
pas  ! 

Il  y  a  quatre  ans  que  je  suis  marié...  Hier ,  sur  le 
boulevard  de  Gand,  je  fus  accosté  par  une  jeune  fille. . . 
C'était  Aglaé..-.  Elle  ne  m'avait  pas  reconnu  :  elle  s'ar- 
rêta un  instant  devant  moi ,  me  lança  un  regard  mé- 
prisant, et  s'éloigna.. .  Elle  a  peut-être  bien  le  droit  de 
me  mépriser  ! 

O  pauvre  jeune  fille,  pourquoi  ne  t'ai-je  pas  laissée 
chez  ta  mère  !  ^ 

V.  Cholet. 


0\xzt  ^^own'us  b<  fa  o3i',c»ofntto«,  { 


Q^' 


Le  nom  de  M.  Barthelmy  se  rattache  aux  plus  glorieuses 
et  aux  plus  vives  luttes  de  la  presse  contre  les  intrigues  de  la 
restauration.  Il  a  partage'  pendant  dix  ans,  avec  son  frère  et 
son  ëmule  Me'ry,la  guerre  d'escarmouche  que  l'esprit  démo- 
cratique avait  entreprise  contre  le  despotisme  et  les  doctrines 
ultramonlaines  ;  guerre  hardie  et  périlleuse,  où  l'on  jouait  sa 
fortune  et  sa  liberté  personnelles  pour  la  liberté  et  la  fortune 
du  pays. 

Comme  poète  et  comme  patriote,  comme  improvisateur  du 
premier  ordre  ,  comme  citoyen  d'une  vertu  éprouvée  , 
M.  Barthélémy  mérite  une  attention  sérieuse.  Ses  moindres 
oeuvres  ont  une  haute  portée  politique  et  littéraire.  C'est 
tout  à  la  fois  l'interprétation  sincère  d'un  sentiment  populaire 
et  public,  et  eu  même  temps  la  fidèle  expression  des  émotions 
qu'e'prouvent,  en  présence  des  événcmens  européens,  les 
âmes  choisies,  les  âmes  d'artistes,  les  âmes  de  poètes,  parmi 
lesquelles  M.  Barthélémy  occupe  un  rang  si  élevé. 

Il  a  suivi  avec  une  infatigable  ardeur  les  moindres  épisodes 
de  nos  dernières  années;  et  en  même  temps  qu'il  s'éclairait. 


(i)   Publié  pw  Perrotin. 


par  l'étude  et  la  méditatien ,  sur  les  questions  Qugranlcs 
qu'il  voulait  traiter  ;  en  même  temps  qu'il  s'initiait,  par  ses 
amitiés  et  ses  voyages,  aux  plus  intimes  intérêts  du  pays,  il 
apportait  à  l'achèvement  et  à  la  perfection  de  son  talent  un 
soin  sérieux  et  réfléchi. 

Grâces  lui  soient  donc  rendues  pour  avoir  compris  qu'une 
exécution  littéraire,  consciencieuse,  devait  assurer  à  ses  œu- 
vres une  plus  longue  durée!  pour  a^•oir  rajeuni  sa  verre  sa- 
tirique ,  si  glorieusement  mise  en  lumière  dans  sa  VilUliade, 
pour  avoir  consacré  ses  veilles  et  ses  lectures  à  notre  expédi- 
tion d'Egypte,  qui  devait  lui  fournir  le  plus  beau  fleuron 
de  sa  couronne  ! 

Aujourd'hui  il  se  repose  dans  un  travail  de  son  choix,  dans 
un  poëme  de  prédilection.  Après  la  A'eW.j«,  voici  qu'il 
nous  donne  \e&  Douze  Journées  de  la  Révolution . 

Il  n'a  rien  perdu,  Dieu  merci,  de  la  chaleur  et  de  la 
pureté  de  ses  inspirations ,  de  son  expression  limpide  et  co- 
lorée, de  la  justesse  et  de  la  grandeur  de  ses  comparaisons. 
Il  manie  la  langue  poétique  avec  une  facilité,  avec  ime  sou- 
plesse, et  je  puis  dire  avec  une  agilité  surprenantes.  Il  se 
joue  de  toutes  les  difficultés  du  rhythme  et  de  la  césure,  de 
tous  les  caprices  de  la  rime ,  avec  une  supériorité  merveil- 
leuse, et  qui  rappelle  l'enfance  d'Hercule  étouffant  un  serpent 
au  berceau. 

Il  a  préféré  prendre ,  dans  notre  première  et  gigantesque 
révolution ,  douze  journées  imposantes  et  dramatiques.  A  la 
bonne  heure  !  nous  ne  voulons  pas  le  chicaner  sur  la  méthode 
qu'il  réalise  :  peut-être  eût-il  mieux  valu  trouver,  pour  l'exé- 
cution de  son  projet,  un  plan  général  et  dramatique,  une 
déduction  logique  et  intérieure  ,  qui  aurait  .sur  l'ordre  chro- 
nologique un  avantage  évident,  qui  saisirait  plus  fortement 
l'attention,  dominerait  plus  sûrement  la  sympathie  et  la  foi 
politique  du  lecteur  ;  mais  peut-être  aussi,  et  nous  le  croyons 
volontiers,  M.  Barthélémy  s'est-il  défié  de  son  auditoire.  Il 
les  a  pris  avec  leur  frivolité,  leurs  préoccupations,  leur  in- 
souciance; il  s'est  mis  à  leur  portée. 

Dans  tous  les  cas,  ce  bel  ouvrage,  aujourd'hui  arrive  à 
sa  quatrième  livraison,  est  et  doit  demeurer  un  des  plus  ma- 
gnifiques monumens  de  notre  langue.  Il  compose,  avec  la 
Filléliade  et  Napoléon  en  Egypte,  une  vaste  trilogie,  et  con- 
sacre le  nom  de  M.  Barthélémy  parmi  les  plus  grands  noms 
du  pays. 

Les  dessins  de  M.  Raffet,  gravés  à  l'eau-foYte  par  l'auteur, 
sont  d'une  bonne  couleur  et  d'une  composition  bien  enten- 
due. G. 


LE  KUTIL3 


PAK  X.  B.  S.VINTINt. 

1  vnl.  iii-8.  Priï  ,  7  ib  5o.  c.  —  Paris,  Anibroise  Dupont, 
rue  ViviennC;  n.  16. 


Dans  un  siècle  où  l'art  des  préfaces  a  été  porté  au  dernier 
degré  de  perfection,  M.   Saintine  vient  d'en  publier  une 


L'ARTISTE. 


227 


I 


«ui  est  uii  vcriluble  chef-d'œuvre.  11  joue  caitci  sur  table. 
Son  libraire  vient  lui  Jirc  tout  bas  que  son  ruaiurscrit  ne  fera 
jamais  un  volume  in-8"  :  M.  Suintiuc  imprime  dans  sa  pré- 
face la  confidence  du  libraire.  Le  libraire  demande  en  grâce 
un  petit  épisode  pour  donner  un  peu  de  corps  au  volume  : 
M.  Sainline  refuse.  Mais  au  moins  il  lui  accordera  ([uelques 
liors-d'œuvre  habillés  à  l'antique,  et  respirafft  le  docle  par- 
fum d'un  manuscrit  du  moyen  âge  :  M.  Saintine  refuse  en- 
core, et  a  grand  soin  d'imprimer  ses  refus.  Au  total,  qu'ar- 
rive-t-il?  Que  le  pauvre  libraire  se  résigne,  et  que  l'ouvrage 
paraît  sans  longueurs,  sans  hors  -  d'oeuvre  ;  c'est  ce  qu'il 
fallait  démontrer.  Le  lecteur,  qui  croyait  profiter  de  quel((ue 
indiscrétion,  ne  sait  rien  en  définitive,  si  ce  n'est  que  le 
Mutile  est  un  roman  sans  épisode,  un  roman  dont  l'action 
marche  toujours ,  un  roman  qu'on  n'a  pas  copié  à  la  Biblio- 
thèque royale ,  un  roman  qui  amuse ,  un  roman  comme  on 
n'en  fait  plus. 

Ce  n'est  pas  tout  :  la  préface  fait  aussi  remartiuer  que  ce 
roman  a  un  titre.  Lx  Mutile!  qu'est-ce  que  cela  peut  être? 
que  hiia-t-on  coupé  à  ce  pauvre  homme?  Presque  rien...  la 
langue  et  les  deux  mains.  Voyez  la  vignette  de  Johanuot. 
Voyez  ce  mourant  étendu  sur  un  lit  que  surmonte  un  dais 
somptueux  ;  voyez  ces  prêtres  revêtus  de  leur»  habits  sacrés, 
pliant  le  genou  pour  quelques  minutes  encore  devant  le 
cadavre  qui  fut  Sixte-Quint  ;  et  près  du  lit  pontifical  voyez 
cet  homme  debout,  menaçant,  et  présentant  au  pape  se.* 
deux  bras  nus  qui  se  terminent  par  deux  moignons  hideux. 
Tout  le  livre  est  là.  Vous  tous,  pauvres  malheureux,  que 
votre  astre  en  naissant  a  créés  romanciers,  donnez  à  Johan- 
uot la  pensée  de  votre  livre,  et  il  vous  la  montrera  tout 
entière  dans  une  vignette  pleine  de  finesse  et  d'expression. 
C'est  une  enseigne  qui  vaut  mieux  encore  que  toutes  les 
préfaces  du  monde. 

Rien  n'a  donc  manqué  au  roman  de  M.  Saintine  ;  beau 
format ,  titre  piquant ,  vignette  admirablement  exécutée. 
Que  vous  dirai-je  de  plus?  Le  livre  se  vend;  je  n'ai  pu  avoir 
que  la  seconde  édition  ,  et  l'on  m'a  juré  qu'il  y  en  avait  eu 
une  première.  Bien  que  ce  soit  invraisemblable,  je  le  crois 
volontiers,  puisque  le  héros  du  livre,  à  partir  du  second 
chapitre  ,  n'a  ni  langue  ni  mains.  Un  héros  de  roman 
occupe,  terme  moyen,  les  trois  quarts  de  l'ouvrage;  or, 
ce  héros  ne  parle  pas  :  il  faut  donc  qu'il  agisse,  et  cela 
n'est  pas  commun;  mais  ce  qui  est  plus  rare  encore,  c'est 
qu'il  doit  agir  sans  mahis.  Voilà  le  problème  à  résoudre. 
M.  Saintine  n'a  pas  reculé  devant  la  dilViculté  ;  tout  au 
contraire  ;  car  c'est  sur  cette  dilliculté  que  repose  tout 
son  roman.  Faites  (juc  le  Mutilé  puisse  prononcer  un  mot, 
tenir  une  plume  on  un  poignard ,  et  le  roman  s'évanouit. 
Comment  peut-il  en  être  ainsi?  Que  vient  faire  ce  mutilé 
près  du  lit  de  mort  de  Sixtc-Quint?  Pourquoi  la  séduisante 
Gai-tana  a-t-rllc  renoncé  a<ix  applaudisscmcns  de  la  scène  et 
.lUX  séductions  de  ses  nombreux  admirateurs ,  pour  suivre 
lans  une  retraite  obscure  un  homme  qui  ne  peut  pas  même 
ui  dire  :  Je  t'aime?  Ce  sont  autant  d'énigmes  dont  vous 
trouverez  l'explication  dans  le  roman  de  M.  Saintine.  Mais  , 
pour  peu  que  vous  soyez  au  courant  des  aftnircs  de  librairie, 


vous  comprendrez  mo»  peine  qu'un  jiuteur  qui  «c  respecte 
ne  doit  traiter  que  des  sujets  bizarre*,  sou»  peine  de  man- 
quer d'originalité.  Ce  que  le  siècle  a  en  hoireiir,  c'est  le 
vieux.  M.  Saintine  a  donc  fait  du  neuf:  voilà  pourquoi  son 
livre  a  eu  les  honneurs  de  la  première  et  de  la  seconde  édi- 
tion. Le  talent  de  l'auteur  a  peut-être  aidé  au  succès;  mais, 
je  vous  le  répète  ,  il  fallait  nécessairement  qu'il  commençât 
par  couper  la  langue  et  les  mains  au  secrétaire  île  Norsini. 


ib'3  SAs;îi'm«  (>) 

Un  petit  volume,  bleu  comme  la  pierre  dont  il  porte  le 
nom;  le  portrait  d'une  jolie  petite  fille  blonde  et  souriante, 
un  bouquet  de 

Ce»  modestes  Heurs  * 
Que  l'ange  des  adieux  fit  naître  de  ses  plein  -  ; 
Qui  consolent  l'absence  et  la  mélancolie  , 
Et  dont  le  nom  charmant  défend  que  l'on  oulilie  ; 

enfin  une  douzaine  de  morceaux  inédits  de  littérature  oio- 
dcrne,  quelques  bénédictions  pour  ceux  qui  ont  fait  du  liieu 
quand  ils  étaient  puissaus  ;  quelques  paroles  de  poète  jetées 
à  deux  enfans  qui  ne  jouent  plus  au  soleil  du  pays ,  c'est 
tout  le  livre. 

Il  est,  comme  vous  voyez,  agréable  à  lire,  mais  pénible  à 
analyser.  C'est  une  série  de  noms  à  parcourir  et  quelques 
mots  de  critique  à  semer  en  passant  ;  pardonnez  la  séche- 
resse. 

Plusieurs  pièces  de  vers  font  partie  de  ce  recueil  :  deux 
seulement  nous  ont  paru  rcmarqu;:blcs.  Dans  l'une ,  de 
M.  A.  de  Bcauchesne,  on  trouve  nue  poésie  douce  et  mé- 
lancolique de  l'école  de  notre  Laniarthic.  L'autre,  intitulée 
Dieppe  ,  appartient  plus  à  la  manière  de  Victor  Hugo.  Il  y  a 
de  la  hardies^,  de  l'originalité  dans  l'expression.  Dis-nous, 
demande  le  poète  au  vieux  batelier, 

Si  le  pelit  marin  qui  joue 
l'rcs  du  (loi  qui  va  le  raser 
Xe  .se  souvient  plus  d'un  baiser. 
D'un  baiser  de  roine  à  $a  joue... 

Cette  pièce  est  de  M.  Roger  de  Beauvoir,  l'auteur  àe 
r Ecolier  de  Cluny. 

M.  Albert  de  Calvimont  a  fait  l'histoire  de  iï(i^'n/^//<  ,  ce 
petit  royaume  des  deux  enfans  exilés.  Ses  peintures  sont 
fraîches  et  gracieuses  ;  cependant  nous  reprocherons  à  son 
style  un  pende  mignardise.  Le  Dernier  Séjour  du  Roi  à  Com- 
pièf^ne,  par  M.  de  Nugcnt,  est  une  méditation  profonde  cl 


(i)  Chez  Urbain  Canel,  rue  du  Bac,  n*  io4>  ti  chcx  .\doIpbe 
GuTot,  place  du  Lourre,  n"  t8. 


258 


L'ARTISTE. 


iuiimée  sur  cette  sécurité  inouie  qtii  endormait  les  conseil- 
lers du  monarque  à  l'instant  où  allait  se  décider  le  sort  de  la 
monarchie.  M.  Théodore  Murel  s'indigne  éloqneniment 
contre  les  flons-Hons  du  vaudeville  qui  retentissent  aujour- 
d'hui sous  les  vieux  arceaux  du  cloître  Saint-Benoît.  Il  y  a 
dans  le  Rosnjr  de  M.  Merle  de  la  rêverie  de  poète  et  d'his- 
torien. Le  Simple  rapprochement ,  de  M.  Emile  Morice,  est 
un  procès-verbal  colore',  nerveux  et  incisif,  de  la  seconde 
représentation  d'une  Réfohuion  d'autrejo-'s.  M.  de  Balzac  a 
traite' avec  son  talent  habituel  une  scène  historique  ,  le  Refus 
de  la  couronne  de  France  par  le  cardinal  de  Bourbon  ,  en 
1589.  C'est  grand'pilié  de  voir,  avec  Eugène  Shc  ,  comment 
ce  l'ut  fait  de  Claude  Bclissan ,  ex-clerc  de  procureur  du  roi , 
homme  de  la  nature  ,  qui  devint  philosophe ,  pbilantrope  , 
mate'rialiste  ,  athée  ,  négrophile  et  républicain  ,  duquel  les 
naturels  de  Hatouhougou  se  n'galèrcnt,  après  avoir  offert 
respectueusement  ses  oreilles  à  Toa-Ka-Magarow,  comme 
I     la  partie  la  pbi^  délicate  de  l'individu. 

J'arrive  enfin  à  un  chapitre  intitulé  Rambouillet,  par 
M.  Janin  :  c'est  sans  contredit  le  meilleur  du  livre.  Le  spirituel 
feuilletoniste  a,  cette  fois,  plus  pensé  que  parlé.  Il  a  renoncé 
un  moment  à  sa  phras.'  parée  et  sautillante  comme  une 
danseuse  de  l'Opéra;  vraie  toupie  de  cristal  i^  facettes  qui 
tournoie,  élincelante,  rapide,  furibonde,  éclaboussant  le  feu 
et  la  lumière,  à  vous  donner  des  vertiges.  11  s'est  recueilli, 
et  il  est  entré  dans  une  grave  méditation  sur  ces  riens  d'où 
dépend  la  fortune  des  empires.  Ces  quelques  pages  sont,  avec 
plusieurs  chapitres  de  Bameh>e ,  ce  que  M.  Janin  a  fait  de 
mieux  senti,  de  plus  profondément  pensé. 


V. 


THBATHa  D3  TITOLI. 


La  Société  de  l'Athénée  dramatique  a  représenté,  le 
.samedi  3  de  ce  mois,  au  théâtre  de  Tivoli  ,  un  opéra- 
comique  en  un  acte.  Les  auteurs  du  poënie  ont  brode  de 
.scènes  intéressantes  et  de  jolis  couplets  le  Meunier  Sans- 
Souci,  d'Andrieux.  La  musique  est  de  M""  de  Saint-Michel, 
déjà  connue  par  plusieurs  compositions.  M""  de  Saint-Mi- 
chel a  de  l'imagination;  sesTnotifs  sont  en  généra! gracieux 
et  expressifs.  Sou  instrumentation  est  parfois  un  peu  tour- 
mentée; mais  presque  tous  ses  morceaux  ont  de  la  ^eive  et 
»  du  caractère.  Nous  avons  distingué,  entre  autres,  trois  cou- 
plets du  meunier ,  et  un  air  de  bravoure  parfaitement  chanté 
par  Dommange,  qui  a  été  accueilli  par  les  plus  vifs  applau- 
dissemens.  Une  chose  digne  de  remarque  dans  un  opéra 
écrit  par  une  dame,  c'est  que  M°"  de  Saiut-Michcl  y  a  mul- 
tiplié avec  bonheur  les  airs  de  basse-taille.  Il  est  vrai  qu'elle 
pouvait  compter  sur  la  belle  voix  de  M.  Hébert ,  chargé  du 
Ole  de  Sans-Souci,  et  dont  le  chajpt  toujours  juste  et  chaleu- 


reux parcourt  avec  une  égale  facilité  les  notes  les  plus  élevées 
et  les  sons  les  plus  graves. 

J'ai  parlé  de  Dommange;  il  a  tics  bien  joué  le  rôle  de 
Lamettrie.  Nous  ne  dirons  rien  de  son  chant;  tout  le  monde 
connaît  sa  voix  pure,  bien  timbrée,  sonore  ;  et  tout  le  monde 
l'applaudit  quand  il  veut  bien  ne  pas  chanter  comme  dans  sa 
chambre.  C'est  lui  qui  a  eu  les  honneurs  de  la  soirée. 


Wavicth. 


L'Artiste  a  publié,  il  y  a  deux  mois,  un    fragment  de 
roman  de  M.   S.   Henri  Berthoud.  Ce   roman,  qui  devait 
porter  le  titre  de  iBaA.' sera  intitulé  :  la  Saur  de  lait  du  vicaire 
et  paraîtra  .sous' peu  de  jours. 

—  Les  arts  viennent  de  faire  une  grande  perte  dans  la 
personne  de  Manuel  Garcia,  compositeur  distingué,  et  ancien 
premier  ténor  du  Théâtre-Italien.  Un  grand  nombre  d'artistes 
distingués,  formés  par  .ses  soins  et  .sa  méthode,  font  maintenant 
l'ornement  des  principaux  théâtres  de  l'Europe.  Madame 
Mîjlibran  sa  fille,  Adolphe  Nourrit,  etc.,  etc.,  nous  donne- 
ront la  semaine  prochaine  une  notice  détaillée  sur  ce  célèbre 
chanteur. 

—  Le  conte  de  l'astrologue  arabe,  inséré  dans  le  dernier 
numéro  de  F  Artiste ,  est  de  Washington  Irving,  et  pris  dans 
la  traduction  de  son  nouvel  ouvrage  paru  chez  Fournier 
libraire,  sous  le  titre  de  Contes  de  UAlhambra.  Nous  ren- 
drons compte  prochainement  de  ce  poétique  et  amusant 
recueil. 

—  La  troisième  livraison  du  Choléra- Morbus ,  satire  de 
mœurs,  par  M.  A.  Mercier,  a  paru  hier.  Nous  y  avons  re- 
marqué de  bonnes  choses.  L'auteur  flagelle  le  vice  sans  pi- 
tié; il  a  beaucoup  à  faire  s'il  veut  rcilrcsser  tous  les  torts. 
Nous  rendrons  compte  de  ce  nouvel  ouvrage ,  si  ses  articles 
ont  quelque  intérêt  pour  notre  journal. 

—  La  reprise  de  Jean  obtient  heaucouj)  de  succès  au 

Vaudeville,   I.^font   a   compris    parfaitement    ce   caractère 

mauvais  sujet    de   mauvai.se  société;   les  autres  rôles  sont 

pfts.sablempht    joués    par    mademoiselle  Willemen  et   Le- 

breton.     

. .  q't]    :i«p   'jiUi 

—  Les  décors  de  fo  Tentation,  dont  la  première  repré- 
sqntation  aura  lieu  lundi,  surpassent,  dit-ou,  tout  ce  que 
l'on  a  fait  de  merveilleux  en  ce  genre.  L'escalier  du  troisième 
acte  a  été  inspiré  sur  les  immenses  et  poétiques  peintures  de 
Martin.  Les  artistes  les  plus  célèbres  ont  prêté  l'appui  de 
leur  talent  pour  la  composition,  dont  l'çxécution  a  été  cq^ 
fiée  à  plusieurs  jeunes  artistes. 


Dt.M     )    Laglare.p.r  Givi.m 


L'ARTISTE. 


229 


3î^tîux-l3lrti$. 


Mm\x$(x\t$  0xmtmx  à  mmmu 

ET 

DU  PARTI  QUE  PEUVENT  EN  TIRER 

(suite.) 


Dans  ce  vieil  empire  de  la  Cliiiie  comme  dans  l'Inde ,  l'art 
a  suivi  inic  roule  <jui  lui  était  propre  ;  il  s'est  borné  lui- 
m<;nic  ;  il  a  restreint  sa  mission ,  et  l'on  est  e'ionne'  qu'avec 
tant  de  (^racc  et  tant  de  naïveté'  il  ne  se  soit  jamais  élevé' 
jusqu'aux  conceptions  du  génie,  jus(|u'à  la  véritable  pein- 
ture, enfin.  11  restait  seulement  un  pas  à  faire  :  ce  pas  n'a 
point  été  l'ranclii  ,  et  l'on  est  tenté  de  croire  qu'il  n'était 
])oint  dans  l'esprit  de  la  race  de  faire  «n  tel  progrès.  Les 
Chinois  copient  nos  peintures  avec  une  admirable  exactitude, 
et  l'on  conçoit  (|u'ils  ne  les  imitent  pas;  ils  ont  un  caractère 
à  part;  mais  ce  qui  est  plus  extraordinaire,  c'est  que  les 
mystères  du  clair-obscur  ne  leur  aient  point  été  dévoilés.  Ils 
s'en  tiennent  à  la  repré.sentation  nette  et  pure  de  l'objet;  ils 
n'ont  point  su  deviner  les  jeux  de  la  lumière.  Néanmoins,  je 
le  répète,  la  grâce,  la  finesse,  la  variété  dans  les  expressions, 
les  Chinois  l'ont  dans  leur  peinture ,  comme  ils  l'ont  dans 
leur  poésie.  Maintenant  si  l'artiste  européen  cherche  dans 
les  recueils  que  nous  po.<sédons  la  vérité  du  costume , 
il  n'aura  que  l'embarras  du  choix.  Dans  ce  rapide  coup 
d'oeil ,  nous  nous  contenterons  de  signaler  une  curieuse  an- 
tiquité, essentiellement  utile  à  l'art,  si  l'art  s'étend  dans  son 
universalité  ;  je  veux  parler  d'une  iconographie  chinoise , 
conservée  à  la  Bibliothèque  royale  (section  des mauu.scrits). 
Bien  que  l'exécution  en  soit  grossière ,  bien  qu'on  n'y  re- 
connaisse guère  la  minutieuse  finc.ise  que  mettent  ordinai- 
rement dans  leurs  productions  les  peintres  du  céleste  em- 
pire ,  les  figures  traditionnelles  qu'elles  renferment  .sont  trop 
précieuses  pour  ne  pas  les  mentionner  ici.  Désormais  il  ne 
.sera  pas  plus  permis  d'ignorer  quel  était  le  type  de  tête  de 
Lao-Tseu  ou  de  Kong-tsé  (pi'il  n'est  permis  d'ignorer  celui 
de  Sorrate  ou  de  Platon ,  puiscjue  les  portraits  des  grands 
philosophes  chinois  sont  conservés  d'.lge  en  âge ,  et  que 
TOMi  m.  2  !•  uvRÀisoN. 


l'artiste  nous  les  a  transmis  d'aprè.«  des  copies  fidèle*.  Lait- 
sons  un  moment  parler  le  peintre  («). 

"  Au  commencement  de  la  vingt-quairième  année  de  Kahg 
(c'est-à-dire  sur  la  fm  de  l'année  i685),  moi,  Po-Kié,  sur- 
nommé Tchang-Sieou,  ayant  achevé  de  copier  les  portraits 
de  plus  de  cent  personnages  célèbres  ,  floiit  on  conserve  les 
originaux  dans  le  tem|tle,  où  l'on  apprécie  sans  partialité  le 
mérite  de  ceux  qui  ont  pratiqué  la  vertu ,  j'ai  cru  devoir  dire 
quelque  chose  de  chacun  pour  qu'on  put  s'en  former  une  lé- 
gère idée.  • 

Nous  tei-niinerons  ce  rapide  coup  d'oeil  sur  les  peinture» 
de  l'Orient,  en  rappelant  une  des  plus  récentes  acquisitions 
qui  aient  été  faites  par  la  Bibliothèque.  11  s'agit  d'un  manus- 
crit cochinchinois  de  la  plus  belle  conservation,  et  qui  est 
orné  de  nombreuses  figures  soigneusement  exécutées ,  mais 
où  domine  la  partie  fantastique.  Toutefois  nous  sommes  bien 
obligés  d'avouer  que  ce  surcroît  de  richesse»  intéresse  médio- 
crement l'art  proprement  dit.  Quelque  à  l'étroit  que  se  tron- 
*'ent  nos  artistes,  ils  seront  probablement  long-temps  encore 
sans  aller  chercher  leurs  sujets  par-delà  le  céleste  empire. 

Si,  comme  au  inoyert  âge,  nous  confondons  un  moment  le 
Nouveau-Monde  avec  l'Asie,  nous  interrogerons  les  manus- 
crits mexicains  ,  et  ils  nous  rappelleront  dans  leurs  peintures 
hiéroglyphiques  le  culte ,  les  habitudes  sociales,  le  costume 
des  nations  que  subjugua  Cortès.  Bien  que,  sons  le  rapport 
scientifique,  les  ouvrages  mexicains  de  la  Bibliothèque  soient 
d'un  haut  intérêt,  sous  le  rapport  de  l'art  il  est  impossible  de 
Ifîs  comparer  aux  peintures  de  Velletri,  de  Rome,  d'Oxford, 
et  surtout  à  celles  (pie  rapporta  Boturini-Bcnaducci,  et  que 
lord  Kingsborough  a  fait  figurer  rt-cemmenl  dans  son  im- 
mense ouvrage.  Je  ferai  observer  seulement  que  la  Biblio- 
thi'que  possède,  parmi  ses  manuscrits  mexicains,  des  pein- 
tures complètement  semblables  à  celles  du  musée  de  Dresde. 
Ces  peintures,  par  leur  caractère,  attestent,  chez  les  anciens 
peuples  de  l'Amérique,  une  période  de  l'art  fort  différente 
de  celle  que  suivirent  les  Toltèques  et  les  Aztèques,  peu- 
ples conquérans  qui  substituèrent  à  l'art  antique  d'un  peuple, 
maintenant  inconnu,  des  formes  et  des  idée»  nouvelles.  Il  faut 
bien  l'avouer,  c'est  en  vain  que  l'artiste  chercherait  dan»  les 
peintures  mexicaines  les  plus  habilement  tracées  ce  carac- 
tère naïf,  gracieux,  spirituel  qu'on  trouve  dans  les  peintures 
hindoustani,  persanes  ou  chinoises  ;  il  faudra  nécessaire- 
ment qu'il  découvre  la  vérité  sous  le  symbole.  Ce  n'est  pas 
encore  une  écriture,  et  l'on  se  demande  si  ces  linéamens  bi- 
zarres, entremêlés  de  figures  humaines  et  d'omemen»  si  sin- 
gulièrement coloriés,  méritent  le  nom  de  peinture. 

Pour  en  finir  avec  l'art  si  incomplet  des  Orientaux,  pour 
indicpier  son  vrai  caractère  et  son  genre  d'utilité,  nous  di- 


(i)  Ce  recueil  n'a  point  de  numéro  ;  il  a  été  donne  à  la  Biblio- 
thèque par  le  cclphre  Anivol ,  en  1771.  Le  savant  missionnairt 
dit  |iosili%°cnirnt  qu'en  faisant  l'arquisition  de  celle  icnnofp^phia 
il  a  cru  qu'elle  pourrait  avoir  son  usage,  oc  fQt-ce  que  pour  don» 
ner  une  idée  du  cosluoie  chinois. 


230 


L'ARTISTE. 


rons  que  chez  les  Hindous,  les  Persans,  et  même  les  Chinois, 
la  peinture  ne  semble  être  qu'un  mc'tier  exigeant,  avant  tout 
de  l'adresse  et  une  patience  extrême,  avec  quelque  senti- 
ment de  la  grâce  loc.ile,  quelque  observation  des  mouvemens 
les  plus  simples  do  l'ame.  On  y  trouve  une  minutieuse  exac- 
titude, un  soin  religieux  à  rendre  les  moindres  détails;  mais 
le  peintre  lui-même  n'attache  à  ce  genre  de  me'rite  nul  sen- 
timent de  gloire.  Il  ne  met  pas  son  nom  à  ses  œuvres,  ou 
bien,  s'il  le  fait,  c'est  presque  accidentellement,  comme  le 
patient  calligraphe  inscrit  le  sien  chez  nous  en  me'moire  d'un 
travail  exactement  accompli.  Les  productions  de  ces  artistes 
incomplets,  qui  appartiennent  à  une  civilisation  si  incomplète 
elle-même,  sont  à  la  peinture  ce  que  les  poèmes  populaires 
sans  nom  et  sans  date  sont  au  génie  puissant  qui  u  su  con- 
que'rir  un  nom  et  dominer  une  e'poque.  On  y  trouve  cette 
grâce  dont  la  naïveté  est  étouffée  souvent,  chez  nous,  par  la 
science  qui  veut  retrouve^  la  simplicité  en  multipliant  ses 
efforts  ;  mais  il  ne  faut  jamais  y  chercher  de  hautes  inspira- 
tions, ou  même  le  sentiment  pittoresque  de  la  nature.  Rien, 
selon  moi ,  n'atteste  mieux  le  génie  de  la  peinture  euro- 
péenne que  les  essais  ignorés  de  ces  peintres  inconnus.  Heu- 
reux le  pays  où  l'enthousiasme  donne  un  nom  à  l'artiste  et  un 
grand  souvenir  à  son  œuvre  (i)  ! 

Ferdinand  Denis. 


Manuel  Garcia  naquit,  l'an  1775,  dans  cette  contrée 
que  nos  jeunes  romanciers  aiment  à  dépeindre  si  belle, 


(i)  Aux  personnes  à  qui  ces  rapides  détails  sur  l'art  des 
Oilenlaux  ne  suffiraient  pas,  nous  conseillons  de  consulter  l'ou- 
vrage de  M.  Reinaud  [KIonumens  arabes,  persans  et  turcs,  182S, 
a  vol.  in-S").  Elles  n'y  trouveront  pas  précisément  ce  qui  fait 
l'objet  de  cet  article;  mais  tout  ce  qui  a  rapport  aux  pierres  gra- 
vées, aux  ornemens  religieux  el  militaires,  y  est  déciit  avec  le  soin 
le  plus  consciencieux.  Le  savant  orientaliste  a  su  lier  ces  détails 
aux  failslesplusimporlansdc  l'histoire  el  des  habitudes  religieuses 
et  sociales  des  Musulmans.  Un  autre  ouvrage  se  prépare,  dil-on, 
qui  servirait  admirablement  les  besoins  des  artistes  dans  tout)  ce 
qui  a  rapport  au  costume  oriental.  M.  .Touy,  calligraphe  habile, 
a  l'intention  de  publier  une  série  de  dessins  coloriés,  copiés  d'a- 
près les  miniatures  les  plus  remarquables  de  la  Bibliothèque 
royale. 

Plusieurs  artistes,  <lu  reste,  ont  commencé,  pour  l'étude  du 
costume  chez  les  diverses  nations  el  aux  diverses  périodes  de  la 
civilisation,  des  colleclions  d'un  haut  intérêt.  Nous  citerons  sur- 
tout celle  de  M.  Achille  Devéria  :  elle  est  unique  dans  les  résul- 
tats qu'elle  présente,  puisque  les  grands  événemens  religieux  et 
historiques  y  apparaissent  classés  dans  un  ordre  parfait  de  chro- 
nologie et  de  science  géographique,  sans  que  les  documens  de  la 
vie  intérieure  soient  pour  cela  négligés.  C'est  souvent  de  la 
science  plus  positive  et  plus  belle  que  celle  des  livres. 


si  ardente ,  si  jeune  encore  de  poésie  et  de  passions  : 
Garcia  était  Espagnol.  L'organisation  musicale  se  dé- 
veloppa chez  lui  de  bonne  heure  :  dès  l'âge  de  six  ans, 
il  fut  admis  comme  enlant  de  chœur  à  ia  cathédrale  de 
Séville. 

C'est  une  chose  remarquable  que  la  plupart  de  nos 
grands  musiciens  ont  débuté  par  chanter  en  fausset  le 
motet  et  le  faux-bourdon.  C'est  sous  la  petite  calotte 
rouge  qti'ont  germé  ces  idées  neuves  et  originales  qui 
devaient  plus  tard  opérer  une  révolution  dans  la  mu- 
sique. Grétry  et  Rossini  ont  été  enfans  de  chœur. 

A  l'âge  de  dix-sept  ans ,  Garcia  ,  dont  la  voix  était 
déjà  admirée,  débuta  sur  le  théâtre  de  Cadix,  dans  une 
petite  pièce  composée  exprès  pour  lui.  Le  succès  qu'il 
y  obtint  décida  sa  vocation  pour  le  tliéâtre.  11  passa  » 
une  partie  de  sa  jeunesse  en  Italie  ;  de  là  ,  en  1807,  il 
vint  en  France,  où  il  fut  accueilli  avec  enthousiasme. 
Il  retourna  en  Italie,  et  y  prit  des  leçons  d'Ânzani,  le 
plus  célèbre  chanteur  de  l'époque.  Ce  professeur  sé- 
vère trouva  en  Garcia  un  écolier  docile,  qu'il  se  plut  à 
former ,  et  à  qui  il  transmit  le  secret  de  sa  méthode. 
Garcia  revint  à  Paris,  fort  des  préceptes  et  de  la  ma- 
nière du  maître.  Ses  succès  y  furent  prodigieux.  Dès 
lors,  sa  vie  ne  fut  plus  que  cette  promenade  capricieuse 
de  nos  ^artistes  étrangers,  qui  vont  de  royaume  en 
royaume  exerçant  sur  une  nation  la  puissance  de  leur 
voix,  et  recueillant  des  triomphes,  jusqu'à  ce  qu'ayant 
légué  au  théâtre  une  fille  héritière  de  son  génie  et  de 
sa  gloire,  il  se  retira  dans  la  solitude  pour  se  consacrer 
à  déjeunes  artistes,  dont  il  voulut  former  le  talent  et 
créer  l'avenir. 

Chanteur  tout  de  verve  et  d'inspiration ,  Garcia 
était  encore  professeur  habile  et  compositeur  distin- 
gué. 

Il  se  disposait  à  publier ,  sous  le  titre  Opérette  di 
Caméra,  une  série  de  partitions  propres  à  être  jouées 
dans  les  salons.  On  trouve  dans  ces  compositions  un 
sentiment  exquis  de  la  mélodie ,  une  harmonie  savante 
et  toujours  riche. 

Comme  chanteur,  Garcia  est  un  des  phénomènes  les 
plus  étonnans  qui  aient  paru  sur  la  scène  musicale. 
Rubini  a  ,  sans  doute,  une  belle  étendue  de  voix  ;  mais 
arrivé  auyà  du  médium  il  cesse  d'être  entendu.  Tel 
était  le  timbre  et  le  volume  de  voix  que  possédait  Gar- 
cia, qu'il  rendait  avec  une  égaie  facilité  le  rôle  d'O- 
tello ,  disposé  sur  les  cordes  les  plus  élevées  du  ténor, 
et  celui  de  Don  Juan,  écrit  pour  une  belle  et  grave 
basse-taille.  Les  qualités  de  Rubini  sont  peut-être ,  si 
je  puis  m'exprimer  ainsi ,  des  défauts  perfectionnés. 
Cette  voix,  parfois  si  admirablement  tremblée,  a  pu 
n'être  dans  le  principe  qu'un  chevrotement   auquel 


L'AUTISTE. 


331 


Une  lutlc  habituelle  a  su  donner  l'accent  de  la  passion. 
Cette  fusion  parfaite  des  deux  registres,  dont  les  transi- 
tions sont  presque  inaperçues,  et  qui  provoque  au 
théâtre  deshouras  d'applaudissemens,  n'était  peut-être 
qu'une  peine  naturelle  à  attaquer  la  note  franchement 
et  de  prime-abord.  Telle  n'était  pas  la  voix  de  Garcia  ; 
il  la  lanrait  toujours  pleine  et  puissante,  avec  son  inspi- 
ration. Uubini  tourne  habilement  la  difficulté;  Garcia 
savait  l'aborder  en  face ,  et  toujours  en  triompher. 

C'est  surtout  comme  professeur  que  la  perte  de 
Garcia  est  irréparable.  Nul  n'a  su  comme  lui  décou- 
vrir les  moyens  cachés  d'un  élève ,  et  comme,  par  une 
seconde  création ,  tirer  de  riches  trésors  de  voix  et  de 
mélodie  d'un  sujet  destiné  en  apparence  à  languir 
long-temps  dans  la  médiocrité.  Garcia  a  formé  la  plu- 
part de  nos  meilleurs  artistes  :  c'est  à  lui  que  nous 
devons  madame  Malibran  et  Adolphe  Nourrit.  Sa  mort 
a  brisé  bien  des  jeunes  espérances ,  anéanti  bien  des 
avenirs ,  et  peut-être  tué  bien  des  gloires  qui  naissaient 
pour  notre  patrie. 

Garcia  laisse  une  veu-^^ ,  habile  musicienne ,  une 
petite  sœur  de  madame  Malibran,  déjà  initiée  aux  mys- 
tères de  l'art,  une  jeune  parente,  virtuose  de  grande 
espérance,  et  un  fils  nourri  à  son  école,  pénétré  de 
sa  méthode  et  de  ses  leçons.  Ce  jeune  homme  a  déjà 
obtenu  de  brillans  succès.  Espérons  qu'il  poursuivra 
avec  éclat  cette  noble  carrière,  et  que,  comme  son 
père ,  non  content  de  sa  gloire  personnelle ,  il  saura 
transmettre  ses  traditions  et  contribuer  ainsi  à  la  pros- 
périté de  notre  avenir  musical. 

Garcia  est  mort  à  Paris  le  9  juin  1832. 

Victor  Fleury. 


LÀ.  77ITRB, 

Sffl'nlic  populaire. 


dlapt 


ti«j  ptcwicv. 


Sainte  et  merveilleuse  est  la  nuit  de  NoCl ,  lorsque  , 
entre  les  toufTes  confuses  des  frênes  et  des  tilleuls,  l'é- 


glise de  la  bourgade  se  dresse  à  l'horiz-on,  noire,  avec 
des  ogives  et  des  roses  de  feu  ;  lorsque  mille  étoiles  au 
firmament  et  mille  flambeaux  dans  la  nef  antique  il- 
luminent à  l'crivi ,  dans  les  cieux  et  sur  la  terre ,  la  fête 
de  la  bonne  nouvelle  ;  lorsque  la  voix  de  ceux  qui  chan- 
tenl  :  «  Venez,  réjouissons-nous  dans  le  Seigneur,  » 
les  répons  modulés  par  un  orgue  panharmoniquc ,  sur 
les  airs  naïfs  des  anciens  temps ,  et  les  Ijêlemens  de 
l'agneau  symbolique  troublent  seuls  le  silence  de  cette 
heure  aiystérieuse ,  comme  ce  chœur  céleste  qui  an- 
nonça aux  pasteurs  la  naissance  d'un  Dieu  ! 

La  fête  fut  belle  cette  année-là.  Une  légère  gelée 
avait  durci  la  fange  des  rues,  et  le  ciel  était  bleu  comme 
le  manteau  d'un  roi  :  aussi  personne  n'avait  manqué 
au  joyeux  appel  des  cloches,  et  toute  la  jj^oisse  était 
réunie,  depuis  le  patriarche  du  village  jusqu'à  l'en- 
fant qui  se  traîne  encore  sur  les  mains  autour  du  rouet 
de  sa  grand'mère. 

Le  prieur  flamboyait  à  l'autel  sons  sa  chape  des 
grands  jours.  L'autel,  les  vases  et  le  Christ  de  ver- 
meil semblaient  entourés  d'une  large  auréole.  Les 
dévotes  avaient  allumé  devant  leurs  saints  favoris  ces 
luminaires  couronnés  de  cierges  ,  dont  les  bras  se  dé- 
ploient comme  le  chandelier  à  sept  branches  du  pro- 
phète hébreu.  Les  faces  vénérables  des  anciens,  assis 
dans  les  stalles  du  chœur,  s'épanouissaient  sous  leurs 
longs  cheveux  gris  aux  joies  pacifiques  que  leur  appor- 
taient les  cantiques  sacrés  :  les  garçons  et  les  jeunes 
filles  mêmes  ne  s'entre-regardaient  en  riant  'que  de 
temps  à  autre ,  et  restaient  attentifs  et  dévotieux  pen- 
dant de  longs  intervalles.  Bref,  jamais  tant  de  pompe 
et  de  recueillement  n'avaient  sanctifié  la  vieille  église. 

Un  seul  des  assistans  ne  semblait  point  partager  la 
pieuse  disposition  de  l'auditoire,  et  ses  regards  errans 
et  vagues  décelaient  une  ame  attachée  à  toute  autre 
chose  qu'au  mystère  dont  la  commémoration  relenlia- 
sait  autour  de  lui. 

Pierre  ne  passait  pourtant ,  parmi  les  bonnes  âmes, 
ni  pour  libertin  ni  pour  impie.  C'était  unbeauetassez 
bon  garçon  ,  laborieux ,  agile ,  robuste ,  hardi  comme 
un  homme  d'armes  du  roi,  et  ne  craignant  ni  le  moine» 
bourru  ni  le  loup-garou;  vivant  en  bon  los  et  renom 
dans  le  pays ,  bien  qu'un  peu  convoiteux ,  et  portant 
plus  haut  ses  idées  et  ses  désirs  qu'il  n'était  séant  à  un 
simple  métayer;  au  demeurant ,  jusqu'alors,  aussi  bon 
chrétien  que  vous  et  moi. 

Mais,  cette  nuit-ià,  il  avait  d'étranges  distractions. 

Lui  qui ,  d'ordinaire  ,  se  plaçait  derrière  le  ("hantre 
poursuivre,  d'un  bout  à  l'autre,  sur  l'euphonaire ,  la 
partition  des  grandes  fêtes,  détourne  ses  yeux,  qu'ap- 
pellent en  vain  les  caractères  d'écarlatc  et  d'azur  et  le» 


232 


L'ARTISTE. 


notes  gigantesques  du  ^lain-chant,  ou,  s'il  regarde 
quelque  chose  au  lutrin  ,  je  crois  ,  Dieu  me  pardonne , 
que  c'est  le  vieil  aigle  de  bois  de  chêne  qui  le  soutient 
de  ses  ailes  éployées.  Lui  qui  repondait  d'un  accent 
si  plein  et  si  sonore  aux  voix  de  fausset  des  enfans  de 
chœur,  et  qui  savait  proses,  versets  et  répons  à  mettre 
au  défi  tous  chapelains  et  chanlres  ,  k  vingt  lieues  à  la 
ronde ,  garde  maintenant  un  morne  silence  ;  ou  si  par- 
fois l'habitude  lui  fait  ouvrir  machinalement  la  bouche, 
il  entonne  le  Miserere  quand  toute  la  paroisse  répète 
Te  Deum  laudamus. 

Encore  ,  si  Marguerite  avait  les  pensées  qu'il  ne 
donne  pas  au  ciel  ;  si  c'était  elle  que  cherchât  son  œil 
inquiet  à  travers  la  foule,  le  bon  Dieu  lui  pardonnerait 
sans  dout^  elle  est  si  bonne  et  si  jolie,  et  Pierre  lui 
doit  tant  de  reconnaissance  !  La  fille  du  riche  Géraud 
n'a-t-elle  pas  préféré  l'amour  du  pauvre  métayer  à  ce- 
lui de  sesopulens  rivaux,  et  même  d'un  fier  bourgeois 
des  communes,  échevin  de  la  ville  voisine? 

Mais  non  :  la  blanche  Marguerite  est  tout  occupée 
de  l'office  divin  et  de  Vag^nel  enrubanné  qu'elle  a  con- 
duit, suivant  l'usage,  à  la  messe  de  minuit,  et  le  re- 
gard de  Pierre  n'a  point  tenté  de  rencontrer  le  sien  ; 
il  plonge  vaguement  dans  les  endroits  où  les  cierges 
n'épandent  qu'une  clarté  douteuse  ;  il  erre  dans  les  bas- 
côtés  de  la  nef,  dans  les  sombres  ailes  du  vaisseau  go- 
thique ;  il  suit  les  grands  arceaux  qui  se  croisent  à  la 
voîite ,  projetant  à  leur  jonction  de  bizarres  culs-de- 
lampe ',  et  se  perd  dans  les  sculptures  indécises  du  buf- 
fet d'orgue.  Il  semble  attendre  que  quelque  apparition 
fantastique  vienne  se  glisser  dans  les  entre-colonne- 
mens  ou  se  suspendre  à  la  clef  de  voûte. 

Ah!  Pierre,  Pierre,  vous  songez  trop  aux  histoires 
de  la  veillée  ! 

Tout  à  coup  ses  prunelles  se  dilatèrent  extraordi- 
nairement  :  sa  bouche  s'ouvrit  béante  ;  sa  respiration 
s'arrêta!  Une  sorte  d'éclair  avait  attiré  sa  vue  vers  une 
immense  rosace  aux  compartimens  sans  nombre  ,  et , 
sur  les  vitraux  de  couleur,  brillans  des  clartés  inté- 
rieures de  l'église,  il  avait  cru  voir  serpenter  l'ombre 
d'une  forme  alongée  :  il  avait  cru  voir  s'agiter  deux 
ailes  et  resplendir  comme  une  flamme  rougeâtre. 

Et  cependant  le  prêtre  était  descendu  de  l'autel ,  et 
l'assemblée  s'écoulait  bruyante  du  large  porche  comme 
l'eau  que  revomit  la  bouche  d'une  caverne  à  la  marée 
descendante.  Pierre  sortit  avec  la  foule;  mais  il  ne  la 
suivit  pas.  11  s'adossa  contre  la  niche  d'un  saint,  et 
resta  là ,  immobile  et  pensif. 

Pourtant  le  père  de  Marguerite  l'avait  invité  au  ré- 
veillon nocturne  :  le  cidre  pétillant  et  les  gâteaux  à 
quatre  pieds  l'attendaient  à  côté  de  sa  mie  ;  et ,  quand 


elle  passa  près  de  lui  en  quittant  l'église ,  elle  l'appela 
tout  bas  d'une  voix  bien  douce  ;  mais  il  ne  l'entendit 
pas. 

Et,  quand  il  fut  seul,  il  lui  sembla  que  les  figures  lan- 
tasques  que  le  sculpteur  avait  fait  saillir  horizontale- 
ment d'entre  les  arcs-boutans  branlaient  vers  lui  leurs 
chefs  cornus,  et  le  regardaient  fixement  de  leurs  yeux 
de  pierre. 

Il  se  retira  enfin  lentement  ;  mais  il  était  trop  tard 
pour  aller  voir  Marguerite  et  manger  des  gâteaux  à 
quatre  pieds. 

Voilà  ce  que  c'est  que  d'écouter  un  vieux  sorcier  de 
berger  la  veille  de  la  Nativité. 

Or,  le  soir  de  la  Saint-Ives,  comme  les  cloches  son- 
naient pour  annoncer  la  venue  de  Noël,  Pierre  avait 
rencontré  le  vieil  Anceaume  sur  la  lisière  du  bois. 

Anceaunxe  savait  d'étranges  choses.  Où  les  avait-il 
apprises?  personne  ne  l'eût  pu  dire,  car  il  était  nou- 
veau dans  le  pays;  mais  il  n'était  docteur  en  astrologie 
ou  alchimie  qui  lui  en  eût  remontré  ;  et  il  aimait 
Pierre,  parce  que  Pierre  «coûtait  volontiers  ses  mer- 
veilleux récits,  et  qu'il  eût  passé  les  jours  et  les  nuits  à 
entendre  les  histoires  des  gens  qui  changent  en  or  le 
fer  et  le  cuivre,  ou  qui  découvrent  les  trésors  cachés 
avec  la  main  de  gloire  ou  la  baguette  à  deux  cornes 
de  coudrier. 

Si  Pierre  eût  été  un  garçon  prudent  et  bien  avisé, 
il  eût  salué  poliment  le  bon  homme  (  car  il  faut  être 
poli  avec  tout  le  monde,  même  avec  les  sorciers),  puis 
il  eût  passé  tranquillement  son  chemin,  car  une  telle 
rencontre,  à  cette  heure,  près  d'un  fourré  où  foison- 
naient le  houx  et  la  verveine,  était  quelque  peu  sus- 
pecte. 

Mats  Pierre  ne  fut  pas  si  sage  :  bien  au  contraire,  il 
alla  droit  à  l'ancien,  en  lui  demandant  résolument  : 
«  Eh  bien,  père,  comment  vous  va? 

—  Hum  !  »  grommela  Anceaume  ,  «  comment  me 
va?  Bien  irait  si  j'avais  vingt  ans  :  j'aurais  espoir  de 
faire  fortune ,  de  devenir  châtelain  ou  baron  !  Mais 
à  présent,  vieux  et  caduc  comme  je  suis,  à  quoi  cela 
me  servirait-il?  .le  ne  suis  plus  assez  leste  d'ailleurs 
pour  tenter  l'emprise.  Ah!  si  j'avais  vu  soixante  ans 
plus  tôt  ce  que  j'ai  vu  ce  soir 

—  Qu'avez-vous  donc  vu,  père  Anceaume? 

—  J'ai  vu  la  Wivre  !  »  répondit  le  berger. 

—  «  La  Wivre  !  »  fit  Pierre. 

Et  le  père  Anceaume  lui  raconta  comme  quoi  la 
Wivre  n'apparaissait  dans  le  pays  que  tous  les  cent 
ans;  comme  quoi,  en  allant  boire  aux  fontaines,  vers  le 
lever  de  la  lune ,  elle  déposait  sur  l'herbe  son  escar- 
boucle   magique,  et  comme  quoi  celui  qui  serait  assez 


L'ARTISTE. 


233 


adroit  jxxjr  s'emparer  de  cette  pierre,  pendant  <[iic  la 
Wivre  est  occupé»;  à  boire,  deviendrait  possesseur  de 
richesses  inépuisables ,  et  ne  pourrait  être  mis  à  mort 
par  le  fer,  par  le  feu,  ni  par  les  flots. 

Et  il  l'avait  vue  passer  ce  soir  au  dessus  du  bois. 

Ah!  Pierre,  vous  songez  trop  aux  histoires  de  la 
veillée. 


«  Pierre,  vos  figuiers  sont  gelés ,  car  vous  ne  les 
avez  pas  garnis  de  paillassons  pendant  la  nuit. 

—  Pierre,  les  charançons  et  les  calandres  ont  mangé 
le  blé  que  vous  aviez  mis  dans  mon  grenier ,  car  vous 
ne  l'êtes  pas  venu  retourner. 

—  Pierre,  vous  nourrissez  mal  votre  vache,  car  son 
lait  devient  aigre  et  sans  crème,  et  les  dames  du  châ- 
teau n'en  veulent  plus.  » 

Voilà  ce  que  ses  voisins  lui  disaient  en  passant,  puis 
ils  s'en  allaient  hochant  la  tête,  en  le  voyant  toujours 
accoudé  sur  sa  table,  et  les  yeux  dans  les  poings. 

Une  autre  personne  ne  disait  rien ,  mais  avait  le 
cœur  bien  gros  des  laçons  de  Pierre.  C'est  à  peine  s'il 
se  montrait  un  (piart  d'heure  *le  temps  à  autre  chez  le 
père  Ciéraud ,  à  peine  s'il  adressait  quelques  mots  d'a- 
mitié à  la  pauvre  Marguerite.  Klle  ne  s'y  trompait  pas  : 
elle  voyait  trop  bien  que,  lorsque  sa  bouche  lui  parlait, 
son  esprit  était  bien  loin  d'elle. 

Voilà  quinze  joure  que  ce  train-là  durait. 

Depuis  ce  temps ,  Pierre  restait  enfermé  chez  lui 
tout  le  long  de  la  journée,  et,  quand  tombait  le  cré- 
puscule, il  s'en  allait  à  travers  chamjis,  on  jie  sait  où. 

Souvent,  tandis  que  la  lune  se  levait  à  l'horizon  terne 
et  entourée  d'un  cercle  roussàtre,  que  le  vent  sifflait 
et  mugissait  à  travers  les  squelettes  effeuillés  des  chê- 
nes et  des  hêtres ,  que  la  neige  lui  fouettait  au  visage , 
et  (jue  les  loups  hurlaient  autour  de  lui ,  il  courait 
conune  un  spectre  par  la  campagne  «léserle ,  puis  s'é- 
teiidiiit  dans  son  manteau  de  laine  au  fond  d'une 
ercuse  ravine,  près  de  quelque  source  vive. 

Et  là  il  regardait  tour  à  tour  le  ciel  et  la  fontaine 
jusqu'à  ce  que  la  lune  fût  parvenue  au  point  culminant 
de  sa  course  ;  alors  il  se  levait  sombre  et  abattu,  et  s'en 
retournait  à  pas  lents. 

En  elTet,  sa  téniéraire  entreprise  avait  bien  peu  de 
chances  tle  succès.  Plus  d'une  source  bouillonnait 
dans  la  contrée.  Laquelle  affectionnait  particulière- 
ment la  Wivre?  C'est  ce  qu'il  ne  pouvait  même  dé- 
cinivrir. 

Ses  brillantes  espérances  diminuaient  cbatpie  nuit, 
sans  que  la  fureur  de  ses  désirs  baissât  avec  elles.  Une 
fièvre  ardente  le  dévorait. 


Il  ne  lui  restait  plas  qu'une  fontaine  à  visiter  :  c'était 
un  filet  d'eau  qui  sourdait  d'entre  quelques  saules.  La 
tradition  du  pays  l'avait  consacrée  à  un  vieux  saint  dont 
la  statue  dominait  le  revétcrocnt  de  briques  que  les 
villageois  avaient  donné  à  cet  abreuvoir  naturel  des 
troupeaux  voisins. 

Un  soir,  résolu  de  tenter  une  dernière  fois  la  for- 
tune, il  alla  s'établir  derrière  les  saules;  à  quelque  dis-  ' 
tancé  de  la  source  Saint- Wilbert. 

il  n'entendait  que  le  cri  des  corneilles  qui  croassaient 

^en  rêvant  sur  les  branches  des  saules  ;  il  ne  voyait  dans 

les  airs  que  les  grands  nuages  blancs  qui  roulaient  l'un 

après  l'autre  sur  le  croissant  nocturn«,  et  le  gazaient 

d'un  linceul  transparent. 

Son  regard  morne  et  découragé  s'égarait  dans  l'es- 
pace. 

A  force  de  laisser  errer  ses  yeux  parmi  les  figures 
vagues  des  nuées,  un  petit  nuage  finit  par  attirer  son 
attention  :  ses  formes  mobiles  et  multiples  se  dessi- 
naient plus  nettement ,  se  coloraient  plus  vivement 
que  celles  d'aucun  de  ses  voisins.  Tantôt  il  s'arron- 
dissait en  sphère  dont  l'intérieur  à  jourlaissait  voir  un 
échappé  de  ciel  étoile;  tantôt  il  s'étendait  et  s'alon- 
geait  démcsuréuient  :  son  extrémité  amincie  semblait 
la  queue  jaunâtre  d'un  serpent;  de  légers  flocons  se 
déployaient  sur  son  dos  comme  deux  ailes,  et  sa  tète, 
sans  doute  étincelante  des  rais  de  la  lune,  semblait 
agiter  une  couronne  de  flammes. 

Cl  Voilà  un  singulier  nuage,  »  se  dit  Pierre. 

Il  le  -Cit  alors  se  détacher  de  l'armée  nébuleuse  et 
s'avancer  comme  une  trombe  à  travers  l'étendue;  et, 
à  mesure  qu'il  approchait,  son  aspect  devenait  à  Jafob 
plus  distinct  et  plus  extraordinaire  :  son  corps  se  na- 
crait lie  bleu ,  de  vert ,  de  jaune  ;  c'était  bien  sur  des 
ailes  dentelées  qu'il  se  soutenait  dans  les  airs  ;  quatre 
pieds  annés  de  griffes  aiguës  sortaient  de  son  ventre 
brillant,  et  sa  tête  éclairait  l'espace  autour  d'elle  d'un 
rayonnement  rougcâtre. 

Et  Pierre  vit  que  le  nuage  était  un  yand  serpent 
ailé  qui  portait  sur  sa  crête  une  escarboucle  aussi  res- 
plendissante que  le  soleil. 

Le  cœur  lui  battit  comme  s'il  allait  lui  briser  la  poi- 
trine. 

La  Wivre  s'abattit  sur  la  neige  glacée,  qui  craqua 
sous  le  poids  de  la  bêle  niervcilleuse,  et  rougit  au  loin 
comme  au  reflet  d'un  grand  feu.  La  Wivre  plia  ses  lon- 
gues ailes  sulfureuses,  s'accroupit,  et,  prenant  son  es- 
carbmicle  entre  ses  deux  griffes  de  devant,  elle  la 
posa  dans  un  sillon  à  trois  pas  du  dernier  saule,  puis 
elle  courut  à  la  fontaine. 

Le  moment  fatal  était  arrivé  :  il  fallait  |>érir  ou  s'cjU- 


234 


L'ARTISTE. 


parer  du  talisman.  Pierre  se  sentit  presque  défaillir; 
mais  un  regard  sur  la  pierre  éblouissante ,  qui  jetait  en 
la  campagne  plus  de  lumière  que  cent  flambeaux ,  lui 
■rendit  son  courage.  11  était  par  bonheur  derrière  l'a- 
vant-dernier  saule  :  il  se  traîna  sans  bruit  jusqu'au 
sillon  où  luisait  l'escarboucle  ;  puis ,  à  trois  pas  d'elle , 
et  rien  ne  le  cachant  plus  aux  yeux  de  la  Wivre ,  il  se 
redressa  tout  à  coup  pour  s'élancer  d'un  bond  sur 
l'objet  de  tant  de  désirs  et  de  veilles. 

La  Wivre  l'avait  aperçu!  *  ■ 

Au  même  instant  elle  se  retourna  avec  la  rapidité 
de  la  tempête  :  un  silïlement  horrible,  immense,  râla 
de  sa  gorge  haletante  ;  ses  lèvres  rechignèrent  et  dé- 
couvrirent jusqu'à  la  racine  toutes  ses  dents  acérées  et 
blanches,  et,  les  mâchoires  ouvertes  de  toute  leur  lar- 
geur, elle  se  darda  sur  le  téméraire... 


Êfu 


:pitî;ej 


»ecoud. 


Marguerite  s'en  allait  tristement  le  long  de  la  grande 
avenue  du  château. 

Ses  joues  si  fraîches  avaient  pâli,  ses  yeux  si  bril- 
lans  étaient  rougis  et  ternis  par  les  larmes;  car  le  mal- 
heur depuis  un  an  s'était  appesanti  sur  sa  famille.  La 
clavelée  avait  tué  les  moutons  de  son  père ,  le  feu  du 
ciel  avait  dévoré  sa  ferme ,  ses  vaches  et  ses  chevaux 
étaient  morts  dans  l'incendie,  et  l'ouragan  avait  couché 
et  détruit  ses  blés. 

Le  riche  Géraud  n'avait,  pu  payçr  au  nouveau  sei- 
gneur ni  la  redevance  annuelle ,  ni  le  droit  de  joyeux 
avènement  :  menacé  d'être  chassé  du  toit  de  ses  aïeux 
et  malade  de  chagrin  et  d'accablement,  il  avait  dit  à  sa 
fdle  :  CI  Va ,  mon  enfant ,  va  trouver  le  noble  baron 
qui  vient  d'acquérir  le  fief  de  notre  ancien  seigneur. 
Peut-être  accordera-t-il  à  tes  larmes  le  délai  que  mes 
cheveux  blancs  n'ont  pu  obtenir  de  son  intendant.  » 

Le  cœur  de  la  pauvre  fille  saignait  en  songeant  à  la 
misère  qui  menaçait  son  vieux  père  après  tant  d'an- 
nées de  labei*s.  Hélas!  elle  n'avait  pas  besoin^e  ces 
nouvelles  peines  !  -, 

Elle  passa  le  pdnt-levis,  et  resta  long-temps  dans 
la  cour  intérieure  du  château,  hésitant  et  n'osant  entrer 
dans  les  appartemens,  jusqu'à  ce  qu'un  vieux  major- 
dome, prenant  pitié  de  son  embarras,  lui  dem.inda  le  su- 
jet de  sn  venue,  et ,  la  menant  à  travers  des  salles  splen- 
dides  toutes  remplies  de  pages  et  de  gentilshommes 
richement  équipés,  l'introduisit  auprès  du  seigneur. 

Marguerite  s'arrêta,  éblouie  et  chancelante  :  toutes 
les  couleurs  de  l'arc-en-ciel  tremblaient  en  cercles  con- 
fus dans  ses  prunelles,  comme  si  elle  eût  regardé  le 
soleil  en  face. 


Ce  qu'elle  voyait  eût  frappé  d'admiration  une  reine; 
quel  étonnement  ne  devait  pas  saisir  la  simple  fille  ! 

Des  arabesques  d'or  encadraient  un  plafond  peint 
tout  entier  du  précieux  azur  d'oulre-mer,  et  parsemé 
d'étoiles  d'argcn^  :  les  lambris  étaient  revêtus  de  ta- 
pisseries d'une  magnificence  et  d'un  travail  miracu- 
leux ;  mais  les  personnages  en  étaient  bizarres  et  fan- 
tastiques comme  les  fantômes  de  nos  rêves ,  et  l'on  n'y 
voyait  aucun  sujet  des  saintes  Ecritures. 

Près  d'une  table  de  bois  de  santal,  couverte  de 
vases  d'or  et  de  cristal,  sur  un  fauteuil  dont  les  cise- 
lures délicates  étaient  incrustées  de  pierreries,  reposait 
le  noble  suzerain,  enveloppé  d'une  longue  robe  de 
velours  pers,  fourrée  d'hermine  et  brodée  de  rubis. 

Le  guide  de  Marguerite  s'approcha  du  haut  baron , 
et  le  pria  d'accorder  audience  à  la  suppliante.  Un  signe 
de  tête  hautain  et  distrait  répondit  à  sa  requête. 

Marguerite  se  mit  à  deux  genoux  sur  le  pavé  de 
mosaïque. 

«  Hélas!  hélas!  mon  doux  seigneur,  prenez  pitié 
d'un  vieillard  à  qui  l'on  veut  ravir  le  pain  de  ses  der- 
niers jours.  Prenez  pitié  d'une  pauvre  fille  dont  le 
cœur  est  brisé  par  le  ckagrin  depuis  qu'elle  a  perdu 
son  amant  Pierre. 

<i  Le  démon  me  l'a  pris ,  corps  et  ame  :  Dieu  veuille 
délivrer  celle-ci!  Un  perfide  magicien  l'a  emmené  dans 
le  pays  des  damnés.  Depuis  cette  heure  de  désolation 
la  main  du  mautlit  ne  s'est  pas  retirée  de  des^sus  nous.  » 

Encouragée  par  l'attention  qu'on  paraissait  lui  prê- 
ter ,  elle  s'enhardit  à  lever  les  yeux  sur  le  baron  et  sur 
son  majordome.  Un  cri  perçant  s'échappa  de  sa  bouche. 

«  Dieu  me  pardonne!  c'est  mon  amant  Pierre  qui 
m'écoute  sous  ces  vètemens  de  roi!  c'est  le  vieil  An- 
ceaume  qui  me  regarde  avec  son  sourire  de  sorcier!  » 

Le  visage  du  baron  s'était  un  instant  rembruni  ;  mais 
un  éclair  de  plaisir  chassa  les  ombres  de  son  front,  et 
le  feu  monta  à  ses  joues.  Il  regarda  son  majordome. 
Les  sourcils  de  celui-ci  se  dressèrent ,  les  «oins  de  sa 
bouche  se  relevèrent  singulièrement,  et  il  rit. 

Puis  il  s'éloigna. 

«Qui,  je  suis  ion  amant  Pierre,  Marguerite,  ma 
douce  mie!  ,Te  suis  ce  Pierre  qui  t'aime  comme  t'ai- 
mah,  Pierre  le  berger.  » 

Et  il  avait  attiré  dans  ses  bras  la  jeune  fille,  qui  le 
contemplait,  iumiobile  et  la  bouche  entrouverte, 
comme  si  elle  eût  vu  apparaître  un  esprit. 

><  Pierre  !  Pierre  !  s'écriait-clle  en  se  débattant  sous 
ses  baisers,  est-ce  bien  toi?  N'as-tu  pas  vendu  ton  ame 
pour  toute  cette  gloire? 

—  Non,  fit-il,  tout  ceci  est  légitimement  acquis; 


L'ARTISTE. 


235 


mais  laissons  cela  aujourd'hui ,  ne  songeons  qu'au  bon- 
lieur  d'titre  l'un  à  l'autre! 

—  Laisse-moi!  Pierre!  toi,  riche  et  puissant  châ- 
lelain ,  peux-tu  biëli  être  encore  le  mari  de  la  fille  du 
pauvi-e  Géraud? 

—  Oui,  tu  es  ma  femme,  ma  femme  bien-aimée!  » 
I.a  tète  lassée  de  la  villageoise  tomba  sur  l'épaule 

(lu  baron... 


«  Eh  bien!  qu'avez- vous  fait  de  la  damoiselle?  »  de- 
manda l'intendant  Anueaume. 

'<  Je  l'ai  renvoyée  consoler  son  bonhomme  de  père  : 
elle  gardera  le  secret;  elle  reviendra  demain. 

—  Peut-on  conriaitre  les  intentions  de  monseigneur 
à  son  égard  'i 

— Mes  intentions,  diable  !...  Savez-vous,  Ânceaume, 
que  la  Marguerite  est  une  douce  et  gentille  fleur?  Elle 
ne  m'a  jamais  tant  ravi  qu'aujourd'hui!...  Au  fait, 
pourquoi  ne  lui  liendrais-je  point  parole?  J'ai  des  tré- 
sors et  des  honneurs  assez  pour  vivre  heureux  et  grand. 
La  bachelctte  eût  partagé  avec  moi  autrefois  :  si  je 
partageais  avec  elle  maintenant?..  » 

—  Ce  serait  d'une  ame  reconnaissante  et  chrétienne, 
répondit  Anceaume  d'un  air  de  componction  à  faire 
i'réinir.  J'espère  n'être  pas  le  dernier  à  féliciter  la  belle 
mariée  et  niaitre  (îéraud  le  fermier.  » 

Pierre  fronça  le  sourcil. 

«  Il  appartient  à  monseigneur,  continua  Anceaume, 
de  donner  des  exemples  nouveaux  aux  barons  du  voi- 
sinage. Ce  sont  des  tcHes  étroites,  de  petits  esprits. 
Jls  crieront,  ils  se  gendarmeront  contre  cette  mésal- 
liance ;  mais  n'est-ce  pas  un  plaisir  de  plus  que  d'ex- 
citer la  réprobation  du  vulgaire?  Le  mépris  des  sots 
est,  dit-on,  le  trésor  du  sage.  » 

Le  châtelain  s'agitait  sur  son  siège.  Chacune  de  ces 
paroles  piquait  sou  cœur  orgueilleux  comme  unç  ai- 
guille acérée. 

"  La  comtesse  Blanche  est  bien  belle ,  poursuivit 
\nceaumc  :  sa  peau  est  plus  éblouissante  que  l'her- 
uiine,  ses  joues  plus  fraîches  que  la  rose  d'églantier. 
La  comtesse  Blanche  est  dame  suzeraine  de  dix  châtel- 
lenies  ,  tenues  à  foi  et  hommage  par  dix  chevaliers 
portant  bannière  :  elle  fait  briller  des  fleurs  de  lis  dans 
son  blason;  car  la  comtesse  Blanche  est  cousine  par 
les  femmes  tle  son  altesse  le^oi  Charles  de  France. 

■ —  Eh  bien!  «  nuirmura  messire  Pierre,  «  après! 

— Vingtseigncui-stles  pi'cmicrcs  maisons  du  royaume 
se  disputent  le  titre  de  serviteur  de  la  noble  dame; 
mais  il  est  un  chevalier  dont  la  poursuite  aurait  plus  de 


chances  que  toutes  les  leurs  ensemble,  et  ce  chevalier, 
peu  désireux  de  ce  que  souhaite  la  foule ,  préfère  la 
cornette  d'une  villageoise  au  hennin  d'or  de  la  com- 
tesse ,  car  il  a  l'ame  indépendante  et  au  dessus  des 
préjugés  du  monde. 

—  Satan  !  >>  s'écria  le  baron. 

—  Heim  !  «  fit  Anceaume.  o  Ce  chevalier,  c'est  mes- 
sire Pierre  de  Saint-Wilbert,  le  bicn-aimé  de  la  com- 
tesse Blanche,  l'amant  de  la  fermière  Marguerite. 

—  Que  signifie  tout  cela?  »  balbutia  le  cbâtftiin 
avec  agitation.  Moi ,  le  préféré  de  la  comtesse  !  Où 
sont  leis  preuves  ! 

—  Les  preuves  !  Mon  confrère  Hirboud  ,  le  géoma- 
cien ,  le  savant  bchctne ,  vous  les  donnera  quand  vous 
voudrez.  Elle  l'est  allé  consulter  sur  votre  compte  : 
elle  l'a  prié  de  découvrir,  par  le  pouvoir  de  son  art,  si 
vous  seriez  loyal  et  fidèle  en  amour.  Il  n'a  pas  manque 
de  m'en  prévenir,  et  il  a  répondu  en  conséquence.  » 

Messire  Pierre  se  redressa,  comme  s'il  eût  voulu  frap- 
per de  sa  tôte  la  voûte  de  la  salle.  Ses  yeux  ctincelaient, 
son  sein  se  gonflait  d'une  joie  superbe;  et,  serrant 
avec  force  un  petit  coffret  de  citronnier  qu'il  portait 
au  cou ,  suspendu  à  une  chaîne  de  diamans  :  «  O  mon 
escjirboucle  !  s'écria-t-il,  je  serai  le  cousin  du  roi  !  » 

La  Marguerite  revint  le  lendemain  matin  :  la  Mar- 
guerite était  redevenue  rose  empourprée  et  brillante; 
ses  yeux  avaient  repris  leur  douce  flamme ,  ses  lèvres 
leur  sourire  d'enfant. 

Elle  traversa,  légère  comme  un  oiseau ,  les  apparte- 
mens  remplis  de  pages  et  de  gentilshommes ,  ne  s'é- 
blouit plus  de  rien,  et  ne  demanda  pas  son  chemin. 

«  Pierre,  mon  bon  Pierre,  c'est  moi,  c'est  ta  Mar- 
guerite !  Ne  me  vois-tu  pas?  Est-ce  que  tu  rêves  encore 
comme  autrefois?  n 

Le  châtelain  était  grave  et  sombre  comme  les  figu- 
res de  ses  tapisseries. 

a  Pierre ,  quand  iras-tu  voir  le  vieil  abbé  Godefroy? 
lui  qui  t'aimait  tant  lorsque  tu  chantais  au  chœur. 
Quel  plaisir  n'aura-t-il  pas  à  te  retrouver  heureux  et 
puissant?  C'est  à  lui,  n'est-ce  pas,  que  ta  commanderas 
notre  messe  de  mariage?  Quand  les  cierges  brilleront- 
ils  sur  l'autel  à  notre  intention? 

—  Je  n'irai  point  demander  de  prières  à  l'abbé 
Godefroy,  et  les  cierges  ne  s'allumeront  pas  uir  l'autel 
pour  notre  messe  de  mariage;  car  je  ne  suis  pas  votre 
amant  Pierre.  » 

Marguerite  ouvrit  les  yeux  tout  gramls .  et  ne  com- 
prit pas.  .    "^^^'^V?^ 

«  Je  ne  suis  point  un  berger,  je  yui.te^^^mit4l^>aihit- 
Wilbert,  le  chevalier  el  l'époux  funn  1,'  1 1  CttapAMiÉée 
Blanche.  ■> 


236 


L'ARTISTE. 


Le  visage  de  Marguerite  devint  pâle  et  blafard 
comme  celui  d'une  morte. 

La  voix  du  baron  prit  malgré  lui  un  accent  plus 
doux  et  presque  tendre. 

«  Pourtant ,  bachelette,  j'ai  profité  de  votre  erreur, 
et  je  ne  vous  abandonnerais  pas  si  vous  vouliez  rester 
près  de  moi  :  je  vous  ferais  agréei-  au  nombre  des  sui- 
vantes de  la  comtesse,  et  je  vous  verrais  parfois  en  par- 
ticulier  à  l'insu  de  cette  noble  dame.  » 

Mlirgueritc  ne  répondit  pas  :  elle  chancela  deux 
lois ,  puis  s'élança  avec  la  rapidité  du  vireton  chassé 
parla  corde  de  l'arbalète. 

«  Comme  vous  voudrez ,  »  murmura  le  baron  d'un 
ton  de  mauvaise  humeur. 

Huit  jours  après ,  une  cavalcade  splendide  traversa 
le  village.  Messire  Pierre  s'en  allait  en  grande  pompe 
par  devers  les  domaines  de  son  illustre  fiancée.  Comme 
il  passait  près  de  l'église ,  son  cortège  en  croisa  un  au- 
tre ,  moins  pompeux  et  moins  rapide ,  qui  sortait  de  la 
demeure  de  Dieu  pour  aller  à  celle  de  la  mort.  Ce 
convoi  suivait  deux  cercueils ,  un  blanc  et  un  noir. 

La  disparition  et  la  mort  supposée  de  son  amant 
avaient  déjà  miné  la  frêle  organisation  de  Marguerite  : 
sa  trahison  l'avait  tuée. 

Son  père  ne  lui  avait  survécu  que  de  vingt-quatre 
heures. 


Messire  Pierre  est  l'époux  de  la  comtesse,  et  l'un  des 
grands  barons  du  royaume. 

Messire  Pierre  a  des  besans  d'or  à  paver  tout  son 
château ,  les  cours  et  préaux  compris ,  des  seigneuries 
«ju'on  ne  saurait  parco>irir  sans  changer  -dix  fois  d'ho- 
rizon. 

Il  est  au  mieux  avec  les  oncles  dy  roi  Charles  :  mon- 
sieur de  Berry  lui  sourit  gracieusement ,  et  monsieur 
de  Bourgogne  l'appelle  son  beau-cousin. 

Bref,  ses  prospérités  ont  passé  en  proverbe ,  et  l'on 
dit  en  toute  la  France,  par  forme  de  dicton  populaire  : 
heureux  comme  le  sire  de  Saint-Wilbert. 

Cependant  le  baron  est  singulièrement  taciturne,  et 
ne  rit  janaais,  sans  doute  parce  que  le  bonheur  est  en- 
nemi de  la  gaieté  bruyante. 

Si  les  querelles  sont  le  vent  qui  ravive  la  flamme  de 
l'amour,  la  passion  mutuelle  du  châtelain  et  de  sa  belle 
épouse  doit  s'assoupir  bien  rarement. 

Ni  fêtes,  ni  tournois,  plaisirs  ou  fortunes  nouvelles 
n'arrachaient  messire  Pierre  à  sa  morosité.  Sa  seule 
joie  était  de  s'accouder  sur  sa  table,  et  là  de  considérei* 
son  escarboucle  durant  des  heures  entières. 


Il  crut  s'apercevoir  qu'il  n'était  pas  seul  à  se  plaire 
dans  cette  contemplation  :  il  crut  deviner  qu'An- 
ceaume  cherchait,  sous  divers  prétextes,  à  s'introduire 
près  de  lui  dans  ces  momens-là.  Il  surprit  des  regards 
dont  l'âge  n'avait  point  amorti  l'étrange  éclair,  et  qui 
semblaient ,  quand  ils  tombaient  sur  elle ,  embraser 
l'escarboucle  d'un  rouge  plus  ardent. 

Anceaume  fut  envoyé  comme  majordome  dans  une 
châtellenie  éloignée  que  le  baron  venait  d'acquérir. 

Quelque  temps  après ,  une  nuit  que  messire  Pierre 
avait  long-temps  veillé  et  songé.  Dieu  sait  à  quoi,  et 
qu'il  se  livrait  à  un  demi-sommeil  dans  son  grand  fau- 
teuil ,  un  bruit  léger,  comme  d'une  personne  qui  se 
glisserait  à  pas  de  loup  le  long  du  lambris,  le  tira  de 
son  assoupissement.  Il  écouta.,  immobile  et  perçant 
l'ombre  du  regard  d'aigle  qu'il  dardait  à  travers  ses 
paupières  entr'ouvertes. 

A  la  lueur  confuse  de  sa  lampe  de  nuit,  il  entrevit 
une  figure  qui  s'avançait  vers  lui  avec  précaution ,  et 
un  rayon  tomba  sur  la  face  maigre  et  ridée  du  vieil 
Anceaume. 

Au  moment  où  il  arrivait  obliquement  au  siège  du 
baron ,  celui-ci  se  dressa  brusquement  :  d'une  main  il 
enleva  le  majordome  par-dessus  le  bras  du  fauteuil,  et 
rétendit  en  travers  à  ses  pieds  ;  de  l'autre  il  tira  son 
poignard  de  merci". 

Cl  Grâce ,  »  murmura  le  vieillard  ,  étouffé  sous  deux 
genoux  de  fer  qui  lui  écrasaient  la  poitrine.»  Grâ...ce!  » 

La  dernière  syllabe  de  ce  root,  commencé  par  le 
conduit  ordinaire  de  la  voix ,  sortit  en  sifflant  par  un 
jtassage  nouveau  qui  venait  de  lui  être  ouvert.  Le  froid 
acier  avait  déchiré  la  gorge  d' Anceaume. 

«  Tiens,  voleur  d'escarboucle !  »  dit  le  châtelain. 

Anceaume  était  mort,  et  pourtant  ses  deux  yeux 
regardaient  son  meurtrier,  fixes,  hagards,  et  largement 
ouverts. 

Pierre  les  ferma  de  sa  main  ensanglantée;  mais  à 
peine  était-ce  fait  que  l'œil  droit  se  rouvrit,  et  lança 
au  baron  un  coup  d'oeil  effroyable  d'ironie  et  de  mé- 
chanceté. 

«  Malédiction  sur  toi!  »  dit  le  châtelain,  en  refer- 
mant encore  l'œil  rebelle.  Le  gauche  s'était  rouvert 
plus  atroce  que  son  voisin  ! 

«  Chien  de  sorcier,  même  après  ta  mort  !  »  s'écria 
Pierre.  Il  alla  chercher  aans  son  arsenal  le  carreau 
d'un  mangonneau  ,  leva  sa  croisée ,  attacha  le  bloc  de 
bois  au  cou  du  cadavre,  et  les  précipita  tous  deux  dans 
le  fossé  profond  du  château. 

La  tête  du  berger  reparut  encore  entre  les  roseaux. 


L'AUTISTE. 


23' 


avec  SCS  veux  de  feu  et  sa  l)ouchc  ricanante,  puis  elle 
s'abima. 

Messire  Pierre  ne  doKinit  pas  de  la  nuit. 

€^^aoitie.>  ttûwièiMC» 

C'est  un  singulier  ménage  que  celui  du  sire  de 
Sainl-Wiiberl  et  de  la  comtesse  Rlanche. 

Des  les  premiers  temps  de  leur  union,  ces  deux  es- 
prits hautains  et  irascibles  s'étaient  heurtés  et  froissés 
journellement.  Il  est  parfois,  dans  la  vie  passée,  des 
souvenirs  qui  font  monter  la  rougeur  au  Iront  et  l'a- 
mertumc  au  pœur.  Un  malheureux  hasard,  sans  doute, 
mettait  sans  cessé  de  ces  allusions  fatales  dans  la  bou- 
che de  la  dame. 

Nulle  ne  savait,  d'une  voix  plus  douce  et  plus  gra- 
cieuse ,  lancer  le  sarcasme  aigu  au  cœur  ([u'ellc  voulait 
blesser  :  nulle  ne  retournait  plus  nonchalamment  de 
ses  jolis  doigts  le  fer  dans  les  plaies  qu'elle  avait  faites. 

Pierre,  sans  cesse  en  butte  à  sa  poignante  gaieté, 
ressemblait  au  taureau  mugissant  de  rage  souà  l'aiguil- 
lon de  l'enfant  qui  le  conduit. 

Enfin,  un  jour  qu'elle  l'avait  tourmenté  outre  me- 
sure :  n  Pardieu ,  madame  ,  »  s'écria-t-il ,  «  il  est  temps 
(}ue  tout  cela  finisse  :  je  suis  las  de  vous  servir  de  quin- 
laine;  et  d'ailleurs  ce  n'est  pas  en  restant  enchaîné  à  la 
cotte  d'une  femme  qu'un  vrai  chevalier  acquiert  los  et 
renom.  Monsieur  Loys  de  Bourbon  s'apprête  à  se 
croiser  contre  les  mécréans  de  Thmjes  :  je  l'accompa- 
gnerai, et  nous  verrons  à  mon  retour  si  l'absence  aura 
émoussé  les  traits  de  votre  langue. 

—  Allez,  messire  s  peut-être ,  en  celle  lointaine  ré- 
gion ,  rclrouverez-vous  votre  noble  famille  !  » 

Pierre  s'élança  hors  de  l'appartement  :  il  étouf- 
fait. 

I,a  semaine  suivante,  il  avait  joint,  avec  son  contin- 
gent ,  1*0^/  du  duc  de  Bourbonnais. 


I.e  soleil  descend  rouge  et  sans  rayons  derrière  la 
(haine  bleuâtre  de  l'Atlas. 

Des  vapeurs  errantes  promènent  par  les  airs  l'odeur 
du  carnage  et  des  morts  :  des  ruisseaux  empourprés 
serpentent ,  comme  de  longues  veines  ,  sur  le  sable 
jaune,  et  se  précipitent  en  bouillonnant  dans  les  fon- 
taines limpides  qu'ils  changent  en  piscines  de  sang. 
Parmi  les  buttes  couronnée-s  de  dattiers  s'élèvent  çà  et 
la  d'autres  dunes  artificielles  et  demi  vivantes  :  c'est  la 
main  forcenée  des  hommes  qui  vient  de  former  ces 
collines  avec  des  cadavres  humains. 


La  bataille  finit  en  ce  moment. 

On  a  combattu  tout  le  jour:  le  heaume  contre  b; 
turban,  l'estoc  contre  le  cimeterre,  la  lourde  lanc« 
contre  la  légère  zagaie. 

Et  la  journée  a  été  terrible,  car  trois  rois  maures 
étaient  là  avec  toutes  les  forces  de  leurs  royaumes,  et 
les  guerriers  d'Islam  se  prcssaienl,  nombreux  comme 
les  flots  de  la  mer. 

Mais  la  victoire  est  restée  au  Christ  et  au  duc  Loys, 
et  les  émirs  aux  bannières  vertes,  les  rouges  pirates 
de  Tunis  et  de  Ujézaïr ,  les  Berbers  des  montagnes  , 
les  sauvages  Kabyles,  gisent  par  milliers  dans  la  plaine, 
où  résonnent  de  toutes  parts  les  fanfare»  triomphales 
qui  ra]>pellent  sous  leui-s  pennons  les  cavaliei-s  du 
Nord.  • 

Un  des  barons  ne  répond  point  au  signal  des  trom- 
pettes chrétiennes.  Qu'est  devenu  le  sire  de  Saint- 
Wilbert?  On  l'a  vu,  durant  tout  le  combat,  se  plonger 
au  plus  fort  de  la  mêlée ,  fendant  les  calottes  de  fer  et 
coupant  les  mailles  des  cottes  d'armes  avec  sa  bonne 
épée.  Sa  cuirasse  cl  son  ccu  étaient  tout  hérissés  de 
dards ,  comme  le  dos  d'un  porc-épic ,  et  ses  armes  fen- 
dues en  mille  endroits  par  les  haches  et  les  atag-hans  ; 
mais  pas  une  goutte  de  sang  ne  souillait  son  armure , 
si  ce  n'est  de  celui  des  Musulmans. 

Messire  Pierre  ,  sur  la  fin  de  l'action,  s'était  acharné 
à  la  poursuite  de  quelques  cavaliers  tripolitains  qui 
fuyaient  du  champ  de  bataille.  Il  traversa  sur  leurs  pas 
vallons  et  collines  >  il  les  suivit  long -temps,  long- 
temps ;  mais  enfin  les  coursiers  africains  lassèrent  son 
dfcsirier  normand;  l'animal,  épuisé,  demeura  rebelle 
à  l'éperon ,  et  force  fut  au  chevalier  de  s'arrêter  dans 
une  grande  plaine  de  sable  où  il  venait  d'entrer  au 
sortir  d'un  défilé  entre  deux  rochers. 

Il  se  reposa  quehpie  temps  avec  son  cheval ,  puis  il 
essaya  de  retrouver  son  chemin  et  de  retourner  vers 
l'armée  ;  mais  ce  fut  en  vain.  Hauteurs,  ravines  et  val- 
lées se  croisèrent  et  s'enchevêtrèrent  autour  de  lui  toute 
la  nuit,  et,  quand  vint  l'aube,  il  se  retrouva  dans  le 
désert  de  sable. 

Alors  il  eut  faim  et  soif,  car  il  n'avait  pris  aucune 
nourriture  depuis  le  malin  d'avant  la  bataille ,  et  son 
gosier  était  desséché  par  la  fatigue  et  la  poussière. 

Il  promena  un  regard  circulaire  par  la  plaine,  aussi 
loin  que  la  vue  pouvait  s'étendre  :  aucun  buisson  »er- 
doyant  ne  coupait  la  pâleur  monotone  de  la  solituile , 
et  n'indiquait  le  puits  des  troupeaux  nomades;  des 
arbrisseaux  épineux  apparaissaient  à  peine,  tout  pou- 
dreux cl  grisâtres ,  de  loin  à  loin  ;  mais  au  dessus  d'eux 
ne  s'élevait  ni  la  cime  du  figuier  aux  larges  feui|jMl^Wr 
les  éventails  du  palmier  aux  fruits  rouges. 


238 


L'ARTISTE. 


Haletant,  épuisé,  messire  Pierre  s'étendit  sur  le  sol 
embrasé,  sous  le  ciel  de  feu.  Son  armure  le  brûlait 
comme  si  elle  eût  été  rougie  dans  ime  forge. 

Il  tira  son  escarboucle  de  dessous  son  surcot ,  et  la 
regarda  en  silence. 

Il  dut  avoir  d'étranges  pensées. 

Rien  qu'en  posant  cette  pierre  prodigieuse  sur  la 
terre,  il  en  faisait  sourdre  les  besans  et  les  écus  d'or, 
comme  si  cet  aimant  nouveau  eût  attiré  à  lui  tous  les 
trésors  du  roi  des  gnomes  :  en  la  portant  sur  la  poi- 
trine, il  avait  défié  le  courroux  des  hommes  et  celui 
des  élémens. 

Maintenant,  elle  ne  lui  donnait  pas  une  goutte  d'eau 
saumàtre  pour  l'empêcher  de"  mourir. 

Dans  ce  terrible  moment ,  son  passé  lui  revint  à  la 
mémoire. 

Il  crut  sentir  la  fraîcheur  des  voûtes  de  l'église  pa- 
roissiale :  il  se  rappela  la  jolie  rivière  aux  bords  de  la- 
quelle il  cueillait  jadis  des  orchis  et  des  campanules 
pour  en  orner  les  cheveux  de  Marguerite. 

Il  se  rappela  le  convoi  qui  avait  précédé  ses  fian- 
çailles I 

Tout  à  coup,  levant  les  yeux,  il  aperçut  à  quelques 
pas  un  homme  qui  lui  tournait  le  dos ,  et  semblait  mar- 
cher avec  peine,  à  cause  de  son  grand  âge.  Il  avait 
l'air  d'un  vieux  marabout  des  montagnes. 

Pierre  ne  réfléchit  même  pas  à  la  singularité  de  cette 
apparition  soudaine  sur  un  sol  plane  et  découvert.  Il 
se  leva  de  toute  la  force  qui  lui  restait ,  et  s'élança  vers 
le  vieillard. 

«  Infidèle ,  »  lui  cria-t-il  d'une  voix  rauque,  «  donne- 
moi  ce  pain  et  cette  outre  que  tu  as  là  sous  le  bras  ! 

—  Oh  !  oh  !  messire ,  est-ce  que  votre  escarboucle 
ne  donne  pas  à  manger  à  ceux  qui  ont  faim  et  à  boire 
à  ceux  qui  ont  soif?  » 

Et  le  marabout,  en  se  retournant,  laissa  voir  au 
baron  stupéfait  la  face  ridée  et  hideuse  d'Anceaume. 

«  Ciel  et  enfer  !  »  s'écria  le  chevalier,  "  sommes-nous 
donc  au  jour  de  la  résurrection  des  morts? 

—  Non  pas  que  je  sache,  mon  doux  seigneur ,  »  ré- 
pondit l'ex-majordome  ;  «  mais  le  Père  éternel  a  bien 
voulu  faire  en  ma  faveur  un  petit  miracle  particulier  ; 
ou ,  si  vous  l'aimez  mieux ,  votre  noble  main  n'aura 
décousu  qu'à  demi  le  cou  de  son  humble  serviteur  : 
comme  vous  voudrez. 

—  Homme  ou  diable ,  mort  ou  vivant ,  donne-moi 
ton  pain  et  ton  outre. 

—  A  distance,  s'il  vous  plaît,  monseigneur.  Je  me 
suis  mis  à  trafiquer  sur  mes  vieux  jours,  voyez-vous. 
et  je  ne  livre  rien  pour  rien.  Que  me  donnez-vous  pour 
mon  pain  et  mon  outre? 


- —  Que  veux-tu?  Parle!  vite! 

—  Votre  escarboucle,  messire!  C'est  par  pure  éco- 
nomie :  elle  m'épargnera  l'huile  et  le  suif  dans  mes 
veilles. 

—  Misérable  !  »  Et  le  baron  voulut  se  jeter  sur  le' 
vieux  berger  ;  mais  celui-ci  lui  glissa  entre  les  mains 
avec  une  prestesse  étonnante  pour  son  âge.  Il  s'arrêta 
à  quelque  distance,  et  répéta,  levant  vers  Pierre  les 
objets  de  son  désir,  grimaçant  et  ricanant  :  «  Votre 
escarboucle,  messire!  » 

Pierre  se  précipita  de  nouveau  sur  lui ,  mais  il  lui 
échappa  encore.  Vingt  fois  il  fut  sur  le  point  de  le  sai- 
sir :  vingt  fois,  comme  il  lui  mettait  la  main  au  collet, 
il  le  vit  soudain  à  dix  pas  en  avant,  en  arrière,  à  droite 
ou  à  gauche! 

Il  se  laissa  retomber  sur  la  terre ,  incapable  de  faire 
un  mouvement  de  plus. 

Anceaume  s'approcha  tout  près  de  lui ,  et  suspendit 
presque  sur  sa  tète  le  pain  et  l'outre. 

«  Ecoute ,  »  balbutia  Pierre ,  «  veux-tu  des  terres , 
des  châteaux,  des  seigneuries?  Veux- tu  des  tonnes 
d'or?  Tu  les  auras. 

—  Non  !  votre  escarboucle  ! 

—  Tiens  donc  !  »  murmura  le  chevalier  avec  un 
sourd  gémissement ,  et  il  lui  tendit  la  précieuse  pierre. 

Anceaume  la  saisit ,  et  lui  en  jeta  le  prix. 

Alors  le  nez  amaigri  d'Anceaume  s'alongea  en  un 
muffle  aux  naseaux  ardens  :  sa  bouche  aux  coins  rele- 
vés se  fendit  en  gueule  dentue  ;  ses  pieds  et  ses  mains 
devinrent  des  pâtes  armées  de  griffes ,  ses  vêteraens 
se  changèrent  en  écailles  nuancées ,  et  deux  larges  ailes 
onglées  se  déployèrent  sur  ses  épaules. 

L'escarboucle  flamboyait  sur  son  front  comme  un 
météore. 

«  Pierre!  »  hurla  le  monstre,  «  me  reconnais-tu?  .le 
suis  la  Wivre  :  je  suis  la  fille  aînée  du  père  de  tous  les 
serpens.  Je  t'ai  laissé  prendre  mon  escarboucle  pour 
rien  :  tu  me  la  rends  pour  du  pain  et  de  l'eau.  Je  suis 
plus  généreuse  que  toi.  Maintenant  bois  et  mange  si 
tu  veux  !  Mon  eau  est  amère  et  mon  pain  rempli  de 
cendre  !  IJllah  !  » 

Pierre  poussa  un  rugissement  effroyable ,  et  il  ex- 
pira en  blasphémant  le  saint  nom  de  Dieu. 

«  A  moi ,  corps  et  ame  !  »  rugit  la  Wivre  :  elle  posa 
la  griffe  sur  le  corps  du  malheureux ,  et  frappa  le  sol 
de  son  aile. 

La  terre  s'entrouvrit,  et  des  hurlemens  de  joie  s'en- 
tendirent dans  les  abîmes.  La  fille  de  Satan  s'était  en- 
gloutie avec  sa  proie  dans  les  cachots  de  feu  du  centre 
du  globe.       ,  H.  Martin. 


L'ARTISTE. 


239 


OR  THE  NEW  SKETCH-BOOK, 

3  Toi.  in-i  1.  PriXf  5  fr.  —  Paris,  Baumt,  librairCf  rueda  Coq-St-Hooore. 


LES  CONTES  DE  L'ALHAMBRA, 

'Sxîcl'iit  Vivi)  ^oya^ti  3atu  (a.  ^ooImccj  ^v  Ctevia.'itj  , 
TRADUITS  DE  WASHINGTON   IRVING 

a  vol.  iD'8 .  —  Pirift,  H.  Fournier,  libraire,  rue  Je  Seine,  n.  »g. 


II  n'est  personne ,  je  pense  ,  qui  n'ait  entendu  parler  de 
l'Alliambra,  de  ce  palais  mcrveiUeux,  où  la  magnificence  des 
rois  maures  de  Grenade  semble  avoir  pris  à  tâche  de  réaliser 
les  rêves  enchanteurs  de  la  fe'erie  orientale.  A  la  vue  de  ces 
sculptures  arrondies  en  arcades  et  transparentes  comme  la 
dentelle,  de  ces  minces  colonnes  de  marbre  blanc,  de  tout  ce 
travail  aérien  d'une  architecture  de'licate  et  fragile,  le  voya- 
geur s'arrête  ctonne;  il  se  demande  s'il  est  bien  vrai  que 
quelques  parties  de  ce  frêle  chef-d'œuvre  aient  pu  résister  aux 
Iremblemens  de  terre,  au  pillage,  à  l'insouciance  des  rois 
d'Espagne,  à  l'action  toute  puissante  du  temps.  «  De  telles 
•  re'flexions,  dit  Washing-ton  Irving,  feraient  presque  ad- 
"  mettre  la  tradition  qui  le  suppose  protège' par  un  charme.» 

Cet  ingénieux  écrivain,  dont  le  nom  est  déjà  pjpulaire  en 
France,  vient  d'ajouter  un  nouveau  titre  à  sa  réputation  en 
publiant  les  Contes  de  l'Alhambra.  Ce  sont  deux  charmans 
volumes  qu'a  dictés  un  sentiment  exquis  de  l'art,  une  éru- 
dition profonde,  un  talent  rcmanpiable  de  romancier. [Wash- 
5  ington  Irving  avait  composé,  il  y  a  quelque  temps,  une  his- 
toire de  la  conquête  de  Grenade;  mais  il  a  compris  que  le 
duel  terrible  des  Maures  et  des  Espagnols  était  un  de  ces 
événemens  dont  l'histoire  seule  ne  peut  offrir  une  peinture 
complète  :  l'art  et  la  poésie  devaient  ajouter  -quelques  traits 
au  tableau.  Ne  fallait-il  pas  expliquer  pourquoi  ni  le  souve- 
nir de  tant  de  combats  furieux,  ui  l'orgueil  de  la  victoire,  ni 
rintoléraiicc  religieuse,  n'ont  pu  tlétrir  tians  l'opinion  popu- 
laire la  mémoire  de  l'ennemi  vaincu?  N'y  avait-il  pas  un  beau 
problème  ài  résoudre  pour  un  écrivain  qui  voyait  la  nation 
espagnole  oublier  envers  des  rivaux  long-temp.s  redoutés, 
envers  des  mahométans  les  trois  grandes  passions  qui  lui 
gonllent  le  cœur,  la  vengeance,  l'orgueil  et  le  fanatisme? 

Ce  problème  futrcsoulu  aux  yeux  de  Washington  Irving 


quand  il  parcourut  les  cours  dégantes  et  les  jardins  parfumés 
de  l'Alhambra,  quand  il  écouta  pendant  une  belle  nuit  d'été 
le  murmure  de  ces  jets  d'eau  limpide,  de  ces  fraîches  cascades, 
dont  la  chute  douce  et  uniforme  charme  l'oreille  agréa- 
blement émue.  Lui,  qui  avait  respiré  dans  les  plaines  brûlan- 
tes de  l'Espagne  un  air  étouffant  et  lourd,  il  se  sentait  rani- 
mer à  la  vie  au  sein  de  l'Alhambra  par  les  brites  rafraîchis- 
santes de  la  Sierra  nevada,  et,  s'enivrant  des  délices  de  ce 
séjour  enchanteur,  il  comprit  combien  la  rude.s.ic  sauvage  ilc* 
Espagnols  dut  être  éblouie  et  charmée  de  cette  voluptueuse 
magnificence.  Ces  vainqueurs  encore  barbares  ne  connais- 
saient pas  le  prix  de  leur  conquête,  et  leur  admiration  fut 
grande  pour  l'ennemi  vaincu,  quand,, derrière  les  remparts 
d'une  forteresse  défendue  avec  le  courage  du  désespoir,  ils 
découvrirent  un  séjour  enchanteur,  où  l'élégance  de  l'art  sur- 
pa.ssait  encore  l'éclat  de  la  richesse.  L'Alhambra  parut  à 
leurs  regards  surpris  comme  le  monument  d'une  œuvre  sur- 
naturelle :  il  fallait  bien  que  la  superstition  expliquât  ce  que 
l'étonnement  rendait  incompréhensible  aux  yeux  de  la  rai- 
son. On  oublia  donc  la  défaite  des  Maures  pour  se  rappeler 
que  leur  esprit  audacieux  avait  sondé  les  mystères  de  la  ma- 
gie ;  car  la  magie  seule  pouvait  soutenir  ces  frêles  portiques, 
entretenir  la  verdure  de  ces  jardins  délicieux  ,  guider  dans 
leur  marche  souterraine  ces  sources  d'eau  jaillissante. 
L'Alhambra  fut  un  monument  craint  et  admiré;  on  en  de- 
vina le  charme  délicieux;  on  comprit  la  douleur  des  Maures 
exilés  de  ce  paradis  terrestre.  Peu  à  peu  se  formèrent  de 
mystérieuses  traditions,  que  l'imagination  ardente  des  Espa- 
gnols embellit  des  couleurs  toujours  vraies,  toujours  brillan- 
tes de  la  poésie  populaire,  cl  de  cette  enceinte  redoutée,  dont 
la  foi  religieuse  interdisait  l'approche  aux  conquérans,  sorti- 
rent comme  d'une  mine  féconde  mille  croyances  fabnleuses, 
qui,  de  siècle  en  siècle,  se  sont  perpétuées  juqu'à   nos  jour». 

Tel  est  le  champ  fertile  que  Washington  Irving  \  ient  d'ex- 
ploiter. Plein  d'une  noble  passion  pour  les  ruines  de  l'Al- 
hambra, il  les  a  religieusement  contemplées,  il  en  a  fait  sa 
demeuré.  Ce  n'est  pas  un  voyageur  qui  regarde  en  courant 
les  merveilles  de  mille  sites  divers ,  et  qui ,  rencontrant  des 
spectacles  toujours  nouveau): ,  jette  à  la  hàle  sur  le  papier 
quelques  souvenirs  incomplets  et  fugitifs.  C'est  un  artiste 
qui ,  par  un  long  séjour ,  s'est  identifié  |>eu  à  peu  avec  un 
chef-d'œuvre,  et ,  pour  en  mieux  comprendre  l'ensemble,  a 
voulu  eu  étudier  jusqu'aux  moindres  détails.  Il  n'a  pas  vu 
seulement  dan.s  l'Alhambra  une  construction  gracieuse,  em- 
bellie par  des  ornemcns  pleins  de  richesse;  il  a  deviné,  il  a 
compris,  il  a  vu  toute  une  civilisation  ,  tout  un  pot'me.  C'est 
pcxir  cela  qu'il  a  été  avide  de  respirer  long-temps  cette  at- 
mosphère de  poésie  ;  c'est  pour  cela  qu'il  a  interroge  la 
mémoire  naïve  des  paysans  espagnols,  et  qu'il  a  reproduit 
scrupnleiisemcÉl  leurs  récits  avec  la  description  tîdèle  de  ces 
ruines  raerveilleu.se».  Il  y  a  dans  ces  pages,  pleines  de  sim- 
plicité ,  un  charme  iudélinissjible.  L'auteur  fait  pc'nctrer  se* 
lecteurs  dans  les  diverses  parties  de  ce  vaste  édifice  ;  il  par- 
tage avec  eux  son  habitation,  »es  promenades,  ses  rêveries^ 
ses  jouissances.  On  se  croit  transporté  dans  ce  pajais  magi- 


240 


L'ARTISTE. 


(jtie  ;  on  eh  visite  les  salles  éblouissantes  et  les  jardins  volup- 
tueux. Il  semble  que  les  vapeurs  de  ces  cascades  viennent 
nous  rafraîcbir,  et  les  brises  du  soir  nous  cnivr^jf  de  leurs 
parfums.  Et  puis  l'auteur  a  entremêle'  avec  tant  d'art  ses 
descriptions  auinic'es  au  re'cit  des  Ic'gendes  populaires,  qu'on 
arrive  sans  le  savoir  à  la  dernière  page  de  ce  recueil  char- 
mant. Je  n'ai  vu  ni  Grenade  ni  l'Alhambra,  et  pourtant  je 
crois  les  connaître. 

Pendant  que  Baudry  {udiliait  cet  ouvrage  dans  la  fanguc 
où  l'a  compose'  l'auteur,  une  traduction  a  paru  chez  le  libraire 
H.  Fournier.  Le  style  de  mademoiselle  Sobry  est  c'ie'gant  et 
facile;  il  rend  avec  bonheur  les  intentions  et  le  coloris  du 
style  original  :  cela  veu*  dire  que  mademoiselle  Sobry  s'est 
bien  acquittée  d'une  tâche  ingrate.  J'espère  que  le  public 
l'en  récompensera ,  et  que ,  détournant  un  instant  ses  regards 
du  triste  spectacle  de  nos  débats  politiques,  il  comprendra 
le  charme  qu'on  éprouve  à  étouffer  ces  cruels  sentimens  de 
haine  qui  rongent  notre  malheureuse  patrie ,  pour  passer 
quelques  heures  paisibles  dans  des  méditations  d'art  et  de 
poésie. 

Natalis  de  Waillt. 


Witviiih* 


Li>  première  représentation  de  la  Tentalion  a  eu  lieu  mer- 
credi 20  de  ce  mois.  Cette  oeuvre  fera  époque  dans  les  an- 
nales de  l'Opéra.  Le  talent  de  quelques  uns  de  nos  artistes 
les  plus  distingués  l'a  emporté  cette  fois  sur  le  monopole  en- 
raciné qui  adjugeait  à  un  seul  toutes  les  décorations.  Com- 
posés par  MM.  Ed.  Berlin,  Eugène  Lamy,  Camille  Roque- 
plan  ,  Feuchères  et  Paul  de  Laroche,  les  décors  ont  été 
exécutés  par  de  jeunes  peintres  de  talent,  qui,ont  fait  ces 
immenses  travaux  en  moins  de  trois  mois.  La  musique  est, 
pour  le  chant,  de  M.  Halevy,  et  de  M.  Casimir  Gide  pour  la 
danse.  Nous  avons  reniarqiu'  à  la  première  audition  une  ga- 
loppe  infernale  et  lui  chœur  de  buveurs  d'un  effet  original. 
La  jnise  en  scène  est  vraiment  merveilleuse.  Les  quatre  pre- 
miers actes  ont  complètement  réussi;  un  accident  survenu 
au  décors  du  cinquième  a  grandement  nui  à  l'effet  :  la  vie 
d'un  machiniste  était,  dit-on,  en  péril.  A  cette  cause,  insur- 
montable sans  doute,  il  faut  peut-être  ajouter  certaine  mal- 
veillance subalterne,  qui  a  failli  compromettre  le  succès.  Une 
indisposition  force  d'ajourner  la  seconde  représentation 
jusqu'à  lundi;  dans  cet  intervalle,  on  pourra  retoucher  et 
perfectionner  quelques  détails,  et  une  de  nos  meilleures  dan- 
seuses, madame  Alexis  Dupont,  qui  s'est  foulé  le  pied  au 
premier  acte,  pourra  être  parfaitement  rétablie.  Nous  con- 
sacrerons plusieurs  articles  à  l'examen  de.  cette  pièce,  qui 
attirera  long-temps  la  foule  à  l'Opéra. 


—  M.  Alphonse  Varney  a  fait  exécuter,  dimanche  dernier, 
17  juin,  une  messe  en  musique  à  grand  orchestre,  de  sa 
composition.  Il  y  a  dans  ce  jeune  artiste  beaucoup  d'imagi- 
natiou  et  de  verve,  du  sentiment  musical,  une  connaissance 
parfaite  de  l'instrumentation,  et  une  grande  entente  des  ef- 
fets d'harmonie.  Son  K/ric  est  une  prière  bien  suave  et  mé- 
lancolique ;  elle  s'annonce  par  les  accens  solennels  du  Irom- 
bonne,  qui  se  tait  ensuite  pour  laisser  parler  un  chœur 
profondément  religieux. Quelques  accords  de  (lûtes  et  de  haut- 
bois, sur  lesquels  la  harpe  dessine  de  brillans  arpèges ,  pré- 
cèdent le  Gloria  in  excclsis,  morceau  d'inspiration,  (|ui  court 
jusqu'à  la  fin  rapide  et  triomphant.  L'O  salutaris  et  VAgnus 
Dei  offrent  des  mélodies  bien  senties  et  empreintes  du  ca- 
ractère religieux.  J'insiste  sur  ce  point,  parce  que  c'est  le 
principal  dans  la  musique  d'église ,  et  qu'il  est  souvent  né- 
gligé par  les  compositeurs.  Le  Credo  est  froid;  j'en  excepte 
pourtant  un  Andante  en  fa  mineur,  qui  est  d'un  bon  effet. 

Merci  à  M.  Varney  d'avoir  laissé  de  côté  l'éternelle  fugue, 
que  tous  les  compositeurs  d'église  se  croient  en  conscience 
obligés  d'introduire  dans  leur  musique.  La  musique  reli- 
gieuse, comme  celle  du  théâtre,  veut,  avant  tout,  de  l'ex- 
pression et  du  sentiment  ;  rien,  que  je  sache  ,  n'en  a  moins 
qu'une  fugue.  Le  beau  plaisir,  en  vérité,  d'entendre  pour 
complément  à  une  messe,  souvent  mélodieuse  et  riche  d'har- 
munie ,  un  Ame»  glapi  et  piaulé  avec  un  déchaînement  in- 
croyable à  la  quinte  et  à  la  quarte  par  un  orchestre  furi- 
bond'.... 

Ou  croirait  entendre  le  diable 
Que  Dieu  force  à  louer  les  saints. 

Je  dois  à  la  vérité  de  dire  que  des  dames  qui  chantaient  le 
dessus  ont,  par  inattention,  compromis  l'effet  d'un  des  plus 
beaux  morce.iux.  Du  reste,  l'orchestre  était  bon,  et  M.  Var- 
ney l'a  dirigé  avec  un  aplomb  remarqtiable. 

—  M.  Alp.  Moral  vient  de  mettre  en  musique  le»  stances 
composées  par  M.  de  Chateaubriand  sur  la  mort  d'une  jeune 
fille,  et  datées  par  l'illustre  poète  de  la  Préfecture  de  police. 
Le  musicien  a  compris  et  bien  exprimé  le  .sentiment  qui  fait 
le  charme  de  celte  petite  pièce.  Nous  recommandons  aux 
amateurs  de  chants  gracieux  ce  morceau  ,  qui  se  trouve  chei 
Sudre ,  galerie  Véro-Dodat ,  et  chez  les  marchands  de  mu- 
sique. 

—  Deux  pubhcations  d'une  haute  importance  vien- 
nent d'avoir  lieu  la  semaine  dernière  à  la  librairie  de  Charles 
Gossebn  :  nous  voulons  parler  de  Siello,  nouvel  ouvrage  de 
M.  le  comte  Alfred  de  Vigny,  beau  volume  in-8,  orné  de 
charmantes  vignettes;  et  de  Mademoiselle  Liron ,  roman 
nouveau  de  M.  Delecluze.  Nous  rendrons  très  prochaine- 
ment compte  de  ces  deux  productions  remarquables,  dont 
nous  pouvons  d'avance  assurer  le  succès. 


Dessins. 


j    Bocage ,  par  L.  Nocl, 

lu 


ne  Scène  de  93  ^  par  T.  JoniiiKOT. 


L'ARTISTE. 


24f 


fMUi-fSs^jt'min  ciii(|  «cf»,  |(rtr  "5*^511.""  ei  (g'orrtfij, 

Ml!SI(JL'E  DE  MM.   IIALEV  Y  ET  CI  DE. 


"  Le  dcmon  présentait  à  l'esprit  d'Antoine  des  pen- 
sées d'impurctt'  ;  mais  Antoine  les  repoussait  par  ses 
prières.  Le  denion  chatouillait  ses  sens;  mais  Antoine 
rougissant  de  honte,  comme  s'il  y  eilt  eu#n  cela  de  sa 
l'aute ,  fortiruiit  son  corps  par  la  foi ,  par  l'oraison  et  par 
les  veilles.  Le  denion  se  voyant  Ainsi  surmonte,  prit  de 
nuit  la  figure  d'une  femme,  et  en  imita  toutes 'les  actions 
afui  de  le  tromper  ;  mais  Antoine,  considérant  quelle  est  la 
noblesse  cl  rcxcellencc  de  l'anic,  éteignit  ces  charbons  ar- 
dens   dont  il   voulait  par   celte  tromperie  embraser   son 

cœur 

«  Le  démon  ne  le  pouvant  souffrir,  et  craignant  que  dans 
peu  de  temps  le  désert  ne  fût  rempli  do  solitaires,  il  vint  de 
nuit  avec  une  grande  troupe  de  ses  compagnons,  et  le 
battit  de  telle  sorte  qu'il  le  laissa  par  terre  tout  couvert  de 
plaies  et  sans  pouvoir  dire  une  seule  parole,  à  cause  de 
l'excès  des  douleurs  qu'il  ressentait 

•  Cette  troupe  infernale  excita  un  si  grand  bruit  que  toute 
la  demeure  d'Antoine  en  fut  ébranlée,  et  les  quatre  mu- 
railles de  sa  cellule  étant  entr'ouvertes,  les  démons  y  en- 
trèrent eu  foule;  et,  prenant  la  forme  de  toutes  sortes  de 
bêtes  farouches  et  de  scrpens,  remplirent  incontinent  ce 
lieu  de  diverses  figures  de  lions,  d'ours, de  léopards,  de 
taureaux,  de  loups,  de  scorpions  et  d'autres  serpens,  cha- 
cun desquels  jetait  des  cris  conformes  à  sa  nature.  Les 
lions  rugissaient  comme  le  voulant  dévorer;  les  taureaux 
semblaient  être  prêts  à  le  percer  de  leurs  cornes ,  et  les 
loups  à  se  jeter  sur  lui  avec  furie;  les  serpens,  se  traînant 
contre  terre,  s'élançaient  vers  lui,  et  il  n'y  avait  un  seul  de 
tous  ces  animaux  dont  le  regard  ne  fût  aussi  cruel  que  fa- 
rouche, et  dont  le  sifllement  ou  les  cris  ne  fussent  horri- 
bles à  entendre.... 

•  Un  jour  enfin  il  se  sentit  ravi  en  esprit,  et,  ce  qui  est 
admirable,  il  se  vit  comme  transporté  hors  de  lui-même  et 
élevé  par  des  anges  dans  l'air,  où  les  démons  s'étant  op- 
posés «  son  passage,  ces  bienheureux  esprits  qui  le  condui- 
saient, combattant  en  sa  faveur,  et  leur  demandant  s'ils 
avaient  quelque  pouvoir  sur  lui,  ils  commencèrent  à  vou- 

'  loir  examiner  toutes  ses  actions  depuis  le  jour  de  sa  nais- 
'  sance,  à  quoi  les  anges  s'opposèrent,  en  disant  :  Quant  à 
'  ce  qui  est  du  commencement  de  sa  vie,  Notrc-Seigneur  le 
TOMi!  m.  23'  LivausoH. 


«  lui  a  remis  ;  m'ais  si  depuis  le  jour  qu'il  est  devenu  soli- 

•  taire  et  s'est  consacré  an  service  de  Dieu  ,  vous  avez  quel- 

•  que  chose  à  alléguer  contre  lui ,  il  vous  est  permis  de  le 
■  dire.  Alors  les  démons  l'accusant  et  ne  pouvant  rien  prouver 

•  contre  lui,  le  chemin  lui  fut  ouvert.  ■ 

Certes,  lorsque  saint  Athanase,  patriarche  d'Alexan- 
drie, écrivait  en  337  les  phrases  précédentes,  traduites 
depuis  par  le  vénérable  Aniaud  d'Andilly  dans  la  f^ie 
des  pères  du  désert,  à  l'asage  des  âmes  pieuses,  il  était 
loin  de  songer  qu'en  l'an  1832  son  héros,  son  pieux  er- 
mite, serait,  sous  les  traits  de  Mazilicr,  livré  en  spectacle 
à  l'Opéra  de  Paris,  et  que  ces  horribles  combats  qu'il 
décrit  avec  une  si  naïve  admiration  viendraient  men- 
dier un  sourire  de  jolie  bouche,  un  applaudisssement 
de  mains  blanches  et  parfumées  à  ces  ravissantes  créa- 
tures contre  lesquelles  le  saint  homme  avait  élevé  trois 
remparts,  la  prière,  le  désert  et  la  faim. 

Voilà  ce  qui  est  arrivé.  Las  de  tous  ces  vieux  ori- 
peaux de  la  Mythologie  païenne,  nous  avons  avisé 
qu'il  y  en  avait  une  autre  bien  plus  poétique  et  surtout 
plus  neuve.  La  morale  de  Jupiter  et  de  Vénus  ne  pu- 
nissait que  les  grands  crimes ,  je  dis  certains  crimes,  et 
encore  avait-elle  tort  de  les  punir,  puisqu'elle  suppo- 
sait l'homme  invinciblement  soumis  à  je  ne  sais  quelle 
fatalité,  dont  l'impulsion  lui  ôtait  toute  la  gloire  du 
triomphe,  toute  honte  de  la  défaite.  La  mythologie 
chrétienne  au  contraire  prend  l'homme,  non  dans  la 
dernière  fange  du  crime ,  mais  dans  ses  désirs  les  plus 
naturels,  ses  penchans  les  plus  intimes.  Débattu  qu'il  est 
par  ses  passions  et  ses  devoirs,  elle  le  place  entre  deux 
camps;  d'un  côté  ,  les  anges  rebelles,  astres  dégradés , 
favorisent  par  leurs  artifices  sa  mauvaise  nature  ;  de 
l'autre,  la  milice  céleste,  toujours  prompte  à  exalter  ce 
qu'il  y  a  en  lui  d'intelligence  et  de  vertu  ;  au  milieu  , 
l'homme,  l'homme  faible  et  périssable  mais  libre,  mais 
|)uissant  par  sa  chétive  volonté  de  jeter  à  droite  ou  à 
gauche  uue  éternelle  victoire;  et  au-dessus  de  tout  cela, 
le  grand  Dieu  prêt  à  laisser  tomber  de  sa  main  la  vic- 
toire ou  le  supplice.  Tout  ceci  nous  a  paru  beau,  ou, 
pour  parler  plus  juste,  nous  a  paru  neuf.  Car,  dans  ce 
malheureux  siècle,  ce  n'est  point  par  leur  grand  càté 
que  les  choses  nous  frappent  ;  nous  ne  montons  pas 
comme  Bossuet  sur  la  montagne  pour  les  voir  de  haut: 
nous  prenons  une  lorgnette. 

H  nous  a  peut-être  semblé  que  pour  ces  femmes  de 
salon  si  iièrcs,  si  dédaigneuses,  si  entourées  d'hom- 
mages; pour  ces  femmes  devant  lesquelles  nous  aspirons 
à  ramper,  heureux  que  nous  sommes  si  leur  petit  pied 
de  satin  daigne  se  poser  sur  notre  poitrine  pour  y  bri- 
ser celte  volonté  que  nous  avions  crue  de  fer  :  ce 

2Î         V' 


242 


L'ARTISTE. 


serait  un  spectacle  curieux  qu'un  liommc^jravant  toutes 
les  séductions  de  la  beauté  et  de  l'amour.  Voilà  pourquoi 
nous  avons  creusé  la  tombe  du'vieil  ermite  avec  grâce, 
avec  délicatesse ,  comme  on  ouvre  un  écrin,  et  pris  ses 
os  blanchis  pour  en  faire  des  touches  de  piano. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  auteurs-  du  ballet  ont  brodé 
sur  cette  donnée  le  canevas  suivant  : 

Un  ermite  dans  la  force  et  la  beauté  de  l'âge  reçoit 
par  un  orage  effroyable  une  jeune  pèlerine  égarée , 
qui  lui  demande  l'hospitalité.  A  l'aspect  de  cette 
femme,  les  passions  qui  fermentent  dans  son  sein  ,  et 
que  viennent  d'y  ranimer  les  ohants  joyeux  d'une  noce, 
se  déchaînent  avec  une  violence  indomptable  ;  il  va 
profaner  celle  qui  a  cherché  un  refuge  sous  son  toit. 
Elle  se  jette  aux  pieds  de  la  madone  ;  le  tonnerre 
gronde,  et  l'ermite  tombe  foudroyé.  Aussitôt  les  dé- 
mons arrivent  et  veulent  s'emparer  de  son  corps,  les 
anges  descendent  et  le  réclament.  On  convient  de  ra- 
nimer le  coupable  ;  il  sera  tenté  trois  fois,  et  le  succès 
de  ces  épreuves  doit  le  conduire  au  ciel  ou  le  précipiter 
dans  l'abîme. 

Les  démons  préparent  leurs  pièges  :  il|u;réent  une 
femme,  Miranda,  destinée  à  le  séduire;  cette  femme 
porte  sur  le  cœur  le  symbole  de  son  origine  infer- 
nale. 

La  première  tentation  que  doit  subir  l'ermite  est 
celle  de  la  faim.  Témoin  afl'amé  d'une  orgie  ,  il  aime 
mieux  souffrir  que  d'abattre  une  croix.  Miranda,  tou- 
chée de  pitié,  lui  donne  à  manger.  Cet  acte  de  charité  a 
fait  disparaître  la  tache  noire  de  son  canir.  Les  dé- 
mons furieux  arrachent  à  l'ermite  les  dons  de  Miranda: 
les  anges  viennent  le  féliciter. 

La  seconde  épreuve  est  celle  des  sens.  On  le  trans- 
porte dans  le  harem  d'Iconium  ,  où  il  retrouve  Mi- 
randa. Séduit  par  les  danses  voluptueuses  des  captives, 
il  la  dispute  au  sultan,  qui  lui  envoie  le  cordon  de  soie. 
Les  démons  le  poussent  à  poignarder  le  sultan  ;  Mi- 
randa l'en  détourne  ;  elle-même  est  sur  le  point  de 
commettre  ce  crime,  mais  elle  s'rnfuit  avec  l'ermite, 
qui  reste  encore  victorieux  cette  fois. 

Enfin  les  démons  viennent  l'attaquer  dans  son  ermi- 
tage. Grimaçant  toute  espèce  d'abominations  autour 
de  lui,  ils  le  jettent  dans  un  égarement  dont  il  sort 
grâce  à  Miranda,  la  fille  de  l'enfer,  qui  vient  lui  passer 
au  cou  la  croix  dont  les  démons  étaient  parvenus  à 
le  séparer  :  il  les  met  en  fuite.  Cette  victoire  est  la  der- 
nière, et  a  monte  avec  Miranda  au  séjour  des  bien- 
heureux, escorté  par  les  anges. 

Voilà  le  poënie,  semé  d'invraisemblances  et  souvent 
peu  intelligible;  mais  il  prêtait  à  des  scènes  neuves  et 
pittoresques.  Quel  sujet  pour  le  poète,  le  peintre  et  le 


musicien,  que  ce  grand  combat  des  deux  principes,  la 
puissance  du  bien  et  le  génie  du  mal  luttant  corj)s  à" 
corps  pour  conquérir  une  ame,  une  intelligence,  une 
volonté  d'homme!  Le  ciel  avec  les  joies  pures  de  la  cité 
sainte,  l'enfer  avec  les  sombres  douleurs  des  maudits; 
les  pieux  cantiques  -et  les  blasphèmes  ;  les  ineffables 
délices  de  la  vertu  et  les  voluptés  délirantes  du  vice, 
et  à  travers  tout  cet  appareil,  ce  drame  mystérieux  qui 
s'accomplit  lentement  dans  le  cœur  d'un  homme  briMé 
par  les  passions  et  enchaîné  par  le  devoir  :  drame  so- 
lennel, qui  n'a  que  Dieu  pour  témoin ,  et  que  le  poète 
seul  peut  sonder  dans  l'audace  de  sa  rêverie.  Voilà  le 
sujet.  Que  de  beautés,  que  de  caractères  divers  à  réu- 
nir, à  embrasser!  Résumer  dans  un  œuvre  immense 
Milton,  Dante,  Byron,  Lamartine,  Michel-Ange,  Ra- 
phaël, Weber  et  Mozart;  réaliser  par  la  poésie,  les  sons 
et  les  couleuin,  par  l'animation  de  la  scène  les  pensées 
de  ces  hautes  intelligences,  les  réaliser  dans  la  vie  d'un 
homme,  d'un  homme  faible  et  fragile,  attaqué  partout 
ce  que  l'enfer  a  de  séductions  et  de  terreurs  :  c'est  le 
but  que  devaient  se  proposer  nos  jeunes  artistes. 
Voyons  l'exécution. 

Le  premier  acte  s'ouvre  à  l'orchestre  par  une  intro- 
duction assez  insolite  :  quelques  accords  pizticali,  et 
un  solo  de  cors  qui  descend  à  une  profondeur  inouie. 
J'ai  vu  là  une  grande  difficulté  pour  les  exéculans  ;  le 
sens  et  l'intention  m'ont  échappé. 

Après  la  pantomine  de  l'ermite,  vient  un  chœur  de 
pasteurs,  de  jeunes  filles  et  de  pèlerins  en  costume  de 
montagnards  grecs.  Le  motif  du  chœur,  irm/^c,  saint 
ermite,  est  plus  bizarre  qu'agréable.  On  y  trouve  aussi 
je  ne  sais  quel  parfum  de  fugue  qui  n'est  pas  de  bon 
goût. 

Hélène  chante  un  air  que  répète  le  chœur  des  fem- 
mes. On  trouve  à  la  fin  de  cette  mélodie  une  modula- 
tion heureuse  et  d'un  bon  effet.  .)e  regrette  bien  que 
l'on  ait  supprimé  une  partie  de  la  scène.  L'air  de 
danse,  leur  noce  s'apprête,  y  est  d'un  laissez-aller  char- 
mant de  grâce  et  d'abandon;  le  pas  était  gracieusement 
composé,  et  enfin  nous  y  perdons  matlame  Alexis. 

Après  une  tempête  pendant  laquelle  l'ermite  égaré, 
qui  s'efforce  de  violenter  la  jeune  fille,  est  tombé 
frappé  de  la  foudre,  on  entend  grincer  les  rauques  ac- 
cens  des  trombonnes  qui  annoncent  l'arrivée  des  dé- 
mons; récitatif,  chœur  infernal  accompagné  par  tout 
le  cuivre.  Les  sons  d'un  orgue  se  font  entendre,  et  les 
anges  tlescendent  dans  un  nuage  lumineux.  Cette  dé- 
coration, et  surtout  le  reflet  de  lumière  qui  éclaire  les 
anges,  est  d'un  effet  admirable.  Un  dialogue  s'engage 
entre  les  anges  et  les  tlémons,  entre  Belial  et  Mizael. 
Le  chant  des  démons  porte  un  caractère  d'acharnement 


L'ARTISTE. 


243 


et  de  violence ,  bien  marqué  par  des  contre-temps 
heurtés  de  trombonncs  et  la  fin  bizarre  de  chaque 
phrase.  Enfin  on  convient  de  le  ranimer,  et  les  anges 
remontent  dans  le  ciel  en  chantant  un  chœur  dont  la 

mélodie  se  reproduit  deux  ou  trois  l'ois  dans  le  cours 

II'  • 

lie  1  ouvrage. 

Au  sec-ond  acte,  nous  sommes  dans  l'intérieur  d'un 
volcan.  Un  escalier  bordé  de  monstres  énormes  des- 
cend ties  voûtes  jusqu'à  la  base  de  l'empire  maudit. 
Peut-être  pour  rendre  l'illusion  plus  complète,  le  haut 
de  cet  escalier  devrait  finir  en  spirale;  on  ne  verrait 
pas  alors  que  les  démons  ne  descendent  pas  tout  à  l'ait 
du  sommet.  A.staroth  appelle  Ditikan,  son  diable  vert  : 
celui-ci  court ,  et  toute  l'armée  infernale  descend  le 
grand  escalier,  sapeurs,  tambours  et  musique  en  tête, 
au  bruit  d'une  marche  guerrière  du  plus  grand  ellet. 
Attaquée  vigoureusement  par  tout  l'orchestre,  elle  l'ait 
sonner  à  la  troisièuie  mesure  sept  notes,  qui,  robuste- 
ment  articulées  par  les  trombonnes,  se  gravent  dans  la 
mémoire  ,  où  elles  reparaissent  mordantes  et  éner-n- 
ques  lors  de  l'entrée  d'Astarotli  au  cin(]uièmeacte.  Une 
fanfare  brillante  annonce  que  le  chef  permet  à  ses 
troupes  de  se  divertir  :  tous  déposent  letirs  armes.  Ici 
commence  une  danse  vraiment  merveilleuse  :  c'est  d'a- 
bord une  masse  serrée  et  compacte,  en  tète  de  laquelle 
<le  jolies  diablesses  s'avancent  dans  une  altitude  fière  et 
belliqueuse.  Puis  une  valse  rapide,  puis  un  galop  com- 
mencé par  Ditikan  et  Raca,  et  auquel  tout  l'enfer 
prend  part.  La  fin  de  cette  danse  est  d'un  effet  que 
l'on  ne  peut  décrire.  Il  faut  voir  ces  groupes  de  dé- 
mons et  de  diablesses  échevelées  s'enlacer,  se  fuir ,  se 
croiser...  On  courrait  à  l'Opéra  rien  que  pour  cette 
scène.  La  musique  de  la  valse  et  surtout  du  galop  est 
parfaite  d'originalité  et  de  verve;  son  rliythme  brusque 
et  saccadé ,  son  allure  sauvage,  en  font  un  morceau 
tout  à  fait  remarquable. 

Les  péchés  capitaux  arrivent  aVec  leurs  attributs;  ils 
viennent  concourir  à  la  création  de  la  femme.  Ici  je 
remar(|ue  un  chœur  grave  et  solennel ,  Obéissons  à 
notre  mniire  :  il  a  le  caractère  «l'un  chant  d'église,  mais 
d'un  chant  sombre  et  eflrayant. 

Mirantla  sntt  de  la  chaudière  aux  applaudisscmens 
de  tout  l'enfer.  Les  démons  s'agitent  exaltés  et  font  re- 
tentir ce  chant  :  Aux  enfers  triomphe  et  gloire  !  Je  vou- 
drais ([ue  dans  ce  chœur  les  inslrumens  de  percussion 
fussent  un  peu  plus  sobres  de  leur  son  ;  ils  empêchent 
de  bien  distinguer  le  motif.  Les  basses-tailles  font  en- 
tendre sur  ces  mots  :  De  snlan  quelle  ail  l'audace ,  un 
trait  vigoureux  et  bien  dessiné.  L"n  mezzo  voce  d'un 
Ixm  effet  ramène  le  motif  éclatant  ilu  cliant  de  triom- 

|)lu'. 


Plusieurs  scènes  ravissantes  ont  lieu  pendant  qu'A.v 
taroth  essaie  les  sens  nouvellement  créés  de  Miranda. 
Tout  il  coup  le  motif  Ju  Tournois  de  Robert-le- Diable 
appelle  les  démons  aux  armes  ,  et  la  toile  tombe  ati 
milieu  des  décharges  de  l'artillerie  infernale. 

Au  troisième  acte ,  y\ne  forêt  couverte  de  neige  ;  un 
pavillon  devant  lequel  se  trouve  une  croix  ;  un  efl'et 
de  soleil  dans  un  ciel  neigeux.  Le  fond  de  ce  décor  «t 
les  arbres  du  second  plan  sont  bien  nature  ;  il  n'en 
est  pas  fie  même  du  pavillon  et  de  la  neige  qui  cou- 
vre la  balustrade. 

Astaroth  et  Miranda  sortent  de  terre  et  entrent  dans 
le  pavillon. 

Un  religieux  arrive  exténué  de  besoin  ;  il  se  présente 
k  la  porte  du  château,  pendant  que  l'orchestre  exécute 
la  prière  du  Comte  Ory,  arrangée  d'une  manière  assez 
méconnaissable  :  c'est  l'ermite.  Il  implore  la  pitié  d'As- 
taroth,  qui  lui  ordonne  d'abattre  la  croix.  L'ermite 
refuse.  Cependant  on  entend  le  bruit  lointain  d'une 
chasse.  Des  cavaliers  arrivent  :  ce  sont  les  démons. 
Tous  repoussent  le  malheureux  ;  il  tombe  aii  pied  de 
la  croix.  Mais  l'orgie  s'anime  dans  le  pavillon.  Ici  un 
joli  chœur  d'hommes  sans  accompagnement  :  Menons 
gaiement,  joyeux  compères.  Le  rhythme  est  à  deux 
temps  ;  puis  tout  à  coup  il  change ,  et  prend  pendant 
quelques  mesures  l'allure  du  six-huit,  puis  il  revient 
au  mouvement  primitif.  Je  signale  ce  changement  de 
mesure,  parce  qu'à  la  première  audition  il  contrarie 
l'oreille,  qui  le  saisit  difficilement. 

Des  pèlerines  surviennent,  et  dans  un  choeur  ac- 
compagné parle  son  mélancolique  des  altos,  elles  de- 
mandent assistance  aux  convives,  qui  leur  répondent 
par  de  grands  éclats  de  rire  et  par  le  chœur  que  je 
viens  de  citer. 

Astaroth  parait  sur  le  perron  avec  Miranda,  à  qui  il 
donne  ses  instructions,  pendant  que  l'orchestre  repro- 
duit rapidement  le  chœur  de  triomphe  du  second  acte. 
Miranda  cherche  à  persuader  l'ermite,  qui  refuse  de 
quitter  ses  pauvres  habits  et  d'abandonner  ses  cooi- 
pagnes  pour  entrer  dans  la  salle  du  festin. 

J'arrive  enfin  à  un  chœur  de  buvenrs  que  tout  le 
monde  répète  en  sortant  de  l'Opéra  :  O  Iruyitnte folie I 
Il  est  annoncé  par  une  brillante  ritournelle  des 
trompettes  d'harmonie,  enfermées  avec  eux  dans  le 
pavillon.  I.a  première  partie  se  chante  en  solo,  sans 
autre  accompagnement  qu'une  réplique  rapide  des 
trompettes  qui  coupe  irrégulièrement  chaque  membre 
de  la  phrase  musicale.  Tout  le  chœur  reprend,  et  alon» 
les  répli(|ues  sont  rendues  par  tout  l'orchestre  ,  qui 
dialogue  ainsi  avec  les  chanteurs  et  leurs  instrumens. 
Il  y  a  dans  ce  chœur  de  la  mélodie ,  de  la  verve  et  une 


244 


L'ARTISTE. 


étrangetéqui  dépend  de  la  manière  dont  il  est  rhythmé. 
La  phrase  musicale  ne  tombe  pas  carrément  :  la  ré- 
plique des  instrumens  la  prend  tantôt  au  commence- 
ment, tantôt  à  la  fin  de  la  mesure,  et  elle,  à  son  tour, 
au  lieu  de  compléter  par  des  silences  ce  qui  lui  manque 
de  temps  pour  arriver  à  la  fin  de  sa  période ,  répond 
sans  hésiter  à  la  réplique  des  instrumens  aussitôt  qu'ils 
ont  fini  de  pai'ler  :  or,  comme  cette  réplique  a  coupé 
le  chant  par  un  intervalle  irrégulier,  il  s'ensuit  que 
chaque  membre  de  la  phrase  a  une  allure  irrégulière  , 
et  tombe  tantôt  sur  le  levé  et  tantôt  sur  le, frappé.  Avec 
deux  temps  de  silence  placés,  l'un  avant,  l'autre  après 
la  réplique  de  l'orchestre,  il  était  facile  d'avoir  un 
rhythme  régulier;  mais  en  ce  cas  on  avait  un  morceau 
commun  au  lieu  d'un  chœur  brillant  et  original.  L'ac- 
compagnement de  trompettes  qui  règne  depuis  l'en- 
trée du  chœur  jusqu'à  la  fin  est  pétillant  et  léger 
comme  les  premières  étincelles  d'un  orgie,  alors  que  la 
débauche  n'a  pas  encore  appesanti  le  front  des  convi- 
ves, et  que  leur  esprit  animé  éclate  en  joyeux  propos, 
en  vives  saillies. 

Après  une  prière  des  pèlerines ,  d'un  bon  style  et 
accompagnée  par  les  instrumens  à  vent,  Miranda  ,  qui 
s'est  prise  de  compassion  ,  leur  distribue  des  gâteaux 
et  des  fruits.  Les  démons  irrités  la  menacent  dans 
un  chœur  fugué  qui ,  contre  l'ordinaire  de  ce  genre , 
n'est  pas  dépourvu  d'expression. 

Le  quatrième  acte  nous  transporte  dans  un  sérail 
richement  décoré.  Il  s'ouvre  par  un  chœur  de  femmes 
assez  gracieux,  dans  lequel  on  remarque  un  joli  effet 
de  triangle,  .l'ai  presque  regret  de  le  louer,  tant  on 
abuse  aujourd'hui  de  ce  titillement  monotone.  Ce 
chœur,  et  deux  couplets  d'une  mélodie  assez  douce  , 
sont  tout  ce  qu'il  y  a  de  chant  dans  cet  acte.  La  mu- 
sique de  la  danse,  si  j'en  excepte  la  dernière  scène 
assez  forte  et  nerveuse,  y  est  faible  et  sans  caractère. 
Il  suit  de  là  que  les  danses  sont  languissantes  ;  elles 
présentent  pourtant  parfois  un  coup  d'œil  agréable 
dans  leur  ensemble  ;  mais  enfin  on  les  trouve  longues, 
et  c'est  toujours  un  défaut. 

Au  dernier  acte ,  nous  voyons  l'intérieur  de  l'ermi- 
tage :  des  rocs  taillés  à  pic  et  d'une  bonne  teinte  ; 
quelques  arbres,  un  puits,  etc.  Le  solitaire  dort  ;  en- 
trent des  patrouilles  de  démons;  elles  chantent  im 
chœur  qui  commence  par  une  marche  silencieuse,  sous 
laquelle  roulent  mystérieusement  les  timballes  voilées  ; 
puis  viennent  deux  couplets  chantés  par  les  principaux 
démons ,  et  accompagnés  à  voix  basse  par  le  chœur  : 
Sentinelles,  avant-garde  des  enfers;  le  chant  en  est  large 
et  bien  rhythmé.  Il  y  a  un  crescendo  staccato  d'im  effet 
magique.  Ce  morceau  est  celui  que  je  préférerais  de 


tout  l'opéra;  if  couronne  dignement  l'œuvre,  car  ce 
n'est  plus  la  peine  de  parler  de  la  musique  qui  termine 
l'acte.  La  décoration  finale  est  belle;  mais  les  anges  se 
détachent  trop  en  découpure. . 

Voilà  la  pièce  :  le  second  acte  est  le  meilleur  pour  la 
mise  en  scène;  le  troisième  c§t  le  plus  complet  pour  la 
musique.  Musicien  ,  j'ai  peu  parlé  des  décors;  ils  seront 
l'objet  d'une  discussion  spéciale  traitée  par  des  artistes 
de  talent. 

Les  vers  du  chant  sont  souvent  ininteUigibles  : 
j'avoue  n'avoir  pu  saisir  entre  autres  le  sens  de  la 
strophe  suivante ,  adressée  par  Héléna  à  ses  compa- 
gnes du  sérail  : 

Vous  aimer  et  vous  plaire 
C'est  le  ciel  sur  la  terre  ; 

Mais  cherchons  le  mystère 

Le  sultan  est  jaloux. 

J'ai  déjà  signalé  les  passages  les  plus  remarquables 
dans  la  composition  du  ballet  ;  du  reste,  la  musique  du 
chant  est  bien  supérieure  à  celle  de  la  danse.  Que 
M.  Halévy  prenne  garde  pourtant,  il  a  une  propension 
involontaire  à  la  fugue.  Ce  serait  dommage  pour  lui  de 
se  gâter  l'imagination  avec  du  contre-point. 

Parlons  de  l'exécution.  Mazilier  est  très  bon  dans  le 
rôle  de  l'ermite  :  pantoiuinc  de  geste ,  de  regard  et 
d'expression ,  rien  ne  manque  à  ce  jeune  artiste  plein 
d'ame  et  d'intelligence,  si  ce  n'est  parfois  un  peu  de 
dignité. 

Montjoie  a  delà  noblesse  dans  le  personnage  d'Asta- 
roth.  Je  distingue  deux  rôles  secondaires,  remplis 
chacun  avec  un  talent  remarquable.  Massol  chante  fort 
bien  le  rôle  de  Bélial  ;  sa  voix  est  mordante  et  incisive 
comme  une  trompette  du  jugement  dernier,  et  il  a  su 
lui  donner  un  accent  diabolique  qui  étonne.  J'en  dirai 
autant  de  la  physionomie  et  des  poses  de  Simon,  jeune 
acteur  chargé  du  rôle  de  Ditikan  le  diable  vert,  qu'il 
remplit  avec  une  chaleur,  une  expression  vraiment  in- 
fernale. 

Le  chant  des  dames  est  faible  :  madame  Dabadie  re- 
présente bien  un  archange  ;  mais  elle  force  trop  sa 
voix.  Mademoiselle  Jawureck  a  toujours  un  fort  joli 
sourire;  mais  elle  chante  rarement  juste  et  ne  pro- 
nonce jamais.  Je  ne  sache  pas,  depuis  que  je  vais  à 
l'Opéra,  avoir  entendu  un  U  sortir  de  la  bouche  de 
mademoiselle  Jawureck.  Si  mademoiselle  Dorus  n'y 
prend  garde ,  elle  tombera  incessamment  dans  ce  dé- 
faut ;  il  est  bien  qu'elle  se  pénètre  de  celte  vérité  que, 
dans  le  mot  jaloux,  l'U  est  pour  quelque  chose. 

Pour  la  danse,  le  sérail  nous  a  montré  mesdames 
Julia,  Noblet  et  Montessu.  Mademoiselle  Julia  a  peu 


I 


L'AUTISTE. 


245 


de  grâce  ;  tous  ses  pas  sentent  reflort  et  la  gêne  :  on 
souflre  à  la  voir  danser. 

il  n'en  est  pas  de  mi^me  de  mademoiselle  Noblet  :  ses 
mouvemens  respirent  une  aisance  parfaite ,  mais  ils 
sont  froids  et  sévères.  11  n'y  a  pas  là  de  sentiment;  il 
lui  manque  ce  je  ne  sais  quoi  que  les  Italiens  appellent 
Disinvoliura,  et  qui  donne  Unt  de  charme  aux  gestes 
d'une  jolie  femme. 

La  petite  madame  Montessu  y  est  charmante.  C'est 
plaisir  de  voir  ce  léger  lutin  voltiger  à  droite,  à  gau- 
che, bondir  et  sautiller.  Madame  Montessu,  c'est  une 
phrase  de  Janin  matérialisée  ;  elle  court ,  vole ,  trépi- 
gne, se  balance ,  petite  folle  et  capricieuse  qu'elle  est  ; 
[luis ,  retombant  sur  ses  pieds ,  elle  vous  tend  les  bras 
avec  malice,  et  disparait  dans  un  sourire. 

J'arrive  à  mademoiselle  Duvernay  :  son  rôle  est 
beau,  car  on  s'intéresse  vivement  à  cette  jeune  fille 
créée  par  l'enfer,  et  dont  le  cœur  est  si  plein  de  bonté 
et  de  dévouement:  elle  l'a  parfaitement  rempli.  Jus- 
qu'ici nous  avions  vu  en  mademoiselle  Duvernay  une 
jolie  danseuse ,  qui ,  abandonnant  les  vieilles  routines 
du  Conservatoire ,  savait  se  créer  un  genre.  Nous 
avions  loué  en  elle  une  délicatesse  de  poses,  une 
pudeur  de  volupté  inconnues  à  la  scènQ  avant  made- 
moiselle ïaglioni.  La  Tenlallon  nous  a  prouvé  que 
l'Opéra  pourrait  la  compter  parmi  ses  meilleures  ac- 
trices pour  la  pantomime.  Elle  a  rendu  avec  un  rare 
talent  les  scènes  les  plus  difficiles  de  son  r6le;  ses  ges- 
tes sont  gracieux,  ses  poses  ravissantes;  elle  sait  s'ani- 
mer, se  passionner.  Qu'elle  donne  seulement  un  peu 
plus  d'expression  à  son  regard...;  il  y  a  en  elle  un 
long  avenir. 

Les  chœurs  de  chant  et  de  danse  montrent  une  in- 
telligence et  une  chaleur  remarquables.  Le  seul  repro- 
che qu'on  puisse  faire  à  l'orchestre,  c'est  d'accompagner 
quelquefois  un  peu  trop  fort.  Enfin,  ce  ballet  laisse 
peu  à  désirer  sous  le  rapport  de  l'exécution ,  et  tout 
promet  à  l'Opéra  un  long  et  honorable  succès. 

Victor  Fleury. 

<  X  A    » 


Httt^rtttur^. 


J'étais  dans  mon  lit,  et  me  livrais  à  quelques  unes 
de  ces  rêveries  matinales  pendant  lesquelles  un  jeune 
homme  se  glisse  comme  un  sylphe  sous  plus  d'une  cour- 
tine de  soie,  de  cacheuiire  ou  de  coton,  comme  dit 
l'auteur  des  Ccnles  philùsophiqius.  Le  fait  est  qu'être 


dans  son  lit  bien  chaudement  entre  un  volume  de  No- 
dier ou  de  Balzac  et  le  feuilleton  an  Journal  des  Détats 
du  lundi  est  une  chose  ravissante.  Je  vous  prie  de  faire 
attention  que  je  dis  le  feuilleton  du  Journal  des  Débat*. 

Oh  !  malheur  à  qui  ne  se  couche  que  pour  dormir  ! 
Le  sommeil,  je  le  sais ,  est  le  meilleur  ami  de  l'infor- 
tune ;  mais  moi ,  qui  plains  la  jeune  fille  qui  pleure, 
moi,  qui  console  la  vieille  fenune  qui  prie,  moi,  dont 
la  bourse  n'est  jamais  sollicitée  en  vain,  moi,  dont  un 
sourire  de  père  salue  le  réveil,  je  pense. . .  je  pense  long- 
temps quand  est  venue  la  nuit  ;  mes  paupières  s'aiTais- 
sent,  se  rapprochent,  et  ma  dernière  pensée  glisse 
encore  dans  ma  mémoire  incertaine  comme  une  de  ces 
illusions  qui  s'emparent  de  nos  sens  sans  que  nous 
ayons  eu  la  volonté  ni  la  force  de  les  combattre... 

Je  dors  pour  reposer  la  vie,  et  non  pour  la  tuer... 

Hier,  à  huit  heures  du  matin ,  ma  vieille  jrortièrc 
vint  me  réveiller  en  m'annonçant  deux  lettres  pressées 
et  un  paquet. 

Elle  interrompit  un  rêve  délicieux  ;  mais  je  ne  sais 
pas  gronder  les  vieilles  gens  ;  à  peine  si  je  me  gronde 
moi-même.  Je  reçus  le  paquet,  les  lettres,  et  congé- 
diai par  un  remercîment  la  courrière  matinale,  qui  me 
salua  de  sa  révérence  septuagénaire... 

J'ouvris  la  première  lettre... 

«M.  le  marquis  de  B*",  madame  la  marquise  de  B"*, 
mademoiselle  Félicie  de  B'*",  ont  l'honneur  de  vous 
faire  part  de  la  perte  douloureuse  qu'ils  viennent  de 
faire  en  la  personne  de  M.  Charles  deB"*.  d 

Charles  !  Dieu!  Charles!  mon  ami  d'enfance,  il  n'est 
plus!  Mais,  il  y  a  trois  jours,  il  était  là;  je  le  voyais. 
Et  mourir  à  dix-huit  ans!  mais  c'est  alTreux  !  11  n'avait 
que  dix-huit  ans...  Ce  ne  fut  qu'en  tremblant  que  j'ou- 
vris la  seconde  lettre  écrite  sur  papier  bleu  glacé;  à 
côté  de  la  redoutable  épître  au  cachet  noir,  qui  m'ap- 
prenait une  nouvelle  si  affligeante  pour  moi  et  pour 

tous  ceux  qui  connaissaient  Charles (Ju'allais-jelire'.' 

Une  lettre  de  quelque  gai  camarade....  Mais  non,  oh! 
non...  Cette  lettre  était  de  la  mère  de  Charles,  qui 
m'apprenait  que  son  fils  était  mort,  et  que  personne 
ne  soupçonnait  la  cause  de  sa  fatale  résolution. 

Elle  m'envoyait  un  paquet  que  sou  malheureux  GLs 
avait  ordonné  qu'on  me  remit...  Ainsi  finissait  sa  let- 
tre :  «  Vous  seul  au  monde  saurez  sans  doute  pourquoi 
mon  fils  n'est  plus  ;  venez  me  le  dire ,  c'est  une  mère 
éplorée  qui  vous  en  supplie.  • 

Pauvre  mère  !  je  la  plaignais... 

Aussitôt  après  la  lecture  de  la  lettre  de  madame  Je 
I^"*.  je  pris  le  paquet  sur  lequel  était  mon  adresse;  en 
le  tournant  sur  l'autre  sens  pour  le  décacheter,  je  vis 
[   quelques  lignes  écrites  à  b  plume  :  je  lus... 


246 


L'ARTISTE. 


"  Je  veux,  j'ordonne  que  ce  paquet  ne  soit  ouvert 
par  personne  que  par  celui  auquel  il  est  adressé. 

"  Je  veux,  j'ordonne  qu'on  le  remette  à  lui,  à  lui 
seul. 

«  Respectez  la  volonté  d'un  mort. 

<i  L'encre  n'est  pas  encore  sèche  ;  elle  ne  le  sera  pas 
que  je  ne  serai  plus . . . 

«  Le  temps  seulement  de  décharger  un  pistolet  une 
seulefois...  du  moins  je  l'espère.  » 

J'ouvris  le  paquet  :  pauvre  Charles!  il  me  léguait 
son  portefeuille...  Un  papier  tomba...  je  lus... 

«  Mon  cher  ami , 

«  Je  vais  mourir  ;  lis ,  lis  deux  fois  si  tu  en  as  le  cou- 
rage. M'approuvecas-tu?  je  n'en  doute  pas le  se- 
cret .^. 

«  Dimanche,  je  montai  à  cheval  avec  de  W*",  notre 
ami  commun  ;  en  le  quittant ,  et  avant  de  rentrer  à 
l'hôtel,  devant  aller  le  soir  avec  mon  père  au  bal  mas- 
qué que  donnait  le  vicomte  de  IV** ,  j'allai  chez  Babin 
acheter  un  domino. 

«  Je  rentrai,  et  dinai  seul  avec  mon  père  et  ma  sœur, 
ma  mère  étant  allée  passer  quelques  jours  à  la  campa- 
gne chez  une  de  ses  amies.  Peu  après  le  dîner,  mon 
père  vint  me  chercher  pour  aller  au  bal  ;  je  ne  sais 
quelle  lubie  me  passa  par  la  tète,  mais  je  refusai  net. 

«  Après  m'avoir  dit  quelques  mots  assez  désagréa- 
bles, il  partit...  Je  m'assis  près  du  feu.  En  parcourant 
un  journal,  je  remarquai  :  Opéra,  bal  masqué...  J'a- 
vais refusé  une  invitation,  j'acceptai  un  piège...  Je  mis 
mon  domino ,  mon  masque ,  et,  en  quelques  instans , 
j'étais  à  ce  rendez-vous  bizarre  donné  par  deux  mille 
personnes,  dont  vingt  à  peine  se  retrouveront  sans  que 
les  autres  regrettent  de  ne  s'être  point  rencontrées. 

«  Je  n'avais  jamais  vu  de  bal  masqué  à  l'Opéra.  Je 
m'étais  prépait;  à  l'admiration —  Des  gens  qui  se  cou- 
doient, des  gens  qui  regardent  sans  voir,  des  gens  qui 
cherchent  à  être  vus. ..  puis  un  domino  noir  qui  précède 
un  domino  rose  ;  puis  un  domino  gris  suivi  d'un  do- 
mino perle...  Ici,  des  promeneurs  qui  laissent  passer 
la  vie,  et  ne  pensent  pas;  là  aussi,  des  promeneurs  qui 
pensaient  à  leur  dernière  folie  du  carnaval...  Et  puis, 
aimez  la  vie!..  Moi,  je  regardai  un  instant  ces  hommes 
à  la  Vaucanson ,  et  ensuite  je  regardai  long-temps  cet 
essaim  de  femmes  qui  s'amusaient  !  qui  s'amusaient  ! , . 
Pas  deux  d'entre  elles  ne  laissèrent  un  souvenir  dans 
ma  tète...  Une  seule  me  frappa  par  l'aisance  de  ses 
manières,  jiar  la  variété  de  ses  attaques,  par  la  promp- 
titude de  ses  répliques...  C'était  un  sylphe,  un  serpent, 
un  démon,  un  ange. 


"  Couverte  d'un  domino  noir,  assez  long  pour  être 
domino,  et  assez  court  pour  pouvoir  placer  en  évi- 
dence ses  piteds  charmans,  elle  se  glissait  partout;  par- 
tout elle  était  accostée,  interrogée,  persécutée;  et  si  je 
la  perdais  un  instant  de  vue ,  je  n'avais  qu'à  plonger 
mes  regards  dans  cette  forêt  de  têtes  agitées  comme 
les  cimes  ondoyantes  d'un  lilas,  pour  la  retrouver  tout 
de  suite  au  milieu  de  la  Ibule  la  plus  épaisse. 

n  Moi  seul,  domino  observateur,  je  n'avais  pas  voulu 
répondre  à  une  vive  épigramme  qu'elle  me  lança ,  et 
qui  fit  sourire  sa  volée  d'adorateurs —  Je  m'éloignai. 
Une  demi-heure  s'était  écoulée,  et  adossé  contre  la  so- 
lide balustrade  qui  sert  de  balcon  aux  musiciens  du 
bal,  j'écoutais,  sans  entendre,  de  jolies  contredanses, 
exécutées  avec  une  grande  précision,  quand  une  petite 
main  me  frappa  sur  le  bras ,  et  quand  une  voix  douce 
me  demanda  à  quoi  je  rêvais.  —  A  vous,  peut-être.  — 
Que  pensiez-vous?  —  Oh  !  des  choses  bien  dures.  — 
Mais  encore?  —  Je  pensais  qu'il  fallait  que  vous  eus- 
siez bien  de  la  coquetterie  pour  qu'on  osât  vous  pour- 
suivre de  propos  tellement  légers,  que  moi,  femme, 
je  rougirais  jusqu'au  blanc  des  yeux  de  les  entendre. — 
Vous  êtes  bien  sévère  ;  mais  je  vous  pardonne  en  fa- 
veur de  votrQ  masque  et  de  votre  domino  ;  tenez,  pre- 
nez mon  bras,  et  promenons-uous... 

M  Nous  parcourûmes  le  bal...  tout  le  monde  enviait 
mon  sort;  moi,  j'étais  d'autant  plus  fier  de  ma  con- 
quête, qu'elle  était  tout  occupée  de  moi,  de  moi  seul. 
L'on  avait  beau  s'approcher  d'elle  pour  obtenir  un 
mot,  un  regard...  rien...  elle  était  à  moi ,  à  moi  seul. 

—  Pensez-vous  encore?  me  dit-elle.  ■ —  Oui,  aux  heu- 
res qui  s'écoulent,  au  bonheur  de  vous  avoir  vue,  au 
regret  de  vous  quitter...  je  vous  aime. 

—  «  Alors  je  resterai  toujours  voilée;  car  je  me  plais 
à  vous  entendre  prononcet  ce  mot...  II  est  trois  heu- 
res ;  suis-je  indiscrète  en  vous  priant  de  me  conduire  ? 

—  Ordonnez. 

«  Nous  descendîmes  et  montâmes  dans  une  voiture 
publique  ;  elle-même  dit  au  cocher  où  il  devait  nous 
mener.  Peu  de  temps  après,  la  voiture  s'arrêta  de- 
vant une  maison  d'assez  équivoque  apparence.  Elle 
frappa,  on  ouvrit,  je  payai  ;  nous  entrâmes. 

«  C'était  elle  qui  me  guidait  à  travers  un  long  corri- 
dor, et  qui  m'invitait  à  m'appuyer  sur  son  bras  pour 
ne  pas  heurter  contre  la  rampe  d'un  escalier  très  fai- 
blement éclairé. . .  A  peine  avons-nous  mont?  quelques 
marches,  que  ma  compagne  pousse  un  grand  cri, 
et  abandonne  ma  main...  Je  me  crois  alors  le  ridicule 
héros  d'une  ridicule  mystification,  et  je  reprends  le  che- 
min de  la  rue,  lorsque  des  soupirs  étouffés  me  ramè- 
nent sur  mes  pas;   elle  souffrait  beaucoup  d'une  en- 


L'ARTISTE. 


247 


torse  an  pied  droit;  je  la  pris  dans  mes  bras,  et  suivant 
la  l'cinme  de  chambre  qui  était  accourue  avec  de  la  lu- 
mière ,  je  nie  trouvai  dans  un  boudoir  charmant,  où 
était  un  soj)lia  sur  lequel  je  la  déposai  doucement...  ,Ie 
l'engagciïi  à  ôtcr  son  masque  pour  respirer  h  l'aise  ; 
elle  ne  le  voulut  point,  elle  me  le  défendit;  je  vis  alors 
qu'elle  avait  de  fortes  raisons  pour  le  garder.  J'éprouvai 
un  secret  désir  de  connaître  celte  i'emme;  mais  elle 
avait  la  main  sur  son  masque,  et  il  n'y  aurait  point  eu 
de  générosité  de  ma  part  à  le  lui  arracher,  car 
elle  m'avait  permis  de  garder  le  mien ,  que  j'avais 
toujours...  C'était  chose  ])énil)le  à  voir  que  ce  mascpie 
dont  la  bouche  peignait  un  sourire  factice,  tandis  que 
des  larmes  arrachées  par  la  douleur  sortaient  des  trous 
pratiqués  pour  les  yeux...  Elle  se  trouva  mal.  La 
femme  de  chambre  sortit  avec  la  lumière  pour  aller 
chercher  des  sels.  .1»  me  trouvai  près  de  la  porte  ;  je 
l'ouvris,  je  descendis  ;  j'étais  dans  la  rue. 

>i  Quatre  heures  après,  j'étais  dans  mon  lit,  songeant 
encore  à  celte  étrange  avenlure ,  quand  mon  domcsli- 
(jue  entra  et  médit  :  «  Monsieur,  avez-vous  des  com- 
missions à  faire  ;  je  sors  :  je  vais  chercher  le  médecin 
pour  madame  votre  mère  ,  qui  a  une  entoi-se  au  pied 
droit.  » 

Ogara. 


^ragiuf  nt  inc'bit 

DE    LA   s  OE  U  n    DE    LAIT. 

Lo'opoid  se  Irouvalt  dans  son  alclirr  depuis  le  point  du 
jour.  Saisi  |)ar  l'inspiration,  il  lui  avait  fallu  coder  à  ce  myslc- 
liiricux  pouvoir,  et,  la  l6te  lirûlante,  jeter  sur  la  toile  les  pen- 
sers  impétueux  qui  l'assaillaient.  En  quelques  heures,  une 
e'bauclie  chaleureuse  avait  couvert  la  toile  dressée  sur  un  che- 
valet devant  lui,  et  l'c'nergic  de  sa  préoccupation  se  trouvait 
si  forte,  qu'il  n'entendit  point  entrer  monsieur  et  madame 
Frémont. 

Ils  demeurèrent  un  peu  de  temps  h  l'entrée  de  l'atelier, 
M.  Fre'mont  A  méditer  quelque  charge  bruyante  pour  atti- 
rer en  sursaut  l'attention  de  Li'opold  et  jouir  de  sa  surprise, 
Caroline  à  considérer  le  spectacle  nouveau  pour  elle  que 
lui  offrait  l'atelier  d'un  artiste.  Partout  et  de  tous  côtés,  des 
tableaux  terminés,  ou  bien  des  ébauches  ,  esquisses  inache- 
vées :  l'art  dans  toute  m  perfection,  avec  tous  ses  charmes, 
tous  ses  prestiges,  ou  bien  des  idées  brutes  et  à  peine  bé- 
gayées; uu  mélange  du  grotesque  et  du  sublime;  des  formes 


gracieuses  qui  «e  révèlent  sous  un  trait  grossier;  une  pensée 
nerveuse  qui  se  cache  sous  des  eontoun  indéci»;  un  vrai 
chaos,  mais  un  chaos  qui  renferme  un  univers.  Puis,  an  mi- 
lieu de  la  mâture  des  chevalets,  un  jeune  homme,  les  vête- 
mens  en  désordre,  pâle,  le  regard  inspiré,  et  qui,  |>enché*ur 
une  toile,  y  reflétait  tout  ce  que  son  front  contenait  d'imagi- 
nation, son  cœur  de  sensibilité. 

Léopold  leva  enfin  la  tiîte,  et  aperçut  M.  Frémont  et  Ca- 
roline. Tout  pantelant  des  ('motions  du  génie,  il  se  leva,  et 
d  un  geste  passionne  montra  le  tableau  qu'il  faisait  : 

—  Voyez,  dit-il,  voyez  :  Un  bal  !  un  bal  en  Italie,  un  bal 
nu  moyen  âge,  uu  bal  élincelant  de  costumes  pittoresques  : 
des  fronts  chargés  de  pierreries  et  d'or,  des  loques  on- 
doyantes de  panaches,  des  parfums  qui  s'exhalent,  des  ins- 
trumens  qui  chantent,  des  femmes  aux  yeux  noirs,  des  cava- 
liers élégans  et  nobles  ! 

Et  U  ,  un  homme  grave,  au  port  majestueux,  un  homme 
dont  les  regards  douloureux  attestent  de  longs  chagrins  de 
l'ame.  Et  pourtant  une  expression  céleste  de  bonheur  épa- 
nouit ses  traits  austères...  C'est  qu'une  femme  jeune,  belle, 
naïve,  timide,  presse  furtivement  sa  main  !  c'est  qu'elle  at- 
tache sur  lui  un  regard  d'amour  ! 

Oh  !  dit-il  en  s'interrompant  et  en  se  serrant  le  front  avec 
force,  oh  1  si  l'art  n'est  pas  un  vain  mot,  si  la  peinture  n'est 
pas  impuissante,  s'il  m'est  permis  d'exprimer  comme  je  sens, 
on  lira  dans  leurs  traits  ce  qu'ils  se  disent,  on  saura  les  pen- 
sers  qui  les  enivrent  ;  on  entendra,  je  vous  le  dis,  les  paroles 
émues  de  cet  homme  qui  voudrait  repousser  l'ange  qui  vient 
le  consoler.  Il  craint,  l'infortuné,  que  sa  fatalité,  à  lui,  ne  re- 
tombe sur  sa  consolatrice.  •  Laissez-moi,  dit-il,  ne  m'aimez 
point;  car  quiconque  m'aime  se  dévoue  au  malheur.  Le  gc-  . 
nie  est  une  couronne,  mais  une  couronne  de  fer  rouge.  Elle 
brûle  le  front  qui  la  porte,  elle  brûle  la  main  qui  veut  soula- 
ger ce  front  des  tournions  qui  le  dévorent...  Les  larmes,  le 
doute,  le  désespoir,  telle  est  la  part  du  génie.  La  haine,  la 
jalousie,  la  calomnie,  telle  est  la  récompense  du  génie.  Il  faut 
payer  la  gloire  au  prix  du  bonheur.  Vous  voyez  bien  que 
vous  ne  pouvez  pas  m'aimer. 

Qu'aurio7.-vous  en  échange  d'un  dévouement  céleste?  De» 
plaintes  à  entendre,  des  plaies  à  cicatriser,  une  tête  défail- 
lante à  soutenir  sur  votre  épaule.  Vous  voyez  bien  que  vous 
ne  pouvez  pas  m'aimer. 
Mais  elle  : 

—  Laisse-moi  t'aimer,  laisse -moi  le  consoler  quand  tu 
souffriras,  laisse-moi  pleurer  avec  toi  quand  lu  pleureras. 
Nul  ne  sait  comprendre  ton  fougueux  enthousiasme,  nul  ne 
sait  comprendre  tes  douleurs.  Eh  bien  !  moi,  je  serai  là  pour 
écouter  tes  conlidenrc»  de  poète.  Quand  la  calomnie,  quand 
l'ingratitude,  quand  la  persécution  le  frapperont,  tu  trouve- 
ras dans  mes  bras  un  asile,  un  refuge.  Va  ,  ne  crains  point 
pour  moi;  pauvre  et  faible  femme,  je  supporterai  avec  force, 
je  bénirai  les  souffrances  qui  me  viendront  i  cause  de  ton 
amour.  ^C^BR^ 

—  Puisse  doue  le  ciel  te  bénir!  Mets  ta  roaiivj 
mienne,  et  que  Dieu  entende  nos  serment!  Ange  i 


248 


L'ARTISTE. 


mes  l.irmes,  mon  désespoir,  mes  transports,  mon  génie,  ma 
gloire,  mon  amour,  mon  ame,  ma  vie  ,  je  t'appartiens  tout 
entier.  Point  une  pensée  de  moi  qui  ne  soit  pour  toi  :  la  vie 
et  l'immortalité  de  Dante  à  Béatrice.  • 

Dire  les  émotions  de  Caroline  durant  ce  discours  de  l'ar- 
tiste ne  serait  pas  possible.  Il  la  tenait  fascinée  sous  son  re- 
gard, il  l'identifiait  à  ses  penscrs  de  feu,  il  substituait 
lui  à  Dante  et  elle  à  Béatrice,  et  tous  les  deux,  par  un  pacte 
tacitCjs'avouaient  et  échangeaient  solennellement  leur  amour. 
Prde,  chancelante,  subjuguée,  ne  pouvant  résister  à  tant  d'é- 
motions, Caroline  tendit  les  bras  à  Léopold,  et  retomba  as- 
sise et  presque  sans  connaissance. 

En  ce  moment,  quelques  amis  du  peintre  se  précipitèrent 
dans  l'atelier,  joyeux,  bruyans,  hors  d'eux-mêmes. 

—  Léopold!  Léopold!  la  croix  d'honneur!...  tuas  la 
croix  d'honneur  !..  Tiens,  tiens,  regarde  ce  journal. 

L'artiste  se  pencha  vers  Caroline  :  —  Mon  amour,  ma 
gloire  à  toi,  dit-il. 

Elle  serra  convulsivement  la  main  de  Léopold.. 

—  Je  vous  fais  mon  compliment ,  dit  M.  Frémont,  qui , 
pendant  toute  cette  scène,  avait  examiné  un  des  tableaux 
qui  tapissaient  l'atelier  ;  c'est  une  récompense  qui  vous  est 
bien  due,  car  vous  êtes  parvenu  à  imiter,  de  façon  à  tromper 
le  plus  fin,  la  manière  d'Annibal  Carrache.  Témoin  ce  ta- 
bleau que  j'examine  depuis  un  quart  d'heure. 

Mais  Léopold  ne  l'écoutait  pas ,  mais  Léopold  n'écoutait 
point  ses  amis,  qui  lui  prodiguaient  Içs  témoignages  de  leur 
joie.  Une  seule  idée  le  dominait  : 

Aimé  de  Caroline! 


Et  à  huit  jours  de  là,  tandis  qu'assis  devant  son  tableau  du 
Dante,  et  plongé  dans  une  profonde  rêverie  où  le  caressaient 
des  souvenirs  voluptueux  et  puissans,  il  était  là,  sa  tête  re- 
tombant sur  sa  poitrine,  et  sa  palette  gisant  snr  ses  genoux, 
une  femme  haletante  et  le  visage  caché  sous  un  grand  voile 
noir,  entra  furtivement  dans  f atelier,  et  se  glissa  vers  l'ar- 
tiste sans  bruit  et  avec  malice.  Soudain,  Léopold  sentit  deux 
mains  s'appuyer  joyeusement  sur  ses  épaules,  et,  levant  les 
yeux,  il  vit  un  long  tissu  de  tulle  et  un  front  pâle  se  pen- 
cher au  dessus  de  lui.  Jetant  un  cri  de  joie,  il  voulut  se  le- 
ver: mais  déjà  Caroline  se  débarrassait  à  la  hâte  de  son  cha- 
peau et  de  la  grande  mantille  dont  elle  était  enveloppée ,  et 
venait  s'asseoir  auprès  de  Léopold  sur  une  cscabelle  étroite 
et  basse.  Puis,  se  refusant  d'abord  avec  une  mutinerie  en- 
fantine aux  baisers  que  voulait  lui  prendre  l'artiste  ,  tout  à 
coup  elle  lui  prodiguait  les  caresses  les  plus  passionnées. 

—  Oh!  mon  Léopold,  mon  Léopold!  disait-elle. 

Et  après  cela  :  Tu  ne  sais  pas  ,  méchant ,  les  peurs  qu'il 
m'en  a  coûté  pour  te  faire  cette  visite  !  Sortir  de  chez  moi  le 
matin,  seule,  furtivement;  traverser  toute  la  ville;  venir  dans 
un  quartier  solitaire;  tremblera  chaque  instant  d'être  recon- 
nue; croire  que  chacun  devinait  ma  hardie  démarche  !  Va  , 
si  lu  ne  m'aimes  point,  tu  es  un  ingrat,  un  ingrat  q.u'il  fau- 
drait haïr  !  Disant  cela,  elle  levait^aiement  un  doigt  en  signe 


de  menace  ,  et  entourait  de  ses  bras  le   cou  de   Léopold. 

—  Maintenant,  monsieur,  laissez-moi  voir  votre  tableau. 
Qu'd  est  bien  !  Cette  tête  de  Béatrice  est  angéliqne  !  Et  Dante, 
quelle  noble  mélancolie  sur  son  front,  quel  feu  jaillit  de 
ses  regards!  Mon  Léopold,  ce  sera  là  ton  chef-d'œuvre;  tu 
t'es  surpassé  toi-même. 

Que  je  suis  fière  de  ton  talent  !  Va ,  tu  ne  sais  pas ,  non  , 
tu  ne  sais  pas  ce  qu'éprouve  une  femme  quand  elle  entend 
chacun  répéter  autour  d'elle  avec  admiration  le  nom  de  celui 
qu'elle  aime,  et  qu'elle  peut  .se  dire  tout  bas  :  «Je  suis  aimée  de 
lui;  il  m'a  choisie  parmi  toutes  les  antres,  sans  cesse  ma  pen- 
sée l'occupe,  elle  le  domine  ;  lorsqu'il  se  livre  aux  travaux 
de  son  art,  une  seule  pensée  vient  le  préoccuper  parfois,  ou 
plutôt  elle  se  mêle,  elle  se  confond  aux  émotions'sublimes  qui 
le  dévorent,  et  cette  pensée,  cette  pensée,  c'est  moi!  » 

Léopold,  ivre  de  félicité,  ne  trouvait  point  de  paroles  ;  il 
ne  savait  qu'étreindre  Caroline  et  lui  couvrir  le  front  de  bai- 
sers. 

—  Dans  les  premiers  temps  où  je  'connaissais  mon  Léo- 
pold, reprenait-elle  de  sa  douce  voix,  j'ai  souffert  bien  fort 
de  ses  sarcasmes  perpétuels,  de  ses  ironies  sanglantes!  Hé- 
las! me  disais-je,  il  ne  me  comprend  pas,  lui;  il  ne  devine 
point  quelles  douleurs  me  tuent.  Si  je  pouvais  une  fois  lui 
faire  connaître  ce  que  j'éprouve  !  Lui,  je  le  connais,  moi  :  je 
le  connais  par  ses  ouvrages,  je  le  connais  comme  s'il  était 
près  de  moi;  je  sais  toutes  ses  pensées,  je  connais  tousses 
chagrins  depuis  son  enfance!  Et  dire  que  lui  me  prend  pour 
une  coquette,  ou  bien  pour  une  femme  sans  cœur!  C'est  que 
je  souffrais  bien,  vois-tu. 

—  Et  à  présent ,  s'écria  Léopold,  à  présent  que  je  t'ap- 
partiens tout  entier,  amour,  inspiration,  talent,  génie;  à 
présent  que  je  t'adore,  que  je  te  vénère  de  toutes  les  puissan- 
ces démon  ame,  dis-moi,  dis,  es-tu  heureuse? 

Pour  lui  répondre ,  elle  cacha  sa  tête  dans  le  sein  de  son 
amant. 

Berthocd. 


îSêavuih* 


Le  voyage  des  frères  Lander  en  Afrique  vient  de  paraître 
chez  M.  Paulin,  place  de  la  Bourse.  Il  forme  3  vol.  in-8, 
avec  gravures,  cartes,  plans,  etc.  Prix,  18  fr.  Nous  parle- 
rons dans  notre  prochain  numéro  de  cette  publication  inté- 
ressante à  tant  de  titres,  et  qui  était  si  impatiemment  atten- 
due. 


Dessins . 


1    La  sœur  de  lait,  par  Gavarni. 

f    Faites  romme  comme  chei  vous,  par  PiciZ.. 


L'AUTl&TE. 


249 


%tixxix-^vi0. 


2i)ccoraUom 

'0 
HREMlEg  AHTKXK. 


Tous  les  journaux  se  sont  occupés  de  la'  nouvelle 
pièce.  Parmi  eux,  aucun  n'a  considéré  en  elle  la  ques- 
tion de  l'a't  et  du  progrès  qu'il  Vient  de  faire,  grâces 
à  M.  \é^  on  et  aux  artistes  qu'il  a  choisis.  Il  est  vrai  que 
pou-  ie  public  et  pour  ceux  qui  se  sont  charges  de  (br- 
r,  ;r  son  opinion  ,  il  s'agit  bien  plus  d'apprécier-,  dans 
Miute  représentation  théâtrale,  les  résultats  que  les 
iiKjyens  par  lesquels  ils  sont  obtenus.  Nous,  dont  le  ti- 
tre seul  indique  notre  dévotion  à  l'art  même,  nous  bi- 
lans rapidement  examiner  en  quoi  la  Tentation  a  servi 
les  intérêts  auxquels  nous  nous  sommes  consacrés. 

Depuis  longues  années,  un  homme  d'un  talent  in- 
contestable était  en  possession  de  concevoir  et  d'exé- 
cuter les  décorations  de  l'Académie  Royale  de  musi- 
(jue;  mais  quel  que  soit  le  méri].e  de  M.  Cicéri  et  des 
créations  de  son  pinceau,  n'est-il  pas  évident  que 
tous  les  artistes  appelés  à  remplir  s.a  tâche  devaient  IuL 
être  supérieurs,  et  que  le  public  devait  y  trouver  des, 
jouissances  plus  complète»  et  plus  variées ';'  Ceci  est 
d'une  vérité  que  nous  voudrions  voir  si  bien  recon- 
nue ,  qu'on  appliquât  le  princi[)e  du  concours  à  tous 
'!*  les  ouvrages  d'art  ;  mais  dans  l'étal  actuel  de  toutes  les 
enti'eprises  particulières  ou  publiques,  sous  l'empire 

!d'hai)itudes  aussi  vieilles  que  la  France,  il  a  fallu  à 
.  M.  Véron  faire  un  pas  immense  pour  appeler  dejeu- 
ines  artistes,  jusque-là  bornés  aux  travaux  de  leur  ate- 
,'\  lier,  à  se  produire  comme  peintres  décorateurs  sur  la 
scène  de  l'Opéra.  Sans  doute,  en  ouvrant  un  concours 
publiquement  annoncé  et  débattu ,  l'art  en  lui-même 
et  aussi  l'intérêt  de  l'habile  directeur  eussent  obtenu 
une  plus  belle  part  de  profits  ;  mais  nous  n'en  devons 
pas  moins  de  reconnaissance  à  M.  Véron  pour  l'amé- 
lioration qu'il  vient  d'introduire  dans  l'administration 
théâtrale. 

Les  artistes  se  sont  montrésdignes  du  choix  qui  avait 
été  fait  d'eux  ;  ils  ont  su  profiter  de  cette  occasion,  bien 
rare  par  le  temps  qui  court ,  de  pouvoir  donner  car- 
rière à  l'imagination  ;  c'est  un  bonheur  refusé  à  la  plu- 
part des  artistes ,  enchaînés  à  restreindre  la  verve  de 

TOXr  III.  '23"  I.IVRAISOR. 


leurs  compositions  dans  les  dimensions  d'ujic  pierre  li- 
thographique ou  d'un  tableau  de  chevalet.  Maintenant 
que  le  théâtre  ouvre  une  vaste  carrière  aux  peintres.bien 
des  rêves  de  leur  imagination,  qui  se  seraient  évanouis 
dans  l'oubli,  pourront  se  fixer  sur  la  toile,  et  (double 
bonheur!)  trouveront  des  spectateurs  et  des  applaudis- 
semens  refusés  le  plus  souvent  aux  compositions  exilées 
dans  les  galeries.  Espérons  que  les  architectes  pourront 
aussi ,  par  les  mêmes  moyens ,  souiinetlre  leurs  concep- 
tions au  jugement  du  public.  Quand  les  circonstances 
politiques  leur  ôlent  tout  espoir  de  voir  jamais  s'exé- 
cuter les  palais,  les  temples  dont  les  épures  restent  en- 
fouies dans  leurs  cartons  ;  n'est-ce  pas  un  avantage 
inappréciable  pour  eux  d'arracher  le  produit  de  leurs 
pensées  à  l'obscurité;  pour  le  public  de  se  dédommager 
de  l'ennui  de  pauvres  monumcns  qu'on  essaie  dans  nos 
vilies  par  la  vue  sur  la  scène  de  quelque  création  gran- 
dio.se'? 

Dans  un  prochain  article  nous  tâcherons  d'apprécier 
chaque  décor  de  la  TerUalicn,  comme  invention  et  exé- 
cution ;  aujourd'hui  nous  nous  bornerons  à  établir 
la  part  de  chaque  artiste  dans  cet  immense  travail,  car 
le  public  ne  connaît  que  les  artistes  qui  ont  été  nommés 
sur  l'affiche  et  dans  les  journaux. 

Voici  comment  ce  travail  a  été  divisé  : 

COMPOSITION.  EXECIjTIOH. 

1"  acte.      Edouard  Bertin Devoir. 

2*  acte.      Eug.  Lami Desplechin. 

3'  acte.      Cam.  Koqueplan Desplechin. 

■i'  acte.      Léon  Feucheres Jules  Dicterle  et 

v^  Savette. 

5'  acte, 

1"  partie.  Edouard  Bertin Alfred  Hauer. 

2'  partie.  P.  Delaroche les  cinq  artistes  ci- 
dessus  nommés. 

à.  !€.,  L.  TIT3T, 

SES  MONCMENS  HISTOHIQDES. 


Voici  bientôt  deux  ans ,  Moosieur,  que  vous  avez  ete 
nomme  par  ordonn-ince  inspectcur-ge'neral  des  monnmeos 
historiques  de  France.  Cette  fonction  de  cre'atioo  nouvelle 
était  depuis  long-temps  ri'clameo  comme  indispensable  dans 
l'état  actuel  de  nos  arts  et  de  nos  monumcns  ;  aussi ,  sans  dis- 
cuter alors  les  titres  qui  vous  appelaient  à  remplir  cet  em- 

IS 


250 


L»ARTISTE. 


ploi,  applaudhncs-nous  de  tout  notre  pouvoir  lors  de  voire 
entrée  à  ce  petit  ministère.  Vous  vous  c'iiez  chargé  ,  Mon- 
sieur, d'un  immense  travail,  je  pourrais  presque  dire  d'un 
travail  htrculéin.  Vous  ne  le  crûtes  pas  trop  au  dessus  de  vos 
forces,  et  dès  ce  moment  l'on  put  penser  que  les  mutilations, 
les  démolitions,  les  ventes  et  dilapidations  de  ce  que  nos  ré- 
volutions avaient  bien  voulu  nous  laisser  de  monumens  inté- 
reasans  allaient  s'arrêter,  du  moins  tel  était  le  but  proposé; 
et,  vous  voyant  arriver,  revêtu  de  la  faculté  d'y  atteindre, 
chacun  eut  l'espoir  d'une  meilleure  destinée  pour  notre  his- 
toire monumcntaire. 

Avez-vous  rempli  cet  espoir?  ceci  est  une  question  que  je 
veux  laisser  résoudre  à  vous-même.  Depuis  près  de  deux 
ans,  Monsieur,  un  voyage,  un  seul  voyage  de  trois  semaines 
a  été  entrepris  par  vous  dans  quelques  uns  de  nos  déparle- 
mens  du  Nord  ;  ce  voyage  fut  suivi  d'un  rapport  au  ministre, 
dans  lequel  vous  rendiez  compte  de  votre  tournée,  et  propo- 
siez quelques  mesures  utiles  et  indispensables,  disicz-vous, 
aux  nionunieus  et  bibliothèques  que  vous  veniez  d'explorer. 
Nous  ne  vous  parlerons  point  aujourd'hui  de  votre  rapport, 
imprimé  à  l'imprimerie  royale,  el  publié  eu  avril  i83i;  nous 
ne  vous  demanderons  pas  non  plus  quel  a  été  le  sort  de  vos 
propositions  et  des  mesures  qu'une  nécessité  urgente  vous 
avait  fait  reconnaître  indispensables}  nous  réserverons ,  si 
vous  le  permettez,  celte  série  de  questions  pour  une  autre 
lettre.  Nous  nous  plaindrons  seulement  de  ce  que  de  graves 
occupations  vous  aient  enlevé  la  possibilité ,  depuis  plus  d'un 
an,  de  renouveler  vos  tournées,  regrettant  qu'un  malheureux 
cumul  de  fonctions  politiques  et  de  missions  d'arts  vous  ait 
fait  négliger  le  parti  le  plus  intéressant  pour  nous.  Cepeudimt 
nous  concevons  fort  bien  qu'au  milieu  des  hautes  préoccupa- 
tions d'un  système  ministériel  à  conduire  a  bien,  vous  ayez 
cru  pouvoir  ajouruer  les  devoirs  d'un  inspecteur-général  des 
monumens  historiques  ;  il  fallait  quitter  Paris,  les  questions 
d'art  ont  été  mises  de  côté,  tant  pis  pour  elles,  mille  fois  tant 
pis,  car  il  est  sans  aucun  doute  qu'une  année  de  plus  passée 
pour  une  giande  partie  de  la  France  ,  en  quasi-révolution  , 
émeutes,  etc.,  n'ait  été  fatale  à  plus  d'un  monument  qui  aura 
réclamé  en  vain  votre  puissante  intercession. 

A  cela,  que  répondre?  Vous  ne  pouviez  quitter  Paris;  ré- 
signer vos- fonctions  d'inspecteur,  c'était  vous  priver  d'une 
retraite,  el  puis  quel  autre  eût  pu  être  chargé  d'un  travail 
dont  vous  aviez  conçu  toute  la  portée,  et  pour  lequel  vous 
aviez  formulé  un  vaste  et  admirable  plan  ;  il  eût  fallu  saisir 
votre  idée,  devenir  un  autre  vous-même,  eu  un  mot,  vous 
dépouiller  de  la  grande  pensée  dont  vous  aviez  le  secret;  tout 
cela  se  trouvait  difficile,  si  vous  voulez ,  ou  plutôt  devenait 
presque  cruel  pour  vous,  nous  le  reconnaîtrons  encore,  si 
vous  y  tenez  le  moins  du  monde. 

Mais  ce  que  vous  pouviez  faire  de  vos  fonctions  d'inspec- 
teur, sans  quitter  Paris,  sans  vous  déranger  de  vos  habitu- 
èts,  pour  ainsi  dire  en  pantoufDes  et  en  robe  de  chambre, 
pourquoi  l'avez-vous  négligé,  Monsieur?  Voilà  le  grand  re- 
proche que  nous  nous  sommes  chargés  de  vous  transmettre  ; 
vous  pouviez  empêcher  beaucoup  de  mal,  prévenir  des  per- 


tes douloureuses,  et  vous  ne  l'avez  pas  fait.  Nous  sommes 
vraiment  fâchés  d'avoir  à  vous  lancer  une  première  pierre  ; 
mais  au  moins  nous  sommes  sans  péchés  de  ce  genre,  car  ja- 
mais nous  n'avons  eu  le  pouvoir  de  bien  ou  de  mal  faire  en 
beaux-arts,  ni  en  quoi  que  ce  soit  d'administratif. 

Permettez  donc  qu'aujourd'hui  nous  venions  vous  parler 
comme  entrée  en  matière  des  Petits-Augustius ,  autrement 
dit  de  l'emplacement  de  l'École  des  Beaux-Arts.  Peut-être 
croyez-vous.  Monsieur,  qu'il  se  trouve  seulement  dans  cet 
ancien  couvent,  que  l'on  veut  transformer  en  palais  des 
Beaux-Arts,  quelques  cloîtres  renversés  ,  quelques  jardins 
détruits;  et,  comme  l'institution  des  Pelits-Augustins  de 
Paris  ne  remonte  pas  au  delà  de  1G07,  vous  voyez  peu  à 
regretter  dans  ce  bouleversement  ;  sous  ce  rapport  vous  au- 
riez raison  ,  si  le  palais  en  construction  n'était  pas  la  plus 
aflVense  caserne  qui  se  pxiisse  imaginer,  et  le  T^VxsdétcsIable- 
meiit  con^ju  de  tous  les  lourds  monumens  que  notre  époque 
aura  marqués  de  son  cachet.  Mais  il  y  a  autre  chose  à  exa- 
miner, d'autres  destructions  que  celle  de  vieux  cloîtres  du 
xvii"  siècle,  à  déplorer,  au  milieu  de  ce  chaos  de  pierre  que 
l'on  veut  appeler  Paris. 

Il  fut  une  époqne  qu«  nous  ne  pouvons,  je  crois,  nous 
rappeler  ni  l'uu  ni  l'autre,  tant  nons  sommes,  il  me  semble 
du  moins,  les  enfans  de  ce  siècle;  il  fut,  dis-je,  une  époque 
où  la  rage  des  destructions  et  des  mutilations  était  encore 
plus  forte  qu'elle  ne  se  montre  aujourd'hui.  Après,  les  insti- 
tutions ,  les  anciennes  lois,  en  un  mot,  toute  l'ancienne 
France  détruites;  après,  des  meurtres  qui  ensanglantèrent 
depuis  le  trône  jusqu'à  la  chaumière,  la  religion  chassée  de 
ses  temples,  la  noblesse  de  ses  châteaux,  la  frénésie  des  des- 
tructeurs s'attaqua  aux  monumens  ;  alors  vous  ne  savez  que 
trop  ce  qui  arriva,  et  les  châteaux  brûlés,  et  les  églises  et  le» 
couvens  rasés,  et  toute  notre  longue  histoire  de  France 
exhumée  de  ses  royales  tombes  de  Saint-Denis  el  dépouillée 
de  sa  pompe  de  mort  et  de  sa  sainteté  de  souvenirs. 

Eh  bien  !  à  cette  épgque,  un  homme  eut  l'idée  de  réunir, 
dans  une  sorte  de  musée  national ,  tout  ce  que  l'on  pourrait 
recueillir  des  ruines  et  des  débris  qui  couvraient  notre  sol  ; 
cet  homme  était  M.  Lenoir;  il  trouva  le  couvent  des  Petits- 
Augustins,  la  dernière  fondation  de  la  dernière  des  Valois, 
veuf  de  ses  propriétaires,  il  y  plaça  son  musée,  et  vous  savez 
ce  qu'il  renfermait;  c'est  un  souvenir  de  notre  jeunesse, 
qu'aucun  de  nous  n'a  sûrement  oublié.  En  i8i3  il  fut  or- 
donné qu'il  devrait  rendre  aux  églises,  encore  debout,  les 
monumens  dont  elles  avaient  été  privées ,  et  que  les  fa- 
milles qui  se  trouveraient  réclamant  quelques  tombeaux,  sta- 
tues, ou  tout  autre  objet  d'art  faisant  partie  de  ce  musée, 
seraient  réintégrées  dans  leur  po.sscssion.  Nous  n'apprécions 
ni  ne  qualifions  ici  le  mérite  de  cette  ordonnance ,  nous  ci- 
tons des  faits  ;  enfin  elle  reçut  son  exécution  ,  et  tout  cela  a 
pour  soi  la  sanction  d'un  acte  accompli. 

Mais  ce  que  nous  venons  solliciter  devons.  Monsieur, 
c'est  de  nous  indiquer  ce  que  sont  devenus  les  objets  d'art 
provenant  d'églises,  de  couvens  ou  de  châteaux  détruits?  en 
quelles  mains  ils  sont  passés?  Je  sais  bien  qu'à  la  rigueur 


L'ARTISTE. 


2&1 


vous  pouvez  n'pondre  :  •  Cela  était  fait  et  parfait  avant  ma 
nomination  d' ins^iCLlcur- giniral  îles  moniiniens  historiques.  » 

Aussi  ne  vous  (IcmaiHloiis-iioiis  là  ([u'iiii  simple  rc'iiscijçiie- 
nient,  pour  une  pallie  des  objets  d'art  restes  sans  destina- 
tion aux  Petits- Augustin» ,  et  vous  répondrez,  si  vous  pou- 
vez retrouver  leurs  traces  :  où  sont  ailes  les  vitraux  ,  les 
boiseries  sculptes,  etc.,  (pic  je  n'ai  revus  nidic  part?  Le 
catalogue  existait;  il  serait  i'acile  de  vérifier  ce  (|ui  manque  ; 
c'est  une  des  charges  de  votre  emploi ,  et  si  vous  tenez  à  faire 
quel(|uë  chose  d'ulile,  connneueez  par  cette  vérification  dont 
tout  le  inonde  artiste  vous  saura  gic'.  Puis,  par  lui  beau  jour, 
à  votre  loisir,  transportez-vous  aux  Pctits-Augustins,  et  vi- 
sitez en  détail  ce  vieux ^Tcnicr  oublie',  où  se  pourrissent  et  se 
dc'te'riorent  tant  d'objets  d'art  interessans  pour  notre  histoire 
et  pour  l'ari  lui-même  ;  enfui ,  tout  ce  qui  n'a  pu  f'tre  utilise 
de  l'anc'.n  Musc'e. 

V'_,cz-vous  ce  beau  et  curieux  portail  du  château  d'Am- 
b'  ^e,  découpe',  ciselé,  sculpte',  brodé,  comme  si  la  pierre 
se  tailladait  ainsi  que  le  papier?  Eh  bien  !  Monsieur,  tous  les 
jours  il  se  détruit  :  les  charrettes  qui  apportent  des  pierres  à 
la  caserne  qui  se  trouve  en  construction  dans  l'ancien  jardin 
du  cloître,  l'écorchent,  récailicut,  lui  enlèvent  chaque  jour 
une  pierre,  un  morceau  de  sculpture,  quelque  parcelle  de 
broderie  en  passant.  Puis  les  ouvriers  maçons  et  les  gardiens 
ont  aussi  leur  part  dans  la  destruction  de  ce  curieux  monu- 
ment; ils  ont  fait  disparaître  uu  petit  escalier  en  bois  sculpté, 
dont  vous  ne  pourrez  plus  admirer  que  la  forme  élégaute  et 
la  légèreté.  Cherchez  encore  autour  de  ce  portail  du  château 
d'Aniboise,  ce  sont  des  colonnes  ,  des  chapitaux,  des  frises, 
des  ogives  ornées,  des  bas-reliefs  brisés  ,  véritable  chaos  de 
dix  monumcus  difléreus,  jetés  sans  pitié  aux  jeux  des  enfans 
et  aux  besoins  des  employés  de  l'Ecole  des  Beaux- Arts,  qui 
viennent  y  chercher  une  borne  pour  leur  porte,  de  petits 
remparts  pour  leurs  jardins,  ou  des  bancs  pour  respirer  à 
l'aise  la  fraîcheur  du  soir;  et  tout  cela  se  coupe,  se  brise,  se 
voiture  à  la  volonté  du  premier  employé,  architecte  on  por- 
tier qui  manquera  de  bois  ou  de  pierre  ! 

Allez  plus  loin ,  Monsieur,  nous  vous  en  prions ,  ceci  n'est 
pas  ce  que  vous  pourriez  voir  de  plus  ctuicux.  Il  faut  aussi 
des  petits  jardins  pour  les  choux  et  les  carottes  des  lapins  de 
MM.  les  employés,  c'est  de  toïite  justice,  et  personne  ne 
méconnaîtra  cette  nécessité;  eh  bien  !  il  existe  au  milieu  du 
cloître  uu  petit  espace  de  terrain  où  avaient  été  cnta.ssés  les 
statues,  les  bus-reliefs,  les  marbres  sculptés ,  dont  ou  ne  sa- 
vait plus  que  faire;  une  partie  de  ce  terrain  a  été  déblayée, 
et  ce  qui  s'y  trouvait  jeté  au  hasard  sur  ce  qui  existait  déjà 
dans  l'autre  partie,  fait  actuellement  ce  qu'où  pourrait  ap- 
peler des  rochers  de  marbre,  d'où  a'élaiiccut  des  bras,  des 
pieds,  des  tètes  couronnées,  des  collerettes  empesées  à  la 
Médicis,  et  quelques  casques  de  chevaliers. 

Cela  est  cruel  pour  un  cœur  d'artiste ,  mais  les  Inpins  de 
rétablissement  ont  leur  jardin  ,  tout  est  pour  le  mieux.  Ce- 
pendant ,  Monsieur,  s'il  vous  était  possible  de  .sauver  (piel- 
ques  curieuses  statues  qui  se  trouvent  au  milieu  de  celte  dé- 
solation, les  lapins  n'y  perdraient  rien  ,  et  les  arts  y  gagne- 


raient beaucoup.  Ayez  quelque  pitié  poor  Cominiues,  Phi- 
lippe de  Coinniines  le  curieux,  le  grand  historien  ;  le  voyei- 
vous à  genoux,  les  niaius  jointes,  il  semble  vous  implorer. 
Sauvez  ce  qui  reste  de  lui,  de  sa  tournure  d'homme  ;  lu  pluie 
a  déjà  effacé  les  armoiries  de  son  écu  et  l'or  de  son  armure, 
mais  sa  belle  li'te  est  intacte,  c'est  son  portrait  sculpté  d'u- 
près  un  moule  pris  sur  nature;  et  pour  le  iiauver,  que  faat-il? 
une  charettc  et  quatre  ouvriers  qui  le  voitorentau  Lourre; 
c'est  bien  peti  pour  un  si  grand  homme  ;  voyez  si  vous  pou- 
vez cela  pour  lui  et  pour  nous  ;  emportez  aussi  ce»  quel- 
ques reines  de  France ,  priant  encore  loin  de  leurs  tom- 
beaux :  vous  leur  devez  cela ,  si  ce  n'est  pour  la  majesté' 
royale  dont  il  .semble  qu'on  fasse  peu  de  cas  aujourd'hui , 
que  ce  soit  du  moins  dans  l'intérêt  de  la  statuaire.  Il  y  a  de 
bonnes  choses  dans  ces  sculptures,  nous  vous  l'assurons,  et 
vous  pourriez  vous  en  convaincre  par  vous-même;  le»  nou- 
velles statues  des  Tuileries  ne  les  valent  certainement  pas , 
cela  soit  dit  sans  leur  faire  du  tort. 

Nous  voudrions  bien  encore  vous  recommander  un  petit 
bas-relief  du  treizième  siècle,  représentant  une  pénitence 
publique;  celui-là  ne  vous  donnera  pas  grand'peinc;  il  peut, 
pour  ainsi  dire,  s'emporter  sous  le  bras,  et  nous  nous  char- 
gerons plus  tard  de  vous  indiquer  sa  place.  Faites-vous  mon- 
trer, s'il  vous  reste  quelques  instans,  l'ancienne  église  des 
Pctit-Augustius  ;  vous  pourrez  sauver  quelques  beaux  tom- 
beaux qui  .s'oublient  au  milieu  de  deux  à  trois  mille  mo- 
dèles d'architecture,  véritable  pâture  d'araignées  et  de  che- 
nilles; c'est  entre  autres,  nous  croyons  nous  le  rappeler,  le 
tombeau  du  cardinal  de  Richelieu;  mais  enfin,  si  vous  pou- 
vez, comme  on  dit,  prendre  la  peine  d'y  aller,  vous  ne  von» 
repentirez  que  d'une  seule  chose,  c'est  d'avoir  pris  cette 
peine  si  tard. 

H.  H.  H 


Htttirttturir. 


STrlADSLLA. 

C'était  Wtc  à  Palernie,  chez  la  marquise  Rospi- 
gliosi.— Son  antique  palais,  ëtincclant  de  feux,  brillait 
coiiiine  un  phare  immense  allumé  dans  les  qttartien 
silencieux  de  la  ville.  La  rue  de  Tolède  était  remplie 
d'une  foule  considérable  de  peuple,  que  l'approche 
d'un  violent  orage  et  quelques  grosses  gouttes  de  pluie 
commençaient  à  disperser.  Peu  inquiets  du  bruit  du 
tonnerre  qui  éclatait  sur  leur  tète  et  des  tourbillons 
d'épaisse  poussière  que  le  vent  soulevait  et  chassait  par 
les  rues  avec  fracas ,  nombre  de  gens  de  la  dernivre 


252 


L'ARTISTE. 


classe, espèce  de  lazzarone  siciliens, les  pieds  nus,  coiffés 
du  bonnet  rouge ,  et  dont  une  tunique  de  laine  bleue 
composait  tout  le  costume,  suivaient  d'un  œil  indolent 
et  curieux  le  spectacle  de  l'illumination  s'éclipsant 
graduellement  sur  toutes  les  parties  de  rédiflce.  A  me- 
sure que  l'ouragan,  en  éteignant  chaque,  flamme ,  bri- 
sait un  des  anneaux  d'or  de  l'immense  spirale  de  feu 
déroulée  dans  les  airs,  c'étaient  sur  la  place  des^cris  de 
regrets  et  de  sourdes  malédictions  contre  un  orage  qui 
terminait  si  tristement  une  soirée  dont  on  s'était  pro- 
mis tant  de  plaisirs.  Quelques  intrépides  ,  rôdant  au- 
tour du  palais,  dont  la  plus  grande  partie  commençait 
à  plonger  dans  l'ombre ,  venaient  prêter  l'oreille  aux 
accords  des  harpes  et  des  mandolines  que  couvrait  par- 
fois l'importun  grondement  du  tonnerre.  ' 

Deux  de  ces  citadins,  eu  s'aidant  mutuellement  des 
pieds  et  des  mains,  étaient  parvenus  à  se  hisser  à  la 
hauteur  d'une  fenêtre,  et  là ,  accrochés  au  balustre  de 
cuivre  qui  la  protégeait,  ils  ne  perdaient  rien  des  flots 
d'harmopie  épanchés  de  l'intérieur.  —  Au  costume 
près>  et  à  voir  dans  l'ombre  leurs  corps  immobiles  col- 
lés à  la  muraille,  on  eût  dit  tle  deux  statues  de  saints 
sorties  silencieusement  de  leurs  niches  pour  -prendre 
leur  part  de  la  fête... 

Un  éclair  bleuâtre  aveugla  l'un ,  la  foudre,  un  écla- 
tant, fit  lâcher  prise  à  l'autre  ;  ils  tombèrent  en  même 
temps  d'une  assez  grande  hauteur,  et  assez  rudement 
pour  demeurer  tout  étourdis  siu-  le  pavé. 

Un  jurement  très  énergique  fut  dans  la  bouche  du 
plus  jeune,  comme  la  confirmation  de  cette  double  ca- 
tastrophe. 

—  Luciaho,  dit  l'autre,"  qui,  depuis  quff  ses  deux 
mains  étaient  libres,  se  signait  dévotement  à  chaque 
éclair,  tu  oublies  que  nous  touchons  au  saint  jour  de  la 
Pentecôte,  et  c'est  demain  vigile  jeûne... 

—  Par  les  cornes  du  diable,  interrompit  Luciano  en 
colère,  je  me  soucie  bien  de  la  Pentecôte  de  l'an  1G82 
et  de  son  jeûne,  quand  je  viens  de  perdre  le  plus  beau 
crescendo  ! . . .  un  air  du  grand  Monteverde  ! . . 

Disant  cela,  il  se  levait  sur  ses  jambes,  cherchant 
avec  peine  l'appui  de  la  muraille ,  chancelant  et  blessé 
(ju'il  était. 

Ah!  ah!  ah!...  fit  Joachim  en  éclatant  de  rire,  car 
il  venait  d'apercevoir  un  singulier  échec  au  mince  vê- 
tement de  son  compagnon  ;  bien  te  prend ,  Luciano , 
que  nous  soyons  au  beau  milieu  de  la  nuit;  sans  cela,  il 
nous  serait  difficile  de  regagner  le  môle  avec  une  seule 
souijuenille  pour  deux  paires  de jambes. 

—  Bah!  fil  l'autre  avec  un  geste  prodigieusement 
philosophique  et  de  l'air  d'un  homme  qui  s'efforce  de 
ressaisir  la  cadence  perdue  d'une  musique  qu'il  vient 


d'entendre ,  je  donnerais  ma  neuve  encore  et  dix  au- 
tres, si  je  les  avais,  pour  rattraper  le  motif  île  la  sonate 
à  l'allégro...  Tu  n'as  pas  vu,  loi,  coumie  la  signora 
Angelica  faisait  courir  ses  petits  doigts  blancs  sur  le 
clavecin.  Quel  trésor  pour  la  marquise  qu'une  fille  si 
belle,  et  musicienne!...  Et  il  quiiia  la  muraille  pour 
croiser  ses  mains  avec  admiration. 

—  Et  si  riche  donc  !  ajouta  .Joachim  en  prenant  le 
bras  de  son  ami.  Oh  !  une  fois  marié,  le  seigneur  Gaë- 
tanoBelmonte,  son  fiancé,  aura  plusde  sequinsqu'iliie 
s'en  trouve  présentement  dans  les  coffres  de  Venise  la 
riche,  plus  de  palais  qu'on  n'en  voit  dans  Gênes  la  su- 
perbe, plus  de  peintures  qu'il  n'y  en  eut  jamais  dans 
Ronîe  la  sainte . . . 

Ici  une  bouffée  de  vent  soulfla  au  visage  du  discou- 
reur une  grêle  de  petits  ciiilloux, et  force  lui  fut  de  couper 
court  à  son  énuiîiéralion.  Son  compagnon  se  traînait 
péniblement  et  tout  pensif  à  ses  côtés,  s'arrêtanl  par 
intervalles  pour  écouter  le  tonnerre^  dont  le  fracas 
allait  se  prolpngeant  en  échos  retentissans  soue  les 
voûtes  des  palais  de  marbre  qu'ils  côtoyaient  alors. 

—  .4.ussi  vrai  que  l'amé  de  ma  mère  n'était  pas  celle 
d'une  vierge,  reprit  Joachim,  je  jure  que  de  ma  vie  je 
n'entendis  pareil  tintamarre  dans  Païenne  :  les  canons 
du  marquis  d'Alfi  étaient  moins  bruyans.  Par.  .Saint- 
Jacques,  mon  |)atron,  vois  doiîc  comme  les  maisons 
tremblent;  en  voilà  une  qui  se  trémousse  ct)mme  un 
danseur  qui  aurait  perdu  la  mesure;  et  puis, iine vraie 
nuit  de  Noël  à  la  Saint-Médard;  Païenne  est  noir 
comme  un  sépulchre  scellé  du  temps  de  Ulelchisé- 
dech... 

—  Chut!  chut!  dit  Luciano  l'inleiTompant...  As-tu 
entendu  ? 

—  Quoi  donc;' 

—  Une  voix,  un. son,  quelque  chose  qui  a  frémi  dans 
la  nuit. 

Pour  le  moment,  je  n'entends  plus  rien  que  la  mer 
qui  mugit.  — Ah  !  je  vois  là-bas,  au  tournant  du  Corso, 
une  lumière  qui,  au  milieu  des  ténèbres, étincelle  comme 
un  rubis  sur  le  front  d'un  nègre...  Luciano,  en  voilà 
trois,  quatre  et  cinq  à  présent;  il  y  a,  devant,  une 
grande  figure  noire  qui  s'agite  et  papillonne  comme 
les  ailes  de  la  chauve-souris  :  si  c'est  un  possédé,  que 
saint  Janvier  lui  soit  en  aide  ! 

—  Silence!  dit  Luciano. 

Ils  étaient  arrivés  à  la  porte  de  la  maison  désignée; 
il  en  sortait  une  musique  étincclante,  qui  semblait  vou- 
loir lutter  avec  le  bruit  de  la  foudre ,  et  imiter  ses  dé- 
chiremens  hannonieux,  ses  vagues  retentissemens  cl  la 
mélodie  de  ses  lointains  échos.  Le  son  montait  en  no- 
tes aiguës,  criait,  sifflait,  éclatait  avec  des  intonations 


L'ARTISTE. 


253 


gigantesques;  puis,  desceiiclant  lentement,  lentement, 
il  allait  mourir  en  notes  tremblotantes,  accentué  en 
mourant  comme  la  voix  de  la  foudre,  et  paraissant 
glisser  comme  elle  dans  l'espace.  A  la  fin  d'une  partie, 
l'exécutant  s'arrtHa  court ,  souffla  ses  lumières  l'une 
après  l'autre,  ferma  la  fenêtre,  et  disparut. 

—  C'est  le  diable  en  personne,  dit  Joachiift. 

—  Si  c'est  le  diable  qui  joue  cette  musique,  que  je 
sois  damné  un  jour!  ajouta  Luciano. 

Pendant  que  les  deux  amis  regagnaient  leur  gîte  ,  à 
travers  les  rues  désertes  et  humides  de  la  ville,  l'inté- 
rieur du  palais  Ilospigliosi  était  le  théâtre  du  mouve- 
ment prodigieux  que  se  donnaient  les  serviteurs  de  la 
maison  pour  porter  aux  nombreux  conviés  les  rafraî- 
chissemens  qui  d'ordinaire  accompagnent  le  concert  et 
la  danse. 

La  principale  galerie,  dont  les  vitraux  coloriés  étin- 
celaient  du  feu  de  grappes  lumineuses  de  cristal  descen- 
dant des  voûtes,  était  singulièrement  garnie  de  statues 
et  de  vases  ciselés;  les  murailles  s'animaient  d'une  mul- 
titude d'arabesques,  dont  le  travail  attestait  la  magni- 
fique antiquité  du  palais.  Là  se  trouvait,  parmi  de 
merveilleuses  peintures  de  Véronèse  et  de  Léonard, 
l'y^urore  du  Guide,  admirable  composition  qu'on  voit 
encore  aujourd'hui  à  Rome  dans  une  des  demeures  de 
la  même  famille.  La  foule  des  conviés  se  pressait  alors 
autour  des  tables  de  marbre  noir ,  d'où  ressortaient , 
entre  des  touffes  de  myrthe  et  d'orangers,  les  pyrami- 
des de  fruits  s'élançant  des  vases  de  porcelaine,  où 
plongeaient  aussi  dans  la  glace  les  sorbets  au  sillon 
d'azur,  les  marasquins  de  "Venise  et  les  liqueurs  fines 
des  îles  qui  perlent  dedans  l'or.    • 

Au  centre  d'une  des  salles  voisines  ornée  de  tapisse- 
ries soie  et  argent,  et  dont  l'ameublement,  consistant 
en  coussins  de  Turquie  à  bosses  de  perles,  portait  les 
traces  d'un  luxe  suranné,  était  dressé  un  très  grand 
clavecin  d'ivoire  poli,  arromli  en  demi-cercle;  plu- 
sieurs femmes  aux  blanches  épaules ,  à  la  chevelure  de 
jais,  en  interrogeaient  les  touches  sculptées,  et  autour 
d'elles,  déjeunes  cavaliers  couverts  de  légers  manteaux 
s'entretenaient  gaiement ,  quoique  à  voix  basse ,  une 
main  galamment  posée  sur  leur  dague,  qui  en  soulevait 
légèrement  les  bords,  gardant  l'autre  bras  dégagé  pour 
la  première  dame  qui  en  eût  réclamé  l'appui  ;  tandis 
que  l'un  d'entr'eux,  accoudé  au  support  d'une  des  hau- 
tes fenêtres  eiitr'ouvertes,  semblait  suivre  dans  une 
vague  rêverie  le  bruit  de  l'orage  mourant  dans  le  loin- 
tain. 

—  Gatitano,  dit  en  l'abordant  familièrement  un  per- 
sonnage vêtu  de  noir  des  j)ieds  à  la  tête,  et  dont  le 
surtout  de  velours,  surmonté  d'un  magnifique  collier 


en  or,  suspendait  une  figure  de  colombe  qui  prend  son 
vol,  la  tête  renversée  et  les  ailes  étendues;  Gaëtano,  que 
regardes-tu  donc  là-bas  avec  cet  air  rêveur  de  poète 
qui  cherche  la  dernière  rime  de  son  sonnet? 

Sans  détourner  les  yeux  vers  celui  qui  parlait  :  Je 
regarde,  répondit  le  jeune  homme,  ces  nuages  ora- 
geux qui  descendent  dans  la  mer  et  s'y  confondent  à 
l'horizon.  Oh!  voyez  donc,  mon  oncle,  ajouta-t-il  avec 
exaltation,  quel  spectacle  sublime!  I>es  ondes  roulées 
en  masses  énormes  montent  jusqu'à  la  voûte  immobile 
comme  si  elles  menaçaient  d'éteindre  les  pâles  rayons 
de  ces  rares  étoiles  qui  reparaissent  <;à  et  là. 

—  Jeune  homme ,  jeune  homme ,  reprit  le  person- 
nage en  secouant  la  tête,  sont-ce  là  des  idées  qui  doi- 
vent vous  occuper  à  la  veille  d'un  si  beau  jour!  Tr 
voilà,  mon  ami,  triste  comme  un  amant  qui  craindrait 
de  perdre  sa  maîtresse.  Eh!  encore  un  coup,  que 
poursuis-tu  si  curieusement  à  l'horizon  ?  Est-ce  la  trace 
de  cette  felouque  vénitienne  qui  tout  à  l'heure  rasait  nos 
murs ,  et  dont  la  lumière  vient  de  disparaître  derrière 
les  vagues?  Par  le  vénérable  ordre  du  Saint-Esprit , 
dont  j'ai  l'insigne  honneur  d'être  chevalier  (et  il  s'in- 
clina légèrement),  elle  ne  cingle  pas,  que  je  sache,  vers 
le  sérail  après  t'avoir  ravi  ta  fiancée.  —  Tournez  donc 
la  tête,  mon  cher  Gaëtano,  je  vous  prie...  et  voyez  ici 
la  dame  de  vos  pensées,  notre  douce  Angelica.  Pour- 
quoi ne  pas  être  à  ses  côtés,  monsieur  l'indinérent? 
Pourquoi  laisser  à  un  autre  le  soin  de  ramasser  le  gant 
qu'elle  vient  de  laisser  tomber...  Oh!  que  tu  aurais  eu 
besoin,  mon  cher  neveu,  de  passer  quelques  années  à 
la  cour  du  grand  roi  Louis...  et  des  leçons  du  marcbese 
de  Vardes  et  du  beau  Lauzun  ! 

Pendant  ce  long  discours ,  Gaétano  caressait  avec 
impatience  le  pommeau  sculpté  de  sa  dague,  précieuse 
arme  de  famille,  autour  de  laquelle,  suivant  la  cou- 
tume du  temps,  l'artiste,  digne  élève  de  Benvenuto, 
«vait  ciselé  un  des  faits  d'armes  du  prince  Belnionte , 
son  aïeul.  Quand  le  personnage  eut  terminé  sa  morale: 
—  Serait-ce  là ,  comte  Uasetti ,  dit  Gaëtano ,  des  dé- 
monstrations à  captiver  mon  Angélica?Oh!  croyez  bien 
(|uc  son  aspect  me  réjouit  et  me  charme  plus  que  tout 
autre.  Long-temps  avant  d'être  agréé  d'elle,  j'avais 
suivi  avec  amour  le  demi-cercle  voluptueux  de  ses  sour- 
cils arrondis,  voyez-les,  comme  un  croissant  tracé 
bout  d'une  plume,  et  les  formes  de  sa  taille  oudo 
et  souple,  et  ses  yeux  veloutés...  Mais  vous  ne  sou 
nez  pas  la  moitié  de  ses  perfections;  sous  celte  ^vi 
loppe  de  vierge  timide,  il  y  a  une  anie  forte  et  paslQ^ui^ 
née,  des  trésors  de  vertu  et  de  sagesse;  et  puis,  la  vôis,- 
le  chant,  l'expression  délirante  d'une  syrène.  La  niusi- 


254 


L'ARTISTE. 


que  est  le  lien  qui  unit  nos  âmes  ;  ce  soir,  elle  m'a 
rendu  fou  ! . . . 

Et  il  se  frappa  la  tète  avec  un  mouvement  de  ravis- 
sement. 

—  Per  haccol  mon  neveu,  dit  le  comte,  changeons 
de  thèse  ;  piano,  pianissimo ,  s'il  vous  plaît  ;  on  nous 
observe,  et  les  convenances  !  Peste  !..  mais,  si  je  ne  me 
trompe,  Angelica  vous  a  entendu  ;  voilà  qu'elle  passe 
amoureusement  les  doigts  sur  ses  paupières  humides, 
et  qu'elle  ramène  sur  son  sein ,  doucement  gonflé,  le 
crêpe  de  sa  mantille...  N'est-ce  point  aussi  pour  mieux 
savourer  les  douceurs  que  ces  étourdis  lui  adressent 
sur  sa  beauté  et  sur  la  mélodie  de  son  chant? 

Gaëtano  fit  un  geste  de  dépit,  et  un  instant  après, 
il  était  aux  côtés  de  sa  fiancée,  qu'il  ne  quitta  plus  jus- 
qu'au jour. 

Quand  le  soleil  se  fit  voir  à  l'horizon  comme  une 
plaque  de  métal  rougi ,  le  comte  apporta  à  Gaëtano  sa 
riche  toque  de  velours ,  dont  une  aigrette  en  diamant 
garnissait  le  sommet;  puis  s'adressent  à  la  marquise  : 

—  Voilà,  dit-il  en  frappant  familièrement  sur  l'épaule 
du  jeune  homme,  un  cavalier  que  je  conduis  à  Naples 
sur  l'heure;  je  n'oublie  pas  que  le  roi  doit  apposer 
son  scel  au  contrat  des  Belmonte... 

Angelica  soupira. 

—  L'étiquette  l'exige,  dit  la  marquise  à  sa  fille. 

—  Ainsi  donc,  tout  Palerme  sera  demain  à  l'église 
de  Sainte-Angélique,  ma  patronne,  et  j'y  paraîtrai  sans 
lui. 

Pour  unique  réponse,  Gaëtano  imprima  sur  la  main 
(le  sa  fiancée  un  baiser  qu'il  prolongea  amoureusement, 
puis  il  haussa  les  épaules  en  montrant  le  comte. 

—  Et  puis,  reprit  la  jeune  fille,  dont  la  noire  pru- 
nelle étincela,  vous  vous  privez  d'un  grand  plaisir, 
messeigneurs ,  celui  d'entendre  le  premier  virtuose  de 
l'Italie. 

—  Effectivement,  dit  à  son  neveu  le  comte  qui  s'é- 
loigna aussitôt;  Stradella  est  depuis  hier  à  Palerme.     , 

Le  saint  jour  de  la  Pentecôte,  la  cathédrale  de  Pa- 
lerme était  remplie  d'une  foule  immense  ;  les  derniers 
accens  de  l'orgue  expirant  vibraient  encore  sous  ses 
arceaux  d'or  et  de  marbre ,  lorsqu'une  figure,  appa- 
raissant tout-à-coup  du  milieu  de  la  lumière  vague  et 
bleuâtre  de  la  nef,  y  attira  tous  les  regards. 

Donner  des  traits ,  une  physionomie  à  cet  homme , 
à  cette  apparition,  impossible  !..  un  teint  livide,  dans 
les  yeux  deux  éclairs,  et  une  chevelure  noire,  pendante 
en  désordre  et  se  déroulant  le  long  de  ses  épaules  comme 
les  anneaux  du  serpent,  une  tète  gigantesque  sur  une 
charpente  d'araignée,  voilà  tout  ce  que  saisissait  l'œil  : 


créature  céleste  et  satanique,  un  de  ces  êtres  qui, 
n'ayant  que  souffle  et  pensée,  ne  se  peignent  qu'avec 
des  ombre;  et  des  rayons.    ^ 

Un  violon  flamboya  dans  ses  mains;  il  commença. 

L'archet  fouetta ,  mordit  la  corde  ,  et  alors  s'en 
échappa  nne  tempête  de  notes  délirantes  et  pressées  ; 
c'était  la  confusion  d'une  foule  masquée  qui  se  croise, 
s'agite  et  tourbillonne  en  tous  sens  ;  toutes  les  disso- 
nances musicales  s'y  heurtaient  avec  fracas  ;  puis  l'or- 
dre s'établit  dans  ce  tumulte,  et  des  accords  vibrèrent 
doux  et  mélodieux. 

C'était  l'écho  de  la  voûte  des  airs,  quand,  dans  une 
nuit  pure,  la  lune  tend  son  arc  d'argent;  puis  on  en- 
tendait le  susurrement  des  fontaines,  le  frémissement 
des  bois,  et  parfois  un  de  ces  gémissemens  mélancoli- 
ques, qui,  dans  les  déserts,  retentissent  comme  la  voix 
d'une  âme  qui  se  plaint... 

L'artiste,  pâle  et  comme  épuisé,  s'arrêta,  s'essuya  le 
front,  et  reprenant  l'instrument  mystérieux  avec  une 
vivacité  singulière,  il  lui  darda  un  regard  de  feu,  et  en 
fit  jaillir  tout  à  coup  la  voix  gigantesque  de  l'avalanche 
qui  se  précipite,  des  torrens  fracassés  contre  les  rocs, 
de  l'incendie  qui  éclate  en  pétillemens  enflammés,  du 
tonnerre  qui  bondit  dans  l'espace .  —  Puis,  descendit  des 
voûtes,  sur  les  ailes  des  chérubins  d'or  qui  y  planaient, 
la  voix  des  anges  et  des  génies  ;  une  ame  se  fondait 
dans  l'expansion  de  la  prière ,  une  autre  montait  au 
ciel  dans  un  élan  mystique.  La  foule  poussa  un  long 
soupir  quand  un  drame ,  drame  sanglant ,  se  déroula 
tout  à  coup  sur  la  corde  prestigieuse,  évoquée  par  l'ar- 
chet mobile;  l'amour,  la  haine,  la  vengeance,  y 
échangeaient  leurs  inspirations  délirantes,  leurs  luttes 
furieuses  :  la  colère  grinça ,  les  larmes  du  désespoir 
coulèrent  ;  puis  ,  de  sémillantes  fanfares  couvrirent  les 
cris  prolongés  de  la  douleur. 

Mais  l'enthousiasme  n'eut  plus  de  bornes  quand  ,  je- 
tant sur  son  violon  une  phrase  lamentable  où  deux  cœurs 
aimans  se  parlaient  de  leurs  peines,  l'artiste  fit  succé- 
der à  tout  l'emportement  de  la  passion  la  douleur 
d'une  séparation  subite  et  éternelle. 

Un  accident  interrompit  Stradella  :  on  emportait 
Angelica  évanouie. 

Gérard  Kleist. 
(  La  suite  au  numéro  prochain,  ) 


L'ARTISTE. 


255 


^3  S[tailii(QILl 

5Ctt  t011î(>(?rttt  ^tt  X0X  X0y$. 

1270. 

I.i  pire  rieni  qui  toit ,  c'est  maie  famé. 
{Ancien  proverbe.) 


Le  2f)  îioût  1270,  pour  un  dimanche,  s'annonça  dé- 
solant. Onze  heures  étaient  déjà  sonnées ,  (ju'on  n'a- 
vait encore  eu  que  de  la  pluie,  du  vent  et  du  tonnerre, 
le  tout  si  dru  et  si  violent,  que  mettre  un  chien  dehors 
eût  été  du  plus  mauvais  chrétien  :  aussi,  dans  les  mai- 
sons, on  étail  désespéré  de  s'être  bien  accoutré,  et  de 
rester  là,  conmie  un  pilier,  entre  des  murs;  d'avoir 
travaillé  à  force  et  sué  toute  une  semaine,  pour  voir 
passer  en  eau  le  jour  qui  avait  tant  tardé,  son  beau  di- 
manche. Ma  foi,  quand  un  bon  Dieu  agit  ainsi,  il  n'est 
|)lus  bon.  Si  c'était  le  diable  qui  fit  pleuvoir,  encore 
passe. 

Or,  vers  une  heure  de  l'après-midi ,  le  bon  Dieu 
comprit  sa  faute ,  à  ce  qu'il  semble,  et  la  répara  comme 
un  digne  homme.  Le  soleil  parut,  et  chassa  les  nuages; 
le  calme  se  rétablit  en  l'air,  et  la  consolation  dans  les 
maisons.  Paris  alors  sortit  à  ses  portes,  vit  un  rayon 
de  soleil ,  et  se  mit  en  marche. 

Un  instant  après,  vous  eussiez  vu  une  bonne  partie 
de  la  population  éparpillée  dans  la  ville,  joyeuse  et  pa- 
rée, allant  par  petites  familles  de  six  ou  de  sept,  se  di- 
rigeant toutes  vers  le  même  point.  Bientôt  cette  mul- 
titude défila  petit  à  petit  vers  la  Chapelle-Saint-Denys, 
et  la  roule  qui  mène  au  tombeau  des  rois  se  tacheta 
d'espace  en  espace  d'une  infinité  de  troupes,  à  pied  et 
pauvres,  qui  marchaient  bon  train,  voulant  vite  arri- 
ver. Voici  où  elles  allaient. 

En  ce  temps-là,  comme  vous  savez,  il  y  avait  à  Saint- 
Denys  un  monastère,  et  dans  ce  monastère  une  église  à 
grand  clocher,  oùl'onplatjait  les  rois  défunts,  pour  que 
le  peuple  vînt  les  honorer.  C'est  là  que  dormait  depuis 
cent  jours  Loys,  le  meilleur  roi  qu'on  vit  jamais,  mort 
de  la  peste  outre-mer,  si  pauvrement  qu'on  en  pleura 
partout,  et  {juc  de  chaque  endroit  on  vint  visiter  son 
cercueil.  Les  pauvres  et  les  infirmes,  ayant  confiance  , 
se  traînèrent  jusque  là  counne  les  autres,  et  l'histoire 
nous  rapporte  (pi'il  y  eut  nombre  iimombrablc  de  mi- 
racles. On  parla  d'aveugles  qui  s'étaient  remis  à  la  lu- 
mière, rien  (pi'en  invoquant  son  noui  ;  de  boiteux  qui 
avaient  pareillement  repris  leurs  jambes,  et  couraient 


à  présent  mieux  que  vous  et  moi;  on  était  de  piété  telle 
qu'on  montrait  au  doigt  des  morts  ressuscites. 

Laissons  donc  passer  ces  pèlerins,  pour  nous  arrêter 
seulement  à  ce  petit  groupe  de  quatre ,  une  bonne 
femme,  sa  fille,  un  homme,  et  encore  un  homme,  mais 
qui  marche  un  peu  derrière,  comme  un  serviteur. 

Pourtant  c'était  un  grand  seigneur,  me<isire  Pierre 
de  la  Broce,  barbier-chirurgien  du  feu  roi,  ministre  et 
médecin  sous  son  successeur.  Oh  !  oui,  un  grand  sei- 
gneur !  car,  à  la  cour ,  les  dames,  les  damoiscllcs,  le» 
plus  jolies  mains,  les  plus  doux  sourires,  tout  le  choyait, 
le  flattait  comme  un  enfant,  et  dans  la  rue,  chez  le  po- 
pulaire, son  nom  ne  trouvait  que  des  grimaces  de  haine 
et  de  dégoût,  tant  il  était  haï,  M.  Pierre;  ce  qui  prouve 
qu'il  était  grand  seigneur. 

Après  cela ,  je  ne  nie  pas  que  la  colère  des  pauvres 
gens  n'eût  ses  raisons  ;  oh  !  je  sais  bien  qu'il  était  mau- 
vais coeur,  M.  de  la  Broce,  et  tout  plein  d'indignités, 
et  cruel  jusqu'à  tuer,  par  manière  de  passe-temps ,  les 
malades  du  petit  peuple  qu'on  lui  confiait,  disant  :  «  En 
voilà  un  de  moins  pour  souffrir,  »  ne  pensant  ni  à  sa 
veuve  ni  à  ses  enfans.  C'est  pourquoi ,  comme  on  le 
croyait  né  d'tm  certain  bourgeois  de  Touraine ,  foulon 
de  métier,  et  fripon  de  nature ,  si  l'on  causai^  du  fils 
le  chirurgien,  on  avait  l'habitude  de  conclure  par  un: 
Voyre,  il  ne  peut  issir  dcii  vaissel  fors  ce  qu'en  y  a  mis  , 
ce  qui  voulait  dire  :  Le  père  est  un  coquin,  le  fils  aussi. 
Et  c'était  parfaitement  bien  dit. 

D'abord,  il  avait  méchante  figure,  et  c'est,  je  crois, 
un  indice  du  cœur  pres(|uc  certain.  Sa  bouche  semblait, 
rien  qu'à  la  voir,  pot  à  miel  et  à  poison  tout  ensemble. 
Certes,  son  nez  ne  portait  rien  d'agréable,  ses  yeux 
non  plus^  qui  étaient  verts  et  se  renfonçaient  en  creux 
dans  sa  tête  chauve.  En  outre ,  il  avait  par  privilège 
au  menton  une  barbe  grise  si  touffue  et  si  abandonnée, 
que ,  comme  en  une  terre  déserte ,  on  y  trouvait  des 
familles  et  des  espèces  différentes  d'insectes  lout-à-fait 
sauvages;  et  puis,  si  encore  son  accoutrement  eût  ca- 
ché favorablement  son  physique ,  peut-être  eût-il  été 
passable;  mais,  c'est  qu'il  était  mal  affûté  des  pieds  à 
la  tête,  avec  ses  deux  robes  grossières  de  camelot,  celle 
de  dessous  descendant  jusqu'aux  pieds,  l'autre,  appe- 
lée surcot,  n'allant  qu'aux  genoux,  et  serrée  à  la  taille 
par  une  courroie  en'  cuir  à  clous  d'acier  tout  sim- 
plement. Le  tout  était  galamment  couronné  par  une 
énorme  poche  en  toile  pendue  à  sa  ceinture,  et  de  la- 
quelle sortaient  des  manches  d'instrumens  de  chirur- 
gie, comme  les  paperasses  dans  un  sac  d'avocat. Pierre 
de  la  Broce,  comme  vous  voyez,  n'était  pas  beau. 

Aussi  les  pauvres  femmes  et  leur  compagnon  hi- 
taient-ils  de  temps  en  temps  le  pas,  non  qu'ils  connus- 


^56 


L'ARTISTE. 


sent  ce  personnage  dont  un  capuchon  couvrait  her- 
métiquement la  face,  mais  parce  qu'on  avait  peur  d'un 
être  si  laid  et  si  gueux. 

—  Vois-tu  pas,  disait  la  mère  en  se  pressant  vers  sa 
fille,  comme  il  nous  suit?  Par  ma  fi,  point  ne  me  duyt 
tel  compagnon ,  et  quand  tu  seras ,  par  les  mérites  de 
monseigneur  Loys,  du  tout  guérie  et  saine,  et  frisque, 
mon  Adèle,  nous  tâcherons  de  refuir  ce  vilain. 

—  Certes  oui,  boinie  mère ,  reprit  la  damoiselle, 
qui  avait  un  gentil  visage ,  et  je  guérirai  bientôt ,  par 
grand  bonheur;  car  vous  savez  bien  notre  voisine, 
Marguerite  la  regratiière,  qui  nourrit  les  enfans  des  au- 
tres ? 

—  Oui,  répondit  le  jeune  homme  qui  était  un  beau 
damoisel  ayant  nom  Raoul,  celle  qui  a  nourri  le  petit 
Giefrein,  le  fils  d'Agnès  la  Buschière? 

—  Justement,  dit  Adèle.  Ce  petit,  un  jour,  cheut 
dedans  un  cellier  à  sa  mère,  tant  qu'il  se  cassa  la  jambe 
dextre  et  son  bras  aussi,  et  vomit  des  humeurs  par 
grande  force  :  c'était  pitié.  11  gisait  ainsi  comme  mort, 
et  ne  respirait  et  ne  donnait  nul  signe  de  vie,  le  pau- 
vre enfant ,  et  ceux  qui  là  étaient  disaient  que  s'ils 
avaient  vingt  fils  en  tel  état,  ils  les  donneraient  pour 
un  vivant,  et  ajoutaient  de  le  faire  ensevelir,  ce  que  la 
mère,  pileuse  et  dolente,  allait  faire,  quand  Margue- 
rite, qui  avait  nourri  l'enfant,  le  prit,  et  dit  qu'elle  ne 
l'ensevelirait  mie,  et  que  si  quelqu'un  y  mettait  la  main, 
elle  le  mordrait  de  ses  dents ,  et  l'égratignerait  de  ses 
ongles,  et  lui  ferait  tel  mal  qu'elle  pourrait ,  parce  que 
c'était  l'enfant  de  son  lait,  et  qu'elle  saurait  bien  le  re- 
chauffer et  l'arracher  des  morts ,  son  enfant.  Lors,  se 
prit  à  implorer  le  benoict  Loys,  et  dans  sa  prière  s'en- 
dormit tenant  le  petit  parmi  ses  bras.  Le  lendemain 
matin,  ce  dit-on,  on  les  retrouva  en  liesse,  lui,  l'enfant, 
bien  guéri,  elle,  la  bonne  Marguerite ,  pleine  d'aise  et 
de  soûlas.  Ainsi  sera  de  moi;  qu'en  cuidez-vous,  ma 
bonne  mère  Nichole? 

La  vieille  femme  n'avait  point  entendu  l'histoire, 
inquiétée  qu'elle  était  par  l'homme  encapuchonné,  qui 
s'était  subitement  rapproché  à  la  voix  d'Adèle. 

—  Oui,  oui,  répondit-elle  malgré  cela.  Mais  allons , 
viens:  nous  arriverons  trop  tard  aux  indulgences. 

En  finissant  ces  mots ,  elle  tira  Adèle  par  sa  belle 
cotte  de  saniis  un  peu  plus  fort  qu'il  ne  fallait,  et  Adèle 
trébucha  contre  un  caillou,  et  tomba. 
.  — Ho!  ho!  là!  ma  jambe,  s'écria-t-elle  avec  angoisse. 
L'homme  qui  les  suivait  accourut,  se  dépêcha  de  la 
relever,  découvrit  le  mal  avec  anxiété,  et  vit  une  large 
plaie  sur  la  jambe  meurtrie  et  enflée  !  Jugez  quel  effet 
cela  faisait  à  côté  de  ce  joli  visage.  Pierre  de  la  Broce 
lui-même,  quoique  chirurgien,  recula  d'effroi ,  eu  di- 


sant :  pauvre  fille!  ce  qu'entendant  Nichole,  elle  seujbla 
rappeler  un  souvenir,  puis  arracha  à  l'inconnu  son  ca- 
puchon, et  le  happant  comme  une  furie  à  la  gorge  : 

—  Dea  !  ne  savez-vous  pas  qu'Eloy  Reboule  est  mort, 
mort  par  vous,  messire?  Vous  m'avez  tout  pris;  que 
venez-vous  quérir?  Et  cette  jeune  fille?  Oh!  mais,  par 
ma  mère,  ne  l'aurez,  pourvoyeur  de  madame  la  mort  ; 
sus,  allez-vous-en;  allez,  méchant  ! 

Et  en  mcuie  temps,  comme  elle  était  en  colère,  elle 
le  poussa  par  l'épaule  asser  rudement  pour  qu'il  crût 
prudent  de  partir  en  courant.  Au  bout  de  peu  d'ins- 
tans,  les  trois  voyageurs  purent  continuer  leur  route, 
sans  avoir  derrière  eux  un  importun  à  surveiller. 

La  bonne  vieille  Nichole,  ravie  de  son  succès,  re- 
garda un  moment,  sans  rien  dire,  sa  bien-aimée  Adèle 
et  messire  Raoul,  qu'elle  ne  chérissait  pas  moins,  comme 
l'amant  de  sa  fille;  car  c'était  un  galant  fiancé  pour  une 
jeune  pucelle  qui  n'avait  d'autre  fortune  que  le  travail 
de  ses  mains,  chétive  ressource  en  ce  temps-là,  où  les 
croisades  avaient  ruiné  le  commerce  :  on  était  certes 
heureux  de  trouver  sans  peine,  sans  souci ,  au  milieu 
de  sa  route,  un  jeune  page  de  la  reine  Isabelle  d'Ara- 
gon, lequel  pouvait  porter  des  éperons  d'or  et  des  cen- 
daux  magnifiques  ,  et  de  l'écarlatc,  et  du  vair,  et  de 
l'hermine,  comme  étant  chevalier  en  herbe.  C'était 
l'histoire  de  messire  Raoul ,  qui ,  un  jour,  oyant  la 
messe  dans  l'église  toute  neuve  de  Saint-Cosme,  avait 
vu  à  côté  de  lui  Adèle  vêtue,  comme  une  pauvresse,  en 
cotte  et  manteau  de  toile  grossière  ;  une  figure  si  rose 
lui  avait  semblé  fourvoyée  au  milieu  d'une  telle  étofl'e. 
Alors  il  en  était  devenu  fou,  et  négligeait  son  service, 
et  maigrissait  à  vue  d'reil,  si  bien  qu'un  jour  il  chercha 
partout  dans  la  ville ,  demandant  à  grands  cris  où  de- 
meurait une  damoiselle  qui  avait  nom  Adèle ,  et  était 
plus  que  belle,  plus  que  bonne.  Je  ne  sais  comment  il 
rencontra  ce  qu'il  voulait  ;  il  alla  voir  la  mère  Nichole 
et  sa  fille,  qui  logeaient  au  fond  d'une  petite  maison, 
rue  Coupe-Gueule,  à  l'enseigne  du  roi  Salomon;  il  dé- 
clara ses  nobles  intentions ,  leur  donna  quelque  peu 
d'argent,  ce  qu'il  en  avait,  les  soulagea  de  son  mieux, 
et  décida  enfin  par  ses  bons  procédés  la  bonne  femme 
à  lui  accorder  la  main  de  sa  fille ,  ce  qui  prouve  qu'il 
n'était  pas  fier,  quoique  gentilhomme.  Hélas!  son  ex- 
cellent cœur  ne  se  borna  pas  là  ! 

11  y  avait  eu  un  sort  jeté  sur  la  damoiselle ,  en  son 
enfance ,  un  sort  abominable  ;  savoir  qu'elle  n'aurait  41 
jamais  de  joie,  sans  qu'aussitôt  il  lui  fallût  pleurer  :  par  ■■ 
exemple  ,  avec  son  joli  visage,  son  beau  corps,  qui  allé 
cheraient  certain  jeune  garçon ,  elle  éprouverait  dom- 
mage en  quelque  partie  du  visage  on  du  corps.  En 
effet,  quinze  jours  avant  le  dimanche  où  nous  sommes, 


I 
I 


L'AUTISTE. 


55^ 


allant  cueillir,  hors  des  murs  île  la  ville,  des  margue- 
rites et  des  bleuels  pour  s'en  Caire  un  beau  chape!,  elle 
(lit  piquée  à  la  jambe  très  dangereusement  par  je  ne 
sais  quel  insecte,  et  sa  jambe  enfla,  et  devint  si  laide 
que  les  physiciens  n'y  pouvant  rien ,  conseillèrent  de 
la  conduire  h  Saint-Denys  au  tombeau  du  roi  Loys. 
Nichole,  qui  adorait  sa  fille,  cxiuula  au  j)lus  tôt  l'or- 
donnance, et  Raoul  les  accompagnait  jjour  prier  d'in- 
telligence les  grâces  du  dél'unt  roi. 

Nichole  était  une  pauvix;  veuve,  qui  naguère,  du  vi- 
vant d'Eloy  Ueboute,  son  mari,  avait  été  riche;  mais 
iine  maladie  dont  on  ne  revient  jamais,  une  maladie  de 
])oitrine,  l'avait  cirtcvé ,  et  la  vieille,  qui  alors  était 
jeune,  dans  sa  douleur  furieuse  en  avait  accusé  la  fa- 
culté ,  Pierre  de  la  Broce  surtout,  qui  cependant  était 
un  véritable  ami  d'Eloy  ;  peut-être  était-ce  au  monde  la 
seule  liaison  du  chirurgien ,  et  aussi  il  y  avait  mis  un 
extrême  zèle ,  et  à  la  mort  de  Ueboultf  une  douleur  ex- 
trême; mais  sa  mauvaise  renomuiée  ternit  tout,  et 
Nichole  le  prit  en  malédiction. 

Aussi,  quand  il  fut  un  j)cu  loin,  elle  commença  à  re- 
mercier les  saints,  en  disant  : 

«  Merci  Dieu  qui  nous  a  été  en  aide,  et  ensL-mble  les 
saints  du  paradis  !  Oh!  ma  mie,  quel  honune  puant  t'a 
touchée lîi!  Nesavez  cela,  vous,  étant  lors  trop  jeimets, 
comme  ,  un  soir  que  je  menais  grande  joie ,  Eloy 
lielioule,  qui  était  mon  mari  à  moi,  et  avait  beau  et 
bon  an  possible,  cheut  en  dure  maladie ,  si  que  il  criait 
a  tout  moment  :  Ilarou  !  harou!  et  se  tortillait  dans 
ses  draps  et  semblait  forcené.  On  envoya  quérir  les 
mieux-famés  des  mires,  physiciens  et  autres  ;  et,  parmi 
eux,  s'en  vint  ce  Pierre  de  la  Broce  de  tout  à  l'heure. 
Tout  d'abord  ce  fut  un  homme  qui  semblait  insensé  de 
douleur,  agitant  bras  et  jambes,  se  démenant  comme 
le  malade,  étant  blême  ainsi  qu'icclui;  ensuite,  prenant 
dans  ses  bras,  et  baisant  et  mordant  jjrcsque  mon  Eloy, 
il  disait:  Eloy,  mon  ami,  Eloy,  Eloy,  reviens!  ce  qui 
n'était  que  Icchcrie;  et  mon  ami  à  moi,  et  non  pas  à 
lui ,  rendit  son  ame  après  une  potion  infernale  que  lui 
bailla  le  susdit  physicien.  Oh!  je  pâmais,  mes  chers 
cnfans,  et  j'aurais  volontiers  écorché  vif  l'empoison- 
neur qui  larniflyait  faussement!... 

—  Pauvre  mère  !  dit  Adèle ,  les  yeux  humectés  de 
pleurs. 

—  Oh!  oui,  pauvre,  et  toi  aussi,  pauvre  fille;  car, 
n'ayant  lors  que  cinq  ans,  tu  ne  te  rapjjelles  pas  comme, 
en  sortant,  le  mauvais  homme  regarda  ta  petite  figure 
blonde  un  peu  bien  trop,  ce  qui  me  causa  gros  cha- 
grin. On  eîit  dit  qu'il  jetait  un  sort  sur  toute  la  mai- 
son, Pierre  de  la  Broce!  Pourtant,  le  lendemain, 
quand  on  mena  mon  pauvre  homme  dans  la  terre  ,  tu 


jouais  doucettement,  sans  penser  à  mal ,  parmi  la  rue, 
et  tout  à  coup  tu  vins  à  moi,  qui  jetais  force  lannes, 
habillée  d'une  belle  petite  cotte  en  samis  bleu,  avec  des 
fleurs  d'or  (|ui  te  rendaient  jolie  et  brave  et  miguonne 
conune  un  petit  1  s  ,  ce.  dont  je  m'ébahis  moult  lort , 
et  merciai  Dieu  qui  avait  envoyé  cette  robe  en  présent, 
sans  doute,  comme  il  va  tout  à  l'heure  faire  un  mi- 
racle  Hé!  regarde;  vois-tu  pas  le  clocljcr  <le  l'ab- 

bûye?  —  Voyez-vous,  messire  Raoul,  où  voire  fiancée 
sera  guérie? Oh!  quel  bonheur  d'être  arrivés!  C'est  lii 
qu'Eloy  Ucboule  vendait  à  si  copieux  profits  ses  heau- 
mes et  hauberts  ! 

Et  ce  souvenir  lui  arracha  une  larme,  à  la  vieille  Ni- 
chole ;  et  les  premières  maisons  de  la  ville  arrivèrent 
bientôt.  La  rencontre  de  Pierre  de  la  Broce  les  avait  un 
peu  retardés,  et  le  plus  grand  nond)re  des  personnes  f  |ik.- 
nous  avons  vu  défiler  à  la  porte  de  Paris  étaient  déjà 
en  ébahissemcnt  devant  les  mirifiques  tentures  de  l'é- 
glise, qu'ils  ne  venaient  encore,  eux,  que  de  passer  la 
porte  de  la  ville.  Ils  suivirent,  en  doublant  le  jxm,  la 
grande  rue,  qui  était  remplie  de  fange  et  sans  pavés, 
lançant,  ici,  à  une  voisine,  un  Dieu  vous  gant,  là,  à  une 
amie,  Madame,  la  Vierge  vous  protège  l  se  tenant,  sur  la 
pointe  des  pieds  crainte  de  s'embourber ,  et  surtout 
soutenant  Adèle,  qui  était  extrêmement  fatiguée  du  che- 
min et  <le  la  chute.  Ils  allèrent  ainsi  jusqu'à  1''' 
avant  d'entrer  pour  s'asseoir  et  se  délasser  ,  r  r 

l'issue  aux  plus  pressés,  ils  s'arrêtèrent  à  une  petite 
maison  blanche,  où  étaient  des  escabelles  et  de  j)elrtts 
tables  par-devant  la  porte.  Là  établis,  ils  demandèrent 
à  l'hôtesse  de  l'hydromel  (  sorte  de  boisson  composée 
de  miel  et  de  vin  blanc),  et,  causant  tous  les  trois, 
quand  leurs  yeux  découvrirent  sous  le  portail  Pierre 
de  la  Broce  qui  aiguisait  sur  une  pierre  un  de  ses  outils 
tranchans. 

—  Oh!  Dieu,  dit  Adèle,  le  vilain  se  prépare  à  en- 
core occire  ! 

—  Assurément,  dit  Nichole.  Tiens,  le  voil^  qui  s'en- 
fuit; comme  il  court!  AlW  on  ne  le  voit  plus;  utnl 
mieux.  Allons,  il  est  temps  d'entrer,  peur  de  nç  reve- 
nir qu'à  la  imit.  ■> 

Et  ils  entrèrent. 

Vous  dire  les  merveilles  qui  se  déployaient  dans  la 
nef  serait  difficile  :  tout  était  en  fête,  et  la  châsse  d'or  ei 
d'argent  et  de  pierres  précieuses  «laus  laquelle  reposait 
le  roi  Loys,  valait  des  millions.  D'un  bout  à  l'autn-  >î. 
l'église  on  ne  voyait  qu'un  reflet  jaune  et  doré ,  c 
un  vaste  lingot,  qui  faisait  palpiter  tous  les 
d'un  désir  cupide  qu'il  fallait  bien  vite  réprimer 
lieu  si  saint,  sous  peine  de  péché  mortel. 


258 


L'ARTISTE. 


Tout  le  monde  priait  ainsi  pour  Adèle ,  le  reste  des 
malades  étant  parti  en  foi  de  guérison  : 

«  Monseigneur  Loys,  ami  de  Dieu,  vous  qui  faites 
«  vertus  et  miracles  grands ,  rendez-nous  cette  damoi- 
«  selle  vive  et  saine,  et  demain  au  matin  chacun  vous 
n  baillera  pour  offrande  une  chandelle  de  sa  longueur, 
o  Amen.  » 

Adèle  était  agenouillée  avec  ses  deux  compagnons 
tout  auprès  du  tombeau.  Elle  poussa  subitement  un 
cri  :  Aie  J  aie  !  et  tomba  sans  connaissance.  L'homme 
à  la  barbe  était  derrière  elle ,  son  instrument  à  la  main, 
et  la  jambe  d'Adèle  rendait  du  sang  noir  par  flots  ; 
tout  le  monde  poussa  un  cri  d'horreur.  On  se  leva  en 
tumulte  aux  hurlemens  de  Nichole  :  Au  meurtre  !  disait- 
elle  :  Tue!  tue!  répondit  la  foule;  et  Pierre  de  la 
Brosse  se  trouva  de  tous  les  côtés  cerné ,  saisi ,  sans 
espoir  de  salut.  Il  était  blanc  de  visage  plus  qu'une 
statue  d'albâtre,  et  tremblait  jusque  dans  ses  che- 
veux. Heureusement  il  aperçut  à  côté  de  lui  Raoul,  le 
gentil  page,  qui  se  cachait  la  tête  sans  prendre  part 
au  tumulte. 

—  Libérez-moi ,  lui  dit-il  un  peu  bas ,  de  cette  gent 
furieuse  qui  n'a  cœur  ni  oreilles.  Votre  dame  est 
guérie ,  et  c'est  moi  qui  l'ai  sauvée  :  partant ,  sauvez- 
moi  pour  l'amour  d'icclle!  Raoul,  sauvez-moi! 

Raoul  alors  tira  son  estoc  du  fourreau,  et  le  bran- 
dissant devant  la  foule  ,  écarta  les  plus  hardis  ;  ce  dont 
il  profila  si  habilement ,  qu'en  un  instant  il  y  eut  un 
large  espace  entre  Pierre  et  ses  agresseurs. 

—  Vous  qui  êtes  ici  présens ,  dit  alors  le  page ,  je 
vous  adjure  de  laisser  en  paix  pleine  et  entière  messire 
Pierre  de  la  Brosse,  chirurgien  du  roi,  lequel  peut 
vous  faire  tous  pendre  à  son  soûlas.  Assurément  c'est 
un  envoyé  de  monseigneur  Loys  au  secours  de  cette 
jeune  damoiselle ,  qui  sera  dans  peu  hors  de  tout  dan- 
ger. Allez  donc  :  je  vous  remercie  cent  fois  de  ce  que 
vous  avez  voulu  faire  et  pour  moi  et  pour  elle.  Pierre 
de  la  Brosse  est  un  digne  chrétien. 

La  vieille  allait  se  récrier.  Raoul  lui  mit  la  main  sur 
la  bouche ,  et  elle  ne  put  flire  autre  chose  que  :  Çà,  il 
ne  peut  issir  dou  vaisscl  fors  ce  que  en  y  a  mis- 

—  Et  son  père  vaut  pareillement,  ajouta  Raoul  ;  je 
le  connais ,  moi ,  qui  suis  de  son  pays.  Mais  allons- 
nous-en  :  je  vous  raconterai  l'histoire  mieux  à  l'aise 
dans  le  chemin.  Venez  eà. 

Nichole  et  lui  enlevèrent  Adèle,  qui  ne  rouvrait  pas 
les  yeux  et  semblait  morte.  On  la  porta  ainsi  dans  un 
chariot ,  et  Raoul  s'y  plaçant  à  côté  de  Nichole ,  le 
cocher  fouetta  devers  Paris. 

Pour  cette  fois ,  Pierre  de  la  Brosse  fut  sauvé,  et 
cela  grâce  au  généreux  page  qui  avait  étudié  sous  lui 


la  science  des  simples  et  des  opérations.  Mais  plus  tard, 
en  1278,  il  n'échappa  point  aii  supplice  qu'il  méritait 
bien.  On  le  pendit  à  Montfaucon,  et,  allant  visiter 
son  corps,  les  bourgeois  ne  purent  s'empêcher  de 
répéter  leur  dire  :  Il  ne  peut  issir  dcu  vaisselfcrs  ce  que 
on  y  a  mis. 

Cela  prouve  que  il  n'est  si  pire  riens  que  malfamé  ; 
car,  en  son  procès,  le  médecin  de  Philippe-le-Hardi 
fut  accusé  d'avoir  voulu  tuer  Adèle  et  d'avoir  tué  Eloy 
Reboule.    . 

Ce  qui  était  de  toute  fausseté.  Au  contraire,  en 
cette  occasion  il  s'était  montré  bon  et  généreux  pour 
la  seule  fois  de  sa  vie.  Mais  le  peuple  est  si  crédule 
qu'il  ne  voulut  attribuer  qu'à  saint  Loys  la  guérison  de 
la  jeune  fille ,  et  qu'à  Dieu  le  don  de  la  petite  robe 
bleue  à  fleurs  d'or  ;  tandis  que  les  deux  bienfaits  ve- 
naient de  la  même  main,  et  que  Pierre  de  la  Brosse  était 
seul  auteur  du  miracle. 

l'^CHOLIER  du  BIBLIOPRILS  JACOB. 


^^  irt  fî^'â^nciî  iX  ^i  ia  xcmoxWk^  ^i  %o>^\$  xv, 

jdsqd'ac  ministère  du  cardinal  flecbt, 
pat  ^.—C.  ^ciuoHtcu. 

Paris,  —  Pal'lin  ,  libraire-ëtltteur  ,  place  de  la  Bourse.  —  a  vol.  in-f . 
Prix  :   1 4  francs. 


Il  y  a  (les  ouvrages  dont  le  succès  est  assure'  d'avance. 
Que  M.  dcTalleyrand,  par  exemple,  consente  un  jour  à 
ébruiter  quelques  uns  de.<  nombreux  sccrels  auxquels  il  a 
été'  initié  comme  ambassadeur  inamovible  de  tous  les  gou- 
vernemens  qui  se  sont  succédés  en  France,  depuis  le  Direc- 
toire jusqu'à  nos  jours,  et  je  ne  doute  pas  qu'à  la  première 
nouvelle  d'une  pareille  publication,  ce  public,  si  ennuyé, 
si  de'daigneux ,  ne  sorte  de  son  engourdissement  et  ne  se 
presse  en  foule  à  la  porto  du  libraire  qui  débitera  les  Mé- 
moires du  premier  de  tous  les  ministres  plcnipoteutiaires 
pas.sé.s ,  présens  et  à  venir.  Un  triomphe  aussi  éclatant  n'était 
pas  sans  doute  réservé  au  livre  de  M.  Lémontey  ;  mais  il 
était  facile  de  prévoir  avec  quelle  faveur  on  accueillerait  un 
ouvrage  où  sont  consignées  les  révélations  les  plus  curieuses 
et  les  plus  authentiques  sur  l'histoire  de  la  Ragcnce.  Napo- 
léon affectait  de  mépriser  les  idéologues  et  les  journalistes, 
parce  qu'il  craignait  le  système  des  uns  et  les  critiques  des 
autres.  Mais  quand   il  ne  s'agissait  pas  de  discussions  poli- 


L'ARTISTE. 


269 


tiques ,  au  lieu  d't'loufler  la  presse  il  en  favorisait  le  dévc- 
lop|)cmcnt.  Il  savait  encourager  les  gens  Je  lettre»,  et  se 
plaisait  même  ;i  leur  tracer  le  plan  d'un  ouvrage.  C'est  ainsi 
qu'à  son  lit  de  mort  il  a  li'gue  à  M.  Bignon  la  tâche  d'écrire 
l'histoire  de  la  diplomatie  française. 

Napoléon  n'est  pas  non  plus  étranger  à  l'ouvrage  M.  Lé- 
njontey.  11  fit  ouvrir  à  l'auteur  les  archives  des  affaires 
étrangères  et  les  différens  dépôts  qui  pouvaient  fournir  des 
lenseigiiemcns  sur  le  gouvernement  de  la  Régence.  Une 
cii'constance  nialheureu.se  a  rendu  la  publication  de  M.  L<'- 
montey  plus  précieuse  encore.  A  l'époque  de  la  restauration, 
les  puissances  étrangères  réclamèrent  la  restitution  de  diffé- 
rens litres  dont  la  France  était  en  possession.  On  se  montra 
même  si  complai.sant  pour  le  saint  siège,  qu'on  rendit  à  la 
fois  les  archives  du  Vatican  et  un  travail  fait  en  France  et 
par  des  Français,  sur  ces  papiers  sacrés  que  les  victoires  de 
nos  armées  avaient  mis  momentanément  à  notre  disposition. 
M.  Lémontcy  adonc  pu  consulter  une  fovile  de  pièces  origi- 
ginales  qui  seraient  perdues  j>our  la  science  historique,  s'il 
n'avait  pas  publié  le  ré.-iuUat  de  ses  recherches. 

Comme  tous  les  écrivains  qui  ont  beaucoup  à  raconter  , 
M.  Lémontey  se  permet  peu  de  réllexions.  Il  lais.se  au  lec- 
teur le  soiu  d'apprécier  les  acteurs  du  drame  dont  il  expose 
les  iocidens  curieux.  Son  livre  e»t  tout  en  action,  et  la  préci- 
sion de  son  style  lui  a  permis  de  comprendre  beaucoup  de 
faits  dans  l'espace  de  deux  volumes.  L'intérêt  de  son  n'cil 
ne  se  ralentit  jamais,  parce  qu'il  n'est  guère  d'époque  histo- 
rique où  la  politique  europ(-enne  ait  clé  plus  iiUrlguéc,  La 
Pologne  et  l'Auglcterre  avaient  détrôné  leurs  rois,  et  si  Sta- 
nislas parai.ssait  résigné  à  lu  perte  de  sa  couronne  élective  , 
l'héritier  des  Stuarts ,  qui  tenait  son  trône  du  droit  divin  , 
marchandait  partout  des  troupes  et  de  l'argent  pour  recon- 
quérir l'affection  de  ses  sujets.  Le  roi  d'Espagne,  qui  avait 
plus  d'une  folie  en  tête  ,  se croyaitrégcntlégitime  de  France. 
On  sait  comment  l'ambitieux  Alberoni  exploita  celte  pre'- 
lention  insensée  ,  fai.sant  de  l'ambassadeur  Cellamare  un 
conspirateur  privilégié,  cl  soufllant  par  toute  l'Europe  le 
feu  de  la  discorde.  En  France,  la  misère  publique,  les  me- 
nées des  bâtards  de  Louis  XIV  et  les  traditions  de  la  fronde, 
imposaient  au  régent  un  fard(îi>u  sous  lequel  succombait  son 
indolence.  Didiois  .se  chargm  de  l'en  soulager. 

On  a  jusqu'à  présent  mal  apprécié  ce  ministre.  On  s'est 
beaucoup  occupé  de  sa  corruption  et  de  sa  naissance.  Il  a 
paru  bi/.arie  que  le  fils  d'un  apothicaire  arrivât,  par  une  vie 
de  dqjiauche,  au  poste  de  premier  miuistre  et  à  la  dignité 
de  cardinal.  M.  Lémontey  expli(]uc  parfaitement  ce  double 
miracle.  Dubois  a  saisi  en  homme  de  tète  le  gouvernail  de 
l'Eliit,  mai»  caché  d'abord  à  l'ombre  de  son  maître,  auquel 
le  pouvoir  suprême  plaisait  comme  chose  nouvelle.  Puis  ,  à 
ipesure  que  l'eanui  des  affaires  s'emparait  du  régent,  lui , 
toujours  attentif,  toujours  prêt,  substituait  son  activité  à 
l'indolence  du  prince;  il  abandonnait  pour  l'ambition  les 
voluptés  .luxquclles  se  laissait  retomber  le  grand  seigneur; 
et  le  jour  où  il  »e  sentit  introduit  au  cœur  même  du  gouver- 
nement, le  jour  où  il  posséda  tous  lef  secrets  de  la  diplo- 


matie ,  où  il  sentit  »e  mouvoir  »ous  sa  n>ain  tous  les  rouage* 
de  l'administration,  le  petit  bonrgeoi»  de  Brive»-la-Gail- 
larde  fut  le  maitre ,  et  le  Dcveu  de  Louis  XIV  ne  conimaoda 
plus  qu'à  se»  roués.  * 

Dubois,  premier  mini.stre,  eut  la  fantaisie  d'être  nommé 
archevêque  de  Cambrai,  puis  enfin  cardinal ,  et  il  le  fut  en 
effet.  La  chose  était  pourtant  difficile,  car  le  trésor  était 
épuisé.  On  peut  donc  le  regarder  comme  un  habile  homme 
d'avoir  obtenu  pour  huit  millions  un  chapeau  qui  en  avait 
coûté  douze  à  Mazarin.  Kien  n'était  plu»  facile  que  d'ache- 
ter le  pape;  mais  l'acheter  moins  cher  que  Mazarin,  obtenir 
l'oubli  d'un  précédent ,  c'était  une  entreprise  en  quelque 
sorte  désespérée.  La  correspondance  de  Dubois  avec  i'e'vê- 
que  de  Sisteron  cl  le  cardinal  de  Kohan,  qui  le  secondèrent 
dans  cette  négociation  délicate,  à  fourni  à  M.  Lcmontey  sur 
la  vénalité  du  saint  siège  des  détails  qui,  pour  n'être  pas  in- 
croyables, avaient  besoin  d'être  authentiques. 

On  conçoit  que  Dubois,  arrivé  à  la  tête  des  affaires,  resta 
toujours  un  homme  profondément  immoral;  mais,  comme 
on  l'a  dit,  il  oublia  ses  habitudes  crapuleuses,  et  ne  mit  ploa 
de  corruption  que  dans  sa  politique;  il  méprisait  souveraine- 
ment les  hommes  ,  qu'il  croyait  faits  à  son  image.  Par  mal- 
heur, nos  finances  ne  lui  permettaient  pas  de  recourir  tou- 
jours à  l'or;  il  fallait  uéccssairemeut  y  suppléer  par  l'habi- 
leté. Cette  habileté  ne  fut  pas  toujours  de  l'aslncc,  soit  que 
le  bien  paraisse  de  temps  en  temps  plus  commode  à  Ciire  que 
le  mal,  sfit  qu'un  fonds  de  générosité  que  Dubois  recon- 
naissait au  régent  l'obligeât  quelquefois  à  mettre  dans  sa  po- 
litique quelque  apparence  d'honneur  et  de  noblesse.  Mait, 
eu  somme,  l'égoisme  seul  le  guida,  et  les  affaires  de  la  France 
se  firent  seuh  ment  lorsqu'elles  ne  contrariaient  ni  ses  inté- 
rêts ni  ceux  du  régent,  dont  il  fallait  avant  tout  conwrverla 
faveur.  Il  se  trouva  que  la  guerre  avec  l'Espagne  était  na- 
tionale; la  France  profita  de  ce  hasard.  Mai»  k-  motif  de 
Dubois  avait  été  de  combattre  celui  qui  inquiétait  la  re'rence 
du  duc  d'Orléans,  et  se  promettait  plus  tard  de  lui  disputer 
la  couronne,  si  Louis  XV  venait  à  mourir.  Un  ministre 
ami  de  sa  patrie,  aurait  affaibli  riiidnence  de  l'.^nHeterre 
dont  le  trône  mal  assuré  chancelait  encore  sous  la  dynastie 
nouvelle  qui  avait  remplacé  les  Stnarts.  Mai»  Dubois  acheU 
par  des  concessions  onéreuse»  l'appui  du  roi  d'.Vngleterre 
pour  la  royauté  éventuelle  de  son  maitre.  Il  y  gagna  le  dio- 
cèse de  Cambrai ,  qui  fut  sollicité  pour  lui  auprès  dn  régent. 
A  l'appui  de  celle  demande,  le  roi  d'Angleterre,  oubliant 
son  protestantisme,  faisait  valoir  l'intérêt  de  la  religion  ca- 
tholique. I^  politique  de  Dubois  avec  le  saint  siège  fut  plus 
coupable  encore.  Après  avoir  acheté  sa  nomination  de  car- 
dinal avec  les  deniers  de  l'état,  il  subit  l'inlluence  de  cette 
dignité  dangereuse,  cl  .se  fit  ullriimonlain.  Quand  la  mort  le 
saisit,  il  avait  entamé  une  intrigue  secrète  avec  la  cour  de 
Rome,  et  promis  de  travailler  à  la  mine  des  libertés  de  l'é- 
glise gallicane.  Celte  promcs,se  était-elle  «incère?  Il  est  per- 
mis de  le  supposer,  ou  du  moins  ce  serait  sans  motif  qu'on 
ferait  à  Dubois  l'honneur  de  n'y  voir  qu'un  meosonire. 

Le  caractère  incroyable  de  cet  homme  est  roerveineuscw 


260 


L'ARTISTE. 


ment  tracé  par  M.  Lémontey.  Il  est  impossible  de  voir  plus 
lie  faitsj  cucieux  racontc's  avec  plus  d'inte'rêt.  \J Histoire  de  la 
Régence  est  un  ouvrage  qui  doit  vivre,  et  si  nos  descendans 
ont  encore  des  livres  classiques,  celui-là  sera  du  nombre. 

Natalis  de  Wailly. 


M|abmot5cff<!  ^ttsttne  be  ^iron, 


Et  le  MECANICIEN  ROI  , 


De  ces  deux  nouvelles,  la  première  remplit  presqu'en  en- 
tier le  très  court  volume  qu'elles  forment  à  elles  deux.  Nous 
ne  nous  occuperons  que  de  celle  qui  a  pour  titre  Mademoiselle 
Justine  de  Liron.  On  remarque  dès  les  premières  pages  une 
peinture  vraie  et  bien  observée  de  cette  vie  tranquille  et  re- 
posée d'une  famille  provinciale,  modèle  bien  rare  à  trouver 
par  notre  temps  de  déchiremens  politiques.  Chacun  de  nous, 
relégué  dans  les  provinces  autrefois  les  plus  paisibles ,  se 
trouve,  force  à  vivre  en  quelque  sorte  dans  la  ru^  Le  re^r 
pos,  les  jouissances  de  l'aisance  ou  de  l'opulence  sont  em- 
poisonnés, pour  tout  le  monde  par  les  cris  des  discordes  ci- 
viles. Combien  peu  d'écrivains,  dans  de  semblables  momens, 
sont  doués  d'assez  de  linesse  et  de  persévérance  d'observa- 
tion pour  reproduire  dans  leurs  écrits  les  nuances  si  délicates 
de  ces  passions  discrètes,  qui ,  se  préservant  de  tous  écarts 
scandaleux,  échappent  aux  regards  du  public  !  M.  Delecluze 
possède  à  un  degré  remarquable  ces  qualités  d'observation 
nécessaires  au  romancier.  Il  lait  suivre  pas  à  pas  au  lecteur 
les  progrès  d'un  amour  entre  deux  jeunes  gens,  au  fond  d'une 
maison  de  campagne,  dans  les  montagnes  de  l'Ativerge.  En- 
traînés l'un  vers  l'autre  par  une  mutuelle  sympathie ,  aucun 
événement  ne  semble  devoir  empêcher  leur  bonheur.  Mais 
au  milieu  de  ce  calme  qui  règne  autour  d'eux ,  la  réflexion 
possède  un  empire  qui  lui  fait  perdre  d'ordinaire  la  vie  agi- 
tée des  villes.  Mademoiselle  Justine  n'oublie  pas  qu'en  ai- 
mant son  cousin,  elle  n'a  pas  perdu  les  quatre  années  dont 
elle  a  vécu  de  plus  que  lui.  Voudra-t-elle  préparer  à  celui 
qu'elle  aime  les  regrets  d'un  mariage  mal  assorti?  à  elle-même 
les  dédains  d'un  époux  encore  jeune,  quand  elle  l'âge  l'aura 
déjà  marquée  au  front?  Non,  son  ame  généreuse  résistera  à 
tous  les  entraînemens,  même  après  le  sacrifice  que  son  amant 
a  pu  lui  arracher,  mais  une  seule  fois.  Elle  se  privera  de  cet 
.ivenir  délirant  qui  lui  semble  promis.  La  fortune  ,   le  bon- 


heur d'Ernest  lui  sont  plus  précieux  que  Icur^union;  tUc  les 
lui  assurera  malgré  lui-même.  A  travers  ces  combats  des  fa- 
cultés de  deux  êtres  aimans,  on  arrive  à  une  catastrophe,  dont 
l'intérêt  agit  sans  effrayer  l'imagination.  Sous  les  modestes 
dehors  de  cette  simple  histoire,  M.  Dclcckae  a  abordé  l'exa- 
men d'une  question  reproduite  à  chaque  instant  et  sous  mille 
aspects  nouveaux,  dans  l'intérieur  des  (amilles, question  de  la 
guerre  entre  les  devoirs  du  mariage  et  la  passion,  qui  a  fourni 
bien  des  pages  aux  moralistes  et  aux  poètes,  et  dont  la  solu- 
tion n'appartient  qu'à  un  ordre  social  nouveau.  Si  le  slyle 
de  ce  livre  manque  parfois  d'animation,  le  bonheur  et  l'exac- 
titude d'expressions  lui  donnent  un  charme  qui  fait  regretter 
que  l'auteur  se  soit  autant  restreint  dans  le  développement 
de  son  sujet. 

P. 


WîxûiiH. 


i)    Chez  Charles  Gosselin,  rue  Salnl-Gcrmain-dcs-Prés,  n.  9. 


Nos  lecteurs  se  rappellent  sans  doute  encore  une  nouvelle 
de  M.  de  Balzac,  la  Transaction,  que  nous  avons  donnée 
dans  l'Artiste,  il  y  a  quelques  mois.  Cette  histoire  a  fourni  à 
MM.  Jacques  Arago  etLurine  le  sujet  d'un  vaudeville  qui  a 
obtenu  un  succès  rue  de  Chartres.  Voinys,  dans  le  rôle  du 
colonel  Cbabert,  a  été  d'une  vérité  et  d'une  profondeur  re- 
marquables; sa  tête  était  belle  comme  celle  d'un  vjeux  guer- 
rier de  l'empire.  Nous  reviendrons  sur  cette  pièce  ,  dont  les 
représentiitions  sont  suspendues  par  l'indisposition  de  ma- 
dame Doche. 

—  Avez-vous  parfois  entendu  quelque  chose  froisser  les 
feuilles?  Près  de  vous  une  voix  argentine  a-t-ellevibréàvolrc 
oreille?  Un  malin  écho  s'cst-il  plu  à  répéter  vos  paroles? 
Pendant  votre  sommeil,  votre  chapeau  a-t-il  été  enlevé,  ou 
votre  visage  tourmenté  et  chatouillé? —  Silence!...  c'est  un 
svlphe,  habitant  de  la  forêt,  créature  ailée,  diaphane,  insai- 
sissable. Prends  garde,  jeune  fille,  s'il  te  tient  sousl'inHueuce 
de  ses  beaux  yeux  bleus;  et  tcAprcnds  garde,  sylphe  léger, 
si  la  jeune  fille  te  croit  trompeur,  et  te  punit  en  te  donnant 
une  rose  enchantée ,  présent  de  sorcière.  Tes  ailes  tombe- 
ront ,  tu  mourras.  C'est  ce  qui  arrive  au  follet  que  repré- 
.scnte  si  bien  mademoiselle  Déjazet.  Seulement  pour  vaude- 
villiser  le  dénouement  qui  serait  trop  sombre ,  le  d«cédé 
renaît  sous  la  forme  d'un  gentil  villageois,  qui  épouse  la 
sentimentale  lola ,  et  lui  promet  des  jours  heureux,  ainsi 
qu'une  nombreuse  lignée  de  quasi-sylphes.  —  Les  auteurs 
applaudis  sont  MM.  Rochefort,  De.svergers  et  Varin.  On 
n'a  pas  nommé  l'auteur  de  la  musique;  il  peut  cependant  re- 
vendiquer une  bonne  part  dans  le  succès  de  la  pièce. 


Destiri^.    —    Morte,  par  Decaups, 


I 


L'ARTISTE. 


2CI 


Hmux-^^vi^. 


DEUXIÈME  ABTICLE. 


Dans  un  prccédent  article,  nous  nous  soniines 
engagés  à  apprécier  à  pari  cliacune  des  décorations 
de  la  Tenlalion;  c'«st  cette  promesse  que  nous  ve- 
nons remplir.  Les  artistes  qui  ont  concouru  ît  l'in- 
vention et  à  l'exécution,  recevront  tour  à  tour  notre 
tribut  d'approbation  ou  de  critique,  selon  l'ordre 
de  distribution  du  travail. 

A.U  premier  acte,  la  scène  représente  un  ermitage 
chargé  de  roches  et  d'arbres  vigoureux.  Un  lac  s'a- 
perçoit en  partie  dans  le  fond.  Le  pieux  ermite  qui 
s'est  relégué  dans  ce  désert  ne  pouvait  désirer  un 
site  plus  agreste  et  plus  pittoresque.  Chacun,  au 
lever  du  rideau ,  est  d'avis  que  M.  Ed.  lîertin  a  créé 
un  séjour  tout-à-lait  approprié  au  besoin  de  solitude 
du  saint  homme;  mais  nous,  avpc  notre  malheu- 
reuse mission  d'^ialyser  nos  sensations,  nous  croyons 
trouver  dans  celte  vertlure  un  peu  uriirormémcnt 
verte,  dan» ces  rocs  rougeâlres,  et  jusque  dans  ces 
beaux  terrains  jaunes,  quelque  crudité  de  tons.  A 
qui  doit  arriver  ce  reproche,  à  M.  Ed.  IJertin  ,  qui 
a  l'ourni  le  dessin  ,  ou  à  M.  Devoir,  qui  l'a  exécuté, 
nous  l'ignorons;  el  en  vérité  nous  nous  en  voulons 
presque  de  ne  pas  sentir  notre  critique  désarmée  en 
présence  de  ceux  qui  nous  ont  donné  cette  belle 
campagne  si  fraîche,  si  ombreuse,  qui  nous  trans- 
porte enivrés  si  loin  de  l'Opéra.  Pourtant  il  faut 
encore,  avant  de  nous  éloigner,  nous  plaintlre  des 
contresens  que  fuit  lu  lumière  des  portants  en  tom- 
bant à  faux  sur  iliifércntes  parties. 

Le  second  acte  est  celui  dont  on  a  le  plus  parlé, 
et  nous  lui  devons  donc  toute  noire  attention;  mais, 
le  dirons-nous,  cette  création  fantastique  de  l'enfer 
ne  satisfait  pas  l'imagination  bien  anirement  har- 
die dans  ses  rêves  que  toutes  les  combinaisons  pos- 
sibles à  l'Opéra.  L'idée  de  ce  colossal  escalier  est 
belle;  l'exécution  ne  répond  pas  à  la  grandeur  de 
la  conception.  Ces  marches  sont  froides,  le  feu 
ne  les  rougit  plus  qu'à  peine  :  c'est  en  laves  brû- 
lantes qu'elles  devaient  se  précipiter  vers  l'abiine 

TUHF  III.  24'    LIVUAISOM. 


sans  fond  où  s'agitent  les  démons.  M.  £ug.  Lamy , 
qui  a  suspendu  cmI  escalier  entre  la  terre  et  l'enfer, 
ne  pouvait-il  aussi  le  placer  au  milieu  du  point  de 
vue  offert  au  spectateur?  Ceci  esta Jegreller,  mime 
en  pensant  qu'à  cette  place  l'escalier  nout  aurait 
privés  de  ces  beaux  effets  de  jour  ténébreux  que 
M.  Desplechin  a  répandus  dans  le  fond  du  décors  ; 
le  cortège  infernal  qui  descend  par  l'escalier,  se 
fût  aussi,  par  ce  moyen,  mieux  mis  en  perspective. 

Admirons  la  puissance  de  l'art  qui  rapproche  les 
températures  les  plus  extrêmes.  Nous  voilà  au  troi- 
sième acte  transportés  brusquement  du  manoir  ein- 
Jjraséde  Satan  au  milieu  d'un  paysage  glacé.  Camille 
lloqueplan  a  déployé  ici  toutes  les  richesses  de  son 
imagination  ;  ces  bois  et  ce  clocher  chargés  de  neige 
se  voilent  de  brouillard,  le  disque  rougeàtre  du  so- 
leil est  près  de  disparaître  à  l'horizon.  Mais  ce  fond, 
si  heureusement  traité,  témoigne  encore  de  moins 
d'habileté  d'exécution  que  le  bouquet  d'arbres  qui 
^'avance  à  la  droite  du  spectateur.  Tout  ceci  forme 
masse;  on  n'aperçoit  plus,  comme  d'ordinaire  ,  les 
coulisses  échelonnées  comme  les  feuilles  d'un  para- 
fent. Il  y  a  là  un  véritable  progrès  dans  l'art  du  dé- 
corateur. Du  reste ,  composition  dfe  Camille  Ro- 
queplan,  exécution  de  M.  Desplechin  méritent  éga- 
lement des  élog.es.  Aussi  de  toute  celte  création  de 
la  Tentation  le  troisième  acte  restera-t-il  la  partie  la 
plus  complète,  quoique  déparée  par  ce  massif  chà-. 
teau  qui  s'élève  sur  la  gauche,  «l  que  l'ange  pro- 
tecteur tle  l'ermite  aurait  dû  renverserpour  toujours 
dès  la  première  représentation.- 

Au  quatrième  acte,  nous  sommes  dons  l'Orient. 
Introduits  dans  l'intérieur  d'un  harem,  nos  re- 
gards parcourent  éblouis  les  élégantes  découpiUM, 
tous  les  jeux  bi/arres  de  l'architecture  mauresque. 
Uien  ne  saurait  être  comparé  à  ces  gracieux  détails, 
que  la  fidélité  cl  la  variété  infinie  des  costumes. 
Délicieux  séjour!  on  est  d'autant  plus  porté  à  en- 
vier le  bonheur  de  ceux  qui  y  vivent,  que  la  campa- , 
gne  qui  s'étend  dans  le  lonlain  fatigue  les  yeui  et 
l'esprit,  tant  la  lumièreel  les  objets  y  sont  distribués 
avec  éclat.  Nous  n'avons  pu  savoir  quel  nioment 
du  jour  l'artiste  a  voulu  peindre. 

M.  Feuchères  a  donné  le  dessin  de  te  décor 
qu'ont  exécuté  MM.  Jules  Diclcrle  et  Savalolle. 

Même  contraste  entre  les  décorations  do  qua- 
trième et  du  cinquième  acte  qu'entre  celh-s  dn 
druxii'me  et  du  troisième.  L'appareil  du  luxe  orien- 
tal a  fait  place  à  la  sauvage  demeure  de  1  anacho- 
rète. Ce  petit  tableau  de  la  composition  «le  M.  iùl. 
Berlin,  et  largement  exécuté  par  M.  Alfred  Htoer  . 

•n 


262 


L'ARTISTE. 


disparaît  bientôt  pour  nous  montrer  le  séjour  des 
bienheureux.  C'estàM.  Paul DelaiDche qu'appartient 
la -pensée  de  celte  gloire  magnifique  qui  emporte 
notre  imagination  dans  l'immensité.  Cinq  artistes  , 
MM.  Deyoir,  Hauer,  Desplechin,  Uieterle  et  Savalette 

•  se  sont  partagé  la  tâche  de  traduire  la  pensée  du 
peintre  de  Cromwell. 

La  toile  tombe  devant  nos  yeux  fascinés  du  pres- 
tige qui  vient  de  leur  apparaître. 

Résumant  nos  impressions  sur  l'ensemble  du 
spectacle ,  nous  trouvons  que  les  artistes  que  nous 
avons  nommés  ont  tenu  ce  que  l'on  pouvait  attendre 

.  d'eux  pour  un  début,  et  avec  les  objections  d'impos- 
sibilité qu'élève  à  tout  moment  le  machiniste,  car 
un  décors  est  une  œuvre  complexe  dans  laquelle 
^l'artiste  se  voit  souvent  trahi  par  les  moyens  maté- 
riels d'exécution.  Toutes  nos  observations,  conçues 
au  point  de  vue  du  progrès  possible  et  qui  est  im- 
mense, ne  détruisent  point  la  supériorité  incontes- 
table de  cette  création  sur  toutes  celles  du  même 
genre  qui  aient  encore  paru  sur  notre  scène,  et  sous 
ce  rapport  la  Tentation  sera  vue  avec  plaisir  par  les 
artistes,  comme  par  cette  immense  partie  du  public 
qui,  à  chaque* perfectionnement,  croit  avoir  atteint 
la  limite  du  possible. 

Nous  aurions  négligé  un  des  aspects  sous  lesquels 
la  nouvelle  pièce  intéresse  les  arts  du  dessin,  et 
manqué  à  l'obligation  d'être  justes  que  nous  nous 
sommes  imposée,«Bi  nous  ne  donnions  pas  à  M.  Du- 
ponchel  l'éloge  le  plus  complet  pour  la  perfection 
de  fidélité  et  d'élégance  qu'il  a  mise  dans  les  costu- 
mes. Peut-être  aurions-nous  voulu  quelques  motifs 
plus  variés  et  plus  bizarres  dans  l'agencement  des 
démons  ;  mais  ceci  tient  sans  doute  à  ce  que  nous 
avons  déjà  dit  de  l'impossibilité  de  satisfaire  les  ca- 
.priccs  de  notre  esprit  une  fois  amené  sur  le  terrain 
du  fantastique. 


Nous  avons  commencé  il  y  a  quelque  temps  cette 
revue  que  hous  nous  proposons  de  passer  des  artistes 
de  l'école  anglaise.  Les  principaux  détails  de  notre 
introduction  étaient  empruntés  à  l'ouvrage  remar- 
quable publié  récemment,  sur  ce  sujet,  en  Angleterre 
par  M.  AUanCunningham.  En  nous  étayant  des  ren- 
seignemens  historiques  que  ce  savant,  homme   de 


goût,  peut  nous  fournir,  nous  ne  prétendons  pas, 
comme  on  pense  bien,  adopter  tous  ses  jugemens; 
nous  présenterons  presque  toujours  nos  idéesà  côté 
de  celles  de  M.  Cunningham  ,  surtout  quand  nous 
arriverons  à  donner  les  biographies  complètes  d'ar- 
tistes tels  que  Blake,  Hogarth  ,  etc. 

Nous  terminerons  aujourd'hui  l'introduction.  On 
sait  peu  de  chose  sur  George  Samesone ,  né  à  Aber- 
deen  en  1586,  qui  étudia  sous  Rubens  avec  Yan- 
dick,  et  dont  les  ouvrages  lui  méritèrent  le  surnom 
de  TVan  Dyck  écossais.  Une  circonstance  assez  singu- 
lière, c'est  que  la  plupart  de  ses  peintures  sont  exé- 
cutées sur  bois;  il  ne  fit  qu'assez  tard  usage  de  Ja 
toile.  Après  d'heureux  essais  en  tableaux  d'histoire, 
il  s'adonnapresque  exclusivement  à  la  peinture  du 
portrait.  Il  est  curieux  de  voir  à  toutes  les  époques 
de  l'art  en  Angleterre,  ses  artistes  se  consacrer  forcé- 
mentlaux  mêmes  genres:  le  portrait,  les  intérieurs,  les 
marines.  Leurs  peintres,  quelle  que  soit  du  reste  la 
propension  native  de  leur  talent ,  en  reviennent  tou- 
jours là.  Que  la  peinture  religieuse  n'ait  point  pu 
s'établir  et  fleurir  en  Angleterre,  il  n'y  a  rien  là 
de  surprenant  ;  la  sévérité  dil* protestantisme  l'ex- 
cluait. On  comprend  moins  celte  exclusion  de  la 
peinture  d'histoire,  dans  un  pays  surtout  ou  l'or- 
gueil national  pouvait  trouver  à  se  satisfaire  par  la 
résurrection  de  vjeux  souvenirs  ou  par  la  reproduc- 
tion d'événemens  contemporains.  Samesone  eut  quel- 
ques uns  des  mérites  que  Lawrence  porta  depuis  si 
haut;  son  coloris  est  beau,  sa  manière  «elle,  et  ses 
figures  ont  de  l'expression.  On  a  attribué  à  Van  Dych 
quelques  portraits  de  cet  écossais,  bien  qu'ils  aient 
été  tous  les  deux  assez  différens  dans  leur  manière  de 
sentir  et  de  rendre  la  nature.  Le  prix  que  Samesone 
recevait  de  ses  ouvrages  était  assez  médiocre,  si  l'on 
en  juge  d'après  ce  singulier  mémoire  trouvé  dans  ses 
archives  de  la  maison  Campbell.  Sir  Plin  Campbell 
a  payé  à  Samesone  ,  peintre  à  Edimbourg,  pour  les 
portraits  de  Robert  et  David  Bruce,  rois  d'Ecosse,  de 
sa  majesté  Charles  I" ,  roi  de  la  Grande-Bretagne,  et 
de  neuf  reines  d'Ecosse ,  la  somme  de  deux  cent 
soixante  livres  sterling  ;  c'est  à  peu  près  vingt-trois 
livres  sterling,  ou  à  quatre  à  cinq  cents  francs  par 
portrait.  Samesone  cependant  mourut  riche ,  ce  qui 
donnerait  à  penser  qu'il  a  travaillé  beaucoup  plus 
qu'on  ne  l'imagine.  Les  portraits  que  l'on  conserve 
de  lui  jouissent  d'une  haute  réputation  en  Angle- 
terre. C'est  le  premier  peintre  né  dans  les  îles  Bri- 
tanniques, dont  les  ouvrages  aient  survécu  à  leur 
auteur. 

La  dispersion  de  la  galerie  de  Charles  I"  donna 


L'ARTISTE. 


263 


en  Angleterre  un  coup  terrible  à  l'art.  C'est  Cromwell 
qui  arrêta  la  venté  qui  s'en  faisait.  Quelques  riches 
puritains,  le  colonel  Hulchinson  entr'autres,  et  le 
fils  du  prolccieur  acquirent  beaucoup  de  ces  ta- 
bleaux; mais  la  plupart  passèrent  sur  le  continent; 
les  plus  beaux  furent  achetés  par  l'Espagne  (i). 

Le  gouTernement  républicain  ,  qui  ne  fut  en  An- 
gleterre qu'un  temps  de  trouble  et  de  désastres,  ne 
laissa  pas  à  la  nation  lejoisir  de  songer  aux  beaux- 
arts.  Les  premiers  temps  de  la  restauration,  qui  eu- 
rent quelques  traits  de  ressemblance  avec  notre  di- 
rectoire, leur  furent  plus  favorables.  Il  y  eut  de  l'art, 
quoiqu'on  lui  ait  fait  prendre  alors  une  voie  perni- 
cieuse dont  il  s'est  ressenti  jusqu'à  nos  jours.  Pierre 
Lély  représente  assez  bien  cette  époque,  où  les 
moeurs,  de  prudes  et*-éservées  qu'elles  étaient,  de- 
viennent d'un  cynisme  et  d'une  licence  singulière. 
Lély  fit  les  portraits  de  la  plupart  des  maîtresses  de 
Charles  II  ;  on  lui  <ioit  aussi  ceux  de  plusieurs 
hommes  d'état  du  temps  :  du  chancelier  Clarendon 
entre  autres.  Dans  le  même  temps,  à  peu  près,  Knel- 
1er,  si  vanté  par  Pope  et  Addisson ,  parcourait  les 
cours  de  l'Europe.  Louis  XIV  posa  devant  lui.  On 
doit  à  Kneller  un  portrait  de  Dryden,  que  l'on  voit 
aujourd'hui  au  musée  britannique.  Comme  Pope  et 
Addisson  ,  Dryden  fut  un  des  plus  enthousiastes  pa- 
négyristes de  cet  artiste.  La  manière  de  Kneller  e^t 
un  mélange  de  naïveté  et  d'élégance.  On  pourrait  lui 
reprocher  de  l'uniformité  et  quelque  peu  d'incorrec- 
tion. Lély  et  lui  marquent  parfaitement  la  transition 
de  l'époque  d'Holbein  et  deVanDyck  à  celle  de  Law- 
rence. Sans  avoir  la  grâce  et  la  perfection  de  Van 
Dyck,  ils  sont  moins  raides  que  le  premier.  Ce  sont 
deux  coloristes  d'un  mérite  à  peu  près  égal.  Le 
coloris  de  Lély  est  plus  vif,  mais  Kneller  lui  est 
supérieur  pour  l'expression.  La  peinture  d'orne- 
mens  s'essaya  en  Angleterre  vers  le  môme  temps.  -Un 
italien  fut  le  maître  de  .Tamcs  Thornill,  à  qui  l'on 
doit  de  nombreux  travaux ,  tels  que  ceux  de  la  cou- 


(i)  Voici  les  prix  (Jtip  l'on  relira  de  quclquc.»uns  «les  princi|),iux 
tableaux:  Les  carions  de  Raphaël  lurent  vendu»  3bo  liTres  ster- 
ling; la  Famille  rojale  d'Angleterre,  par  Vap  Dyck,  i5o  livres; 
les  douce  Césars  de  Titien  ,  i  ,000  livres  ;  la  Vénus,  du  même,  600 
livres;  une  petite  Madone  et  un  Clirisl,  deRapliacl,  800  livres; 
la  Nativité  ,  de  Jules  Romain  ,  5oo  livres  ;  la  Vénus  endormie,  et 
le  Meicurc  et  Cupidon ,  du  Corrige  ,  900  li^es  cbacun  ;  le  SaljTc 
blessé  ,  (Vu  même  ,  1000  livres;  le  Portrait  d'Erasme,  par  Holbein  , 
•joo  livres;  le  Roi  Charles,  par  Van  Dyck,  îoo  livres;  le  .Saint- 
Georges  ,  de  Rnphacl ,  i5o  livres.  Ces  Uoif  derniers  furent  ache- 
tés par  la  Franco  ;  ils  sont  au  musée. 


pôle  de  Saint -Paul  et  de  la  salle  de  réception 
d'Hampton-Court.  Il  a  contribué  aussi  k  la  décora- 
tion <\ii  la  chapelle  de  ^h(^pital  de  Grcenwich.  Thor- 
nill fit  aussi  plusieurs  bons  tableaux;  il  y  en  a  un  de 
lui  très  remarquable  à  la  cathédrale  d'Oxford. 

Thornill  fut  membre  du  parlement;  il  est  le  beau- 
père  d'Hogarlh  ,  dont  nous  nous  occuperons  pro- 
chainement. 


Hittirtiture. 


STUADSLLA. 

(SIIIT.) 

Lorsque  la  jeune  marquise  eut  été  emportée  de  l'é- 
glise, les  assistans  qui  avaient  attribué  cet  accident  à  la 
chaleur  causée  par  la  foule  se  préparèrent  à  entendre 
de  nouveau  Stradella.  Pâle,  immobile  et  comme  cloué 
;t  sa  place,  l'artiste  semblait  demeurer  étranger  à  tout 
ce  qui  se  passait  autour  de  lui.  Cependant,  provoque 
par  les  encouragemens  et  les  désirs  de  la  multitude,  il 
avait  ressaisi  son  violon;  mais  chaque  fois  qu'il  essavait 
d'en  tirer  un  son ,  ce  n'était  qu'un  cri  discordant , 
qu'une  intonation  fausse  ou  bizarre  qui  s'en  échappait. 
Le  cri  jeté  par  la  jeune  fille  en  tombant  avait  ébranlé 
et  détendu  les  fibres  de  son  être  ;  il  avait  senti  s'arrêter 
son  cnthousi.ismc  ,  sa  pensée  s'éteindre,  et  sa  passion 
s'égarer  ;  et  de  cette  subite  et  inunense  modification , 
son  extérieur  s'en  était  ressenti.  Ce  n'était  plus  ce 
corps  d'ange  et  de  démon ,  ni  cette  tête  rayonnante  : 
.sa  charpente  osseuse  et  anguleuse  était  celle  d'un  ma- 
lade ;  son  teint  blafard  et  livide,  ses  mains  tremblantes 
comme  celles  de  la  vieillesse ,  une  sueur  froide  et  lui- 
sante qui  coulait  le  long  de  ses  joues  ,  tout  acciisait 
l'affaissement  et  l'impuissance;  ni  les  mêmes  gestes,  ni 
le  même  sourire,  ni  les  mêmes  regards  surtout. 

L'instrument  glissa  de  ses  mains  aiTaiblics,  tomba 
sur  les  degrés  de  marbre  en  poussant  im  gémissement 
prolongé.  L'artiste  disparut. 

On  ne  saurait  dire  quelle  vague  curiosité  le  poussa 
pendant  quelque  temps  à  visiter  les  environs  du  palais 
Rospigliosi.  Un  jour,  il  lui  prit  fantaisie  de  s'informer 
do  la  jeune  fille.  Elle  avait  eu  la  fièvre ,  une  fièvre  ar- 
dente et  pleine  de  délires;  puis,  comme  son  fiance  était 
arrivé  de  Naples,  on  la  disait  guérie. 

En  recevant  ces  renseignemens ,  Stradella  réfléchit 


264 


L'ARTISTE. 


avec  effroi  que  depuis  le  jour  de  la  Pentecôte  il  ne  s'é- 
tait pas  assuré  si  son  talent  lui  était  revenu.  11  courut  à 
son  logis,  ouvrit  en  tremblant  l'étui,  en  tira  le  «lagi- 
que  archet  et  l'instrument  sonore...  O  bonheur!  il  se 
retrouva  tout  entier,  plus  vif,  plus  animé,  plus  gra- 
cieux que  jamais.  Toute  sa  passion  était  revenue,  et 
avec  elle  il  avait  recouvré  sa  supériorité ,  sa  puissance 
céleste,  sa  nature  divine.  Il  ne  songea  plus  qu'avec  ef- 
froi au  singulier  échange  qu'il  avait  été  au  moment  de 
conclure.  Un  amour  de  femme  qui  s'évapore  et  fond 
comme  un  parfum  ,  bien  fugitif,  contre  lequel  il  aurait 
donné  un  autre  bien  impérissable,  sur  lequel,  lui  vi- 
vant, personne  n'avait  droit,  quelle  démence  ! 

Pourtant,  comme  il  sentait  encore  un  danger  au 
fond  de  son  cœur,  il  prit  la  résolution  de  fuir,  de  quit- 
ter Palerme. 

Il  s'endormit ,  tout  entier  à  cette  résolution ,  mais 
quel  réveil  ! 

Une  blanche  apparition  illuminait  l'obscurité  deson 
réduit  ;  dans  le  pâle  sillage  qu'elle  remplissait ,  il  sut 
démêler  bientôt  une  apparence  de  femme  ;  les  jambes , 
.  la  tète,  la  gorge,  tout  se  modela,  prit  des  proportions, 
iih  corps ,  un  ensemble,  et  Angélica  tout  entière  sor- 
tit du  nuage  vaporeux. 

—  Angélica ,  c'est  vous  ! 

—  Vous  m'attendiez,  nous  allons'partir. 

—  Partir  ! 

Elle  le  regarda  avec  des  yeux  où  se  lisait  un  tendre 
reproche. 

—  Ingrat,  reprit-elle,  qui  ne  se  souvient  plus  du 
jour  de  la  Pentecôte,  de  ses  aveux,  de  ses  sermens,  de 
ses  promesses  ! 

—  Quelles  promesses?  demanda  Stradella,  qui  s'a- 
vança vers  la  jeimc  fille  avec  un  mouvement  de  curio- 
sité machinale. 

—  Quoi  !  rien  né  lui  parle  plus  de  cette  église  où  il 
y  avait  tant  de  monde,  tant  de  monde  pour  l'entendre. 
Ceux-ei  roulés  autour  des  corniches  et  s'y  retenant; 
d'autres  rampant  étendus  sur  les  marches  de  l'autel  ; 
d'autres  disputant  aux  saints  leurs  étroites  niches  de 
pierre;  des  femmes  qui  s'agitent  et  cherchent  à  voir 
pour  riiieux  écouter;  et  puis,  de  la  nef,  des  voûtes,  de 
toutes  les  fenêtres  une  multitude  de  regards  rayonnans 
sur  lui  comme  autant  d'étoiles ,  et  lui  seul,  dieu  alors, 
versant  avec  des  torrens  d'harmonie  la  joie,  l'ivresse, 
le  bonheur  dans  tous  les  cœurs ,  et  la  mort  dans  ce- 
lui-ci. 

Et  elle  montra  le  sien  avec  un  geste  douloureux. 

Stradella  se  frotta  les  yeux ,  et  promena  ses  regards 
autour  de  lui  de  l'air  d'un  homme  qui  redoute  d'être 
le  jouet  d'un  rêve. 


Angélica,  y  songes-tu  !  toi  riche  et  noble,  et  si  jeune 
et  si  belle,  suivre  un  pauvre  artiste  ! ... 

—  Pauvre!  interrompit-elle,  avec  un  éclat  de  rire 
si  étrange,  que  toute  la  voûte  en  gémit,  et  que  l'artiste 
s'en  effraya;  et  elle  remua  sa  tête  amèrement,  comme 
font  ceux  qui  sentent  qu'on  veut  les  tromper. 

—  Angélica ,  ma  chère  Angélica  ,  reprit-il  d'une 
voix  tout  à  la  fois  attendrie  et  terrible,  oh  !  ne  confie 
pas  ta  destinée  »un  artiste  ;  douce  colombe!  n'appro- 
che pas  tes  ailes  de  ce  brasier,  ne  te  précipite -pas  en 
aveugle  dans  ce  volcan.  Tu  veux  te  donner  à  moi,  pla- 
ner à  ma  suite  dans  ces  régions  d'air  et  de  feu,  où  l'on 
ne  se  nourrit  que  de  couleurs  et  de  sons  ;  Angélica , 
crois-moi,  ce  sera  ta  mort.  Dans  l'amour,  le  désir  est 
infini,  le  pouvoir  borné,  tu  t'abuses  sur  tes  forces  ;  et, 
dis-moi,  quand  il  te  faudra,  de*ces  hauteurs  redescen- 
dre dans  la  vie  vulgaire,  que  tu  auras  à  souffrir  de  mes 
dédains,  de  mes  emportemens  ,  de  mes  caprices,  et  de 
cette  inquiétude  brûlante  qui  me  dévore;  quand  mon 
humeur  fantasque  te  condamnera  aux  larmes  et  aux 
regrets!  et  puis  les  fardeaux  du  ménage,  les  longues 
veilles,  la  misère  !... 

Ce  dernier  mot ,  Stradçlla  le  prononça  avec  un 
mouvement  d'horreur. 

—  La  misère  !  mais  j'ai  de  l'or,  reprit-elle  atec  un 
orgueil  enfantin  ;  et  elle  jeta  à  ses  pieds  les  trésors  et 
les  pierreries  dont  elle  était  chargée. 

—  Et  si  j'étais  jaloux  un  jour  ?  reprit-il  avec  une 
voix  à  ébranler  les  voûtes. 

—  Sois-le. 

—  Ce  sera  l'enfer  pour  toi  dans  ce  monde  ! 

—  Un  paradis  ! 

L'artiste ,  vaincu ,  laissa  tombeç  sa  tête  dans  ses 
mains  ;  mais  la  relevant  tout  à  coup  avec  ravissement , 
il  se  mit  à  dévorer  la  jeune  fille  des  yeux  ;  puis ,  lan- 
çant un  regard  triste  sur  son  violon  isolé  :  partons , 
dit-il. 

Ils  partirent,  s'enfonçant  ainsi  côte  a  côte  dans  la 
nuit  pâle,  et  emportés  dans  la  brise  du  soir,  collés  l'un 
à  l'autre,  et  s'enivrant  d'un  amour  ardent  et  silen- 
cieux. 

Quels  plaisirs!  Eperdûment  épris  tous  deux,  épier, 
et  comme  du  même  œil ,  et  comme  du  jnème  ouïe ,  et 
comme  des  mêmes  sens ,  toutes  ces  révolutions  mysté- 
rieuses et  journalières  de  la  nature  ;  voir  le  soleil  sor- 
tir, sultan  glorieux  et  las  de  voluptés  du  sein  de  la  mer 
sa  favorite ,  puis  rouler  et  s'effacer  le  soir  derrière  les 
monts  comme  un  globe  de  feu  qui  s'éteint  ;  suivre  la 
verdoyante  ceinture  des  prairies  ;  s'abîmer  dans  les  ga- 
zons touffus,  dans  les  plaines  jaunissantes ,  et  ne  rien 
perdre  de  ces  harmonieux  concerts  des  oiseaux  qui 


L'ARTISTE. 


265 


chaHtent,  (les  eaux,  tics  l)ois,  de  la  pluie  et  du  vent. 
Mais  surtout  leur  bonheur  redoublait  lorsque,  dans 
les  nuits  bleues  et  frémissantes  de  l'Italie,  alors  que  la 
lune  étend  la  nappe  de  ses  rayons  d'argent  dans  les 
plaines,  ils  passaient  auprès  des  villes  enilonnies, 
voyant  se  déployer  tour  à  tour,  et  s'étendre  et  se  divi- 
ser à  l'infini,  les  ligngs  de  l'horizon,  qui  là  se  dres- 
saient en  montagne  comme  un  immense  géant ,  là  s'ar- 
rondissaient comme  un  bouquet  de  fleurs,  là  tour- 
noyaient sur  elles-mêmes;  rondes  citadelles  chargées 
de  tours  et  de  crénaux.  Souvent  aussi,  confondant 
leur  décoration  terrestre  avec  celles  des  vapeurs  de 
l'air,  des  plateaux  couronnés  de  forêts  semblaient  se 
pencher  et  se  balancer  sur  leurs  têtes  ;  l'imagination 
fantastique  d'Angélica,  préoccupée  de  secrètes  ter- 
reurs, peuplait  l'espace  de  visions  imaginaires. 

La  plaine  prenait  à  ses  yeux,  tantôt  l'aspect  d'un  la- 
byrinthe aux  mille  contours,  aux  spirales  confuses  et 
tournoyantes,  immense,  uifini,san8  issife,  et  elle  y  res- 
tait éternellement  enfermée;  ou  bien  c'était  une  arène 
où  se  combattaient  des  bêles  féroces.  Elle  voyait  un 
ours  dans  un  buisson  échevelé ,  l'œil  d'un  tigre  dans 
une  lumière  lointaine ,  un  lion  menaçant  dans  un  bloc 
inanimé  gisant  h  terre. 

Ils  traversèrent  ainsi  bien  des  pays ,  bien  des  cam- 
pagnes, bien  des  villages,  tournant  autour  des  villes, 
et  les  évitant  comme  on  évite  un  précipice,  et  pourtant 
on  les  avait  épiés,  et  ils  étaient  poursuivis. 

Le  vingt-deuxième  jour  de  leur  départ ,  comme  ils 
entraient  dans  la  belle  ville  de  Brème,  au  fond  de  l'Al- 
lemagne, deux  cavaliers  couverts  de  manteaux  bruns 
frôlèrent ,  en  passant  rapidement,  leur  équipage  appe- 
santi. 

Angélica  jeta  un  cri,  et  se  serra  contre  son  com- 
pagnon. 

—  Angélica,  avez-vous  peur  pour  ces  deux  cavaliers 
hambourgeois ,  qui,  jurerait-on,  vont  se  jeter  tout 
droit  dans  le  Wéser,  tant  leur  course  est  pressée  ?        * 

—  Hambourgeois,  dites-vous,  en  êtes-vous  bien 
sûr? 

—  Oui,  certes,  si  j'en  juge  d'après  leurs  bottines 
de  cuir  verni ,  et  à  la  plume  rouge  et  bleue  de  leur 
feutre. 

—  Hélas!  hélas!  répondit-elle,  puissiez-vous  dire 
yrai  !  Mais  conduisez-moi  bien  vite  au  couvent  catho- 
lique de  Sainte-Sophie ,  que  j'y  fasse  mes  dévotions. 

Bien  que  ne  sachant  que  penser  ae  cette  détermina- 
tion subite  de  sa  compagne,  Stradella  obéit.  Elle  de- 
meura là  un  grand  mois. 

Comme  il  était  venu  la  voir  la  veille  de  sa  sortie  du 
couvent ,  elle  lui  dit  :  Monseigneur,  votre  réputation 


ici  a  précédé  notre  histoire,  et  l'on  voudrait  tous  en- 
tendre. 

—  Angélica,  vos  désirs  sont  un  ordre  pour  moi;  je 
jouerai. 

—  Cela  nous  portera  peut-être  bonheur,  répondit- 
elle  tristement. 

Le  lendemain ,  Stradella  et  son  concert  furent  an- 
noncés aux  habitans  de  la  ville  de  Brème  par  le  carillon 
de  toutes  les  cloches.  ,4ngélica  parcourut  curieuse- 
ment la  foule  ;  et  à  plusieurs  reprises ,  on  la  vil  baisser 
les  yeux  avec  elTroi  sous  les  regards  de  deux  cavaliers 
étrangers,  assis  tout  armés  à  l'entrée  du  chœur. 

Spectacle  étrange!  I^  haut,  dans  l'orgue,  la  figure 
de  Stradella,  inspirée  et  flamboyante;  dans  le  vaisseau, 
le  peuple  marchand  de  Brème  en  habit  de  fête,  puis 
ces  mystérieux  étrangers  qui  menaçaient  de  la  trou- 
bler ;  et ,  dans  le  fond  du  tableau  ,  pâle  et  frêle,  entre 
les  larges  visages  et  les  contours  arrondis  sous  la 
guimpe  des  filles  brémoises,  la  belle  Angélica,  la  perle 
de  l'Italie.  C'était  à  s'y  méprendre  des  têtes  de  Miéris 
au  fond  d'un  intérieur  de  Van  Stecnwick 

L'artiste  électrisa  l'assemblée.  Apres  l'élévation,  les 
Brémois  furent  témoins  d'un  incident  extraordinaire 
dans  leur  pays.  L'un  des  étrangers  escalada  vivement 
les  marhes  de  l'orgue,  et  se  jeta,  fondant  en  larmes, 
dans  les  bras  de  Stradella. 

Cet  étranger,  c'était  GaCtano  Belmonte. 

GÉRARD   KlEIST. 


Je  sais  une  femme  qui  n'a  dû  sa  ruine  qu'à  une 
petite  erreur:  en  France,  et  de  nos  jours,  elle  croyait 
encore  à  l'amour  et  à  la  religion.  Pauvre  femme  !  quL 
aurait  dfk  naître ,  non  dans  notre  siècle  d'égolsme, 
mais  au  temps  de  ces  bons  chevaliers,  quand  l'échaqie 
donnée  par  la  dame  était  bénie  devant  l'autel,  quand 
l'amour  était  la  dévotion  du  cœur,  que  l'on  tenait  ses 
sermcns,  et  qu'il  n'y  avait  encore  ni  chambre  de  dé- 
putés ,  ni  bateaux  à  vapeur,  ni  banquiers.  Voulez-vous 
savoir  ce  qui  advint  à  l'infortunée  ?  L'histoire  m'a  été 
racontée  par  un  de  mes  amis  un  jour  d'émeute;  je  vais 
vous  la  redire. 

Aujourd'hui,  dans  tous  les  romans ,  dans  tous  les 
drames ,  dans  toutes  les  conversations  ,  on  a  une  soif 
incroyable  de  Champagne ,  et  l'orgie  en  littérature 
comme  au  théâtre  se  reproiluit  sous  toutes  les  formes. 


266 


L'ARTISTE. 


Vous  la  voyez  à  la  Porte-Saint-Martin,  vous  la  retrou- 
vez dans  la  Peau  de  chagrin  ,  et  vous  la  retrouvez  en- 
core dans  le  Divorce  du  bibliophile  Jacob.  Quelques 
jeunes  gens,  la  tête  montée  par^  lecture  de  nos  ro- 
mans du  jour,  essayèrent  de  mettre  en  pratique  toutes 
ces  théories  éparses  dans  les  livres ,  et  de  cet  assem- 
blage bizarre   des  ivresses  connues  et  imprimées,  il 
sortit  quelque  chose  qui  avait  une  tournure  assez  poé- 
tique. Cette  orgie,  improvisée  dans  l'appartement  de 
l'un  d'eux,  eut  son  moment  brillant,  et  nos  roués  en 
gilet  blanc  et  en  cravate  noire  ne  manquaient  pas  d'une 
certaine  aisance  en  faisant  mousser  le  Champagne  à 
pleins  bords.  Sur  la  fin  de  la  soirée,  dans  ces  instans  de 
calme  qui  précèdent  la  tempête,  et  entre  l'histoire  de  deux 
bonnes  fortunes  d'un  clerc  de  notaire  en  lunettes,  un 
des  convives,  je  ne  le  nommçrai  que  sous  son  initiale, 
M.  le  vicomte  de  F.,   dans  une  ardeur  toute  conqué- 
rante, voulant  écraser  d'un  seul  mot  toutes  les  aventu- 
res vraies  ou  fausses  des  convives,  proposa  de  parier 
mille  louis  qu'il  séduirait  telle  femme  qu'on  lui  dési- 
gnerait, demandant  deux  mois  pour  son  entreprise,  et 
promettant  les  lettres  de  la  dame  comme  preuve  irré- 
cusable de  sa  conquête.  Tous  les  convives  protestèrent 
du  contraire.  Le  pari  fut  accepté ,   tenu ,  rédigé ,  et 
vingt  signatures  que  l'ivresse  faisait  dévier  en  tous  sens 
couvrirent  ce  singulier  contrat,  qui  mettait  à  prix 
l'honneur  d'une  femme  comme  on  met  au  bois  le  galop 
d'un  cheval. 

Ce  fut  la  femme  d'un  vieux  médecin,  connue  par  sa 
beauté,  qui  fut  jugée  digne  des  attentions  du  noble  vi- 
comte de  F.  Un  tel  choix  faisait  honneur  au  bon  goût 
de  ces  messieurs  ;  mais  vraiment  elle  méritait  mieux. 
Elle  n'était  pas  Française;  amenée  d'Espagne  par  sa 
mère  à  l'âge  de  seize  ans,  elle  avait  été  Uiariée  très 

jeune  au  docteur  M qui  était  bien  le  plus  excellent 

des  hommes  et  le  meilleur  des  époux.  Plus  que  tout 
autre  il  possédait  cet  esprit  qui  reverdit  même  le  cœur 
d'un  vieillard  :  aussi  son  enjouement ,  son  caractère 
facile,  faisaient-ils  oublier  ses  cheveux  blancs.  Avec 
toute  la  tendresse  d'un  père,  il  avait  pour  sa  jeune 
épouse  les  soins  les  plus  doux,  les  attentions  les  plus 
délicates ,  et  si  l'on  appelle  bonheur  le  repos  de 
l'ame  et  l'uniformité  paisible  de  la  vie,  Paquita  devait 
être  la  plus  heureuse  des  femmes  ;  auprès  d'elle,  un 
mari  si  bon  et  un  enfant  au  doux  sourire,  aux  tendres 
caresses  ;  et  puis  elle  était  si  pieuse ,  elle.  Élevée  en 
Espagne  au  milieu  des  pompes  de  l'église,  élevée  avec 
des  jeunes  filles  qui  allaient  s'agenouiller  devant,  la 
madone  avant  de  commencer  les  danses  du  soir , 
elle  se  rappelait  encore  ces  pures  émotions  de  l'en- 
fance ,  et  sa  religion  s'était  empreinte  de  toaie  cette 


poésie.  Elle  aimait  l'église,  l'église  silencieuse,  aux 
mille  colonnades,  les  sons  mourans  de  l'orgue  au  salut , 
quand  la  nef  est  presque  déserte  ,  et  que  l'ombre  déjà 
s'avance  sur  les  piliers  ;  elle  aimait  les  nuages  de  l'en- 
cens, la  lampe  veillant  aux  pieds  de  l'autel  de  la  V^ierge. 
Ah  !  c'était  une  de  ces  femmes  comme  on  voudrait 
en  avoir  une  pour  compagne ,  une  de  ces  femmes 
dont  on  rêve  le  doux  sourire ,  le  tendre  regard  !  Eh 
bien  !  une  telle  concjuête,  pour  laquelle  on  aurait  donné 
bien  de  son  sang,  qui  aurait  fait  le  bonheur  d'une  vie 
d'homme  tout  entière,  le  vicomte  de  F.  la  contempla 
froidement.  Devenir  amoureux,  lui!  fi  donc!  11  eût 
perdu  de  ses  avantages  et  compromis  sa  réputation. 
Le  lendemain  de  l'orgie,  tout  harassé  encore  des  fati- 
gues de  la  nuit,  il  fit  appeler  l'intendant  secret  de  ses 
plaisirs,  et  au  bout  de  quelques  heures,  cet  éclaireur  à 
gages  revint  en  véritable  Frontin  de  comédie  avec  un 
plan  d'attaque  médité  sur  les  lieux  mêmes.  Mais  il  fal- 
lait aller  à  l'église  :  notre  séducteur  bâilla  bien  fort. — 
Si  j'avais  su  cela  ,  dit-il ,  j'aurais  parié  quelques  cents 
louis  de  plus.  Aller  à  l'église ,  et  faire  la  cour  à  une 
femme  deux  mois  pour  mille  louis  !  d'honneur,  cela 
est  à  rien;  et  après  quelques  plaisanteries,  il  s'en- 
veloppa de  son  manteau,  et  alla  droit  à  l'église  Saint- 
Eustache. 

Lorsqu'il  entra,  c'était  un  de  ces  instans  où  la  som- 
bre nef  protège  de  tout  son  silence  et  de  tout  son  calme 
la  méditation  de  ceux  qu'elle  aime;  à  peine  voyait-on 
de  loin  en  loin  quelques  fidèles ,  et  dans  leur  recueil- 
lement, il  y  avait  quelque  chose  de  solennel;  c'é- 
tait un  spectacle  qu'il  ne  pouvait  comprendre.  A  peine 
jeta-t-il  un  regard  sous  ces  voûtes  silencieuses  :  ce  n'é- 
tait pas  pour  Dieu  qu'il  venait  ici;  c'est  une  femme 
qu'il  cherchait,  et  il  ne  s'arrêta  que  devant  elle.  Pen- 
sive et  recueillie,  elle  était  à  genoux  devant  son  prie- 
dieu.  A  la  voir  ainsi  immobile,  on  eût  dit  une  madone, 
tant  il  y  avait  de  candeur  sur  tout  son  visage.  11  la  fixa 
'quelque  temps ,  caché  qu'il  était  par  un  pilier  massil  ; 
puis  se  dérobant  tout  entier  sous  les  plis  de  son  man- 
teau, il  alla  s'agenouiller  près  d'elle,  et  sembla  s'abîmer 
dans  sa  méditation. 

La  prière  dans  un  homme  a  quelque  chose  de  singu- 
lièrement grave  et  d'austère,  quelque  chose  qui  frappe 
l'imagination.  En  rentrant  chez  elle,  la  jeune  Espa- 
gnole ne  put  s'empêcher  de  penser  à  l'étranger  qu'elle 
avait  vu  méditer  près  d'elle  avec  tant  de  ferveur,  et 
cela  sans  doute  par  un  simple  sentiment  de  curiosité. 
C'était  déjà  beaucoup  que,  dès  la  première  lois,  d'avoir 
su  fixer  ainsi  l'attention.  Le  lendemain,  elle  revint 
dans  l'église  occuper  sa  place  accoutumée  ;  l'inconnu 
l'y  avait  devancée,  agenouillé  comme  la  veille,  et,  dans 


L'ARTISTE. 


267 


le  mc^mc  recueillement,  il  priait  siins  cloute...  Ce  jour- 
là,  les  yeux  de  Pa<[nita  se  portèrent  plus  d'une  l'ois 
sur  le  côte  de  la  nef  où  se  tenait  cet  homme,  que  sem- 
blait envelopper  un  étrange  mystère. 

Quelques  jours  se  passèrent)  et  toujours  elle  le  re- 
trouvait à  l'église  aussi  impénétrable  que  la  première 
fois.  11  y  avait  là  de  quoi  exercer  une  imagination 
aussi  vive  que  celle  de  la  jeune  Espagnole;  elle-même 
s'éton§ait  du  changement  survenu  en  elle.  Cette  église, 
elle  l'aimait  toujours  comme  avant  ;  mais  ses  regards 
étaient  plus  distraits ,  sa  prière  moins  suivie;  des  pen- 
sées inconnms  troublaient  son  cœur  ;  elle,  si  pensive, 
elle  aimait  à  voir  un  homme  dont  la  piété  semblait  sym- 
pathiser avec  la  sienne;  elle  le  pensait  du  moins,  fasci- 
née qu'elle  était  par  l'étrange  vision  toujours  placée 
en  face  d'elle.  Rentrée  chez  son  époux,  cette  image  la 
poursuivait;  elle  y  pensait  long-temps  :  les  soirées,  si 
courtes  jadis ,  lui  paraissaient  longues;  la  nuit  encore 
elle  revoyait  en rôve l'église  sombre,  elle  à  genoux,  et 
<levant  elle  le  bel  étranger,  car  il  était  beau  :  la  veille, 
eu  sortant  de  l'église,  son  manteau  s'était  écarté,  et 
•lie  avait  pu  apercevoir  son  visage  à  la  dérobée. 

Mais  jusqu'alors  ce  n'était  que  sur  l'imagination  ro- 
manesque de  Paquita  que  le  séducteur  avait  travaillé, 
et  s'il  avait  captivé  ses  regards,  il  ne  le  devait  qu'à  l'é- 
trangeté  de  sa  dévotion.  Il  fallait  maintenant  agir  sur 
le  cœur,  il  fallait  qu'elle  sût  que  s'il  venait  à  l'église,  il 
n'y  venait  que  pour  elle,  et  elle  ne  put  long-temps  en 
douter  ;  les  regards  de  l'étranger  s'attachaient  sur  elle 
fixes  et  pleins  de  fi*i,  et  ils  faisaient  baisser  les  siens. 

Effrayée  d'aboril,  elle  renonça  à  l'église,  et  pendant 
plusieurs  jours  elle  persista  dans  cette  résolution;  mais 
qui  pourra  jamais  expliquer  tous  les  mystères  que  re- 
cèle un  cœur  de  femme?  Une  semaine  passée,  elle  en 
était  déjà  à  se  persuader  à  «Ue-méme  que  c'était  une 
erreur,  et  qu'elle  avait  mal  compris  les  regards  de  l'é- 
tranger :  il  était  si  bizarre  !  Au  milieu  de  ces  incertitu- 
des ,  tourmentée  et  par  une  conscience  qui  lui  disait 
({u'elle  faisait  mal,  et  par  une  idée  fixe  qui  l'obsédait, 
elle  revint  à  l'église,  mais  tremblante  et  agitée. 

Décidément  ce  cavalier  ne  pense  pas  à  moi,  se  dit- 
elle  en  rentrant;  j'étais  folle.  Et  il  y  avait  quelque 
chose  de  piqué  dans  le  son  de  sa  voix ,  et  elle  froissait 
la  dentelle  de  sa  pèlerine.  —  C'est  qu'il  avait  bien 
compris  cette  femme,  lui,  et  qu'il  ne  retardait  le  mo- 
ment de  l'attaque  que  pour  mieux  assurer  la  vic- 
toire. 

L'insensée  !  elle  méprisa  la  voix  toujours  vraie  des 
pressentimens.  Elle  revint  à  l'église,  et  elle  l'y  retrouva 
pour  sa  damnation,  et  elle  y  revint  pure,  et  s'en  retourna 
presque  criminelle  ;  car,  soit  hasard,  soit  piège ,  soit 


rapprochement,  il  lui  avait  parlé,  et  parlé  d'amour.  De 
là  à  la  chute  il  n'y  avait  plus  qu'un  pai>.  Malheureuse! 
elle  n'avait  pas  une  amie  pour  la  défendre  contre  ce» 
paroles  empoiscmnées ,  pour  lui  révéler  la  pcrfi(he  du 
langage  qui  l'avait  séduite  ,  elle,  faible  imioccule ,  et 
qui  se  laissait  aller  sur  le  penchant  de  l'abime  avec 
la  confiance  d'un  enfant. 

Et  le  poison  qui  devait  la  tuer  se  faisait  jour  jusqu'à 
elle,  et  si  ce  n'était  pas  assez  des  paroles,  des  leUres 
délirantes  venaient  la  chercher  jusque  dans  la  cham- 
bre nuptiale,  et  troubler  son  sommeil  :  c'était  une  ten- 
tation de  tous  les  jours,  de  toutes  les  nuits.  Ahl  elle 
était  séduite ,  qu'elle  l'ignorait  encore  elle-même.  Le 
vicomte  de  F.  n'avait  plus  qu'à  vouloir  :  cette  femme 
était  à  lui  cœur  et  amc.  C'était  le  serpent  tenant  sa 
victime  enlacée  ;  mais  il  lui  fallait  une  séduction  com- 
plète, un  amour  que  sa  violence  fit  éclater  de  lui- 
même  :  il  eut  tout... 

Recevoir  les  premiers  baisers  de  celte  femme,  déve- 
lopper dans  son  ame  de  douces  émotions,  vivre  de  son 
parfum ,  de  sa  vie ,  refléter  dans  ses  yeux  toute  son 
image,  ah  .<  il  ne  le  méritait  pas ,  lui ,  qui  n'y  était  ar- 
rivé que  par  un  froid  calcul,  et  qui  avait  mis  à  prix  ses 
larmes  et  ses  remords.  Mais  peut-être  se  repentira-t-ii 
de  son  honteux  marché!  H  l'a  eue  par  le  piège; 
maintenant  il  n'osera  la  trahir,  la  vendre;  il  aura 
pitié  de  ses  larmes,  il  se  souviendra  de  ses  caresses 
brûlantes ,  il  se  rappellera  qu'elle  s'est  livrée  à  lui  con- 
fiante, ingénue,  heureuse  de  son  amour.  Si  ce  n'est  la 
passion,  les  sens  parleront  du  moins.  Vous  connaissez 
bien  mal  le  cœur  d'un  roué  ;  dans  cette  ame ,  il  n'y 
avait  que  de  la  glace  et  de  la  vanité.  C'était  un  beau 
succès  auquel  il  ne  manquait  que  le  scandale;  c'est  par 
là  qu'il  voulait  en  finir.  Il  avait  promis  des  preuves  de 
la  séduction,  et  pour  les  obtenir,  à  toutes  ses  lettres  il 
exigea  des  réponses.  Quelle  éloquence  il  y  avait  dans  ces 
lettres!  quelle  poésie!  Point  d'art  ni  de  recherche  ; 
l'expression  neuve  et  expansive ,  la  passion  dans  tout 
son  délire ,  dans  toute  sa  naïveté  :  c'était  à  rendre  fou 
d'amour,  ivre  de  volupté.  Lui,  les  considéra  comme  un 
nouveau  moyen  do  succès,  et  quehpjes  jours  après, 
elles  étaient  lues  dans  un  déjeuner  d'amis  en  présence 
des  témoins  du  pari.  On  dijeunait  aux  dépens  de  l'hon- 
neur d'une  femme;  c'était  sa  réputation  perdue  qui 
faisait  les  frais  du  repas.  Vous  devei  penser  que 
convives  étaient  joyeux. 

Que  de  sensations  passent  dans  le  coeu 

femme  lorsque,  dans  toute  l'extase  de  la  passii 
attend  celui  qui  est  devenu  tout  pour  elle  ! 
étais  pauvre  ,  Paquita ,  rêvant  d'an»our,  et  dan 
ces  négligés  qui  t'allaienl  si  bien;  inquiète,  tu  l'atti 


268 


L'ARTISTE. 


dais,  le  cherchant  des  yeux,  dévorant  l'espace,  et  il  ne 
venait  pas.  Trois  heures,  et  pas  encore  ;  et  il  devait  ve- 
nir si  matin,  et  les  heures  passaient  vite,  et  pas  encore. 
Enfin,  c'est  une  lettre  de  lui.  Une  lettre!  il  est  peut- 
être  malade ,  blessé  ;  elle  pâlit ,  elle  hésite  à  rompre  le 
cachet  ;  un  pressentiment  affreux  l'agite.  Elle  l'ouvre  ; 
mais  ce  n'était  qu'une  enveloppe.  Un  papier  tombe  sur 
le  tapis  ;   elle  le  ramasse  avec  précipitation ,  et  lit  : 

Léon  de  F.  paiera  mille  louis  à  MM ,  si  d'ici  à  deux 

mois  il  n'a  pas  séduit  madame  M.;  on  l'avait  estimée 

mille  louis 

Savez-vous  ce  que  c'est  que  de  perdre  en  un  instant 
toutes  ses  espérances ,  que  de  voir  s'évanouir  ses  illu- 
sions les  plus  chères,  pour  du  suprême  bonheur  retom- 
ber dans  le  néant?  savez-vous  ce  que  peut  causer  une 
pareille  douleur?  Ah!  c'est  le  joueur  qui  perd  sur  la  der- 
nière carte  sa  fortune,  son  honneur  ;  l'existence  d'une 
femme  ,  celle  de  ses  enfans  ;  c'est  une  malédiction  de 
père  qui  s'appesantit  sur  vous ,  c'est  la  mort  ou  la  fo- 
lie ;  et  pour  un  cœur  de  femme  !  Pauvre  Paquita  !  elle 
tomba  raide  et  froide.  Aux  cris  de  sa  fille  qui  appelait* 
du  secours,  son  époux  accourut,  et  il  la  releva  ;  mais  le 
vieillard  qui  était  devant  elle ,  dans  l'abattement  et  le 
désespoir,  elle  ne  le  reconnut  pas...  Z,éow.' s'écria-t-elle; 
où  est  Léon?  Et  de  la  main  elle  écartait  son  époux, 
comme  s'il  lui  dérobait  la  vue  de  celui  qu'elle  appe- 
lait. Léon..,.  Ce  mot,  dit  avec  toute  la  rage  de  la  pas- 
sion, entra  profondément  au  cœur  du  vieillard.  Immo- 
bile et  muet ,  il  resta  devant  sa  femme  attendant  son 
arrêt.  Un  seul  mot  avait  anéanti  pour  lui  tout  un  passé, 
toute  une  vie.  Si  elle  l'eût  vu  ainsi ,  elle  serait  tombée 
morte,  tant  il  y  avait  de  menace  et  de  désespoir  sur  ces 
traits  flétris  par  la  honte  ;  mais  elle  se  délirait,  et  elle 
ne  cacha  rien ,  et  il  se  vit  infâme,  et  ses  cheveux  blancs 
se  dressèrent  de  fureur,  et  il  voulut  maudire  et  ne  le 
put  ;  elle  était  folle,  et  riait  devant  lui,  sombre  et  ter- 
rible ,  et  toujours  elle  appelait  Léon.  Chaque  parole 
faisait  entrer  la  honte  jusqu'au  fond  du  cœur  du  mal- 
heureux époux.  Il  ne  put  y  tenir;  il  quitta  ce  logis  où 
tout  l'accablait ,  laissant  derrière  lui  l'adultère  ;  et , 
mourant,  il  alla  frapper  à  la  porte  d'un  ami.  Deux 
jours  après  il  était  mort,  ses  yeux  fermés  par  une  main 
étrangère. 

C'était  une  des  belles  soirées  du  boulevard  Italien  ; 
femmes  élégantes,  fashionables  en  lorgnon,  double 
rangée  dé  chaises ,  double  haie  de  promeneurs ,  rien 
n'y  manquait  ;  mais  il  y  avait  encore  plus  de  foule  à 
Tortoni;  on  s'y  arrachait  les  chaises  et  les  glaces:  c'était 
un  véritable  pillage  de  rafraichissemens.  Dans  un  petit 
salon  de  droite,  quelques  uns  de  nos  oisifs  à  la  mode 


devisaient  joyeusement  devant  un  bol  de  punch  à  la 
flamme  bleue  et  enchanteresse  :  aussi  cette  vue  avait- 
elle  une  heureuse  influence  sur  les  convives  :  ils  étaient 
vraiment,  ce  soir-là,  incroyables  d'esprit  et  de  gaieté. 
«  Léon,  dit  un  jeune  homme  à  moustaches  ,  je  te  pro- 
pose une  santé  à  tes  amours  avec  la  belle  Paquita.  — 
Soit,  dit  Léon....  »  A  une  table  voisine  était  assis  un 
étranger  qu'ils  n'avaient  pas  remarqué  d'abord  ,  et  qui, 
depuis  quelques  instans,  semblait  prendre  le  plus  grand 
intérêt  à  leur  conversation.  Ses  yeux  fixés  sur  eux  an- 
nonçaient une  émotion  toujours  croissante.  Au  moment 
où  Léon  porta  le  verre  à  ses  lèvres,  il  s'é  Aça  brusque^ 
ment,  et,  lui  arrêtant  le  bra^  :  «  Vous  osez  porter  une 
pareille  santé  !  dit-il  d'une  voix  sombre  ;  eh  bien  !  moi, 
je  vous  en  propose  une  seconde  :  à  la  mort  du  lâche  qui 
l'a  séduite  !  ■>  Tous  les  regards  alors  se  portèrent  sur 
lui  ;  c'était  un  homme  au  teint  fortement  basané,  à  l'é- 
paisse chevelure  :  ses  yeux  noirs  lançaient  des  éclairs. 

La  provocation  avait  été  sanglante;  un  duel  fut  ar- 
rangé ,  et  l'étranger  échangea  sa  carte  avec  celle  de 
Léon  de  F.  Un  des  convives  lut  le  nom  de  Valdès.  «  Il 
parait ,  dit  le  même  jeune  homme  à  moustaches ,  qi^g 
tu  as  affaire  à  un  Espagnol ,  sans  doute  quelque  ré" 
fugié. 

Elle  aussi  était  Espagnole  ;  il  y  pensait  en  ce  moment, 
et  son  front  trahissait  la  contrainte.  Il  ne  tarda  pas  à 
quitter  ses  amis,  en  leur  promettant  un  déjeuner  à 
Tortoni  après  le  duel.  En  descendant  les  marches 
qui  mènent  au  boulevard,  son  pied  glissa,  et  il  se 
heurta  avec  violence  contre  la  balustrade;  il  n'était 
pas  Tvre  cependant... 

Le  rendez-vous  était  au  bois  de  Vincennes.  Les 
deux  adversaires  s'y  trouvèrent  avec  leurs  témoins. 
Léon  était  le  meilleur  tireur  de  chez  Lepage,  un  de 
ceux  qui,  à  Tivoli ,  enlevaient  avec  le  plus  de  grâce  un 
bouton  de  rose.  Il  proposa  vingt  pas  pour  distance. 
«  A  quoi  bon  ?  dit  l'Espagnol  ;  que  ces  messieurs  char- 
gent un  pistolet ,  il  suffit  d'une  balle ,  et  que  le  sort 
décide.  —  Monsieur,  Léon  n'est  pas  homme  à  re- 
fuser, »  dit  son  témoin  d'un  air  fier  ;  et  lui ,  les  laissa 
faire,  plus  pâle  qu'un  mort. 

On  jeta  les  deux  armes  dans  un  mouchoir.  Quel 
jeu!  la  vie  ou  la  mort  dans  les  mains  du  hasard!  Le 
hasard!  ce  juge  inexorable,  sourd  à  toutes  les  priè- 
res. Léon  hésita  ;  il  prit  son  pistolet  d'une  main  trem- 
blante; l'Espagnol  prit  le  sien  avec  calme  et  assu- 
rance :  tout  était  dit. . .  ils  en  avaient  retiré  tous  deux  ou 
leur  vie  ou  leur  mort.  Ils  s'appuyèrent  les  deux  canons 

sur  la  poitrine «Allons,  le  jugement  de  Dieu!» 

L'œil  de  Léon  était  terne ,  ses  lèvres  agitées  d'un  mou- 
vement convulsif;  il  frémissait  de  tout  le  corps  depuis 


L'ARTISTE. 


2C9 


les  pieds  jusqu'à  la  pointe  des  cheveux.  «  Pauvre  Pa- 
quita!  dit  l'Espagnol,  quel  séducteur!  »  Kl  dnns  se» 
yeux  il  n'y  avait  que  de  l'ironie  et  du  dégoût. 

Léon  tomba ,  le  sein  gauche  percé  d'une  lAlle. 
l-'Espagnoi  jeta  un  rtgard  de  dédain  sur  son  ennemi  à 
terre,  ptiis  il  s'éloigna,  laissant  un  cadavre  à  l'autre  té- 
moin. Paquita  était  vengée! 

Hector  de  LArERRiiRs. 


LA  IIT73  DS  LA  MAB.I1T3, 

11  y  a  à  peine  quelques  années  que,  par  cette  rue 
longue,  sale  et  étroite,  bien  que  l'une  des  plus  larges 
de  la  métropole  de  la  barbarie ,  les  esclaves  chrétiens , 
pris  par  les  pirates ,  faisaient  encore  leur  entrée  dans 
Alger. Ils  allaient ,  sous  le  bâton  des  Turcs,  se  présenter 
au  dey,  cjui  choisissait,  parmi  eux,  ceux  qu'il  réservait 
pour  SCS  domaines  et  pour  le  service  de  son  harem  ,  et 
qui  livrait  ensuite  les  autres  aux  chances  du  bazar.  De- 
puis plus  de  trois  cents  ans  l'Europe  subissait  la  honte 
de  cet  odieux  trafic  :  l'honneur  et  la  gloire  de  le  détruire 
étaient  réservés  à  la  France.  Le  5  juillet  1830  Alger  fut 
vaincue,  et  le  pavillon  fran(;ais  flotta  sur  le  grand  kios- 
que de  la  Cassauba.  Nous  nous  montrâmes  alors  en 
maîtres  dans  ces  rues ,  que  les  Européens  ne  parcou- 
raient autrefois  que  timidement,  et  en  cédant,  en  trem- 
blant, le  pavé  à  la  vue  du  turban  d'un  janis.sairc  ou  de 
la  calotte  rouge  d'un  Maure  ,  et  en  dévorant  sans  se 
plaindre  les  insultes  des  enfans  et  les  outrages  des  es- 
claves nègres  :  Turcs  et  Maures,  aujourd'hui  se  raifgenl 
devant  nous,  et  nous  prenons  dans  les  rues  la  place 
qu'il  nous  faut,  sans  craindre  la  bastoimade  du  cadi 
ou  l'amende  du  mesouar. 

C'était  une  chose  curieuse  à  voir  que  nos  jeunes  sol- 
dats se  promenant  dans  les  rues  d'Alger,  en  présence 
d'une  population  dont  les  mœurs  leur  éthientsi  étran- 
gères, et  dont  les  usages  étaient  pour  eux  si^iouveaux. 
L'instinct  fran(;aisestrimiliition;  aussi,  dès  les  premiers 
jours  ,  il  fallut  à  nos  troupiers  de  longues  pipes,  une 
bourse  à  tabac  et  toutes  les  douceurs  des  cafés(0;  ils 


(i)  Ijgs  cafés  sont  k  Alger  les  seuls  lieux  de  plaisir  ,  ou  pour 
mieux  (lire  passe-lemps.  Los  Algériens  restent  toute  l.i  journée 
fum.-int  la  pipe  et  buvant  du  café  de  demi-heure  en  demi-heure 
accroupis  sur  des  nattes. 


fumèrent  el  ils  btircnl  <hi  moka ,  parce  qu'ils  s'aperçu- 
rent bien  vite  que  c'étaient  les  seuls  plaisirs  du  pays,  et 
ils  le»  adoptèrent  peiH-étre  moins  par  goût  que  [)our 
prouver  qu'ils  avaient  conquis  le  droit  d'en  jouir. 
D'autre.v  plaisirs ^  plus  frawai»,  leur  étaient  inlerdiu 
par  la  capitulation,  et  ce  fut  l'article  de  ce  traité  qui 
leur  coûta  le  [)hi9  à  respecter  :  Ils  virent  sans  envie 
partir  pour  la  France  les  millions  de  la  Cassauba ,  mais 
non  sans  humeur  les  portes  des  harems  fermées  |MJur 
eux. 

La  rue  de  la  Maritie,  que  le  crayon  facile  el  spirituel 
deWachsmut  vient  de  reproduire  dans  un  dessin  plein 
de  vérité,  est  la  première  par  laquelle  on'passe  en  ar- 
rivant à  Alger,par  le  port,  (i)  On  y  entre  en  traversant, 
sous  une  sale  et  .sombre  voûte ,  un  porche  ob«cur  qui 
sert  de  corps-<le-garde  ;  deux  portes  vieilles  el  lourdes, 
armées  de  largesbandes  de  fer  grossièrement  peintes  aux 
couleurs  du  dey,  donnent  tout  d'abord  l'idée  de  la  ville 
qu'on  va  parcourir,  et  qui,  destinée  à  servir  de  repaire 
ù  des  pirates,  n'a  pas  failliù  sa  destination.  Alger  était, 
avant  notre  arrivée,  la  ville  des  harmonies  barbares; 
les  rues,  les  moeurs  et  les  habitans  étaient  dans  un  ac- 
cord parfait.  Nos  Français,  maîtres  et  conquérans , 
y  furent  les  premières  anomalies  ;  avec  leurs  goûts  de 
civilisation,  leurs  habitudes  frivoles,  leurs  manières 
élégantes  et  vivos  ,  ils  formaient  un  contraste  à  la  fois 
grave  et  plaisant,  avec  les  figures  froides  ,  sévères  el 
i-éfléchics  des  Turcs  et  des  Maures,  et  les  allures  basses 
et  viles  tie  la  canaille  juive  ;  il  était  au  moins  fort  sin- 
gulier de  rencontrer  un  jeune  voltigeur  fumaul  sa 
pipe  devant  un  iman  qui  se  rendait  à  la  mosquée,  et 
un  élégant  officier  de  lanciers  prenant  sa  lasse  de  café 
à  c(\té  d'un  biscarre  aveugle  invoquant  la  charité  des 
passans. 

A  ces  murs  d'une  blancheur  éblouissante,  qui  reflè- 
tent d'une  manière  fatigante  un  soleil  d'Afrique  lourd 
et  accablant ,  à  ces  rares  et  petites  fenêtres  armées  de 
grilles  serrées,  à  ces  échoppes  cnfimiées  el  sombres , 
abritées  par  de  vieux  auvents  vermoulus,  à  ces  masures 
rapprochées  et  soutenues  par  tles  solives  transvenales, 
et  qui  encaissent  dai)s  un  étroit  espace  une  rue  sale, 
dépavée,  et  déchirée  par  dt«  ornières  et  ilcs  ruisseaux 
puans,  on  ne  se  douterait  guère  qu'on  est  dans  le  beau 
quartier  A' jélgtr  la  guerriire,  de  cette  terrible  Djetalr, 
dont  le  nom  a  retenti  si  long-temps  avec  terreur  dans 


(i)  Wacbsiuut  est  uo  des  jeuaes  |M-intres  que  l'amour  de  leur 
art  entraîna  en  Afrique  h  la  suite  de  l'expi-dition.  Il  a  n-uni  ou 
grand  nombre  de  dessins  et  de  croquis  du  plus  grand  inl^t  ,  es- 
quisses à  l'ardeur  du  soleil ,  et  souTent  sous  \n  hMti  des  Bé- 
douins aux  araDt-posles.  * 


270 


L'ARTISTE. 


toute  la  chrétienté.  C'est  pourtant  là  que  les  consuls 
ont  leurs  hôtels ,  les  grands  de  la  régence  leurs  palais, 
les  plus  riches  négocians  leurs  comptoirs  ;  là  s'établi- 
rent ,  aussitôt  après  la  conquête ,   les  Fé/our  et  les 
.     Engllberl  de  l'armée.  Les  Turcs  furent  long-temps  à 
s'expliquer  l'ivresse  si  vive  et  si  gaie  de  notre  Cham- 
pagne ,  en  voyant  nos  jeunes  officiers  sortant  de  nos 
joyeux  dîners  à  la  française,  eux  qui  ne  connaissent  que 
les  hallucinations  extatiques  de  l'opium.  Mais  un  specta- 
cle d'un  autre  genre  vint  frapper  leurs  regards,  et 
faire  une  sorte  d'événement  dans  cette  rue  de  la  Ma- 
rine, représentée  dans  le  pittoresque  croquis  de  mon 
compagnon  de  voyage  Wachsmut.  C'était,  je  crois  , 
le    1 0  juin ,    cinq  jours  après  notre  entrée  à  Alger , 
nous  sortions   de   déjeijner   à   l'hôtel    des  ambassa- 
deurs,    et  nous   nous  dirigions  vers  le  môle,   avec 
mon  ami  M.  Chauvin  Beillard,  quand  nous  vîmes  se 
dessiner  à  travers  les  ombres  de  la  Porte  de  la  Marine, 
ot  apparaître  au  milieu  de  la  rue,  une  femme  vêtue  avec 
une  élégance  et  une  recherche  digne^  des  habituées  du 
boulevard  de  Gand,  les  plus  distinguées  par  le  goiit  et 
le  luxe  de  leur  toilette.  11  faut  se  représenter,  pour  ju- 
ger de  notre  surprise  et  de  la  stupéfaction  des  Algé- 
riens ,  dans  une  rue  d'Alger  une  femme  en  souliers  de 
satin,  en  robe  de  levantine  lilas  à  grands  volans  et  à 
manches  à  gigots,  coiffée  d'une  toque  de  satin  rose,  au 
'lessus  de  laquelle  s'agitaient  des  touffes  de  plumes 
blanches,  et  disputant  au  vent  qui  s'engouffrait  sous  la 
Porte  une  éclrarpe  de  crêpe  de  Chine  amarante,  qui 
flottait  autour  d'elle  comme  le  voile  d'une  Néréide.  Elle 
était  suivie  d'un  vieux  domestique  en  costume  râpé  de 
jockei  anglais,  qui  portait  sous  le  bras  un  petit  bahut  es- 
pagnol. Dès  qu'elle  nous  aperçut,  elle  se  retourna  vers 
son  groom ,  et  lui  dit  avec  des  airs  de  comtesse,  car,  il 
faut  le  dire,  c'en  était  une  :  Giusepe,  Bisocrna,  mi  ircii- 
var  une  Locanda  presto  !  presto  !  Nous  nous  avançâmes 
aussitôt  vers  cette  élégante  dépaysée ,  par  un  mouve- 
ment spontané  de  curiosité.  En  agitant  autour  de  sa 
tête  une  ombrelle  bleu  de  ciel,  elle  nous  dit  avec  un 
accent   italien   très  prononcé   :   Messious  ,  povet-  vi 
m' indiquer  la  vieillore  anlerze  d Alger,  car  je  pense  bien 
que  je  ne  Iroverai pas  ici  o un  hôtel?  Cette  question  était 
faite  d'une  manière  si  ridicule ,  elle  avait  été  précédée 
et  suivie  de  tant  de  petites  minauderies,  que  des  gens 
plus  mal  élevés  que  nous  auraient  appeléesdes  grimaces, 
que  notre  première  réponse  fut  un  long  éclat  de  rire. 
La  comtesse  aurait  pu  nous  rappeler  au  respect  par  son 
âge,  mais  elle  préféra  nous  en  imposer  par  son  rang  ;  et 
sur-le-champ,  en  se   retournant   gravement  vers  son 
domestique,  elle  lui  dit  :  Giusepe,   vi  demanderez  oun 
Iczement per  madame  la  câumtesse  Juanila.  Elle  nous  re- 


garda alors  d'un  air  sévère,  avec  des  yeux  qui  devaient 
avoir  été  assez  brillans  il  y  a  quinze  ans,  et  nous  mon- 
tra un  teint  fort  animé,  dont  nous  aurions  pu  attribuer 
l'éclat  à  un  vif  sentiment  de  dépit ,  si  nous  n'avions  su 
qu'au  soleil  seul  d'Afrique,  il  fallait  faire  honneur  de  ce 
vif  incarnat.  Déjà  notre  rencontr»  avait  attiré  l'atten- 
tion des  passans  ;  et ,  en  quelques  instans ,  nous  fûmes 
entourés  d'une  multitude  qui  témoignait  son  étonne- 
nient  par  une  foule  de  manières  toutes  plaisantes.  En 
moins  d'un  quart  d'heure  la  rue  fut  encombrée  ;  Maures 
et  Juifs,  Turcs  et  Français,  Nègres  et  Bédouins,  cha- 
cun discutait  à  sa  mode.  Enfin  cette  scène,  qui  avait 
commencé  par  être  bouffonne,  allait  devenir  sé- 
rieuse ,  quand  nous  jugeâmes  prudent  de  faire  en- 
trer la  comtesse  Juanita  dans  une  maison  habitée  par 
des  Français.  Là  nous  apprîmes  que  l'héroïne  de 
cet  imbroglio  italien  était  une  BaUrine  de  Florence, 
qui,  après  avoir  charmé  l'armée  à  Palma  pendant  la 
relâche  de  la  flotte,  se  proposait  de  donner  aux  Algé- 
riens une  idée  des  danses  vives  et  sémillantes  de  l'Italie. 
La  Dalérine  nous  assura  qu'elle  était  réellement  com- 
tesse, et  l'épouse  légitime  d'un  comte  tyrolien,  qui, par 
un  lâche  abandon,  l'avait  rendue  à  la  profession  qui  la 
lui  avait  donnée  dans  sa  jeunesse. 

La  contessina  se  fut  bientôt  faite  des  protecteurs  dans 
l'état-major  ;  et,  au  bout  de  quelques,  jours,  elle  obtint 
la  permission  de  donner  à  elle  seule,  un  ballet,  à  l'abri 
d'une  vaste  tente  dressée  sur  le  môle  et  ajustée  en  salle 
de  spectacle.  Des  affiches  en  français  et  en  arabe  an- 
noncèrent à  l'armée  et  aux  habitans  que  la  comtesse 
Juanila,  artiste  de  V Académie  royale  de  musique  de  Pa- 
ris, élève  de  la  Scala  de  Milan,  et  pensionnaire  du  Théâtre- 
Royal  de  Saint-Charles  de  Naples,  commencerait  ses  repré- 
sentations par  la  danse  du  scliall. 

En  lisant  cette  affiche,  je  me  rappelai  la  remarque 
si  vraie  de  M.  de  Chateaubriand  :  «  Le  caractère  na- 
«  tional  ne  peut  s'effacer  ;  nos  marins  disent  que,  dans 
«  les  colonies  nouvelles,  les  Espagnols  commencent 
«  par  bâtir  une  église,  les  Anglais  une  taverne,  les 
«  Français  un  fort,  et  j'ajoute  une  salle  de  bal.  »  En  ef- 
fet, il  n'y  avait  pas  dix  jours  que  nous  étions  à  Alger, 
qu'on  y  dansait  déjà  ;  et,  à  tout  prendre,  le  petit  Français 
trouvé  par^L  de  Chateaubriand  chez  les  Iroquois,  en 
habit  vert  pomme,  poudré  ,  frisé.,  avec  jabot  et  man- 
chettes de  mousselines,  raclant  sur  un  violon  de  poche 
Madelon  Friquet,  pour  faire  danser  les  Caycueas,  n'é- 
tait pas  plus  extraordinaire  que  la  comtesse  Juanita 
cherchant  à  Alger  un  hôtel  dans  la  riierdé  là  Marine,  et 
venant  danser  un  pas  de  ballet  sur  le  môle  en  plein 
air,  entre  le  cap  Caxine  et  le  cap  Matifoux,  et  presque 
au  pied  de  l'Atlas.  J.  T.  Merle. 


i.»ARTISTE. 


271 


d'o«e  expédition  entrepiuse  dans  le  but  d'explorer  le 

COURS  et  l'eMBOCCHUBE  Dli  NICEa,  ETC.; 

far  ^Ic^urî»  et  ^o^n  (3lan&«r; 

tradail  de  l'angltis 
pat  «PTîjaôaHtc  Tlheïïoc.  («) 


Vous  avez  quelquefois  songe' à  l'Afrique,  l'Afrique,  terre 
sombre  et  poétique,  avec  son  soleilardeiit,  sa  noire  population, 
l'horizon  blancliâtre  de  sesde'serts  sans  fin,  les  lions  elles  ti- 
gres qui  les  peuplent  ;  vous  avez  pc'ne'tre'  souvent  avec  votre 
•  imagination  jusqu'au  centre  inconnu  de  cette  brûlante  con- 
tre'e  qui  a  tué  tant  d'audacieux  voyageurs ,  où  Leydard , 
Hougthoii ,  Mungo-Park  et  Clappcrlon  sont  venus  succes- 
sivement pe'rir  sans  qu'il  leur  ait  été  donné  de  rien  com- 
prendre au  cours  mystérieux  de  ce  Niger,  que  les  Arabes 
avaient  pris  sans  façon  pour  un  bras  de  leur  Nil,  dont  les 
anciens  n'ont  parlé  que  p.ir  ouï-dire,  qu'ils  ont  placé  tantôt 
au  nord,  tantôt  au  sud,  à  l'est,  à  l'ouest,  et  qui  s'y  est 
trouvé  effectivement  comme  par  miracle. 

Sidi-Hamct,  brave  voyageur  Tunisien,  sort  un  jour  de 
sa  ville,  il  dépasse  l'Atlas,  traverse  le  désert  et  s'enfonce 
au  cœur  de  l'Africjue.  Sur  sa  route ,  il  trouve  un  fleuve 
immense,  ce  fleuve  a  presque  toujours  une  demi-lieue  de 
largeur,  quelquefois  moins,  souvent  plus;  sur  ses  bords, 
une  végétation  profonde  ,  des  reptiles  gigantesques,  des 
crocodiles ,  des  hippopotames  ,  etc.  Sidi-IIamet  nomme 
ce  fleuve  Yolibib  et  s'en  revient  à  Tunis ,  éveillant , 
comme  on  pense  bien,  la  curiosité  de  ceux  qui  l'entendent. 
Mungo-Park,  le  célèbre  Écossais,  pénètre  à  son  tour  en 
Afrique;  il  y  arrive  par  un  côté  opposé  h  Sidi-IIamet,  il 
rencontre  le  fleuve  elle  nonmie  Yoliba.  Puis  vicntM.  Cxillc, 
notre  célèbre  voyageur  Français,  obligé  de  Iraverserun  im- 
mense fleuve  pour  arriver  à  Tombuctou,  il  cherche  comme 
tous  les  voyageurs  en  pareil  cas ,  une  désignation  à  sa  dé- 
couverte ;  ce  ne  peut  ^tre  le  Niger  puisqu'il  est  tenu  pour 
couler  de  l'est  à  l'ouest  et  que  le  sien  court  au  sud  ;  alors 
M.  CaiUé  nomme  ce  fleuve  Dhioliba.  Qu'csl-ce  donc  que  ce 
Yolibib  du  voyageur  Tunisien,  ce  Yoliba  de  Mungo-Park, 
ce  Dhioliba  de  Caille?  vous  allez  voir.  Enfin,  le  capitaine 
Clapperton,  chargt!  par  le  gouvernement  anglais  de  déter- 
miner l'embouchure  du  Niger  et  de  pénétrer  plus  loin  que 
Mginx  qui  l'ont  précéda ,  remonte  dd  Badagiy  h  Boussa ,  et 
^louiine  Quormh  la    rivière  profonde  qu'il  rencontre  dans 


(i)  3  volumes  in-8">,  avec  planches,  cartes,  clc.  Prix  :  i8  (t., 
chez  Paulin,  plaoode  la  Bourse. 


cette  dernière  ville.  Mais  CUpperton  est  tué  par  le  cliiDiit 
sans  avoir  rien  compris  a  ce  Niger  toujours  poursuivi' et /fai 
échappe  toujours.  Heureusement  dans  le  poinbré  des  com- 
pagnons de  Clapperton  ,  il  s'en  trouvait  un,  hardi,  fort,  pet- 
sévt-rant,  audacieux,  qui  s'ingère,  il  Boussa,  que  cette  Quorrsii 
(|u'il  voit  couler  du  nord  au  sud  pourrait  bien  être  enfin  le 
mystérieux  fleuve.  Présentement ,  plus  de  voyages  sur  le.» 
côtes,  à  travers  le  désert,  parmi  lett  populations  avides  et  fé- 
roces; il  ne  faut  au  nouveau  voyageur,  qui  .s'appelle  Lauder, 
qu'un  canot  et  il  descendra  le  fleuve  toujours,  toujours 
jusqu'à  ce  qu'il  arrive  où  il  plaira  à  la  Provideoce  de  le  con- 
duire. 

Alors  commence  cette  navigation  prodigieiue  k  tra- 
vers les  dangers,  les  obstacles,  et  ajoutons  aussi  les  joui>- 
s.tnces  de  tout  genre;  car  devant  les  yeux  du  voyageur,  qui 
glisse  sur  le  Niger  sans  le  savoir,  apparaissent  dc«  campa- 
gnes fertiles,  de  riantes  villes,  des  populations  florissantes  ; 
un  monde  nouveau  lui  est  découvert  ;  tons  les  doute- 
s'éclairent  en  chemin,  toutes  les  incertitudes  tombent,  les 
conjectures  des  géographes  se  rectifient,  les  découvertes  des 
voyageurs  précédens  se  retrouvent  et  s'expliquent.  Sidi- 
Hamet  n'a  pas  découvert  une  rivière  appelée  Yolibib,  c'était 
le  N  iger.  Le  Yoliba  de  Mungo-  Park,  le  Dhioliba  de  M.  Caille , 
la  Quonah  de  Qappcrton,  tout  cela  c'est  le  Niger.  Landci 
l'a  exploré  dans  tous  les  sens,  il  en  a  suivi  tous  les  contours, 
suivi  toutes  les  dénominations,  expliqué  toutes  les  branches: 
le  Niger  est  conquis  par  lai,  gloire  à  Lander! 

Maintenant,  et  après  la  géographie  et  la  science,  voulez- 
vous  un  roman ,  un  roman  poétique  comme  le.i  conceptions 
de  M.  de  Vigny,  coloré  comme  les  pages  de  M.  Hugo,  animi 
comme  une  peinture  de  Delacroix,  chaud  de  tons  et  d'ciïet.s, 
qui  a  ses  caractères,  ses  péripéties,  ses  alternatives  et  son 
dénouement  heureux,  grâce  à  Dieu!  Si  vous  voulez  tout  cela, 
lisez  la  relation  de  ce  voyage  écrite  par  le  plus  jeune  des 
Lander,  qui  a  voulu  accompagner  son  frère ,  et  qui ,  ayant 
partagé  ses  périls,  doit  ausii  partager  «a  gloire. 


De  tous  côtés,  autour  de  nous,  on  crie  à  l'avillisseuient 
de  la  litte'ratnre;  on  honnit  ces  pubUcations  de  librairie,  aa« 
sitôt  parues  qu'oubliées ,  destinées  pour  les  plus  vivaces  à 
figurer  quinze  jours  sur  l'étalage  des  cabinets  littéraires.  Mai» 
ces  productions  du  besoin  d'argent,  non  de  l'esprit ,  trou- 
veront des  lecteurs  ,  malgré  les  mépris  de  la  critique  ;  elle 
sera  impuissante  à  en  arr^'ter  le  débordement.  C'est 
ment  en  rencontrant  sous  la  main  des  ouvrages  vraime 
raires  ,  que  ceux  des  lecteurs  de  nouveautés   d^ 


(  I  )  Un  volume  in-S ,  chei  LcTavasteitr . 


272 


L'ARTISTE. 


probation  a  quelque  prix,  rougiront  d'avoir  perdu  leur 
temps  avec  les  romans  ,  chroniques,  mémoires,  dont  nous 
sommes  inonde's  ;  lèpre  littéraire  de  notre  e'poque ,  comme 
chacune  a  eu  la  sienne.  Nos  dix-septième  et  dix-huitième 
siècles  n'en  ont  pas  ete'  préserves  ;  à  leur  honneur,  on  doit 
cependant  dire  que  Içs  libraires  de  Paris  avaient  cédé  aux 
étrangers  le  triste  privilège  d'afUigcr  la  France  de  cette 
nlaie  sociale.  C'étaient  alors  Londres  et  La  Haye  qui  nous 
expédiaient  par  ballots  les  histoires,  confessions,  et  nouvelles 
dont'mâjittBnant  les-  douze  arroudissemens  de  Paris  se  dis- 
*  putént  l'industrie.  Eh  bien!  ce  qui  était  digue  alors  de  la 
postérité' a  seul  survécu  à  ce  déluge,  qui  semblait,  comme 
aujourd'hui,  devoir  engloutir  le  goût  et  la  raison.  Traitons 
donc  notre  siècle  comme  le  temps  a  traité  les  précédcns,  ne 
comptons  qu'avec  les  noms  qui  font  honneur  à  la  France  1 
Laissons  le  débit  des  e'pices  et  du  tabac  saisir  sa  proie  parmi 
nos  contemporains  conmve  parmi  ceux  deMolièr*  et  de  Vol- 
taire. Quelques  belle»  parties  s'élèvent  sous  nos  yeux. pour 
l'achèvement  du  grand  édifice  de  la  littérature  française  ; 
notre  devoir  est  de  rendre  hommage  aux  artistes  qui  prépa- 
rent celte  nouvelle  gloire  à  leur  pays.  « 

P^rmi  ces  hommes ,  Charles  Nodier  a  sa  place  marquée  à 
biéii-des  titres,  et  l'ouvrage  dont  notis  voulons  parler  au- 
'''/  jij.urJ'hui,  ses  Som-enin  de  jeunesse ,  ajoutent  un  lieuroude 
\  ^iisà  sa  couronne  littéraire.  Sous  un  titre  vulgaire, 
.c'est  un  livre  profond,  rpais  que  comprendront  bien  tant 
d'hommes  à  qui  les  illusions  et  les  désappointemens  de 
Maxime  Odin  ne  sont  pas  inconnus;  et  pourtant,  de  tous 
ceux  qui  ont  ressenti  les  atteintes  de  ces  souffrances  morales, 
qui  eût  cru  qu'on  pût  les  analyser  avec  autant  dé  finesse , 
lire,  en  un  mot,  aussi  clairement  dans  le  cœur,  car  en  lisant 
les  Souvenirs,  il  semble  qu'une  main  habile  ait  enlevé  l'enve- 
loppe qui  nous  cachait  les  mouvemens  du  cœur  ;  les  mystère» 
de  sa  vie  sont  misa  nu  (levant  uos  yeux;  on  frissonne  d'éton- 
nemeat  à  voir  s'agiter  tous  les  ressorts  de  celle  frêle  ma- 
chine ;  véritable  autopsie  littéiaire,  mais  décrite  d'un  style 
4 ont  le  charme  enchaîne  à  ce  spectacle,  parfois  douloureux. 
,a  nature,  dont  Nodier  a  étudié  l'histoire  avec  amour,  l'a 
récompensé,  on  lui  prêtant  la  variété  de  ses  mille  couleurs; 
son  style,  diapré  comme  les  ailes  des  papillons  que 
Maxime-Odiu  chassait  dans  son  enfance,  entraîne  le  lecteur 
fasciné  jusqu'aux  dernières  pages.  Là  arrivé,  quatre  mois 
suffiraient  pour  résumer  les  événeméns  du  livre;  mais  com- 
mcDt  en  dire  l'admirable  travail?  Car  c'est  bien  là  un  ou- 
vrage à  qui  le  talentde  l'écrivain,  non  le  sujet  même,  a  donné 
du  prix. Sans  doute  il  ne  se^ilaccra  pas  parmi  les  grands  nio- 
ilumens  de  l'art ,  mais  il  sera  toujours' remarqué  parmi  les 
plus  précieux  de  ceux  à  qui  la  finesse  et  la  perfecticin  do 
tous  les  détails  ont  donné  une  valeur  durable. 


W^xdih. 


Notra  premier  ténor,  Nourrit,  a   fait,  mercredi  1 1  ,   s» 
rentrée  dans  Guillaume  Tell.  Tout  le  monde  sait  I-éncrgie 


et  le  talent  dont  Nourrit  fait  preuve  dans  cet  opéra  ;  aussi 
malgré  la  chaleur  étouftante  de  l'atmosphère,  malgré  l'ap- 
pithension  du  choléra,  dont  on  racontait  ce  jour-là  des 
choses  alarmantes,  la  salle  présentait  une  réunion  nom- 
breuse. Les  amateurs  de  Rossini  y  venaient  aussi  chercher 
cette  musique  dont  ils  étaient  sevrés  depuis  long-temps  ; 
car,  bien  que  Guillaume  Tell  se  rapproche  davantage  de 
notre  svslème  de  musique  dramatique,  cependant  on  y  re- 
connaît souvent  la  faclure  italienne. 

Guillaume  Tell  est  hoc  grande  et  belle  oeuvre  que  le 
public  a  revue  avec  reconnaissance  ;  il  a  aussi  témoigné  à 
Nourrit,  par  une  vigoureuse  salve  d'applaudissemens  qui  l'a 
accueilli  à  son  entrée  ,  le  plaisir  qu'il  éprouvait  de  revoir 
son  chanteur  favori.  Pour  répondre  à  cette  bienveillance 
marquée.  Nourrit  a  été  admirable  dans  son  grand  duo  , 
d;ins  la  scène  avec  Matliilde  ,  et  dans  le  beau  trio  du 
deuxième  acte.  11  y  a  dans  son  jeu,  au  moment  où  on  lui  an- 
nonce la  mort  de  son  père ,  un  instant  de  pathétique  à  faire 
frissonner.  Je  dis  un  instant  de  pathétique,  car  un  mslant, 
im  seul  instant,  c'est  tout  ce  qu'on  peut  demander  à  l'acteur 
le  plus  parfait. 

Mademoiselle  Dorus  s'est  bien  acquittée  du  rôle  de  Ma- 
tliilde ,  et  Hurteaux  remplit  avec  beaucoup  de  dignité  et  de 
naturel  celui  de  Melctal.  L'orchestre  accompagne  toujours 
trop  fort. 

On  ■  nous  annonce  prochainement  la  rentrée  de  Levai- 
seur  dans  Robert-le-Diable .  Mademoiselle  Dorus  doit ,  dit- 
on  ,  jouer  le  rôle  d'Isabelle,  et  une  jeune  débutante,  élève 
du  Conservatoire ,  mademoiselle  Falcon ,  paraîtra  dans  celui 
d'Alice. 

— M.  HippolyteMonpou,  dont  nous  avonsdéjà  parlé  à  pro- 
pos de  la  romance  moderne,  vient  de  publier  chez  Romagneti, 
rue  Vivicnne  ,  n"  21,  sous  le  titre  de  Rosa  ,  une  nouvelle 
composition  qui  se  recommande  par  une  musique  nerveuse 
et  originale.  Nous  devons  déjà  à  cet  artiste,  cntr'aulres  pro- 
ductions, f^enise  et  Y Andalouse .  Le  genre  de  M.  Monpou 
sort  un  peu  de  la  romiance  ;  il  s'attache  avet;  une  préférence 
exclusive  à  la  poésie  romantique  telle  que  l'a  faite  Alfred  de 
Musset.  Assez  peu  soucieitx  de  la  régularité  du  rhythme  et 
de  la  phrase  musicale,  il  court  où  l'entraîne  une  imagination 
bondissante;  il  résulte  de  là  une  musique  neuve  et  pittores- 
que, mais  un  peu  étrange,  et  qui  ne  jouira  peut-être  pas  d'a- 
bord de  tout  le  succès  qu'elle  mérite  auprès  du  public  habi- 
tué à  ne  voir  sous  le  nom  de  romance  que  les  mélodies 
carrées. et  les  modulations  tirées  au  cordeau  de  MM.  Panse- 
ron  cl  de  Beauplan.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  recommandons 
aux  personnes  de  goût  hardi  en  musique  Rosa,  qui  n'est  pas 
indigne  de  f^enise  et  de  \' Andalouse.  M.  Monpou  se  prépare 
à  publier  un  album,  dont  nous  avons  entendu  quelques 
morceaux,  d'une  verve  remarquable.  Nous  lui  conseillons 
de  leur  chercher  un  autre  nom  que  celui  de  romances. 


i     Les  enTans,  par  CnâRLET. 
Dttsim.       t     Paquita,  par  Gavabsi. 

'     Rue  de  la  marine,  par  Wacbsiiut. 


L'ARTISTE. 


tm 


<rr 


HuxMx-^vi^. 


MOMIFIGIATIOIT. 


DECODVEBTE  D  UN  NOUVEAC  PROCEDE 


Pharmacicns>Chimi»tes. 


Nous  avons  pense  que  le  sujet  annonce'  parle  titre  de  cet 
article  intc'ressait  l'art,  quoique  y  paraissunt  tout-à-fait  c'iran- 
ger  au  premier  aspect  ;  la  peinture  et  la  sculpture  historiques 
se  trouvent  eu  elTct  aujourd'hui  le  plus  souvent  au  di'pourvu 
quand  il  s'agit  de  reproduire  l'image  de  personnages  célè- 
bres. Si  les  artistes  ont  à  traiter  une  époque  historique  peu 
recule'e,les  portraits  faità  d'après  la  tradition  peuvent  encore 
servir  de  type  à  leurs  compositions  ;  mais  comliicu  seraient 
étonnés  sans  doute  les  contemporains  de  la  plupart  des 
hommes  qui  ont  brillé  dans  le  passé,  s'ils  revenaient  au  jour 
et  apercevaient  ce  que  nous  appelons  la  ressemblance  des 
personnages  de  leur  temps  !  Endii  nous  croyons  que  rien  ne 
peut  mieux  donner  idée  de  la  valeur  qu'aura  pour  les  arts  la 
découverte  dont  nous  allons  parler,  que  l'importance  qu'ont 
aux  yeux  des  artistes  les  masques  levés  au  moment  de  la 
mort  sur  le  visage  de  quelques  hommes  célèbres,  comme 
Henri  IV,  Cromwell,  etc.  Un  rapide  coup  d'oeil  va  nous 
faire  embrasser  l'histoire  de  la  momilication. 

Les  historiens  et  les  antiquaires  sont  d'accord  pour  affir- 
îner  que  l'art  d'embaumer  et  de  momifier  a  pris  naissance 
chez  les  orientaux,  et  que  l'origine  de  cette  pratique  se  perd 
dans  la  nuit  des  temps  ;  mais  il  est  assez  curieux  d'obser- 
ver la  variété  des  méthodes  de  conservation  des  corps,  mise 
en  usage  à  diflcrcntes  époijucs  et  chez  différens  peuples. 

Los  Ethiopiens  ,  liabilans  d'une  contrée  qui  fournit  une 
très  glande  quantité  de  gomme,  avaient  imaginé  de  ren- 
fermer les  corps  dans  une  masse  fondue  de  cette  substance 
transparente  ,  et  de  les  conserver  ainsi ,  ii  la  manière  de 
ces  insectes  enveloppés  dans  le  succin  liquide^  et  qu'on 
retrouve  intacts  et  très  visibles  au  milieu  de  ce  bitume  soli- 
difié; ce  qui  a  fait  dire  à  quelques  historiens,  que  les  Éthio- 
piens conservaient  leurs  cadavres  dans  du  verre.  Mais 
outre  que  M.  Paw  a  trouvé  que  le  verre  n'était  pas  assez 
coiniu  de  ces  peuples  pour  qu'ils  en  fissent  un  semblable 
usage,  comment  concevrait-on  que  h-s  corps  pussent  résister 
à  une  tcmp('rature  capable  de  fondre  ou  ramollir  le  verre? 

Les  anciens  Perses  envclojipaient  les  corps  dans  de  la 
cire.  Les  Scythes  les  conservaient  dans  des  sacs  de  peau 
tannée.  Les  Grec»  et  les  Romains  les  embaumaient  d'une 

TOME  m.  25'  LIVRAISO!!. 


manière  grossière.  Les  Iles-Canaries,  ancienne  patrie  des 
Guaiicbes,  qui  paraissent  avoir  tant  de  rapport  avec  k» 
Égyptiens,  contiennent  de»  momie»,  ou  corps  desséché», 
qu'on  nomme  xaxos  ;  elle»  sont  enveloppées  dan*  dc«  peaux 
de  chèvres  exactement  cousues.  Il  paraîtrait  qu'après  en 
avoir  extrait  le»  viscères  et  le  cerveau,  on  les  detséchait  et 
on  les  recouvrait  de  plusieurs  couches  d'un  vernit  odoraitl. 
La  préparation  durait  environ  quinze  jours. 

Au  Mexique,  M.  de  Hiimboldt  a  trouve  des  espèce»  de 
momies  desséchées  et  conservées,  sur  un  sol  privé  de  pluie 
et  dans  une  atmosphère  brillante  où  les  insectes  mêmes  ne 
peuvent  exister. 

Les  anciens  Égyptiens,  selon  Hérodote,  employaient 
le  procédé  suivant  pour  embaumer  leurs  morts  :  Le  cada>re, 
vidé  et  lavé  avec  du  vin  de  palmier,  était  farci  de  poudres 
aromatiques,  et  macéré  pendant  soixante-dix  jours  dans  une 
solution  de  natron  ;  ensuite  on  le  lavait,  on  l'enveloppait 
de  bandelettes  de  toile  de  lin  imprégnées  d'une  résine  dite 
tummi.  Une  autre  méthode ,  moins  dispendieuse  ,  consi»lait 
à  injecter  dans  le»  intestins  l'huile  empyreumatique  de  cèdre 
de  Phénicic ,  qui  dissolvait  les  intestins  pendant  les  soixante- 
dix  jours  de  la  macération  du  cadavre  dans  le  uatron;  l'on 
retirait  alors  la  cédria  du  ventre. 

Parmi  toutes  les  nations  qui  avaient  l'habitude  de  con- 
server les  corps,  aucune  n'a  porté  plus  loin  que  les  Egyp- 
tiens l'art  de  l'embaumement  (cependant  encore  imparfait 
entre  leurs  mains).  Déjà  immortalise  par  l'immensité  des 
monumens  indestructibles  qu'il  a  lai.ssi's  sur  la  terre,  ce 
peuple  semblait  avoir  voulu  se  transmettre  lui- même  à 
la  postérité  la  plus  reculée ,  en  conservant  les  corps  avec 
assez  d'art  et  de  soin  pour  les  rendre  inaltérables.  Enfin,  la 
haute  antiquité  de  cette  coutume,  mise  en  pratique  dans 
tontes  les  classes  de  la  société  eu  Egypte,  est  prouvée  par 
le  texte  même  des  livres  sacrés.  On  lit  clfcclivemcnt,  dans 
le  chapitre  I"  de  la  Genèse,  le  passage  suivant,  cite'  par 
Daubenton  dans  son  Mémoire  sur  les  momies  : 

«  Joseph  voyant  sou  père  expiré,  il  commanda  aux  Taè~ 

•  dccins  qu'd  avait  à  s»n  service  d'embaumer  le  corps  de 

•  son  père,  et  ils  exécutèrent  l'ordre  qui  Icur^  avait  cte' 
«  donné;  ce  qui  dura  quarante  jours,  parce  que  c'était 
«  l'usage  d'employer  ce  temps  pour  embaumer  les  corps.  • 

Il  ne  nous  reste  rien  des  momies  préparées  par  les  Éthiopiens, 
les  Scythes ,  les  premiers  Juifs ,  les  Grecs  et  les  Romains. 
Le  procédé  de  Louis  Bils,  célèbre  anatomiste  qui  vivait  en 
1063,  rest.!  secret;  nous  ne  pouvons  donc  parler  que  des 
momies  égyptiennes ,  admirables  non  sous  le  rapport  de  la 
conservation  des  formes  et  des  traits  de  la  figure,  mai»  à 
cause  de  l«ur  haute  antiquité.  Si  on  lit  avec  attention  les 
récits  transmis  par  Diodore  de  Sicile,  Hérodote,  sur  les 
procédés  employés  par  les  Egyptiens  pour  embaumer  le» 
corps ,  on  verra  que  leurs  moyens  avaient  pour  principal  et 
unique  objet  de  consumer  les  chairs,  les  viscères,  de  ma- 
nière à  ne  laisser  du  corps  mort  que  la  peau  cl  les  os  :  de 
là  s'explique  le  temps  très  long  qu'ils  étaient  obligés  d'em- 
ployer; de  là  aussi  résulte  cette  altération  des  formes  et  de» 
traits  devenus  méconnaissables. 

25 


274 


L'ARTISTE. 


Diodore  de  Sicile  avait  dit  que  les  traits  du  visage  étaient 
encore  reconnaissables,  et  les  critiques  les  plus  judicieux 
regardaient  cette  assertion  au  moius  comme  exage'rée. 

Cependant  M.  Geoffroy  de  Saint-Hilaire  a  remarqué  que 
la  figure  se  trouvait  assez  bien  conservée  sous  les  masques 
de  toile ,  mais  qu'elle  s'altère  promplement  aussitôt  que  les 
momies  sont  expose'es  à  l'air.  On  peut  se  rendre  compte  de 
l'assertion  de  Diodore,  en  examinant  la  tête  d'une  momie 
qui  est  expose'c  aux  regards  du  public ,  dans  le  cabinet  de 
la  Bibliothèque  du  roi.  Son  e'tat  de  conservation,  quoique 
très  imparfait  sous  le  rapport  des  formes  et  des  traits  de  la 
figure,  ne  devrait  point  paraître  si  extraordinaire  aux  yeux 
des  antiquaires,  s'ils  tenaient  compte  de  la  tempe'rature  con- 
stante de  ao  degre's  qui  existait  dans  les  lieux  où  on  conser- 
vait les  momies  :  les  souterrains,  les  puits,  l'eau  du  Nil,  et 
même  les  eaux  de  la  mer  qui  baignent  les  rives  de  l'Egypte, 
ont  constamment  cette  tempe'rature,  très  propre  à  la  con- 
servation des  corps,  qui  restent  dans  un  e'tat  parfait  de 
siccite'. 

La  France  a  aussi  ses  momies;  mais  elles  sont  l'ouvrage 
de  la  nature,  et  nullement  de  l'art.  Telles  sont  les  reliques 
des  corps  saints  :  on  a  trouvé  de  ces  cadavres  à  Toulouse , 
chez  les  cordeliers,  et  dafls  les  catacombes  de  Rome.  Ces 
cadavres ,  enfouis  sous  terre ,  sans  air  ,  dans  un  sol  crayeux 
et  absorbant,  s'y  sont  desséchés  en  matière  blanche  savon- 
neuse. 

L'embaumement  Jexécuté  en  ii35  à  Rouen,  sur  le  corps 
de  Henri  III ,  roi  d'Angleterre ,  prouve  par  les  moyens  em- 
ployés combien  cet  art  était  encore  inconnu  alors.  En  effet, 
on  se  contenta  de  faire  de  graudes  incisions  sur  le  cadavre, 
de  remplir  les  cavités  avec  une  poudre  dont  on  ne  donne 
pas  la  composition,  et  d'envelopper  le  corps  ainsi  préparé 
dans  une  peau  de  bœuf  tannée.  L'histoire  rapporte  que 
l'opérateur  s'y  prit  si  tard,  ou  si  mal,  (|ue  l'odeur  du  ca- 
davre lui  fut  fatale ,  et  qu'il  mourut  peu  d'instaus  après  avoir 
terminé  son  opération. 

L'art  de  l'embaumement  en  France  est  toujours  resté 
dans  l'enfance  jusqu'à  la  découverte  que  fit  le  docteur 
Chaussier  de  1  action  du  deutochlorure  de  mercure  sur  les 
matières  animales.  Mais  ce  moyen ,  à  l'aide  duquel  on  ob- 
tient des  momies  bien  plus  belles  que  celles  préparées  par  les 
anciens  Egyptiens,  ne  peut  être  mis  en  pratique  que  dans 
peu  de  circonstances,  et  exige  d'ailleurs  un  temps  très  long. 
Il  faut  en  effet  que  le  cadavre  soit  macéré  dans  une  solution 
de  ce  deutochlorure  pendant  deux  à  trois  mois. 

A  l'exception  de  ce  procédé ,  tous  ceux  employés  jusqu'à 
ce  jour  ne  sont  basés  que  sur  une  longue  routine  :  ils  consis- 
tent à  emplir  les  cavités  de  poudre  de  plantes  aromatiques, 
et  à  envelopper  les  cadavres  de  bandelettes  enduites  de  ver- 
nis ,  et  couvertes  de  cette  même  poudre  ;  opération  tout-à- 
fait  illusoire  ,  comme  on  pourrait  s'en  convaincre,  si  on  ve- 
nait ,  au  bout  de  quelque  temps ,  à  exhumer  un  cadavre  pré- 
paré par  cette  méthode. 

En  rapportant  ici  un  plus  grand  nombre  de  citations  sur 
les  méthodes  employées  par  les  anciens  Egyptiens  et  les  mo- 


dernes, on  ne  ferait  que  déj^^ntrer  l'imperfection  dans  la- 
quelle était  resté  l'art  de  l'embaumement;  mais  aujourd'hui 
deux  chimistes  viennent  de  le  porter  près  de  la  perfection . 

Après  de  laborieuses  et  constantes  recherches,  après  un 
grand  nombre  d'essais  comparatifs ,  modifiant  et  perfection- 
nant les  procédés  connus  ;  aidés  d'ailleurs  par  les  progrès 
qu'a  faits  la  chimie,  ces  chimistes  sout  parvenus  à  momifier  les 
corps  par  des  moyens  nouveaux,  en  leur  laissant  toutes  les 
formes  à  nu.  D'après  cette  méthode,  les  corps  ne  sont  pas 
enveloppés  de  bandelettes  comme  chez  les  Egyptiens  ;  ce- 
pendant tous  les  élémens  de  désorganisation,  qui  s'emparent 
des  corps  aussitôt  que  la  vie  les  a  abandonnés,  sont  complè- 
tement neutralisés. 

Les  procédés  que  ces  chimistes  emploient  sont  minu- 
tieux ,  mais  des  plus  admirables  dans  leurs  résultats  :  non 
seulement  tout  le  corps  est  parfaitement  conservé  ainsi 
que  les  traits  de  la  figure ,  mais  aussi  tous  les  viscères ,  les 
poumons,  le  cœur,  le  foie,  les  intestins,  sans  en  excepter  le 
cerveau;  ainsi  de  notre  frêle  dépouille  tout  est  respecté  ;  ré- 
sultat que  l'on  pourrait  dire  merveilleux.  Aussi  est-ce  le  fruit 
de  dix  ans  de  recherches ,  de  peines  et  de  persévérances,  que 
les  auteurs  de  cette  découverte ,  après  toutes  les  difficultés 
qu'ils  ont  vaincues,  après  avoir  surmonté  la  répugnance  d'un 
travail  de  cette  nature,  méritent  des  éloges  que  le  public 
s'empressera  de  leur  accorder,  aussitôt  qu'ils  auront  réalisé 
leur  projet  d'exposer  publiquement  un  corps  préparé  par 
leur  procédé,  et  qu'on  pourra  voir  cette  momie  à  laquelle 
on  ne  saurait  comparer  aucune  de  celles  conservées  dans  les 
cabinets  d'antiquités. 

Un  des  grands  avantages  de  la  méthode  de  MM.  Capron 
etBonifacc,  c'est  que  leur  travail  combiné  ne  demande  que 
quelques  jours.  Les  corps  peuvent  être  ensuite  conserves 
dans  une  chambre ,  dans  ces  caveaux  destinés  aux  sépultures 
des  familles  opulentes,  ou  même  enterrés  comme  d'usage  , 
sans  être  désormais  accessibles  aux  vers.  Ils  pourront  même 
être  exposés  à  toutes  les  intempéries  de  l'air,  soit  debout , 
soit  assis,  dans  telle  attitude,  en  un  mot,  qu'on  désirerait 
leur  donner,  sans  crainte  qu'ils  ne  s'allèrent.  L'art  s'unissant 
ainsi  aux  agens  chimiques,  parvient  à  préserver  notre  dé- 
pouille mortelle  de  cette  putréfaction  qu'accompagnent  des 
phénomènes  dont  l'idée  révolte  l'imagination.  Combien 
pourrait  être  précieuse  à  l'avenir  l'application  d'une  aussi  in- 
téressante découverte  aux  grands  hommes  dont  la  patrie  de- 
viendra veiive,  puisque  la  postérité,  aussi  bien  que  leurs 
contemporains,  pourraient  contempler  leurs  traits  '.  Qu'on 
imagine  ce  procédé  connu  il  y  a  deux  cents  ans,  et  tous  les 
grands  hommes  qui  ont  illustré  la  France  depuis  celte  époque 
seraient  conservés  à  notre  vénération.  Quelle  valeur  cette 
découverte  aurait  acquise  à  nos  yeux  par  ce  prodige  de  la 
conservation  des  corps!  Par  là  aussi  les  regrets  que  prépare 
à  chacun  de  nous  la  mort  de  ceux  qui  lui  sont  chers  pour- 
ront être  adoucis,  car  il  nous  restera  d'eux  plus  que  des 
souvenirs,  et  en  revoyant  encore  leurs  traits,  l'éternelle  sé- 
paration ne  semblera  plus  aussi  complète. 


L'ARTISTE. 


276 


L'Artiste  a  promis,  il  y  a  quelques  semaines,  de  ren- 
dre compte  du  cours  de  M.  Fétis.  Certes,  s'il  eût  "pu 
prévoir  ce  que  devait  être  ce  cours,  jamais  il  n'eût 
conçu  la  pensée  d'en  entretenir  ses  lecteurs.  lien  espé- 
rait, disait-il,  des  considérations  larges  et  neuves  pùur 
la  critique  musicale,  pour  cette  critique  devenue  si 
importante  depuis  qu'à  tort  ou  à  raison  tout  le  monde 
s'occupe  de  musique  ;  et,  au  lieu  de  ces  considérations 
neuves,  au  lieu  de  ce  vaste  coup  d'oeil  qui  embrasse 
l'art  de  toute  une  époque  pour  en  analyser  les  difTérens 
rapports  ,  et  en  faire  jaillir  des  vérités  d'une  large  ap- 
plication, il  s'est  trouvé  que  M.  Fétis  n'a  traité  absolu- 
ment que  l'origine  du  contre -point,  et  l'histoire  de  la 
dissonance. 

Voilà  déjà  des  mots  techniques  pour  lesquels  je  de- 
mande grâce.  Je  croyais,  en  rendant  compte  d'un  cours 
Aq  philosophie  musicale,  qu'il  ne  s'agirait  que  de  parler 
\\n  langage  compris  de  loiw.  philosophe ,  c'est-à-dire  de 
quiconque  observe  et  réfléchit.  M.  Fétis  a  pensé  autre- 
ment ;  il  s'est  enfoncé  dans  les  profondeurs  du  techni- 
que. Force  m'est,  bon  gré  mal  gré,  d'y  courir  après 
lui  ;  je  tacherai  seulement  que  ce  soit  le  plus  vite  pos- 
sible. 

D'abord,  y  a-t-il  une  philosophie  musicale?  Je  sais 
des  gens  que  ces  deux  mots,  joints  ensemble,  font  rire 
de  pitié.  «  Philosophie  musicale  !  disent-ils ,  voilà  une 
«  singulière  alliance!  la  science  de  Dieu,  du  monde  et 
«  de  l'homme  considéré  dans  son  perfectionnement 
«  physique,  moral  et  intellectuel,  comme  on  appelle 
«  la  philosophie;  et  d'un  autre  côté  la  nuisiquc,  le 
"  plus  fugitif  des  arts  ;  la  jouissance  la  plus  prompte,  la 
«  plus  éthérée,  la  plus  insaisissable...  Imaginez  un  peu 
"  Uosina  do l  Barliere,  cette  petite  fdle  de  Ilossini ,  si 
«  étourdie  et  si  folle,  vêtue  d'un  habit  noir,  et  préchant 
«  dans  la  chaire  de  M.  Cousiji  !...  » 

Et  pourtant  il  y  a  une  philosophie  musicale.  Est-ce 
à  la  manière  de  M.  Azaïs  qui ,  d'après  une  expérience 
du  rapport  des  deux  fluides  de  la  pile  de  Volta,  con- 
clut que  la  musique  est  la  chimie  des  sons?  ou  à  la 
manière  de  M.  Troupenas  qui  voit  l'idée  première  de 
la  loi  des  intervalles  dans  cette  pensée  de  Pythagore  : 
C'est  dans  l'harmonie  des  nombres  quk'sb  trouvent 
LES  RÉALITÉS  DU  MONDE?  de  M.  Troupcnas,  qui,  parce 
que  les  disciples  du  philosophe  de  Samosont  dit  que  le 
nombre  3  représentait  l'harmonie  parfaite ,  le  nombre 


5  l'emblème  du  mariage,  et  le  nombre  9  la  fragilité 
des  fortunes  humaines,  presque  aussitôt  renversées 
qu'établies,  pense,  lui ,  que  le  nombre  3  exprime  l'in- 
tervalle de  quinte ,  le  nombre  5  rintervallc  de  tierce 
majeure ,  qui ,  combiné  avec  2  et  3  ,  forme  l'accord 
parfait ,  et  le  nombre  9  l'intervalle  de  seconde  résul- 
tant de  la  succession  de  deux  quintes  ut  sol,  sol  ré,  dis- 
sonance  à  laquelle  s'applique  assez  naturellement,  selon 
M.  Troupenas,  la  qualification /7r«.f^u<au/W/c^  renversé^ 
qu'établie? 

Est-ce  là  ce  que  j'appellerai  de  la  philosophie  musi- 
cale? Non,  car  ce  n'est  de  la  philosophie  d'aucune 
sorte,  bien  qu'on  y  lise  le  nom  de  Pythagore.  Ce  n'est 
pas  plus  de  la  philosophie  qu'un  certain  chapitre  du 
Voyage  d' Anacharsis ,  que  j'ai  eu  le  courage  de  lire 
deux  fois  tout  entier  (le  chapitre) ,  dans  lequel  tous 
pourrez  voir  que  le  rapport  de  telle  note  à  telle  autre 
est  comme  de  175  à  178. 

Sans  doute,  il  se  trouve  dans  les  élëmens  de  la  science 
musicale  des  proportions,  des  analyses  arithmétiques 
et  géométriques ,  comme  dans  les  élémens  du  dessin , 
de  l'architecture  et  de  tout  ce  qui,  en  fait  d'art  ou  de 
science,  repose  sur  des  bases  exactes.  Mais,  encore  une 
fois ,  est-ce  là  de  la  philosophie ,  et  ne  trouTerons-nous 
pas  autre  chose  dans  la  musique? 

Un  homme  a  dit  :  Tout  est  dans  tout.  La  proposition 
est  fausse.  S'il  eût  dit  :  Tout  tient  à  tout,  il  eût  été  dans 
le  vrai.  Oui,  tout  tient  à  tout,  sinon  point  d'homogé- 
néité, et  par  conséquent  point  d'unité  dans  l'ordre  de 
l'intelligence  et  de  la  pensée  non  plus  que  dans  l'ordre 
physique.  Tout  tient  à  tout,  et  la  philosophie  est  le  lien 
universel  qui  unit  la  totalité  des  connaissances  hu- 
maines. Voudrait-on  isoler  la  musique  de  cette  chaîne 
immense,  la  mettre  hors  la  loi,  et  lui  dénier  à  elle  seule 
cette  fraternité  mystérieuse  qui  réunit  les  divers  élé- 
mens de  la  civilisation?  Tout  art,  toute  science,  tout 
ce  que  l'étude  de  l'homme  peut  embrasser,  a  son  côté 
philosophique  comme  son  côté  poétique.  Chercher  la 
philosophie  de  cet  art ,  c'est  dévoiler  les  rapports  se- 
crets qui  le  rattachent  à  toutes  les  branches  de  la  con- 
nîiissance  ;  c'est,  l'histoire  à  la  main  ,  apprécier  haute- 
ment ces  influences  cachées  en  vertu  desquelles  il  a 
reflété  dans  sa  spécialité,  une  des  faces  du  progrès 

Céral  de  l'époque.  Pour  faire  la  philosophie  de  la 
ique,  il  fallait  donc  la  prendre  dès  son  origine,  ou 
au  moins  du  point  où  ses  notions  se  détachent  claire- 
ment ;  puis  de  là,  examinant  d'un  vaste  coup  d'oeil  sa 
position  en  rapport  avec  la  religion ,  les  mœurs ,  la 
politique ,  les  arts ,  les  sciences  et  toutes  les  sources  de 
la  civilisation ,  la  suivre  pas  à  pas  et  la  conduire  jus- 
qu'à nos  jours,  en  signalant  dans  sa  marche  l'influence 


276 


L'ARTISTE. 


réciproque  qu'elle  a  dû  tour  à  tour  subir  de  leur  con- 
tact et  exercer  sur  leur  développement. 

Voilà  comment  je  conçois  la  philosophie  musicale. 
Voyons  comment  M.  Fétis  l'a  envisagée. 

Sa  première  leçon  m'avait  fait  espérer  qu'il  entre- 
rait dans  cette  route.  M.  Fétis  y  examine  les  échelles 
musicales  des  différons  peuples,  pour  découvrir  si  la 
classification  des  sons  tire  son  principe  de  la  nature 
considérée  dans  un  sens  absolu,  ou  si  les  rapports  de 
ces  sons,  après  avoir  été  déterminés  par  des  circons- 
tances quelconques ,  ne  prennent  pas  leur  caractère 
de  nécessité  des  habitudes  et  de  l'éducation.  La  ques- 
tion était  large ,  et  M.  Fétis  l'a  traitée  avec  habileté. 
Mais  bientôt  sont  arrivés  les  rapports  géométriques, 
puis  les  quatre  tons  autlientiques  et  les  quatre  tons  pla- 
gaux  du  chant  grégorien  ;  puis  encore  les  muances  et 
la  solmisalion  par  l'hexacorde  dur  ,  mol  et  naturel  ; 
toutes  choses  qu'un  enfant  de  chœur  sait  sur  le  bout 
du  doigt  après  deux  ans  de  maîtrise. 

Je  connais  un  professeur  de  quatrième  qui ,  dans  la 
préface  d'une  prosodie  latine ,  s'écriait  avec  enthou- 
siasme : 

a  J'aborde  enfin  la  fameuse  question  de  l'O  final.  » 

Non  moins  grande  est  la  joie  de  M.  Fétis  en  abor- 
dant la  septième  de  la  dominante,  découverte  en  1590 
par Monteverdc,  qui  constitua  ainsila  tonalitémoderne. 
Que  de  beautés  dans  cette  dissonance  naturelle  de  la 
septième!  O  l'homme  heureux  !  qui  sent  si  vivement 
les  rapports  mystérieux  de  la  quinte  mineure  et  du 
triton  ! 

Puis  M.  Fétis  a  parlé  du  rhythme  binaire  et  ternaire, 
et  encore  du  rhythme  poétique  et  musical  ;  et  à  ce 
propos  il  est  tombé  dans  une  erreur  des  plus  singu- 
lières. Veuillez  me  prêter  attention. 

Il  s'agit  d'un  vers  de  Virgile  scandé  par  le  professeur 
(passez-moi,  je  vous  prie,  le  vers  latin,  d'autant  que 
je  vous  fais  grâce  des  vers  grecs  cités  aussi  par  M.  Fé- 
tis );  le  vers  était  scandé  dans  le  rhythme  qui  lui  con- 
vient musicalement ,  c'est-à-dire  le  rhythme  binaire  : 
malheureusement  il  y  avait  une  élision. 

Septcm  illum  lotos  perhibent  ex  ordine  menses. 

11  fallait  donc  faire  bravement  l'élision ,  et  scander  de 
cette  manière  :  g^ 

I   Sept  '  il   I  liim     to   [   tos     pcrhi   ]   bent     ex   )   ordine  i   menses  1 
r  M  r  r  I  f  rr  I  r   i"  1  rrr  i  rr  I 

Eh  bien!  pas  du  tout,  voilà  comment  M.  Fétis  l'a 
scandé  : 


1  Septem  I   illum  I  totos  I  perhibent  { 

I  f  f  Irr  I  rr  i  fTP  1 


p  r 


dine      men 

rr   r 


p 


11  suit  de  là  que  les  dactyles  deviennent  des  ana- 
pestes^ et  qu'après  les  six  pieds  il  reste  une  césure  dont 
nous  ne  savons  que  faire.  Comme  la  syllabe  qu'on  doit 
élider  se  trouve  ici  de  même  quantité  que  la  syllabe 
qui  la  suit,  le  rhythme  binaire  n'est  pas  absolument 
dérangé;  mais  que  deviendrait-il,  où  serait  la  régula- 
rité de  l'hexamètre  lorsqu'une  brève  s'élide  sur  une 
longue  ,  comme  dans  le  vers  suivant  : 

,  Conticuère    omneg    intentitjue    ora    teneb«nt 

prrpr  n  ppp  r  rr  rpp 

Le  respect  pour  l'élision  s' est  si  bien  conservé,  que  le 
chantre  de  paroisse  qui  négligerait  de  la  faire  dans  les 
hymnes  d'église  imitées  des  odes  d'Horace ,  serait  con- 
sidéré comme  un  ignorant  par  ses  confrères  du  lutrin. 

Du  reste,  M.  Fétis  pourra  vous  montrer  de  quelle 
manière  défectueuse  Rameau  expliquait  l'accord  de 
quarte  et  quinte  ;  puis  comment  Kirnbcrg  et  Catel 
avaient  échoué  dans  l'explication  de  l'accord  de  sep- 
tième mineure  et  quinte  sur  le  second  degré  de  la 
gamme  ;  comment  ils  ignoraient  les  combinaisons  des 
accords  primitifs,  et  n'avaient  pas  vu  que  cette  harmo- 
nie n'était  que  le  produit  de  la  substitution  du  sixième 
degré  à  la  dominante,  avec  la  prolongation;  lorsque 
lui ,  M.  Fétis ,  découvrit  les  lois  de  ces  combinaisons , 
et  démontra  leur  origine  et  leur  réalité  par  l'analogie 
d'emploi  et  de  résolution  des  accords  primitifs  et  des 
accords  modifiés. 

De  toutes  ces  belles  choses  vous  remporterez  peut- 
être  quelques  notions  d'harmonie  ;  mais  point  d'idées 
philosophiques ,  point  de  vues  un  peu  grandes  sur 
l'histoire  de  l'art;  eussiez-vous  le  coup  d'œil  le  plus 
prompt  à  généraliser,  en  même  temps  que  les  facultés 
analytiques  les  plus  précises,  vous  n'apprendrez  rien  : 
je  dis  plus,  vous  ne  comprendrez  rien,  mais  rien  du 
tout,  si  vous  êtes  venu  au  cours  de  M.  Fétis  sans  con- 
naître au  préalable  la  quinte  mineure  et  le  triton. 

Une  seule  chose  m'a  fait  grand  plaisir  dans  ce  cours  : 
c'est  une  mercuriale  adressée  par  le  professeur  aux  fai- 
seurs de  librelto.  J'aurais  bien  voulu  que  3L  Jouy  assis- 
tât à  cette  leçon  et  pût  y  apprendre  à  faire  des  vers 
autres  que  ceux-ci  de  Guillaume  Tell  : 

Ma  hache  sur  son  front  ne  s'est  point  fait  attendre, 
Et  ce  sang,  c'est  le  sien. 

...  il 

Dans  sa  dernière  leçon,  M.  Fetis  a  fait  entrevoS^ 

des  considérations  assez  fécondes  :  elles  ne  sont  pour- 
tant pas  aussi  neuves  qu'il  paraît  l'imaginer.  Ce  qu'il 
appelle  l'ordre  cmnilonique ,  dans  lequel  il  cherche  à 
résoudre  le  problème  suivant  :  Une  note  étant  donnée, 
trouver  des  successions  harmoniques  qui  la  conduisent 


¥ 


L'ARTISTE. 


277 


dans  tous  les  tons  possibles ,  a  été  aperçu  par  un  aulcur 
nllrmaiicl,  Jhring,  cli-ve  tic  Ileichardt  maître  tic  cha- 
pelle du  roi  de  Prusse,  qui  a  comiiosé  et  tiédie  au 
Conservatoire  de  musique ,  un  ouvrage  ayant  pour 
titre  :  V Art  de  moduler  ou  de  conduire  l'harmonie  dans 
tous  les  Ions  majeurs  et.  mineurs,  etc.,  etc. 

En  résumé ,  M .  Fétis  n'a  pas  compris  la  portée  des 
mois  philosophie  musicale.  S'il  eût  intitulé  son  cours  : 
Hisloire  des  IransJ ortnalions  successives  du  système  mu- 
sical,  il  n'eût  pas  intéressé,  sans  doute,  les  gens  qui 
aiment  à  généraliser  leurs  vu€s  et  à  étudier  l'enscinhle 
des  rapports  pliilosophitjues  ;  mais  il  eftt  rallié  à  lui 
tous  les  musiciens  qui  aiment  l'art  en  lui-même,  et  Je 
n'aurais  pas  à  lui  reprocher  lie  n'avoir  (ait  fjuc  de  l'his- 
toire, de  l'histoire  chétive  et  étroite.  Du  reste,  on  a 
remarqué  en  lui  ce  que  tout  le  monde  lui  reconnaît 
depuis  "long-temiis  ;  une  granile  clarté  tians  les  iilées 
et  beaucoup  d'érudition ,  qu'il  dépense  tjuelquefois  mal 
à  propos.  Jl  devrait  aussi  soigner  davantage  son  élocu- 
tion.  (^est  (]uelt]ue  chose  de  si  puissant  tjue  lestvlc! 
N'avons-nous  pas  vu  ces  jours  tlerniers  le  plus  spiri- 
tuel de  nos  critiques,  mais  aussi  le  plus  incompétent 
en  matière  musicale,  faire  passer,  à  l'orce  de  style,  les 
idées  les  plus  incohérentes  et  les  opinions  les  plus 
erronées?...  Victor  Fi.f.ury. 


L'ERMITB  DIT  TilSUTS. 

Je  me  trouvais  à  Naples  lors  d'une  éruption  du  Vé- 
suve. Cet  événement  attira  l'attention  tics  étrangers. 
La  montagne  ressemblait  à  im  pèlerinage  lors  de  la  l'ète 
tlu  saint  ;  à  chaque  pas  tles  troupes  tle  curieux  se  ren- 
contraient en  sens  inverses.  J'y  allai,  comme  tant  d'au- 
tres, avec  tjuelfjucs  amis;  des  dames  avaient  voulu  nous 
acconjpagner.  Après  avoir  bravé  les  fatigues  du  voyage 
et  les  dangers  de  l'éruption,  nous  revînmes  à  l'ermi- 
tage ,  lieu  tlu  reptis,  comme  on  sait ,  dont  quelques  cé- 
nobites exploitent  la  belle  situation  par  l'établissement 
d'une  auberge  fort  utile  aux  affamés.  Ces  bons  pères 
nous  servaient,  avec  tout  le  soin,  toute  l'attention,  tout 
le  zèle  imaginables,  des  viandes  salées,  des  fruits  et  tlu 
détestable  lacryma-christi.  Un  seul  d'entre  eux ,  assis 
ilans  un  coin ,  semblait  étranger  à  ce  qui  se  passait  au- 
tour de  lui;  le  bruit,  le  mouvement  d'une  société 
nombreuse  ne  pouvaient  le  distraire;  les  yeux  fixés 
sur  une  de  nos  dames,  il  paraissait  livré  à  une  sorte 
tl'elïroi.  Tout  à  coup  il  se  leva,  courut  s'agenouiller 
flevant  un  crucifix  d'ivoire,  se  frappa  la  poitrine,  et 
s'écria  d'une  voix  déchirante  :  «  Seigneur,  que  mon 


«  repentir  vous  touche  :  il  est  sincère  ;  envoyez-moi , 
a  tlans  ce  monde  et  dans  l'autre ,  tous  les  châtimens 
«  tju'ont  mérités  mes  crimes;  mais  recevez-moi  un  jour 
a  au  nombre  des  bienheureux!  » 

Surpris  tl'un  mouvement  si  spontané  de  dévotion  , 
nous  le  priàm«;s  de  nous  en  cxplit|uer  la  cause  :  •  Oui, 
«  répontlit-il ,  je  le  veux.  Ce  récit  de  mes  forfaiu  sera 
«  pour  moi  un  acte  de  contrition  méritoire  ;  j'ai  la 
«  honte  sur  le  front,  et  le  remortls  dans  le  cœur.  Écou- 
<■  tez,  chrétiens,  et  que  mon  funeste  exemple  vous 
«  apprenne  à  vaincre  vos  passions.  » 

Nous  le  suivîmes  sur  la  belle  pelouse  qui  s'étend  de- 
vant l'ermitage  ;  de  grands  arbres  nons>garanlii>saient 
des  rayons  tlu  soleil  ;  à  nf)s  pieds  se  ticroulaient  les 
champs  l'hlégréens ,  si  heureusement  terminés  par 
Naples  et  sa  couronne  de  montagnes.  A  notre  gauche, 
une  mer  bleue  et  transparente  tiéconpait  les  gracieux 
contours  tlu  golfe  d'où  s'élancent,  comme  pour  le  fer- 
mer, les  monticules  d'Ischia  et  les  falaises  de  Capri. 
C'était  une  pt)sition  délicieuse.  Nous  avions  formé  un 
cercle  autour  du  moine,  dont  nous  attentlions  impa- 
tiemment l'histoire.  Il  avait  repris  un  maintien  calme  ; 
ses  cheveux  blancs  et  rares ,  sa  figure  sévère ,  jeune 
encore,  ses  yeux  tlou.\  et  brillans,  lui  tlonnaient  un 
air  d'inspiré.  Sa  taille  était  élevée  ;  des  mouvemens 
pleins  de  noblesse  agitaient  l'étoile  grossière  de  son 
large  vêtement.  Il  promena  sur  nous  un  regartl  triste 
et  recueilli ,  et  s'exprima  en  ces  termes  : 

«  Les  traits  tle  cette  jeune  ilame  m'ont  rappelé  ceux 
qui  furent  la  source  de  toutes  mes  souffrances  ;  ils  ont 
rouvert  en  moi  tles  blessures  dont  le  repentir  était 
depuis  long-temps  le  seul  baume.  La  nature,  qui  perd 
rarement  tout  son  emp.ire ,  nj'a ,  pendant  quelques 
instans,  fait  payer  bien  cher  vingt  ans  de  pénitence 
et  de  contrition.  Dieu  a  voulu  m'envover  aujourd'hui 
cette  violente  .secousse  !  que  son  nom  soit  béni  ! 

o  Mon  père  était  un  riche  bijoutier  de  la  rue  de 
Tolède;  fils  tle  marchantl  lui-même,  son  activité  et  son 
industrie  avaient  considérablement  augmenté  sa  modi- 
tjue  fortune  ]iatrinioniale.  N'ayant  d'autre  enfant  que 
moi ,  il  ne  négligea  rien  pour  mon  éducation  ;  il  avait 
éprouvé  trop  ile  revers  tlans'  le  commerce  pour  me 
tlcstiner  à  lui  succéder,  et  chercha,  au  contraire,  à  di- 
riger mes  goûts  et  mes  études  vers  le  Itarreau.  J'aimais 
mon  père,  et  son  tiésir  fut  pour  moi  une  décision.  Je 
me  jetai  avec  ardeur  dans  le  gouffre  inextricable  de  ntjs 
lois  d'alors.  Mon  caractère  ardent  et  peu  flexible  me  fit 
trouver  îles  chiirines  tlans  tles  travaux  hérissés  de  diffi- 
cultés et  de  contradictions.  Je  me  roidissais  contre  les 
obstacles  à  chatjue  instant  renaissans,  et  il  était  rare 
qu'ils  résistassent  à  ma  ténacité.  Toute  mon  imagùli» 


278 


L'AUTISTE. 


tion ,  tout  le  feu  de  mon  ame  se  concentraient  sur  un 
seul  objet  :  l'amour  du  bien,  l'horreur  du  vice,  un  be- 
soin d'équité.  Je  ne  vivais  que  d'étude;  j'ignorais  qu'il 
existât  d'autres  passions.  En  peu  d'années  de  brillans 
succès  couronnèrent  mes  efforts  ;  je  devins  un  avocat 
distingué  ;  de  toutes  parts  les  causes  abondaient.  J'étais 
recherché  dans  la  bourgeoisie  ;  j'occupais  toujours  le  ' 
premier  rang  dans  quelque  lieu  que  je  me  trouvasse,  et 
mon  naturel,  simple  et  doux  en  apparence,  me  faisait 
pardonner  ces  triomphes  dont  ma  vanité  ne  tirait 
aucun  avantage.  Mon  père  était  ivre  de  bonheur.  Nous 
vivions  ensemble  dans  l'intimité  la  plus  parfaite,  jouis- 
sant d'un  calme  que  rien  ne  semblait  devoir  troubler. 
Hélas  !  le  moment  approchait  où  l'édifice  de  notre 
bonheur  allait  s'écrouler  de  fond  en  comble  :  nos  ca- 
tastrophes étaient  là. 

«  En  face  de  nous  demeurait  un  autre  marchand 
dont  la  fille  touchait  à  sa  seizième  année.  Jamais  je  ne 
vis  de  créature  si  belle.  Ses  yeux  et  ses  cheveux  noirs, 
son  teint  animé  ,  ses  formes  prononcées  et  gracieuses 
avaient  je  ne  sais  quoi  de  mâle  et  de  sublime,  qui  com- 
muniquait l'amour  dont  elle-même  semblait  tirer  son 
être.  Je  l'avais  connue  dans  mon  enfance  ;  mais  l'étude 
des  collèges  et  les  travaux  de  mon  état  m'avaient  telle- 
ment occupé  jusqu'alors,  que  j'en  avais  presque  perdu 
la  mémoire. 

«  De  la  fenêtre  de  mon  cabinet,  je  plongeais  dans 
la  boutique  du  père  de  Fioretta. 

«  Enfoncé  dans  de  profondes  réflexions,  que  me  sug- 
gérait une  cause  épineuse  et  délicate ,  mes  yeux  s'y 
portèrent  un  jour  machinalement;  ils  rencontrèrent 
tout  à  coup  deux  éclairs  de  feu.  Livré  à  l'étude  et  à 
mes  pensées  de  barreau ,  je  fis  d'abord  peu  d'atten- 
tion à  cet  objet  ;  mais  chaque  fois  que  je  retour- 
nais à  ma  fenêtre ,  je  relrouvrais  les  mêmes  yeux  qui 
cherchaient  et  rencontraient  les  miens.  Mes  idées 
changèrent  de  direction;  elles  s'écartèrent  peu  à  peu 
de  ral)straction  d'un  procès  pour  s'attacher  au  positif 
de  la  beauté.  J'examinai  et  admirai  bientôt  cette  jeune 
vierge ,  dont  les  attraits  venaient  de  faire  éclore  en 
moi  un  sentiment  inconnu.  Dès  ce  moment ,  les  livres 
ne  me  parurent  plus  suffire  au  bonheur  de  l'homme  ; 
je  sentis  que  la  vie  me  deviendrait  insupportable  si  je 
ne  la  partageais  pas  avec  Fioretta.  Je  passais  mes  jour- 
nées à  ma  fenêtre,  dévorant  de  mes  regards  la  jeune 
fille  qui,  de  son  côté,  m'accordait  toute  l'attention 
qu'elle  pouvait  dérober  aux  soins  du  commerce.  Enfin 
je  résolus  de  lui  faire  connaître  mon  amour  :  il  ne  fal- 
lait qu'entrer  chez  son  père ,  et  les  prétextes  ne  me 
manquèrent  pas.  Au  bout  de  quelque  temps ,  nous 
fumes  complètement  d'accord.  Consumée  d'exaltation, 


Fioretta  n'avait  pu  rester  insensible  it  la  gloire  que  je 
m'étais  acquise,  et  j'avais,  à  mon  insu,  trouvé  dans  le 
chaos  des  lois  le  chemin  d'un  cœur  tendre  et  pas- 
sionné. Certain  d'un  délicieux  retour,  je  priai  mon 
père  de  demander  pour  moi  Fioretta  en  mariage.  Il 
fut  surpris  d'abord  ;  mais  disposé  à  me  complaire  en 
tout,  il  se  rendit  le  soir  même  chez  son  voisin.  Ce 
jour-là,  Fioretta  était  mieux  encore  que  de  coutume  : 
elle  était  avertie.  Sa  toilette,  toujours  soignée,  avait 
un  degré  de  plus  de  coquetterie.  Ses  cheveux,  divisés 
en  un  double  et  lisse  bariSeau  de  jais ,  allaient  derrière 
sa  tête  se  réunir  dans  un  élégant  réseau  de  soie  rouge 
semé  de  nœuds  dorés,  et  laissaient  à  découvert  un 
front  angélique,  où  se  retraçait  sans  art  tonte  l'ingé- 
nuité d'une  belle  ame.  Sa  taille ,  fine  et  si  bien  prise , 
faisait  bondir  un  corset  rouge  couronné  d'une  gaze 
légère,  à  travers  laquelle  on  apercevait  tout  ce  que 
l'amour  chaste  réservait  de  plus  précieux.  Un  jupon 
de  la  même  couleur  laissait  échapper,  couverte  d'un 
bas  bleu  orné  de  larges  coins  d'or,  une  jambe  fine  et 
déliée,  moclleusemcnt  attachée  à  un  pied  délicat,  qui 
en  faisait,  pour  ainsi  dire,  l'encadrement.  Ses  bras 
nus,  blancs  comme  ceux  des  femmes  du  Nord  ,  et  ses 
mains  potelées  éblouissaient  d'une  gracieuse  mobilité. 
Que  vous  dirai-je  enfin?  Mon  père,  étonné,  charmé  , 
balbutia  quelques  paroles  inintelligibles;  au  lieu  de 
remplir  sa  mission,  il  parla  pour  lui-même.  Sa  fortune 
était  trop  bien  établie ,  son  nom  était  devenu  trop 
honoré,  pour  qu'il  pût  essuyer  un  refus. 

«  Je  n'entreprendrai  pas  de  vous  peindre  ma  douleur 
lorsque  j'appris  la  trahison  de  mon  père.  Je  volai 
chez  le  père  de  Fioretta  ;  il  m'arrêta  au  seuil  de  sa 
porte.  «  Jeune  homme,  >  me  dit-il,  «  ne  profane  pas 
la  demeure  d'une  fiancée ,  de  la  femme  de  ton  père. 
Dans  quelques  jours ,  une  étroite  alliance  unira  nos 
familles;  alors,  à  ton  aise,  tu  verras  Fioretta.  —  Qui'' 
Fioretta  !  l'épouse  de  mon  père  !  Il  est  donc  vrai  !  je 
l'ai  donc  bien  compris  !  et  vous  y  consentiriez  !  vous 
rompriez  le  lien  qui ,  tous  deux,  nous  attache  à  la  vie! 
Regardez-la,  elle  pleure!  votre  cœur  ne  reçoit-il  pas 
■  ces  larmes  précieuses  qui  sillonnent  des  joues  aujour- 
d'hui fraîches  encore ,  et  demain  ,  peut-être ,  flétries  à 
jamais':'  Elle  m'aime;  elle  me  l'a  dit:  son  ame  m'ap- 
partient  ;  elle  est  unie  à  la  mienne  !  Oh  !  par  pitié  ,  ne 
nous  tuez  pas  tous  deux  !  —  Écoule,  me  répondit  cet 
homme  froidement  barbare,  ton  père  est  venu  hier  la 
demander  en  mariage;  il  est  riche,  ton  père,  et  l'ar- 
gent fait  le  bonheur  du  monde.  Tu  es  jeune,  tu  as  du 
talent ,  tu  acquerreras  aussi  de  la  fortune  ;  alors  tu 
pourras  aussi  te  choisir  une  compagne  ;  alors  tu 
pourras  aussi  te  voir  préféré.  Quant  à  moi,  j'ai  donne 


L'ARTISTE. 


279 


#■ 


ma  parole,  Fioretta  l'acquittera;  c'est  un  point  résolu. 
Maintenant  va  ,  retourne  chez  toi  ;  l'étude  te  distraira, 
et  la  raison  ,  à  sa  suite  ,  t'éclairera  hientàt.  n 

«J'eus  beau  le  supplier  encore;  Fioretta  elle-niéme, 
pressant  ses  genoux,  s'écriait  douloureusement  :  «  Mon 
père,  prenez  pitié  de  Uioi  !  Si  je  ne  puis  épouser  celui 
que  j'aime,  je  renonce  au  mariage,  j'abjure  à  jamais 
les  douces  jouissances  de  mère  et  d'épouse  ;  je  resterai 
près  de  vous  ;  je  soignerai  votre  vieillesse ,  (Umt  je 
chercherai  à  adoucir  l'amertume.  Aucune  soufl'rance 
de  corps  ne  me  sera  pénible  ;  mais  laissez  mon  cœur 
libre,  et  ne  l'oppressez  pas  de  chaînes  odieuses.  »  Fio- 
retta sanglottait  ;  ses  vétemens  étaient  en  désoi-dre; 
ses  yeux  à  demi  fermés  et  ruisselans  ;  ses  lèvres ,  natu- 
rellement venncilles  ,  étaient  pâles  et  tremblantes , 
mais  au  milieu  de  cette  douleur  c'était  toujours  Fio- 
retta, et  Fioretta  toujours  belle!  Beauté  vaine!  soins 
perdus!  prières  inutiles!  Noms  parlions  a  un  de  ces 
êtres  dépravés ,  démoralisés  par  des  opérations  par- 
tielles d'arithmétique ,  dont  le  total  avait  seul ,  au  bout 
de  chaque  mois,  selon  le  résultat  de  la  balance,  le  don 
de  remuer  dans  son  cœur  les  sensations  de  la  peine  ou 
(lu  plaisir. 

«  Furieux,  j'allai  retrouver  mon  père,  et  lui  deman- 
dai hautement  compte  de  sa  conduite.  Il  sentait  bien 
ses  torts  envers  moi ,  et  se  trouva  embarrassé  en  me 
voyant  entrer.  Mes  paroles  et  mon  air  arrogant  le 
sauvèrent  d'une  explication  pénible.  Usant  de  sa  qua- 
lité de  père,  il  m'imposa  silence  et  m'ordonna  de  le 
laisser  seul.  Hors  de  moi,  j'osai  le  menacer,  et  le  quittai, 
vociférant  contre  lui  d'horribles  imprécations.  Une 
plus  longue  cohabitation  était  impossible  entre  nous. 
Je  quittai  sa  maison ,  et  allai  m'établir  dans  un  réduit 
obscur  et  ignoré  du  vieux  Naples.  Cet  endroit  conve- 
nait à  la  situation  de  mon  esprit.  J'étais  à  chacpie  ins- 
tant témoin  de  scènes  grossières ,  si  communes  chez 
ce  peuple  incivilisé.  J'abhorrais  le  genre  humain  ,  et 
mon  ame  embrasée  ne  rêvait  plus  que  scènes  de 
cruautés.  Les  querelles ,  les  combats,  les  blessures  la 
dilataient ,  et  si  (juelque  catastrophe  avait  lieu  à  ma 
vue,  je  m'agitais  gaiement,  comme  l'oiseau  qui  bat 
des  ailes  à  l'aspect  d'un  beau  jour.  Un  désir  inquiet, 
indéfinissable,  m'assiégeait  sans  relâche  ;  l'horrible  me 
plaisait.  Sans  le  savoir ,  je  cherchais  la  vengeance. 

«  Néanmoins  l'amour  n'avait  pas  sur  moi  perdu  son 
empire  ;  il  me  dominait  même  plus  que  jamais.  Ce  n'é- 
tait plus  ce  sentiment  qui ,  pendant  tle  courts  instans, 
avait  éveillé  dans  mon  cœur  tontes  les  vertus  douces , 
tout  l'espoir  d'une  vie  bienheureuse  an  milieu  des  mor- 
tels; c'était  une  fièvre  brûlante  ,  dont  les  élans  soule- 
vaient de  fureur  toutes  les  puissances  de  mon  ame  ; 


c'était  une  frénésie  que  la  posAcmion  de  l'objet  désiré 
pouvait  seule  assouvir.  A  tout  prix  je  voulus  réussir. 

«  Mon  père,  sachant  que  Fioretta  ovait  eu  du  goût 
pour  moi,  avait,  dans  le  principe,  veillé  sur  sa  con- 
duite; mais  bientc^t,  se  fiant  sur  mon  éloignement, 
forcé  de  vaquer  à  ses  atTaires,  il  laissait  souvent  u 
femme  seule  au  logis.  J'é|)iai  ses  habitudes ,  et  loraqiM 
je  fus  assuré  de  n'être  pas  surpris,  je  m'introduisis  sous 
un  travestissement  auprès  de  Fioretta.  La  malheureuse! 
combien  elle  était  changée!  Ce  n'étaitqu'à  la  déférence 
filiale  qu'elle  avait  sacrifié  son  amour.  Vierge  soumise, 
elle  avait  obéi  quand  son  père  lui  avait  dit  :  Signe  toi- 
même  ton  malheur  et  ta  condamnation.  Hélas!  je  n'eus 
pas  de  peine  à  démêler  ses  sentimens ,  qu'elle  voulut 
d'abord  me  cacher;  en  vain  elle  chercha  à  me  repous- 
ser; en  vain  elle  me  parla  de  ses  devoirs  :  sa  voix  était 
faible  et  tremblante.  La  passion  l'emporta. 

«Un  Français  aurait  peut-être  été  satisfait  ;  n»ais  j'a- 
vais trop  souffert  pour  me  contenter  de  si  peu.  Dans 
nos  climats,  rien  dé  ce  qui  touche  à  l'amc  n'est  médio- 
cre. 1/6  «léshonneur  de  mon  père  ne  me  paraissait 
qu'incomplet  s'il  l'eût  ignoré  :  il  me  surprit  un  soir 
avec  Fioretta.  Il  se  précipita  sur  elle,  la  perça  de  son 
poignard,  et  s'apprêtait  à  m'en  frapper  aussi;  mais  une 
épéequeje  portais  cachée  le  tint  en  respect;  je  gagnai 
malgré  lui  la  porte  de  la  rue,  et  m'évadai  triomphant. 
Il  m'avait  trahi  :  j'avais  commencé  à  punir  sa  perfidie, 
j'avais  détruit  son  bonheur;  je  l'avais  vu  furieux  ,  déses- 
péré; j'en  avais  fait  un  assassin.  Je  respirai  plus  à  l'aise. 

o  Cependant  les  guerres  avaient  fait  déborder  en  Ita- 
lie les  armées  étrangères.  Championnet  s'avançait  vers 
Naples  à  la  tête  d'une  armée  victorieuse.  Le  roi  était 
])arti  pour  Païenne  ,  emportant  avec  lui  les  joyaux  de 
lu  couronne  et  les  richesses  de  Saint-Janvier. 

•  Ce  déprt  souleva  le  peuple.  I^s  lazzaroni  couru- 
rent aux  armes. 

«  Ces  événemens  détcrniiiicreni  Championnet  à  se 
porter  rapidemcnl  vers  la  ville,  et  à  n'entrer  en  com- 
|K>sition  pour  sa  conservation  qu'après  le  désarme* 
ment  de  tout  ce  qui  n'était  jias  soldat.  Cette  propo- 
sition faillit  coûter  la  vie  au  sieur  de  Molitemi,  que 
le  peuple  s'était  donné  pour  chef;  il  fut  assez  heureux 
pour  s'échapper,  et  se  retirer  au  château  de  l'OF.uf;  mais 
la  plupart  de  ses  officiers  furent  massacrés.  Mon  père, 
l'un  des  principaux ,  fut  saisi  par  la  populace,  et  des- 
tiné à  une  longue  agonie.  Pendant  les  appréL>i 
supplice,  j'étais  là,  caché  dans  la  foule,  et  ni.i  ;,„.. 
avait  de  quoi  s'ébattre.  Je  contemplais  avec  délires  s.i 
figure  pâle,  son  corps  et  ses  membres  qui  bientôt  s*liAi>J 
laient  être  torturés.  L'influence  que  j'avais  acquise  sur 
nos  lazzaroni  pouvait  le  soustraire  à  la  mort  :  un  mot 


280 


L'ARTISTE. 


de  moi ,  et  sa  vie  était  sauve  ;  mais  il  m'avait  trahi ,  et 
signé  lui-même  sa  destinée  :  je  la  laissai  s'accomplir. 

«  Tant  que  durèrent  nos  troubles  politiques,  l'esprit 
de  parti  me  soutint  dans  ma  haine  criminelle  ;  mais 
lorsque  Championnet  se  fut  emparé  de  Naples,  qu'il 
eut  rétabli  la  tranquillité,  rassuré  les  esprits  ;  lorsque 
le  retour  quotidien  d'un  calme  monotone  eut  permis 
à  mes  esprits  de  reprendre  leur  équilibre,  mon  délire 
cessa,  et  je  pus  juger  sainement  mes  actions.  Le  souve- 
nir de  mes  atrocités  ne  me  quitta  plus.  Partout ,  à  la 
ville,  au  barreau,  sur  terre,  sur  mer,  le  jour,  la  nuit, 
le  remords  m'accompagnait.  Glissé  sous  mes  vètemens, 
armé  de  pointes  de  fer,  il  s'étendait  sur  mon  être  ,  et 
m'accablait  de  ses  étreintes.  En  vain  je  cherchais  à  l'é- 
loigner; plus  puissant  que  moi,  il  résistait  à  mes  efforts. 
Je  ne  pouvais  lui  échapper,  même  pendant  mon  som- 
meil :  les  rêves  les  plus  affreux  venaient  m'assaillir. 
Tantôt  je  voyais  dans  mon  lil  des  traces  de  sang;  tan- 
tôt une  tête  séparée  d'un  tronc  mutilé  venait  se  poser 
sur  ma  poitrine,  et  l'oppressait  du  poids  égal  à  celui 
d'une  montagne;  tantôt  enfin  je  voyais  mon  malheu- 
reux père  attaché  en  croix  contre  un  mur,  et  expi- 
rant sous  le  fer  assassin.  .le  revenais  à  moi,  couvert 
d'une  sueur  froide,  n'osant  appeler  de  secours,  ni  res- 
ter seul  au  milieu  des  fantômes  vengeurs  de  ma  vic- 
time. Une  fois,  entre  autres,  à  la  suite  tl'un  jour  d'été, 
où  le  scirocco  nous  avait  apporté  l'air  brûlant  d'Afrique, 
chargé  des  miasmes  humides  de  la  mer,  la  tête  et  le 
corps  afl'aissés  par  la  température ,  je  m'étais  endormi 
d'un  sommeil  inquiet  et  laborieux.  Une  illusion  trom- 
peuse me  reporta  vers  mes  jours  heureux  de  travaux 
légistiques  ,  et  de  l'amour  de  Fioretta.  .le  me  vis  avec 
elle  sous  la  basilique  de  notre  illustre  cathédrale.  Age- 
nouillés tous  deux  au  pied  de  l'autel,  nous  recevions  la 
bénédiction  d'un  prêtre.  Je  venais  de  lui  jurer  à  jamais 
appui  et  protection;  j'allais  passer  à  son  doigt  l'anneau 
nuptial,  lorsque  je  saisis  une  main  sanglante,  et  mes 
yeux,  se  portant  sur  cette  figure  adorée,  rencontrèrent 
les  traits  décolorés  de  mon  père.  Je  jetai  un  cri  effroya- 
ble, et  me  réveillant  en  sursaut,  pénétré  d'horreur 
pour  mes  crimes  et  pour  moi-même,  je  m'enfuis  à  la 
Chartreuse,  où  je  demandai  d'être  admis.  On  m'ac- 
corda cette  faveur,  et,  depuis  ce  moment,  trop  cou- 
pable pour  entrer  dans  les  ordres,  je  tâche,  par  une 
vie  réglée  et  repentante,  de  racheter  les  crimes  de 
ma  jeunesse,  crimes  excusables  peut-être  aux  yeux  du 
monde,  si  l'on  ne  veut  considérer  que  la  faiblesse 
humaine,  mais  dont  mon  ame  résignée  ne  place  le 
pardon  que  dans  l'infinie  miséricorde  de  Dieu.  » 

Ajjisi  parla  l'ermite  d'une  voix  aussi  calme  que  s'il 
avait  lu  un  bréviaire.  Pour  lui,  les  choses  passées  et 


présentes  semblaient  l'absorber  dans  l'avenir.  Le  re- 
pentir paraissait  placé  dans  son  cœur  à  côté  de  l'espoir 
de  la  rémission;  c'était  assez  pour  sa  tranquillité  sur  la 
terre  ;  il  attendait  avec  une  atonie  parfaite  le  jugement 
terrible  et  sans  appel  de  l'éternité.  De  tous  les  hommes 
que  j'ai  vus,  c'est  celui  dont  le  froid  aspect  démentait 
le  plus  la  vie  agitée.  A.  De  Vaubicourt. 


ISTTR31T, 

Fulmcn  detulil  in  terras  morlalibus  igncm 
Primitùs;  indc  otnnU  flammarum  derlitus  aidoi'. 
LucRETius.  De  naturâ  rerum . 

'\ 

C'était  dans  ces  âges  antiques  qui  suivirent  la  retraite 
des  eaux  du  déluge  :  le  vieil  Océan ,  en  rentrant  dans 
le  vaste  lit  d'où  il  s'était  élancé  plus  d'une  l'ois  à  la 
conquête  du  reste  du  monde,  avait  laissé  après  lui,  sur 
la  surface  détrempée  des  continens ,  de  larges  couches 
d'alluvions  limoneuses,  où  fermentaient  les  germes 
d'une  vie  puissante  et  désordonnée,  et  bientôt  la  su- 
perficie du  globe  avait  disparu  presque  entière  sous  la 
rapide  éruption  d'une  végétation  prodigieuse.  La  terre 
n'était  plus  qu'une  forêt  sans  limites,  impénétrable  au 
jour,  où  les  hommes  apparaissaient  de  loin  en  loin,  er- 
rans  comme  des  proscrits  sur  ce  sol  nouveau  qui  recou- 
vrait les  empires  et  les  cités  de  leurs  pères. 

Les  générations  anté-diluviennes  avaient  emporté 
les  sciences  et  les  arts  du  monde  qui  n'était  plus  :  le 
pâle  reflet  des  traditions  s'était  effacé  par  degrés,  puis 
éteint  dans  une  nuit  profonde  ;  les  liens  de  la  société 
étaient  oubliés,  ceux  mêmes  de  la  famille  dissous,  et 
les  infortunés  rejetons  de  la  race  humaine  erraient  fai- 
llies, rares,  nus,  isolés,  ignorant  le  soleil  et  Dieu.  Ils 
allaient ,  se  glissant  au  travers  des  taillis  comme  les 
bêtes  fauves ,  sous  ces  noirs  ombrages  qui  répandaient 
sur  eux  un  crépuscule  éternel ,  ou  rampant  à  travers 
les  maquis  et  les  jongles,  comme  les  reptiles  immondes 
sortis  des  fanges  du  déluge;  tour  à  tour  dévorant, 
quand  les  glands  et  les  baies  leur  manquaient,  les  chairs 
saignantes  des  animaux  plus  faibles  qu'eux  (l'usage  du 
feu  leur  était  inconnu  ) ,  ou  dévorés  par  les  plus  forts  ; 
car  ils  ignoraient  ces  inventions  glorieuses  qui  don- 
nent à  l'homme  pour  défenseurs  les  durs  métaux  et  les 
forces  aveugles  de  la  nature. 

Les  rayons  du  soleil  couchant ,  brisés  sur  les  cimes 
des  bois  gigantesques  dont  se  voilaient  d'immenses 
montagnes,  alors  sans  nom  parmi  les  hommes,  faisaient 


L'ARTISTE. 


281 


percer,  entre  les  branchages  et  les  lianes  entrelacées, 
un  terne  clair-obscur  qui  arrivait  à  peine  jusqu'au  sol 
hérissé  tlo  plantes  rudes  et  vivaces. 

Des  bruits  étranges  s  elevaiei#,  tombaient ,  se  pro- 
longeaient sur  les  pentes  profondes  des  hautes  terres  : 
de  merveilleux  spectacles  se  succédaient  dans  leurs  abî- 
mes de  verdure;  l'harmonieux  coïl  (t)  chantait  entre 
les  rameaux  du  manguier;  les  grands  IjoeuCs  blancs  aux 
cornes  superbes ,  les  bisons  noirs  et  hideux,  les  fou- 
gueuses licornes  passaient,  beuglant  et  hennissant,  à 
travers  les  tamarins,  les  cocotiers  et  les  alleïmarams  ; 
les  beaux  cignes  s'élançaient ,  comme  de  blanches 
nuées,  du  milieu  des  lotos  roses,  au  fracas  des  l)am- 
bous  voisins,  écrasés  sous  les  pas  lourds  des  éléphans 
qui  s'en  venaient  boire  aux  sources  de  la  montagne. 

Deux  créatures  humaines,  de  sexes  dillercns,  étaient 
étendues  dans  les  hautes  herbes,  sous  les  portiques  na- 
turels d'un  alleïiiiarani  (2),  dont  les  rameaux  féconds 
couvraient  tout  un  vaste  plateau.  Jeunes  et  belles 
toutes  deux  dans  leur  nudité  sauvage,  ce  sage  instinct,  , 
qui  jamais  ne  se  jette  dans  les  aberrations  monstrueuses 
des  convenances  sociales,  avait  bien  assorti  leurs  pre- 
mières amours.  Sous  les  cheveux  noirs  et  toulfus,  dont 
les  mèches  en  désordre  cachaient  le  front  du  jeune 
homme ,  étincelaient  deux  yeux  ardens  et  fiers  ;  ses 
regards  n'avaient  point  l'étonnement  hagard  de  ceux 
de  l'animal  ;  l'incpiiétude  vague  qu'ils  exprimaient  de- 
vait prendre  sa  source  dans  des  profondeurs  intellec- 
tuelles inconnues  à  l'ame  qui  les  recelait.  Etait-ce  le 
ressouvenir  presque  effacé  d'un  passé  lointain ,  ou  le 
pressentiment  d'une  autre  existence  ,  ou  tous  deux 
peut-être  ?  On  eût  dit  que  sa  forte  poitrine  respirait 
mal  sous  ces  voûtes  épaisses,  que  le  rayon  de  ses  yeuxse 
brisait  avec  indignation  contre  cet  horizon  de  vingt  pas. 

Mais  en  ce  n'ioment  les  transports  du  plaisir  et  de  la 
tendresse  avaient  remplacé  cette  expression  habituelle: 
des  uuirmures  presque  inarticulfs,  des  inflexions  cares- 
santes sortaient  incessamment  de  sa  bouche,  (jui  avait 
à  peine  retenu  quelques  mots  rares  et  simples  de  la 
langue  primitive  perdue  aux  détours  de  IJabel.  Ces 
deux  êtres  infortunés  retrouvaient  un  instant  liden  au 
fond  de  leurs  tristes  solitudes. 

I.a  tyrannie  des  besoins  ne  tarda  pas  à  les  ra|)pelcr  à 
leur  précaire  et  pénible  existence.  La  jeune  lemme 
souleva  sa  tète  appuyée  sur  le  sein  de  son  compagnon, 


(1)  Le  coucou  noir  ilcs  Indes. 

(2)  L'alleïmarani,  ou  arino  <lcs  banians,  jette  nu  loin  de  fortes 
brandies  parallt'lcs  au  sol ,  à  ri'xliéniilt;  de  cbarune  df»i|Uolle» 
se  forme  un  bmi'i'.iel  de  lilaïucns  <|iii  se  dirigcnl  ensiiilc  perpen- 
diculaircnicnl  vers  la  lerro,  y  prennent  racine,  et  donnent  nais- 
sauce  à  de  nouveaux  arbres  toujours  attaches  au  premier. 


et  lui  adressa  quelques  plaintes  accompagnée»  d'im 
regard  suppliant. 

Absorbé  dans  sa  paisible  félicité,  il  ne  sembla  pas 
d'abord  ht  comprendre;  mais  le  nioty<u«if  balbutié 
avec  instance,  arriva  enfin  à  son  intelligence.  Il  leva 
les  yeux,  et  ne  vit  aucun  fruit  pendre  ati,\  branches  in- 
clinées sur  leur  couche,  aucune  cucurbitacée  ramper  à 
leurs  pieds  entre  les  fougères. 

Il  étreignit  doucement  la  compagne,  puis  il  se  re- 
dressa d'un  bond,  cherchant  à  percer  du  regard  les 
ritleauxde  feuillage  qui  l'environnaient  de  toutes  parts. 

11  ).répigna  d'impatience,  puis  un  souvenir  parut 
éclaircir  les  nuages  de  son  front,  et  il  partit  comme  un 
étalon  sauvage,  brisant  devant  Itii  les  jeunes  cannelien, 
arrachant  les  tiges  serpentantes  des  poivriers  enlacés 
aux  mille  colonnes  de  l'allelinaram. 

11  se  dirigea  vers  un  fond  où  le  fourré,  un  peu 
éclairci ,  avait  permis  à  quelques  bananiers  de  dé- 
ployer en  liberté  letirs  couronnes  de  feuilles  géantes. 
Un  cri  de  plaisir  lui  échappa  en  retrouvant  ces  pré- 
cieux arbrisseaux  à  peu  près  respectés  des  oiseaux  et 
des  singes  :  il  s'empara  en  toute  hâte  d'une  pesante 
grappe  de  bananes  (1),  et  reprit  sa  course  du  côté  où 
il  avait  laissé  sa  compagne. 

Tout  à  coup,  à  peu  de  distance,  s'entendit  un  cri 
rauque,  une  sorte  de  grondement  sourd,  suivi  d'un 
affreux  miaidement. 

Se»  cheveux  se  hérissèrent,  ses  prunelles  se  dilatè- 
rent d'effroi,  et  il  prit  son  élan  pour  fuir — 

.  11  l'acheva   pour  se  darder  conmne  une  couleuTre 
dans  SI  direction  première. 

La  nuit  était  venue,  aussi  noire  que  le  chaos;  mais  il 
ne  s'égara  pas. 

Voici  qti'un  froissement  prolongé  courut  à  travers 
les  hailiei's,  et  que  quelque  chose,  une  forme  oblon- 
gue  et  bondissante,  passa  comme  l'éclair  près  du  jeime 
homme. 

H  crut  entrevoir  un  grand  animal  em{)ortant  sur  son 
échine  un  objet  indistinct. 

Il  resta  immobile,  la  langue  glact-e ,  lotis  les  mem- 
bres dégouttant  d'tine  suetir  froide;  puis,  jetant  un  cri 
plus  terrible  que  celui  de  la  béte  féroce ,  il  voulut  s'é- 
lancer à  sa  pourstiite  ;  mais  tout  s'était  évanoui ,  le 
bruit  et  la  course,  et  rien  ne  lui  rt-pondait  que  le  vent 
dans  les  dômes  mobiles  de  la  forêt. 

I.c  malheureux  se  roula  sur  la  terre  en  poussant  des 


(1)  Les  (grappes  Je  bananes  ont  reçu  des  Europécos  le  Bom 
de  rfgimrs  (régiroens) ,  à  rausc  de  la  régulante  militaire  Kec 
lai|ucilr  elles  sont  alignées  sur  plusieurs  ran^  au  nombre  d« 
trente  ou  quarante. 


282 


L'ARTISTE. 


gémissemens  aussi  lugubres  que  ceux  de  l'ourse  dont 
un  tigre  affamé  vient  de  dévorer  les  nourrissons. 

Soudain,  durant  un  intervalle  que  l'épuisement  de 
ses  forces  imposait  à  ses  plaintes,  il  lui  sembla  qu'une 
voix  faible  et  douloureuse  s'élevait  proche  de  lui ,  pour 
ainsi  dire  comme  l'écho  de  la  sienne. 

11  se  souleva  sur  ses  deux  mains ,  le  cou  tendu , 
l'oreille  au  vent ,  et  bondit  presque  aussitôt  vers  cet 
accent  bien  connu. 

La  voix  allait  s'affaiblissant,  et  s'éteignit  au  fond  d'une 
source  à  demi  cachée  sous  les  lotos  et  les  roseaux, 
comme  il  en  atteignait  le  bord. 

La  forêt  retentit  au  même  instant  d'une  sourde 
chute,  suivie  du  frémissement  de  l'eau  qui  jaillissait 
au  loin  ;  puis  ce  fut  le  bruit  d'un  être  vivant  qui  se  dé- 
battait dans  l'onde  tournoyante. 

Le  jeune  homme  reparut  bientôt  sur  l'eau,  s'accro- 
chant  d'une  main  aux  tiges  coriaces  des  plantes  fluvia- 
les, de  l'autre  attirant  après  lui  un  corps  humain  qui 
semblait  inanimé. 

C'était  celui  de  sa  compagne. 

11  la  déposa  sur  l'herbe ,  ruisselante  et  glacée.  Ses 
caresses  la  rappelèrent  non  sans  peine  à  la  vie,  et  il 
comprit  à  ses  paroles,  entrecoupées  de  gestes  d'effroi, 
que,  saisie  de  terreur  aux  hui'lemens  et  à  l'approche  de 
la  bête ,  sa  fuite  précipitée  l'avait  fait  tomber  dans  un 
autre  danger  auquel  les  herbes  dures  et  fortes  qui 
garnissaient  la  source,  et  le  secours  de  son  amant,  l'a- 
vaient seuls  arrachée. 

Hélas  !  si  elle  avait  échappé  à  ce  péril  lui-même,  elle 
ne  devait  pas  en  éviter  les  suites  funestes.  Le  brus- 
que passage  d'une  violente  émotion  d'épouvante  au 
froid  saisissant  de  la  source  avait  bouleversé  tout  son 
être  :  un  frisson  de  glace  parcourut  ses  veines ,  et  ses 
sens  l'abandonnèrent  de  nouveau  dans  les  bras  de 
son  époux. 

Le  malheureux  la  crut  morte  :  il  appliqua  sa  bouche 
sur  le  cœur  de  sa  compagne,  et  ne  le  sentit  plus  battre 
sous  ses  lèvres. 

Son  courage  et  ses  forces  étaient  épuisés  :  il  se  cou- 
cha près  d'elle  pour  mourir  aussi. 

Il  lui  sembla  qu'il  aurait  peu  de  temps  à  attendre, 
car  il  sentait  l'air  manquer  à  ses  poumons,  et  sa  respi- 
ration lutter  péniblement  contre  une  oppression  qu'il 
prenait  pour  celle  de  la  mort.  L'atmosphère  était 
lourde  et  sulfureuse ,  et  de  longs  murmures  rasaient 
les  herbes  frémissantes  et  les  rameaux  inférieurs  des 
arbres  dont  les  cimes  s'affaissaient  en  silence. 

Tout  à  coup  une  rafale  immense  s'élança  en  sifflant 
du  sommet  des  montagnes,  et  fit  ployer  comme  une 
seule  tige  le  peuple  innombrable  de  végétaux  qui  en 


couronnait  toutes  les  pentes.  Une  lueur  éblouissante 
éclaira  les  plus  secrètes  ténèbres  des  bois  :  une  détonna- 
tion  roulante,  prodigieuse,  infinie,  fit  trembler  jusque 
dans  ses  roches  les  pluStmpénétrables  l'écorce  terrestre 
qui  les  portait. 

Le  jeune  homme  crut  que  le  monde  allait  finir  avec 
lui  et  sa  bien-aimée.  Il  releva  la  tête  :  l'air  moins  pesant 
ne  refoulait  plus  sa  respiration  dans  sa  gorge  haletante; 
les  ombres  avaient  repris  possession  de  l'horizon  pres- 
que entier;  seulement  du  côté  d'un  pic  abrupt,  cou- 
vert de  tuyas  et  de  sombres  ifs ,  le  rayonnement  d'une 
vive  clarté  arrivait  jusqu'à  lui  à  travers  le  feuillage  des 
alleïmarams. 

11  se  redressa,  frappé  de  stupeur:  une  impulsion 
machinale,  ou  je  ne  sais  quel  vague  espoir,  l'entraînait 
vers  cette  lumière  flamboyante.  H  franchit  rapidement 
le  plateau,  et  gravit  d'une  haleine  sur  la  montagne  où 
brillait  le  phénomène.  * 

Un  grand  if  frappé  de  la  foudre  agitait  sur  la  plus 
.haute  cime  un  panache  de  flamme. 

Le  sauvage  recula  effrayé  :  le  feu  du  ciel,  le  seul  que 
pour  lors  connussent  les  humains,  n'était  pour  eux 
qu'un  objet  d'horreur,  qu'un  être  surnaturel,  malfai- 
sant et  terrible, divinitéqu'ils  fuyaient  ctn'adoraient  pas. 

Mais  ce  mouvement  de  crainte  s'évanouit  comme 
l'éclair  :  l'essence  mystérieuse  ne  pouvait  que  donner 
la  mort  ! . 

Le  jeune  homme  s'avança  lentement,  fronçant  le 
sourcil,  et  allongeant  les  bras  avec  des  murmures  de 
colère  vers  les  langues  ardentes  qui  se  tordaient  et 
serpentaient  autour  de  l'arbre. 

A  mesure  qu'il  approchait,  une  sensation  extraordi- 
naire pénétrait  tout  son  corps ,  une  douce  chaleur  vi- 
vifiait ses  membres  fatigués ,  séchait  ses  cheveux  trem- 
pés d'eau  et  de  sueur ,  s'insinuait  dans  toutes  ses  veines.    _  1 

il  continua  sa  marche  ;  mais  cette  douce  impression 
se  changea  rapidemenfren  sensation  acre,  aiguë  et  dou- 
loureuse. 11  recula  de  nouveau,  et  s'assit  en  silence  sur 
une  pierre ,  la  tête  dans  ses  mains.  Un  travail  inusité 
s'opérait  dans  sa  pensée  :  son  intelligence  fermentait 
dans  l'écorce  étroite  qui  la  comprimait,  et  s'efforçait 
de  la  faire  éclater  en  débris. 

Il  tressaillit  vivement ,  descendit  la  montagne  et  tra- 
versa de  nouveau  le  plateau  comme  s'il  eût  été  porté 
sur  les  ailes  d'un  aigle.  Il  retrouva  sa  compagne  inani- 
mée, la  chargea  sur  ses  épaules,  et  l'emporta,  sans 
ployer  un  instant  sous  son  fardeau ,  jusqu'au  sommet 
qu'il  venait  de  quitter. 

Puis,  s'agenouillant  à  quelques  pas  de  l'arbre  en- 
flammé ,  il  la  soumit  à  l'action  bienfaisante  dont  il  avait 
éprouvé  lui-même  les  salutaires  effets ,  et  attendit ,  les 


L'ARTISTE. 


283 


lèvres  entre  ouvertes,  le  cœur  palpitant,  l'œil  flxésur 
elle  avec  angoisse. 

N'est-ce  point  une  douce  et  cruelle  illusion?  Un  sou- 
pir, il  l'a  cru  du  moins,  s'est  exhalé  raiblemcnt  du  sein 
de  la  jeune  femme  :  un  léger  mouvement  en  a  soulevé 
les  globes  inuriobilcs  !  Non ,  il  ne  s'est  point  abusé  i  les 
bras  de  sa  compagne  s'agitent ,  elle  gémit ,  ses  pau- 
pières s'entre  ouvrent. . .  elle  vit!  elle  vit I 
I^B  Ce  fut  alors  qu'un  Dieu  se  révéla  pour  la  première 
^^fois  au  cœur  du  sauvage  :  d'un  mouvement  spontané, 
irrésistible,  antérieur  à  toute  réflexion,  il  se  prosterna, 
et  adora  celte  puissance  nouvelle  qui  s'annonc-ait  par 
Ifl  vie  et  le  bonheur  ! . . . 

Tandis  que  les  deux  amans  s'abandonnaient  aux  joies 
ineffables  d'une  telle  réunion ,  des  tonnerres  lointains 
roulaient  encore  dans  les  hautes  terres  :  les  nuages  s'é- 
paissirent, crevèrent,  et  l'atmosphère ,  lassée  de  leur 
poids,  les  précipita  vers  la  terre  en  torrens  de  pluie. 

L'ondée  fut  aussi  courte  qu'impétueuse.  Quand  les 
jeunes  sauvages  sortirent  d'un  hallier  où  ils  s'étaient 
réfugiés,  ils  virent  leur  brasier  naturel  presque  éteint  : 
une  funiée  noire  et  opaque  avait  remplacé  ses  flammes 
éclatantes ,  et  quelques  branches  à  peine  flambaient 
encore ,  grâce  à  la  protection  des  branchages  denses 
d'un  arbre  voisin. 

Une  inspiration  soudaine  illumina  le  cerveau  du 
jeune  homme.  Il  saisit  les  rameaux  inférieurs  du  second 
arbre,  et  les  abaissa  fortement  vers  le  foyer  amaigri. 
La  flamme  tournoya  en  pétillant  autour  de  cet  aliment 

nouveau En  un  instant  mille  jets  se  dardèrent  de 

toutes  parts  autour  des  bras  touffus  de  l'if,  montèrent 
le  long  de  son  tronc  résineux;  bientôt  l'arbre  entier 
brûla,  colossal  candélabre,  dont  la  dévorante  splen- 
deur embrasa  rapidement  tousses  voisins Bientôt 

tout  le  piton  ne  fut  plus  qu'un  vaste  bûcher  couvert 
d'un  dôme  de  fumée  rougcàlre ,  où  jaillissaient  et  se 
croisaient  en  tout  sens  des  millions  d'étoiles  ardentes. 

Retiré  sur  un  plateau  voisin  avec  sa  compagne ,  le 
jeune  sauvage  contemplait  son  ouvrage,  le  cœur  gonflé 
d'une  exaltation  sublime  ;  mais  ils  n'étaient  plus  seuls  : 
(le  toutes  les  parties  tle  la  forêt  accouraient  des  êtres 
humains,  stupéfaitsd'atlmirationdcvant  un  tclspectacle. 

Le  jeune  homme ,  dans  son  langage  bref  et  simple, 
leur  raconta  les  bienfaits  ilu  feu. 

"  Cchii  (pii  rend  la  vie  ne  doit  plus  mourir!  »  s'é- 
cria-t-il.«  Puisqu'il  mange  les  arbres,  donnons-lui  tou- 
jours, toujours,  des  arbres  pour  alimens.  Hommes, 
dites  avec  moi  :  Vive  à  jamais  le  feu,  l'ami  des  hommes  !  » 

Une  acclamation  universelle  accueillit  cette  ha- 
rangue ,  la  première  qu'un  houmie  eût  adressée  aux 
hommes  assemblés,  et  toutes  les  créatures  humaines. 


présentes  à  ce  mystère  glorieux,  se  prirent  par  la  main 
et  ceignirent  d'une  ronde  immense  la  montagne  brû- 
lante, en  l'honneur  du  feu,  père  de  la  vie,  et  d'Isu- 
ren  (i),  l'inventeur  du  feu. 

Tout  à  coup  une  autre  voix  répondit  à  leurs  voix 
joyeuses  :  à  travers  leurs  chants  4'allégresse  éclata, 
comme  une  horrible  dissonance ,  un  hurlement  féroce 
et  saccadé,  et  un  tigre  monstrueux,  bondissant  du  mi- 
lieu des  broussailles,  vint  tomber,  la  gueule  ouverte 
et  les  yeux  sanglans,  ii  cinquante  pas  d'Isuren. 

Des  cris  d'épouvante  s'élèvent  de  toutes  parts  :  les 
mains  quittent  les  mains  ;  la  terreur  a  divisé  les  an- 
neaux de  cette  chaîne  vivante,  entrelacée  pour  la  pre- 
mière fois  ;  chacun  fuit ,  oublieux  de  ses  semblables , 
tandis  que  le  monstre,  incertain,  promène  ses  yeux 
hagards  sur  tant  de  proies  offertes  à  sa  rage. 

«  Arrêtez!  »  crie  Isuren,  «  si  nous  fuvons,  laT>éle  e«t 
plus  forte  que  chacun  de  nous,  .\ltaquons-la  :  tous 
ensemble,  nous  sommes  plus  forts  qu'elle.  »  Et,  sai- 
sissant un  des  brandons  enflammés  que  le  vent  chassait 
à  ses  pieds ,  il  fondit  sur  le  cruel  animal ,  en  défiant  ses 
hurlcmens  par  un  hurlement  de  guerre. 

Dix  des  plus  hardis,  entre  ceux  qui  fuyaient,  se  re- 
tournèrent à  son  appel,  et  se  précipitèrent,  àson  exem- 
ple, sur  le  tigre,  qui  reculait  en  grondant  devant 
l'arme  flamboyante  d'Isuren.  A  l'aspect  des  nouveaux 
assaillans,  la  bête  féroce  fit  un  bond  de  côte,  se  rua 
sur  l'un  d'eux,  l'abattit  du  choc,  cl,  le  saisissant  de 
ses  ongles  meurtriers,  se  mit  en  devoir  de  le  déchirer; 
mais  Isuren  s'était  élancé,  léger  et  terrible  comme  elle, 
et  la  massue  ardente  descendait  comme  la  tempête  sur 
le  large  front  du  tigre. 

L'animal  lâcha  prise,  tourna  sur  lui-même ,  et  s'é- 
tendit sur  le  flanc ,  pantelant  et  allongeant  sa  langue 
rouge;  puis  il  ramassa  ses  membres  nerveux ,  s'élança, 
d'un  prodigieux  effort,  à  dix  pas  de  ses  adversaires, 
et  prit  la  fuite  aux  clameurs  tonnantes  des  vainqueurs  ; 
mais  une  pierre  énorme,  lancée  par  la  main  d'Isuren  > 
l'atteignit  au  milieu  de  sa  course. 

Il  roula  sur  les  herbes ,  expirant  et  l'échiné  brisée. 

.Vlors  le  chant  de  la  première  victoire  monta,  ré- 
sonnant ,  vers  le  ciel. 

"  Louange  à  Isuren,  l'inventeur  du  feu,  le  vainqueur 
du  tigre  sanguinaire! 

—  Ecoutez-moi,  répondit  le  nouveau  héros,  je  ne 
suis  pas  le  vainqueur  du  tigre;  mais  tous  nous  l'avons 
vaincu.  Pour  entretenir  le  fou,  bienfaiteur  des  hon)flies; 
pour  vaincre  encore  nos  nombreux  ennemis, 

(I)  Isuren,  chet  les  ladous,  est  le  feu  pcrsonnirié .  Rai 
feu  ,  inoendio ,  dans  toutes  les  langue*  aocicnoes. 


284 


L'ARTISTE. 


de  la  même  race ,  ne  nous  séparons  iplus  :  -vivons  unis 
des  mêmes  alimens  et  dans  les  mêmes  retraites ,  et  com- 
battons fidèlement  désormais,  le  fort  pour  le  faible,  le 
faible  pour  le  fort  ! 

—  Qu'il  soit  fait  comme  tu  l'as  dit ,  Isuren ,  père  du 
feu  !  Tu  nous  conduiras  dès  ce  jour,  et  à  toujours,  au 
combat  contre  les  bêtes  des  bois,  et  nous  te  suivrons, 
Isuren  le  fort  et  le  sage  !  » 

Ainsi,  dans  cette  nuit  de  gloire,  fut  enfantée  la  pre- 
mière société,  fut  fondé  le  premier  état. 

Un  vent  de  Nord  s'était  levé  sur  le  minuit  :  chassant 
vers  le  sud  les  tempêtes  grondantes  de  l'incendie ,  il 
souffla  durant  tout  le  reste  des  ténèbres,  si  l'on  peut 
appeler  ténèbres  ces  heures  resplendissantes. 

Les  flammes  allaient,  roulant  leurs  lames  tourbillon- 
nantes et  leur  grande  voix,  pareille  à  celle  des  eaux  du 
déluge  :  second  déluge,  en  effet,  qui  devait  rendre  à 
l'homme  ce  que  l'autre  lui  avait  ravi.  Elles  allaient ,  et 
les  pans  de  forêts,  les  gorges  buissonnantes,  les  marais 
stagnans  disparaissaient,  engloutis  les  uns  après  les 
autres  sous  les  flots  de  la  marée  ardente. 

Et  mille  bruits  horribles  etsublimes  se  confondaient, 
comme  une  seule  voix,  dans  le  niugissement  de  l'océan 
roi^e.  C'était  le  craquement  sans  fin  qui  s'exhalait, 
comme  un  râle  d'agonie ,  de  tout  ce  peuple  de  végé- 
taux: c'étaient  les  bouillonnemens  des  lacs  desséchés, 
les  cris  de  désespoir  des  éléphans  sauvages ,  les  hurle- 
mens  de  mort  des  tigres,  les  sifflemens  atroces  des 
boas  qui  se  tordaient  a  leur  tour  dans  les  replis  sans  fin 
d&s  serpens  de  feu,  tandis  que  la  race  humaine  exultait, 
victorieuse,  sur  la  montagne  abandonnée  des  flammes. 

Une  clarté  moins  formidable  vint  enfin  lutter  dans 
les  cieux  contre  le  large  reflet  de  l'incendie  :  les  blan- 
ches lueurs  de  l'aurore  inondèrent  le  firmament. 

Ce  fut  un  glorieux  spectacle,  alors  que  le  disque  du 
roi  de  la  lumière  se  leva  lentement  au  dessus  des  monts 
de  l'orient,  alora  que  les  fils  des  hommes  saluèrent 
pour  la  première  fois^  après  maintes  générations,  l'astre 
éclatant  dont  la  noire  voûte  des  bois  ne  leur  voilait 
plus  la  splendeur. 

Ces  êtres ,  dont  l'étroit  intervalle  de  deux  halliers 
impénétrables  était  jadis  tout  l'horizon  ,  promenaient 
leurs  yeux,  avec  saisissement,  de  l'étendue  infinie  du  fir- 
mament aux  vastes  régions  de  la  terre.  Du  piton  co- 
lossal où  ils  étaient  comme  suspendus  dans  le  ciel ,  ils 
voyaient  s'allonger  au  dessous  d'eux  des  chaînes  de 
montagnes  démesurées ,  couvertes  de  forêts ,  qui  plon- 
geaient des  plus  hauts  sommets  jusqu'au  fond  des  abî- 
mes ;  des  vallées  d'une  incroyable  profondeur , 
oià  se  précipitaient  des  fleuves  impétueux  sortis  du 
flanc  des  monts;   puis,  vers  le   sud,   la  mer  de  feu 


sans  cesse  élargissant   son   lit  aux  vagues  immenses. 

Alors  le  génie,  dont  l'Eternel  avait  déposé  le  germe 
précieux  dans  le  sein  d'Isuren,se  révéla  tout  entier  à  l'in- 
venteur du  feu.  Il  comprit  le  monde  et  lui-même,  et  ce 
dieuqu'avaitsenti son  cœur  futdévoiléàsonintelligence- 

Ce  fut  au  nom  de  l'Etre  universel ,  créateur  de  ce 
monde  ouvert  à  leurs  regards ,  qu'il  parla  au  nouveau 
peuple  dont  il  allait  être  le  pontife  et  le  législateur.  Les 
hommes  écoutèrent  sa  voix  et  adorèrent  avec  lui  l'es- 
sence suprême  dont  le  feu  était  le  ministre ,  et  qui  avait 
posé  son  trône  radieux  dans  l'espace  pour  éclairer  la 
terre  et  les  airs. 

Suivant  l'incendie  comme  un  guide,  ils  descendirent 
après  lui  du  haut  des  monts.  La  mer  de  feu  poursuivit 
sa  route,  lançant  vers  tous  les  vents  du  ciel  des  fleuves 
dévorans  qui  parcoururent  le  monde;  mais  l'incendie 
primitif,  leur  père,  roula,  sans  dévier  ^e  sa  voie,  jus- 
qu'à ce  qu'il  rencontrât  devant  lui  la  grande  mer.  Les 
deux  océans  combattirent  :  les  plaines  humides  se  gon- 
flèrent et  bouillonnèrent  comme  si  elles  allaient  s'em- 
braser à  leur  tour  ;  mais  leur  ardent  ennemi  fut  ense- 
veli sous  leurs  flots  irrités. 

Les  compagnons  d'Isuren  s'étaient  arrêtés  avec  lui 
dans  une  belle  et  riéhe  vallée  arrosée  de  rivières  fé- 
condes. Ce  fut  là,  qu'aidé  de  la  sagesse  suprême,  il  leur 
enseigna  l'art  de  cultiver  les  dons  précieux  de  la  terre, 
celui  de  conserver,  dans  la  tige  creusée  de  la  férule, 
ce  feu  désormais  inextinguible,  auxquels  ils  durent 
chaque  jour  de  nouveaux  bienfaits.  Ils  apprirent  suc- 
cessivement, de  ce  sage  aimé  du  ciel,  toutes  les  sciences 
nécessaires  à  la  conservation  de  l'homme  et  à  son  bien- 
être.  Ce  fut  là  qu'Isuren  bâtit  la  première  ville  posté- 
rieure au  déluge,  laquelle,  du  nom  de  son  fils  Casyapa, 
grand  entre  tous  les  fils  des  hommes ,  fut  nommée  Ca- 
syapa-Poura ,  et  le  pays  où  ils  s'étaient  établis  fut  ap- 
pelé Kachmyr,  la  terre  du  bonheur. 

Des  premières  familles  assemblées  autour  d'Isuren 
naquit  un  grand  peuple  qui  s'étendit  dans  tout  l'Arya- 
vartta  ,  et  de  là  dans'  le  reste  de  la  terre ,  mais  sans 
oublier  jamais  les  monts  d'où  il  tirait  son  origine.  Les 
hauts  lieux  sur  lesquels  le  Créateur  et  l'univers  créé 
leur  avaient  été  révélés,  devinrent,  dans  les  traditions 
de  leurs  descendans,  le  séjour  des  puissances  célestes, 
et  la  gloire  d'Isuren  passa  de  siècle  en  siècle  et  de  na- 
tions en  nations,  toujours  la  même  sous  vingt  noms 
divers,  Osiris  dans  Misraïm,  Prométhée  chez  les  nobles 
Hellènes,  Ebusopas  aux  rives  de  l'Euxin.  iflll 


Dessins . 


L'ermite  du  mont  Vestive,  par  Dibac^. 
Fashionables.  par  Gavarih. 
Une  étude,  par  Joiiam<ot. 


L'ARTISTE. 


285 


Ucaux-'Sixi0. 


aias^tDaaa  ®a  îL^'iiiaïd 


mf>(n$. 


Depuis  quelques  années  il  s'est  introduit  dans  la  cri- 
tique française  un  usage  nouveau ,  dont  l'Allemagne  et 
l'Angleterre  nous  avaient  depuis  long-temps  donné 
l'exemple,  mais  qui,  chez  nous,  malgré  l'évidence  des 
nombreux  avantages  qu'il  présente,  a  rencontré,  à  son 
avènement,  une  résistance  entêtée  et  frivole,  une  pa- 
resse et  une  inattention  dont  il  n'a  pas  facilement 
triomphé.  Nous  commençons  k  comprendre  qu'il  faut 
chercher  le  secret  et  la  pensée  d'un  artiste  ailleurs  que 
dans  ses  ouvrages,  si  multipliés  et  si  parfaits  qu'ils 
puissent  être.  L'insouciance  et  la  légèreté  denosmœurs, 
nos habitudesde  conversations  encyclopédiques  et  dissiT 
pées,  se  prenant  dans  une  heure  à  vingt  sujets  opposés, 
contrastent  si  vivement  avec  la  vie  de  famille  et  de  bi- 
bliothèque ;  nous  vivons  tant  en  dehors  et  si  peu  chez 
nous,  nous  avons  tant  de  répugnance  et  presque  d'aver- 
sion pour  la  vie  sédentaire  et  recueillie,  qui,  au  delà 
du  Rhin  et  de  la  Manche  ,  compose  le  fond  .de  la  so- 
ciété ,  que  ,  jusqu'aux  premières  années  du  siècle  pré- 
sent ,  nous  n'avons  pas  attaché  grande  importance  aux 
biographies  purement  personnelles ,  au  récit  simple  et 
détaillé  de  la  vie  d'un  artiste  ou  d'un  poète,  étranger 
par  sa  position  et  par  ses  mœui-s  aux  mouvemens  poli- 
tiques que  l'histoire  consacre  dans  ses  pages,  et  que 
les  écoles  nous  apprennent  à  bégayer. 

Aujourd'hui,  grâce  à  Dieu,  nous  ne  prenons  plus  à 
la  lettre  le  mot  de  Buffon ,  qui  a  long-temps  été  révéré 
comme  un  symbole  impénétrable  et  complet,  le  stylt, 

TOME  III.  26'  UVRIISOK. 


c'est  T homme;  nous  acceptons  aujourd'hui  ce  mot  pour 
ce  qu'il  vaut,  conimc  une  expression  heureuse  et  con- 
cise, mais  qui  a  le  malheur,  comme  la  plupart  des  ex- 
pressions concises,  de  promettre  plus  qu'elle  ne  tient. 
L'art,  à  coup  sûr,  arrivé  à  son  plus  haut  développe- 
ment, doit  résumer  toute  Xhamaniti  de  l'artiste.  Maia 
il  arrive  rarement  que  Vceuvre  puisse  aider  à  deviner 
l'homme,  tandis  que,  le  plus  souvent,  l'homme  explique 
Yetuvre  ;  non  pas  à  ceux  qui  regardent  et  passent ,  mais 
à  ceux  qui  veulent  pénétrer  plus  avant ,  à  ceux  qui  ne 
quittent  pas  un  palais,  un  tableau,  un  poème,  une 
symphonie  ou  ime  statue ,  avant  d'en  avoir  exprimé  la 
meilleure  et  la  plus  intime  substance ,  qui  veulent  don- 
ner à  toutes  leurs  impressions  un  caractère  à  la  fois  sé- 
rieux cl  familier;  qui  ne  veulent  pas  rentrer  dans  la 
vie  ordinaire  et  triviale  avant  d'ayoir/ralemisé  avec  les 
grandes  amcs  qui  ne  sont  plus  avec  nous. 

Et  ainsi ,  avant  d'essayer  l'analyse  et  l'interprétation 
des  œuvres  de  Rubens,  avant  de  porter  un  jugement 
sur  le  rang  et  la  place  qu'il  occupe  dans  l'histoire  de  la 
peinture,  sur  le  rôle  qu'il  a  joué,  sur  le  système  qu'il  a 
fondé  et  réalisé ,  sur  l'école  à  laquelle  il  a  donné  son 
nom ,  nous  jetterons  un  rapide  coup  d'oeil  sur  sa  bio- 
graphie. 

Pierre-Paul  Rubens  naquit  à  Cologne  le  29  juin 
1577.  Sa  famille  était  noble  et  originaire  de  Styrie. 
Elle  vint  s'établir  à  Anvers  à  l'époque  du  couronnement 
de  Charlcs-Quint.  Jean  Rubens,  son  père,  catholique 
ardent,  après  avoir  exercé  dans  cette  ville  les  pre- 
mières magistratures,  la  quitta  au  bout  de  quelques 
années ,  pour  fuir  les  troubles  religieux ,  revint  à  Co- 
logne avec  sa  femme  et  y  acheta  une  maison ,  dans  la- 
quelle Marie  de  Médicis  devait  mourir,  en  1634.  La 
mère  de  Rubens,  Marie  Pipelingue,  eut  sept  enfans; 
Pierre-Paul  fut  le  dernier.  Destiné  d'abord  à  la  robe 
par  sa  famille ,  il  s'était  déjà  fait  remarquer  par  de  ra- 
pides progrès,  lorsque  son  père  mourut,  en  1587.  Sa 
mère  revint  avec  lui  à  Anvers ,  sa  ville  natale.  Il 
acheva  sa  rhétorique  avec  éclat ,  et  réussit  à  parler  et  à 
écrire  le  latin  aussi  facilement  et  aussi  purement  que  sa 
langue  maternelle.  Placé  en  qualité  de  page  chez  la 
comtesse  de  Lalain ,  il  ne  tarda  pas  à  prendre  en  dé- 
goût celte  vie  nulle  et  vide,  et  supplia  instamment  sa 
mère  de  lui  laisser  étudier  la  peinture.  Après  avoir 
vaincu  sa  résistance,  il  entra  dans  l'atelier  d'.Adara  Van 
Ort.  Les  débauches  et  la  brutalité  de  son  maître  J'en 
éloignèrent  bientôt ,  et  le  décidèrent  à  suivre  les  le- 
çons d'Otto  Va^nius,  sans  rival  à  cette  époque.  Au 
bout  de  quatre  ans  il  n'avait  plus  besoin  de  guides. 

Il  obtint  des  archiducs  Albert  et  Isabelle  des  lettres 
de  recommandation,  et  partit  pour  l'Italie,  au  mois  de 

56 


286 


L'ARTISTE. 


mai  IGOO.  Il  visita  d'abord  Venise,  pour  y  étudier  Ti- 
tien, Paul  Veronese  et  Tintoret.  Sur  1  éloge  d'un  gen- 
tilhomme du  duc  de  Mantoue ,  qui  logeait  dans  la 
même  maison  que  lui,  il  obtint  du  duc  le  litre  de  gen- 
tilhomme et  de  peintre  de  la  cour.  Par  son  érudition 
variée,  par  des  réponses  fines  et  pénétrantes ,  il  gagna 
si  l)ieu  la  bienveillance  et  l'estime  de  ce  prince ,  qu'il 
fut  envoyé  à  la  cour  d'Espagne  pour  offrir  au  roi  Phi- 
lippe III  un  carosse  magnifique  et  un  attelage  de  six 
chevaux  napolitains.  Au  retour  de  cette  mission ,  avec 
la  permission  du  duc,  il  se  rendit  à  Rome.  L'archiduc 
Albert  lui  commanda  trois  tableaux  pour  la  chapelle 
de  Sainte-Hélène.  Il  partit ,  au  bout  de  quelques  mois, 
pour  Florence ,  obtint  l'accueil  le  plus  bienveillant  du 
grand-duc,  qui  lui  demanda  son  portrait,  pour  le 
placer  dans  la  salle  des  peintres  célèbres.  C'est  à  Flo- 
rence qu'il  étudia  les  chefs-d'œuvre  de  la  sculpture 
antique  et  du  ciseau  de  Michel-Ange.  Après  avoir  exé- 
cuté ,  pour  le  grand  duc ,  plusieurs  travaux  importans, 
il  se  rendit  à  Bologne  pour  y  voir  les  Carraches,  et  re- 
vint à  Venise ,  entraîné  par  sa  prédilection  pour  les 
coloristes  de  cette  école.  Après  de  longues  et  sérieuses 
études  dans  les  galeries  de  cette  ville,  il  reprit  le  che- 
min de  Rome.  A  peine  arrivé,  le  pape  lui  demanda  un 
tableau  pour  son  oratoire  de  Monte-Cavallo.Les  cardi- 
naux Chigi,  Rospigliosi,  le  conoétable  Colonne,  la 
princesse  de  Scalamare,  les  pères  de  l'Oratoire,  imitè- 
rent l'exemple  du  Saint-Père.  Ces  premiers  ouvrages 
rappellent  assez  prochainement  la  manière  de  Paul 
Veronese. 

Il  n'avait  encore  vu  ni  Milan,  ni  Gênes;  il  voulut 
compléter  ses  études  en  les  visitant.  A  Milan,  il  dessina 
la  Cène  de  Léonard.  Devancé  à  Gênes  par  sa  réputa- 
tion, il  fut  comblé  d'honneurs  par  la  noblesse.  La 
beauté  du  climat  prolongea  son  séjour.  Pendant  sa  ré- 
sidence dans  cette  ville ,  il  recueillit  les  plans  des  plus 
beaux  palais  qu'elle  renferme ,  et  les  fit  graver  à  son 
retour  en  Flandre. 

Au  milieu  de  ses  travaux  il  apprend  que  sa  mère  est 
dangereusement  malade,  il  prend  la  poste  et  reçoit  en 
route  la  nouvelle  de  sa  mort.  Il  s'arrête  dans  l'abbaye 
de  Saint-Michel ,  à  quelques  lieues  de  Bruxelles ,  s'aban- 
donne à  sa  douleur,  et  s'occupe  d'élever  un  tombeau  à 
sa  mère,  dont  il  compose  lui-même  l'épitaphe.  De  re- 
tour à  Anvers ,  il  fut  comblé  de  félicitations  et  d'hom- 
mages. Cependant  il  allait  repartir  pour  l'Italie  lors- 
que l'archiduc  et  son  épouse  l'appelèrent  à  Bruxelles 
et  lui  donnèrent  une  pension  considérable  avec  la  clef 
de  chambellan.  Mais  il  obtintdu  prince  la  permission  de 
vivre  à  Anvers.  Il  acheta  une  maison  spacieuse  qu'il 
fit  rebâtir  en  partie  à  la  romaine;  forma  une  collection 


de  peintures  et  d'antiques ,  et  déploya  une  magnifi- 
cence royale.  Ce  fut  cette  même  année,  en  1610,  qu'il 
épousa  Isabelle  Brant ,  nièce  de  la  femme  de  son  frère 
aîné ,  Philippe  Rubens ,  secrétaire  de  la  ville  d'Anvers. 
L'archiduc  tint  sur  les  fonts  de  baptême  son  premier 
enfant  et  lui  donna  son  nom. 

A  dater  de  cette  époque  la  vie  de  Rubens  n'a  plus  été 
qu'une  vie  de  merveilles  et  d'enchantemens,  de  richesse 
et  de  bonheur.  Que  pouvait  lui  faire ,  au  milieu  de 
louanges  unanimes  ,  l'impuissante  jalousie  d'Abraham 
Jansens  et  de  Venceslas  Kœberger  ?  L'archiduc  lui  de- 
manda une  Sainte  Famille  pour  son  oratoire.  Admis 
dans  la  confrérie  de  Saint-Ildefonse ,  il  exécuta,  pour 
la  chapelle  de  l'ordre  ,  un  chef-d'œuvre  dont  il  refusa 
le  pi'ix,  une  Vierge,  sur  un  Irène  dtor ,  donnant  la  cha- 
suble à  saint  lldefonse.  Ce  tableau  était  accompagné  de 
deux  volets,  sur  lesquels  étaient  peints  les  portraits 
d'Albert  et  d'Isabelle. 

Après  avoir  enrichi  sa  patrie  d'innombrables  produc- 
tions ,  il  déploya  bientôt  un  genre  de  talent  inattendu. 
Les  jésuites  d'Anvers  avaient  acquis  une  certaine  quan- 
tité de  marbres  noirs  ,  blancs  et  jaspés  ,  pris  par  les 
Espagnols  sur  un  corsaire  algérien ,  et  destinés  à  con- 
struire une  mosquée  :  ils  voulurent  en  bâtir  une  église. 
Rubens  donna  les  plans  et  y  peignit  trente-six  pla- 
fonds. Malheureusement,  la  foudre  a  dévoré  ces  chefs- 
d'œuvre,  en  1718. 

Sa  réputation ,  devenue  européenne ,  appela  sur  lui 
les  yeux  de  Marie  de  Médicis.  En  1620,  par  l'entremise 
du  baron  de  Vich ,  il  fut  invité  à  se  rendre  à  Paris. 
Après  avoir  reçu  les  ordres  de  la  reine,  et  lui  avoir 
soumis  ses  idées ,  il  repartit  pour  Anvers  ,  et  acheva , 
dans  l'espace  de  vingt  mois ,  vingt-quatre  compositions 
qui  contiennent ,  sous  la fonne  allégorique,  toute  l'his- 
toir»  de  la  reine.  Marie  lui  demanda  une  suite  pareille 
sur  la  vie  de  Henri  IV ,  il  en  commença  les  esquisses , 
mais  cette  entreprise  ne  fut  pas  achevée ,  la  reine  s'é- 
tant  de  nouveau  brouillée  avec  son  fils. 

Pendant  son  séjour  à  Paris  ,  il  avait  fait  connais- 
sance avec  le  duc  de  Buckingham.  Le  favori  de  Char- 
les I"  lui  témoigna  le  désir  de  renouer  l'amitié  des 
couronnes  d'Espagne  et  d'Angleterre ,  et  le  pria  de 
s'employer  à  cet  effet  auprès  de  l'archiduchesse  Isabelle . 
De  retour  à  Bruxelles ,  d'après  les  ordres  d'Isabelle ,  il 
entretint  une  correspondance  diplomatique  avec  le 
duc.  ^ 

En  1626  il  perdit  sa  femme,  et,  pour  se  distraire  de 
sa  douleur,  se  résolut  à  parcourir  la  Hollande,  et  visita 
Corneille  Gœlembourg  à  Utrecht.  A  Gouda,  il  trouva 
Sandrart,  qui  était  venu  à  sa  rencontre.  Il  acheta  de 
Gérard  Hcnlhorst  un  tableau  de  Dicgèm ,  qu'il  ébau- 


L'ARTISTE. 


W 


diait.  Il  continua  ainsi  son  voyage  jus(ju'à  l^a  Haye,  ne 
traversant  pas  une  ville  sans  visiter  les  ateliers  ,  sans  y 
laisser  des  gages  de  sa  générosité.  Cependant  le  vrai 
but  de  son  voyage  était  de  sonder  les  états  généraux  de 
La  Haye  ,  comme  Isabelle  l'en  avait  cliargé. 

Le  roi  d'Espagne,  Philippe  IV,  informé  de  ses  entre- 
tiens avec  Buckingham,  le  manda  au|)rès  de  lui,  pour 
conférer  sur  U»  réconciliation  des  deux  couronnes.  11 
partit  avec  le  consentement  d'Isabelle ,  et  arriva  à  Ma- 
drid en  septembre  1G27.  Après  plusieurs  entretiens 
où  Philippe  eut  lieu  d'apprécier,  ainsi  que  le  duc  d'Oli- 
varès ,  les  talens  et  la  pénétration  de  l'ambassadeur, 
Rubens  fut  nommé  secrétaire  du  conseil  privé  d'Isa- 
belle. Invité  par  le  roi  de  Portugal  à  se  trouver  sur  la 
frontière,  à  sa  maison  de  chasse  de  Villa- Viciosa, 
il  emmena  avec  lui  une  foule  de  seigneurs  espagnols. 
Le  roi  de  Portugal,  effrayé  du  nombre  de  ses  hôtes,  se 
retira  brusquement,  en  envoyant  à  Rubens  ses  ex'cuses 
et  une  bourse  de  cinquante  pistolcs.  Rubens  refusa  et 
répondit  qu'il  en  avait  apporté  mille  pçur  sa  dépense 
et  celle  de  ses  compagnons ,  et  il  reprit  la  roule  de  Ma- 
drid. Enfin,  après  dix-huit  mois  de  séjour,  il  reçut  ses 
instructions  et  ses  lettres  de  créance  pour  Londres,  et 
en  même  temps  une  bague  enrichie  de  magnifiques  dia- 
raans  et  six  chevaux  andaloux^d'une  exquise  beauté.  Il 
passa  par  Bruxelles,  pour  confier  sa  mission  à  l'archidu- 
chesse, et  s'embarqua  pour  l'Angleterre. 

Buckingham  était  mort  ;  il  chercha  un  entretien  avec 
le  chancelier,  et  son  art  lui  en  fournit  les  moyens.  Bien- 
tôt le  roi  voulut  le  voir,  l'interrogea  sur  le  motif  de 
son  voyage,  et  lui  demanda  son  portrait.  Pendant  les 
séances  ils  s'entretinrent  des  difficultés  qui  séparaient 
les  deux  cours.  Alors  Rubens  s'ex-t)liqua  plus  nettement 
et  lui  communiqua  ses  instructions.  Au  bout  de  deux 
mois  de  négociations,  les  bases  du  traité  de  paix  furent 
arrêtées.  Pour  lui  témoigner  sa  reconnaissance,  Char- 
les I"  le  créa  chevalier  eu  plein  parlement. 

Gustave  Planche. 

(  La  suite  à  an  numéro  prochain,  ) 

Par  une  belle  matinée,  nous  partîmes  du  quartier- 
général,  à  une  lieue  d'Alger,  pour  visiter  l'habitation 
du  consul  do  X'" ,  située  sur  une  hauteur  d'où  nous 


devions  apercevoir  un  des  plus  beaux  points  de  vue 
du  pays.  Nous  étions  dix  ou  douze,  presque  tous  ar- 
tistes, peintres,  dessinateurs,  et  aussi  quelques  ofGciers 
(T'étal-mîijor  :  ensemble,  une  troupe  joyeuse ,  brave  et 
de  bonne  disposition.  I^  consul  nous  re^-ut  avec  une 
politesse  parfaite.  Après  les  rafralchissemcns ,  la  eon- 
versation  s'engagea  :  on  parla  guerre,  bcaux-arls,  lit- 
térature, et  enfin  on  en  vint  au  sujet  inévitable  par- 
tout où  il  y  a  de  la  jeunesse  et  de  l'imagination,  je  veux 
dire  aux  femmes.  —  J'avais  déjà  remarqué  dans  les 
mouvcmens  du  consul,  et  surtout  dans  ceux  d'un 
homme  assis  à  ses  côtés,  vêtu  de  noir,  jeune  encore, 
mais  d'une  effrayante  maigreur,  quelque  chose  de  sac- 
cadé, une  sorte  d'agitation  qui  m'intriguait  fort.  — On 
parla  des  femmes  du  dey  ;  l'honune  noir  fit  un  geste 
de  déplaisir  :  cette  conversation  semblait  l'aiTecter 
d'une  manière  pénible. 

—  Parbleu  !  dit  un  olBcier,  je  donnerais  bien  une 
de  mes  moustaches  pour  que  mon  bataillon  fût  dirigé 
du  côté  du  sérail. 

—  L'entrée  n'en  est  pas  toujours  agréable ,  répondit 
le  consul,  même  quand  c'est  avec  la  permission  du  dey- 
Demandez  plutôt  au  docteur,  ajouta-t-il  en  montrant 
l'homme  noir,  qui  tressaillit  convulsivement  :  ses  fonc- 
tions l'appelaient  souvent  au  sérail ,  car  il  soignait  l«s 
femmes  tle  sa  hautesse. 

—  Comment  !  s'écrièrent  plusieurs  voix ,  vous  avez 
vu  le  sérail? 

—  Oui,  messieurs  ,  dit  le  docteur  d'une  voix  som- 
bre, et  j'en  ai  conservé  un  souvenir  qui  ne  me  quittera 
qu'au  tombeau. 

On  le  pria  de  s'expliquer;  il  le  fit  en  ces  termes  : 
«Il  y  a  quatre  mois,  le  dey,  malgré  ses  soixante- 
deux  ans  bien  comptés,  devint  amoureux  de  lapins 
jeune  des  captives  du  sérail.  EfTcmi  n'avait  encore  que 
quinze  ans ,  mais  ses  formes  offraient  déjà  la  pcrfectioii 
qu'une  nature  précoce  donne  aux  femmes  de  cette 
contrée.  Sa  taille  était  haute,  avec  la  mollesse  gracieuse 
de  contours  si  estimée  parles  sculpteurs;  ses  longs 
cheveux  noirs,  son  teint  brun,  sa  bouche  fraîche  et 
ornée  des  plus  belles  dents,  ses  yeux  surtout  grands, 
expressifs  et  humides  de  la  rosée  du  ciel,  comme  disent 
les  masulmans  ;  tout  en  elle  respirait  je  ne  sais  quel 
délicieux  mélange  de  délire  brûlant  et  de  molle  vo- 
lupté :  on  eût  dit  le  sang  africain  d'Othello  dans  les 
veines  d'une  nonchalante  Espagnole. 

a  Enfermée  dans  le  sérail  dès  ses  premières  années, 
Effémi  y  avait  rc»,'u  l'éducation  que  les  lois  de  cette  en- 
ceinte sacrée  prescrivent  auxjeuncs  odalisques.  De  vé- 
nérables surveillantes  dressées  à  cet  emploi  l'avaient 
pénétrée  de  la  pieuse  croyance  que   toute  sa  gloire , 


288 


L'ARTISTE. 


toute  sa  destinée  à  elle,  que  Dieu  avait  créée  brillante 
de  beauté  et  d'amour,  était  de  plaire  à  son  seigneur  et 
maître,  de  lui  donner  quelques  gouttes  de  cette  vo- 
lupté ineffable  que  le  prophète  promet  à  ses  élus. 
Consumée  de  désirs  dans  sa  nature  de  jeune  fille  afri- 
caine, elle  attendait  avec  une  fougueuse  impatience  le 
moment  où  elle  paraîtrait  aux  yeux  de  sa  hautesse  : 
elle  verrait  donc  un  homme  alors ,  un  homme  diffé- 
rent de  ces  eunuques  noirs  qui  gardaient  les  avenues 
du  sérail,  dont  la  face  stupide ,  et  béante,  lorsqu'elle 
passait,  d'une  niaise  admiration,  venait  se  traîner  dans 
ses  rêves  de  plaisir  comme  un  chenille  sur  une  rose  ; 
elle  verrait  un  homme  !  et  cet  homme,  c'était  son  maî- 
tre, le  puissant  dey  d'Alger,  capable,  si  elle  parvenait 
à  lui  plaire,  de  l'élever  jusqu'à  la  dignité  de  sa  couche, 
lui  dont  toutes  ces  femmes  ambitionnaient  un  regard. 
Ce  jour  arriva  et  Effémi  parut  devant  Hussein.  L'ef- 
fet de  ses  yeux  fut  prompt  sur  le  cœur  du  veillard,  et 
dès  le  soir  même  il  éleva  la  jeune  fille  au  rang  de  femme 
légitime. 

«  Hussein  jusqu'alors  n'avait  pas  connu  l'amour  ; 
il  s'était  plongé  dans  tous  les  excès  du  plaisir,  mais 
c'était  froidement  ;  non  que  ses  sens  ne  fussent  ardens 
et  tels  qu'il  convient  à  un  Maure;  mais  ce  délire  de 
l'ame ,  cette  exaltation  brûlante  qui  seule  peut  enno- 
blir les  jouissances  de  la  volupté,  lui  manquait.  11  en- 
trait au  sérail  par  désœuvrement ,  il  en  sortait  par  en- 
nui. Des  captives  amenées  des  diverses  contrées  de  l'Eu- 
rope et  de  l'Asie  passaient  sous  ses  yeux,  jeunes  et  belles 
à  donner  du  bonheur  pour  toute  ijne  éternité  ;  les  flé- 
trir était  pour  lui  un  passe-temps  assez  agréable.  Ar- 
rachées qu'elles  étaient  à  toutes  les  affections  sociales, 
à  tous  les  liens  de  patrie,  de  famille  et  d'amitié,  il  ne 
leur  restait  plus  qu'à  concentrer  toutes  les  facultés  de 
leur  ame ,  toute  cette  puissance  d'émotions  que  nos 
femmes  européennes  dépensent  en  dehoi-s ,  dans  un 
seul  sentiment ,  unique  et  despote,  l'amour  :  c'était 
désormais  la  vie,  tout  l'avenir  de  ces  pauvres  filles  ;  et 
lui,  venait  superbe  leur  jeter  une  de  ces  caresses  tou- 
jours outrageantes  lorsqu'elles  ne  sont  qu'un  besoin  des 
sens  ;  puis  il  sortait  distrait  et  insoucieux  de  cette  des- 
tinée de  femme,  de  créature  aimante  et  dévouée  dont 
il  venait  de  résumer  tout  le  passé  dans  une  froide  pros- 
titution, tout  l'avenir  dans  un  honteux  regret. 

«  Mais  le  temps  des  expiations  était  venu.  Hussein- 
Dey  aimait  Effémi  avec  emportement,  avec  fureur. — 
Vous  avez  tous  éprouvé ,  messieurs ,  ce  que  c'est  qu'un 
premier  amour,  ce  sentiment  si  profond,  si  impétueux, 
et  en  même  temps  si  confus,  si  idéal,  dont  le  but  est, 
selon  un  de  vos  moralistes ,  la  possession  de  l'objet 
aimé  après  beaucoup  de  mystères  :  ces  mystères  n'exis- 


taient plus  pour  Hussein.  A  leur  place,  à  la  place  de 
ces  vagues  désirs  d'une  volupté  inconnue ,  à  la  place 
de  ces  rêves  ardens  oîi  l'imagination  palpitante  s'épuise 
à  deviner  les  extases  encore  ignorées  de  l'union  intime 
de  deux  êtres,  une  conviction  affreuse,  conviction  de 
nullité,  conviction  désolante  et  du  souvenir  de  tant  de 
jouissances  gaspillées  sans  bonheur,  et  de  la  certitude 
d'un  amour  désormais  sans  espoir.  L'amour  d'Hussein 
était  stérile.  C'était  une  passion  de  jeune  homme,  vio- 
lente, effrénée  dans  le  corps  glacé  d'un  vieillard.  Sem- 
blable au  vent  de  Zahara ,  il  s'était  plu  à  faner  de  son 
souffle  brûlant  toutes  ces  roses  délicates  que  chacun 
de  vous  eût  été  fier  de  placer  sur  son  cœur  ;  une  seule 
restait,  naissante  encore ,  dont  le  parfum  pouvait  seul 
embaumer  sa  vie,  et  son  haleine  épuisée  n'avait  plus 
la  force  de  l'épanouir. 

«  Imaginez,  messieurs,  un  premier  amour  dans  le 
cœur  d'Hussein;  imaginez  le  supplice  de  cet  homme  à 
qui  une  révélation  intime  vient  de  faire  entrevoir  des 
jouissances  ineffables,  et  en  même  temps  la  conviction 
que  cette  coupe  délicieuse  qu'il  brûle  de  savourer,  il  l'a 
répandue  à  terre  sans  même  y  tremper  les  lèvres.  Tout 
ce  qui,  vague  et  mystérieux,  exalte  chez  nous îàpreté 
de  celte  première  ardeur,  éprouvé  déjà  et  creusé  par  lui, 
ne  laissant  plus  à  son  iifl'agination  que  la  froide  réalité 
d'un  regret  :  il  aimait  Effémi  comme  on  aime  la  femme 
à  laquelle  on  se  sent  uni  par  ces  secrètes  destinées  du 
cœur  qui  ne  se  devinent  qu'une  fois  dans  la  vie  ;  il  l'ai- 
mait avec  passion ,  avec  rage  ;  il  la  voulait  corps  et 
ame,  à  lui ,  à  lui  seul  elle  tout  entière  ;  et  près  d'elle 
son  cœur  seul  battait,  et  son  sang  allangui  ne  coulait 
pas  plus  vite  dans  ses  artères  ! 

«  Effémi  croyait  l'aimer  :  c'était  le  seul  homme  dont 
elle  eût  rêvé  l'amour.  Elle  cherchait  ses  caresses ,  et 
ne  savait  que  penser  de  la  bizarrerie  de  sa  conduite. 
Souvent  Hussein  attirait  à  lui  la  jeune  fille  joyeuse  et 
tremblante  ;  il  la  pressait  sur  son  sein ,  s'enivrait  de 
son  regard  ,  de  son  haleine  ,  puis  tout  à  coup  û  la 
repoussait  avec  désespoir,  et  se  couvrant  le  front  de 
ses  mains  ,  il  s'enfuyait  précipitamment.  Quelque- 
fois il  pleurait  à  ses  pieds,  la  suppliait  de  ne  pas 
l'abandonner  ;  puis  ses  doigts  se  crispaient  sur  le 
manche  de  sa  dague,  et  lançant  un  regard  atroce  sur 
Effémi  frissonnante ,  il  murmurait  d'affreuses  paroles  , 
parmi  lesquelles  la  pauvre  enfant  crut  entendre  :  « . . .  Au 
moins. . .  tu  ne  seras  à  personne. . .  » 

«  Il  y  avait  un  mois  que  cet  état  durait.  Les  servi- 
teurs les  plus  intimes  du  dey  n'osaient  l'approcher , 
tant  son  abord  était  farouche.  Ses  joues  creuses, 
ses  yeux  secs  et  profondément  caves  dans  leurs  orbites, 
attestaient  de  longues  nuits  sans  sommeil  ;  tout  son 


L'ARTISTE. 


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visage  avait  pris  le  caractère  d'une  liinidité  sombre  ; 
dans  son  regard ,  une  honte  sauvage  et  désespérée. 
Efi'émi  aussi  devenait  languissante;  ses  yeux  étaient 
aassi  voiles  par  l'insoinniu,  mais  l'insomnie  solitaire  de 
jeune  fille.  Plus  de  gaieté,  plus  de  sourire  :  indiflé- 
renlc  à  toutes  les  fêtes  dont  Hussein  se  plaisait  à  l'en- 
tourer, un  ennui  terne  glaçait  l'expression  de  ses  traits. 
Quelquefois  pourtant  ses  yeux  brillaient  d'un  éclat 
extraordinaire,  son  teint  s'aniuiait  ;  on  voyait  son  sein 
se  gonfler,  ses  lèvres  s'ouvrir  comme  pour  respirer  je 
ne  sais  quelle  atmosphère  idéale ,  et  puis  elle  retom- 
bait dans  son  apathie  ,  triste  et  découragée  comme  le 
captif  qu'un  réveil  imprévu  arrache  à  un  rêve  de  li- 
berté. 

«  Un  jour,  Effémi  se  promenait  avec  Hussein  dans 
les  jardins  du  sérail  :  c'était  le  matin;  le  soleil  n'avait 
pas  encore  cette  chaleur  étouffante  dont  il  embrase  le 
milieu  du  Jour  ;  l'air  était  tiède  et  limpide.  Le  chant 
des  oiseaux,  le  bruissement  il'une  source,  les  suaves 
parfums  qui  s'échaj)paient  de  mille  (leurs  demi-écloses 
et  que  balançait  mollement  le  souffle  de  la  brise  ,  tout 
portait  dans  les  sens  une  langueur  voluptueuse.  Effémi 
rougissante  voulait  parler ,  balbutiait,  et  ce  langage 
confus  s'achevait  dans  un  regard  étincelant  de  passion. 
Hussein  coniprenait  le  trouble  de  la  jeune  fille,  et  son 
embarras  devenait  visible  ;  il  entendait  les  paroles  d'a- 
mour, le  malheureux!  elles  coulaient  jusqu'au  fond  de 
son  cœur  comme  une  lave  ardente,  et  son  sang  restait 
glacé!  —  11  s'assit  à  l'ombre  d'un  platane;  près  de  lui, 
Effémi,  armée  d'un  éventail  de  plumes,  rafraîchissait 
l'air  autour  de  sa  tète  blanchie;  sa  gorge  palpitait ,  son 
haleine  était  brûlante,  entrecoupée...  elle  se  pencha 
sur  le  cou  du  vieillard,  et  l'enlaçant  d'un  de  ses  bras: 

—  «  M'aimes-lu?  lui  dit-elle  à  voix  basse  et  trem- 
blée. —  11  resta  muet.  — Cependant  ce  corps  déjeune 
fille  reposait  sur  lui  ;  il  sentait  sa  respiration  enPam- 
mée;  elle  était  là  haletante,  presque  pâmée  sur  son 
épaule » 

—  o M'aimes-tu?  reprit-elle  avec  abandon.  —  11  leva 
douloureusement  un  regard  humilié...  Elle  tressaillit , 
et  se  rejetant  en  arrière  : 

—  o  Vous  ne  m'aimez  pas,  dit-elle  d'un  ton  où  per- 
çait tout  ce  qu'une  femme  outragée  peut  jeter  de  dé- 
dain et  d'amertume  dans  nn  mot... 

—  «  Et  pourtant,  ajouta-t-cUe  en  froissant  le  bril- 
lant éventail,  je  suis  votre  femme  légitime,  et...  bien 
d'antres  m'aimeraient.. . 

«  En  rentrant  au  palais,  Hussein  y  trouva  le  consul 
qui  venait  lui  parler  d'afTaircs.  Celui-ci,  frappé  de  la 


détresse  profonde  empreinte  sur  son  visage ,   lui  en 
demanda  la  raison.  Le  dey  avoua  tout. 

—  «  Ne  sauriez-vous  pas,  ajouta-t-il,  quelque  philtre 
européen  <jui  pût  rendre  au  vieillard  les  transports  de 
la'jeunessei'  »  M.  le  consul  me  fit  appeler,  et,  sur  l'or- 
dre d'Hussein,  je  composai  ce  breuvage  de  (eu  célébré 
par  le  plus  erotique  de  vos  poètes.  J'en  ordonnai  une 
cuillerée  en  recommandant  certaines  précautions. 

<•  Une  heure  après,  arrive  un  esclave  effaré.  Le  dey, 
dit-il,  est  en  danger  de  mort.  Sitôt  que  vous  êtes  par- 
tis, il  s'est  rendu  à  l'appartement  des  femmes  ;  bientôt 
nous  avons  entendu  des  accens  rauques ,  inarticulés , 
pareils  au  râle  d'un  tigre,  et  aussi  la  voix  d'Eflémi , 
mais  plaintive  et  suppliante.  Puis  le  dey  lui-même  s'é- 
lança de  l'appartement ,  la  barbe  hérissée  et  les  yeux 
hagards;  brandissant  sa  dague  : 

—  «  Vous  périrez,  criait-il,  et  il  est  tombé  dan» 
d'affreuses  convulsions.  —  Alors  j'ai  couru  vous  cher- 
cher. 

«  Nous  suivîmes  l'esclave.qui  nous  introduisit  dans 
l'appartement  du  dey.  11  était  couché  sur  des  coussins, 
pâle,  brisé,  dans  un  complet  anéantissement. 

—  «C'est  vous!  dit-il  d'une  voix  sombre,  vous  m'a- 
vez empoisonné.  —  Nous  nous  récrions.  —  Vous  m'a- 
vez empoisonné,  reprend-il  avec  force.  Mais,  par  Ma- 
homet, je  m'en  vengerai  !  Approche,  médccio,  recon- 
nais-tu ton  breuvage? 

«  Je  regardai...  au  lieu  d'une  cuillerée,  il  en  avait  bu 
près  de  deux  verres  ! 

—  «  Eh  bien  !  chiens  d'infidèles,  partagez-vous  ce  qui 
reste?  sinon,  j'en  jure  par  dieu  et  son  saint  prophète , 
j'ai  donné  mes  ordres ,  et  votre  tête  va  rouler  à  mes 
pieds. 

CI  Ce  fut  en  vain  que  j'essayai  quelques  représenta- 
tions. 

—  «  Buvez,  d«t-il. 

«.lugez,  messieurs,  de  la  proposition  :  ce  reste  suf- 
fisait encore  pour  tuer  trois  hommes  jeunes  et  vigou- 
reux. Cependant  il  n'y  avait  pas  de  choix;  je  fis  le  par- 
tage ,  et  nous  épuisâmes  ce  qui  restait  de  l'infernale 
liqueur. 

—  «  C'est  bien;  sortez,  dit  le  dey. 

«Nous  obéîmes  avec  empressement;  nous  eûmes 
recours  à  tous  les  antidotes  imaginables,  mais  en  vain. 
Le  breuvage  avait  eu  le  temps  d'agir.  M.  le  consul, 
grâce  à  son  tempérament,  est  presque  enticremeui 
guéri.  Pour  moi,  plus  fnMe  de  constitution,  de  nerfe 
plus  susceptibles,  nia  santé  est  détruite ,  mon  oi^- 
nisme  est  alVccté  à  jamais,  et  ce  tremblement  nerveux, 
cette  agitation  convulsive  dont  vous  me  Toyci  tour- 


290 


L'ARTISTE. 


mente  ne  me  quitteront,  comme  je  vous  le  disais,  qu'au 
tombeau.  » 

«  Je  n'ai  plus  entendu  parler  d'Effémi.  » 
Telle  fut  l'histoire  du  docteur.  Elle  nous  rendit  sé- 
rieux, et  pendant  deux  heures  que  dura  notre  visite  au 
consul,  il  ne  fut  plus  question  de  femmes. 

Victor  Flelry. 


CAl^ILLB. 

«  C'est  donc  demain  que  vous  partez?  disait  au 
«  baron  de  Verneuil  sa  fille  Camille,  âgée  de  qua- 
«  torze  ans ,  et  elle  passait  sa  petite  main  blanche 
M  sur  le  front  et  dans  les  cheveux  de  son  père.  Deux  ans 
"  sans  vous  voir  !  savez-vous  que  c'est  bien  long?  Que 
«  ne  puis-je  aller  avec  vous  en  Italie!  — Je  le  voudrais, 
«  Camille;  mais  mon  ambassade,  mes  longs  travaux, 
«  tu  le  vois,  je  ne  pourrais  surveiller  moi-même  ton 
«  éducation  ;  du  moins  en  partant  j'ai  la  consolation 
M  de  te  laisser  au  couvent  de  B...  —  Vous  me  croirez  si 
«  vous  voulez,  mon  père  ,  mais  je  me  sens  peu 
«  de  goût  pour  votre  couvent;  son  aspect  est  si 
«  sombre,  j'en  ai  déjà  rêvé,  et  mon  rêve  était  bien 
«  triste.  —  Enfant,  demain,  entourée  de  tes  jeunes 
«  compagnes  tu  oublieras  vite  ces  folles  idées.  IMais 
«  voilà  déjà  onze  heures ,  j'ai  encore  quelques  lettres 
«  importantes  à  terminer ,  adieu  ,  ma  fille  ;  sois 
«  plus  raisonnable;  »  et  la  pauvre  petite  ,  tout  en  em- 
brassant son  père,  versait  de  grosses  larmes,  et  ce 
n'est  pas  sans  peine  qu'elle  s'arracha  de  ses  bras. 

Le  lendemain  une  voiture  mena  le  père  et  la  fille 
au  couvent  de  B.... 

Madame  la  supérieure  demanda  le  baron  de  Ver- 
neuil? «  Attendez  quelques  minutes  dans  ce  parloir, 
madame  la  supérieure  ne  tardera  pas  à  venir.  « 

Et  le  père  et  la  fille  attendirent,  heureux  d'avoir 
encore  quelques  instans  à  eux  pour  se  parler  sans  té- 
moin de  leur  douleur  commune  et  de  leur  cruelle  sé- 
paration. 

La  porte  s'ouvrit,  et  la  supérieure  entra C'était 

une  femme  à  la  taille  imposante ,  à  la  démarche  digne 
et  austère  ;  un  grand  voile  dérobait  ses  traits.  D'abord 
en  voyant  le  baron  et  sa  fille  dans  les  bras  l'un  de 
l'autre ,  elle  s'arrêta  ;  tout  son  corps  tressaillit ,  et  son 
voile  s'agita;  mais  bientôt,  réprimant  celte  émotion 
subite ,  elle  s'approcha  et  leur  rendit  leur  salut  avec 
calme. 

«  Vous  me  voyez,  madame  la  supérieure,  dans  un 


«  moment  bien  douloureux  pour  un  père;  près  de  me 
«  séparer  de  mon  unique  enfant,  je  viens  vous  la  cou- 

i<  fier,  je  viens  vous  prier  de   lui  servir  de  mère 

o  —  De  mère,  dit  la  supérieure  d'une  voix  si  basse , 
«  qu'elle  semblait  presque  l'écho  de  sa  pensée. — Votre 
«  couvent ,  madame ,  reprit  le  baron ,  est  entouré  de 
«  tant  de  respect  et  de  vénération  que  je  ne  pouvais 
«  mieux  choisir  pour  y  déposer  mon  trésor  le  plus 

«  précieux.  Veuillez  quelquefois  songer  à  ma  fille 

«  —  Je  ne  l'oublierai  pas ,  monsieur. ...»  Et  le  baron 
sortit  tranquille  sur  l'avenir  de  sa  fille. 

Tout  repose  au  couvent  de  B On  n'entend  plus 

dans  les  longs  corridors  que  le  pas  des  surveillantes  de 
nuit.  La  supérieure  seule  veille  encore ,  assise  devant 
son  prie-dieu,  la  tête  dans  ses  deux  mains.  Autour 
d'elle ,  de  saintes  images ,  des  symboles  de  paix  et  de 
résignation ,  une  Madeleine  repentante ,  une  sainte 
Vierge  au  Mont-Calvaire,  un  Christ  mourant.  Ici  rien 
au  profane  ,  tout  à  Dieu.  Eh  bien  !  au  milieu  de  ce 
calme  profond  ,  auprès  de  ces  saintes  reliques,  de  ces 
pieux  symboles  ,  auprès  de  l'image  d'un  Dieu  qui 
pardonne,  quelles  sont  ses  pensées?  Une  seule,  la 
vengeance...  Ce  ne  sont  pas  douces  paroles  de  contri- 
tion qui  s'échappent  de  ses  lèvres  :  ici  ,  Dieu  est 
bien  en  ivoire ,  en  peinture ,  sur  toutes  les  boise^ 
ries;  mais  l'enfer  seul  est  évoqué  :  _le  crucifix  pen- 
che bien  son  ombre  sur  ce  front  de  femme;  mais  dans 
ce  cœur,  il  n'y  a  que  de  la  haine.  11  se  passe  ici  un 
étrange  mystère,  et  une  passion  profonde  arrache  un  à 
un,  du  fond  de  sa  poitrine,  ces  mots  entrecoupés  : 

«  Encore  lui  !  jusqu'au  pied  de  l'autel!  envoyé  par 
«  l'enfer  pour  notre  perte  à  tous  deux...  lui  avec  sa 
o  fille —  Comme  elle  ressemble  à  sa  mère!  Un  instant 
«  j'ai  cru  que  c'était  une  vision,  et  mon  trouble  a  failli 
a  me  trahir,  lorsque  je  les  ai  vus  dans  les  bras  l'un  de 
«  l'autre.  C'est  qu'elle  lui  ressemble  tant!...  Je  me  suis 
«  crue  encore  au  jour  de  la  fête,  ce  jour  où  l'église  était 
«  parée  ,  et  où  je  tombai  mourante  sur  la  dalle  quand 
«  le  prêtre  les  bénit.  » 

Il  y  eut  un  moment  de  silence,  puis  elle  reprit  d'une 
voix  plus  lugubre  : 

«  Quels  jours  j'ai  passés  depuis!  Contrainte  à  chan- 
«  ger  de  nom ,  à  ensevelir  au  fond  d'un  cloître  mes 
«  larmes  et  mes  regrets  !  Ah  !  c'est  une  destinée  bien 
«  affreuse  que  celle  qu'il  m'a  faite  :  me  laisser,  pauvre 
«  femme  !  avec  mes  remords  et  mon  déshonneur  !  » 

Des  larmes ,  en  ce  moment ,  coulaient  avec  abon- 
dance de  ses  yeux. 

«  Et  il  vient  aujourd'hui  chercher  dans  ce  cloître  un 
«  asile  de  paix  pour  sa  fille,  et  c'est  moi  qui  dois  lui 
«  servir  de  mère  ! 


L'ARTISTE. 


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«  De  mère...  »  Elle  ne  pleurait  plus  en  prononçant 
ôes  mots;  ses  yeux  étaient  fixes  ;  la  lampe  éclairait  d'une 
lueur  vacillante  son  front  pâle,  que  sillonnaient  en 
tous  sens  des  veines  gonflées  et  bleues.  Elle  semblait 
réQéchir  et  s'abîmer  dans  ses  pensées. 

Long-temps  elle  resta  ainsi.  Plus  d'une  fois  l'horloge 
sonna  les  heures  de  la  nuit,  lentes  et  solennelles  ;  et 
quand  elle  sortit  de  cette  méditation ,  un  éclair  passa- 
ger de  joie  brilla  dans  ses  yeux ,  et  un  sourire  erra 
presque  sur  sa  lèvre  décolorée.  Au  fond  de  l'abîme, 
elle  avait  entrevu  la  vengeance;  et  la  vengeance  dans 
une  femme  est  plus  vivace  que  dans  un  homme.  Deux 
lames  de  fer  pour  distance,  dix  pas  et  deux  balles, 
l'homme  se  venge  quand  il  veut,  à  toute  heure  ;  mais 
une  femme,  quand  l'outrage  a  passé  sur  son  front,  si 
elle  veut  laver  la  tache,  il  lui  f^t  envelopper  sa  haine 
d'un  sourire,  la  faire  bonne,  douce,  prévenante,  la 
garder  ainsi  quelquefois  vingt  ans,  non  endormie,  mais 
saignante ,  jusqu'à  ce  qu'elle  puisse  enfin  frapper  au 
grand  jour  et  broyer  sa  victime;  et  quand  cette  haine 
s'est  irritée  des  ennuis  du  cloître,  quand  elle  n'a  eu  au- 
tour d'elle  que  le  silence  des  nuits,  le  calme,  le  repos, 
oh  !  alors,  mille  fois  malheur  !  c'est  une  haine  qui  ne 
donnera  jamais  merci. 

La  nuit,  pour  la  supérieure,  avait  été  pénible  et  lon- 
gue ;  mais  le  lendemain  rien  ne  trahissait  sur  son  vi- 
sage ses  récentes  agitations  :  ses  traits  étaient  calmes 
et  sereins.  Son  premier  soin  fut  de  faire  demander  la 
nouvelle  j)ensioiinaire. 

Elle  s'approcha  timidement,  la  pauvre  fille,  les  yeux 
baissés.  Elle  aussi,  elle  avait  veillé  cette  nuit;  elle  avait 
pensé  à  son  père,  si  loin  d'elle  maintenant  ;  elle  avait 
contemplé  avec  terreur  l'isolement  où  elle  allait  se 
trouver,  sans  famille  ,  sans  amie  à  qui  confier  ses  pei- 
nes :  aussi  avait-elle  encore  dans  ses  yeux  des  traces 
de  larmes. 

«  Venez,  ma  fille,  lui  dit  la  supérieure  d'une  voix  si 
douce  que  la  jeune  fille  reprit  courage,  et  que ,  éle- 
vant ses  beaux  yeux  baissés  jusqu'alors,  elle  essaya  de 
porter  un  regard  sur  celle  qui  l'appelait  ainsi.   Ma 

fille c'était  pour  la  première  fois  que  ce  nom  venait 

à  son  oreille,  dit  par  une  bouche  de  femme;  elle  igno- 
rait le  charme  qu'une  mère  donne  à  ce  nom  ,  elle  qui 
n'avait  jamais  embrassé  la  sienne.  Pauvre  orpheline! 
elle  était  si  heureuse  de  voir  qu'on  voulût  bien  s'inté- 
resser à  elle ,  que  dans  la  première  elTusion  de  son 
cœur  clic  saisit  la  main  de  la  supérieure  pour  v  dépo- 
I  ser  un  baiser.  Celle-ci ,  par  un  mouvement  involon- 
It  taire,  la  retira;  mais  bientôt,  la  tendant  h  la  jeune  fille, 
elle  se  mit  à  causer  avec  clic  de  ses  jeux,  de  ses  goûts, 
de  son  éducation,  et  cela  avec  un  tel  abandon  que  l'en- 


fant se  laissait  aller  à  toute  la  naïveté  de  son  caractère. 
Vraiment  il  y  avait  de  la  fascination  dans  la  parole, 
dans  le  regard  de  cette  femme  ;  oh  !  elle  n'avait  pas 
toujours  vécu  au  fond  d'un  cloître  ;  ce  n'est  pas 
dans  sa  cellule  qu'elle  avait  appris  à  envelopper  son 
langage  de  ces  formes  entraînantes;  ce  n'est  pas  la 
première  fois  qu'elle  essayait  la  puissance  de  son  re- 
gard. En  sortant  du  parloir,  Camille  était  toute  joyeuse 
de  l'indulgence  de  la  supérieure,  et  celle-ci  paraissait 
non  moins  satisfaite,  car  elle  avait  lu  dans  le  cu.-ur  de 
la  jeune  fille  ;  et  avec  une  joie  profonde  elle  avait  com- 
pris que  cette  ame,  non  encore  développée ,  garderait 
facilement  l'empreinte  qui  lui  serait  donnée. 

Quel(|ues  jours  après,  Camille  n'était  plus  connue 
de  ses  jeunes  compagnes  que  sous  le  nom  de  la  petite 
l'avorite.  I^  cellule  de  la  supérieure,  fermée  à  toutes, 
s'ouvrait  pour  elle  seule  ;  elle  y  passait  les  longues  soi- 
rées d'automne,  et  plus  d'une  fois,  pendant  le  silence 
(le  la  nuit ,  la  voix  de  la  jeune  fille  retentissait,  hamio- 
nieu.se  et  sonore ,  accompagnée  des  sons  d'une  harpe. 
Le  mystère  de  la  cellule  était  ignoré  de  toutes ,  car 
la  jeune  fille  gardait  le  silence  ;  mais  le  souvenir  de 
ces  veilles  la  tenait  souvent  pensive  et  l'éloignait  des 
jeux  de  ses  compagnes. 

C'était  vraiment  une  magicienne  habile  que  cette 
supérieure  :  d'abord ,  par  des  conversations  douces 
et  bienveillantes,  elle  avait  gagne  le  cœur  de  la 
jeune  fille  ;  jjuis  à  ce  prestige  succédèrent  bientôt  des 
récits  plus  animés,  des  peintures  plus  vives;  c'était  la 
passion  qui  parlait  par  sa  bouche,  et  elle  éveillait  au 
cœur  de  la  novice  des  senlimens  inconnus  jusqu'alors; 
tantôt  c'était  sa  vie  à  elle,  tantôt  celle  d'une  de  ses 
amies  qui  avait  épousé  d'amour  un  jeune  homme,  et 
qui  avait  tout  sacrifié  pour  être  à  lui.  11  y  «vait  tant 
d'art,  tant  d'artifice  dans  ces  récits,  que  le  trait  por- 
tait au  cœur  et  restait  dans  la  blessure.  \jt  sommeil 
déjà  ne  venait  plus  si  vite  à  la  jeune  innocente,  et  bien 
des  fois  elle  se  retournait  sur  sa  couche,  tourmentée 
par  des  idées  vagues  et  indécises  ;  c'étaient  des  rêves 
bizarres,  des  fantômes  confus:  elle  voyait  cette  jeune 
femme  quittant  tout  pour  celui  qu'elle  aimait,  et  il  v 
avait  dans  ses  songe*  une  ivresse  inexprimable. 

Quelques  mois  se  passèrent  ainsi,  et  déjà  Camille 
était  bien  changée  :  plus  de  rires,  plus  de  joies  folâtres; 
un  monde  nouveau  s'était  révélé  à  elle. 

«  Vous  avez  toute  ma  confiance ,  lui  dit  un  jour. 
supérieure;  je    vais   vous   en    donner   une   nou 
preuve.  Voici  la  clef  de  ma  bibliothèque  que  je  rei 
à  votre  discrétion.  •  Le  soir  même ,  par  hasard 
doute,  le  premier  volume  de  la  XouveUt  HiUOs*  loni 
entre  les  mains  de  la  jeune  fille.  1-c  jour  la  surprit 


292 


L'ARTISTE. 


qu'elle  dévorait  encore  ces  lettres  passionnées;  elle 
avait  vidé  la  coupe  empoisonnée  jusqu'à  la  dernière 
goutte.  La  supérieure  reconnut  les  atteintes  du  mal 
sur  les  traits  pâles  et  décolorés  de  sa  victime. 

Hélolse  fut  lue  en  deux  nuits  ;  et,  par  un  magique 
reflet,  cet  amotir  si  brûlant  de  Julie  était  passé  dans 
les  yeux  de  Camille.  Vue  ainsi ,  on  l'aurait  adorée. 

Mais  dans  Héloïse  c'était  seulement  de  l'amour,  de 
l'amour  dans  son  essence ,  et  ce  n'était  pas  encore 
assez  pour  les  desseins  de  la  supérieure;  il  fallait 
des  livres  qui  parlassent  aux  sens,  qui  allumassent 
le  désir;  et,  comme  par  enchantement,  ils  tombè- 
rent aux  mains  de  la  jeune  fdle.  Elle  ne  les  cher- 
chait pas;  ils  la  cherchaient.  Les  Contes  de  La  Fon- 
taine d'abord,  et  par  eux  l'innocente  fut  initiée  à  des 
mystères  qu'elle  ne  soupçonnait  pas ,  et  d'autres  livres 
plus  infâmes  encore.  Oh!  alors  le  poison  filtra  profon- 
dément, les  attaques  furent  violentes,  et  le  sang  fouetté 
jusqu'au  vif.  Malheureuse  !  rien  pour  l'arrêter  sur  le 
penchant  de  l'abîme!  pas  une  main  amie]  et  malgré 
elle ,  comme  l'insecte  qui  revient  à  la  flamme,  elle  re- 
venait à  ces  lectures  brûlantes  qui  faisaient  monter  le 
rouge  à  ses  joues. 

Et  dire  qu'il  n'y  avait  plus  dans  ce  cœur  un  souve- 
nir vague  de  la  religion  qui  avait  bercé  son  enfance  ; 
dire  que  les  voix  harmonieuses  de  ses  compagnes,  que 
les  accens  de  l'orgue  si  lents ,  si  solennels,  qui  élèvent 
l'ame  à  la  méditation,  la  trouvaient,  elle,  indifférente; 
dire  qu'elle  suivait  d'un  œil  froid  et  impassible  les 
nuages  si  purs  de  l'encens,  et  que  la  lueur  mystérieuse 
du  jour  à  travers  les  vitraux  gothiques,  que  cette  vaste 
église  avec  ses  draperies ,  ses  mosaïques  et  ses  fres- 
ques, avec  ses  mille  colonnes  éblouissantes  de  lu- 
mière ,  n'avaient  plus  pour  elle  ni  charme  ni  poésie. 
Dire  qu'en  présence  du  prêtre ,  et  que,  dans  les  extases 
les  plus  sublimes  de  la  religion,  quand  on  ne  lisait  sur 
tous  ces  jeunes  fronts  que  piété  et  que  recueillement, 
elle  seule ,  a  l'écart ,  tout  entière  à  sa  damnation ,  les 
yeux  attachés  sur  un  livre  infâme,  y  puisait  à  longs 
traits  la  volupté!  Et  la  supérieure,  elle,  était  là,  dé- 
robée par  l'ombre  d'un  pilier,  et  attachant  un  regard 
fixe  sur  ces  traits  bouleversés  par  la  passion.  Qui  l'eût 
vue  ainsi ,  eût  tressailli  d'effroi  ;  car  c'était  Satan  lui- 
même  s' applaudissant  de  son  triomphe ,  c'était  Satan 
avec  le  rire  ironique  sur  les  lèvres. 

Oh  !  qu'elle  devait  souffrir,  la  pauvre  Camille  !  que 
de  tortures  pour  ce  faible  cœur  !  Toujours  la  fièvre,  la 
fièvre  toutes  les  nuits,  le  délire,  les  transports,  le  désir 
veillant  à  sa  couche ,  le  désir  se  prenant  à  tout ,  jetant 
.  des  regards  profanes  sur  les  images  des  saints  exposés 
dans  le  temple  pour  l'exemple  des  fidèles  ;  des  voix  in- 


connues à  son  oreille ,  des  vertiges ,  partout  le  désir 
dans  ses  yeux ,  sur  ses  lèvres,  enfin  une  idée  fixe  ,  un 
homme. 

Cette  fièvre  ardente,  ces  transports,  nous  les  avons 
tous  connus  dans  nos  jeunes  années.  Qui  de  nous  n'a 
rêvé  d'amour  devant  une  vierge  de  Raphaël?  Et  ces 
Madeleines  aux  épaules  nues,  à  la  chevelure  flottante, 
de  quels  désirs  elles  nous  brûlaient  le  sang  quand  nous 
les  voyions  pleurer  leur  volupté  passée  !  Et  nous 
du  moins  nous  pouvions  dévorer  du  regard  une  de 
ces  femmes  fantômes  de  nos  rêves  ;  nous  pouvions  les 
entrevoir  à  travers  l'épaisse  jalousie  ;  mais  au  fond  d'un 
cloître,  ces  désirs  deviennent  de  la  fureur. 

Elle  avait  calculé  juste ,  madame  la  supérieure ,  elle 
connaissait  l'empire  des  sens  sur  un  cœur  de  seize  ans, 
et  elle  avait  jeté  dans  ce  sein  un  tison  qui  ne  devait  plus 
s'éteindre. 

Camille  avait  atteint  le  dernier  période  du  mal  : 
fût-ce  même  par  le  crime,  elle  voulait  sortir  de  cet  état 
accablant ,  et  ses  rêves  insensés  se  changèrent  en  une 
résolution  fixe,  un  homme.  Mais  dans  ce  couvent,  loin 
du  monde,  loin  de  tous  les  yeux,  où  devait-elle  trouver 
'  celui  à  qui  elle  ferait  don  de  son  cœur?  Ses  vœux 
pourraient-ils  franchir  cette  triple  grille  et  ces  bar- 
reaux de  fer?  Où  le  trouver,  l'être  qu'elle  avait  rêvé? 

Dans  le  couvent  il  n'y  avait  qu'un  homme;  encore  à 
peine  méritait-il  ce  nom  :  une  figure  plate  et  rebutante, 
une  ame  basse  etservile,  tel  il  était...  La  jeune  fille  re- 
poussa d'abord  celte  idée  avec  horreur  ;  mais  le  poison 
agissait  toujours,  et  peu  à  peu,  malgré  elle,  ses  fan- 
tômes prirent  la  forme  et  les  trajts  de  cet  homme  :  il 
devint  l'ame  de  ses  rêves,  et  cette  figure  ignoble  s'em- 
bellit de  tous  les  charmes  que  lui  prêtait  une  imagina- 
tion égarée.  Que  n'eût-on  donné  pour  obtenir  les 
premiers  mots  d'amour  de  cette  jeune  fille,  pour  sen- 
tir son  doux  parfum,  sa  fraîche  haleine!  Que  n'eût-on 
donné  pour  jeter  sur  son  existence  quelques  fleurs 
d'amour!  Eh  bien!  non,  le  crime  était  écrit.  Cette 
jeune  fille  si  belle,  qui  naguère  portait  en  elle  quel- 
que chose  de  si  candide ,  de  si  naïf,  qui  aurait  fait 
la  gloire  d'un  époux ,  l'ornement  de  nos  fêtes  ;  cette 
frêle  nature ,  ce  cœur  de  seize  ans ,  cette  bouche  si  rose 
qui  appelait  le  baiser,  tout  cela  devint  la  proie  d'un 
misérable.  Dans  cet  amour,  il  ne  devait  y  avoir  et  il  n'y 
eut  que  de  la  fange.  Voilà  où  voulait  en  venir  la  noble 
supérieure  du  couvent  de  B....;  c'est  avec  de  l'infamie 
au  front  qu'elle  voulait  la  rendre  à  son  père,  c'est 
souillée  des  baisers  d'un  mercenaire;  et  cette  conquête 
de  jeune  fille ,  il  ne  la  chercha  pas  ,  lui  ;  elle  se  livra , 
vous  dis-je  ;  elle  alla  au  devant  de  ses  brutales  caresses; 
c'est  elle  qui  voulut,  non  pas  lui....  Pour  la  première 


L'ARTISTE. 


293 


i 


fois  on  remarqua  que  la  supérieure  avait  souri  :  c'est 
que  son  regard  était  sûr,  et  qu'elle  connaissait  la  chute. 

Le  môme  soir  où  Camille  s'était  perdue  ,  une  de  ses 
amies,  sortie  quelques  jours  avant,  la  fit  demander  au 
arloir. 

«  Je  te  présente  mon  époux ,  »  lui  dit  la  jeune  Ca- 
roline. Camille  baissa  les  yeux.  En  voyant  le  baron  de 
Voldemar  si  beau,  si  bien  fait,  clic  avait  compris  son 
malheur.  Ce  bonheur  d'être  épouse ,  d'être  mère ,  cet 
être  idéal  dont  elle  sentait  le  besoin  ,  et  qui  aurait  pu 
avoir  les  traits  du  baron  de  Voldemar,  il  était  perdu 
pour  elle  ;  des  mains  ignobles  avaient  flétri  son  avenir. 
Elle  sortit  du  parloir  les  larmes  dans  les  yeux  et  avec 
un  remords  de  plus. 

En  voyant  le  bonheur  de  son  amie ,  elle  avait  enfin 
entrevu  quelle  destinée  elle  s'était  faite.  Elle  voulut 
rompre  avec  le  crime  ;  mais  ce  n'était  plus  à  elle  de 
commander,  à  elle  de  vouloir  :  elle  avait  remis  son 
honneur  et  ses  droits  à  un  autre.  Lui  qui  rampait 
avant,  commandait  maintenant.  Payé  par  la  supé- 
rieure, il  se  laissa  surprendre  avec  sa  complice.  Igno- 
minie ! 

Chassée  devant  toutes  ses  compagnes,  chassée  avec 
des  paroles  hautaines  et  de  mépris ,  non  pour  faute  lé- 
gère de  jeune  fille,  mais  pour  une  de  ces  taches  in- 
délébiles qui  souillent  toute  une  existence.  Voilà  son 
sort;  et  son  arrêt,  ce  fut  celle  qui  l'avait  entraînée  au 
crime  qui  le  prononça.  Le  bourreau  et  le  juge  n'é- 
taient qu'un.  Chassée,  et  les  cheveux  blancs  d'un  père, 
ses  longs  services ,  sa  haute  fortune ,  trente  ans  d'une 
vie  brillante ,  flétris  en  un  jour  par  la  honte  de  sa  fille  ! 

Huit  jours  après  une  voilure  entra  dans  la  cour  du 

couvent  de  B Un  homme  âgé  en  descendit  :  il  était 

pâle ,  défait ,  et  semblait  sous  le  poids  d'un  chagrin 
violent  ;  c'était  le  baron  de  Verneuil. 

u  Madame  la  supérieure,  dit-il.  —  Elle  est  dans  sa 
cellule.  »  11  y  monta. 

«  Monsieur  le  baron  de  Verneuil ,  »  dit  celle  qui 
l'accompagnait. 

Il  s'appuya  contre  la  porte;  il  tremblait  de  colère... 

La  supérieure  était  assise  et  voilée;  elle  se  leva,  puis 
se  rassit 

«  J'avais  une  fille,  s'écria  le  baron  d'une  voix  sourde  ; 
qu'en  avez-vous  fait?  .Te  vous  l'avais  confiée;  »  et  la  su- 
périeure restait  impassible  dans  son  fauteuil. 

"  Répondez  donc  !»  et  il  lui  serrait  le  bras  convul- 
sivement. 

Elle  se  releva  ,  rejeta  son  voile  en  arrière ,  et  fixant 
sur  lui  un  regard  où  se  peignait  une  ironie  profonde  : 
"  Arthur  de  Verneuil ,  osez  vous  plaindre  mainte- 
nant! »  Hector  de  La  Perrière. 


fM<(tbmi<  ^lo^rtf<  î>< 


RoheH-Ic-Diable.  —  Guillaume  Tell.  —  Un  feuilleton  du  Jour- 
nal t/es  Dtbatt,  —  Madame  Damoreau. —  LeTa»»«ur.  — 
Mademoiselle  Falcon.  —  Mademoiiellc  Uoru*. 


La  recrudescence ,  comme  on  dit,  du  choltfra,  venait  rani- 
mer cette  semaine  bien  des  terrctirs  assoupies,  elle  public, 
si  harcelé',  si  tourmente  de  mille  fléaux  divers,  drames, 
vaudevilles,  romans,  dpidcfmie,  le  public  qui  ne  demande 
qu'un  prc'texlc  pour  se  dispenser  de  lire  et  d'aller  voir,  son- 
geait à  se  tenir  clos  et  couvert ,  lorsque  l'Opr'ra,  pqjir  lutter 
contre  celte  disposition  malveillante,  a  rappelé  à  lui  tout  son 
monde.  Robcrt-k-Diable  est  revenu  d'Angleterre  avec  l'élite 
de  nos  chanteurs  soprano ,  tenore  e  basse ,  et  le  pnblic  est 
accouru  pour  fôtcr  le  retour  de  Robert,  qui  lui  revenait 
triomphant  et  fier  des  upplaudissemens  de  Londres  et  dr 
Berlin.  Il  voulait  voir,  ce  digne  public,  «i  ces  chanteurs,  qa'il 
avait  pr^^'lcs  à  nos  voisins  d'outre-mcr,  lui  rentraient  sans 
avaries  ;  si  les  brouillards  de  la  Tamise  n'avaient  pas  voile  le 
chant  si  pathétique  du  duc  des  iSormands,  lesncccns  si  plein* 
d'ironie  de  Bcrlram ,  et  les  roulades  perlées  de  son  Isal>clle. 
Il  a  vu  tout  cela,  et,  de  plus,  il  a  vu  une  timide  jeune  fille 
s'essayer  dans  ce  rôle  dilTicile,  cre'é  par  une  autre  jeune  fiUe 
à  l'nme  si  jeune  et  si  ard»nle;  et  cette  autre  jeune  tille ,  plus 
audacieuse  encore,  luttant  contre  les  souvenirs  redoutables 
laisses  dans  le  chant  d'Isabelle  par  la  plus  parfaite  de  nos 
cantatrices.  —  Madame  Damoreau  n'a  reparu  que  deux  jours 
plus  lard,  dans  la  Mathilde  de  Guillaume  Tell. 

Or,  à  propos  de  Guillaume  Tell,  j'ai  à  relever  certaines 
erreurs  d'un  critique  spirituel  qui  (sans  le  vouloir)  a  failli 
pr.Tiulemcnt  scandaliser  tout  ce  que  nous  avons  à  Paris 
d'hommes  de  goiit  et  d'intelligence  en  musique.  Il  j  a  huit 
jours ,  je  combattais  un  homme  de  connaissances  spc'ciales , 
ini  professeur  habile,  dont  j'estime  profondément  le  savoir; 
seulement  nos  vues  n'cloienl  pas  les  mêmes ,  et  j'ai  cru  de- 
voir les  discuter.  Aujourd'hui  c'est  un  jeune  littérateur  bien 
le'ger,  bien  vif,  qui  a  cru  qu'avec  de  l'esprit  cl  de  l'imagi- 
nation on  pouvait  faire  de  la  critique  musicale,  et  parler  d'un 
opéra  comme  on  parle  d'un  vaudeville.  La  partie  est  moins 
rude. 

Je  déclare  pourtant  que  je  ne  prétends  pas  me  faire  le 
champion  de  l'art  contre  tous  les  critiques  qui  le  macèrent  : 
la  tâche  serait  trop  lourde.  La  plupart  de  ces  Messieurs, 
bons  littérateurs  du  reste,  savans  estimables,  inspecteurs  de 
l'Université',  etc.,  etc.,  en  agissent  avec  la  p.iuvre  musi 
comme  cet  ours  de  La  Fontaine  ,  qui ,  pour  chasse 
mouche  du  visage  de  son  ami , 

Vous  empoigne  un  paré,  le  lance  arec  raideur. 

Ils  croient  apercevoir  une  le'gèrc  tache,  une  tache  de 


m 


L'ARTISTE. 


et  les  voilà  bouleversant  toute  la  conception  de  l'artiste  pour 
la  dénaturer.  Que  leur  importe ,  an  l'ait ,  et  comment  leur 
prouver  qu'ils  ont  tort?  Sont-ils  musiciens?...  pas  plus  que 
mon  critique,  dont  au  reste  je  ne  relèverais  pas  les  erreurs 
si  elles  n'avaient  clé  la  cause  d'un  quiproquo  assez  singulier. 

Voici  le  fait.  On  a  lu,  dans  le  Journal  des  Débats  du  i3 
ou  i4,  un  feuilleton  sur  Guillaume  Tell,  où  l'on  a  vu  que 
Rossini  s'était  rapetissé  pour  se  faire  musicien  français ,  que 
pour  faire  Guillaume  Tell  il  aidait  courbé  la  tête,  ployé  les 
genoux ,  et  autres  idées  semblables.  «  Comment,  a-t-on  dit, 
est-ce  bien  là  l'opinion  d'un  homme  aussi  versé  en  musique? 
Mais,  en  vérité,  c'est  incroyable;  lui  qui  a  étudié  la  plupart 
des  opéras  e'trangers,  qui  a  naturalisé  en  France  Robin  des 
bois,  qui  a  traduit  les  opéras  de  Rossini,  et  qui  connaît  si 
bien  la  musique  italienne  ! »  Et  les  étonneniens  ne  pre- 
naient point  de  fin,  lorsque  l'on  s'aperçut  que  le  feuilleton  , 
au  lieu  du  XXX.,  portait  en  croupe  le  spirituel  et  joyeux  J.  J. 
La  chose  alors  parut  toute  naturelle;  car  il  est  notoire  dans 
le  monde  musical  que  l'auteur  de  F  Ane  mort  et  de  Barnave 
serait  fort  embarrassé  de  dire  pourquoi ,  la  clef  étant  armée 
de  tels  ou  tels  signes,  le  morceau  est  dans  tel  ton  plutôt  que 
dans  tel  autre,  et  encore  plus  embarrassé  de  suivre  la  réso- 
lution d'un  accord  ou  la  marche  d'une  modulation. 

Mais,  direz-vous,  ne  saurait-on,  sans  éludes  spéciales, 
avoir  ses  idées  en  musique?  Avoir  son  goût,  oui;  ses  idées, 
non. 

Ainsi,  pennis  à  l'auteur  de  Barnave ,  pendant  que,  depuis 
Rousseau,  tout  ce  qui  est  doué  en  France  d'une  oreille  mu- 
sicale a  gémi  sur  le  jeu  faux  et  bai'barc  de  nos  trompettes 
de  régiment,  de  regretter,  lui  l'auteur  de  Barnai'e,  que  les 
compositeurs  de  musique  lui  aient  gâté ,  par  la  trompette  à 
clefs ,  la  belle  âpreté,  Vâpreté  spéciale  de  l'instrument.  C'est 
un  goût  particulier  à  lui,  et  je  n'ai  pas  le  droit  de  l'en  blâ- 
mer. Je  sais  des  gens  qui  aiment  l'ognon  cru,  et  d'autres  qui 
ne  voient  pas  de  musique  préférable  à  un  cor  de  chasse  bien 
sec,  placé  sous  une  arche  du  pont  des  Arts,  et  faisant  redire 
un  vigoureux  halali  aux  échos  de  l'Institut  et  de  la  rue  de 
Seine. 

Mais  voilà  qui  est  pire  :  l'auteur  de  Barnabe  prétend  qu'à 
propos  de  Guillaume  Tell,  Rossini  s'est  rapetissé  pour  se 
faire  musicien  français .  Voyez,  s'ccrie-t-il,  comme  ilacourbé 
la  tête,  comme  il  a  ployé  les  genoux  !  Trouvez- vous  pas,  en 
effet,  qu'il  a  fallu  prodigieusement  se  rapetisser  pour  venir 
de  Cenerentola  et  de  V Italiana  in  Algcri  a  Guillaume  Tell? 
pour  descendre  de  ces  opéras  fioritures  et  jolis  à  une  œuvre 
à  la  Gluck,  œuvre  large  et  grandiose?  Guillaume  Tell  est 
le  chef-d'œuvre  de  Rossini.  Sans  doute,  si  Rossini  n'eût  fait 
que/a  Gazza  ou  Othello  et  Guillaume  Tell,  on  pourrait  balan- 
cer, et  dire  de  bonnes  raisons  des  deux  côtés  ;  car  la  Gazza 
et  Othello,  pris  isolément  sont  aussi  des  chefs-d'œuvre. 
Mais  sortez  de  Guillaume  Tell  et  prenez  tous  les  opéras  ita- 
liens de  Rossini,  vous  n'en  trouverez  pas  un  qui  présente 
un  type  entièrement  pur  de  redites  ,  pas  un  seul  qui 
porte  un  puissant  cachet  d'originalité ,  sans  réminiscence 
ni  mélange  des  œuvres  antérieures.  Dans  tous  les  opéras  de 


Rossini  vous  retrouvez  de  YOthello,  dans  tous  de  la  Sémira- 
mide ,  dans  tous  de  la  Gazza.  Guillaume  Tell  seul  a  rompu 
avec  toute  cette  facture  de  mélodies  italiennes  coulées  au 
même  moule.  Il  existe,  lui,  Guillaume  Tell,  opéra  unique 
où  Othello  ni  aucun  autre  n'ont  rien  à  revendiquer. 

L'auteurde  Barnai'e  s'inquiète  peu  de  la  cohérence  de  ses 
idées.  Après  avoir  déploré  dans  Guillaume  Tell  l'absence  de 
ce  genre  italien  qui  lui  plaît  si  fort  dans  les  autres  opéras  de 
Rossini,  il  s'écrie  avec  admiration,  à  propos  du  duo  du  pre- 
mier acte:  «  Quelle  couleur  allemande]  •  De  la  couleur  alle- 
mande!... Avez-vous  entendu  de  la  nuisique  allemande, 
monsieur?  avez-vous  médité  ce  que  nous  avons  médité  d'au- 
teurs allemands  connus  en  France,  monsieur?  Avez-vous  lu 
Weber,  Mozart,  Beethoweu?  Lisez-les,  monsieur,  et  vous 
saurez  ce  que  c'est  que  la  couleur  allemande,  monsieur;  et 
vous  ne  croirez  plus  qu'elle  se  compose  uniquement  de  l'ab- 
sence des  roulades. 

Et  puis,  plus  bas,  l'auteur  de  Barnai'e,  entrant  dans  le 
détail ,  blâme  Rossini  d'avoir,  à  la  tin  du  deuxième  acte , 
amené  successivement  ses  troupes  de  montagnards.  Il  trouve 
que  le  chœur,  attaqué  subitement  par  toute  la  masse  des 
voix,  eût  produit  beaucoup  plus  d'effet.  Je  n'en  doute  pas, 
par  la  raison  que  quinze  voix  font  moins  de  bruit  que  qua- 
rante ;  mais  il  s'agit  de  voir  l'intention  du  compositeur. 
L'opéra  de  Guillaume  Tell  ne  manque  point  de  chœurs  at- 
taqués par  toutes  les  masses;  déjà,  au  premier  acte,  nous 
avons  pu  apprécier  cet  effet.  Ce  que  le  Maestro  veut  pein- 
dre ici  ,  ce  n'est  p.is  une  conspiration,  une  émeute  éclatant 
tout  à  coup ,  bruyante  et  forcenée  ;  c'est  une  conjuration  si- 
lencieu.se  qui  se  noue  graduellement,  s'accroît,  Se  grossit  de 
l'arrivée  successive  des  masses  partielles ,  et  va  roulant 
crescendo  jusqu'à  un  forte  vigoureux  qui  se  termine  par  cette 
magnifique  clameur:  ylux  armes]  aux  armes] — De  quel 
côté  est  l'effet  le  plu   neuf? 

L'auteur  de  Barnai'e  conclut  que  Guillaume  Tell  est  un 
chef-d'œuvre,  mais  un  chef-d'œuvre  perdu,  incompris  du 
public.  Doucement ,  je  vous  en  prie ,  ne  calomnions  pas  le 
public;  je  veux  bien,  avec  l'auteur  de  Barnai'e,  (\ue\e  public 
parisiensoit  musicalement  le  plusBoétien  de  tous  les  publics. 
Cependant  il  faut  lui  rendre  justice  aussi  ;  il  a  compris  Guil- 
laume Tell,  il  l'a  aimé,  il  l'a  applaudi,  il  l'applaudit  encore- 
tous  les  jours;  il  l'a  bien  compris,  il  a  vu  là  un  grand  élan 
de  l'artiste ,  un  élan  sublime ,  et  il  a  crié  brai'o  1  Ne  calom- 
nions pas  le  public. 

En  résumé,  que  penser  de  tout  ceci?  C'est  qu'on  peut 
avoir  une  riche.sse  de  style  et  d'imagination  intaris.sable , 
faire  des  livres  charmans,  écrire  fort  joliment  le  feuilleton, 
et  ne  rien  entendre  en  musique.  Passons. 

C'est  dans  le  deuxième  acte  de  Guillaume  Tell,  suivi  du 
Dieu  et  la  Bayadère,  que  madame  Damoreau  a  fait  sa  ren- 
trée; elle  V  a  été,  comme  d'habitude,  parfaite.  C'est  bien  la 
plus  merveilleuse  cantatrice  que  nous  ayons  jamais  eue.  En 
entendant  madame  Malibran  et  nos  autres  Donne  ,  on 
éprouve  toujours  un  sentiment  d'inquiétude  ;  on  craint  que 
ces  traits  brillans,   ces  roulades  rapides ,  ne  s'achèvent  pas; 


L'ARTISTE. 


2^ 


il  semble  parfois  que  cette  voix  pctillunte  va  se  briser  cuinme 
verre ,  et  la  (in  d"  point  d'orgne  vous  arrache  toujours  une 
respiration  pénible.  C'est  tout  différent  pour  madame  Damo- 
reau  :  cette  voix  si  pure,  si  limpide,  vous  laisse  dans  un 
calme  parfait;  vous  la  savoure/,  à  loisir  avec  une  sécurité 
complète.  Quelque  dilVicile  que  soit  le  trait  où  elle  s'engage, 
vous  sentez  qu'elle  en  sortira  glorieusement  et  sans  effort,  et 
vous  jouirez,  dans  un  suave  repos  de  tout  le  plaisir  de  la 
mélodie. 

Robcrt-lc-Diable  nous  a  offert  à  la  fois  la  rentrée  de  Le- 
yasseur,  le  début  de  mademoiselle  Falcon  dans  le  personnage 
d'Alice,  et  celui  de  inudemoisellc  Dorus  dans  le  rôle  d'Isa- 
belle. 

Je  ne  con^jois  pas  que  Levasseur,  sûr  de  sa  voix  et  de  la 
faveur  du  publie,  montre  autant  de  défiance  et  de  timidité. 
Il  a  créé  d'une  manière  originale  le  rôle  de  Bertram  j  il  a  su 
empreindre  sabelle  voix  deje  ne  sais  quel  mélange  de  dignité 
et  de  froide  ironie  qui  caractérise  bien  le  personnage.  Il  y 
est  toujours  applaudi,  et  pourtant  il  paraissait  tremblant  et 
craintif  comme  un  débutant. 

Certes,  il  avait  moins  d'assurance  que  mademoiselle  Fal- 
con, qui  pourtant  a  tremblé  un  peu  à  la  première  eavaline. Com- 
plètement rassurée  au  troisième  ot  au  cinquième  acte,  elle  o 
déployé  ses  moyens  qui  sont  étendus.  Elle  a  une  voix  sonore, 
pleine  et  moelleuse,  surtout  dans  les  notes  aiguës.  Ses  notes 
graves  sont  aussi  bien  timbrées:  il  faut  qu'elle  s'exerce  .^  bien 
poser  les  sons  du  médium.  Elle  a  de  plus  de  l'aine  et  de  la 
beauté;  elle  paraît  sentir  très  vivement  :  c'est  plus  qu'il  n'en 
faut  pour  réussir  ;  aussi  a-t-elle  obtenu  un  grand  succès. 
On  l'a  redeniand('e  après  la  pièce,  avec  Nourrit.  J'ai  bien 
peur  qu'on  ne  gAtc  mademoiselle  Falcon  à  force  d'applau- 
dissemeus  et  de  flagorneries;  il  faut  qu'elle  se  persuade 
qu'elle  a  encore  beaucoup  à  travailler,  surtout  pour  se  dé- 
faire d'une  propension  malheureuse  à  jeter  sa  voix  au  dessus 
du  ton. 

Parlons  de  mademoiselle  Dorus  :  elle  aussi  tremblait  bien 
fort.  Petite  Alice  !  si  gentille,  si  fraîche,  si  passionnée  ;  il  lui 
fallait  vêtir  le  manteau  royal,  s'envelopper  de  dignité  et 
chanter  en  princesse.  Elle  avait  là  dans  l'oreille  cette  voix 
de  madame  Damoreau,  et  cette  facilité  incroyable  à  rendre 
les  traits  les  plus  hérissés  de  difficultés  :  il  y  avait  de  quoi 
trembler.  Sans  doute  mademoi.selle  Dorus  est  encore  à  quel- 
que distance  de  la  perfection  du  modèle  :  sa  voix,  quoique 
souple,  ne  se  plie  pas  avec  cette  délicieuse  flexibilité  que 
nous  admirons  en  madame  Damoreau  ;  il  lui  faut  encore 
volcali.ser  beaucoup  pour  rendre  d'une  manière  .satisfaisante 
les  traits  en  octaves  et  en  triolets  qui  se  trouvent  à  la  fin  de  sa 
première  cavatine  du  deuxième  acte;  mais  elle  a,  de  plus 
que  madame  Damoreau,  de  lu  chaleur,  de  l'entraînement  :  le 
reste  peut  s'acquérir. 

J'espère  désormais  qu'avec  mesdames  Damoreau  ,  Dorus 
et  ï"alcon ,  nous  aurons  plus  rarement  occasion  d'entendre 
mademoiselle  Jawureck,  qui,  avec  la  voix  peut-être  lu  plus 
moelleuse  de  l'Opéra,  est  parvenue  à  force  de  négligence  à 
se  faire  redouter  de  quiconque  apprécie  la  justesse  du 
chant.  V   F. 


RSTITS  DS^iLMi.TIQ.TT3. 


TBEATaS  SB  LA  PORTE  ST.  MAKTXII 

riici    EtI    TtOII    âCTU 
Dl  ■«.  IDia  ,   DUrlVTT  ET  roiT». 

Vous  vous  rappelez  les  escapades  du  seigneur  don  Carlos 
(depuis  le  très  redoutable  empereur  Charles-Quint)  dan»  le 
drunu'  de  VietorHugo;  vous  n'avez  pas  oublié  les  galanterie» 
errantes  et  les  bonnes  débauches  du  royal  élève  du  gros,  du 
gras,  de  l'effronté  Falstaff,  de  ce  Henri  que  M.  Alexandre 
Uuval,  de  l'Académie  française,  mit  un  beau  jour  en  prose 
et  en  drame  pour  la  plus  grande  joie  de  la  littérature  impé- 
riale, et  sans  trop  se  soucier  de  Williams  Shakspcare.  Eh 
bien!  le  roi  d'Aragon  est  un  prince  de  cette  espèce  là  ,  nn 
joli  prince  qui  court  le  pays  pour  inspecter  les  beaux  yeux 
et  les  fraîches  joues  de  ses  humbles  sujettes,  ne  s'arrétant  de 
préférence  ni  dans  le  palais  ni  dans  la  chaumière,  mais  dan.<» 
tous  les  deux  à  la  fois,  pourvu  qu'il  y  trouve  d.inic  aux  blan- 
ches mains  et  aux  lèvres  rosi-s,  ou  hllctte  vive ,  agaçante  cl 
svclte.  Peu  importe  à  S.  M.^e  roi  d'Aragon  que  ses  sujettes 
soient  duchesses  ou  bergères  ;  c'est  la  qualité  de  la  bouche , 
du  pied,  de  lu  t;iille,  etc.,  qu'il  demande,  non  celle  du  bla- 
son. Oh  !  l'aimable  prince  et  le  vrai  connaisseur! 

En  cherchant  ainsi  les  beaux  yeux  de  son  royaume,  Al- 
phonse rencontre  les  yeux  de  Paquita.  Le  voilà,  noln- 
prince,  qui  a  grande  envie  de  Paquita!  Il  faut  Paquita  .1 
monseigneur  le  roi  d'Aragon  !  or  Paquita  est  une  vertu  de 
première  qualité.  Paquita  résiste;  le  roi  fait  enlever  PaquiU  : 
moyen  simple  et  monarchii|ue. 

Il  ne  sait  pas  une  chose  le  seigneur  Alphonse,  c'est  qu'il  a 
enlevé  la  fiancée  de  son  barbier.  Voici  une  belle  maxime  i 
l'usage  des  princes  :  Il  vaut  mieux  quelquefois  loucher  à  la 
femme  ou  au  palais  d'un  grand,  qu'à  lu  chaumière  ou  à  la 
femme  d'un  petit.  Si  Alphonse  avait  pris  la  femme  de  sou 
chambellan,  de  son  ministre,  de  son  premier  écuyer,  minis- 
tre, écuyer,  chambcllau  .se  seraient  crus  trop  honorés  de  l'a- 
venture : 

Vous  me  fîtes,  seigneur. 
En  la  prenant  beaucoup  d'honneur  l 

Le  barbier  se  fâche  ;  le  barbier  n'a  point  de  ces  hautes  ré- 
signations de  cour,  qui  font  qu'on  échange  ou  qu'on  prête  sa 
femme  au  besoin.  Le  barbier  en  vent  au  prince  qui  lui  prend 
sa  fiancée  :  il  s'emporte,  il  tempête,  il  menace  ;  et ,  trouvait 
sous  sa  main  une  bande  de  conspirateurs  qui  aiguisent  le 
poignard  pour  tuer  le  roi ,  tout  résolument  se  met  dji  nom- 
bre, apportant  pour  arme  son  rasoir. 

Je  vous  le  dirai  bien  :  au  lieu  d'uu  barbier  fidèle,  qui  lui 
rasait  le  menton  avec  dévoiiemenl,  le  frisait  avec  innocence, 
le  pommadait  avec  amour,  .VIphunse  pur  uu  rapt  s'est  fait  un 
barbier  euiispirateiir,  <|ui ,  au  lieu  de  la  barbe,  veul  tout 
bonnement,  à  l'occasion,  lui  couper  te  cou.  Le  cou  du 
prince  coupé,  la  couspiration  doit  escalader  les  murs  du 
palais,  à  un  signal  doiiuu,  et  faire  en  .Vragoa  un«  buone  et 
belle  révolution.  Si  mon  barbier  avait  eu  un  graiu  de  cou- 
rage et  quelque  peu  d'éuergie,  l'alYaire  du  roi  d'.Vragou  était 


296 


L'ARTISTE. 


faite;  mais  le  rasoir  tremble  dans  sa  main  au  moment  de 
l'exe'cution  ;  la  conspiration  avorte,  le  roi  d'Aragon  triom- 
phe, les  rebelles  sont  charge's  de  fer,  eommc  dans  le  meilleur 
rae'lodrame  ou  la  plus  belle  trage'die  de  MM.  Jouy  et  Ar- 
nault. 

Maintenant  il  faut  procéder  à  la  punition  du  coupable; 
Alphonse  en  veut  surtout  à  son  traître  de  barbier.  Je  sais 
plus  d'un  bon  roi  qui  le  ferait  pendre  ,  ccartelcr  et  brûler  en 
plein  midi.  Alphonse  n'est  pas  un  prince  de  celte  bonté',  mais 
un  prince  facétieux  avant  tout;  Alphonse  se  contente  de 
faire  peur  au  barbier  en  prenant  son  rasoir  et  en  le  mena- 
çant de  lui  couper  le  cou,  comme  il  a  voulu  faire,  lui  barbier, 
à  son  seigneur  et  maître.  Le  baibicr  a  peur  ;  après  quoi 
Alphonse  proclame  une  amnistie  ge'ne'rale. 

Rois,  respectez  la  femme  de  votre  barbier  !  Barbiers,  con- 
tentez-vous de  faire  la  barbe  tous  les  malins  à  votre  prince  ! 


aTMNABi: 

ClotUde,  drame  en  deux  actes,  de  M.  Ancelot. 

Oîi  est  M.  Scribe?  que  fait  M.  Scribe?  M.  Ancelot  au 
Gymnase!  Rendez-moi  M.  Scribe! 

Clotilde  est  une  jeune  fdle  cleve'c  avec  toutes  les  précau- 
tions qu'on  a  prises,  dès  long-temps,  à  l'Opera-Comique, 
au  Vaudeville  et  autres  lieux,  pour  faire  une  innocente; 
c'est-à-dire  une  niaise  qui  fait  de  l'innocence  avec  des  cou- 
plets en  poiutes  et  des  phrases  prétentieuses  :  voilà  l'iuno- 
ceuce  comme  nous  l'entendons,  le  cœur  farde'  et  les  lèvres 
peintes.  Clotilde  a  ete  cleve'e  ainsi  par  une  espèce  de  philo- 
sophe qui  admire  son  ouvrage,  mais  si  fort  admire,  qu'il  en 
devient  fou  d'amour.  Donc  l'instituteur  philosophe  aime  pas- 
sionne'ment  mademoiselle  Clotilde.  Un  beau  jour,  Clotilde, 
en  sautillant  et  en  battant  des  mains  ,  comme  toutes  les  in- 
nocentes et  toutes  les  vertus  de  son  espèce ,  Clotilde  vient 
faire  au  philosophe  une  confidence  si  claire  et  si  nette ,  que 
le  philosophe  découvre  que,  s'il  aime  son  élève,  son  élève 
ne  l'aime  pas.  C'est  un  beau  jeune  homme  qui  a  surpris  le 
coeur  de  mademoiselle  Clotilde,  sans  que  mademoiselle  Clo- 
tilde s'en  doutât.  L'innocente  !  Alors  le  philosophe  se  de- 
sespère, et  puis,  en  toute  hâte,  il  veut  marier  Clotilde  au 
beau  jeune  homme.  Clotilde  s'aperçoit  que  le  philosophe 
souffre  et  pleure  en  secret  :  c'est  ce  mariage  qui  le  rend 
triste.  Clotilde,  voyant  cela,  ne  veut  plus  se  m;iricr  avec  son 
beau  jeune  homme  :  elle  veut  se  marier  avec  le  philosophe 
pour  ne  pas  lui  faire  de  la  peine.  Cela  est  bien  :  voici  qui  est 
encore  mieux.  Le  philosophe  ne  veut  plus  se  marier  avec 
Clotilde.  Clotilde  va  trouver  le  philosophe  dans  sa  chambre 
pendant  la  nuit  ;  vous  entendez,  pondant  la  nuit!  Elle  le 
force,  en  se  compromettant  ainsi ,  à  la  prendre  pour  femme  : 
le  tout  pour  re'parer  le  scandale  de  l'entrevue  nocturne.  Ce 
calcul  est  bon  ;  car  voici  le  philosophe  qui  veut  bien  c'pouser 
Clotilde.  Maintenant  que  le  philosophe  veut  bien  c'pouser 
Clotilde,  Clotilde  pleure  et  regrette  son  beau  jeune  homme. 
Alors  le  philosophe  n'épouse  pas  Clotilde,  et  Clotilde  c'pouse 
le  beau  jeune  homme. 

Rendez-moi  M.  Scribe! 

THÉÂTRE  DES  VARIÉTÉS 

Les  Amours  de  Paris ,  de  M.  Dumersan.  Rentrée  de  ma- 
demoiselle Colon. 

Vous  savez  bien,  et  depuis  long-temps,  ce  que  c'est  que 
les  amours  de  Paris  :  toutes  les  romances  vous  l'ont  dit,  et 
tous  les  contes  de  M.  Bouilly,  et  toutes  les  idylles  de  \'Al- 
manach  des  Muscs.  Des  amours  perfides,  traîtres,  scélérats 
«'il  en  fut;   des  amours  d'argent,  des  amours  de  rentes,  de 


lin  du  mois;  de  bien  vilains  amours,  en  vérité!  M.  Dumer- 
san a  eu  la  bonté  de  vous  redire  cette  haute  et  grande  vérité 
en  deux  actes,  défendus  par  une  formidable  artillerie  de 
couplets.  M.  Dumersan  a  rendu  là  un  bien  grand  service  à 
la  morale,  à  la  philosophie  et  à  l'humanité!  Gloire  à  M.  Du- 
mersan ! 

Ce  qu'il  y  a  de  bon  à  voir  dans  les  Amours  de  Paris ,  c'est 
mademoiselle  Jeniiy  Colon ,  fraîche  et  gaie  et  franche  beauté 
de  province,  qui  vient  affronter  tous  les  dangers  de  cette 
odieuse,  terrible,  épouvantable,  exécrable  capitale  appelée 
Paris.  Madcmo.isclle  Jenny  Colon  est  retournée  pure  et  sainte 
dans  sa  province,  échappant  aux  pièges  tendus  à  l'innocence 
dans  tous  les  coins  de  cette  maudite  ville.  On  peut  voir  tous 
les  soirs  mademoiselle  Jenny  Colon  remportant  la  même  vic- 
toire, de  huit  à  neuf  heures  du  soir,  au  théâtre  des  Variétés, 
à  côté  du  Panorama,  et  chantant,  à  la  grande  satisfaction 
du  public,  de  grands  et  petits  airs,  sans  craindre  la  roulade. 
On  applaudit  beaucoup  mademoiselle  Colon  et  ses  jolies  rou- 
lades. 

THÉÂTRE   on   PALAIB-ROTAX., 

La  Tentation ,  de  MM.  Leven  et  Deforge.  Plaisante 
bouffonnerie  ;  parodie  amusante  du  grand  ballet  de  l'Opéra  ; 
diablerie  en  miniature.  Antoine  et  son  compagnon  ont  fort 
égayé  les  habitués  du  petit  théâtre  de  M.  Poirson,  qui  a  l'ha- 
bitude d'c'gayer  et  de  faire  rire  ainsi  ses  gens  très  souvent 
tout  le  long  d'une  soirée.  Joli  privilège,  qui  ne  fait  pas  partie 
du  cahier  des  charges  accepté  par  l'Opéra  el  M.  Véron. 
L'Opéra  prend  sa  revanche  par  autre  chose.  Chacun  soa 
lot! 


^mVtih. 


Le  succès  qu'obtiennent  les  portraits  de  M.  Léon  Noël, 
par  le  double  mérite  de  la  ressemblance  et  de  l'exécntioD , 
nous  a  déterminés  à  donner  une  suite  à  cette  galerie  de  ceux 
de  nos  contemporains  les  plus  célèbres  dans  les  arts  et  dans 
les  lettres.  Aujourd'hui,  avec  le  portrait  de  M.  Alexandre 
Dumas  que  M.  Léon  Noël  a  traité  avec  son  bonheur  accou- 
tumé, notre  livraison  contient  celui  de  M.  Alfred  de  Vigny, 
dont  la  physionomie  rêveuse  et  spirituelle  a  été  reproduite 
avec  une  grande  finesse  et  une  grande  vérité  par  M.  Giroiix. 

Nous  voulons  toujours  joindre  au  portrait  de  chaque  ar- 
tiste une  appréciation  juste  et  détaillée  de  son  talent  et  de 
ses  ouvrages;  mais  l'Artiste,  formant  un  recueil  complet,  il 
n'y  a  aucun  inconvénient  pour  les  abonnés  à  ce  que  celte 
appréciation  et  le  portrait  se  trouvent  quelquefois  dans  des 
livraisons  différentes.  Une  des  plus  prochaines  contiendra 
un  article  sur  M.  Alexandre  Dumas;  et  pour  M.  Alfred  de 
Vigny,  nos  abonnés  trouveront  dans  la  xiii'  livraison  du 
deuxième  volume,  des  considérations  aussi  profondes  qu'exac- 
tes, écrites  par  un  de  nos  critiques  les  plus  remarquables,  sur 
le  génie  et  les  productions  de  l'auteur  de  Cinq-Mars . 


Dttttnt. 


Alfred  de  Vigny. 
Alexandre  DumM. 
EfTemi. 


n 


0 


n 


N 

2 

A8 

t.l 

livr.U- 

t.3 


L'Artiste;  revue  de  l'art 
contemporaine 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
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